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Cliniques méditerranéennes, 94-2016

Juan Pablo Lucchelli 1

Le premier Lacan :
cinq lettres inédites de Lacan à Kojève

Alexandre kojève

On connaît l’importance qu’a eue la rencontre entre Jacques Lacan et


Alexandre Kojève dans la formation et l’œuvre du premier, au point qu’il
ait pu le considérer comme son seul maître1. Lacan, comme bien d’autres
intellectuels, parmi lesquels Georges Bataille, Raymond Queneau, Michel
Leiris, Henry Corbin, Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron, Éric Weil
ont suivi régulièrement les cours de Kojève sur Hegel quand celui-ci a
remplacé Alexandre Koyré à l’École Pratique des Hautes Études, dans la
section de sciences religieuses. Kojève avait quitté la Russie en 1917 et était
allé s’installer à Berlin en 1920 pour étudier la philosophie. Son installation
ultérieure à Paris en 1926 où, de 1933 à 1939 il tint son séminaire sur Hegel,
le fit connaître du milieu intellectuel parisien.
C’est en consultant les Fonds Kojève à la section de manuscrits de
la Bibliothèque nationale de France que j’ai trouvé cinq lettres inédites
de Lacan à Kojève, qui datent de l’année 1935. Il s’agit de cinq feuilles
manuscrites avec l’en-tête du cabinet du docteur Lacan, qui consultait
alors dans le 16e arrondissement de Paris. L’état des feuilles est très bon,
même si l’écriture est parfois difficile à déchiffrer, le tout se trouve dans la
correspondance de Kojève (chemise L). Cette découverte a une importance

Juan Pablo Lucchelli, membre du Laboratoire de psychopathologie et clinique psychanalytique, université


de Rennes 2, E.A. 4050 - 74, avenue Jean-Jaurès, F-75019 Paris ; lucchelli@hotmail.com
1. J. Lacan, Autres Écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 331 et 453. Encore plus parlante est la dédicace
de Lacan à Kojève dans le du numéro 1 de la revue La Psychanalyse datant du 13 juillet 1956 :
« Pour Kojève qui fut mon maître (vraiment le seul) » et que l’on trouve dans la bibliothèque
personnelle de Kojève que sa veuve a donné à la BnF. (http://www.bnf.fr/fr/collections_et_
services/anx_dec/a.d_comme_Dons_archives.html#SHDC__Attribute_BlocArticle6BnF).
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certaine car elle confirme l’existence d’un « premier Lacan » qui ne doit rien
encore à ce qu’on a pu nommer le structuralisme et qui est essentiellement
marqué par la philosophie hégélienne, c’est-à-dire par son introduction en
France par Kojève. Et même si nous savons de manière approximative le
rôle qu’ont pu jouer Kojève et ses cours sur Hegel dans la formation de
Lacan, nous connaissons relativement mal la nature de leurs échanges.
À cela s’ajoute le fait qu’il n’y a que peu d’occurrences du nom Kojève dans
l’œuvre établie de Lacan 2.
Dans les années trente, Lacan s’installe comme psychiatre dans le 16e
arrondissement de Paris (149, rue de la Pompe), suit une psychanalyse didac-
tique avec Lowenstein et fait le nécessaire pour devenir membre de la Société
Psychanalytique de Paris. Parallèlement, et après avoir soutenu sa thèse en
1932 sur le fameux « Cas Aimée », il se forme à la théorie, notamment à la
philosophie. Il fréquente également le groupe de surréalistes qui publie la
revue Minotaure.
Alexandre Kojève, quant à lui, tient un séminaire intitulé « La phénomé-
nologie religieuse de Hegel ». Il s’agit d’une lecture et initiation à la Phénomé-
nologie de l’esprit donnée à l’EPHE, qui avait lieu les lundis à 17h30 3. Pendant
trois ans (1934-1937), Lacan figure en tant qu’« auditeur assidu » dans les
annuaires de l’EPHE : la première année de cours à laquelle il assiste,
commence à la rentrée scolaire de 1934. Mais on ne peut pas exclure que
Lacan y ait assisté depuis bien avant, comme cela a été suggéré à plusieurs
reprises, c’est-à-dire à partir de 1933.
La première des lettres adressées à Kojève date du 21 mars 1935,
autant dire que la deuxième année du séminaire (1934-1935) est bien
entamée et arrive presque à sa fin. Cette première missive est une invi-
tation personnelle pour un dîner chez Lacan. Il s’agit certainement d’une
première fois, ce qui prouve que les deux jeunes hommes se fréquentaient
mais sans pour autant avoir des liens d’amitié. Pourtant, ce dîner ne se
limite pas à une simple rencontre mondaine, c’est aussi une rencontre de
travail, puisque Lacan demande à Kojève de l’éclairer sur un sujet précis :
« Je vous suis très reconnaissant de vouloir bien me dispenser votre temps
et vos lumières sur un sujet qui me touche au plus haut point. » Nous ne
saurons rien sur le sujet en question, mais l’on peut présumer qu’il touche
à la Phénoménologie de l’esprit et à la place qu’elle réserve à la folie, nous
verrons pourquoi.

