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DÉBATS & ANALYSES | 25

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DIMANCHE 14 - LUNDI 15 JANVIER 2018

Médiateur | PAR FRAN C K N O U C H I

L’instant Deneuve : retour sur une tribune polémique


C’
est ainsi : certains papiers entier, l’affaire change de nature. Impact abonnés. Entre guillemets, comme à chaque statut même de ce texte – une tribune – a pu
que l’on pensait retentissants maximum garanti. fois qu’il s’agit d’un point de vue, le titre était susciter des malentendus chez nombre d’in-
font parfois « pschitt ». D’au- Mardi matin, conférence de 7 h 30 : la ques- plus provocateur que sur le papier : « Nous ternautes. Ecrits par des personnalités exté-
tres, au contraire, mettent le tion est de savoir comment présenter ces défendons une liberté d’importuner, indis- rieures au journal, et de ce fait n’engageant
feu aux poudres. La tribune intitulée « Des deux pages à la « une » du journal. Man- pensable à la liberté sexuelle ». Le chapeau pas Le Monde, ces points de vue devraient,
femmes libèrent une autre parole » signée, chette ? Grande photo de Catherine Deneuve ? précisait : « Dans une tribune au Monde, un selon elle, être édités avec un souci de plus
entre autres personnalités, par Catherine Un titre plus sobre ? « Nous n’avions pas de collectif de 100 femmes, dont Catherine grande clarté. De plus grande pédagogie. En
Deneuve, Catherine Millet et Ingrid Caven, doute sur le fait qu’il fallait publier le texte Millet, Ingrid Caven et Catherine Deneuve, d’autres termes, nous devrions faire un ef-
et publiée dans Le Monde (daté 10 janvier), des 100 femmes, explique Luc Bronner. Deux affirme son rejet d’un certain féminisme qui fort de présentation de manière à ce que les
est à l’évidence à classer dans la seconde mois plus tôt, nous avions mis en place une exprime une “haine des hommes”. » internautes, moins au fait de la « gram-
catégorie. task force chargée d’enquêter sur les phénomè- Quelques heures plus tard, plus ou moins maire » du Monde que nos abonnés, com-
Commençons par rappeler les faits, tels nes de harcèlement sexuel, pilotée par Sylvie bien traduit, ce texte serait repris et com- prennent immédiatement qu’ils ont affaire
qu’ils nous ont été rapportés par le res- Kauffmann et Hélène Bekmezian et composée menté dans le monde entier. Du New York à une tribune et non à un article écrit par un
ponsable des pages Débats du Monde, d’une quinzaine de journalistes chevronnés. Times au Guardian, en passant par tout ce journaliste maison. « Sur nos supports nu-
Nicolas Truong. Nous avions décidé de faire de ces questions que l’espace numérique compte de sites mériques, les tribunes doivent être mieux dif-
Dans la soirée du vendredi 5 janvier, il re- une priorité éditoriale pour l’année à venir. Et, d’information, puissants ou non, l’illus- férenciées des articles », résume Delphine
çoit un coup de fil de Catherine Millet. avant même la publication de cette double tration de l’article était toujours la même : Roucaute.
L’auteure de La Vie sexuelle de Catherine M. page, nous avions publié plus d’une dizaine de Catherine Deneuve, en photo. Du même avis, Luc Bronner assure que
(Seuil, 2001) souhaite l’informer de l’exis- manchettes, une quarantaine d’enquêtes, re- cette question fait l’objet d’un examen at-
tence d’un texte collectif, signé par de nom- portages et analyses portant sur ces sujets de UN EFFORT DE PRÉSENTATION tentif de la part de la rédaction en chef
breuses femmes, écrit « en réaction au cli- harcèlement. Sans parler de dizaines d’inter- Tandis que l’audience de ce texte atteignait et que des améliorations seront apportées
mat idéologique qui s’est installé dans la views et de points de vue variés, en général fa- des scores faramineux, à la rédaction du prochainement.
