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Littérature

De la sociocritique à l'argumentation dans le discours


Ruth Amossy

Abstract
From Socio-Criticism to Argumentation in Discourse
Apparently, socio-criticism and the study of argumentation have very different aims; but the new rhetoric, which takes into
account the idea the lo- cutor forms of his audience, coupled with the concept of the text's argumentative dimension, serve
socio-criticism, as the analysis of a wartime novel by Lucie Delarue-Mardrus shows.

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Amossy Ruth. De la sociocritique à l'argumentation dans le discours. In: Littérature, n°140, 2005. Analyse du discours et
sociocritique. pp. 56-71;

doi : 10.3406/litt.2005.1911

http://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_2005_num_140_4_1911

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RUTH AMOSSY, université de tel aviv

De la sociocritique

à l'argumentation dans

le discours

QUELLE RHETORIQUE POUR LE PROJET


SOCIOCRITIQUE?

La sociocritique telle qu'elle était définie à ses débuts ne pouvait


s'associer à l'argumentation sans mésalliance notoire. Il suffit, pour s'en
convaincre, de confronter les travaux qui se sont développés dans le
sillage de Claude Duchet dans les années 1970 et 1980 ' et la nouvelle
rhétorique de Perelman et Olbrechts-Tyteca d'abord parue en 1958, puis
rééditée en 1970 2. Nourrie de structuralisme, imprégnée des théories
marxistes de l'idéologie, la sociocritique participait du mouvement qui
problématisait les intentions du sujet parlant et la notion même de sujet.
Elle entendait dégager la socialite du texte non à partir de ce qu'il énonce
expressément, mais à partir de ce que met en place le processus de
l'écriture. La dimension sociale des textes littéraires se laisse dès lors
saisir dans leur organisation interne: dans «leurs systèmes de
fonctionnement, leurs réseaux de sens, leurs tensions, la rencontre en eux de
discours et de savoirs hétérogènes»3. En bref, le projet sociocritique pose
la socialite comme «une présence au monde» (l'expression est de Duchet)
qui se dit dans une construction textuelle, et donc le plus souvent à
l'insu du sujet dont elle déborde les intentions conscientes. Comment
dès lors le concilier avec la rhétorique, fût-elle nouvelle, où un orateur
travaille à emporter l'adhésion de l'auditoire à une thèse au gré de
stratégies verbales dûment programmées? Comment a fortiori faire cause
commune avec une rhétorique héritière des universaux d'Aristote et
ignorante des pièges de l'idéologie? Les positions de départ semblaient
mutuellement exclusives.
Un examen plus attentif du Traité de l'argumentation de Perelman
et Olbrechts-Tyteca permet pourtant de voir que l'ancrage social de la
communication y tient une place centrale : la question de la socialite des
_ , 1 . On en trouvera une bonne bibliographie dans Jacques Neefs et Marie-Claire Ropars, La po-
JD litique du texte. Enjeux sociocritiques, Presses Universitaires de Lille, 1992.
2. Chaim Perelman et Lucie Olbrechts Tyteca, Olga, Traité de l'argumentation. La nouvelle
littérature rhétorique, Éditions de l'Université de Bruxelles, 1970; lre éd. 1958.
n° 140-déc. 2005 3. Claude Duchet (dir.), Sociocritique, Paris, Nathan, 1979, p. 314.
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

textes y est posée avec force. Dans un article de 1989 intitulé «Les
cadres sociaux de l'argumentation», Perelman écrivait en effet:
toute argumentation dépend, pour ses prémisses, comme d'ailleurs pour tout
son déroulement, de ce qui est accepté, de ce qui est reconnu comme vrai,
comme normal et vraisemblable, comme valable: par là elle s'ancre dans le
social, dont la caractérisation dépendra de la nature de l'auditoire4.
Que «toute argumentation se développe en fonction de l'auditoire
auquel elle s'adresse et auquel l'orateur est obligé de s'adapter» est,
selon Perelman, un «fait essentiel pour le sociologue» 5. Les opinions
consensuelles et les représentations collectives que le discours persuasif
mobilise en sa faveur sont celles d'un groupe social ou national: elles
sont les évidences d'une communauté plutôt que des vérités valables
pour tous les lieux et tous les temps. C'est dire que la parole persuasive
se déploie nécessairement dans l'espace du savoir de sens commun propre
à l'auditoire cible. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la nature des
points d'accord sur lesquels se fonde l'entreprise de persuasion, et en
particulier les valeurs et les hiérarchies qui varient en fonction de la
multiplicité des groupes sociaux.
Il n'est pas jusqu'à l'auditoire universel défini comme tout être de
raison (par opposition à l'auditoire particulier), qui ne soit pensé dans
une perspective sociologique au sein de laquelle la notion échappe à une
pensée des universaux. Si la nouvelle rhétorique pose comme objectif
essentiel la possibilité de viser tout être de raison, elle fait néanmoins
remarquer la variabilité de l'idée que s'en fait chaque culture, chaque
époque :
Les conceptions que les hommes se sont données au cours de l'histoire, des
«faits objectifs» ou des «vérités évidentes» ont suffisamment varié pour que
l'on se montre méfiant à cet égard. Au lieu de croire à l'existence d'un
auditoire universel, analogue à l'esprit divin qui ne peut donner son consentement
qu'à «la vérité», on pourrait, à plus juste titre, caractériser chaque orateur par
l'image qu'il se forme lui-même de l'auditoire universel qu'il cherche à
gagner à ses propres vues.6
Cette relativisation socio-historique de l'auditoire universel est
capitale. Plutôt que de figurer une instance différente et par définition
supérieure, l'auditoire universel est l'image que l'orateur se fait, à un
moment et en un lieu donnés, de l'homme raisonnable, de ses modes de
penser et de ses prémisses. Même si certains types de raisonnement se
retrouvent à travers les âges, il n'en reste pas moins que différentes
époques et cultures ne partagent pas la même vision de l'homme de rai-