2. De manière étonnante, on ne trouve pas Kojève dans l’index de noms propres des Écrits, alors
qu’il est cité en note de bas de page.
3. Notons que Kojève donnait aussi des conférences les vendredis à 17h30.
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Les « réunions habituelles » ou le germe du futur séminaire ?

L’autre élément qui ressort de ce court échange écrit et qui est sans doute
l’aspect le plus intéressant de cette trouvaille, consiste en ce que nous appre-
nons que Lacan, dès 1935, et sans doute bien avant, organisait des réunions à
son domicile, avec différents participants, comme le prouve la deuxième des
lettres datant du 31 mars 1935 : « Je me permets de vous rappeler que notre
réunion habituelle aura lieu chez moi ce lundi 1er avril à 9 heures du soir.
Vous serez le bienvenu parmi nous à l’heure où vous pourrez venir. » Il va
sans dire qu’il s’agit des « réunions habituelles » auxquelles Kojève n’assis-
tait pas régulièrement, sans quoi Lacan n’aurait pas besoin de le lui rappeler.
La régularité des réunions au domicile de Lacan est évidente dans une
autre lettre, celle du 20 novembre, où, en plus de l’information de la constance
des réunions, on découvre aussi les probables tensions internes entre les parti-
cipants, comme nous le verrons plus loin : « C’est bientôt que j’espère reprendre
nos réunions de l’année dernière, si ceux qu’elles groupaient trouvent encore
de l’intérêt de s’y affronter. » Les réunions chez Lacan commençaient donc
en novembre ou décembre de l’année en question, elles avaient lieu souvent
les lundis et avaient très probablement une fréquence bimensuelle, comme
le suggère la lettre du 17 mai dans laquelle on découvre également que la
présence de Kojève devient nécessaire (il s’agit au moins de la deuxième fois
que Kojève est convié à participer aux réunions, la première aurait eu lieu
après la lettre du 31 mars) : « Cher Monsieur, puisque vous n’êtes pas libre ce
prochain jeudi, j’ai réfléchi que je pourrais retarder d’une quinzaine la reprise
de ce jour pour nos réunions périodiques. La prochaine aura lieu ce lundi 20
mai et je serais très heureux si vous pouviez l’honorer de votre présence. »
Lacan change la date en fonction des disponibilités du philosophe qui doit
apporter son savoir, ainsi que les documents qu’il serait le seul à posséder. La
suite de la lettre citée à l’instant : « Vous me ferez grand plaisir si vous pensez
à m’apporter le texte par vous cité Glauben und Wissen 4 » l’indique clairement.
Ce qui doit nous intéresser dans ces relations est l’éventuelle mise en
rapport entre le groupe animé par Lacan et le séminaire de Kojève, c’est-à-dire
entre Lacan et Kojève. Par exemple, même si celui qui détenait le savoir philo-
sophique était Kojève, parfois les échanges n’étaient pas dans un seul sens,
Lacan participait aux séances de Kojève sur Hegel et il y contribuait activement,
comme on peut le lire dans ces autres lignes manuscrites. Aussi, on constate que
le ton change et qu’une proximité s’établit entre les deux hommes : « Cher ami,
merci de m’avoir prévenu de la reprise de votre cours, dont j’étais justement

