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« Fables d’Ésope revisitées »

(De la Prose à la Rime)

Par David Claude & Patrick Chadeyras-Hean


Biographie

David Claude est né en 1971 à Valenciennes.


Passionné de littérature classique, il rédige ses premiers poèmes à l’âge de dix-sept ans, puis écrit des
nouvelles avant de s’essayer à la fable ; cet art naïf qui semble s'amuser des uns et, avec subtilité et
ironie, moque là les travers des autres ! « Les Faits sont têtus »... Voilà le leitmotiv de tout Fabuliste et
David Claude peut-être plus encore.
Mêlant la tradition littéraire avec une liberté toute moderne, l'Auteur dénote par un style à part,
dérangeant parfois, mais toujours habile et innovant.

Disciple d'Ésope, il est auteur de ses propres recueils de Fables originales « Les Temps Modernes et
les fables de maître Hibou ».

Patrick Chadeyras-Hean, né « Dieulafait » à Nevers en 1973, est un Auteur autodidacte comme il l'est
dans la vie. Après une trilogie consacrée aux Fables, Le Fablier de Val, Histoires de Fables & Drôles
de Fables aux Éditions SOKRYS, il se consacre désormais aux Nouvelles et à son dernier projet, un
roman historique. « Grand Fabuliste », Val de son surnom, se le veut surtout par la taille, sa plus belle
œuvre étant d'avoir épousé sa muse et d'avoir conçu un fils, sa plus grande récompense !

Toutefois, amoureux des mots, des idées, de la poésie de Baudelaire, du talent d'un H-P Lovecraft et de
bien d'autres curiosités encore, c'est en disciple d'Ésope qu'il est revenu avec bonheur au monde de
Dame Fable. Co-auteur avec David Claude de ce présent recueil, il fait ainsi distorsion à sa
récurrente promesse de clore son travail sur les Fables pour participer, il l'espère du mieux possible, à
cet hommage littéraire...
Préface

Y a-t-il gloire à se rendre copiste d’une toile de maître ?


Si la copie est conforme c’est peut-être que l’original n’était pas tant sans égal ! Cela pourrait être
répondu par quelques malins empêcheurs de tourner en rond… Et les Fabulistes sont de ces gens-là !
On pourrait arguer également qu’en humbles disciples il faut se plier à l’exercice de rendre hommage à
ses pairs… Oui, car faute de naître en premier, on ne peut devancer celui en ayant eu primauté !
Réplique une nouvelle fois de quelques esprits chagrins ?

En fait, rien de tout cela dans la démarche de nos présents auteurs, David Claude et Patrick Chadeyras-
Hean. C’est bien plus avec un esprit de jeu, de plaisir et d’amour de Dame Fable que peu à peu leur
idée d’un recueil commun a germé. C’est David Claude qui le premier s’est essayé avec talent et style à
retranscrire en rimes les fables en prose d’Ésope. Ce Fabuliste Contemporain a su paradoxalement, lui
qui aime à moderniser le genre, enluminer d’une maîtrise orthodoxe et originelle ces Fabliaux
millénaires. Évidemment, quelques facéties bien à lui les émaillent, mais là encore d’une même ironie
que le maître.
Quant à Val le Fabuliste, nom de plume de son acolyte, il ne pouvait, aux premières lectures des essais
de son confrère, que s’y employer. Admirateur du génie d’Ésope, c’est avec dévouement qu’il s’est
ingénié de son côté à mettre en lumière les brillantes idées des textes retenus car, de son avis, l’idée est
ce qui doit primer dans la Fable…

Enfin, point de compétition entre nos deux auteurs dans ce recueil, mais une saine émulation, comme
on le dit, au seul service d’Ésope. Ainsi, plus qu’un travail de copiste, c’est une invitation à partager ce
qui ne se dément pas depuis des siècles : les Fables !

La rime pour enrichir, la passion pour réécrire, quatre mains pour réfléchir et à la fois rire…

Patrick Chadeyras-Hean
Avant-propos : Qui était Ésope ?

On en sait très peu sur la vie d’Ésope, de sa naissance exacte ou de sa mort.


Toutefois, le personnage, selon Plutarque ou Hérodote, était un esclave, peut-être de guerre, laid,
boiteux, bègue et même bossu, pour tout dire difforme ! Peut-être venait-il de la ville de Thrace,
Mésembrie, ou d’une cité Phrygienne. Il aurait été l’esclave d’un être du nom de Iadmon qui finit par
l’affranchir après l’avoir repris à un certain Xanthos. On le fait parfois orateur et conseiller de Crésus
lui-même ! On dit alors que, chargé d’apporter à la cité de Delphes des offrandes au temple d’Apollon,
il y vola une coupe sacrée… procès fut fait et Ésope aurait été condamné à mort puis jeté du haut d’une
falaise !

En fait, et en cela on trouve tout le trait ambigu et trouble de la Fable, la vie d’Ésope ne pouvait être
qu’aussi nimbée de faux semblants, de légendes et de racontars ! D’ailleurs, à son époque, la Fable
existait déjà mais, n’ayant point de nom, on lui donna jusqu’au sien même. Sans doute de là vint sa
grande notoriété en Grèce, dans toute l’Antiquité puis au travers des cultures et des siècles. Ésope ne
semble pourtant jamais en avoir écrit lui-même, toutefois il en aurait colporté beaucoup, les narrant
sans pareil.
Alors eût-il une existence réelle ?
Fût-il aussi laid et repoussant qu’on l’a écrit ?
Créa-t-il le genre qu’est la Fable ou n’en fut-il que le brillant passeur ?

Pourquoi l’Histoire consacre un être plutôt qu’un autre ? Une question de Fable sans doute.
Quoi qu’il en soit, Ésope fut choisi par le Destin pour incarner le Père des Fables, qu’il en soit ainsi !

Ésope reste ici et se repose

À notre Maître,
Nous autres auteurs de Fables.
Ouvrons ce recueil par un exemple volontairement concis d’une Fable brève d’Ésope en prose,
retranscrite ici en rimes, comme le veut l’exercice entrepris par ses auteurs. C’est la seule Fable
commune de l’ouvrage, chacun des Fabulistes explorant ensuite l’œuvre de leur pair par des choix
différents.

Bonne lecture.

Du Loup et des Bergers (Ésope)

Un Loup voyant des Bergers qui mangeaient un mouton sous une tente s’approcha :
Quels cris vous pousseriez, dit-il, si j’en faisais autant.