CETTE AFFAIRE mouvance de #metoo ». Nicolas Truong fait vorables au mouvement #metoo. Donner la Monde, un débat naissait : a-t-on eu raison Auteure de l’article renvoyant à la man-
SEMBLERAIT part à Catherine Millet de son intérêt de parole à des personnalités défendant des de publier cet article qui va à l’encontre des chette du surlendemain – « Harcèlement
principe, tout en précisant qu’il jugera « sur points de vue différents ne posait donc aucun « valeurs » défendues par le journal ? s’inter- sexuel : les réponses à la tribune des 100 fem-
AVOIR RÉVÉLÉ pièces », après l’avoir lu, de son éventuelle problème de principe. » rogeaient plusieurs jeunes rédactrices et ré- mes » –, Violaine Morin (service Société) ne
publication. « Dès lors que ce débat existe dans la société, dacteurs. A l’inverse, d’autres, souvent plus remet pas en cause le principe de la publica-
L’EXISTENCE Le temps de recueillir de nouvelles signa- il est bien qu’il soit rapatrié dans les colonnes âgés, se demandaient si nous n’étions pas tion de cette tribune. En désaccord avec le
D’UNE CÉSURE tures et sans doute aussi de peaufiner sa ré-
daction, le texte ne parvient dans sa version
du Monde », résume pour sa part Hélène
Bekmezian. Tel est en effet le rôle des pages
passés à côté d’une manchette choc.
On en était là quand les réseaux sociaux
fond de ce texte et se faisant l’écho de protes-
tations entendues çà et là, elle regrette cepen-
ENTRE LES définitive au responsable des pages Débats Débats au Monde : susciter des points de vue commencèrent eux aussi à s’en mêler. Et de dant que cette tribune, qu’elle juge « confu-
que le soir du dimanche 7 janvier. « J’ai immé- contradictoires, défendre le pluralisme des quelle manière ! A lire certaines réactions, Le se », ait été publiée en l’état. N’aurait-il pas été
ADEPTES DES diatement pensé qu’il aurait un impact im- idées, animer le débat public. Monde aurait pris parti pour les « porcs ». préférable de demander à ses rédactrices
RÉSEAUX SOCIAUX portant, se souvient Nicolas Truong.
D’autant plus que, au même moment, deux
Dès lors, fallait-il faire « plus gros » en
« une » ? Luc Bronner et Benoît Hopquin ne le
Nous aurions trahi la cause des femmes.
Comme de nombreux autres journalistes du
d’en clarifier le contenu avant publication ?
s’interroge-t-elle.
ET LES ABONNÉS autres textes allant dans le même sens pensent pas. Rappelons que la première page Monde, Hélène Bekmezian tweete la tribune, Ancienne directrice de la rédaction du
m’étaient parvenus. Il se passait quelque du journal était ainsi composée : les ruptures sans commentaire, mais en extrayant une Monde, actuellement directrice éditoriale et
DU « MONDE » chose, une sorte de moment critique post- conventionnelles collectives en manchette. citation : « Les accidents qui peuvent toucher coanimatrice de la task force, Sylvie Kauff-
Weinstein, toutes proportions gardées, un Au dessous, une grande photo du nouveau le corps d’une femme n’atteignent pas néces- mann connaît bien ces problèmes de publi-
peu comme il s’en était produit un autre dans président du conseil scientifique de l’éduca- sairement sa dignité et ne doivent pas, si durs cation de textes en urgence. Aucun doute se-
la foulée du mouvement “Je suis Charlie”. » tion nationale, Stanislas Dehaene, avec ce ti- soient-ils parfois, nécessairement faire d’elle lon elle : aussi imparfait soit-il, il fallait pu-
tre : « Education : le bon génie de Blanquer ». une victime perpétuelle. » Elle est immédia- blier ce texte. D’accord sur le fait qu’un
DÉFENDRE LE PLURALISME A côté, sur une colonne, un titre entre guille- tement prise à partie, comme si elle était, meilleur « tagage » sur les supports numéri-
Lundi 8 janvier : lors de la conférence de ré- mets, soulignant ainsi d’emblée qu’il s’agis- elle-même, l’auteure de ces quelques lignes. ques aurait facilité les choses, elle insiste sur
daction de midi, Nicolas Truong présente la sait d’une tribune : « Les femmes ne sont pas A rebrousse-poil, les commentaires des un autre aspect – important – de cette af-
tribune, en indiquant que parmi ses auteu- de pauvres petites choses ». Renvoyant aux abonnés numériques du journal tels qu’on faire : « En dépit des moyens importants que
res se trouvent Catherine Millet et Catherine deux pages Débats, le texte de « une » com- pouvait les lire sous l’article étaient plutôt nous avons déployés au Monde pour traiter
Robbe-Grillet. Il précise qu’un autre texte, si- mençait ainsi : « Dans Le Monde, un collectif favorables à la tribune. Quant aux nom- de ces questions, nous avons beaucoup de
gné par la romancière et essayiste Belinda de plus de cent femmes, dont Catherine breux courriels que vous m’avez adressés, mal à bien travailler. Contrairement à ce qui
