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Cahiers du monde russe et

soviétique

Le témoignage de Constantin VII Porphyrogénète sur l'état ethnique


et politique de la Russie au début du Xe siècle
Irène Sorlin

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Sorlin Irène. Le témoignage de Constantin VII Porphyrogénète sur l'état ethnique et politique de la Russie au début du
Xe siècle. In: Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 6, n°2, Avril-juin 1965. pp. 147-188;

doi : 10.3406/cmr.1965.1616

http://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1965_num_6_2_1616

Document généré le 03/06/2016


ÉTUDES

LE TÉMOIGNAGE

DE CONSTANTIN VII PORPHYROGÉNÈTE

SUR L'ÉTAT ETHNIQUE ET POLITIQUE

DE LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE

En dehors de la chronique de Kiev et de rares textes occidentaux


ou arabes, peu de documents nous renseignent sur la situation de la
Russie au début du Xe siècle. Un passage du De Administrando Imperio
de Constantin Porphyrogénète constitue la source écrite la plus
importante pour l'histoire de cette période. Il convient donc de voir dans
quelle mesure on peut faire confiance à ce texte, puis quels
renseignements il nous apporte sur la géographie et le peuplement, enfin quelle
conception l'auteur s'était faite des rapports sociaux et politiques en
Russie. Le passage se trouve au chapitre 9 de l'ouvrage1, en voici
la traduction :

« Des Rôs qui viennent de Rôsia avec leurs monoxyles, à


Constantinople. »
» Les monoxyles qui descendent de la Rôsia du dehors à
Constantinople, viennent de Nebogardas où régnait Sfendosthlavos fils d'Iggôr,
prince de la Russie, ils viennent aussi de la place de Miliniska, de
Telioutza, de Tzernigôga et de Vousegrad. Tous ils descendent le
fleuve Dnepr et se rassemblent dans la place de Kioaba que l'ont
appelle aussi Sambatas. Les Slaves, leurs tributaires [des Rôs], appelés
Kribètaiènoi , Lenzanenoi et les autres sclavinies, abattent, dans leurs

* Une explication des principales abréviations est donnée à la fin de l'article.


1. Le De Administrando Imperio doit être consulté clans l'édition de G. Mo-
ravcsik et R. J. H. Jenkins, « Constantine Porphyrogenitus De Administrando
Imperio », Magyar Gôrôg Tanidmanyok, 29, Budapest, 1949. Cette édition
comporte une traduction anglaise en regard du texte grec. Le chapitre 9 se
trouve aux pp. 57-63. Un commentaire à cette édition, dû à R. J. H. Jenkins,
E. Dvornik, B. Lewis, G. Moravcsik, D. Obolensky et S. Runciman, est paru
sous le titre : Constantine Porphyrogenitus De Administrando Imperio,
Commentary, Londres, 1902.
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montagnes, durant l'hiver, les monoxyles, et les ayant assemblés, au


tournant de la saison, lorsque la glace a fondu, ils les font entrer dans
les lacs voisins. Comme ceux-ci se jettent dans le fleuve Dnepr, Hs
[les Slaves] pénètrent de là dans le fleuve, arrivent à Kiov, traînent
les monoxyles jusqu'à l'arsenal, et les vendent aux Rôs. Les Rôs
n'achètent que les coques seules et démontant leurs vieux monoxyles
ils en adaptent, sur ces dernières, les écopes, les tolets et autres
instruments nécessaires [et ainsi] les équipent.
» Au mois de juin ils se mettent en route par le fleuve Dnepr,
descendent à Vitetzébè qui est une place tributaire des Rôs, se
rassemblent là pendant deux ou trois jours jusqu'à ce que soient réunis tous
les monoxyles, puis se remettent en marche et descendent ledit fleuve
Dnepr. Et tout d'abord ils arrivent au premier barrage, nommé
Essoupè, ce qui veut dire, en russe et en slave, ' ne dors pas ! '. Ce
rapide n'est pas plus large que le Tzykanistèrion. En son milieu se
dressent de hauts rochers qui affleurent comme des îles. L'eau s'y
précipite, déborde et rejaillit jusqu'à l'autre rive en faisant un bruit
épouvantable. Aussi les Rôs n'osent-ils pas passer parmi ces roches,
mais ils accostent au voisinage, débarquent les hommes sur la terre
ferme en laissant les autres marchandises dans les monoxyles, puis,
nus, ils tâtent le fond avec leurs pieds [...] afin de ne pas heurter
quelque roche. Ils procèdent ainsi, les uns à la proue, les autres au
milieu [du monoxyle] tandis que d'autres, à l'arrière, manœuvrent
avec des perches et avec cette entière précision, ils passent le premier
barrage en suivant la courbe et la rive du fleuve. Lorsqu'ils ont passé
ce barrage ils repartent après avoir rembarqué ceux de la terre ferme,
et descendent jusqu'au barrage suivant, appelé en russe Oulvorsi, et
en slave, Ostrovouniprach, ce qui signifie : ' l'île du rapide '. Celui-ci,
autant que le premier, est dangereux et difficile à franchir.
Débarquant à nouveau leurs gens, ils font passer leurs monoxyles comme
précédemment. Ils franchissent de la même façon le troisième rapide,
appelé Gelandri, ce qui veut dire en slave ' le bruit du rapide ' ; puis
le quatrième, le plus grand, nommé en russe Aeifor et en slave Neasit,
parce que les pélicans nichent dans ses grandes roches. Là tous les
monoxyles accostent, proue en avant, et les hommes désignés pour
veiller en sortent et s'en vont monter une garde vigilante à cause des
Petchénègues. Les autres se chargent des marchandises qui se
trouvaient dans les monoxyles, tandis que les esclaves tirent ceux-ci avec
des chaînes sur la terre ferme durant six milles, jusqu'à ce qu'ils aient
contourné le rapide. Puis, les uns les traînant, les autres les portant
sur leurs épaules, ils transbordent les monoxyles de l'autre côté du
rapide. Ensuite les ayant mis à l'eau et ayant effectué leur chargement,
ils rembarquent et naviguent à nouveau. Ils arrivent alors au cinquième
rapide appelé Varouforos en russe et Voulniprach en slave, parce qu'il
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forme un grand lac, et de nouveau ils dirigent leurs monoxyles le long


des courbes du fleuve, comme pour le premier et le deuxième rapide,
et ils atteignent le sixième, appelé Leanti en russe, et Veroutsi en slave,
ce qui signifie : ' bouillonnement de l'eau ', et ils le passent encore de
la même façon. Ils naviguent ensuite jusqu'au septième rapide, nommé
en russe Stroukoun et en slave Naprezi, ce qui signifie : ' le petit
rapide '. Puis ils franchissent le passage dit de Krarion, que traversent
les Chersonites venant de Russie et les Petchénègues allant à Cherson ;
ce passage a la largeur de l'Hippodrome, sa longueur depuis le bas
jusqu'à l'endroit où les pierres affleurent1 est la portée de la flèche
d'un archer. C'est pourquoi les Petchénègues descendent là pour
attaquer les Rôs. Ayant dépassé ce lieu, ils [les Rôs] arrivent à une île
portant le nom de Saint-Grégoire ; dans cette île ils accomplissent
leurs sacrifices, car un chêne énorme se dresse là ; ils sacrifient des
coqs vivants. Ils plantent des flèches tout autour [du chêne ?], d'autres
[déposent] des morceaux de pain et de viande, et une part de ce que
chacun possède, comme le veut leur coutume. Ils tirent aussi au sort
à propos des coqs, soit pour les égorger, soit pour les manger, soit
pour les laisser en vie. A partir de cette île, les Rôs craignent2 le Petché-
nègue, jusqu'à ce qu'ils aient atteint le fleuve Selinas. Ayant quitté
l'île ils naviguent pendant quatre jours jusqu'à ce qu'ils arrivent au
lac que forme l'embouchure du fleuve, et dans lequel se trouve l'île
de Saint-Aitherios. Ayant atteint cette île, ils s'y reposent durant
deux ou trois jours. Puis ils équipent leurs monoxyles des choses
nécessaires dont ceux-ci manquent, voiles, mâts, vergues, qu'ils avaient
emportés avec eux. Comme l'embouchure du fleuve est constituée
par ce lac dont nous avons parlé plus haut, qu'elle atteint la mer, et
que l'île de Saint-Aitherios se trouve près de la mer, de là, ils se dirigent
vers le fleuve Dnestr et lorsqu'ils y sont parvenus sains et saufs, ils
se reposent à nouveau. Lorsque le temps est favorable, ils rembarquent
et arrivent jusqu'au fleuve nommé Aspron, et après s'y être encore
reposés, ils appareillent à nouveau et atteignent le fleuve Selinas qui
est un bras du Danube. Et jusqu'à ce qu'ils aient dépassé le Selinas,
les Petchénègues les suivent. Lorsqu'il arrive que la mer jette un
monoxyle à la côte, tous les autres abordent pour opposer aux
Petchénègues une défense commune. Après le Selinas, ils ne craignent plus
personne, car c'est la terre bulgare qui les entoure, et ils se dirigent
vers l'embouchure du Danube. Après le Danube ils atteignent Kônopa,
après Kônopa, Konstantia [puis] le fleuve de Varna ; de Varna ils

1. Nous acceptons ici la correction proposée par R. J. H. Jenkins (D.A.I.,


p. 61 1), : « stoç стой rapaxôrTOUoiv ol çiXoi », du texte : « ëcoç ôtou rpoxû^Touotv
CçaXoi » (jusqu'à l'endroit où surveillent les amis) qui est incompréhensible.
2. Le texte porte : « où çooouvtxi » (cf. Moravcsik-Jenkins, D.A.I., p. 60,
ligne 79), mais la correction semble s'imposer du point de vue du sens.
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vont vers le fleuve Ditzina, toutes ces régions étant le territoire de


la Bulgarie. De la Ditzina ils arrivent dans la région de Mesembria,
et ce n'est que là que prend fin leur laborieuse, terrifiante, impossible
et rude migration.
» Durant l'hiver, la dure existence de ces mêmes Rôs est la
suivante : lorsque arrive le mois de novembre, aussitôt leurs princes avec
tous les Rôs sortent de Kiev et partent pour les poludia, ce qui signifie
tournées, c'est-à-dire dans les sclavinies des Vervianoi, Drougouvitai,
Kribitzoi, Severioi et les autres Slaves qui sont les tributaires des Rôs.
Durant tout l'hiver ils se font entretenir là, puis de nouveau, après
le mois d'avril, la glace du Dnepr ayant fondu, ils reviennent à Kiev.
Après quoi ils prennent leurs monoxyles, comme il a été dit plus
haut, les équipent, et descendent vers la Romania d1.

I. — Étude du texte

L'empereur Constantin VII Porphyrogénète (905-959), fils de


Léon VI le Sage, fut longtemps écarté du trône qui lui revenait
légitimement et n'y accéda qu'après 944A Cette longue attente du
pouvoir lui donna le loisir de préparer des travaux de compilation. Il
composa le De Administrando Imperio3 à l'intention de son fils, le
futur Romain II, et le conçut comme une sorte de manuel groupant
les principales connaissances géographiques, historiques, diplomatiques
qu'un souverain byzantin devait avoir sur les peuples entourant
l'Empire. On admet généralement que l'ouvrage fut composé entre
948 et 952* ; il est divisé en quatre parties :
i° La politique que doit mener l'Empereur vis-à-vis des peuples
du Nord et de la Scythie.
2° La diplomatie byzantine dans les mêmes pays.

1. Nous supprimons ici les derniers mots du chapitre 9, concernant les Uzes.
Comme l'a montré J. B. Bury, « The Treatise De Administrando Imperio »,
Byzantinische Zeitschrift, 15, 1906, pp. 520-521, il appartient sans doute au
chapitre suivant.
2. Après le renversement de l'empereur Romain Ier Lécapène. Celui-ci prit
le trône de Byzance en 920. De 912 (t de Léon VI) à 920, Constantin VII s'était
trouvé sous la tutelle de sa mère Zoè et du patriarche Nicolas Mystikos (cf. S. Run-
ciman, The Emperor Romanus Lecapenus and his reign, Cambridge, 1929,
pp. 64-68).
3. Ce texte ne portait pas de titre dans les manuscrits. C'est son premier
éditeur, Meursius, qui lui a donné le nom sous lequel il est connu (en 161 1).
Cf. Moravcsik-Jenkins, D.A.I. , introd., pp. 9 et 23.
4. J. B. Bury, « The Treatise De Administrando Imperio », B.Z., 15, 1906,
p. 522 ; Moravcsik-Jenkins, D.A.I. , introd., p. 9 ; G. Moravcsik, Byzantino-
Turcica.l, pp. 364-365. Constantin écrit après la mort de Romain (948) puisqu'il
le mentionne plusieurs fois dans son ouvrage comme un empereur défunt ;
d'autre part les plus récents événements relatés par l'Empereur datent de 951-952.
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE

3° La géographie et l'histoire des nations entourant l'Empire.


40 Quelques traits d'histoire intérieure récente1.
L'empereur puisa sans doute ses renseignements dans les archives
impériales. Il y fit un choix de rapports d'ambassades, de notices
consacrées aux pays qui l'intéressaient, et il distribua ces documents
suivant les nécessités de son plan. Ce premier travail était
probablement achevé lorsque Constantin décida de le compléter en y insérant
des extraits de chroniques ou d'œuvres littéraires2. L'apport personnel
du compilateur est fort réduit ; il se limite à un prologue et à quelques
phrases de liaison entre les diverses parties de l'ouvrage. Pour le reste
Constantin se borna probablement à recopier les textes dont il
disposait sans leur faire subir de changement3. On a même pu supposer
que les passages consacrés aux Russes, aux Hongrois et aux Petché-
nègues avaient pour source des notices rédigées sous la dictée de
marchands ou de voyageurs étrangers4. Le chapitre 9 appartient à
cette catégorie d'informations ayant pour origine une fiche
documentaire et non un texte littéraire5. Ce chapitre tranche si nettement sur
le reste du D.A.I., que plusieurs hypothèses ont été émises à son sujet.
Certains historiens ont suggéré qu'il avait été déplacé pour une raison
inconnue, et qu'il aurait dû se trouver dans une autre partie de
l'ouvrage6. On a également imaginé qu'il s'agissait d'une note dont l'Em-

1. Le Prooimion de Constantin VII se trouve aux pp. 44-46 de l'éd. Morav-


csik- Jenkins. Sur les divisions du traité et les chapitres qu'elles comprennent
voir l'étude déjà citée de Bury, pp. 519-522.
2. J. B. Bury, op. cit., pp. '538-539 ; G. Moravcsik, Byz.-Turc, pp. 366-367;
G. Moravcsik, « L'édition critique du De Administrando Imperio », Byzantion, 14,
1939. PP- 3.5^-359-
3. Ce que montre l'analyse de la langue du De Administrando , cf. Moravcsik-
JJenkins, П.Л.Т., introd., pp pp. io-n ; G. Moravcsik, « Ta стиуурзф^лата
уурф^ Kcova-ravTÍ-
vou touu nopcpupoyevÍTOu
nÍ oltÀ vXtoaoixîjç
vXîj fazôyzoic,
faô » (Les
(L œuvres ded Constantin
Ci
Porphyrogenîte du point de vue de la langue), Studi Bizantini e Xeoellenici,
5, pars I, pp. 514-520.
4. J. B. Bury, « The Treatise De Administrando Imperio », B.Z., 15, 1906,
p. 539 ; Bury insiste sur l'importance du rôle des interprètes slaves, attachés
à l'ambassade byzantine, dans la rédaction de ces notices (pp. 540-541). L'aspect
confidentiel des sources de Constantin est attesté par le fait que son ouvrage
n'était pas destiné à être divulgué et ne le fut pas, ainsi que le prouve sa
tradition manuscrite (cf. G. Moravcsik- Jenkins, D.A.I., introd., pp. iz et 33).
5. Comme tous les chapitres du De Administrando, qui ont pour source un
matériel documentaire, le chapitre 9 commence par la conjonction <m. Cf. Bury,
op. cit., p. 538 ; G. Moravcsik, Byz.-Turc, J, p. 363.
6. La première section de l'ouvrage (chap. 1-13) traite des relations
diplomatiques que Byzance a lieu d'entretenir avec les peuples du Nord et de la
Scythie ; le chapitre 9 ne contient aucun enseignement de ce genre et se borne
à une description géographique, n'ayant apparemment aucune orientation
politique. Cf. Bury, op. cit., p. 543 ; С. Л. Macartney, The Magyars in the IX th century,
Cambridge, 1930, p. 81 ; G. Manojlovič, « Studi je o spisu De Administrando
Imperio cara Konstantina VII » (■■ Étude sur l'écrit De Adm. Imp., de l'empereur
Constantin VII »), Rad J.A.Z.Ů., 187, 1911, pp. 41-43. Suivant ces auteurs le
chapitre 9 aurait dû se trouver dans la troisième partie de l'ouvrage (chap. 14-46)
qui traite de l'histoire et de la géographie des différentes nations étudiées.
152 I. SORLIN

pereur voulait se servir comme source pour son chapitre 21 :


Constantin n'aurait pas envisagé d'inclure le document dans sa rédaction,
mais, par suite d'une erreur, la note aurait été insérée au chapitre g2.
Ces hypothèses ne sont guère satisfaisantes ; le passage semble avoir
subi un léger remaniement, qui laisse supposer que Constantin
entendait bien l'utiliser dans le cours de son exposé3. Il existe évidemment
une grande différence de ton entre ce texte et ceux qui, dans la même
section, le précèdent ou le suivent. Mais si l'on fait abstraction de ce
décalage pour considérer seulement l'orientation générale de la
première partie du D.A.I., on doit bien admettre que le chapitre 9 est
à sa place : Constantin entreprend une étude des relations diplomatiques
de Byzance avec les peuples du Nord et de la Scythie. Entre les Petché-
nègues (chap. 1-8) et les Khazars (chap. 10) ou leurs voisins (chap. 10-
13) il lui paraît naturel d'évoquer les Russes, d'abord parce que,
suivant une représentation courante à l'époque, il identifie Russie et
Scythie4, ensuite parce que, dans le contexte du chapitre 9, les Russes
apparaissent comme étroitement dépendants des Petchénègues5. Ainsi,
dans une série de chapitres consacrés à l'étude des relations dipioma-