Loup, voyant Bergers dévorer Mouton, pense :


« Et dire que criminelle est jugée ma panse ! »

Patrick Chadeyras-Hean

Un Loup vit des Bergers manger une brebis :


« Si c’était moi, partout feraient écho vos cris ! »

David Claude
Table des Fables

L’Écrevisse et sa Fille Amis, ennemis (suite)


La Brebis et sa tonte L’Âne et les Cigales
La Grive Le Cervidé et le Fauve
Goupil et la Haie La Muraille et la Cheville
Le Dauphin et le Thon La Sorcière sur un bûcher
Les Pêcheurs et leur prise L’Assassin qui se noie
La Biche et le Lion dans sa grotte Les Chiens
Le Renard dans un puits Les deux Bœufs et l’Essieu
Le Chasseur poltron et le Bûcheron Le Marchand devant un temple
Le Porc bêlant ! L’Homme et la Puce
Le Pilote et les Passagers Le Tueur et le Cerisier
Mauvaise Foi et Foie mauvais Le Serpent, la Belette et les Souris
Hermès et le Voyageur L’Ysengrin et le Nourrisson
Les Pêcheurs de Thons Le Prodigue et l’Hirondelle
Le Singe et ses enfants Le Moine et l’Aspic
Le Banni Le Passant et le Maraîcher
Les Hyènes Le Porc sauvage et le Goupil
Le Terrien et ses héritiers Le Médecin aux funérailles
Le Serpent piétiné et Zeus Le Maraîcher et son Chien
Le Fermier et la Vipère Le Chat et les Rats
Le Riche et les Pleureuses La Fourmi et la Syndelle
Le Sage et ses Fils L’Alouette huppée
La Colombe pressée par la soif Le Renard et le Geai
Poulet fermier La Grenouille médecin
Le Noyer L’Hirondelle et l’Arachnide
Amis, ennemis Le Sapin et la Ronce
Le Paon et le Geai L’Ysengrin et l’Agnelet
L’Écrevisse et sa Fille

Une Écrevisse dit à sa fille :


« Tu es une enfant de bonne famille,
Alors cesse de marcher de travers
Et ne frotte pas tes flancs sur le roc humide. »
La fille hésite puis se décide
À infliger à sa parente ce revers :
« Mère, fit-elle, je suis les lois de l’univers,
Tel qu’il a voulu me construire
Et toi qui veux m’instruire,
Marche toi-même droit ;
Je t’imiterai comme il se doit ! »

C’est toujours la même histoire : à reprendre


Les autres, voyons, pour mieux se faire comprendre,
Si nous-mêmes nous n’avons plus leçon à prendre.

David Claude
La Brebis et sa tonte

(inspirée par la Fable : La Brebis tondue)

Un jeune et trop fébrile Pasteur,


Venu temps et heure
De tondre son cheptel,
Mit au supplice l’un de ses animaux
De maladroits coups de ciseaux,
Taillant soit pêle-mêle
Et trop haut,
Soit coupant jusqu’à la peau
La pauvre et soudaine rétive Brebis :
« Cela suffit !
Reprise ma toison dans le bon sens
Pour son poil vendre cher
Ou du boucher, à la fin, sacrifie mes chairs
Au moins d'une pareille expérience,
Même pour garnir leur nid les Corbeaux
Faisant sur mon dos
Meilleur métier de ma laine ! »

Si d'une ambition
Vous êtes privé de son don,
Ne vous en donnez donc peine

Patrick Chadeyras-Hean
La Grive

Une Grive picorait dans les haies


Et, charmée par la douceur de leurs baies,
Ne put s’empêcher d’y rester.
Un Oiseleur, croisant sa route, le comprit
Et à la glu la prit.
L’oiseau contre lui-même se mit à pester :
« Pauvre de moi ! Malheureuse insatiable !
Pour les délices de la table
De la vie, je me prive ! »
Ainsi finit la Grive,
Prise par sa gourmandise et par la ruse.

Le débauché, du plaisir toujours abuse !

David Claude
Goupil et la Haie

(inspirée par la Fable : Le Renard et la Ronce)

D'un Poulailler, un Renard


S'y étant introduit depuis un talus,
Au moment de repartir repu,
Se trouva ceint de sa haie
Seule échappatoire à son forfait !
La panse alourdie du pillard
Lui interdisant le saut,
De trouver inespérée réponse
Par la liane d'une Ronce...
… Bien sûr s'y blessa le sot,
Retombant à terre
Et invectivant la plante de fer
Qu'au lieu de secours elle lui offrit ses épines !
« Coupable toi de rapine,
À moi qui tout accroche,
Tu oses de ma nature faire le reproche !
Voilà pour qui aux branches se raccroche
Alors voué aux enfers...
… Promis ici, j'entends déjà leur colère,
Par le fermier qui approche ! »

Toujours gens de mal


S'associent avec leur égal

Patrick Chadeyras-Hean
Le Dauphin et le Thon

Un Dauphin poursuivait un Thon


Dans le dessein de châtier l’offense
Qui lui fut faite sans raison.
Le poisson, pour toute défense,
Crut alors à propos de gagner le rivage.
Comme l’autre le suivit, sur la plage
Il sauta pour lui échapper ;
S’y lança aussi le rancunier Dauphin :
Hors de l’eau, aucun d’eux ne put en réchapper.
Ainsi ils restèrent jusqu’à la fin,
Y trouvèrent leur funeste destin,
Artisan de leur propre infortune !

C’est dans notre nature que rien ne change


Car celui qui se venge
Creusera toujours deux tombes au lieu d’une !

David Claude
Les Pêcheurs et leur prise

(inspirée par la Fable : Les Pêcheurs de Cailloux)

Tirant depuis la grève une seine


Avec la plus grande des peines,
Ses Pêcheurs ahanaient sous l'effort
Tout en riant du trésor
Qu'ils ramenaient sur la plage,
Sûrs de son fabuleux présage
Tant lourde était la prise...

Mais alors qu'elle méprise
Quand, émergé sur le sable,
D'avoir du filet la désagréable
Et bien vilaine surprise
De n'y trouver qu'un gros caillou !

Nous autres, méfions-nous,


À trop présumer le meilleur
Il arrive que celui-ci fasse notre malheur
Soit nous décevant,
Soit alors un jour passant

Patrick Chadeyras-Hean
La Biche et le Lion dans sa grotte

Une Biche poursuivie


Par des Chasseurs garda sa vie
En se cachant dans une grotte
Sans savoir qu’un Lion
L’avait prise pour habitation.
« Malheureuse que je suis ! Pauvre sotte !
Et je ne peux m’en prendre qu’à moi seule !
S’écria la Biche tandis que dans sa gueule
La détenait le fauve.
De l’atroce espèce humaine, je me sauve
Pour ne pas être à la noce
Dans les crocs d’un ennemi bien plus féroce ! »

Parfois la peur nous pousse à des actes


Dont nous ne sortons pas toujours intacts !

