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Cahiers de civilisation médiévale

Le mariage dans la théologie et le droit de l'Église du XIe au XIIIe


siècle
Gabriel Le Bras

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Le Bras Gabriel. Le mariage dans la théologie et le droit de l'Église du XIe au XIIIe siècle. In: Cahiers de civilisation médiévale,
11e année (n°42), Avril-juin 1968. pp. 191-202;

doi : 10.3406/ccmed.1968.1444

http://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1968_num_11_42_1444

Document généré le 01/06/2016


Gabriel LE BRAS

Le mariage dans la théologie et le droit de l'Église


du XIe au XIIIe siècle

La structure et la vie de la société médiévale sont réglées par le droit de l'Église, qu'inspire la
théologie. Une connaissance, au moins élémentaire, de ces deux sciences est indispensable à tout
médiéviste. Vérité trop souvent méconnue et que le Centre de Poitiers vient de proclamer en
instituant un cours d'histoire des droits savants du moyen âge (le droit romain ayant fourni au
droit canon son vocabulaire, sa technique et beaucoup de ses lois).
En aucun chapitre les affirmations radicales, résolues, que je ne cesse de répandre dans un monde
qui semble les avoir oubliées, ne sont vérifiées avec autant d'éclat que dans le droit de la famille,
cellule de toute société. Peut-on comprendre la civilisation du moyen âge sans savoir comment se
formaient les maisons des vivants, les liens élémentaires qui unissaient les personnes, les
conséquences de la parenté ? Il ne s'agit point seulement de l'organisation juridique et de ses implications
morales. Le mariage tient grande place dans l'histoire politique (particulièrement dans la vie des
souverains)1, dans la littérature, dans le folklore ; il pose aux philologues et aux linguistes plusieurs
questions de vocabulaire2, aux historiens de l'art eux-mêmes des exercices d'interprétation3. En
somme, un médiéviste, quel que soit son domaine, rencontre un jour ou l'autre ces problèmes de
droit et de théologie du mariage dont je dois vous donner un simple aperçu, cantonné presque
exclusivement dans les xie et xne siècles.

***
Pourquoi l'Église s'est tant préoccupée du mariage ? D'abord parce qu'il crée la condition de la
plupart des fidèles adultes et de la petite société qu'ils fondent. A cette raison sociale et morale,
pratique et juridique s'ajoutait cette raison proprement religieuse et théologique : les Écritures
contiennent des préceptes et des exemples divins qu'interprètent les exégètes4. Il n'est point de
chapitre qui échappe à la législation, à la doctrine et à la jurisprudence de l'Église entre le xie

1. I^es mariages des Grands se concluaient dans un cercle restreint de parents et d'alliés, dont on découvrait tard — au cours de
discordes — tel empêchement, et ces discordes étaient d'autant plus fréquentes qu'elles mettaient en jeu des passions, des fortunes
et souvent des royaumes. Nos rois de France peuvent servir d'exemples (non de modèles) Philippe Ier, Philippe Auguste.
2. I,e seul mot desponsatio appellerait un long article ; il a été très diversement traduit, au péril du droit.
:

3. l,a porte du mariage devant laquelle a lieu la célébration est parfois décorée de sculptures qui évoquent des scènes bibliques.
Des vitraux et même des manuscrits contiennent des représentations qui fournissent des éléments pour l'iconographie du mariage
(cf. par ex. « Dict. théol. cathol. », 2169).
4. Nous alléguerons ces textes qui, de la Genèse aux Épitres de Paul ont offert aux commentateurs (dont on trouverait une liste
dans l'ouvrage du R.P. Spicq, Esquisse d'une histoire de l'exégèse latine au moyen âge, Paris, 1944) tant de sujets d'explications morales
ou juridiques.
GABRIEL LE BRAS

et le xine s. Dès les temps apostoliques, les germes étaient formés : ils se sont développés pendant
un millénaire dont il convient que je résume l'apport5.

L'Ancien Testament révélait l'institution divine et le caractère d'unité, les Évangiles formulaient
l'indissolubilité, les Épîtres de Paul, les devoirs des époux6. Sur ces textes fondamentaux, les Papes
et les évêques, les Pères et surtout Augustin édifièrent une forte doctrine7. A la fin de l'antiquité,
en dépit (ou à cause) de la résistance des institutions traditionnelles et des hérésies survenantes,
un véritable corpus juridique et théologique s'achevait, que les temps dits barbares n'ébranlèrent
— sauf des divergences sur l'indissolubilité absolue — ni n'enrichirent — sauf des extensions de
l'empêchement de parenté8.
Trois événements concoururent à préparer, au xie s., le magnifique épanouissement du droit
classique : l'acquisition par l'Église de la compétence exclusive en tout ce qui concerne le lien
matrimonial9 ; la Réforme grégorienne, qui inaugure la puissance, pour la Papauté, de tout
réglementer10 ; la Renaissance intellectuelle qui va fournir l'appoint de Justinien et d'Aristote11.
Ainsi, jurisprudence, législation, doctrine sont successivement renforcées avec un éclat quasiment
prodigieux.
Le couronnement de l'édifice sera, pour le droit, la riche série de décrétales, entre Alexandre III
et Innocent III (1159-1216) et la composition de collections canoniques, entre Ive de Chartres
(vers 1095) et le code publié, en 1233, par Grégoire IX12 ; la plus importante, et de beaucoup, étant
(vers 1140) le Décret de Gratien, première assise du Corpus qu'allaient gloser et commenter tant
d'illustres : Huguccio et Jean le Teuton sur le Décret, Hostiensis et Innocent IV sur les Décrétales13.
Pour les théologiens, ce furent les œuvres magistrales d'Anselme de Laon (f 11 17), de Guillaume
de Champeaux (f 1122), d'Hugues de Saint-Victor (1141), de Pierre Lombard et de ses
commentateurs14, puis des grands classiques, Thomas d'Aquin et Duns Scot.
Telles sont les sources d'où nous pouvons tirer tous les éléments d'une brève synthèse, que nous
décomposerons en trois parts : nature et caractère du mariage ; aptitude des parties et formation
du lien ; régime domestique et troubles du ménage.

