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COMMUNIQUÉ DE PRESSE

JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
SILENZIO
Une exposition, un livre

Exposition du 21 septembre au 6 novembre 2005


à l’Hôtel Hannon

La galerie est accessible au public du mercredi au vendredi de 11 à 18h,


samedi et dimanche de 13 à 18h, sauf jours fériés.

CONTRETYPE

Espace Photographique Contretype


1, avenue de la Jonction
B-1060 Bruxelles
Tél. : +32-2-538 42 20
Fax : +32-2-538 99 19 JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
e-mail : contretype@skynet.be Extrait de la série «Silenzio»
http://www.contretype.org (détail), 1999-2005, 64 x 96 cm
SILENZIO

JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
Marcel Moreau, écrivain
A propos des photographies de Jean-François Spricigo

J’aime beaucoup ce qu’il fait, je veux dire ce qu’il défait. Son savoir-défaire fait
mieux que bien des accomplissements.
Il est facile d’être un faiseur. Il suffit de donner du paraître, toujours plus de
paraître, à la florissante entreprise des faillites de l’être. L’"air du temps" est
propice aux faiseurs. Le temps des faiseurs s’emploie à accoutumer le regard -
l’esprit aussi - à la séduction vénale des mirages de société. Il le conditionne à la
berlue, en tant que valeur marchande. Au fond, quand on y songe, rien de plus
proche de la prostitution qu’un regard, en cette époque où le spectaculaire
décide, en maître du destin des hommes et des choses. A l’immense devanture
des images, les apparences offrent leurs charmes au regard. Le regard ne met pas
longtemps à acheter son plaisir de regarder. Les profondeurs peuvent aller "se
rhabiller". Nue, leur vérité décourage la crédulité, jugule le vice, nous rappelle que
la connaissance n’est pas fille facile, dont on jouissait à la sauvette. Elle n’est
donc pas de mise.
JEAN -FRANÇOIS SPRICIGO
Extrait de la série «Silenzio» À une époque où, hélas, la frivolité flatte et règne, l’œuvre de Jean-François
1999-2005, 96 x 64 cm
Spricigo fait, face à cette frivolité, figure d’hérésie ô combien nécessaire.
Le photographe de toute évidence n’est pas de la religion des montreurs d’appas.
Montrer, ce n’est pas assez pour lui. Montrer les appas, c’est trop. Il ne s’agit pas,
dans son cas, de nier le visible, mais de le renvoyer à ses soubassements, ses
ratés, ses tares, ses failles, ses brouillons, pour les aimer, les faire aimer. Il sait plus
que tout autre que s’il y a de la beauté dans ce monde, ses origines sont
convulsives, quelquefois misérables: un effort insensé des ténèbres, ou de la
boue, pour se poser en architectes. Jean-François retourne aux origines, à
l’informe matrice, non pour l’enjoliver: en vue d’en relégitimer les bases
chancelantes, friables, rebelles à l’esthétisation à tout prix, comme dogme, mode,
source d’illusion, de facticité, donc de profit.

En pénétrant cette œuvre, en m’attachant à elle par ses alluvions, je me sens


confirmé dans une de mes rares certitudes: l’ostentation nous ment, elle n’existe
que pour plastronner, debout dans sa perversité, voire sa cupidité.
Il y a bien des années, j’écrivis ceci: "Vivre, pour moi c’est battre de vitesse ma
décomposition."*

Surgir le premier, soit par un art, soit par toute autre forme de dépassement de
soi, y compris, évidemment, en amour, sur cette ligne d’arrivée imaginaire qui
sépare le passionnel du putrescible et le putrescible de l’anéantissant, c’était ce
que j’appelais alors vivre. A ce jeu, je ne gagnais qu’accès d’ivresse, fulgurances
d’orgasmes, mais je les gagnais contre l’extrême conscience que j’avais de mes
progrès en dégradation. Pour vivre, le photographe n’a pas besoin de se jeter sur
la ligne d’arrivée. C’est au départ, dans son œil du dedans, que se produit
l’événement. Ici, point de compétition entre le périssable et l’au-delà du
périssable.

