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Béatrice

Hibou

La bureaucratisation du monde à l’ère


néolibérale

2012
Présentation
Nos sociétés modernes sont victimes d’un envahissement croissant de la vie professionnelle et
quotidienne par la bureaucratie. Comment qualifier autrement l’exigence toujours croissante de
papiers, fussent-ils numériques ? Et que dire de la confrontation incessante avec des procédures
formelles pour avoir accès au crédit ou à un réseau informatique, pour louer un logement, noter des
banques ou bénéficier de la justice ? Ou encore du besoin de respecter des normes pour que les
comptes d’une entreprise soient certifiés ou qu’un légume soit qualifié de biologique ?
Au point de rencontre entre Max Weber et Michel Foucault, Béatrice Hibou analyse les dynamiques
politiques sous-jacentes à ce processus. La bureaucratie néolibérale ne doit pas être comprise comme
un appareil hiérarchisé propre à l’État, mais comme un ensemble de normes, de règles, de procédures
et de formalités (issues du monde de l’entreprise) qui englobent l’ensemble de la société. Elle est un
vecteur de discipline et de contrôle, et plus encore de production de l’indifférence sociale et
politique. En procédant par le truchement des individus, la bureaucratisation ne vient pas « d’en
haut », elle est un processus beaucoup plus large de « participation bureaucratique ». Pourtant, des
brèches existent, qui en font un enjeu majeur des luttes politiques à venir.

L’auteur
Béatrice Hibou est directrice de recherches au CNRS (rattachée au Centre d’études et de
recherches internationales/Sciences Po). Elle est l’auteur de plusieurs livres dont, à La Découverte,
La Force de l’obéissance (2006) et Anatomie politique de la domination (2011).
Du même auteur
L’Afrique est-elle protectionniste ? Les chemins buissonniers de la libéralisation extérieure,
Karthala, Paris, 1996.
La Criminalisation de l’État en Afrique (en collaboration avec Jean-François Bayart et Stephen
Ellis), Complexe, Bruxelles, 1997.
La Privatisation des États (dir.), Karthala, Paris, 1999.
La Force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, Paris,
2006.
Anatomie politique de la domination, La Découverte, Paris, 2011.
Copyright
© Éditions La Découverte, Paris, 2012.
ISBN numérique : 978-2-7071-7507-6
ISBN papier : 978-2-7071-7439-0

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Facompo (Lisieux) en septembre
2012.

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Table
Introduction
Alice au pays des merveilles… de la bureaucratie néolibérale
Une nouvelle bureaucratisation
1. Qu’est-ce que la bureaucratie néolibérale ?
Une compréhension diversifiée et universelle de la bureaucratie
Le mythe de l’entreprise et de l’entrepreneur dans la nébuleuse idéologique néolibérale
La bureaucratisation néolibérale comme abstraction
L’imaginaire et la fiction au cœur de la bureaucratisation néolibérale
2. Une société bureaucratisée
La recherche d’efficacité, de rentabilité et de transparence : l’envahissement des métiers par les normes managériales
Extension du domaine de la bureaucratisation néolibérale
3. La bureaucratie du marché et de l’entreprise, modalité centrale de l’art néolibéral de gouverner
La bureaucratisation du gouvernement frugal
« Plus on dérèglemente, plus on bureaucratise »
4. La domination bureaucratique néolibérale : contrôle diffus et production de l’indifférence
Une forme renouvelée de la « cage d’acier » ?
La bureaucratie au cœur de la production de l’indifférence
L’euphémisation du caractère politique des inégalités
5. La bureaucratisation comme lieu d’énonciation du politique. Luttes et brèches
L’invention du quotidien bureaucratique
De l’autre côté du miroir 1. La dynamique bureaucratique : jeux sociaux et politiques
De l’autre côté du miroir 2. Bureaucratisation néolibérale et informalités
Notes
Remerciements
Introduction

« S’il est une idée hautement ridicule, c’est bien celle de nos littérateurs
persuadés que le travail intellectuel dans un bureau privé se distingue
en quoi que ce soit de celui qui s’effectue dans un bureau d’État. […]
Aujourd’hui, capitalisme et bureaucratie se sont rencontrés et sont
devenus inséparables. »
(Max Webera 1)

