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di Semiótica e di Lingüistica

Documents de Travail
et pré-publications

Ivan Almeida

Sémiotique
et interprétation

Università di Urbino I IC Q 1 R J .
Hg/jg Idu lirt aprile-maggio 1986 serie
Sémiotique
et interprétation
(Peirce - Greimas - Ricoeur)

document de travail

L La problématique

Dans le journal Le Monde du 7 janvier 1986, Paul Ricoeur évoque en


ces termes le souvenir d’une rencontre publique entre Greimas et lui:
«Il y a quelques années, mon ami Greimas me tenait déjà ce discours:
loin que mon herméneutique pût interpréter la sémiotique, c’était cel­
le-ci, au contraire, qui allait décoder mes interprétations. J'ai répondu:
“Je vous englobe de mon bras droit, vous m’englobez du vôtre, n'est-ce
pas ce qu'on appelle une accolade?” » (p. 17).
L ’auteur du texte que voici était présent à cette réunion, pour le moins
houleuse, entre sémioticiens et philosophes, le soir du 4 juin 1980. Il
était surprenant alors de constater jusqu’à quel point le terme même
d’« interprétation» pouvait rendre méfiant plus d’un sémioticien d’obé­
dience néo-hjemslevienne. On arrivait ainsi à définir la sémiotique pré­
cisément par opposition à l ’interprétation, terme considéré trop teint
de philosophie herméneutique, catégorie apparement inconciliable a-
vec le fameux principe sémiotique de l’immanence de la signification.

Cependant, lorsqu’on accepte de traiter le problème épistémologique-


ment, à partir d’une pratique conjointe d’analyse sémiotique et de re­
cherche philosophique, on constate:
1) que — c’est le sens de la boutade de Ricoeur — herméneutique et
sémiotique constituent deux orientations complémentaires d’une même
attitude intellectuelle, qui est celle précisément de l’interprétation du
langage, comme réaction envers le rationalisme classique, dont le souci
était de saisir la subjectivité par intuition et par réflexion.
2) qu’indépendemment de l’acception philosophique du terme, il existe
une notion plus «technique» d’interprétation (cf. Peirce), que la sémio­
tique partage avec les autres disciplines formalisantes. Élucider la spéci­
ficité interprétative de la sémiotique peut équivaloir à définir sa spéci­
ficité épistemologique.
Les pages qui suivent seront consacrées à l'éclaircissement de ce deu­
xième point. A la lumière des catégories ternaires de la sémiosis de
Peirce, il s’agira d’interroger dans le modèle narratif de Greimas les
moments typiquement cognitifs, en y repérant une articulation de pa­
liers interprétatifs. Cela permettra de voir, par la suite, £ Tuel moment
de l’interprétation la sémiotique s’écarte de l’herméneutique comme at­
titude proprement philosophique.
Mais il ne serait, peut-être, pas inutile, au préalable, d’expliciter davan­
tage l’affirmation du point 1), selon laquelle herméneutique et sémioti­
que appartiennent à une même famille intellectuelle, à une position
commune dans l'histoire de la pensée occidentale.
Cette nouvelle attitude philosophique (cf. J. Ladrière 1984: 110-114),
axée sur l’analyse du langage, constitue à la fois la culmination et la
contestation majeure du rationalisme. En effet, avec le développement
de la pensée formalisante, le rationalisme européen, né de ¡Descartes, se
voit contraint d’évoluer, non plus en ligne droite, mais en boucle, s’ap­
pliquant à soi-même ses propres armes, et commence ainsi le travail de
la «déconstruction». Le point de départ philosophique n’est plus alors
l ’immédiateté du cogito, mais l'épaisseur du langage. Cela veut dire que
désormais sera rejeté comme illusoire tout projet de surprendre l’idée
ou l ’intentionalité dans une quelconque phase pré-langagière. La plus
originale des idées, ainsi que l'expérience la plus privée, se configurent
et, en fin de comptes, existent, comme un re-agencement de la langue,
toujours donnée comme disponible. «La pensée — dira M. Merleau
Ponty (1945: 213) — n’est rien d’“intérieur” , elle n’existe pas hors du
monde et hors des mots. Ce qui nous trompe là-dessus, ce qui nous fait
croire à une pensée qui existerait pour soi avant l’expression, ce sont
les pensées déjà constituées et déjà exprimées que nous pouvons rappe­
ler à nous silencieusement et par lesquelles nous nous donnons l’illu­
sion d’une vie intérieure. Mais en réalité, ce silence prétendu est bruis­
sant de paroles, cette vie intérieure est un langage intérieur». En fin de
comptes, come dit E. Ortigues (1962: 36) «Une pensée qui cherche à
s’exprimer est une pensée qui se cherche. Et quand elle s'embrouille
dans son expression, c'est elle-même qui s'embrouille en effet».
L'interprétation du langage devient ainsi non seulement une voie privi­
légiée, mais bien le chemin indispensable de connaissance de l'homme,
cet être qui, aux dires de Heidegger, ne se comprend, finalement, qu'«en
comprenant» (cf. 1967: 142-148).
Pour cette raison, la philosophie du sujet, devenue herméneutique, a
besoin de s’agencer un moment de parenthèses, à’epoché, de traversée
du désert, pendant lequel le langage s’offre comme configuration for­
melle, pour pouvoir ensuite, et seulement en vertu de ce dynamisme
structurant, s'ouvrir vers la projection référentielle d’un «monde»,
conçu come une possibilité d'existence (cf. Ricoeur 1972: 107). Ce
moment de médiation par la structure, est précisément celui dont la
sémiotique fait son objet.

S’il s’agissait ici de soigner des susceptibilités, il faudrait dire que le fait
de ne représenter pour la philosophie herméneutique qu’un moment de
parenthèses, n’enlève rien à l’originalité ni à l’autonomie totale de la
sémiotique et que, comme il arrive chaque fois que deux disciplines ont
un même objet matériel et diffèrent dans l’objet formel, sémiotique et
herméneutique sont réciproquement englobantes sans que cela ne consti­
tue un absurde ni ne déclenche un conflit de priorités. En l’occurrence,
le discours interprétatif de l’herméneute peut être repris, à son tour,
corne objet d’analyse par la sémiotique.
Ce qui, en revanche, il convient davantage de dire, c’est que ce sol
philosophique commun de la sémiotique et de l'herméneutique qu’est la
phénoménologie, n’est pas accepté aujourd’hui sans contestation. Et le
dépassement s’annonce du côté de la théorie de la communication et de
l ’interaction conversationelle. En résumé, s’il est vrai que le langage est
la condition même de possibilité de l'expérience subjective, il est vrai
aussi que le dialogue, et son horizon commimicationnel, apparaissent
aujourd'hui comme la condition de possibilité de tout langage.
Cette nouvelle perspective met, certes, en relief l'aspect partiel de la
démarche sémiotique, mais elle ne porte pour autant aucune atteinte à
son originalité ni à sa légitimité. Même replacé dans l'horizon de la
communication, le langage — devenu discours — aura toujours quelque
chose d'irréductible, qui est sa propre capacité d’articulation, décelable
seulement par une analyse formelle de sa structure.
Toutes ces précautions étant prises, il s’agira dans ce qui suit — en
faisant appel aux concepts sémiotiques de Peirce ainsi qu’à ceux de la
grammaire narrative de Greimas — de relever les moments où l’activité
sémioticienne s’accomplit en tant qu’interprétation au sens technique
du terme, ainsi que celui où l’interprétation sémiotique et l’interpréta­
tion herméneutique se disjoignent suivant chacune sa spécificité épi-
stémologique.
2. Interprétation et sémiosis

