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ERRATUM

A la suite d’un incident d’informatique, plusieurs erreurs ont été introduites :


P. 160, ligne 6, il faut lire : Les meilleurs écrivains « soviétiques » (N. Mandelstam, I. Dombrovski, L.
Tchoukovskaïa, etc.), pratiquement interdits dans leur pays, publient désormais leurs œuvres dans
les maisons d’édition des émigrés.
A la même page, ligne 23, il faut lire : En Israël aussi, où elle peinera souvent à s’intégrer (malgré
l’élection récente à la Knesset de représentants comme le fameux ex-dissident Chtcharantsky), la
communauté russophone (non pas des émigrés, mais, selon la terminologie officielle, des «
rapatriés ») possède ses revues.
P. 198, Meyendorff Jean Feofilovitch remplace Meyendorf Jean Nijinska.
D’autre part, page 162, ligne 7 à partir du bas, une coquille a estropié le prénom du maire de Moscou, il
faut lire Iou. Loujkov.

DU MÊME AUTEUR
Les Chrétiem en URSS , Paris, Seuil, 1963, 426 p. ; 2e éd., Paris, 1964.
Anthologie bilingue de la poésie russe. La renaissance du XXe siècle. Introduction, choix, traduction et
notes, Paris, Aubier, 1970, 254 p. ; 2e éd., Paris, Ymca-Press, 1991.
Anthologie de la poésie russe du XIX• siècle. Introduction, choix, traduction et notes, Paris, Ymca-Press,
1994, 260 p.
Ossip Mandelstam : le destin, l'idée, la voie, Paris, Institut d’Ëtudes slaves, 1980, 308 p.

A la mémoire de mes parents Alexis Struve et Catherine, née Catoire, descendants respectivement
d’émigrés allemands et français, eux-mêmes émigrés russes, en dette de reconnaissance.

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Soixante-dix ans d'émigration russe
(1919-1989)

CHAPITRE PREMIER .................................................................................................................. 5


Approche statistique .......................................................................................................................... 5
Approche sociologique – Soziologische Annäherung ......................................................................... 5
Premières épreuves ............................................................................................................................ 7
Aperçu géographique : sédentarité et mobilité ................................................................................. 9
Approche phénoménologique : cohorte de héros, ethnie dégradée, ou bâtisseurs de l’avenir ? ... 10
Russie du passé ou Russie de l’avenir ? ............................................................................................ 12

La vie politique ....................................................................................................................... 14


Le paysage politique ......................................................................................................................... 14
L´impossible réunification ................................................................................................................ 17
Continuer le combat armé ................................................................................................................ 18
Concessions et compromissions ....................................................................................................... 25
Le cercle de Berlin « MlR I TROUD » ................................................................................................. 25
Le « changement de jalons » ............................................................................................................ 26
Le mouvement « eurasien » ............................................................................................................. 27
Les Jeunes Russes (mladorossy) ....................................................................................................... 30

La vie religieuse ...................................................................................................................... 32


Organisation de l’Église .................................................................................................................... 32
Le Renouveau religieux ..................................................................................................................... 38
L’Action chrétienne des Étudiants russes (ACER) ............................................................................. 39
L'Institut de théologie Saint-Serge.................................................................................................... 40
Le renouveau de l’icône.................................................................................................................... 45
Vers une Orthodoxie d'expression française .................................................................................... 46
L’essor de la philosophie religieuse .................................................................................................. 47
Les courants nouveaux : la « Nouvelle Cité » et l’« Action orthodoxe » .......................................... 48

La vie culturelle et artistique .................................................................................................. 51


L’enseignement ................................................................................................................................ 51
La vie littéraire .................................................................................................................................. 54
La vie artistique ................................................................................................................................ 64
Cinéma .............................................................................................................................................. 64
Le théâtre ......................................................................................................................................... 65
L’opéra .............................................................................................................................................. 66
Le ballet ............................................................................................................................................ 66
La musique ........................................................................................................................................ 67
La peinture ........................................................................................................................................ 68

L'émigration et la guerre ; les nouvelles vagues .................................................................... 70


La seconde vague d’émigration ........................................................................................................ 74
Samizdat, Tamizdat et troisième vague ............................................................................................ 77

En guise d'épilogue................................................................................................................. 79

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Après la chute du communisme, l'émigration russe, qui se présente comme un fait unique dans l’histoire
moderne, non pas « exode des Russes », mais « exode de la Russie », appartient désormais au passé et
devient un objet d'étude pour l'historien. Au mieux ignorée, souvent méprisée, parfois combattue, elle
est désormais réhabilitée, en premier lieu dans son propre pays pour lequel elle sert désormais de
référence, mais aussi, par voie de conséquence, en Occident.
De 1919 à 1989, sa durée de vie, qui a correspondu aux soixante-dix années du régime soviétique, s’est
étalée sur trois générations. Elle se serait sans doute essoufflée plus vite si elle n'avait été relancée à
deux reprises par des vagues nouvelles : au cours de la Seconde Guerre mondiale, des centaines de
milliers de citoyens soviétiques, projetés en Occident, refusent de rentrer chez eux ; puis dans les années
1970-80 où le régime, toujours aussi totalitaire mais déjà sclérosé, moins implacable, entrouvre ses
frontières et laisse partir quelque 250 000 Juifs et, dans leur sillage, une élite intellectuelle et artistique
qui dérange.
La présente étude voudrait embrasser le phénomène de l'émigration russe, puis soviétique, dans sa
totalité géographique et temporelle, mais elle se devait de privilégier son époque la plus féconde, les
quelque vingt à quarante années (de 1919 à 1959 et au-delà) où, dans diverses parties du monde, mais
principalement en France, la Russie hors frontières a été l'héritière légitime et la continuatrice de la
Russie de toujours, alors qu'à l'intérieur de ses frontières historiques, un régime étranger par son
idéologie et sa nature cherchait, sans y parvenir tout à fait, à annihiler la Russie historique et lame de son
peuple.

Nach dem Fall des Kommunismus wir die Emigration aus Russland zum Fall für die Historiker.

Die Emigranten werden jetzt auch in Russland rehabilitiert.

Von 1919 bis 1989 – über drei Generationen

Diese Studie versucht das Phänomen der russischen, vielmehr sowjetischen Emigration zu umarmen,
zeitlich und geographisch,

Eine fremde Macht versuchte durch seine Ideologie und Natur, ohne dass es vollständig gelungen ist, das
historische Russland und seine Klinge zu zerstören.

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CHAPITRE PREMIER
Une Russie « hors frontières » - Russland außerhalb der Grenzen
Le nombre témoigne de la terrible importance des événements qui ont créé l’émigration
russe, mais notre importance numérique n’est pas tout.
Ivan Bounine

Approche statistique
Le retentissement de la présence russe en Europe et un peu partout dans le monde a donné le change
sur son importance numérique. Les statistiques divergent, mais les estimations les plus sérieuses
indiquent que la masse globale des émigrés n’a guère dépassé le million. Cette masse, il est vrai, n’est
pas facile à dénombrer ; elle est mouvante, passe d’un pays à l’autre, inclut des nationalités qui
répugnent à se déclarer russes, comprend des populations limitrophes qui, à la faveur d’un nouveau
tracé des frontières, se trouvent en dehors de l'URSS sans avoir eu à émigrer (dans les pays Baltes, en
Pologne occidentale, qui a récupéré une partie de la Biélorussie et de l'Ukraine, en Bessarabie, devenue
roumaine). Cette disparité des situations explique sans doute que les évaluations aient pu osciller entre
huit cent mille et 3 millions. L'estimation la plus vraisemblable se situe, pour 1922, entre 863 000 âmes
(chiffre fourni par sir John Simpson) et 1 127 415 (chiffre établi par le Bureau international du Travail).
Die Zahl der Emigranten lässt sich schwer festlegen, da sie eine sehr bewegliche Menge sind. Sie
emigrieren in verschiedene Länder, von dort weiter, sie scheuen sich zuzugeben, dass Russen sind..
Zudem sind die Gebiete der Auswanderung nicht nur Russland, sondern auch Weißrussland, Ukraine,
bis Bessarabien, das rumänisch geworden ist.
À la différence de ce qui s’est passé dans les années 70 au Vietnam où l'émigration fut brusquement et
brutalement encouragée, les frontières de la Russie, puis de l'URSS sont devenues hermétiquement
closes dès 1918. À titre d’exemple, Alexandre Blok, représentant le plus éminent de la renaissance
poétique du début du siècle, gravement malade, demanda vainement, en 1921, à quitter la Russie pour
être soigné en Occident ; grâce aux démarches réitérées de Maxime Gorki, l’autorisation finit par être
délivrée, mais trop tard : le poète agonisait. En revanche, un autre écrivain de renom, Fédor Sollogoub,
essuya un refus catégorique ; de désespoir, sa femme se jeta dans la Néva. Le rideau de fer n'a pas été
une tardive invention de la guerre froide : il était l'expression naturelle d'un système idéocratique
totalitaire, qui ne peut exister qu’en vase clos. On connaît le mot percutant de Charles Plisnier : « Si
l’Intourist [service d'État chargé d'organiser les voyages des étrangers] était devenu l’Extourist, il ne
serait plus resté personne en URSS... » Depuis la révolution et jusqu'à la chute du communisme, à de
rares exceptions près, on ne quittait pas la Russie, on s'en échappait.
Die Grenzen der SU wurden hermetisch geschlossen (obwohl es viele Auswanderer gab?) Alex. Block,
schwer krank, er suchte um Ausreise, er bat Gorki um Hilfe, er starb. F. Sollogub, dessen Frau warf
sich aus Verzweiflung in die Newa. Der Eiserne Vorhang war nicht eine Erfindung des Kalten Krieges.
Wenn Intourist als Extourist gearbeitet hätte, wäre niemand mehr da.

Approche sociologique – Soziologische Annäherung


Malgré son importance numérique, la toute première vague des émigrés offrait un caractère nettement
élitiste : « Ce n'est pas une poignée d'hommes groupés autour d'un principe mort, renversé par
l'Histoire, qui a quitté la Russie, mais toute la fleur du pays, tous ceux qui avaient pour tâche de diriger sa

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vie », a pu écrire l'éminent juriste Boris Noldé dans le premier numéro du premier quotidien russe de
Paris, Poslednie Novosti (Les Dernières nouvelles), créé le 1er avril 1920.
Es war die Intelligenzia, die Russland verlassen hat. Boris Nolde gründete die erste Zeitung in Paris:
Poslednie Novosti
À Paris comme à Berlin se retrouvèrent dès 1919 de nombreux représentants du monde politique, du
milieu des affaires, de la banque, de l'industrie, des professions libérales : anciens ministres et
collaborateurs des derniers gouvernements, journalistes, avocats, financiers, médecins, etc. Sans doute
leur nombre ne dépassait-il pas quelques milliers, mais ils avaient conscience d’avoir été l'ossature de
l’État. Ils reconstituèrent spontanément, dans les pays qui les avaient accueillis, des associations
corporatives : Union du Commerce, Union des Écrivains, Union des Avocats, etc. Parmi cette élite
intellectuelle et dans cette bourgeoisie d’affaires, les Juifs assimilés étaient nombreux, parfois
majoritaires. Paradoxalement, les premiers corps constitués de l’émigration ne différaient pas, par leur
origine ethnique, de certains soviets ni du gouvernement léniniste.
In Paris wie in Berlin trafen sich zahlreiche Personen des öffentlichen Lebens und gründeten wieder
Vereinigungen für Handel, Rechtsanwälte, Schriftsteller. Das Rückgrat der Gessellschaft.
Mais cette sociologie va être modifiée par la débâcle des « Blancs ». La « fleur du pays » est alors rejointe
par le flot des armées blanches du Sud de la Russie et de l’Extrême-Orient. Une première fournée est
déjà venue d’Odessa, brusquement et inutilement livrée en 1919 par les Français aux bolcheviks;
quelque cinquante mille personnes embarquèrent dans une pagaïe indescriptible (chiffre, du reste, sans
commune mesure avec le nombre de ceux qui désiraient fuir). En revanche, l’évacuation en 1920 de
l’Armée blanche retranchée dans le réduit de Crimée fut un modèle du genre.
Das ändert sich durch das Debakel der „Weißen“ im Süden und im Fernen Osten. Odessa? In einem
unbeschreiblichen Durcheinander .. 1920 nach dem Rückzug der Weissen Armee von der Krim … 50
000 wurden
Longtemps tenu à l’écart par ses pairs comme un dangereux rival, le général-baron de Wrangel, chef-né,
d’un ascendant et d’une résolution à toute épreuve, professant des vues libérales, n'avait accédé au
commandement suprême qu’m extremis, en avril 1920, après la banqueroute politique et la défaite
militaire du général Denikine. Placé à la tête de ce qui restait de 1'« armée des Volontaires » dans le
périmètre exigu de la Crimée et de la Tauride du nord, Wrangel avait obtenu un sursis grâce à la guerre
soviéto-polonaise et à la foudroyante avance des Polonais en Ukraine. Il en profita pour redresser le
moral de ses troupes, restructurer la vie administrative et politique de son réduit selon le modèle d'un
véritable État, avec ses ministres, son commerce, ses relations internationales. Les efforts du chargé des
Relations extérieures, Pierre Struve, permirent d’obtenir la reconnaissance officielle du gouvernement
français, qui promit un soutien matériel en échange de livraisons de blé. Mais, sitôt l'armistice conclu
entre le jeune État soviétique et la Pologne, Wrangel comprit que les jours de son gouvernement et de
son armée étaient comptés. Après une résistance farouche, il employa toute sa volonté et son
intelligence à organiser une retraite ordonnée afin de mener à bien l'évacuation du plus grand nombre :
General Wrangel ein geborener Führer, hatte den Oberbefehl über die (bei den Weißen?) Pierre
Struve erreichte die Anerkennung durch Frankreich und Weizenlieferungen
« Étant donné l’écrasante supériorité de l’ennemi en cavalerie, une retraite méthodique apparaissait
particulièrement difficile. La principale chance de réussite était dans la surprise, et l'opération fut menée
dans le plus grand secret... Tout ce qui était tant soit peu capable de se battre a été évacué, au nombre

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de 70 000, ainsi que toute la flotte. Furent également évacués tous les officiers blessés sans exception,
les familles des militaires et des civils. Le nombre total des évacués s’éleva à 130 000. Bien que la pensée
de renoncer momentanément à la lutte me soit infiniment pénible, il m’est doux de constater que cette
opération difficile entre toutes a été menée à bien et a permis de préserver le moral de l’armée. Si
l’Europe ne reste pas aveugle, si elle comprend le danger mondial du bolchevisme et nous donne les
moyens de conserver l'armée, notre exode peut conduire à la victoire. »
13000 wurden evakuiert (von der Krim) wegen der Übermacht der feindlichen Kavallerie. Wenn
Europa nicht blind ist, wird es die Gefahr des Bolschewismus erkennen und unser Exodus kann zum
Krieg führen.
Ces 130 000 réfugiés, dont plus de 40 000 cosaques, vinrent rejoindre ceux qui, évacués d'Odessa ou du
Kouban, se trouvaient déjà à Constantinople et sur les îles avoisinantes (Gallipoli, dont le seul nom sera
plus tard, pour beaucoup d'émigrés, l’emblème de leur épopée, Prinkipo, Lemnos). La masse de ceux qui
remplissaient les transports se composait en majorité d'hommes jeunes (de vingt à quarante ans),
aguerris ou perclus par trois ou sept années de guerre ; il y avait peu de femmes, encore moins de
vieillards et d’enfants.
130T Flüchtlinge, darunger 40T Kosaken, hauptsächlich Männer im alter von 20–40, kamen in
Konstntinopel und den benachbarten Inseln unter,
Un phénomène semblable allait se produire en Extrême-Orient avec l’effondrement de la dernière
tentative pour conserver, sous la protection des Japonais, un gouvernement indépendant à Vladivostok :
plus de 100 000 personnes refluèrent sur Kharbine, capitale de la Mandchourie, naguère colonie russe,
désormais partie intégrante de la Chine.
Ein ähnliches Ereignis auch im Osten, eine unabhängige Regierung unter dem Schutz der JApaner
brach zusammen, 100T flüchteten in die Manschurei.
Dès lors, ici ou là, l'émigration offrit véritablement l’image d'une Russie en miniature : l'aristocratie, plus
volontiers conservatrice, et la bourgeoisie, plus volontiers libérale, recevaient avec cette armée, vaincue
mais intacte, le complément populaire qui, autrement, leur aurait manqué. Depuis les rares rescapés de
la famille impériale jusqu'aux Cosaques du Don en passant par les grands intellectuels et les anciens
cadres administratifs et politiques, toute la Russie d’avant la Révolution se retrouvait « hors frontières ».
Die Emigration war ein Abbild Russland, die Aristokratie eher konservativ, die Bürgerschaft eher
liberal. Teile der kaiserlichen Familie, Kosaken, alle befanden sich außerhalb der Grenzen
En 1922, Lénine fit encore à l'émigration un cadeau royal : par décret, il bannit plus de 150 éminents
intellectuels et leur famille ; tout ce que la pensée russe comptait de valable se retrouvait d’un jour à
l’autre en Occident.
Noch 1922 sah Lenin das als Geschenk und vertrieb per dekret 150 Intellektuelle mit Familien, sie
fanden sich von einem Tag auf den anderen im Westen.

Premières épreuves
Dès le début, les réfugiés russes rencontrèrent les difficultés auxquelles se heurtent toutes les
émigrations politiques. Dès qu’il fait nombre, l'émigré devient doublement indésirable : s'il reste un
marginal, il est à la charge de la collectivité ou des organisations humanitaires ; s'il s'intégre, il prend la
place d'un autochtone. Politiquement, l'émigré est un gêneur : sa présence, son activité, même réduite,

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peuvent troubler les bonnes relations avec son pays d'origine. Sa situation est nécessairement précaire :
il suffit d'une crise économique pour qu'il en soit la première victime ; d'un changement de régime pour
que la tolérance dont il jouissait se mue en hostilité.
Von Anfang an stießen die Emigranten auf Ablehnung. Sobald sie viele sind, sind sie ein Ärgernis. Sie
können auch die Beziehungen zum Geburtsland stören. In der Wirtschaftskrise wandelt sich die
Toleranz in Feindschaft.
La France, dans un premier temps, eut à l’égard des réfugiés russes une attitude ambiguë. L’alliance
franco-russe, la dette de reconnaissance contractée en 1914 lors de l’offensive suicidaire des Russes en
Prusse orientale, qui permit le « miracle de la Marne », ou en 1916, lors de la percée du général
Broussilov, censée soulager Verdun, créaient un préjugé favorable. La reconnaissance officielle du
gouvernement Wrangel entraînait pour la France la prise en charge provisoire de son armée en exil (les
bateaux, plus d'une centaine, devant servir de gages). Le gouvernement Briand se montra embarrassé
par cette obligation et adressa une note comminatoire au général Wrangel ; arguant d'un plein accord
avec le gouvernement américain, il formulait le souhait que 1'« armée des Volontaires » acceptât de se
faire rapatrier en Russie (alors qu’en Crimée tous ceux qui avaient servi sous les Blancs étaient passés par
les armes) ou, à défaut, répondît favorablement à l'invitation du gouvernement brésilien à venir
coloniser les terres vierges. Toute assistance, menaçait Briand, allait être supprimée à partir du 1er avril
1921.
Der Verlauf des ersten Weltkrieges, Russland war ein Verbündeter, die selbstmörderische Offensive
in Ostpreußen, das Wunder an der Marne, Die Brussilovoffensive zur Entlastung von Verdun, die
Anerkennung von General Wrangel und seiner Regierung, das führte zu Spannungen, Vorurteilen. Ein
Brief der französischen Regierung drohte mit der Repatriierung der Weißen Armee, obwohl auf der
Krim alle, die den Weißen gedient hatten, erschossen wurden. Briand drohte die Unterstützung mit
1.4.1921 einzustellen. Brasilien wollte Land zur Verfügung stellen.
La brièveté du délai provoqua un mouvement de panique : des transports furent même affrétés pour
ceux qui semblaient, plutôt mal gré que bon gré, se résoudre à regagner la Russie. Un premier bateau
débarqua 3 500 cosaques à Novorossisk. Une vague de protestations, face à ce qui apparaissait comme
un ultimatum et un encouragement au rapatriement, força le gouvernement français à temporiser : le
délai fut rallongé. Sollicitées à la fois par les gouvernements occidentaux et par d´éminentes
personnalités de l'émigration, les pays balkaniques, Serbie et Bulgarie en tête, acceptèrent de recevoir
un fort contingent de réfugiés (environ 20 000 chacun).
Proteste brachen aus, bedeutende Persönlichkeiten der Emigration nutzten ihren Einfluss, die
Balkanländer nahmen mehr Flüchtlinge auf.
Le général Wrangel avait pour principal souci de préserver la cohésion de ses troupes désarmées ; il
voulait éviter leur dispersion et maintenir dans les travaux civils, auxquels soldats et officiers seraient
désormais astreints, un minimum de discipline militaire et d’entraînement. Son rêve était de garder
l’armée prête pour une éventuelle intervention dans la mère patrie : la révolte de Cronstadt en février
1921, celle des paysans de Tambov, qui dura jusqu’en 1922, montraient que cette préoccupation n´était
pas que chimérique.
General Wrangel hatte Sorge um seine entwaffnete Armee, er wollte die Armee bereithalten. Die
Aufstände zeigten, dass das nicht unrealistisch war.

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Aperçu géographique : sédentarité et mobilité
La misère, les crises économiques, la marche inexorable des événements vont forcer les émigrés à une
mouvance continuelle : d’Est en Ouest s'ils se trouvent en Europe, toujours plus à l'Est s'ils résident en
Extrême-Orient. Les premiers points de chute, Constantinople, la Finlande, la Bulgarie, Berlin, vont se
vider en quelques années de la totalité ou de la grande majorité de ceux qui avaient pensé y trouver
refuge. Berlin, en particulier, joue entre 1921 et 1924 le rôle d’une véritable capitale de l’émigration,
mais la crise économique, caractérisée par une inflation irrésistible, chasse les réfugiés : de 200 000, leur
nombre tombe à 30 000 en 1925 et va continuer de décroître. En Bulgarie, l'arrivée au pouvoir de
Stomboliski à la tête d’une coalition de gauche entraîne en 1921 l’arrestation de plusieurs officiers de
l’Armée blanche qui avaient aidé la droite à s'y opposer, et fait peser sur l'ensemble des Russes la
menace d'une expulsion. Le professeur N. Kondakov, le plus éminent spécialiste mondial de l’art
byzantin, est chassé de l'Université de Sofia et se réfugie à Prague. Les zones de stabilité seront
constituées jusqu'à la Seconde Guerre mondiale par la Yougoslavie et la Mandchourie, et, de façon plus
durable encore, par la France.
En Yougoslavie, les émigrés russes jouissent de la sympathie du gouvernement et du peuple serbes,
mais, dans ce pays pauvre, leur situation matérielle dans les premières années confine à la tragédie. Les
plus chanceux travaillent dur à la construction des voies de chemin de fer, mais d'autres, hébergés dans
des asiles, croupissent dans la misère la plus noire : on constate parmi eux maints décès dus à la
malnutrition. Aussi, dans la seconde moitié des années 20, de nombreux réfugiés sont-ils attirés par les
offres de travail qui viennent de France.
In Jugoslawien genossen sie die Sympathie des Volkes. Die wirtschaftliche Situation war allerdings
eine Tragödie, wer Glück hatte konnte beim Eisenbahnbau mitarbeiten, andere schmachteten in
Asylen und er gab sogar Fälle von Hungertod. Es gab Jobangebote aus Frankreich.
C’est incontestablement ce pays qui s'impose comme le pôle d'attraction et le centre privilégié de
l'émigration entre les deux guerres. Cependant, là non plus, il ne faut pas se leurrer sur le nombre réel
des émigrés : des statistiques précises et fiables mollirent une augmentation rapide entre 1921 et 1926
quand le nombre des réfugiés double, passant de 32 247 à 67 219 personnes, puis une stabilisation à un
niveau compris entre 70 000 et 80 000 personnes en comptant les naturalisés (très exactement 71 900 +
5 800 en 1931 et 64 000+11 000 en 1936).
S'il est stable en France, le nombre global des émigrés décroît assez rapidement : de 863 000 en 1922, il
tombe à 630 000 en 1930, puis à 450 000 en 1937 (dont la moitié en Europe). Une mortalité élevée, due
aux chocs psychologiques, aux épidémies dans les camps de transit, aux durs travaux dans les mines ou
les aciéries, une natalité basse (peu de familles, étant donné la prédominance –à 70 % –de l’élément
masculin ; et, dans les couples qui se forment, pas ou peu d’enfants), l'assimilation font qu’en quinze ans
la masse des émigrés se réduit de moitié.
Les bouleversements politiques, puis la guerre portent un rude coup aux centres traditionnels. Kharbine,
en Mandchourie, offrait tous les aspects d'une ville de province russe entourée d’une population
chinoise. Pendant quelques années, les émigrés assurent l'administration du chemin de fer qui mène de
Russie en Chine, véritable institution sur laquelle le gouvernement soviétique finit par mettre la main.
L'occupation japonaise en 1936 n’est guère favorable aux émigrés. À la fin de la guerre, la plupart d’entre
eux vont fuir l’occupation soviétique, d’abord en Chine nationaliste d’où, chassés en 1948 par le pouvoir
maoïste, ils devront gagner l’Australie, la Nouvelle-Zélande ou la Californie. De même, l’occupation
soviétique et l’installation des régimes communistes mettent pratiquement fin à la vie des émigrés dans

9
les pays Baltes, dans les Balkans et en Europe centrale. Les Etats-Unis offrent en 1940 un recours à tous
ceux qui, résidant en France, veulent échapper au nazisme, puis, après la guerre, à la trop grande
proximité du redoutable empire soviétique : à partir de 1946, le centre de lemigration russe n'est plus
Paris, mais New York.

Approche phénoménologique : cohorte de héros, ethnie dégradée, ou bâtisseurs


de l’avenir ?
Donner de l’émigration une image fixe serait réducteur. Simultanément ou successivement, elle présente
à l'observateur des faces variées.
Marina Tsvetaeva, l'illustre poétesse, a émigré en 1922 pour rejoindre à Prague son mari dont elle avait
été séparée pendant toute la durée de la guerre civile (elle se trouvait avec ses enfants à Moscou
pendant qu’il combattait dans les rangs de l'Armée blanche). À ses yeux, l'émigration prolongeait la geste
héroïque de la chouannerie russe. En 1926, peu après son arrivée en France, elle choisit de passer
quelques mois en Vendée, « son héroïque patrie française », et compose, dans le langage nerveux,
lapidaire, paroxystique qui est le sien, une grande ode à la gloire de l'émigration, « en une nuit vomie par
la populace » et désormais astreinte dans les pays d'accueil aux travaux les plus durs et les plus
humiliants (plongeurs, dératiseurs, animateurs de cabarets, peintres en bâtiment), mais supportant tout
par amour de la Russie et de la liberté. Tsvetaeva ne veut pas que l'on assimile les émigrés à des
bourgeois nantis ou à des aristocrates galonnés : pour elle, les adolescents qui ont participé à la
révolution de 1905 sont les mêmes qui, en 1917, ont tout sacrifié pour défendre « le trône et le paysan
». Dans la vision de Tsvetaeva, les émigrés forment un peuple de héros. « Qui sommes-nous ?» se
demande-t-elle, et, après avoir en quelques traits évoqué les dures épreuves de la guerre civile, entre
autres la fameuse retraite du Don en 1918, dite « retraite des glaces », elle répond :
Das Schicksal in der Emigration ist nicht leicht, Zvetajva trifft ihren Mann in Prag, die Emigranten
müssen jede Arbeit annehmen, auch wenn sie erniedrigend ist, Taucher, Rattenfänger, Entertainer,
...
... Allez voir dans les gares.
Qui sommes-nous ? Allez voir dans les usines,
Dans les harems putrescents,1
Noifs qui nom sommes dressés pour les campagnes, Pour nos champs...
Fossoyeurs, chasseurs de punaises,
Ça nous va, nous sommes à l’aise.
Nous avons lancé le mot :
Tout est bien, tout est beau.
Laveurs de vaisselle, traqueurs de ruts,
Nous tonnons sur tous les toits :
Elle est belle, notre Russie,
Elle est belle...
Badigeonneurs sous les nuages,
Nous ferions les capricieux ?
Nous, les bâtisseurs de barricades

1
Les dancings, précise l’auteur dans une note.

10
En Van Cinq. Fameuse histoire...
Barricades naguère, trônes aujourd’hui :
Voyez luire nos durillons !
Et voilà que vos Charentons
Ne contiennent plus nos nostalgies.
La béquille rêve d’éperon, riez !
La manche vide, de mitraillette.
Et nos coeurs, mis à nu par l’autopsie,
Gardent le sceau de la retraite du Don.
Aucun supplice n’a pu l’extirper,
Mais que là-bas entende qui Ventend :
Dans les morgues nous sommes identifiés
A nos cœurs démesurément grands.

Dans le cas de Tsvetaeva, la vie allait se charger de tourner en dérision cette vision romantique, trop
exaltée, de l’émigré. Quelques années plus tard, son mari, Serge Efron, mû par un incoercible besoin
d'activité et un sentiment national dévoyé, prêche le retour en URSS, se fait recruter par le Guépéou et
trempe dans de sanglantes actions terroristes. Mais, en 1926, la nostalgie du pays est encore pure de
tout aveuglement, l'héroïsme du plus grand nombre n'est pas encore terni par l'égarement de quelques-
uns.
Bei Zvetajeva schwindet die romantische Vorstellung des Exils, ihr Mann hat die Idee wieder
zurückzukehren, inzwischen ist er vom Geheimdienst angeworben.
Pourtant, dès cette époque, une autre femme écrivain, Nadejda Teffi, donne de l'émigration un tableau
impitoyable : avec sa verve satirique décapante, elle la dépeint comme une ethnie dégradée, paralysée
par les divisions, les inimitiés, les ambitions mesquines, occupée à des palabres vaines, désespérément
provinciale, indifférente à la haute culture de son pays d'accueil, en l'occurrence la France.
Nadejda Teffi flüchtet sich ins Schreiben. Sie ist aus nobler Familie schreibt Erzählungen und Satire:
« C’était une assez petite ville, quelque quarante mille habitants, une seule église et un nombre
démesuré de cabarets...
La population vivait agglutinée soit dans les faubourgs de Passy, soit sur la Rive gauche, et vaquait à
des occupations diverses. Les jeunes s’employaient dans les transports comme chauffeurs de taxi ;
ceux qui étaient plus âgés tenaient des cabarets ou y travaillaient, les bruns en qualité de tziganes et
de caucasiens, les blonds en qualité de petits-russiens. Les femmes cousaient des robes les unes
pour les autres et confectionnaient des chapeaux. Les hommes faisaient des dettes les uns aux
autres.
Die Russen konzentrierten sich auf gewisse Gebiete, die jungen waren Taxifahrer, in Nachtclubs, die
Frauen schneiderten sich Kleider…
En sus des femmes et des hommes, les habitants de la petite ville étaient composés de ministres et
de généraux. Une infime minorité d’entre eux était employée dans les transports, l'immense
majorité s'employait à faire des dettes et à commettre des mémoires...
Les habitants s'intéressaient fort peu à la vie publique. Ils se réunissaient davantage au nom du
bortsch russe, mais par petits groupes, car ils se détestaient tellement les uns les autres qu'il était

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difficile de réunir vingt personnes sans que dix d’entre elles ne soient les ennemies des dix autres. Et
si elles ne l'étaient pas déjà, elles le devenaient sur-le-champ.
Es gab Minister und Generäle unter ihnen, wenige arbeiteten, viele machten Schulden. Es war
schwierig 20 Personen einzuladen, denn jeder war mit 10 von ihnen verfeindet.
Le bourg était situé de façon curieuse, entouré non par des champs, des forêts ou des vallées, mais
par les rues de la plus brillante capitale du monde, avec ses musées, ses galeries d’art, ses
merveilleux théâtres. Mais les habitants du bourg ne se mêlaient pas, ne s'identifiaient pas avec les
habitants de la capitale et ne profitaient pas des fruits d´une culture qui leur était étrangère. Ils
avaient même leurs propres magasins. Rares étaient ceux qui visitaient les musées ou les galeries.
Pas le temps, et à quoi bon ? Notre dénuement n’a que faire de ces boniments...
Die Immigranten mischten sich nicht, hatten ihre eigenen Geschäfte ..
Les habitants du bourg aimaient bien que l’un des leurs se découvrît être un voleur, un escroc ou un
traître. Ils aimaient aussi le fromage blanc et les longues conversations au téléphone.
Méchants qu'ils étaient, ils ne riaient jamais. »
Exaltation d’une part, dénigrement de l’autre... La vérité ne serait-elle pas à chercher à égale distance
entre l'hymne du poète et la caricature de l’humoriste ?
Dans nos souvenirs personnels, la vie des émigrés n’apparaît ni acculée à un héroïsme sans issue, ni
irrémédiablement dégradée. Ces souvenirs d’enfance, il est vrai, remontent à une époque (autour de la
Seconde Guerre mondiale' où la situation matérielle des émigrés s'était stabilisée et où les
bouleversements mondiaux reléguaient à l'arrière-plan leurs malheurs propres et leurs préoccupations
spécifiques.
En France, les Russes s'étaient regroupés soit autour des grands complexes industriels, au fin fond de la
province (Le Creusot, Belfort, Ugine, Rioupéroux, etc.), soit à Paris et dans la région parisienne, les plus
nantis du côté de Passy et d'Auteuil, les autres dans le XVe arrondissement, près de Citroën, ou à
Boulogne-Billancourt, près de Renault, ou dans les banlieues bon marché de Vanves, Montrouge,
Clamart, Meudon. Telle rue, tel pâté de maisons, tel immeuble nouveau aux loyers particulièrement
modérés, surtout dans les mansardes sous les toits, offraient une densité de Russes surprenante. Le «
terme », c’est-à-dire l'échéance trimestrielle du loyer, restait néanmoins pour la plupart une hantise.
Certains quartiers de Paris avaient leur petite église orthodoxe (aménagée dans des garages), leurs
magasins d’alimentation propres. On s'adressait volontiers, pour se soigner, à des médecins et à des
dentistes russes. Avec leurs journaux, leurs spectacles, et, l’été, leurs colonies de vacances ou leurs
pensions de famille, les émigrés, s'ils le voulaient, pouvaient vivre envase clos sous le regard bienveillant
mais de plus en plus indifférent de la population autochtone. Le désespoir, pour ceux qui avaient su lui
résister, s’était mué en école de patience, la spécificité se faisait moins sentir grâce à l’acculturation des
générations nouvelles, scolarisées dans les écoles et les universités françaises. L'assimilation, inéluctable,
progressait en douceur. Elle n'était pas nécessairement incompatible avec la fidélité aux origines.

Russie du passé ou Russie de l’avenir ?


Mais, au-delà de la nostalgie du pays, des souvenirs héroïques de l’épopée blanche, des difficultés
morales ou matérielles, ce qui a fait la cohésion et la force de l'émigration, ce fut la conviction profonde
d'être la Russie : non pas un passé condamné à disparaître, mais un avenir qui, tôt ou tard, allait se
découvrir. Si des aristocrates de vieille souche ou des intellectuels de haute culture servaient sans

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rechigner comme portiers ou chauffeurs de taxis, si des dames de la noblesse et de la plus parfaite
éducation ne perdaient rien de leur dignité ni de leur sérénité en devenant femmes de ménage ou
couturières, si poètes, écrivains et philosophes ne se souciaient guère d'avoir des lecteurs, si tant
d'individus anonymes ont ainsi tenu le coup, c'est que les uns et les autres savaient que, par leur exploit
et leur sacrifice, leur créativité ou leur seule constance, ils continuaient la Russie d'hier et préparaient –
quand bien même ils ne la verraient jamais celle de demain. Nul mieux que l'écrivain Dimitri Merejkovski
n'a exprimé (en 1926) ce qu'étaient le sens profond, la mission de l'émigration russe :
« Qu'est-ce que l’émigration ? Une voie à sens unique qui conduit hors de la patrie ? Non, c'est aussi un
retour, une vole qui conduit vers la patrie. Notre émigration, c'est notre voie vers la Russie. Emigrare
signifie quitter son foyer. Ce mot n'est pas exact en ce qui nous concerne. Nous ne sommes pas des
émigrants, mais des migrants de l'ancienne Russie dans celle de l’avenir.
Il y a deux voies dans cette migration : l'une là-bas, dans l'ancienne Russie, à travers le terrible désert
natal, l’autre ici, à travers le désert du monde ; deux chemins de croix, et nous ne savons pas lequel des
deux est le plus crucifiant.
L’émigration russe, la révolution russe qui durent, sont nn phénomène absolument nouveau dans
l’histoire universelle. À quoi le comparer ? À la "diaspora” juive ou à la captivité babylonienne d’Israël ou
à son exode hors de l’Égypte ? Combien sommes-nous, du Cercle polaire à l’Antarctique : un, deux ou
trois millions ? Cela, nous ne le savons pas nous-mêmes ; nous ne sommes pas décomptabilisés, nous
sommes innombrables, toute une tribu nouvelle, un nouvel Israël, comme l’ancien sans terre, sans foyer,
sans droits, chassé de partout, persécuté par tous, aussi maudit et peut-être aussi saint que lui, mais en
tout état de cause aussi souffrant.
Nous croyons que nous sommes très faibles parce que nous souffrons, mais si, dans l’ordre empirique,
inférieur, la souffrance est toujours une faiblesse, dans l’ordre supérieur, spirituel, il n’en est pas
toujours ainsi : elle peut être aussi une force. Dans le destin des peuples comme des individus, le sceau
de la souffrance est aussi le sceau de l’élection. N'y a-t-il pas là ressemblance avec Israël ?
Notre souffrance est semblable à la cécité. La lumière de nos yeux, la Russie nous a été ravie. Ce que
signifie la lumière, seuls les aveugles le savent ; ce n'est qu’à l’étranger que nous avons appris ce que
signifie la Russie. Nous avons perdu la vue extérieure, mais nous avons ouvert les yeux intérieurs, et nous
avons vu la Russie invisible, la Terre sainte, promise. Pendant quarante ans, peut-être, nous allons errer
dans le désert, et nous y laisserons nos os, mais nous devons le traverser pour accéder à la Terre
promise.
Il faut être privé de sa terre pour l’aimer d’un amour qui n’est pas terrestre. Notre amour infini, non
terrestre, de la Russie, voilà ce qui tait notre force infinie... »
Vision idéale mais prophétique de la geste de l’émigration qui, dans les principaux domaines de l'activité
humaine, politique, religieuse, littéraire et artistique, malgré les tentations et les écueils, les embûches
extérieures comme les faiblesses internes, a rempli sa mission en édifiant une « Russie hors frontières »
qui fait corps maintenant avec celle qui se relève de sous les décombres pour l'aider à cimenter celle de
demain.