Alice au pays des merveilles… de la bureaucratie néolibérale


Alice est infirmière hospitalière dans un service de chirurgie ambulatoire d’un grand hôpital parisien.
Évidemment, son travail consiste à s’occuper des patients qui arrivent chaque matin dans son service et
en ressortent le soir, même après une intervention ; mais pas uniquement, et pas suffisamment à son goût.
Car Alice s’est également transformée, au gré des réformes hospitalières, en une véritable bureaucrate.
Elle doit d’abord s’occuper du dossier de soins, qui comprend au moins sept documents. Avant même
d’avoir réalisé un seul acte infirmier, elle doit en remplir trois.
1/ Dans un premier temps, Alice doit compléter la fiche d’identification avec les données sur la
situation familiale et professionnelle du patient, sur son affiliation (ou non) à la Sécurité sociale et à une
mutuelle, ainsi que le nom du médecin traitant. En bas de cette fiche, elle doit faire signer une décharge
de toute responsabilité de l’hôpital en cas de perte ou de vol. Ces informations sont en partie
redondantes, en partie inutiles au travail infirmier et concernent avant tout les services administratifs,
voire juridiques, de l’hôpital.
2/ Alice doit ensuite noter sur une autre feuille les antécédents médicaux et chirurgicaux du patient, sa
taille et son poids, toutes choses certainement utiles… mais qui sont déjà inscrites dans son dossier
médical et dans son dossier d’anesthésie.
3/ Elle fait également signer une feuille d’autorisation de pratiquer les soins, ce qui constitue pour elle
sans doute l’une des seules choses utiles de ce dossier avec la feuille de désignation de la personne de
confiance.
Ce n’est qu’au terme de toutes ces formalités qu’Alice peut commencer son travail. Mais cela ne la
préserve en rien de la bureaucratie. Car le dossier de soins est encore composé d’autres documents…
4/ La feuille de données cliniques est une fiche sur laquelle Alice doit inscrire les informations sur
l’état du patient : la tension artérielle, le pouls, la température, les douleurs éventuelles. Alice se sent
enfin utile et valorisée, ces informations servent vraiment à prendre en charge le patient et sont
effectivement de son ressort.
5/ Mais au fur et à mesure de la journée, après avoir surveillé ou soigné un patient, Alice doit cocher,
sur une feuille dédiée à cela, tous les actes qu’elle vient de lui prodiguer, aussi bien des actes médicaux,
comme les électrocardiogrammes, que des actes paramédicaux, comme l’« éducation au patient », c’est-
à-dire plus prosaïquement les recommandations qu’elle lui fait. Cette feuille de surveillance, travail de
récapitulation des actes réalisés, est censée évaluer la charge effective de travail de chaque infirmier ; il
s’agit donc d’un labeur purement managérial, qui constitue un surcroît de travail. Alice a du mal à
accepter cette tâche qui ne lui apporte rien – sans améliorer la qualité des soins – et dont elle estime
même qu’elle nuit au travail infirmier : cette récapitulation est si chronophage qu’il n’est tout simplement
pas possible d’inscrire tous les actes réalisés. Aléatoire et nécessairement non conforme à la réalité, ce
document est, pour Alice, le symbole de l’absurdité de l’organisation managériale de l’institution
hospitalière.
6/ À la fin de la journée, lorsque le patient a été opéré, qu’il a reçu ses soins et qu’il s’est reposé,
Alice doit établir le score de Chung, c’est-à-dire reporter sur une feuille des informations cliniques sur
l’état du patient. Chaque information reçoit une note, et le score du patient doit s’établir entre 9 et 10 pour
qu’il soit considéré apte à sortir. Là encore, comme pour la feuille de récapitulation des soins, cette
procédure est une mise par écrit, une transformation en information transférable et une transcription
formalisée d’une pratique qui est, de toute façon, réalisée puisqu’elle est à la base du travail infirmier :
outre soigner, l’infirmière mène une surveillance clinique du patient. Pour Alice, il s’agit donc d’une
perte supplémentaire de temps, au détriment des soins, de l’écoute et de l’attention consacrés au patient.
7/ Le calvaire bureaucratique d’Alice est presque terminé ! Le dossier de soins ne comporte plus qu’un
autre document, la feuille de sortie où elle doit inscrire les prochains rendez-vous, cocher le mode de
sortie du patient (en ambulance ou par ses propres moyens), son lieu de retour (domicile, transfert vers un
autre service, vers un autre établissement médical ou paramédical) et faire une synthèse de sortie en
marquant, une nouvelle fois, le motif de l’hospitalisation et l’état clinique du patient. Il est temps que cela
finisse car Alice commence à s’énerver ! D’habitude, prise dans la routine de son travail et surtout dans
la volonté de bien le faire, elle n’y prête pas attention. Mais, hier, elle a eu une discussion à ce propos
avec des amis, et elle a décidé de noter toutes les facettes de la bureaucratie à laquelle elle est
quotidiennement confrontée dans son métier. Et elle est submergée par un sentiment d’absurdité et de
dérisoire. Elle ne comprend pas. Presque toutes ces formalités sont inutiles : les rendez-vous sont pris sur
intranet, les transferts sont notés sur l’ordinateur, la synthèse de sortie ne fait que répéter le motif
d’hospitalisation en disant que tout s’est bien passé… sans compter que tout cela est déjà noté sur la
feuille de surveillance. Ces formalités sont non seulement redondantes et chronophages, mais le fait même
que des informations identiques soient souvent notées à plusieurs endroits est source d’erreur.
Alice refait le compte de toutes ces procédures bureaucratiques pour tenter d’en évaluer la part dans sa
journée de travail, et elle se rend compte qu’elle a oublié un certain nombre de choses. Sur presque tous
ces documents, elle a dû coller des étiquettes, dater et marquer le numéro de téléphone du service. Elle a
dû également mentionner la date et l’heure de l’intervention, signer et parapher toutes les prescriptions
médicales ; et elle a dû faire de même sur tous les actes qu’elle a réalisés : prises de sang,
électrocardiogramme, perfusion, prise de tension, etc. Surtout, elle a dû prendre le temps de remplir un
document centré… sur le temps ! Sur ce dernier, elle a noté l’heure d’arrivée du patient, l’heure prévue
au bloc, l’heure prévue sur « ipop », le logiciel de programmation du bloc opératoire, l’heure de passage
réel au bloc, l’heure de remontée dans le service, l’heure de sortie, l’heure d’appel du lendemain, l’heure
d’appel du médecin… Cette feuille a pour but de mettre en évidence les dysfonctionnements éventuels du
service, mais surtout de mesurer et de mettre en chiffres ces dysfonctionnements… ce qui n’est pas utile
au travail infirmier mais sert aux managers de l’hôpital en leur permettant de calculer la rentabilité du
service et de lui fixer des objectifs de performance. Alice a encore rempli des feuilles pour noter les
dates de péremption de la pharmacie ou du chariot d’urgence, et d’autres fiches pour suivre la
température du réfrigérateur tout au long de la journée. Elle doit encore rédiger des rapports de
transmission en cas de problème avec le patient, en faire une déclaration sur le logiciel et cocher les
incidents qui ont été répertoriés à l’avance. Alice fait un dernier récapitulatif et se rend compte qu’il lui
faut encore comptabiliser les feuilles de transfert ou de programmation qu’elle doit remplir lorsque les
patients sont transférés ou reprogrammés. Elle se demande comment elle a pu les oublier tant elle enrage
contre ces fiches à chaque fois qu’elle doit les remplir : elles sont faites par des consultants qui ne
connaissent rien au médical et qui n’ont manifestement pas eu l’idée de demander leur avis aux premiers
concernés, les infirmiers.
Au final, Alice aura passé plus d’un tiers de sa journée de travail à le documenter, à fournir des
informations, à écrire et noircir du papier, à cocher et intégrer des données.
Une fois rentrée chez elle, Alice décide de s’atteler à son problème d’abonnement téléphonique. Elle a
perdu son portable et, comme elle ne retrouve pas son contrat et n’a donc plus son « code secret », elle
tente depuis deux jours, en vain, de clôturer son abonnement. Elle ne réussit pas à avoir le « bon »
service et, erreur, elle a opté pour les prélèvements automatiques et l’abonnement bloqué ; elle ne reçoit
donc pas de facture où ce fameux code aurait pu être inscrit. Alice appelle à nouveau son opérateur,
Orange. Elle est mise en relation avec un robot qui lui demande de composer le fameux code secret afin
d’ouvrir la connexion avec un être humain. Dans l’impossibilité de le fournir, elle compose un autre
numéro : cette fois-ci, une voix métallique préenregistrée lui demande de choisir des options. En bonne
Parisienne, elle prononce son arrondissement trop rapidement, et elle doit recommencer depuis le début
parce que le robot n’a pas reconnu la localisation et ne peut l’introduire dans la boîte. Exaspérée, elle
opte pour l’assistance par Internet et déclare avoir perdu le fameux code, véritable sésame pour entrer en
relation avec quiconque. La machine lui répond immédiatement et la rassure : dans les cinq secondes, elle
va recevoir un nouveau code… sur son portable ! Elle est ravie, celui qui l’a trouvé ou subtilisé a donc
désormais accès à son compte et peut débloquer le forfait bloqué pour appeler la terre entière, à ses frais.
Alice se met donc à pianoter sur Internet pour voir si d’autres clients se sont trouvés dans la même
situation et comment ils ont résolu leur problème. Elle tombe sur un « chat », en réalité une plate-forme
clients créée par l’opérateur téléphonique, pour les personnes qui n’ont plus de portable mais ont accès à
un téléphone fixe. Soulagée, elle commence une conversation écrite avec un charmant Pierre S.
« Vous êtes en relation avec Pierre S. Afin de pouvoir consulter votre dossier, merci de communiquer
votre numéro de téléphone fixe. »