David Claude
Le Renard dans un puits

(inspirée par la Fable : Le Renard et le Bouc)

Assoiffé, un Bouc, un puits aperçu


Et, s’approchant, au fond son drôle d'intrus :
Un Renard !
« Allons, ce n'est pas la mer à boire,
Il te suffit comme moi d'un saut
Pour rejoindre ces fraîches eaux ! »
Quoique ridicule stratagème
Il n’empêcha de l’air le baptême
À celui pourtant point Agneau
Mais encore bien nigaud :
« Si de soif nous avons notre saoul
Le puisard à houle
Nous menace de noyade ! »
Aubaine du Goupil : « Fais-toi rade
Prenant appui sur sa paroi
Et moi sur tes cornes, d’un bond, nous voilà
Saufs de son conduit ! »

C’est bête mais l’infortuné ami


Ne revit pas son compagnon de naufrage
Poursuivant alors seul sa nage…

… Voilà pour qui entreprend


Sans savoir où il se rend

Patrick Chadeyras-Hean
Le Chasseur poltron et le Bûcheron

Un Chasseur poltron
Cherchait la piste d’une bête sauvage ;
Croisant sur sa route un Bûcheron :
« Mon brave, auriez-vous vu dans le parage,
Lui demanda-t-il, les pas d’un Lion
Et me dire peut-être où il gîte ?
– Plutôt que de te faire voir où il habite,
Lui offrit-il comme autre option,
Je peux te mener au Lion lui-même. »
De peur, le Chasseur devint blême
Puis lui dit en claquant des dents :
« Je cherche seulement sa trace et son repaire
Et non la bête sanguinaire. »

Ésope nous apprend à reconnaître les gens,


Ceux lâches et hardis
Et il vise par ce trait, mes amis,
Ceux qui pour l’action agissent en peureux
Et qui par la parole seule sont vigoureux !

David Claude
Le Porc bêlant !

(inspirée par la Fable : Le Cochon et les Moutons)

Un Porc, se voulant futé,


Du moins plus que son tripier,
S’était avec un troupeau de Moutons
Mis à paître,
L’air de ne rien y paraître…

Enfin, jusqu’à ce que notre larron
Soit démasqué par leur Berger
Connaissant, lui, mieux son métier :
Alors notre Cochon de bêler !
Du moins d’essayer,
Et, ne trompant personne, si fort
Que les Ovins de lui prêter tort :
« Quel raffut pour un peu de laine
Prise sur ta bedaine ! »…
« … Ma soie ?
On voit que vous n’êtes né Verrat
Car mes cris désespérés
Ne sont pour mon poil mais pour ma peau,
Hélas, promise au bourreau
Auquel j’avais cru échapper ! »

Du sort, ainsi des plus lucides


Sachant que seule la destinée le décide

Patrick Chadeyras-Hean
Le Pilote et les Passagers

Un vaisseau prit par la tempête


Subit des avaries ;
Sur le point de couler avec toutes les vies
À son bord, passagers qui se mirent en tête,
Mains levées au ciel, de prier les Dieux.
Cependant, le Pilote, quittant ses habits,
Leur cria : «S’il est bon d’implorer les Cieux
Les bras levés, il ne l’est pas moins, mes amis,
De les tendre vers l’eau.»
Cela dit, il plonge et nage
Jusqu’à rejoindre une plage ;
Sitôt il vit la mer engloutir le vaisseau,
Et ses voyageurs,
Les menant dans ses sombres profondeurs,
Vaste cimetière…

Dieu ne répond à une telle prière,


Pas plus qu’aux autres d’ailleurs !

David Claude
Mauvaise Foi et Foie mauvais

(Le Renard et les Raisins : étendue ici à la reprise de La Fontaine)

Un Renard, gourmand de raisins


Mais leur treille pour lui trop haute, en vain
Ne put les saisir alors moqué par un Loup,
Plus grand, qui en avala le tout !
Bientôt saoul, de s’écrouler pourtant l’Ysengrin
Raillé par le Goupil redevenu malin :
« Piètre vigneron ne sachant que de ces grains
Il n’y avait à n’en tirer là que mauvais vin ! »

Patrick Chadeyras-Hean
Hermès et le Voyageur

Un Voyageur sur son trajet


Fit la promesse,
S’il trouvait quelque précieux objet,
De faire don de la moitié à Hermès.
Or, il découvrit sur sa route une besace :
Il la ramassa et la secoua, croyant,
À tort, que s’y cachait une somme d’argent
Mais, à la place,
Il y eut dattes et amandes
Qu’il se dépêcha de manger.
Enfin, sans que cela semble le déranger,
Au dieu, il fit ces offrandes :
Des amandes, les coques ; des dattes, les noyaux
Qu’il déposa sur un autel tels des joyaux.
« Ô Hermès ! comme je suis homme rare
Car de mon vœu je me suis acquitté. »

Cette fable s’applique à l’avare


Qui, par cupidité,
Ruse même avec une divinité.

David Claude
Les Pêcheurs de Thons

(inspirée par la Fable : Les Pêcheurs et le Thon)

Tout le jour, des Pêcheurs d’expérience,


Malgré leur science
Et leurs élaborés appâts,
Leur incroyable patience,
Leur endurance
Aux filets tailladant les doigts,
Au Soleil la peau brulant,
Au sel porté par le Vent
Lacérant leur visage,
Oui, même alors, de ce solide équipage
Rien de la Mer
Ne fut rapporté des entrailles de cette dernière…

Sans doute ayant perdu la raison,
Si ce n’est un splendide Thon
S’échouant soudain d’un saut
Depuis les eaux
Dans la barque voisine d’un jeune profane,
Préféré par quelque déesse Océane,
Et qui revenu au port
Fit à la criée de ce poisson son or !