4. Chaim Perelman, «Les cadres sociaux de l'argumentation», Rhétoriques, Éditions de J /


l'Université de Bruxelles, 1989 [1959], p. 362.
- Ibid. LITTÉRATURE
6. Perelman et Olbrechts-Tyteca, op. cit., p. 43. n° i40-déc. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

son, de ses présupposés et de ses modes de raisonnement. L'image qu'ils


en construisent est nécessairement fonction de leur culture propre. Et en
effet, comme le note Perelman,
chaque culture, chaque individu a sa propre conception de l'auditoire
universel, et l'étude de ces variations serait fort instructive, car elle nous ferait
connaître ce que les hommes ont considéré, au cours de l'histoire, comme réel,
vrai et objectivement valable7.
On voit donc comment la nouvelle rhétorique tente de gérer à la
fois une conception universaliste héritée de la rhétorique classique, et une
conception socio-historique dont Perelman fait ressortir l'intérêt
sociologique.
Dans ce cadre, l'analyste peut retrouver la dimension sociale du
discours en dégageant le savoir de sens commun sur lequel se construit
l'argumentation en fonction de son public cible. Il faut cependant
souligner que c'est le pôle de la réception — l'auditoire — qui est perçu dans
ses déterminations sociales, et non l'orateur ou le pôle de la production.
En effet, l'intentionnalité d'un sujet plein n'est jamais problématisée : les
stratégies discursives supposent un sujet doté d'un projet pleinement
maîtrisé au service duquel il utilise les moyens verbaux à sa disposition.
C'est précisément ce qui a causé le désintérêt des années 1960-1980,
nourries de Foucault et de Lacan, imbues de structuralisme, de
psychanalyse et d'analyse idéologique d'obédience marxiste, à l'égard du travail
de Perelman — que ce soit du côté de l'École française d'analyse du
discours, ou de la sociocritique.
C'est à ce point précis qu'un élargissement des «cadres sociaux de
l'argumentation» au-delà des limites de la nouvelle rhétorique semble
s'imposer du point de vue de l'analyse du discours comme de la socio-
critique. Et en effet, on peut supposer que le locuteur n'est pas seulement
celui qui choisit ses prémisses et ses arguments en fonction d'un public.
Il est aussi un sujet qui se positionne inévitablement dans un débat
contemporain. Son discours intervient dans une parole sociale dotée de ses
controverses et de ses argumentaires, dont il se nourrit nolens volens. Il
traite d'une question située, à laquelle des réponses alternatives ne peuvent
être apportées qu'en fonction des possibles de l'époque. Qui plus est, le
sujet parlant est lui-même traversé par ce qui se dit et se pense autour de
lui, investi par le mot de l'autre et plongé dans une circulation discursive
généralisée. Le locuteur qui s'adresse à l'autre pour lui faire partager ses
façons de voir reprend et retravaille nécessairement ce qui se dit et se
pense au moment de sa prise de parole ; il en est imprégné et ne peut se
situer en-dehors de la doxa qui le constitue. En bref, le sujet parlant est,
58 comme l'auditoire, immergé dans la parole ambiante dont les évidences
et les valeurs ne possèdent pas pour lui d'extériorité. C'est dans cet
LITTÉRATURE
N° 140 -DEC. 2005 7. Ibid.
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

espace doxique que s'effectue le partage de la parole défini en termes


d'action et d'interaction.
L'argumentation se trouve ainsi déplacée du côté de Bakhtine dans
la mesure où elle relève d'un dialogisme généralisé. Non seulement tout
énoncé est conçu en fonction d'un auditeur, c'est-à-dire de sa
compréhension et de sa réponse 8, mais encore il entre en relation avec le mot de
l'autre, avec les discours qui le précèdent ou l'entourent. Il les inscrit en
lui tantôt pour les reconduire et les consolider, tantôt pour les infirmer
ou les subvertir. «Le discours rencontre le discours d' autrui sur tous les
chemins qui mènent vers son objet, et il ne peut pas ne pas entrer avec
lui en interaction vive et intense.» 9 C'est précisément dans la mesure où
le discours est imprégné du mot de l'autre, où il est pris dans une
interaction et une circulation incessantes, qu'il peut participer de l'échange
argumentatif. Il n'est de parole persuasive que socialisée. Et cela d'autant
plus que toute parole comporte des dimensions institutionnelles
importantes : elle est modélisée par des genres reconnus (le juridique, le
politique, mais aussi le publicitaire ou le romanesque) et réglée en fonction
de positions de pouvoir instituées. L'orateur est dès lors à la fois celui
qui élabore un projet à l'intention d' autrui, et celui qui est pris à son insu
dans les déterminations socio-culturelles et idéologiques de son temps.
Cette perspective déplace la rhétorique perelmanienne vers un
espace où elle se recompose plutôt qu'elle ne se dissout: celle de
l'argumentation dans le discours définie comme une branche de l'analyse du
discours (AD) 10. Il s'agit en effet d'étudier l'efficacité de la parole dans
ses composantes sociales. Les fonctionnements discursifs sont
indissociables de leurs déterminations socio-institutionnelles; aussi l'analyse de
ces fonctionnements met-elle nécessairement à nu la dimension sociale
inhérente à toute parole. Ainsi tombe la barrière qui séparait la
rhétorique traditionnelle de l'analyse du discours. L'argumentation peut
désormais se réclamer des sciences du langage en se situant dans une
linguistique du discours (et non pas seulement de la langue, comme le
veut «l'argumentation dans la langue» d'Anscombre et Ducrot). Ceci à
condition de reprendre la définition de Maingueneau selon laquelle
l'analyse du discours n'a pour objet «ni l'organisation textuelle en elle-
même, ni la situation de communication», mais se propose de «penser le
dispositif d'énonciation qui lie une organisation textuelle et un lieu
social déterminé» ".