Sous l’œil du dedans, le périssable, intime et universel, en devient un mouvement


SILENZIO

créatif, fondateur, comme vital, une décomposition surmontée d’un vouloir. Une
œuvre naît, ne cesse de naître, qui pousse la cruelle lucidité au paradoxe d’être en
même temps une délivrance. L’œil du dedans se retourne dans ses frontières
cavitaires, les recule. Il ratisse large dans les anfractuosités du visible. Il nous libère
de notre dépendance envers l’insigne superficialité des petits arrangements -
traditionnels - avec la réalité des gouffres. Avec lui, ce qui se meurt en nous n’est
plus tout à fait d’un délabrement indigne d’une vivacité. Ce qui se meurt en nous,
c’est ce qui se meurt aussi concomitamment dans nos civilisations de l’avoir, au
détriment de l’être. La différence, c’est que l’œil du dedans voit plus loin et plus
fort que ne le peuvent ou que ne le veulent les accélérations aveugles de l’histoire.

Le rythme de Spricigo n’est pas le mien, manifestement. Mais c’est comme si,
généalogiquement, ils se rejoignaient, sur une même ligne, ni de départ ni
d’arrivée ni tout à fait d’ailleurs, là se donnent mystérieusement rendez-vous
l’exigence de vérité de l’un et celle de l’autre. J’apporterai à cela, tout simplement,
mon plaisir d’avoir découvert un authentique artiste.

Archimbaud Editeur

*: «Egobiographie tordue» (L’Ivre livre - Editions Christian Bourgois), ouvrage réédité aux Editions
JEAN -FRANÇOIS SPRICIGO Labor, sous le titre d’«Incandescences»).
Extraits de la série «Silenzio»
1999-2005, 96 x 64 cm
SILENZIO

INTERVIEW
(retranscription intégrale de propos saisis sur le vif par Jean-Louis Godefroid, juillet 2005)

JEAN -FRANÇOIS SPRICIGO


Extrait de la série «Silenzio»
1999-2005, 64 x 96 cm94,

Qu’est-ce qui t’a pris d’aller à Saint-Luc à Tournai? Quel est l’événement dans ta vie qui t’a orienté
vers ce genre d’école?

La vraie raison, pas très valorisante, c’est que j’étais mauvais au collège, je n’aimais pas l’idée qu’on
m’impose des choses. Très vite, j’ai eu besoin de ma liberté. Je ne voyais pas l’intérêt de répéter à la
lettre ce qu’un professeur disait. La photo ne s’est pas imposée à moi; j’ai fait de la photo parce que
je ne savais pas dessiner... Je voulais faire des études artistiques parce que dans mon esprit,
c’étaient les seules portes ouvertes. Mon papa faisait également beaucoup de photos, j’ai fait
comme lui.

C’est important, ton père faisait de la photo? en amateur?

En amateur éclairé. Il n’avait pas de labo à la maison; il faisait uniquement les prises de vues. Il a
développé avant, quand je n’étais pas né. Par contre, ce qui est étrange, c’est qu’après m’avoir
JEAN -FRANÇOIS SPRICIGO donné son appareil, il n’a plus jamais fait de photos. Cela a beaucoup fait réfléchir Serge Tisseron.
Extrait de la série «Silenzio»
1999-2005, 64 x 64 cm94, Quand je suis rentré en section photographie, je n’ai jamais osé faire du flou, je faisais les choses de
manière très scolaire, probablement par peur. Toute ma 4ème année secondaire à Saint-Luc, c’était
le diaphragme fermé à fond, le maximum de netteté, avec une approche très reportage. J’étais en
outre totalement dans l’idée des choses et non leur représentation. Je faisais des trucs nuls,
ringards, photographier la lune en me disant que le sujet, que j’imaginais grandiloquent, allait
produire l’image, sans jamais me figurer que devait davantage primer le point de vue et le rapport
au sujet. J’étais dans la croyance que le sujet allait fournir l’image. Les prémices de la série
d’aujourd’hui ont été des récupérations de planches contact de photo ratées d’alors, qui en fait
révélaient un potentiel et une narration.