5. On trouvera, pour le droit, toute l'histoire dans l'excellent ouvrage d'A. Esmein, Le mariage en droit canonique, t. I, Librairie
Sirey, 2e éd. mise à jour p. R. Génestal, 1929 ; t. II, 1935, revu p. R. Génestal et J. Dauvillier. L'âge classique est profondément
étudié par J. Dauvillier, Le mariage dans le droit classique de V Église (1180-1314), Paris, 1933. Bonnes dissertations dans G. H. Joyce,
Christian Marriage, 2e éd., Londres, 1948. Pour l'histoire de la théologie, mon esquisse, dans le « Dict. théol. cathol. » (1927), dont le
présent article est à la fois un résumé et un premier supplément, très modeste, que j'espère compléter dans une réédition rendue
nécessaire par les études parues depuis quarante ans. Vue d'ensemble avec quelques pages (69-90) sur les conceptions médiévales
dans H. Rondet, Introduction à l'étude de la théologie du mariage, Paris, i960. Nous renvoyons, mes maîtres Esmein et Génestal,
mon collègue Dauvillier et moi-même, à de savants ouvrages, parmi lesquels Freisen, Fahrner, Sohm et von Schwerin méritent d'être
au moins cités en ce lieu. Sur chaque point, on pourra consulter les Dictionnaires, notamment le « Dictionnaire de droit canonique ».
6. Les textes le plus souvent invoqués sont : Genèse, I, 27-28 ; Matthieu, V, 31-32 ; Paul, Ire Cor. ; Ép. Ephés.
7. Augustin fut le grand maître (« Dict. théol. cathol. », v° Mariage, 2093. Voyez surtout le De bono conjugali et le De nuptiis et
concupiscentia) .
8. Par exemple les pénitentiels théodoriens admirent plusieurs cas de divorce et certains textes étendent l'empêchement de parenté
usque ad infinitum.
9. P. Daudet, Études sur l'histoire de la juridiction matrimoniale, Paris, 1933 ; L'établissement de la compétence de l'Église en matière
de divorce et de consanguinité, Paris, 1941.
10. Le Bras, Institutions ecclésiastiques de la Chrétienté médiévale, dans « Histoire de l'Église », t. XII, Bloud et Gay, 1964, p. 300-19.
1 1 . Le Corpus juris civilis (Code et Novelles ; Pandectes et Institutes) va fournir abondance de textes sur le mariage ; Aristote, des
théories du droit naturel, des cadres (hylémorphisme) et des modes de pensée.
12. Nous citerons ce code publié en 1233 : Extra 1,1,1 = Décrétales de Grégoire IX, livre premier, titre premier, chapitre premier.
Le livre IV est consacré au mariage comme dans les cinq compilations antérieures que nous citerons de même.
13. Citations du Décret de Gratien : Dist. 1, ci = Distinction 1, c. 1 ; C. 1, q. 1 c. 1 = Cause I, question I, canon 1. Notices sur
les décrétistes dans F. Schulte, Quellen und Literatur des Kanonischen Rechts, 1. 1, 1875. Sur les sources du droit classique, cf. Le Bras
et surtout J. Rambaud et Mgr Ch. Lefebvre, L'âge classique. Sources et théorie du droit, t. VII de l'Histoire du droit et des institutions
de l'Église en Occident, Paris, 1965.
14. « Dict. théol. cathol. », 2140 et ss. Le plus important de ces auteurs est Pierre Lombard, dont le Livre IV des Sentences (c. 1152),
consacré au mariage, sera le manuel des professeurs, pendant des siècles.

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I,E MARIAGE DU XIe AU XIIIe SIÈCLE

Le mariage, aux temps classiques, est un contrat-sacrement qui engendre un état : chacun des trois
termes a son histoire.
Chez les Romains, il n'était qu'un état et les premières contestations chez les chrétiens portaient
sur la valeur de cet état. L'acte de chair ne constitue-t-il pas une certaine défaillance ? Ceux qui le
condamnaient furent déclarés hérétiques. Au xne s. encore, ils subsistaient en des sectes nombreuses
dont la plus vigoureuse, les Cathares, compta des millions d'adhérents15.
Ces raisons valent pour tous les humains : le mariage des infidèles est donc un vrai mariage s'il est
formé selon les usages du pays, verum et non ratum, écrit Innocent III16. Chez les chrétiens, cet état
naturel était-il regardé avec faveur ? La doctrine orthodoxe se bornait à tenir la virginité pour un
état supérieur, mais elle honorait le mariage et considérait l'ensemble des gens mariés comme un
ordo. L'éloge de cet ordo est un des thèmes populaires de la littérature ecclésiastique et des sermons :
des auteurs, des prédicateurs le placent au-dessus des ordres religieux les plus austères. Le frère
prêcheur Guillaume Pérauld, dans des ouvrages très répandus, énumère les douze fondements de
la dignité et sainteté de l'ordre conjugal et le franciscain bavarois Berthold de Ratisbonne le déclare
sans comparaison avec les Frères de toutes couleurs17.
Cependant, cet ordre si élevé ne perpétue le peuple de Dieu que par une fonction naturelle que
beaucoup de théologiens jugent avec sévérité. Volupté, donc péché, jugent la plupart des docteurs
du xne s. Pierre le Chantre et ses disciples professent, au contraire, que l'acte accompli en vue de
ses fins est licite et même méritoire, la délectation ne constituant qu'un péché véniel18.
La principale raison d'honorer le mariage est qu'il est un sacrement. A la vérité, l'analyse
de ce terme ne s'est achevée qu'au XIIIe s., laissant place à beaucoup de divergences : magnum
sacramentum, on sait quelles interprétations diverses ont obscurci ce mot, même s'il signifie l'union
du Christ et de son Église19. Quand furent arrêtées la liste septénaire et la théorie générale des
sacrements, les théologiens s'appliquèrent à reconnaître dans le mariage tous les traits communs.
L'institution divine soulevait des problèmes qui dépassaient la simple chronologie. Dieu intervient
au moment de la Création, mais aussi Adam et Eve ; Jésus assiste aux noces de Cana. Entre les
deux moments, la chute a bouleversé les données. L'essentiel est que Dieu, causa prima, ait créé
l'homme et la femme pour s'unir et proliférer20.
Beaucoup plus controversée, la question, aussi essentielle, de la grâce. Tout sacrement doit être
un signe efficace. Pourtant, les canonistes nient la collation de la grâce, à cause des maniements
licites d'argent qui accompagnent le mariage sans soupçon de simonie, des actes charnels qu'il
autorise et qui éloignent de Dieu. Il ne s'agirait donc que d'un signe purement figuratif, d'une