1. Moravcsik- Jenkins, p. 50 ; l. 16-23 '• " Les Russes ne peuvent pas non
plus se rendre dans l'impériale cité des Romains, que ce soit en vue de la guerre
ou du commerce, s'ils ne sont pas en paix avec les Petchénègues, car lorsque
dans leurs embarcations les Russes parviennent aux rapides du fleuve et qu'ils
ne peuvent les traverser s'ils ne sortent leurs bateaux de l'eau, et s'ils ne passent
pas en les portant sur leurs épaules, alors, ceux de la nation des Petchénègues
les attaquent, et comme ils [les Russes] ne peuvent résister à deux maux à la
fois, ils les dispersent aisément et les massacrent. »
2. Cf. D.A.I., Comment., pp. 12 et 18.
3. D.A.I. , Comment., Obolensky, pp. 19-20, note que la phrase concernant
Svendostlavos qui « régnait » (ехабеСето) à Novgorod, devait dans le document
original être au présent.
4. Les auteurs byzantins, à commencer par Léon le Diacre, donnent
souvent aux Russes le nom de Scythes ou de Tauroscythes (par ex. Léon le Diacre,
4, 6, Bonn, p. 63, et 10, p. 129 ; Génésios, Bonn, p. 80 ; Cedrenus II, Bonn, p. 173).
Chez les auteurs du XIe siècle le terme de Tauroscythes désigne
couramment les Russes alors que « Scythes » désigne plus souvent les Petchénègues.
(Cf. P. O. Karyskovskij , « Lev D'jakono Tmutarakanskoj Rusi » (Léon le Diacre
à propos de la Russie de Tmutarakan), V.V., 17, i960, pp. 44-51 ; C. A.
Macartney, The Magyars in the IX century, pp. 125-126). Constantin Porphyrogénète
lui-même définit les Russes en tant que Scythes dans le chapitre 13 du D.A.I. ,
où à propos des exigences manifestées vis-à-vis des Romains par ces peuples, il
écrit : « Qu'ils soient Khazars, ou Turcs ou encore Russes ou quelqu'autre
peuple du Nord et de la Scythie » (Morav.- Jenk., p. 66, l. 22-23).
5. Notons que c'est toujours à propos des E'etchénègues que dans le reste du
traité, Constantin VII mentionne les Russes. Outre le chapitre 9, Russes ou
Russie sont cités aux chapitres 2, 4, 6, 8, 13, 37, qui tous concernent les
Petchénègues. Enfin dans l'intitulé du chapitre 42, énumérant les différentes contrées
du nord de la mer Noire, la Russie est placée tout de suite après la Patzinacia
(Morav.- Jenk., p. 182). La dépendance des Russes et de leurs entreprises vis-
à-vis des Petchénègues est à plusieurs reprises soulignée par Constantin aux
chapitres 2, 4, 6, 8 (pp. 48-56). Il est également symptomatique que presque
toutes les mentions des Russes soient situées dans la première partie de l'ouvrage
(chap. 1-13).
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE I53

tiques avec les peuples du Nord, Constantin aurait ajouté, à titre


d'annexé, un rapport traitant d'un peuple mineur, plus ou moins
soumis à ses puissants voisins1.
Si le chapitre 9 constitue bien une simple note, recopiée presque
mot à mot par l'Empereur, il est important d'en préciser l'origine.
L'étude du texte permet d'émettre une hypothèse à ce sujet. Il est
d'abord relativement facile de proposer une date. Au début du texte
se trouve une mention d'Igor prince de Kiev et de son fils régnant
à Novgorod2. Igor mourut probablement à la fin de 944Я Svjatoslav,
qui semble avoir été très jeune au moment de la disparition de son
père, ne s'était sans doute pas installé sur le trône de Novgorod
longtemps avant 9444. Or c'est en 944 (ou à une date très proche) que deux
1. On pourrait objecter que les chapitres 37-46 de la troisième partie du
D.A.I. , intéressant également les Petchénègues, les Khazars, etc., le chapitre 9
aurait pu s'intégrer à cette section. Toutefois on remarquera que la troisième
partie fait le tour des peuples des bassins de la Méditerranée et de la mer Xoire :
Arabes fatimides, Espagne, Italie, Dalmatie, Slaves des Balkans, Petchénègues
(voisins des Bulgares), Turcs, Khazars, Arménie. Le plan géographique est
clair, il englobe au nord et à l'est de la mer Noire les pays immédiatement
voisins des possessions byzantines, ce qui semble en exclure les Russes. C'est
dans cette section, d'autre part, que sont utilisées le plus fréquemment les sources
littéraires et c'est là que Constantin donne le plus de place à l'histoire ancienne ;
le chapitre 9 n'y trouverait pas mieux sa place que dans la première partie.
2. Comme nous l'avons déjà dit plus haut l'imparfait « ехабс^ето » (régnait)
est dû à un remaniement postérieur destiné à replacer le récit dans la réalité
contemporaine. En 952, lorsque fut achevé le D.A.I. , Igor était mort et
Svjatoslav régnait à Kiev.
3. La date de la mort d'Igor n'est pas connue avec certitude. La chronique
de Kiev situe cet événement sous la même année et tout de suite après la
conclusion du traité de Byzance et d'Igor, c'est-à-dire sous l'année 945., Mais comme
son protocole mentionne les empereurs Romain, Constantin et Etienne, il est
certain que le traité fut conclu, du côté byzantin du moins, avant le 16
décembre 944, date du renversement de Romain Lécapène par ses fils, et
vraisemblablement avant l'automne 944 (car les marchands et les ambassadeurs russes
étaient contraints de rentrer chez eux avant l'hiver). Igor, d'autre part, trouva
la mort en allant lever tribut sur les Derevljane, or c'est généralement en
automne ou au début de l'hiver que les princes russes procédaient à la collecte
de l'impôt. Ainsi la mort d'Igor peut être datée approximativement de la fin
de l'année 944 ; cf. D. S. Lihačev, Povesť Vremennyh Let (Récit des Temps
Passés), Moscou-Leningrad, 1950, I, p. 40 et II, p. 295 ; S. H. Cross, O. P. Scher-
bowitz-Wetzor, The Russian Primary Chronicle, Laurentian text, Cambridge,
Mass., 1953 (The Medieval Academy of America, n° 60), p. 78. A. A. Šahmatov,
Razxskanija o drevnejSih russkih letopisnyh svodah (Recherches sur les
compilations d'annales russes les plus anciennes ), Saint- Pétersbourg, 1908, pp. 107-108.
4. Nous ne savons rien de très précis sur la chronologie de Svjatoslav. Sa
date de naissance n'est pas donnée par le Récit des Temps Passés (la chronique
hypatienne donne pour date de sa naissance l'année 942, ce qui paraît
invraisemblable puisqu'il commença à régner sur Kiev en 945-946 (cf. Lihačev, II,
p. 320) ; on peut se demander si la date de 942, prise par certains annalistes pour
sa date de naissance, n'était pas liée à ses premières années de règne à Novgorod.
Un passage de la chronique indique seulement qu'il était encore très jeune en
946, ce qui ne l'empêcha pas de participer cette année-là à une campagne
entreprise par sa mère contre les Derevljane et d'ouvrir, à cheval, le combat
(Lihačev, I, p. 42 ; S. H. Cross, p. 80). Sans doute avait-il alors douze ou treize
ans ; c'est entre douze et quatorze ans que les princes russes accédaient à la
154 X- SORLIN

ambassades byzantines se rendirent à Kiev pour conclure un traité


entre Byzance et la Russie1. Il est tentant de supposer qu'un des
plénipotentiaires grecs écrivit une relation de son voyage2. Cette
supposition est confirmée par l'analyse des données géographiques
contenues dans le document. L'itinéraire des monoxyles russes3 allant vers
Constantinople compte deux étapes : i° le trajet de Novgorod à Kiev ;
2° la descente du Dnepr depuis Kiev jusqu'à la mer Noire. Les détails
que fournit le narrateur obligent à faire ce découpage ; les
renseignements relatifs à la deuxième étape sont infiniment plus sûrs et plus
précis que ceux qui touchent à la première. Prenons d'abord le
jalonnement des villes d'où proviennent les monoxyles qui, selon l'auteur
du récit, se rendent à Kiev ; l'ordre géographique du nord au sud est
respecté et l'énumération correspond à la voie des « Varègues aux
Grecs », c'est-à-dire de la Baltique à la mer Noire, telle qu'elle est
connue par la chronique de Kiev4 ; Novgorod et Smolensk sont
effectivement au Xe siècle les deux grandes villes du nord-est de la Russie5.

majorité (cf. Instruction de Vladimir Monomaque à ses fils, D. S. Lihačev, I,


p. 158 ; II, p. 439). Si au moment de la mort de son père, Svjatoslav avait une
douzaine d'années, il ne devait pas régner depuis longtemps sur Novgorod. Le
chapitre 9 est le seul document qui fasse état du règne de Svjatoslav à Novgorod.
Toutefois le fait est vraisemblable puisque traditionnellement, en Russie kie-
vienne, le tils aîné du prince de Kiev recevait Novgorod en apanage.
1. Lihačev, I, pp. 34 et 39 ; S. H. Cross, pp. 73 et 77. La première ambassade
serait venue à Kiev au début de l'année 944 pour engager les pourparlers ; la
seconde, vraisemblablement à la fin de l'été, avait pour but de faire ratifier par
Igor, à Kiev, le traité signé à Constantinople par les ambassadeurs russes.
2. L'auteur est certainement constantinopolitain ; quand il veut donner une
idée des dimensions d'un rapide ou des distances, il se réfère à l'Hippodrome
au Tzykanistérion de Constantinople. Le fait qu'il s'intéresse fort peu aux
marchandises transportées par les Russes à Byzance (le chapitre ne parle que
des esclaves) laisse supposer qu'il s'agit d'un ambassadeur et non d'un
marchand. Telle était l'opinion de G. Manojlovič, art. cit., pp. 33-37.
3. Ce terme est traditionnellement celui qu'emploient les Byzantins pour
désigner les embarcations des Slaves, dès l'apparition de ceux-ci dans les Balkans,
puis celles des Russes lors des sièges de Silistria en 971 et de Constantinople en
1043 (Cédrénus, II, Bonn, pp. 402, 1. 20-23 ; et p. 551, 1. 14-15) ; il désigne
évidemment une embarcation creusée dans un seul tronc d'arbre. Il semble
cependant que le tronc d'arbre initial devait être, dans le cas des Russes, équipé de
planches latérales qui l'élargissaient et lui assuraient un meilleur équilibre, et
qu'il était pourvu d'un mât et de voiles (cf. Obolensky, D.A.I., Comment.,
pp. 23-25, qui donne la bibliographie du sujet) ; c'est au reste ce que
Constantin VII lui-même semble suggérer lorsqu'il parle de l'armement des monoxyles
par les Russes, tout d'abord à Kiev, puis dans l'île de Saint- Aithérios.
4. D. S. Lihačev, I, p. 11, S. H. Cross, p. 53.
5. Novgorod est l'une des premières villes citées par la chronique de Kiev
(D. S. Lihačev, I, p. 12 ; S. H. Cross, p. 53). Sa fondation serait antérieure au
Xe siècle. Nous reviendrons plus loin sur son importance dans le trafic entre
la Baltique et la mer Noire, entre la Scandinavie et les pays arabes. La forme
grecque Xemogardas que nous lisons dans le chapitre 9 doit être semble-t-il
amendée en Nebogardas (Bury, art. cit., p. 543, n. 1 ; H. Grégoire, La nouvelle
Clio, 4, 1952, pp. 279-280). Le nom de Miliniska pour Smolensk, provient
certainement du nom vieux-russe de cette ville : Smolnesk/Smolnisk, au génitif :
Smolniska (cf. X. Durnovo, « Vvedenie v istoriju russkogo jazyka » (Introduc-
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 155

Pourtant, dès le xe siècle, il existe dans le Nord d'autres centres urbains


comme Pskov ou Polock, qui doivent, eux aussi, envoyer des monoxyles
à Constantinople1. Or le narrateur ne les connaît pas. Il passe sans
transition de Smolensk, située sur le cours supérieur du Dnepr, aux
villes les plus proches de Kiev : Telioutza que l'on a identifiée avec
Ljubeč2, Černigov3, Vyšgorod4. On peut donc supposer que l'auteur
connaissait mal le nord de la Russie, et peut-être même qu'il n'avait
pas visité les villes du Dnepr situées en amont de Kiev. Il est en effet
surprenant de le voir citer sur le même plan, des centres comme
Novgorod et Smolensk, jouissant d'une certaine autonomie par rapport

tion à l'histoire de la langue russe), Spisy F.F.M.U., 20, I, 1927, p. 238). Elle
est mentionnée également comme l'une des villes les plus anciennes par la
chronique de Kiev (D. S. Lihačev, I, p. 13 ; S. H. Cross, p. 55). Sur
l'emplacement de la ville primitive, voir M. N. Tihomirov, Drevnerusskie goroda (Les
villes russes anciennes), Moscou, 1956, 2° éd., pp. 28-32.
1. Les habitants de Polock sont nommés dans la première partie de la
chronique, qui ne contient aucune division chronologique (D. S. Lihačev, I, p. 13 ;
S. H. Cross, p. 60) ; la ville elle-même apparaît pour la première fois sous l'année
862 (D. S. Lihačev, I, p. 18 ; S. H. Cross, p. 60). Située sur le cours moyen de
la Dvina occidentale, elle constituait, comme Novgorod, une étape pour le trafic
entre la Baltique et le Dnepr. Dès le ixe siècle Polock aurait été un centre
Scandinave important (M. N. Tihomirov, op. cit., pp. 13-17, 24-26, 30-32).
Pskov mentionnée pour la première fois par la chronique sous l'année 903, était
déjà à cette époque un centre Scandinave. Située sur la rivière Velikaja, cette
cité participait également au trafic Nord-Sud, dont le Dnepr formait l'axe
principal (D. S. Lihačev, I, p. 23 ; S. H. Cross, p. 64 ; M. N. Tihomirov, op. cit.,
pp. 13, 15-17, 24-32).
2. L'identification de Telioutza avec Ljubeč, peu satisfaisante du point de
vue philologique, a été admise par la majorité des commentateurs (G. Manojlo-
vič, op. cit., p. 34, n. 2 ; A. A. Sahmatov, Vvedenie v kurs istorii russkogo jazyka
(Introduction au cours d'histoire de la langue russe), Petrograd, 1916, p. 89 ;
V. V. Latyčev, << Izvestija vizantijskih pisatelej o Severnom Pričernomore »
(Les informations des écrivains byzantins sur la côte septentrionale de la mer
Noire), Izrestija G.A.I.M.K., 91, 1934, P- 52> n- r5) parce qu'elle semble
s'imposer du point de vue géographique. Ljubeč, forme avec Černigov et Vyšgorod,
un groupe logique, avec ordre de proximité croissante par rapport à Kiev.
Mentionnée par la chronique de Kiev sous l'année 882 (D. S. Lihačev, I, p. 20 ;
S. H. Cross, p. 61), Ljubeč aurait été l'une des villes russes les plus anciennement
soumises aux princes de Kiev.
3. L'identification Tzernigôga/Cernigov ne fait pas de difficulté. La
terminaison du substantif grec a sûrement pour origine la désinence du génitif de
ce nom en russe : černi gova (N. Durnovo, art. cité, p. 207). Elle est citée par la
chronique de Kiev dès 907, dans la relation du premier traité des Russes avec
Byzance, puis dans le traité de 944, placée tout de suite après Kiev, dans
l'énumération des villes ayant le privilège de commercer avec Byzance (D. S.
Lihačev, I, pp. 24 et 36 ; S. H. Cross, pp. 64-74).
4. Vousegrad dans le texte ; l'interprétation Vyšgorod est celle qui vient
naturellement à l'esprit. De toutes les villes citées c'est la plus proche de Kiev
(à une quinzaine de kilomètres en amont du Dnepr). La chronique de Kiev la
cite pour la première fois sous l'année 946 en tant que propriété personnelle de
la princesse Olga (D. S. Lihačev, I, p. 43 ; S. H. Cross, p. 81), par la suite
Vyšgorod apparaît toujours comme une ville étroitement dépendante de Kiev
(A. N. Nasonov, Russkaja zemlja i obrazovanie territorii drevnerusskogo gosu-
darstava (La terre russe et la formation du territoire de l'ancien État russe) , Moscou,
l95l, PP- 53-55 ; M. N. Tihomirov, op. cit., pp. 294-298).
156 I. SORLIN

à Kiev, et des agglomérations comme Ljubeč, Černigov et Vyšgorod


anciennement soumises à ses princes1. Géographiquement et
politiquement, ces villes forment deux ensembles nettement distincts, mais
l'auteur n'a pas conscience de ces différences. D'autre part, le
narrateur se représente de façon surprenante l'hydrographie du nord de
la Russie : il imagine une communication directe entre les lacs et le
Dnepr, ce qui tendrait à prouver qu'il rapporte seulement une
information qui lui a été transmise et qu'il a mal interprétée2.
En revanche dès qu'il s'agit du parcours à effectuer au sud de
Kiev, le récit est d'une grande précision ; la plupart des détails donnés
par l'auteur sont facilement vérifiables3.

1. Alors que Černigov, Ljubeč, Vyšgorod, dépendaient directement du prince


de Kiev, Novgorod avait son prince ; son degré de dépendance vis-à-vis de Kiev
reste mal connu pour le Xe siècle (D. S. Lihačev, I, p. 20 ; S. H. Cross, p. 61 ;
A. X. Nasonov, op. cit., p. 69). Sur l'importance de Smolensk et ses relations
de dépendance vis-à-vis de Kiev, voir A. N. Nasonov, op. cit., pp. 159-165 ;
M. N. Tihomirov, op. cit., pp. 352-354.
2. La chronique de Kiev donne une description de la « Route des Varègues
aux Grecs », qui permet d'imaginer quelle information le narrateur byzantin
a pu recueillir (D. S. Lihačev, I, p. n ; S. H. Cross, p. 53) : « ... du cours du
Dnepr on atteint la Lovât' par traînage [des bateaux], par la Lovât' on pénètre
dans I'll'men, le grand lac, de ce lac coule le Volhov qui se jette dans le grand
lac Nevo... » Les lacs mentionnés clans le chapitre 9 sont vraisemblablement le
lac Nevo et le lac Il'men qui communiquent grâce au Volhov. Du lac H'men
les monoxyles devaient remonter le cours de la Lovât', et pour atteindre le
Dnepr séparé de celle-ci par une distance considérable, les voyageurs devaient
alterner la pratique du transbordement des bateaux et l'utilisation de cours
d'eau transversaux (S. M. Seredonin, Istoričeskaja geografija ( Géographie
historique), Petrograd, 1916, pp. 227-228 ; S. V. Bernstein- Kogan, « Puť iz Varjag
v Greki », V.G., 20, 1950, pp. 252-260).
3. La description du trajet de Kiev à la mer Noire est d'une remarquable
précision. Première étape, Vitetzèbè, c'est-à-dire Vitičev, ville située en aval du
Dnepr, sur la rive droite à une soixantaine de kilomètres de Kiev. Vitičev est
mentionnée pour la première fois par la chronique de Kiev sous l'année 1095
(Lihačev, I, p. 149 ; S. H. Cross, p. 181), mais il est probable qu'au Xe siècle
il existait déjà, sur l'emplacement de cette ville située sur un promontoire
dominant le Dnepr, un fort destiné à la défense de Kiev (M. N. Tihomirov, op. cit.,
pp. 14, 55, 286). Les rapides décrits par Constantin étaient situés sur un parcours
de 67,7 km entre Dnepropetrovsk et Zaporoz'e (avant la construction, en 1932,
de la Dneprogez, puis, en 1948, du Dneprostroj). Ils étaient constitués par une
large bande granitique. Les roches qui affleurent avant Dnepropetrovsk ne
formaient de véritables barrages qu'en aval de la ville. Aux rapides proprement
dits, s'ajoutaient des zahory, sorte de barrages laissant une issue latérale, Slovar'
et des
îles rocheuses (cf. P. G. Beljavskij, article « Dnepr », Enciklopedičeskij
(Dictionnaire encyclopédique), Saint-Pétersbourg, 1893, t. 20, col. 798-802). On
dénombrait neuf rapides. Constantin Porphyrogénète n'en mentionne que sept ;
cette différence est explicable : le second et le troisième rapide étant très
rapprochés, le troisième pouvait être contourné par voie de terre en même temps
que le second ; le huitième rapide comportait un passage du côté de la rive
gauche et il n'était peut-être pas nécessaire de débarquer pour le passer, à moins
que les deux noms donnés par Constantin pour le même rapide (le septième du
texte) ne correspondent en fait à deux rapides différents (cf. Obolensky, D.A.I.,
Comment., pp. 38 et suiv.). L'identification des rapides mentionnés dans le
chapitre 9 est la suivante : 1) Essope = l'actuel Starokajdakskij ; 2) Oulvorsi/
Ostrovouniprach = Surskij et Lohanskij (séparés l'un de l'autre par 1,500 km
ZONE DES RAPIDES DU DNEPR

Nom du rapide :
Neasit : en slave
Aeifor : en russe
V
Transbordement
D des hommes
\ Dл,
0jd<r- Essoupi seulement
ГП des hommes et
des marchandises

*., ^4 Ostrovouniprach
Oulvorsi
'
,

. Gel an dr i

Neasit
a Aeifor
Voulniprach
Varouforos
yn

) *)Naprezi
J Stroulcoun

Регата Tou Krariou (KiCkas)


10 km
ST GRÉGOIRE (Hortica) i
E.P.H.E.
I58 I. SORLIN

Ce qui frappe surtout c'est la vivacité du récit, le réalisme de la


description des lieux ou du comportement des navigateurs,
l'apparition de détails qui ont dû être observés par le narrateur lui-même1.
La troisième partie du chapitre 9 évoque les activités des Russes
durant l'hiver. Il se pose ici encore une question : les informations
proviennent-elles du même voyageur qui aurait interrogé des
compagnons de route, afin de compléter son tableau ? S'agit-il, au contraire,

environ) et tous deux accolés à des îles, ce qui justifie l'explication de leurs
noms chez Constantin : « l'île du rapide ») ; 3) Gelamiri — Zvoneckij (là encore
l'explication du nom de ce rapide par Constantin : (îelandri — le bruit du rapide,
correspond au nom russe actuel : « le Sonore » ; 4) SeasitjAeifor -- Nenasytetskij,
l'on est encore frappé par la ressemblance entre l'ancien nom slave et le nom
russe moderne ; ce rapide, comme le dit Constantin, était le plus grand et le
plus impressionnant de tous ; 5) V oulni prach I Var ouforos — Volnickij (soulignons
encore la ressemblance du nom slave et du nom russe moderne) ; 5) Leantij
Venndsi — Budilovskij ; 7) StroukounjXaprezi - Lisnij ou Volnyj . On trouvera
une bonne bibliographie et une mise au point du problème de l'identification
des
Porfyrogennetos'
rapides dans K.De O.Administrando
Falk, « Dneprforsarnas
Imperio », Namn
Lundsi Kejsar
l niversitcts
Konstantin VII
Arsskrift,