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CHAPITRE II

La vie politique
La Russie « hors frontières » offrait la diversité d'un corps national complet. Elle se pensait comme une
nation, voire comme un État en exil provisoirement supplanté sur son territoire d’origine par des
imposteurs qui ne se disaient plus russes et proclamaient haut et fort leur internationalisme. Les émigrés
n’avaient pas le sentiment d’avoir quitté leur État, mais de l’avoir emporté avec eux : non pas émigration
des Russes, on l'a dit, mais émigration de la Russie.
Tout le temps que le nouveau régime ne bénéficia pas de la reconnaissance internationale, ce sentiment
amena les émigrés à tenter de s'organiser en une curieuse formation de type étatique sans territoire. À
première vue, l'émigration en avait les moyens : elle avait hérité d'un corps diplomatique de haut niveau
(Bakhmetiev aux USA, Maklakov à Paris, Sabline à Londres, etc.), les anciens consulats et ambassades se
trouvaient à sa disposition, elle comptait dans ses rangs quatre anciens Premiers ministres, plusieurs
ministres, des dizaines de députés de la Douma ou de la Constituante, l'ensemble des dirigeants de la
haute finance, deux prétendants éventuels au trône, une armée encadrée par des centaines de généraux
et d'officiers supérieurs. Tous les partis politiques, de l'extrême droite à la gauche, étaient représentés, à
l'exception bien sûr des bolcheviks. Spontanément s'étaient reconstituées les associations corporatives
et professionnelles, les Unions « des zemstvos et des villes », des journalistes, des avocats, un synode
des évêques, etc.
Contrairement à ce que laissait entendre le texte humoristique de Teffi, l’activité politique des émigrés
allait se révéler intense, du moins dans la première décennie. Privée le plus souvent d’applications
concrètes, elle s’exprime essentiellement en paroles, donnant naissance à une presse diversifiée et
abondante. Fatalement infructueuse, car le régime soviétique, malgré des à-coups, ne va cesser de se
renforcer, elle se heurte à des impasses qui découragent les meilleures volontés. Dans les années 30, le
politique cède le pas au culturel. Enfin, la Seconde Guerre mondiale relègue l'émigration au second plan
tout en lui posant des choix déchirants.

Le paysage politique
Toute vie politique est soumise à la dialectique de la dispersion et du rassemblement. Selon les
circonstances, c’est tantôt l’une, tantôt l’autre tendance qui domine. On aurait pu croire que, cimentée
par un malheur commun, faisant face à un pouvoir totalitaire sans aucun scrupule, l'émigration aurait dû
et pu se rassembler sans trop de difficultés. Il n’en a rien été. Les raisons de cet échec dans l’unification
sont multiples.
En premier lieu, le spectre politique de l'émigration était aussi diversifié que contrasté. Il ne pouvait
guère y avoir de convictions communes entre les partisans de l'Ancien Régime, qui tenaient pour
responsable de la révolution d'Octobre la jeune démocratie russe, et les différents partis de gauche et de
centre-gauche, même si ces derniers avaient mis beaucoup d’eau dans leur vin. Par ailleurs, dans une
société qui vit en vase clos et ne bénéficie guère d'un champ d’actions concrètes, les débats d’opinions
et les discordes constituent le principal mode d’activité politique. L'écrire tient lieu de l’agir. Aucune
émigration à caractère politique n’échappe à cette loi.
À l’extrême gauche de l’échiquier se trouvait ce qui restait du parti menchevique, marxiste pur et dur,
issu de la social-démocratie. Après le coup d'État d’Octobre, il avait gardé un statut semi-officiel,

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espérant constituer une opposition légale aux bolcheviks. Mais, dès 1921, et notamment à la veille de la
révolte de Cronstadt, près de deux mille membres du parti sont arrêtés. Au début de 1922, à la suite
d’une grève de la faim, une dizaine de dirigeants reçoivent la possibilité de choisir l’exil ; ils s’installent à
Berlin où leur chef, Iouli Martov, avait, dès février 1921, fondé la revue Sotsialistcheskij Vestnik (Le
Messager socialiste), qui, de toutes les publications politiques de l’émigration, devait avoir la vie la plus
longue (jusqu’en 1963, année où s’éteint le dernier des mencheviks). En exil, ceux-ci continuent
d’insister sur le fait qu'ils désapprouvent tout projet visant à renverser le régime communiste par la
force, et appellent les États occidentaux à reconnaître légalement le gouvernement de Lénine dont ils
espèrent une prochaine démocratisation. Par rapport aux communistes, ils se veulent un parti « non de
révolution, mais d’opposition », ce qui, du reste, entraîne le départ des « mencheviks de droite » qui
forment le groupe Zaria (l’Aube). Ces prises de positions font que, dans les années 20, les mencheviks ne
relèvent pas vraiment de la vie politique de l’émigration. En 1937, la montée du nazisme force leurs
éléments, presque tous d’origine juive, à quitter l’Allemagne pour la France, puis pour les Etats-Unis où
ils dénoncent sans faiblesse, avant comme après la guerre, le stalinisme, allant jusqu’à être les premiers
à réhabiliter le général soviétique Vlassov, passé à l’ennemi en 1942 après avoir été fait prisonnier.
Les socialistes-révolutionnaires (S.-R.) avaient été le parti qui avait le plus contribué à préparer la
révolution de Février. S'appuyant sur les masses paysannes, il avait remporté un succès écrasant en
novembre 1917 aux élections à l'Assemblée Constituante, pour en être aussitôt dépossédé... Lors du
coup d'État d’Octobre, le parti se scinda : les S.-R. de gauche entrèrent dans le gouvernement de Lénine,
qui les toléra jusqu'en 1919 ; ceux de droite entamèrent la lutte armée contre le nouveau régime en
provoquant ou en appuyant de nombreuses révoltes paysannes. En Sibérie, ils réussirent à former et à
maintenir quelque temps un gouvernement démocratique.
Dans l'émigration, les clivages s’accentuent et le parti s'émiette. L'aile gauche, dirigée par l'ex-président
d’un jour de l’Assemblée Constituante, V. Tchernov, publie, d’abord à Berlin puis à Prague, le périodique
Revolioustsionnaïa Rossiia (La Russie révolutionnaire), qui se veut l’organe central du parti, et une revue
littéraire, Volia Rossii (La Liberté de la Russie). On y garde le contact avec les partis socialistes des divers
pays et on collabore activement à l'internationale socialiste. L’aile droite doit sa notoriété avant tout au
dernier Premier ministre du Gouvernement provisoire, Alexandre Kerenski, qui publie à Paris le
quotidien Dni (Les Jours). Mais la plupart des autres socialistes-révolutionnaires de Paris s’écartent de la
politique au profit d'un vaste rassemblement des forces culturelles de l’émigration autour d’une grande
revue, Sovremennye Zapiski (Les Annales contemporaines), à laquelle collaborent écrivains, journalistes
et penseurs de toutes tendances.
C’est également aux S.-R. de droite que revient la plus grande part dans l’organisation et la direction du «
Comité des zemstvos et villes russes » (Zemgor), fédérant avant la révolution les assemblées chargées de
gérer les intérêts locaux (école, santé, etc.), devenu hors frontières l’œuvre philanthropique la plus
considérable de l’émigration, où étaient représentées toutes les nuances politiques à la seule exception
des monarchistes d’extrême droite.
En 1931, une ultime tentative pour réunir les différentes fractions échoue : à partir de cette date, les S.-
R. n´existent plus en tant que parti, tout en restant l'un des moteurs de la vie culturelle. Leurs
publications politiques cessent de paraître au début des années 30, alors que leur épaisse revue littéraire
et philosophique continue de jouer son rôle unificateur « au-dessus des partis ».
Le parti constitutionnel-démocrate (K.-D. ou Cadet), jadis majoritaire à la Douma, avait été le grand
vaincu des élections à l'Assemblée Constituante où il n'avait obtenu que 17 députés (contre 370 aux

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seuls S.-R. de droite et du centre). Lui aussi, dans l'émigration, allait se diviser et s’émietter. Son ancien
chef à la Douma, l’historien Paul Milioukov, est un radical réaliste. Ministre des Affaires étrangères dans
le premier Gouvernement provisoire (jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Kerenski), il avait en vain, lors de
l’abdication de Nicolas II en faveur de son frère, conseillé au grand-duc Michel de ne pas renoncer au
trône. Il s’est associé aux Blancs durant la guerre civile, mais, sitôt la lutte perdue, il adopte en exil une «
nouvelle tactique », se proclame résolument républicain, et fonde à cet effet un nouveau parti, 1’«
Union républicaine démocratique » (Respublikanskoe-Demokratitscheskoe Obiedinenie, en abrégé RDO).
Dès 1920 et jusqu’en 1940, il dirige le quotidien Poslednie Novosti (Les Dernières Nouvelles). Bien rédigé,
bien informé, s'appuyant sur une base financière solide, ce quotidien est paradoxalement le plus
populaire dans l'émigration, alors que celle-ci semble être en majorité de tendance monarchiste.
Milioukov reste ferme dans son opposition au régime soviétique ; du combat des Blancs, il retient
l’irréconciliabilité de principe (neprimirimost') avec le bolchevisme ; celle-ci, à ses yeux, constitue «
l'essence même de l'émigration politique, son devoir vis-à-vis de la nation asservie ». Mais, d’un autre
côté, il estime toute lutte avec le régime inutile et invite les émigrés, dans l’attente d’un Thermidor
économique qui ne saurait tarder, à établir des ponts avec le peuple russe. C’est ce qu’il appelle sa «
plate-forme de synthèse ». Aussi refuse-t-il obstinément de tendre la main à ceux des émigrés qui,
persuadés que le régime ne peut évoluer, veulent continuer la lutte, et consacre-t-il beaucoup d’énergie
à polémiquer avec eux. Milioukov est loin d’obtenir l’adhésion de tous les membres de l’ancien parti
Cadet : une bonne partie de ceux-ci (I. Guessen, V. Nabokov, G. Landau, A. Kaminka) se regroupent à
Berlin autour du quotidien Roui (Le Gouvernail) qui concilie la fidélité à l’héroïque combat des Blancs
avec un libéralisme ouvert aussi bien à la monarchie constitutionnelle qu'à une solution républicaine. Les
monarchistes, de leur côté, vouent à Milioukov une haine tenace, ils ne lui pardonnent pas son discours
à la Douma d'octobre 1916 (« Sottise ou trahison »), qui avait mis le feu aux poudres, et considèrent que,
désormais, il trahit la cause des Blancs. En 1922, lors d’une conférence qu’il donne à Berlin, il est la cible
d’un attentat et ne doit la vie sauve qu’à l’interposition de son ami Vladimir Nabokov (père de l’écrivain),
qui, lui, est tué sur le coup...
Le camp des monarchistes est encore plus divisé que la gauche ou le centre gauche. Il y a ceux pour
lesquels là restauration de la dynastie des Romanov et de l’ordre ancien apparaît comme la chose
essentielle, et ceux qui font dépendre le retour de la monarchie d’une volonté exprimée librement par le
peuple russe, et refusent le retour aux anciens privilèges. Les premiers, minoritaires mais actifs et
intolérants, ont pour chef le grand-duc Cyrille, cousin de Nicolas II, qui, oubliant qu’il avait fraternisé
avec les révolutionnaires en février 1917, s’était, en 1923, autoproclamé tsar de toutes les Russies. Les
seconds, des libéraux patriotes convertis à la nécessité d’un principe d’autorité et de continuité, se
réclament du grand-duc Nicolas, oncle de Nicolas II, jusqu’en 1916 commandant en chef des armées
russes, alors démis et nommé vice-roi du Caucase, qui se tient en réserve de son pays, prêt à accepter la
décision de son peuple, quelle qu’elle soit. Les monarchistes libéraux semblent correspondre à l’opinion
dominante dans l'émigration, mais ils sont mal organisés, dispersés entre les différents centres (Berlin,
Prague, Paris), et manquent d’un chef charismatique et incontesté.
Le grand-duc Nicolas entend sauvegarder jalousement son indépendance vis-à-vis de tout groupement
particulier ; le général Wrangel se méfie beaucoup de toute politique, En 1923, ces deux chefs d’armée
tombent d'accord pour créer une Union russe pour l´ensemble do» mil!« taires, le Rovs (Obsche-voinskij
soïouz), chargé de regrouper les anciens combattants du mouvement blanc (cette organisation aurait
compté à certains moments jusqua cent mille inscrits), mais Wrangel, par une disposition particulière,
interdit formellement aux membres de l'Union de militer dans quelque parti politique que ce soit (ce qui
a pour fâcheuse conséquence de réduire l'efficacité de l'action politique chez les monarchistes). Aussi le

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rôle de chef de file des modérés échoit-il à un civil, Pierre Struve, sociologue et économiste qui avait
partagé sa vie entre le travail académique, la réflexion philosophique et les luttes politiques.
Nationaliste dans son adolescence, marxiste légal dans sa jeunesse, et l’un des fondateurs du parti social-
démocrate, adversaire résolu du populisme, mais aussi du passage au socialisme par la violence, il vire au
tournant du siècle à l'idéalisme kantien, et, en politique, devient un libéral de gauche militant pour que
la Russie obtienne enfin une constitution et que soient garanties les libertés fondamentales. Il s'exile en
1902 à Stuttgart, puis à Paris pour y publier un journal d’opposition, Osvobojdenie (Libération), destiné à
disséminer clandestinement les idées libérales en Russie. Avec l’octroi de la Douma à l’issue de la
révolution de 1905, il rentre en Russie, est élu député (de la Deuxième Douma) et devient un membre
éminent du parti Cadet. Son évolution se poursuit : désormais, il acquiert la conviction que le danger
majeur vient non pas du gouvernement, mais de la gauche qui, en refusant systématiquement toute
collaboration avec l’État, sape les valeurs de la culture et de la nation. Après la révolution d’Octobre, il
s'engage à fond, en théoricien et en homme d'action, dans le mouvement des Blancs, et est chargé des
Affaires étrangères dans le gouvernement de Crimée présidé par le général Wrangel. Il ne perd pas sa
combativité dans l’émigration : en 1925, il renonce à la proposition d’une chaire de sociologie à
l’université de Sofia pour prendre la direction du quotidien Vozrojdenie (La Renaissance), spécialement
créé à Paris pour donner une tribune à l’ensemble de la droite et permettre à cette dernière de
s’organiser. Face aux propositions ambiguës de Milioukov, aux compromissions des uns, au renoncement
des autres, à la lutte au profit de l'action culturelle, Pierre Struve se propose de regrouper au sein d'un
grand mouvement politique l’ensemble des forces nationales de la Russie hors frontières afin que celle-ci
parle d'une seule voix et organise une résistance active au régime soviétique.

L´impossible réunification
De toutes les tentatives d'unifier l’émigration, le Congrès de la Russie hors frontières, le Zaroubejnyj
Siezd, qui s'est tenu à Paris à l’Hôtel Majestic du 4 au 11 avril 1926, a été de loin le plus important, le
mieux préparé, et, par son éclatant échec, le plus frustrant. L'initiative en revenait conjointement aux
monarchistes d’extrême droite, soucieux de sortir de leur isolement et d'étendre leur influence, et au
libéral Serge Tretiakov, ancien ministre du Gouvernement provisoire, puis du gouvernement Koltchak,
président dans l'émigration de 1'« Union des commerçants et des industriels », qui avait à sa disposition
toute une « armée » d'unions professionnelles et d’importants moyens financiers. Le lien entre ces deux
groupes de tendance antagoniste était assuré par les monarchistes modérés, les membres du « Comité
national », avec l’ancien ministre des Cultes du Gouvernement provisoire, Antoine Kartachev, et l’équipe
du journal Vozrojdenie autour de Pierre Struve. Des invitations furent envoyées à six organisations de
gauche ou qui se considéraient comme telles, y compris à celle de Milioukov, qui toutes refusèrent
d’emblée leur participation. Toutefois, une place leur fut réservée jusqu'au dernier jour du Congrès pour
le cas où elles reviendraient sur leur décision. Ce refus eut sans doute pour conséquence d’exacerber,
entre les durs et les modérés, des incompatibilités ou des rivalités qui se manifestèrent dès la
préparation de ce qui se voulait être de véritables « États généraux de l'émigration » en vue de la
libération de la Russie.
Un grand effort fut fait pour donner au Congrès une physionomie véritablement représentative : les
quelque 450 délégués furent élus soit par la base, comme en Yougoslavie où plus de 16 000 personnes
prirent part au scrutin (57 % de la population émigrée locale), soit par le biais de différentes
organisations. Les contradictions internes qui, dès avant l’ouverture du Congrès, avaient entraîné la
démission de S. Tretiakov, éclatèrent au grand jour lors des séances. Le président élu, Pierre Struve, tout

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en faisant d’importantes concessions dans les formulations, voulait maintenir les assises au-dessus de
tout esprit partisan, et surtout en dehors de tout programme de restauration économique, sociale et
politique. Les monarchistes de droite, entraînés par l’ancien député de la Douma et dirigeant en Russie
de l’organisation extrémiste les « Cents-noirs », N. Markov (dit « Markov-2 » à cause d’un homonyme),
eurent des attitudes intransigeantes et agressives et cherchèrent à instituer par acclamations le grand-
duc Nicolas dictateur de toutes les Russies, en proposant de lui soumettre inconditionnellement l’organe
de direction permanent qui serait élu au Congrès. Mais, face à ce danger, à une quinzaine de voix près,
l’institution d’un organe permanent fut repoussée : le Congrès ne put que constater l’impossibilité de
concilier les positions du centre et de la droite, et d’élaborer un programme d'action commun.
L'échec de cette tentative de structurer politiquement l'émigration afin d’intensifier sa combativité eut
des conséquences fâcheuses. Les inimitiés ne firent que s’accroître et les divisions atteignirent l’Église. La
jeunesse fut révoltée par l’incapacité des pères à s’unir. Le découragement s'empara d’un grand nombre
de bonnes volontés.
L'échec du Congrès montrait de façon flagrante l’impossibilité pour l’émigration de vivre en tant qu’État
organisé. Elle devait se résoudre à n’être politiquement qu’un conglomérat.

Continuer le combat armé


Nous avons vu que le principal souci du général Wrangel avait été de sauvegarder la cohésion de son
armée dans l’espoir quelle puisse un jour reprendre le combat. Les unités de l’Armée blanche étaient,
bien sûr, désarmées dans les pays d’accueil (Yougoslavie, Bulgarie, etc.), mais il leur était demandé de
rester groupées en contingents sur les lieux des chantiers civils où soldats et officiers étaient embauchés,
et de se tenir prêtes. Toutefois, dans l’attente d’une intervention militaire qui, à mesure que les années
passaient, devenait de plus en plus problématique, une autre forme d’action année s’imposait : celle
d’incursions par petits groupes visant à établir et entretenir la liaison avec des foyers de résistance à
l’intérieur de la Russie soviétique, mais aussi à procéder à des attentats susceptibles de déstabiliser les
autorités en place.
La première initiative en ce domaine revint non aux chefs militaires traditionnels, mais, assez
logiquement, à la fraction la plus militante du parti socialiste-révolutionnaire qui, avant la révolution de
1905, avait pratiqué systématiquement l’action directe et le terrorisme. La plupart des chefs de ce parti
s’étaient assagis, mais l’un d’entre eux, et non des moindres, Boris Savinkov – qui, en 1904-05, avait
organisé l’assassinat du ministre de l’intérieur Plehve et du grand-duc Serge Nicolaévitch -, croyait plus
que légitime de renouer avec les anciennes méthodes. Auteur d’un livre autobiographique à succès,
ministre de la Défense dans le second Gouvernement provisoire, Savinkov avait créé, après le coup
d’État d’Octobre, une « Union populaire de la défense de la Patrie et de la Liberté » qui avait mené,
parallèlement aux Blancs, le combat contre les bolcheviks en fomentant des insurrections paysannes à
Iaroslavl, Mourom et Rybinsk, durement réprimées par les régiments lettons de l’Armée rouge, puis,
pendant la guerre soviéto-polonaise, en dirigeant à partir de Varsovie des unités rebelles en Biélorussie.
Ce conspirateur éprouvé, quasi légendaire, désormais ennemi féroce du nouveau régime, avait réussi à
gagner l'estime de Winston Churchill et la confiance du maréchal Pilsudski. Mais, en reprenant l’action
armée, il allait se heurter à un ennemi autrement plus implacable et plus rusé que ne l’avait été le
gouvernement du tsar.
Pour contrer ce dangereux adversaire qui disposait d’un réseau non négligeable de collaborateurs
dévoués, le Guépéou mit en place une tactique de simulation et d’infiltration, baptisée Syndicat-2, qui lui

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permit d'attirer Savinkov en Russie. Le plan consistait à faire croire à Savinkov qu’en Russie même, une
organisation clandestine antisoviétique, proche de ses idées, les « libéraux-démocrates », avait vu le
jour. Toutefois, cette « nouvelle organisation », à la différence de 1’« Union », estimait que les actions
terroristes étaient prématurées. Elle désirait se rattacher à l’organisation de Savinkov en vue d’accroître
ensemble leur influence politique. Cela ne pouvait se faire sans un chef qui sache réduire les divergences
de vues, et ce chef ne pouvait être que Savinkov.
L'un des premiers émissaires envoyés par Savinkov en Russie, Léonide Chechen, fut intercepté à la
frontière. En échange de la vie sauve, il accepta de collaborer avec les tchékistes. La même mésaventure
arriva à l'intrépide colonel Pavlovski, un héros de la guerre civile, envoyé en Russie quelques mois plus
tard pour vérifier sur place les dires d'un représentant des « libéraux-démocrates » (en fait, un agent de
la Tchéka) qui était venu à Varsovie et à Paris pour entretenir Savinkov des progrès de l'organisation.
Arrêté à Moscou et soumis à la torture, Pavlovski accepta d'écrire de sa main des lettres rassurantes sur
son sort (soi-disant blessé, il se trouvait en clandestinité). Un troisième émissaire avait été, par contre,
laissé en liberté et promené à travers la Russie où il rencontrait des prétendus membres de
l'organisation secrète. Mise en scène remarquable ou naïveté de l’interlocuteur ? Sans doute les deux.
Toujours est-il que cet émissaire n'y vit que du feu. Rentré en Occident (en compagnie du tchékiste
préposé à l'opération !), il n'eut pas trop de mal à convaincre Savinkov de se rendre à son tour en Russie.
À ceux qui lui exprimaient leurs doutes sur l'existence d’une puissante organisation qui aurait échappé à
la filature du Guépéou, Savinkov répondit : « Je dois aller en Russie, fût-ce pour y mourir dans la lutte
avec les bolcheviks. Je montrerai à mes compagnons du parti qui avaient prêché la terreur au temps du
tsarisme, et qui maintenant se taisent, comment il faut mourir pour la Russie. »
Le dénouement fut tragique : parti au début du mois d’août 1924 avec un couple ami, les époux Derental
(dont le rôle semble plus que suspect), Savinkov et ses compagnons furent aussitôt arrêtés à Minsk, et, le
27 août, jugés à Moscou. Savinkov fut condamné à mort, peine commuée en dix ans de détention
moyennant rétractations et envoi de lettres manuscrites à ses amis émigrés leur demandant de cesser
tout combat et de rentrer en URSS. Moins d’un an plus tard, le 7 mai 1925, selon la version officielle, B.
Savinkov se défenestrait dans les locaux de la Lioubianka : suicide, après la libération sans condition de
Madame Derental avec laquelle il avait entretenu une liaison amoureuse, ou exécution sommaire ? On
ne le saura sans doute jamais.
Le fiasco de Savinkov aurait dû mettre la puce à l’oreille des militaires qui voulaient lui emboîter le pas.
Le général Wrangel, plus avisé que la plupart de ses compagnons d’armes, aurait bien exprimé les plus
grandes réserves sur la possibilité et l’efficacité des actions directes. Les émissaires venus d’Union
soviétique ne lui inspiraient guère confiance. Mais tel n’était pas le sentiment de son plus proche
collaborateur, le jeune et valeureux général Kou-tepov. Ce dernier s’était distingué par son courage et
son esprit de décision pendant la Grande Guerre (il avait été blessé par trois fois), il avait été l’un des
rares commandants de régiment à résister avec succès lors de la révolution d Octobre, puis avait
participé à toutes les grandes campagnes des armées blanches : retraites du Kouban (1918), percée sur
Moscou (1919), défense et évacuation de la Crimée (novembre 1920). Âgé de 38 ans, il brûlait de
continuer la lutte et, passant outre aux conseils de prudence de son chef, avait créé une « organisation
de combat » comprenant une trentaine de volontaires, tous jeunes et prêts à se sacrifier. Les services
secrets de différents pays voisins de l'URSS (Pologne, Finlande) leur promettaient d'assurer un soutien
logistique et financier dans l’espoir d’obtenir des renseignements fiables, en particulier sur le dispositif
militaire de l'Armée rouge. Mais, dès avant les premières incursions, le Guépéou mit sur pied une contre-
organisation, prénommée Le Trust, encore plus vaste et plus élaborée que Syndicat-2, chargée d'infiltrer,

19
de contrer et de compromettre les milieux monarchistes de l'émigration. La tactique suivie fut la même
que dans le cas de Syndicat-2 : faire croire, par l'envoi d’émissaires, à l’existence en Russie d’une
puissante organisation monarchiste, dévouée au grand-duc Nicolas, qui aurait des ramifications non
seulement dans l’armée, mais également dans la plupart des administrations du nouveau régime.
Ainsi fut imaginé le « MO(Ts)R » (Monarkhitcheskoe obiedienenie tsentralnoj Rossii – Union monarchiste
de la Russie centrale), à la tête de laquelle furent « placés » d'anciens généraux tsaristes, A.
Zaïantchkovski, réputé pour ses ouvrages d’histoire militaire, et Nicolas Potapov, tous deux ralliés de
plein gré (par ambition ou pour avoir la vie sauve ?) au nouveau régime. Le Guépéou trouva un émissaire
de choix en la personne d’Alexandre Iakouchev, un haut fonctionnaire de l’administration des Transports
dans l’Ancien Régime, condamné, semble-t-il, à mort puis grâcié en échange de ses loyaux services.
Quelles qu’aient été les motivations de cet homme qui se distinguait par son intelligence et sa parfaite
éducation, il remplit son rôle pendant cinq ans avec une rare maîtrise. Son argumentation ressemblait
comme deux gouttes d’eau à celle de son prédécesseur dans l’affaire Savinkov : les émigrés devaient
s’abstenir de toute action violente, car elle risquait de nuire à l'action politique de l’Union monarchiste
en Russie ; déphasés, ils devaient s’en remettre à leurs alliés de l’intérieur, reconnaître le bien-fondé de
certaines structures nouvelles telles que les soviets, etc. Iakouchev rencontra à plusieurs reprises le
grand-duc Nicolas, le général Koutepov, diverses personnalités politiques de l’émigration, et établit des
contacts avec les services de contre-espionnage polonais et finlandais. Pour accréditer l'existence de
l’Union monarchiste, il apporta d'abondants renseignements sur la situation en Russie qui, à l'épreuve,
se révélèrent anodins ou faux. Il fut secondé dans son action de désinformation par une cinquantaine de
gradés du Guépéou. On eut à nouveau recours à d'admirables mises en scène : le naïf et bouillant député
de la Douma Basile Choulguine, qui était à la recherche de son fils disparu pendant la guerre civile, fut
invité à se rendre clandestinement en Russie ; il visita Petrograd, Moscou, Kiev, fut heureux de voir
jusque dans les chaumières des paysans le portrait du grand-duc Nicolas, et rapporta de sa pacifique
équipée une relation confiante, voire enthousiaste, qu'il s’empressa de publier sous le titre ronflant de
Trois capitales... D’autres responsables politiques, monarchistes mais proches des milieux « eurasiens »
(cf. infra, p. 54), le géoéconomiste P. Savitski et le propre neveu de Wrangel, Arapov, eurent droit à des
voyages similaires. Tous, trop heureux de trouver en Russie des alliés, n’y virent que du feu.
Mais l'objectif principal du Trust était de prévenir ou tout au moins d'« accompagner », afin de les
neutraliser, les actions terroristes projetées par les fougueux partisans du général Koutepov. Un agent
particulièrement retors, Opperput-Staunitz, qui avait déjà opéré dans le cadre de l’affaire Savinkov, fut
chargé de suivre les agissements de Marie Zakhartchenko, inspiratrice et principal exécutant du
terrorisme « blanc ». Les péripéties rocambolesques et le destin tragique de cette femme-soldat
mériteraient d’être relatés par la plume d’un romancier, ou illustrés par un film. Issue de la noblesse
provinciale, élevée Petersbourg à l’Institut Smolny (le plus huppé qui fut) veuve de guerre à 19 ans dès
les premiers combats de 1914, elle c´engage comme volontaire au régiment des hussards, après la
défaite organise des détachements de partisans pour lutter contre les bolcheviks, perd son second mari
dans la bataille de Crimée ... Dans l'émigration, avec son troisième mari, le capitaine Georges Radkovitch,
elle n’a qu’une idée : reprendre la lutte, quitte à se sacrifier. En septembre 1923, le couple, accompagné
d'un émissaire du général Wrangel, traverse la frontière russo-estonienne, s'enfonce dans les marais où
leur compagnon, distancé, est tué par les gardes-frontières, arrive à Moscou où ils sont accueillis par
Opperput qui leur procure faux papiers, raison sociale et les fait travailler comme agents de liaison entre
le prétendu M.O.(Ts)R., les milieux de l’émigration et les services secrets étrangers... À plusieurs reprises,
Marie Zakhartchenko repasse la frontière par les « fenêtres » ménagées par le Guépéou. En compagnie

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de Iakouchev, elle rencontre Koutepov, le grand-duc Nicolas, les milieux de la finance, manœuvres qui,
sans qu'elle s'en rende compte, ne font que retarder les projets d’action directe.
En 1925, le Trust réussit à attirer en Russie un agent important de l'intelligence Service, Sidney Reilly, qui
avait déjà travaillé en Russie en 1918 et, à cette époque, avait été condamné à mort par contumace.
Après plusieurs jours d’entretiens avec de prétendus membres du M.O.(Ts)R., Reilly est arrêté, jugé et
fusillé à Moscou. Une mise en scène à la frontière finlandaise (échange de coups de feu) où Reilly était
attendu, permet de faire croire que ce dernier, intercepté par hasard, a été tué au cours de
l’escarmouche.
Toutefois, il paraissait difficile d’entretenir indéfiniment la fiction de l’existence d’une organisation
puissante mais qui ne se manifestait par aucune action concrète. Le Guépéou eut alors recours à un
véritable coup de poker : en 1927, Opperput révèle la vérité à Marie Zakhartchenko, s'enfuit avec elle en
Finlande où il publie de sensationnelles révélations sur la supercherie, se repent à grands cris et assure
vouloir désormais expier ses fautes en participant à la lutte armée. Le général Wrangel en fut conforté
dans ses vues : pour lui, Koutepov était tombé entièrement entre les mains du pouvoir soviétique. Il
reprocha à Koutepov d'avoir présumé de ses forces en s’engageant dans des actions auxquelles il n’était
pas du tout préparé, et le pressa de tirer les conséquences de l’échec total de trois années de travail en
abandonnant ses fonctions. Mais Koutepov resta sourd aux objurgations de celui qui était en principe
son supérieur, et voulut, par de nouvelles actions terroristes, compenser l’échec du Trust. Il confia à
Opperput et à Marie Zakhartchenko la tâche d’animer une « Union des terroristes nationaux ». Opperput
soumit alors à Koutepov un projet fantasmagorique d’actions terroristes qui aÛait jusqu’à prévoir de
répandre en Russie des bactéries de maladies infectieuses...
Le rôle d’Opperput reste encore entouré de mystère. Son retournement était-il entièrement programmé
? Se serait-il laissé prendre au jeu ? Il semble avoir entretenu avec Marie Zakhartchenko des relations
intimes. Toujours est-il qu’au début de juin 1927, quelques jours seulement après la rupture des
relations diplomatiques entre l’Angleterre et l’URSS, l’organisation de Koutepov réussit à mettre sur pied
plusieurs attentats : le 7 juin 1927, l'ambassadeur d’URSS en Pologne était tué à Varsovie de quatre
balles de revolver ; le même jour, un important tchékiste, I. Opanski, était assassiné en Biélorussie. En
Russie, deux groupes de trois personnes, infiltrés l'un à Moscou, l’autre à Léningrad, devaient au même
moment provoquer des attentats à la bombe. Cette double infiltration semble avoir été dirigée ou
orchestrée par Opperput Le plan prévoyait que le groupe de Leningrad, dirigé par Larionov, ne passerait
à l’action qu’après celui de Moscou. L’attentat de Moscou se faisant attendre, le 6 juin, les hommes de
Larionov jetèrent plusieurs grenades dans une réunion assez anodine des cadres du parti d'un Institut de
recherches qui se tenait sur la Moïka, faisant 26 blessés, dont 14 grièvement atteints. Profitant de la
panique qui s’ensuivit, tout le groupe réussit à s'enfuir et à repasser la frontière. À Moscou, l’attentat qui
visait un immeuble appartenant à la Tchéka fut, selon la relation officielle, déjoué à temps. Les
terroristes filèrent chacun e leur côté, mais tous trois furent interceptés et abattus. Toutefois, un doute
persiste sur le sort d'Opperput, donné pour mort mais qui, selon certains renseignements, aurait
continué de travailler dans les services secrets soviétiques jusque sous l’occupation allemande.
Bien que chèrement payées, ces actions conjuguées redonnèrent confiance à l’organisation de Koutepov.
En août 1927, trois nouveaux groupes de terroristes furent envoyés en Russie, deux de Finlande, le
troisième de Lettonie : huit hommes au total. Ils furent vite interceptés ; deux périrent dans les
échauffourées, les cinq autres eurent droit à un procès public qui se termina par quatre condamnations à
mort. Cet échec ne découragea pas Koutepov : pour venger son épouse, le mari de Zakhartchenko passa
en Russie et jeta une bombe dans un des bureaux du Guépéou. De même que son compagnon, il fut

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rejoint par la police et se suicida. Un autre émissaire fut chargé de tuer Boukharine, mais, se rendant
compte de l'impossibilité d’approcher de personnalités tant soit peu importantes sans avoir noué au
préalable de solides contacts sur place, il réussit à regagner sans mal la Finlande. Il semble que ce fut
l'une des dernières incursions organisées par Koutepov en Russie.
Le Guépéou, de son côté, ne relâcha pas ses efforts pour infiltrer les milieux politiques et militaires de
l'émigration et leur porter un coup sévère, d'autant plus que la collectivisation entraînait un regain de
tensions dans le pays. Une nouvelle tentative eut lieu auprès de Serge Melgounov et de Koutepov pour
faire croire à l'existence d'un mouvement d'opposition en Russie ; elle échoua. La mort du général
Wrangel en 1928, puis, quelques mois plus tard, celle du grand-duc Nicolas, faisaient de Koutepov le
leader incontesté de la fraction combattante de l'émigration. À la mi-janvier 1930, l'un des envoyés du
Guépéou, de Roberti, qui avait été en 1918 chef d’état-major de Koutepov, sans doute pris de remords,
lui révéla sous le sceau du secret que la nouvelle organisation n'était qu'un mythe et le prévint qu'un
attentat se préparait contre lui pour le printemps. Six jours plus tard, le dimanche 26 janvier, le général
Koutepov était enlevé en plein Paris.
Malgré la menace, Koutepov restait confiant. Le Rovs venait de recevoir une importante somme d’argent
provenant des fonds du gouvernement de l'amiral Koltchak déposés au Japon, ce qui devait permettre
d’intensifier les actions en direction de l’URSS. La veille du jour fatal, il passa une soirée familiale et
détendue chez deux de ses collaborateurs. Ramené chez lui par un chauffeur qui lui servait
occasionnellement de garde du corps, il lui donna quartier libre pour le lendemain. À 10 h 30 du matin, il
sortit seul de son appartement, dans le VIIe arrondissement, pour se rendre à l'église des « anciens de
Gallipoli », à un quart d’heure de marche de son domicile. Il semble qu’un rendez-vous « confidentiel »
lui avait été proposé, la veille, sur son itinéraire coutumier. À l’endroit indiqué, il ne trouva personne,
mais, bientôt, deux hommes, se recommandant de la préfecture de police, lui demandèrent de monter à
bord de leur voiture. La présence d’un policier en uniforme rassura Koutepov, quelque peu étonné. (Il
apparut par la suite qu’il s'agissait d'un faux policier placé en faction par le Guépéou). Maintenant que
les dossiers secrets s'entrouvrent, on a appris que Koutepov, drogué, fut emmené droit sur Marseille où
il fut embarqué à bord d’un navire soviétique qui mit le cap sur Novorossisk. Si l’on en croit les
interrogatoires des ravisseurs, arrêtés lors des grandes purges, Koutepov mourut d’une crise cardiaque
durant la traversée. L'affaire fit grand bruit dans la presse, dans les milieux politiques, jusqu’à la
Chambre des députés où l’on réclama – bien en vain – que la France rompît ses relations diplomatiques
avec l’URSS. L’instruction policière, qui semble n’avoir eu aucun mal à établir les responsabilités, fut
manifestement étouffée.
L’enlèvement du général Koutepov fut un rude coup pour les milieux combatifs de l’émigration, mais il
ne pouvait que les renforcer dans le sentiment de leur importance. On ne se défait pas d’un ennemi au
risque d’un scandale international s’il ne représente pas un réel danger. Koutepov eut pour successeur à
la tête du Rovs le général Eugène Miller, âgé de 63 ans. Attaché militaire dans divers pays occidentaux
entre 1898 et 1907, promu général en 1909, brillant stratège, il avait commandé les armées blanches du
gouvernement du Nord de la Russie. Équilibré, mesuré, prudent, il n’avait pas la combativité aveugle de
son prédécesseur, ce qui allait entraîner la constitution à l'intérieur du Rovs d’une ligne pure et dure,
baptisée « ligne intérieure », qui se réclamait de son prédécesseur. Rien d'étonnant à ce que cette «
ligne intérieure » soit devenue l’objet d’une infiltration réussie de la part des services secrets soviétiques
qui exploitèrent magistralement aussi bien les dissensions internes que les faiblesses personnelles de
certains militaires. Grâce aux documents du Guépéou, nous savons désormais jusque dans les moindres
détails comment le général Skobline fut, en septembre 1930, recruté par la police soviétique. Brillant

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officier du légendaire régiment « Kornilov » pendant la guerre civile, ce qui lui assurait une réputation
au-dessus de tout soupçon, Skobline était marié avec une chanteuse de charme, Nadejda Plevitskaïa, qui
jouissait dès avant la révolution d’une immense popularité. Son comportement durant la guerre civile
n'avait pas été sans ambiguïtés. Elle avait été d’abord chez les Rouges, pour ensuite changer de camp et
séduire (en toute innocence ?) le jeune colonel Skobline. Adulée dans lemigration, elle n’arrivait pas à se
faire aux difficultés matérielles. Les tournées devenaient plus rares, moins juteuses. Le couple était à
court d’argent. Le Guépéou trouva parmi ses agents un ancien compagnon d’armes et proche ami de
Skobline, lequel n’eut guère de peine à convaincre le général, moyennant l’octroi d’une amnistie et une
bonne rétribution, de travailler désormais pour l’Armée rouge, garante de la Russie éternelle... Au tout
début, Skobline a tenté de « travailler » avec prudence, sans trop nuire à ses amis, mais, bientôt, et lui-
même et sa femme signèrent l’engagement formel d’« exécuter tout ordre émanant des services secrets
de l’Armée rouge en quelque pays que ce soit ». À défaut, ils se reconnaissaient « passibles des lois
militaires en vigueur en URSS ».
Pendant près de sept ans, Skobline, qui se distinguait par une parfaite maîtrise de soi, réussit à jouer un
remarquable double jeu : il se fit nommer à la tête de la « ligne intérieure », celle chargée des actions
directes ; il attisa les rivalités, d’une part entre les généraux Chatilov et Miller, d'autre part entre les
jeunes qui avaient formé une « Union nationale du travail de la nouvelle génération » et les anciens du
Rovs. À plusieurs reprises, les manœuvres et le comportement de Skobline (son train de vie, en
particulier) éveillèrent chez certains des soupçons, vite étouffés faute de preuves. Le samedi 18
novembre 1937, à l’occasion du 20e anniversaire de la formation du régiment « Kornilov », tous les chefs
militaires de l'émigration se réunirent pour fêter l’événement. On peut voir encore sur les photographies
le général Skobline à la gauche du général Miller lors des discours, ou, le lendemain, sur le parvis de la
cathédrale russe de la rue Daru, entre deux drapeaux. Deux jours plus tard, le 22 septembre, le général
Miller sort de son appartement, à Boulogne-Billancourt, à 9 heures du matin, pour ne plus jamais
revenir. Il passe d’abord à son bureau et laisse à son collaborateur, le général Kousonski, un billet
cacheté. Miller n’étant pas revenu, l’alerte est donnée dans la soirée. Vers 23 heures, l’enveloppe
secrète est ouverte : Miller y prévenait d’un rendez-vous avec le général Skobline, qui devait l’emmener
voir deux émissaires allemands, mais, ajoutait-il, « c’est peut-être un guet-apens, aussi je laisse ce billet à
tout hasard ». Skobline est rejoint le soir même par ses collègues du Rovs, qui exigent des explications,
mais il profite d’une minute d’inattention pour leur fausser compagnie. Il semble avoir gagné l’Espagne
où ses traces se perdent (sans doute, agent désormais « brûlé »,y a-t-il été liquidé). Sa femme est arrêtée
au petit jour par la police française. Accusée de complicité de rapt, elle est jugée et condamnée à 20 ans
de bagne. Elle mourut en 1940 à la prison de Rennes au moment où les troupes allemandes faisaient leur
entrée dans la ville...
L’enquête menée en France fut plus diligente que pour Koutepov. Elle établit que Miller avait été
emmené au Havre et embarqué à bord du paquebot soviétique Maria Oulianova (du nom de la sœur de
Lénine), lequel s’était empressé de quitter le port sans préavis. Mais rien ne fut fait pour intercepter le
navire, aucune action diplomatique ne fut entreprise. La famille du général Miller ne reçut jamais aucune
nouvelle ni de lui ni sur lui. Plus d’un demi-siècle plus tard, quelques détails ont filtré sur sa fin : conduit à
Moscou, le général fut interné à la prison de la Loubianka (il avait en vain réclamé à ses geôliers une
Bible ; ils lui apportèrent les œuvres de Lénine), jugé à huis clos et fusillé.
Si Skobline semble avoir été plutôt une exception parmi les généraux de l’ancienne Armée blanche, les
recruteurs du Guépéou obtinrent un succès non moins remarquable en enrôlant à la même époque
comme agent Serge Tretiakov, petit-fils de l’illustre collectionneur, l’un des industriels les plus riches et