15. Chr. Thouzellier, Catharisme et valdéisme en Languedoc à la fin du XIIe et au début du XIIIe s., Paris, 1966. Pour les Vaudois
G. Scudari, // problema del matrimonio..., dans « Bollett. Soc. studi Valdesi », n° 506, 1959, p. 31-58. J.A. Soggin, L'istitutio
:

matrimoniale pressa i Valdesi..., dans « Atti dei Iyincei », 1961, p. 102-107. Du même, articles dans ces « Atti » en 1951 et 1959 et une vue
générale dans Diritto ecclesiastico, 1953, p. 31-95.
16. Extra, 4, 19, 7 (a 1199) ; et 8 (a 1201). Au sens large de la nature créée par Dieu ne pourrait-on parler de sacramentum ? Extra,
3. 17.
43, Cette
3- exaltation de Yordo conjugatorum se produit surtout au xirt6 s. Cf. « Dict. théol. cathol. », 2180-2182.
18. Sur cette controverse, cf. « Dict. théol. cathol. », 2177-2178. L'accomplissement d'un devoir est digne de louange : « omne opus
cujuscumque virtutis meritorium est », déclarent les adversaires du rigorisme et seule la démesure de la concupiscence expose à
quelque culpabilité.
19. I,e caractère sacramentel a été affirmé en face des hérésies, notamment au concile de Vérone (1184) Extra, 5, 7, 9 ; le signe de
l'union du Christ et de l'Église (Eph., c. 5) est reconnu par canonistes et théologiens (« Dict. théol. cathol. », 2199). Sur le sens du mot
:

sacrement, cf. J. de Ghellinck.


20. « Dict. théol. cathol. », 2214-2216. I<a notion de droit naturel ne se développera qu'au xrne s. Ibid., 2174-2176.

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GABRIEL LE BRAS

opération médicinale21. D'Abélard à Hugues de Saint-Cher, les théologiens professent la même


opinion négative22. Cependant, le remède préventif que tous admettent agirait-il sans le secours
de Dieu ? Albert le Grand et Thomas d'Aquin en font la remarque et ils déduisent que Dieu donne
aux époux la grâce nécessaire à l'accomplissement de leur état. Il convient d'ajouter que la notion
même de la grâce sacramentelle est encore, à l'âge classique, sujet de controverses23. Une insidieuse
divergence réside dans l'opinion que la grâce résulte de la bénédiction nuptiale : c'est faire du prêtre
le ministre du sacrement. Les théologiens y sont disposés24. Des canons du Latran contre la simonie,
ils tirent cette déduction, et du refus qui en est fait aux secondes noces pour ce motif que sacramentel
iterari non possunt. Les derniers débats se sont engagés après l'exploitation d'Aristote : l'hylé-
morphisme suscita les controverses sur la matière et sur la forme25.
Contrahere matrimonium : l'expression n'était point nouvelle, mais contractus matrimonii n'apparaît
qu'au xne siècle et c'est alors, seulement, que le mariage a été classé, par la majorité des auteurs,
parmi les contrats. Les romanistes semblent avoir été les initiateurs26 et dès le début du xne s.
les théologiens insistent sur l'obligation née de la pactio conjugalis. Pourraient-ils lui donner moins
de force qu'aux fiançailles, qui sont un contrat et le contrat ne fournit-il pas un cadre juridique où
s'exprime une volonté ferme ? Cependant, Albert et Thomas seront encore hésitants tandis que
Bonaventure et Duns Scot emploieront sans réserve le mot contractus.
Solennel, verbal, réel ? Non, le mariage est un contrat consensuel parfait par le seul accord de
volonté des parties. Certes, les solennités sont admises, même recommandées par l'Église et en
usage dans le peuple chrétien ; les paroles sont nécessaires quand les époux peuvent les prononcer ;
la consommation est l'achèvement normal de l'engagement et elle garde un rôle considérable dans
les coutumes et même dans le droit canon puisqu'elle peut purifier, actualiser, éterniser un
consentement vicieux, imparfait ou précaire27. A partir de la fin du xne s., tous les textes s'accordent à
tenir le consentement pour la cause de Yordinatio ad unum, qui comporte la volonté d'une association
complète de vie, spirituelle et charnelle, l'acceptation sans réserve des caractères et des lois du
mariage chrétien.
Contrat et sacrement ne font qu'un. Tout contrat de mariage chrétien est un sacrement.
Tout sacrement repose sur un contrat. Le trait d'union est indestructible : il a une valeur essentielle.

* *
Tous les peuples occidentaux pratiquaient la monogamie. Ils différaient dans la conception des
secondes noces. Les Romains exigeaient un délai d'un an, à partir de la mort du premier conjoint,
pour éviter la confusion de part. Pour éviter les aventures ou les tentations du veuf, l'Église abolit
ce délai, mais elle frappa de quelque incapacité ce que les canonistes appelaient la bigamie
successive28.

21. Préservatif de la fornication, diront les premiers scolastiques. Il semble que c'est aussi l'opinion d' Alain de Lille (t 1202),
Summa de fide catholica, L- I, c. LXV, dans P.L., CCX, 367. Encore au milieu du xnie s., Bonaventure ne tient le mariage que pour
« medicina praeservativa » ; cf. V. Natalini, De natura gratiae sacramentalis juxta S. Bonaventuram, Rome, 1961.
22. Pierre Le Chantre ne pense pas autrement que les décrétalistes, Rufin ou Huguccio, Verbum abbreviatum, c. 37, dans P.L.,
CCV, 126.
23. Les articles de J. Bouvy, dans « Rech. théol. anc. et médiév. », i960 et 1961, révèlent, dans l'œuvre d'Odon Rigaud, un tableau
exact des opinions divergentes, dans la première moitié du xiiie s.
24. Peut-être Guillaume d'Auvergne, sûrement certains canonistes. Les théologiens ont répugnance à abandonner aux laïcs
l'administration d'un sacrement et il semble que telle est, aussi, l'opinion populaire.
25. « Dict. théol. cathol. », 2202-2205. Le problème ne se pose que vers le milieu du xine s. Si l'on admet, avec Duns Scot, que les
paroles constituent la forme, les muets ne reçoivent point le sacrement ; beaucoup se contentent de signes intelligibles. Albert le Grand
et Thomas d'Aquin reconnaîtront la matière dans les dispositions et les actions des époux.
26. Exceptiones Pétri (fin xie s.) : « contractus, id est ex utraque parte simul consensu tractus, sicut nuptiae et emptio ».
27. Volontaire, elle élimine le grief de contrainte ; elle réalise la promesse des fiançailles ; toujours, elle signifie une décision ferme.
28. A. Rosambert, La veuve en droit classique jusqu'au XIVe s., thèse de Nancy, 1925.