Dans son acception la plus globale, l ’interprétation est une opération de


mise en rapport de deux signes ou de deux langages entre eux, le
premier étant pris explicitement dans sa fonction de signe, et le deu­
xième, en position d'objet référentiel. Cette opération cristallise dans un
signe (ou dans un langage) tiers, que l’on peut appeler, avec Peirce,
l ’interprétant.
En fait, bien que cette triple instance — du Signe proprement dit, de
l’Objet et de l’interprétant — puisse s’étaler en trois langages diffé­
rents, tout discours, pris en lui-même, a déjà la condition d'un signe
tiers (Interprétant), qui rend compte du rapport d’un élément institu­
tionnel (illocutoire et prédicationnel) à un élément considéré comme
individuel (référentiel).
Cela revient à dire — toujours suivant la théorie peircienne de la sé­
miosis — qu’il est impossible de concevoir un discours sans qu’il faille
y voir déjà de l’interprétation. Cette première opération interprétative
de tout discours — qu’on appellera plus loin «interprétation catégori­
sante» — consiste à appliquer à une parcelle de réel une grille de
classification et d’objectivation propre à un univers social de connais­
sance. De ce décalage originel entre le réel et le signe catégorisant naît
le «proprium» de la sémiotique. Celle-ci s’occupe, en effet, de décrire la
construction des objets du savoir et non pas de la recherche du réel
perdu. C’est dans ce sens que l’on pourra dire que la sémiotique est
radicalement une science de l’interprétation.
Mais si tout discours est d’emblée, de par son acte catégorisant, un
signe interprétant, sa dimension interprétative ne s'arrête nullement là.
Elle se déploie suivant une structure arborescente dont on peut rendre
compte en suivant le système de ce que Peirce appelle les catégories de
la sémiosis.

2.1. Les «catégories» de Peirce


Notre première tâche consistera à décrire brièvement ces trois catégo­
ries, pour pouvoir les appliquer par la suite à la structure du récit
selon Greimas, ainsi qu’à la structure du discours sémiotique
lui-même.
2.1.1. En ce qui concerne la nature des catégories, on dit qu'elles sont
des catégories logiques, et non pas métaphysiques. «Logiques», pour
Peirce, signifie qu’elles servent à décrire la diversité de tout ce qui,
existant ou non, apparaît (à l'esprit), et ceci dans la dynamique même
de la parution. En ce sens, on peut dire qu’elles sont logiques mais

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toujours attachées à ce qui réellement apparaît: elles sont, donc, «pha-
néroscopiques». On voit jusqu’à quel point, pour Peirce, la notion de
chose — ou plutôt celle de «quelque chose» (ce dont l'existence ou
inexistence dans le réel n’est pas à décider) — et la notion de signe sont
indissociables.

2.1.2. Quant au nombre et à l ’appellation des catégories: elles sont au


nombre de trois et sont appelées tout simplement suivant leur ordre
dans la triade: Firstness («priméité»), Secondness («secondité») e
Thirdness («tiercéité»). Peirce fait constamment observer que le carac­
tère triadique de la relation catégorielle ne saurait jamais être réduit à
une simple complication d’une relation originairement dyadique.
2.1.3. A cette désémantisation du nom des catégories correspond une
désémantisation de leur contenu. «Priméité», «secondité» et «tiercéité»
renvoient à des traits relationnels différents, selon le niveau où l’on se
place pour analyser la parution des phénomènes. Leur description ne
peut donc qu’être structurale. Il existe un principe global d’ordonnan­
cement des catégories et une série de traits spécifiques pour chacune
d’elles. Le principe global peut être énoncé ainsi: à chaque niveau
d’application, les catégories assument leurs places respectives dans la
triade d’une façon qui est à la fois distributionnelle et cumulative («or­
dinale» et «cardinale»). Autrement dit, ce qui est premier est en même
temps un, ce qui est deuxième est une même temps deux (il englobe les
caractéristiques du premier) et ce qui est troisième est en même temps
trois (il englobe les caractéristiques du premier et du second). En ce
qui concerne les traits distinctifs de chaque catégorie, on peut relier, en
général:

a) la catégorie de priméité
— à ce qui est, considéré en soi-même, sans relation à aucune autre
chose,
— à la simple qualité ou «talité» (Suchness) phénoménale,
— à ce qui est pris comme pure possibilité, indépendemment de
toute affirmation ou de toute négation;

b ) la catégorie de secondité
— à tout rapport dynamique entre deux (ex.: causalité, réaction,
etc.),
— à l’existence effective (dans le sens de la haecceitas de Duns Scot)
sans tenir compte du mode d’existence, bien qu’en en supposant un,
— à l ’individuel en tant qu’opposé à l’universel;

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c) la catégorie de tiercéité
__à ce qui s’établit à la fois comme milieu et comme moyen terme
(comme médiation) entre un premier et un second,
— au fait même de paraître des phénomènes et à la reprise dans
l’esprit de leurs rapports réciproques,
— à la loi et à l’habitude.

La représentation graphique des rapports logiques des catégories peut


être facilitée par comparaison avec la forme musicale appelée «canon».
Si l’on prend comme exemple la très connue musique de «Frère Jac­
ques», on peut observer qu’il s'agit de trois énonciations, superposées en
décalage, d'une mélodie simple. Chaque énonciation (ou «voix») déploie
horizontalement les sons d'un accord de base. Après la première énon­
ciation, l’entrée de la deuxième coïncidera avec le développement in­
complet (deux voix) de ce même accord. L ’attaque de la troisième énon­
ciation complète l’harmonie (trois voix) au moment même où, sur le
plan horizontal, la première énonciation finit de déployer les sons de
l'accord de base. Cela illustre bien le principe de la pertinence à la fois
ordinale et cardinale de chaque catégorie sémiotique. La combinaison
desdeux systèmes peut être alors transcrite ainsi:

Firstness Secondness Thirdness


(une voix) (deux voix) (trois voix)

Firstness

(le voix)

Secondness

(2e voix)

Thirdness

(3e voix)

(;tableau n° 1)