Depuis lors, quel a été ton cheminement pour en arriver à récupérer ces photos ratées et à réfléchir
par rapport à cela?

Il fallait rendre un travail et, pressé par le temps, j’avais récupéré un tas d’images d’une planche-
contact que j’avais collées sur une bande. Didier Coeck, le seul professeur qui m’apporta réellement
quelque chose et à qui je dois beaucoup, m’a fait part de son enthousiasme et m’encouragea à
poursuivre ce travail. De mon côté je trouvais ça plaisant esthétiquement, mais je n’y avais pas vu
une voie possible. J’ai ensuite creusé cette piste vers la fin de la 5ème secondaire et c’est à ce
moment-là que je me suis rendu compte que ce qui m’importait, c’étaient les émotions, et à mon
SILENZIO

sens, la manière la plus tangible de rendre compte d’une émotion, c’est l’abstraction. Je n’ai jamais
réussi à expliquer avec des mots ce qu’était l’amour, par contre, l’abstraction, c’est ce qui tend le
plus à l’exprimer.

C’est vrai qu’abstraction il y a, mais d’un autre côté, quand on regarde les images de l’expo, c’est ça
qui est assez étonnant chez toi, c’est que le sujet est un coup de poing dans les tripes; même s’il
est déformé par une forme d’abstraction: le flou, le grain, le black & white sans grisés... C’est ce
que je trouve étrange dans ton travail, c’est cet éloignement de la réalité où elle devient plus réelle
que réelle.

Je crois que c’est justement lié à ce filtre de l’abstraction (qui fonctionne de la même manière que
le souvenir, toujours confus mais tellement fort). Cependant, et c’est important pour moi, je n’ai
jamais fait une photo en ayant conscience du résultat. Je ne me suis jamais dit "je vais faire un
flou". Jamais. Encore maintenant. Vis-à-vis du choix des sujets, ils étaient faciles pour moi, c’était
simplement mon quotidien. Artistiquement parlant, j’ai eu une chance, c’est que j’ai été rapidement
très triste (je le dis avec et sans humour); ça m’a très vite obligé à voyager dans ce que je suis moi.
A partir de douze ans, j’ai commencé à avoir des vrais moments de tristesse, qui se traduisaient par
des goûts, par des images, mais ils étaient trop abstraits pour être figurés. La notion de dégradation
a à voir avec le principe du souvenir toujours diaphane. La notion d’absence, elle, s’est imposée à
moi comme une problématique importante. Je pense à un élément déclencheur: mes parents ont
divorcé quand j’avais 12 ans 1/2 ou 13 ans. C’est ce moment ridicule où on se retrouve dans le
couloir, que la voiture est bourrée et que mon père vient, me caresse les cheveux et me dit "voilà
mon gars, je m’en vais" et on se retrouve seul dans le corridor, la porte se ferme et on se met à
entendre le bruit des tubes néons. Et d’un coup, c’est le compte à rebours des souvenirs, et de là
vient la raison, à mon sens inconsciente, de la dégradation. C’est à dire que d’un coup, tout s’en va.
Il n’y aura plus jamais papa-maman, ce sera papa et maman. Et ça, à supposer qu’il y ait une raison,
je crois que ça m’a très vite marqué. Je suis toujours dans la douleur du souvenir qui passe, en
permanence. J’ai beaucoup de mal - et je m’y efforce - à vivre les choses sans me dire: ça deviendra
une trace. Le moteur des prises de vues, c’est "aller ailleurs". Ce qui compte, c’est partir, pour moi
en tout cas.