Alice donne son numéro.
Pierre S : « Pouvez-vous me confirmer les nom et prénom du titulaire s’il vous plaît ? »
Alice décline son identité.
Pierre S : « Que puis-je pour vous ? »
Alice : « J’ai perdu mon portable et… »
Pierre S : « Votre demande concerne l’assistance Mobile Orange ; je vous invite à contacter le 700
depuis votre mobile. En cas de difficulté avec le 700, vous pouvez contacter le 3970 depuis une ligne
fixe. »
Alice : « Le problème est que je ne peux accéder au service car je n’ai pas mon code
d’identification ! »
Pierre S : « Pouvez-vous me communiquer votre adresse messagerie ? »
Alice donne son adresse Yahoo.
Pierre S : « Votre adresse@orange.fr… »
Alice : « Je n’en ai pas ; j’ai une ligne fixe et un portable Orange, pas de messagerie. »
Pierre S : « Donc, il faut contacter Yahoo pour le mot de passe de l’adresse Yahoo. Pour le vol de
mobile, je vous invite à contacter l’assistance Mobile. »
Alice : « Il s’agit d’une perte, et je voudrais simplement interrompre la ligne. Est-ce donc
impossible ? »
Pierre S : « Il faut contacter le service Mobile pour le faire, je n’ai pas accès à votre dossier Mobile. »
Alice : « Et moi, je n’ai pas accès au service Mobile puisqu’il n’y a pas de “chat” et que le service
téléphonique demande un code que je n’ai pas ! Je ne reçois pas de facture, étant prélevée pour un forfait
mensuel. Ce cas n’est donc pas prévu ? C’est incroyable… »
Pierre S : « Dans ce cas, je vous invite à vous déplacer à une agence France Télécom pour régler votre
souci. »
Alice : « À 19 h 30, le 1er novembre… Chiche ! »
Pierre S : « Je sais, mais je n’ai pas les outils nécessaires pour vous dépanner, notre service est un
service d’assistance technique pour le service Internet, donc je n’ai pas accès aux comptes Mobile. »
Alice : « Mais n’y a-t-il pas un service qui puisse m’aider ? »
Pierre S : « Juste le 700 (assistance Mobile), c’est le service qui gère les demandes Mobile. Avez-
vous une autre question ? »
Alice : « Non, merci ! Je suis dans l’impossibilité d’interrompre ma ligne et absolument furieuse
contre Orange ! Je sais que vous n’y êtes pour rien mais… »
Pierre S : « Orange vous remercie de votre confiance et vous souhaite une bonne soirée. »
L’absurdité de la situation et le cocasse des réponses font balancer Alice entre fureur, exaspération et
fou rire. Heureusement, elle a invité son frère Richard à dîner chez elle. Richard a enfin trouvé un stage,
alors qu’il est au chômage depuis quelques mois, et elle espère le retrouver enfin en forme. Mais, quand
Richard arrive, il a la tête des mauvais jours. Tout en préparant à manger (des légumes bio emballés dans
du film plastique et des barquettes en polystyrène – ce qui fait toujours enrager Alice – pour accompagner
une daube de sanglier que son boucher vend sous le manteau parce que les chasseurs qui le fournissent ne
peuvent lui apporter un certificat de passage en atelier de traitement agréé, ni lui présenter un étiquetage
établissant la traçabilité de l’animal et de son conditionnement), il lui explique ses dernières péripéties
avec Pôle Emploi.
Richard a enfin trouvé un restaurant trois fourchettes à Paris, le Sonate, prêt à l’accueillir pour un stage
de quinze jours. Il s’est donc rendu, il y a déjà une semaine, à l’agence Pôle Emploi de Grigny, où il
réside, pour demander la convention Évaluation en milieu de travail (EMT), qui doit lui permettre de
faire ce stage. L’agent de Pôle Emploi Grigny lui explique que c’est au restaurateur de faire cette
démarche auprès de l’agence Pôle Emploi de Paris. Richard appelle donc la responsable du Sonate qui
lui répond que tous les stagiaires demandeurs d’emploi précédents se sont arrangés pour apporter la
convention EMT au restaurant. Il se remet donc au téléphone et appelle Pôle Emploi. Après cinq minutes
de serveur vocal et d’attente facturée, il explique sa situation. La personne qu’il a au bout du fil lui dit
que le restaurateur a raison et que c’est à l’agence de Grigny de fournir la convention et à Richard de la
faire circuler entre l’employeur et Pôle Emploi. Elle promet d’envoyer un email à l’agence de Grigny
pour qu’elle lui adresse la convention par courrier. Après cinq jours d’attente et en l’absence de tout
courrier, Richard rappelle le service payant de Pôle Emploi et raconte une nouvelle fois son histoire. La
conseillère lui dit qu’elle n’a aucune trace dudit email et que le mieux est que Richard se rende à nouveau
à l’agence de Grigny. Richard lui explique que les conseillers de Grigny refusent de lui donner la
convention en disant que c’est au restaurateur de le faire. La conseillère vérifie alors la procédure et
répond à Richard que l’agence de Grigny a raison et que le restaurateur a tort. Richard lui rétorque qu’il y
a une semaine, on lui a dit le contraire et qu’il ne comprend rien, d’autant que le Sonate a déjà eu
plusieurs stagiaires qui lui ont tous apporté des conventions. La conseillère cherche à nouveau et revient
quelques minutes plus tard en ayant trouvé l’explication : c’est que la procédure EMT qui place
l’employeur en initiateur de la phase administrative est propre à Paris. Et d’expliquer, pour justifier ces
informations contradictoires, que les conseillers de Pôle Emploi sont bombardés de règles et de
consignes, qu’ils ne peuvent toutes les connaître, qu’elles sont si nombreuses et parfois contradictoires
que les conseillers peuvent se tromper.
Comprenant qu’il est difficile pour Richard de reporter sur l’employeur la demande d’une convention
qui ne lui apporte concrètement pas grand-chose, la conseillère accepte de lui donner l’adresse
électronique d’une agence de Pôle Emploi dont elle lui dit qu’elle est spécialisée dans les demandes
d’EMT pour la restauration à Paris. Immédiatement, Richard envoie un email à cette agence et il reçoit le
lendemain un coup de fil d’un conseiller : ce dernier lui dit qu’il est très surpris, que son agence ne
s’occupe des EMT que pour certains arrondissements, en tout cas pas celui de la circonscription du
Sonate. Il lui conseille de revenir à l’agence de Grigny car c’est à elle de fournir cette convention.
Richard lui explique son histoire et le conseiller lui répond alors qu’il ne peut pas s’occuper de son
« cas », qu’il a déjà un portefeuille de 200 demandeurs d’emploi, qu’il a été très gentil de le rappeler
alors qu’ailleurs son email aurait été immédiatement détruit et qu’il n’a tout simplement pas le temps de
s’occuper de cela, encore moins de faire remonter son histoire dans sa hiérarchie, comme Richard le lui a
demandé. Il est donc retourné ce matin à l’agence de Grigny, où, après maintes péripéties et un petit coup
de gueule, il est arrivé à rencontrer un responsable… qui lui a apporté le formulaire refusé dix jours plus
tôt, en lui demandant de le retourner signé (par plusieurs personnes) avec des pièces justificatives, quinze
jours avant le début du stage. Richard lui a expliqué que ce n’était pas possible puisque son stage devrait
commencer dans une semaine. Après un aller-retour avec son supérieur hiérarchique et un énervement
supplémentaire, le conseiller a accepté, à titre exceptionnel, que Richard lui rapporte le formulaire deux
jours plus tard. Richard devra donc courir demain à nouveau à Paris pour faire signer la convention et
retourner à Grigny, en espérant que de nouvelles interprétations et de nouvelles règles ne seront pas
apparues d’ici là. Il ne sait d’ailleurs plus quoi faire et est prêt à abandonner la partie tellement il est las,
fatigué et exaspéré par toutes ces entraves et l’absurdité de règles dont il ne voit pas le sens.
Alors qu’Alice tente de consoler Richard avec sa savoureuse mousse au chocolat 80 % cacao,
quelqu’un sonne à la porte. Alice ouvre. C’est son voisin, Louis, qui vient pour lui faire signer une
pétition contre les « poubelles à puce ». La mairie a décidé de passer à ces nouvelles poubelles
d’ordures ménagères et la mobilisation commence à prendre. Louis explique à Alice et Richard que ces
nouvelles poubelles munies d’un verrou et d’une puce électronique doivent être mises en place après le
Grenelle de l’environnement. Ces poubelles permettent la pesée des déchets au ramassage et une
facturation en fonction du poids des déchets produits par chaque foyer fiscal. La municipalité met en
avant les principes de responsabilité individuelle des citoyens face aux contraintes environnementales (en
faisant payer sur la base individuelle, les citoyens sont censés prendre conscience des retombées de leur
consommation), d’équité (les gens ne paient que ce qu’ils produisent comme déchets, ils ne paient pas
pour les autres), de rentabilité et d’efficacité dans la gestion des budgets des collectivités locales. Les
opposants critiquent cette option en mobilisant d’autres principes : la réforme est injuste et risque
d’aggraver la fracture sociale, précisément parce qu’elle individualise et qu’elle défait le lien et la
solidarité entre citoyens de la même communauté urbaine ; elle n’est pas écologique, car en promouvant
la responsabilité individuelle et la rentabilité, elle défavorise la logique du tri. Sans compter que les
premières expériences sont problématiques : les « mauvais » citoyens prennent pour habitude de jeter
leurs sacs à ordures dans la rue, les parkings, les halls d’immeuble ou encore dans les bacs publics et, à
la campagne, le long des routes ou dans les bois. Devant la perplexité et les hésitations d’Alice et de
Richard à signer, Louis explique que les poubelles à puce ont en outre l’inconvénient de compliquer la
vie quotidienne. Selon cette logique en effet, chaque soir, les nounous qui gardent les enfants devront
remettre aux parents, en même temps que leurs chères têtes blondes, un sac-poubelle contenant les
couches usagées et les pots de yaourt ou de compote vides afin que ces déchets finissent leur trajectoire
dans la poubelle familiale plutôt que dans celle de la nounou ! Là, sans hésiter, Alice signe et Richard
promet de prendre le relais à Grigny.