Bien qu’il soit illégitime de pousser la comparation jusqu'au bout, une


autre caractéristique du système musical du «canon» est encore utile à
la compréhension du caractère «relatif» des catégories.
Structurellement et historiquement, l'harmonie (qui, dans ce cas, com­
mence au moment où, par l'attaque de la troisième énonciation du
thème, apparaît l'accord à trois voix) naît de l'explicitation des «sons
harmoniques» qui résonnaient de façon implicite .dans l'exécution mo-
nodique de la première note. Autrement dit, tout son, isolément, est
dàjà complexe, composé d'un son de base et des «harmoniques», que le
«canon» et l’harmonie se chargent d'«extérioriser» par la suite, comme
une sorte de «méta-son» (comme l’on dit «méta-langage» lorsqu’on exté­
riorise le sens qui coexiste avec un langage-objet).
De la même façon, tout «quelque chose», dans la mesure où il est
perçu, est déjà en état de signe tiers, et il ne peut être considéré
comme premier ou comme second que dans un rapport extériorisé avec
d’autres signes. On comprendra mieux ainsi le fait que, à chaque fois
qu’on analyse un signe individuel dans la sémiotique de Peirce — par
exemple Ylcône, signe appartenant à la première catégorie — il soit
subdivisible à son tour selon la priméité, la secondité et la tiercéité,
devenant soit une image (première priméité), soit un diagramme (se­
conde priméité), soit une métaphore (troisième priméité). Réciproque­
ment, si l ’on considère, par exemple, la métaphore, elle sera à la fois un
signe de la première catégorie — en tant que type particulier d’icône
— , un signe de la deuxième catégorie, — puisque la division «Icône-In-
dice-Symbole» appartient à la deuxième triade, celle qui rend compte
des rapports entre le Representament et son Objet, et un signe de la
troisième catégorie, en tant qu’icône basée sur un parallélisme avec
quelque chose d’autre. Mais chacun des trois aspects de la métaphore
depend du niveau auquel on place l’analyse.
Le schéma qui représenterait ces propriétés des catégories lorsqu’on les
applique aux signes devrait être une combinaison fort compliquée de
coordonnées et d’arborescences. On se facilitera la tâche en reprodui­
sant — come il a été fait plus haut — les catégories aussi bien sur les
ordonnées que sur les abscisses, mais en remplissant cette fois toutes
les cases avec des noms de signes. Cela sert, en passant, à saisir la
parenté structurelle entre les signes de chaque catégorie aux différents
niveaux du système (ex.: Interprétant-Légisigne-Symbole-Argument):

Priméité Secondité Tiercéite

Priméité
Qualisigne Icône Rhème
(R E P R E S E N T A M E N )

Secondité Sinsigne Indice Dicisigne


(OBJET)

Tiercéité
(IN T E R P R E T A N T ) Légisigne Symbole Argument

{.tableau n° 2)
Mais la difficulté d’un tel système de représentation est dans sa clôture
imperativa au nombre de 9. En conséquence, pour les besoins du pré­
sent travail, on ne considérera comme pertinente que la ternarité verti­
cale, ainsi' pourront être consignées sur la progression horizontale tou­
tes et seulement les triades qu’on souhaitera mettre en relief.

2.2. L ’Interprétant
A l’intérieur de ce cadre de catégories, l ’interprétant est, donc, un signe
tiers, en cela isomorphe vis-à-vis de toutes les autres instances tierces
de la sémiosis. Il s’agit d’un signe chargé de rendre compte de la
présence à l’esprit de la relation Representamen-Objet. Dans sa relation
à l’opération du Representamen, il peut assumer diverses formes: il
peut être, par exemple, une idée, un sentiment, une attitude, une asso­
ciation conceptuelle ou émotive, un synonyme, une traduction, une
transcription à l’intérieur d’un autre système, un commentaire, etc.
Tout en conservant son appartenance essentielle à la catégorie de la
Tiercéité, l’interprétant peut être, à son tour, subdivisé en trois types
(cf. Peirce: 8.333):
— l’interprétant immédiat (le catégorie), ou Interprétant en tant que
représenté,
— l'interprétant dynamique (2e catégorie), ou Interprétant en tant que
produit,
— l’interprétant final (3e catégorie — à ne pas confondre avec 1’« In­
terprétant logique ultime», dont il ne sera pas question ici —■), ou
Interprétant en tant que tel, qui est défini ailleurs par Peirce comme
renvoyant «à la manière dont le signe tend à se représenter lui-même
comme étant en relation avec son objet» (4.536).

Il convient de dire que Peirce définit les trois types d’interprétant de


façons très diverses et souvent non-conciliables à première vue. En fait,
tout au long de ses écrits, foisonnement de définitions différentes
constitue presque un phénomène de style auquel ses lecteurs sont habi­
tués. Les traits énoncés plus haut peuvent cependant être considérés
comme étant essentiels aux différentes formulations.

2.3. Récapitulation
On trouvera à continuation une liste — à élargir progressivement — de
quelques triades sémiotiques, à laquelle vient maintenant s'ajouter la
triade des Interprétants. Rappelons que, sur la ligne horizontale, les
listes seront volontairement lacunaires.
Priméité Representamen Icône Interprétant immédiat

Secondité Objet Indice Interprétant dynamique

Tiercéité Interprétant Symbole Interprétant final

( tableau n° 3)

Cet exposé des principes fondamentaux réglant les catégories des signes
— et, partant, des Interprétants — selon Peirce, servira de théorie à
l'étude des paliers interprétatifs de la sémiotique greimasienne. Il s’agi­
ra, en premier lieu, d’analyser les dimensions interprétatives du récit
lui-même, tel que Greimas le définit, pour passer en suite au travail
consistant en solliciter l’activité sémiotique en tant que telle, dans ses
points communs et ses différences avec l'interprétation herméneuti­
que.

3. Interprétation et grammaire narrative

3.1. Rappel théorique


Une des définitions que Greimas et Courtés donnent du récit désigne
celui-ci comme «l'unité discursive, située sur la dimensione pragmati­
que, de caractère figuratif, obtenue par la procédure de débrayage
énoncif» (1979:307). On peut déceler en cette définition trois compo­
santes:
3.1.1. Un récit est une unité discursive de caractère figuratif. Autrement
dit, il travaille avec les contenus sémantiques d'une langue naturelle, et
non pas avec un langage algébrique ou tout simplement avec des cho­
ses.
3.1.2. Un récit est une unité discursive située sur la dimension pragma­
tique. Il est de l'essence de tout récit de «raconter», c'est-à-dire de
rapporter des transformations dûes à des actions de personnages. Cette
dimension pragmatique postule à la fois le caractère temporel (passage
d'un temps-état 1 à un temps-état 2) et le caractère anthropomorphique
du récit.
Cette deuxième condition comporte un corollaire qu'on oublie souvent
dans les réflexions de narratologie: le récit est une organisation signi-
fiante (langagière) qui renvoie à du réel «signifiant» (les actions). Cela
veut dire que le référent (corporel) d'un récit, par le fait d’être humain
ou anthropomorphe, est lui-aussi, à son tour, narré en état de signifiance.
Come le dit G.-G. Granger (1976: 145), «Dès que l'homme est perçu —
ou supposé — comme protagoniste, nous vivons le fait expérimenté
comme renvoyant à autre chose, à l’instar des mots du langage ou de
nos images mentales». Ainsi, le récit devient un Interprétant dans la
mesure où il est un signe signifiant (un «signesignifiant»),
3.1.3. Un récit est une unité discursive... obtenue par la procédure du
débrayage énoncif. Pour Greimas, cela signifie que le «je-ici-maintenant»
du discours se distinguie de la formule «il-là-alors» propre aux événe­
ments racontés.
Ces trois éléments de la définition serviront plus loin à déceler autant
d’instances interprétatives du récit. Cette démarche sera facilitée par un
bref rappel de la structure interne des transformations narratives.
Au centre de l’algorithme narratif se trouve la performance principale,
où s'opèrent les changements d’état. Elle est précédée d’une performan­
ce de qualification, où le Sujet opérateur des trasformations acquerra
sa respective compétence. Ces deux performances centrales sont appe­
lées «pragmatiques», car les opérations proviennent fondamentalement
de «comportements somatiques» (Greimas-Courtés 1979: 288). Exem­
ple: a) le héros acquiert une épée magique (performance de qualifica­
tion), b) il tue le dragon (performance principale).
Entourant ces deux noyaux pragmatiques, on observe dans le récit deux
autres performances, de nature «cognitive»: avant la qualification, le
contrat, qui donne naissance au Sujet, en tant qu’actant, tout en le
constituant opérateur virtuel de «telle» action spécifique; après la
transformation, la sanction, par laquelle le Sujet est reconnu comme
ayant accompli ou non les opérations à lui attribuées lors du con­
trat.