On a beau faire avec art,


Le don n’est accordé que par le hasard

Patrick Chadeyras-Hean
Le Singe et ses enfants

Jupiter réunit devant son tribunal


L’ensemble du règne animal
Pour voir qui avait la meilleure géniture :
Toutes les bêtes suivirent l’ordre.
Mais quand le Singe avec sa progéniture
Parut devant le dieu, ce fut le désordre.
On se moqua de leurs fesses nues,
Aux yeux de tous ridicules, saugrenues :
C’était éclats de rire sur éclats de rire,
Et le Singe de dire :
« Ce n’est pas votre jugement, je pense,
Qui décidera qui aura la récompense.
La primauté
De donner le prix de la beauté
À qui le méritera le mieux
Revient au Maître des dieux
Et, malgré toutes vos aménités,
Mes petits ont toutes les qualités
Et, malgré votre persiflage qui me blesse,
Mes petits ont cette nécessaire noblesse
Pour gagner, faisant de vous tous des envieux. »
Jupiter même, lui si souvent sérieux,
Ne retint pas son rire à ce laïus,
Tant le Singe crut ses enfants venus
Du corps de Vénus…

C’est dans la nature des parents


De toujours voir leurs enfants
Comme les plus beaux et les plus intelligents…

David Claude
Le Banni

(inspirée par la Fable : L’Assassin)

Un jour, au pays des Pharaons, un homme tua :


Aussitôt pour son méfait
Il fut chassé de la cité
Et pour son crime poursuivi bien au-delà…

Fuyant son châtiment, ainsi en péril,
Il décida alors de franchir le Nil
Mais son gué avait Loup pour garde !
Grimpant sur un arbre pour s’y cacher
Le voilà cette fois menacé
Par un Mamba ! Tant l’effrayant, que par mégarde
Chuta dans les eaux le vil…
… Où s’y trouvait un Crocodile
Infligeant à notre Assassin,
Comme lui avant à sa victime, une semblable fin
Car même entre bannis
Nul d’escompter y trouver d’amis !

Ainsi celui soumis à la vindicte


Et qui en porte partout le verdict

Patrick Chadeyras-Hean
Les Hyènes

L’on dit que les mâles et les femelles hyènes


Changent de nature chaque année,
Troublant ainsi l’ordre de l’hyménée…

Un jour, une hyène mâle fit des scènes


À sa femelle en prenant à son égard
De féroces et menaçantes postures ;
Elle lui dit alors avec un dur regard :
« Attends-toi à quelques bleus, à quelques courbatures
Car je te donnerai le même traitement
Quand viendra l’heure de notre changement ! »

David Claude
Le Terrien et ses héritiers

(inspirée par la Fable : Le Paysan et ses enfants)

Un riche Terrien,
Sentant que le Destin
Ne lui offrirait plus d’autres saisons
Pour de nouvelles moissons,
Réunit ses deux fils et héritiers :
« Voilà bientôt mon temps révolu
Et ce sera selon mon âme dévolue
Aux Enfers ou aux Cieux éternels…
… Je vous fais ainsi don chacun d’une parcelle
Et dessous un plus précieux encor legs enterré ! »

Aussitôt à l’Abel de se faire laboureur


Sur son lot de terre,
Au Caïn sur sa partie forestière
De s’employer comme défricheur…
...
Alors notre Paysan put reposer en paix
Quand vint son décret
Sachant que pour seul trésor
Ses successeurs, après bien des efforts,
Comprendraient grâce à sa farce
Que la providence
Ne s’obtient que par le travail,
Ici par la taille
Assurant au verger des fruits la quintessence
Ou par la charrue aux champs herbes grasses,
Et non pour les peu lucides
Dans quelques luttes fratricides !

Patrick Chadeyras-Hean
Le Serpent piétiné et Zeus

Un Serpent, que les hommes foulaient aux pieds,


Alla à Zeus se confier.
« Si tu avais mordu le premier,
Lui dit-il, d’autres ne s’y seraient essayés ! »

De tout agresseur ne soyons pas effrayés,


Même, il est préférable de le défier,
Pour ne plus, par quiconque, être ennuyés.

David Claude
Le Fermier et la Vipère

(inspirée par la Fable : Le Paysan et le Serpent)

Comme cela arrive, une Vipère


Vint à commettre drame,
D’un Fermier, emportant l’âme
De son fils ayant mordu ses chairs…
… Ivre de haine le père,
Armé d’une cognée, bientôt de guetter le repaire
De la cruelle vermine
Pour lui infliger retour de son crime ;
Mais, sortant, l’écailleux
Se trouva chanceux,
Le coup de masse
Ratant sa venimeuse face,
Non à ses côtés une grosse pierre
Fendue sous cette colère !

Plus tard, le Paysan étant inquiet


Que l’animal vienne à se venger
Lui proposa d’enterrer la hache de guerre…
… De hausser ton, faute d’épaules, alors notre ver :
« Vous craignez mes représailles
Mais à regarder du rocher l’entaille,
Comme vous de votre enfant la tombe,
Il m’étonnerait qu’à l’autre l’un ne succombe
Un jour à de tels préjudices ! »

Jamais vraiment ne se referment les cicatrices

Patrick Chadeyras-Hean
Le Riche et les Pleureuses

L’une des filles d’un homme riche


Étant morte, il loua des pleureuses.
Son autre fille dit à sa mère : «Quel pastiche !
Comme nous sommes bien malheureuses :
C’est nous que le deuil devrait tourmenter
Et nous ne savons pas nous lamenter,
Tandis que ces femmes, qui ne nous sont rien,
Sanglotent avec tant de violence !»
La mère répondit, comme pour leur repentance :
« Ne t’étonne pas, ce n’est qu’un moyen
Pour ces pitoyables femmes, mon enfant,
De nous soutirer de l’argent ! »

Alors que le malheur nous transperce,


Certains savent en faire commerce !

David Claude
Le Sage et ses Fils

(inspirée par la Fable : Le Cochon et les Moutons)

Un vieil homme de bon sens


Se navrait de sa descendance
Quant à mener les affaires familiales ;
Ses fils, même sur le plus banal,
Ne trouvant jamais d’accord !
Inquiet sur leur sort,
Ainsi le vénérable
De sermonner sa fratrie alors à table :
« Prenez tous une baguette,
Idiots que vous êtes,
Et brisez-la ! »
La chose fut facilement faite.
« Maintenant, pauvres bêtes,
Recommencez, mais cette fois
Avec celles restantes, toutes réunies ! »
Etonnamment, rien n’y fit…

… Alors notre disciple de Confucius


De rappeler l’un de ses sages laïus :

« Là où un seul se brise comme du verre,


Dix soudés sont comme du fer »

Patrick Chadeyras-Hean
La Colombe pressée par la soif

Une Colombe assoiffée aperçut


Un cratère d’eau
Peint sur un tableau
Et, comme véritable elle le crut,
Elle fondit sur la peinture
Et la heurta avec tant de vigueur
Que, pour comble de sa mésaventure,
Pour son plus grand malheur,
Ses ailes s’étaient fracassées !