'
46, 195 1, pp. 20-30. Le passage de Krarion, connu depuis le xvie siècle sous le
nom de Kičkas, est situé à une quinzaine de kilomètres du dernier rapide et
correspond à un brusque rétrécissement du lit du fleuve, qui atteignant près
d'un kilomètre de large au dernier rapide, ne mesure à cet endroit là que 183 m
ce qui a permi au narrateur d'en comparer la largeur à celle de l'Hippodrome
de Constantinople (cf. Beljavskij, art. « Dnepr », col. 801 ; Falk, art. cit., pp. 107-
110 ; Obolensky, D.A.I., Comment., pp. 52-53). Située à quelques kilomètres de
Kičkas, l'île de Saint-Grégoire, connue sous le nom de Hortika par la chronique
de Kiev, au xne siècle du moins (cf. Lihačev, I, pp. 183-184 ; S. H. Cross,
pp. 200-201), servait aux Russes de base stratégique contre les Polovtziens. Le
nom de Saint-Grégoire aurait été donné à l'île par les Byzantins (F. K. Brun,
« Cernomor'e » (Le littoral de la mer Noire), II, Zapiski I.X.C., 30, 1880, pp. 3O3-
379) ; l'île de Saint-Aithérios n'est autre que l'île de Berezan' située dans
l'estuaire du Dnepr. Elle est mentionnée dans le traité byzantino-russe de 944
(D. S. Lihačev, I, p. 37 ; S. H. Cross, p. 76) sous le nom de Saint-Éleuthère
(El'ferij) et il semblerait que les Russes se soient servi de cette île comme base
pour leurs opérations de piraterie en mer Xoire (cf. M. Sangin, « Komentarij к
dvum stať jam dogovora Igorja s Grekami » (Commentaire de deux clauses du
traité d'Igor avec les Grecs), Istorik Marksist, 5, 1941, p. ni). Le reste du trajet
poursuivi le long des côtes de Bulgarie est facile à reconstituer (voir Obolensky,
D.A.I. , Comment., pp. 57-58). Remarquons seulement les indications importantes
qu'il nous donne sur les frontières séparant la Patzinacia de la Bulgarie, et la
Bulgarie de Byzance : le chapitre 9 indique que les Russes sont encore inquiétés
par les Petchénègues sur le fleuve Selinas, c'est-à-dire l'actuelle Sulina (J. Brom-
berg, « Toponymical and historical Miscellanies on Medieval Dobrudja,
Bessarabia and Moldo-Wallachia », Byzantion, 13, 1938, pp. 12-15) et qu'ils
n'atteignent vraiment le territoire bulgare qu'après avoir dépassé la dernière branche
du delta danubien, qui paraît avoir déterminé à cette époque la limite
septentrionale de la Bulgarie (S. Runciman, A History of the first Bulgarian Empire,
Londres, 1930, p. 150, n. 2) ; Constantin affirme que la traversée prend fin
lorsque les Russes atteignent la région de Mesembria, ce qui signifie sans doute
qu'à partir de Mesembria ils atteignent le territoire byzantin : le traité de 927
entre Byzance et le tsar Syméon avait en effet assuré à Byzance la possession
des villes côtières bulgares depuis le fleuve Ditzina au nord de Mesembria
(S. Runciman, op. cit., p. 180 et n. 2 de la même page).
i. Nous pensons en particulier à la description du premier rapide et de la
technique employée par les Russes pour le passer (cf. texte, p. 148).
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 159

d'un autre document relatif à la Russie que Constantin aurait


artificiellement relié au premier1 ? La liaison entre les deux passages est
manifestement maladroite, et laisse supposer que Constantin VII a eu
recours à une autre source. Dans sa majeure partie néanmoins, le texte
est visiblement un rapport sur les activités des Russes. Toute la
première partie est certainement due à un Constantinopolitain qui
connaissait la Russie jusqu'à Kiev, et qui aurait lui-même effectué le trajet
qu'il décrit.
L'étude géographique montre que Constantin VII a utilisé un
document d'une remarquable exactitude, il est donc permis de
considérer que les renseignements qu'il fournit sur la vie sociale en Russie
méritent une certaine confiance.

II. — Le peuplement primitif de la Russie

Par deux fois au cours de son récit, Constantin VII établit une
nette distinction entre Russes et Slaves : au début de son récit, il
écrit : « Les Slaves leurs tributaires [des Russes], appelés Kribètaiènoiz,

1. On a surtout insisté sur la différence de graphie des mêmes noms dans les
deux passages : le nom de la tribu slave des Křivici, écrit Kribètaiènoi à la
ligne 8, devient Kribitzôn à la ligne 108 (Morav. -Jenkins, pp. 56, 62) ; Kiev
apparaît d'abord comme to Kioaba à la ligne 8, ton Kxoha, l. 15, ton Kiabon,
1. 106 ( Morav. -Jenk., pp. 50, 58, bz). D'autre part, l'emploi d'expression slave
comme poludia, ou traduite du slave comme SiacTpeçopievoi qui équivaudrait
au Russe korní, pokorni, terme désignant l'entretien de la družina du prince
par la population (cf. D. S. Lihačev, I, p. 97 ; S. H. Cross, p. 132, sous l'année
10 18), a permis de supposer que cette partie du récit provenant d'un document
traduisant la relation d'un Slave ou d'un Russe (cf. Obolensky, D.A.I. , Comment.,
p. 18 ; J. B. Bury, art. cit., pp. 540-541). Soulignons, en revanche, que le terme
de sclaviniai qui apparaît dans la dernière partie du chapitre, fait appel à une
notion typiquement byzantine, de même que la graphie Drougonvitai pour le
nom de la tribu slave des Dregoviči, cette graphie se trouve dans les textes
byzantins du vne et du xe siècle, se rapportant aux Slaves des Balkans (voir
plus bas, p. 162, n. 5). L'opinion de G. Manojlovič (art. cit., pp. 4i-43)> selon
laquelle les trois parties que nous avons distinguées dans le chapitre y,
émaneraient de trois sources documentaires distinctes, dont la dernière serait
chronologiquement très antérieure aux deux autres, nous semble, en tout cas,
peu fondée.
2. Ce sont les Křivici qui, selon la chronique de Kiev, auraient été établis
sur le cours supérieur de la Volga, de la Dvina et du Dnepr, leur principale ville
était Smolensk (D. S. Lihačev, I, p. 13 ; S. H. Cross, p. 55). Toujours selon la
chronique de Kiev, les habitants de Polock et de son territoire au IXe siècle
auraient été également des Křivici (D. S. Lihačev, I, pp. n, 13 ; S. H. Cross,
PP- 53. 55)- L. Niederle, suivant en cela l'étude de N. P. Barsov, considère que
les Slaves de ГН'теп étaient également issus des KriviČi ; l'étude des toponymies
du Nord atteste la présence des Křivici depuis le cours supérieur du Dnepr,
jusque sur les cours supérieurs de l'Ugra, de la Sož, de la Desna, de la Moskva,
jusqu'aux pays de Suzdal' et de Vladimir. A l'Ouest leur territoire allait jusqu'à
la rivière Velikaja et au lac de Cud', sur lequel s'élevait, dès le IXe siècle, non
loin du futur Pskov, Izborsk, leur place forte. Les Křivici s'étendaient également
non loin de la Dvina, et leur nom, en lettonien Krews, sert encore aujourd'hui.
l60 I. SORLIN

Lenzanènoi1, et les autres sclaviniai2 abattent les monoxyles dans


leurs montagnes3, durant l'hiver..., et vont à Kiev, traînent les
monoxyles jusqu'à l'arsenal et les vendent aux Russes. »
Dans la dernière partie du chapitre 9, il dit encore que les princes
russes et tous les leurs, quittent Kiev en hiver pour se rendre dans
les sclaviniai : « les Vervianoi*, les Drougouvitaib, les Krivitzoi, les

dans les pays baltes, à désigner les Russes en général. Les fouilles pratiquées
dans leurs villes situées sur la voie de la Baltique au Dnepr, témoignent pour les
ixe-xe siècles d'une civilisation mêlant éléments slaves et Scandinaves. (X. I*. Bar-
sov, Očerki nisskoj istnričeskoj geografii (Essais de géographie historique de la
Russie), Varsovie, 1885, pp. 174-175 ; L. Niederle, Manuel de l'Antiquité slave,
Paris, 1923, pp. 225-227 ; V. V. Sedov, Křivici (Les Křivici), S.A., 1, i960,
pp. 47-62.
1. Les Lenzanènoi de Constantin n'ont jamais été identifiés avec certitude ;
dans un passage du chapitre 57 du D.A.I. (Morav.- Jenk., p. 168, 1. 44), il les
range parmi les tribus slaves de la rive droite du Dnepr, donc parmi les peuplades
du Sud-Ouest. On a proposé l'identification Lenzanènoi — Ljahi, qui désignent
dans la chronique de Kiev les Slaves occidentaux du cours de la Vistule, à
1'proprement
'etymologie, parler,
Lenzanènoi
les Polonais
j Ljahi,(D.
voir
S. G.Lihačev,
Il'inskij,I, « p.Kto
1 1 byli
; S. H.
Lenzaninoi
Cross, p. 53 ; pour
Konstantina Bagrjanorodnogo » (Qui étaient les Lenzanènoi de Constantin Porphyro-
génète), Slavia, 4, 1925-1926, pp. 315-319). Cette théorie est celle qui est
actuellement admise par tous les commentateurs. Il faut néanmoins signaler
l'interprétation de N. P. Barsov, Očerki..., p. 259, n. 137, et de S. M. Seredonin, Istori-
Českaja geografia, Petrograd, 1916, p. 128, acceptée non sans réserves par
L. Niederle, Manuel..., I, p. 215, selon laquelle les Lenzanènoi seraient les
Lucane, c'est-à-dire les habitants de la ville de Luck/Lucesk, en Volynie. Ce
qui apparaît en tout cas comme certain, c'est leur localisation au sud-ouest de
la Russie, aux frontières des territoires polonais. On admet généralement que
leur territoire s'étendait entre les cours supérieurs du Pripet et du Bug (à propos
de leur localisation, voir H. Paszkiewicz, The Origin of Russia, Londres, 1903,
pp. 347-372 ; P. N. Treťjakov, Vostočnoslavjanskie plemena (Les tribus
des Slaves de l'Est), Moscou, 1953, 2e éd., pp. 245 et suiv. ; G. F. Solov'eva,
« Slavjanskie sojuzy plemen po arheologičeskim materialam » (Les unités
tribales, d'après le matériel archéologique), S.A., 25, 1956, pp. 138 et suiv.).
2. Le terme Sclaviniai apparaît fréquemment dans les textes byzantins des
vne-xe siècles pour désigner, dans les Balkans, les régions occupées par les
Slaves, puis par extension, toute région peuplée de Slaves (voir l'emploi de ce
mot dans les autres chapitres du D.A.I. , chap. 28, 1. 19 (Morav. -Jenk., p. 120),
pour désigner les régions slaves de la Vénétie ; chap. 29, 1. 68 (p. 124) à propos
des Slaves de Dalmatie ; chap. 30, 1. 94-95, toujours à propos des régions occupées
par les tribus slaves de Dalmatie). Cette question sera reprise plus loin.
3. Bien que l'on ne puisse traduire que par « montagnes <- l'expression « та Ôprj »,
il est impossible de comprendre que Constantin VII fait allusion à une région
montagneuse précise (comme le Valdaï par exemple; cf. Obolensky, D.A.I. ,
Comment., pp. 35-36). Il s'agit sans doute ici des collines boisées surplombant
le Dnepr et ses affluents. De même que pour les Byzantins du xp siècle, la notion
de montagne appelle la notion de forêt, de grands arbres, le terme gory =
montagnes, en vieux-russe, désigne en même temps une élévation et une forêt
(cf. D. S. Lihačev, I, p. 13 ; S. H. Cross, p. 54, sur le sens de gora en vieux-russe,
cf. II. Sreznevskij, Materiály dlja slovarja drevnerusskogo jazyka (Matériaux
pour un dictionnaire de la langue russe ancienne), I, Saint- Pétersbourg, 1893,
col. 551-552).
4. On a généralement identifié le nom de cette tribu, inconnue à la chronique
de Kiev, aux Derevljane ; vervianoi serait une mauvaise lecture de Dervianoi.
Les Derevljane sont cités dans le chapitre 37 du D.A.I., sous la forme Dervle-
(Fin de la note 4 Л note 5 page 162)
lil'Ulù
Peuples Slave's de la Russie
Autres peuples (slaves et non slaves)
UL1ČI Mom de peuple
J.J.J. Limite orientale des Slaves de l'Ouest
^^ limite de la "Terré russe"
• Villes citées par Constantin VII
О Autres villes : IXc-Xe sU-cles
Zone des rapides
<s^ Itinéraire dee Petchénfcgue» D du Unepr-
500 Km
IÓ2 I. SOKLIN

Severoi1, et les autres Slaves qui sont les tributaires des Russes ». Il
ressort de ces deux passages que Constantin VII considère comme des
éléments différents, les Russes établis à Kiev, et les Slaves, divisés en
tribus et établis en dehors de Kiev. A ses yeux, les premiers exercent une
domination sur les seconds. Pour éclairer cette opinion, il convient de
retracer brièvement l'histoire du peuplement de la Russie, et de voir
dans quelle mesure elle corrobore la division établie par le narrateur.
On admet généralement que les Slaves de l'Est étaient déjà installés,
aux premiers siècles de notre ère, entre la Vistule et le Dnepr moyen,
et que leur expansion s'était faite, dès le vne siècle, très loin vers le
Nord et vers l'Est2. La région du Dnepr moyen et de ses affluents,
peuplée et cultivée depuis l'Antiquité, semble avoir été l'un des plus

nènoie, en tant que tributaire des Russes (Morav.- Jenk., p. 168, 1. 44). Cette
interprétation a été adoptée par A. Л. Šahmatov, Vvedenie v kurs istorii russkogo
jazyka (Introduction au cours d'histoire de la langue russe), Petrograd, 1916, I,
p. 90, par G. Manojlovič, art. cit., p. 40, et admise après eux par la plupart des
commentateurs. La chronique de Kiev relate que les Derevljane étaient établis
dans les bois, sans autres précisions (D. S. Lihačev, I, p. 11 ; S. H. Cross, p. 53) ;
en fait les établissements des Derevljane s'étendaient au sud du Pripet, leur
ville était Iskorosten' (D. S. Lihačev, I, pp. 40-42 ; S. H. Cross, pp. 78-80).
Sur la localisation des Derevljane, cf. N. P. Barsov, op. cit., pp. 127-128 ; I. P. Ru-
sanova, « Arheologičeskie pamjatniki vtoroj poloviny pervogo tysjačiletija na
territorii Drevljan » (Trouvailles archéologiques de la seconde moitié du premier
millénaire, sur le territoire des Derevljane), S.A., 1958, pp. 33-37, et I, i960,
pp. 63-69. Ce problème sera repris plus loin.
5. Les Drougouvitai de Constantin VII sont les Dregoviči de la chronique
de Kiev (D. S. Lihačev, I, p. 11 ; S. H. Cross, p. 53), qui étaient établis entre
le Pripet et la Dvina (cf. Barsov, Očerki..., pp. 124-125 ; V. V. Sedov, «
Dregoviči », S.A., 3, 1963, pp. 112-126). Il faut souligner ici que la graphie grecque de
leur nom Drougouvitai, fait évidemment penser au nom de la tribu slave qui selon
les Miracula Demetrii (« Sancti Demetrii Martyriis Acta », P. G., 116, col. 1297,
X3°3. r3*3) et Jean Caméniatès (chap, iv, Bonn, p. 496) aurait été auvneetau
Xe siècle établie à l'ouest de Thes.salonique. A ce propos voir la récente mise au
point de I. Duj če v, « Dragvista-Dragovitia «, dans R.E.B., 22, 1964, pp. 215-218.
1. Severjane, Sever' dans la chronique de Kiev (D. S. Lihačev, I, pp. il,
13-15 ; S. H. Cross, pp. 53, 55-56) ; ils étaient établis, selon elle, sur les cours de
la Desna, de la Sejm et de la Sula, c'est-à-dire à l'est du Dnepr. Selon Niederle
les Severjane se seraient étendus au vie siècle jusqu'au Donec, puis auraient
été repoussés vers le nord et l'ouest par les invasions turco-tartares (Xiederle, I,
p. 220). Dans cette optique, il convient de rappeler la mention faite par
Théophane (de Boor, p. 359) d'une tribu de Severoi établis au vnie siècle en
Mésie.
2. Les historiens soviétiques (cf. A. N. Nasonov, Russkaja zemlja i obrazo-
vanie territorii drevnerusskogo gosudarstva (La terre russe et la formation du
territoire de l'ancien Étal russe), Moscou, 1951, pp. 28-46 ; P. X. Treťjakov, VostoČ-
nodavjanskie plemena, pp. 110 et suiv.) semblent actuellement adopter dans
l'ensemble ce point de vue, développé déjà par L. Xiederle (Manuel..., I, pp. 27-
37), contre la théorie, dite indo-européenne, soutenue par A. A. Sahmatov
(Drevnejšie suď by russkogo plemeni (Les destinées anciennes du peuple russe),
Petrograd, 19 19, pp. 12 et suiv.), qui pensait que les Slaves de l'Est, issus de
l'unité slave commune du Neman et de la Dvina occidentale, n'étaient apparus
en Europe orientale que vers le VIe siècle, tout d'abord dans la région du Dnepr
moyen, et ensuite seulement dans les régions nordiques, qu'ils n'auraient
définitivement colonisées que vers le vine-ixe siècle.
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 163

anciens foyers de population slave1, mais nous ne possédons pas


d'informations claires sur les Slaves de ces régions avant le vie siècle2 ;
Jordanès distingue entre le cours de la Vistule et le Dnepr, deux
grandes tribus slaves, celle des Sclavènes, établis entre le cours de
la Vistule et le Dnestr, et celle des Antes, qui auraient occupé la rive
de la mer Noire entre le Dnestr et le Dnepr3. Les Byzantins ne s'inté-
ressant aux Sclavènes et aux Antes que pour leur participation aux
guerres balkaniques, les informations dont nous disposons sur les Antes
et sur leurs établissements du Moyen Dnepr, sont assez pauvres. Il
apparaît néanmoins qu'ils furent parmi les premiers Slaves à organiser
un groupement pourvu d'institutions politiques rudimentaires4, parmi
1. L. Niederle ne craint pas de voir des Slaves dans les Scythes agriculteurs
qu'Hérodote (IV, 17-18 et 53-54) oppose aux Scythes royaux, et qui, selon cet
auteur, auraient été établis entre le Bug supérieur et le Dnepr moyen. Les
Xeuriens et les Budines d'Hérodote, établis respectivement en Volynie et sur
le territoire kiévien entre le Dnepr et le Don, auraient été également des
peuplades slaves (L. Niederle, I, pp. 27-28 et 173-175). Ce thème a été repris avec
enthousiasme par les historiens russes qui ont cherché à l'étayer par des
arguments d'ordre archéologique et surtout linguistique : entre les Scythes
d'Hérodote et les Russes kié viens du Xe siècle, il y aurait, sinon une filiation ethnique,
du moins une continuité culturelle. Les grands représentants de cette théorie
sont N. Ja. Marr, qui a voulu montrer cette continuité à travers la linguistique.
Cf. N. Ja. Marr, Izbrannye Trudy (Œuvres choisies), t. 5, 1935, PP- ЛЛ~Ф е*
1 14-1 16 ; B. A. Ryba kov, Řemeslo árevnej Rusi (L'artisanat de la Russie ancienne) ,
Moscou, 1948, pp. 114-117 et « Anty i Kievskaja Rus' » (Les Antes et la Russie
de Kiev), V.D.I. , I, 1939, pp. 337 et suiv. ; B. D. Grekov, Kievskaja Rus' (La
Russie de Kiev), Moscou, 1953, PP- 337"3^9 ; G. Vernadsky, Essai sur les
origines de la Russie, Paris, 1959, pp. 93-Г35 ; M. N. Tihomirov, « Načalo russkoj
zemli » (Le commencement de la terre russe), V.I., 9, 1962, pp. 40-43.
2. Jordanès, Getica, 34, M.G.H., Auct. Ant., V, p. 62. Toutefois, si l'on
accepte l'identification que fait Jordanès des Sclavènes et des Antes aux Vénètes
{Getica 32-37, M.G.H., Auct. Ant., V, pp. 62 et suiv.) on peut admettre qu'il y
avait au premier siècle de notre ère un important peuplement slave dans ces
régions (cf. Xiederle, I, pp. 32-34).
3. Selon Procope, De Bello Gothico, III, 4, éd. Нашу, Teubner, II, p. 358,
ils se seraient étendus au-delà du Dnepr, au nord-ouest de la mer d'Azov. Sur
la localisation des Sclavènes et des Antes selon Jordanès, voir : L. Hauptmann,
« Les rapports des Byzantins avec les Slaves et les Avars pendant la seconde
moitié du vie siècle », Dyzantion, 4, 1927-1928, pp. 139-144 ; sur leur localisation
selon Jordanès et Procope, E. C. Skrzinskaja, « O Sklavenah i Antah, o Mursian-
skom ožere i gorode Novietune » (Des Sclavènes et des Antes du lac Mursianus et
de la ville de Novietunum), V.V., 12, 1957, pp. 3-30.
4. Alors que Procope insiste sur le manque d'organisation politique des
Slaves (B.G., III, 14; Haury, p. 357) qui ignorent les grandes monarchies et
vivent en clans juxtaposés, il apparaît qu'au contraire les Antes étaient dirigés
par un roi dont la suprématie était probablement reconnue par toutes les tribus
de leur territoire. C'est ce qui ressort du texte de Jordanès, qui raconte le
massacre de leur roi Boz, de ses 70 conseillers ou chefs et de ses fils, par le chef
goth Vinitarius en 370 (Getica, 48, M. G. H., Auct. Ant., V, p. 121). Гпе
organisation hiérarchisée de la société apparaît également dans un texte de Ménandre
(Excerpta de Legationibus, de Boor, p. 443), relatant l'exécution par les Avares,
vers 560, d'un ambassadeur ante, Mézamir. Celui-ci devait être un chef de
tribu, comme semble le prouver sa généalogie, donnée avec soin par
Ménandre. Il n'est pas impossible que le titre de chef se soit transmis héréditairement
(cf. L. Xiederle, Manuel, II, Paris, 1962, p. 171 ; P. N. Treťjakov, Vostočnoslarjan-
skie plemena, pp. 116 et suiv.).
164 I. SORLIN

les premiers également à s'adonner (dès le vie siècle probablement)