4. J’ai demandé à Jean-Claude Milner de m’éclaircir sur le titre allemand, car le mot Wissen n’est
pas clair : il m’a donc suggéré le titre du texte de Hegel Glauben und Wissen (Foi et savoir), qui
date de 1802, donc avant la parution de la Phénoménologie de l’esprit (1807).
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ce temps-ci en train de m’inquiéter. Je serai certainement présent vendredi


prochain et les autres (…) au retard près, si souvent impossible à éviter, qui me
fait me glisser au bord de la table en plein milieu de votre conférence et dont
je m’excuse auprès de vous. Je participerai, dans la mesure de ce que je peux
y apporter d’original, aux discussions de travail que vous souhaitez et qui me
semblent en effet pouvoir être fécondes » (lettre du 20 novembre 1935).
La même lettre fait état de l’écriture du texte de Lacan, « Les Complexes
Familiaux » : « Je suis entièrement absorbé pour l’instant par un article dont
je vous parlais avant les vacances – sur la famille. » Peut-on confirmer ainsi
que le texte publié dans l’Encyclopédie Française est imprégné par un certain
hégélianisme kojévien, hégélianisme qui prendra sans doute fin avec la
rencontre de Claude Lévi-Strauss après la guerre ? Le Russe, qui traitait du
« savoir absolu », était entouré d’une aura de savoir aux yeux de Lacan, aura
qui devait sans doute beaucoup au charisme de Kojève et à l’originalité de sa
méthode de lecture, comme l’atteste ce propos de Queneau, quelques années
plus tard, se référant aux séminaires que Lacan avait commencé au début
des années cinquante : « Il [Lacan] fait des commentaires, selon la méthode
Kojève, des textes de Freud 5. » Mais avant de traiter de l’hégélianisme laca-
nien, disons un mot sur le groupe qui se réunissait chez Lacan.
Qui étaient les participants aux « réunions habituelles » et depuis quand
se réunissaient-ils ? Ces réunions gardaient-elles quelque rapport que ce soit
avec le séminaire de Kojève et, plus précisément, étaient-ce les mêmes per-
sonnes qui fréquentaient le cours de Kojève et les réunions chez Lacan ?
Il aurait été très difficile de reconstruire les faits et d’avoir quelque idée que
ce soit sur les personnes concernées par les réunions chez Lacan si nous
n’avions pas à notre disposition un brouillon de lettre de Georges Bataille.
En effet, à la Bibliothèque nationale de France, j’ai pu consulter la corres-
pondance de Bataille dans laquelle on trouve un brouillon de lettre, destiné
à Michel Leiris, datant probablement de la fin de l’année 1934, selon M.
Galletti 6 qui en fait état dans une correspondance publiée de Bataille. Dans
ce brouillon de lettre, Bataille écrit : « En ce qui concerne les réunions chez
Lacan, je te serais reconnaissant de prévenir Queneau que j’ai l’intention
de m’en aller immédiatement s’il y vient 7. » Cette information indiquerait :

5. R. Queneau, Journal 1914-1965, Paris, Gallimard, 1996, p. 852.


6. M. Galletti, Georges Bataille, L’apprenti sorcier, Paris, éd. de La Différence, 1999, p. 124.
7. Il s’agit d’un brouillon de lettre adressée à Leiris où, en bas de page, on lit la phrase citée
(BnF, Fonds Georges Bataille, Correspondance, NAF 15853, feuille n° 92). Ajoutons que la lettre
définitive dont j’ai cité le brouillon, a été publiée dans Georges Bataille, Choix de lettres (1917-1962),
Paris, Gallimard, 1997 où M. Surya laisse entendre que René Étiemble aurait aussi participé aux
réunions chez Lacan, il cite ce propos d’Étiemble : « J’eus parfois besoin de tout mon courage –
moi qui écrivait L’Enfant de chœur – pour résister aux scènes et décors que prodiguait Bataille »,
p. 104, note 3. Cette dernière donnée a son importance.
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d’une part, que les réunions chez Lacan dataient très probablement au
moins de l’année 1934 (ce que l’on peut bien imaginer puisque la première
des lettres de Lacan à Kojève date du mois de mars 1935) ; d’autre part, que
nous connaissons au moins quatre des participants aux réunions chez Lacan :
l’amphitryon, Queneau, Bataille, Leiris et, sans doute aussi, René Étiemble ;
ensuite, qu’existaient des tensions entre certains participants, comme le
suggère aussi la phrase de Lacan que j’ai citée dans une des lettres à Kojève
(« c’est bientôt que j’espère reprendre nos réunions de l’année dernière, si
ceux qu’elles groupaient trouvent encore de l’intérêt de s’y affronter. ») et,
pour finir, qu’ils s’agissaient d’au moins quatre personnes qui assistaient
également au cours de Kojève sur Hegel, à cet ajout près que le même Kojève
était invité à venir au groupe de Lacan y dispenser ses lumières. S’agit-il
d’une sorte de « séminaire bis », parallèle à celui de Kojève proposé par
Lacan ? Rien ne nous autorise à valider une telle hypothèse pour la pure et
simple raison que ces personnes se connaissaient déjà avant la date du début
du séminaire de Kojève. En y regardant de près, l’on constate que ces quatre
personnes impliquées dans la lettre de Bataille de l’année 1934 étaient liées
depuis quelque temps par le biais du groupe surréaliste qui publiait dans
la revue Minotaure. Si à cela on ajoute comme valable l’information selon
laquelle Étiemble participait aux réunions chez Lacan alors qu’il ne faisait
pas partie du groupe de Kojève, alors on peut affirmer que le groupe qui se
réunissait chez Lacan était assez indépendant du cours du philosophe.
Que le groupe d’étude ou séminaire chez Lacan existait de manière
indépendante au cours de Kojève est également attesté par la deuxième des
lettres trouvées où Lacan invite Kojève à se joindre à la prochaine séance :
« Je me permets de vous rappeler que notre réunion habituelle aura lieu chez
moi ce lundi 1er avril à 9 heures du soir. Vous serez le bienvenu parmi nous
à l’heure où vous pourrez venir » (lettre du 31 mars). Autrement dit, Kojève
peut y participer, mais la réunion aura lieu de toute manière. En même
temps, le « Je me permets de vous rappeler » indique que Kojève est bien
au courant de l’existence des réunions chez Lacan et ce, probablement, bien
avant la date de la lettre citée. La question demeure sans réponse concernant
la date du début de ces rencontres chez Lacan, surtout en rapport avec le
cours de Kojève. Raymond Queneau est-il l’intermédiaire entre les deux
groupes ? En tout cas rien n’est attesté dans ses journaux de ces années-là.
Tâchons maintenant de répondre à la question de savoir s’il s’agit d’une
des premières formes qu’aurait pris ce qui allait devenir, quinze ans plus
tard, son séminaire. Nous ne pouvons pas exclure cette hypothèse 8. Le fait
que les rencontres se faisaient chez Lacan et que celui-ci était soucieux de

