Vous êtes sur la page 1sur 9

Les Annales de la recherche

urbaine

L'espace public comme lieu de l'action


Isaac Joseph

Citer ce document / Cite this document :

Joseph Isaac. L'espace public comme lieu de l'action. In: Les Annales de la recherche urbaine, N°57-58, 1992. Espaces
publics en villes. pp. 211-217;

doi : 10.3406/aru.1992.1716

http://www.persee.fr/doc/aru_0180-930x_1992_num_57_1_1716

Document généré le 26/06/2017


Resumen
Isaac Joseph, El espacio público como lugar de acción
La visibilidad en la ciudad es un asunto vital. Esta se maneja como un bien comün de sus habitantes.
No bastando la cortesfa, ésta a cargo de servicios especializados, que escenifican el espacio público,
a veces sin saberlo. Las cualidades sensibles de este espacio actúan a su vez sobre los transeüntes.
Una vez democratizado, este espacio puede ser aprehendido por partes y ser accesible al extranjero.

Résumé
La visibilité dans la ville est un enjeu ; elle se gère comme bien commun des citadins. La politesse n'y
suffit pas, des services spécialisés s'y consacrent, mettent en scène l'espace public, sans le savoir
parfois. Les qualités sensibles de cet espace agissent en retour sur les passants. Devenu
démocratique, cet espace peut se saisir par parties et être accessible à l'étranger.

Abstract
Isaac Joseph, Public space as a place of interaction
Visibility is an important element in cities, and it needs to be administered for the good of its citizens.
Politeness in itself isn't sufficient, and a special service is devoted to designing the space in such a way
as to help people maintain a certain level of respect and proper behavior towards one another. People
are affected by the qualities they perceive in such spaces. As spaces common to all, they can be seen
from different angles and are also accessible to foreigners.

Zusammenfassung
Isaac Joseph, Öffentlicher Raum als Aktionsraum
Sehen und gesehen werden sind gemeinsame Güter der Stadtbewohner. Höflichkeit reicht hier als
Verkehrsregel nicht aus, der öffentliche Raum bedarf eines besonderen Arrangements. Seine
sinnlichen Qualitäten wirken auf die Passanten zurück. Als demokratisches Gut kann dieser Raum
auch partiell und von Fremden in Besitz genommen werden.
L'ESPACE PUBLIC

COMME LIEU DE L'ACTION

POSTFACE

Isaac Joseph

«Le mur s'est érigé peu à peu. Au rythme du claque¬ «valeur» se redéfinissent constamment au regard de ses
ment des balles. Car le vide est ici synonyme de dan¬
ger mortel. Voir, c'est pouvoir être vu, être pris pour Bon nombre
qualités d'accessibilité.
de textes réunis dans ce numéro des Annales
cible. C'est sentir la lunette du sniper posée sur sa ont en commun de s'inscrire dans un programme de
nuque. Alors, la peur a coupé Sarajevo en deux.» recherches dont le souci initial était précisément de cir¬
Didier François,
Libération
envoyé
le 8.02.93
spécial conscrire, aujourd'hui, les enjeux et le contenu de cette
fonction de gestion des espaces publics. Le terme n'a pas
bonne presse et on l'oppose aux grandeurs du dessein et
L aux certitudes de la restauration. Il a pourtant le mérite de
ne rien ignorer des forces qui font de la ville bien plus
qu'un projet ou un plan, qui recomposent constamment
la scène urbaine et dont l'évolution des espaces publics
est la traduction ou le symptôme.

nence,
d'aller
exerce
hasard
met
Ilqui
tion
per.
consistait
circulation,
droit
porte
pas
s'inquiètent
au
fonctionnement
témoin)
régulièrement
façades,
seuil
l'espace
Entre
termes
L'histoire
comme
montre
urbaines
Même
l'entretien
moine
forme,
yrespect
deExercée
s'aventure
avait,
les
àdes
leou
viser
la
eturbain,
dans
régulation
renouvelée
si
n'est
de
est
voisins,
représentant
sniper
qu'elle
de
etlumière
veille
une
cette
de
dans
boutiques,
àrégulier
visibilité,
circulation
passage1.
plutôt
des
de
l'altération
ni
vérifier
très
du
lavenir
lapas
fenêtre
par
de
population
àdistance
et
fonction
Le
bruit
ce
bonnes
précisément
d'un
aux
illagêne
demande
découvert.
leet
aveugle,
très
un
un
etavec
Caire
répond
patrimoine,
lisibilité
etQadi,
àqu'il
de
qu'occasionnera
ilbien
territoire
propriétaires
lala
c'est-à-dire
entre
exactement
personnage
nouvellement
pour
etedes
sait
l'autorité
vue.
moeurs».
de
consiste,
(le
l'expansion
demeurer
médiéval
gestion
sniper
n'y
ilàen
ilespaces
public
régulation
les
yce
guerre
lointain,
Le
des
sa
Le
la
être
ne
agénéral.
aitde
qu'il
voisins
cible
plainte
la
loin
sniper
Qadi
enseignes
s'en
fait
quotidienne
pas
etpour
proximité
distance,
opposée
confirmée
leur
dont
seul
et
Responsable
appelé
civile
de
qui
fait
le
:ouvertes
d'être
pas
ottoman,
d'entrave
ou
leprend
«veille
laun
qui
Sa
et
l'action
entend
maître
des
empiétement
partie,
ravalement
les
passant
vue),
:d'atteinte
la
de
atelier,
lunette
laàaccompagne.
et
échoit
le
et
mesurable
résidents
densification
une
limites
(le
terreur
celle
victimes
paix
àd'un
contrôle
en
Qadi,
du
régner
àne
ilce
une
publique,
la
voisin,
àsingulier
imposer
(bonne)
au
ilimpose
perma¬
lui
visible.
dulaqu'une
liberté
du
gênent
civile.
veille
patri¬
àfonc¬
Qadi
et
qu'il
libre
per¬
leur
bon
sni¬
elle
des
qui
sur
en
au
le
la