Une nouvelle bureaucratisation


La bureaucratisation de la vie quotidienne, que la journée d’Alice a illustrée à sa manière, se
caractérise tout à la fois par une forte visibilité de tâches ou normes bureaucratiques qui s’imposent à
nous – ce qui explique les mouvements de rejet, les exaspérations et les critiques, devenues banales, de la
gestion néolibérale – et par une invisibilité non moins importante de ces procédures ou d’autres
formalités – ce qui permet de comprendre la prégnance de telles pratiques et la difficulté à les dépasser
ou même à les contourner. Mais, visible ou invisible, cette bureaucratisation alimente les sentiments
d’absurdité, d’incompréhension, de malaise et d’insatisfaction : combien de fois n’avons-nous pas le
sentiment de perdre du temps avec des règles, des procédures ou des contraintes normatives inutiles ou
avec des tâches répétitives, aussi bien dans le travail qu’en dehors de celui-ci ? En tant que
consommateur ou citoyen, qui n’a pas eu l’impression de se faire « arnaquer » en subissant la décharge de
coûts et de contraintes auparavant pris en charge par l’entreprise, l’institution ou la société ? N’avons-
nous pas régulièrement le sentiment d’être « abandonnés », confrontés à l’absence de responsabilité et à
la recherche, souvent vaine, de répondant et d’attention, de prise en compte du réel, de la situation « telle
qu’elle est » et de qui nous sommes « réellement » ? Qui n’a pas été assailli par la perplexité et
l’incompréhension et n’a pas ressenti l’absurdité, le non-sens et le caractère contradictoire de normes
formelles ou de procédures ? Et, de façon concomitante, par un sentiment d’intrusion dans la vie
quotidienne, et notamment dans la vie la plus intime ? Enfin (mais la liste pourrait sans doute être
allongée), ne nous sentons-nous pas sans cesse tiraillés entre, d’une part, les « valeurs » et « principes »
du métier, le respect du consommateur ou du citoyen, la recherche de l’intérêt général ou du service
public et, de l’autre, la raisonnable attention aux contraintes budgétaires et à l’économie en temps de
crise, la recherche d’efficacité et de profit à court terme ou la nécessité de se conformer aux règles
dominantes ?
Dans les pages qui suivent, je voudrais montrer la complexité des processus à l’œuvre derrière la
« bureaucratisation néolibérale » de la vie quotidienne, à la fois nourrie par les rationalités du
capitalisme et celles de l’État, mais aussi par nos propres rationalités, par nos propres demandes, nos
propres attentes, souvent contradictoires, en matière de sécurité et de peur, mais aussi bien de recherche
de facilité et de normalité, ou encore d’autonomie et d’émancipation. La bureaucratisation n’est pas
seulement affaire de gouvernants soucieux de contrôler une population par nature indocile et de
s’émanciper de ses contraintes, ou de capitalistes égoïstes obnubilés par la recherche de productivité, de
rentabilité et de profits à court terme. Si elle s’immisce si profondément dans la société tout entière et
dans la vie quotidienne, c’est aussi parce qu’elle fait écho à d’autres exigences, à des attentes et à des
comportements qu’il nous faut prendre en compte.
Le constat d’une inflation normative n’est pas nouveau. Depuis un certain nombre d’années, des travaux
de plus en plus nombreux soulignent l’extension et la diversification de l’usage des normes2 derrière une
technicisation qui cache souvent l’ampleur et la diffusion du phénomène3. Au point que l’omniprésence
des règles, des normes et des procédures semble « aller de soi ». Or c’est cela qu’il faut interroger. Je me
propose dans ce livre de problématiser cette situation en termes de « bureaucratisation néolibérale »,
entendue comme la diffusion de pratiques bureaucratiques issues du marché et de l’entreprise : la
bureaucratie actuelle ne doit pas être comprise comme une institution, une administration, bref, un
appareil hiérarchisé propre à l’État, mais comme un ensemble de normes, de règles, de procédures et de
formalités qui n’englobent pas seulement l’administration étatique mais l’ensemble de la société, en
somme, ce que l’on nomme aujourd’hui, dans le jargon néolibéral lui-même, la « gouvernance »4.
Tout un pan de la rhétorique néolibérale se déploie en effet à partir de la critique de la bureaucratie
étatique et des interventions directes de l’administration dans l’économie. Un des arguments clés du
néolibéralisme (le fameux « cut the red tapeb ») tourne précisément autour de la transformation
nécessaire des interventions de l’État. Mais « administration étatique » ne doit pas être confondue avec
« bureaucratie » : ce terme caractérise aussi bien l’entreprise, le privé, l’économie de marché, les
organisations se revendiquant de la société civile… De fait, pour qui vit, produit ou consomme, pour qui
se détend, se forme, se soigne aujourd’hui, une évidence apparaît : l’envahissement de pratiques, de
dispositifs ou de procédures bureaucratiques. Car comment qualifier autrement l’exigence toujours
croissante de papiers – pour voyager, s’inscrire dans une institution, bénéficier d’une assurance, et pas
seulement publique –, la confrontation incessante avec des procédures formelles – pour avoir accès au
crédit, à l’électricité ou à un réseau informatique, louer un logement, noter des banques ou des entreprises
ou bénéficier de la justice –, le besoin de respecter des normes et des règles – pour que les comptes
d’une entreprise soient certifiés, qu’un légume soit qualifié de biologique ou qu’un article soit accepté
par une revue ? Les exemples sont infinis.
L’objectif de ce livre n’est pas de faire une synthèse des travaux sur la bureaucratie depuis une
vingtaine d’années, littérature pléthorique émanant de toutes les sensibilités scientifiques et politiques. Il
n’est pas non plus de proposer une évaluation normative du processus en cours. Il est de donner à voir la
situation actuelle (habituellement analysée en termes de dérégulation, de libéralisation, de privatisation,
d’explosion des normes) sous les traits d’une bureaucratisation ; ce qui permet de repenser les différentes
configurations néolibérales contemporaines. Ensemble de dispositifs normatifs et procéduraux, la
bureaucratisation analysée ici est diffuse, éclatée et souvent insaisissable. Elle n’est pas un dispositif
administratif, elle n’est pas non plus une institution, encore moins une structure organisationnelle. Elle est
une forme sociale de pouvoir, un « mouvement social » en ce sens qu’elle n’est pas extérieure à la
société. Elle se déploie au contraire à travers les acteurs qui en sont la cible et qui, consciemment ou non,
font ce processus en le promouvant ou en le combattant, en jouant avec lui ou en se jouant de lui. En tant
que lieu d’énonciation du politique, la bureaucratisation néolibérale est l’une des formes d’expression de
la domination dans les sociétés contemporaines, dont les contours sont définis par la montée en puissance
de la rationalité technique, l’envahissement des normes du marché et de l’entreprise, la formalisation du
gouvernement à distance et l’intensification des opérations d’abstraction5. Cet ouvrage se veut donc une
contribution, espérons-le originale, à la critique de l’exercice du pouvoir, des modes de gouvernement et
des pratiques de domination et de liberté. Il se situe dans la continuité de mes travaux antérieurs sur la
domination6 et sur les transformations et le redéploiement des formes d’exercice du pouvoir7, en ne
recherchant pas l’exhaustivité et en s’appuyant sur des cas multiples et disparates pour offrir des clés de
lecture comparative. La principale originalité de cet ouvrage réside dans la démarche que j’adopte.
J’appréhende la bureaucratisation comme un processus de formalisation et d’abstraction, tout en menant
une analyse empirique, ancrée dans le réel du quotidien. Il s’agit, autrement dit, de regarder de façon non
abstraite des « objets » définis dans leur rapport à l’abstraction.
Notes de l’introduction
a. Toutes les notes de référence sont classées par chapitre, en fin d’ouvrage, p. 191.
b. Littéralement « couper la paperasserie », qui a symbolisé le mot d’ordre antibureaucratique du néolibéralisme, notamment aux États-Unis
et au Royaume-Uni.
1
Qu’est-ce que la bureaucratie néolibérale ?

