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CARTOGRAPHIER L'INCONSCIENT

Manola Antonioli

ERES | « Chimères »

2012/1 N° 76 | pages 91 à 100


ISSN 0986-6035
ISBN 9782749215969
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-chimeres-2012-1-page-91.htm
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Manola Antonioli, « Cartographier l'inconscient », Chimères 2012/1 (N° 76),
p. 91-100.
DOI 10.3917/chime.076.0091
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MANOLA ANTONIOLI
Philosophe

CARTOGRAPHIER
L’INCONSCIENT

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O N CONNAÎT L’IMPORTANCE que les cartes et les cartographies en
tout genre, probablement sous l’influence initiale de Fernand
Deligny et de ses « lignes d’erre », ont dans la pensée de Deleuze et
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Guattari. Leur rôle essentiel est exposé de façon programmatique


dans l’ouverture de Mille Plateaux sur le rhizome, où les deux auteurs
nous invitent à « faire la carte et pas le calque ».
Mon hypothèse dans les pages qui suivent sera que la nouvelle ver-
sion de l’analyse que Deleuze et Guattari proposent sous le nom très
énigmatique de « schizoanalyse » peut être interprétée aussi comme
une activité de cartographie de l’inconscient, hypothèse que j’essaierai
d’étayer par une relecture de L’Inconscient machinique, publié par
Félix Guattari en 1979. 91

Le texte s’ouvre sur une question qui est toujours d’actualité


(« L’inconscient a-t-il encore quelque chose à nous dire ? ») et avec A G E N C E M E N T
une attaque en règle contre toute vision « herméneutique » qui vise-
rait au déchiffrement des messages de l’inconscient, qu’ils soient écrits
dans une langue mystérieuse et intraduisible ou dans la prétendue
transparence des « mathèmes » lacaniens. Contre les psychanalystes
structuralistes, freudiens, jungiens ou reichiens, Guattari propose sa
propre version, schizoanalytique, d’un inconscient bricoleur et bri-
colé, « quelque chose qui traînerait un peu partout autour de nous,
aussi bien dans les gestes, les objets quotidiens, qu’à la télé, dans l’air
du temps, et même, et peut-être surtout, dans les grands problèmes
1. Félix Guattari, L’Inconscient machinique, Paris, Éditions Recherches, 1979, p. 7-8.
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de l’heure1 ». Il s’agit donc d’un inconscient « machinique », mais aussi tou-


jours déterritorialisé, puisqu’il ne se situe pas exclusivement « à l’intérieur »
des individus, mais également dans l’extériorité de leur rapport au corps, aux
territoires (existentiels ou spatialisés), à l’école, au lieu de travail, etc.
C’est aussi l’orientation temporelle de l’inconscient machinique qui change
radicalement pour Guattari. Celui-ci n’est pas tourné vers les cristallisations
du passé, mais orienté résolument vers l’avenir :
« Penser le temps à rebrousse-poil ; imaginer que ce qui est venu “ après ”
puisse modifier ce qui était “ avant ” ; ou bien qu’un changement, au cœur
du passé, puisse transformer un état de chose actuel : quelle folie ! Un retour

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à la pensée magique ! De la science-fiction ! Et pourtant… 2 »
Un tel inconscient ne peut donc être conçu selon un modèle herméneutique
d’interprétation de ses messages, ni selon un modèle archéologique qui essaie-
rait d’avoir accès à ses strates et à ses stratifications enfouies dans le passé (ou
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il s’agirait alors d’une « archéologie » au sens foucaldien, donc une archéolo-