Pour toute chose ne fonçons pas tête baissée


De peur que plus d’une plume y soit laissée
Ou quelques dents cassées !

David Claude
Poulet fermier

(inspirée par la Fable : La Femme et la Poule)

Une Poule, sur un mur,


Picorait du pain dur
Et chaque jour donnait un œuf
À sa fermière :
Maligne, cette dernière,
Doubla sa ration de mie plus neuve
Pensant là multiplier de même sa ponte...
… Mais devenue trop grasse,
La Gallinacée, gavée de trop de farce,
Creva au bout du compte !

Pour plus de gain (ici de grain) miser tout son or


Fait souvent d'en perdre le trésor

Patrick Chadeyras-Hean
Le Noyer

Un Noyer, qui se trouvait au bord d’une route


Et que les passants frappaient à coups de cailloux,
Se disait en soupirant, et pris par le doute :
« Malheur à moi, qui attire tant de courroux ! »

Ésope vise ces gens


Qui ne retirent que des mécontentements
De leurs propres biens : comme ils sont navrants !

David Claude
Amis, ennemis

(inspirée par la Fable : Les Voyageurs et l’Ours)

Dans les Fables si l’Ours


N’est point récurrent personnage,
Deux hommes faisant commun voyage,
Vinrent à en croiser d’un la course
Craignant toutefois ce compagnonnage…
… De peur qu’il est la rage,
L’un de précéder son « ami »,
Grimpant sur un arbre, seul possible abri ;
L’autre, ainsi pris par le temps,
De préférer paraître gisant
Pour que l’animal l’ignore
N’ayant point d’intérêt à ce qui est mort…

Le stratagème eut bien cours
Et, une fois éloigné le Plantigrade,
Redescendit le « bon » camarade
Mandant au rescapé
Ce que la bête, le reniflant, lui avait soufflé…
… « Oh cela ne peut rester dans l’oreille d’un sourd ;
Qu’à un danger venu on y compte les siens
Et ses ennemis pour le moins ! »

Patrick Chadeyras-Hean
Le Paon et le Geai

Les Oiseaux discutaient pour se choisir un Roi,


Et le Paon jugeait digne,
Pour sa beauté, qu’on le désigne.
« Je ne vois pas pourquoi,
Fit un Geai,
Alors que toute l’assistance se rangeait
Déjà à son avis, ce serait toi
Car, ce qui me tracasse,
C’est quelle défense pourras-tu nous apporter
Si, sous ton règne, l’Aigle nous pourchasse ?
Je doute beaucoup que tu puisses nous porter
Jusqu’à une brillante victoire ! »

Les Chefs doivent, c’est ce que nous montre l’histoire,


Se distinguer non par leur élégance,
Mais par leur fermeté et leur puissance.

David Claude
Amis, ennemis (suite)

(inspirée par la Fable : Les Voyageurs et la Hache)

Ayant déjà eu maille à partir


Avec un Ours durant un précédent voyage,
Et de nouveau en compagnonnage,
Deux hommes, au loin, virent
Une hache... L’un de se réjouir :
« Nous avons fait là belle trouvaille ! »…
… « Nous ? Tu défailles,
Je l’ai en premier vue luire ! »
Nos « amis » au long cours
N’eurent toutefois point le temps du discours,
Les propriétaires de la cognée,
Tout juste arrivés et de menaçante mine,
Jugeant coupable de rapine
Celui tenant de son crime l’objet !
« Nous sommes perdus ! »…
… « Nous ? Dit plutôt je suis confondu
Car ce qu’avant tu n’as pas partagé
Maintenant est de ton seul fait ! »

Qui conserve pour son propre recours


Quelque bonheur
Ne s’étonne dans le malheur
De ne trouver quelques secours

Patrick Chadeyras-Hean
L’Âne et les Cigales

Ayant entendu chanter les Cigales,


Un Âne, jaloux de ces belles voix musicales,
Leur demanda quel aliment
Leur donnaient se résonnement.
« De la rosée » dirent-elles en chœur.
L’Âne, dès lors, pour avoir ce son enchanteur,
S’en tint à la perle du matin
Et attira à lui le funeste Destin…

Ceux dont les désirs s’opposent à la nature,


À l’infortune s’offrent eux-mêmes en pâture !

David Claude
Le Cervidé et le Fauve

(inspirée par la Fable : Le Cerf à la source et le Lion)

Dans de calmes eaux


Étanchant sa soif, un Cervidé,
Tel Narcisse admirant son reflet,
Trouva ses bois des plus royaux…
… Toutefois, découvrant ses pattes,
De les juger frêles et ingrates ;
Pourtant, tout à se mirer
Dans le moire de la surface,
D’apercevoir, prêt à bondir, Fauve vorace !

Aussitôt de détaler
Et à si grandes enjambées
Qu’il laissa son poursuivant loin derrière…
… Mais, s’enfonçant dans une zone forestière,
D’y entraver ses cornes, condamné
À être par la bête rattrapée !

C’est ainsi que parfois nos atouts


Se retournent contre nous
Quand notre suffisance
Nous ôte toute prudence

Patrick Chadeyras-Hean
La Muraille et la Cheville

Une Muraille percée par une Cheville


Hurlait : « Pourquoi m’infliges-tu cette lourde peine,
Moi qui ne t’ai jamais causée la moindre gêne ?
– Ce n‘est pas ma faute, répondit la Goupille,
Ta souffrance, en rien je ne la déclenche ;
Je ne suis qu’un fantoche !
Jette donc plutôt ton reproche
À qui du marteau en tient le manche
Et m’oblige à éventrer ta roche ! »

Qui n’a jamais été blâmé,


Par facilité
Ou par fausseté,
Pour une chose qu’un autre a tramé ?

David Claude
La Sorcière sur un bûcher

(inspirée par la Fable : La Magicienne)

Le corps d'huile entièrement ointe,


Bien que peu bénite,
Une Sorcière, jugée maudite,
À tous de porter sa plainte :
« Brûlez mes chairs
Mais, moi qui ai l'oreille des Dieux,
Je fais pour vos âmes vœu
Qu'elles subissent alors les foudres de leur colère ! »
Hurlant ainsi sur son déjà fumant bûcher,
Un badaud par la foule attirée
Usa d'une astucieuse ironie
Pour répondre à l'incendiaire Gipsy :
« Hé, toi qui dis influer sur les Cieux,
Voilà qui est fort prétentieux
N'ayant ici de ces âmes plus légères
Pu les empêcher de te jeter aux enfers ! »

Ainsi sur le bûcher, bien des vaniteux


D'y mettre eux-mêmes le feu

Patrick Chadeyras-Hean
L’Assassin qui se noie

Un Prévôt poursuivait un Assassin ;


Celui-ci, rapide comme un Fantassin
Sur le champ de bataille,
Obligea l’agent à abandonner
Cette chasse à la canaille.
L’impunité, le bandit crut se voir donner
Mais le Ciel ne sait pardonner !
Alors au gredin se présente un ruisseau,
Du moins le croit-il : il y entre, y fend l’eau
Jusqu’à la mi-cuisseau,
Ressentant une certaine joie
D’échapper au gibet.
Mais n’ayant jugé la profondeur de la voie
Qu’il choisit de prendre, notre coupe-jarret
Perd pied et s’y noie !