Dimension cognitive Qualification T ransf ormation

Dimension pragmatique Contrat Sanction

( tableau n° 4)
3.2. Les paliers interprétatifs du récit
Ce simple rappel de grammaire narrative nous permettra de formuler
l’hypothèse concernant les paliers interprétatifs du récit comme dis­
cours. Elle pourrait être énoncée de la façon suivante: tout récit a
trois noyaux cognitifs: le contrat et la sanction à l’intérieur de l'énoncé
et, pour ainsi dire, «à l’extérieur», Vénonciation, en tant que prise en
charge, débrayée, du rapport d’une unité discursive à un énoncé narra­
tif; ces trois noyaux cognitifs actualisent les trois types d’Interprétant
que postule la théorie de Peirce.
En outre, on peut dire que si la grammaire narrative est — comme le
prétend Greimas — applicable à toutes sortes de discours et non seu­
lement aux narrations proprement dites, c’est moins parce que tout
discours contient du récit dans son noyau phrastique, que parce qu’el­
le donne, par sa triple structure cognitive constituée du contrat, de la
sanction et de l 'énonciation, un modèle universel pour la description de
l’interprétabilité dans ses racines socio-sémantiques.

3.2.1. Le Contrat

On sait que, selon Greimas, la relation actantielle S —> O est structurel­


lement orientée, c’est-à-dire que l'Objet se construit par rapport à un
Sujet, mais que celui-ci ne dépend pas de ses Objets pour être instauré
comme Sujet virtuel d'opération. Il est donc nécessairie de chercher sa
naissance sémiotique ailleurs que dans la relation, dans un «passage»,
dans un saut originant. Ce saut est, dans le récit, le contrat.
En tant que première performance de la grammaire narrative, le con­
trat comporte la naissance du Sujet, comme changement de nature,
comme «discontinuité dans le réel» (Lacan 1966:801), come «cata­
strophe», plutôt que comme une «relation» essentielle. Ce qui est en
deçà du contrat (la situation de départ) est, par hypothèse, pré-narratif,
voire pré-sémiotique, sorte de degré zéro par rapport à toute virtualité
aussi bien narrative que thématique. Ce substrat non encore thématisé
sémiotiquement, peut être appelé, comme le fait P.-A. Brandt (1973)
«corps» ou bien « l’imaginaire comme chair», selon la terminologie phé­
noménologique de J. Petitot: «la sémiotique — écrit ce dernier — a
pour materia prima — pour hylé au sens phénoménologique du terme
— une substance qui n’est pas une substance de contenu mais un pur
medium imaginaire tendu entre la régulation biologique et l'idéalité
“ indicible” de l'absolu. Le terme “ imaginaire” ne renvoie pas ici à quel­
que manipulation de représentations fictionnelles. Il est utilisé en son
sens topique métapsychologique. Il concerne (...) un imaginaire asé-
mantique non encore symbolisé (au sens métapsychologique), nous pré­
férons dire non subjectivé (...)· Il serait ici nécessaire de reprendre le
concept husserlien fondamental de «chair» (Leib dans son rapport à
Leben) que M. Merleau-Ponty a tenté d'élucider. Si le concept de struc­
ture est le concept formel de la sémiotique, celui de l'imaginaire com­
me chair devrait en devenir le concept substantiel de base» (1985:284).
Un «corps», un «imaginaire comme chair», devient Sujet virtuel par un
contrat dans lequel l’institution, par l'intermédiaire du rôle du Destina-
teur, lui fixe les critères d'un agir «reconnaissable». La sanction opérera
plus loin cette reconnaissance, ce qui sera possible seulement en vertu
de l’axiologie (la «loi», institutionnelle et sémantique) instaurée par le
contrat. Ce pur substrat pré-sémiotique ne devient «Sujet» qu’en s’as­
sujettissant à la loi institutionnelle qui lui imposera les conditions de
l’agir en vertu d’une certaine vision du monde. Sa compétence est pen­
sable en fonction de ce que Searle (1969) d’une part, et Althusser (1970)
d’une autre, appellent une «conduite reglée».
A partir de là, il est légitime d’affirmer que dans la structure du con­
trat se joue la jonction du narratif et du figuratif. En effet, en même
temps que le Sujet devient tel par le mandat d’un Destinateur, il se voit
investi d’un monde de valeurs sémantiques (il ne sera pas seulement
Sujet virtuel en abstrait, mais, plus précisément «vigneron», «ami»,
«semeur» etc., c’est-à-dire acteur), grâce auxquelles des choses à l’état
brut deviennent, à leur tour, des Objets, métaphores du manque fondé
par la loi, métonymies du Sujet dans son devenir «codé».
Du point de vue de la théorie de Peirce, le contrat constituerait un
Interprétant de la première catégorie, où se joue la simple opération de
« représentation ».
Tel qu'il vient d'être décrit, le contrat réalise cette interprétation pri­
maire qui a été appelée plus haut « interprétation catégorisante» et que
l ’on pourrait égalemet appeler «thématisante». Par cet acte interpré­
tatif, une portion de réel est introduite dans un système de découpage,
qui fait naître le sémantique come une virtualité d’opération reglée par
les contraintes d’un «thème».

3.2.2. La Sanction
C’est seulement parce que le contrat opère l'interprétation catégorisante
que sera possible, au bout de la transformation, la deuxième perfor­
mance cognitive, qui est celle de la reconnaissance ou sanction. Ce faire
interprétatif ultime des personnages du récit s’accomplit au nom des
valeurs socio-sémantiques instaurées lors du contrat.
Ou peut appeler ce deuxième type d’interprétation interprétation algo-
rithmique. En effet, ce que l’on reconnaît dans la sanction, ce n'est pas
un saut qualitatif (catastrophique) comme dans le cas de l’interpréta­
tion catégorisante ou thématique, mais l’actualisation d’une virtualité
d’action déjà codifiée par le contrat: passage d’une figure à une autre à
l’intérieur d’un même thème (p. ex.: l’«apprenti» est devenu «maître»),
recatégorisation thématique de rôles sociaux (p. ex.: le «samaritain»
est devenu «prochain»).

Quant à la performance dite «principale» qui, précédée par la «quali­


fication», assure les transformations essentielles du récit, elle peut être
soit somatique, dans les récits proprement dits, soit noologique, dans
les discours à prédominance théorique, mais la structure du contrat et
de la sanction comme instances interprétatives reste stable. En outre, si
le contrat correspond à la naissance interprétative du caractère «théma­
tique» ou «figuratif» du récit selon la définition de Greimas, la san­
ction est l’interprétant qui résulte de sa dimension «pragmatique» ou
transformative.
Placée dans le contexte de la sémiosis selon Peirce, la sanction constitue
un Interprétant de 2e catégorie, ou « dynamique», celui qui fonctionne
non plus comme «représentation», mais comme «produit» ou «effet».