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les plus influents avant la révolution. Dans les années 20, il n’avait pas hésité à financer les activités
terroristes de Savinkov. Nous l’avons vu en 1925 prendre l’initiative d’un regroupement politique de
l’émigration. Les déboires familiaux – il vivait séparé de sa femme et de ses enfants –, le manque
d’argent, le sentiment de l’échec de sa vie, l’abus d'alcool lui firent accepter la proposition du Guépéou
sans trop sourciller. Dans un premier temps, malgré leur sincérité, ses rapports apportèrent peu de
renseignements précis. Mais, en 1934, les agents soviétiques eurent l’idée de reloger Tretiakov dans
l’appartement qui se trouvait au-dessus de celui qu’occupait le quartier général du Rovs (l’ensemble de
cet hôtel particulier de la rue du Colisée appartenait à Tretiakov !) et d'installer un micro qui lui permit
d’entendre et de noter les conversations qui s’y tenaient. De la sorte, toutes les intentions, tous les
projets des militaires « blancs » furent connus des services secrets soviétiques, ce qui leur donna
notamment la possibilité d’anéantir plusieurs infiltrations organisées à partir de la Roumanie. (Les
agissements de Tretiakov ne furent découverts qu’en 1942 par les Allemands sur la foi des archives du
NKVD prises à Minsk. Tretiakov fut arrêté, emmené en Allemagne, jugé et fusillé.)
L'enlèvement du général Miller, la présence au sein du Rovs d’un agent recruté parmi les piliers du
mouvement blanc, eurent pour conséquence de réduire à presque rien le rôle et la crédibilité des
organisations de combat à Paris. Mais la Seconde Guerre mondiale approchait : elle allait raviver la
combativité des restes de l’Armée blanche à la périphérie, en Extrême-Orient et en Yougoslavie.
La situation en Mandchourie avait été on ne peut plus particulière. Ce pays, qui appartenait à la Chine,
était traversé par une importante voie de chemin de fer (Kitaïsko-vostotchnaïa jelesnaïa doroga, en
abrégé KVGD), construite en 1903 par les Russes. Assortie d’un important corridor, elle jouissait de
l’extra-territorialité, véritable État dans l’État, avec son administration et ses employés, ce qui, au début,
était tout à l'avantage des émigrés. Mais, en 1924, le gouvernement soviétique obtint des Chinois un
statut de cogestion du chemin de fer, ce qui lui permit l’envoi de fonctionnaires soviétiques et une
infiltration quasi légale de la communauté émigrée. Cette dernière, forte d’environ cent mille individus,
faisait face à une communauté soviétique de même importance. Cette confrontation constante avec un
ennemi idéologiquement actif amena la jeunesse émigrée à vouloir un parti politique idéologiquement «
musclé ». C'est ainsi que se forma en Mandchourie un Parti fasciste russe s’inspirant de la doctrine de
Mussolini.
Parallèlement, comme la Mandchourie possédait une longue frontière commune avec la Sibérie, il était
tentant pour les combattants de l’Armée blanche qui s´y étaient réfugiés, de continuer une guerre de
partisans par de fréquentes et profondes incursions en territoire soviétique. Des envoyés du Rovs
cherchèrent à coordonner et unifier des initiatives trop individuelles, mais sans grand succès. La plupart
des infiltrations se terminaient par de grosses pertes, sans véritablement inquiéter les autorités
soviétiques. Celles-ci, du reste, ne se gênèrent pas pour contre-attaquer sur le territoire même de la
Mandchourie en procédant à des attentats individuels à l’encontre des émigrés trop belliqueux.
En 1931, l’occupation japonaise mit fin à toute indépendance politique des émigrés. Si la vie culturelle
continuait comme par le passé, le Parti fasciste de même que les dirigeants cosaques (entre autres,
l'ataman Semenov, un héros de la guerre civile) cherchèrent à s'appuyer sur l’occupant en misant sur
une confrontation entre le Japon et l’Union soviétique. Mais celle-ci tarda à venir...
A ne considérer que l’efficacité, le combat des militaires de l’émigration semble n'avoir été qu'une suite
d'actions héroïques, certes, mais irrémédiablement vouées à l'échec. Mais ne peut-on les justifier,
comme l'avait fait le publiciste et philosophe Grégoire Landau parlant du mouvement Blanc en général :
« Peut-être n'était-ce que le spasme d'une vie en voie de s'éteindre, mais au moins c'était le spasme de

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la vie. Si aucun homme ne s'était levé, cela aurait signifié la mort de l’âme nationale » (Roul´, 15
novembre 1922) ? En appliquant ces mots aux combattants malheureux de l'émigration, ne peut-on dire
pareillement : si nul d'entre eux ne s’était levé, cela n'aurait-il pas signifié la mort politique de
l'émigration ?

Concessions et compromissions
Attente passive frustrante par son inactivité, vie politique en vase clos frustrante par sa vacuité, actions
terroristes désespérantes par leur innocuité... Une quatrième attitude allait tout à la fois séduire, tirailler
et affaiblir l'émigration pendant près de trente ans, de 1920 à 1947 : celle des concessions au régime
soviétique ou, ce qui revient peu ou prou au même, des compromissions passées avec ce régime. Cette
attitude, répandue dans les milieux de gauche, mais dont la droite ne fut pas non plus exempte,
s’expliquait avant tout par l'illusion qu'elle donnait d'avoir prise sur l'Histoire. En reconnaissant au
régime des potentialités positives et une aptitude à se réformer, en attribuant au gouvernement
communiste une légitimité nationale, l’émigré avait l’impression (fallacieuse, en fait) de sortir de son
isolement et d'exercer le rôle d'une opposition constructive, bref, de servir encore à quelque chose.

Le cercle de Berlin « MlR I TROUD »


Le premier appel à composer avec le régime soviétique vint dès avant la fin de la guerre civile d'un cercle
berlinois, Mir i Troud (Paix et Travail), animé par V.B. Stankevitch. Ce dernier, professeur de droit pénal à
l'université de Petrograd et membre du parti des socialistes du peuple (Narodnye sotsialisty),
commissaire sous Kerenski, s’était opposé au coup d'État d'Octobre, puis était entré dans la clandestinité
pour émigrer à Berlin en août 1919. Résolument pacifiste, le cercle berlinois voulait en finir avec la
guerre civile dans l'espoir que le terme des affrontements entraînerait une évolution du régime
soviétique vers la démocratie et permettrait l'épanouissement des forces productives. Après la défaite
des Blancs, Stankevitch radicalisa son attitude en appelant les Russes émigrés à rentrer dans leur pays
où, selon lui, quel que pût être le régime, se trouvait leur avenir. Cet appel suscita de vives réactions de
la gauche aussi bien que de la droite libérale qui considéraient cette position comme un suicide pour
l'émigration et un coup de poignard dans le dos du peuple russe. Il ne fut suivi d'aucun effet, le
gouvernement de Lénine étant encore aux prises avec les soulèvements paysans.
Le caractère irréaliste de l'appel entraîna à brève échéance la disparition du cercle Mir i Troud et mit un
terme au rôle de Stankevitch dans la vie politique de l’émigration. D'origine lituanienne, il obtint une
chaire à l'Université de Kaunas où il vécut jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale ; il émigra alors
aux États-Unis où il mourut en 1974.
Toutefois, des collaborateurs de l'ancien Mir i Troud prirent en 1921-22 une part active à un mensuel
publié à Berlin, Rousskaïa kniga (puis Novaïa rousskaïa kniga), qui, sous couvai de neutralité politique,
chercha il préserver l'unité culturelle entre lu Russie soviétique et celle de l'émigration. Parallèlement,
une Maison des Arts (Dom iskousstv) fut créée, toujours à Berlin, dans le même esprit. Mais la
coexistence pacifique entre écrivains et artistes des deux bords ne dura pas longtemps. Les réunions de
la Maison des Arts furent de plus en plus souvent perturbées par des incidents politiques, et la revue ne
réussit pas à maintenir la fiction de sa neutralité. À l'automne 1923, l'une et l'autre disparurent.

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Le « changement de jalons »
Presque simultanément avec le groupe de Berlin, un autre jeune professeur de droit, Nicolas Oustrialov,
lança i\ partir de Kharbine, en Mandchourie où il s'était réfupié, un appel à l'émigration l'exhortant
encore plus radicalement à cesser tout affrontement avec le régime soviétique auquel, « par l'étrange
dialectique de l'Histoire, il appartient désormais d'être un facteur national dans la vie de la Russie ».
Cette prise de position étonna d'autant plus qu'Oustrialov était connu pour son appartenance au parti
Cadet (en 1918, il avait même assumé les fonctions tic président du Comité du parti pour la province de
Kalouga) et qu'il avait été, pendant la guerre civile, chef du bureau de l'information auprès du
gouvernement Koltchak. Oustrialov peut être à juste titre considéré comme le premier à avoir formulé et
élaboré le concept tic « national-bolchevisme » ; de l'effondrement du mouvement Blanc, il avait conclu
à l'effondrement non seulement de l'Ancien Régime, mais aussi de la jeune démocratie russe. Pour lui, la
nation russe, qu'il voulait et croyait forte, aurait en fin de compte raison, par une nécessaire évolution
intérieure, du bolchevisme et de l'internationalisme marxiste. Il fallait donc utiliser le bolchevisme à des
fins nationales. Son adhésion au régime dictée par le patriotisme : il ne pouvait se résoudre à accepter le
collapsus de la Russie en tant qu'État.
Il lut rejoint dans ses vues par V. Klioutchnikov, un de ses collègues et proches amis, professeur de droit
intérnatinal, membre du parti Cadet, pacifiste et en môme temps ardent défenseur de l’intégrité de
l’Empire russe. Dès 1918, Klioutchnikov avait noté avec satisfaction que le pouvoir bolchevique
n'encourageait pas la dislocation de la Russie, ce qui ne l’empêcha pas, en 1919, d'occuper pendant
quelque temps le poste de ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Koltchak. Entouré
dans l'émigration par un groupe d'amis qui partageaient ses conceptions, il réunit en 1921 à Prague un
recueil d’articles sous le titre Smena Vekh (Changement de jalons), qui connut un certain retentissement
et donna au mouvement de compromission l'appellation générique de Smenovekhovstvo. Ce titre se
référait au recueil d’articles Vekhi (Jalons), publié en 1909 par les meilleurs penseurs de l’époque
(Berdiaev, Struve, Boulgakov, Frank, Guershenson, tous ou presque tous anciens marxistes) pour appeler
les intellectuels de gauche, largement majoritaires dans le pays, à cesser de pratiquer une opposition
systématique et destructrice au gouvernement tsariste. Comme pour imiter la démarche de leurs
prédécesseurs, les smenovekhovtsy invitaient les émigrés à collaborer avec le gouvernement soviétique.
« Allons à Canossa », lança S. Tchakhotine, le plus modéré de tous, pour « éclairer les masses populaires
et prendre la part la plus active dans le redressement économique du pays ».
Pour Oustrialov, en fait, il s'agit moins d’aller à Canossa que d’introduire au sein du régime soviétique,
qui a cessé d’être révolutionnaire (nous sommes au lendemain de la révolte de Cronstadt, au début de la
nouvelle politique économique), un cheval de Troie. « Lénine, écrit-il, reste bien sûr lui-même en
acceptant tous ces compromis. Mais, tout en restant lui-même, incontestablement il "évolue", c'est-à-
dire qu'il engage pour des raisons tactiques des mesures qu'aurait prises un pouvoir hostile au
bolchevisme. Pour sauver les soviets, Moscou sacrifie le communisme. De son point de vue, c est un
sacrifice passager, tactique, mais le fait est la «Ce fait, il faut savoir l'utiliser, le transformer en une realité
permanente.
D'autres collaborateurs du recueil vont nettement plus loin. A. Bobritchev-Pouchkine, largement connu
pour son activité politique avant la révolution au sein du parti de l'Ordre légal, puis en tant que
collaborateur du général Denikine, réfugié à Monte-Carlo, tire les conséquences extrêmes de la défaite
de sa classe et de tout l'Ancien Régime : désormais, il faut adopter « une tactique d’esclave », recourir au
« mimétisme, cette arme du faible », « donner ses propres idées aux bolcheviks tout en leur faisant

26
croire que ces idées sont les leurs », dans l'espoir d’une transformation de l'intérieur. Comme l'extension
de la Révolution à toute l'Europe, voire au monde entier, semble inévitable, autant accepter, par
patriotisme, que la Russie se trouve à la tête de cette Révolution mondiale. Une Russie forte, fût-ce avec
les bolcheviks, tel est le leitmotiv de toutes les contributions.
Le recueil reçut dans l'émigration un accueil critique à gauche comme à droite. Pierre Struve, auquel se
référaient en premier lieu Oustrialov et Klioutchnikov (ils le considéraient comme leur maître), voit dans
le national-bolchevisme une contradiction irréductible dans la mesure où le bolchevisme est «
objectivement antinational ». Le national-bolchevisme idéalise le bolchevisme à partir de principes que
ce dernier nie. « Au mieux, dit-il, c'est une idéologie du désespoir national qui préfère voir le
bolchevisme s'étendre au monde entier afin que la Russie n'ait pas le monopole de ce poison... »
Le Smenovekhovsto ne passe pas inaperçu en Russie, en premier lieu dans les milieux officiels, trop
contents d'avoir là une occasion d'affaiblir l’émigration. Les Izvestia lui consacrent un long article
bienveillant ; un recueil d'opinions diverses et contradictoires lui est dévolu. On en parle ouvertement au
Congrès du Parti. Ces échos, inspirés par le désir d'amplifier le mouvement, donnent à ses protagonistes
l’impression d'influer sur le cours de la politique du Parti.
Au recueil de Prague succéda une revue hebdomadaire portant le même nom, qui put se targuer d'avoir
trouvé de nouveaux collaborateurs de renom comme A. Noskov, un ancien général d’état-major, ou le
prince Vladimir Lvov, procureur du Saint-Synode dans le Gouvernement provisoire. L’hebdomadaire, qui
s'arrêta au numéro 20 (mars 1922), fut relayé pendant deux ans, jusqu’en 1924, un quotidien,
Nakanouné (À la veille), avec un supplément littéraire auquel collaboraient écrivains de l’émigration
(parmi eux, Alexis Tolstoï, qui ne tarda pas à revenir en URSS) et écrivains soviétiques.
Les idées de compromission et de retour au pays se répandirent dans d'autres centres de l'émigration : à
Sofia où l’ancien recteur de l’Université de Pétersbourg, E. Grimm, opéra un retournement de veste
spectaculaire, à Riga, à Helsinki... La plupart des idéologues du « Changement de jalons », Klioutchnikov,
Bobritchev-Pouchkine, S. Loukianov, plus tard Oustrialov, rentrèrent en URSS ; ils ne furent guère
récompensés de leur adhésion au régime : tous périrent dans les purges de 1938.
À l’exception de N. Oustrialov, le Smenovekhovstvo ne comportait guère de personnalités importantes
sur le plan intellectuel. Exclusivement tactique et politique, ce mouvement ne pouvait que se terminer
par le départ pour l’URSS de la plupart de ses protagonistes. Seul N. Oustrialov, de son lointain Orient,
continua d’analyser, souvent avec finesse, parfois avec lucidité, la montée du stalinisme. Appartenant à
l'émigration par ses fonctions de professeur à la faculté de droit de Kharbine, il s’en démarquait
politiquement. Il finit par rentrer en 1935 en URSS où il ne tarda pas à être arrêté, et périt dans les
camps.

Le mouvement « eurasien »
Le mouvement eurasien revêtit une tout autre ampleur et occupa le devant de la scène politique et
culturelle de 1 émigration pendant une bonne dizaine d'années. Idéologique avant d'être politique, il
connaît actuellement en Russie même un indiscutable regain d'intérêt.
Son succès, ce mouvement le doit avant tout à la qualité et à la diversité des jeunes intellectuels qui l'ont
créé et animé : le prince Nicolas Troubetskoï, fils et neveu des illustres philosophes Serge et Eugène
Troubetskoï, brillant ethnographe et linguiste qui allait acquérir dans le monde scientifique une
réputation internationale en tant que créateur de la phonologie (l'école de Vienne) ; Pierre Savitski,

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économiste-géographe, disciple de Pierre Struve et son collaborateur durant la guerre civile ; Georges
Vernadski, fils du célèbre savant biochimiste Vladimir Vernadski, historien de valeur qui fera une brillante
carrière académique aux États-Unis ; le prince Dimitri Sviatopolk-Mirski, fils d'un ministre de l’intérieur
du régime tsariste, l'un des plus actifs critiques littéraires de sa génération, auteur en langue anglaise
d’une des meilleures histoires de la littérature russe ; Pierre Souvtchinski, musicien et critique musical
(par la suite, l'un des collaborateurs et amis de Pierre Boulez) ; Vladimir Iljine, versé aussi bien dans les
sciences naturelles qu'en philosophie et théologie ; Nicolas Alekséev, éminent juriste et philosophe du
droit ; Georges Florovski qui, après sa rupture avec le mouvement, s'affirmera comme un remarquable
patrologue et historien de la pensée russe, etc. Il faudrait citer encore ceux qui gravitaient autour de
l'eurasianisme sans y adhérer formellement ou durablement, comme le critique P. Bitsilli ou le linguiste
Roman Jakobson qui, jusqu'en 1930, fut employé au consulat soviétique de Prague. Ces universitaires
d’une trentaine d’années (à l’exception de N. Alekséev, plus âgé) furent rejoints par un philosophe jeune
encore mais déjà confirmé, Léon Karsavine, expulsé en 1922 de Russie, qui mit sa plume alerte, son
savoir encyclopédique et son ardeur dialectique au service du nouveau mouvement.
Le premier manifeste des « Eurasiens » parut sous forme d’un recueil d’articles intitulé Iskhod k Vostoku
(Exode vers l'Orient), par opposition à l'exode de l'émigration en Occident. Le mot russe iskhod a
également la connotation d'« issue », de solution à un problème. Il
était difficile à de brillants intellectuels, formés dans les remarquables universités russes à une époque
d'épanouissement culturel sans précédent, d’accepter l’abîme dans lequel la révolution avait plongé la
Russie. Il fallait trouver une issue qui permît, sans accepter le marxisme, de redonner une place
éminente à un pays qui semblait avoir failli. L'eurasianisme est né de ce besoin psychologique de
compensation face à une situation sans issue, intolérable aux yeux d'une élite jeune, impatiente, qui ne
pouvait se résigner à vivre sans avenir, hors de l’Histoire.
La Russie, affirmaient les « Eurasiens », n’est pas un pays situé aux confins orientaux de l'Europe, c’est un
continent à part – l'Eurasie, géographiquement à cheval sur l’Europe et l'Asie –, avec ses lois et sa
mentalité propres, tourné par son être profond vers l'Orient. Recourant à des arguments ethno-
linguistiques en apparence scientifiques, N. Troubetskoï établissait que le Russe était fondamentalement
l'héritier des peuples turcs auxquels il devait son psychisme, voire sa psyché : union harmonieuse entre
la pensée et l'activité extérieure, entre le dogme et la vie quotidienne. La foi orthodoxe, héritée de
Byzance, avait chez les Russes pour assise la psychologie « touranienne ». Les Tatars avaient été russifiés,
mais les Russes, à leur tour, avaient été touranisés.
Ces hypothèses hasardeuses auraient été assez inoffensives si elles ne s'étaient accompagnées d’un rejet
radical de l’Occident romano-germanique et de tout ce qui, dans l’histoire russe, relevait des traditions
occidentales. Dès 1920, N. Troubetskoï avait déclaré sans ambages que l’européanisation qui menaçait le
monde entier était un mal absolu, un « cauchemar » qu’il était urgent de combattre avec la dernière
énergie. Il s’ensuivait que, depuis Pierre le Grand, la Russie avait fait entièrement fausse route : c'est
l'occidentalisation de la Russie qui avait amené la révolution. Expression ultime de l esprit occidental, et
donc repoussé avec véhémence par les « Eurasiens », le bolchevisme avait néanmoins accompli une
œuvre historique objectivement bénéfique : il avait détruit la Russie pétrinienne, la Russie occidentale,
désormais boutée hors du pays (comme on le voit, les « Eurasiens », eux-mêmes formés par la Russie
occidentale et émigrés, se désolidarisaient paradoxalement de l'émigration). Concession majeure au
bolchevisme, à laquelle s'en ajouteront bientôt d'autres qui entraîneront la « soviétisation » du
mouvement.

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Tout en louant les efforts des bolcheviks pour libérer de l'Occident les pays afro-asiatiques, Troubetskoï
reconnaît que les similitudes entre eurasianisme et bolchevisme sont néanmoins tout extérieures : il n’y
a pas de culture prolétarienne ou bourgeoise, seule existe une culture nationale ; il faut donc changer la
base ethnique de la culture. Le bolchevisme ne fait que détruire : négateur de Dieu et destructeur des
valeurs religieuses, il ne peut que périr pour céder inéluctablement la place à l’eurasianisme qui, en
proclamant hautement Dieu, serait une idéologie et une force créatrices. Mais, dans la pratique, affirme
Troubetskoï, les bolcheviks expérimentent, de façon imparfaite mais néanmoins valable, les structures
de l'État à venir, qui ne peut être qu’idéocratique. En effet, l’ordre monarchique ou aristocratique est
définitivement mort ; l'ordre démocratique, qui se caractérise par son minimalisme étatique, donne des
signes de décrépitude et de décomposition. Seule une idéologie positive, formulée et mise en pratique
par un parti unique, assisté par une chambre élue ou réunie selon des critères de compétence
professionnelle, peut rendre à l'État force et cohésion. L'ordre futur fera apparaître « des formes
absolument nouvelles et inédites de vie sociale, économique, politique, de culture et de coutumes... » Il
suffit seulement d'opposer au marxisme une idéologie plus vraie et plus forte : pour les « Eurasiens », ce
ne peut être que la foi orthodoxe qui, modelée par le touranisme, a si bien réussi, dans le passé, à unir
organiquement vie privée, ordre étatique et existence cosmique...
Enflammés par leur découverte de l'Eurasie, « sentant l’histoire frapper à leur porte », les « Eurasiens » –
ils comptaient une centaine de membres – déployèrent une activité intense : congrès, réunions,
tournées de conférences, publications. Une maison d'édition, sept recueils de 1922 à 1931, de plus en
plus fournis (les derniers comptent près de 500 pages), une « chronique » périodique, un hebdomadaire,
de nombreuses brochures, en 1926 une épaisse mais éphémère revue littéraire (avec, en couverture, les
noms prestigieux de la poétesse Tsvetaeva, de l'écrivain Remizov, du philosophe Chestov), témoignent
de cette effervescence intellectuelle.
Le mouvement eurasien, on s'en doute, suscita de très nombreuses polémiques au sein de lemigration.
Rien que dans les « Annales contemporaines », plus de dix articles lui furent consacrés. Les critiques
fusèrent de tous les milieux. Grégoire Landau comparait Troubetskoï à Lénine : « Une simplification
aplatissante à l’extrême, suivie de conclusions logiques réductrices, voilà ce qui caractérise aussi bien
Lénine que Troubetskoï [...]. Le ressort de l’eurasianisme n'est ni dans les théories
anthropogéographiques, ni dans les aspirations religieuses, ni dans l’anxiété nationale, mais dans
l'autoconsolation inactive. » Pierre Struve voyait dans l'eurasianisme une « entreprise à base d'ambitions
et de vanités personnelles, produit de la décomposition spirituelle d’une partie de la Russie et
condamnée à se décomposer de plus en plus et à décomposer l'émigration ». Le critique littéraire
Constantin Motchoulski ironisait : « Au lieu de l’amère boisson de la vérité, ils nous servent de nouveau
une douce limonade. » L’historien Mstislav Chakhmatov, qui avait pourtant contribué aux premiers
recueils eurasiens, s’indignait : « Débaptiser la Russie en Eurasie, c’est biffer les réalisations de toute
l’histoire russe, c’est revenir en deçà du XIe siècle. » Un autre historien, A. Kizevetter, déniait aux
théories eurasiennes toute parenté avec les slavophiles dans la mesure où les « Eurasiens » ne
reconnaissaient aucune valeur universelle à la culture. Les appréciations favorables étaient rarissimes et
toujours mitigées. G. Florovski, compagnon de la première heure, qui avait rompu avec les « Eurasiens »,
leur reconnaissait « la vérité des questions, mais non celle des réponses ». Tout en dénonçant le
caractère pernicieux de certaines thèses, N. Berdiaev se disait séduit par les idées politiques des «
Eurasiens » dans la mesure où celles-ci dépassaient le clivage éculé entre droite et gauche, et ouvraient
des perspectives postrévolutionnaires.

29
Or, c'est précisément les incidences politiques des théories eurasiennes, les éléments de compromission
avec le régime soviétique, qui allaient, comme certains l'avaient prévu depuis le début, entraîner le
mouvement dans le sillage de la politique, puis de la police soviétiques. Le gouvernement de Moscou
prêta une attention soutenue à un mouvement qui attribuait à la révolution une valeur positive et, par
là, se démarquait si nettement de l'émigration. Des contacts occultes furent pris à un haut niveau : il
semble que L. Karsavine ait rencontré à Paris le dirigeant bolchevique G. Piatakov. Les services spéciaux
réussirent à faire croire que le mouvement eurasien avait pris souche en URSS. Pierre Savitski fut invité à
se rendre clandestinement en Russie pour assister à un prétendu congrès eurasien... Des agents
soviétiques établirent des relations suivies avec les plus jeunes membres du mouvement qui, ne se
contentant pas des théories abstraites et fumeuses, cherchaient à s’engager dans des actions précises.
La radicalisation d'une partie du mouvement entraîna en 1931 un schisme : les modérés se réfugièrent
dans la science et la carrière universitaire, les radicaux se mirent au service du pouvoir soviétique. D.
Sviatopolk-Mirski, qui enseignait à Londres, rejoignit le parti communiste anglais, puis regagna l'URSS.
Serge Efron, le mari de Marina Tsvetaeva, Nicolas Klepinine, secrétaire de rédaction à l'Ymca-Press,
devinrent des agents du Guépéou, militèrent dans le Soïouz vozvratschenia (Union pour le retour en
URSS) avant de participer, en 1937, à des assassinats politiques commandés par Moscou. Après le
meurtre à Lausanne d’Ignace Reiss, un agent soviétique passé à l’Occident, Efron et Klepinine s'enfuirent
en Russie. Les « Eurasiens » qui rentrèrent au pays ne furent guère mieux récompensés que les
smenovekhovtsy : tous périrent fusillés ou dans les camps. La répression s exerça à l’encontre des
anciens « Eurasiens » jusqu’après la fin de la Seconde Guerre mondiale : Savitski fut arrêté à Prague en
1945 et envoyé dans les camps de la Mordovie ; Karsavine, arrêté en Lituanie en 1949, mourut dans un
camp du Grand Nord en 1952.
Si les théories eurasiennes trouvent de nos jours encore des adeptes en Russie, c’est pour des raisons
psychologiques similaires : l’idée d’un destin à part, original, indépendant de l’Europe, permet de se
consoler à bon compte des déboires historiques de la Russie et de neutraliser le complexe d’infériorité
que certains Russes ressentent à l’égard d’un Occident plus prospère et plus fort.

Les Jeunes Russes (mladorossy)


Ce mouvement nationaliste naquit en 1923 sous l’appellation « Union de la Jeune Russie » ; à partir de
1925, il prit celle de « Face à la Russie » (Litsom k Rossii), tout en gardant à ses adeptes le néologisme
percutant de mladorossy, fabriqué sur celui des « Jeunes Turcs ». L’accent mis sur les vertus du
nationalisme et sur la jeunesse lui valurent un certain succès et une vie assez longue (il survécut au
naufrage de l’eurasianisme), malgré l’absence en son sein de personnalités marquantes et en dépit de
son idéologie incohérente qui s’ingéniait à combiner bolchevisme et monarchisme. Comme les «
Eurasiens », les « Jeunes Turcs » russes se démarquaient nettement de 1 émigration : « L’avenir russe se
trouve dans la Russie nouvelle, que nous appelons la Jeune Russie », écrivait le porte-parole des
mladorossy, Alexandre Kazem-Bek. « Nous ne cherchons pas à nous consoler par la fiction artificielle d
une Russie hors frontières. Nous savons que cette Russie n’existe pas, qu’il n’y a pas deux Russie. » A
l'instar des smenovekhovtsi, les « Jeunes Turcs » russes veulent croire qu’« en dépit de sa propre
doctrine, le bolchevisme est contraint de préserver l’existence internationale de la Russie. Certes, c’est
une eau dormante, mais, comme dans le conte, elle préserve le corps du preux de la décomposition ».
Rejetant toute idée d’intervention militaire et de lutte armée, ils s'imaginaient constituer un second parti
soviétique, une opposition révolutionnaire par rapport au parti au pouvoir, et rêvaient de concilier un
jour « le tsar et les soviets », estimant que seule une monarchie au-dessus des partis pourrait apporter la

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réconciliation nationale. L’impact des mladorossy ne fut guère important, mais c’est dans leur milieu que
se formèrent beaucoup de ceux qui allaient, en 1945, se muer en « patriotes soviétiques ».
Le mouvement connut une scission en 1938. Certains de ses membres, influencés par Ilya Fondaminski,
cherchèrent alors à concilier la monarchie non avec le régime soviétique, mais avec la démocratie. Dans
une publication passée plutôt inaperçue, le Rousskij Vremennik, Lev Gorbov affirmait que « le stalinisme,
l’hitlérisme et le mussolinisme étaient membres d’une même famille, comme les trois fils de Lénine ». Le
philosophe Lev Zakoutine lui faisait écho : le fascisme, disait-il en substance, régime de transition
appliqué pour la première fois par Lénine, conduit immanquablement au totalitarisme, car il réclame
tout l’homme, corps et âme. Ce dont la Russie a besoin, c’est d’une monarchie à l’anglaise, avec des
organes véritablement représentatifs et une totale liberté de parole et de conscience...
Mais, dans les milieux monarchistes, de gauche comme de droite, ces voix isolées n’étaient guère
écoutées.
Cette vie politique intense et variée, mais singulièrement inefficace, ne débouchant sur rien de concret à
l’intérieur, se heurtant à l’extérieur à un rideau impénétrable, apparaissait, à mesure que l’avenir
s'éloignait, de plus en plus vaine, de plus en plus irréelle. « Nous ne sommes que des ombres », se
plaignait G. Fedotov. À quoi bon, s’interrogeait en 1939 un analyste des Annales contemporaines, tant
d'efforts sans résultat pour unifier l'émigration ? À quoi bon un combat armé dérisoire, perdu d’avance ?
À quoi bon un témoignage sur la réalité soviétique que l'Occident s'obstine à ne pas entendre ? À quoi
ont servi toutes les compromissions, sinon à compromettre l'émigration ? Que faire ? Cette
sempiternelle question des publicistes russes revenait, plus lancinante que jamais, sous la plume des
exilés, sans trouver de réponse.
À la veille de la guerre, le découragement dominait. Pourtant, du non-aboutissement des efforts
politiques, fréquent même en situation normale, il faut se garder de conclure à leur inutilité. Une
émigration de nature politique ne pouvait tourner le dos à sa vocation initiale. Il fallait, pour l'honneur,
des actes d'héroïsme et de sacrifice. Le grand débat sur 1'« irréconciabilité » qui opposa Paul Milioukov à
Pierre Struve, les Eurasiens et les « Jeunes Russes » à la majorité des émigrés, celui sur la possibilité ou
l'impossibilité d'une évolution du régime soviétique, ont été riches d'enseignements. Les moindres
concessions apparurent bientôt comme irrémédiablement destructrices. Inversement, des positions
conservatrices, même modérées, risquaient d'être stériles. Nécessaire et salutaire dans une nation en
évolution rapide pour freiner le changement, le conservatisme, dans une société sociale figée, arrimée
aux traditions et opposée à la marche (destructrice) de l'Histoire, n'opère plus. Pour créer de la vie, une
bonne dose de libéralisme est nécessaire (d'où le succès des S.-R. dans l’émigration).
En soi, le politique, par son immédiateté, appartient sans doute à un ordre d'engagement inférieur par
rapport au religieux et au culturel. Cette inégalité ne peut que s accentuer dans une société désétatisée
et déterritorialisée. En transposant l'exemple de l'Évangile, on peut dire : il a été légitime et nécessaire
que des Marthe se soient affairées autour des problèmes de la Cité, quand bien même cette dernière fût
fantomatique, mais les Marie, qui ont délaissé les affaires de ce monde pour des sphères plus pures et
plus élevées, ont assurément choisi la meilleure part...

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CHAPITRE III

La vie religieuse
Dans son parti-pris de dépréciation systématique, Teffi avait tort d'insinuer (en ironisant : « Dans la
"petite ville" de l'émigration, il n'y a qu'une seule église et une multitude de cabarets ») que l'émigré
était plus porté à la dissipation, voire à la débauche, que sensible aux valeurs spirituelles. Ce par quoi
l'émigration s'est distinguée, c'est au contraire par l'intensité de sa vie religieuse. Rien d'étonnant à cela.
Comme le dit fortement un dicton russe : « À moins que le tonnerre ne tonne, le moujik ne se signera
pas. » Or, la catastrophe de la révolution a été plus qu'un coup de tonnerre : un séisme, l'effondrement
d'un monde. Le retour à la religion, constaté en Russie même où il a été contrecarré, puis jugulé par les
persécutions les plus sanglantes que l'Histoire ait connues, s’est manifesté dans l’émigration sans
entraves.
L'exilé est privé du sol, de la possibilité de travailler à l'aménagement de la Cité terrestre. Mais le Ciel
s'ouvre à lui, d'autant plus vaste qu'il est à la fois son seul recours et son unique champ d'application.
L’exilé peut œuvrer à l'édification de la Cité céleste hors des habituelles pesanteurs historiques, sans les
lourdes contraintes sociales et politiques. Pour peu qu'il le comprenne, une liberté sans précédent s'offre
à lui. Pour peu qu'il sache en user, la religion devient alors créatrice des plus hautes valeurs culturelles.

Organisation de l’Église
Mais, en attendant, l'Église orthodoxe en exil2 eut à faire face à un problème d'organisation d'autant plus
complexe qu’il était inédit. Projetée aux quatre coins de la planète, elle se trouvait dans des situations
disparates. En Serbie et en Bulgarie, pays traditionnellement orthodoxes et utilisant de surcroît la même
langue liturgique, elle était censée s’imbriquer dans les Églises locales ; dans le Nouveau Monde, grâce
aux émigrations économiques – russe, galicienne, grecque et autres -, l’Orthodoxie avait réussi dès avant
la révolution à s'implanter et à se constituer, grâce à la lucidité et à l'autorité de l'évêque Tikhon, futur
patriarche de la Russie, en une Église multinationale à la recherche de son autonomie ; en Mandchourie,
au Japon, en Chine, pays de mission, leloignement favorisait une autonomie de fait, mais l’isolement
réclamait le rattachement à un centre ; enfin, en Europe occidentale, terre vierge du point de vue de
l’implantation orthodoxe, n’existaient que des églises d’ambassade (Paris, Berlin) ou situées dans les
lieux de villégiature et de cure (Nice, Florence, Biarritz, Bad-Ems, etc.), qui relevaient canoniquement du
métropolite de Petrograd.
Était-il souhaitable et possible d’avoir une organisation centralisée et unifiée pour les quatre continents
? À qui devait revenir l'initiative d'une telle organisation ? En principe, rien ne pouvait se faire sans les
instructions ou du moins l’assentiment de l'Église-mère, en l'occurrence du patriarche de Moscou,
Tikhon, élu à cette haute fonction en novembre 1917 et unanimement respecté pour sa sainteté (il sera
canonisé en 1991).

2
Toutes les autres confessions religieuses étaient représentées dans Immigration (protestants, catholiques, vieux-
croyants, musulmans, juifs), mais leur importance numérique comme leur apport ont été négligeables : faibles
minorités au sein d’un corps social lui-même minoritaire, elles se sont rapidement effilochées, sinon éteintes. Aussi
ne sera-t-il pratiquement question ici que des orthodoxes.