Dieu n’a-t-il pas assez d’anges aux Cieux,


Qu’il ne peut ici bas faire mieux ?
Combien lui faut-il d’innocentes victimes
Pour punir à l’instant les auteurs de tous crimes ?

David Claude
Les Chiens

(inspirée par la Fable : Les deux Chiens)

Où nous verrons que Claris,


Je parle de Florian le Fabuliste,
Avait bien raison de déclarer :
À chacun son métier !

Encore Chiots,
Deux de ces animaux
Bien qu’élevés par un même maître,
Furent pour l’un dévolu à la garde
L’autre pour traquer les hardes ;
Ce dernier, alors adulte, las de voir se repaître
Du fruit de sa chasse
Son camarade oisif et vorace,
De le lui reprocher…
… « Eh bien ! Quoi ? répondit le malin Molosse. Garde-manger
Ou Garde-chasse, ce sont là nos professions,
Qui peut-on ?
Libre à toi d’en changer,
Mais avec de foyer,
Car qui pourchasse…
… Perd sa place ! »

Il n’y a point de sot métier,


Il n’y a que des sottes personnalités

Patrick Chadeyras-Hean
Les deux Bœufs et l’Essieu

Deux énormes Bœufs, garrottés


À un chariot fort chargé,
Le rêvaient déchargé
Tant tous deux étaient éreintés.
Cependant l’Essieu criait de telle sorte
Que les Bœufs, étourdis par le bruit, s’arrêtèrent
Puis vers lui la tête tournèrent :
« Pour hurler ainsi, quelle chose te transporte,
Toi qui ne te fatigues presque pas
À porter ce fardeau ?
Nous entends-tu gémir sur notre cas
Nous à qui l’on ne fait aucun cadeau ?
Et lorsque le soleil commence à être bas,
À cette heure où tu reçois les meilleurs soins,
Nous, au champ, nous avons encor à faire. »

Celui qui en fait le moins


Se plaint souvent du contraire.

David Claude
Le Marchand devant un temple

(inspirée par la Fable : Le Marchand de statues)

Un Sculpteur, sur un étal,


Faisait commerce de ses productions
Mais sans doute d’une mauvaise façon ;
Les ventes demeurant inégales…
… Alors, face à un lieu de culte et voyant
En sortir ses croyants,
Lui vint idée divine,
Quoique mesquine,
De les héler, faisant passer pour idole
Ce qui demeurait somme toute babiole !
Aussitôt un prêcheur
De le faire pécheur :
« Si tes effigies représentent quelques Dieux
Elles ne doivent guère exaucer tes vœux
Pour si facilement les céder ! »
À l’ironie, l’artisan de composer :
« Au contraire, j’ai besoin de si peu
Que je ne dérange point pour cela les cieux
Qui, à leurs plus généreux adorateurs n’accordent,
Et qu’à eux seuls, leur miséricorde ! »

Voyons qu’aux marchands de temple


De même s’associent leurs contre-exemples

Patrick Chadeyras-Hean
L’Homme et la Puce

Un homme se sentit
Piqué par une Puce ;
Entre ses doigts, il la prit ;
Pour s’excuser, elle lui dit :
« N’y voyez aucune astuce,
C’est ainsi que je me délivre
De ma faim sanguinaire,
C’est ma manière de faire
Telle que la Nature m’ordonne de vivre.
Mes petites morsures
Ne font graves blessures :
Convenez que je ne mords point comme un fauve.
Acceptez mes excuses
Et, malgré mon geste, laissez-moi la vie sauve. »
L’homme, souriant, lui répondit : « Tu t’abuses,
Nuisible animal,
Avec tout ce blabla
Car tu fais tout le mal
Que tu peux ; pour cela,
Il faut que je te tue !
Malgré ce que l’on pense,
Personne ne peut rester comme une statue
Devant une offense ;
L’outrage est intolérable,
Qu’il soit minime ou immense. »

David Claude
Le Tueur et le Cerisier

(inspirée de la Fable : Le Brigand et le Mûrier)

Un meurtrier, venant de tuer,


Fut surpris tenant sa victime
Encore maculé du sang de son crime…
… Toutefois, celui-ci de s’expliquer :
« Que ne vous aveugle le deuil,
C’est un trompe-l’œil,
Le rouge colorant mes mains
N’étant que le vice de ma faim
Assouvie non loin de là sur un Cerisier
Et qui de son suc me les auras souillées !
Entendant un cri,
De me rendre alors jusqu’ici ! »…

… « Chose incroyable
Qu’en morte saison d’hiver
Tu aies trouvé fruits autres que verts :
Bourreau et coupable
De ton propre aveu,
Voilà qui est… juteux ! »
Accusation condamnant là l’idiot au pilori,
Et, clou de l’ironie,
Sur l’arbre même de son alibi
Qui du suivant apologue s’en réjouit :

« Qui calomnie sur un autre ses torts


Se lie parfois à pire sort ! »

Patrick Chadeyras-Hean
Le Serpent, la Belette et les Souris

Un Serpent et une Belette,


Chacun réputé forte tête,
Se battaient dans une maison,
Et toujours sans raison.
Les Souris des lieux,
Souvent la proie des deux,
Les voyant se combattre,
Sortirent de leurs trous.
À leur vue, se calmèrent les volées de coups :
Les lutteurs, ayant renoncé à s’entrebattre,
Se retournèrent contre elles.
Ainsi leur fin précipitèrent les Souris !

Qui s’immiscent dans les querelles


De différents partis,
Et ce, quelle que soit la République,
Devient la victime de tout Politique.