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LE MARIAGE DU XIe AU XIIIe SIECLE

Cette solution modérée ne fut pas admise sans contradiction. Des collections italiennes du xe
et du XIe s. vont jusqu'à dirimer les secondes noces, stupra et adulteria29. Hugues d'Amiens, au
xme s., regarde les secondes noces comme honnêtes mais non comme sacramentelles30. En fin de
compte, les seules particularités des secondes noces sont le refus (non punitif) de la bénédiction
nuptiale et l'empêchement d'accès aux ordinations, la perte, pour le clerc, de ses privilèges31.
L'originalité majeure du christianisme est l'indissolubilité presque sans réserve. Toutes les
exceptions admises en certains pays, notamment chez les Anglo-Saxons, pendant le premier millénaire,
ont été, en droit classique, écartées. L'incise de Matthieu : nisi causa fornicationis est interprétée
comme une simple cause de renvoi32. Dans un seul cas, le mariage consommé peut être rompu :
quand un époux païen rend la vie impossible à son conjoint devenu chrétien. Le mariage non-
consommé se dissout par l'entrée en religion d'un époux et par la dispense pontificale, dont la
théorie s'annonce au début du xme s. Chacun de ces points mérite notre attention. La rupture du
mariage légitime, conclu entre païens et consommé, est donc licite dans le cas où un époux s'étant
converti, l'autre, demeuré païen, lui rend, malgré sommations, la vie intenable, par mépris du
Créateur33. Quant à la dissolution par entrée en religion, la Genèse la justifie puisque Yunitas carnis
n'a pas encore été réalisée. Après consommation, les deux époux peuvent, d'accord, entrer au
monastère (conversio conjugatorutn) mais il subsiste entre eux un mariage spirituel34. Alain de Galles
professait que, le mariage non-consommé ne devant sa fermeté qu'au droit positif, le pape (et lui
seul) pouvait le rompre par dispense35 : origine d'une pratique dont on ne trouvera que bien plus
tard des exemples.

II

L'Église pousse au mariage les chrétiens qui, n'ayant point la vocation de virginité, ne sont retenus
dans le célibat par aucun obstacle légal. Ces obstacles dont les uns, prohibitifs, rendent le mariage
illicite et les autres, dirimants, le rendent invalide, sont d'ordre physique, social ou religieux.
Comme un des buts du mariage est la procréation, la première attention se porte sur l'aptitude
physique. Plus libéral que Justinien, le droit canon admet que la limite d'âge — 14 ans pour les
hommes, 12 ans pour les femmes — est seulement une présomption, que les faits peuvent démentir,
malitia supplet aetatem™ ; mais, plus sévère, il a tenu l'impuissance d'abord pour une cause de
dissolution et, aux temps classiques, pour un empêchement dirimant37. C'est à partir d'Alexandre III
que cette importante innovation du droit canon fut définitivement admise38. Elle mettait fin,
semble-t-il, à des difficultés que n'avaient point connues les Romains ni les Germains (résolvant
tout par le divorce), mais qui naissaient soit de l'analyse de l'empêchement, soit surtout de sa
preuve. L'impuissance était-elle perpétuelle ou relative ; pouvait-on la conjurer, si elle provenait de

29. Collection en neuf livres (L- IX c. 29), Xe s. Un recueil très important, en 5 livres (1014-1023), qui contient 231 textes sur le
mariage, est très sévère pour les « binubes » (I,. V, c. 31). Cf. P. Fournier, dans « Acad. Inscr. Mém. », 1915, p. 95-212. Anselme de
Lucques professe que « tertia uxor superflua est ».
30. Contra haerolicos, L- III, c. 4 dans P.L., CXCII, 1288.
31. R. Génestal, Le privilégiant fori en France, du Décret de Gratien à la fin du XIVe s., t. I, Paris, 1921.
32. Discussion des textes évangéliques dans Joyce, op. cit., p. 277-303.
33. On invoque la Ire Ép. Cor., VII, 12-15. D'où le nom de privilège paulin. Cf. Joyce, op. cit., p. 469-491. F. Gillmann, Problem
vont Privilegium paulinum, dans « Archiv f. Kath. Kirchenrecht », 1924, p. 254.
34. Dauvillier, op. cit., p. 289-291 et 315-318.
35. Gloses sur la Compilatio 1°, 3, 28, 7 et 4, 13, 3. Joyce, op. cit., p. 431-439.
36. Extra, 4, 2, 9 (Al. III). Les Romains n'ont fixé que tardivement des âges légaux.
37. J. Loffler, Die Stôrungen des geschlechtlichen Vermogens in der Literatur der autoritativen Théologie des Mittelalters « Actes de
l'Acad. Mayence », 1958).
38. Extra, 15, 4, 3. Ici encore, le Lombard a ouvert la voie en déclarant nul le mariage d'un impuissant dont l'autre partie a ignoré
l'état (Sent. IV d. 34 A). Alexandre a beaucoup hésité avant d'imposer à la Chrétienté, divisée sur ce point, la solution romaine.
C'est Innocent III qui l'imposa définitivement. Voyez tout le titre 15, De frigidis et maleficiatis et impotentia coeundi, Extra, 4.

195
GABRIEL LE BRAS

maléfice, la guérir si elle était curable39 ? Et, quant à la preuve, on la demandait à Dieu, par une
ordalie, ou au simple médecin, par l'inspection corporelle, moins libéralement aux époux dont les
aveux restaient suspects40. La vérité se révélait rarement. Et si, par la suite, l'impuissant prouvait
dans un second mariage sa virilité, se posait un nouveau problème41.
Puisque les sacrements étaient accessibles sans distinction sociale, les anciennes prohibitions tenant
au status devaient être, logiquement, écartées. Cette révolution ne se fit pas d'un coup. Que le serf
puisse sans le consentement de son maître contracter un mariage valide, Adrien IV (1154-1159),
le premier, l'impose42.
Les seuls obstacles sociaux sont la parenté et l'affinité. De tendance exogamique, des textes
canoniques — vrais ou apocryphes — et des lois séculières avaient porté l'interdit jusqu'au septième
degré et même, selon la computation germanique, jusqu'à la septième génération, c'est-à-dire au
quatorzième degré romain. Et il s'agit de la parenté naturelle43. Comment appliquer une telle règle
dans les villages médiévaux ? Comment être sûr qu'il n'y eut point parenté ? Le quatrième concile
du Latran (1215) eut la sagesse de réduire au quatrième degré, dans toute la Chrétienté,
l'empêchement d'affinité (c'est-à-dire d'alliance) et de consanguinité44. L'adoption (cognatio legalis)
n'empêchait que le mariage entre frère et sœur légitime ou adoptif45. Social ou plutôt moral est
l'empêchement de crime, qui interdit le mariage à l'homme qui a tué sa femme pour épouser
une complice ou même qui a promis mariage à une maîtresse dès que sa femme serait morte46.
Nombreux sont les empêchements de caractère religieux ou plus exactement d'origine ecclésiastique.
Depuis le deuxième concile du Latran, le mariage du clerc majeur est nul47. Les vœux solennels
ont la même force dirimante48. Ils offrent moins de barrières que le baptême, source de parenté et
d'affinité spirituelle, qui entraîne beaucoup de prohibitions49. Et l'Église peut mettre obstacle à
certains mariages : cet interdictum arrêtait la formation d'un mariage que l'on soupçonnait d'être
barré par un empêchement ou auquel l'Église avait quelque motif grave de mettre obstacle : on
finit par le déclarer simplement prohibitif et par frapper de peine les contrevenants50. Avec une
indulgence aussi remarquable, l'hérésie, à partir d'Huguccio, devint empêchement prohibitif et
non point dirimant, comme on l'enseignait jusqu'alors.
De la plupart des empêchements, dispense pouvait être obtenue. Les évêques l'accordaient
jusqu'au jour où Innocent III réserva ce droit au Saint-Siège, qui en usait bien souvent depuis le
début de la Réforme grégorienne. Gratien fondant ce droit sur le pouvoir législatif, il devint
monopole quand le pape, à la fin du xne s., exerça le monopole de la législation, la plenitudo