à une agriculture sédentarisée, et à pratiquer l'inhumation1 dans leurs
deux principales zones d'implantation, situées l'une sur le bassin du
Moyen Dnestr, l'autre dans la région kiévienne2. Par ses autres traits,
leur civilisation, telle qu'elle apparaît dans les sources, semble avoir
été très proche de la civilisation slave commune3. L'un des caractères
les plus frappants de ce peuple, c'est sa persévérance à habiter, entre
le IVe et le vne siècle, des régions traversées par des invasions
successives4. Les Antes paraissent s'être toujours accommodés de leurs
envahisseurs. Il semble qu'ils acceptaient généralement de se soumettre, de
conclure des alliances militaires, tout en continuant à se diriger eux-
mêmes de façon autonome5. Cette soumission n'excluait pourtant pas

1. B. D. Grekov, Kievskaja Rus', pp. 35-37 ; Tret'jakov, op. cit., pp. 11-112 ;
l'antiquité de la civilisation agricole du Moyen Dnepr a été particulièrement
étudiée par Mme T. S. Passek, « Tripil'skie poselenija Kolomijčina » (Les
établissements du type de Trepol'e du village de Kolo mij čin), Tripil'skaja Kul'tura
(La civilisation de Trepol'e), I, Kiev, 1940, pp. 34 et suiv. et « К Vo prosu o
drevnejšem naselenii dneprovsko-dnestrovskogo basseina » (Contribution au
problème du peuplement le plus ancien des bassins du Dnepr et du Dnestr),
S.E., 6-7, 1947, PP- Ч-39-
2. Etant donné leurs incursions fréquentes dans les Balkans, il est probable
que leur centre le plus important se trouvait sur le Moyen Dnestr, en Volynie.
C'est ce que suggère un passage de Procope (B.G., III, 14, 31-34 ; Нашу, р. 359)
selon lequel Justinien aurait donné aux Antes, en 527, la ville de Tiras, à
l'embouchure du Dnestr (actuel Bielgorod/Akkerman), afin qu'en échange ils
interdisent l'accès du Danube aux Bulgares. Une information de Maçudi a été
souvent interprétée dans le même sens : selon cet auteur, l'une des tribus slaves
les plus puissantes dans les temps anciens s'appelait Valinana (Garkavi, ou
Harkavy, Skazanija musul'manskih pisatelej o Slavjanah i Russkih (Récits
des auteurs musulmans à propos des Slaves et des Russes), Saint-Pétersbourg,
1870, p. 135 ; F. Vestberg, « К analizu istočnikov o Vostočnoj Evropě : Duleba,
Aldir, i Serin u Masudi » (Pour une analyse des sources orientales intéressant
l'Europe orientale), Z.M.N.P., 13, 1908, pp. 394-397 ; T. Lewicki, « Jezcze о
Wicletach w opisie Slowianczyzny arabskigo pisarja z x w. Al-Masudiego »
(Encore à propos des peuples de la Vistule dans la description des peuples slaves
par l'auteur arabe du Xe siècle Al-Masudi), Panietnik Sloî^ianski, 2, 1951, p. m).
Mais les importants trésors de monnaies et surtout d'objets byzantins datant
du IVe au vne siècle découverts sur le cours du Moyen Dnepr et dans la région
kiévienne, montrent l'importance des établissements des Antes dans ce
territoire, et la participation de ces derniers aux relations avec Byzance, et aux
guerres balkaniques (cf. A. A. Bobrinskij, « Pereščepinskij klad » (Le trésor du
village de Malaja Pereščepina), Materiály po Arhcolngii Rossii, 34, Petrograd,
1914-1918, pp. 111-120, et xvi, pi. h.t. ; P. N. Tret'jakov, VostoČnoslavjanskie
plemena, pp. 116 et suiv.).
3. Niederle, II, pp. 127-135, 169-176, 185 et suiv. ; Tret'jakov, op. cit.,
pp. 116- 126.
4. Malgré l'installation des Goths en Russie méridionale, puis la poussée
des Huns, enfin l'invasion des Avars, l'archéologie montre, entre le 111e et le
vne siècle, la permanence d'une population slave sur le Moyen Dnepr. Tout au
plus note-t-on entre le ive et le Ve siècle, par sxiite, sans doute, de l'invasion des
Huns, un certain reflux de la population du Moyen Dnepr vers le Nord et le
Nord-Ouest (cf. Tret'jakov, op. cit., pp. 142-153).
5. Ces relations de tribut semblent déjà suggérées par Jordanès (Getica,
chap. 23, M. G. H., Auct. Ant., V, pp. 88 et suiv.) dans la description de l'empire
d'Ermanarich qui se serait soumis les peuples habitant l'extrême nord de la
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 165

des périodes de lutte, et c'est un soulèvement contre les Avars qui


semble clore leur histoire au début du vne siècle ; ils disparaissent
en tout cas des textes écrits à cette époque1. Faut-il croire comme le
suggèrent les documents byzantins et russes, qu'ils furent exterminés
par les Avars2 ? Il semble plutôt que leur unité se disloqua sous le
coup des Avars, puis peu après sous l'influence des Khazars, et qu'il
n'en resta plus que des tribus isolées, bientôt confondues parmi les
nouveaux groupes slaves venus du nord des Carpathes3. L'important
est que leur histoire révèle la continuité du peuplement slave de la
vallée du Dnepr entre les ive et vne siècles ; les groupes slaves
nouvellement immigrés héritèrent d'une civilisation plus avancée que la
leur, tout en gardant leur langue, leur religion et leurs coutumes
slaves communes. Sans pouvoir identifier les Antes avec tous les groupes
slaves vivant sur le territoire russe entre les vne et Xe siècles4, ni même
avec les habitants du territoire kiévien proprement dit5, on est en
droit de supposer que certaines tribus slaves de la Russie étaient,
aux ixe-xe siècles, des descendantes des Antes6, et de considérer que
la région de Kiev exerçait depuis plusieurs siècles sa primauté sur les

Russie. Les relations des Slaves de la Russie méridionale semblent avoir été du
même ordre, soumis par les Avars en 558 (Malalas, Bonn, p. 489), ils subissent
à nouveau leur attaque en 602 après une tentative de révolte. On est tenté de
voir dans ces relations de soumission des relations de tribut, du même type
que celles qui s'étaient instaurées entre Avars et Slaves des Balkans (cf.
l'épisode du chef slave de Dacie, Dobryta, exécuté par les Avars pour avoir refusé
de leur payer tribut ; Ménandre, Excerpta de Legationibus, de Boor, p. 209) le
passage de Michel le Syrien, selon lequel les Avars disaient aux populations des
régions conquises : « Allez, semez, récoltez, nous ne vous prendrons que la moitié
de l'impôt... », éd. Chabot, II, p. 361). Plus tard, les Khazars firent également
payer tribut aux peuplades slaves de la Russie méridionale, si l'on en croit
plusieurs passages de la chronique de Kiev.
1. La dernière mention des Antes dans les sources byzantines est due à
Théophylacte Symocattès (VIII, 5, de Boor, p. 293 ; Théophane, de Boor, p. 284,
sous l'année 58b), qui raconte qu'en 602, le Kagan Apsich, après une tentative
malheureuse contre Byzance, se retourna contre les Antes insoumis.
2. La chronique de Kiev, dans son introduction ne comportant pas de
divisions chronologiques, relate que sous le règne d'Heraclius (010-041) les Avars
décimèrent la tribu des Dulèbes, établie en Volynie (D. S. Lihačev, I, p. 14 ;
S. H. Cross, p. 55).
3. L. Niederle, Manuel, I, pp. 191-192 ; Treťjakov, Vostočnoslavjanskie
plemena, pp. 205 et suiv.
4. A. A. Šahmatov, Drevnejlie suď by russkogo plemeni, Petrograd, 19 19,
p. 12, considérait les Antes comme les ancêtres de toutes les tribus des Slaves de
l'Est, qui, après le morcellement de l'unité des Antes, donc au VIIe siècle, se
seraient dispersées dans toute la plaine de l'Europe orientale. Théorie soutenue
également par S. M. Solov'ev, Istorija Rossii s drevnejših vremen (Histoire de
la Russie depuis les temps les plus anciens) , Saint-Pétersbourg, 1897, pp. 10-12
et suiv.
5. Comme le font B. D. Grekov, Kievskaja Rus', Moscou, 1953, pp. 445-450
et B. A. Rybakov, « Anty i kievskaja Rus' » (Les Antes et la Russie de Kiev),
V.D.I., I, 1939, pp. 337 et suiv.
6. L. Niederle, Manuel, I, pp. 191, 192 ; Treťjakov, op. cit., pp. 205-207.
l66 I. SORLIN

territoires environnants1. En d'autres termes, on peut admettre que


dans la Russie des ixe-xe siècles, deux régions s'opposaient par leur
peuplement et leur civilisation ; c'étaient, d'une part, le Sud-Ouest et
le Moyen Dnepr, peuplés et cultivés depuis l'Antiquité, d'autre part,
les régions forestières du nord-est et de l'est de la Russie, récemment
peuplées et civilisées.
Cette distinction apparaît très nettement dans le tableau que la
chronique de Kiev trace des tribus slaves peuplant le territoire russe
aux ixe-xe siècles2. Treize tribus y sont énumérées ; quatre d'entre
elles sont citées au chapitre 9 du D.A.I. Sans entrer dans le détail de
leur localisation, il est commode de les diviser en trois groupes3 : au
nord et au nord-est, les Křivici et les Slaveries de l'Il'men, à l'est les
Radirniči, les Severjane, les Vjatiči ; au sud-ouest et à l'ouest, les
Buzane, les Drevljane, les Poljane et les Dregoviči4. Le chroniqueur
kiévien a voulu donner son avis sur le difficile problème de l'origine
des tribus slaves de la Russie5 : elles seraient, selon lui, parentes des

1. La civilisation du territoire de Kiev aux ixe-xe siècles a été étudiée du


point de vue#de l'archéologie par M. K. Karger, Drevnij Kiev, očerki po istorii
material 'noj k'ul'tury drevnerusskogo goroda (Le vieux Kiev, études sur l'histoire
de la civilisation matérielle de l'ancienne ville russe), Moscou-Leningrad, 1958.
Sur l'importance de Kiev au ixe siècle, voir pp. 127-230. Sur l'avance de la
civilisation kiévienne par rapport aux autres territoires de la Russie aux vme-
ixe siècles, voir B. D. Grekov, Kievskaja Rus', Moscou, 1953, pp. 59 et 377-389.
2. D. S. Lihačev, I, pp. 11 et 13-15 ; S. H. Cross, pp. 52-53 et 55-57.
3. Selon A. A. Šahmatov, à une division en trois groupes linguistiques
différents, correspondent des groupes ethniques distincts (idée développée clans
OČerk drevnejšego perioda istorii russkogo jazyka (Étude sur la période la plus
ancienne de l'histoire de la langue russe), Petrograd, 1915, et Vvedenie v kurs
istorii russkogo jazyka, Petrograd, 1916). Cette théorie n'est acceptée qu'avec
réserve par les historiens soviétiques (Treťjakov, V ostočnoslavjanskie plemena,
pp. 217-218).
4. Outre les tribus mentionnées dans le chapitre 9, Constantin VII cite,
dans le chapitre 37 du D.A.I. (Morav. -Jenk., p. 108, 1. 44) les Oultinoi et les
Dervlenènoi , qui sont les Ulici et les Derevljane de la chronique de Kiev. Гпе
source occidentale, le Géographe anonyme de Bavière, écrivant en 873, cite
parmi les tribus slaves établies au nord-est du Danube, les Unlizi -- Ulici, et
les Buzani ---■ Buzane de la chronique de Kiev ; cf. Bielowski, Monumenta Polo-
niae Historica, I, Lwow, 1864, 1-10, p. 539 ; P. I. Safarik, Slovanské Starožitnosti
(Antiquités slaves), Prague, 1837, t. II, livre III, app. XIX, p. 70. Pour l'étude
systématique des tribus slaves énumérées par la chronique de Kiev et le
chapitre 9 du D.A.I. , voir l'ouvrage déjà cité de N. P. Barsov, Očerki nisskoj isto-
riceskoj geografii, Varsovie, 1885, qui fait une étude intéressante, à partir des
toponymes, de leur extension territoriale. Voir aussi L. Niederle, Manuel, I,
pp. 213-231 ; Treťjakov, op. cit., pp. 228-260.
5. Pour S. M. Seredonin, dont l'ouvrage trop systématique présente
néanmoins un grand intérêt, les tribus slaves citées par la chronique n'étaient pas des
peuplades unies par des liens tribaux, mais des unités territoriales. A partir
de régions et de villes russes du xie siècle, le chroniqueur kiévien aurait fabriqué
les tribus slaves de la Russie. Les Slaves de l'Est arrivés au vne siècle, en Europe
orientale, par petits groupes, auraient progressé par bonds, et non par voie de
multiplication, à travers le territoire russe ; aussi les frontières des régions
peuplées changeaient-elles continuellement, et les alliances qui se constituaient
ne peuvent-elles pas être considérées comme des unités ethniques, mais comme
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 167

peuplades slaves occidentales du cours de la Vistule, et se seraient


établies sur le territoire de la Russie au moment des guerres
balkaniques, c'est-à-dire au vne siècle1. Le chroniqueur n'en laisse pas moins
voir à travers son récit, qu'il existe des différences d'ancienneté parmi
ces tribus : ainsi les Dulèbes, dont on peut supposer qu'ils descendaient
des Antes, devaient représenter une tribu ancienne, qui aux ixe-xe
siècles, avaient déjà dépassé le stade de l'organisation tribale, et accédé,
avec la création de villes, à une organisation territoriale2. Les Ulici,
les Tiverči, apparaissent également dans la chronique de Kiev, comme
des tribus anciennes ayant presque abandonné les institutions tribales3.

des unités territoriales (par exemple un Dregouvite passant dans le territoire des
Křivici, cessait d'être un Dregouvite ; cf. S. M. Seredonin, Ocerki russknj geografii
(Essais de géographie russe), Petrograd, 1916, pp. 140-155). M. Pogodin avait
déjà, en 1850, posé les bases de cette théorie dans son ouvrage : Issledovanija,
Zamečanija, Lekcii (Recherches, Remarques, Conférences), t. IV, Moscou, 1850,
pp. 228-230, en exprimant la pensée que les tribus slaves des ixe-xe siècles
étaient étal) lies dans les unités territoriales, définies dans les documents des
xie-xne siècles, mais qui existaient sans doute avant. L'idée d'une
coïncidence entre la notion de tribu et de territoire, a été reprise par B. O. Ključevskij,
Bojarskaja Duma (La Duma ties Boyars), Saint-Pétersbourg, 1919, pp. 22-28 et
dans Kurs russkoj istorii (Cours d'histoire russe), Moscou, 1937, t. I, pp. 19-20
et 109. Pour cet historien, les unités territoriales se seraient constituées sous
l'influence de l'apparition des villes-marches. Cette théorie, qui ne tient pas
compte de certaines indications de la chronique de Kiev, ni des données
archéologiques, ne peut certes pas être appliquée à toutes les tribus slaves du territoire
russe ; elle soulève cependant un problème intéressant et permet de mieux
comprendre certains aspects du peuplement de la Russie méridionale. Elle est
rejetée dans l'ensemble par les historiens soviétiques (cf. A. X. Nasonov, Rus-
skaja zemlja..., pp. 28 et suiv. ; P. N. Tret'jakov, Vostočnoslavjanskie plemena,
pp. 217-227).
r. D. S. Lihačev, I, p. 11 ; S. H. Cross, pp. 52-53. Le chroniqueur considère
que la patrie primitive des Slaves se situait sur la rive droite du Danube. Cette
assertion lui permet de ranger les peuplades russes parmi les peuples de
l'Occident issus de Japhet. Ce passage de la chronique a néanmoins servi de base à la
théorie danubienne de l'habitat primitif des Slaves, aujourd'hui rejetée par tous
les historiens (L. Niederle, Manuel, I, pp. 14-15).
2. Le chroniqueur qui dit des Dulèbes qu'ils furent détruits au vne siècle par
les Avars, leur donne ensuite le nom de Bužane, puis de Volyniane, en
établissant entre les trois noms un lien d'identité (D. S. Lihačev, I, pp. 13, 14 et 23 ;
S. H. Cross, pp. 55, 56 et 64). Bužane serait, selon Barsov, non pas le nom d'une
peuplade installée, comme le dit le chroniqueur, sur le Bug, mais le nom des
habitants de la ville de Bužsk (située sur le cours supérieur du Bug occidental,
au xie siècle) ; de même le nom de Volynjane qui désigne selon la chronique, le
même peuple des Butane, ne serait apparu qu'au xne siècle, avec la ville de
Volyn', située également sur le Bug occidental dans le district de la principauté
de Vladimir. Donc dans Bužane et Volynjane, il faut voir le nom de terres urbaines
apparues entre le Xe et le xne siècle sur le territoire précédemment occupé par
les Dulèbes. Ces territoires au Xe siècle déjà font partie de la région de Červen',
citée par la chronique sous l'année 981 (D. S. Lihačev, I, p. 58 ; S. H. Cross,
p. 95). Ainsi, très tôt, l'ancienne unité ethnique des Dulèbes se morcela en
unités territoriales dépendantes des villes (P. N. Barsov, Očerki..., pp. roo-102 ;
A. A. Šahmatov, Drevnejsie sud' by..., pp. 20-21 ; B. Zástěrová, « Zu den
Quellen zur Geschichte Wolhyniens und der Duleben im 6. Jahr. », Byzantinische
Beitrâge, Berlin, 1904, pp. 231-239).
3. Les Ulici et les Tiverči apparaissent dans la chronique de Kiev comme
l68 I. SORLIN