3.2.3. L ’Énonciation
L ’interprétation catégorisante est celle qui, dans le contrat, donne nais­
sance au signe comme représentation décalée. L'interprétation algo­
rithmique est celle qui, dans la sanction, réfère un signe à un autre en
vertu d’un système d’arrangements codé. Il convient maintenant de pré­
senter une troisième instance interprétative du récit, l'interprétation
référentielle ou proprement dite, qui correspond à l’interprétant tiers,
final ou proprement dit de Peirce. Elle rend explicites les rapports
entre un monde «objectif» (thématisé) et une progression algorithmique
de valeurs acquises, échangées ou reconnues. Dans le cadre de la narra-
tologie greimasienne, elle correspond à l'instance énonciative (ou tex­
tuelle) laquelle, suivant un parcours qui lui est propre, lie l’histoire au
discours.
L'instance d’énonciation ne se situe pas, pour Greimas, à l’intérieur de
la « g r ammaire narrative» à proprement parler. En tant qu'activité co­
gnitive et interprétative, elle n’est pas au même niveau que le contrat et
la sanction, mais elle ne fait pas moins partie de la définition du
récit, lorsqu’on conçoit celui-ci comme une «Unité discursive . . . obtenue
par la procédure du débrayage énoncif» (qui comprend également le
débrayage «énonciatif» dans les récits présentant des personnages qui
parlent en style direct). En d’autres termes, un récit n’est pas une
simple succession de transformations: il est un acte dénonciation
qui porte ces transformations au niveau d’un discours particulier.
Dans certains récits la totalité de l'acte énonciatif peut remplacer la
performance narrative de sanction. Ce sera un cas de synchrétisme
structurel dans lequel l’énonciateur (extérieur à l’histoire) coïncide
avec le Destinateur intra-diégétique de la reconnaissance. Mais dans ce
cas, les mêmes mots servent à accomplir deux actes interprétatifs
différents: celui qui se situe à la fin d'un parcours traneformationnel
(sanction, Interprétant algorithmique) et celui qui exprime la totalité du
parcours en tant que signe tiers, qui renvoie l’ensemble du dit à son
«intenté», c’est-à-dire à sa référence. Dans le premier cas on retiendra le
caractère «ultérieur» du récit-sanction qui par le jeu des temps des
verbes, se situe après (mais sur la même ligne) l’état «réalisé» et le relie
à l ’état «virtuel» du commencement. Dans le second cas, on retiendra le
caractère extérieur ou débrayé du récit-énonciation qui, liant un dis­
cours à un état de choses, constitue un nouveau saut qualitatif, une
nouvelle «catastrophe» interprétative.
Cependant, dans la plupart de récits «canoniques», sanction et énoncia­
tion peuvent être distinguées comme la part se distingue du tout ou
comme l’enchâssé se distingue de l’enchâssant.

3.3. Récapitulation
En reprenant le tableau n° 3, on obtient, pour ce qui est des instances
interprétatives du récit, l’élargissement et les correspondances suivants:

Interprétant Interprétant
Priméité Objet Icône Contrat
immédiat catégorisant

Secondité Interprétant Interprétant


Interprétant Indice Sanction
dynamique algorithmique

Interprétant Interprétant
Tiercéité Representamen Symbole Enonciation
final ou p.dit référentiel

( tableau n° 5)

Pour bien lire ce tableau il faut se rappeler que tout ce qui peut se
diviser en trois est déjà un troisième et que tout ce qui est analysé en
deçà de la trilogie (p. ex. le contrat en tant que tel) n’est considéré que
comme instance virtuelle de sémiosis, qui ne passe à l’acte que lorsqu’il
est repris par le signe figurant en troisième position verticale (p. ex. le
contrat-énoncé...).

14
4. L ’interprétation, sémiotique

Ainsi, la théorie narative démonte et met en scène la construction


sémiotique des objets de savoir d’après la structure du contrat catégori­
sant, de la sanction ou reconnaissance algorithmique et de Vénonciation
référentielle, qui sont en même temps les paliers de toute activité in­
terprétative.
Interprétation catégorisante, interprétation algorithmique et interpréta­
tion référentielle deviennent des catégories applicables à la dimension
interprétative de tout discours, y compris celui de la pratique sémioti­
que elle-même, dans l’échelonnement des ses trois moments essentiels:
le moment descriptif, le moment explicatif et le moment interprétatif
proprement dit (Ladrière 1973: 161-197). C’est ce qui tâchera d’être
montré dans les pages qui suivent.

4.1. Décrire
La première opération interprétative du métalangage sémiotique, cor­
respondant à l ’interprétation appelée plus haut «catégorisante», s’actua­
lise dans la démarche descriptive (ou re-descriptive) propre à toute
grammaire. Elle consiste, comme le terme l’indique, à re-déerire ou
transposer les contenus d’un discours narratif en termes de catégories
propres à la théorie sémiotique. C’est le premier pas de toute discipline
formalisante.
Les traits interprétatifs de cette opération sont communs à toutes le
sciences dites «humaine», dans la mesure où elles commencent par
transcrire les significations en termes de paquets de relations. Le résul­
tat est un type de modèle, que G.-G. Granger appelle «modèles cyberné­
tiques» ou «à boucle de régulation» (cf. Granger 1976: 153). Leur ca­
ractéristique est de superposer au schéma de stricte formalisation un
autre circuit contenant une certaine information sémantique qui régule
en retour la fidélité du formalisme à la charge signifiante contenue par
la source ou langage-objet.
Pour cette raison, la construction de modèles sémiotiques est très spéci-
fiquemente interprétative car, la formalisation étant toujours incomplè­
te, sous peine de laisser échapper définitivement la signification qu’elle
est censée décrire, le résultat est en quelque sorte la recatégorisation
d’un language dans un autre plus pauvrement sémantisé.
Cette recatégorisation garde une certaine parenté avec les conditions du
contrat narratif et, quelque part, présuppose ^assujettissement» du
discours aux contraintes de la théorie sémiotique qui le fera résonner
selon la nature de son propre instrument.

15
4.2. Expliquer
La deuxième opération de la sémiotique à l’égard de son objet corres­
pond à l'interprétation «algorithmique». Expliquer, c’est trouver le «des­
sin» structural de la signifiance établi dans le jeu de contraintes d’un
discours individuel. Il s’agit d'un Interprétant dynamique ou algorithmi­
que car le sens est envisagé comme transformation, c’est-à-dire comme
variance: à l'intérieur d'un modèle, un signe renvoie toujours à un
autre signe, jamais à un référent. La théorie structurale a créé un cadre
de lecture (le système d'oppositions, d'équivalences, de transformations)
du renvoi modélant des signes, qui définit le sens comme écart dynami­
que.
Si la description consiste dans la réduction d'une performance discursi­
ve à un code, l’explication est la réorganisation individuante de ces
éléments du code, en vue de composer un simulacre formel du fonc­
tionnement de «ce» discours qu'on prend en considération. On peut
décider que toute ville est composée d'un nombre restreint d’éléments
récursifs (place, rue, habitation, lieu de culte , administration, parc,
commerce, e tc ...) : décrire une ville consistera alors à réduire la diver­
sité de tout son paysage à ces quelques éléments qui constituent quel­
que chose comme le «lexique» et la «syntaxe» urbaines; cependant,
expliquer Venise, Bruxelles ou Cordoue, c’est tenter de saisir le dyna­
misme structurant, unique à chacune d’elles, qui groupant ces éléments
d’une forme inédite, «définit» la ville en termes de grammaire urbaine.
L ’explication sémiotique d'un texte est de la même nature. Après avoir
«réduit» celui-ci à une série de catégories métalinguistiques, et sans
sortir des contraintes immanentes de ces catégories, il s’agit de les
organiser autour du «geste» individuel qui leur donne une cohérence
unique, propre au texte en question.
Passer de la description à l'explication, c'est passer de l'universalité des
structures à l'instance individuelle de structuration, c'est récupérer en
termes de «sens» (comme on parle du «sens» d'une rue), ce qu'on a
décrit en termes de «forme».
Cette identification de la parole à un «geste» structurant est empruntée
ici à la philosophie de M. Merleau-Ponty. Ce que ce geste produit, c'est,
selon une expression que celui-ci reprend d'A. Malraux, une «déforma­
tion cohérente» d'éléments linguistiques disponibles (Merleau-Ponty
1960: 114). Et le «sens» de ce geste ne correspond à rien qui puisse se
trouver «derrière lui», il s’identifie à la structuration inédite qu'il «des­
sine» en s’exerçant. «Le geste linguistique comme tous les autres, dessi­
ne lui-même son sens. (. . . ) Et le sens de la parole n'est rien d'autre que
la façon dont elle manie ce monde linguistique ou dont elle module sur
ce clavier des significations acquises» (Merleau-Ponty 1945: 217).
La recomposition structurelle du sens textuel conçue comme un geste,
constitue un signe interprétant de la 2e catégorie — dynamique ou
algorithmique — car il se joue dans les influences reciproques des signes
à l’intérieur du corpus, pour réussir à se signifier par recoupement,
transformation et différence.