Sarajevo, 1992,

L'appel d'offres lançé par le Plan Urbain en 1989 à la


suite du travail exploratoire d'Isabelle Billiard faisait une
hypothèse supplémentaire. Prenant acte des inquiétudes
sur la dégradation du lien social dans les sociétés
urbaines contemporaines, il entendait ne pas dissocier la
réflexion sur les politiques publiques en matière de

1 A. Raymond, Le Caire , Fayard, 1 993, pp. 230-232.


.

Les Annales de la Recherche Urbaine n°57-58, 0180-930-92-93157-58/21 1 17 ©METT

ESPACES PUBLICS EN VILLES 210-211


L'espace public comme lieu de l'action

conception et de régulation des espaces publics de l'ana¬ dence et aux formes urbaines territorialisées, nous a
lyse située des procédures et pratiques ordinaires de conduit à mettre l'accent sur les qualités d'accessibilité
construction sociale de l'urbanité2. Il s'agissait de des espaces urbains, par opposition aux valeurs d'appro¬
décrire et d'analyser, dans un même langage, les pra- priation associées aux territoires résidentiels et à rappeler

f vw.....
v
.

tiques des opérationnels et celles d'un passant ou d'un ainsi, après J. Habermas, que l'espace public est tribu¬
usager
des normes
ordinaire,
institutionnelles
de se faire uneetraison
de ladeconfusion
l'impuissance
des taire d'une définition du «droit public» inspirée des
Lumières.
normes effectivement en usage pour contribuer, par des On sait que cette définition conjugue les propriétés d'un
recherches empiriques, à la redéfinition des missions et espace de circulation régi par un «droit de visite» - l'hos¬
des métiers de gestion des espaces publics - en matière pitalité universelle, au contraire du droit d'accueil chez
de contrôle, mais aussi en matière d'animation, de rites soi, ne garantissant que le simple passage sur le territoire
d'accueil, d' «architecture sensible» (A. Pény) - et pour d'autrui - et les propriétés d'un espace de communica¬
savoir non seulement ce que souhaitent les usagers mais tion régi par un droit de regard qui demande que toute
à quoi ils servent, la place effective qu'ils occupent dans action puisse satisfaire aux exigences d'une «parole»
le travail des agents qui... sont à leur service dans l'es¬ publique, c'est-à-dire de se soumettre aux protocoles de
pace où ils dominent. l'aveu et aux procédures de la justification4.
De ce point de vue les recherches sur l'espace public, de Nous ne pouvions donc pas ignorer les enjeux politiques
circulation ou de communication, sont indissociables de
la redéfinition, dans les démocraties contemporaines, des
notions de bien public et de bien commun. L'espace
public est, en effet, le premier des biens publics, qu'on le 2. Gestion
du Plan Urbain,
des espaces
1989. publics et construction sociale de l'urbanité, Appel d'offres
conçoive comme visibilité mutuelle, espace de rencontre
ou mise à disposition de chacun d'une intention. Comme 3. A quoi servent les usagers?, Travaux du séminaire Plan Urbain/ RATP/ DRI sur
tout bien public, c'est une co-production et le sens com¬ La relation de service, 2 tomes, à paraître, 1 993.
mun qu'il est réputé pouvoir construire ou consolider 4. E. Kant, Projet de Paix Perpétuelle, 1 795, Vrin. A propos de cette conjonction
entre les normes d'un espace de circulation et le droit de regard, on peut se reporter
demande
lieux de l'action3.
à être analysé de manière immanente et sur les à la présentation, par G. Banu, des écrits de Charles Garnier sur l'espace théâtral
«Garnier et la mise en place des corps». «Dans cette fausse ville qu'est tout grand
:

théâtre, les parcours doivent être précis et les discussions indiscutables car, ici, aux
jouissances du regard s'ajoutent impérativement celles du déplacement le «droit
L'accessibilité des espaces publics de circulation» et le «droit de regard» du spectateur ne font qu'un»...» En urbaniste
:

haussmannien,
au théâtre. La crainte
Garnierde sel'«embarras»
préoccupe d'abord
et de l'«entrave»
de la fluidité
revient
de inlassablement
l'assemblée réunie
car
Le recherches
publics,
des déficit
encore
de consacrées
connaissances
plus remarquable
aux espaces
ensi matière
on collectifs
le metd'espaces
enderegard
rési- il sait que le public entretient un nouveau rapport à la ville et qu'il souhaite le retrou¬
ver dans une salle de spectacle». Le Théâtre, 1 871 , Actes-Sud, p. 1 5.