Ça veut dire quoi? Parce que quand tu fais des photos de Victoria, tu penses déjà à ça au moment
où tu fais l’image?

Non, c’est plus personnel et intime. C’est la seule personne pour qui j’aie jamais éprouvé le
sentiment d’amour, en tout cas avec l’intensité que le mot réclame. Non, à ce moment-là, c’est …
elle est magnifique.

Et tu veux en garder le souvenir magnifique?

Oui, elle l’est... Ce sont les seules images que j’aie d’elle, c’est quand elle dort. J’en ai une ou deux
autres, mais qui ne témoignent de rien. C’est peut-être mystique, mais le fondement de ce que je
suis ne doit pas être représenté. Par exemple, je ne pense pas que le divorce de mes parents doit
être concret dans mon travail. Maintenant que je l’ai dit, on pourra y voir l’événement en filigrane
dans certaines photographies évidemment, mais ce n’est pas concret.
Il y a des endroits que je ne photographie pas et qui évoquent beaucoup pour moi. Je ne pense pas
JEAN -FRANÇOIS SPRICIGO qu’il faille montrer les sources, ça me paraît impudique. Je préfère en montrer la résonance. Sauf
Extrait de la série «Silenzio» Victoria où là, au niveau des images, je ne pense pas que ce soit cruel. Je crois qu’il y a une
1999-2005, 96 x 64 cm94,
tendresse et je suis heureux que ça en témoigne. C’est pour ça que je défends souvent la nécessité
de mettre ces images là.

Dans ta biographie, pour y revenir: tu finis Saint-Luc en 1998, des humanités artistiques en
photographie. Puis tu vas t’orienter plutôt vers le cinéma et oublier à certains moments la
photographie? Qu’est-ce qui se passe alors dans ta tête?

Il se passe une erreur. Un ami m’avait dit à la fin de Saint-Luc qu’il allait faire du cinéma
expérimental en Angleterre; je vais avec lui. Je franchis le concours d’entrée; ironie du sort, lui le
rate. La même année, je passe le concours d’entrée à l’INSAS en réalisation que je loupe. Je pars en
SILENZIO

Angleterre, je réussis tous les examens. Une fois en Angleterre c’est, je crois, avec dernièrement, un
des moments où j’ai été le plus profondément malheureux. J’en reviens 1 mois 1/2 à 2 mois après.
Mon retour est mal pris et ça se passe très mal avec ma famille. Je me suis trouvé dans une étrange
situation pour la première fois de ma vie: je n’étais pas dans la possibilité de désirer faire quelque
chose, mais d’abord dans la nécessité de survie. Donc, pendant trois mois, j’appelle tout le monde et
je me mets à vouloir faire du cinéma. Parce que pour moi, la photo, je ne pouvais pas en vivre, du
fait qu’il s’agit d’un métier d’auteur, et comme j’étais très fragile moralement à ce moment-là, je ne
me voyais pas auteur de quoi que ce soit. Dans le cinéma, je peux être sous-fifre, tout en participant
à évoluer dans un projet artistique, c’était important pour moi. Donc pendant trois mois, je
quémande des stages partout, tout le monde me jette; je fais plus de 2000 kilomètres en Belgique.
Pour finir, un stage se débloque, puis j’enchaîne deux longs métrages, 3 ou 4 téléfilms, des courts,
des pubs…

Par hasard, en Belgique?

Oui, c’est un hasard absolu d’avoir été pris sur un plateau. J’ai fait de très belles rencontres - Olivier
Smolders sera la plus importante - qui m’ont donné confiance en moi, et à l’issue de cette année-là,
en 1999, je passe le concours d’entrée de l’INSAS en image, que je réussis. Durant cette période je
n’ai fait quasiment aucune image. Je rentre à l’INSAS, et quelques mois plus tard, je rencontre
Victoria, j’avais regagné la confiance de ma famille, j’étais dans une grande école, j’avais la fille que
je ne pouvais même pas rêver d’avoir, j’étais vraiment heureux pour la première fois de ma vie et
donc je ne foutais rien. Pendant deux ans, je n’ai réalisé quasiment aucune image entre 1998 et
2000-2001.