gie des énoncés, d’emblée extériorisée, spatialisée), ni par un modèle généa-
logique ou narratif, mais selon une sémiotique axée sur « l’agencement collectif
d’énonciation » toujours biface ou multiface, qui associe indissolublement la
forme et le contenu, les états subjectifs, les énoncés et les états de faits, selon
la pragmatique du langage et du sens que Deleuze et Guattari étaient en train
d’élaborer en même temps dans Mille plateaux, dans le « plateau » intitulé
« Deux régimes des signes ». Les connexions s’établissent par une déterrito-
rialisation réciproque des choses de la nature et des choses du langage et les
agencements qu’elles créent sont toujours concrets, datés, situés, jamais modé-
lisables, surplombants, éternels ou purement formels.
C’est pourquoi un tel inconscient ne pourra jamais être interprété, mais devra
être cartographié : la schizo-analyse sera une forme de cartographie. Dans
l’étendue hétérogène d’un « Inconscient machinique », il s’agira à chaque fois
d’identifier les régions figées dans le passé, immobilisées dans les stratifica-
tions et les segmentations, sclérosées et nécrosées et au contraire de retrouver
et situer les « cristaux de possible » processuels. Deux postulats essentiels orien-
tent cette approche de l’inconscient : 1. Il revient à l’agencement le plus déter-
ritorialisé de résoudre les impasses et de dénouer les stratifications ; 2. « la
déterritorialisation, sous toutes ses formes, “ précède ” l’existence des strates
et des territoires3 ».
2. Ibid., p. 8.
3. Ibid., p. 13.

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Une telle révision de la théorie de l’inconscient sera ainsi orientée en direc-


tion de la constitution d’une « pragmatique schizo-analytique », qui ne pourra
jamais faire abstraction des problèmes politiques et micro-politiques, prag-
matique dont le « non modèle » sera le rhizome, défini selon des caractéris-
tiques désormais bien connues. Au contraire de toute structure et de tout
modèle arborescent, les rhizomes peuvent connecter un point quelconque à
un autre point quelconque ; le rhizome ne renvoie pas nécessairement à un
trait linguistique, mais s’inscrit dans une sémiotique qui associe à chaque étape
des éléments hétérogènes (biologiques, politiques, économiques). Dans
l’introduction à L’Inconscient machinique, Guattari choisit ainsi explicitement
de maintenir et de souligner la distinction entre une sémiologie « comme disci-

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pline trans-linguistique, qui examine les systèmes de signes en rapport avec les
lois du langage (perspective de Roland Barthes) » et une sémiotique «comme dis-
cipline qui se propose d’étudier les systèmes de signes selon une méthode qui
ne dépend pas de la linguistique (perspective de Charles Sanders Peirce) ».
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Dans cette perspective, la cartographie de l’inconscient s’inscrit toujours dans


une sémiotique complexe, qui ne peut jamais se réduire à l’interprétation du
langage ou à la dimension du signifiant. Si l’on essaie de comprendre cette
entreprise cartographique par analogie avec les cartes produites par les géo-
graphes, il s’agirait ici de tracer une carte ou une superposition complexe de
cartes qui ferait abstraction de toute différence préalable entre « géographie
physique » et « géographie humaine » (ce qui relève de dynamiques « internes »
au sujet et ce qui relève de dynamiques « externes », ce qui se situe dans un
domaine « purement » linguistique et ce qui s’ancre dans une sémiotique géné-
ralisée et une pragmatique extralinguistique), qui essaierait de montrer en
même temps les reliefs et les cours d’eau, les répartitions administratives et
territoriales, les ressources naturelles et les ressources économiques, les fron-
tières naturelles et les frontières politiques, la composition ethnique et reli-
gieuse de ses habitants et leur densité, etc. Il s’agirait d’une entreprise un peu
folle pour tout géographe, comme elle l’est certainement pour tout analyste,
une activité qui ne peut plus être le résultat d’un face à face entre l’analyste et
l’analysant mais une dynamique nécessairement collective.
Une telle pragmatique du rhizome abandonne également toute idée de « struc-
ture profonde » : l’inconscient machinique est un inconscient étendu, qu’il
faut construire, parcourir et analyser à la manière d’une carte, une carte
« démontable, connectable, renversable, susceptible de recevoir constamment
des modifications ».