4.3. Interpréter ( sémiotique et herméneutique)


La troisième opération sémiotique reproduit le fonctionnement de l’in­
terprétant final de Peirce. Comme chaque fois qu’il s’agit d’une troisième
tiercéité, on l’appellera interprétation «proprement dite». Le rapport
dont elle rend compte est celui qui s’établit entre deux signes complexes
ou entre deux systèmes. Dans toute démarche formalisante, l’interpréta­
tion proprement dite est l’instance qui associe les énoncés d’un système
à des énoncés relatifs à un monde extérieur. Il s’agit donc, selon notre
terminologie, de l’interprétation référentielle.
Comment la sémiotique structurale se comporte-t-elle par rapport au
plan de la référence? C’est là, me semble-t-il, le point où la distinction
entre interprétation sémiotique et interprétation herméneutique se fait
pertinente. Les interprétations non-terminales peuvent être communes,
en tant que paliers intermédiaires, aux deux points de vue — cette
affirmation sera illustrée dans le paragraphe suivant — mais la notion
d’Interprétant final et de référence se conçoit différemment selon qu’il
s’intégre à la philosophie herméneutique ou à la théorie sémiotique.
Pour l ’herméneutique, l’interprétation référentielle est l’acte par lequel
le sujet pensant et désirant s’approprie le «monde» déployé par le sé­
mantisme du texte. Pour la sémiotique, en revanche, il s'agit de repérer
— selon la définition d'Interprétant final citée dans le § 2.2. — et de
préciser le rapport entre la relation d'un Representamen à son Objet et
la manière dont il tend à représenter cette relation. Cette «manière»,
une fois extrapolée, constituera une sorte de substitut formel du réfè­
rent.
Autrement dit, tandis que l’herméneutique conçoit l’interprétation ré­
férentielle comme un projet existentiel d’appropriation d'un «monde»
habitable déployé par le texte, pour la sémiotique il s’agit du repérage
et de l’extrapolation formelle d’une «manière» intertextuelle de signifier.

5. «Appropriation» et «Intertextualité»

Pour qu’un ensemble d’éléments linguistiques arrive à signifier, il est


nécessaire que ceux-ci soient repris par un geste individuant de «struc­
turation» qui les ordonne en confèrent un horizon à leur signifiance.
L'existence jamais thématisable (car il ne s’agit pas d’un signe) de cet
horizon permet que plusieurs signes s'unissent pour exprimer une
«même idée». C'est également cet «horizon» qui permet à un discours
interprétatif de reprendre les significations du discours interprété tout
en lui étant différent. L'idée d'«horizon de structuration» est ici em­
pruntée à J. Ladrière (1984: 96-97) et coïncide d'une certaine façon
avec la notion peircienne de Ground («fondement»), cette «id é e . . . à
entendre dans un sens quelque peu platonicien» qui sert de principe
interne à l’ordonnancement de toute sémiosis (Peirce 2.228).
Pour cerner à peu près la même notion, P. Ricoeur se sert du terme
«monde», qui appartient à la même famille phénoménologique qu'«hori-
zon», et que Heidegger avait précisé dans sa conférence sur l'origine de
l'oeuvre d'art (Heidegger 1957: 37). C’est dans tin monde que s’actuali­
se, pour P. Ricoeur, l’ouverture référentielle du texte, non pas vers
l ’arrière de sa production, mais verso l’avant de sa projection de sens.
«Pour nous -dit-il- le monde est l’ensemble des références ouvertes par
les textes. Ainsi parlons-nous du “ monde” de la Grèce, non point pour
désigner ce que furent les situations pour ceux qui les vécurent, mais
pour désigner les références non situationnelles qui survivent à l’effa­
cement des premières et qui désormais sont offertes comme des modes
possibles d’être, comme des dimensions symboliques possibles de notre
être au monde» (Ricoeur 1972: 107).
Ce «monde» — non réel mais toujours donné comme possible — que
tout texte ouvre devant lui, la sémiotique textuelle le perçoit comme
une forme structurante capable de provoquer d’autres textes, tandis que
l ’herméneutique se l’approprie comme un «possible» d’existence pour
l ’homme.
La même notion d’horizon sert à l’herméneutique comme point de ras­
semblement (pour le vécu) et à la sémiotique comme point de fuite
(vers d’autres textes). L'herméneutique vise l'insondable appropriation
du sens, la sémiotique pointe vers l'inépuisable production textuelle.
Au-delà du seuil de clôture d'une oeuvre, l'herméneutique replace le
texte sur le plan de la parole, de l'acte, de l'événement (en tant que
sollicités par le texte). Au-delà de l'arrêt provisoire sur les limites de
«ce» texte concret, la sémiotique repart à la poursuite d'autres textes:
ceux qui prêtent leur voix et leur forme à son énonciation toujours
polyphonique, ceux qui prolongent sa forme structurante pour construi­
re des relais textuels du «monde».
Le concept fondamental de l'interprétation finale en sémiotique devient
celui d’intertextualité, celui de l’interprétation finale en herméneutique
se résume dans le terme « appropriation».
Dégager les implications de ces deux concepts, permettra de constater
que, si c’est en eux que cristallise l’opposition fondamentale entre l’in­
terprétation herméneutique et l’interprétation sémiotique, ils représen­
tent en même temps, pour chacune des deux disciplines, un ajustement
par rapport à leurs conceptions initiales, permettant dans chaque cas
un élargissement du champ respectif, dans le sens d’une certaine, mais
jamais totale, convergence.