32
Mais les liens avec l’autorité centrale s'étaient rompus durant la guerre civile et, en raison des
persécutions qui s’abattaient sur l'Église, il n'était pas facile de les rétablir. Le patriarche, soucieux de
maintenir l’Église au-dessus de la mêlée, avait admis que les évêques qui se trouvaient dans les zones
contrôlées par les Blancs réunissent leur propre synode, provisoirement autonome. L’Administration
ecclésiastique suprême du sud de la Russie se réunit successivement à Stavropol, à Novorossisk, enfin à
Simféropol où, en 1920, elle étendit sa juridiction au-delà des frontières de la Russie à l’intention de ceux
qui avaient déjà émigré. Après l'ultime défaite des Blancs, elle se retrouva in corpore à Constantinople,
puis à Belgrade où, sous la protection de l’Église serbe, elle se transforma en Administration
ecclésiastique suprême de la Russie hors frontières, dans un premier temps reconnue par tous les
évêques – au nombre de treize – qui se trouvaient en exil. Mais les choses allaient rapidement se gâter
avec le projet, en soi légitime, de convoquer une vaste assemblée religieuse, en principe sur le modèle
du Concile pan-russe de 1917, afin « d'unifier, régulariser et vivifier l'activité de l’Église russe à l’étranger
».
L'Assemblée était présidée par celui que l’on pouvait considérer comme le représentant le plus éminent
de l'épiscopat russe, le métropolite de Kiev, Antoine Khrapovitski. Né en 1863 dans une famille de haute
noblesse, élevé par sa mère dans la piété, il a fréquenté dans sa prime jeunesse Dostoïevski (on ne peut
exclure qu'il ait été l’un des prototypes d’Aliocha dans Les Frères Karamazov). Il prononce ses vœux
monastiques à l'âge de vingt-deux ans et fait une brillante carrière dans les Académies de théologie (il
est non seulement professeur, mais recteur successivement des Académies de Saint-Pétersbourg et de
Kazan) où il encourage vigoureusement les vocations monastiques : sous son impulsion, en quelques
années, plus de soixante étudiants se font moines, la plupart d'entre eux devant par la suite accéder à
l'épiscopat. Mgr Antoine professe des opinions de droite, il est résolument monarchiste, mais veut
également une Église forte, indépendante, et milite dès le début du siècle pour le rétablissement du
patriarcat (aboli par Pierre le Grand afin de mieux dominer, voire domestiquer l’Église). Aussi n'est-il pas
étonnant qu’en octobre 1917, lors des élections au Concile chargées de désigner en vue d’un tirage au
sort trois candidats aux fonctions patriarcales, ce soit le métropolite Antoine qui arrive en première
position. Mais le tirage au sort, effectué par un ermite sorti de sa solitude pour l'occasion, en décide
autrement : c'est l'humble Tikhon qui est choisi.
Théologien averti, prédicateur de talent, ascète irréprochable, le métropolite Antoine semblait devoir
s’imposer comme le leader spirituel de l’émigration ; mais ce « prince de l’Église », en apparence
autoritaire, en fait influençable et irrésolu, sans doute aussi désorienté par l’effondrement de la Sainte
Russie, allait être le prisonnier des groupements d'extrême droite soucieux de faire de l’Église une arme
politique.
Contrairement au Concile de 1917 qu'elle voulait imiter, l'Assemblée religieuse, réunie à Karlovtsy, près
de Belgrade, comportait une nette prédominance de représentants laïcs – presque les deux tiers : 67
pour 13 évêques et 23 prêtres – qui s'empressèrent d’instituer en toutes choses (le Concile de 1917 avait
prévu dans certains domaines un vote de confirmation par l’assemblée des évêques) non pas un vote par
ordre, mais un vote par tête, ce qui consacrait leur suprématie sur le clergé.
Après que l’Assemblée eut réglé un certain nombre de problèmes administratifs, le métropolite Antoine
proposa d’étudier et d’adopter le texte d’une adresse destinée « Aux enfants de l’Église orthodoxe russe
dispersée et en exil », qui, rédigée ou inspirée par l’extrémiste N. Markov, proclamait non seulement la
nécessité de rétablir en Russie le principe monarchique, mais expressément la dynastie des Romanov. Si
le principe semblait faire l’unanimité, il n’en était pas de même pour la dynastie, car c’était lier l’Église de
l’émigration à une prise de position purement politique. Un groupe important se forma aussitôt qui

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refusa de voter le texte. Minoritaire, il ne réunit que 34 signatures, parmi lesquelles, toutefois, la moitié
des évêques et 14 prêtres sur 23. L'opposition était menée par Mgr Euloge (Guéorgievski), un évêque
remarquable, de cinq années le cadet de Mgr Antoine et à bien des égards son disciple.
Fils de prêtre, proche du peuple, longtemps évêque d'un diocèse à la frontière polonaise où les
antagonismes religieux étaient vifs, Mgr Euloge avait professé des convictions de droite et s'était engagé
dans l'action politique jusqu'à être élu député à la Douma où ses interventions « populistes » avaient été
remarquées. Pendant les années de la tourmente, un même sort l'avait encore davantage rapproché de
Mgr Antoine. Tous deux, en charge de diocèses ukrainiens, avaient été arrêtés à l'arrivée au pouvoir des
séparatistes, menacés d'être fusillés, puis remis aux autorités polonaises qui les avaient placés en
résidence surveillée dans des monastères catholiques. Mais les épreuves avaient dégrisé Mgr Euloge de
toutes passions politiques. « Dans le silence et la solitude de ma cellule, j'ai repensé de façon critique
mon passé, j'y ai trouvé des insuffisances, des erreurs, des péchés. La fièvre des luttes politiques m'avait
éloigné de Dieu. De ma captivité, je suis revenu différent de ce que j'avais été... » Désormais, son souci
sera, comme l'était celui du patriarche Tikhon en Russie, de maintenir l'Église en exil au-dessus de la
politique, ce qui allait l'opposer au métropolite Antoine, notamment à l'entourage de ce dernier.
La réaction du patriarcat de Moscou à l'Assemblée ecclésiale de Karlovtsy ne se fit pas attendre, d'autant
plus qu'avant de se séparer, celle-ci avait cru nécessaire d'envoyer à la conférence de Gênes un message,
dans lequel elle demandait aux puissances occidentales de ne pas traiter avec le gouvernement
soviétique. En date du 25 mai 1922, le Synode patriarcal stipula que les prises de positions politiques du
Concile de l'émigration n'exprimaient aucunement la voix de l'Église orthodoxe russe, et décida en
conséquence de dissoudre l'Administration ecclésiastique suprême et de confier provisoirement la
gestion de toutes les paroisses hors frontières à Mgr Euloge, entre-temps éleve à la dignité de
métropolite. Le métropolite Antoine envoya aussitôt un télégramme à Mgr Euloge qui se trouvait à Paris
: « Volonté du patriarche faut accomplir. Venez immédiatement. » C'est là que Mgr Euloge commit sans
doute la plus grande erreur de sa carrière : au lieu de se rendre sur-le-champ à Karlovtsy et de prendre
fermement entre ses mains le gouvernement de l'Église hors frontières, il temporisa, effrayé à l’idée
d’occuper la place de son maître, laissant entendre que la décision patriarcale n'avait peut-être pas été
entièrement libre... Soucieux dans un premier temps de ne pas désobéir au patriarche, Mgr Antoine
demanda à se retirer au Mont Athos, mais il en fut rapidement dissuadé par ses conseillers. Lorsque Mgr
Euloge arriva à Karlovtsy, il y trouva une opposition bien décidée à ne pas lui céder le terrain.
L'Administration ecclésiastique fut bien supprimée, mais remplacée par un synode d’évêques, en
attendant un Concile général qui n'eut jamais lieu.
À la réunion de l’assemblée des évêques, en 1923, Mgr Euloge, conformément à la demande du
patriarche Tikhon, présenta un projet global sur l’organisation de l’Église russe à l’étranger : elle devait
être divisée en quatre provinces ecclésiastiques (Europe occidentale, Amérique, Proche-Orient, Extrême-
Orient). Tout en étant unie à l’autorité centrale, elle-même dépendante en dernier ressort du patriarcat
de Moscou, chacune de ces provinces devait jouir d’une certaine autonomie pour s’adapter au temps et
aux conditions des pays où elle se trouvait. Mais la majorité des évêques, le métropolite Antoine en tête,
rejeta cette idée, qui diminuait leur pouvoir. Elle ne consentit à créer que la province ecclésiastique
d'Europe occidentale. À cette même réunion fut avancée pour la première fois une proposition –
résolument combattue par Mgr Euloge – tendant à étendre l'autorité du Synode à l’ensemble de l’Église
russe.
Deux ans plus tard, après la mort du patriarche Tikhon (remplacé à Moscou par Mgr Pierre, gardien du
trône patriarcal en attendant d improbables élections), le Synode de Karlovtsy publia une déclaration

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prévoyant, « au cas où le pouvoir soviétique empêcherait l'élection du nouveau patriarche... ou bien
mettrait des obstacles à l'action du gardien légitime du trône patriarcal, de conférer au métropolite
Antoine tous les pouvoirs de substitut du patriarche avec juridiction sur toute l’Église orthodoxe russe
aussi bien à l’intérieur qu'à l'extérieur de la Russie ». Cette folle prétention ne fut jamais exécutée à la
lettre (si ce n'est, paradoxalement, après la chute du régime communiste !), mais elle exprimait bien
l'esprit du groupe de Karlovtsy qui se considérait non pas comme une partie de l'Église russe, mais
comme l'Église russe elle-même, et, par suite, en vertu d'une logique implacable dans la mesure où, en
cette qualité, elle n'était reconnue par aucune autre Église orthodoxe, comme la seule Église
véritablement orthodoxe !
Les fondements d’une division profonde entre Mgr Euloge et Mgr Antoine étaient en place. Le schisme
allait intervenir et devenir irréversible à l'assemblée annuelle des évêques de 1926, qui chercha à
grignoter l'autonomie de la province ecclésiastique de Mgr Euloge et à contrer certaines de ses
initiatives. Sentant l'agressivité de l'assemblée, Mgr Euloge (suivi en cela par le métropolite Platon,
chargé d'administrer le diocèse de l'Amérique du Nord) refusa de participer à ses travaux et se retira,
pendant la durée du synode, dans un monastère de Serbie. L'assemblée, mettant à profit son absence, se
mit à légiférer à sa place, octroyant le pouvoir d’un évêque ordinaire à son vicaire, Mgr Tikhon, de Berlin
(que Mgr Euloge avait lui-même élevé à la dignité épiscopale, mais qui s'était retourné contre lui),
institua dans sa métropole un quatrième vicariat, à Londres, en y nommant Mgr Séraphin, un évêque
sans scrupule acquis à ses idées, et, plus grave encore, chercha à discréditer les initiatives les plus
réussies de Mgr Euloge en déclarant « antichrétienne » l’organisation américaine YMCA (Young Men
Christian Association) qui avait contribué à les financer : la création à Paris d’un Institut supérieur de
Théologie, d’une maison d’édition de livres philosophiques et religieux (Ymca-Press) et d’un mouvement
de jeunesse dynamique, l Action chrétienne des Étudiants russes, trois organisations soudées l’une à
l’autre dans un même témoignage, qui allaient faire de la metropole de Mgr Euloge le haut-lieu de la
renaissance orthodoxe. Mgr Antoine montra en l’occurrence une attitude plus qu’ambiguë : en tant que
président de l’assemblée des évêques, il signait l’arrêté condamnant l’YMCA, mais s'empressait, dans
une lettre privée, de rassurer ses jeunes amis de l’Action chrétienne. Cette condamnation, leur confiait-
il, n’était que le fait de l’ignorance rétrograde de ses collègues évêques qui n’avaient pas suivi l’évolution
significative de l’YMCA :
« Dans les cinq dernières années, précise-t-il, je n'ai rencontré de propagande anti-orthodoxe ni dans
les éditions de cette société [Mgr Antoine y avait lui-même publié un opuscule sur le Saint-Esprit], ni
à l’institut théologique de Paris quelle soutient, ni parmi la jeunesse russe en rapport avec elle.
Quant aux représentants de l’Ymca qui sont en relation immédiate avec les cercles orthodoxes
russes, G.G. Koulman [ce dernier devait quelques années plus tard se convertir à l’Orthodoxie], D.
Lowrie, etc., je les considère ouvertement comme des amis de l’Église et de la foi orthodoxes, dont
l'influence sur les étudiants russes ne peut être qu'heureuse... Toutefois, ajoute-t-il, je ne me sens pas
en droit de leur imposer [à ses collègues] mon point de vue. »
Les tractations entre les deux parties n'aboutirent à rien : Mgr Euloge suspendit a divinis l’évêque
Tikhon, de Berlin, pour désobéissance ; l’assemblée des évêques de Karlovtsy, réunie en 1927, condamna
Mgr Euloge, le frappa d interdit et nomma à sa place Mgr Séraphin. Le schisme était consommé. Il agita
beaucoup les esprits et fit couler beaucoup d’encre. Les passions de part et d’autre se déchaînèrent. La
quasi-totalité des intellectuels prit parti pour Mgr Euloge, qui fut également soutenu par ses vicaires (à
l’exception, bien sûr, de Mgr Séraphin) et par ensemble de ses ouailles. On comprenait expressément ou
confusément qu'il s'agissait moins d'un problème d'organisation administrative que du heurt entre deux

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attitudes, deux conceptions de l'Église diamétralement opposées : l'une éclairée, prophétique, ouverte
au monde, tournée vers l'avenir, désireuse de concilier liberté et autorité, liberté et tradition ; l'autre
obscurantiste, repliée sur elle-même, figée dans le passé, cléricale et autoritaire. D'un côté, la foi
d'Abraham qui se lève pour aller vers un pays inconnu mais promis par Dieu ; de l'autre, le syndrome de
la femme de Loth qui se pétrifie en se retournant vers un passé irrémédiablement révolu.
Mais les choses vont encore se compliquer du fait de l'aggravation de la situation de l'Église en Union
soviétique. Mgr Pierre a été arrêté en décembre 1925. Son successeur désigné, Mgr Serge Stragorodski,
remplaçant du gardien du trône patriarcal, a pour souci principal d'obtenir la légalisation de l’Église qui, à
cette époque, ne possède pas l'ombre d'un droit sur le plan juridique. Mais le gouvernement soviétique
fait monter les enchères. Une première déclaration de Mgr Serge, dans laquelle il se contente d'exprimer
la loyauté civique de l'Église à l'égard du pouvoir tout en marquant leurs différences idéologiques, lui
paraît insuffisante. Sollicité de trancher le débat entre les évêques en exil, Mgr Serge se récuse en leur
conseillant, dans une lettre confidentielle, de ne pas recourir au patriarcat de Moscou pour réduire leurs
différends. Au cas où une administration centrale se révélerait impossible, il invite les émigrés, en accord
avec le canon, à se placer sous la juridiction des Églises locales, et, dans les pays non orthodoxes, à
constituer des communautés indépendantes. Peu après la publication de cette lettre confidentielle, le
métropolite Serge est arrêté (13 décembre 1926), puis ses trois successeurs immédiats sont jetés à leur
tour en prison. Pour éviter que l'Église ne tombe dans l'anarchie, Mgr Serge est extrait de prison
quelques mois plus tard moyennant une déclaration au loyalisme plus appuyé (« L'Union soviétique est
notre patrie civile, dont les joies et les succès sont les nôtres, de même que les insuccès ») et une
condamnation explicite des propos et attitudes antisoviétiques des évêques de l'émigration, ce qui
l'amène, « pour y mettre fin, à exiger du clergé de l'étranger un engagement écrit de loyauté totale vis-à-
vis du pouvoir soviétique » (déclaration du 29 juin 1927). Cette exigence politique abusive (le clergé de
l’émigration, n'ayant pas la nationalité soviétique, n a pas à faire acte d allégeance au pouvoir
soviétique), conforte le groupe de Karlovtsy dans sa prétention à l’indépendance et met Mgr Euloge dans
l’embarras. Il demande des explications à Mgr Serge. Celui-ci lui répond que le mot « loyauté » ne signifie
pas soumission aux lois soviétiques, mais abstention de tout engagement politique. Mgr Euloge et
l'ensemble de son clergé (à l'exception de la paroisse de Genève et de deux autres prêtres) acceptent
cette formulation pour rester en union avec l’Eglise-mère. D. Merejkovski proteste : cette concession, à
ses yeux, met en péril la vocation même de l’emigration. Le 21 juin 1928, le métropolite Serge et son
synode confirment Mgr Euloge à la tête de l’administration des églises d'Europe occidentale, mais
privent en revanche le synode et l'assemblée des évêques de Karlovtsy de toute juridiction à l'étranger,
et déclarent nulles et sans effets toutes leurs décisions.
Malheureusement, les concessions faites par le métropolite Serge n'apaisent en rien la fureur
antireligieuse du pouvoir soviétique, qui ne cesse de se durcir. Avec la collectivisation et le premier plan
quinquennal, la persécution redouble de violence : clergé et laïcs engagés prennent le chemin des camps
par milliers. Mgr Euloge joint sa voix aux protestations et aux prières que les Eglises occidentales
(anglicane, en particulier) élèvent en faveur des persécutés. C'est plus que le pouvoir ne peut tolérer. Le
10 juin 1930, Mgr Serge relève Mgr Euloge de ses fonctions et charge son vicaire de Nice, Mgr Vladimir,
de prendre la succession. Mgr Euloge convoque aussitôt une assemblée diocésaine qui se montre une
fois de plus solidaire de son évêque et déclare que, pour le bien de l'Église, le métropolite n'a pas, en
conscience, le droit d'obéir à des ordres d'inspiration manifestement politique. Mgr Vladimir adopte la
même attitude. Fin décembre, Mgr Serge publie un nouveau décret confirmant et aggravant le
précédent. Mgr Euloge et son conseil diocésain décident alors de rompre avec Moscou et de se placer
provisoirement sous la protection du patriarche de Constantinople, jusqu'á ce qu’un Concile libre de

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l’Église russe puisse se tenir. Par une décision du 17 février 1931, le patriarche « œcuménique » Photius
II reçoit Mgr Euloge et son diocèse dans sa juridiction et confère à Mgr Euloge le titre d’Exarque pour les
paroisses russes d'Europe occidentale, en lui accordant le droit de conserver tous les statuts et privilèges
de l'Église russe.
La grande majorité des ouailles de Mgr Euloge le suivent dans cette voie de la neutralité politique entre
le Charybde d'une identification avec l’idéologie monarchiste et le Scylla d'une compromission avec le
régime soviétique, via le patriarcat de Moscou. Néanmoins, l'évêque vicaire Benjamin (qui avait été
l'évêque des Armées blanches durant la guerre civile), plusieurs intellectuels de renom, entre autres les
philosophes N. Berdiaev et S. Frank, arguèrent qu'il fallait rester, quoi qu'il en coûtât, en communion
avec l'Église-mère souffrante, et ne pas l'abandonner dans ses terribles épreuves. Deux ou trois paroisses
firent alors sécession. Ainsi naquit une troisième « juridiction » ecclésiastique.
Les trois obédiences, toutes dogmatiquement d'une fidélité parfaite à l'égard de l'Orthodoxie, ne sont
plus en communion entre elles, Mgr Antoine ayant été frappé d'interdit par Moscou, Mgr Euloge à la fois
par Mgr Antoine et par Moscou, et, de surcroît, déclaré « moderniste » et quasiment hérétique par Mgr
Antoine et les « karlovtsiens ». Les passions redoublent alors de violence, divisant entre eux jusqu'aux
familles et aux amis, avec cette pointe paroxystique qui caractérise les querelles religieuses, même
secondaires. Les « eulogiens » se font traiter de « grecs » ; les « moscovites », de soviétiques et de
vendus au Guépéou ; les « karlovtsiens », de monarchistes, de « cents-noirs », etc.
Une tentative de réconciliation entre eulogiens et karlovtsiens a lieu au milieu des années 30. Mgr
Euloge se rend à Belgrade chez Mgr Antoine en 1934 ; les frères ennemis se confessent l'un à l'autre et
se demandent mutuellement pardon. Arguant, pour ne pas se déjuger, d'une prétendue repentance de
Mgr Euloge, le Synode lève quelques mois plus tard l’interdiction qu'il a prononcée à son égard et
rétablit la communion sacramentelle entre les deux Églises. L’année suivante, à l’invitation du patriarche
serbe Barnabé, les chefs des quatre provinces ecclésiastiques de l’émigration se réunissent à Karlovtsy
pour essayer de mettre au point, une fois de plus, une organisation unifiée. Une fois de plus, le
métropolite Euloge fait d'importantes concessions, tout en refusant de renoncer à la protection qu’il a
obtenue du patriarche œcuménique. À son retour, le Conseil et l’Assemblée de son diocèse le mettent
en garde contre la sincérité de l’accord qu’il a conditionnellement signé. En effet, les « karlovtsiens » ont
entre-temps repris leurs attaques sur le plan théologique en essayant de faire passer pour « hérétiques »
les travaux du père Serge Boulgakov, et, sur le plan ecclésial, en cherchant à débaucher des paroissiens
(à défaut de paroisses entières) dans la circonscription de Mgr Euloge, comme si l’unité n'avait pas été
rétablie entre les deux juridictions. En fin de compte, l’accord de 1935 reste sans effet.
Très affaibli depuis plusieurs années, le métropolite Antoine meurt en 1936. Son successeur, le
métropolite Anastase Gribanovski, passe pour un évêque mesuré : il a tenté à plusieurs reprises de
modérer l'ardeur de ses collègues, prompts à attiser le schisme. Mais, parvenu à la direction des affaires,
il est à son tour prisonnier d’un entourage qui a façonné l'idéologie « karlovtsienne », une espèce d
intégrisme religieux à nette coloration politique d’extrême droite. La montée du nazisme est de toute
évidence accueillie favorablement par ce groupe, et le métropolite Anastase juge possible, en 1938,
d’envoyer un, télégramme de remerciements à Hitler pour l'aide qu’il a accordée aux paroisses
orthodoxes en Allemagne.
Le clivage politique entre la juridiction « eulogienne » et le groupement de « Karlovtsy » s'accentue
encore pendant la guerre. Dans une France attentiste, voire collabo-rationniste, le clergé et les ouailles
de Mgr Euloge ont une attitude irréprochable, parfois courageuse, jusqu'au martyre. Dans une Serbie qui

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s'est aussitôt dressée contre l’occupant, l’Église karlovtsienne, suivant en cela la majorité de ses ouailles
qui espéraient une victoire de l'Allemagne sur le communisme, adopte un comportement pour le moins
ambigu. Mgr Hermogène, vieux membre du Synode, estime même possible de prendre la tête d'une
Église autonome croate sous la houlette du gouvernement oustachi, massacreur des Serbes (les
partisans serbes ne tarderont pas à lui faire justice). Mgr Séraphin, que le Synode a envoyé à Paris pour
contrer Mgr Euloge, multiplie les déclarations en faveur de Hitler...
L'Église karlovtsienne aurait pu ne pas survivre aux chamboulements qui accompagnèrent la victoire des
Alliés et l'installation des régimes communistes dans tous les pays de l'Est. Et, de fait, elle disparut de
Mand-chourie (où tous ses évêques rallièrent le patriarcat de Moscou et rentrèrent en URSS) et de
Yougoslavie. Mais, repliée en Allemagne, elle se trouva confrontée à la masse des anciens prisonniers,
des personnes déplacées, des rescapés de l’Armée de Libération russe qui cherchaient à échapper au
rapatriement forcé prévu par les accords de Yalta et mis en pratique avec une cruauté sauvage par les
Américains et surtout les Anglais. Elle devint spontanément leur protectrice et quand ces rapatriements
forcés cessèrent, elle accompagna les survivants dans leur lointain exil, en Amérique du Nord et du Sud,
en Australie et en Nouvelle-Zélande. La « seconde émigration » conféra à la juridiction karlovtsienne une
nouvelle légitimité. Ainsi, un important monastère, dans le plus pur style russe, fut créé dans l'État de
New York, à Jordanville. Abritant un séminaire, il exerça un rayonnement certain.
À Paris, dans l'euphorie de la victoire, Mgr Euloge, affaibli par l'âge et les infirmités, crut que l'Église en
URSS était redevenue libre et demanda à réintégrer le giron patriarcal. À sa mort en 1946, le patriarcat
deMos-cou, dans une insigne maladresse, désigna pour lui succéder son principal opposant, le
métropolite ex-karlovtsien Séraphin qui, à la Libération, pour se faire pardonner ses nombreux péchés,
avait fait acte d allégeance à Moscou... Cette nomination braqua contre Moscou la quasi-totalité du
diocèse qui revint alors sous la houlette du patriarche œcuménique (à quelque deux ou trois paroisses
près, restées fidèles à Moscou).
Curieusement, de nos jours, aux États-Unis comme en Europe, malgré l'enracinement des Églises dans
les pays d’accueil, les trois « juridictions » demeurent comme par le passé. Une importante partie de
l’Église russe américaine a reçu un statut d’indépendance totale (autocéphalie), en 1970, des mains du
patriarcat de Moscou, ce qui ne manqua pas de provoquer un tollé chez les karlovtsiens. Le diocèse «
eulogien » d’Europe occidentale demeure sous l'obédience du patriarche œcuménique, tout en
entretenant depuis peu de bonnes relations avec le patriarcat de Moscou. La branche hors frontières, ou
karlovtsienne, s’est très mal accommodée des changements survenus à l’Est ; elle continue de considérer
le patriarcat actuel de Moscou comme illégitime, voire hérétique (étant donné sa sujétion passée au
régime soviétique), ce qui la pousse à étendre sa juridiction à l’ensemble du territoire russe en y créant,
sous le vocable d’« Église libre », ses propres paroisses. Mais cette initiative ne rencontre guère de
succès, même auprès des milieux les plus conservateurs, et, à terme, cette « Église libre » paraît vouée
soit à disparaître, soit à dégénérer en secte.

Le Renouveau religieux
Pour dramatiques qu’eussent été les querelles et les divisions juridictionnelles, elles ne purent empêcher
la renaissance philosophique et religieuse, qui avait commencé dès avant la révolution en Russie, de
s’épanouir avec un éclat sans précédent dans l'émigration. Paradoxalement, le schisme entre
conservateurs et « libéraux » (encore que ce dernier terme ne soit pas exact) a rendu cet
épanouissement possible. Sa véritable raison n'était pas un problème d'organisation (ce dernier servit de
prétexte), mais une divergence fondamentale sur la vision de l’Église et de sa vocation dans les

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conditions nouvelles de l’exil en Occident. Si l'Église était restée unifiée dans son organisation et sa
structure hiérarchique, les deux conceptions religieuses se seraient fatalement heurtées et les forces
créatives auraient été bridées. Inéluctable, la coupure a été en fin de compte bénéfique.
Nul mieux que mère Marie Skobtsova, personnalité exceptionnelle au charisme prophétique (cf. infra pp.
98-99), n'a exprimé le credo de ceux qui voulaient saisir cette occasion unique, offerte par la Providence,
de vivre l’Église dans des conditions d'absolue liberté :
« Nous avons -écrivait-elle en 1936 dans un article intitulé "Le présent et l’avenir de l'Église’ – un reste
modeste d’Église qui s'est retrouvé dans une situation que l’Église n'a jamais connue, c’est-à-dire libre,
libre à la fois des persécutions et des cadeaux de l’État... Dispersée à travers les territoires de nombreux
gouvernements, sans liens organiques avec les pays qui l'ont hébergée, livrée à elle-même, n'intéressant
pratiquement nulle part aucun pouvoir, l'Église dans l'émigration est libre de vivre en ne se soumettant
qu'à ses propres lois. Là réside le sens suprême, historique et universel, providentiel même, de notre
situation, à première vue insupportable et anormale. Du point de vue de la vie spirituelle, cette situation
est peut-être le seul mode d'existence normal de toute l’histoire de l’Église. Nous sommes libres, ce qui
signifie que nous sommes responsables de nos échecs, voire de notre inertie. Nous ne pouvons accuser
le pouvoir de nous persécuter ou de nous accabler de sa protection. Si les choses vont mal chez nous,
c'est que nous sommes nous-mêmes défaillants. »
Et de définir les tâches essentielles qui reviennent à l'Église en exil : préserver les valeurs que détruit
l’État-persécuteur ; rétablir les valeurs qui avaient été détruites par l’État-protecteur ; si possible, créer
de nouvelles valeurs : de liberté spirituelle et d’attention au monde, à la culture, à la science, à l’art, à la
vie quotidienne.

L’Action chrétienne des Étudiants russes (ACER)


Le renouveau religieux est parti de la jeunesse de façon spontanée et informelle. Çà et là, à Belgrade et à
Prague, des jeunes, désireux de trouver une réponse spirituelle à leur désarroi, se réunissent en cercles
de discussion et d’étude (sur le modèle de ceux qui avaient existé avant la révolution dans les milieux
étudiants de Saint-Pétersbourg et de Moscou à l’instigation de responsables protestants). Ils
s'adressèrent naturellement aux personnalités marquantes arrivées dans l’émigration, en particulier au
père Serge Boulgakov, expulsé de Crimée le 1er janvier 1923, et au philosophe Basile Zenkovski, pour les
stimuler et les encadrer. Attentifs à cette montée de sève, ces derniers comprirent rapidement la
nécessité de réunir et de fédérer les différents cercles qui bouillonnaient de vie. Avec l’aide financière de
la Fédération protestante ainsi que celle de l'Ymca, un congrès d’une centaine de représentants se réunit
à Pserov, en Tchécoslovaquie, en octobre 1923. Ce fut comme une révélation, une véritable descente du
Saint-Esprit : intellectuels confirmés (entre autres, le philosophe Nicolas Berdiaev) et étudiants
retrouvaient dans une commune ferveur le sens de l'Église, la plénitude de la vie liturgique, la conviction
de l’absolue vérité de l’Orthodoxie, et, en même temps, la nécessité de s’ouvrir au monde, d aller vers
lui. Un slogan « maximaliste » fut lancé : « ecclésifier la vie » (otserkovlenie jizni), c’est-à-dire la
soumettre dans toute sa diversité aux critères et aux exigences d'un christianisme vécu pleinement dans
l’Église.
C est alors que fut créée l’Action chrétienne (ou « mouvement » chrétien : dvijenie) des Étudiants russes,
soutenue par tous les grands intellectuels chrétiens de l’émigration, véritable mission de l’intérieur
présente dans presque tous les pays de la diaspora, à la fois respectueuse de la hiérarchie et libre vis-à-
vis d’elle, creuset de projets les plus audacieux et pépinière de vocations religieuses les plus diverses.

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L’enthousiasme du congrès de PSerov insuffla au « mouvement » un dynamisme qui s'étendit sur
plusieurs décennies. Si PSerov-1 avait marqué une affirmation de l'identité orthodoxe, PSerov-2, réuni
l’année suivante, affirma sans ambages, à partir d’une fidélité exemplaire à l'Orthodoxie, la vocation
œcuménique du Mouvement, et, à travers lui, de l’Église tout entière.
Bientôt, encouragées par le métropolite Euloge, les activités de l’ACER se déplacent vers la France. Des
cercles se forment en diverses villes (à Nice, il est animé par le P. Alexandre Eltchaninov, un pédagogue
remarquable, d’une vaste culture et doué d’un sens religieux aussi discret que profond ; après sa mort
prématurée en 1934, il connaîtra une ample réputation grâce à un livre posthume de spiritualité
ascétique). Les Congrès généraux ou locaux continuent chaque année à fasciner les participants par la
richesse des conférences et l’intensité de l'atmosphère religieuse. Le P. Lev Gillet, un moine bénédictin
du monastère unioniste d’Amay, qui venait d'entrer dans la communion de l’Église orthodoxe, décrit en
ces termes le Congrès de l’ACER de juillet 1928 à Clermont-en-Argonne :
« Je suis revenu de Clermont-en-Argonne dans l’état d’un homme qui a vécu un rêve plus beau qu’on
ne peut l’imaginer. Il y avait là environ cent cinquante jeunes gens et jeunes filles... Les tout premiers
jours, l'atmosphère était bonne, mais sans rien d’extraordinaire... Puis, d’un coup, s'est produit
l’inattendu, ce que j'appellerais la Pentecôte. Que s'est-il passé au juste ? Certainement, il y a eu un
souffle divin. Un soir et toute la nuit qui a suivi, une sorte de torrent de larmes et de brisement de
cœurs... La grande séduction de ce mouvement religieux, c’est qu’il n'y a aucun formalisme, aucune
convention ; tout y est fraîcheur, sève montante, spontanéité. La jeunesse russe de Paris m’aide à
comprendre Église naissante de Jérusalem, telle que l’a décrite le Livre des Actes. »
Les activités du Mouvement furent multiformes : cercles d’étude, camps de vacances, ecoles
paroissiales, secrétaires itinérants qui visitaient les lieux reculés où il ne pouvait y avoir de présence
permanente de l’Église, participation active aux diverses manifestations orthodoxes ou œcuméniques,
publication d’un périodique, Vestnik (Le Messager), ouvert aux problèmes du monde et particulièrement
attentif à la situation religieuse en URSS, etc. Néanmoins, au bout d’une dizaine d’années, le caractère
pentecostal du Mouvement, affaibli par les divisions juridictionnelles et les dissensions internes,
s'estompa. Un schisme symptomatique divisa sa florissante section de jeunesse. L’un de ses
responsables, N. Fedorov, pour lequel l’appartenance à la nation primait l’attachement à l’Église,
nettement perçue dans le Mouvement comme universelle, se sépara de l’ACER en 1931 pour créer sa
propre organisation de jeunesse, les Vitiaz (les Preux), qui subsiste encore de nos jours. Mais, dans ce qui
restait de l’ACER, la flamme religieuse ne s’éteignit pas tout à fait ; surtout, celle-ci se communiqua à la
jeunesse orthodoxe russe des pays Baltes. Là, sous l’impulsion, entre autres, d’Ivan Lagovski, venu de
France, fut créée, parallèlement à l’Action des étudiants, une Action chrétienne ouvrière et paysanne qui
s’implanta dans la population russe indigène, non émigrée mais coupée de son pays : congrès et
pèlerinages rassemblaient des centaines, voire des milliers de personnes. Le périodique de l’ACER qui, en
1935, avait arrêté, faute de moyens et de lecteurs, sa parution en France, reprit vie à Riga en 1937. La
proximité de la frontière soviétique faisait qu on pouvait presque assister de visu à la destruction des
églises, aux répressions, à la misère des paysans, ce qui rendait la jeunesse russe particulièrement
consciente de ses devoirs vis-à-vis de son pays d’origine. A l'arrivée des troupes soviétiques, plusieurs
responsables du Mouvement furent arrêtés, les uns fusillés, les autres envoyés dans des camps.

L'Institut de théologie Saint-Serge


Au Congrès général de l'ACER, qui se tint en juin 1924 au château d’Argeronne, dans l'Eure, fut décidée
dans l’enthousiasme général la création à Paris d’un Institut supérieur de théologie. John Mott, président

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de la Fédération mondiale protestante, une des plus influentes personnalités œcuméniques de l’entre-
deux-guerres (récompensé en 1946 par l’attribution d’un des premiers prix Nobel de la Paix), sensible à
ce projet depuis plusieurs années (il lui avait été soumis dès 1922 au Congrès de la Fédération, en Chine,
puis, en 1923, par les intellectuels regroupés à Prague), fit parvenir à Mgr Euloge, au moment du Congrès
d’Argeronne, un chèque substantiel qui fut considéré comme un signe providentiel. Puis les signes se
multiplièrent. Au cours de recherches entreprises en vue de créer à Paris une seconde paroisse, Michel
Ossorguine (qui allait assumer les fonctions de chef de choeur et restituer au chant liturgique sa pureté
originelle) avait découvert près des Buttes-Chaumont une église et plusieurs bâtiments qui avaient servi
de centre à la Mission luthérienne allemande. Celui-ci avait été créé par un jeune pasteur allemand,
Friedrich von Bodelschwing (célèbre par la suite pour son activité caritative en Allemagne auprès des
handicapés). Dans ses souvenirs, il raconte qu'en se promenant dans ce quartier, il crut entendre une
voix lui disant que Dieu avait choisi cette colline pour y établir sa Maison. Placée sous séquestre en 1914,
la propriété fut mise aux enchères en 1924 par le ministère de la Justice au titre des réparations. La
vente était fixée au 18 juillet, qui se trouvait être la fête de saint Serge de Radonège, fondateur du
fameux monastère de la Trinité, près de Moscou, et patron de la Russie. Cette coïncidence fut accueillie
comme un signe décisif : les enchères furent emportées non sans mal, étant donné la présence d'un
dangereux concurrent en la personne d'un représentant de l'Armée du Salut. La somme de 321 000
francs à verser en totalité dans un délai d’un an fut réunie grâce à l’afflux de dons, à l'appui accordé par
deux personnalités de l'Ymca, G. Koulman et Paul Anderson, qui représentaient John Mott, enfin grâce à
un prêt de 100 000 francs consenti au métropolite Euloge, sans intérêts ni prise de garanties, par un
mécène israélite, M.A. Guinzburg. L église fut consacrée le 1er mars 1925 ; l’école, appelée officiellement
Institut de Théologie orthodoxe de Paris, inaugurée le 30 avril 1926 ; la décoration intérieure de
l’église (confiée à l’excellent peintre D. Stelletski, du « Monde des Arts »), achevée en 1927. Depuis lors,
la colline de Saint-Serge, au cœur de Paris (tout un programme, du moins un étonnant symbole !), a
connu un rayonnement universel par l’ampleur du travail théologique accompli et par le témoignage
délivré dans le mouvement œcuménique.
L’Institut assume dès le départ une double vocation : former des prêtres pour les paroisses de
l’émigration (sur les vingt-six étudiants de première année, seize reçurent par la suite la prêtrise, et,
parmi eux, trois accédèrent à l’épiscopat), mais aussi assurer la pérennité de la réflexion théologique,
car, en URSS, toutes les écoles de théologie avaient été fermées au lendemain de la Révolution (un
Institut, reconstitué en 1919, avait réussi à se maintenir tant bien que mal à Pétersbourg jusqu’en 1924).
L’Institut Saint-Serge a aussi la particularité d’être la première – et, à cette époque, la seule – école de
théologie orthodoxe en Occident, au-delà des frontières des pays traditionnellement orthodoxes.
Le corps professoral réunissait quelques représentants des anciennes Académies de théologie (entre
autres, l’historien Antoine Kartachev) et d’anciens étudiants ou enseignants des universités. Le père
Serge Boulgakov réunit les deux traditions : fils de prêtre, élève du petit séminaire de sa bourgade
natale, Livny (province d’Orel), il le quitte, adhère au marxisme et fait une rapide carrière de professeur
d’économie politique. Bientôt déçu par l’impensé du marxisme, il passe à l’idéalisme kantien et revient
peu à peu à la foi de son enfance, pour devenir l’un des artisans de la renaissance religieuse russe du
début du siècle. Philosophe, essayiste, il retrouve après la catastrophe de 1917 la vocation de ses aïeux
qui avaient été prêtres de père en fils depuis cinq générations. Proche collaborateur du patriarche
Tikhon, Boulgakov est ordonné prêtre le 24 juin 1918, en pleine tourmente révolutionnaire, et se voit
aussitôt privé de sa chaire à l'Université. La guerre civile le surprend en Crimée où, tout en exerçant la
prêtrise, il occupe une chaire d'économie politique à l'Université, dont il est immédiatement dépossédé à
l’arrivée des Rouges. Le 31 décembre 1922, il est arrêté et banni en Occident. C’est tout naturellement à

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lui que le métropolite Euloge fait appel pour diriger l’institut : il en sera l’âme. Pendant les dix-huit
dernières années de sa vie, de 1926 à 1944, Boulgakov connaît une période de fécondité extraordinaire,
quasi unique à cet âge dans les annales de la pensée moderne. Passé la cinquantaine, ayant
définitivement abandonné les problèmes économiques, philosophiques et esthétiques qui l’avaient
préoccupé jusqu’alors, il bâtit une œuvre théologique immense, véritable somme dont on a pu dire à
juste titre qu’elle était le « monument le plus important dans l'Orthodoxie depuis la chute de Byzance »
(C. Andronikof).
Alors qu'il se trouvait encore en Crimée, voyant la ruine de la Russie et les divisions qui déchiraient
l'Église russe, le père Serge se laissa séduire par le caractère en apparence inébranlable de l’Église
catholique romaine, et rêva d’une union sous l’égide du pape. Mais, en Occident, il perd ses illusions
unionistes, éprouve en 1924, à Prague, pendant plusieurs semaines, une profonde expérience mystique
qui le conduit à confesser pleinement et fortement la foi orthodoxe : « L'Église orthodoxe, écrit-il,
possède la plénitude, il n'y a rien qui puisse lui être ajouté. Elle est l’Église et l’Église est une. »
Désormais, il consacre toutes ses forces créatrices à démontrer la vérité de l’Orthodoxie, tout en restant
ouvert aux autres confessions chrétiennes. La dogmatique romaine, étudiée à fond, lui sert dans un
premier temps de repoussoir. Son premier livre de théologie pure (1926) est consacré aux apôtres Pierre
et Jean : il y réfute la primauté et l'infaillibilité de l’évêque de Rome, puis, dans le Buisson ardent (1928),
il soumet à une sévère critique le dogme de l’immaculée Conception de la Vierge et l’ensemble de
l'orientation romaine qui introduit une dichotomie entre la nature et la grâce, alors que, dans la
perspective orthodoxe, la nature, touchée par la grâce, est restituée à elle-même. Avec une étude sur
saint Jean- Baptiste (1926), puis sur les Anges (1929), s'achève, commencée avec le Buisson ardent, la «
petite trilogie » dogmatique sur la Sagesse de Dieu telle qu'elle s'est exprimée dans les manifestations
les plus élevées de la Création : le Précurseur, le plus grand de tous les hommes, la Vierge, plus
vénérable que les chérubins, enfin l'ordre des Incorporels. La « grande trilogie », immense fresque de
1500 pages, s’appuie elle aussi sur le concept clé de Sagesse, pour tenter d'expliquer, dans l’Agneau de
Dieu (1933), les présupposés, la réalité et les conséquences de l’incarnation ; elle pénètre au cœur du
mystère de la Trinité dans le Consolateur (1936) ; enfin, dans la Fiancée de l'Agneau (1945), elle traite de
tous les problèmes de la vie de l’Église : structures, sacrements, diversité des charismes et des vocations,
éthique, etc. En 1932, à la demande d’un éditeur français, le père Serge rédige, comme en se jouant, un
exposé de la foi orthodoxe qui reste, plus de 60 ans après, le meilleur à avoir jamais été écrit.
Ce prodigieux labeur théologique (il faudrait mentionner encore la pénétrante étude sur l’icône et sa
vénération, qui en renouvelle l’interprétation), n'est pas le fait d un homme retranché du monde,
vaquant à ses ouvrages dans le calme d’un cabinet confortable, protégé des soucis et des contraintes
matérielles. Bien au contraire, Boulgakov déploie une activité débordante, pratiquement dans tous les
domaines de la vie et de la mission de l'Eglise. En sus de son enseignement et de ses tâches pastorales,
auxquelles il se donne avec une abnégation exemplaire, il participe aux congrès et aux cercles de
jeunesse de l’ACER, ne refuse pas sa collaboration à la société de philosophie religieuse animée par
Berdiaev, dirige en dehors de l’institut Saint-Serge un séminaire à l’intention de ses disciples, s'engage à
fond dans le mouvement œcuménique qui prend alors naissance. Avec le métropolite Euloge, il participe
en 1927 au premier Congrès mondial des Églises à Lausanne, où, pour la première fois dans un milieu
protestant, retentit un témoignage courageux et prophétique sur la vénération de la Mère de Dieu. La
même année, il prend part aux réunions entre Anglicans et Russes et est élu vice-président de la
Confrérie du saint martyr Alban et de saint Serge de Radonège (il fera jusqu'à sept voyages en
Angleterre). À l’invitation de l’Église épiscopalienne, il se rend par deux fois (en 1934 et en 1936) aux
États-Unis et au Canada. Fin 1936 le voit en Grèce, au premier Congrès des théologiens orthodoxes ;