Dans les images qui sont dans l’expo, il y a des images d’avant 2001?

Oui, il y a des images que j’ai faites quand j’étais à Saint-Luc. Je vivais chez ma grand-mère, en
raison de ma famille éclatée et je me promenais beaucoup. Les paysages, ce sont souvent des
promenades nocturnes avec le chien Hiko; c’est pour ça qu’il se trouve beaucoup dans mon travail.

Donc "Nuits Blanches", ce n’est pas tout-à-fait un mauvais titre, éventuellement?

Pas totalement, les nuits ont été importantes pour moi, avec ce qu’elles véhiculaient d’angoisses et
donc de voyages. Pour ne pas imploser, c’est pour ça que je partais ailleurs. La photo offre l’un des
moyens le plus pauvre, matériellement parlant, pour effectuer ce voyage. J’aime beaucoup écrire
aussi, mais ce que j’aime dans la photo, c’est que l’image insolée, sera précisément celle que je n’ai
pas vue, dans la mesure où elle est prise alors que le miroir de l’appareil se lève et donc je ne la vois
JEAN -FRANÇOIS SPRICIGO pas durant cette fraction de seconde. Avoir à attendre chaque étape: développement négatif, tirage,
Extrait de la série «Silenzio»
1999-2005, 96 x 64 cm94,
etc.; cela désacralise le moment, j’aime bien ça.

Mais si j’ai bien compris, tu travailles toujours dans le cinéma. Tu es à Paris une partie du temps. Tu
considères que le cinéma, c’est autre chose que la photo? C’est quoi pour toi, un gagne-pain, une
socialisation et la photo reste ton jardin intime ou est-ce que tu développes un peu le même travail
en cinéma d’auteur?

Le cinéma aujourd’hui ne me rapporte plus rien, parce que je ne fais plus que mes propres projets.
Néanmoins, le cinéma, c’est surtout une bouffée d’air qui me permet de collaborer, de ne pas être
seul encore une fois. La photo a vraiment à voir avec un journal intime, le cinéma se réclame de la
passion. Je préfère aller au cinéma à regarder de la photographie. Clairement, le cinéma se situe
dans la passion, la photo, c’est le moment où…

Donc tu irais plus facilement voir un film qu’une exposition de photos?

Oui, mille fois! Je ne vais jamais voir d’autres expos, d’autres travaux.

Donc tu n’en voudras pas au public s’il préfère aller au cinéma que de venir voir ton expo de
photos?
SILENZIO

«Faites ce que je dis, pas ce que je fais», c’est la règle de mauvaise foi de base!
Sincèrement, ce n’est pas de la fausse humilité, je suis le premier surpris et honoré de voir que mes
images rencontrent aujourd’hui la sensibilité des gens. Cela me touche énormément, d’autant plus
que j’ai une chance énorme par rapport à beaucoup de pouvoir – ça s’est vérifié – toucher
quasiment toutes les classes sociales et tous les âges. Il y a bien sûr nombre de gens qui détestent
mon travail et c’est normal; par contre, je ne pense pas me situer dans une forme élitiste. Je suis
profondément heureux de pouvoir toucher les gens en étant naturel, de ne pas à avoir être
volontariste à faire des choses; rencontrer l’attention de certaines personnes avec ce que je suis,
c’est vraiment bien.

Donc, tu es revenu à la photo (tu n’en as plus fait jusqu’en 2000-2001) et quel est l’élément qui t’a
incité à aller montrer tes photos alors que tu étais plus ou moins lancé dans le cinéma à Paris?