8. Je dois cette conjecture à Jean-Claude Milner.


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faire avancer les questions abordées par le groupe, comme en témoignent


les demandes répétées à Kojève, nous pousse à élaborer une telle hypothèse.
Que Lacan ait été l’hôte du groupe peut sembler anecdotique en soi, surtout
si l’on lit à contre-jour les lettres de Bataille à Leiris où l’enjeu de la publi-
cation d’une revue prend de la place en même temps qu’il crée des tensions
entre les participants, prouvant également que le groupe était très actif.
Mais Lacan est sans doute le seul à inviter Kojève à participer aux réunions
et, surtout, le seul à avoir créé un séminaire à domicile quinze ans après 9.
Ce n’est que par un effet d’après-coup que l’hypothèse d’une première forme
de séminaire prend sens. Une dernière question se pose à propos de cette
forme incipiente du séminaire : faut-il présumer que l’aveu de Lacan selon
lequel il n’a pas travaillé pendant la Deuxième Guerre traduit le fait que, en
partie, le groupe ne se réunissait plus pendant l’Occupation ?

Un texte en commun sur freud et hegel ?

Dans son ouvrage consacré à Lacan, É. Roudinesco informe que Kojève


préparait un texte sur Hegel et Freud en collaboration avec Lacan. Cette
information proviendrait de Dominique Auffret (il s’agirait d’un manuscrit,
écrit en russe, datant du mois de juillet 1936). Selon l’information d’Auffret,
rapportée par Roudinesco, le manuscrit en question était divisé en
trois parties : « Genèse de la conscience de soi », « L’origine de la folie » et
« L’essence de la famille » 10. Reprenons un à un ces chapitres selon une chro-
nologie que l’on peut déceler à partir de divers documents et publications
et nous verrons quels ont été les probables destins respectifs des différentes
parties. La « Genèse de la conscience de soi » a sans doute donné lieu à la
publication de la première année du séminaire de Kojève (1933), selon les
notes prises par Queneau et publiées pour la première fois en janvier 1939
dans la revue Mesures (cela n’implique pas pour autant que le texte en prépa-
ration reprenait toutes les notes du cours de l’année 1933). « L’origine de la
folie » procède certainement d’un commentaire que Lacan préparait pour
Kojève, comme le prouve la lettre du 27 décembre 1935 qu’il adresse à ce
dernier pour lui proposer « que nous prenions rendez-vous pour préparer le
passage de la Phénoménologie sur la folie […] Je serai aussi honoré de colla-
borer à votre commentaire que désireux de le servir dans toute la mesure
où je pourrai ». Le contenu de cette lettre donne à penser que c’était Kojève
qui questionnait Lacan à propos de la folie dans la Phénoménologie de l’esprit

9. En effet, Lacan commencera son séminaire sur L’Homme aux Loups, le cas clinique écrit par
Freud, en 1951, à son domicile de la rue de Lille.
10. É. Roudinesco, Jacques Lacan, Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée, Paris, Fayard,
1993, p. 147-148.
Le premier Lacan : cinq lettres inédites de Lacan à Kojève 303

et que ce dernier allait le conseiller sur la pertinence des propos hégéliens.