LES ANNALES DE LA RECHERCHE URBAINE N° 57-58


de la question initiale : comment rapporter l'une à Mettre en scène l'espace urbain ce n'est donc pas
l'autre, et dissocier l'une de l'autre, la crise de la repré¬ l'apprêter pour un spectacle, faire qu'il en impose, c'est
sentation civique du «bien public» et la crise de la repré¬ l'organiser sur un récit ou un parcours possible. De
sentation de l'espace public, comme espace de ren¬ même, penser l'oeuvre architecturale dans son contexte,
contres et de multiplicité des perspectives. se soucier de son accessibilité, ce serait admettre que,
Nous le constatons implicitement dans nos jérémiades comme l'action théâtrale avec son temps d'exposition,
quotidiennes sur notre modernité désenchantée : les céré¬ d'intrigue et de dénouement, la nature et l'esthétique de
monies du lien social ne sont plus ce qu'elles étaient. Et l'édifice sont liées à son approche, ses seuils et ses
issues8.
nous avons appris, pour ne pas désespérer de la civilisa¬
tion urbaine, à emboîter le pas des sociologues et anthro¬ Dans la sociologie des relations en public, est réputée
pologues du parler ordinaire pour redécouvrir avec eux dramaturgique une analyse en termes d'action, de fins et
le sens de la politesse et des «petites vénérations», les de rôles. Outre son intérêt méthodologique et heuristique
échanges réparateurs des relations ordinaires en public5. (rendre le familier moins familier) et son intérêt philoso¬
Il nous fallait pourtant tenter d'articuler cette sociologie phique (la «comédie de la disponibilité» ne laisse à la
des circonstances avec l'expérience concrète des espaces subjectivité que la place du pauvre, simple «locataire de
publics, qui nous conduit à rencontrer toutes sortes de ses convictions»), l'approche dramaturgique traite du
vigiles de l'appropriation tranquille, garants de terri¬ problème de la transition entre deux orientations ou deux
toires exclusifs affectés tantôt à un seul usage et «ciblés», perspectives et des troubles qu'elle produit pour la per¬
tantôt à une population identifiée et «spécifique». Enfin, ception ou l'intelligence d'une situation. A ce titre, et
en même temps que les urbanistes prenaient conscience parce qu'il s'occupe des phénomènes liés aux change¬
du caractère actif d'un espace réputé résiduel, nous ments de cadres ou aux ruptures de cadre, ce type d'ana¬
apprenions, par l'actualité des grandes métropoles, lyse implique la pluralité des perspectives et leur incon¬
l'enjeu que constitue l'espace de circulation et comment gruité virtuelle. En même temps, parce qu'elle prend
se décompose un espace structuré sur des lignes de pour objet des performances en situation et devant une
démarcation, comment il meurt d'un ordre institué au audience, l'approche dramaturgique renverse le vecteur
profit des affaires de famille par une poignée de milices de l'expressivité et accorde au public un rôle structural
nostalgiques de l'enclave6. dans la construction de la représentation9. Enfin, en invi¬
tant à observer et décrire les procédures et matériaux qui
entrent dans la préparation d'une représentation en cou¬
L'approche scénographique lisses, elle montre combien cette préparation est une
création continuée : comme dans l'expérience théâtrale
où l'épreuve et le «passage au jeu» (D. Sallenave), se

5. E. Goffman, La Mise en Scène de la Vie Quotidienne, tome 2 Les Relations en


Public, Minuit 1 973; P. Brown et S. Levinson, Politeness , Cambridge, 1 989.
:

6. N. Beyhum, Beyrouth. Espaces publics de la ville en guerre, à paraître, Editions


de La Maison de l'Orient, Lyon, 1 993.
7. L'espace du public. Les compétences du citadin, Editions Recherches - Plan
Urbain, 1991.
8. Je renvoie ici aux travaux de Marcel Freydefont, Luc Boucris, Guy-Claude Fran¬
çois et de la revue Actualité de la scénographie, ainsi qu'au séminaire «Scénogra¬
phie
1993.et espaces publics» animé par Michelle Tubiana-Sustrac, actes à paraître en
jugement
Nousespaces
mun
colloque
traitait,
des
rappelé
nographie,
sance
représenter
publique.
pour
d'exposition,
Leur
l'espace,
vue
sionnels
qui
d'une
ordinaire
ressources
emplacement,
regard
s'organise
séquences
fixe
seattribue
nous
construire
savoir
représentation
action,
italienne,
préoccupent
que
entre
l'expérience
ou
de
d'Arc-et-Senans
du
ou
pratique
ou
Aujourd'hui,
dramatiques
sur
ayant
sommes
les
mobile
l'aménagement
lalepublics
exceptionnel
temps
une
professionnel
et
redéfinir
scander
autres
ville
un
d'un
questions
scénographe
leur
découpage,
chacune
organisent
certaine
unetconcernent
lui-même
etde
donc
etévénement,
ordre
esthétique
thèmes,
et
publique
art
une
de
des
un
cadrer
lelesen
d'uninterrogés
de
l'action
urbanité
langage
espace
intrigue
leur
des
rapports
de
etscénographes
etsite
ceux
l'espace
l'espace
matière
c'est-à-dire
porte
lié
de
du
places
8-10
une
non
ouverture
des
et
qui
urbain,
àl'organisation
paysage
contesté
la
qui,
àaménager
une
spécifiques
perspective
ou
à«observables»,
seulement
font
novembre
entre
sur
sur
richesse
partir
tel
etpublic,
lede
sensible
depuis
vision
ou
de
les
que
l'espace
récit
sur
et
un
découpage
mais
sont
ou
d'un
tel
positions.
catégories
qualités
leur
leune
observateur
analyser
d'un
de
un
désaffecté.
espace.
les
la19907,
sens
de
tous
etsollicités
aux
point
sensible
Renais¬
la
clôture.
série
profes¬
espace
urbain
lelausage
art
place
com¬
avait
ceux
d'un
scé¬
fins
lieu
qui
les
Le
de
du
de
9. Sur le dramatisme, voir Kenneth Burke, Permanence and Change, Chicago,
1937; sur «Le travail de l'incongruité», voir Rod Watson, in Le Parler-Frais
d'Erving Goffman, Minuit, 1989. Pour comprendre le caractère superficiel du
reproche fait habituellement aux travaux qui s'inspirent de cette approche drama¬
turgique (elle oublierait l'histoire et ne conviendrait qu'à la description d'un
moment), on peut se reporter à ces quelques lignes de P. Sloterdijk «La philoso¬
phie de l'histoire n'a peut-être pas du tout une forme narrative. L'histoire n'est pas
:

un phénomène
roman mais avecépique
la commedia
mais undellphénomène
arte, où l'action
théâtralest conduite
- comparable
de scène
non enavec
scènele
grâce au pouvoir d'improvisation d'un ensemble d'acteurs», Le Penseur sur scène,
C. Bourgois, 1 990, p. 46, note 2. Toute la dramaturgie classique, principalement
au travers du principe d'unité d'action, tente de rompre précisément avec un spec¬
tacle qui ne serait que la chronique des aventures d'un même héros traversant des
périls successifs, voir J. Scherer La dramaturgie classique en France, Nizet,
1986.
:

ESPACES PUBLICS EN VILLES 212-213


L'espace public comme lieu de l'action

laissent mieux saisir dans la répétition , plus proche de la Les scénographes ont pour habitude de dire qu'ils se pla¬
représentation en tant qu'elle s'accomplit que de cent, par leur métier, au service du dramaturge. C'est là
l'oeuvre achevée, la vérité d'une situation comme ren¬ une manière de traduire leur défiance à l'égard du pur
contre située est liée au cadre participatif qu'elle semblant et du décor planté, leur combat contre le signe
construit en jouant des «modalisations» dont elle est vir¬ et aux côtés de l'action17. Considérer l'espace comme
tuellement porteuse, qui la rendent vulnérable mais per¬ actif, c'est donc refuser de compter sur le seul registre
mettent en retour d'ancrer le cours d'action, c'est-à-dire des apparences, sur l'obsession de l'identité visuelle et
de construire un sens commun10. sur la fatuité des façades pour faire travailler «le muscle
L'utilisation de la métaphore dramaturgique dans l'ana¬ de l'imagination»18.
lyse des relations en public et, en particulier, l'opposition S'il est vrai qu'au théâtre ce muscle s'exerce sur le maté¬
scène-coulisses n'est pourtant pas sans risques, comme riau que présente le dramaturge, sur «l'exhibition des
l'a montré Louis Quéré11. Elle risque en effet de rabattre mots»19, dans la ville, la puissance de la pensée élargie
le travail de publication et de mise à disposition auquel se c'est-à-dire sa capacité à changer de perspectives ne peut
livrent les participants d'une rencontre sociale à une ges¬ s'exercer que de manière immanente, parallèlement à
tion des apparences qui laisserait intacte l'hypothèse une puissance de recomposition de l'espace lui-même,
d'une boîte noire comme en-deçà «stratégique» de puissance d'excentrement où le «point de vue» est tou¬
l'action. Il faut donc comprendre le modèle dramatur¬ jours appelé à comparaître à nouveau. L'élaboration d'un
gique comme un échafaudage méthodologique plus que sens commun ou d'une orientation commune est, en ce
comme un postulat ontologique. Cet échafaudage est
destiné d'une part à introduire à une lecture séquentielle
des interactions sociales et, d'autre part, à souligner que 1 0. D. Sallenave, Les épreuves de l'art, Actes Sud, 1 988 et, sur les modalisations
tout passage à l'acte, toute action comme accomplisse¬ de cadres, E. Goffman, Les cadres de l'expérience, Minuit, 1 991 , pp. 68-78, qui
ment comporte un travail d'ancrage qui sélectionne la classe les répétitions dans les réitérations techniques.
strate de significations sur laquelle elle se déploie. Les 1 1 «Qu'est-ce qu'un observable?», in L'espace du public, op. cit., pp. 36-40.
modalisations de cadres sont ainsi des changements de
.