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1937 à Oxford et à Édimbourg pour le deuxième Congrès mondial des Églises, etc. Les épreuves et les
soucis ne lui sont pas épargnés : tout d’abord, les maladies de sa femme et les siennes propres ; la
séparation d'avec son fils aîné, resté en Russie ; l'angoisse pour ses deux cadets, mal partis ou mal
assurés dans la vie ; une pauvreté proche de la misère (un jour, dans la rue, on lui tendit une aumône
tant sa soutane paraissait rapiécée).
Mais sans doute l'épreuve la plus dure réside-t-elle dans l’hostilité qu’il rencontre dans certains cercles
orthodoxes de l'émigration. Un génie religieux d’une telle envergure (sans doute le plus grand génie
religieux du XXe siècle), une pensée aussi puissante et aussi hardie ne peuvent que susciter des
oppositions. Le Synode de Karlovtsy n’hésite pas à le taxer d’hérésie et l’un de ses membres,
l’archevêque Séraphin Sobolev, lui consacre une réfutation d’un simplisme confondant. Le jeune et
fougueux théologien Vladimir Lossky, qui appartient à la juridiction moscovite, rédige un rapport
défavorable au remplaçant du locum tenens du patriarche moscovite, le métropolite Serge. Ce dernier,
pris en tenailles entre deux féroces vagues de persécutions, juge opportun de se désolidariser d’un
théologien de l'émigration et le condamne, comme le souligne Boulgakov, « selon le principe d’une
infaillibilité hiérarchique ex sese, en 1 absence et en dehors d un examen ecclesial conforme au principe
de conciliarité » si cher aux orthodoxes. Ces condamnations plus que hâtives, souvent accompagnées de
manifestations de haine, sont d autant plus mal venues que Boulgakov n’attribue à son interprétation du
dogme que la simple valeur d'une opinion théologique. Le métropolite Euloge le soutient et nomme une
commission de théologiens qui conclut à la parfaite orthodoxie de sa vision. Mais le doute a été semé et,
dans les milieux conservateurs, surtout parmi ceux qui ne prennent pas la peine ou ne sont pas à même
de lire Boulgakov, il persiste jusqu'à nos jours...
Boulgakov n'a pas fait école au sens strict de ce terme, bien qu’il ait eu beaucoup d’admirateurs et des
disciples fidèles, entre autres Léon Zander, auteur d’une importante monographie sur son maître, et,
parmi ses tout derniers étudiants, Constantin Andronikof, qui a traduit au fil des ans, de 1944 à nos jours,
l'essentiel de son œuvre en français. Mais il a remis à l’honneur la théologie spéculative et a donné une
impulsion déterminante dans les domaines les plus divers : mariologie (A. Kniazev), ecclésiologie (N.
Afanassiev), patrologie (G. Florovski), liturgique (A. Schmemann), sociologie chrétienne (G. Fedotov),
œcuménisme (N. Zernov, L. Zander), etc.
La renaissance religieuse dans l’émigration lui doit pratiquement tout. Homme de feu, mais aussi de
prière et de paix, Boulgakov a laissé chez ceux qui l’ont connu des souvenirs impérissables. Nous l’avons
vu, il a vécu plusieurs existences. Selon le mot de Bernanos, il lui a été donné de vivre toute sa vie, mais
aussi de « mourir toute sa mort ». Il avait connu une première expérience de l'agonie en 1926, et la
description qu’il en a laissée concorde tout à fait avec les interviews réalisées par les médecins
américains auprès de malades revenus à la vie après une mort clinique : distanciation vis-à-vis du corps,
phénomène de lévitation, rencontre avec les proches décédés, vision de lumière... En 1939, atteint d’un
cancer de la gorge, Boulgakov subit deux opérations et revit, cette fois avec moins d’intensité,
l’expérience du « passage ». Au bout de deux ans d'efforts, il recouvre partiellement la voix, reprend ses
cours dans les locaux non chauffés de l'institut, continue de travailler et étonne ses amis, « au temps des
privations, des bombardements, de l'abattement général, par son humeur joyeuse, par la lumière non
terrestre qui émane de lui » (L. Zander). Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, jour de la fête du Saint-Esprit au
cours de laquelle, vingt-six ans auparavant, il avait reçu l’ordination sacerdotale, il est frappé d’une
congestion cérébrale. Moins d’une semaine après, selon les quatre témoins qui le veillent, une
luminosité surnaturelle embrase son visage pendant près de deux heures, signe de la transfiguration qu'il
n'avait cessé, « dans sa folie », d'appeler dès le début des années 20, « fût-ce au seuil de la mort ».

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Si, par son destin spirituel et par sa forte personnalité, Boulgakov n'a pas connu de rivaux, il serait injuste
de ne pas mentionner ceux de ses collègues – presque tous historiens de vocation – qui ont eux aussi
grandement contribué à la réputation de l’institut entre les deux guerres :
Antoine Kartachev a apporté à une école par définition pastorale et contemplative, la stature d'un
homme politique engagé dans les combats de son temps. Professeur d'histoire ecclésiastique à
l'Académie de Pétersbourg, il en avait démissionné en 1905 pour protester contre le conservatisme de
l'Église. Lors de la révolution de Février, nommé haut-procureur du Synode, il s'empresse d'abolir cette
fonction de contrôle étatique instituée par Pierre le Grand, et devient ministre des Cultes. Après le coup
d'État bolchevique, il s’engage à fond dans la résistance au nouveau régime, ce qui l'amène en 1919 à
fuir le pays pour continuer le combat politique dans l'émigration. Orateur remarquable, il n'a cessé
d'appeler avec passion à la « refondation de la Sainte Russie » (titre d’un de ses derniers livres), mais ce
retour de la Russie à sa vocation initiale excluait pour lui toute restauration des structures politiques du
passe. Son enseignement à l'institut de théologie lui a donné la matière de deux monumentales études :
Les Conciles Œcuméniques et, en deux volumes, une histoire, essentiellement politique, de l'Église russe
(jusqu'au XVIIIe siècle).
Mais c’est au médiéviste Georges Fedotov, issu de la remarquable école historique du professeur I.
Grevs, qu’il revint de jeter un regard nouveau sur l'Église ou, plus exactement, sur la sainteté et la
spiritualité russes. Social-démocrate dans sa jeunesse, il avait adhéré après 1917 à un cercle d’études
religieuses dont tous les membres allaient en 1929 être arrêtés et envoyés dans les camps. En 1925,
grâce à la protection du médiéviste français Ferdinand Lot, Fedotov obtient un visa pour une mission
d’études en Occident, dont il profite pour émigrer. Professeur d’histoire de l’Église occidentale et
d’hagiologie à l’institut Saint-Serge, il applique aux saints russes les méthodes critiques des bollandistes,
mais en les revivifiant de l’intérieur : derrière les légendes ou les stylisations, il cherche le message
spirituel que la vie du saint, à travers ses « Vies », porte en soi et communique à l’homme d’aujourd’hui.
Historien des mentalités plus que des faits, il juge du passé à travers un présent intensément vécu et
projeté vers l’avenir. Ainsi, c’est à la lumière des persécutions religieuses, dont il a été le témoin en
Russie soviétique, qu’il restitue l’humble chemin « kénotique » de la sainteté russe. Désormais, toute
étude de la spiritualité russe passera par les travaux de Fedotov et devra tenir compte de son approche.
C est à la même école d’I. Grevs qu'appartenait Serge Bezobrazov, par la suite moine, puis évêque
Cassien. Pendant près de quarante ans, à l’exception des années de guerre, il enseigne le Nouveau
Testament et, en s’inspirant des travaux occidentaux, renouvelle les méthodes de l'exégèse.
Le P. Georges Florovski, fils de prêtre et frère de l’historien du monde slave Antoine Florovski, a eu deux
cordes à son arc : l'histoire de la pensée religieuse russe, qu'il a exposée dans un ouvrage critique
magistral (Les Voies de la théologie russe), et la patrologie qu’il a enseignée à l'institut Saint-Serge
jusqu'en 1939, puis, après la guerre, à l'institut Saint-Vladimir de New York (où l'avait précédé Fedotov).
Son manuel des pères de l'Église, écrit avec ce don de la formule frappante qui caractérise son style, est
lui aussi désormais un classique. Face aux recherches audacieuses du P. Serge Boulgakov, qu'il a pourtant
défendu contre ses détracteurs, le P. Florovski a prôné un retour à la stricte orthodoxie patristique.
Membre actif du mouvement œcuménique, il y a brillé par ses interventions bienveillantes mais fermes.
En quittant en 1948 la France pour les États-Unis où s'offrait un champ de mission plus vaste, Florovski a
pratiquement cessé d’écrire en russe. Est-ce pour cette raison que, dans les trente dernières années de
sa vie, aucun ouvrage important n'est sorti de sa plume ?

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Basile Zenkovski a été plus homme d'action que de science : psychologue de formation, il voyait sa
vocation principale dans l'animation de l'Action chrétienne des Étudiants russes dont il est resté le
président jusqu'à sa mort. Il créa auprès de l’institut Saint-Serge un laboratoire d’éducation religieuse
(religiozno-pedagogitcheskij kabinet). En 1942, il reçoit à soixante ans passés la prêtrise. Après la guerre,
il occupe les fonctions de doyen de l’institut, de président du Conseil diocésain, et se dépense sans
compter dans des domaines variés, ce qui ne l'empêche pas d'achever une vaste Histoire de la
philosophie russe en deux volumes, bientôt traduite en français et qui s’impose aujourd’hui encore
comme un ouvrage de référence.
Il convient de citer encore les travaux patristiques et liturgiques du P. Cyrien Kern, les études liturgiques
et hagiographiques de Vladimir Iljine, la vision ecclésiolo-gique audacieuse du P. Nicolas Afanassiev, qui a
trouvé un écho au Concile de Vatican II. Avec B. Vyscheslavtseff, professeur d’éthique, Vladimir Weidlé,
historien et philosophe de l'art, le liturgiste Boris Sové, l’institut pou-pouvait se targuer de posséder un
des corps professoraux les plus remarquables a avoir jamais pu être réunis dans une école de théologie.
La relève semblait être convenablement assurée, mais les plus éminents des professeurs formés par
l’institut – le P. Alexandre Schmemann, brillant prédicateur et remarquable liturgiste, le P. Jean
Meyendorf, l'un des meilleurs byzantologues de la seconde moitié du siècle, le théologien dogmatiste
Serge Verkhovskoï – allaient, dans les années 50, rejoindre le séminaire Saint-Vladimir à New York qui
leur offrait à la fois des conditions matérielles décentes et un champ d’action plus vaste. Seuls de cette
jeune génération restèrent à Paris le P. Alexis Kniazev, spécialiste de l'Ancien Testament et doyen à partir
de 1965, et le P. Boris Bobrinskoï qui lui a succédé aujourd'hui à la tête de l’institut.
La situation matérielle de l'institut Saint-Serge fut toujours précaire : il subsista grâce à l'aide généreuse
de l'Ymca, puis du Conseil mondial des Églises, grâce aussi à son chœur qui, par ses innombrables
tournées dans les pays d’Europe, accompagnées et commentées par l'infatigable Léon Zander, non
seulement consolidait le budget, mais faisait aussi largement connaître l’Orthodoxie à travers sa musique
liturgique.

Le renouveau de l’icône
La beauté esthétique de l’icône et son message spirituel, oubliés depuis Pierre le Grand, venaient tout
juste d’être redécouverts en Russie quelques années avant la révolution. La fureur iconoclaste allait tout
balayer. Seuls quelques foyers d’étude subsistèrent dans les musées nationaux ; et encore, entre 1929 et
1946, ne purent-ils guère s’exprimer.
C est dans l'émigration que la science et l'art iconographiques, renouant avec une tradition perdue
depuis plusieurs siècles, vont non seulement continuer, mais se renouveler. Le patriarche des études
iconographiques, N. Kondakov, crée auprès de l'Université de Prague un séminaire (Seminarium
kondakovianum) qui publie quelques analyses de très haute tenue. Mais l'absence en Occident d’objets à
étudier conduit ses disciples comme André Grabar, par la suite professeur au Collège de France, à
s’orienter vers l’art byzantin. En 1927 est fondée à Paris la société « Icône » où se retrouvent, sous la
présidence de Vladimir Riabouchinski, des iconographes vieux-croyants, seuls dépositaires de la
technique traditionnelle, des artistes du « Monde des Arts » comme D. Stelletski ou I. Bilibine, qui
cherchent à replacer l'esthétique nouvelle dans le contexte de la tradition, des historiens de l’art comme
Paul Mouratov, auteur d’une remarquable introduction à l'icône russe traduite en langue française, et de
jeunes talents, soucieux de s’initier à la peinture des icônes, comme la princesse C. Lvov, P. Fedorov, V.
Serguéev, G. Morozov, S. Ryjkova, T. Eltchaninova, etc.

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Mais c’est à sœur Jeanne Reitlinger qu’il appartint de montrer qu’il était possible de renouveler l’icône
tout en restant fidèle aux canons et normes prescrits par l’Église. Éblouie en 1927 par l’exposition à
Munich de chefs- d'œuvre de l’art sacré russe qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de contempler de visu,
inspirée par la puissante vision théologique du P. Serge Boulgakov, son maître spirituel, auprès duquel
elle habitait dans une mansarde de l'institut Saint-Serge, elle ne pouvait se satisfaire d'un art qui s’était
mué (en particulier chez les vieux-croyants) en un artisanat d’église, respectable mais figé. Elle avait
appris la peinture dans l’atelier d’art sacré de Maurice Denis, ce qui lui avait donné un métier très sûr. La
conjugaison de ces trois éléments – respect de la tradition, sens pictural aigu qu’elle ne cessait
d’entretenir en dessinant d'après nature dans ses moments de loisirs, contact permanent avec les
sources vives de la théologie, vécues au sein de la communauté ecclésiale – permit à Jeanne Reitlinger
de revivifier l’icône de l’intérieur. Que ce soit dans les thèmes traditionnels ou plus récents (le Christ au
tombeau) ou vraiment nouveaux (épisodes évangéliques délaissés par l’iconographie, comme la Marche
sur les eaux, ou saints occidentaux), dans les grands panneaux comme dans les icônes miniatures, grâce à
des lignes d une étonnante flexibilité et a des couleurs à la fois vives, harmonieuses et transparentes,
délaissant quelque peu les rigueurs d'une technique trop parfaite mais, par là même, trop lourde, Jeanne
Reitlin-ger a écrit au XXe siècle un chapitre nouveau dans l’histoire de l'icône, qui paraissait
irrémédiablement close. Parmi ses élèves, l’un des premiers, le moine Grégoire Kroug a continué dans la
même voie de l’innovation dans la tradition. Élève du peintre Somov, il acquiert rapidement un style
personnel, moins impressionniste, plus musclé, peut-être plus à l’aise dans la peinture murale (skite du
Mesnil-Saint-Denis) et les grands panneaux (chapelle de Montgeron, dans l’Essonne, où son iconostase
est digne des plus grands moments de l'art sacré) que dans l’icône domestique.
Il serait vain de vouloir citer tous ceux qui, dans l'émigration, ont travaillé dans ce domaine. Plus
iconologue et pédagogue que peintre, Léonide Ouspenski, par ses écrits comme par son atelier-école, a
grandement contribué à la connaissance de l’icône en Occident.

Vers une Orthodoxie d'expression française


La conviction des membres de l’Action chrétienne des Étudiants russes d’appartenir, par le biais de
l’Église russe, à l’Église orthodoxe universelle, incita plusieurs d entre eux à œuvrer en vue de créer sans
attendre une Orthodoxie d'expression française. Ce sentiment fut renforcé par l’adhésion à l’Église
orthodoxe d'un moine bénédictin du monastère d'Amay (plus tard Chevetogne), en Belgique, le père Lev
Gillet, mais aussi par le rattachement au patriarcat de Moscou de toute une communauté parisienne en
rupture avec Rome. Eugraphe Kovalevski (devenu par la suite Mgr Jean) fut le moteur de ce mouvement
; son frère Maxime, musicien, se chargea d’adapter au français les mélodies liturgiques ; Vladimir Lossky,
médiéviste et disciple d’Étienne Gilson, en fut la tête pensante. La confrérie Saint-Photius, qu'ils
fondèrent, se distingua, du moins dans un premier temps, par une adhésion stricte aux dogmes et aux
pratiques orthodoxes (allant jusqua la condamnation de la sophiologie du P. Serge Boulgakov), une
fidélité partisane au patriarcat de Moscou et le désir de témoigner de l'Orthodoxie dans le milieu
français.
Il serait fastidieux de narrer les multiples avatars de ce mouvement. Sur le plan ecclésiologique, ce fut en
fin de compte un grave échec. Mû par l'ambition d'un succès rapide, peu regardant quant aux moyens de
l'obtenir, Eugraphe Kovalevski créa une Église catholique-orthodoxe (ECOF) de France avec son rite
propre, qui, au bout de quelques décennies, dégénéra en une communauté laxiste et syncrétiste qui
refusa de se plier aux normes orthodoxes traditionnelles. Les personnalités de valeur qui avaient
contribué à sa formation ou qui avaient été attirées par elle furent contraintes de s'en séparer. Celles-là

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continuèrent, sur des bases solides, l'édification lente d'une Orthodoxie française. Vladimir Lossky fut le
premier théologien d'expression française à trouver des lecteurs attentifs et fervents. Mais il n'a pas été
le seul, parmi les émigrés, à écrire directement en français : Myrrha Lot-Borodine, médiéviste, spécialiste
de la légende du Saint-Graal, poétesse de langue russe, publia dans l’immédiat après-guerre plusieurs
études et ouvrages sur la mystique byzantine ; plus tard, Paul Evdokimov, ancien secrétaire de l'ACER,
écrivit des ouvrages de haute vulgarisation sur les différents aspects de l'Orthodoxie.

L’essor de la philosophie religieuse


L'Institut Saint-Serge avait réussi à réunir les meilleurs théologiens de l'emigration (à l'exception de N.
Gloubokovski et de S. Troïtski, restés respectivement à Sofia et à Belgrade). Avec l'expulsion massive,
ordonnée en 1922, la fine fleur de la philosophie religieuse se retrouvait en Occident. N. Berdiaev était
un esprit trop mais aussi des romans, des études historiques et littéraires, des manuels pour enfants. En
faisant le bilan en 1955 de trente-cinq années de labeur éditorial (près de 150 titres tirés chacun à moins
de 1000 exemplaires), A. Kartachev écrivait :
« Ce n'est pas seulement un service humanitaire que la maison d’édition a rendu à l'émigration russe
en lui procurant, à elle et à ses enfants, une nourriture spirituelle dans les tristes années de
séparation d’avec la patrie. C’est un service historique quelle a rendu à toute la culture russe et, à
travers elle, à la culture universelle, en donnant la possibilité à la créativité philosophique et
religieuse, exceptionnelle par l'originalité et le génie de ses auteurs, de se perpétuer et de se
conserver pour être transmise à la Russie lorsque viendrait le jour de sa libération et de sa
renaissance... »
N. Berdiaev met sur pied dès septembre 1925 les premières rencontres œcuméniques entre protestants,
catholiques et orthodoxes avec Jacques Maritain et le P. Laberthonnière ; il est invité aux fameuses
Décades de Pontigny où, plusieurs années d’affilée, se réunissent penseurs et écrivains célèbres (E.
Gilson, Ch. du Bos, G. Marcel, E. Mounier, A. Gide, etc.), puis aux séances de l'Union pour la Vérité, de
Paul Desjardins ; il assiste aux premières Rencontres entre intellectuels français et russes, donne des
conférences dans divers pays d’Europe, tient chaque semaine dans sa maison de Clamart, où il
emménage en 1930, un salon de réflexion et de discussion. Ses livres, écrits dans une langue impétueuse
et aphoristique, sans véritable progression logique, dans lesquels il développe sur tous les tons son idée
maîtresse du caractère primordial et absolu de la liberté, que trahissent toutes les objectivations
conceptuelles ou sociales, sont immédiatement traduits dans les grandes langues, ce qui lui assure une
réputation internationale. Son analyse critique du marxisme, condamné au même titre que le
capitalisme pour son matérialisme, connaît un vif succès dans les milieux chrétiens de gauche.
L'existentialisme chrétien d'E. Mounier et de la revue Esprit, fondée en 1932, est imprégné de ses idées.
La faveur dont Berdiaev jouit en Occident contraste avec les réticences qu'éprouvent a son égard de
nombreux émigrés : ils lui reprochent de faire la part trop belle au socialisme, d'opposer fallacieusement
liberté formelle et vraie liberté, bref, de brouiller les cartes, voire d'élaborer une « idéologie du retour en
URSS ». Ces accusations, excessives dans les années 30, vont se vérifier dans l'immédiat après-guerre :
cédant à des sentiments nationalistes, retrouvant sa défiance de jeunesse vis-à-vis de l'ordre bourgeois,
Berdiaev oublie ses griefs contre l’État communiste, négateur de la liberté, et se laisse emporter par un
violent accès de patriotisme soviétique dont il ne guérira qu’au seuil de sa mort.
Néanmoins, la voix de Berdiaev, grâce à la vigueur de ses convictions fondamentales, n'a cessé de
retentir, dans l'émigration et, surtout, dans les milieux occidentaux, comme un appel prophétique.

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On ne saurait en dire autant des autres philosophes. La lutte obstinée, farouche de Léon Chestov contre
les évidences de la raison, sinon de la réalité elle-même -« Dieu peut faire que Socrate ne soit pas mort »
-, trouve un écho parmi ceux que le rationalisme de la philosophie universitaire exaspère, mais il s'agit
d'un cercle restreint d'admirateurs et de deux à trois disciples fidèles (parmi lesquels Benjamin
Fondane). Simon Frank (à Berlin jusqu’en 1937, en France jusqu'en 1945, en Angleterre jusqu’a sa mort
en 1951), est par tempérament un philosophe contemplatif, résolument optimiste, doué, comme
Bergson, d un réel talent littéraire ; s'inspirant de Nicolas de Cues, il voit le monde et l'homme en Dieu,
mais sait que 1 inaccessible ne peut être atteint que de façon inaccessible ; il avait accordé un soutien
actif à l'Action chrétienne des Étudiants russes, mais les divisions au sein de l'Eglise de l'émigration (il prit
parti, comme Berdiaev, pour la fidélité à l'Église moscovite confessante), le convainquirent de la vanité
des engagements de ce monde ; toutefois, à la différence de Berdiaev, il ne cède à aucune illusion –
même au moment de la guerre -concernant une possible évolution du régime soviétique. Nicolas Lossky
(à Prague jusqu’en 1945, aux États-Unis et en France dans les dernières années de sa très longue vie) ne
s'est jamais départi de sa discrétion naturelle. Mais les deux derniers – et Frank avec son apophatisme
mystique, et Lossky avec son vitalisme intuitif – ont construit, chacun dans sa tonalité originale, une
solide œuvre de philosophie religieuse qui n’a rien perdu aujourd’hui de sa valeur.

Les courants nouveaux : la « Nouvelle Cité » et l’« Action orthodoxe »


Las de voir la revue qu’il avait fondée, les Annales contemporaines, ressasser les arguments éculés du
démocratisme politique et se référer immanquablement à la révolution de Février 1917, Ilya
Fondaminski aspirait à opposer au communisme une réponse plus globale, plus dynamique, qui pût
attirer la jeunesse et lui permettre de construire l'avenir. Son évolution religieuse s'était précisée : c'est
un christianisme social, critique à l’égard d’un capitalisme alors en pleine crise, qu’il pense devoir
juxtaposer au communisme athée. Avec G. Fedotov et F. Stepun, il fonde en 1931 une nouvelle revue, la
Nouvelle Cité, que l’on peut considérer comme le pendant russe de la revue Esprit. Elle réunit les mêmes
collaborateurs prestigieux que la revue Pout’, mais autour d’un engagement précis et de la vision, peut-
être naïve mais noble, d'une démocratie politique et sociale assise sur des principes chrétiens pour servir
en Russie dans l’après-communisme. La revue a quelque mal à s'imposer en ces années où, sur fond de
crise capitaliste, avec la montée d’un fascisme impérialiste (guerre d’Abyssinie) et d’un nazisme
totalitaire, et la permanence d’un régime sanglant en URSS, le rêve d’une « nouvelle Cité » semble plus
que jamais irréel... Elle navigue dangereusement entre une attitude trop critique vis-à-vis des
démocraties capitalistes et le désir de ne pas nier en bloc les aspects éventuellement positifs du régime
soviétique. Cependant, son exigence, pour la politique, d'un « au-delà de la politique », son affirmation
forte et circonstanciée des valeurs chrétiennes dans l’organisation de la société, son anticipation d’un
après-communisme inéluctable, qui appelle des solutions nouvelles, font que certains articles de la revue
rendent un son étonnamment prophétique et que ce courant social-chrétien, dans son ensemble, garde
aujourd’hui toute son originalité et sa pertinence.
Les idées généreuses mais inévitablement théoriques de la Nouvelle Cité ont reçu un commencement
d’application (par là, d’une certaine façon, un début d’authentification) dans l’Action orthodoxe, fondée
en 1935 par une personnalité hors normes, Elisabeth Kouzmina-Karavaeva, en religion mère Marie
Skobtzova. Poète, proche des milieux littéraires de Saint-Pétersbourg, membre en 1917 du parti
socialiste-révolutionnaire, elle est la première femme en Russie à être élue maire (de la ville d’Anapa, sur
la mer Noire, où ses parents possèdent une propriété) ; elle mécontente aussi bien les propriétaires
terriens que les bolcheviks, se fait arrêter par les Blancs, s’en tire avec deux semaines de prison, se marie

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(en secondes noces) avec le président de la Chambre cosaque chargée de la juger, et émigre en 1921 en
Occident. La mort, en 1926, de son troisième enfant, une fillette de quatre ans, lui fait paradoxalement
retrouver un Dieu qu’elle avait refusé dans l’adolescence, révoltée par la mort prématurée de son père.
Elle s'engage avec flamme dans l'Action chrétienne des Étudiants russes, dont elle devient secrétaire
itinérante. Chargée de visiter les Russes disséminés, elle découvre la détresse économique et morale des
émigrés et, au contact de ces malheureux, se sent appelée à une vocation plus radicale qui, comme le
montrent ses poésies de jeunesse, couvait en elle : le on total de soi jusqu‘à la mort. En 1932, elle se
sépare de son mari afin d’embrasser la profession monastique, non pour se retirer du monde, mais pour
lui apporter le message chrétien d’un amour total et sacrificiel du prochain.
Mgr Euloge l'encourage dans cette voie nouvelle d'un « monachisme dans le monde », attentif à la
souffrance des hommes et à leurs capacités créatrices, de préférence à une vie contemplative et
ascétique considérée comme trop douillette et dépourvue de risques.
Bien que sans un sou, mère Marie décide d'ouvrir un foyer pour femmes seules, loue une modeste
maison (villa de Saxe, dans le VIIe arrondissement), qui devient rapidement trop exiguë, puis transforme
une vieille bâtisse de la rue de Lourmel, dans le XVe, pour y créer l’Action orthodoxe. Entourée et
confortée par les personnalités les plus prestigieuses de l'émigration parisienne, le P. Serge Boulgakov,
son maître spirituel Nicolas Berdiaev, G. Fedotov, I. Fondaminski, C. Motchoulski, elle met sur pied, rue
de Lourmel, les activités les plus diverses : foyer d'accueil et soupe populaire pour les déshérités (elle se
rend elle-même aux Halles pour acheter ou ramasser la nourriture), conférences et discussions sur les
thèmes les plus variés - théologiques, politiques, littéraires -, ateliers d'art (elle-même compose de
remarquables broderies). « C'est un étrange pandémonium, écrit le P. Lev Gillet. Nous avons des fous,
des expulsés, des chômeurs... un centre missionnaire, et maintenant des services à la chapelle matin et
soir. »
Cette bohème évangélique n'est pas du goût de tout le monde. Quelques religieuses qui avaient rejoint
mère Marie s'en séparent et fondent un monastère plus traditionnel (il subsiste de nos jours). On
critique cette moniale qui n'a pas cessé de fumer, de composer des vers, et qui fait fi de toutes les
convenances...
Avec l'occupation allemande vient le temps du témoignage-martyre. À son ami C. Motchoulski, elle
confie : « Il n'y a pas de problème juif, il y a surtout un problème chrétien... Si nous étions de véritables
chrétiens, nous mettrions tous l'étoile jaune. » Lors de la rafle du Vel' d'Hiv, grâce à son habit
monastique, elle pénètre dans l’enceinte du stade, passe trois jours à secourir les malades et les
désespérés, amadoue des éboueurs pour qu’ils acceptent de faire sortir dans leurs poubelles quatre
enfants. Le foyer de la rue de Lourmel regorge de familles juives dans l’attente d’un passage vers la «
zone libre ». En attendant, le P. Dimitri Klepinine qui, depuis 1939, assure les offices de la paroisse de
l'Action, délivre de faux certificats de baptême. La répression ne tarde pas. En février 1943, tout le
groupe de l’Action orthodoxe est arrêté et déporté. Quelques semaines avant sa fin, mère Marie trouve
encore les forces, au camp de Ravensbrück, de broder un tableau du débarquement des Alliés dans le
style de la tapisserie de Bayeux (elle a été conservée par une détenue) et une étonnante Vierge à
l’Enfant- Jésus sur la croix (réplique d’un tableau vu jadis à Toulouse). Mère Marie est gazée à
Ravensbrück le Vendredi Saint 1945 alors que se fait déjà entendre l’artillerie soviétique ; son fils Iouri et
le P. Dimitri périssent à Buchenwald.
Dès 1912, à vingt-trois ans, elle pressentait :

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Au-dessus de nous Ta face de feu luit,
J’entends Ta voix qui nous appelle.
Dieu fort, je le sais, Il brûle le bûcher,
Et l’épi jaunissant est choisi.
Et, de façon plus forte et plus nette encore, en juillet 1938:
Les flammes lèchent les pieds,
Le chant funèbre s’amplifie,
Les ténèbres ne sont ni vides ni sans vie,
En elles la Croix est inscrite –
C est ma mort, ma mort dans le feu du brasier.
Ilya Fondaminski, proche collaborateur de mère Marie - elle avait dit de lui : « Il est de cette pâte dont on
fait les saints » -, avait été arrêté le 22 juin 1941 avec un millier d’autres émigrés russes et envoyé au
camp de Compiègne. Là, en septembre 1941, il reçoit le baptême qu’il avait différé pendant de longues
années « par indignité ». Mais, pour ne pas être suspecté de l’avoir fait par intérêt, il refuse à deux
reprises des projets d'évasion : « Il voulait, écrira G. Fedotov, vivre avec les chrétiens et mourir avec les
juifs. » Il mourut d'épuisement en 1943, ou, selon certains témoignages, abattu par un soldat d'escorte à
Auschwitz.
À la même époque, à l'autre bout de l’Europe, en Estonie occupée par l'Armée rouge, la police soviétique
arrêtait plusieurs responsables de l'Action chrétienne des Étudiants russes. Parmi eux, Ivan Lagovski, qui
avait dû abandonner ses fonctions d'assistant à l'institut Saint-Serge de Paris parce qu'il voulait rester
fidèle au patriarcat de Moscou, fut condamné à mort en avril 1941 et aussitôt exécuté.
L'Église de l'émigration peut être légitimement fière d'avoir produit d'authentiques martyrs.

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CHAPITRE IV

La vie culturelle et artistique


Nous avons défini jusqu'ici l'émigration comme essentiellement politique. Mais il serait plus approprié
encore de la définir comme culturelle. Même si la révolution d’Octobre ne s’est pas donnée l'appellation
de « révolution culturelle », comme le fera plus tard la révolution chinoise, elle s'est bien proposée, dès
le début, de détruire une civilisation que l'on disait viciée et obsolète, et de la remplacer, dans les
premières années, à défaut d'une culture socialiste toute prête, par un modernisme engagé dans le
processus révolutionnaire, puis, à partir de 1925, par une idéologie et une esthétique « réalistes et
socialistes » qui furent en fait la négation de toute esthétique et de toute culture, et dont, de nos jours, il
ne reste pratiquement rien.
Le sentiment que le bolchevisme détruisait la culture de haut jusques en bas, depuis le byt, la civilisation
du quotidien, jusqu'aux sources mêmes de l'art, avait été exprimé avec force dans ses Carnets intimes
par le poète Alexandre Blok peu avant sa mort en 1921. Ce sentiment était largement partagé : en
novembre 1917, Pierre Struve avait jugé nécessaire de créer une « Ligue de la culture russe » pour
contrer le néant révolutionnaire ; dès 1918, Serge Boulgakov voyait dans l'incapacité des socialistes à
produire du beau la preuve de la perversion fondamentale du marxisme...
Face à la nouvelle barbarie, l'émigration russe a eu spontanément conscience de sa mission en premier
lieu culturelle : préserver une culture qui, dans la décennie prérévolutionnaire, avait atteint dans tous les
domaines un développement prestigieux, et, dans la mesure du possible, la perpétuer. Elle en avait les
moyens par son potentiel humain : si politiques et militaires avaient été les premiers à émigrer, les
intellectuels et les artistes quittèrent en masse la Russie durant les années « libérales » de la NEP
(Nouvelle politique économique) ; c'est alors par centaines que les hommes de lettres (jusqu'à quatre
cents !), les professeurs de sciences humaines ou exactes (quatre cent soixante-douze, selon un
recensement de 1931), les artistes peintres ou sculpteurs (plus de deux cent cinquante !) se retrouvèrent
- de gré pour la plupart, de force pour certains - en Occident. Et, à la différence du politique qui, ne
trouvant pas de point d’application, tournait souvent à vide, le culturel pouvait exister d’une intense vie
autonome, quoique limitée, il est vrai, par l’insuffisance des moyens financiers. À l’inverse, le politique,
nous l’avons constaté, devint à son tour une activité essentiellement culturelle. De même pour le
religieux. Il était difficile, voire impossible d’agir, mais l’on pouvait à loisir écrire, débattre, parler,
publier. Dans l'émigration, la parole fut reine.