Il y a deux éléments à signaler à ce sujet : d’une part, c’est bien Lacan qui
possède un savoir psychiatrique, puisqu’il a déjà fait ses preuves, aussi bien
en tant que médecin à l’hôpital Sainte-Anne, qu’au plan intellectuel avec
sa thèse de 1932. D’autre part, il est significatif que Lacan ait pu prendre
la parole au séminaire de Kojève, concernant notamment Freud. Pour finir,
dans la troisième partie qui porte sur « L’essence de la famille », on reconnaît
aussi la matière de travail de Lacan, comme nous le savons déjà et comme en
témoigne la lettre du 20 novembre 1935 déjà citée. Il s’agit, bien entendu, de
la préparation des futurs « Complexes Familiaux » qui doivent certainement
beaucoup aux cours de Kojève (le cours de l’année 1935 traite en partie de la
place de la famille dans la Phénoménologie de l’esprit).

Les comptes rendus des annuaires de l’école pratique


des hautes études

L’École Pratique des Hautes Études éditait des annuaires où l’on infor-
mait le public sur les thèmes traités, les conférences données, ainsi que sur
les auditeurs qui assistaient aux cours donnés par les enseignants concernés.
L’Introduction à la lecture de Hegel, parue en 1947 et publiée par Raymond
Queneau, constitue l’ensemble des notes du cours de Kojève prises par Que-
neau entre 1933 et 1939. Aux notes prises, on intercale les résumés établis
par Kojève, extraits précisément des annuaires de l’EPHE. Les annuaires
publiaient les cours proposés pour l’année académique suivante avec les
informations pratiques, ainsi que les résumés de l’année qui venait de
s’écouler. C’est aussi le cas pour les conférences de Kojève (dont le nom
Kojevnikov n’est pas encore francisé). Ainsi, comme je l’ai déjà indiqué,
pendant trois ans (1934-1935, 1935-1936 et 1936-1937), Lacan figure en tant
qu’« auditeur assidu » dans l’annuaire de l’EPHE : pour la première année,
à laquelle Lacan assiste (1934-1935), les cours commencent naturellement à
la rentrée scolaire de 1934 ; autant dire que les annuaires anticipent ce qui se
passera l’année suivante. Parmi les informations données dans l’annuaire,
on apprend qui étaient les « auditeur assidus », aussi bien que les « élèves
diplômés » et les « élèves titulaires ». Si Lacan figure comme « auditeur
assidu » dans l’annuaire 1935-1936, cela veut dire qu’il y assistait au moins
depuis le début de l’année scolaire 1934-1935. Ainsi, dans l’annuaire 1934-1935
(qui correspond à l’année scolaire 1933-1934), nous ne trouvons pas le nom
Lacan parmi les participants, mais l’on trouve Queneau en tant qu’« auditeur
assidu » et nous devons attendre l’annuaire de l’année 1935-1936 pour voir
Lacan à côté de Queneau, Weil et Bataille. L’annuaire de 1936-1937 contient les
résumés de l’année 1935 où Lacan est toujours un « auditeur assidu » et il en
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va de même pour l’année 1937-1938. Mais surtout, à la fin des informations