Au contraire certaines tribus du Nord et de l'Est, constituent encore


au xne siècle des groupes ethniques distincts1. Le chroniqueur tient
les tribus de la rive droite du Dnepr, et surtout les Poljane2, qui
d'après lui fondèrent Kiev, pour des peuplades relativement civilisées :
il représente au contraire les tribus du Nord et de l'Est comme des
peuplades sauvages vivant dans les bois « telles des bêtes »3. Si l'on

de très anciennes tribus, qui auraient dans un passé lointain occupé le rivage
de la mer Noire entre le Dnepr et le Dnestr, et auraient eu des relations avec
les Grecs. Il semblerait permis d'en conclure que ces peuplades descendaient
des Antes. Ли хие siècle, lorsqu'écrit le chroniqueur, il n'en subsistait
probablement que le souvenir. Leur ville, Peresečen', située sur le Moyen Dnestr, sans
qu'on puisse la localiser avec précision, n'existait probablement plus du temps
du chroniqueur. Ils sont mentionnés pour la dernière fois dans la chronique
sous l'année 907 (D. S. Lihačev, I, p. 23 ; S. H. Cross, p. 64). Les nombreuses
différences de graphie auxquelles leur nom est soumis dans les textes, confirment
l'ancienneté de leur tribu (cf. Barsov, Očerki..., pp. 96-100). Les tribus des
Poljane et des Drevljane disparaissent également des écrits russes à la fin du
Xe siècle.
1. Les Dregoviči, dont la chronique dit qu'ils étaient établis entre le Pripet
et la Dvina, possédaient originellement un territoire situé entre le Dnepr et
le Pripet. L'ancienneté de leur nom est attestée par les écrits byzantins des
vne-xe siècles. Il est probable néanmoins qu'ils gardèrent jusqu'au XIIe siècle
une organisation tribale autonome (Barsov, op. cit., pp. 124-120 ; V. V. Sedov,
« Dregoviči », S.A., 3, 1963, pp. 112-117). Tel est également le cas des Křivici.
mentionnés par les chroniques, en tant que peuples, jusqu'à la fin du xne siècle
(Barsov, op. cit., pp. 149 et 174-175). On peut présumer néanmoins, que parmi
les tribus du Nord, un processus de désagrégation de l'organisation tribale
s'était amorcé dès le Xe siècle, dans les régions urbaines de Polock, Novgorod, de
Smolensk. Ainsi la chronique de Kiev mentionne-t-elle la tribu des Polocane,
qui ne seraient autres que les habitants de la ville de Polock, celle des Novgo-
rodey, qui sont évidemment les Slavènes habitant Novgorod (D. S. Lihačev,
I, p. 13 ; S. H. Cross, p. 55).
2. Les Poljane, fondateurs de Kiev, selon le Récit des Temps Passés, auraient
été établis dans les limites d'un étroit territoire, situé de part et d'autre du
Dnepr, et défini par l'Irpen' et le cours supérieur de la Desna au nord par la
Ros', au sud, les bassins du Teterev et de l'Uz à l'ouest (D. S. Lihačev, I,
pp. 11-15 et 33 ; S. H. Cross, pp. 53-56 et 72). Ils disparaissent des annales kie-
viennes à partir de 944. Il semble que leur destin se soit confondu avec celui
du territoire du Moyen Dnepr ; ils n'ont laissé aucune trace que l'on puisse
leur attribuer à coup sûr (cf. B. A. Rybakov, « Poljane i Severjane » (Les Poljane
et les Severjane), S.E., 6-7, 1947, PP- IO4 e^ suiv. ; P. N. Tret'jakov, « Rasse-
lenie drevnerusskih plemen po arheologičeskim dannym » (La répartition
territoriale des peuplades russes anciennes d'après les données archéologiques),
S.A., 4, 1937, PP- 33~51)- Le nom même des Poljane semble avoir une origine
géographique et non ethnique : les Poljane étaient les habitants de la plaine
cultivée par opposition aux habitants de la forêt.
3. D. S. Lihačev, I, p. 15 ; S. H. Cross, pp. 56-57 : « Les Poljane tenaient
de leurs aïeux un tempérament doux et pacifique. Ils étaient pudiques...,
pratiquaient des rites nuptiaux... Les Derevljane vivaient comme des bêtes, comme
du bétail ; ils s 'entretuaient, mangeaient tout ce qui est impur et ne
connaissaient pas le mariage. Les Radimiči, les Vjatiči et les Sever' avaient les mêmes
mœurs... Il arrivait qu'ils eussent deux ou trois femmes. Lorsque l'un d'eux
mourait, ils organisaient un festin en son honneur, puis construisaient un grand
bûcher sur lequel ils hissaient le mort et le brûlaient ; ayant ensuite recueilli
ses os, ils les enfermaient dans un petit vase qu'ils posaient sur une borne à la
croisée des chemins, comme les Vjatiči le font encore de nos jours. Les mêmes
coutumes étaient suivies par les Křivici et autres païens... »
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 169

fait abstraction de l'orientation pro-kiévienne du chroniqueur, qui a


voulu justifier par l'histoire des origines la réalité politique de son
époque, c'est-à-dire du xne siècle, il n'en reste pas moins que les
tribus les plus anciennes et les plus évoluées sont toutes situées, au
dire de la chronique de Kiev, sur la rive droite du Dnepr. Les recherches
archéologiques effectuées sur le territoire de l'U.R.S.S. ont jusqu'à
présent corroboré ce point de vue1.
L'extension des Slavènes et des Křivici, au nord et au nord-est,
a pu être précisée grâce à leurs tumulus très caractéristiques. Les
vestiges les plus anciens n'ont pu être rapportés, par les archéologues
russes, à une date antérieure au vie-vne siècle, la plupart datant des
vine-ixe siècles2.
La civilisation dont témoignent ces sépultures collectives, à
incinération, est très rudimentaire, elle est caractérisée surtout par la
pratique de l'incinération, de la culture sur brûlis avec exploitation
agricole de type communautaire, par l'importance de l'économie de
chasse, enfin par la structure patriarcale et tribale de la société3. Les
établissements slaves de l'Est, Severjane, Radimiči, Vjatiči, malgré
des traits particuliers et surtout un archaïsme que tous les archéologues
ont souligné, témoignent d'une civilisation proche de celle des Slaves
du Nord, dont nous retiendrons surtout l'absence de sédentarisation
au moins jusqu'au IXe siècle. Là encore nul vestige n'est antérieur au
vne siècle4.
Qu'elles tirent leurs origines des Slaves occidentaux et se soient

1. L'étude de base, toujours utile, consacrée à la délimitation des territoires


occupés par les anciennes tribus slaves de la Russie, telle que la fait apparaître
l'archéologie, est celle de A. A. Spicyn, « Rasselenie drevnerusskih plemen po
arheologičeskim dannym » (La répartition géographique des anciennes tribus
russes d'après les données de l'archéologie), Z.M.X.P., 8, 1899, pp. 301-341.
Pour une mise au point commode des résultats des trouvailles archéologiques
faites sur le territoire de l'U.R.S.S. depuis le xixe siècle, consulter P. X. Tret'ja-
kov, Vostočnoslavjanskie plemena, Moscou, 1953, pp. 228-236 ; « Itogi arheo-
logičeskogo izučenija Vostočnoslavjanskih plemen « (Résultats de l'étude
archéologique des tribus des Slaves de l'Est), IV Meždunarodnyj S'ezd Slavistov,
Doklady (Rapports du IVe Congrès International des Slavisants), Moscou, 1958,
35 PP-
2. N. N. Černjagin, « Dlinnye kurgany i sopki » (Tumulus et tertres
allongés), M. LA. S.S.S.R., 6, 1941, pp. 93-149 ; Tret'jakov, « Severnye vostočno-
slavjanskie plemena » (Les tribus slaves orientales du Nord), М.1.Л. S.S.S.R.,
6, 1941, pp. 9-55 ; V. V. Seclov, Křivici i Slovene (Les KriviČi et les Slavènes),
Moscou, 1954. Pour la localisation de ces tribus selon la chronique de Kiev,
cf. Barsov, Očerki..., pp. 173-175.
3. P. N. Tret'jakov, V ostočnoslavjanskie plemena, pp. 236-238.
4. В. A. Rybakov, « Poljane i Severjane к, S.E., 6-j, 1947, pp. 81-85 ;
G. F. Solov'eva, « Slavjanskie sojiizy plemen... », S.A., 25, 1956, pp. 138 et suiv. ;
P. P. Efimenko, « К istorii zapadnogo Povol/.'ja v pervom tysjaciletii n.e. »
(Pour l'histoire du cours septentrional de la Volga dans le premier millénaire
de n.e.), S.A., II, 1937, PP- 39~f)5 (étude intéressante sur les habitations et les
tumulus de ces peuplades). Pour la localisation d'après la chronique, cf. Barsov,
op. cit., pp. 117 et 148-149.
170 I. SORLIN

installées sur leurs territoires à partir du vne siècle1, ou qu'elles se


rattachent aux tribus plus anciennes du Haut Dnepr2, ces tribus
paraissent de toute façon incapables de dépasser leur acquis primitif
une fois qu'elles sont installées au nord-est et à l'est du Dnepr.
Au contraire, les fouilles archéologiques de la rive droite du Dnepr
et de la région kié vienne, ont mis au jour une civilisation beaucoup
plus évoluée, ayant hérité sans doute d'une expérience antérieure aux
Slaves, et dont les caractères principaux sont la sédentarisation, la
pratique du labour, l'inhumation3. Sur le seul territoire de la rive
droite du Dnepr, le chroniqueur kiévien a placé un nombre de tribus
supérieur à l'ensemble des peuplades du Nord et de l'Est, mais
l'archéologie n'y découvre entre le VIe et le IXe siècle, aucune différence notable
entre les vestiges exhumés ; elle démontre donc l'existence d'une
véritable continuité. Il est permis d'en conclure qu'entre le vie
et le IXe siècle, les peuplades de la rive droite du Dnepr avaient
commencé à perdre leur caractère tribal sous l'influence de la
sédentarisation4.
Ainsi l'archéologie confirme-t-elle l'existence, autour de Kiev, d'une
région particulièrement développée, ayant hérité des traditions d'un
peuplement ancien. Au petit groupe des peuplades du Sud, qui
constituait une unité sans doute peu nombreuse, mais stable, s'opposaient
des tribus qui vivaient dans la forêt. Ces tribus, sans doute nombreuses,
disposaient d'un vaste territoire, dont les limites n'étaient pas encore
complètement fixées aux ixe-xe siècles5. Elles peuvent avoir donné,
à l'observateur étranger, l'impression d'une masse inorganisée.

1. Comme Га soutenu A. A. Šahmatov à l'aide d'arguments linguistiques,


dans Drevnejšie suď by russkogo plemeni, Petrograd, 1919, pp. 11-12.
2. P. N. Treťjakov, V ostočnoslavjanskie plemena, p. 246.
3. В. D. Grekov, Kievskaja Rus', pp. 35-37 et 59 ; В. Л. Rybakov, Řemeslo
Drevnej Rusi, Moscou, 1948, pp. 114-117, montre bien, à travers l'étude de la
civilisation matérielle de la Russie primitive, l'avance de la Russie méridionale
et du Moyen Dnepr, entre le vie et le ixe siècle.
4. Les Poljane, les Derevljane du cours du Teterev, les Severjane du cours
moyen de la Desna, les Dulèbes, Ulici, Tiverci, auxquels il faut ajouter les énig-
matiques Lenzanenoi du chapitre 9, occupaient un territoire à peine aussi
grand que celui des seuls Křivici, ou des seuls Severjane. Sur l'unité de leur
civilisation voir P. N. Treťjakov, « Itogi arheologičeskogo izučenija... »,
pp. 23-29 ; Rybakov, « Poljane i Severjane », S.E., 6-7, 1947, PP- IO4 et suiv. ;
Grekov, Kievskaja Rus', pp. 377-389. Sur l'avance technique des Slaves du Sud
de la Russie, voir dans B. A. Rybakov, Řemeslo..., les chapitres consacrés à la
céramique et à l'artisanat du fer chez ces peuplades, pp. 71-76 et 87-95.
5. Entre le vine et le Xe siècle, on observe un mouvement de colonisation des
territoires du Nord-Ouest, par les tribus des Slavènes du Nord et des Křivici
(cf. Barsov, Očerki..., pp. 175-180 et 194-195 ; Treťjakov, V ostočnoslavjanskie
plemena, pp. 236-238), tandis que les tribus des Severjane et des Vjatiči avancent
lentement en direction du Don et de l'Azov (Treťjakov, op. cit., pp. 244-245).
Cette lente pénétration des Slaves de l'Est dans les territoires des peuples de
la steppe, semble avoir donné naissance à un type de civilisation particulier,
mêlant éléments slaves et turco-khazares, auquel M. I. Artamonov a consacré
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 171

III. — Russes et Slaves

Le chapitre g du D.A.I, souligne l'existence de deux groupes


différents : celui des Slaves dans la forêt, celui des Russes sur le Moyen
Dnepr. Il ne s'agit pas d'une indication fortuite, puisque la même
idée reparaît au chapitre 37 : décrivant les tribus petchénègues
établies sur la rive droite du Dnepr, Constantin VII écrit que la première
(en partant de l'est), est voisine de la Russie, que la deuxième est
voisine « des terres tributaires des terres de la Russie, c'est-à-dire les
Oultinoi, les Dervleninoi, les Lenzeninoi- et les autres Slaves »l. Ici
encore, la Russie ne représente pas l'ensemble des territoires du Sud-
Ouest où vivent les tribus slaves énumérées, mais seulement le Dnepr
moyen. La même acception étroite du nom de Russie, désignant
seulement Kiev et ses territoires, apparaît dans le Récit des Temps Passés
et surtout dans les chroniques du xiie-xine siècle (Chroniques de
Galicie-Volynie, de Novgorod, de Smolensk...) : les expressions de
« Russie », « terre russe », y désignent exclusivement les territoires
kiéviens proprement dits, c'est-à-dire les régions de Kiev, Černigov,
Perejaslav, qui au xe siècle, formaient le noyau de l'État kiévien, et
appartenaient par principe au prince de Kiev2. Les traités byzantino-
russes de 907 et de 944 précisent que les villes ayant le droit
d'entretenir des relations commerciales et diplomatiques avec Byzance, sont
« d'abord Kiev, puis Černigov, puis Perejasiav, et les autres villes »3.

d'importants travaux, voir en particulier : « Sarkel, Belaja Veza », Materiály


i Issledovanija po Ârheologii S.S.S.R., t. 62, 1958, pp. 45-50 ; Istorija Kazar
(Histoire des Khazars), Leningrad, 1962, pp. 301-323.
1. Moravcsik-Jenkins, p. 168, 1. 43-45.
2. Il ne fait pas de doute que, dans le Récit des Temps Passés, le terme Rus',
Russkaja zemlja, a également un sens géographique large, et peut désigner
toutes les terres peuplées par les tribus slaves de l'Est, toutes celles du moins
qui, au xne siècle, étaient soumises à l'État kiévien (cf. Lihačev, II, pp. 238-
244). Cependant certains détails montrent que dans la chronique kiévienne elle-
même, Kiev, Černigov, Perejaslav, étaient considérées comme « la terre russe »
par excellence. Ainsi, lorsqu'en 988 Vladimir distribue les villes russes à ses
fils, les villes de Černigov et de Perejaslav ne sont-elles pas mentionnées, ce
qui implique qu'elles étaient sous la soumission directe du prince de Kiev
(D. S. Lihačev, I, p. 83 ; S. H. Cross, p. 119) ; sous l'année 1026, le chroniqueur
relate qu'après une période de luttes, Jaroslav prit le trône de Kiev, tandis que
son frère Mstislav s'établissait à Černigov ; l'auteur de la chronique commente :
« ... et la terre russe fut ainsi coupée en deux suivant le cours du Dnepr : Jaroslav
prit ce côté et Mstislav l'autre ». En 1036, lorsque Mstislav meurt et que Jaroslav
reprend Černigov, le chroniqueur écrit : « et il [Jaroslav] devint ainsi le chef
unique de toute la terre russe » (D. S. Lihačev, I, pp. 100-101 ; S. H. Cross,
pp. 134-135), et cela bien que les autres villes de la Russie soient aux mains de
différents princes. De nombreux exemples du même genre figurent dans les
chroniques de Novgorod, de Smolensk et la chronique hypatienne (cf. Л. N. Xa-
sonov, Russkaja zemlja i obrazovanie drevnerusskogo gosudarstva, Moscou, 1951,
PP- 3o-3b).
3- D. S. Lihačev, I, pp. 26 et 36 ; S. H. Cross, pp. 65 et 74.
172 I. SORLIN

Sous une forme un peu différente on retrouve là encore la « terre


russe ».
Pour les écrivains russes du xiie-xine siècle, la « Russie » est
uniquement le territoire de Kiev. Qui sont alors les Russes ? L'étude
archéologique ayant montré l'existence d'un très ancien foyer de
civilisation sur le Moyen Dnepr, de nombreux historiens russes et
soviétiques ont cru pouvoir affirmer que les Russes étaient simplement les
Slaves établis depuis des siècles dans la région kiévienne et policés par
une longue tradition. Le nom de Rossia viendrait de la rivière Ros'
qui délimitait, au sud de Kiev, le territoire des Poljane1. Descendants
d'une importante tribu ante,#ces Poljane, installés sur la Ros', auraient
fait l'unité du territoire kiévien et lui auraient donné leur nom. Ils
auraient ensuite imposé aux tribus slaves environnantes, leur
primauté qui se serait traduite par la levée de l'impôt ou du tribut.
Peu à peu, toutes les terres que leurs princes auraient soumises, se
seraient appelées Russie ; néanmoins le terme serait resté tout
particulièrement attaché à la région kiévienne, qui était au départ, la
seule Russie2. L'expression de tj е£<о 'Pwaia qui figure au début du
chapitre 9 trouverait ainsi son explication : elle désignerait tout ce
qui n'est pas Kiev, toutes les peuplades énumérées dans les chapitres 9
et 37 du D.A.I., et sur lesquelles les habitants de Kiev levaient
l'impôt3.

r. Cette idée a été développée principalement par A. N. Xasonov, Russkaja


zemlja..., pp. 28 et suiv. ; M. X. Tihomirov, « Proishoždenie nazvanij Rus' i
Russkaja zemlja » (L'Origine des noms de Russie et Terre Russe), S.E., 6-7,
1947, pp. 60-81 ; B. A. Rybakov, « Poljane i Severjane .>, S.E., 6-7, 1947, P- IO4 '•
B. D. Grekov, Kievskaja Rus', pp. 443 et suiv. Ces auteurs commentent
également en faveur d'une origine slave ancienne du nom des Russes, le nom du peuple
des Hros, qui au VIe siècle aurait existé à l'ouest du Don (« Pseudo-Zacharias
Rethor », C.S.C.O., série III, t. VI, p. 215). Cf. à ce propos les commentaires de
A. P. D'jakonov, « Izvestija Pseudo-Zaharia o drevnih Slavjanah »
(Informations du Pseudo-Zacharias sur les anciens Slaves), V.D.I., 4, 1939 ; B. A.
Rybakov, « Anty i Kievskaja Rus' » (Les Antes et la Russie de Kiev), V.D.I. , 1,
1939. P- 337 '• P- ^- Treťjakov, Vostočnoslavjanskie plemena, p. 208). Notons
cependant que telle n'est pas la traduction que donne de ce passage du Pseudo-
Zacharias, N. V. Pigulevskaja, Sirijskie istočniki po istorii narodov S.S.S.R.
(Sources syriennes pour l'histoire des peuples de VU .R.S.S.) , Leningrad, 1941,
p. 84, qui voit dans ce terme de « Hros », difficile du reste à déchiffrer, une
transposition du grec, Ares ou héros. Voir aussi la réfutation des thèses russes par
F. Dvornik, The Making of Central and Eastern Europe, Londres, 1949, pp. 315
et suiv.
2. Telle était déjà l'opinion de S. Gedeonov, Varjagi i Rus' (Les Varègues
et la Russie), II, Saint-Pétersbourg, 1876, pp. 440-441 ; de M. Grusevskij,
« Istorija kievskoj zemli », Univ. Izv., 3, Kiev, 1891, pp. 4 et suiv., Istorija
Ukrainski-Rusi, t. I, 1904, pp. 365-384 ; V. Sergeevič, Russkie juridičeskie drev-
nosti, I, Saint-Pétersbourg, 1902, pp. 1 et suiv.
3. Idée développée par M. D. Priselkov, r« Kievskoe gosudarstvo vtoroj
poloviny x v. po vizantijskim istočnikam » (L'État kievien de la seconde moitié
du Xe siècle d'après les sources byzantines), U.Z.L.G.U., 8, 1941, pp. 215-246.
Les limites de la Russie étaient selon lui délimitées par le poljudie. La Russie
était le territoire qui n'y était pas soumis, c'est-à-dire Kiev, Černigov, Perejaslav.
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE I73

Le chapitre 9 du D.A.I, confirme-t-il cette hypothèse ?