L’enseignement
L'un des premiers problèmes auxquels l’émigration dut faire face fut la scolarisation des enfants et des
adolescents, mais aussi l’utilisation d’un corps professoral de haut niveau, resté sans emploi. Pour
maintenir l'identité nationale, il semblait à première vue opportun de créer des écoles séparées où
seraient enseignées la langue et la culture russes ; encore fallait-il que ces écoles fussent reconnues par
les pays d'accueil. D'un autre côté, n’était-il pas préférable, tant pour le destin individuel des jeunes (au
cas où l’émigration se prolongerait) que dans la perspective d’un retour en Russie, de profiter de la
science des universités occidentales ? La vie se chargea assez rapidement de trancher en faveur de cette
seconde solution. Dans les premières années, un nombre relativement important d’écoles primaires et
secondaires (90 au total) virent le jour, principalement dans les pays slaves, plus prompts à les
homologuer. Mais leur existence fut dans l'ensemble de courte durée. Parmi les écoles secondaires, celle

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de Tšebovo-Moraska, en Tchécoslovaquie (qui subsista jusqu'en 1939), et le « Gymnase russe » (Lycée)
de Paris, à Auteuil (qui, bénéficiant des largesses de Lady Deterding, une Russe mariée à un magnat du
pétrole anglais, se maintint jusque dans les années 50), se distinguèrent par la qualité de leur
enseignement, dispensé par des professeurs remarquables, souvent de rang universitaire.
Les universitaires s'étaient réunis, dès 1920, sous la présidence et avec l'aide de l’historien sir Paul
Vinogradov (qui avait fait avant la révolution une brillante carrière en Angleterre), en une Union
Académique russe. Étant donné la mouvance de l'émigration, cette institution n'eut pas de centre
géographique déterminé, mais posséda des ramifications dans de nombreux pays. D'abord active à
Berlin où furent publiés en 1922-23 quatre volumes de travaux de scientifiques russes, elle réunit en
1923 son premier congrès à Prague pour coordonner et promouvoir les efforts en vue de maintenir
l'enseignement supérieur et la recherche, soit indépendamment, soit en collaboration avec les
institutions universitaires locales. Le choix de Prague n'était pas fortuit : le président de la République
tchécoslovaque, Thomas Masaryk, avec l'appui de l'influent homme politique Karel Kramar, marié à une
Russe, et du ministre des Affaires étrangères Édouard Benes, lui aussi russophile convaincu, avait créé en
1922 une vigoureuse Action russe (Russkaia aktsiia) dans le but désintéressé d'aider les intellectuels
chassés de leur pays, mais aussi pour préparer les futurs cadres d'une Russie débarrassée du
bolchevisme. Le gouvernement tchèque alloua jusqu'à deux mille bourses pour étudiants, prodigua son
aide aux écrivains en difficulté, et, avec le concours financier de l’Ymca, créa une Université russe
comportant deux facultés, droit et humanités, censées délivrer des diplômes officiellement reconnus, y
compris des doctorats. C’est là qu’obtinrent leur grade de docteur G. Florovski, G. Katkov, S. Pouchkarev,
A. Fatéev, qui allaient ensuite se faire connaître comme de remarquables historiens. La seule faculté de
droit comptait en près de quarante professeurs et maîtres de conférences, permanents ou passagers.
L'Université russe comportait également une École supérieure d’agriculture, un Institut technique, un
Centre de recherches économiques confié à un statisticien de renom, S. Prokopovitch, expulsé d’URSS en
1922 et chargé d’étudier l'évolution de l'économie soviétique. Le Seminarium kondakovianum,
laboratoire d’histoire de l’art byzantin, faisait partie de l’Université Saint-Charles, mais jouissait d’une
grande autonomie. Ces écoles supérieures faisaient fréquemment appel à des conférenciers venus
d'autres centres de l'émigration. Prague devint ainsi, pour une décennie, une sorte d'Oxford russe. Puis
les difficultés économiques, la nouvelle orientation de la politique extérieure tchécoslovaque, nettement
plus favorable à l'URSS, la baisse du nombre des étudiants, firent que l'Université russe déclina au début
des années 30 pour fermer ses portes deux ans avant l'occupation du pays, en 1938.
La bienveillance et le soutien financier des autorités tchécoslovaques incitèrent également les émigrés à
faire de Prague le centre de leurs archives. Accumulées pendant de nombreuses années, celles-ci furent
emmenées en 1945 à Moscou où elles restèrent inaccessibles pendant près de quarante-cinq ans,
jusqu'au retour de la liberté. Un musée d'art fut également fondé à Prague, où les artistes envoyèrent
leurs œuvres ; celui-ci fut pillé et dispersé en 1945.
A Belgrade, á la suite du IVe Congrès des organisations académiques, fut créé en 1928-29, de façon plus
informelle, sans prétention á délivrer des diplômes, des diplômes, un institut scientifique russe
recouvrant toutes les disciplines, qui utilisait non seulement les compétences locales, mais aussi des
professeurs invités. Dans la seule année 1931, plus de 75 conférences y furent délivrées dans les
domaines les plus divers des sciences exactes et des sciences humaines, devant un public qui n'était ni
très jeune ni très fourni. L’Institut publiait les conférences les plus marquantes à raison de deux ou trois
fascicules par an, de 200 pages chacun (au total, 17 volumes de 1929 à 1941, dernière année de son
existence). Nous choisissons au hasard quelques titres pour montrer la diversité des sujets traités et des

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professeurs invités : « La preuve ontologique de l’existence de Dieu » (S. Frank, Berlin), « De
l’axiomatique du théorème de Carnot et de la seconde loi de la thermodynamique » (A. Brandt), «
Benjamin Constant et Fustel de Coulanges » (E. Spektorski), « Hésychastes athonites et leurs ennemis »
(G. Ostro-gorski), « Métaphysique et sociologie » (P. Struve), « De la biologie de l’avoine et de l'orge » (T.
Lokot), « Le comique dans les oeuvres de Tolstoï » (I. Lapchine, Prague), « L'intuitivisme de Hegel » (N.
Lossky, Prague), « Pouchkine défiguré » (A. Pogodine), etc., etc.
À l’autre bout du continent, en Mandchourie, trois écoles supérieures furent créées : un Institut de
commerce et un Institut technologique, chargés de préparer la relève pour l’administration et l'entretien
du Chemin de fer oriental chinois (KVGD), et surtout une importante Faculté de droit où une quarantaine
de professeurs (parmi lesquels N. Oustrialov) enseignaient à près de 800 étudiants (en 1928) l'histoire,
l'économie, la sociologie et le droit russe et chinois. En 1929, les autorités chinoises mirent fin à
l'autonomie de cette institution privée en la transformant en Université d'État, dirigée par un recteur
chinois nommé par le ministère. Quelques professeurs de renom émigrèrent aux États-Unis (V.
Riazanovski), mais la Faculté continua de fonctionner (et même d'inviter de nouveaux enseignants)
jusqu'aux premières années de l'occupation japonaise. Douze gros volumes des travaux de cette Faculté
(1923-35), certains de 500 pages, témoignent de l'importance de son activité scientifique.
En France, capitale culturelle de l’émigration de 1925 à 1940, il ne fut guère possible, en raison de la
rigidité des lois universitaires, de créer une Université autonome sur le modèle tchèque ou mandchou, et
il fut plus que difficile à des professeurs émigrés de s'intégrer dans les établissements supérieurs
français. Toutefois, des juristes de valeur, capables d'enseigner en français, B. Noldé, B. Mirkine-
Getsevitch, G. Gurvitch, furent invités épisodiquement à donner des cours à la Faculté de droit. Grâce
aux slavisants français et à l’influence au sein du gouvernement d’Eugène Petit, directeur de cabinet du
président Millerand et marié à une Russe (première femme avocate de son pays), un Département russe
d’histoire et de philologie fut mis sur pied auprès de la Sorbonne. L'enseignement y était assuré en
français ou en russe, davantage selon les compétences des professeurs qu'en fonction des besoins des
étudiants : c'est ainsi que, pour l'année 1923, le programme comportait des cours en langue française de
littérature japonaise (Éliséev), persane (Minorski) et vieille-française (G. Lozinski), d'histoire du ballet
russe (A. Levinson), et, en langue russe, des cours de littérature (N. Koulman), d'histoire religieuse (A.
Kartachev) et de philosophie (Léon Chestov). Il n'était, semble-t-il, délivré aucun diplôme. Parmi les
conférenciers de ce Département, l'orientaliste Éliséev, le sociologue G. Gurvitch, le philosophe A. Koyré
allaient par la suite, après naturalisation et soutenance d'un doctorat d'État, être promus à de brillantes
carrières universitaires.
Mais Paris disposait également d’un Conservatoire russe (il existe toujours), d’un Institut supérieur de
théologie (il en a été question dans le précédent chapitre), d’un solide Institut supérieur technique, créé
et financé par l’Ymca, qui dispensait son enseignement essentiellement par correspondance (2 350
diplômés de 1921 à 1962), et de nombreuses associations à vocation culturelle qui organisaient
périodiquement des conférences ou des soirées littéraires et musicales. Parmi les plus actives, citons 1’«
Académie de philosophie religieuse » de Berdiaev (jusqu’à 18 conférences par an), l’« Université
populaire » qui visait un plus large public, la « Société des Étudiants russes pour l’étude et la
consolidation de la culture slave » (Orsuisk), l’« Action chrétienne des Étudiants russes » avec, en
particulier, son cercle d'études de la Russie, le Foyer des Amis de la culture russe, le cercle littéraire
Kotchevié (Bourlingage), l'Association Tourgueniev, etc. Rares étaient les soirées à Paris où il n y eût pas
de manifestation culturelle. Et, certains jours, les émigrés parisiens avaient le choix : à titre d’exemple, le
2 mai 1930, ils pouvaient se rendre à la conférence de Vladimir Iljine, « Création et destruction du

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monde », dans le cadre de l’Académie de philosophie religieuse, 10, boulevard Montparnasse, ou lui
préférer une soirée de l’écrivain A. Remizov à l’Hôtel Lutetia, ou encore assister à un spectacle littéraire
et artistique de l’Association Tourguéniev (77, me Pigalle) où se produisaient les acteurs du Théâtre d’art
de Moscou qui avaient choisi la liberté en 1922 lors d’une tournée à Prague...
L'un des temps forts de l’année culturelle fut (du moins jusqu’à la guerre de 1939) la Journée de la
culture russe (Deri rousskoj koultoury). À la suite d’une célébration particulièrement réussie organisée
en 1924 en Estonie à l’occasion du 125e anniversaire de la naissance de Pouchkine, le professeur Alfred
Boehm, remarquable spécialiste de littérature, secrétaire de l’Union des Associations culturelles et
philanthropiques russes (il sera arrêté en 1945 à Prague par les bolcheviks), proposa d'instituer une fête
annuelle, commune à toute l’émigration, fixée au 8 juin, jour de la naissance du poète, et que l’on
baptiserait « Journée de la culture russe » pour lutter contre la « dénationalisation », inévitable dans
l'émigration et concertée en Russie soviétique. L’idée rencontra un large écho et, dès 1925, 13 pays
marquèrent ce jour-là par de nombreuses manifestations culturelles. En 1926, à Paris, la célébration de
ce jour réunit à la Sorbonne la gauche comme la droite, D. Merejkovski, P. Milioukov et B. Maklakov. Ce
dernier, ancien avocat et dernier ambassadeur de Russie à Paris, centriste de droite, souligna avec son
éloquence habituelle que le jour choisi, à la différence de tous les autres événements historiques russes,
y compris l'anniversaire de l’abolition du servage, ne pouvait susciter ni doutes ni divergences : « C'est
un jour joyeux et solennel, plein de signification historique. »
La célébration annuelle de la « Journée de la culture russe » reçut un éclat tout particulier en 1937 à
l'occasion du centenaire de la mort de Pouchkine. La commémoration du « soleil » de la Russie se
déroula avec solennité dans tous les centres de l’émigration et réussit là où avait échoué l’action
politique et religieuse : en communiant dans la mémoire de Pouchkine, les émigrés retrouvèrent, ne fût-
ce que symboliquement, l’unité qu’ils avaient perdue entre eux d’abord, mais aussi avec leur patrie. C'est
qu’en URSS, revenant sur les appels révolutionnaires des futuristes qui voulaient « jeter Pouchkine par-
dessus bord du bateau de la modernité », Staline avait organisé des festivités pouchkiniennes à l’échelle
nationale (ce qui lui permettait non seulement de récupérer une gloire incontournable, mais aussi de
cacher par un écran de fumée culturelle la terreur qui s’était abattue sur le pays). Le P. Paul Florenski
(l’un des rares penseurs russes à n'avoir pas été expulsé en 1922), interné aux îles Solovki (il allait être,
comme des centaines de milliers d’autres citoyens soviétiques, fusillé à la fin de cette année 1937), y
voyait, malgré l’annexion de Pouchkine par le régime, une victoire des valeurs indestructibles de la
culture (cf. Lettres à sa famille). Tel était aussi le sentiment de l’émigration. Mais, à la différence des
mensonges et des platitudes (exception faite pour quelques rares analyses linguistiques) débitées à
longueur de discours et de pages en URSS, penseurs et critiques émigrés (S. Frank, P. Struve, S.
Boulgakov, G. Fedotov, d’autres encore) ont frayé des voies véritablement nouvelles dans la
connaissance de Pouchkine. Au sentiment réconfortant de participer à une commémoration commune,
les émigrés pouvaient y ajouter la fierté d’être les seuls vrais dépositaires et les continuateurs créatifs
d’une culture détruite ou pervertie par la révolution.

La vie littéraire
Avec la disparition au bout de six mois (mai 1928) de toute liberté d'expression, la révolution va scinder
la littérature russe en deux parties à peu près égales : les écrivains qui quittent la Russie sont aussi
nombreux que ceux qui, par choix ou par impossibilité, restent. Parmi les thuriféraires de l’école
symboliste, Z. Guippius et son mari D. Merejkovski, davantage essayiste et romancier que poète, C.
Balmont, Viatcheslav Ivanov émigrent ; A. Biély, perdu dans ses rêves théosophiques, après avoir tâté de

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l'émigration, rentre au bercail ; Brioussov se met à la disposition du nouveau régime ; Sollogoub et
Kouzmine deviennent des émigrés de l’intérieur. Bien qu'enclins à croire en un avenir radieux, les
futuristes connaissent des destins divers : Igor Severianine et Bourliouk se retrouvent en Occident sans
rompre avec l’URSS, alors que Maïakovski se fait le chantre de la révolution et que Pasternak se veut
dans un premier temps (jusqu'en 1941) un compagnon de route loyal. Les poètes-paysans préfèrent
instinctivement rester sur le sol natal, pour leur malheur : si Essénine se suicide en 1925, tous les autres
périront plus tard dans les purges. Les « acméistes » se partagent : Akhmatova repousse la tentation de
l'émigration « au goût amer », de même que Mandelstam (« les étoiles sont partout les mêmes ») ;
Goumilev, en mission en Occident, revient à Petrograd en 1917 ; il sera fusillé en 1921. Mais les poètes
acméistes de moindre envergure s'en vont pour la plupart : G. Adamovitch, G. Ivanov, N. Otsoup...
À la veille de la révolution, la prose était moins bien lotie que la poésie ; les prosateurs réalistes à la
réputation bien assise partent presque tous : ainsi Bounine, Kouprine, Chmelev, Zaïtseff, Remizov. Le
comte Alexis Tolstoï, élu président de la première Union des écrivains et journalistes de l'émigration,
fondée en 1920 à Berlin, comprend, dans son cynisme sans bornes, qu'en servant le régime il peut
obtenir honneurs et fortune, et « change de jalons » : le roman sur la guerre civile qu’il avait commencé
à publier dans l'émigration et qui glorifiait les opposants au régime va recevoir en URSS un sens
diamétralement inverse ! Gorki qui, dans ses Pensées intempestives, avait dénoncé l’arbitraire du
pouvoir soviétique, vit luxueusement à Capri, cultive l’ambivalence et cède sans difficulté, en 1926, aux
sollicitations des sirènes soviétiques pour devenir un pilier du stalinisme - jusqu’à ce qu’en 1936, Staline
s’en débarrasse par un de ces assassinats médicaux dont il avait le secret.
Les écrivains satiriques (Avertchenko, Teffi, Don-Aminado, A. Tchemy, Lolo-Munstein, etc.) fuient
naturellement la censure soviétique (mais l’hebdomadaire Satirikon, qui reprend à Paris en 1931, n'aura
qu'une vie éphémère). La suppression de tous les périodiques non communistes projette en Occident
une multitude de journalistes, ce qui explique que l’émigration ait eu une presse abondante et
diversifiée (jusqu'à douze cents publications, d’une durée de vie moyenne de 15 numéros) qui dépassait
les besoins réels des lecteurs, avec quelques grands titres d'une excellente tenue. Chaque centre (à
l'exception de Prague) possédait son quotidien, voire deux ou trois : à Berlin la remarquable équipe
entourant le rédacteur Joseph Guessen réussit à maintenir « Le Gouvernail » (Roui') jusqu’en 1931 ; à
Riga, il y eut deux quotidiens : l'un du matin, Segodnia (Aujour- dhui), « indépendant et démocratique »,
d'excellente qualité, visait l’ensemble de la population russophone, et 1 autre, du soir ; en Pologne, il y
eut jusqu’à trois quotidiens s adressant à la minorité russe du pays ; le publiciste D. Filosofov, ami des
Merejkovski, dirigeait l'hebdomadaire Metch (le Glaive), qui attira des collaborateurs prestigieux. Les
quotidiens de Belgrade et e Kharbine, comme ceux de Vilnius, de Lvov, de Moldavie, n avaient
d'importance que locale. À New York, le Novoe Rousskoe Slovo (La Nouvelle Parole russe) avait e onde en
1912 pour les immigrants économiques mais deviendra, après la Seconde Guerre mondiale, le seul
quotidien de toute l'émigration (il subsiste encore aujourd’hui, relancé par la troisième vague).
Mais c’est, bien sûr, Paris qui a bénéficié de la presse la plus diversifiée, la plus fournie, la plus stable : les
« Dernières Nouvelles » (1920-1940), grâce aux journalistes de métier qu'elles avaient réunis, n'eurent
pas de peine à s’imposer et tiraient à 30 000 exemplaires. Malgré une orientation politique déclarée,
elles laissaient une place importante à la littérature et avaient leur critique attitré en la personne de G.
Adamovitch. Leur concurrent de droite, Vozrojdenié (La Renaissance), né en 1925, n'a jamais pu
atteindre le même degré de professionnalisme malgré une rubrique littéraire de grande qualité dirigée
par l'un des plus grands poètes de l'émigration, Vl. Khodassevitch. À partir de 1936, Vozrojdenié cessera
d’être un quotidien pour ne paraître que trois fois par semaine.

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Un illustré hebdomadaire d’excellente qualité (Illious- trirovannaïa Rossia) reflétait non seulement les
événements mondiaux, en particulier en URSS, mais aussi la vie de l'émigration. La page caricaturale de
Mad dénonçait de façon percutante le régime soviétique ou tournait en dérision les vicissitudes des
exilés.
Nous avons déjà eu l'occasion de mentionner parmi les périodiques « Les Annales contemporaines »,
cette épaisse revue de 350 pages - digne héritière des illustres revues russes du XIXe siècle, « Le
Contemporain » et « Les Annales patriotiques » -, fondée par une équipe de socialistes-révolutionnaires
qui réussirent à en faire l'organe littéraire et social de toutes les tendances de l'émi- gration (à l’exclusion
des extrêmes) : ses 70 numéros, qui s’échelonnent de 1920 à 1940, sont sans doute le plus beau
témoignage imprimé qui reste de l'activité culturelle de l'émigration. Mais la revue avait ses limites : les
jeunes auteurs, ou plus exactement les auteurs non confirmés, n'y trouvèrent guère leur place,
exception faite pour Nabokov. Jusqu'en 1932, une autre revue littéraire, Volia Rossii (La Volonté de la
Russie), dirigée également par des socialistes-révolutionnaires, mais plus jeunes, se charge d'accueillir
ceux que les « Annales contemporaines » repoussent. En 1930, N. Otsoup et G. Adamovitch créent
Tchisla (Les Nombres), revue littéraire plus moderne, plus esthétique, davantage orientée vers la culture
occidentale, mais, faute de moyens, celle-ci s'arrête en 1934 au dixième numéro. « Les Annales
contemporaines » n'osaient non plus s’attaquer à des dogmes établis de la pensée de gauche : c’est ainsi
que V. Nabokov-Sirine se vit interdire de publier le chapitre de son roman Le Don où il déboulonnait N.
Tchernychevski, l’intouchable idole de l'intelligentsia révolutionnaire... Enfin, certains membres de la
rédaction restaient sourds aux thèmes religieux, jusqu'à biffer dans l'article de D. Tschijevski sur Gogol
toute mention du Diable ! Aussi l'un des fondateurs des « Annales contemporaines », Ilya Fondaminski,
dut-il prendre ses distances et créer une revue délibérément axée sur les problèmes religieux (cf. supra,
page 97).
En 1942, à New York, une « Nouvelle Revue » – tel était son nom : Novyj Journal – prit la relève des «
Annales contemporaines » dont la publication avait été interrompue à Paris par l’occupation allemande.
Dirigée successivement par le poète et critique M. Tsétline, l'historien M. Karpovitch, l'écrivain R. Goul,
puis, plus récemment, par M. Kotchkarov, un écrivain de la troisième émigration, elle existait encore en
1995, mais semblait menacée.
Les statistiques ont enregistré plus de 575 revues ou almanachs littéraires. Si la plupart de ces
publications ne connurent qu'une existence éphémère, elles permettaient néanmoins aux auteurs de ne
pas garder leurs manuscrits dans les tiroirs. Malgré les conditions financières difficiles et une diffusion
plus que restreinte (trois cents exemplaires en moyenne aux meilleurs moments !), la production de
livres allait elle aussi bon train. Dans le seul domaine littéraire, on a recensé de à 1972 (en éditions
séparées) 1080 romans, 1024 recueils de vers, 99 pièces de théâtre et une centaine de livres de
souvenirs.
Ainsi la littérature n’a pas manqué de moyens pour s'exprimer. Aux publications s’ajoutaient la
participation des écrivains aux fréquentes manifestations culturelles où ils donnaient lecture de leurs
œuvres, ou les soirées spécifiques organisées pour les soutenir matériellement. Les écrivains se
plaignaient à juste titre d’avoir un public plus que réduit par rapport à celui sur lequel ils pouvaient
compter en Russie. Mais le véritable problème était le no man's land dans lequel ils vivaient, ce qui les
empêchait de puiser leurs thèmes dans l’actualité ou la réalité ambiante. Si les écrivains établis
pouvaient se tourner vers le passé, les plus jeunes devaient faire face à des handicaps difficilement
surmontables : ils n’avaient pas de passé, ou peu ; la société émigrée, trop fantomatique, n'offrait pas

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suffisamment de matière pour bâtir un univers romanesque ; en outre, l’environnement linguistique
manquait cruellement, ce qui mettait en danger leur maîtrise de la langue.
La littérature de l'émigration, véritable continent, tant par son étendue que par sa diversité, mériterait à
elle seule un livre. En 1934, D. Filosofov avait proposé de réunir les 124 écrivains qu’il avait recensés (on
lui reprocha aussitôt de nombreux oublis) en une « Académie littéraire de la Russie hors frontières »,
divisée en trois sections : les aînés (ceux qui avaient une réputation assise dès avant la Révolution), les «
candidats », qui avaient tout juste débuté avant l’exil, et les « jeunes pousses », ceux dont la vocation
littéraire s'était manifestée ou précisée dans l’émigration. Cette académie n'a jamais vu le jour, mais,
malgré ses ambiguïtés (il y a début et début), la classification proposée par Filosofov a été retenue par
les historiens de la littérature.
Parmi les « aînés », Ivan Bounine (il naît en 1870, année de la naissance de Lénine, et meurt en 1953,
année de la mort de Staline...) s’est rapidement imposé en « coryphée », voire en conscience de
l’émigration : il émigre à l’âge de 50 ans avec une réputation littéraire plus que solide, bien qu'il fût
étranger à la modernité du début du siècle, qu'il n’arrivera jamais à accepter. Avant 1917, ses
conceptions esthétiques et sociales ne le distinguent guère d'un Gorki et de tout le groupe des
prosateurs réalistes, si ce n'est par une vision plus cosmique de la nature et par une crainte à la fois
viscérale et métaphysique de la mort. La révolution d'Octobre le révulse : dans ses Jours maudits,
chroniques des années révolutionnaires vécues à Odessa, qu'il distillera dans la presse émigrée, il
exprime avec virulence le dégoût qu'elle lui inspire et la condamne irrévocablement. (En 1945, il se
laissera abuser par les avances que lui feront écrivains et fonctionnaires soviétiques, soucieux de le
récupérer, mais se reprendra vite et retrouvera des formules cinglantes pour fustiger le régime
bolcheviste.) La nostalgie d'un pays « qui n'est plus », le sentiment que des « milliers d'années » l'en
séparent, alimentent désormais sa veine lyrique. Dans l'autobiographie « imaginée », reconstituée de sa
jeunesse, La Vie d’Arsêniev (1930), unanimement considérée comme son chef-d'œuvre, il donne de la
Russie, dans une langue riche, autant musicale que sculpturale, irréprochable (peut-être la plus belle qui
ait été écrite depuis Tourguéniev), une évocation poétique lancinante, transfigurée, qui tranche sur la
cruauté et la noirceur de ses récits prérévolutionnaires. Bounine avait été proposé pour le prix Nobel dès
1922 ; la consécration viendra en 1933. Il y avait quelque chose de hautement symbolique et de
réconfortant, pour les émigrés, las de leur exil et désemparés, dans le fait que le premier prix Nobel
dévolu à un auteur russe revînt à un écrivain de chez eux : c'était, malgré les échecs politiques,
reconnaître qu'objectivement l'émigration représentait bien la vraie, l'authentique Russie. Après cet
hymne à la gloire de la Russie qu'était La Vie d’Arséniev, Bounine, en mal de grands sujets romanesques,
revint à son thème favori, l’amour passionné, sensuel, immanquablement brisé par la mort, qu’il varie
dans les trente-sept courts récits des Allées sombres...
Dimitri Merejkovski avait été également candidat au prix Nobel ; on avait même cru que le prix serait
partagé entre Bounine et lui. Il avait joué avant la révolution avec sa femme, Zénaïde Guippius, un rôle
de tout premier plan dans l’émergence du mouvement symboliste et le retour des intellectuels aux
problèmes philosophiques et religieux. Leur salon littéraire, courtisé et redouté, faisait et défaisait les
réputations. Les romans, plus philosophiques qu’historiques, de Merejkovski l’avaient rendu célèbre en
Occident. En 1914, la série de ses œuvres comptait déjà vingt-quatre volumes. De sensibilité libérale et
non conformiste, les Merejkovski accueillirent avec flamme la révolution de Février, mais virent dans
celle d’Octobre un mal métaphysique absolu, ce qui leur permit d’attribuer au phénomène de
l’émigration russe une valeur universelle. En exil, ils tinrent un salon littéraire (La Lampe verte) qui n'eut
pas, bien entendu, l’autorité de celui qu'ils avaient assuré en Russie. À la différence de sa femme, peu

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prolixe, mais qui a laissé de remarquables souvenirs sur les poètes symbolistes et des articles d’une
étonnante vigueur, Merejkovski resta dans l’émigration un auteur remarquablement fécond : une bonne
quinzaine de romans historiques (où l’histoire souffre toujours des présupposés métaphysiques) ou
d’essais biographiques et philosophiques sur les génies religieux de l'humanité (de Jésus l'inconnu à
Thérèse de Lisieux en passant par François d'Assise, Calvin et Luther), dont la plupart, publiés d’abord en
traduction (dans le texte original, ils ne le furent souvent qu’à titre posthume), n'ont pas trouvé jusqu'à
présent leur public. A son abondante œuvre romanesque s’ajoutent de remarquables essais critiques et
politiques servis par une langue d'une finesse et d'une précision étonnantes. On a pu reprocher à
Merejkovski de n'avoir pas été à la hauteur de ses propres vues sur le caractère héroïque de l'émigration,
qui se devait d'être pure et dure à l’égard de tout mensonge, en se laissant séduire par le fascisme de
Mussolini (il avait espéré trouver en lui un soutien pour le Nobel...), voire par l’intervention de Hitler en
Russie. Mais il ne semble pas qu’il ait laissé des traces écrites de cette ultime tentation.
Pour certains, Ivan Chmelev avait autant de mérites, sinon plus, que Merejkovski pour prétendre à une
consécration par l’Académie suédoise. Réaliste critique, comme presque tous les prosateurs du début du
siècle, socialiste de conviction, il connaît en Crimée les horreurs de la répression bolcheviste - son fils,
officier de l’armée Blanche, est fusillé en 1921 - et de la famine qui s'ensuit. Profitant de la NEP pour
émigrer en 1922, il publie à Paris, en 1924, Le Soleil des morts, écrit à partir de son expérience
personnelle, sans doute le témoignage le plus saisissant qu'on ait eu sur la barbarie bolchevique jusqu'à
la parution, un demi-siècle plus tard, de l'Archipel du Goulag. Puis Chmelev, comme Bounine, se penche
sur le passé et donne une vaste fresque de la Russie religieuse à travers ses manifestations populaires,
comme les pèlerinages (Bogomolie) ou les temps forts de l'année liturgique (Leto Gospodne). Haute en
couleurs, précieuse par les multiples informations qu'elle apporte, elle est pénétrée d’un authentique
sentiment religieux et ne verse jamais dans la sensiblerie. La haine du bolchevisme, sans doute aussi les
besoins financiers conduisent Chmelev à ne pas refuser sa collaboration à l’hebdomadaire pro-allemand
qui paraît à Paris sous l’Occupation (il n’y donne que des textes littéraires, sans aucune référence à
l'actualité). Cette attitude lui sera vivement reprochée dans l'immédiat après-guerre.
Il y a peu de choses à dire d’Alexandre Kouprine, autre auteur réaliste à succès avant la révolution, si ce
n'est que l’exil ne lui a guère réussi. Ses souvenirs de jeunesse (Junkera) n'ont pas convaincu la critique.
Désabusé, malade, il rentre en URSS en 1937 pour y mourir l'année suivante.
Boris Zaïtseff émigre en 1922 avec, à son actif, sept volumes de récits et romans ; dans son style
impressionniste et lyrique, il donne une vaste fresque autobiographique (Le Voyage de Gleb), trois
biographies d'écrivains qui lui sont particulièrement proches (Joukovski, Tchékhov, Tourguéniev), des
récits de voyages-pèlerinages (Mont Athos, Monastère de l’île de Valaam), et ne dédaigne pas à
l'occasion d’évoquer la vie des émigrés. Le grand âge n’entame pas ses facultés créatrices : à 80 ans, il
compose l'une de ses nouvelles les plus réussies, Le Fleuve du temps, petit chef-d’œuvre de psychologie
religieuse dont l'action se déroule dans les murs de l'institut Saint-Serge. B. Zaïtseff pose toujours sur la
vie et les choses le regard serein d'un homme confiant dans la bonté de la Création et du Créateur, en
accordant plus d’importance au privé et au quotidien qu'aux grandes turbulences historiques. Sur les
problèmes politiques, il a été d'une lucidité exemplaire, sans compromission aucune vis-à-vis de la Russie
soviétique comme avec l’Allemagne nazie. Après la guerre, il s’est imposé naturellement comme la
conscience même de l’émigration.
Remizov quitte la Russie en 1921, en principe pour se refaire la santé et revenir, car « un écrivain russe
ne peut vivre sans l’élément russe ». Cependant, il reste en Occident et devient le plus prolifique de tous
les prosateurs en exil (il publiera près de 35 livres). À la fois archaïsant et moderniste, il puise la matière

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de ses récits dans ses souvenirs, recréés, voire inventés par une imagination débridée, dans ses rêves,
réels ou prétendus, dans le folklore aussi bien russe qu'occidental, mais aussi dans la réalité immédiate,
méticuleusement fouillée, indépendamment de son importance, jusque dans les moindres détails.
Remizov annonce à sa façon le « nouveau roman », mais ses descriptions, sans intrigue ni personnages,
expriment toujours un vif sentiment de douleur pour la condition humaine. Se détournant de la
bienséance du classicisme, privilégiant la langue orale, le skaz qui se joue des contraintes syntaxiques et
puise ses richesses lexicales dans l’inépuisable fonds du russe ancien et dialectal, Remizov prolonge la
tradition amorcée par Gogol et Leskov. Mais trop de malice, trop d'inventivité, de prolixité, l’absence
d'un grand sujet, ne lui permettent pas d’atteindre à l'universalité de ses maîtres. Toutefois, ses deux
livres de souvenirs romancés, Les Yeux tondus (sur son
enfance : « J’y ai tout inventé ») et Sous une lumière rose (sur sa femme : « Là, tout est vrai »), méritent
d’être classés parmi les vingt meilleurs ouvrages russes de la première moitié du XXe siècle.
Les écrivains satiriques - toute une pléiade - mirent, grâce à leur verve, beaucoup d’animation dans la vie
culturelle de l’émigration, car ils ne se contentaient pas d’écrire, mais participaient activement aux
innombrables soirées théâtrales ou musicales. L’un des plus doués d’entre eux, A. Avertchenko, qui avait
réussi à inquiéter Lénine avec ses Douze coups de poignard dans le dos de la Révolution, est
malheureusement mort prématurément (à 46 ans) en 1925 à Prague. Sacha Tcherny (de son vrai nom
Alexandre Glikberg), lui aussi mort prématurément (en 1932, en Provence, à l’âge de 52 ans), s’était
surtout attaché à publier et à écrire pour les enfants, ce qui ne l'a pas empêché de laisser un poème d’un
humour bien noir sur Ceux pour qui il fait bon vivre dans l’émigration (parodie du titre d’un fameux
poème de Nekrassov sur le servage). Don Aminado a cultivé le bel esprit, l’élégance, la formule allusive
et plaisante (en collaboration avec Maurice Dekobra, il a publié en français Le Rire dans la steppe). Mais
c’est Nadejda Teeffi qui s'est le plus et le mieux identifiée à l'émigration où elle n’a cessé de jouir des
faveurs du public. Elle publie jusqu’à 15 ouvrages, collabore régulièrement aux « Dernières Nouvelles »,
se produit fréquemment dans les soirées littétaires ; sa plume acérée, méchante, cache une sensibilité
vulnérable qui lui permet de comprendre et d’exprimer la souffrance des exilés.
Parmi les auteurs qui avaient commencé une discrète carrière littéraire dès avant la révolution, Marc
Aldanov (Landau) occupe une place particulière par l'importance de son œuvre : près de vingt volumes
(presque tous traduits dans les langues occidentales), romans historiques qui cherchent à comprendre le
phénomène révolutionnaire des temps modernes, depuis les premiers symptômes de la Révolution
française (1762) jusqu'à la consolidation du régime communiste (1948), ou contes philosophiques qui
s'interrogent sur le hasard dans l'Histoire et l'« angoissant lien des temps ». Mais, à cette prose bien
documentée, bien construite, patiemment édifiée, « intelligente, lucide et amère », néanmoins trop
rationnelle, désespérément sceptique, il manque la saveur et le charme poétique de la vie.
Le talent de Michel Ossorguine, journaliste expulsé en 1922, est plus modeste : son œuvre romanesque
est variée, les souvenirs sur sa famille et son enfance à Perm y voisinent avec l'évocation des premières
années de la révolution et une satire mordante de l'émigration, mais l'écriture reste journalistique,
neutre, un peu fade.
L’on redécouvre aujourd’hui les mérites littéraires d’un autre journaliste, Ivan Loukache, qu'une mort
prématurée à 48 ans, en 1940, a relégué dans l’ombre. Pourtant, son livre sur Moussorgski, traduit en
français dans les années 1930, avait reçu un accueil chaleureux de la part de Léon Daudet. C’est
précisément dans les évocations historiques, dans les récits brefs retraçant des anecdotes rares, que la
plume incisive et colorée de Loukache a trouvé son expression la plus adéquate.

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Il serait fastidieux d’énumérer tous les prosateurs de l’ancienne génération, mais il serait injuste
de ne pas mentionner l’ambitieuse fresque historique du général cosaque Pierre Krasnov (livré par les
Anglais et pendu en 1947 à Moscou), qui, le premier, a cherché à reconstituer
de façon, il est vrai, un peu simpliste - les péripéties qui ont conduit la Russie de Nicolas II à la révolution.
Les quatre volumes de De l’aigle bicéphale au drapeau rouge, comme d’ailleurs les autres romans de
Krasnov, écrits d’une plume alerte mais sans grande exigence esthétique, figuraient parmi les ouvrages
qui jouissaient auprès des émigrés de la plus large audience.
Parmi les prosateurs qui ont débuté dans l’exil, trois noms retiennent l’attention : Gazdanov, Berberova
et Nabokov.
Gaïto Gazdanov, qui trima jusqu'en 1940 comme chauffeur de taxi, est des trois le moins connu du public
occidental, malgré son engagement dans la Résistance qu'il a relaté dans un livre en langue française, Je
m’engage à défendre. Ses débuts furent plus que prometteurs : son premier livre, La soirée chez Claire,
publié alors qu’il avait 27 ans, est considéré aujourd'hui encore, par la finesse de ses analyses
psychologiques à la Proust et par la fermeté de sa langue, comme le meilleur de ses neuf romans
(auxquels s'ajoutent trente-sept récits). Pourtant, il semble ne s’être jamais élevé au-dessus d'un univers
assez terne dans lequel évoluent des personnages vivants mais sans grand intérêt, sans doute le reflet
assez exact d'une société par trop fantomatique.
Nina Berberova a connu en traduction française, au soir de sa très longue vie, une renommée
inattendue, qui n’est pas encore retombée. Elle avait gardé de ses débuts poétiques une langue riche et
précise qu’elle mit au service de sa prose. Si ses nouvelles sont mieux construites, plus enlevées que ses
romans, elle y a cependant trop tendance à flatter le goût du lecteur moyen (d’où peut-être leur succès
aujourd'hui). Ses mémoires sur l'émigration, C’est moi qui souligne, dans lesquels la vérité pâtit trop de
jugements excessifs, voire injustes, et de silences troublants, sont néanmoins les seuls dans le genre à
pouvoir prétendre à une vision d'ensemble et à une réelle qualité littéraire.
Paraphrasant Pouchkine, Vladimir Nabokov aurait pu dire : « Quel diable m'a poussé, avec l'intelligence
et le talent qui sont les miens »... à me retrouver, à vingt ans, dans une société d’exilés ! Toutefois, avant
de devenir écrivain anglais et d’accéder par ce biais à la célébrité mondiale, Nabokov fut le prodige de
l’émigration, sa plus grande fierté. Poète à ses débuts, rimant encore à l’occasion tout au long de sa vie,
Nabokov n’atteignit jamais à la plénitude des sons poétiques qu'il admirait sans réserve chez un
Khodassevitch. En revanche, dès son premier roman Machenka, il montra d'emblée des perspectives
romanesques nouvelles et une virtuosité sans égale dans le maniement de la langue. Dans les sujets
empruntés à la vie de l’émigration, il sut s’élever au-dessus u quotidien pour évoquer les apories
existentielles l'impossible rencontre avec le passé (Machenka), l'irrésistible mais vaine fuite en avant de
l’émigré qui, dans un acte de courage inutile, regagne sa patrie (Podvig), la menace que fait peser sur le
don suprême du créateur une société marginale (Le Don). Ce dernier roman est sans conteste son chef-
d’œuvre, mais il annonce la fuite ultime que l’immense culture et le fabuleux talent de Nabokov, mais
aussi la nécessité en 1940 d’émigrer aux États-Unis, rendaient possible : devenir un écrivain anglo-
américain. Pourtant, dans ses autres romans russes (comme La Méprise ou L'Invitation au supplice),
Nabokov avait réussi à se dégager de la réalité évanes- cente de l’émigration pour situer son propos dans
un univers abstrait. Aux États-Unis, il ne reviendra à sa langue natale que pour écrire d’admirables
souvenirs. Mais les traductions qu’il tenta de ses œuvres anglaises à la fin de sa vie montrent qu’il avait
perdu sa maîtrise infaillible du russe.