Cette dimension bureaucratique du néolibéralisme, qui peut paraître paradoxale, voire choquante, au
regard de l’idéologie actuelle, est pourtant familière aux spécialistes de sociologie historique du
politique et aux lecteurs des grands classiques de cette discipline. Ainsi, l’analyse de l’emballement
réglementaire et normatif mentionné précédemment remonte désormais à plus d’un siècle, quand Max
Weber montrait qu’historiquement le libéralisme avait créé une inflation d’institutions économiques et
que le développement de la bureaucratie était intimement lié à celui du capitalisme. Karl Polanyi
reprenait cette tradition lorsqu’il rappelait que « le marché n’a rien de naturel » et mettait en évidence le
fait que le libéralisme provoquait un accroissement sans précédent de mesures législatives et
administratives, précisément pour permettre le démantèlement des obstacles à la marchandisation de la
terre, de l’argent et du travail1. Les historiens ont montré que les marchés avaient été créés par des
interventions humaines et notamment par l’intervention publique2. En ce sens, et c’est moi qui l’exprime
ainsi, ce processus a été bureaucratique puisqu’il a fallu, pour ce faire, inventer des règles et mettre en
place des procédures. Dans cette lignée de travaux, Michel Foucault rappelle que « le marché est investi
d’une réglementation extrêmement proliférante et stricte3 » : un art de gouverner fondé sur le marché ne
saurait s’incarner dans un laisser-faire mais bien plutôt dans une « politique de cadre4 » ouvrant la voie à
une « gouvernementalité active » nécessaire à la mise en conformité de l’ensemble de la société aux
principes de l’entreprise, de la concurrence et du marché.

Une compréhension diversifiée et universelle de la bureaucratie


La bureaucratisation néolibérale de la société et de l’action gouvernementale apparaît comme l’une des
grandes caractéristiques du monde contemporain qui transcendent la diversité des situations
géographiques, sociales, politiques et économiques. À partir de ce constat, il me semble intéressant de
revenir à Weber et de tordre le cou à une idée répandue : contrairement à ce que prétend la vulgate, sa
critique de la bureaucratie ne concerne pas seulement l’appareil administratif d’État.
Weber adopte au contraire une vision extrêmement large et complexe de la bureaucratie, et la considère
comme un phénomène multidimensionnel et général. Certes, ses travaux les plus cités – et surtout les
travaux d’exégèse de la pensée wébérienne – ne concernent que les appareils étatiques5. Mais cette
vision est biaisée, comme le suggère une lecture plus attentive, notamment de la part d’intellectuels
considérés comme marxistes qui ont paradoxalement mieux lu Weber que les « libéraux » qui s’en
revendiquaient. Si Karl Marx envisageait avant tout la bureaucratie d’État comme un lieu de pouvoir et de
domination des représentants de la bourgeoisie et s’il n’étudiait pas la bureaucratie pour elle-même mais
comme expression de la lutte des classes6, les travaux qui se sont inspirés de son œuvre ont également
mis l’accent sur les processus bureaucratiques des grandes entreprises industrielles en se référant, alors,
souvent à Weber. Les écrits politiques de ce dernier7 et d’autres passages entiers d’Économie et Société8
montrent que la bureaucratisation n’est pas propre à l’administration étatique et que les contraintes
juridico-administratives caractérisent aussi les grandes entreprises et le capitalisme. Weber rappelle que
l’entreprise capitaliste offre à la bureaucratie un cadre privilégié de développement dans la mesure où
« l’exigence d’une calculabilité et d’une prévisibilité aussi rigoureuse que possible favoris[e] l’essor
d’une couche spéciale d’administrateurs et impos[e] à celle-ci un certain type de structuration9 ». Il va
jusqu’à parler de bureaucratisation « dans tous les domaines » en mentionnant également les partis
politiques, les clubs, les lobbies et groupes d’intérêts, les Églises10…
Weber souligne que, par rapport à ses formes anciennes, la bureaucratie moderne se distingue entre
autres par l’accent mis sur la division du travail, la spécialisation et la formation technique rationnelle,
l’évaluation par des procédures impartiales11. Autrement dit, pour Weber, qui s’oppose ici à Marx, la
bureaucratie n’est pas un organisme parasitaire, elle est un élément nécessaire et fondamental du
capitalisme12. Elle est caractéristique du processus de rationalisation, de la montée du calcul, de l’écrit et
de l’évaluation dans les sociétés modernes13. Elle exprime et traduit un besoin de calculabilité et de
prévisibilité propre à l’industrie et adopté par le capitalisme en des termes de plus en plus formels et
rigoureux ; et elle n’est d’ailleurs véritablement établie que lorsque le capitalisme domine la société. Il y
a, dans les écrits de Weber, une identification entre mouvement bureaucratique et processus de
rationalisation capitaliste. « L’avenir appartient à la bureaucratie14 », conclut-il, si l’on admet que « la
bureaucratie est le moyen pour transformer une action sociale en une action organisée rationnellement15 ».
Et, comme nous le rappelle Claude Lefort, pour Weber, « la bureaucratie est le cadre social le plus
adéquat à l’organisation capitaliste de la production et à celle d’une société adaptée aux fins de la
production16 ».
La lecture wébéro-marxienne que propose Lefort est importante pour mon propos, parce qu’elle met
surtout l’accent sur le mode de conduite et sur la bureaucratie comme phénomène social. Pour lui, la
bureaucratie n’est pas une classe, ce n’est pas un monde à part, et les bureaucrates ne se distinguent du
reste de la société ni en termes d’intérêts particuliers ni en termes de mode de vie ou de valeurs.
À l’encontre des analyses (économiquement, techniquement, socialement, historiquement) déterministes,
Lefort comprend la bureaucratie comme un processus dynamique qui « se constitue dans une socialisation
immédiate des activités et des conduites17 », et ce faisant participe à un pouvoir socialisé.
Après avoir relu ces textes fondateurs, comment ne pas penser aux normes du new public management,
aux procédures de normalisation et de certification aujourd’hui exigées dans les entreprises comme dans
les banques, aux procédures à l’œuvre dans l’Université et la Recherche, aux dispositifs de participation
au développement ou de bonne gouvernance ? Comment ne pas se rappeler les règles que tout un chacun
se doit de respecter pour être considéré comme citoyen, comme consommateur conscientisé, comme
parent responsable, comme salarié performant, comme immigré légal ou comme réfugié éligible au droit
d’asile ? Pour reprendre l’expression de Weber, on est bien en présence d’un processus de
« bureaucratisation universelle18 », ou, dans une tradition marxiste, celle de Bruno Rizzi (également sous-
jacente à l’analyse de James Burnham à la même période et reprise plus tard par Henry Jacoby), d’une
« bureaucratisation du monde19 », ou d’une « société bureaucratique20 », si l’on suit Cornelius Castoriadis
et les travaux de Socialisme ou Barbarie. La question qui se pose alors est de savoir ce qui fait la
spécificité de la période actuelle. Dans la mesure où, contrairement à un Michel Crozier, le « phénomène
bureaucratique » ne m’intéresse pas pour lui-même mais pour sa signification gouvernementale, il
m’importe moins de décrire ou de définir ce que serait cette « bureaucratisation néolibérale » que d’en
esquisser une problématique à partir des « traits constitutifs » de la diversité de ses formes et de
comprendre « comment elle s’enracine dans son être social et accroît sa puissance21 ».
Deux traits font, à mon avis, la marque néolibérale de la bureaucratie actuelle et me permettent de
parler de « bureaucratie néolibérale ». Le premier réside dans le caractère largement « privé » des
normes, règles et procédures qui font aujourd’hui la bureaucratisation. Pour être plus précise, et comme
nous le verrons concrètement par la suite, ces formalités sont le plus souvent coproduites par ce que l’on
continue à nommer le « public » et le « privé » – mais qu’il est de plus en plus difficile de définir et
d’identifier en tant que tels tant sont intenses les processus d’hybridation, ou plus justement d’articulation
et de chevauchement aboutissant à une transformation des significations de l’une et l’autre de ces notions.
La dynamique d’hybridation, d’articulation et de chevauchement à l’œuvre dans la bureaucratisation
néolibérale privilégie la référence à un « privé » qui n’est ni le « marché » pur et idéalisé de la théorie
économique ni l’« entrepreneur » individuel de l’idéologie libérale volontariste, mais caractérise un
certain monde de l’entreprise industrielle managériale, complexe et sophistiqué. Le second trait de la
bureaucratie néolibérale est l’exacerbation de sa nature formelle. Le processus d’abstraction et de
catégorisation est si poussé et généralisé qu’il fait perdre le sens des opérations mentales qui le guident et
tend à assimiler le codage et la formalisation à la réalité. C’est ce qui explique en grande partie le
sentiment de dépossession et de perte de sens qui est souvent évoqué et que la journée d’Alice a illustré
de différentes manières. Et c’est ce qui m’incite à parler de l’abstraction bureaucratique comme fiction de
la réalité. Il importe de revenir en détail sur ces deux traits constitutifs pour mieux comprendre ce qu’est
la bureaucratie néolibérale comme être social.