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Dans les mouvements simultanés de territorialisation et de déterritorialisation


qui parcourent l’inconscient ainsi défini, rien n’est jamais irrévocablement figé :
un rhizome pourra donner lieu à une structure arborescente mais, à l’inverse,
« la branche d’un arbre pourra se mettre à bourgeonner sous forme de rhizome ».
Dans la philosophie contemporaine, on retrouve une tentative comparable de
« spatialiser » l’inconscient dans le premier volume de la « critique de la rai-
son spatiale » que Peter Sloterdijk développe dans sa trilogie des Sphères et plus
particulièrement dans le premier volume (Bulles4), à la fondamentale diffé-
rence près que Sloterdijk (radicalement, profondément et durablement
influencé par la pensée de Heidegger) privilégie les thèmes du « séjour », de
la sédentarité et de l’inscription dans un territoire à l’approche déterritoria-

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lisée et déterritorialisante qui est celle de Guattari. Les différents volumes de
la trilogie de Sloterdijk proposent une exploration des espaces qui se décline
sous la forme d’une psychologie (Bulles), d’une politologie (Globes et Le Palais
de cristal) et d’une philosophie des techniques (Écumes). L’exploration de
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l’« espace intérieur » développée dans Bulles aboutit à une vision de l’espace
humain comme étant doté toujours d’une structure « pliée, limitée et parti-
cipative5 », qui consiste dans l’imbrication de plusieurs espaces intérieurs, où
personne ne peut jamais occuper une position purement fantasmatique
d’intériorité imprenable ou d’extériorité souveraine.
Ce qu’on appelle, faute de mieux, l’« intime » n’est donc plus concevable selon
le modèle archéologique d’une psychologie des profondeurs, mais selon le
modèle proprement architectural d’une série d’espaces intérieurs « partagés,
consubjectifs et inter-intelligents auxquels prennent seulement part des
groupes dyadiques ou pluripolaires6 » qui excluent toute monade fermée sur
elle-même. L’« intime » ne peut donc exister que par des incorporations, des
imbrications, des implications, des résonances et des rythmes communs, ou
(en termes psychanalytiques) par des identifications successives, ce pourquoi
l’inconscient n’est accessible ni par une technique de déchiffrement, ni par la
découverte d’un sens latent : il n’est pas « produit », mais plutôt « construit »,
il ne peut pas être « interprété », mais plutôt « cartographié ».
Ce n’est donc pas un hasard si les deux auteurs sont fascinés (chacun à leur
manière) par toutes les formes de création d’espaces et de territoires : territoires
4. Peter Sloterdijk, Bulles, Sphères I, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Paris, Pauvert, 2002. Les
citations qui suivent sont tirées de l’édition en format de poche, Pluriel, 2003.
5. Ibid., p. 98.
6. Ibid., p. 109.

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existentiels, mais aussi formes de production esthétique et culturelle de territoires


et formes de production de territoires habitables dans le cadre de l’architecture.
Les points de convergence entre la perspective spatiale ouverte par Sloterdijk
et celle explorée par Guattari pourraient se retrouver (malgré des références
théoriques et philosophiques différentes, et sur certains points incompatibles)
notamment dans l’intérêt pour une production d’espaces et de territoires « pré-
architecturale » (des sphères ou des cloches protectrices chez Sloterdijk, qui se
transforment progressivement en écumes, des ritournelles ou des territoires
existentiels chez Deleuze et Guattari) qui laissent toujours subsister des ouver-
tures et des connexions virtuellement infinies vers l’extérieur, des écumes ou
des rhizomes qui visent à créer un équilibre complexe entre le plus intime et

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le plus extérieur, le dedans et le dehors, l’individuel et le collectif, le naturel et
le technique ou culturel, l’organique et le politique.
Dans la structure rhizomatique de L’Inconscient machinique, on peut établir
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une connexion transversale entre l’introduction et la partie six, intitulée