8. Tzevan Todorov, Mikhail Bakhtine. Le principe dialogique suivi de Écrits du Cercle de


Bakhtine, Paris, Le Seuil, 1981, p. 292.
9. Ibid., p. 98.
10. Je ne peux ici que renvoyer à mon ouvrage: L'argumentation dans le discours, Paris,
Colin, 2006 (lre version, L'argumentation dans le discours. Discours. Littérature d'idées,
fiction,
1 1 . Patrick
Paris, Nathan,
Charaudeau
2000).
et Dominique Maingueneau, Dictionnaire d'analyse du discours, Paris, littérature
Le Seuil, 2002, p. 43. n° 140 - déc. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

La mise en place d'une argumentation dans le discours qui tient


compte de la socialite de toutes les instances de l'échange comporte une
autre conséquence importante pour notre propos, qui concerne le texte
littéraire. Ce cadre autorise en effet une extension de la notion
d'argumentation. On peut dire que tout discours tend à orienter les façons de
voir et de penser du partenaire — il comporte nécessairement une
dimension argumentative — , même s'il ne tente pas de faire adhérer les
esprits à une thèse — s'il ne poursuit pas une visée argumentative 12.
L'argumentation comme l'ensemble des moyens verbaux qu'une
instance de locution met en œuvre, consciemment ou inconsciemment, pour
agir sur ses allocutaires, ne se résume pas à la tentative de faire adhérer
son auditoire à une thèse. Elle peut se contenter d'infléchir ou de
renforcer les représentations et les opinions qu'elle prête à l'allocutaire, ou
encore d'orienter sa réflexion sur un problème donné. Contrairement à
l'approche qui confine la rhétorique à des types de discours axés sur un
projet de persuasion explicite, on considère ici que l'argumentation
constitue une dimension plus ou moins marquée de la majorité des
discours. «On parle toujours en cherchant à faire partager à un
interlocuteur des opinions ou des représentations relatives à un thème donné,
écrit Jean-Michel Adam, en cherchant à provoquer ou à accroître
l'adhésion d'un auditeur ou d'un auditoire plus vaste aux thèses que l'on
présente à son assentiment» 13 (Adam 1992, p. 102; je souligne la
formulation qui s'écarte de celle de Perelman). Il y va là d'une définition large
qui s'écarte de l'orthodoxie aristotélicienne, et que l'on retrouve dans
différents secteurs des études argumentatives. Plantin la résume en ces
termes :
Toute parole est nécessairement argumentative. C'est un résultat concret de
l'énoncé en situation. Tout énoncé vise à agir sur son destinataire, sur autrui,
et à transformer son système de pensée. Tout énoncé oblige ou incite autrui à
croire, à voir, à faire, autrement. 14
C'est sur ce terrain que peut se faire l'alliance au premier abord
improbable de la sociocritique et de l'argumentation. Je voudrais montrer
comment l'argumentation dans le discours définie comme une branche
de l'AD permet de reprendre et de mener à bien une partie du projet
sociocritique. En particulier, je voudrais montrer comment elle permet
de dégager la socialite du texte littéraire en passant de l'approche systé-
mique de départ à une perspective communicationnelle.

12. Pour plus de précisions sur cette distinction, on consultera L'argumentation dans le dis-
s--. cours et mon article «The argumentative dimension of discourse», in Frans H. van Eemeren
OU et P. Houtlosser (éd.), Practices of argumentation, Amsterdam, John Benjamins Publishing
Company, 2005.
littérature ^. Jean-Michel Adam, Les textes: types et prototypes, Paris, Nathan, 1992, p. 102.
n° 140-déc. 2005 14. Christian Plantin, L'Argumentation, Paris, Le Seuil, coll. Mémo, 1996, p. 18.
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

DIMENSION SOCIALE DES TEXTES


ET ÉCHANGE VERBAL

La première démarche consiste donc à appréhender la dimension


sociale du texte dans son cadre interactionnel. C'est avant tout par là que
l'analyse du discours diffère de la sociocritique. Centrée sur l'écriture et
le retravail de la parole commune, cette dernière ne cherche pas la
socialite dans l'échange verbal qui sous-tend le texte, ni ne conçoit cet échange
comme le fondement de la socialite. Sans doute avoue-t-elle devoir
s'accompagner d'une théorie de la lecture; mais elle semble concevoir le
destinataire comme un supplément et non comme un élément constitutif.
Le lecteur viendrait en plus, dans l' après-coup d'une élaboration théorique
qui somme toute a pu s'effectuer sans lui. En revanche, la nouvelle
rhétorique, fidèle à ses origines antiques, met l'auditoire et l'échange au
centre de sa théorie. Elle recoupe en cela l'analyse du discours qui
considère, dans le sillage de Bakhtine, qu'«il est impossible de comprendre
comment se construit un énoncé quelconque, eût-il l'apparence de
l'autonomie et de l'achèvement, si on ne l'envisage pas [...] comme un
événement social qui consiste en une interaction verbale» (je souligne) 15.
La notion d'interaction verbale situe le locuteur et l'allocutaire dans une
relation de réciprocité incontournable :
Les phases d'émission et de réception sont en relation de détermination
mutuelle: la réception est bien évidemment commandée par l'émission [...]
mais aussi l'émission est commandée par la réception, ou ce qu'en suppose
du moins l'émetteur [...] Ces déterminations mutuelles s'exercent de façon
aussi bien successive que simultanée. 16
Ce rapport de détermination réciproque est valable non seulement
pour le dialogal — le dialogue pleinement réalisé — mais aussi pour le
dialogique — l'échange avec l'autre qui s'effectue sur le mode virtuel,
comme dans le discours politique télévisé, 1' editorial, l'essai philosophique
ou le texte littéraire.

La situation de discours
Pour dégager la teneur de l'événement social que constitue
l'échange, il importe d'en décrire les modalités en tenant compte de
l'identité du locuteur et de l'allocutaire, ainsi que de l'espace social et
institutionnel dans lequel ils interagissent. Chercher la socialite du texte,
c'est donc avant tout se demander qui parle à qui, à quel moment, de
quel lieu, en quelles circonstances et dans quel espace discursif. C'est
pourquoi l'AD, et l'argumentation dans le discours qui s'y rattache, met-
61
15. Tzevan Todorov, Mikhaïl Bakhtine, op. cit., p. 288.
16. Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, 1. 1, Paris, Armand Colin, 1990, littérature
p. 24. N° 140 -DEC. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