39. Seule, l'impuissance perpétuelle et antérieure au mariage pouvait être invoquée.


40. Tous les problèmes de l'impuissance et spécialement ceux de la preuve sont traités par Dauvillier, op. cit., p. 175-82.
41. I/impuissance était-elle alors relative ? Et ne devait-on point, dans tous les cas, rétablir le mariage ?
42. Extra, 4, 9, 1. C'est la seule décrétale de ce pape au Corpus. Quant au consentement du suzerain au mariage de la vassale,
les papes, suzerains, n'y ont jamais renoncé.
43. Esmein, op. cit., t. I, p. 371-93 ; Joyce, op. cit., p. 507-69.
44. Extra, 4, 14, 8. Dauvillier, op. cit., p. 146-51.
45. Cet empêchement, inspiré par le droit romain, n'apparut qu'avec Gratien, fut très contesté et diversement interprété.
Dauvillier, p. 156-57.
46. Extra, 4, 17, 3 et 6. G. Chierichetti, Impedimentum criminis, 1958.
47. Restaurer la règle qui impose aux clers majeurs la continence est un des buts de la Réforme grégorienne. I,e concile du I^atran
de 1123, c. 3, leur interdit le mariage, que le c. 21 ordonne de rompre en cas d'infraction ; ce que renforce le deuxième concile de
latran en 1139. L,es décrétales ne cessent de rappeler que l'interdit s'applique à partir du sous-diaconat. Il y eut beaucoup de
résistances, de violations et de coutumes contraires qui permettaient l'établissement de véritables dynasties sacerdotales. Papes et
légats s'efforcèrent jusqu'à la fin du moyen âge d'imposer la loi commune. l,es canonistes firent reposer l'empêchement sur un vœu
solennel tacite, qu'inclut l'ordination. Dauvillier, op. cit., p. 162-69.
48. L/Ongs débats, entre interprêtes d'une décrétale d'Alexandre III, Extra, 4, 6, 5 et les commentateurs d'Innocent III, ibid., c. 7.
Cf. Dauvillier, op. cit., p. 170-74.
49. I<e droit positif de l'Église tient compte de la vie de la grâce et regarde le baptême surtout comme créant un lien de famille
spirituelle qui suffit pour assurer la dilatatio amicitiae dont le mariage est l'un des facteurs. Voyez les minutieux détails dans
Esmein, op. cit., t. I, p. 201-14.
50. Extra, 4, 1 6, 1 et 3.

I96
LE MARIAGE DU XIe AU XIIIe SIÈCLE

potestatis. Les décrétistes en avaient fait la théorie et il ne fut pas contesté des Églises locales, qui
n'agirent désormais que par délégation du Saint-Siège51.
Cette faveur n'était pas arbitraire ; elle reposait sur une juste cause, qui était essentiellement le
bien de la paix, entre familles ou entre princes. La dispense fut un des moyens efficaces dont se
servit la papauté médiévale pour empêcher ou arrêter les discordes et les guerres52.

***
La connaissance de certains empêchements — par exemple l'affinité, la parenté, les vœux et même
l'impuissance, — ou tout au moins leur révélation, appartient souvent au public. Aussi les projets
de mariage sont-ils, depuis le quatrième concile du Latran, publiés au prône de la paroisse, ils sont
« bannis », d'où le mot : bans53.
Ceux que n'arrête aucun empêchement peuvent légitimement s'engager par fiançailles. Guillaume
de Champeaux (f 1122) distinguait déjà fides conjugii et fides pactionis, promesse dont l'inexécution
est punie et à laquelle Hugues de Saint- Victor réserve le terme de desponsatio, qui était ambigu à
l'époque grégorienne54. Alexandre II, Ive de Chartres assimilaient au moins les promesses jurées
au mariage non-consommé55. Pour Gratien, la sponsa n'est point conjuxm. La distinction actuelle
entre fiançailles et mariage, verba de futuro et verba de praesenti sera l'œuvre de Pierre Lombard57.
Et le pape qui l'imposa dans la législation universelle fut Alexandre III58. Les fiançailles
constituaient un engagement sanctionné par une action et un empêchement dirimant de mariage de
chaque fiancé avec un parent de l'autre fiancé (publica honestas)59. Aucune forme n'était exigée60,
et dès l'âge de sept ans les enfants pouvaient être fiancés, quitte à se délier dès l'âge de la puberté ;
ils pouvaient même se fiancer librement à partir de leur septième année, sans consentement des
parents61. C'était là un progrès considérable de la liberté personnelle62.
Dans un temps où le mariage est une union entre deux familles, les négociations préalables ont une
grande importance : elles ont donné aux parents un rôle grave. Peu à peu, le droit canon a réduit
ce rôle, exigeant la ratification des enfants : un sacrement se préparerait-il malgré la résistance
des parties ? Une fois conclues et ratifiées, les fiançailles obligeaient les parties à l'exécution par
les armes spirituelles. Cependant, comme elles ne sont qu'un contrat consensuel, le droit canon
finit par admettre qu'elles pouvaient être rompues63.
L'engagement définitif résulte du simple consentement des parties. Dès l'instant où ils ont échangé
l'expression de leur volonté actuelle, le lien est créé pour toujours, à la différence du consentement
romain qui ne valait que jusqu'à rétractation64.
Cette simplicité n'a pas été admise sans hésitations. Pour Gratien, le consentement est un début et