« Repères pour une schizo-analyse », où Guattari commence par affirmer que
« l’inconscient est constitué de propositions machiniques que les propositions
sémiologiques et logico-scientifiques ne peuvent jamais saisir de façon exhaus-
tive7 », puisque « les concepts doivent se plier aux réalités et non l’inverse8 »,
et dont plusieurs pages sont ensuite consacrées aux calques et aux arbres, aux
cartes et aux rhizomes.
Avant toute production d’énoncé et tout passage par le langage, la schizo-
analyse présuppose (encore une fois) une activité de géographe, de cartographe
ou encore d’arpenteur, qui consiste à créer (pour chaque cas et chaque situa-
tion, donc sans aucun recours à un modèle interprétatif universellement et
« méthodiquement » valable) une carte de l’inconscient, qui comprendra à
chaque fois des strates figées, des lignes de déterritorialisation, des trous noirs.
Cette carte doit permettre une ouverture sur des perspectives d’expérimen-
tation pour l’« agencement analytique » ou l’« analyseur », qui pourra être un
thérapeute isolé, mais aussi un groupe ou une institution, étant donné que
l’« analyseur » n’est pas seulement un individu ou une totalisation d’individus,
mais qu’il implique dans l’analyse nécessairement d’autres flux « non
humains » (économiques, politiques, matériels, techniques, etc.), ce en quoi
elle se différencie d’un simple « décalquage » des triangulations œdipiennes.
7. Félix Guattari, L’Inconscient machinique, op. cit., p. 155.
8. Ibid., p. 155.

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La praxis schizo-analytique est définie cette fois comme une « praxis trans-
formationnelle » : tous les processus inconscients, aussi bloqués soient-ils, peu-
vent ainsi trouver des voies d’issue dans des conjonctions d’éléments
sémiotiques disparates. Par ailleurs, « la consistance machinique n’est pas tota-
lisante, mais déterritorialisante9 » : un rhizome, par définition, n’est pas for-
malisable et donc ne pourra relever d’aucune topique psychanalytique ni
d’aucun modèle structuralisé. Dans cette expérimentation en prise sur le réel,
les cartes fonctionnent comme des laboratoires. Opposée à l’idée de la struc-
ture, la carte peut s’ouvrir dans de multiples dimensions, elle peut être
déchirée, elle peut s’adapter à toute sorte de montages ; il s’agirait de « cartes
pragmatiques » susceptibles d’être produites par un individu isolé ou par un

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groupe, dessinées dans un simple but d’orientation ou conçues comme une
œuvre d’art, comme une action politique ou comme une méditation.
Ces « cartes de compétence » s’inscrivent à chaque fois dans un contexte sin-
gulier et ne présupposent jamais de compétence plus large : une carte adé-
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quate pour définir un certain type de territoire pourra ne pas fonctionner dans
un autre ; une carte conçue pour être un simple outil d’orientation ne fonc-
tionnera pas comme une œuvre d’art, et vice versa. La compétence pragma-
tique d’une cartographie par rapport à une autre dépend du fait qu’elle met
en œuvre ou pas une segmentarité plus moléculaire, plus déterritoralisée, plus
machinique. Les cartes peuvent produire l’esquisse d’un possible non réali-
sable dans le contexte existant, mais aussi produire de véritables mutations
machiniques : « il n’existe pas de cartographie universelle10 ». Au sein de
n’importe quelle situation, on peut construire une micropolitique cartogra-
phique ou diagrammatique qui refuse toute fatalité divine, économique, struc-
turelle, héréditaire, toute conception de l’inconscient comme destin et comme
structure. Guattari donne ainsi un rhizome-carte de l’encerclement phobique
du « petit Hans » chez Freud11. Tout d’abord, on y retrouve des entités hété-
rogènes : des lieux (la maison familiale, le lit des parents, la rue), des devenirs
(celui du corps sexué, du devenir coupable mais aussi un « cumul de déterrito-
rialisation » du devenir imperceptible vers le devenir coupable, vers le devenir
corps sexué, vers le devenir corps social et enfin vers le devenir animal, des traits
de visagéité (celui de la mère, celui du Professeur Freud et de la « visageité de
transfert »), et des connexions qui vont et viennent d’un élément à un autre.
9. Ibid., p. 177.
10. Ibid., p. 180.
11. Ibid., p. 181.