Constantin VII fait bien état d'une différence de structure sociale entre les
Russes, jouissant d'une organisation politique avancée et les Slaves
à peine organisés. Pourtant cette distinction, s'accompagne aux yeux
de l'Empereur d'une autre division de caractère ethnique : pour lui,
Russes et Slaves sont deux peuples qui ne mènent pas la même
existence et ne parlent pas la même langue.
Le contraste entre le genre de vie des Russes et celui des Slaves
est frappant. Constantin VII indique clairement que les Russes sont
uniquement des citadins. Non seulement il ne parle pas de Russes
paysans, mais il semble bien identifier population russe et population
urbaine. Le titre du chapitre1 est à cet égard révélateur : l'auteur
annonce qu'il va traiter « des Russes venant de Russie avec leurs
monoxyles à Constantinople » ; il ne prétend donc entretenir ses
lecteurs que des monoxyles russes ; or il indique que ces bateaux
proviennent de Novgorod, de Smolensk, de Vyšgorod, etc. Par
conséquent il considère que l'on trouve des Russes dans toutes ces villes.
L'Empereur précise du reste que pendant l'hiver « leurs princes, avec
tous les Russes, sortent de Kiev... ». Ce passage signifie évidemment
que les Russes ont plusieurs princes ; mais le début du récit montre
que le prince de Kiev est Igor ; ainsi les princes russes qui se réunissent
à Kiev avant de partir en poljudia ou bien encore au moment de
descendre vers Constantinople, ne régnent pas tous à Kiev : ils dirigent
vraisemblablement les autres villes mentionnées dans le texte, du
moins celles qui sont proches de Kiev.
L'auteur du chapitre 9 donne une autre précision : les Russes
qu'il étudie habitent le fort de Kiev, peut-être aussi les forts voisins,
comme Telioutza, Černigov, Vyšgorod. Les recherches effectuées sur
le territoire des villes du Dnepr, montrent qu'en effet, au début du
Xe siècle, la plupart d'entre elles n'étaient encore que des petites
places fortifiées situées sur la rive haute2 et sans doute pourvues de
garnisons3. Le trait n'a rien d'original ; l'importance du renseigne-

1. J. B. Bury, « The treatise De Administrando Imperio », B.Z., 15, 1906,


pp. 520-521, affirme qu'originellement le D.A.I, n'aurait pas été divisé par
chapitres, et que le titre de ceux-ci correspond à des notes marginales qui
auraient déjà existé dans le manuscrit original. Dans le cas du chapitre 9, en
tout cas, il convient de faire une exception. En effet, dans la phrase « ... Les
Slaves leurs tributaires... » (Morav.- Jeníc, p. 56, 1. 9), l'adjectif possessif « leurs »
se rapporte manifestement aux « Russes mentionnés dans le titre. Ainsi il est
permis de penser que le titre faisait partie du texte. Peut-être existait-il déjà
>

dans le document compilé par Constantin (cf. D.A.I. , Comment., pp. 2, 20).
2. M. N. Tihomirov, Drevnerusskie goroda, Moscou, 1956, pp. 12-32. Notons
qu'à l'origine le vieux-russe grad -- ville a justement le sens de place forte,
d'agglomération entourée d'une enceinte.
3. Sur le rôle de fort militaire des premières villes russes du Xe siècle, voir
M. N. Tihomirov, op. cit., pp. 9 et suiv. L'idée de forteresses et de garnison
est suggérée de plus dans le texte par le nom de Sambatas attribué à Kiev.
174 I- SORLIN

ment donné par Constantin ne tient pas à la confirmation d'un fait


connu, mais à l'image qu'il donne des Russes. Ce sont des militaires.
Quand il parle de leurs cités, il utilise toujours, sauf lorsqu'il s'agit de
Novgorod, le terme de place forte (kastron), non celui de ville. L'auteur
à été manifestement frappé par cet aspect de la cité russe.
Les guerriers russes sont également des commerçants.
L'occupation normale de leurs mois d'été est le négoce1 ; le trafic a tant
d'importance pour eux qu'ils imposent aux Slaves, leurs tributaires, de leur
fournir des bateaux. Mais leur itinéraire les fait passer à proximité
des Petchénègues, d'où l'obligation où ils se trouvent d'être à la fois
soldats et marchands2. En hiver, les princes russes et leurs compagnons

L'origine turco-khazare de ce nom semble désormais admise par tous les


historiens. Sam — hauteur, sommet, bat - fort ou chef. Sambat signifierait
vraisemblablement le fort de la hauteur, d'en haut. Cette expression aurait été employée
au Xeтоsiècle
Pis' hazarskogo
en Khazarie
Evrejamême
ot Xpour
vekadésigner
(Lettre des
d'un
forteresses
Juif khazar
(cf. Ju.
du D.XeBruckus,
siècle),
Berlin, 1924, pp. 12-20 ; V. A. Mošin, « Načalo Rusi, Normany v Vostočnoj
Evropě » (Le début de la Russie, les Normands en Europe orientale), Byzantino-
slavica, 3, 1931, pp. 53-54 ; L. P. Jakubinskij, Istorija russkogo jazyka, Moscou,
1953, pp. 346-347. Ce nom indique peut-être l'existence, avant le Xe siècle,
d'une citadelle khazare à Kiev, comme le suggèrent S. H. Cross et K. J. Conant,
« The Earliest Medieval Churches of Kiev », Speculum, II, 1936, pp. 477-478.
Il est à mettre en relation avec un lieu-dit de la ville haute de Kiev, appelé au
Xe siècle Pasynča Beseda (Lihačev, I, p. 39 ; S. H. Cross, p. 77), et situé non
loin du quartier dit « des Khozars ». Le terme Pasynca proviendrait également
de la racine turque bat I bash — chef. Que le nom dé Sambatas ait été réellement
employé par les Khazares pour désigner Kiev, semble donc confirmé par la
chronique de Kiev.
1. En effet, les Russes quittaient Kiev au mois de juin et leur voyage durait
vraisemblablement entre un mois et un mois et demi (Obolensky, D.A.I. ,
Comment., p. 37). On sait d'autre part, par le traité de 944, qu'ils étaient
contraints de quitter Constantinople vers le mois de septembre-octobre, puisqu'ils
n'avaient pas le droit de toucher de mensualités durant plus de trois mois, ni
de passer l'hiver à Constantinople. Ils devaient donc être de retour en Russie
vers le mois de novembre (D. S. Lihačev, I, p. 36 ; S. H. Cross, p. 75). Dans
la première partie du chapitre 9, il est dit en outre que les Russes n'achètent
aux Slaves que les coques seules des bateaux, et qu'ils équipent celles-ci avec
les gréments arrachés à leur vieux monoxyles. Cette pratique implique que le
voyage des Russes à Constantinople ait été annuel (puisque les Slaves semblent
couper de nouveaux monoxyles chaque hiver), cf. G. Manojlovič, « Studie o
Spisu... », Rad J.A., 187, 191 1, p. 41 ; M. V. Levčenko, Očerki po istorii russko-
vizantijskih otnošenij (Etudes sur l'histoire des relations byzantino-russes) ,
Moscou, 195b, p. 200.
2. Cf. Manojlovič, art. cit., p. 38. Ainsi s'explique qu'en russe le terme de
Varègue prenne à la fois le sens d'homme d'armes et celui de marchand ; cf. A. Sten-
der-Petersen, « Zu Bedeutungsgeschichte des Wortes Varingi », Acta Philologia
Scandinavia, VI, 1931, pp. 26-38, « Russian Studies », Acta Jutlandica, 2, 1956,
p. 37 ; M. Vasmer, « Wikingerspuren im Russland », Sitzungsbevichte der preussi-
schen Akad. der Wissenschaften, Phil. hist. Kl., 1931, pp. 649 et suiv.
L'armement des commerçants russes apparaît dans un autre texte célèbre,
le récit du voyage des commerçants russes sur la Volga, en direction d'Itil',
capitale des Khazars, dû à Ibn-Fadlan, qui fit lui-même le parcours d'Itil' à
Boulgar (capitale des Bulgares de la Volga) entre 921 et 922 (ce récit a été édité
et traduit en russe par Garkavi, Skazanija musidmanskih pisatelej 0 Slavjanah
i Russkih, Saint-Pétersbourg, pp. 85-103 ; par I. Kračkovskij, Putešestvie Ibn
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE I75

abandonnent les forteresses, se rendent dans la forêt où ils sont


accueil is par les Slaves qui se voient contraints de les entretenir1. C'est la
politique du poljudie que d'autres textes nous font également connaître2.

Fodlana na Voîgu (Voyage d'Ibn Fodlan sur la Volga), Moscou-Leningrad,


1939 I A. P. Kovalevskij, Kniga Ahmeda Ibn-Fadlana o ego putešestvii na
Volgu v Q2I-Q22 (Le livre d'Ahmed Ihn-Fadlan relatant son voyage sur la Volga
en Q2I-Q22), Khar'kov, 195b. Édition avec traduction allemande, par A. Z. Vali-
di-Togan, « Ibn-Fadlans' Reisebericht », Abhandhtngen ftir die Kunde des Morgen-
landes, XXTV, 3, Leipzig, 1939). Ibn-Fadlan décrit ainsi l'équipement des
marchands russes : « ... chacun d'eux porte de façon permanente, une épée, un
couteau et une hache... Leurs épées sont larges et ondulées avec des lames
franques... » (Kovalevskij, p. 141, § 93). Le fait que les commerçants russes
aient été armés trouve aussi sa confirmation dans les traités byzantino-russes
de 907 et 944, où il est stipulé qu'ils déposeront leurs armes avant d'entrer dans
Constantinople (D. S. Lihačev, I, pp. 25 et 26 ; S. H. Cross, pp. 65 et 75). Il
ne fait aucun doute que les commerçants russes du Xe siècle aient été également
des soldats.
1. C'est ainsi qu'il faut sans doute comprendre le terme << 8i3CTpe9Ó[X3voi «
(Morav. -Jenk., p. 62, 1. 110), traduisant probablement les termes vieux-russes :
Kormitis'
ja, korm, pokorm, signifiant l'obligation faite à la population
d'entretenir les représentants des princes et leurs compagnons d'armes (comme cela
ressort clairement de la chronique de Kiev sous l'année 10 18. D. S. Lihačev, I,
p. 97 ; S. H. Cross, n. 56). Voir I. I. Sreznevskij, Materiály dlja slovar'ja dvevne-
russkogo jazyka, I, 1893, col. 1409. L'idée d'entretien de la družina du prince est
clairement exprimée, dans la chronique de Kiev, sous l'année 945, lorsque la
družina d'Igor propose à ce dernier d'aller faire la tournée de l'impôt, elle lui
dit : « ... Nous sommes dénués de tout. Viens prince avec nous, au tribut, tu t'y
enrichiras et nous aussi » (D. S. Lihačev, I, p. 39 ; S. H. Cross, p. 78).
2. Le terme de poljudie ne figure pas dans le Récit des Temps Passés où il
est remplacé par l'expression similaire idti po dan' (aller au tribut, aller chercher
le tribut). Il est porté dans de nombreux documents russes du xne siècle où il
apparaît comme un impôt collecté en automne, et en vue duquel le prince de
Kiev se déplaçait personnellement. Cf. I. I. Sreznevskij, Materiály dlja slovarja...,
t. II, 1895, col. 1153 ; M. Vasmer, Russisches etymologisches Wôrterbuch, II,
Heidelberg, 1954-1955, p. 402. Bibliographie de la question dans Latysev-
Malitsky, « Izvestija vizantijskih pisatelej o severnom pricernomor'e », Izv.
G.A.I.M.K., 91, 1934, PP- 57-58- f-a notion de poljudie est également liée, dans
ces textes, au payement, à l'entretien de la družina du prince, le tribut
proprement dit, comme certains l'ont proposé, n'appartenant qu'au seul prince et à ses
villes (B. D. Grekov, Kievskaja Rus', pp. 180-182 ; M. V. Levčenko, Ritssko-
vizantijskie otnoSenija, pp. 213-216). Remarquons que dans les annales kiéviennes
du Xe siècle, les deux notions sont liées également ; Igor part lever le tribut sur
les Dcrcvljane avec sa družina. Il semble qu'à la fin du Xe siècle, la družina du
prince, formée de mercenaires, pouvait peut-être lever l'impôt pour son propre
compte : ainsi la družina varègue de Vladimir ayant, en 980, aidé ce prince
à conquérir Kiev, exigea-t-elle, en récompense de ses services, de lever l'impôt
sur les habitants du territoire kiévien (D. S. Lihačev, I, p. 56 ; S. H. Cross,
p. 93). L'interprétation que A. Stender-Petersen a donnée de l'expression
Scandinave polutasvarf, qui apparaît dans la Saga de Harald-Hardrnda comme liée
au payement des mercenaires varègues à Byzance (Heim skringla, III, 98) et
qui est souvent expliquée comme le sac du trésor impérial à Constantinople
(ce qui est invraisemblable, cf. V. G. Vasilevskij, Varjago russkaja i Varjago
ançlijskaja družina v Konstantinopole (La družina vareguo-russe et varéguo-
an glaise à Constantinople), Trudy (t. 1), Saint-Pétersbourg, 1908, pp. 283-284 ;
J. de Vries, -< Normanisches Lehngut in des islandischen Kônigssagas », Akhif fur
Nordixte Filologi, Lund, 193 1, pp. 55 ; S. Blondal, «The Last Exploit of Harald
Sigurdsson in Greek Service », Classica et Medieralia, II, 1953, pp. 1-26) est très
séduisante ; polutasvarf serait une expression pléonasmique, calquée sur le grec
I76 I. SORLIN

Le terme poljudie signifie exactement : faire le tour des gens —


autrement dit des peuplades — soumis à l'impôt. Cette pérégrination sert
d'abord à assurer durant les mois d'inaction, la subsistance du prince
et de ses hommes. Elle a surtout pour but de récolter les denrées
destinées au commerce, en particulier les fourrures1.
A côté des Russes, dont les activités sont au total clairement
expliquées, les Slaves apparaissent très peu. Ils vivent dans la forêt,
coupent des arbres, assurent la vie matérielle des Russes ; les
obligations auxquelles ils sont soumis laissent peu de doute sur le fait qu'ils
soient tributaires des Russes. Pour Constantin VII, il est clair que les
impôts payés par les Slaves sont liés à la domination des Russes ; les
Slaves apparaissent toujours comme paktiôtai2 des Russes. Or rien ne

poludia = gura, pointa /poludia, swarf/gura. Le polutasvarf serait la tournée


d'impôt effectuée par Harald et ses compagnons, lorsque de retour de Byzance,
il était au service du prince de Kiev, Jaroslav, entre 1043 et 1044 ; cf. A. Stender-
Petersen, « Études Varègues », I. Le mot varègue polutasvarf, Classica et Medie-
valia, III, 1940, et Varangica, Aarhus, 1953, PP- 151-165. Voir dans la même
étude, pp. 162-163, l'interprétation par Stender-Petersen du mot gura dans lequel
il propose de voir un féminin singulier (— tournée), en se fondant sur un passage
de VEpanagogè, qui donne une expression équivalente de celle de Constantin VII,
dans le chapitre 9 : il s'agit de la défense faite aux archontes de « tác, АкоВт^тс
TroieîoOai ^ t<xç Xeyofxévaç yùpcii; » (Epanagogè VII, 8 ; Zepos, Jus Graeco-
Romanum, II, Athènes, 1931, p. 250). Contre cette interprétation l'article de
M. Ju. Brajčevskij, « Po povodu odnogo města iz Konstantina Bagrjanorodnogo »
(A propos d'un passage de Constantin Porphyrogénète), V.V., 17, 1960, pp. 144-
154, n'apporte aucun argument décisif.
1. Ainsi que le précise le chapitre 9, les Russes faisaient un important
trafic d'esclaves (texte, p. 3). Les nombreuses clauses des traités de 911 et
de 944 relatives au commerce des esclaves (D. S. Lihačev, I, pp. 28, 36, 37 ;
S. H. Cross, pp. 67, 75) qui étaient soit des prisonniers de guerre, soit des Slaves
appartenant aux tribus de la Russie (cf. l'information donnée par Ibn-Dasta,
Garkavi, Skazanija musuV manskih pisatelej..., pp. 269-270 : « Les Russes font
des incursions contre les Slaves... les font prisonniers et les emmènent à Khazar
et à Bulgar où ils les vendent »). Dans le récit tle sa rencontre avec les
commerçants russes, Ibn-Fadlan, note qu'ils emmènent avec eux pour les vendre, comme
esclaves, de nombreuses femmes (Kovalevskij, p. 142, § 97). Les autres
marchandises exportées par les Russes étaient notamment le miel, la cire et les fourrures
(Ibn-Fodlan, Kovalevskij, pp. 141-143, § 96 : « Les dirhems des Russes, c'est
une peau d'écureuil... de même de zibeline. Si quelque chose vient à manquer,
la fourrure devient monnaie ; avec elle ils effectuent des opérations de change,
et on ne peut les sortir de là, si bien qu'on les [les fourrures] prend comme
marchandises... »). Ibn-Khordadbeh, écrivant à la fin du ixe siècle, dit que les
Russes vendent aux Romains des peaux de castor et de renard noir (De Goeje,
B.G.A., Leyde, 1889, pp. 115-116) ; Garkavi, op. cit., pp. 42 etsuiv. La chronique
de Kiev nous renseigne également sur les marchandises russes : après la visite
qu'elle rend à Constantin VII à Constantinople, la princesse Olga se serait
apprêtée à envoyer à l'Empereur, à titre de présents, « des esclaves, de la cire et
des fourrures » (D. S. Lihačev, I, p. 45 ; S. H. Cross, p. 83 ; voir aussi, D. S.
Lihačev, I, p. 48 ; S. H. Cross, p. 86 : « ... les marchandises qui viennent de Russie,
sont la fourrure, la cire, le miel et les esclaves... »). Sur le commerce de la Russie
avec Byzance au Xe siècle, cf. V. M. Levčenko, Rtissko-vizantijskie otnošenija,
pp. 91-127 ; A. A. Vassiliev, « Economie Relations between Byzantium and Old
Russia », Journal of Economic and Business history, 4, 1931-1932, pp. 314-334.
2. Le sens de ce terme dans le chapitre 9 perd toute équivoque si on le rap-
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 177

permet de penser que les Slaves du territoire de la Russie aient jamais


payé tribut à d'autres Slaves ; en revanche il est clair qu'ils y furent
souvent soumis par des envahisseurs étrangers et en dernier lieu par
les Khazars puis par les princes kiéviens1. L'étude philologique semble
confirmer cette situation dominante des Russes par rapport aux
Slaves. Constantin VII parle d'une tribu des Vervianoi qui n'apparaît
nulle part ailleurs. On a toujours admis qu'il s'agissait d'une erreur
et que Vervianoi devait être corrigé en Dcrvianoi d'où l'on tire Der-
vleninoi, c'est-à-dire la tribu des Derevljane. Mais il existe, peut-être,
une explication plus satisfaisante : ne pourrait-on pas voir dans ce
nom la forme adjectivale du vieux-russe verv (vervina, vervenyj, ver-
vinyj)2 qui désignait l'ancienne communauté agraire de forme tribale,
c'est-à-dire le territoire exploité par une même famille tribale ? Il est
certain que cette communauté constituait une unité fiscale au xne
siècle3. Il n'est pas exclu qu'elle l'ait été plus tôt, dès le début du xe siècle,
au moment où les princes russes, reprenant la méthode des Khazars,
choisissaient pour unité d'imposition la charrue ou le feu4.
L'informateur de Constantin aurait pris pour le nom d'une tribu, un terme de
portée plus vaste, désignant en fait l'ensemble des agriculteurs slaves
soumis à l'impôt. La situation extrêmement dépendante des Slaves
par rapport aux Russes aurait donc pu être un fait déjà parfaitement
acquis à l'époque où fut rédigé le D.A.I.
A plusieurs reprises, l'Empereur suggère que les Russes sont peu
nombreux. Il affirme d'abord qu'ils peuvent tous tenir dans le fort
de Kiev. Il les montre ensuite abandonnant leurs places, qui ne doivent
pas être bien grandes, puisque l'on peut les délaisser la moitié de l'année
et les réoccuper ensuite ; enfin il les fait vivre entièrement aux dépens
d'une série de tribus, sans doute assez pauvres. Quelle que soit la

proche de l'expression que Constantin emploie clans le chapitre 37 pour marquer


les relations de dépendance des Slaves aux Russes (Morav. -Jenk., p. 168, 1. 43).
Les terres des Slaves y sont qualifiées de d'ôroçopoi des terres des Russes.
riaxTiu-at et icnSqjopoi sont donc pour Constantin deux expressions synoni-
miques lorsqu'il s'agit des Slaves et de leurs relations avec les Russes (cf. l'article
de I. Dujčev, Semiarium Kondakovianum , 10, 1938, pp. 145-154).
1. D. S. Lihačev, I, p. 20, sous l'année 884 et 885, et p. 47 ; S. H. Cross,
pp. 61 et 84.
2. Cf. I. I. Sreznevskij, Materiály dlja slovarja..., I, col. 461 ; M. Vasmer,
Russisches etymologisc/ies Wôrterbuch, I, p. 185. Ce terme s'est conservé dans la
Pravda de Jaroslav, rédigée à la fin du xie siècle, ou au début du xne ; il a dans
les documents juridiques du xn° un sens nettement fiscal : il désigne la commune
rurale responsable devant l'impôt (cf. Szeftel, Documents de droit public relatifs
à la Russie médiévale, Bruxelles, 1063, pp. 34, 49 et zzz).
3. A propos de la verv' primitive du ixp-xe siècle, et de son rôle dans la
collecte de l'impôt, voir les études de B. D. Grekov, « Bol'saja sem'ja i verv'
Russkoj Pravdy i Polickogo statuta » (La grande famille et la verv' de la Rus-
skaja pravda eťdu Statut de Polka), V.I., 8, 1951, pp. 27-38 ; Kievskaja Rus',
Moscou, 1953, p. 83.
4. D. S. Lihačev, II, pp. 18 et 47 ; S. H. Cross, pp. 59 et 84.
I78 I. SORLIN

part de l'exagération, le fait demeure : pour Constantin VII les Russes


constituent un groupe réduit.
La différence entre Russes et Slaves est manifeste. C'est
l'opposition entre une minorité agissante et une masse, qui apparaît, au
travers du texte de Constantin, comme passablement amorphe1. Le
contraste est d'ailleurs souligné par l'emploi répété du terme sclaviniai,
s'opposant très clairement, dans la dernière partie du récit, aux Russes
et à Kiev : « ... leurs princes avec tous les Russes sortent de Kiev et
partent en poludia... dans les sclaviniai... ». Le terme de sclaviniai
désigne manifestement, ici, les régions occupées par les Slaves, par
opposition à Kiev d'où partent les Russes. Or du vne au Xe siècle, les
auteurs byzantins utilisent les termes de sclaviniai pour désigner les
territoires des Balkans, de Thrace, de Mésie, de Macédoine, où sont
établis des Slaves, donc en quelque sorte, les enclaves slaves des
Balkans. Lorsque Constantin VII applique ce terme au Slaves de la forêt,
en l'opposant aux Russes, il paraît vraiment difficile de ne pas admettre
que, pour l'auteur, il s'agit d'une différence ethnique.
L'Empereur ne dit pas que les Russes ne sont pas des Slaves, mais
il le laisse implicitement entendre. Il précise du reste que les deux
peuples ne parlent pas la même langue ; énumérant les cataractes du
Dnepr il prend soin d'en indiquer les noms en spécifiant bien à quel
groupe linguistique appartiennent les toponymes, par exemple il écrit :
« ... Le rapide suivant est appelé en russe Oulvorsi, et en slave, Ostro-
vouniprach... » La concordance entre les noms russes, les noms slaves
et la traduction grecque qui en est donnée, permet de penser que,
là encore, l'auteur du récit fut informé par un compagnon de voyage,
vraisemblablement par un Russe2. Les études linguistiques consacrées