tent au premier plan la situation de discours. Notons qu'elle dépasse


ainsi — comme le voulait la sociocritique, mais par une autre voie —
l'opposition texte /contexte. «Le discours, dit Dominique Maingueneau,
n'intervient pas dans un contexte: il n'y a de discours que
contextualisé. » 17 II faut donc comprendre ici la situation de discours
comme une donnée intradiscursive: non pas l'environnement
extralinguistique, le hors-texte ou le contexte, mais tout ce qui permet de décrire
les constituants de l'échange: ses circonstances, son site, ses buts, ce qui
se rapporte aux participants. On évitera ici le terme de contexte redéfini
comme situationnel (Kerbrat) ou intralinguistique (Charaudeau 18), qui
désigne pourtant dans les sciences du langage la même réalité, mais qui
rappelle trop la division traditionnelle entre texte et contexte dont il
importe — la sociocritique en avait bien conscience — de déjouer le
piège. On séparera aussi la situation de discours de la situation d'énon-
ciation, limitée à la mise en discours dans ses marques langagières (déic-
tiques, anaphoriques, illocutoires). Pour éviter toute confusion, on
préférera parler à ce propos de «dispositif d'énonciation».
Voyons sur un exemple concret comment la situation de discours,
inséparable de la notion d'échange, ancre l'œuvre dans le social. Dans
l'ouvrage de Lucie Delarue-Mardrus, Un roman civil en 1914 19, le titre
et la date de parution — 1916 — définissent d'emblée le rapport qui
s'établit entre les deux pôles de l'échange verbal. Une femme de lettres
s'adresse à un public national au plus fort des combats, à un moment où
chacun en France est sommé de se mobiliser pour soutenir la patrie en
armes. À côté de ceux qui participent activement à l'effort de guerre —
et il n'est pas indifférent de savoir que Delarue-Mardrus a été infirmière
bénévole — il est ceux et celles qui lui prêtent le secours de leur plume,
exigence d'ailleurs clairement exprimée à l'égard des littérateurs de tout
ordre. Cependant l'auteur est ici une femme. Que peut dire une femme
sur la guerre? Si elle veut délaisser les thèmes romanesques perçus à
l'époque comme futiles, est-elle habilitée à écrire sur la guerre, est-elle
légitimée à produire une littérature de guerre digne de ce nom? C'est
apparemment aux hommes, aux combattants, qu'on attribue ce privilège,
et Le Feu de Barbusse, prix Goncourt de 1916, n'en est qu'un exemple
parmi d'autres. Il faut donc se demander comment se constitue un roman

17. Dominique Maingueneau, Le discours littéraire. Paratopie et scène d'énonciation, Paris,


Armand Colin, 2004, p. 33
18. Pour Charaudeau, c'est «le lieu où s'instituent les contraintes qui déterminent l'enjeu de
l'échange, ces contraintes provenant à la fois de Y identité des partenaires et de la place qu'ils
occupent dans l'échange (en termes psychosociaux), de la finalité qui les relie (en termes de
visées), du propos qui peut être convoqué (en termes de macro-thème, celui, global, qui est
s- _ l'objet de l'échange), et des circonstances dans lesquelles il se réalise (en termes de données
O.Z matérielles qui interviennent dans l'échange)» (Dictionnaire d'analyse du discours, op. cit.,
p. 535).
littérature '9. Lucie Delarue-Mardrus, Un roman civil en 1914, Paris, Fasquelle, 1916. Toutes les cita-
n° 140 - déc. 2005 tions renvoient à la présente édition.
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS ■

de guerre féminin, un «roman civil» qui entend à sa façon — signe des


temps — «témoigner» de l'événement de 1914. Une visée testimoniale
qui est d'ailleurs explicitement mentionnée dans les Mémoires de Delarue-
Mardrus publiés en 1938, où elle déclare: «J'ai essayé, dans Un roman
civil en 1914, écrit pour ainsi dire d'après nature, de capter l'air que
nous respirions aux premiers jours de la guerre. » 20
Cette situation de discours, qui met l'échange sous le signe du
témoignage féminin sur la guerre de 1914, ne peut cependant être
comprise en-dehors du champ littéraire dans lequel la romancière tente de
maintenir, voire de renégocier, sa position21. L'argumentation entendue
comme branche de l'AD tient compte des médiations institutionnelles
par lesquelles passe l'échange: en l'occurrence, le champ global dans
lequel il s'inscrit, et le genre de discours dans lequel il choisit de se
couler en fonction des possibilités du champ. Il s'agit ici du roman: en
1916, Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) est déjà depuis treize ans
dans la carrière et occupe une position en vue dans le champ littéraire.
Liée par son époux à La Revue Blanche aux éditions de laquelle elle
publie des recueils de poèmes comme Ferveur (1902), elle fréquente les
milieux littéraires et artistiques et entretient des rapports avec Henri de
Régnier, Anna de Noailles, André Gide et bien d'autres. Mais, surtout,
elle a déjà fait paraître neuf romans, dont le premier, intitulé Marie, fille
mère, voit le jour en feuilleton dans Le Journal en 1908, et dont la
plupart paraissent chez Fasquelle (l'éditeur de Zola) qui publiera aussi
Un roman civil en 1914. Ces œuvres peu prisées par les intellectuels
jouissent cependant d'un succès populaire certain, et attirent un public
de lectrices «simple, plus ému par leur sincérité que par le raffinement
littéraire», et «séduit par les personnages féminins au sort douloureux
qui occupent le devant de la scène » 22. Lucie Delarue-Mardrus occupe
donc un créneau particulier dans la sphère de grande production — celui
du roman destiné à un vaste public, principalement féminin, distinct des
sphères intellectuelles (position dont — soit dit en passant — elle a dû
se contenter en raison de son échec à se faire reconnaître comme poète).
La situation de discours se double donc du positionnement dans le
champ qu'étudie la sociologie de la littérature. On peut dès lors la
reformuler en ces termes: une femme de plume désireuse de garder son rang
et de conserver l'attention de son public en des temps troublés, investit
le roman d'amour conventionnel pour offrir sous forme fictionnelle un
texte à valeur de témoignage sur la Grande guerre. À défaut de pouvoir,
20. Lucie Delarue-Mardrus, Mes mémoires, Paris, Firmin Didot, 1938, p. 190.
21. Je renvoie bien sûr aux travaux sur la sociologie du champ littéraire initiés par Bourdieu
dans l'article inaugural «Le marché des biens symboliques», L'année sociologique, n° 22, -._
1971 et développés par la suite (entre autres) dans Les règles de l'art: genèse et structure du Ô3
champ littéraire, Paris, Le Seuil, 1992.
22. Hélène Plat, Lucie Delarue-Mardrus : Une femme de lettres des années folles, Paris, Grasset, littérature
1994, p. 136. n° 140 -dec. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