5.1. La notion herméneutique d’«appropriation»

C’est à P. Ricoeur qu’on doit l’introduction systématique dans la théorie


de l’interprétation du concept d’«appropriation d’un monde», qui exige
comme contre-partie une mise à distance de nature sémiotique. Ce qui
pour Ricoeur est à interpréter dans un texte, «c ’est une proposition de
monde, d’un monde tel que je puisse l’habiter pour y projeter un de
mes possibles les plus propres. C’est ce que j ’appelle le monde du texte,
le monde propre à ce texte unique» (1975: 212-213).
Quant au concept d’appropriation, il appartient à la tradition hermé­
neutique du Romantisme, qui fixait l’idéal de l’interprétation dans le
fait de rendre «sien», par le lecteur, moyennant une activité de type
«divinatoire» (Schleiermacher) l’idée, ou l ’esprit, ou le génie de l’auteur.
C’est là que se situe le revirement qui caractérise la philosophie de
Ricoeur: a) ce qu’on s'approprie, ce n’est pas une intention d’auteur,
mais le «monde» créé par le texte; b) il n’y a pas d’appropriation, sans
une «distanciation» préalable, tendant à dégager la structuration interne
par laquelle le texte déploie son «monde». «Ce que nous faisons nôtre
— écrit-il — , ce que nous nous approprions pour nous-mêmes, ce n’est pas
une expérience étrangère ou une intention distante, mais l’horizon d’un
monde vers lequel une oeuvre se porte. L'appropriation de la référence
ne trouve plus de modèle dans la fusion des consciences, dans l'empa­
thie ou dans la sympathie. La venue du sens et de la référence d’un
texte au langage, c’est la venue au langage d’un monde et non la recon­
naissance d’une autre personne» (1972: 52). Par ailleurs, «S'il est bien
vrai que toute interprétation s’achève dans une appropriation, cette
appropriation est la contre-partie de la mise à distance qui la précède»
(1971: 53). «Ce moment de distanciation est impliqué dans la fixation
par l’écriture et dans tous les phénomènes comparables dans l ’ordre de
la transmission du discours. L ’écriture, en effet, ne se réduit nullement
à la fixation matérielle du discours; celle-ci est la condition d’un phé­
nomène beaucoup plus fondamental, celui de l’autonomie du texte. Au-
tonomie triple: à l’égard de l’intention de l’auteur; à l’égard de la
situation culturelle et de tous les conditionnements sociologiques de la
production du texte; à l’égard enfin du destinataire primitif (. . . ) On
peut voir dans cet affranchissement la condition la plus fondamentale
pour la reconnaissance d’une instance critique au coeur de l’interpréta­
tion; car ici la distanciation appartient à la médiation elle-même»
(1973: 52-53).
Ainsi, l’appropriation du monde du texte passe nécessairement, pour
Ricoeur, par la médiation structurante que seule la sémiotique, en tant
que science des formes discursives, peut dégager. Et c’est par ce biais
que la description et l’explication sémiotiques deviennent des paliers
internes de l’interprétation herméneutique.
Du même geste, Ricoeur arrive à concilier des catégories épistémiques
que W. Dilthey tenait pour inconciliables: explication et compréhension.
La première correspondait pour Dilthey à la tache des sciences de la
nature, la deuxième, à celle des sciences de l’esprit, guidées selon lui
par l’idéal de la coïncidence (psychologique) entre les esprits. Quant à
l’interprétation, elle ne serait alors qu’un cas particulier de compréhen­
sion, lorsque celle-ci s’applique au discours «fixé» par l’écriture. P.
Ricoeur, en revanche, fait de l’explication et de l’interprétation deux
moments complémentaires dans le traitement herméneutique de tout
texte. Il commence par libérer l’activité «explicative» de sa dépendance
par rapport au modèle épistémologique des sciences naturelles, intro­
duisant à sa place l’explication de type sémiotique. C’est en s’appuyant
sur cette médiation d’explication structurale que l’interprétation re­
prend son autonomie en tant qu’appropriation de l’horizon textuel.
«Expliquer — écrit-il encore — c’est dégager la statique du texte; in­
terpréter, c’est prendre le chemin de pensée ouvert par le texte, se
mettre en route verso l ’orient du texte (1970: 198).
Un rappel des catégories phanéroscopiques selon Peirce ainsi que des
structures narratologiques selon Greimas nous ont permis d’intégrer à
cet élargissement de l’interprétation herméneutique en direction de la
sémiotique, le mouvement premier de la description.

5.2. La notion sémiotique d’«intertextualité»


Le réel, pour la sémiotique, est toujours relayé par une «realité» con­
struite, et le réfèrent apparaît en état constant de sursis textuel. L ’in­
terprétation finale ne peut donc pas être de la même nature que celle
de l’herméneutique. Là où l’herméneutique trouve un monde (toujours
intérieur au texte) à habiter, la sémiotique trouve une «form e» de re­
présentation et en fait un idéologème. Ce terme, que J. Kristeva a
introduit en France l'empruntant à N. P. Medvedev et à M. Bakhtine
(Kristeva 1970: 12-13) dénote la forme qui rattache une structure con­
crète à un ensemble de pratiques structurantes.
L'interprétation finale d’un texte par la sémiotique, est celle qui le
rattache à d’autres pratiques structurantes et notamment à d’autres
textes: ceux qu’il produit comme commentaires (relais du «monde»
herméneutique) et ceux dont il reprend le principe structurant ou les
énoncés. C’est le principe d’intertextualité.
En se laissant prolonger vers l’interprétation intertextuelle, la sémioti­
que greimasienne peut compléter son travail sur le texte en faisant
déborder celui-ci vers d’autres textes qui lui tiennent lieu de référent.
Ce faisant, elle se libère de l’apparence «générativiste» dont son lexique
se voit teinté depuis le début. Lorqu’on arrête l’analyse au dégagement
des structures dites «profondes», on risque de reproduire à rebours le
schéma que Harris et Chomsky appliquent à la phrase, qui veut que le
passage entre structures profondes et structures de surface se produise
sans que leur interprétation sémantique se voie affectée. D’un bout à
l’autre de la transformation, la signification resterait invariable. Trans­
posé au texte comme totalité signifiante, ce principe laisserait supposer
qu’il existe une sorte de «message», unitaire et stable d’un bout à
l ’autre, les évolutions discursives apparentes ne servant qu’à saturer de
figures le contenu de base. A l’instar des génotypes et des phénotypes
de Saumjan, il y aurait alors un génotexte et un phénotexte, qui établi­
raient entre eux des rapports à la fois d'engendrement (profondeur/sur-
face) et de représentation (signifié/signifiant). J. Kristeva a pu appli­
quer avec un certain bonheur ce schéma à un roman du XVe siècle,
Jean de Saintré, d’Antoine de La Sale, et il peut fonctionner sur des
textes «clos» ou «à message» (Kristeva 1970). Mais ces textes sont
exceptionnels, et le problème devient tout autre lorsqu’il s’agit d’ana­
lyser particulièrement des textes contemporains (Mallarmé, Lautréa­
mont, Roussel, par exemple), qui se posent comme une pratique trans­
gressée qui «renonçant à la représentation, devient l’inscription de sa
propre production» (Kristeva 1968: 308). Dans ce cas, et finalement
dans la plupart de textes (Bakhtine l’a montré pour des textes médié­
vaux, cf. Bakhtine 1970), le modèle transformationnel n’est plus perti­
nent. C’est là que surgit la notion d’intertextualité: les séquences ou
codes (les «énoncés») d’une structure textuelle apparente, ne sont plus
considérés comme le fruit d’un engendrement à partir d'une structure
profonde, mais comme opérations sur des énoncés pris à d’autres
textes.
Pour la théorie intertextuelle, un texte est un lieu où des «voix» parlent
et «se» parlent. Son opérativité signifiante est faite de citations et de
transgressions qu’il s’agit de répérer et de mesurer. Vinter prêtant final
de la sémiotique basée sur le couple conceptuel «texte-intertextualité»
(aux dépens du couple «génotexte-phénotexte») consiste alors à saisir la
forme selon laquelle un texte reçoit, incorpore, subvertit les énoncés
qui lui viennent d’ailleurs — autrement dit, à prendre le texte dans sa
propre opération d’Interprétant dynamique — , ce qui conduit à penser
le texte particulier selon son intégration «de» et «dans» le tissu social et
historique. En effet, l’interprétation sémantique des énoncés constitu­
tifs, «vire» nécessairement en fonction de l’appareil textuel qui les ac­
cueille. L ’ensemble original qui en résulte peut coïncider avec d’autres
pratiques structurantes du même contexte socio-culturel (structure de
l ’économie, de la science, de la philosophie, e tc ...), et on retrouve ainsi
la notion à’idéologème.
Voici quelques corollaires pour la pratique concrète de l’analyse sémio­
tique de la dimension intertextuelle.