présentes dans l’annuaire concernant l’année académique 1936-1937, on
apprend que Lacan était intervenu lors du cours de Kojève de 1935 à propos
de la « folie » chez Hegel (j’ai déjà mentionné la lettre où il est question d’en
élaborer un commentaire). Voici ce que l’on lit dans l’annuaire 1936-1937, à
la fin du résumé du cours de l’année 1935 : « L’interprétation du § consacré
à l’analyse du Plaisir (Lust), a été faite par M. Adler. M. Lacan a interprété
les passages relatifs à la Folie (Wahnsinn des Eigendiinkels) et a fait une confé-
rence suggestive consacrée à la confrontation de l’anthropologie hégélienne
avec l’anthropologie moderne, inspirée par Freud. M. Weil a pris une part
active à l’interprétation 11. » Ce paragraphe, qui termine le résumé de l’année
1935, a été supprimé de l’Introduction à la lecture de Hegel où le nom de Lacan
n’apparaît nulle part 12. Pourquoi s’arrêter sur ce détail ? Parce qu’il indique
que Lacan est dans un dialogue avec Kojève et qu’il lui apporte un savoir.
En effet, il n’est pas fréquent que l’on développe, ne serait-ce qu’en quelques
lignes, le contenu des interventions des participants, or cela a été le cas
pour l’intervention de Lacan, ce qui suppose que celle-ci avait compté pour
le conférencier Kojève. Plus encore, Lacan donne une conférence suggestive,
comme on peut le lire dans le passage déjà cité de l’annuaire. À cela s’ajoute
le constat que, à notre connaissance, aucun des autres participants (on songe
à Bataille, à Leiris et surtout à Queneau) n’a probablement jamais pris la
parole pendant le cours sur Hegel. Autant dire que, même si le groupe qui se
réunissait chez Lacan avait son existence propre, indépendamment de celui
de Kojève, Lacan était en dialogue avec Kojève : dialogue asymétrique et
décisif pour le psychanalyste.

Le « stade du miroir » : une lecture kojévienne de wallon

J’aimerais évoquer un dernier point qui me semble essentiel pour mieux


comprendre l’incidence qu’a eue la rencontre avec Kojève dans la forma-
tion de ce que l’on peut nommer le « premier Lacan ». Lacan présente son
fameux « stade du miroir » en 1936, lors d’une communication internationale
à Marienbad. Cet exposé est partiellement repris lors d’une publication de
1938 dans un des chapitres de l’Encyclopédie Française, tome VIII, consacré
à « La vie mentale ». La direction de la publication a été confiée à Henri
Wallon, professeur au Collège de France (Lucien Febvre en était le respon-
sable de la publication). Même si d’aucuns ont pu affirmer que Lacan ne
citait pas Wallon dans son travail, le nom de Wallon figure bel et bien dans la
bibliographie citée à la fin du tome pour le chapitre écrit par Lacan. Autant

11. Annuaire de l’École Pratiques des Hautes Études, année académique 1936-1937, p. 88.
12. Il en va de même pour les autres intervenants.
Le premier Lacan : cinq lettres inédites de Lacan à Kojève 305

dire que le « stade du miroir » s’appuie sur les observations de Wallon, lui-
même s’étant appuyé sur les observations d’autres auteurs (parmi lesquels
Darwin, etc.) 13. Qu’est-ce qui compte pour Lacan ? Essentiellement deux
aspects : d’une part, le fait que le petit enfant se sert de l’image du semblable
afin de trouver une unité à son corps qui est, en raison d’une prématuration
biologique, psychologiquement « morcelé 14 » et, d’autre part, le fait que cette
image, qui donne une unité au sujet, ne peut éviter une discordance subjec-
tive, car cette unité n’est présente que chez l’autre. Cette discordance traduit
ainsi un premier moment d’angoisse pour l’être vivant. Y a-t-il une inci-
dence directe du cours de Kojève dans cette conception dédoublée de l’être
à ce stade ? Je pense que oui, et qu’elle impliquerait une lecture kojévienne
des contributions d’Henri Wallon. En effet, dans l’Introduction à la lecture
de Hegel (cours des années 1933-1934), au moment de la démonstration du
passage de la simple sensation à une perception plus structurée déterminée
par la conscience, on peut lire: « À ce stade [le passage de la Sensation a la
Perception] l’être est morcelé 15. » Les notes ont été prises par l’ami Queneau.
Il ne serait peut-être pas exagéré de supposer que Lacan prend sa notion du
« corps morcelé » directement du cours de Kojève, soit parce qu’il assistait
déjà en 1933 (même s’il n’est pas indiqué encore comme « auditeur assidu »),
soit parce que Queneau lui avait transmis ses notes 16. Mais ce n’est pas tout,
car la reconstruction kojévienne de la Phénoménologie implique précisément
des « stades », dont le premier est celui de la perception dans ce qu’elle
a de « certitude sensible ». Ainsi, dans cette première étape, Kojève décrit
l’enfant prêt comme il est à percevoir naïvement le monde : « C’est l’attitude
cognitive de l’homme « naïf « ; à l’état exclusif peut-être celle de l’enfant en
bas âge […] attitude nécessaire en tant que “moment” 17. » Si l’on considère
que Lacan donne une place importante au sevrage, à l’ablactation en tant
qu’interruption qualitative d’une continuité quantitative et biologique, et
que la naissance est une naissance dans et par le langage, nous avons dans
le paragraphe cité de l’Introduction à la lecture de Hegel les bases, si ce n’est
du « stade du miroir », tout au moins d’un moment qui ne doit certaine-
ment rien à la biologie mais se prête bien plutôt à la mutation subjective, au