comme les hommes, décrire le champ de bataille, elle raconte l'existence


à l'arrière de ceux à qui il n'est pas donné de combattre. Bien qu'il vise
à toucher un lectorat principalement composé de non-combattants, ce
type de relation est à l'époque jugé inférieur au récit des tranchées,
comme l'expérience des civils et des femmes est unanimement jugée
inférieure à celle des soldats. Le récit de guerre masculin qui s'élabore à
cette époque est rapidement consacré et assure la promotion d'écrivains
déjà quelque peu connus comme Barbusse, mais aussi l'entrée en
littérature de nouveaux venus comme Dorgelès ou Duhamel. À la romancière
chevronnée incombe donc la tâche de conférer sa dignité au roman dit
«civil» et au témoignage féminin sur la guerre. Elle peut ainsi étendre la
notion de littérature de guerre à l'arrière, ou selon l'appellation plus
valorisante des Britanniques, au «homefront». Il s'agit en même temps
de redorer quelque peu le blason de la littérature de femmes considérée
comme une catégorie à part peu valorisée (seule Colette est à l'époque
vraiment reconnue), et de participer à la promotion de la femme comme
citoyenne à part entière habilitée à faire entendre sa voix sur la place
publique.
Ces objectifs sont inhérents au projet d'écriture. Ils ne se déclinent
pas mais se réalisent discursivement dans la construction de 1' ethos —
l'image de la locutrice — et la représentation de la femme — l'image de
l'héroïne — présentées à l'approbation du public. Ils n'impliquent pas
un militantisme féministe auquel Lucie Delarue-Mardrus ne prenait
d'ailleurs aucune part.
On a ainsi dégagé des données globales de l'époque les éléments
inhérents à la situation de discours qui modèle le texte romanesque. Ces
données ont été mises en perspective sur celles qui permettent de replacer
le roman dans le champ littéraire de l'époque, en précisant ainsi la
situation d'échange et ses enjeux dans son espace propre. L'intégration du
jeu des positionnements dans la situation de discours permet de rompre
la dichotomie extra/ intra-textuel, et d'articuler la sociocritique sur la
sociologie des champs (entreprise au départ problématique qui a suscité
bien des débats). Cette articulation s'effectue d'autant mieux que
l'analyse de la situation de discours mène en droite ligne à celle du dispositif
d'énonciation.

Le dispositif d'énonciation: déictiques et polyphonie


Dans l'espace romanesque, Un roman civil en 1914 joue sur deux
plans, généralement exclusifs l'un de l'autre: celui, extrêmement discret,
d'un nous qui rassemble locuteur et allocutaires ; et celui du récit con-
C.A ventionnel dit à la troisième personne où le narrateur semble se retirer de
renonciation en gommant toute trace de sa présence, et qu'on appellera
N°littérature
140 - DEC. 2005 à la suite de certains linguistes «l'appareil formel de l'effacement
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

énonciatif » 23. Au départ, et dans la quasi-totalité du texte, une instance


narrative neutre raconte le début de la Grande guerre tel qu'il a été vécu
par un groupe de civils au moment de la mobilisation et de la mise en
place d'un hôpital improvisé pour les blessés. Selon les catégories
accréditées de l'analyse narrative, cette voix apparaît comme distincte de celle
de l'auteur, si bien que ce n'est pas la femme dont le nom figure sur la
couverture qui s'adresse au lecteur, mais une voix désancrée et neutre
qui transcende la différence des sexes. Cependant cette instance de
locution se trouve curieusement, en cours de roman, relayée par un «nous»:
Certes, nous ne savions pas, nous autres, générations du temps de paix, que
nous serions, en quelques jours, habitués au manque de communications et de
nouvelles, au manque de lumière la nuit, habitués à l'état de siège, aux sauf-
conduits, aux passeports, à la censure, habitués à l'horreur proche des
batailles aux barbaries insoupçonnées de l'invasion, habitués à l'angoisse,
habitués à la mort. (p. 113-114)
Dans ce dispositif, le «nous» regroupe le «je» et le «vous» des
lecteurs en les faisant communier dans la même expérience, celle même
que vivent les protagonistes. Il reste dans la plus grande discrétion en
tout ce qui concerne le sexe du «je» inclus dans la première personne du
pluriel et se contente d'accentuer une identité collective. L'instance de
narration peut ainsi se situer au plus près de son public, en l'occurrence
la population civile à laquelle elle présente l'image d'un vécu partagé
qui rassemble le groupe national dans l'épreuve. En même temps, le
régime énonciatif ainsi établi se superpose sans l'altérer au dispositif
global d'effacement énonciatif, dit récit à la troisième personne.
L'instance narrative invisible et omnisciente maintient son autorité. Le récit
peut ainsi combiner opportunément la proximité et la distance.
Mais il y a plus: le texte choisit ici de raconter l'événement du
point de vue masculin, celui d'un jeune médecin boiteux, Francis Mala-
vent, qui est le héros du roman. Il en résulte un effet de polyphonie au
sens de Ducrot: pour lui, le protagoniste est un énonciateur, notion
proche de celle de centre de perspective, faisant apparaître «dans l'énoncé
un sujet différent non seulement de celui qui parle en fait [romancier/
sujet parlant] mais aussi de celui qui est dit parler [narrateur/
locuteur] » 24. Voix et points de vue se superposent dès lors : le discours