1 2. C'est le projet de Relations en public , La mise scène, op. cit., tome 2.


strates, des «reprises» (replay ) qui mettent à l'épreuve le
1 3. J. Habermas, De l'éthique de la discussion, Editions du Cerf, 1 992 et Raisons
sens commun
d'une situationetcomme
qui le une
donnent
élaboration
à voir aux
commune.
protagonistes Pratiques, n° 3 1992, «Pouvoir et Légitimité. Figures de l'espace public». Sur
l'espace des lieux d'assemblée, c'est-à-dire de rassemblement et de représenta¬
On peut comprendre que cette élaboration ne s'inscrit tion légitimes, voir J.C. Bailly, La fin de l'hymne, pp. 1 39-1 70 qui commente les
pas seulement dans une éthologie des relations de copré- débats qui ont accompagné le choix de la «bonne forme» pour les assemblées
sence12, et dans une «éthique de la discussion»13. parlementaires
débats des discussions
de la Révolution
sur la «bonne
Française.
forme» théâtrale
On peut d'ailleurs
Etienne Souriau,
rapprocher
«Le cube
ces
L'espace de l'ex-position de soi n'est pas l'espace abs¬
trait (et, encore moins, rationnel) de la délibération inter¬ :
et la sphère» in Architecture et dramaturgie, Les introuvables, 1 992; voir égale¬
ment deDenis
tions l'Aube.
Guenoun, L'exhibition des mots. Une idée (politique) du théâtre, Edi¬
subjective. Les scénographes savent que la construction
d'un récit ou d'une intrigue, la mise en scène d'un argu¬ 1 4. JosefSvoboda scénographe, Ed. Union des Théâtres d'Europe, 1 992, «Qu'y
ment, fait appel aux qualités et aux ressources d'un a-t-il de fixe dans le déroulement de la vie ? Est-ce qu'une chambre où quelqu'un
espace considéré comme une réalité active par elle- fait
mourir?»
une déclaration d'amour est la même que celle où quelqu'un est en train de
même. Le vide de l'espace théâtral n'est pas sans
«effets» (visuels ou sonores) sur les positions et les dis¬ 1 5. Sur les «prises» (affordances ) dans l'ordre de la perception, voir les travaux
positions des acteurs et le décor lui-même ne saurait être de J.J. Gibson, The ecological approach to visual perception, LEA, New-Jersey,
considéré comme «observateur immobile de l'action qui 1 986 ; cf. également la notion de «footing», chez Goffman, «Position», in Façons
de parler, Minuit, 1 987.
se déroule dans l'espace qu'il délimite»14. Selon son
organisation, l'espace scénique offre des «prises» diffé¬ 1 6. Henri Gaudin, Seuil et d'ailleurs, 1 992.
rentes à l'événement qui se produit ou à l'histoire qui se 1 7. A. Appia, Oeuvres complètes, Quatre tomes, L'Age d'Homme, 1 982-1 992 ;
déroule, il construit d'une certaine manière ce qui, dans voir également ce que dit Laurence Louppe de la danse «La danse ne produit pas
de figures arrêtées. Elle suscite des actes. L'analyse et la transmission de l'acte, on
:

le champ de l'observable, nous regarde ou nous fait le sait, ne passe pas par le signe, mais par la contamination entre les «états» dont
signe15. leTracées,
mouvement
Editions
développe
Dis Voir,les1 993.
degrés et les qualités d'énergie, les tonalités» Danses
Dire que l'espace est actif ce n'est donc pas seulement
comprendre comment la profondeur d'un champ de 1 8. P. Brook, «Je peux prendre n'importe quel espace vide et l'appeler une scène.
vision, la verticalité, la «mitoyenneté»16 sont constitutifs Quelqu'un traverse cet espace vide pendant que quelqu'un d'autre l'observe, et
de ce que Merleau-Ponty appelait la chair du monde. c'est suffisant pour que l'acte théâtral soit amorcé», L'Espace Vide, Seuil, 1 973, p.
C'est aussi retrouver, sous le terme souvent programma¬ 25 Voir également Points de suspension, Seuil 1 992 et Charles Gamier, «Met¬
tez deux ou trois personnes ensemble et le théâtre existe tout de suite, au moins en
.

tique de «composition urbaine», l'ensemble des proces¬ principe. Deux des personnes causent un moment entre elles, elles deviennent des
sus qui la rendent lisible ou confuse, angoissante ou acteurs ; la troisième les regarde et les écoute, c'est le spectateur...» Le Théâtre,
allant de soi, qui participent à la qualification du cadre 1 871 , Actes-Sud, pp. 41 -42.
des déplacements par l'équilibre d'ombre et de lumière 1 9. D. Guénoun, L'exhibition des mots ,une idée (politique) du théâtre, Editions de
ou par les formes de discrimination du contexte sonore. l'Aube, 1 992.