51. Latran IV, c. 51 = Extra, 4, 3, 3. Le pape accordait la dispense directement ou après enquête de commissaires qui devaient
s'en tenir strictement à leur mandat ou par délégués à pleins pouvoirs.
52. Développement de la théorie et de la pratique, dans Dauvillier, p. 201-73. Cette fonction sociale de la dispense mériterait
une longue étude, qui a été commencée dans une thèse de Mlle Mayeux [Fac. Lettres Paris, 1966].
53. Latran IV, c. 51 = Extra, 4, 3, 3.
54. Les sponsalia de futuro sont-elles un engagement qui inaugure le mariage [initiatum, selon Gratien) ou une promesse de consentir
plus tard (fiançailles) canonistes et théologiens en ont discuté pendant toute notre période.
55. Ive, Ép. 99, P.L., CLXII, 1185.
:

56. C. 27, q. 1.
57. P. Lombard, Sent., L- 4, d. 28, a. 1 ; q. 1.
58. Dauvillier, op. cit., p. 122-36.
59. Extra, 4, 1, 4 et 8.
60. Cependant, beaucoup de statuts synodaux exigent la présence de prêtre.
6r. Dauvillier, op. cit., p. 126.
62. Il s'accomplit, nous le verrons, au temps où la liberté de la vocation religieuse fut reconnue à l'enfant devenu pubère.
63. Extra, 4, i, 17 (Lucius III).
64. C'est une des différences fondamentales entre le droit canon et le droit romain. Voyez nos articles dans les « Mélanges Volterra »
et dans les « Mélanges Macqueron ».

I97
14
GABRIEL LE BRAS

la consommation, un achèvement : matrimonium initiatum, matrimonium perfectum. Son disciple,


Alexandre III, hésite entre cette formule et ces deux autres extrêmes que sont l'exigence de la
solennité et la simple consensualité, qui triomphe définitivement sous Innocent III65. Pourquoi
l'Église s'est-elle contentée de ce simple consentement ? La tradition romaine a joué son rôle.
Mieux : la tradition patristique et certaines décrétales66. L'exemple du mariage de Marie fut encore
plus déterminant : vierge, elle a incontestablement été l'épouse de Joseph67.
La copula carnalis n'est donc point requise pour la formation du mariage. Elle gardera cependant
une fonction importante. L'Église ne considère le mariage comme parfaitement réalisé qu'après la
consommation : d'où la possibilité de rupture du lien demeuré imparfait, d'où la réalisation du
mariage, simplement permis ou entaché d'un vice curable, par le fait de la
Le consentement supposait la pleine liberté des parties. Règle des contrats, a fortiori des sacrements
et du passage à un état définitif. Cependant, si l'Église s'est toujours opposée au mariage forcé,
elle n'a réduit le consentement des parents à une sorte d'honorable complément qu'au milieu du
XIIe s., acceptant la doctrine de Pierre Lombard :
In hujus enim sacramenti celebratione, sicut in aliis, quaedam sunt pertinentia ad substan-
tiam sacramenti, ut consensus de praesenti qui solus sufficit ad contrahendum matrimoniuru,
quaedam vero pertinentia ad decorem et solemnitatem sacramenti, ut parentum traditio,
sacerdotum benedictio, et hujus modi sine quibus legitimum fiât conjugium, quantum ad
virtutem, non quantum ad honestatem sacramenti.

Sous le pontificat d'Innocent III, la doctrine du mariage consensuel a, pour des siècles, triomphé.
Jusqu'alors, l'exigence de la consommation, copula carnalis, avait été maintenue au moins pour
la perfection du mariage : telle est la pensée de Gratien et encore, en certaines décrétales,
d'Alexandre III69.
Le grand péril du système était la clandestinité. Un homme peut, dans le secret, avec des sincérités
successives, agréer plusieurs femmes, et, même s'il s'en tient à un consentement, à quels signes
saurait-on le reconnaître ? Cependant, l'Église déclare seulement illicite (donc punissable) et non
invalide le mariage clandestin. Il arrivera que l'homme engagé dans un mariage clandestin, puis
dans un mariage public, sera tenu par son confesseur, s'il avoue son péché, comme l'époux de la
première femme consentante, et, par le juge, de la seconde : cas de la sponsa duorum assez fréquent
pour occuper un titre dans les collections de décrétales70.
Un mariage licite ne peut donc se conclure que publiquement, in fade ecclesiae. Certaines églises
du moyen âge ont une porte du mariage, souvent ornée de sculptures symboliques : Dieu bénissant
Adam et Eve, le mariage du Christ et de l'Église, les Vierges sages et les Vierges folles. La cérémonie
est ordonnée par des Rituels sans rigueur71 : la présence des deux époux n'est point requise, un

65. Extra, 4, 4, 5 « te volumus observare, ut, postquam inter légitimas personas consensus legitimus intervenait de praesenti,
qui sufficit in talibus juxta canonicas sanctiones... »
:

66. Notamment Innocent II (1130/43) dans Compilatio 1°, 4, 1, 10.


67. F. Frévtn, Le mariage de la Sainte Vierge dans l'histoire de la théologie, thèse (polycopiée) [Fac. cathol. 1411e, 1951].
68. I<a copula suivant la promesse de futur est interprétée comme une adhésion présente, par une présomption qui devint
irréfragable. C'est l'importante notion du mariage présumé. Cf. Dauvhxier, op. cit., p. 55-75.
69. I^s décrétistes restèrent longtemps fidèles à la pensée de Gratien et parmi eux Roland Bandinelli devenu pape.
70. Extra, 4, 4. De sponsa duorum. I,e titre se trouve dès la Compilatio prima. On peut imaginer aussi bien plusieurs consentements
de praesenti clandestins.
71. P. Jounel, Le mariage, dans A.G. Martimort, L'Église en prière. Introduction à la liturgie, Paris, 1961, p. 595-609. Textes
dans Martène, De ritibus ad sacramentum matrimonii pertinentibus, I,. I,, c. 9, éd. Venise, 1788, t. II, p. 120-1:44. 1,'Ordo du diocèse
de Rennes (début xiie s.) [ibid. 2] nous montre que les rites traditionnels des fiançailles sont devenus ceux du mariage : échange des
consentements, remise de l'anneau et des pièces de monnaie, dotation devant témoins. Du seuil de l'église, les époux sont conduits
processionnellement à l'autel, où ils reçoivent la bénédiction nuptiale.
LE MARIAGE DU XIe AU XIIIe SIÈCLE

procureur peut représenter l'un d'eux72 ; aucune formule obligatoire, il suffit que les volontés soient
clairement exprimées73. Beaucoup, nous l'avons vu, exigent les verba7i. A la différence du droit
romain, des conditions honnêtes sont admises75.
Les opinions divergeaient sur le rôle du prêtre : certains le tenaient pour ministre, comme semblent
l'insinuer les expressions de plusieurs rituels. Mais la formule courante : Ego accipio te in meam
excluait cette interprétation et l'on finit par admettre unanimement que les époux sont ministres
du sacrement76.