23. Je préfère éviter ici le couple notionnel bien connu de discours/récit emprunté à Benve-
niste, qui a engendré des malentendus sur la nature du récit comme susceptible d'échapper à
l'échange. Sur la notion plus adéquate d'effacement énonciatif, on consultera le numéro 128
de Langue Française: L'ancrage énonciatif des récits de fiction (décembre 2000), dirigé par
Gilles Philippe, dont on lira aussi: «L'appareil formel de l'effacement énonciatif et la
pragmatique des textes sans locuteur», Pragmatique et analyse des textes, R. Amossy (dir.), Tel ^ _
Aviv, 2002. Voir également Robert Vion, « "Effacement énonciatif et stratégies discursives », v) J
De la syntaxe à la narratatologie énonciative, M. De Mattia et A. Joly (dir.), Paris, Ophrys, et
les nombreux travaux d'Alain Rabatel sur le sujet. littérature
24. Oswald Ducrot, Le dire et le dit, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 210. n° 140-déc. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

romanesque dit la guerre simultanément à travers l'instance de narration


et à travers le héros. Or, le choix de passer par une subjectivité masculine
est en l'occurrence capital. Dans ce texte de femme qui se réfugie derrière
une instance de narration asexuée, le neutre sert de relais à l'homme, dont
le regard est privilégié.
Avec une nuance importante, cependant: il s'agit d'un homme qui
se trouve malgré lui obligé de rester à l'arrière et se trouve dès lors
semblable aux femmes, «ces réformées de naissance» (p. 73). Partageant
leur inconfortable situation, Francis découvre chez les infirmières
bénévoles un exemple de vaillance qu'il s'applique à suivre. L'expérience
hospitalière des femmes est ainsi montrée à travers un homme supérieur
qui porte sur elles un regard à la fois intérieur (il les comprend car il
partage leur situation) et extérieur (il est un homme, et de surcroît un
homme de sciences). C'est cette figure dotée d'autorité qui fait partager
au lectorat son estime pour le comportement patriotique des femmes.
Une tension subsiste dès lors dans le roman, que celui-ci ne cherche
pas à résoudre mais à exploiter: celle qui se créé entre l'évaluation
positive qui est donnée des femmes dans l'énoncé romanesque et la position
inférieure qui leur est assignée dans le dispositif d'énonciation. En effet,
d'un côté, l'expérience de l'arrière se voit légitimée et valorisée —
faisant ainsi la part belle aux infirmières. Par cela même le «roman civil»
devient inséparable du récit de guerre, dont il apparaît comme la digne
contrepartie. D'un autre côté, l'ouvrage maintient la hiérarchie existante
qui fait de l'homme le vecteur de la réflexion et du jugement de valeur:
c'est lui qui cautionne et légitime. De même il s'agit de faire entendre
une voix de femme — celle de l'auteur, Lucie Delarue-Mardrus ; mais
cette voix se dissimule derrière une instance de narration neutre, et se
laisse prendre en charge par un point de vue masculin. Qui plus est, le
rapport hiérarchique des deux sexes reste fidèle au modèle conventionnel
qu'exemplifient les rôles du médecin et de l'infirmière respectivement
assumés par les protagonistes.
Ces tensions constitutives de la mise en texte font partie des
stratégies que mobilise le roman en fonction de son auditoire potentiel. Il tient
compte des valeurs et des attentes d'un public moyen, imprégné des
idéaux patriotiques du temps et respectueux de la division sexuée des
rôles sur laquelle se fonde la famille en ce début de siècle. Ce récit de
facture classique tant dans sa composition que dans son dispositif énon-
ciatif et son style (aucune recherche avant-gardiste), contribue ainsi à
concilier les exigences contradictoires de l'époque. Il assure la
reconnaissance de la valeur féminine, mais sans bouleverser les hiérarchies
lis- liées à la différence des sexes. Il contribue de la sorte à ménager
nion publique tout en participant à l'évolution qui se fait jour pendant la
littérature guerre. II s'appuie sur les prémisses partagées de son auditoire — son
N° 140 -DEC. 2005
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

patriotisme, sa vision traditionnelle des sexes — pour renforcer son


adhésion à la mobilisation citoyenne des femmes et son respect à l'égard
du bénévolat des infirmières.
C'est ainsi que le roman légitime la capacité d'une femme à faire
entendre sa voix. Celle dont le nom figure sur la couverture et qui
s'adresse au grand public devient autorisée à parler de la guerre.
L'autorisation tacite s'opère d'autant plus habilement que la thématique du
roman reprend le motif de la censure qui interdit aux femmes, en même
temps qu'à tous les non-combattants, de se prononcer sur la guerre.
Ainsi la protagoniste, Mlle Clèves, tance la cuisinière qui fait la
révolution à l'office:
Vous devriez être honteuse, quand vous avez sept frères sous les drapeaux, de
faire entendre votre voix. Les femmes n'ont qu'à garder le silence pendant
que leurs hommes se battent. Ce n'est pas, en ce moment, le tour des femmes
de crier. Ce sont les hommes qui souffrent, et ils chantent. Vous, on ne vous
demande que de vous taire, et vous allez vous taire ! (p. 90)
Et en effet Mlle Clèves, bouleversée par ce qu'elle a vu à l'hôpital, ne
verbalise pas ses émotions. Si elle laisse percevoir involontairement son
trouble: «Une espèce de gémissement rauque le fit tressaillir. La jeune
fille murmurait: — Oh! cette guerre! Cette guerre!» (p. 162), elle se
reprend tout de suite en commentant froidement la première journée des
soignants. Une émotion excessive qui risque de déboucher sur une
condamnation de la violence meurtrière n'est pas de mise. Aussi est-ce
seulement à travers le protagoniste masculin que la romancière fait entendre
une éventuelle, et modérée, critique de la guerre.

L'interdiscours et son retravail: Tensions et ambiguïtés


La critique de la guerre reste toujours ponctuelle dans le roman, et
elle est vite corrigée par un discours patriotique. Ainsi, Francis
se disait qu'une rouge fatalité, qui semblait abolie depuis les progrès de la
civilisation, reprenait aujourd'hui son empire dans le monde. «Rien ne
change!...» songea-t-il. Et, dans son orgueil de moderne pacifique et
raisonnable, il fut, en quelque sorte, humilié.
Tant de morts violentes, de blessures et de mutilations, tant de deuils et de
ruines pour un peu de rose et de vert, plus tard, sur les cartes de géographie !
(p. 65).
Cette réflexion subversive disparaît cependant à la vue d'un
drapeau :
Puis, parce qu'il levait les yeux sur le drapeau de la mairie, ce fut un
revirement instantané. Il serra de nouveau les dents, et ses poings se crispèrent. Il
quitta les sommets difficiles de sa pensée pour des sentiments sommaires,
c'est-à-dire pour de grands sentiments. Il se refit amoureux et haineux, égo- N°littérature
140 -DEC. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

ïste et désintéressé, collectif et partial, en un mot, patriote. Et la fierté d'être