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Mais les cartes-rhizomes ne sont pas seulement des outils d’une analyse d’un
inconscient individuel, puisque la schizo-analyse est aussi un outil pour des
praxis politiques, pour des révolutions moléculaires : à la carte-rhizome du
petit Hans succède ainsi12 une carte-rhizome « de la coupure léniniste et de
l’engendrement du stalinisme ». Les agencements pragmatiques sont machiniques
et ne dépendent jamais de lois universelles, ils sont sujets à des mutations histo-
riques d’abord imprévisibles et ensuite susceptibles de se reproduire (le « com-
plexe romantique », le « complexe du Front populaire », le « complexe de la
Résistance ») sans qu’on puisse leur donner le caractère d’universalité que la psy-
chanalyse prête ou a prêté au complexe d’Œdipe.
Tout équilibre segmenté, stratifié et molaire du pouvoir peut être à tout

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moment bouleversé par le surgissement d’une situation révolutionnaire, qui
bouleverse les cartes préexistantes, en montrant qu’un nouvel agencement était
en train de ronger souterrainement un équilibre antérieur qui semblait
immuable, figé et éternel (le cas du « printemps arabe », quelles qu’en soient
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les évolutions, en est un exemple récent). Le seul fait de commencer à tracer et


à construire activement des cartes pourra amorcer des effets de mutation et de
déterritorialisation : écrire ses rêves plutôt que d’écouter passivement leur inter-
prétation, les dessiner, les mimer, pourra transformer la carte de l’inconscient.
La cartographie schizo-analytique est ainsi une pratique risquée, qui requiert
une grande prudence et n’a rien à faire avec des interprétations sauvages. Il
s’agirait de faire à tout moment des choix micropolitiques qui engagent
l’« analyseur » et sa responsabilité dans les processus qu’il accompagne : il devra
opter pour accélérer ou ralentir une mutation interne d’agencement, pour
faciliter ou freiner la constitution d’un agencement collectif, explorer et expé-
rimenter avec un inconscient en acte et en devenir, plutôt que de décalquer
indéfiniment des complexes ou des interprétations préexistantes. Une carto-
graphie, donc, qui n’exclut jamais les compromis, les retours en arrière, les
avancées, les révolutions, qui n’aspire pas à contrôler et surcoder les processus
inconscients mais seulement à les assister et les accompagner.
Ce qui est particulièrement intéressant à mes yeux est la façon dont l’approche
des cartes et de la cartographie adoptée par Guattari (comme par Deleuze dans
certains de ses textes) rencontre l’évolution actuelle des conceptions et des
fonctions de la carte, que l’on perçoit de moins en moins comme une opéra-
tion de simple « représentation » d’un territoire ou une présentation objective
12. Ibid., p. 183.

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et neutre d’un ensemble de phénomènes (ressources, démographie, groupes


ethniques, etc.)
Suivant les indications données par le philosophe et épistémologue du pay-
sage Jean-Marc Besse dans son introduction à un numéro récent des Carnets
du paysage13, on peut répertorier les transformations suivantes :
1. Le constat (très « machinique », au sens technique du terme) que les espaces
concrets et les espaces virtuels ne cessent de s’interpénétrer dans notre expé-
rience : GPS, Google Earth, etc.
2. L’intérêt que les artistes manifestent de plus en plus pour des opérations de
cartographies et qui mettent en évidence la dimension esthétique, créatrice,

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imaginaire des opérations cartographiques (on connaît l’importance que
Guattari attribuait au « paradigme esthétique »). Comme l’écrit Gilles A.
Tiberghien 14 , les pratiques cartographiques montrent la façon dont
l’imaginaire et l’imagination travaillent même les activités réputées les plus
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« positives ». Tout cartographe (pensons par exemple à Christophe Colomb,