Le mythe de l’entreprise et de l’entrepreneur dans la nébuleuse


idéologique néolibérale
L’ordre néolibéral est un ordre du marché et de l’entreprise, on l’a dit. Il est un ordre construit qui
connaît des principes de formalisation sophistiqués et nécessite des interventions pour l’établissement, le
renforcement et l’entretien permanent du marché, interventions produites par un art actif de gouvernement.
Pour comprendre le lien qu’entretient ce dernier avec les nouvelles formes de bureaucratie, il faut donc,
comme nous y invite Foucault, se pencher sur le marché et plus encore sur l’entreprise. Cependant, il me
semble nécessaire de mener cette analyse non du point de vue de ses fondements théoriques, des grandes
lignes abstraites du « marché » comme principe de vie en société, ou du « gouvernement entrepreneurial »
pris comme idéal-type, comme utopie22, mais de se pencher sur les détails pratiques de leurs modes de
fonctionnement concrets, conformément à la démarche de l’économie politique d’inspiration wébérienne
(Staatswissenchaft)23. Le marché apparaît ainsi bien plus complexe que le seul résultat de l’équation
entre l’offre et la demande. Certes, la production de biens et services, et même le pouvoir des normes
proviennent directement des demandes du « marché », et le prix de la non-conformité aux normes et aux
règles validées est défini par le marché (i.e. perte de contrats, de « parts de marché »). Mais les marchés
sont encastrés dans la société et d’autres critères interviennent simultanément, à l’instar de valeurs (ou
conventions, selon le langage que l’on adopte), notamment de l’expertise, de la moralité, de techniques
industrielles, mais aussi de relations politiques, légales et éthiques, de connexions interpersonnelles et de
réseaux. Cela est bien connu et a été en quelque sorte redécouvert par la sociologie économique.
Ce qui l’est moins en revanche et qui nécessite, me semble-t-il, d’être davantage analysé, c’est la
complexité de ce que l’on entend par gouvernement entrepreneurial. Si l’on s’attache aux pratiques,
l’entreprise paradigmatique de l’ordre néolibéral est alors moins cet entrepreneur individuel, mis en
exergue par les nouveaux catéchistes de la réforme aussi bien que par les critiques du néolibéralisme, que
cette organisation complexe et extrêmement sophistiquée, « entité administrative », « organisation
sociale », « institution » composée d’« équipes de managers [qui] doivent coordonner et diriger ses
différentes activités ». Cette organisation repose sur des méthodes de gestion et sur tout « un ensemble de
dispositifs visant à réguler ou à contenir les conflits et à définir et imposer un mode de relation entre les
parties prenantes24 ». L’image désormais classique de la « main visible » du manager proposée par
Chandler est particulièrement parlante25 : l’entreprise n’est pas seulement régie par des relations
contractuelles et des rapports de propriété, elle est aussi et surtout « un ensemble de règles, de
procédures, de routines, formelles et informelles, autour desquelles ce système s’organise et se
reproduit », un ensemble de « normes, conventions, systèmes de contrôle et de sanction sociale,
historiquement constitués ».

L’occultation de la bureaucratie d’entreprise.