Ce qui m’a fait reprendre les démarches et la photo, c’est la rupture avec Victoria. Beaucoup de
choses sont liées à ça; c’est à ce moment-là que j’ai multiplié mes activités, où j’ai abandonné les
postes techniques au cinéma pour prétendre à devenir un auteur, où j’ai repris le théâtre, où je suis
rentré au cours Florent à Paris…

Ça veut dire que tu en faisais déjà auparavant?

4, Oui, mais en dilettante, comme acteur amateur. J’ai fait un concours à la radio RTBF où je me suis
fait remarquer; j’ai intégré une troupe semi-professionnelle, puis pour le théâtre, j’ai fait le concours
d’entrée au cours Florent où je suis rentré directement en dernière année sur audition. Au final c’est
le métier pour lequel je cherche le moins, car il me semble trop asservi. Mon ami Michel Archimbaud
m’a dit qu’il valait mieux le faire au ricochet et je préfère faire ce que je suis et me dire que si j’ai la
chance d’avoir une assise dans un registre, il sera plus facile de solliciter une autre fonction. Ce que
je raconte ici, est exactement le contraire de ce qu’il m’a dit de faire. Il a bien insisté de ne jamais
dire que je sais faire plusieurs choses parce que les gens ne sont pas prêts à croire qu’on puisse
avoir plusieurs cordes à son arc.

Non, ça fait un peu dilettante: tu fais du cinéma expérimental, tu es technicien sur des films plus
documentaires, acteur de théâtre… On se dit, qu’est-ce qu’il veut vraiment?

Bon à tout, bon à rien! Je ne pourrais pas me dire que je ne vais faire que de la photo, parce que la
photo est mue par un désir. Et le désir, c’est comme la faim ou comme l’amour, on ne peut pas
l’anticiper. J’ai eu un trou en photo de 1 an 1/2, 2 ans, ce qui, proportionnellement à mon âge, est
important. La multiplicité des activités est un mouvement naturel pour moi, j’en ai besoin. Je
mesure également quand je suis trop longtemps dans un milieu, que très vite ce milieu devient
médiocre par sa proximité, par sa concurrence avec lui-même et donc je suis très content,
humainement, d’avoir ces portes de sortie. J’ai besoin d’air, de beaucoup d’air. Jamais je n’avais
soupçonné que c’est par la photo que je pourrais avoir mon nom dans un journal, je ne le pensais
pas. Je pensais que ça viendrait par ailleurs, si ça venait…

JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
Extrait de la série «Silenzio»
1999-2005, 64 x 96 cm9
SILENZIO

Quel âge as-tu?

J’ai 26 ans.

Tu as la vie devant toi…

Il paraît, mais c’est précisément mon problème: le temps, je le vis contre moi. Je l’ai toujours vécu
comme ça; j’ai du mal à me dire que le temps soit pour et avec moi.

Tu es en état d’urgence parpétuel?

Oui, c’est permanent. Et toutes les angoisses qui vont avec. Je suis en permanence dans l’urgence et
dès lors, ça fait de moi quelqu’un de possiblement envahissant aussi, car quand on me dit de faire
quelque chose, je le fais directement, je dois être monomaniaque sur ce point-là. Je suis dans cette
urgence sans cesse car je me dis qu’il y a une urgence à dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, il y
a une urgence à être bien. Je crois aussi que malheureusement plus on veut être bien, plus on s’en
éloigne, du fait qu’on se pose la question de comment l’être. Cette urgence-là me semble malgré tout
importante, parce qu’il n’y a que les choses importantes qui sont urgentes. Je suis quelqu’un qui n’a
quasi aucune vie sociale, je ne sors jamais, je ne vais jamais dans un café. Je ne vois les gens presque
uniquement dans le cadre de projets. Mais il se trouve que mes meilleurs amis sont mes plus proches
collaborateurs (les deux autres membres du collectif www.joug.org), ils ont les deux casquettes. C’est
exceptionnel que je voie les gens pour voir les gens, pour meubler le temps qui passe. Par contre,
régulièrement, je prends le temps de les solliciter pour le plaisir d’être là, mais me déplacer, être
présent et prendre du temps, c’est très rare que ça se fasse en dehors de projets ou d’effervescence.
Non pas par souci carriériste, mais parce que je ne sais rien faire d’autre que faire. Je ne pense
vraiment pas être carriériste; je n’ai aucun rapport d’intérêt avec les gens. J’aime bien les ricochets, je
trouve que l’avantage quand on est sur un projet, c’est que la conversation ne devient plus obligée,
mais ça nous permet de travailler en parlant d’autre chose et ça me paraît plus pudique.