imaginant une nouvelle route vers les Indes) imagine le monde avant de le
représenter et dans sa représentation en donne une image construite sur des
rapports de convention avec le réel, qui n’ont pas grand-chose à voir avec la
mimésis : « Il n’existe pas de vérité cartographique, mais il y a de multiples
manières de rendre compte du monde à travers les cartes15 ». La carte n’est
jamais un simple instrument mimétique mais elle est toujours un système
constructif, tout comme la « nouvelle image de la pensée » que Deleuze pro-
pose dès Différence et répétition. Le concept n’est jamais un acte de représen-
tation mais un outil d’expérimentation et de création.
3. Dans le cadre du « tournant spatial » de notre époque remarqué déjà par
Michel Foucault, les cartes ne sont plus seulement un outil essentiel dans
l’architecture, l’étude des territoires, la géographie ou la géopolitique, mais
elles deviennent de plus en plus importantes dans la théorie de la connais-
sance, notamment dans les modélisations des formes de connexions et des
liens permis par les Ntic.
4. L’abandon progressif de l’eurocentrisme et de la priorité absolue qu’il s’est
donné dans la représentation de l’ordre du monde a déterminé la reconnais-
13. Jean-Marc Besse, éditorial des Carnets du paysage, Cartographies, n° 20, automne/hiver 2010-2011,
p. 5-9.
14. Je me réfère ici et dans les pages qui suivent à son ouvrage Finis terrae, Paris, Bayard, 2007.
15. Ibid., p. 11.

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sance de cartographies « autochtones » qui renouvellent le rapport social et


culturel à la carte. La carte n’est plus seulement l’outil de pouvoir et
d’appropriation des espaces qu’elle a été depuis l’époque des grandes décou-
vertes et pendant toute la période de la colonisation, mais commence à deve-
nir une façon pour des sociétés traditionnelles de récupérer un accès à une
perception de l’espace inscrite dans leur tradition et une perception du globe
orientée différemment. Les cartes, de plus en plus éloignées de leur dimen-
sion de calque, deviennent ainsi des moyens d’appropriation et de découvertes
de territoires réels et existentiels. Cartes du désert pour les populations
nomades du Sahara, carte de l’Océan sensibles à toutes les variations sensibles
et empiriques de la navigation, carte des glaces, cartes du cyberespace, cartes

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des espaces lisses qui se révèlent ainsi comme des espaces striés de façon inten-
sive et sensible, étrangère à la modélisation abstraite, universalisante, mathé-
matique et géométrique de la cartographie moderne occidentale : « Au bout
du compte, la place décisive occupée par la cartographie dans les opérations
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de territorialisation, c’est-à-dire dans l’ensemble des actions de toutes sortes


par lesquelles les sociétés donnent un sens à leur environnement, n’a jamais
paru aussi évidente16 ».
On s’aperçoit notamment que la carte-itinéraire présuppose un type de pra-
tique, de perception et de conception de l’espace radicalement différent de la
carte-grille du monde moderne, qui revendique l’objectivité et la transparence.
La carte-itinéraire doit inclure, de différentes façons, l’expérience subjective et
temporalisée du territoire qu’elle représente, et qui n’est jamais perçu comme
étant indépendant des pratiques et des déambulations qui s’y déploient.
5. Les cartographes eux-mêmes remettent ainsi en question l’idée d’une carte
« neutre », « objective » ou scientifique au sens classique du terme, ainsi que
ses prétentions à l’exactitude pour prendre en compte (comme le suggéraient
Deleuze et Guattari au début de Mille Plateaux) le discours implicite qui les
accompagne, les enjeux de pouvoir politique, économique et culturel qui s’y
expriment, les individus ou les institutions qui en sont à l’origine.
Désormais, les cartes ne se lisent qu’au pluriel : « À la multitude des genres de
pratiques cartographiques répond la multitude de mondes spatiaux dont ces
pratiques sont les embrayeurs et les expressions17 ». Les transversalités entre
les pratiques cartographiques les plus diverses (des géographes et des urba-

16. Jean-Marc Besse, op. cit., p. 6.


17. Ibid., p. 8.

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CHIMÈRES 76

nistes, des artistes, des philosophes et des anthropologues) sont de plus en plus
fréquentes.
L’acte cartographique, comme l’écrivait Guattari, n’est jamais neutre ou sans
conséquence mais a une nature performative et créative, en mesure de faire
émerger de nouvelles réalités ; il intègre toutes les étapes provisoires de sa
conception (croquis, dessins préparatoires, diagrammes).
C’est ce nouveau contexte d’une cartographie transversale, à entrées multiples et
infiniment créative, étendue à un grand nombre de pratiques théoriques et esthé-
tiques, que la schizo-analyse de Deleuze et Guattari pressentait et anticipait.

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