III

Dès le premier instant du mariage, les époux sont tenus de vivre ensemble. C'est pour permettre
la communauté qu'Alexandre III menace le roi d'Angleterre de jeter l'interdit sur son royaume
s'il ne rend à ses fils leurs épouses77.
Pour la première fois dans l'histoire, le christianisme a professé l'égalité des sexes. Les Évangiles
ne laissent apparaître entre eux aucune différence sociale. Paul enseigne l'identité des droits de
relations intimes et des devoirs de fidélité78. Les Pères, les conciles, les papes, les pénitentiels ont
maintenu cette doctrine. Non seulement la femme est, spirituellement, l'égale de son mari, mais
elle peut accomplir des actes juridiques79. Cependant, le mari est le chef de la communauté, vir
caput mulieris80. Il choisit le domicile, il autorise les engagements de son épouse, par exemple les
vœux81.
Il était naturel que l'Église s'immisçât dans la vie intime des époux, puisque l'un des buts du
mariage est la sanctification mutuelle. Aussi a-t-elle prescrit — sauf renonciation à l'exercice des
droits conjugaux82 — des relations normales, exclues cependant par un calendrier austère, qui
pouvait les limiter au mardi et au mercredi de chaque semaine hors de l'Avent et du Carême83.
Aux rapports pécuniaires, dot, donation nuptiale, gestion du patrimoine, un titre est consacré au
Code de Grégoire IX84. L'exigence de la dot, professée par quelques canonistes, ne pouvait être
maintenue dans le droit canon, les canonistes se bornent à conseiller la double constitution d'une
dot et d'une donation nuptiale85.

72. Extra, 3, 32, 14 (Innocent III). Une longue discussion était provoquée pax le problème des verba. On finit par reconnaître que
les paroles peuvent être prononcées au nom des époux par leur mandataire.
73. On peut lire dans Martène la variété des formules.
74. En principe, les paroles sont exigées de ceux qui peuvent parler. P. Lombard, Sent., IV, d. 27, c. 3. Mais Innocent III admet
que sourds et muets s'expriment par signes.
75. Extra, 4, 2, c. 23 et 25. Le problème de la validité est en pleine discussion au xne s. Cf. R. Weigand, Die bedingte Eheschliessung,
im Kanonischen Recht, Munich, 1963.
76. « Dict. théol. cathol. », 2205-2207.
77. Extra, 4, 1, 11. Cf. R. Foreviixe, L'Église et la royauté, p. 400-402, 948.
78. Paul, Ép. Cor., c. 7.
79. Voyez les nombreux cours et travaux de F. Olivier Martin, de P. Petot.
80. Ép. Éphés., c. 5, 23 ; cf. R. Metz, Le statut de la femme en droit canonique, dans « Recueils Soc. J. Bodin », t. XI, 1962, p. 59-113 ;
Recherches sur la condition de la femme selon Gratien, dans « Studia Gratiana », t. XII, 1967, p. 377-96.
81. Esmein, op. cit., t. II, p. 3.
1' 82.
exercice
Cette renonciation
du droit peut
et estintervenir
toujourspar
révocable.
un pacte, après consentement matrimonial, qui ne saurait l'inclure elle ne porte que sur
:

83. « Dict. théol. cathol.» , 2177 : renvoi à Pierre le Chantre et à Robert de Courson.
84. Extra, 4, 20, De donationibus inter virum et uxorem et de dote post divortium restituenda. Cf. M. Beclomo, Ricerche sui rapporti
matrimoniali tra conjugi. Contributo alla storia délia famiglia médiévale, Rome, 1961. Trois des articles des Scritti di storia del diritto
privato de P. Vaccari (Padoue, 1956) sont consacrés à la dot et à la donation nuptiale, p. 79-134.
85. Les traditions romaine et germanique embrouillèrent au xiie s. les canonistes qui, finalement, se bornèrent à conseiller. Cf.
Esmein, I, 209-11. La discussion se poursuivait au sujet du fameux texte : Nullum sine dote fiât conjugium, au Décret, C. 30, q. 5 c. 6.

199
GABRIEL LE BRAS

** *
Les enfants nés du mariage sont légitimes : le droit canon entend très largement la légitimité86.
Il l'accorde aux enfants nés d'un mariage putatif, c'est-à-dire publiquement annoncé et contracté
malgré l'empêchement dont l'un des époux n'avait point connaissance87, aux enfants nés d'infidèles
convertis qui s'étaient unis bien que parents à un degré prohibé88. Très libéralement, la légitimation
est débarrassée des entraves qu'y mettait le droit romain89.
Peu de dispositions concernent les rapports entre parents et enfants. A l'ancienne puissance
paternelle, l'Église a substitué l'autorité90. Sous le même nom, quelle profonde différence avec le
droit romain et le droit germanique et même avec l'ancien droit canon91. Entre la patria potestas
qui donnait au père la maîtrise de son fils et la reconnaissance des droits de toute personne, une
révolution s'est juridiquement achevée au xne s. : le père ne peut plus imposer à l'enfant le mariage
ou le monastère92. Il ne peut, moralement, exiger que le respect et, misérable, une aide matérielle.

***
La vie du ménage peut être troublée par des incidents et des accidents variés.
Des doutes sont-ils soulevés sur l'existence du mariage ? Aucun registre n'était tenu avant le
xve s.93. Rares sont les actes authentiques ; antérieures, les constitutions de dot ; irrecevables les
aveux des intéressés. Force était de recourir aux témoignages et aux présomptions de la possession
d'état94. Plus grave que des doutes, des causes certaines d'invalidité sont parfois découvertes. Alors,
s'ouvrira le procès en déclaration de nullité, à moins que l'on ne puisse procéder à la revalidation,
voire à la sanatio in radice96.
Par une exception notable, une sentence sur cause matrimoniale n'est jamais définitive, en ce sens
que de nouveaux chefs d'accusation peuvent indéfiniment être invoqués : un mariage déclaré
valide malgré l'assertion d'une contrainte sera déclaré nul après la découverte de la condition
sacerdotale de l'époux. Le souci de la vérité l'emporte sur le principe de l'autorité de la chose jugée96.

* *
Beaucoup plus fréquent est le problème posé par la mésentente. La cause ou la conséquence en est
souvent l'adultère, qui justifie une action criminelle, tandis que, par une anomalie, la femme ne
peut accuser le mari coupable97. Elle ne peut demander que la séparation de corps98.