LES ANNALES DE LA RECHERCHE URBAINE N° 57-58


sens, à l'opposé des caricatures de transcendance que Je ne vis personne en la rue
proposent le marketing urbain et ses dispositifs d'impo¬ Il m ' en déplut, j ' aime aux cités
sition imaginaire. Tout comme elle est étrangère à la Un peu de bruit et de cohue.
complicité volontariste du prince et de l'architecte dans J ' ai dit la rue et j ' ai bien dit,
leur projection commune sur un «axe majeur» qui nous Car elle est seule, et des plus drettes;
condamne au ressassement de la perspective. Que Dieu lui donne le crédit
D'avoir un jour des cadettes.»24
Les risques de la communication
L'entre-deux

Seule lieu
l'espace
centrale
hauts-lieux
commun?
qu'un
d'autres
etespaces,
privé
desans
Lecommun
de
Richelieu
théâtre
(les
pouvoir.
cadettes,
qu'il
intérieurs
classique
est
n'est
s'agisse
Comment
un
sans
que
manquent
espace
du
d'un
aucune
leXVIIe
pourrait-elle
fil
appartement
surtendu
d'hôtes)25,
profondeur
lequel
siècleentre
être
sait
ouvrent
privé
ladeux
déjà
lieu
sur-
rue

tion
esthétique
l'Autre
également
classique
nisée
cardinale23.
parce
gouvernementalité,
pensées
Dans
clients
avec
tiques
immédiatement
«oeillade
de
comme
centraux
en
observateur
Lesla
voir
seules
lequelque
chissant
tonner
les
l'espace
«message»
publique
fonction
dérouler
subordonnées
On
s'agissait
mouvement
l'espace
1661
cérémonies
peut
l'espace
sollicitations
de
obligation
volonté
cette
qu'elle
catégories
sur
et
son
du
haut-lieu
dans
lecaractéristiques
sorte,
du
surplomb
public
cette
d'espace
songer
dans
àde
sont
que
les
ville,
cardinal
nombril,
ses
comme
esthétique
revenir
regard
etféroce
laSi,
laurbain,
une
avait
de
public
d'une
de
fut
ledéplacements
corporéité
auleraison»,
administrés21.
disposées
symétrie
par
publiques
communication
de
ne
aux
puissance,
construite
visibles.
corps
ici
faire
etmonument,
ville
l'information
lade
du
de
construire,
:sont
mise
été
etcentre
sur
lequel
àleextension
aux
«ville
du
«prétendue
dires
comme
lapublication
monarque
axe
qui
revenir
les
humain.
au
comme
conçue
nez
cette
est
pas
politique
«gouvernementalité»20
avatars
àplanifiée
des
principe
La
de
sous
ce
aux
actions
nouvelle»
de
ilethéritant
disposition
lepour
sans
espace
s'est
La
la
anomalie
grands
pli
dernier
dans
au
rue,
symétrie
de
Richelieu
toutes
deux
la
Montpellier.
comme
rituels
du
La
représentation22.
ledélivrée
des
etunique
ville»,
risques
publique
rue
palais,
contemporains
bouche
laqu'à
Fontaine,
du
château,
simple
constitué
qui
regard
d'alignement,
et
ou
rue
lafonctionnaires
de
ne
du
travaux
les
places,
de
geste
donne
triomphante
de
rue
un
àson
partir
sous
sont
c'est
toutes
conserve
urbaine
de
portes
et
àsigne
par
Richelieu,
en
la
lui-même,
sont
espace
l'hôtel
du
support
sans
àcour,
centrale
régalien,
la
procession
Mais
intérêt
effet.
prolifération
commentant
lecensées
précisément
lades
en
l'espace
du
d'une
les
souverain,
ville,
uniques
etsont
royale
puissance
regard
obstacles
c'est,
sde
de
pouvoir.
sous
inverser
terrains
'affran¬
alors
on
de
arrière-
Conce¬
réduire
est
d'une
etiden¬
l'âge
orga¬
posi¬
pour
ilcette
pure
ville
peut
sont
can¬
tout
des
s'y
les
un
du
de
ne
en
sa
et

Beyrouth, 1992,

20. Voir la définition qu'en donne Michel Foucault (De la gouvernementalité,


Cours au Collège de France, 1 978-1979) «l'art de gouverner aussi bien des ter¬
ritoires que des populations, des moeurs et des comportements dans un milieu.»
:

21 Voir Michèle Fogel, Les cérémonies de l'information dans la France du XVIe


au XVIIle siècle, Fayard, 1 989.
.

22. Il faudrait, de ce point de vue, étudier le dispositif «maquette» et la cérémonie


de présentation de projet comme une offrande architecturale, comme une perfor¬
mance de légitimation symbolique dont la personnalisation du destinataire et
l'opacité pour le public en général sont des marques d'une affaire privée ou qui se
juge en privé.
«On a fait tous les logis 23. Voir P. Boudon, Richelieu, ville nouvelle, Dunod, 1 978.
d'une pareille symétrie 24. Cité par P. Boudon, op. cit., p. 7. On peut trouver un commentaire, tout aussi
Ce sont des bâtiments fort hauts; féroce, sur la réappropriation petite-bourgeoise de la ville d'aujourd'hui dans
Leur aspect vous plairait sans faute. Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1 992, pp. 23-24.
Les dedans ont quelques défauts 25. Sur le nécessaire empiétement de l'espace public, comme ordre de visibilité,
sur l'espace privé, voir les travaux de Anne Vernez Moudon, Ed. Public streets for
Le plus grand, c'est qu'ils manquent d'hôtes. public use, Van Nostrand Reinhold, 1987 et Donald Appleyard, Livable streets,
:

La plupart sont inhabités. University of California Press, 1 98 1


.