1. Opposition qui apparaît également dans un texte arabe du Xe siècle.


Parlant des Russes, Ibn-Dasta, dans les années 30 du Xe siècle, écrit : « ... ils
n'ont pas de terres labourées et ne se nourrissent que de ce qu'ils rapportent
de chez les Slaves... Leur seule industrie est le commerce des fourrures de
zibelines, d'écureuils et autres, qu'ils vendent à ceux qui en désirent » (Garkavi,
Skazanija musul'nianskih pisatelej..., pp. 270-271).
2. La question de savoir qui avait renseigné le narrateur du chapitre 9 a
prêté à de nombreuses controverses. Il paraît vraisemblable que les noms russes
et slaves aient été dictés à l'auteur du récit par une seule et même personne,
comme semble le montrer d'une part la similitude existant dans la majorité
des cas entre le nom russe et le nom slave, d'autre part les lacunes qui
apparaissent dans les deux listes (le nom Scandinave du premier rapide n'est pas
donné, le nom slave du troisième manque également). Considérant la plus
grande correction des noms slaves, J. B. Bury, « The Treatise De Administrando
Imperio », B.Z., 15, 1906, p. 541, pensait que l'interlocuteur du voyageur
byzantin était un Slave ; K. O. Falk, « Dneprforsarnas Xamn i Kejsar
Konstantin VII Porfyrogennetos De Administrando Imperio », Lunds Universitets
Ârsskrift, 40/1951, pp. 231-234, estime qu'il s'agissait d'un Scandinave qui
connaissait le Slave. Л propos de l'existence d'une sorte de lingua franca à base
de mots slaves en Europe orientale, voir Bury, art. cit., p. 542.
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 179

aux noms russes des cataractes du Dnepr, permettent de conclure


qu'il s'agit de noms Scandinaves1.

1. Pour une mise au point du problème, voir K. O. Falk, art. cit., pp. 59-
272, avec résumé en allemand, pp. 244-256. L'ouvrage fondamental, grâce
auquel l'origine Scandinave (vieux-norvégien ou vieux-suédois), des noms des
cataractes du Dnepr a été définitivement établie, est celui de V. Thomsen,
Der Urspnmg des russischen States, Halle, 1870, éd. en anglais : The Relations
between Ancient Russia and Scandinavia, and the Origins of the Russian State,
Oxford, 1877 ; éd. russe : Načalo nisskogo gosiidarstva (Les débuts de l'État
russes), Moscou, 189 1. Nous nous référons à l'édition anglaise ; l'étude des noms
des rapides y figure aux pp. 53-67. Les efforts tentés par les historiens soviétiques
pour réfuter cette étude sont demeurés sans résultat (cf. M. N. Tihomirov,
« Proishoždenie nazvanii Rus' i Russkaja zemlja », S.E., 6-7, 1947, pp. 75-77 ;
Levčenko, Očerki po istorii russko-vizantijskih otnošenij, pp. 208-210 et l'article
du même auteur : « Proizvedenija Konstantina Bagrjanorodnogo как istočnik po
istorii Rusi v pervoj polovině x go veka » (Les œuvres de Constantin Porphyrogé-
nète en tant que source pour l'histoire de la Russie dans la première moitié du
Xe siècle), V.V., 6, 1953, PP- ir"35)- ^n a beaucoup discuté sur la question de
savoir si les noms russes représentaient la traduction des noms slaves ou vice
versa, et si la traduction grecque se rapportait à l'une ou à l'autre catégorie.
Si l'on admet que la traduction grecque se rapporte aux deux noms, russe et
slave, comme le suggère le texte, il s'ensuit que l'un des noms représente la
traduction de l'autre. Pour K. O. Falk, art. cit., pp. 39-40 et 67-68, les noms
slaves traduiraient les noms Scandinaves. Ли contraire, G. Y. Shevelov (<< On
the Slavic Names for the Falls of the Dnepr in the De Administrando Imperio
of Constantin Porphyrogenitus •>, Slavic Word, XI, 4, 1955, p. 526) et R. Ekblom
(« Die Namen du Siebenten Dneprstromscnelle », Sprňkretenskapliga Siilhkapets
Fôrhandlingar, Uppsala, 1951, pp. 163-164) considèrent que les noms slaves
étaient antérieurs aux noms Scandinaves, qui en sont la traduction ou qui, du
moins, ont subi leur influence. Cette interprétation nous semble la plus
vraisemblable. Le premier barrage ne porte qu'un seul nom Essoupè, ce qui, selon
Constantin signifie aussi bien en russe qu'en slave « ne dors pas ». L'origine slave
de Essoupè est facile à reconnaître : ne supi, ne spi — ne dors pas ; Falk (art.
cit., pp. 42 et suiv.) propose cependant de voir dans ce nom le mot vieux-slave
ustup = barrage, rapide, qui a l'avantage de ressembler à un mot Scandinave,
stup = abîme, précipice (voir aussi Ekblom, art. cit., pp. 167-169). Remarquons
que cette dernière interprétation ne correspond pas à la traduction grecque,
donnée par Constantin. J. Sahlgren (« Dneprforsarnas svenska namn », Xamn
och bygd, 38, 1950, p. 145), propose pour etymologie Scandinave de ce nom, le
terme âsupi « ramant sans cesse » qui a l'avantage de ressembler au nom slave
et de correspondre à peu près à la traduction grecque (cf. dans le même sens
l'interprétation de Thomsen, pp. 54-55)- Le nom du deuxième rapide Oulvorsi
a été identifié sans grande difficulté avec le mot Scandinave Flulmforsi / Holmfors,
holm — île, fors = rapide (Thomsen, pp. 55-56 ; Falk, pp. 93 et suiv., et 250 ;
Sahlgren, pp. 316-3 Г7) qui convient parfaitement tant au nom slave de ce rapide
(Ostrovouniprach, Ostrov — île, prach jprag — rapide. Dans sa forme slave
correcte, ce nom devait être Ostrovnij prag ou quelque chose d'approchant),
qu'à la traduction grecque. Le troisième rapide est nommé Gelandri en russe,
nom qui provient du participe présent vieux-suédois Goellandi — qui fait
beaucoup de bruit, bruyant (Thomsen, pp. 56-57 ; Sahlgren, p. 317 ; Falk,
pp. 117-128 et 151 ; Shevelov, p. 510) ; le nom slave de ce troisième rapide est
omis, mais il correspondait sans doute au nom que ce rapide portait encore au
début du XXe siècle, c'est-à-dire Zvoneckij -_-■ le sonore. Le quatrième rapide,
Aeifor = en vieux-suédois, Aifor — celui qui est toujours violent (cf. Thomsen,
pp. 57-58 et 143-144 ; Falk, pp. 142-150 et 252) ou bien Aidfors formé de Aid =
portage, fors — rapide (cf. Yasmer, « Wikingerspuren in Russland », Situingsbe-
richte der prenssische Ahad. der Wiss., phil. hist. Kl., 193т, p. 669 ; A. Karlgren,
« Dneprfossernes nordisk-slaviske navne », Fetskrift udgivet ai Kobenhavns Uni-
l80 I. SORLIN

Le chapitre 9 identifie incontestablement les Russes à des


Scandinaves. Il est un des documents les plus importants à l'appui de ce
que l'on appelle la théorie normaniste. Cette théorie Scandinave, ou
normaniste, concernant l'origine de la Russie1, apparaît d'abord dans

versitet, Anledning a/ Universitelets Aarsfest, Copenhage, 1947, pp. 108-109).


Ekblora (art. cit., pp. 171-173) ne trouve satisfaisante aucune de ces deux
etymologies mais n'en propose pas d'autres. Le nom Varonforos, du cinquième
rapide, dériverait du vieux-norvégien Baru-fors, ce qui voudrait dire les vagues
du rapide. Cette etymologie a le mérite de correspondre au nom slave du rapide
Voulni prach {Volny = vagues, pra g — rapide), et à son nom russe moderne,
Volnickij (Thomsen, p. 64 ; Sahlgren, pp. 317-318 ; Ekblom, p. 271 ; Falk,
pp. 155-163 et 253). Le sixième rapide, Leanti, tire son nom du vieux-suédois
leandi, participe présent du verbe lea -■- rire (Thomsen, p. 65 ; Falk, pp. 183-188
et 253-254) ; enfin le nom du septième rapide, Stroukonm, proviendrait du vieux-
suédois strukun = courant rapide (Thomsen, pp. 144-145 ; Falk, pp. 207-217 ;
Ekblom, pp. 153-156 et 161 et suiv.).
1. Partant des indications des diverses sources qui identifient Russes et
Suédois ou Scandinaves, les premiers historiens de la Russie ont cherché à
trouver au nom des Russes une origine Scandinave. Le premier historien
normaniste célèbre, qui soutint le point de vue de l'origine suédoise du nom de
« Russes >< et de « Russie -, fut È. Kunik, Die Bentfun g der suedischen Rodsen
durch die Finnen und Slawen, I, Saint-Pétersbourg, 1844. Son opinion fut
reprise et étayée de nouveaux arguments linguistiques par V. Thomsen,
Relations..., pp. 98 et suiv. Le terme de Rus' dériverait du vieux-suédois Roper,
par l'intermédiaire du vieux- finnois : Rotsi ; le terme Ruotsi/Rotsi désigne, de
nos jours encore, en finnois, les Suédois. Le mot râper lui-même serait à la base
d'expressions suédoises, telle Rods-karlar — rameurs, ou du nom géographique
de Roslagen, désignant les côtes de la Suède. Rods/Ruotsi aurait donné en slave
Rîts', de même que la tribu finnoise des Suomi était appelée en Slave Sum'
(cf. article de F. Braun, dans Enciklopedičeskij Slnvar' (Dictionnaire
encyclopédique), Saint-Pétersbourg, 1892, p. 570, « Varjažskij Vopros » (Le problème
varègue)). Cette théorie a eu pour premiers détracteurs, D. I. Ilovajskij, Razy-
skanija o načale Rusi, Moscou, 1876, pp. 93-100, qui soutient que les noms des
Russes aurait pour origine le nom de la tribu sarmate des Roxolans ; et S. Gedeo-
nov, Varjagi i Rus', I, Saint-Pétersbourg, 1876, pp. 11, 397-416, qui cherche
cette origine dans les toponymes de la Russie méridionale. Cette dernière théorie
fut reprise par les historiens soviétiques, qui, sans nier complètement une
présence Scandinave en Russie au Xe siècle, attribuent aux Slaves tant l'origine
du nom de Russes et de Russie, que la fondation de l'État kiévien, ainsi B. D. Gre-
kov, Kievskaja Rus' , Moscou, 1953, pp. 540, 452 et suiv. ; V. V. Mavrodin,
Kul'tura Drevnej Rusi, t. I, Moscou, 1948, pp. 10 et suiv. (voir aussi tous les
auteurs cités à la p. 31, n. 1). Les théories de Grekov sont combattues dans les
travaux de T. J. Arne, « Die Warángerfrage und die sowjet russische Forschung >■,
Ada Archaelogica, 23, 1952, pp. 138-147, dont la démonstration s'appuie sur
l'archéologie. Une mise au point de la controverse sur l'origine des Russes et
de leur nom a été donnée par V. A. Mošin, « Varjago-Russkij vopros » (Le
problème russo- varègue), Slavia, 10, 193 r, pp. 109-136, et « Načalo Rusi,
Normany v Vostočnoj Evropě » (Le début de la Russie, les Normands en Europe
orientale), Byzantinoslavica, 3, 1931, pp. 33-58. Les études les plus nuancées et
les plus originales sur la question Scandinave sont dues à A. Stender-Petersen,
Varan gica, Aarhus, 1953 (pp. 5-21, exposé de la controverse, pp. 70-79, les vues
de l'auteur sur le rôle des Scandinaves dans la formation de l'État russe) ; voir
aussi « Die vier Etapen der russisch-varángischen Beziehungen », Jahrbiïcher
ftir Geschichte Osteuropas, 2, Munich, 1954, pp. 143 et suiv., « Das Problem der
áltesten byzantinisch-russisch-nordischen Beziehungen », Decimo Congresso
Internationale di Scienze Storiche, Rorna 4-11 Sett. 1955, Relazioni III, Florence,
I955» PP- 165-188. On trouvera une mise au point récente sur l'origine du nom
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE l8l

Le Récit des Temps Passés, dont l'auteur, écrivant au XIIe siècle,


assure que les Russes et leurs princes, fondateurs de l'État kiévien,
étaient des Scandinaves1. Cette affirmation acceptée sans réserve par
les premiers historiens de la Russie, au xvine et au début du xixe siècle,
rencontra par la suite une opposition très vive chez les Slavophiles
antinormanistes qui prouvèrent sans peine que la légende de « l'appel
fait aux Varègues » par les peuplades slaves du ixe siècle, résultait
de la situation politique de l'État kiévien au xie siècle et de
l'importance que prirent, sous Jaroslav, les relations de la Russie avec les
pays Scandinaves2. Sans discuter ce problème, il suffit de rappeler
qu'en dépit des affirmations répétées des antinormanistes : i°
l'archéologie atteste dès le IXe siècle la présence d'établissements
Scandinaves dans le nord de la Russie3 ; 2° les annales kiéviennes du

des Russes et sa signification pour Constantin VII, dans l'étude de S ven


Ekbo : « Orn ortnamnet Roden och dármed sammanhângande problemer. En
ôversikt fran nordisk synpunkt », Arkiv fôr nordisk Jilologi, 73, 1958, pp. 187-199.
1. D. S. Lihačev, I, p. i8, sous l'année 802 ; S. H. Cross, p. 59. Les tribus
slaves ayant décidé de se trouver un chef et de se donner des lois « allèrent au-
delà de la Mer, chez les Varègues, chez les Russes. En effet ces Varègues-là
portaient le nom de Russes, de même que d'autres s'appellent Suédois, d'autres
Normands, d'autres Anglais, d'autres Goths, de même ceux-là [s'appelaient
Russes]) ».
2. Selon A. A. Šahmatov, la relation de l'appel fait aux Varègues n'existait
pas dans les annales kiéviennes primitives ; elle résulterait d'une rédaction du
XIIe siècle due à l'auteur du Récit des Temps Passés (cf. « Rasskaz o prizvanii
Varjagov », Izrestija ORJaS, 9, 1904, pp. 334-362) ; M. D. Priselkov rapporte
cette addition à une époque antérieure, c'est-à-dire au XIe siècle (M. D. Priselkov,
Istorija russkogo lelopisanija XI-XV vv (Histoire des annules russes du XIe-
XVe siècle) , Leningrad, 1940, p. 39). A. Stender-Petersen (Varangica, pp. 70-
71, et « Die Varangersage als Ouelle der altrussischen Chronik », Ada Jutlandica,
VI, 1, Copenhague, 1934, PP- 41~77)< considère que cette relation a pour origine
une légende varègue qui circulait à Kiev au moment où, au milieu du XIe siècle,
les mercenaires varègues y étaient nombreux. Il est clair que le chroniqueur
prend dans ce récit le nom de Varègues dans un sens ethnique et non clans son
vrai sens de guerrier ou de mercenaire. Il est non moins clair que le passage du
sens technique au sens ethnique, dans la chronique, tient au fait que la plupart
des guerriers varègues de Novgorod et de Kiev, au XIe siècle, étaient des
Scandinaves. En employant le terme de « Varègues » l'auteur de la chronique a voulu
désigner les Scandinaves en général, tandis que par « Russes », il désigne une
espèce particulière de Scandinaves. (On remarquera le même processus du
passage du sens technique de Varègue au sens ethnique, dans le Stratè^ikon de
Kekaumenos ; cet auteur byzantin du xie siècle, parlant de Harald Hardrada,
le qualifie de « fils du roi de Varangia », c'est-à-dire de Norvège. Cf. Cecaumeni,
Stratexilwn, éd. V. G. Vasilevskij, V. Jernstedt, Zapiski Istoriko-Filolog. Fa-
kid'teta imperator. S. Peterburska&o Univcrsiteta, 38, 1896, p. 97, 1. 2.)
L'identification des Russes aux Scandinaves reste donc, dans l'esprit du chroniqueur,
indépendante du contexte de la légende de « l'appel fait aux Varègues ». Sur
l'importance des relations de la Russie avec la Scandinavie au xie siècle, voir :
S. H. Cross, « Medieval Russian contacts with the West », Speculum, II, 1935,
pp. 137-144 ; « Jaroslav the Wise in Norse tradition », Speculum, 4, 1929, pp. 177-
197. A. Stender-Petersen, dans les Relazioni del decimo Congresso, III, pp. 179-
180 ; et dans « Russian Studies », Ada Jutlandica, 2, 1956, p. 37.
3. Holger Arbman, Svear i ôsterviking, Stockholm, 1955 ; T. J. Arne, « Die
Warángerfrage... », Ada Archaeologica, 23, 1952, pp. 138-147.
l82 I. SORLIN

Xe siècle1 fournissent de nombreux indices d'une présence Scandinave


en Russie ; les exemples les plus frappant en sont les noms des
premiers princes kiévïens du Xe siècle : Oleg, Igor, Olga2 et les noms
des ambassadeurs que ces princes envoyèrent à Constantinople pour
conclure les traités de 911 et de 9443 ; 30 plusieurs géographes arabes
des ixe et Xe siècles4 et quelques sources occidentales5 identifient sans
équivoque les Russes aux Suédois ou aux Normands.