Canonne, sera publié dans la même page. En Deneuve, s’inquiète du “puritanisme” apparu pendant les vingt-quatre premières heures se passe aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni,
plus de ces deux textes, sur une autre page, il après l’affaire Weinstein. La protection des qui ont suivi la mise en ligne du texte et la en France, les pouvoirs se protègent. Nous
y aura un long article du politologue Olivier femmes ne doit pas “les enchaîner à un statut parution du journal, ils étaient unanime- avons publié des enquêtes sur les ouvrières et
Roy. Son thème ? « A rebours des événe- d’éternelles victimes”. Le féminisme n’est pas ment favorables au texte. « Merci au les employées victimes de harcèlement, ou
ments de Cologne, où la culture des agres- “la haine des hommes et de la sexualité”. » Monde », « Merci à Mme Deneuve », nombre encore sur ce qui s’est passé il y a des années à
seurs était mise en cause, l’affaire Weinstein A l’intérieur du journal, en pages 20 et 21, d’entre eux commençaient ainsi. Depuis, il l’UNEF ou chez les Jeunes communistes, mais,
fait de la nature même du mâle, du “cochon”, sous le bandeau Débats & analyses, une est vrai, un courrier beaucoup plus critique dans les lieux de pouvoir, nous nous heurtons
la racine de la violence masculine. » Débats et têtière « Violences faites aux femmes » m’est parvenu. à toutes sortes de résistances et d’opacités. »
polémiques en perspective. surmontait la tribune des 100 femmes, les Par-delà les divergences d’opinion obser- « Ainsi que nous l’avons fait depuis trois
Lundi, dans la soirée, nouveau coup de fil textes de Belinda Canonne et d’Olivier Roy vées lors de tout débat public majeur chez mois, nous allons continuer à enquêter,
de Catherine Millet : « Catherine Deneuve est et un dessin de Serguei. nos lecteurs, cette affaire semblerait donc conclut Luc Bronner. Les journalistes de la
d’accord pour signer le texte. » Par courriel, En début de matinée, soit quelques heures avoir révélé l’existence d’une césure entre les task force, mais aussi beaucoup d’autres
Nicolas Truong prévient immédiatement avant que le journal commence à être distri- adeptes des réseaux sociaux et les abonnés appartenant à différents services de la ré-
Luc Bronner, le directeur de la rédaction, bué dans les kiosques à journaux, la fameuse du Monde. Une première tentative d’explica- daction, sont d’autant plus mobilisés que
ainsi que son adjoint, Benoît Hopquin. Avec tribune avait été mise en ligne sur le site du tion nous est fournie par Delphine Roucaute. nous avons la conviction que beaucoup reste
cette signature connue dans le monde Monde. fr. Contenu intégral réservé aux Selon la rédactrice en chef du Monde. fr, le encore à révéler. » p

Courrier des lecteurs


Je vous écris vous parvenez à gagner un peu Alors, messieurs, arrêtez-moi véhiculez des informations qui sans accord préalable pour trouver
Je suis une anonyme, une fille d’espace, continuent de vous poliment, dites-moi que je suis jolie, sont fausses et dangereuses. Vous un corps contre lequel jouir ?
du peuple, je n’ai pas la notoriété coller, le regard gras et la respira- faites-moi sourire, faites-moi rire. fermez les yeux sur une réalité qui Jo Kleat
de Mme Deneuve et par conséquent tion haletante. Mais ne soyez pas hors de propos. concerne une majorité de femmes
ne peux prétendre à une tribune Je vous invite, mesdames, à déam- Etre « bonne » ce n’est pas un com- aujourd’hui, vous justifiez les har- Victimisation
dans votre journal. Et pourtant j’y buler dans les rues le matin pour pliment, avoir « un joli petit cul » celeurs et discréditez les victimes. Je souhaite exprimer mon plein
aurais droit. Je me refuse à croire aller attraper votre bus, à subir les non plus. Que vous mimiez une Vous n’êtes que le reflet classique accord avec la tribune publiée par
que je suis la seule à soupirer, à regards qui vous déshabillent sans pipe en me croisant me déplaît for- de ces gens qui ne se battent Catherine Deneuve et d’autres fem-
m’indigner, à m’agacer silencieuse- ménagement, à vous faire siffler, tement, sachez-le, que vous insistiez que pour conserver leurs propres mes dans Le Monde, qui exprime
ment. Alors je vous écris, j’écris à ne même plus relever les « t’es pendant dix minutes pour avoir privilèges, et ce, sans se demander parfaitement ce que je pense de-
pour toutes celles qui ont renoncé grave bonne toi », à ne plus enten- mon numéro en marchant à mes ce qu’il en est des autres. puis des semaines, face à cette dé-
et qui, comme moi, ruminent. dre les couinements, à baisser les côtés alors que je vous dis « non », Delphine de Hemptinne ferlante d’hystérie insupportable.