ESPACES PUBLICS EN VILLES 214-215


L'espace public comme lieu de l'action

et c'est alors une antichambre - ou qu'il s'agisse d' un convenir qu'il subit inévitablement, parce qu'il est
espace public - et c'est alors un seuil . Le lieu commun espace d'accessibilité et d'exposition, toutes sortes
ce n'est pas, ou ce n'est pas toujours, le lieu du rassem¬ d'intrusions et que, comme un film, il est «toujours hors
blement, c'est celui de l'attente, celui qui permet de pas¬ de ses marques, en rupture avec la bonne distance, tou¬
ser d'une scène à une autre en sauvegardant l'unité jours débordant la zone réservée où on aurait voulu le
d'action, ou le lieu des péripéties et des retournements contenir dans l'espace et dans le temps»29.
comme ressorts de l'action. Ce n'est pas l'espace lisse
sur lequel se pose ou glisse l'oeillade de la raison, c'est
au contraire l'espace de la tension, de l'hésitation et de la La rue de la pensée élargie
délibération, le noeud comme moment de mise au point,
de mise au présent ou de crise entre deux territoires ou
entre deux épisodes dramatiques. Et ce noeud n'est pen¬
sable qu'à partir d'une socialité duale, vécue dans
l'expérience du double langage ou dans l'opposition
minimale entre deux espaces privés, entre le chez-soi et
le dehors, ou entre deux rues. La ville de Richelieu, mal¬
gré ses deux places, n'est qu'une prétendue ville parce
que sa tension est pré-disposée, parce qu'elle n'a su divi¬
ser que des lieux de pouvoir, parce qu'elle n'a pensé sa
dualité que dans le registre symbolique de la puissance.
C'était déjà la leçon, dramaturgique, de Corneille : « Il ne
doit y avoir qu'une action complète au théâtre, mais elle
ne peut d'acheminement
servent le devenir que paret plusieurs
tiennent l'auditeur
imparfaitesdans
qui une
lui
agréable suspension»26. C'est également l'enseignement
d'Adolphe Appia et le ressort de sa défiance à l'égard du
tout-visible et des duperies du panorama. «On ne rendra De
nement,
peut-être
chant
Antoine
surmonter
participer
tions»30.
de
nécessité
architecturale.
d'action
l'espace
et,
études
laisser
domestique
l'identité
yL'idée
d'un
traduction
espace
tuel
plier
nautarisation,
en
appartient
tantôt
l'ensemble
blies,
tion
Un
sous
appartenances
asurtout,
quelque
ceplus
l'espacement
espace
qu'il
imaginaire
les
son
environnement
point
reste
àcollectif,
consacrées
régulatrice
enfermer
comme
outre
opérateurs
Grumbach
La
de
s'affranchir
pour
public
contrôle.
des
de
et
n'est
ààpour
son
de
que
de
des
vingt
collectif
l'édification
formule
sorte
penser
avec
une
pièges
qu'elles
Michel
vue,
ne
la
parsemer
Ilindifférence
et
passa
comme
ne
traces
c'est
collection
faut
sécurité.
lecommunauté
des
dans
pas
chez
d'un
ans,
«embarqués»
ses
àpas
fonction
chez
On
les
matériels
autrement
désordre
appelait
la
usages.
de
pour
en
ainsi
défendable
signaler
retomber
catégories
gestion
Conan,
notions
sont
refaire
par
pourra
sédimentées
les
espace
des
Henri
laespace
lui
effet
l'environnement
duOscar
lagrandeurs
séparation,
foncièrement
au
lorsqu'il
consiste
conçu
«machines
vide
récemment
raison
ou
d'objets,
penser
leàcontexte,
définir
ce
des
collectif
del'étranger
Gaudin,
«dissuasif».
dans
résiduel
chemin
immatériels
qui
leNewman31.
contexte
qui
de
ou,
résidence
espaces
est
de
chevauchement
architecturale
àdisent
s'y
l'appropriation,
le«entoure»
unecet
sépare
de
pour
traiter
aux
tout
relations
avide
«à
indique
qui
aventure,
tantôt
l'architecture
de
célibataires».
été
environnement
ambiguës,
la
conception
ou
ou
collectifs
de
se
antipodes
comme
Défendre
que
aterritorialité
reprendre
dégagement
etformulée,
comme
l'intrus
par
ses
de
conduit
d'environ¬
ressaisir
C'est
dispositifs
sel'oeuvre
commu-
l'espace
comme
pré-éta-
imposi¬
réalisa¬
bien
trouve
multi¬
cher¬
celle
sont
àlieu
vir¬
des
les
un
de
etilà
la
se
la vie aux physionomies, aux gestes, à tout ce qui est cho¬
régraphie qu'en leur rendant l'ombre»27. Et c'est, enfin,
le même principe esthétique de subordination du visible
aux contraintes et à la logique de l'action dramatique que
l'on peut voir à l'oeuvre dans la réflexion de Serge
Daney dénonçant la dérive qui conduit le cinéma
contemporain à négliger les personnages secondaires :
«Les personnages secondaires sont ceux qui traversent
un film et n'ont de crédibilité que s'ils sont acteurs d'une
autre histoire»2*. De même qu'un espace public n'est
«crédible» comme espace de rencontres que s'il se
constitue sur une certaine opacité et en créditant les
acteurs d'une capacité à se définir par ailleurs, sur une
autre scène, «un personnage de cinéma, c'est quelqu'un
qui n'appartient jamais à un seul film, qui existe dans
d'autres espaces, dans d'autres histoires compossibles».
C'est là l'impasse de la gouvernementalité et des projets
de maîtrise de l'espace public : leur incapacité à conce¬
voir les usagers d'un espace public comme des person¬
nages de cinéma, comme des «passagers de toutes sortes 26. Cité par J. Schérer, La dramaturgie classique en France, Nizet, 1 986, p. 94.
de hors champs» selon la belle formule de Serge Daney, Sur le lien entre la suspension et la reprise, voir E. Goffman, Les cadres de l'expé¬
susceptibles, comme eux, d'être «petits puis grands, près rience, pp. 494 et sq.
puis loin, présents puis absents». 27. A. Appia, Oeuvres complètes, op. cit., tome 1,113.
A l'heure où le fracas des murs qui tombent est lui-même 28. Trafic n° 2, «Journal de l'An Nouveau», 1 992.
étouffé par les proclamations tonitruantes du chez-soi, 29. Gilles Deleuze, Cinéma 2 L'image-temps, Minuit, 1 985, p. 201 Voir égale¬
les clameurs identitaires et leurs cortèges de massacres, il ment F. Régnault «Rivière sans retour», Trafic, n° 5, Hiver 93, pp. 39-49 Le
.