Donc, ça permet une distanciation?

Oui, c’est pour ça que j’aime bien les histoires, que j’adore le cinéma. En photo, j’ai bien de la chance
d’avoir des images parfois abstraites, parfois confuses qui me permettent de me raconter
indirectement. Je suis content aussi que ça raconte d’autres choses chez les gens tout en préservant la
même humeur. Il y a des gens qui s’y reconnaissent et je trouve ça très bien.

JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
Extrait de la série «Silenzio»
1999-2005, 64 x 96 cm9
SILENZIO

A ce propos, imagine que tu fermes les yeux et que tu guides un groupe de personnes aveugles dans
ce qui sera l’exposition au mois de septembre, avec la sélection d’images qu’on a faite, comment
pourrais-tu dire ce qu’on devrait voir?

Je dirais qu’il fait froid, parce que la notion de climat, cette notion tactile, c’est quelque chose que j’ai
souvent. J’ai souvent des frissons…

Décris simplement ce qu’on va voir. Comment cet univers, ces images, qui viennent du plus profond, il
y a des paysages, des photos de chiens, les portraits, les photos complètement abstraites, des
personnes âgées, comment ça devrait s’associer, tout ce monde? Pourquoi passer tant d’énergie vitale,
fondamentale, pour réunir tout ça en 30, 40, 50 images dans un livre, une expo? C’est quoi tout ça?

C’est tellement abstrait mes motivations de les faire, en dehors des portraits de personnalités ou des
demandes où j’ai des rendez-vous… J’aime assez la sortie facile de dire "il fait froid" pour répondre à
tout; même si ça fait artiste pédant. Je crois sincèrement que je dirais qu’il faut repartir des cinq sens –
pour le coup, les aveugles n’en ont que quatre – et de réapprendre à goûter, à ressentir, à voir et dès
lors le quotidien deviendra beaucoup plus divers que ce que l’on croit. Cette question de la diversité,
ça vient de ce que j’essaie, de plus en plus, c’est à la fois douloureux, et à la fois très intéressant, de
revivre les choses, de ne pas m’empresser de les associer à des expériences passées, et donc ces
images-là sont une espèce de compte-rendu d’une enfance à avoir à renouveler sans cesse. Quelle
était votre première sensation quand vous avez goûté un goût sucré? S’il fait froid, c’est, sans verser
dans le masochisme, parce que les choses sincères sont toujours douloureuses. Il y a cette phrase de
Desproges qui me touche beaucoup "la nostalgie, c’est comme les coups de soleil; ça ne fait pas mal
pendant, ça fait mal après".

Donc peut-être les aveugles voient justement mieux que moi l’univers que j’essaie de leur montrer,
avec ces 4 autres sens. J’ai dit en amont que j’avais fait de la photo parce que je ne savais pas
dessiner, mais je crois que malgré tout, j’essaie en photo de repeindre, de refaire quelque chose… Ces
aveugles-là, avec "il fait froid" et avec quelques sensations, ils verront plus encore que moi la photo
que j’ai voulue. J’avais pour habitude de dire que ces images-là, c’est l’image que j’ai des gens quand
je ferme les yeux, ce qui reste. Je n’ai pas de mots concrets à leur dire, si ce n’est que si ça se trouve,
ils ont mieux vu que moi. C’est un point de vue d’aveugle, un point de vue absent.