Cette bureaucratisation de l’entreprise n’est pas nouvelle, comme l’avaient mis en évidence Weber
mais aussi les historiens ou sociologues de l’industrie, ou encore les praticiens ayant réfléchi sur leurs
pratiques et dont les travaux convergent pour dater le développement du management et de la bureaucratie
privée au tournant du XXe siècle26. On sait que Taylor lui-même a inventé cette expression de
« management scientifique » pour parler de la rationalisation de la gestion d’entreprise et du savoir
technique et qu’il le considérait comme du « travail improductif ». Il signifiait ainsi que le capitaliste ne
voulait pas de cette bureaucratie mais était contraint d’y recourir face à la réticence et à la résistance des
travailleurs27. Avant même la Seconde Guerre mondiale, des auteurs marxistes inspirés sur ce point par
Weber, comme Rizzi ou Burnham, reprenant par ailleurs les écrits de Adolph Berle et Gardiner Means,
mettaient en évidence le caractère bureaucratique des entreprises privées et voyaient dans le manager
privé l’exemple même du bureaucrate28. Le taylorisme en tant que mode de « gestion scientifique » mais
aussi en tant qu’idéologie industrielle met au centre de l’entreprise l’organisation spécialisée et
hiérarchisée du travail en « col blanc ». Ce dernier commence alors à prendre une forme bureaucratique
en utilisant le savoir des travailleurs pour définir et détailler des ordres spécifiques29. On peut dire ainsi
que le processus de formalisation et d’abstraction est à l’œuvre dès l’origine, ne faisant que
s’approfondir tout au long du XXe siècle avec l’industrialisation, la diffusion de l’idéologie tayloriste et la
modernisation technologique30.
À l’heure de la célébration béate de l’entreprise, la lecture de ces « anciens » travaux est
particulièrement éclairante et rappelle toute une série de caractéristiques ou de relations qui sont
aujourd’hui souvent oubliées ou tues. Ainsi en est-il du fait que la bureaucratie est née de la réorientation
du regard. À partir d’un certain stade, la productivité a moins été appréhendée à partir du niveau des
salaires qu’à partir de l’organisation du travail et du contrôle des coûts, amenant à intensifier l’usage de
la comptabilité, à organiser l’archivage des pratiques et des procès de production, à formaliser… Ainsi
s’est développé l’usage de documentations, de papiers, de règles, de procédures de codage, de critères et
de normes, et a été mise en évidence l’importance du temps31. Les travaux critiques de comptabilité, qui
décortiquent les modes d’évaluation des performances et les normes qui leur sont sous-jacentes, rejettent
le postulat de neutralité de cette activité. En suggérant que la comptabilité ne peut se comprendre
qu’insérée dans la société et qu’elle constitue une partie intégrante de la fabrique sociale à travers un
processus de filtrage des données dont l’objectif est d’éviter la menace sur la stabilité de la société et
d’aider la société à vivre avec elle-même, ils font apparaître la comptabilité comme une pensée magique
qui cache la bureaucratisation de l’entreprise32.
L’ensemble de ces écrits rappelle que la bureaucratie s’est appuyée sur un processus de
« participation » ou d’enrôlement des travailleurs. Le management a vite eu conscience que les ouvriers
connaissaient le mieux le travail et qu’il fallait donc les faire coopérer pour que leur savoir soit
systématisé, codifié et formalisé. Ce travail d’abstraction, conjugué aux changements technologiques et à
la division de plus en plus poussée des tâches, explique un élément fondamental de la bureaucratie
d’entreprise, à savoir l’incompréhension qu’ont la grande majorité des travailleurs du fonctionnement
global de l’entreprise et le besoin de recourir à toujours plus de règles et de procédures formalisées pour
que la coordination et, in fine, la production se réalisent33. En analysant la tension entre expertise
professionnelle et exercice de la discipline, Alvin Gouldner souligne quant à lui la diversité des
processus bureaucratiques au sein de l’entreprise. Il suggère que les règles peuvent être, selon les
circonstances, des formes de communication pour ceux qui veulent éviter la responsabilité et
l’engagement, des modalités d’évitement de la répétition de l’ordre et donc une manière de diminuer la
perception du commandement et d’augmenter son acceptabilité, un dispositif de contrôle à distance ou un
processus de légitimation de l’usage de la punition34. C’est donc le capitalisme, dans une logique
purement économique, qui a suscité le développement de la bureaucratie privée managériale pour mieux
organiser la production et le marketing, tandis que des processus sociaux et politiques plus localisés ont
amené à une autre modalité de la bureaucratisation, celle qui concerne l’emploi35.
L’entreprise apparaît ainsi comme une institution aux règles complexes et de nature variée, qui sont
parfois les règles du marché mais beaucoup plus souvent le fait de l’« action unilatérale des organes ou
responsables de la société », des « contrats ou d’autres formes d’accords », de la « loi », de
« conventions constitutives », de la définition et de l’organisation spécifiques à la forme du capitalisme
des « droits de propriété », du type de rapport financier et de rapport salarial36… On comprend qu’en tant
qu’institution historiquement située, l’entreprise ne connaît pas de règles générales et naturelles.
L’efficience d’une entreprise est une construction sociale qui change avec les transformations de ses
modes de gestion et plus largement de ceux du capitalisme37.
Dans ces conditions, on peut se demander ce qui est « néo » dans la bureaucratie actuelle. Une
première réponse est sans doute à trouver dans sa généralisation et son autonomisation. Depuis la
seconde moitié du XXe siècle, le management, qui s’était déjà imposé comme savoir dans l’entreprise, a
changé de nature et s’est systématisé. Dans la continuité de sa genèse, le management se traduit
aujourd’hui par une codification et une normalisation toujours plus poussées. La stratégie d’entreprise, le
processus de normalisation et de certification des produits, des modes de production et de gestion, la
ligne marketing, le management des achats, les relations publiques, les relations avec les fournisseurs, les
sous-traitants et les prestataires de services… sont définis de façon stricte et procédurale de sorte que les
marchés et la concurrence, les comportements des clients et les circuits de distribution, la presse et les
pouvoirs publics, l’ensemble de la chaîne de production soient maîtrisés. Plus encore, le management est
devenu une activité rentable, un business. Surtout, il s’est érigé comme nouveau savoir de la société en
débordant le monde de l’entreprise, pour englober l’ensemble du monde économique, puis investir le
monde étatique et l’ensemble de la société. Une seconde caractéristique du management néolibéral réside
dans sa simplification en tant que savoir autonome et transposable. Dans les faits, le management et le
fonctionnement bureaucratique de l’entreprise sont autrement plus complexes que ce que l’idéologie du
management vend et que ce qu’elle exporte dans d’autres domaines38. Le savoir managérial qui promeut
des normes, des règles et des formalités est peu influencé par les recherches scientifiques sur les
entreprises et les organisations et par la complexité du réel. Il est plutôt fondé sur la culture populaire du
management qui ne le conçoit évidemment pas comme de la bureaucratie.

La reconfiguration managériale de l’entreprise sous l’effet de la financiarisation et de la