cinéma dérègle, désaxe l'espace théâtral soumis à la règle de l'unité de lieu et à


:

ne faut donc pas nous hâter de trouver l'espace qui


convient ou traiter notre désorientation à coups de l'axe de la perspective.
«bonnes formes». Au contraire, il nous faut admettre la 30. Le Monde, 19.10.92.
réalité fondamentalement altérable de l'espace public, 31 Defensible Space, Architectural Press, Londres, 1 973.
.

LES ANNALES DE LA RECHERCHE URBAINE N° 57-58


l'espace vide comme lieu d'action. Plein comme un gent constamment la direction de notre regard. Le monde
oeuf, il aspire à participer à la célébration d'un phéno¬ est autour de nous et pas seulement devant»32. C'est peut-
mène social total et, du coup, il s'acharne à neutraliser ou être à cette question-clé de la danse, aux dires du choré¬
effacer l'expérience de l'étrangeté qui est au coeur de graphe - comment passer d'une position à une autre -,
toute rencontre dans un espace de circulation et de com¬ qu'il faut songer pour comprendre l'espace public non
munication. Dans cette expérience (de «vigilance disso¬ seulement comme espace abstrait de délibération inter¬
subjective, mais comme espace du mouvement, du ras¬
ciée»,
et de situations
dit Goffman),
d'alarme
l'alternance
est constante
d'apparences
et ellenormales
fait de semblement, de la dispersion et du passage. Et pour com¬
l'espace non pas une enveloppe mais une «onde de perti¬ prendre la rue comme univers du changement de posi¬
nence en mouvement» où se déplace constamment la tions et comme école pour «penser de manière
rupture entre le prémédité et l'incohérent. La question de élargie»33. ■
l'environnement se transforme alors : ce n'est plus le
contexte de mon point de vue en tant qu'il serait centré
ou localisé, mais les limites du supportable, la frontière Isaac Joseph
délocalisée du domaine dans lequel je peux me déplacer
en fermant les yeux.
«Lorsque nous sommes dans la rue, dit Merce Cunnin¬ 32. te Danseur et la danse, Belfond, 1 980.
gham, nous voyons plus d'une chose et ces choses chan¬ 33. Hannah Arendt, Juger, Seuil, 1 992.

Isaac Joseph, professeur de sociologie à l'Université Lyon 2 est conseiller scientifique du programme «Espaces Publics» au Plan
Urbain. Il a publié L'École de Chicago avec Yves Grafmeyer (Aubier, 3e édition 1990) ; Le Passant considérable (Méridiens-Klinsieck,
,

1984 ). Il a également traduit Ulf Hannerz : Explorer la ville, John Gumpen : Engager la conversation et Erving Goffman : Les cadres
de l'expérience et édité les actes du colloque de Cerisy Le parler-frais d'Erving Goffman (Editions de Minuit).

ESPACES PUBLICS EN VILLES 216-217