13. H. Wallon, Les origines du caractère chez l’enfant, Paris, Puf, 1949.
14. J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 97.
15. A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, Paris, Gallimard, 1947, 1re édition, 2e éd. augmentée
en 1962, coll. « Tel ».
16. Dans son Journal, Queneau écrit : « Au fait, Bataille a mes notes du cours de Kojève »
(30/09/1939), Journaux, 1914-1965, Paris, Gallimard, 1996, p. 386. On peut imaginer que
Queneau n’était pas spécialement prêteur, si l’on pense qu’il gardait ses journaux depuis l’âge de
11 ans, mais ce passage de son Journal prouve le contraire. En tout cas, il aurait pu communiquer
aux autres, lors des réunions chez Lacan, ses notes de l’année 1933.
17. A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, op. cit., p. 43.
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sevrage imposé par l’arbitraire de la culture et au saut qualitatif bien diffé-


rent du registre continuiste qui caractérise les sciences physiques 18.

La place de la folie dans la raison

Ne négligeons pas un autre élément très visible : l’intervention de Lacan


au cours de Kojève porte sur la folie. Reprenons le passage supprimé de
l’Introduction à la lecture de Hegel : « M. Lacan a interprété les passages relatifs
à la Folie (Wahnsinn des Eigendiinkels), et a fait une conférence suggestive
consacrée à la confrontation de l’anthropologie hégélienne avec l’anthro-
pologie moderne, inspirée par Freud. » Il y a deux propositions à en tirer.
Premièrement, comme je l’ai indiqué, notons le fait que Lacan apporte son
savoir clinique au philosophe. En effet, nous n’avons qu’à lire les notes de
l’Introduction correspondant précisément à l’année 1935 : « Si, par naissance,
l’individu ne s’adapte pas à la société, c’est un fou (ou un criminel). Son idée
est folle (ou criminelle). Si l’individu la réalise, en transformant la société
qu’il “critique”, il se transforme lui-même et son idée cesse d’être folle 19. »
Le thème de la folie et du crime est très lacanien, surtout si l’on pense aussi
bien au cas « Aimée » (1932) qu’à celui des « Sœurs Papin » sur qui Lacan
avait écrit (1933) 20  21, autant dire que c’est probablement Kojève qui s’appuie
sur Lacan. Mais, deuxièmement et réciproquement, le passage que je viens
de citer de Kojève dans son Introduction peut aussi nous évoquer ce que
Lacan soutient à propos de la folie et de ses rapports avec la réalité, quand il
écrit : « Qu’on n’aille pas me dire que je fais de l’esprit, et de la qualité qui se
montre dans ce mot que Napoléon était un type qui se croyait Napoléon. Car
Napoléon ne se croyait pas du tout Napoléon, pour fort bien savoir par quels
moyens Bonaparte avait produit Napoléon, et comment Napoléon, comme
le dieu de Malebranche, en soutenait à chaque instant l’existence 22. » Hegel
a sa place dans le texte « Propos sur la causalité psychique », car il s’agit de
montrer comment la folie concerne l’être dans ce qu’il a de « dédoublé » par
la dialectique : « Ne croyez pas que je m’égare, dans un propos qui ne doit
nous porter à rien de moins qu’au cœur de la dialectique de l’être, – car c’est

18. En vérité, le premier lacanien fut Hegel, comme on peut le lire au début de la Phénoméno-
logie : « Il en est ici comme dans le cas de l’enfant ; après une longue et silencieuse nutrition,
la première respiration, dans un saut qualitatif, interrompt brusquement la continuité de la
croissance seulement quantitativement, et c’est alors que l’enfant est né », La Phénoménologie de
l’esprit, trad. J. Hypolitte, Paris, Aubier, p. 12.
19. A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, op. cit., p. 88.
20. J. Lacan, « Motifs du Crime Paranoïaque », Minotaure, n° 3/4, 1933-1934.
21. Hegel traite de la folie, mais ne mentionne pas à son propos, que nous sachions, la notion
de crime, La Phénoménologie de l’esprit, « La Loi du cœur et le Délire de la présomption », op. cit.,
p. 309-314.
22. J. Lacan, « Propos sur la causalité psychique », dans Écrits, op. cit., p. 171.
Le premier Lacan : cinq lettres inédites de Lacan à Kojève 307

bien en un tel point que se situe la méconnaissance essentielle de la folie […]