David Claude
L’Ysengrin et le Nourrisson

(inspirée de la Fable : Le Loup et la Vieille)

Un Ysengrin, criant famine


Mais à l’ouïe fine,
Crut tenir sa prochaine rapine
Aux dires d’une grise mine
Et d’un Nourrisson aux abois
Alors dans ses bras :
« Si tu ne cesses de pleurer,
Je te jette aux Loups pour leur curée ! »…
Un nouveau-né comme pâture
Voilà pour notre bête augure
Des plus inespérés…

…Pourtant, à l’abri de son bosquet,


D’attendre en vain l’offrande
Jusqu’à ce que le jour à la nuit se rende ;
Alors la vieille, retournant à sa maison,
De rassurer le poupon :
« Si vient le vil gredin,
Nous lui enverrons le Mâtin ! »

Qui par ses paroles déjà varient,


De ses actes alors bien pis

Patrick Chadeyras-Hean
Le Prodigue et l’Hirondelle

Un Prodigue, ayant mangé son patrimoine,


Devenu pauvre comme un moine,
N’avait plus que sa gabardine
(Nous le verrons, la chose n’est pas anodine).
Bientôt, il aperçut une Hirondelle :
Croyant venue la belle
Et plus chaude saison,
Aussitôt, sa pelisse, avec déraison,
L’ami mange-tout alla vendre.
Mais à peine s’en était-il débarrassée
(Comme un malheur ne se fait jamais attendre),
Il vit l’Hirondelle par le froid terrassée,
Surprise comme l’homme par le mauvais temps…
« Malheureuse, tu nous as perdus tous les deux ! »

Une hirondelle ne fait pas le printemps,


Penserez-vous nombreux,
Cependant… tout ce que l’on fait à contretemps
Est pour tous bien hasardeux…

David Claude
Le Moine et l’Aspic

(inspirée par la Fable : Le Voyageur et la Vipère)

Un Moine se hâtant dans la lande,


Pour fuir le froid et gagner son église,
Marcha sur une branche, terrible méprise
Due à sa trop rabattue houppelande
Voyant trop tard que c’était là une Vipère !
Toutefois, elle-aussi engourdie par l’hiver,
De demeurer sans réaction :
Toute vie étant de Dieu l’œuvre,
Même cette fausse Couleuvre,
Le Dévot agissant alors par compassion
De lover sous sa bure
La presque morte créature…

Qui bientôt, sous la chaleur
D’être pourtant contre généreux cœur,
Retrouva le cours de son destin :
Celui de le mordre par instinct
Emportant de notre béat le sort !

Il est un tort
De croire que ce qui est malin
Peut à la fois être sain

Patrick Chadeyras-Hean
Le Passant et le Maraîcher

Un Passant vit un Maraîcher


Qui arrosait son potager
Et lui dit : « On peut les arracher,
Les empoisonner ou les ravager
Avec un outil, les plantes sauvages résistent
Alors que celles que nous plantons pour manger
Au moindre choc ne persistent ;
On se demande bien pourquoi !
– Ami, la terre a cette dure loi
Car elle est la vraie mère des sauvages
Et elle ne lésine pas sur les dommages,
En marâtre, sur ce qui nous est bon ! »

Semblable est notre Justice :


Tolérante avec le crime et le vice,
Ne donnant jamais son pardon
Quand celui qui en pâtit, passe de victime
À défenseur
De ses biens, de sa vie contre l’agresseur :
C’est humain, mais pas légitime !

David Claude
Le Porc sauvage et le Goupil

(inspirée par la Fable : Le Sanglier et le Renard)

Un Renard, plutôt veule,


Surpris un Sanglier plus enragé
Aiguisant contre une souche ses grès
Comme du fer sur une meule :
« Je veux bien que la terre soit dure
Mais pour la souille ou le boutis
Voilà disproportionnée furie
Menaçant davantage tes canines de plus d’usure ! »
Levant sa hure
La bête, d’un coup, d’agiter son butoir :

« Point de liberté au hasard


Si on veut de ses défenses être sûr ! »

Est vrai l’adage depuis des ères


Pour qui veut la paix
D’ainsi anticiper…
… La guerre !

Patrick Chadeyras-Hean
Le Médecin aux funérailles

Parler de soi lors d’un enterrement


Est, dit-on, généralement
Pris pour un sacrilège.

C’est ainsi qu’à tous les gens du cortège,


Aux funérailles d’un ami, un Médecin
Répétait que si le mort
S’était abstenu de vin
Et s’était purifié, il vivrait encor.
« Excellent homme, lui lança quelqu’un,
Ce n’est pas maintenant qu’il faut le dire
Mais avant que ne soit venu le pire :
Après l’acte, c’est facile d’être devin ! »

Quand un ami a besoin d’être secouru,


N’attendons pas que pour lui tout soit perdu !

David Claude
Le Maraîcher et son Chien

(inspirée par la Fable : Le Jardinier et son Chien)

De bon matin,
Un Maraîcher allant à son puits,
Y découvrit
Tombé dedans son Mâtin !
Saisissant aussitôt une échelle
De descendre depuis le ciel…
… Jusqu’aux enfers,
Le Chien devenu Cerbère
Mordant jusqu’aux chairs
Son maître, vexé et peu fier
Quoique encore prolixe :
« Voilà pour m’être mêlé de tes affaires !
Soit ! Et bien mon cher,
Reste dans ton Styx ! »

Ainsi des ingrats


Méritant leur sort parfois

Patrick Chadeyras-Hean
Le Chat et les Rats

Une maison était infestée


Par une colonie de rats.
L’ayant appris, s’y rendit un Chat
Pour qu’elle en soit délestée.
Après avoir subi des pertes en grand nombre,
Les Rats se réfugièrent dans la pénombre
De leur logis.
Alors le Raminagrobis,
Ne pouvant désormais les atteindre,
Sut qu’il lui faudrait feindre
Pour les voir à nouveau dehors.
C’est pour cela qu’à une cheville de bois,
En un parfait endroit,
Il grimpa et, s’y pendant, contrefit le mort.
Mais lorsque l’un des rats, loin d’être le plus bête,
Sortant de son repaire la tête,
Aperçut Mistigri,
Il lui dit : « Hé, l’ami !
Quand bien même serais-tu cabas
Que je ne t’approcherais pas ! »

Trompe-moi une fois,


Dit le dicton, honte à toi.
Mais trompe-moi deux fois, honte à moi !