1. Les relations des règnes d'Oleg, d'Igor et de Svjatoslav, appartiendraient,


dans le Récit des Temps Passés, aux premières annales princières de Kiev,
rédigées au Xe siècle, cf. M. X. Tihomirov, « Načalo russkoj istoriografii »
(Le début de l'historiographie russe), V.I., 5, i960, pp. 43-56.
2. L'origine Scandinave de ces noms n'a jamais prêté à discussion ; Oleg =
Hoelgi, Igor — Ingvar, Olga -•■ Hoelga, le nom même de Svjatoslav serait une
transposition slave de ce même nom, Hoelgi ■-- saint, sacré ; voir Astrid Baeck-
lund, « Les Prénoms Scandinaves dans la tradition médiévale de Velikij
Novgorod », Revue des Études slaves, 33, 1956, pp. 26-27, qui montre que les prénoms
d'origine Scandinave n'étaient portés en Russie entre le xie et le xive siècle
que dans les milieux aristocratiques. Le nom du principal chef militaire d'Igor,
puis de Svjatoslav, Svenald, provient vraisemblablement du nom Scandinave :
Sveinheld ; ce chef, compagnon d'Igor, avait comme il ressort de la chronique
de Kiev sous l'année 945, sa propre družina et vraisemblablement son propre
territoire. Гп second chef militaire d'Olga, et de Svjatoslav, porte dans la
chronique de Kiev, le nom d'Asmold — Asmund (Lihačev, I, p. 42 ; Cross, p. 80).
La princesse Olga était originaire de Pskov, vieil établissement Scandinave ; son
petit-fils Vladimir épousa, en premières noces, en 978-980, une princesse
Scandinave : Ragnheidr (Rognede en russe), fille d'un certain Rognvaldr (Rogvolod)
qualifié par les annales kiéviennes de prince de Polock. Sur les liens de parenté
entre les princes russes et les chefs militaires Scandinaves voir l'étude de
A. A. Sahmatov, dans Razyskanija o drevnejših russkih letopisnyh svodah, Saint-
Pétersbourg, 1908, pp. 340-378.
3. Les noms des ambassadeurs russes des protocoles des traités de 911 et
944 ont été étudiés par V. Thomsen, Relations..., pp. 71-72.
4. Ya'kubi (de Goeje, B.G.A., VII, 354), donnant une description de
l'Espagne affirme qu'en 843-844 Seville fut envahie par les « Madjus qu'on appelle
Rus ». Madjus est le terme que les auteurs arabes appliquent régulièrement
aux Normands, et il s'agit là du siège de Seville par les Normands. Ibn-Khor-
dadbeh, écrivant à la fin du ixe siècle, est le seul auteur arabe à considérer les
Russes comme une espèce de Slaves (De Goeje, B.G.A., VI, pp. 115-116). Les
auteurs arabes du Xe siècle font au contraire une nette distinction entre Russes
et Slaves, et identifient les Russes aux Madjus, c'est-à-dire aux
Scandinaves (cf. V. Minorsky, Encyclopédie de l'Islam, livraison 55, 1937, article
« Rûs »).
5. La première information que nous ayons sur les Russes et leur origine,
vient de Prudentius, évêque de Troyes, qui écrit sous l'année 829, dans les
Annales Bertini ani (M.G.H., S. S., I, 9, p. 434), que « Louis le Pieux, reçut
cette année-là une ambassade de l'empereur Théophile ; au nombre des envoyés
byzantins se trouvaient des Russes « qui se, id est gentem suam, Rhos vocari
dicebant... » ; qu'après enquête il s'avéra que ceux-ci étaient des Suédois, et
que leur prince s'appelait Kaghan ; il faut rapprocher de ce texte, le passage
d'une lettre de Louis II à Basile Ier, dans laquelle Louis II cite les Normands
parmi les peuples dont le prince porte le nom de Kaghan (M. (Т.Н., V, p. 388) ;
il faut le rapprocher également d'un texte arabe du ixe siècle conservé dans
Ibn-Rostah, Al-Bekri, Gardizi et Avvfi, selon lequel les Russes auraient occupé
une île au milieu d'un lac (Novgorod vraisemblablement, que les Scandinaves
appelaient Holmgardr — ville du lac) et que leur roi portaient le nom de Kagan
Rus (V. Minorsky, Hudud-Al-Alam, « The Regions of the World, a Persian
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 183

Quelle que soit l'influence réelle que les Scandinaves exercèrent


sur la civilisation kiévienne, il est certain que de nombreux
Scandinaves se trouvaient en Russie au Xe siècle, et y jouaient un rôle
important. Les informations données par Constantin ne peuvent donc pas
être taxées de fantaisies.
L'origine des Russes étant, du point de vue du D.A.I., assez claire,
il importe de préciser quel sens revêtent dans le chapitre 9, le terme
de Rossia et l'expression tj gçco 'Vohïîx.
Réunis dans la forêt pendant l'hiver, les Russes semblent se
disperser, au printemps, dans une série de villes situées entre Novgorod
et Kiev. Il y a donc plusieurs villes russes, mais il n'y a qu'une Rossia,
qui est la région du Moyen Dnepr ; c'est ainsi qu'Igor, prince de Kiev,
est appelé prince de la Rossia, par opposition à Svjatoslav, son fils,
régnant à Novgorod, ville qui est placée dans l'y; è'^co 'Pcocrioc. Mais,
pour Constantin VII, Kiev n'est pas la Rossia par excellence parce
que le Moyen Dnepr est la zone la plus anciennement peuplée, la plus
riche et la mieux cultivée de la Russie ; elle l'est uniquement parce
que c'est l'endroit où le rassemblement des Russes est à ses yeux le
plus dense. C'est à Kiev que tous les Russes ont un port d'attache,
c'est là qu'ils se rassemblent avant de partir pour Constantinople. La
première partie du récit ne laisse pas de doute à cet égard : « Les
monoxyles qui viennent de la Russie éloignée sont de Novgorod...,
sont aussi de Smolensk... et se rassemblent à Kiev. » Cette réunion
n'est qu'une sorte de prologue ; tous les Russes du dehors viennent
en Russie. Le vrai récit ne commence qu'à ce moment, et, suivant
l'indication du titre, il concerne la descente « des Russes qui viennent
de la Russie à Constantinople », c'est-à-dire de Kiev à Byzance.
La Rossia constitue bien du point de vue de l'histoire russe un
territoire privilégié depuis des siècles, un foyer de civiUsation très
antérieur à l'apparition des Scandinaves. Mais dans l'esprit de
Constantin VII, la Rossia est avant tout le territoire occupé et régi par les
Scandinaves1. Il y a une coïncidence entre la Rossia historique et la
Rossia au sens ethnique où l'entend Constantin.

geography », 372-982 ; A. D., Gibbs' Memorial Series, II, 1937, PP- 432"43^)-
Envoyé en ambassade à Byzance en 949, Liutprandt, évêque de Crémone,
racontant dans son Antapodosis le siège de Constantinople par Igor, en 941,
écrit : « II y a un peuple du côté de l'Aquilon, que les Grecs, à cause de la couleur
de leur corps, appellent Ronsios, mais que nous, tenant compte du lieu où ils
vivent, appelons Normands... » (« Liudprandi Episcopi Opera Omnia », Anta-
podisis, livre 5, Scriptores rerum germanicarwn in iisum scholanim, Hanovre,
1877, p. 107). Enfin Jean Diacre, décrivant entre 991 et 1008, le siège de
Constantinople par les Russes en 860, écrit qu'en cette année « les Normands essayèrent
d'approcher de Constantinople... » (Giovanni Monticolo, Chronache Veneziane
antichissime , I, Rome, 1890, pp. 116-117).
1. Telle était l'interprétation de V. Thomsen, Relations..., p. 105 ; de G. Ma-
nojlovič, « Studie po spisu... », Rad J.A., 187, 191 1, p. 24.
184 I. SORLIN

Dans la mesure où, pour l'Empereur, Rossia est le pays des Russes,
l'expression г\ ë^<o 'Pcocria, qu'elle soit rendue, suivant la forme
traditionnelle, par « Russie extérieure »x ou bien par « Russie éloignée »2,
ne peut désigner tout ce qui ce trouve à l'extérieur de la Russie,
c'est-à-dire de Kiev, toutes les sclaviniai environnantes3. L'r; êZ,<x> 'Paaicc
semble bien être un autre territoire dominé par les Scandinaves, une
autre Rossia, extérieure à Kiev où se trouvait le narrateur du récit.
Dans le texte, l'expression s'applique directement à Novgorod, dont
on n'a jamais pu nier sérieusement les origines Scandinaves anciennes4
et qui logiquement, du fait de sa position géographique, devrait être
en effet I'tj 1с.ы 'Pcoaía. Il faut néanmoins admettre que la construction
de la phrase laisse place à une certaine imprécision ; у\ гс,ы 'Poocría peut
se rapporter également à Smolensk, Telioutza, Černigov et Vyšgorod.
Il paraît cependant curieux que Telioutza (si du moins ce nom désigne
bien Ljubeč), et surtout Černigov et Vyšgorod (éloignée de Kiev
d'une douzaine de kilomètres), qui furent toujours étroitement liées
au territoire kiévien et à ses princes, aient pu être considérées par le
narrateur comme faisant partie d'une Russie extérieure ou éloignée
de Kiev. Le cas de Smolensk, cité sur le même plan que ces villes, est
plus difficile à interpréter ; cette place est trop éloignée de Kiev pour
appartenir à sa mouvance directe, mais elle a reçu très tôt un
peuplement Scandinave.5 Le texte de Constantin VII ne permet pas de se

r. Cette traduction de ^ í^ta 'Pwoia par « Russie extérieure » aurait été


adoptée d'abord par S. Gedeonov, Varjagi i Rus', p. 533 et civ. Elle fut ensuite
reprise par la plupart des traducteurs russes de ce passage.
2. Cette interprétation était déjà celle de Meursius (D.A.I., Bonn, p. 74).
Elle est soutenue avec des arguments très convaincants par A. Soloviev, dans
son article intitulé « 'H ž^ca 'Ptoaíx», Byzantion, 13, 1938, pp. 230-231. A. Soloviev
montre en effet que dans les termes géographiques grecs, Ьтос /ехтос ; ëow/eÇ<û
sont des termes relatifs qui expriment la distance plus ou moins éloignée du
point de vue de l'auteur ; l'océan Atlantique était par exemple pour des Grecs
y) eçtù oaXaaoa.
3. Comme le pensaient, B. D. Grekov, Kievskaja Rus', p. 176 ; V. Mavrodin,
Drevnjaja Rus' , Leningrad, 1946, p. 132 ; M. D. Priselkov, « Kievskoe gosudarstvo
vtoroj poloviny x veka po vizantijskim istočnikam », Uč. Zapiski L.G.U., 8,
1941, pp. 245-246.
4. G. Manojlovič, « Studie o spisu... », Rad. J.A.Z.U., 187, 1911, p. 42 ;
V. A. Mošin, « Načalo Rusi... », Byzantinoslavica, 3, 193 1, p. 305 ; A. N. Nasonov,
Russkaja zemlja i obrazovanie..., Moscou, 1951, pp. 21, 31, 39, 70 et 162. Il semble
difficile d'admettre avec A. Pogodin, « Vnešnjaja Rossija » (La Russie extérieure),
Beličev Zhornik, Belgrade, 1937, PP- 75~&5> 4ne ^a Russie extérieure du
chapitre 9 désigne la côte suédoise d'où l'on venait à Novgorod pour participer aux
relations avec Byzance ; l'idée de A. Soloviev, art. cit., p. 232, selon laquelle
toutes les villes citées dans le chapitre 9, y compris Kiev, auraient fait partie
d'une Russie éloignée par rapport à Byzance, la Russie proche étant celle de
Tmutarakan', ne semble pas correspondre aux données du texte. Toutefois, et
bien qu'il n'y ait aucune preuve directe de la présence des Russes à Tmutarakan',
avant le début du XIe siècle, il faut admettre que dans la mesure où les
Byzantins donnaient le nom de Rossia à un territoire occupé par les Russes, la colonie
de Tamatarcha, pouvait constituer elle aussi une Rossia.
5. VI. Sizov, « Kurgany Smolenskoj gubernii » (Les tumulus du gouvernement
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 185

prononcer à son sujet. L'y) ес,ы ' Pcocrta de Constantin désigne


certainement le territoire de Novgorod ; peut-être comprend-elle également
les villes du Nord comme Smolensk1.
Qu'aux yeux d'un Byzantin du Xe siècle, la Russie de Novgorod
soit « extérieure » ou « lointaine », n'a rien d'extraordinaire. Les
territoires de la Russie méridionale ont entretenu des relations avec
Byzance depuis une époque très reculée ; jusqu'au milieu du Xe siècle,
les rapports de la Russie avec Constantinople n'ont pas débordé le
cadre de la région kiévienne2. Les textes et les trouvailles de monnaies
prouvent que la région de Novgorod et le nord-est de la Russie
orientaient leur commerce vers les Khazars et l'Orient arabe et n'avaient
guère de contacts avec Byzance3. La route des Varègues aux Grecs ne
devint une grande voie de passage entre la Baltique et la mer Noire,
qu'au XIe siècle, avec l'afflux des mercenaires Scandinaves en Russie
et à Byzance4. Même à cette époque Novgorod ne jouera pas un grand
rôle dans les échanges entre la Russie et Constantinople.
Le chapitre 9 donne pourtant une indication qui mérite d'être
soulignée. Il y est affirmé que Svjatoslav, fils du prince de Kiev,
de Smolensk), Materiály po Arheologii Rossii, t. 28, Saint-Pétersbourg, 1902,
donne les résultats des fouilles de la nécropole de Gnezdovo près de Smolensk,
qui montrent l'importance des éléments Scandinaves à Smolensk au Xe siècle.
1. Pour A. Stender-Petersen, Varangica, Aarhus, 1953, pp. 82-83, c'étaient
les territoires du Nord, colonisés dès le début du IXe siècle par les Suédois :
Beloozero, Ladoga, Novgorod, Polock, Pskov, Rostov.
2. Les trouvailles de monnaies byzantines sont jusqu'au Xe siècle limitées
au territoire de la Russie méridionale. (Quelques rares trouvailles sont signalées
pour le IXe siècle sur le cours supérieur du Dnepr. Les trouvailles de monnaies
byzantines, en nombre très restreint, ne commencent dans le Nord qu'avec le
Xe siècle, cf. V. V. Kropotkin, « Topografija rimskih i rannevizantij skill monet
na territorii S.S.S.R. » (Topographie des monnaies romaines et byzantines de
la haute époque, sur le territoire de l'U.R.S.S.), V.D.I., 3, 1954, PP- 152-180 ;
« Klady vizantijskih monet na territorii S.S.S.R. » (Trésors de monnaies
byzantines sur le territoire de l'U.R.S.S.), Arheologija S.S.S.R., vol. E 4-4, pp. 11
et suiv., et pi. h.t.
3. Sur les monnaies coufiques retrouvées en Suède et dans les territoires
de la Russie du Nord, voir l'ouvrage de Ame, La Suède et l'Orient, Uppsala,
19 14. A. K. Markov, Topografija kladov vostočnyh monet (Topographie des
trésors de monnaies orientales), Saint-Pétersbourg, 1910, n08 88, 90, 290, 301 ;
V. V. Grigor'ev, « O kufičeskih monetah » (A propos des monnaies coufiques),
Sbornik, Rossija i Azija, Saint-Pétersbourg, 1876. Sur la route de la Baltique
à l'Orient arabe voir le récent article de V. B. Vilinbahov, « Baltijsko-Volžskij
Put » (La route Baltique- Volga), S.A., 3, 1963, pp. 1 16-134. M. I. Artamonov,
Istorija Kazar, Leningrad, 1962, pp. 365-384, fait une mise au point des
renseignements donnés par les auteurs arabes sur les relations de la Russie avec les
Khazars et les autres pays d'Orient, et donne la bibliographie des travaux
consacrés à cette question.
4. Là encore les trouvailles monétaires du xie siècle effectuées sur le
territoire de l'U.R.S.S. sont très significatives (cf. Kropotkine, op. cit.). Les
vailles dessinent vraiment la route des Varègues aux Grecs. On a pu supposer
qu'une partie au moins de ces trésors, retrouvés sur le territoire de la Russie
du Nord et de la Suède, provenaient des soldes rapportées de Byzance par les
mercenaires varègues (Ph. Grierson, « Commerce in the Dark Ages », Transactions
of the Historical Society, 1959, p. 136).
l86 I. SORLIN

régnait à Novgorod. Cela implique qu'au milieu du Xe siècle, comme


le confirme d'ailleurs la chronique de Kiev, il existait une certaine
inféodation de Novgorod à Kiev, une certaine soumission politique
de la Russie du Nord à la Russie méridionale1. Cette dépendance se
révèle encore dans le fait que tous les monoxyles venus du Nord se
réunissent à Kiev avant de partir à Byzance. Il semble donc, comme
les traités russo-byzantins de 911 et de 944 le laissaient entrevoir, que
le commerce avec Constantinople était entièrement contrôlé par Kiev.
Les pages consacrées par Constantin VII à la Russie primitive
constituent un document d'une grande précision, émanant
probablement d'un témoin oculaire. Leur principal mérite est de distinguer
sans équivoque d'une part le groupe des Russes habitant la Rossia,
c'est-à-dire la région du Moyen Dnepr et ses prolongements
septentrionaux, d'autre part les tribus slaves éparses dans la taïga.
L'auteur rapporte cette division à une différence ethnique : pour
lui, les Russes, ou du moins ceux des Russes qu'il a rencontrés, sont
des Scandinaves. Prenant les Rhos comme un ensemble, l'Empereur
ne cherche d'ailleurs pas à préciser la composition ethnique de la
Russie. Pour lui, le fait important est la prééminence des Rhos par
rapport aux Slaves, et il ne s'étend ni sur l'origine ni sur la nature
de cette prépondérance.
En apparence, le D.A ./. ne tranche pas la question essentielle du
rôle joué par les Varègues dans l'évolution de la civilisation russe.
L'archéologie prouve, de façon incontestable, l'existence, autour de
Kiev, d'une région très anciennement peuplée ; des envahisseurs
slaves se sont succédé dans cette plaine depuis le début de l'ère
chrétienne ; leur genre de vie, leurs modes de culture témoignent d'une
avance considérable par rapport aux peuplades qui vivent dans la
forêt russe. Les Scandinaves se sont-ils juxtaposés aux Slaves les plus
évolués ? Ont-ils, au contraire, imposé leur autorité aux cultivateurs ?
Constantin VII ne semble rien indiquer de précis à ce sujet.
Pourtant certains traits du tableau qu'il esquisse permettent de
risquer une hypothèse. La Rossia de l'empereur byzantin a une
organisation bien particulière ; c'est une véritable puissance, à la fois
politique et commerciale. Les Rhos ont des villes, ce sont des soldats ;
ils ont largement dépassé l'économie purement rurale et il paraît
difficile de ne pas comprendre que les Scandinaves ont eu ici un rôle
déterminant : ce sont eux qui ont imposé une orientation nouvelle
aux sociétés du Dnepr moyen.

1. Il convient de souligner que Novgorod n'est pas cité dans les traités de
911 et 944 parmi les villes ayant le droit d'entretenir des relations
commerciales avec Byzance. Ce fait est d'autant plus frappant que le protocole du traité
de 944, mentionne un ambassadeur de Svjatoslav, qui, si on en croit le chapitre 9,
régnait à cette époque là à Novgorod.
LA RUSSIE AU DÉBUT DU Xe SIÈCLE 187

Mais, d'autre part, le chapitre 9 du D.A.I, ne fait état, à l'intérieur


de la Rossia, d'aucun lien de dépendance ; les princes ont leurs fidèles
qui semblent tous égaux ; les interlocuteurs du narrateur semblent
comprendre aussi bien le russe que le slave ; une certaine fusion a
donc dû se produire : les Slaves de Kiev se sont mêlés aux Varègues,
ils ont formé ensemble le peuple russe.
La conception qui transparaît dans le texte de Constantin VII est
plus nuancée que celle du Récit des Temps Passés. Elle ignore les aspects
légendaires, tel le récit de l'appel aux Varègues. Elle suggère donc, sur
les origines de la Russie kiévienne, l'hypothèse qui, aujourd'hui encore,
demeure la plus vraisemblable.

Paris, 1965.
Irène SoRLiN.

LISTE DES PRINCIPALES ABREVIATIONS

B.G.A. de Goeje, Bibliotheca Geographorum Araborutn.


B.Z. Byzantinische Zeitschrift.
Byz.-Turc. Moravcsik, Byzantino-Turcica, I-II, Berlin, 1958.
Cross (S. H.) S. H. Cross, D. P. Scherbowitz-Wetzor « The Russian
Primary Chronicle, Laurentian text », Cambridge,
Mass., 1953 {The Medieval Academy oj America, n° Ьо).
D.A.I. De Administrando Imperio.
Izvestija G.A.I.M.K. Izvestija Gosudarstvennoj Akademii Istorii Material' noj
Kul'tury (Bulletin de l'Académie d'Histoire de la
Culture Matérielle).
Izvestija O.R.Ja.S. Izvestija Otdelenija Russkogo Jazyka i Slovesnosti
(Bulletin de la Section de langue et philologie russes).
Lihačev D. S. Lihačev, Povesť Vremennyh let (Récit des Temps
Passés), I-II, Moscou, 1950.
M. G. H. Monumenta Germaniae Historica.
M.I.A. S.S.S.R. Materiály i Issledovanija po Arheologii S.S.S.R.
riaux et Recherches pour l'archéologie de l'U.R.S.S.).
P. G. Patrologia Graeca.
R.E.B. Revue des Études Byzantines.
Rad J.A.Z.U. Rad Jugoslavenske Akadeniije Znanosti i Umjetnosti
(Travaux de l'Académie Yougoslave des Sciences).
S.A. Sovetskaja Arheologija (L'Archéologie Soviétique).
S.E. Sovetskaja Etnograftja (L'Ethnographie Soviétique).
Spisy F. F. M. U. Spisy Filosofické Fakulty Masarykovy University v Brně
(Bulletin de la Faculté de Philosophie de l'Académie
Masarik de Brno).
U.Z.L.G.U. U cenye Zapiski Leningradsko go Gosudarstvennogo Uni-
versiteta (Mémoires de l'Université de Leningrad).
l88 I. SORLIN

V.D.I. Vestnik Drevnej Isíorii (Messager d'Histoire Ancienne).


V. G. Voprosy Geografii (Question de Géographie).
V. V. Vizantijskij Vremennik, anciennement Byzantina Xronika
Zapiski I.N.U. Zapiski Imperatorskogo Novorossijskogo Universiteta
(Bulletin de l'Université Impériale de Novorossijsk).
Z.M.N.P. Žuvnal Ministerstva Narodnogo Prosveščenija (Revue du
Ministère de l'Instruction Publique).