Français le redressa, (ibid.)
À un public qui, en 1916, après les énormes pertes subies, n'éprouve
plus guère l'enthousiasme des débuts, le roman soumet ainsi une attitude
nuancée qui intègre une prise de conscience aiguë de la violence guerrière.
En effet, la voix narrative rapporte celle du protagoniste de façon à laisser
planer le doute sur le bien-fondé des sentiments patriotiques corporalisés
(dents serrées, poings crispés). Et cela d'autant plus qu'ils sont démentis
par la réflexion («les sommets difficiles de sa pensée»). Sans compter
que la redéfinition des «grands sentiments» comme «sentiments
sommaires» leur donne une orientation argumentative plutôt négative. Le
procédé argumentatif de la définition réoriente également la valeur axio-
logique de «patriote» perçu ici comme un ensemble de passions
opposées qui font de l'individu un être «collectif et partial» («II se refit
amoureux et haineux, égoïste et désintéressé, collectif et partial, en un
mot, patriote»). Pour moduler de façon aussi peu orthodoxe le discours
officiel sur la guerre, le récit se donne bien sûr l'alibi de peindre
fidèlement les attitudes nécessairement contradictoires et fluctuantes des
Français placés brutalement et sans préparation face à la guerre. Il n'en
reste pas moins que ce texte à visée patriotique produit une ambiguïté
qui questionne et déstabilise quelque peu les certitudes d'un discours
bien-pensant, sans pour autant en ébranler les fondements. C'est dans ce
cadre que l'argumentation dans le discours peut rejoindre l'analyse
sociocritique soucieuse de dégager les tensions du texte littéraire et la
façon dont sa teneur explicite se trouve souvent contredite, ou tout au
moins problématisée, par ce qui s'exprime indirectement, dans les
dessous du texte.
On voit comment le discours romanesque négocie une vision de la
Grande guerre avec son public potentiel, le Français et la Française de
1916, en s'appuyant sur les opinions doxiques qu'il lui attribue, et en
exploitant la marge de tolérance qu'il lui suppose. Reprenant à son
compte l' interdiscours de cette période de guerre, à savoir «l'ensemble
des unités discursives avec lesquelles un discours particulier entre en
relation explicite ou implicite»25, il le module en fonction de ses
objectifs propres. Les modalités de cette prise en charge construisent tantôt la
visée argumentative du discours (ses buts de persuasion avoués), tantôt
sa dimension argumentative (sa façon de donner à voir le réel en dehors
de toute thèse explicite). Il s'agit en l'occurrence de la façon dont le
roman de Delarue-Mardrus oriente le regard des lecteurs et modèle leur
attitude face à la guerre. On voit comment
Oo le récit de fiction peut [. . .] déployer un questionnement sans proposer de so-
lution unilatérale. L'interrogation, l'examen non définitif des contradictions,
n°LITTERATURE
140 - déc. 2005 25. Dictionnaire d'analyse du discours, op. cit. , p. 324.
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

la mise à plat des tensions, la complexité peuvent alors devenir partie


intégrante de la dimension argumentative26.

Modulations de la doxa et imaginaire social


Le déplacement qu'effectue l'argumentation dans le discours
affecte corrélativement le statut du sujet parlant. Que la parole vise
l'autre en fonction des savoirs et des opinions qu'elle lui prête ne
signifie pas que le locuteur utilise toujours consciemment les lieux
consensuels qui lui permettront d'agir sur son auditoire, voire de le manipuler.
Cela veut dire plutôt que, dans tout échange verbal, l'image que le
locuteur se fait des modes de pensée et de croyance de l'allocutaire
influence ses façons de dire selon des voies qui ne sont pas forcément
conscientes. Qui plus est, ses propres évidences recoupent toujours
partiellement celles de son public dans la mesure où ils partagent le même
espace social, et où toute communication serait impossible sans un
bagage consensuel minimal. C'est dire que le discours est sous-tendu
par un système de représentations dont le sujet est le porte parole
souvent involontaire. Cependant l'immersion du locuteur dans la parole
sociale qui le détermine à son insu n'empêche pas, nous l'avons vu,
l'argumentation comme vouloir-dire. C'est sur le fond des évidences et
des opinions doxiques de son temps que le locuteur élabore son
entreprise de persuasion.
C'est ainsi, par exemple, que la mise en récit permet de révéler un
imaginaire individuel et social qui ne se conforme pas aux idées reçues
en vogue à l'époque. La fiction projette d'autant plus aisément des
représentations marginales ou déviantes qu'elle n'est pas tenue d'assumer une
prise de position claire sur les problèmes de société. Un exemple
intéressant en est fourni par la façon dont la féminité, dans le contexte de la
guerre, est donnée à voir dans Un roman civil en 1914.
Sans doute le roman reproduit-il une partie des clichés d'époque
sur les infirmières bénévoles de 1914: à la fois sur leur bonne volonté
lorsqu'elles se précipitent pour recevoir une formation rapide, leur
mobilisation fiévreuse pour attendre les premiers blessés, et sur la coquetterie
des «dames blanches» lorsqu'elles endossent l'uniforme, leurs jalousies
et querelles mesquines dans l'espace hospitalier. On retrouve surtout le
stéréotype de la figure maternelle penchée sur les blessés, attentive et
souriante, avec le dévouement et l'efficacité27 de celles qui s'affairent
«comme des bonnes à tout faire pressées, à qui personne ne disait
26. L'argumentation dans le discours, 2000, p. 28.
27. Au sujet des infirmières de la Grande guerre, on consultera Margaret Darrow, French
Women and the First World War. War Stories of the Home Front, Oxford, Berg, 2000 et Françoise ,~
Thébaud, La femme au temps de la guerre de 1914, Paris, Stock, 1986. Sur la figure de la mère \y)
dans la fiction de la Grande Guerre, je renvoie à Nancy Sloan Goldberg, « Woman, Your Hour
is Sounding». Continuity and Change in French Women's Great War Fiction, 1914-1919, littérature
N.Y., St. Martin's Press, 1999. n° i40-déc. 2005
ANALYSE DU DISCOURS ET SOCIOCRITIQUE