David Claude
La Fourmi et la Syndelle

(inspirée de la Fable : La Colombe et la Fourmi… étendue à La Fontaine)

Esope, un jour, raconta


Qu’une Colombe sauva une Fourmi
Et qu’alors celle-ci,
L’insecte n’étant pas si ingrat,
En retour délivra l’Oiseau
Pris dans un gluau…

Et bien notre forçat,
Une seconde fois,
Voulant se désaltérer après d’autres travaux
Vint à glisser dans une source d’eau !
À nouveau chanceux ce fut là une Syndelle,
Faisant danser ses ailes
Sur quelques ajoncs,
Qui lui lança l’un des bourgeons
En lieu de bouée,
Comme avant la Tourterelle,
Bien que chantant ironique ritournelle
Espérant taire leur rivalité
Par cet acte de paix :

« Le destin est drôle


Car parfois il prête grand rôle
À ceux dont on ne pense qu’inutilité »

Patrick Chadeyras-Hean
L’Alouette huppée

Une Alouette huppée


Au lacs attrapée
Disait en gémissant
De son chant reconnaissant :
« Hélas ! Pauvre oiseau infortuné,
Ainsi condamné
Sans avoir dérobé ni or, ni argent,
Ni quoi que ce soit qui fut précieux ;
C’est pour un grain de blé, sans être indulgent,
Que l’on envoie mon âme au Cieux ! »

Si petite soit-elle, tout infraction


Mérite sanction.

David Claude
Le Renard et le Geai

(inspirée de la Fable : Le Geai et le Renard)

Un Renard, passant sous un figuier,


Y surprit un Geai,
L’air figé,
Comme par les fruits hypnotisé ;
L’interrogeant sur cette posture,
L’Oiseau de confier que n’étant pas mûrs
D’attendre leur maturation !
« Mon cher, quelle aberration !
Voilà encore peu bourgeonnant
Votre espérance de les voir nourrissant
Aura raison de votre fin
Avant d’en assouvir votre faim ! »

Celui qui veille,


Inquiet de l’issue à ses tracas,
Au jour d’après, quoique plus las,
Retrouve les mêmes ennuis que la veille

Patrick Chadeyras-Hean
La Grenouille médecin

Un jour, de son étang,


Une Grenouille cria à tous les animaux :
« Je suis médecin : maladie de peau, de sang
Et à tout autres maux,
Je connais le remède. »
L’entendit un Goupil :
« Comment, toi, lui dit-il,
Peux-tu prétendre pouvoir nous venir en aide,
Alors qu’aujourd’hui encore je te vois boiter ?
Guéris-toi avant de nous faire miroiter !
Tes propos nous sembleront ainsi moins navrants ! »

Bien des sots,


Ayant appris quelques grands mots,
Veulent paraître intelligents et savants
Puis se plaignent d’être décrier plus qu’avant !

David Claude
L’Hirondelle et l’Arachnide

(inspirée de la Fable : De l’Araignée et l’Hirondelle)

Dans le recoin d’une stalle


Qu’elle avait cru abandonnée,
Et déjà maudite depuis Arachné
De refaire sempiternellement sa toile,
Une autre Araignée rongeait sa soie
De voir chaque jour ses proies
Becquetées par une Hirondelle de mauvais augure
Mettant ainsi en déconfiture
Tout son labeur
Pour les attraper dans ce leurre…

Alors, un matin, de tisser
Son piège pour l’attraper
Au lieu même de ses fréquents passages :
Voilà stratagème peu sage
Qui rendit son destin
Bien chagrin
Quand l’animal, fonçant à toute vitesse,
Emporta dans les airs
Sans possible retour en arrière
Le voile de colle traitresse
Et au bout d’un des fils
Notre Arachnide, bien imbécile
D’avoir cru prendre
Ce dont elle n’était de taille à entreprendre !

(Naïve leçon
En illustrant ici pourtant toute la raison)

Patrick Chadeyras-Hean
Le Sapin et la Ronce

Un Sapin dit à une Ronce :


« Pauvre créature, il faut que je t’annonce
Que tu n’es bonne à rien,
Tandis que, moi, je suis utile à l’homme
Pour construire ses maisons en toit de chaume !
Je le sers et le sers bien.
– Nous verrons, fit la Ronce, quand haches et scies
Te couperont, si toujours tu te glorifies ;
Si, les voyant te fendre,
Tu ne seras enfin amené à comprendre
Que mieux vaut être Ronce plutôt que Sapin ! »

Le malheur vient seul, ne donnons au Destin


De quoi faire plus grand festin !

David Claude
L’Ysengrin et l’Agnelet

(librement inspirée de la Fable la plus connue du monde Fabulaire : Le Loup et l’Agneau)

D’une ancienne Fable et sa version


On peut à son auteur rendre hommage
En un plus actuel langage
N’y puisant là qu’inspiration…
… Ainsi du Loup et de l’Agneau
Dont Esope fit Fabliau ;
Mais voilà Marie de France,
Déjà, et avec quelle élégance,
En fit ouvrage ;
De retenter l’œuvre vaut-il la peine ?
Ce cher La Fontaine,
Sans y faire outrage,
(Se justifiant que si ce n’était lui
Un « Frère » l’aurait là commis)
S’en jugea le talent :
Mais il est vrai
Qu’il était coutumier du fait…
… Bref à part Claris de Florian,
Qui de copie, même du « maître »,
N’avait cœur qu’à l’original,
Comment faire jeu égal
Avec ces nobles de la lettre ?

Cela paraît bien bête


Mais comme un hoquet se répète
Il se trouva à nouveau Agnelet
Pour boire à ruisselet
Quand, plus en aval, un Ysengrin
S’apprêtait à en faire son festin
Prétextant qu’il souillait là son bassin ;
Que l’enfant de la Brebis soit en amont
N’en changerait la décision
Ni qu’il soit encore doux Ovin
Gagerait d’un meilleur destin,
Coupable d’être du fauve à sa faim :
« Accepte ton sort
Car je suis, telle Rome, le plus fort ! »…

… « Depuis Philippe le Bel


Me marquant sur l’Agnel
Je sais mon statut d’immaculé sacrifié ;
Et, même noir dans l’Antiquité,
Aux Vents déjà on m’égorgeait :
Alors, quitte à ne pouvoir être épargné,
C’est dans le courant
Que j’agoniserais comme Hannibal,
Préférant cette fin à celle brutale
D’être croqué sous ta dent !
Adieu donc et que je meurs en silence… »

Sans faire insolence,


Il faut parfois savoir
Clore, quand elle est sans fin, une Histoire !

Patrick Chadeyras-Hean
Remerciements

À David, pour son talent, ses idées et ce projet…


… Et plus personnellement, à mon fils et sa maman

Patrick Chadeyras-Hean

À ma femme et à mes filles.


À Val pour ce fablier en commun qui, je l’espère, en amènera d’autres
Et à tous ceux qui auront pris plaisir à nous lire…

David Claude