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CINÉMA

LE FABULEUX DESTIN D’AMÉLIE POULAIN

On ne pensait pas tomber un jour sous le Jean-Pierre Jeunet


charme d’un film de Jean-Pierre Jeunet, qui, Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz,
seul (Alien 4) ou avec son compère Marc Caro Serge Merlin
(Delicatessen, La Cité des enfants perdus), France
développait jusqu’ici un cinéma assez vain aux 2h00
lieux artificiels, créatures hirsutes et autres 25 avril 2001
inventions gadgets. Un art dont on ne pouvait
nier l’imagination, mais qui demeurait
désespérément toc, aussi vivant qu’une poupée
gonflable. Et si aujourd’hui Jeunet ne s’est pas mué en auteur bressonien, force est de
reconnaître que Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain fait preuve d’une ouverture plaisante,
vers un esprit plus humain -voire humaniste-, loin en tout cas de la noirceur et de la
monstruosité un tantinet forcées des opus précédents.
Amélie Poulain (Audrey Tautou, parfaite) est l’image même de la générosité. Serveuse dans un
café montmartrois, la jeune fille, à défaut de changer le monde, se consacre à améliorer le
quotidien des gens qui l’entourent. Vaste entreprise en vérité, où les bouleversements du coeur
naissent d’actes aussi simples en théorie qu’ingénieux en pratique. Qu’il s’agisse de restituer
une vieille boîte de souvenirs à son propriétaire ou de faire naître une idylle entre deux grands
solitaires, Amélie passe par des stratagèmes complexes où les détails ont toute leur
importance. C’est d’ailleurs dans l’énumération et les affects listés qu’excelle le réalisateur,
présentant chacun de ses personnages par le biais de savoureux "j’aime / j’aime pas" qui
fourmillent de petits plaisirs insolites, tels que plonger sa main dans un sac de grains ou crever
les alvéoles d’un emballage en plastique. Cette propension quasi maniaque à filmer les micro-
événements marque les limites du cinéma de Jeunet tout en lui conférant une certaine
virtuosité. Le Fabuleux destin... ressemble ainsi à un film d’esthète de mauvais goût (abus de
gros plans, de cadrages qui se veulent insolites, de décors chargés et numérisés)
impeccablement maîtrisé dans ses effets métronomiques, son rythme réglé comme sur du
papier à musique, ses enchaînements précis et originaux. Un travail d’orfèvre qui, contre toute
attente, souffre peu de son côté factice et parvient même à nous émouvoir par son optimisme
irréel, comme issu d’une planète trop utopique pour être la nôtre.

Yann Gonzalez
le 22 avril 2001