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[…] écoutez-moi bien. Les Allemands sont arrivés jusqu'ici. Ils ont envahi une partie de la France.

Depuis hier est engagée la bataille dont dépend la destinée du pays...La voix de l'officier tremblait un
peu. Tous les hommes étaient haletants.
— Mes enfants....
[…]— Nous allons être engagés de nouveau dans quelques heures. Ce sera plus terrible que les
batailles où nous avons donné. A ce moment-là, vous ne penserez plus qu'à tenir en vous protégeant, à
avancer en vous défilant, à bien viser, à charger, à obéir à vos chefs, Vous ne songerez plus qu'à
remplir votre devoir de soldat. C'est maintenant qu'il faut que vous décidiez que votre sacrifice ira
jusqu'à
la mort.
[…]—Camarades, poursuivit Fabre, vous avez senti, je le vois, qu'on est heureux de mourir pour la
France.

Mais sa parole avait, ainsi, tout son sens de tendresse et d'autorité.


[…]Et il s'exprimait d'une voix sourde, contenue, étouffée, qui remuait, dans leurs profondeurs, les
âmes des chasseurs.
[…]Ces paroles simples ne dépassaient pas ces âmes simples, qui en saisissaient le sens et le rythme.
Et sans doute Lucien n'était-il aussi que l'obscur interprète de la patrie. Par lui parlait la voix de la
nation qui allait frapper l'oreille de ces hommes. C'était l'appel autoritaire du sol de France, de ses
collines et de ses brouillards, de ses plaines, de ses bois, de ses fleuves et de ses montagnes, de sa
lumière ardente, des faubourgs de toutes ses cités, des fermes de tous ses villages. C'étaient vingt
siècles d'histoire qui soufflaient sur ces têtes, et des centaines de générations dont renaissaient les
martyrs, depuis ces soldats des cohortes de Marins, qui écrasaient les Cimbres, jusqu’aux volontaires
des régiments de Wimpfen, qui furent anéantis dans le charnier de Sedan. C'était tout cela qui se
respirait dans l'air de la journée, dans le frisson des feuilles agitées, dans la voix du jeune officier,
dans le bruit continu des détonations. Un frémissement avait saisi cette compagnie. Et c'était le même
qui soulevait le bataillon, tous les bataillons de tous les régiments, toutes les divisions, toutes les
armées sur cette ligne de feu où ils allaient s'élancer.

Tout était indistinct en eux comme l'appel de la patrie. Mais leur détermination était précise et nette :
ils mourraient, s'il le fallait, ce soir ou demain. Et c'est pour cela que la France no pouvait pas être
vaincue.

Apanage

-La grandeur morale de la guerre, dit Fabre, consiste à nous faire vivre avec l'idée
de la mort. Il se joue ainsi dans l'âme de chacun de nous un drame autrement profond que le drame
extérieur de la bataille. La guerre est la honte de l'humanité si on la considère en elle-même ; elle en
est la sanctification si on la voit dans le cœur de ceux qui la font. Le capitaine Nicolaï m'a dit -c'est une
des dernières paroles de cet homme qui n'était pas bavard- «Nous vivons ici en une perpétuelle victoire
sur nous-même ». Cette victoire consiste à aimer le danger.

Vaissette s'était allongé parmi les pierres. Il regardait le ciel étoile. Il dit :
— Je ne sais pas si nous apprenons à aimer le danger ou tout simplement à le mépriser. De toute
façon, nous triomphons de lui. La guerre est une grande éducatrice. Peu d'hommes, d'ordinaire,
peuvent dire : « J'ai vu la mort face à face ». Nous sommes des millions désormais qui nous sommes
mesurés du regard avec elle et qui avons appris à ne pas être épouvantés. Nous voici pareils à ces
marins qui ont eu l'habitude de lutter avec les tempêtes, avec les nuages, avec la nuit, avec tous les
mystères et toutes les trahisons de la mer. A chaque minute de leur existence vagabonde
ils ont risqué d'être engloutis. L'amour du péril a fait d'eux des natures graves et fortes. Nous avons
appris de même à pouvoir mourir à tout instant.