Cette méconnaissance se révèle dans la révolte, par où le fou veut imposer la
loi de son cœur 23. » Cela n’est pas non plus sans nous évoquer les passages
suivants de l’Introduction de Kojève, notions établies dix ans avant le texte
de Lacan : « L’Homme-au-“cœur tendre” […] Comment il se différentie de
l’Homme-du-plaisir […] son “cœur tendre” ; il n’a pas pu réaliser son plaisir
[…] il oppose quelque chose au Monde donné (à la Société) : une utopie […]
Il n’est pas un révolutionnaire 24. » Pour Lacan, la folie est enracinée dans la
question même de l’être pour autant que celui-ci est inséparable de sa réali-
sation dialectique, comme il l’a appris chez Kojève. Pour finir, la référence
à Hegel et au cours de Kojève est explicite dans ce texte important sur la
psychose que l’on trouve chez le premier Lacan 25.
La référence d’un premier « stade » de l’être où celui-ci est « morcelé »,
ainsi que les références explicites à Napoléon et à la folie dans « À propos
de la causalité psychique » nous mettent encore une fois sur la piste d’un
premier Lacan des années trente qui a fait ses premiers pas en dehors de
la psychiatrie grâce à Kojève, qu’il a reconnu par ailleurs comme étant son
« maître ».

Conclusion

Les cinq lettres inédites dont je fais état témoignent de l’existence d’un
« premier Lacan » qui ne doit encore rien à la rencontre lévi-straussienne.
Ce premier Lacan est surtout marqué par la rencontre d’Alexandre Kojève,
théoricien singulier, et de son cours sur Hegel. Cette incidence ne saurait
être passive : Lacan est à l’affut des outils théoriques afin de pouvoir rendre
compte et de la folie et de la psychanalyse. C’est que Freud n’est alors déjà
plus suffisant pour comprendre la découverte freudienne. On décèle ainsi
que Lacan songeait à une articulation que l’on pourrait appeler « Freud
avec Hegel ». Mais ce premier Lacan était aussi déjà à la recherche d’expé-
riences différentes de celle de la psychanalyse : sa fréquentation du groupe
surréaliste des années trente, dont certains assistaient, comme lui, aux cours
de Kojève, était l’ombre portée d’une ambition qui dépassait le cadre de
la psychanalyse standard. Le groupe de personnes qui se réunissait chez
Lacan, probablement à l’initiative de ce dernier, nous suggère l’existence
d’une quête qui ne se limite pas à la recherche d’un savoir universitaire
mais traduit au contraire la performativité vivante qui caractérise tout savoir
naissant. On peut aisément supposer que seule la guerre a mis fin à cette

23. Ibid.
24. A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel, op. cit., p. 87-88.
25. J. Lacan, « Propos sur la causalité psychique », op. cit., p. 172, note 2.
308 Cliniques méditerranéennes 94-2016

première période de Lacan, marquée qu’elle était par la lecture kojévienne du


théoricien qui chercha à comprendre l’avènement de Napoléon.

Résumé
À la Bibliothèque nationale de France, section manuscrits, j’ai trouvé cinq lettres
inédites de Jacques Lacan à Alexandre Kojève datant de l’année 1935. Elles seront
prochainement publiées par Jacques-Alain Miller (La Cause du désir, revue de l’École
de la Cause Freudienne). Je fais état de cette trouvaille dans le texte qui suit ainsi que
des informations et réflexions que nous pouvons en tirer et qui concernent non seule-
ment la psychanalyse et l’existence de ce que l’on peut nommer un « premier Lacan »,
mais qui sont en rapport aussi et surtout avec toute une époque de formation de la
pensée et des sciences humaines en France.

Mots-clés
Lacan, Kojève, Bataille, lettres, Hegel, École Pratique des Hautes Études.

The early lacan : five unpublished letters from lacan to kojève

Abstract
In the manuscript section of the Bibliothèque nationale de France, I discovered five
unpublished letters that Jacques Lacan wrote to Alexandre Kojève dating from 1935.
These letters will soon be published by Jacques-Alain Miller. I state this discovery
in the text below as well as information and reflections that we can draw from it
concerning not only psychoanalysis and the existence of what could be called a “first
Lacan,” but which relate to, above all, the entire period of formative thought and the
human sciences in France.

Keywords
Lacan, Kojève, Bataille, letters, Hegel, École Pratique des Hautes Études.