a) En premier lieu, la notion d’intertextualité conduit à une revision


du concept de «code» en sémiotique textuelle. En linguistique, le code
est cette sorte de virtualité, purement abstraite, composée de symboles
et de règles qui permet la formation des phrases. Du point de vue
logique, il précède (à la manière d’une «compétence») la formulation
des messages. En revanche, les «modélisations secondaires» qui, selon
Lotman (1973) constituent l’objet de la sémiotique, n’ont pas de code
dans le sens strict, c'est-à-dire a parte ante (cfr. Granger 1976: 155), car
ce n'est pas la «langue» qui leur sert de support constitutif, mais des
énoncés effectifs réorganisés en formes secondaires. Les modèles sé-
miotiques sont donc concevables plutôt comme des simulacres a parte
post de ce qui, dans un texte individuel, module l'entrée et le traitement
des énoncés.
b) Il n’y a pas de différence de nature entre les modèles qui servent
à simuler le fonctionnement des «reprises» et ceux qui servent à simu­
ler les «productions» d’un texte. Ce qu’un texte reprend à d’autres
textes ou à d’autres pratiques structurantes, et ce qu’un texte suscite
comme commentaire ou comme développement symbolique, peut être
décrit selon une typologie globale de l’emprunt et du dialoque inter­
textuels.
c) L’intertextualité fonctionne dans un texte sur deux niveaux: celui
des formes structurantes communes et celui de la «polyphonie» (cf.
Duero t 1984) de sa dimensioni énoncive. Cela donne naissance à deux
types de modèles intertextuels. En premier lieu, les modèles diagram-
matiques, qu’on peut appeler également «formels» ou «paradigmati­
ques» (Serres 1967) ou «cybernétiques» (Granger 1976), qui servent à
décrire la modulation des structures des emprunts. En deuxième lieu,
les modèles thématiques, qui coïncident dans un sens large avec ce que
G.-G. Granger appelle «modèles sémantiques» (1976), voire «herméneuti­
ques» (1969) et M. Serres «archétypes» et qui sont en fait des modèles
de lecture. Dans ce deuxième cas, on ne transcrit pas un contenu en
termes de structure interne, mais on traduit les contenus internes d’un
texte en termes d’autres contenus ou messages hétérogènes (le référent
intertextuel devient ainsi par exemple les règles de la lutte de classes,
du vécu oedipien, de l ’organisation carnavalesque, de l’anthropologie
chrétienne dans l’exégèse médiévale, etc ...).
d) Si les instances descriptive et explicative de l’analyse sémiotique
agissent sur un seul niveau de pertinence du discours analysé (p. ex. la
pertinence des structures narratives), l’instance interprétative, qui joue
le rôle en sémiotique d'Interprétant final, s’applique à la complexité du
texte, voire de l’«oeuvre», à partir du seuil extrême de sa clôture, inté­
grant plusieurs niveaux de pertinence. Les simulacres les plus fidèles de
son fonctionnement seront donc ceux qui résultent d'une combinaison
«holographique» de plusieurs modèles, aussi bien diagrammatiques que
thématiques.
f) La notion d'interaction, développée en pragmatique à partir des
théories de Bakhtine (1977), de Goffman (1974) et de Grice (1979) entre
autres, ouvre un panorama fertile, mal exploré jusqu'ici, aux recher­
ches de sémiotique intertextuelle. Elle peut servir, entre autres, à traiter
d’une façon inédite les rapports entre interprétation sémiotique et
interprétation herméneutique sur la base d’une théorie «asservie»
(c'est-à-dire d’aller-retour «synchronique» et auto-régulateur) de l’in­
teraction textuelle.

6. Récapitulation

Il serait étonnant qu’à la fin d’un parcours obsessionnellement triadi-


que, on se retrouve devant seulement deux instances interprétatives de
troisième type: l’intertextualité sémiotique et l’appropriation herméneu­
tique.
En fait, elles en appellent une troisième, qui devrait être l'interpréta­
tion épistémologique. Si l’intertextualité, comme dernier palier de l'in­
terprétation sémiotique, s’attache à la projection icônique des modes
d'emprunts entre pratiques signifiantes (ce en quoi elle reprend un
fonctionnement du type «premier»); si l’appropriation herméneutique
rattache les virtualité des figures du «monde» à la catégorie d’existence
(signe du type second), la reprise épistémologique occuperait le poste, à
ce niveau, d'un nouvel Interprétant final, dans la mesure où elle contrôle
les mécanismes des étapes précédentes, éventuellement en leur ré-
tro-appliquant leurs propres instruments d’analyse.
Le tablea suivant récapitule la totalité des rapports triadiques évo­
qués:

Priméité Secondité Tiercéité

Representamen Objet Interprétant

i(Icône) {Indice) (Symbole)

Interprétant Interprétant Interprétant


immédiat dynamique final ou p. dit

Interprétation Interprétation Interprétation


catégorisante algorithmique référentielle

Contrat Sanction Enonciation

Inteprétation
Description Explication
propr. dite

Intertextualité Appropriation Régulation


sémiotique herméneutique épistémologique

( tableau n° 6)

Si la série des triples paliers s’arrête ici à la régulation épistémologique,


c'est que celle-ci fait figure, à l'égard des instances qui la précèdent,
d'Interprétant final ou proprement dit. Mais elle ne doit nullement être
prise ni comme l'interprétant logique ultime de Peirce, ni comme la
culmination dialectique dans un Absolut hegelien. Les interprétants, se­
lon Peirce, déclanchent un mouvement virtuellement infini. Tout arrêt
ne saurait être qu’arbitraire, ou dû aux contraintes pratiques ou métho­
dologiques de l'analyse. Le discours épistémologique lui-même peut
être l’objet d'une «sanction» sémiotique et prolonger ainsi indéfiniment
la série de triades.
On voit que cette conception de l'interprétation s'écarte de la théorie
«dure» concernant la hiérarchie des métalangages. La sémiotique com­
me théorie se rétro-applique les règles de son objet: elle se «narrativi-
se», comme on dit que le système formel de Gödel «s'arithmétise», les
catégories sémiotiques devenant ainsi «récursives». Ce paradoxe d'un
modèle qui fait, en partie, «corps» avec son objet (cf. S. Marcus 1985)
devient surmontable (mais non contoumable) en acceptant le corollaire
— gödelien aussi — de l’incomplétude du système: toute interprétation
ultime devient, de ce fait, inconcevable.

Université de Fès
Ivan Almeida

O U V R A G E S C IT É S

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