merci» (p. 178). Si elle participe de cette représentation collective,


l'héroïne ne s'en écarte pas moins par ce qu'on pourrait appeler ses
qualités viriles. Elle fait en effet preuve d'un courage hors du commun qui
l'emporte sur celui des hommes: lorsqu'elle essaye d'enlever la capote
d'un blessé et qu'un sang noir gicle sur son tablier, l'odeur est si atroce
que les deux brancardiers se sauvent en courant et que l'un deux perd
presque connaissance pendant qu'elle poursuit seule les soins. Elle ne
présente aucune des faiblesses de ces dames — sensiblerie, tendances à
l'intrigue — et, pleine d'une retenue exemplaire, se garde d'extérioriser
ses sentiments. Elle rebute d'abord le jeune homme, qui se sent jaugé
par elle et déteste ce qu'il perçoit comme de l'orgueil; aussi est-il
content de pouvoir manifester sa supériorité au moins sur le plan médical:
«Du moins, sur le terrain chirurgical, pouvait-il remettre en place
l'orgueilleuse demoiselle.» (p. 177) Elle a la «voix brève, saccadée, un
peu basse», un «regard obstiné, presque buté», et une sévérité dans le
pli des lèvres et des manières qui n'ont rien de la rondeur et de la
douceur dites féminines. Seule parmi les bénévoles, elle est en deçà de toute
coquetterie: «elles avaient toutes pris le voile, le joli voile blanc de la
guerre. Mais seule sans fard et sans frissons, Mlle Clèves avait l'air
d'une religieuse. Étrange religieuse, au regard fixe et lointain de sphinx
ou de chimère...» (p. 104). Elle est belle, certes, mais d'une beauté qui
évoque étonnamment le canon viril au torse puissant et aux hanches
étroites: «Presque aussi grande que [Francis], mince, droite, avec des
épaules singulièrement puissantes et des hanches étroites, elle passa
devant lui sans le regarder.» (p. 17)
L'image est étonnante dans ce récit parfaitement conventionnel qui
se termine par un amour réciproque menant au mariage. Le brouillage de
la différence des sexes contredit en effet le tableau global de la division
et de la hiérarchie entre hommes et femmes que transmet Un roman civil
en 1914. On y retrouve le fantasme de la force féminine issu de la
relation des infirmières avec les hommes diminués, celui des jeux de
pouvoir qui se jouent en sourdine entre les deux sexes, et un imaginaire où
le féminin et le masculin se rapprochent dans un espace professionnel
partagé (même inégalement) — ensemble de représentations qui vont
mener dans les années 20 à la «civilisation sans sexes» née de la Grande
guerre dont parle Marie-Louise Roberts 28. Certains pourront déceler dans
l'image virile de la belle héroïne un fantasme homosexuel renvoyant à
des amours lesbiennes que Lucie Delarue-Mardrus, comme d'autres
romancières de la Belle Époque (parmi lesquelles Colette), n'a pas
manqué de favoriser29. C'est de cette femme exemplifiant une féminité toute

l\j 28. Mary Louise Roberts, Civilization without Sexe: Reconstructing Gender in post-war
France, 1917-1927, Chicago, London, University of Chicago Press, 1994.
littérature 29. Sur la literature «sapphique» de l'époque, on consultera Jennifer E. Milligan, The forgotten
a° 140-DÉc. 2005 generation: French Women writers of the inter-war period, Oxford-NY, Berg, 1996.
DE LA SOCIOCRITIQUE À L'ARGUMENTATION DANS LE DISCOURS

particulière que le lectorat est supposé s'éprendre peu à peu en passant


avec Francis de l'antipathie à l'estime, puis à l'amour.

EN GUISE DE CONCLUSION

II ne s'agit pas ici de proposer une analyse exhaustive de l'exemple


choisi, mais simplement de montrer comment l'argumentation dans le
discours s'inscrit dans le sillage du projet lancé par la sociocritique dès
la première formulation du numéro inaugural de Littérature. C'est bien
la socialite qu'explore une approche qui ne considère le texte qu'en
situation de discours. En se penchant sur la visée argumentative du texte,
elle montre comment le récit se veut attestation sociale, témoignage de
guerre transposé sur le plan civil, promotion citoyenne de la femme et,
plus indirectement, reconnaissance du roman féminin. En analysant sa
dimension argumentative, elle retrouve la tension entre ce qui s'énonce
explicitement sur les femmes et ce qui se dit à travers le dispositif
formel d' enunciation — tension qui est révélatrice d'une difficile évolution
de l'opinion publique pendant la Grande guerre. Elle dégage également
l'ambivalence du rapport à la guerre que laisse saisir en 1916 un texte
patriotique. Enfin, elle déploie un imaginaire qui brouille la différence
des sexes et les hiérarchies au profit d'une image inusitée et «virilisée»
de la féminité.
Nul doute que la sociocritique ne s'y retrouve, même si le cadre
conceptuel et les notions analytiques se réclament de la rhétorique et de
l'AD. Ces notions demanderaient bien sûr à être précisées et démontrées
de façon plus fine sur les textes, au niveau d'une micro-analyse que ne
permettent pas les simples suggestions esquissées ici à grands traits. À
travers la spécificité du champ où il s'inscrit et du genre dont il relève,
le texte dit littéraire participe ainsi du vaste ensemble des discours que
l'AD, et l'argumentation dans le discours qui s'en réclame, se donnent
comme objectif d'étudier. À l'instar de la dichotomie texte /contexte,
sujet intentionnel/sujet idéologiquement situé, l'opposition texte littéraire/
discours se trouve ici levée 30. On peut dès lors tenter dans le cadre des
sciences du langage une étude de la socialite du discours en général, et
du discours littéraire en particulier.

30. La question de la singularité du texte littéraire dans son rapport au discours a fait l'objet
de nombreuses discussions, en particulier dans le dialogue entre Claude Duchet et les tenants
du Texte (comme Régine Robin), d'une part, et Marc Angenot d'autre part. On en trouvera
des échos dans Littérature, n° 70, 1988. La question est reprise par D. Maingueneau dans Le _1
discours littéraire: «Au lieu de tenir pour évidente l'opposition entre le "profane" des sciences / 1
humaines et le "sacré" de la littérature, l'analyse du discours explore les multiples dimensions
de la discursivité, cherchant précisément a rendre raison à la fois de l'unité et de l'irréductible littérature
diversité des manifestations du discours» {op. cit., p. 30.) n° 140-déc. 2005