Jean-François Spricigo est né à Tournai, Belgique, en 1979. Il est comédien, photographe et réalisateur.

Pour plus d’informations sur Jean-François Spricigo, consultez son site www.joug.org

JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO
Extrait de la série «Silenzio»
1999-2005, 64 x 96 cm9
LE LIVRE
En parallèle à l’exposition de Jean-François Spricigo "Silenzio" chez Contretype, les éditions Yellow
Now publient le livre Silenzio, une exploration de l’univers singulier du photographe à travers un large
choix d’images inédites (portraits, lieux, paysages, animaux…). Les raccords, les effets de montage et
la mise en séquence permettent de nouvelles lectures, de nouvelles perceptions des lignes de force de
ce travail et des obsessions qui le sous-tendent. Conçu de façon complémentaire à l’exposition et à la
fois indépendant d’elle, cet ouvrage respecte au mieux l’esprit des images, leur force, leur profondeur,
leur ambiguïté, saisissant et prolongeant le mouvement qui les anime, tant sur le plan thématique que
sur le plan plastique.
Plus qu'un livre d'images: un essai, une expérience photographique.

Silenzio, Editions Yellow Now, "Côté photo", septembre 2005.


Environ 80 photographies de Jean-François Spricigo.
Textes d’Olivier Smolders et Emmanuel d’Autreppe.
96 pages, format horizontal 12 x 17 cm, noir & blanc (bichromie).
ISBN: 2-87340-198-2, prix: 14 ¤.
En vente sur les lieux d’exposition (en librairie en janvier 2006).

Côté photo – Angle vif #1

Angles vifs est une nouvelle série de livres de photographie, un coin saillant du Côté photo des
éditions Yellow Now. Elle regroupe des photographes «de Belgique», au sens intensément vague et
large du mot – tant sur le plan géographique que linguistique –, ou des artistes d’origine belge, ou
travaillant essentiellement sur ce territoire. Chaque ouvrage présentera un travail photographique sous
forme d’essai visuel (de manière précise, compilatoire ou focalisée mais cadrée sur le plan esthétique et
thématique), accompagné de courts textes critiques ou d’entretiens. Sous un format et une ligne de
couverture invariables, tantôt droit tantôt à l’Italienne, chaque volume sera, pour son contenu, conçu
dans une étroite et originale collaboration entre l’éditeur, le photographe et les auteurs; il constituera
le plus souvent une première expérience éditoriale et nourrira le projet d’ouvrir des yeux, des portes,
des mondes, des langages, à angle vif.

Série placée sous la direction d’Emmanuel d’Autreppe.


LES PARTENAIRES

Contretype, Centre d’art contemporain pour la photographie à Bruxelles, bénéficie du soutien


de la Communauté Wallonie-Bruxelles et de la Commission Communautaire française (COCOF).

RENSEIGNEMENTS PRATIQUES

L’exposition «Jean-François Spricigo/Silenzio» est accessible au public du 21 septembre au 6


novembre 2005 inclus à l’Espace Photographique Contretype (Hôtel Hannon - 1, avenue de la
Jonction à 1060 Bruxelles).

Ouvert du mercredi au vendredi de 11 à 18 heures, samedi et dimanche de 13 à 18h.


Fermé lundi, mardi et jours fériés.

Droit d’entrée pour le public: 2,50 euros.

Vernissage le mardi 20 septembre 2005 de 18 à 21 heures (rencontre avec l’artiste de 18 à


19 heures).

Consultez notre site www.contretype.org

Pour tout renseignement complémentaire et demande de documents iconographiques,


contactez Evelyne Biver, chargée des relations avec la presse, au (+32) 2 538 42 20.

Espace Photographique Contretype


1, avenue de la Jonction - B-1060 Bruxelles
Tél + 32-2-538.42.20 - Fax + 32-2-538.99.19
e-mail: contretype@skynet.be
http://www.contretype.org