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La littérature romanesque de l'émigration possède son énigme : en 1936 paraît Roman avec cocaïne ; le
pseudonyme (M. Agéev) cache un parfait inconnu qui habite Constantinople (Marco Lévi) ; le livre est
accueilli unanimement comme un chef-d'œuvre ; Merejkovski s'étonne qu'un débutant puisse posséder
une facture aussi parfaite, qui lui rappelle Bounine et Nabokov-Sirine pour ce qui est du style, et
Dostoïevski pour la philosophie tragique qui s'en dégage. Puis vient l’oubli, l’auteur présumé ne se
manifestant plus, jusqu'à ce qu'en 1983 une traduction française, qui obtient un grand succès, vienne
raviver le mystère. Une étude stylistique poussée nous permet alors d'émettre l’hypothèse - une quasi-
certitude - qu’il s’agit d’une œuvre composée par Nabokov pour tester la perspicacité de la critique.
Pourtant, des chercheurs diligents retrouvent dans les archives municipales de Moscou les noms à peine
modifiés des professeurs et camarades de l’école secondaire de Moscou où avait étudié Marco Lévi, et
qui est décrite dans le roman. Force est d’admettre, ce que nous n’avons jamais exclu, que Nabokov
aurait utilisé des faits réels, qui lui auraient été communiqués par Lévi, ou bien aurait réécrit un texte de
ce dernier. (Marco Lévi, devenu citoyen soviétique, a été expulsé de Turquie en 1941 et s'est installé en
Arménie où il est mort en 1973 sans plus jamais se manifester dans le domaine littéraire.)
La poésie a compté moins d’« aînés » que la prose, mais, par contre, un nombre impressionnant de «
jeunes pousses » ; à Paris comme à Kharbine, à Prague comme à Belgrade, sans doute offrait-elle pour
les exilés un refuge et un recours.
Le symbolisme, en perte de vitesse dès 1910, n'était représenté que par trois de ses plus anciens
coryphées. L’exubérant et tonitruant Constantin Balmont, ami de René Ghil, continue d’écrire et de
clamer ses vers sonores mais creux dans les soirées littéraires, jusqu'à ce que, succombant à des crises
d'éthylisme, il finisse sa vie dans un asile. L’inspiration de Zénaïde Guippius n’avait jamais été très
féconde ; elle ne publie dans l’exil qu'un mince recueil de poèmes qui n'ajoute pas grand-chose à sa
gloire passée. Viatcheslav Ivanov « le magnifique », ce savant humaniste et mystique, doublé d'un
tempérament dionysiaque, qui régna sur la poésie russe dans les années 1905-1914, reçoit en 1924 le
droit de quitter l'URSS à condition de ne pas participer aux activités de l'émigration ; il s'installe en Italie,
se convertit au catholicisme. Tardivement, à partir de 1937, il se permet enfin de publier dans les revues
des émigrés. Ses sonnets philosophiques réunis sous le titre L’Homme (unique recueil publié en exil de
son vivant), ou contemplatifs sur la campagne romaine, moins chargés de réminiscences savantes que
par le passé, frappent par leur exigeante pureté. Mais son ultime poème dans le style des épopées
populaires russes, où transparaît sa nostalgie du pays natal, est un échec : artificiel, il est trop éloigné de
la réalité, voire de la langue russe vivante.
De tous les poètes qui ont eu à connaître l'exil, Marina Tsvetaeva est sans doute la seule habitée par le
génie. Elle débarque à Prague en 1922 dans la plénitude de ses forces créatrices. Transportée par une
passion amoureuse extatique mais sans lendemain, elle compose plusieurs poèmes dans lesquels le
sentiment, porté à une incandescence quasi cosmique, est servi par une inventivité verbale et rythmique
encore jamais ouïe. Ses vers, tous adressés, nous dit-elle, à Dieu, offrent une diversité de thème et
d’exécution étonnante : ce sont toujours ou des imprécations ou des glorifications - ode sarcastique aux
riches, odes à la marche pédestre, à sa table de travail, dénonciation des « gloutons de vacuités, les
lecteurs de la presse »... En France depuis 1925, Tsvetaeva supporte mal les conditions matérielles
difficiles, change à plusieurs reprises de domicile, se plaint amèrement de devoir faire la vaisselle et le
ménage. Malgré sa connaissance presque parfaite du français, cette Moscovite à la fois débridée et
toujours sur le métier reste étrangère à la vie littéraire parisienne. Et son opuscule en prose, Mon frère
féminin, remarquable essai écrit directement en français, dans le plus pur style du moralisme du XVIIIe
siècle, mais relevé par la sensibilité du XXe, ne sera publié que quarante ans après sa mort. Mais son

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parcours d'exilée oscille entre l’hymne à l'émigration de 1926, le poème à la gloire de ceux qui sont
tombés en Crimée (Perekop), ou encore celui, inachevé ou partiellement perdu, qui chante la tragédie de
la famille impériale, et les vers de 1932, dédiés à son jeune fils de sept ans qu’elle voudrait voir revenir
en URSS, « son pays à lui », ou encore l’ode de 1934 qui magnifie l'héroïsme des explorateurs polaires
soviétiques, les tcheliouskintsy que la propagande officielle met à l'actif du régime... À l'évolution
politique de son mari, qu'elle n'approuve guère et suit à contrecoeur, s’ajoute la nostalgie lancinante de
la patrie, le dégoût devant la montée du nazisme, la crainte - que tant d'émigrés ont éprouvée - de
voir leurs enfants grandir en bâtards étrangers au pays d'origine comme au pays d'adoption. Elle se sent
de moins en moins à l'aise dans une émigration qui a cessé d'être héroïque, mais aussi qui se détourne
d’elle comme trop compromise par les agissements prosoviétiques plus que douteux de son mari. Elle va
le suivre « comme un chien », deux ans plus tard, sans se départir de sa lucidité : ce pays n’est plus le
sien, elle sait qu’elle y sera accueillie en étrangère. La réalité devait dépasser toutes ses craintes : en
1939, elle rentre pour trouver le malheur de ses proches (mari fusillé, sœur et fille dans les camps) et le
sien propre (elle se suicide en 1941).
L’autre grand poète fut Vladislav Khodassevitch. Comme pour Tsvetaeva, son destin d’exilé s’étend sur
dix-sept ans (de 1922 à sa mort en 1939), mais il lui est dissemblable. Classique, sceptique, désabusé, il
évoque dans des vers tragiques, d’une facture parfaite, « la nuit européenne », la dégradation spirituelle
d’une Europe désespérément petite-bourgeoise face à laquelle seul l’art est un recours. Ce rejet
esthétique et spirituel de l’Occi- dent n'entraîne de sa part aucune indulgence pour le régime soviétique.
Coincée entre ces deux impasses, son inspiration ne se renouvelle pas, et, à partir de 1928, c’est
davantage comme critique littéraire et essayiste qu’il s’impose : sa biographie littéraire de Derjavine, le
seul grand poète russe du XVIIIe siècle, et son livre de souvenirs sur ses contemporains, Nécropole, sont
d’authentiques chefs-d'œuvre. Dans le milieu littéraire, chez les jeunes, il est le maître, le juge incontesté
et redouté.
Georges Ivanov avait commencé sa carrière poétique en Russie dans le giron acméiste, sans trop d’éclat.
Mais, en exil, il trouve son originalité en faisant du pessimisme intégral le thème central de ses vers :
Il est bon qu’il n’y ait pas de tsar,
Il est bon qu’il n’y ait pas de Russie,
Il est bon qu’il n'y ait pas de Dieu...
À la différence de Khodassevitch qui laissait entrevoir, au-delà de la laideur du quotidien, le monde idéal
du beau, Ivanov se plaît à nier toute possibilité de recours : a poesie n'est plus qu’un exutoire à une
situation sans issue. Cette « note spécifiquement parisienne » se retrouve a différents degrés chez la
plupart des jeunes poètes - ils sont légion - qui se réunissent dans les cafés de Montparnasse ou de la
porte d’Auteuil pour boire, lire leurs vers et partager leur désespoir. Si, dans l’ensemble, la production
poétique est de bon aloi, aucun grand talent ne se détache ; signalons, parmi les meilleurs - mais,
avouons-le, un peu au hasard -, Vladimir Smolenski, David Knut, Raïssa Bloch, Boris Poplavski. Aux yeux
de certains, ce dernier (né en 1903) serait une sorte de Rimbaud russe, tant sa perception du monde est
aiguë et colorée. Mais s’il échappe, en effet, à la prudence prosodique et métaphorique des épigones de
l’acméisme, sa maîtrise du russe et de la technique du vers n’est pas à la hauteur de son ambition (ou de
sa vision ?) moderniste. Le 9 octobre 1935, on le retrouve dans les arènes de Lutèce avec un ami, morts
tous deux d’une overdose... Le suicide de Poplavski ne fut pas un cas isolé dans cette seconde génération
d’écrivains : en 1933, le jeune romancier Ivan Boldyrev avait mis fin à ses jours ; en 1934, ce fut le tour
du poète Nicolas Gronski que Tsvetaeva avait remarqué et dont l’œuvre, à ses yeux, aurait dû servir
d’exemple à ses contemporains :

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« Messieurs, écrivit-elle après la mort de Gronski, où est l’inéluctable indigence de l’émigration, son
tragique déracinement ? Tout ici est terreau : la terre de la Savoie, noblement acquise dans les
randonnées pédestres, la terre des routes romaines de Meudon, la terre ancestrale de Tver qui vivait
dans son sang, et la terre natale de Finlande où il est né, et la terre biblique - Sion et Sinaï -, et le
firmament céleste, de Walhalla aux avions... Pourquoi chez vous on n’entend que bistro et métro, alors
que chez lui ce sont et Walhalla et les aviateurs et Spinoza ? »
Mais cette admonestation de Tsvetaeva, qui surestime les mérites de la poésie de Gronski, ne devait pas
beaucoup convaincre. Pour Varchavski, auteur d’un livre sur ses contemporains, Une génération passée
inaperçue, le mérite de la jeune littérature de l’émigration, prose et poésie confondues, se trouvait
plutôt dans sa « noble misère », sa « non-existence » :
« Pas de lecteurs, pas d’éditeurs, la littérature n’existe pas en tant que catégorie sociale ; aussi ceux
qui veulent écrire de bons récits, dans le domaine normal des belles- lettres, n’ont-ils rien à faire
dans la jeune littérature de l’émigration. En un certain sens, en tant que fait social, elle existe
précisément dans la mesure où elle n’est pas... »
Si la littérature de fiction et la poésie des jeunes semblent achopper sur l’irréalité de l’exil, la critique et
l'essai littéraires peuvent s'affirmer avec plus d’assurance, car ils ont pour objet non seulement le
présent dans sa totalité, y compris la littérature soviétique, mais aussi l’immense et richissime passé
culturel russe, et, à l’occasion, la culture occidentale. Toutefois, le problème du lecteur se posait aussi
aux critiques littéraires, et plusieurs d’entre eux, pour avoir une plus grande audience, préféraient
rédiger directement leurs grands ouvrages dans les langues occidentales. Ainsi, l’un des critiques les plus
pénétrants (ce qui ne l’a pas empêché de succomber au bout de quelques années à l’illusion soviétique),
le prince D. Sviatopolk-Mirski, n’a laissé aucun ouvrage marquant en langue russe, mais a rédigé et
publié en anglais l’une des plus brillantes histoires de la littérature russe qui ait jamais été écrite. De
même, Vladimir Weidlé, critique et philosophe de l'art, a présenté en français un raccourci saisissant de
la civilisation russe (La Russie absente et présente), ainsi que la version élaborée de son court essai russe
sur l’« agonie de l'art » (Les Abeilles d’Aristée). Pierre Bitsilli, médiéviste réputé converti à la critique
littéraire, professeur à l’université de Sofia, dont les articles frappent par leur finesse et leur vaste
culture, a dû, dans les années d’après-guerre, passer au bulgare. Roman Jakobson, créateur de l’école
linguistique de Prague, puis émigré aux États-Unis, publie en anglais. D’autres, cependant, ont persisté à
n'écrire que le russe, comme Alfred Boehm, professeur à Prague, auquel on doit d'intéressantes
interprétations psychanalytiques de Dostoïevski. Une mention spéciale doit être faite pour Constantin
Motchoulski, auteur de plusieurs monographies littéraires dont certaines sont quasi définitives : celle
consacrée à Dostoïevski, par exemple, embrasse tous les aspects de la vie et de l’œuvre de l’illustre
écrivain.
Mais il serait injuste d’exclure de la littérature les philosophes, les penseurs et les publicistes. Le Journal
d’un politique rassemble plus de 500 articles de Pierre Struve, modèles de concision et de formules
lapidaires. Georges Fedotov, lui aussi chroniqueur et analyste politique, fécond sans jamais verser dans
la prolixité, possède au contraire un style souple, soyeux, raffiné. Antoine Kar- tachev et Ivan Iljine
marient avec bonheur la pensée sociale ou religieuse avec une rhétorique parfaitement dominée. Par
l’intensité lyrique qu'ils dégagent, les souvenirs du P. Serge Boulgakov, comme certains de ses sermons,
mériteraient de figurer dans une anthologie de la prose russe. Et les ouvrages philosophiques de Chestov
et de Frank valent presque autant par leurs mérites littéraires, leur style emporté et véhément chez le
premier, transparent et harmonieux chez le second, que par l'originalité de leur pensée.

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Écrivains, poètes et critiques ont cherché à sortir de l'isolement auquel les condamnait leur situation
d’apatrides : au tournant des années 20, d’intéressantes rencontres eurent lieu avec les écrivains
français à l’initiative, semble-t-il, de Stanislas Fumet : pour débattre de Dostoïevski, de Tolstoï, de Proust,
des destinées du roman, Jacques Maritain, Henri Massis, Georges Bernanos, Gabriel Marcel vinrent
périodiquement rencontrer Marc Aldanov, Boris Zaïtseff, Vladimir Weidlé, Marina Tsvetaeva...
Malheureusement, il n’est resté que peu de traces écrites de ces débats.
Dans les différents genres littéraires, depuis les articles journalistiques jusqu'aux réflexions les plus
élevées, dans sa vie quotidienne comme dans son activité intellectuelle, la première émigration russe a
sans aucun doute rempli l’une des missions dont elle était particulièrement consciente : sauvegarder la
langue russe. En URSS, la destruction des élites, la militarisation de la vie, le déferlement de la
propagande où les mots perdaient toute signification, eurent tôt fait d’entraîner une rapide dégradation
du parler et de l’écrit : depuis les intonations jusqu’aux clichés, l’idiome soviétique des années 30, 40 ou
50 a perdu la richesse et la pureté du russe d'avant la révolution, sauf, bien sûr, chez les grands écrivains,
poètes ou prosateurs, tous persécutés par le régime. La conservation de la pureté de la langue a été,
chez les exilés, aussi bien spontanée que concertée. Jusqu’en 1945, toutes les publications, sans notable
exception, ignoraient la réforme de l’orthographe adoptée en 1918 et que les émigrés considéraient
comme le premier pas vers l'inculture. Même les plus modernistes, les plus enclins à ne pas s’enfermer
dans le ghetto de l’exil, se refusaient à publier selon les normes de l'orthographe réformée : Marina
Tsvetaeva avait même demandé qu’après sa mort on ne publie ses vers qu’à l’ancienne (rentrée en
URSS, elle dut composer). Au-delà de ce conservatisme pointilleux, mais qui avait valeur de symbole, les
émigrés portaient naturellement une attention soutenue à la langue, garante de leur identité et legs à
transmettre pour que vive la Russie de toujours.

La vie artistique
Par son intensité, sa diversité, sa réputation, la vie artistique dans l’émigration a largement dépassé les
autres domaines - politique, religieux, littéraire -, déjà remarquablement riches, que nous venons de
voir. La prodigieuse renaissance russe du début du siècle, centrée sur le Monde de l’Art (appellation
donnée par Serge Diaghilev à sa revue et à ses expositions) et les Ballets russes créés par Diaghilev, avait
franchi les frontières dès 1910 pour occuper une place de tout premier plan dans la vie artistique
parisienne, voire internationale.
Lors de la révolution, de nombreux artistes crurent ans un premier temps que le nouveau régime allait
favoriser les recherches modernistes. Dès qu’il apparut qu'il n’en était rien, ils furent des centaines à
profiter de toutes les occasions - tournées, expositions, missions - pour s'établir en Occident (que
d’autres n'avaient pas quitté). Se servant du langage de la scène, des sons et des couleurs,
immédiatement accessible au public occidental (à l'exception du théâtre où la barrière du langage
continuait de jouer), la vie artistique, surtout à ses sommets, eut tendance à sortir des cadres étroits et
contraignants de l'émigration, voire à s'en détacher... Néanmoins, dans les deux premières décennies, à
Paris en particulier, elle faisait partie intégrante de la vie des émigrés.

Cinéma
Fuyant la révolution, un groupe de cinéastes, acteurs et techniciens russes s’établit en France, à
Montreuil, dans les studios Pathé, pour y créer 1'« école russe » et revitaliser un cinéma français affaibli
par la tourmente de la guerre. Jean Renoir fut enthousiaste lors de la présentation du Brasier, mis en
scène en 1922 par Ivan Mos- joukhine et Alexandre Volkov : « La salle, écrit-il, sifflait et grondait,

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choquée par ce spectacle si différent des banalités coutumières. Moi, j'étais transporté. Enfin, j'avais vu
un bon film, réalisé en France. Il est vrai, il avait été fait par un Russe, mais à Montreuil, dans une
atmosphère française, sous notre climat. » La réputation de l'« école russe » s'étendit au monde entier. I.
Mosjoukhine, acteur et réalisateur de génie, est considéré à juste titre comme la première star
masculine de l'histoire du cinéma. Mais cette gloire, comme celle de tous ses compagnons (le « grand
Koline », Nathalie Lyssenko, etc.), ne dura que jusqu'à l'apparition du cinéma parlant. Mosjoukhine ne
put se plier aux exigences d’Hollywood : son accent russe le trahissait, l’esthétique n’était plus la même.
À l’aisance succédèrent la pauvreté, la maladie. Rentré en France, il apparut une dernière fois dans
Nitchevo, de Jean de Baroncelli (1936), puis l’on parla de suicide...
Dans le cinéma parlant, l'apport des émigrés russes fut secondaire, exception faite pour Valéry Inkijinov
qui « choisit la liberté » au milieu des années 20 ; il joua les principaux rôles dans La Rue sans joie, avec
Greta Garbo, ou encore dans Les Pirates du rail, de Christian-Jacques. Quant à Misha Auer, il tint avec
succès les rôles de composition de l'« émigré russe de service » dans les films hollywoodiens.

Le théâtre
Le problème du théâtre ne résidait pas dans l’absence de comédiens, mais dans le nombre insuffisant de
spectateurs pour qu’on pût afficher plusieurs représentations d'affilée et rentabiliser les spectacles. Une
partie du fameux Théâtre d’art de Moscou profita d’une tournée à Prague en 1922 pour rester en
Occident, avec en tête l’illustre acteur Michel Tchékhov (il devait rentrer en URSS en 1945). Parmi ce
groupe de Prague se distinguait un couple d’acteurs dynamiques et truculents. Ainsi Vera Gretch et son
mari P. Pavlov, qui animèrent la vie théâtrale dans l’émigration pendant près de quarante ans, à Prague
d'abord, d’où ils effectuèrent de nombreuses tournées dans les différents pays slaves, puis, à partir de
1945, à Paris. Dans ce rôle d’animateurs, ils n'étaient pas les seuls. Une actrice de Saint-Pétersbourg
d'une grande beauté et d’une exceptionnelle noblesse, E.N. Rotchina-Insarova, participa régulièrement,
elle aussi, pendant des dizaines d’années, aux spectacles dramatiques ou aux soirées littéraires.
Les initiatives théâtrales se succédaient, certaines sans lendemain : l'actrice D. Kirova créa en 1928 un «
Théâtre russe intime » qui donna de nombreuses représentations de pièces classiques ou légères,
alternativement à Paris (rue Campagne-Première), et, durant la saison d'été, à Meudon (où résidaient
environ deux mille Russes) ; l'acteur Es-Pé lui emboîta le pas en 1931 avec un « Théâtre de chambre »,
plus éphémère ; Nikita Baliev, bientôt épaulé par Th. Kommissarjevski, reprit au théâtre de la Madeleine
ses remarquables spectacles de cabaret appelés La Chauve-souris, qui l'avaient rendu célèbre en Russie,
mais ses tentatives pour les adapter à l'intention du public occidental se soldèrent par un échec.
L'une des initiatives les plus nobles et les plus hardies fut celle d'Ilya Fondaminski qui, en sus de ses
responsabilités d'homme politique et de rédacteur de revues, créa en 1936, avec une troupe rajeunie, un
« Théâtre russe » dont la mission était de faire jouer non pas des classiques, ni des vaudevilles, mais des
pièces sérieuses écrites par les jeunes auteurs de l'émigration : M. Aidanov, R. Goul, Vl. Nabokov...
Incontestablement, la personnalité théâtrale la plus pittoresque mais aussi la plus prestigieuse fut
Nicolas Evreïnov, auteur dramatique, metteur en scène et théoricien. Ce possédé de la scène, qui voulait
« théâtraliser la vie », reste d'abord en Russie et contribue à l'illustration dramatique de la révolution. En
1925, il met à profit une mission à l'étranger pour rompre avec le régime, s'installe à Paris et connaît
dans la première décennie une vaste audience, bien au-delà des cercles de l'émigration. Sa pièce
principale, La Comédie du bonheur (en russe Samoe glavnoe, littéralement : « Le plus important »), créée
à Moscou en 1921, fut mise en scène dans une dizaine de pays, à Rome par Pirandello, à Paris par

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Charles Dullin à l'Atelier où elle obtint en une seule saison le chiffre record de 250 représentations (plus
tard, en 1942, elle fut portée à l'écran par Marcel L'Herbier, avec Michel Simon et Micheline Presle, mais
sans grand succès). Les années qui précédèrent la guerre, moins fastueuses, virent Evreïnoff travailler
avec la troupe des étudiants de la Sorbonne, « Les Théophiliens », à l’invitation de Gustave Cohen, pour
la mise en scène du fabliau moyenâgeux Le Jeu de Robin (qu'il avait déjà eu l'occasion de monter à Saint-
Pétersbourg en 1910) ; se rendre à Prague pour monter en langue tchèque la fameuse comédie de
Griboïédov, Trop d’esprit nuit ; animer une troupe de variétés appelée « Comédiens ambulants » ;
achever un vaste essai sur La Révélation de l’art... Les années d’Occupation lui permirent de retrouver à
Paris, salle Iéna, un public russe renforcé par les nombreuses « personnes déplacées » par la guerre.
Avec des moyens plus que réduits, il fit preuve d'un bel esprit de création en exhumant un vaudeville de
Griboïédov, admirablement joué par Lili Kedrova (avant quelle ne commence une brillante carrière sur
les scènes françaises...).
Il est difficile de rattacher les époux Pitoëff à l'émigration. D’origine géorgienne, installés à Paris dès
1905, disciples de Stanislavski, ils cherchèrent à adapter sa méthode au répertoire occidental tout en
faisant connaître Tchékhov au spectateur français. Toutefois, à l'occasion, on pouvait les voir – Ludmilla,
surtout – prêter main forte à des manifestations organisées par les émigrés...

L’opéra
Les belles voix ne manquaient pas : Nina Kochits, Marie Kouznetsova, Marie Davydova, Georges Smimoff,
etc., mais, surtout, Fedor Chaliapine, l'un des plus grands artistes lyriques de ce siècle, véritable légende
de son vivant. Les engagements individuels ne manquaient pas non plus. Mais l’ambition tenace de créer
un Opéra russe permanent se heurtait à des difficultés matérielles redoutables. Une première tentative
eut lieu en 1925, mais tourna court. En 1928, Alfred Massenet (neveu du compositeur) mit sa fortune
personnelle à la disposition de sa femme, M. Kouznetsova, qui créa l'Opéra russe de Paris, avec Evreïnov
comme metteur en scène, Fokine comme maître de ballet, Bilibine et Korovine pour les décors.
L'inauguration, le 27 janvier 1929, au Théâtre des Champs-Élysées, avec à l'affiche Le Prince Igor, fut un
triomphe. « Présentation magnifique..., véritable manifestation d'art qui ne peut manquer de donner
satisfaction au spectateur le plus difficile », écrivait Paris-Soir, et l’ancien directeur des Théâtres
impériaux, Serge Volkonski, renchérissait en disant que la mise en scène parisienne dépassait celle qu'il
avait connue à Moscou. Mais cette brillante saison (quatre opéras, vingt-sept représentations) ne devait
durer que six mois. À l'issue d'une triomphale tournée en Amérique latine, M. Kouznetsova allait se
séparer de son mari et rester en Argentine. L'entreprise fut alors reprise par le prince Tseretelli et le
colonel Basili, une partie des artistes rejoignit un autre « Opéra russe », fondé par un certain Machouk,
mais, malgré le concours prêté par Chaliapine, la périodicité et la qualité des spectacles allèrent en
déclinant pour s'achever à la veille de la guerre. Un ultime effort fut fait à la Libération : Eugène
Onéguine et La Dame de Pique furent chantés et joués à la salle Pleyel en 1945, dans de sobres mais
beaux décors de Iou. Annenkov, par de valeureux artistes émigrés mais aux voix déjà quelque peu
tremblotantes...

Le ballet
Serge Lifar écrivait en 1969 que « le ballet mondial de toute la première moitié du XXe siècle avait été
entièrement créé par les forces artistiques de l’émigration ». Il faudrait préciser : grâce à l'impulsion,
donnée bien avant la révolution, par Serge Diaghilev. Cet imprésario de génie qui, dès 1909, avait installé
à Paris la fabuleuse troupe des Théâtres impériaux où brillèrent d'un éclat jamais dépassé des monstres

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sacrés qui avaient nom A. Pavlova, V. Nijinski, T. Karsavina, M. Kchessinska, avait fait « renaître un art qui
semblait dépérir ». Sous sa baguette magique, le ballet russe devint le lieu où tous les arts fusionnaient :
des écrivains (Jean Cocteau, J.-L. Vaudoyer), les plus grands musiciens (Stravinski, Prokofiev, Satie,
Poulenc, etc.) comme les plus grands peintres russes et français (Gontcharova, Bakst, Marie Laurencin,
Picasso, etc.), ont conjugué leurs talents pour permettre à Diaghilev de faire de la danse l'une des plus
tonnantes et des plus complètes manifestations artistiques du siècle.
Diaghilev avai le don surmonter les situations les plus difficiles. À la révolution, de Paris, devenu trop
onéreux, il transporta sa troupe à Monte-Carlo qui devint pour de nombreuses années un haut-lieu de
l'art chorégraphique. Lorsque Nijinski sombra dans le néant d une maladie mentale incurable, Diaghilev,
après avoir formé Léonide Miassine, découvrit Serge Lifar, tout jeune danseur que Bronislava Nijinska
avait emmené de Kiev en 1922. Il lui adjoignit une partenaire, Olga Spessivtseva, qui égalait la légendaire
Anna Pavlova.
Diaghilev mourut en 1929. De nombreux ballets russes se formèrent après sa disparition aux quatre
coins du monde. Georges Balanchine, qui avait composé le dernier ballet de Diaghilev, Le Fils prodigue
(sur une musique de Prokofiev), fut engagé à Copenhague, puis passa aux Ballets russes de Monte-Carlo
et finit par s'établir aux États-Unis où il créa de toutes pièces le ballet américain. Bronislava Nijinska
forma sa propre troupe. Boris Kniazev s'établit à Athènes, etc. Serge Lifar fut engagé à l'Opéra de Paris
comme choréauteur et danseur : pendant plus de 30 ans (avec une courte éclipse entre 1945 et 1947 à la
suite d’une attitude ambiguë durant l'Occupation), il sera le rénovateur du ballet français, créant près
d'une centaine de spectacles, formant deux générations de danseurs. Conférencier inlassable (il donna
au cours de sa vie plus de cinq cents conférences), auteur de plusieurs ouvrages théoriques ou
d'histoires de la danse mis en forme par G. Adamovitch, Lifar prit une part active à la vie culturelle de
l'émigration : à l'occasion du jubilé pouchkinien de 1937, puisant dans ses propres collections, il organisa
une mémorable exposition consacrée au poète national russe. Aux bals annuels de la presse émigrée, à
l'Hôtel Lutetia, on pouvait le voir faire le pas de deux avec Olga Spessivtseva.

La musique
Parmi les compositeurs de quelque renom qui avaient débuté avant la guerre, pratiquement aucun ne
resta en Russie. Le premier à émigrer fut Serge Rachmaninov qui, comprenant d'emblée que la
révolution faisait fausse route, prit la ferme décision de partir dès mars 1917, mais ne put passer aux
actes, grâce à une invitation des pays scandinaves, qu'après le coup d'État bolchevique. En franchissant
légalement avec sa famille la frontière finlandaise, donc en n'emportant dans ses bagages que le strict
nécessaire et en laissant derrière lui sa maison de Moscou, sa fortune, ses manuscrits, il savait, nous dit-il
dans ses souvenirs, qu'il partait pour longtemps, voire pour toujours. L'Amérique lui ouvrit largement les
bras, et pendant onze ans, il y rencontra, en tant que pianiste et chef d'orchestre, un accueil triomphal.
Fortune faite, Rachmaninov revint en Europe, s'établit en Suisse sur les bords du lac de Luceme, et, tout
en continuant de donner des concerts, revint à la composition qu'il avait délaissée. À la suite de plusieurs
de ses interventions dénonçant les cruautés du régime soviétique, son œuvre fut entièrement interdite
en URSS. Ses fameuses Vêpres ne purent y être exécutées pour la première fois qu'à la fin des années 80,
soit près d'un demi-siècle après sa mort.
Stravinski, qui était venu à Paris avec Diaghilev et qui avait acquis la célébrité mondiale en 1913 avec le
Sacre du Printemps, se réfugia durant la Première Guerre mondiale en Suisse, revint à Paris en 1919 et
s'y fit naturaliser français. Il travailla de nouveau avec Diaghilev, mais dans un style nouveau, plus
dépouillé. La Seconde Guerre mondiale le surprit aux États-Unis où il resta et acquit la nationalité

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américaine. Dans la dernière partie de sa carrière, venu au dodécaphonisme sériel, il pratiqua la musique
comme un langage entièrement autonome, désormais disjoint des évocations visuelles, littéraires ou
folkloriques. Il profita du dégel khrouchtchévien pour faire un voyage dans son ancienne patrie tout en
gardant vis-à-vis du régime un superbe dédain.
Serge Prokofiev avait fait lui aussi, avec Diaghilev, en 1914, une rencontre déterminante. Aussi vient-il
vivre à Paris après la révolution, compose pour Diaghilev trois ballets, mais semble mal supporter l'exil,
même si ces années en Occident comptent pour lui parmi les plus fécondes. Il regagne l’URSS en 1932 et
s'y fixe définitivement en 1935. Malgré son style plus néo-classique que par le passé, et les thèmes
patriotiques, voire staliniens, de certaines de ses compositions, il sera, après la Seconde Guerre
mondiale, vilipendé par les critiques officiels pour n'être pas suffisamment dans la ligne, et, bien sûr,
tout voyage à l'étranger lui sera désormais interdit.
Au-delà de ces trois coryphées de la musique russe, de très nombreux autres compositeurs choisissent
l'exil : Alexandre Glazounov qui, lui aussi, au début du siècle, avait participé aux premières saisons de
Diaghilev, pourtant adulé dans son pays, émigre, l'un des derniers, en 1928 ; son contemporain
Alexandre Gretchaninov, surtout connu pour sa musique religieuse et tout particulièrement pour sa
Liturgia domestica, souffrira de son audience réduite à l'étranger ; Nicolas Medtner, pianiste virtuose et
compositeur intériorisé et discret, auteur d’un remarquable ouvrage de philosophie esthétique, La Muse
et la Mode, s’établira à Londres ; Nicolas Tcherepnine sera le premier directeur du Conservatoire russe
de Paris, etc. Parmi ceux qui avaient adopté une écriture plus ou moins délibérément moderne,
mentionnons Arthur Lourié, Ivan Vychnegradski, A. Oboukhov.
Des solistes de très haut vol, A. Borovski, A. Brailovski, N. Orlov, Irène Eneri et l'incomparable Vladimir
Horowitz, pour le piano, les insurpassés Jasha Heifetz et Nathan Milstein pour le violon, Piatigorski pour
le violoncelle, ont fait à travers le monde, mais surtout aux Etats-Unis, la renommée de l'école russe.
Serge Koussevitsky, à la tête de l’Orchestre symphonique de Boston, sera l'un des grands promoteurs de
la musique de son pays. Mais ces virtuoses, presque tous installés aux Etats-Unis, cesseront d’être perçus
comme des émigrés.
Le Conservatoire russe de Paris, qui subsiste toujours, quai Kennedy, fut à la fois une école supérieure de
musique sérieuse et un des lieux de rencontre privilégiés des émigrés de Paris : dans sa salle d’une
centaine de places, concerts, soirées littéraires, conférences, bals et galas se sont succédé avec succès
pendant plusieurs décennies.

La peinture
Plus encore que les musiciens qui arrivaient tant bien que mal à passer à travers les mailles des directives
gouvernementales, peintres et sculpteurs ont déserté en masse un pays où le réalisme socialiste était
érigé en dogme d'État. Pour l’art représentatif, il n'y avait pas d’échappatoire : toute décomposition de la
forme était assimilée à la perversion bourgeoise, et l’abstrait, bien sûr, interdit. Par ailleurs, beaucoup
d'artistes avaient été liés dès avant la révolution avec ce qu’il est convenu d’appeler 1’« école de Paris »,
soit directement, soit par l’entremise des ballets de Diaghilev.
Le cas de Marc Chagall, le plus illustre des peintres de l’émigration, est symptomatique. Né dans une
famille juive des marches occidentales de la Russie, il étudie la peinture à Saint-Pétersbourg ; entre 1910
et 1913, il vit à Paris où il fréquente, entre autres, Modigliani, Apollinaire, Léger ; en 1918, il est nommé
commissaire aux Beaux-Arts dans son natal Vitebsk où il crée une académie révolutionnaire avec
Malevitch, Pougny, Doboujinski. En 1922, apprenant que ses toiles abandonnées en Occident se vendent

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cher, il émigre et s'installe à Paris où il se rend célèbre par ses illustrations des Fables de La Fontaine,
puis de la Bible, jusqu'au grandiose plafond de l'Opéra de Paris commandé par André Malraux. De
l’influence russe, il a retenu, affirme un critique d’art, « le fantastique expressionnisme de l'icône où le
miracle est considéré comme un fait naturel » ; de sa judaïté, l'inspiration, les thèmes, la poésie ; mais
c'est aussi un Parisien. Est-il juif, russe, français – ou simplement Chagall, avec son génie propre ?
La même interrogation sur la nationalité profonde et la relation avec le corps social des émigrés vaudrait
pour Chaïm Soutine, O. Zadkine, M. Kikoïne, Mane-Katz, Miutchine, pour ne citer que les plus illustres
des ni listes juifs misses installés à Paris avant ou après la révolution, mais tous participants assidus des
expositions parisiennes de l'art russe. On peut se la poser, d'une autre façon, pour Basile Kandinsky,
créateur et théoricien de l’art abstrait, qui vécut principalement en Allemagne et fut même, à l’occasion,
poète de langue allemande ; comme Chagall, assez à l’aise dans les premières années avec les nouvelles
autorités révolutionnaires, il se rend légalement en 1921 en Allemagne enseigner au Bauhaus ; quand ce
dernier est détruit par l'iconoclasme nazi, il s’établit en France et jouit d'une renommée désormais
universelle. De même pour Sonia Delaunay, née Terk, installée en France depuis 1905...
Citer tous les artistes serait vain : une visite, à Paris, au Musée d'Art moderne ou au Centre Pompidou
montre éloquemment l'invasion de la peinture, entre les années 20 et les années 60, par des artistes
d'origine russe. Relevons cependant l'importance de tous ceux, peintres et décorateurs, qui ont gravité
autour du Monde de l’Art et des ballets de Diaghilev : M. Larionov, sa femme N. Gontcharova, M.
Doboujinski, Alexandre Benois et son fils Nicolas, Serge Soudeïkine et tant d'autres qui ont essaimé
l’expressionnisme russe à travers les décors de théâtre ou les expositions du monde entier. Alexandra
Exter, qui se distinguait dans les décors et les costumes par une grande originalité, est morte à Fontenay-
aux-Roses dans le dénuement le plus complet. Aujourd'hui, chacune de ses toiles est estimée à plus d’un
million de dollars... Nicolas Roerikh, décorateur et paysagiste mystique (apprécié par Chagall), réussit à
acquérir un gratte-ciel à New York où il installa son musée (à l'issue de la crise économique des années
30, il dut néanmoins s'en séparer), puis se retira aux Indes, dans la vallée du Pendjab où, avec son fils,
également peintre, il fonda un mouvement syncrétiste à base de théosophie, cherchant à unifier
sagesses chrétienne et orientale. Les adeptes de sa peinture et de son enseignement sont aujourd’hui
encore nombreux et actifs.
Une mention spéciale doit être faite de ceux qui, arrivés en émigration dans l'enfance ou l'adolescence,
finirent, après des débuts difficiles, par acquérir une grande notoriété : Nicolas de Staël, dont la rigueur
dans la l)s traction et la pureté lumineuse ne furent appréciées ù leur vraie valeur qu'après sa mort
tragique (il se suicida ù 50 ans à Antibes) ; le comte André Lanskoy, resté si lusse aussi bien dans son
exubérante ferveur religieuse que dans ses flamboyantes recherches picturales dans le figuratif d'abord,
dans l’abstrait ensuite ; enfin, Constantin Terechkovitch, donné par certains comme l’exemple le plus
convaincant d'un Russe devenu un peintre authentiquement français.