A vous, mesdames du monde, yeux pour ne pas voir les mimes également. Vous avez le droit Nous autres, les femmes, ne som-
Mme Deneuve, Mme Millet et les de rapports sexuels. Je vous en- de m’aborder, de me flatter, de me Au risque de choquer mes pas de « pauvres petites cho-
autres, je vous invite à quitter vos tends déjà, mesdames. Je provoque désirer. Moi aussi d’ailleurs. Simple- Je suis une femme qui trouve que ses » ; nous sommes des êtres
palais dorés et à partir à la décou- ces hommes. Ce doit être ma te- ment faites-le avec respect, sinon, mes contemporaines font de leur pensants, qui disposent du libre
verte du vrai monde. Oui, la vraie nue. Et pourtant je suis en panta- nul doute, vous êtes un importun. épopée féministe une déferlante arbitre tout comme les hommes,
vie, mesdames. Je vous invite à lon et chemise boutonnée au plus Laureen Reyrolle porteuse d’un certain obscuran- nous sommes tout à fait capables
prendre le métro incognito, je vous haut, rien de moulant, je vous le tisme. (…) Au risque de choquer, de nous faire respecter, de repous-
invite dans la chaleur humide jure. Mais pardon, il est vrai je re- Egalité je voudrais dire que la violence ser les importuns, si nous jugeons
d’une heure de pointe à sentir un vêts des attributs sexuels affolants : Le féminisme n’est pas le rejet des sexuelle d’hommes non éduqués que l’on nous importune, de refu-
homme se coller contre vous, de petits talons et surtout du rouge hommes, mais bien la recherche et insatisfaits de leur vie amou- ser des avances (ou de les accepter),
je vous invite à sentir, mal à l’aise, à lèvres et un brushing impeccable. de l’égalité. Le féminisme ne préco- reuse est plus que prévisible dans bref de nous défendre si besoin est.
les détails de son corps contre le Oui mesdames, vous avez raison, nise aucunement le puritanisme un contexte urbain. De nombreux Et, dans les cas les plus graves – les
vôtre, à essayer de vous dégager en je suis indécente. Pauvres garçons. ou la censure. Le féminisme, c’est écrivains et sociologues la décri- violences, le viol, le véritable harcè-
vain – la voiture est trop bondée. Les hommes ont le droit de m’im- le combat pour que la notion vent très bien. Vous la rendez non lement –, la loi est là, les instru-
Je vous entends déjà, mesdames : portuner, dites-vous. Sortons le de consentement soit reconnue plus seulement prévisible, mais ments judiciaires, peut-être perfec-
« Le pauvre homme enfin, il n’a pas Robert : « Importuner : déplaire, et respectée. Le féminisme, c’est inévitable. Au lieu de montrer tibles, sont là. Cette victimisation
le choix. » Je l’ai dit, la voiture est ennuyer, fatiguer par des assiduités, le combat pour la liberté des du doigt ces hommes insatisfaits permanente, alimentée par des
bondée. Cessons de croire que tous des discours, des demandes, une femmes ; de TOUTES les femmes, et de répondre à leur désir par féministes intégristes et dogmati-
les hommes sont des porcs. Ils ne présence hors de propos. » Alors oui, et pas seulement des plus fortu- votre haine, y a-t-il quelque chose ques, fait le jeu des hommes : cha-
le sont pas tous en effet, il en existe mesdames, vérification faite, nées ou privilégiées. En associant que vous puissiez faire pour les que fois que les femmes se posent
que cette proximité gêne. Mais je vous l’assure, les hommes n’ont le #metoo à de la pudibonderie, aider à se soigner de désirer, à ne en victimes, cela incite les hommes
il y a ceux qui en profitent, ceux pas le droit de m’importuner. en comparant les agressions à des plus être malades de ne pas aimer, à tenter d’exercer leur pouvoir.
qui, lorsque, dans un ultime effort, Soyons claire, j’adore les flatteries. incidents sans importance, vous à ne plus en être réduits à se frotter Giovanna Taranto