86. Naissance ou conception en légitime mariage : règles du droit romain libéralement interprétées.
87. Au cours du xne s. fut créée la théorie du mariage putatif l'empêchement de parenté avait encore une telle extension que les
conjoints avaient pu, de bonne foi, ignorer leur lointain cousinage. Pierre I/jmbard et déjà Hugues de Saint-Victor déclarent légitimes
:

les enfants issus de ces mariages involontairement illégaux. Alexandre III les suit. Extra, 4, 17, 2.
88. Conséquence de la notion du matrimonium legitimum.
89. R. Génestal, La légitimation des enfants naturels en droit canonique, Paris, 1905. Van de Wiel, La légitimation par mariage
subséquent chez les romanistes et les canonistes jusqu'en 16 jo.
90. Du Plessis de Grénédan, Histoire de V autorité paternelle..., [thèse Fac. Droit de Paris, 1900].
91. Nous avons noté que l'autorité cesse au xne s. seulement de décider la vocation matrimoniale ou monastique de l'enfant.
92. Alexandre III dans Extra, 3, 31, c. 8, n, 12. Célestin III, ibid., c. 14. Jusqu'alors régnait la maxime Monachum aut paterna
devotio aut propria professio facit. Désormais, le pubère est libre de quitter le monastère auquel son père l'avait offert {oblatus) dans son
:

enfance.
93. R. Mols, Les origines pastorales de quelques relevés démographiques, dans les « Studi A. Fanfani », Milan, 1962, t. V, p. 437-61.
94. Nomen, tractatus, fama la trilogie moderne est empruntée au droit canon Extra, 2, 23, 11 (Alexandre III).
95. Voyez les études du chanoine Bernhard.
:

96. Sur la procédure des actions en nullité et des oppositions, voyez Esmein, op. cit., p. 449-74.
97. Esmein, II, p. 3-4. I,a femme ne peut que demander la séparation de corps.
98. Voyez notre compte rendu des deux importants ouvrages de R. Iye Picard (1930) et H. Richardot (1930), dans « Rev. hist.
droit fr. et étr », 1931, p. 743-57.

200
LE MARIAGE DU XIe AU XIIIe SIECLE

Cette remarquable institution du droit canonique n'a été organisée qu'au xne s. : la séparation
volontaire est alors tenue pour un péché. Afin d'éviter les dislocations, sauf le cas d'une entrée en
religion d'un des époux", l'Église, conformément à une tradition déjà ancienne, exigea que les
époux discordants se présentassent devant le juge, qui prononçait une sentence. Depuis le concile
d'Agde (506), cette exigence n'a point varié ; Alexandre III la maintient100, mais il refuse l'action à
l'époux qui a lui-même commis l'adultère101. Les chefs d'accusation pouvaient être, outre l'adultère
qui donne lieu à bien des problèmes, l'apostasie et l'hérésie102.
A côté de cette separatio quoad thorum, qui comportait séparation d'habitation, de table et de lit,
certaines officialités introduisent une separatio quoad bona, qui n'excluait point le devoir conjugal.
Ce fut l'un des biais par où s'immisça la justice séculière qui finit par imposer sa compétence
exclusive103.

CONCLUSION

Le premier mérite du droit classique est d'avoir résolu tous les problèmes du mariage : le Corpus
juris canonici contient un code complet, substitué aux décisions fragmentaires. A la variété des lois
et des coutumes, des théories et des jurisprudences, il a substitué l'unité législative et des docteurs
illustres ont composé des synthèses magistrales. A la mort d'Innocent III, l'œuvre canonique est
quasiment achevée, l'œuvre théologique est fortement amorcée.
La formation du mariage par le seul consentement ne sera plus guère contestée en aucun lieu.
Une liste complète des empêchements, séparés en deux catégories, est partout adoptée : elle s'est
constituée presque toute entre 1129 et 1215. En ce même temps, l'indissolubilité absolue triomphait,
la théorie de la dispense trouvait ses plus éclatantes applications.
On ne peut dire que la théologie ait suivi d'un pas égal le droit canon : son grand siècle est le xme s.
En 1216, les problèmes du ministre, de la grâce demeurent irrésolus ; de la matière et de la forme,
il n'était pas encore question : mais déjà les canonistes, Ive de Chartres, Gratien, Huguccio, ont
préparé la voie des théologiens, comme les théologiens — Hugues de Saint-Victor, Pierre Lombard,
Pierre le Chantre — ont aplani les voies du droit canon. Nulle part, la collaboration des deux
sciences, des docteurs et des législateurs n'est plus apparente. La théologie proprement dite a
progressé sur les chapitres de l'institution divine, des fondements scripturaires et de la moralité
de l'acte conjugal. Au xme s., la codification du droit canon ne fera guère qu'universaliser les
décisions d'Alexandre III et d'Innocent III et les grands théologiens amplifieront et systématiseront
la doctrine élaborée au xne siècle.
Ce bel ensemble ne devait pas être définitif. La clandestinité créait trop de troubles. En 1563, le
concile de Trente imposa la présence du prêtre, témoin qualifié104.
La sécularisation du monde a peu à peu dépossédé l'Église de sa compétence législative. En
supprimant le trait d'union contrat-sacrement, les légistes livraient à l'État tout ce qui concerne
le lien civil, notamment la confection d'une liste d'empêchements, les formalités de l'accord, et
menaçaient le principe d'indissolubilité, qui est rejeté par la plupart des États contemporains105.

99. Extra, 3, 32, 15.


100. Extra, 4, 19, 3. Les pactes de séparation amiable furent expressément condamnés par les papes.
101. Extra, 4, 19, 4.
102. Extra, 4, 19, 7 (Innocent III).
103. La justice séculière accorde la séparation dans des cas où le droit canon la refusait, comme les excès et sévices.
104. Sessio XXIV, de reformatione matrimonii, c. 1. Voyez « Dict. théol. cathol. », 2233-2247.
105. Notre article du « Dict. théol. cathol. » décrit ce mouvement. L'Institut de droit comparé de l'Université de Paris a publié
un premier volume Divorce et séparation de corps dans le monde contemporain. I. Europe, Paris, 1952.

201
GABRIEL LE BRAS

Cependant, les officialités gardent pour les catholiques leur autorité. Biles continuent de juger les
causes matrimoniales : validité du lien, privilège paulin, séparation de corps. I^e pape accorde des
dispenses de non-consommation106.
L,es droits séculiers ont recueilli une large part du droit de l'Église : théorie des empêchements,
publication des bans, séparation de corps107. Ainsi, le droit canon, après avoir été pendant des
siècles le droit commun de la Chrétienté, reste aujourd'hui l'une des sources du droit commun de
l'Occident.

106. I^a doctrine est exposée dans Joyce, op. cit., p. 492-506.
107. Nous avons rappelé cet héritage dans la préface du volume Divorce et séparation de corps, cité supra n. 105.

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