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CHAPITRE V

L'émigration et la guerre ; les nouvelles vagues


La Seconde Guerre mondiale allait constituer à tous égards une rude épreuve pour l'émigration,
écartelée, après le 22 juin 1941, entre une double tentation : d'un côté, Hitler et ses promesses de
délivrer la Russie du joug bolchevique ; de l’autre, Staline, devenu, ne fût-ce que pour un temps, le
défenseur de la nation russe. Comment faire pour ne choisir ni l'un ni l’autre ? comment vouloir la
victoire du camp démocratique qui risquait d’étendre le totalitarisme soviétique à l'ensemble de
l'Europe ? Au rebours, comment ne pas céder aux sirènes patriotiques, ne pas s'attendrir sur le sacrifice
du peuple russe, ne pas espérer une évolution du régime ? Les réponses à ces terribles questions furent
différentes selon les circonstances politiques propres à chaque pays, mais aussi selon le niveau culturel
des différentes communautés locales des exilés. Nulle part, bien sûr, ces réponses n'ont été univoques.
En France, les sentiments proallemands que certains pouvaient éprouver à l'idée d’un affrontement
entre Hitler et Staline furent mis à mal par l'accord Ribbentrop-Molotov de 1939, mais se réveillèrent
après l'invasion de la Russie, tout en restant limités à des milieux peu éclairés. À quelques rares
exceptions près, toute l'élite, aussi bien politique (Maklakov, Milioukov, etc.) que littéraire (Bounine,
Remizov, Zaïtseff, etc.) ou religieuse (Mgr Euloge et l'ensemble de son clergé, l’ACER, l’institut Saint-
Serge), se retrouva dans l’opposition passive ou active à l’hitlérisme. Les publications et les organisations
associatives (ces dernières au nombre de 800 !) furent toutes interdites par les autorités d’occupation
qui, après juin 1940, créèrent leurs propres structures. Elles placèrent à la tête d’un « Comité d’entraide
des émigrés russes en France » un certain Iouri Jerebkov, jeune danseur venu d’Allemagne et
parfaitement inconnu en France. Apparemment, on n'avait trouvé personne parmi les Russes de France
qui acceptât de se mettre au service de l’occupant. Jerebkov s'empressa de publier une déclaration
prétentieuse où il se définissait comme le leiter, le chef de l’émigration. Conformément aux directives
nazies, il demandait aux émigrés d’appuyer la politique allemande sans chercher à l’influencer, car « ce
qu’il adviendra de la Russie et quelles formes de gouvernement lui seront nécessaires, un seul homme le
sait, et c’est le Führer ». Peu de temps après fut créé un hebdomadaire, le « Courrier de Paris » (Parijskij
Vestnik), mais là, de nouveau – le fait est symptomatique –, le rédacteur, P. Bogdanovitch, était un
inconnu. À l’exception d'Ivan Chmelev et d’Ilya Sourgoutchev, aucun écrivain ni journaliste de renom ne
prêta sa plume à cet hebdomadaire,
Il y a bien eu quelques départs individuels (une, deux dizaines ?) sur le front russe en qualité
d’interprètes ou dans le cadre de la Légion antibolchevique française. Mais, devant le traitement infligé
aux Russes par les nazis, les illusions, chez la plupart, se dissipèrent vite, même s il était le plus souvent
impossible de tirer dignement les marrons du feu.
Par contre, de beaucoup plus important, et par le nombre et par l’héroïsme de certaines actions, fut,
chez la jeune génération, par reconnaissance pour l’hospitalité de la France, par désir aussi de sortir de
l’inactivité et d’adhérer à une cause noble et juste, l’engagement des émigrés dans la Résistance ou dans
les Forces Françaises libres.
Le titre même de « Résistance » et l’une des premières cellules de l'action contre l’occupant furent créés
en novembre 1940 par un jeune poète russe, Boris Wildé (né en 1908), et par son ami Anatole Levitski
(né en 1901). Venus en France d’Estonie, ils avaient fréquenté les milieux littéraires russes, les cafés de
Montparnasse, mais aussi les réunions du « Cercle » organisées par I. Fondaminski qui cherchait à
refaçonner ce qu’il appelait l’Ordre (au sens religieux du terme) de l’intelligentsia russe. Wildé avait

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achevé ses études supérieures d’histoire et d’ethnologie à la Sorbonne, s'était marié avec la fille de
l’historien médiéviste français Ferdinand Lot et de la théologienne russe Myrrha Lot-Borodine, avait opté
pour la nationalité française ; mobilisé, il avait participé à des combats meurtriers en Lorraine ; blessé et
fait prisonnier, il avait réussi à s’enfuir, puis avait repris son travail de chercheur au Musée de l’Homme.
Là, il réussit à imposer non seulement à son directeur, mais aussi à des personnalités comme Jean
Cassou et Claude Aveline, sa détermination à organiser la lutte contre les Allemands, en commençant
par le lancement d’un journal : c’est ainsi que naquit La Résistance, une feuille de quatre pages dont les
deux premiers numéros furent entièrement imprimés par Wildé et Levitski. Une intense activité
clandestine allait se terminer moins de cinq mois plus tard par l’arrestation de presque tout le groupe.
Dès qu’il apprit l’interception de Levitski, Wildé, en mission dans la zone libre, décida de revenir à Paris
où il ne tarda pas à être à son tour arrêté. Le comportement des accusés força l’admiration des juges
allemands. Le procès se termina néanmoins par dix condamnations à mort, dont sept (celles des
hommes) furent maintenues, malgré les appels à la clémence en faveur de Wildé signés par F. Mauriac,
P. Valéry et G. Duhamel.
Le comportement des condamnés fut héroïque jusqu'au bout. Levitski écrivit à ses proches :
« Je ne peux me pardonner le chagrin que je vous cause, et je vous supplie de me pardonner de tout
cœur, sans arrière-pensées. Je ne m’attendais pas à un dénouement aussi rapide, mais peut-être est-
il mieux qu'il en soit ainsi. Je suis prêt depuis longtemps. Il me semble que mon âme est en paix avec
Dieu. Qu’Il vous prenne aussi sous sa haute protection... »
Wildé écrivit à sa femme une longue lettre le matin précédant l'exécution. En voici quelques extraits :
Je me souviens d'un quatrain que j'ai composé il y a quelques semaines :
Comme toujours impassible
Et courageux inutilement,
Je servirai de cible
Aux douze fusils allemands.
À vrai dire, mon courage n'a que peu de mérite, la mort n’est pour moi que la réalisation d’un grand
amour, l’entrée dans la réédité vraie. Ici-bas, seule Vous m’auriez permis de le réaliser. Soyez-en
fière... Mourir en parfaite santé, la tête claire, en pleine possession de tous ses moyens intellectuels -
cette fin sans doute me convient mieux que de tomber soudainement au champ d’honneur ou de
s’éteindre à petit feu d’une maladie cruelle... J’ai vu quelques-uns de mes camarades, ils sont en
pleine forme, ce qui me réjouit... Une infinie tendresse monte vers Vous du plus profond de mon
âme. N’allons pas regretter notre pauvre bonheur, il n’est rien en comparaison de notre joie. Comme
tout est clair ! L’éternel soleil de l’amour se lève des abîmes de la mort... Je suis prêt, j’y vais. Je Vous
quitte pour un au revoir dans l'éternité. Je bénis la vie pour tous les bienfaits dont elle m’a comblé...
»
Ces lettres des deux premiers résistants russes, morts pour la France, sont sans doute le plus beau
témoignage que la seconde génération d’émigrés russes ait donné de sa dignité.
Ils ne furent pas les seuls, loin de là. Il faut mentionner Zoubalov, Nicolas Mkhitarianz-Mkhitarov,
Georges Makovski, Vladimir Poukhliakov, tous à des dates diverses fusillés par les Allemands ; le réseau
d’A. Ougrimov et d’Igor Krivocheine (fils du dernier ministre de l’intérieur d’avant la révolution), qui,
arrêtés en 1944 et torturés, survécurent à la déportation. Il y eut aussi de nombreux engagés dans les
Forces Françaises libres, parmi lesquels certains dès le premier jour (Nicolas Vyroubov qui fut, ainsi que

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dix autres émigrés, décoré de l'Ordre des Compagnons de la Libération). Le colonel Amilkhvari, d'origine
géorgienne, tombé à El Alamein, devint un héros légendaire.
Parmi les destins de femmes qui retiennent particulièrement l'attention, celui de Vera Makarov :
princesse Obolenski par son mariage, elle entre à l’automne 1940 dans le réseau d’Arthuis où elle
travaille jusqu’à son arrestation, le 17 décembre 1943. Lors des incessants interrogatoires quelle doit
subir pendant quatorze jours, les policiers de la Gestapo lui rappellent sa condition demigrée
antibolchevique et lui proposent d’abandonner une Résistance alliée aux communistes. Elle reste
inflexible : « Je suis russe, leur répond-elle, j’ai passé toute ma vie en France ; je ne veux trahir ni ma
patrie, ni le pays qui m’a donné l’hospitalité... Chrétienne et croyante, je ne peux accepter
l’antisémitisme. » Condamnée à mort malgré son jeune âge (comme Wildé, elle avait 33 ans au moment
de son arrestation), seule de son groupe elle refuse de demander sa grâce ; transférée de la prison
d'Arras à Berlin, elle y est décapitée le 4 août 1944. (Son mari, Nicolas Obolenski, devait devenir prêtre
de la cathédrale de la rue Daru en 1952.)
Conformément aux directives vichystes, la répression antisémite s'abattit en premier lieu sur les Juifs
d’origine etrangère, parmi lesquels de nombreux Russes qui n'avaient pas eu la possibilité ou la
prévoyance de gagner a zone libre ou l'étranger. Ainsi périrent dans les camps allemands le critique Paul
Léon, ami de James Joyce et auteur d'un livre en langue française sur Benjamin Constant, le politologue
Ossip Levine, auteur d’un ouvrage, en langue française également, sur la Mongolie, Hya Fondaminski,
Paul Apostol, les poètes Iouri Mandelstam, Iouri Felsen, Raïssa et Michel Gorline, pour ne citer que les
plus éminents. La solidarité avec les Juifs a été active, jusqu’au martyre, dans les milieux de l’Église
orthodoxe, comme nous l’avons déjà vu. Chez Ariadna Scriabine, fille de l’illustre compositeur, mariée
avec le poète juif David Knut, la solidarité est poussée jusqu’à une identification totale avec le peuple juif
: elle prend le prénom de Sarah, crée l'« Organisation juive de Combat », participe à des actions armées
et périt dans une embuscade, en juillet 1944, dans la région de Toulouse, un mois avant la libération de
la ville.
Si, en France, les émigrés russes ont eu dans l’ensemble, vis-à-vis des Allemands, un comportement
presque plus digne que celui de la majorité des Français (rappelons symboliquement que la mélodie du
Chant des Partisans est l'œuvre d’une émigrée russe !), il n'en a pas été de même en Yougoslavie où
l'émigration, conservatrice jusque dans son élite, encore imprégnée de l'épopée militaire des Blancs,
crut, dès l'occupation allemande, et surtout après l'invasion de l’URSS, que son heure était venue. Le
chargé d'affaires, V. Strandmann, qui présidait depuis le début aux destinées de la colonie russe, fut
arrêté et destitué. Des officiers peu scrupuleux – successivement les généraux Skorodoumov et Kreiter –
furent utilisés par l'occupant pour former un Schutzkorp (corps de défense militaire) qui fut envoyé
combattre non pas l'armée soviétique, mais les partisans serbes, aussi bien les tchetniks du général
Mikhaïlovitch que les milices communistes de Tito. Sur le fronton de l'ancienne ambassade de Russie, on
pouvait lire une banderole proclamant : « La victoire de l'Allemagne, c'est la libération de la Russie ! » La
population serbe, on le comprend, réagit mal à cette prise de position et considéra l'ensemble des
Russes comme traîtres à leur patrie d’accueil. De nombreux émigrés, membres du Schutzkorp, et même
leurs proches furent victimes d'attentats (rien que dans le clergé, jusqu'à 26 prêtres russes, en charge
des paroisses serbes, furent assassinés par les partisans). L'émigration russe en Serbie, bien intégrée au
pays grâce à son identité ethnique et religieuse, mais aussi à la bienveillance des autorités, a fini son
parcours par une tragédie qui a pratiquement mis fin à son existence. La grande majorité des émigrés
s’enfuirent à l’arrivée des troupes de Staline. Parmi ceux qui choisirent de rester, les autorités
soviétiques procédèrent à de nombreuses arrestations et déportations.

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À la même époque, en France, l'émigration, fière des victoires de l’URSS, aiguillonnée par les « patriotes
russes » issus de la Résistance, tributaire de l’atmosphère d’un pays qui penchait désormais à gauche, va
être sujette à la tentation inverse : cesser toute opposition et reconnaître la légitimité du régime
soviétique. Dès avant la fin de la guerre, en février 1945, une délégation de notables – B. Maklakov, les
amiraux D. Verderevski, ancien ministre de la Marine dans le Gouvernement provisoire, et M. Kedrov,
vice-président du Rovs, se rendirent à l’Ambassade de l’URSS et battirent leur coulpe. Ils furent suivis par
le métropolite Euloge, heureux de se réconcilier avec l’Église-mère, par Ivan Bounine, qui espérait voir
éditer ses œuvres en URSS, etc. Dans la presse subventionnée par l’Ambassade (« Le Patriote russe », qui
devient bientôt « Le Patriote soviétique »), Nicolas Berdiaev, renouant curieusement avec la
phraséologie de sa jeunesse révolutionnaire, oppose les libertés formelles du capitalisme à la liberté
organique de la société socialiste, et, dans un accès de nationalisme sans nuances, loue la révolution
d’avoir rendu à l’armée russe l’invincibilité qu'elle avait perdue dans les dernières années de la
monarchie. Après une entrevue avec lui, son ami Simon Frank qui, d’origine juive, s’était caché durant
l'Occupation en zone libre, n’en revenait pas : « Il est comme fou, disait-il, il n'écoute rien, n'entend rien
! » Le 14 juin 1946, Moscou décrète une amnistie générale et exhorte les « apatrides » à demander la
nationalité soviétique et, éventuellement, à rentrer au pays. D'après des chiffres quelque peu exagérés,
près de dix mille personnes (sur les 65 000 que comptait alors l'émigration) prirent le passeport
soviétique ; mille à deux mille, surtout parmi ceux qui croupissaient en province, rentrèrent au bercail.
Les milieux maçonniques russes n'échappèrent pas à ce vent de folie : interdiction fut faite à Roman Goul
de présenter dans la loge « Jupiter » un compte rendu favorable au livre de Kœstler, Le Zéro et l'Infini.
Outre-Atlantique, en revanche, les émigrés et, parmi eux, tous ceux qui avaient fui la France en 1940 du
fait de leurs origines juives ou de leur engagement à gauche, restèrent étonnamment lucides. En 1944,
Vladimir Nabokov se démarqua avec vigueur de ceux qu’attendrissaient les victoires des armées
soviétiques et proclama son refus de toute compromission :
Quels que soient les tableaux guerriers
qu’offre la doucereuse Russie soviétique,
quelle que soit la pitié qui emplit mon cœur,
je ne m’inclinerai pas, ni me compromettrai
avec la boue, la cruauté, l’ennui
de l’esclavage sans voix – non, vraiment non,
je ne suis pas encore repu de la séparation,
permettez, je suis poète encore.
En 1946, Georges Fedotov qui, dix ans auparavant, avait partagé les premières illusions concernant une
évolution possible du régime soviétique, donne de New York, dans « la Nouvelle Revue », une réplique
cinglante à Berdiaev qu’il accuse de se soumettre non en chrétien, mais en hégélien au fait historique, et
de pactiser avec les bourreaux du peuple russe. « Comment, s'étonne Fedotov, n’a-t-il pas vu la
répression qui s'est abattue sur les pays d’Europe orientale ? Comment n'a-t-il pas vu que la Russie est le
seul pays au monde où près d’un million de personnes déplacées refusent de revenir, préférant parfois le
suicide au retour ?... » Ce n’est pas au régime soviétique que revient le mérite de la victoire : « Staline
avait mené le pays à la défaite ; c'est Hitler qui l’a disposé à la victoire. »
Le désenchantement n'allait pas tarder... Le décret Jdanov (août 1946) condamnant les écrivains
Akhmatova et Zotchenko, la défection de Victor Kravtchenko en 1944, et surtout la publication de son
livre J’ai choisi la liberté aux États-Unis en 1946, puis son témoignage au cours du procès qu’il intenta en
1947 à Paris contre l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises qui l'avait diffamé, les difficultés

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ou déboires rencontrés par les « patriotes soviétiques » plutôt mal reçus en URSS, en dégrisèrent plus
d'un.
Des voix lucides et courageuses se firent entendre dès février 1946. Allant à contre-courant de l'opinion
publique dominante, contournant la loi qui exigeait une autorisation préalable pour publier un
périodique, Vladimir Lazarevski, secondé par l'historien Serge Melgounov, fit paraître des cahiers non
réguliers (quatorze au total), changeant le titre à chaque livraison (« La Voix libre », « La Parole libre », «
La Parole indépendante », « La Pensée libre », « La Pensée indépendante », etc.). Tous deux y
dénonçaient vigoureusement le fascisme rouge et lui déniaient tout rôle national.
Une réaction significative se fit jour en mars 1946 lors de la convocation à Paris d'une assemblée plénière
de l’Union des écrivains et des journalistes. Les éléments prosoviétiques, à la tête desquels se trouvait N.
Roschine, un ancien capitaine de l'Armée blanche, écrivain médiocre mais qui avait été encouragé par
Ivan Bounine, voulaient que l'Union parisienne demandât son affiliation à l'Union des écrivains
soviétiques. Iouri Annenkov et Gaïto Gazdanov plaidèrent fermement pour la liberté d’expression, et la
résolution prosoviétique fut repoussée par 64 voix contre 45. Ce vote traduisait éloquemment le
revirement qui commençait à s’opérer dans l'esprit des émigrés.
En 1947, l'autorisation préalable pour les périodiques fut levée : c'est alors que naquirent la revue
Rousski´ Demokrat (Le Démocrate russe), dirigée par S. Melgounov, et l'hebdomadaire Rousskaïa Mysl´
(La Pensée russe), créé par V. Lazarevski avec l'aide de la CFTC. « La Pensée russe » n’eut aucun mal à
s'imposer face aux Rousskie Novosti (Les Nouvelles russes), son concurrent prosoviétique, soutenu par
l'Ambassade. En France, l’atmosphère politique avait radicalement changé. Le 25 novembre 1947, Jules
Moch, ministre de l'intérieur, procédait à l'arrestation et à l'expulsion de 24 émigrés qui, après avoir pris
la citoyenneté soviétique, ne s’empressaient guère de regagner leur pays (parmi eux, d'anciens résistants
et déportés comme A. Ougrimov et I. Krivocheine). Ces derniers, une fois arrivés en URSS, ne tardèrent
pas à prendre le chemin des camps – soviétiques, cette fois.

La seconde vague d’émigration


Le phénomène le plus marquant, à l'issue de la guerre, a été ce qu'il est convenu d'appeler la « seconde
émigration », composée de milliers de citoyens soviétiques qui, ayant de gré ou de force quitté l'URSS,
refusaient obstinément d'y retourner. L'histoire détaillée de cette émigration n'a pas encore été écrite.
On l'évalue grosso modo à un million de personnes (ce qui la mettrait à parité avec la première vague),
mais il n'est pas exclu qu'il faille réduire ce chiffre d'un bon tiers, voire de moitié, car aucun
dénombrement sérieux n'a jamais pu être entrepris. En réalité, le nombre des nevozvraschentsy (les «
réfractaires au retour ») aurait pu être nettement plus élevé (jusqu'à deux millions ?) si les Alliés
n'avaient pas signé à Yalta des accords prévoyant le rapatriement forcé de tous les citoyens soviétiques -
entre quatre et cinq millions - qui, en 1945, se trouvaient à l'extérieur de leurs frontières. Cette masse se
répartissait en quatre catégories : la population civile, emmenée de force pour travailler en Allemagne
dans des conditions très dures (sur les 2,8 millions d’Ostarbeiter russes et ukrainiens, environ 2 millions
seulement avaient survécu) ; les prisonniers de guerre, au nombre d'environ 6 millions, mais dont
seulement 1150 000 avaient survécu aux conditions doublement atroces de leur détention (le
gouvernement soviétique s'étant délibérément désintéressé de leur sort) ; les réfugiés proprement dits,
qui avaient quitté le pays lors du retrait des troupes allemandes (plusieurs centaines de milliers) ; enfin,
les quelque 800 000 hommes qui, par conviction ou pour survivre - les deux raisons d’ordinaire se
conjugaient -, avaient accepté de s’allier aux Allemands : les cosaques, partis des steppes du Don et du
Kouban au nombre de 30 à 40 000, diverses ethnies caucasiennes qui avaient formé de redoutables

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divisions envoyées par les Allemands combattre les maquisards, enfin tous ceux qui s'étaient enrôlés
dans l'Armée russe de Libération (ROA) formée par le général Vlassov, l'un des plus prestigieux chefs
militaires soviétiques, héros de la bataille de Moscou, fait prisonnier en 1942. (Pomme de discorde entre
les militaires allemands qui la considéraient comme pouvant être d'un précieux concours dans la lutte
difficile sur le front de l’Est, et les idéologues nazis qui refusaient de lui faire confiance, cette armée, qui
n'existait que sur le papier, ne reçut son autonomie et sa liberté d’action qu'en... janvier 1945, alors que
les jours du Reich étaient déjà comptés. Trois divisions furent alors formées. On se demande : que
pouvait encore espérer à ce moment-là le général Vlassov ? n'aurait-il pas mieux fait de rester le
personnage suspect qu'il avait été aux yeux des nazis, lesquels l'avaient placé en résidence surveillée ?)
Nicolas Bethell estime à environ 2,5 millions le nombre de citoyennes soviétiques victimes du
rapatriement forcé. Les plus acharnés à remplir les engagements de Yalta furent les Anglais. À Linz, en
Autriche, les cosaques, préalablement désarmés, opposèrent une résistance passive acharnée aux
soldats anglais qui n'hésitèrent pas à tirer dans le tas : vingt mille cosaques avec femmes et enfants
furent ainsi livrés aux Soviétiques avec leurs chefs, y compris plusieurs centaines d'officiers de la
première émigration qui les avaient rejoints (le général Pierre Krasnov, âgé de 77 ans, son frère Serge, le
général Gourko seront, en 1946, jugés et pendus à Moscou). Les Américains, à l'occasion plus conciliants,
livrèrent néanmoins la plupart des officiers et soldats de l’Armée de Libération qui s’était pourtant
retournée contre les Allemands et avait libéré Prague... En août 1946, le général Vlassov et neuf de ses
compagnons, tous livrés par les Américains auxquels ils s'étaient rendus, furent à leur tour jugés et
pendus à Moscou ; quant aux officiers subalternes et aux soldats, tous furent expédiés dans des camps
de concentration. À l'honneur des autorités militaires françaises, soulignons qu’à plusieurs reprises, dans
leurs zones d’occupation, elles opposèrent une fin de non-recevoir aux émissaires soviétiques qui
voulaient pénétrer dans les camps de réfugiés. Sans doute ne se sentaient-elles pas liées, elles, par les
accords secrets de Yalta...
Une mention spéciale doit être accordée à la principauté du Liechtenstein qui, faisant fi des pressions
soviétiques, accorda, dans la nuit du 2 au 3 mai 1945, le droit d’asile à un détachement de cinq cents
officiers et soldats de l'« Armée nationale russe » commandés par le général Holmston-Smyslovski, les
sauvant ainsi de la mort.
Les autorités soviétiques ne se contentèrent pas du rapatriement des principaux groupes de réfugiés,
elles organisèrent dans les différents pays occidentaux de véritables chasses à l’homme. C’est ainsi qu'en
France, la mission militaire soviétique put pendant plusieurs mois opérer impunément et procéder à
plusieurs enlèvements. À la suite d’un rapt particulièrement spectaculaire perpétré en plein jour à Paris,
en mars 1946, dans l’appartement du petit-fils de Léon Tolstoï (nous en fûmes par hasard le témoin
oculaire et, hélas, impuissant !), le gouvernement français mit un terme aux agissements de la mission
militaire. Mais la menace qui pèse sur les réfugiés de la nouvelle vague fait que l’immense majorité
d’entre eux préfèrent ne pas s’attarder en Europe et cherchent à s’installer Outre-Atlantique ou en
Australie où ils sont bientôt rejoints par les émigrés qui ont fui la Mandchourie et la Chine. New York
détrône alors Paris et devient désormais le centre politique et culturel de l'émigration.
À la différence de la première émigration, cette nouvelle vague était essentiellement composée de gens
simples, paysans et ouvriers, d’âge jeune, qui n'avaient vu de la vie que ses aspects les plus terribles : la
collectivisation, avec sa famine et ses millions de morts, la terreur de 1936-38, la guerre, les exactions
nazies, les camps de personnes déplacées... Aussi la plupart n’aspiraient-ils qu'à goûter enfin à une
existence tant soit peu décente et paisible. Parmi eux, peu ou pas de vocation politique (et pour cause :
ceux qui auraient pu en avoir une avaient été livrés aux Soviétiques ; quant aux rescapés, ils préféraient

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se faire oublier) ; une mince couche de personnes cultivées qui trouveront leur place dans les universités
et les écoles américaines ; quelques poètes, parmi lesquels le classique Dimitri Klenovski et le
moderniste Ivan Élaguine ; quelques prosateurs, entre autres Nicolas Narokov et Serge Maksimov,
auteurs de romans bouleversants sur fond de terreur stalinienne...
Par l'intensité de son témoignage, cette seconde vague redonna une vigueur nouvelle à la première avec
laquelle elle collabora aux États-Unis sans problème. Au soir de sa vie, Georges Fedotov pouvait se
réjouir :
« La relève est arrivée de façon inattendue, d'où nous n'osions l'espérer. La Russie s'est mise en
mouvement vers nous, non par quelques réfugiés, mais de toute sa masse : elle nous inonde, elle
nous assourdit de ses cris, nous réveille, nous appelle au combat. Quel bonheur ! Nous ne sommes
pas seuls ! La Russie est arrivée, nous sommes avec elle. Elle prend la parole à nos meetings, publie
des journaux politiques, témoigne d'une voix impressionnante au procès de V. Kravtchenko. Le
rideau de fer est enfoncé, et le flot de ceux qui “choisissent la liberté” ne tarit pas... »
Il y avait, dans ces cris de joie de quelqu'un qui se souvenait de l'isolement total de la première
émigration, un brin d'exagération. Les transfuges – Michel Koriakov, qui réussit à s'échapper de
l’Ambassade d’URSS à Paris! deux officiers de l’armée de l’air qui avaient fui à bord de leurs Mig, etc. :
une quinzaine au total – ne constituaient pas un « flot » réel, mais ils apportaient une tonalité politique
nouvelle. En 1949 se forma à New York une « Ligue de combat pour la Liberté du peuple » au sein de
laquelle les politiciens chevronnés de la première vague, mencheviks, socialistes-révolutionnaires et
libéraux, s’unissaient aux nouveaux venus. S’adressant au pilote A. Barsov qui venait de faire défection,
A. Kerenski prononça son nunc dimittis : « Nous, les vieux, nous sommes désormais tranquilles. Le
programme de la Ligue n'est pas notre programme. Il nous a été dicté par ceux qui sont venus de Russie.
» Toutefois, l'étanchéité toujours plus parfaite du rideau de fer, l'éloignement géographique des États-
Unis rendaient l’action politique des émigrés assez illusoire. La création de la Ligue resta sans lendemain.
Au politique succéda le culturel. Des fonds importants furent alloués par le gouvernement américain, qui
permit aux Éditions Tchékhov, créées pour l’occasion, de publier en quelques années une centaine
d’ouvrages, romans, souvenirs, essais, poésies : les écrivains des deux émigrations, largement
représentés, y voisinaient avec des auteurs interdits dans leur pays, des écrivains russes classiques que la
censure avait complètement occultés, mais aussi avec des traductions de l’anglais ou de l’américain (par
exemple, les souvenirs en huit volumes de Winston Churchill...).
En Allemagne, l’activité politique reprend vie dans les camps pour personnes déplacées où se reconstitue
1’« Union nationale du travail de la nouvelle génération » (Natsionalnyj troudovoj soïouz molodogo
pokolenia), qui, pendant la guerre, avait cherché, tout en évitant une collaboration trop marquée, à
essaimer dans les territoires occupés par les Allemands. À la différence de ce qui s est passé aux USA,
l’amalgame entre anciens et nouveaux émigrés ne se fait pas sans heurts : les anciens reprochent aux ex-
Soviétiques d’apporter avec eux l'intolérance et les méthodes brutales du parti communiste, ou de se
laisser infiltrer par les agents. L'enlèvement de Troukhnovitch à Berlin en 1955, qui n'est pas sans
rappeler ceux de Koutepov et de Miller, semble leur donner raison. Néanmoins, soutenus par les
Américains, les nouveaux dirigeants de l’Union (appelés plus communément les « solidaristes », par
référence à leur programme) forment à Francfort une solide base d’activités antisoviétiques, mais où le
culturel – publication d'un mensuel, Possev (Le Semis), d'une revue trimestrielle, Grani (Frontières) –
semble une fois encore l'emporter sur des initiatives politiques souvent illusoires, parfois douteuses.
Parallèlement, les Américains créent un second pôle d'activité à Munich où ils installent un « Institut
d'études de l'URSS » et le quartier général d'un émetteur radio de large portée, Radio Liberty. Cette

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dernière utilise largement les compétences de la première émigration ; G. Adamovitch, G. Gazdanov, V.
Weidlé, V. Frank, le P.A. Schmemann, etc., lui prêtent leur concours. À mesure que les années passent,
les intellectuels de la seconde vague sortent de leur anonymat et remplacent, par la force des choses,
leurs aînés de la première : B. Filippov dirige à Washington les Éditions Interlanguage qui ont succédé
aux Éditions Tchékhov, inconsidérément liquidées dès les premiers signes de dégel en URSS ; Guennadi
Andréev est placé à la tête de l'épaisse revue au nom symbolique Mosty (Ponts), qui paraît à Munich
sous l’égide de 1'« Organisation des émigrés politiques ».

Samizdat, Tamizdat et troisième vague


Le rideau de fer perd de son étanchéité et, malgré le regel, les manuscrits dactylographiés circulent en
abondance (le samizdat ou autoédition) ; à l'occasion, ils traversent la frontière dans les valises de
journalistes ou de diplomates le plus souvent français. Pasternak, en publiant en Italie, chez l'éditeur
communiste Feltrinelli, Le Docteur Jivago, inaugure le tamizdat (littéralement : « édition de là-bas »),
lequel, après la publication des récits fantastiques d’André Siniavski et de Iouri Daniel, lourdement
sanctionnée par plusieurs années de camp, devient une institution.
Le combat idéologique ne cesse de prendre de l’ampleur. En décembre 1973, la publication en russe à
Paris, aux éditions Ymca-Press, du premier volume de L'Archipel du Goulag fait l’effet d’une bombe : la
dénonciation du régime et de sa funeste idéologie est non seulement totale, mais, grâce au génie
exceptionnel de Soljenitsyne, elle est irréfragable : dès ce jour, il apparaît que l’expérience communiste
est définitivement condamnée aux yeux de l’opinion publique internationale, déjà ébranlée, il est vrai,
par le printemps de Prague et la résistance polonaise. Le bannissement de Soljenitsyne, un demi-siècle
après celui des philosophes, témoigne éloquemment du caractère irréformable du régime. Ce qui reste
de la première et de la deuxième émigration pavoise : voilà que leur message est enfin entendu !
Le combat idéologique ne cesse de prendre de l’ampleur. En décembre 1973, la publication en russe à
Paris, aux éditions Ymca-Press, du premier volume de L'Archipel du Goulag fait l’effet d’une bombe : la
dénonciation du régime et de sa funeste idéologie est non seulement totale, mais, grâce au génie
exceptionnel de Soljenitsyne, elle est irréfragable : dès ce jour, il apparaît que l’expérience communiste
est définitivement condamnée aux yeux de l’opinion publique internationale, déjà ébranlée, il est vrai,
par le printemps de Prague et la résistance polonaise. Le bannissement de Soljenitsyne, un demi-siècle
après celui des philosophes, témoigne éloquemment du caractère irréformable du régime. Ce qui reste
de la première et de la deuxième émigration pavoise : voilà que leur message est enfin entendu !
Der ideologische Kampf geht weiter und nimmt zu. Dezember 1973 kommt die erste russische
Veröffentlichung von Archipel Gulag, das erste Volumen und schlägt wie eine bombe ein. Die
Denunzierung des Regimes und seiner verhängnisvollen Ideologie nicht nur völlständig, sondern,
dank dem außergewöhnlichen Genie von Solshenizyn, auch unabweislich:
Dans ces mêmes années, Brejnev, cédant à la pression israélo-américaine, autorise parcimonieusement
le départ de ceux qui peuvent justifier de leurs origines juives. Environ 250 000 personnes profitent en
quelques années de cette possibilité et s’installent qui en Israël, où l'assimilation est de règle, qui aux
États-Unis, à New York, où cette troisième vague forme une entité spécifique : juive de sensibilité,
soviétique de formation, russe de langue, de surcroît rapidement américanisée. Mais, dans le même
temps, le gouvernement soviétique laisse ou fait partir une élite littéraire et artistique qui revendique de
plus en plus son indépendance. Plus d’une quarantaine d'écrivains (et non des moindres : un ancien prix
Staline, Victor Nekrassov, un futur prix Nobel, Joseph Brodski), autant d'artistes – Rostropovitch,

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Tarkovski, Nouréev, pour ne citer que les plus importants en musique, dans le cinéma et le ballet – se
retrouvent à l’étranger. Le divorce en URSS entre la culture et le système paraît total et annonce, comme
l'avait prévu V. Rozanov dès 1908, l’écroulement d'un régime qui, « à la troisième génération, aura les
traits de l'âne ».
In diesen selben im israélo-amerikanischen Druck nachgebenden Jahren, Brejnev, gestattet die
Abfahrt von sparsam denjenigen, die für ihre jüdischen Ursprünge den Beweis liefern können.
Ungefähr 250 000 Personen profitieren im Laufe von einigen Jahren dieser Möglichkeit dass in
Israel nieder, wo die Assimilation ist die Regel, dass die USA, in New York, wo die dritte
Welle eine bestimmte Einheit bilden: Jüdische Sensibilität, sowjetische Ausbildung,
russische Sprache, darüber hinaus schnell amerikanisiert. Aber zur gleichen Zeit, die
sowjetische Regierung erlaubt oder aus einem literarischen und künstlerischen Elite mehr
Unabhängigkeit behaupten
Pendant une quinzaine d'années, les trois vagues de l'émigration, malgré des différences accusées, vont
coexister dans l'ensemble pacifiquement. Soljenitsyne arrive encore à temps pour recueillir les
témoignages des derniers témoins de la révolution et de la guerre civile, et en nourrir son immense
épopée de La Roue Rouge, qu'il tisse patiemment dans l'isolement du Vermont. Rendant un témoignage
appuyé à la première émigration, fidèle gardienne des traditions de la Russie éternelle, il réunira près de
800 manuscrits de souvenirs d’émigrés, s'adressera à leur maison d'édition, Ymca-Press, pour continuer
d'assurer la publication de ses propres œuvres, mais exprimera aussi sa solidarité avec les réfugiés de la
Seconde Guerre mondiale : dans les camps soviétiques, il avait vécu et fraternisé avec les malheureuses
victimes des rapatriements forcés. À l'égard de la troisième vague, il se montrera plus critique : lui-même
émigré involontaire, il reprochera aux nouveaux arrivants d'avoir abandonné le combat à l'intérieur du
pays et de trop souvent confondre, dans leurs analyses, Russie et régime soviétique. Persuadé, dès son
arrivée en Occident, qu'un jour, en dépit des évidences, il reviendrait dans sa patrie, il vécut dans le
Vermont en reclus, mais attendit, après la chute du communisme, d'avoir terminé son immense œuvre
en huit volumes sur la révolution pour rentrer triomphalement, en mai 1994, au bercail.
Joseph Brodski, né en 1940, assurément le plus grand poète russe de la seconde moitié du XXe siècle,
acculé à émigrer en 1974 après avoir connu en 1964 la prison et exil, consacré par le prix Nobel en 1988,
recherche en revanche l'acculturation, ou du moins participe à la vie intellectuelle new-yorkaise,
enseigne dans une université américaine, troque volontiers le russe pour l'anglais dans ses essais en
prose, voire même en poésie (mais, là, avec beaucoup moins de bonheur). Il meurt en janvier 1996 à
New York, après plus de vingt ans d'exil, sans avoir remis les pieds dans son pays, en laissant une œuvre
poétique considérable. Contrairement à ses craintes, l'éloignement par rapport au pays ne lui a pas fait
perdre sa maîtrise infaillible du russe.
La vie culturelle de l’émigration russe pendant ces vingt dernières années voit une profusion de
publications de toutes sortes. Les meilleurs écrivains « soviétiques » (N. Mandelstam, I. Dombrovski, L.
Tchoukovskaïa, etc.), pratiquement interdits dans leur pays, publient désormais leurs œuvres dans les
maisons d’édition des émigrés (non pas des émigrés, mais selon la terminologie officielle des « rapatriés
»). Le Vestnik, modeste bulletin de l’Action chrétienne des Étudiants russes, le plus ancien à cette date
des périodiques de l'émigration (fondé, rappelons-le, en 1925), se transforme en une épaisse revue à
laquelle A. Soljenitsyne prête régulièrement son concours. Plus jeunes d'une vingtaine d’années, la
Nouvelle Revue, à New York, et Grani, à Francfort, prospèrent. À Paris, Vladimir Maksimov crée la revue
Kontinent qui ambitionne de réunir dans un front anticommuniste toutes les émigrations des pays de
l'Est, A. Siniavski et son épouse publient les cahiers Syntaksis, qui alimentent de furieuses polémiques. En

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Israël aussi, où elle peinera souvent à s'intégrer (malgré l'élection récente à la Knesset de représentants
comme le fameux ex-dissident Chtcharantsky), la communauté russophone possède ses revues. Jusqu’à
la fin des années 80, périodiques et livres sont dopés par les achats groupés d’officines
gouvernementales américaines qui cherchent avec plus ou moins de bonheur à les diffuser
clandestinement en Russie.
Démythifié par la parole, menacé par le projet de « guerre des étoiles » où la suprématie américaine
paraît ne pas devoir faire de doute, empêtré en Afghanistan dans un conflit sans issue, frappé de sénilité
et de dégénérescence, le régime soviétique s’écroule enfin, mettant du même coup un terme à soixante-
dix ans d’émigration russe.

En guise d'épilogue
Il fallait avoir la pénétration de Merejkovski pour prévoir dès 1926 que l'émigration allait être une
interminable marche dans le désert au cours de laquelle la plupart, sinon la totalité de ses participants
allaient laisser leurs os. Sans doute n’avait-il pas tout prévu. S’il avait vécu deux ou trois années de plus,
il eût été étonné de voir qu'un quart de siècle après le premier exode, une nouvelle vague allait rejoindre
la première et relancer la marche. Plus étonné encore – mais sans aucune chance, cette fois, d'être
encore de ce monde ! – qu'un quart de siècle après ce rebond, l’Union soviétique allait une nouvelle fois
se vider de ses élites intellectuelles les plus précieuses qui, tout en étant soviétisées, avaient recouvré le
sens de la dignité et de la liberté. Mais, fondamentalement, Merejkovski avait vu juste et exprimé
fortement ce que d’autres sentaient confusément : la Russie n'avait pas émigré, elle était partie pour
revenir ; elle n'avait entrepris son très long, très dur exode que pour retrouver, au jour fixé par la
Providence, la Terre promise. Le retour s'était amorcé dès les premières failles du rideau de fer, dès les
premières lueurs de liberté, à la fin des années 60, grâce aux ondes (et malgré le brouillage), aux
machines à écrire, aux voyageurs courageux et désintéressés. Mais, une fois le mur tombé — et celui de
Berlin n'était que le symbole de la muraille qui avait isolé la Russie du monde extérieur et de son propre
passé –, le retour de l'émigration allait devenir irrésistible.
Au cours de la période soviétique, l’unique brochure consacrée à l’émigration portait ce titre significatif :
L'agonie de l'émigration blanche. En 1990, V. Kostikov, qui allait devenir le porte-parole de Eltsine, publia
un livre bienveillant mais auquel il avait prudemment donné un titre négatif : Ne maudissons pas l’exil !
La même année, un poids lourd chargé de 40 000 volumes d’ouvrages écrits par les émigrés franchissait
sans trop d'encombres la douane soviétique pour épauler une exposition des éditions Ymca-Press,
organisée en plein Moscou. Il fallut voir les queues interminables de Moscovites qui cherchaient à se
procurer ouvertement ces ouvrages naguère non seulement interdits, mais lourdement sanctionnés.
L’année suivante, un « Congrès des compatriotes » c'est-à-dire d’émigrés ou de leurs descendants – se
tenait à Moscou. Le 19 août, jour de la Transfiguration, les délégués étaient réunis pour la messe en la
cathédrale de l'Assomption du Kremlin. Elle fut célébrée par le patriarche Alexis, premier dignitaire de
l’Église depuis 1917 à avoir été démocratiquement élu et qui se trouvait avoir vécu les dix premières
années de sa vie dans l’émigration en Estonie, au sein de la famille d’un membre actif de l’Action
chrétienne des Étudiants russes... L'office n’était pas encore terminé que, dehors, se faisait entendre le
grondement des tanks : à l’issue d’une journée longtemps indécise, la Russie allait retrouver son nom,
ses emblèmes et le droit inaliénable à son identité de toujours.
Dès lors, il serait plus juste de parler non de retour, mais de réappropriation du vaste héritage spirituel,
culturel ou simplement humain laissé par la Russie hors frontières. Que de titres réimprimés (plusieurs

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centaines !), que de conférences tenues, que d'anthologies poétiques, philosophiques, militaires
patiemment réunies, que de noms obscurs exhumés ! À Moscou, les efforts conjugués du maire, A.
Loujkov, du Fonds d’aide sociale de Soljenitsyne et de la maison d’édition Ymca-Press ont permis
l'ouverture, place de la Taganka, d’un Centre culturel voué à l'émigration (avec bibliothèque, archives,
conférences, etc.). La Russie des profondeurs n’est pas oubliée pour autant ; les dons de livres publiés
par Ymca-Press au cours de ses 70 ans d’existence à Paris ont fait l'objet d'une présentation solennelle
dans plus de cinquante-cinq villes : de Smolensk, aux confins de la Biélorussie, à Irkoutsk, en pleine
Sibérie, de Perm, dans l’Oural, à Kislovodsk, dans le Caucase, de l'ancienne Tver, dans le Nord, à la ville
méridionale et cosaque de Rostov-sur-le-Don ; à chaque fois, c'est la joie d'une rencontre entre la Russie
véritable, non défigurée, bien que physiquement absente, et celle qui, mêlant traits russes et traits
soviétiques, cherche à se retrouver dans la continuité.
De ces retours-retrouvailles, un éloquent exemple a été donné récemment par le modeste bourg de
Livny (50 000 habitants), situé au sein de la « ceinture rouge » : il y a 125 ans y naissait l’un des hommes
les plus remarquables de notre temps, Serge Boulgakov. Du fond de son exil parisien, dans ses carnets
intimes, il s'était adressé à sa patrie en ces termes :
« Ma terre natale, qui porte le nom sacré pour moi de Livny, est une petite ville du gouvernement
d’Orel. Si, à l’instant, je revoyais cette ville, en surplomb de la rivière Sosna, je crois que je mourrais,
succombant à la béatitude. Elle ne brille d’aucune beauté, elle serait plutôt recouverte de laideur, de
grisaille... Elle possède cependant ce que toute terre de la Russie centrale possède : la beauté de l’été
et de l’hiver, du printemps et de l’automne, des crépuscules et des aurores, des rivières et des arbres.
Mais tout y est silencieux, simple, modeste, imperceptible et merveilleux par son immobilité... »
Il y a un an encore, ses habitants ignoraient jusqu'au nom de Serge Boulgakov. Le 29 juin 1996, un
service funèbre a été célébré à sa mémoire dans l'église Saint- Serge où il avait été baptisé (seule église,
sur les onze qui existaient avant la révolution, à être encore debout) pour continuer par un Te deum
chanté en procession populaire jusqu'à l'ancien petit séminaire (devenu aujourd’hui lycée) où Boulgakov
avait étudié. Là, face à une grande foule, avant de dévoiler une plaque commémorative, le maire de la
ville, un ancien communiste, entouré par l'archevêque d’Orel, des admirateurs de Boulgakov venus de
Paris et de Moscou, annonçait solennellement que la « Place des prolétaires » (face à l’église) allait
porter dorénavant le nom de Serge Boulgakov, de même que le lycée ; qu'un musée en son honneur
s'ouvrirait dans la ville ; qu'enfin des bourses Boulgakov allaient être distribuées chaque année aux plus
méritants diplômés du lycée. « Le nom et l’œuvre de Serge Boulgakov, ajouta-t-il, entrent peu à peu dans
notre conscience... »
Ce retour de Boulgakov dans sa terre natale qu’il disait « aimer d’un amour éternel » n’est qu’un retour
parmi d’autres, même s'il est l'un des plus significatifs. En ces années où se joue le destin de la Russie,
l'émigration russe est là, revenue chez elle comme l'avait prévu Merejkovski, en paroles de feu, en
effigies légendaires, en exemples éloquents d'un courage et d'une fidélité à toute épreuve, pour aider le
pays à sortir du gouffre dans lequel 70 ans d’obscurantisme athée et de sociocide organisé l’avaient
plongé.

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