flexibilité.
Des travaux récents sur l’entreprise suggèrent des transformations qui pourraient remettre en cause le
managérialisme et la bureaucratisation entrepreneuriale39. Ils soulignent notamment le renforcement des
mécanismes du « marché parfait » (entendu comme mécanisme naturel antibureaucratique) au sein de
l’entreprise à travers la financiarisation de celle-ci et la remise en cause de la hiérarchie et de
l’intégration, dans l’industrie comme dans les services. On comprend à l’énoncé de ces arguments et
ayant à l’esprit les enseignements antérieurs sur la bureaucratie d’entreprise, autrement plus complexe
que ce que le management comme savoir entend restituer, que cette thèse paraît des plus fragile. Elle
mérite cependant d’être débattue parce qu’elle permet d’avancer dans la compréhension de ce qui fait la
spécificité de la bureaucratisation néolibérale.
Le premier argument, celui de la financiarisation, n’est pas recevable dès lors que l’on se départit
d’une vision éthérée et idéologique de la finance et que l’on se penche un tant soit peu sur les pratiques
concrètes du monde financier. La financiarisation apparaît alors moins synonyme de la fin du
managérialisme que de la recomposition de ce dernier, comme le montrent bien les travaux d’Olivier
Weinstein par exemple40. Avec le néolibéralisme, toutes les caractéristiques de l’« entreprise
managériale » mentionnées précédemment demeurent, même si elles prennent des formes nouvelles. Le
pouvoir bureaucratique des managers ne disparaît pas mais se transforme selon des lignes désormais bien
établies. La première d’entre elles est la prééminence des données financières et des indicateurs
comptables financiers qui se concrétise par une conception financière du contrôle. Or les marchés
financiers ne sont pas des marchés purs et parfaits mais des marchés instables, caractérisés par le
mimétisme. Ils constituent un « champ organisationnel » (Fligstein) constitué de grandes firmes et
d’acteurs influents, à l’instar des investisseurs institutionnels jouant comme des intermédiaires. Surtout, le
contrôle financier se traduit par une intense activité bureaucratique faite de calculs de ratios et
d’indicateurs, de prévisions sans cesse réactualisées, de reportings perpétuels, d’écriture de rapports, de
validation de règles, de respect de normes, de réalisation d’évaluations et d’audits. La main visible du
manager est toujours là, même si la nature de celui-ci a changé. Il est aujourd’hui davantage représenté
par la figure du gestionnaire de fonds et du plus haut dirigeant de la société, de sorte que la gouvernance
d’entreprise est avant tout (et souvent uniquement) centrée sur les intérêts des actionnaires41.
La deuxième ligne est liée à ce que l’on nomme généralement la gestion par les chiffres ou par les
nombres (« management by numbers »), autrement dit la montée en puissance d’une économie du calcul
et de l’appréciation. L’évaluation des performances est plus que jamais réalisée à travers la
quantification, voire la mathématisation42. La troisième ligne n’est que la confirmation d’une tendance
plus ancienne : la conception managériale de la compétence et du savoir. C’est l’idée que le management
est une science et que la maîtrise de la science du management permet de gérer n’importe quelle
entreprise de n’importe quel secteur, et n’importe quelle organisation, publique ou privée. Dans ce
contexte, les modes de gestion sont renouvelés par les progrès de la « science », que celle-ci émane de
l’incorporation des avancées des nouvelles technologies, notamment en termes de contrôle, ou de la
formalisation croissante des connaissances qui permettent la généralisation des procédures de
normalisation et de certification. Cette dernière évolution marque la quatrième ligne de transformation de
l’entreprise : l’importance des critères hors coûts avec l’évolution de la consommation. L’attention
désormais accordée à la qualité des produits, aux délais de conceptualisation, de production et
d’approvisionnement, à la vitesse de renouvellement des produits, à la qualité des services commerciaux,
entraîne de facto une intensification des procédures de normalisation et de certification.
Contrairement à ce premier argument, le second, centré sur la flexibilité, doit être pris me semble-t-il
avec plus de sérieux. Il est incontestable que la décentralisation, l’organisation en centres de profit
autonomes et le choix de la délégation (ou du « faire-faire ») – autrement dit le démantèlement de la
grande firme intégrée au profit d’une organisation en réseau à travers la sous-traitance, le partenariat, les
alliances, la coopération et l’éclatement du salariat – remettent en cause un des éléments de la
bureaucratisation telle qu’elle est analysée par Max Weber. Selon Weber, en effet, celle-ci se caractérise
par la forme pyramidale du pouvoir et de l’autorité, par l’ordre hiérarchique et par une chaîne de
commandement et de subordination définissant strictement les responsabilités de chacun43. C’est Warren
Bennis qui, très tôt et très médiatiquement, a développé cette thèse de la débureaucratisation44. Dès la fin
des années 19, il prédisait que, dans les années à venir (il prévoyait cette évolution sur vingt-cinq ans), la
fin des relations hiérarchiques verticales et le développement des relations horizontales, caractérisées
par la flexibilité, la mobilité, la rapidité et l’adaptation au capitalisme fluide et ouvert aux changements
continus et aux nouvelles technologies, entraîneraient la fin de la bureaucratie managériale privée et
l’avènement d’une organisation fluide et flexible, exact contraire de la bureaucratie.
On doit cependant compléter cette analyse en la prolongeant. Le contrôle et le commandement ne sont
plus seulement assurés par des rapports hiérarchiques, mais aussi par un système de normes, de règles, de
rapports contractuels qui sont des pratiques bureaucratiques45. L’externalisation, la sous-traitance, le
partenariat, l’organisation en flux tendu sont rendus possibles par un ensemble de pratiques et de
dispositions qui toutes renforcent cette bureaucratisation : adoption de nouvelles technologies qui
reposent sur des codifications toujours plus poussées des informations et des connaissances ; dictature de
l’informatique qui refuse toute approximation (et toute appréciation) dans les réponses sur les protocoles,
oblige à « documenter » certaines rubriques et dépersonnalise les relations ; processus de certification et
de normalisation de la qualité des produits, des modes de gestion et de production ; établissement de
normes et de spécifications toujours plus précises ; définition d’objectifs à atteindre et d’indicateurs pour
pouvoir les évaluer ; développement de l’audit ; définition de contrats (de sous-traitance, d’alliance, de
partenariat…) qui stipulent de façon extrêmement détaillée la répartition des tâches, des responsabilités,
des rémunérations ; développement des dispositifs de coordination entre entités autonomes, entre métiers,
entre compétences, entre planifications décentralisées des profits et des prévisions de capital… On est
donc très loin du marché, de l’entrepreneur comme acteur du marché. On est dans la logique du contrat
bureaucratique, du développement de relations contractuelles de plus en plus formalisées avec les
fournisseurs mais aussi bien avec les clients, les sous-traitants, les partenaires financiers, les auditeurs et
autres gestionnaires, ou encore avec les services externalisés46… Ce qui explique aussi la tendance,
souvent soulignée, de judiciarisation et de juridicisation de l’activité économique.
L’analyse de la transformation des relations de travail, qui constitue pour ainsi dire l’autre face de ce
processus, confirme cette interprétation, en approfondissant la compréhension des nouvelles formes de
bureaucratisation. En dehors du fait même que toutes les recherches ne s’accordent pas sur la fin de
l’organisation hiérarchique et que certaines d’entre elles estiment même que cette technostructure en col
blanc sait répondre aux exigences d’une économie fluide47, elles tendent à montrer que le moment de
dénormalisation et de flexibilisation des relations de travail est beaucoup plus complexe qu’une simple
autonomisation et une diminution des contraintes48. Sans qu’elles le conceptualisent en ces termes, elles
suggèrent ainsi que cette évolution n’est en rien synonyme de débureaucratisation. Elles montrent
notamment que le recul de certaines normes (sur le temps, le statut, la sécurité ou la rémunération du
travail) n’est pas le reflet d’un assouplissement du cadre normatif du processus de production dans son
ensemble et que, bien au contraire, l’on assiste à l’apparition ou au raffermissement d’autres normes ou
d’autres règles. Ainsi, le développement de l’autoentrepreneuriat ou du travail à distance, et notamment à
domicile, constitue une illusion d’autonomie, le contrôle se faisant de façon de plus en plus
bureaucratique non par la surveillance oculaire, mais par le respect de toute une série de normes
(cadences de livraison, productivité). La « participation » et l’absence apparente de hiérarchie sont
concomitantes de la multiplication des processus de contrôle et de surveillance par le flux tendu de
gestes, d’informations, de biens ou services à produire, de normes à respecter, de procédures à suivre. La
remise en cause du travail à plein temps salarié n’est pas la fin des relations contractuelles formalisées
mais leur pluralisation. La flexibilité de la rémunération et des conditions de travail s’accompagne d’un
besoin permanent de produire, de faire circuler et de gérer l’information… somme de règles et de
procédures excessivement contraignantes.
L’une des rares études récentes explicitement consacrées à la bureaucratisation entrepreneuriale, dans
une perspective tout autre car institutionnelle, confirme cette analyse49. Elle suggère la difficulté à saisir
l’évolution du degré de bureaucratisation dans le secteur privé pour au moins trois raisons : l’absence
d’accord, entre pays et au sein d’un même pays, pour nommer les personnes qui travaillent à la
bureaucratisation de l’entreprise ; l’absence de données produites par l’entreprise pour informer ce
processus du simple fait qu’elle est incapable de se percevoir comme une bureaucratie ; la suprématie
d’un système d’évaluation quantitatif alors même que les changements bureaucratiques sont avant tout
d’ordre qualitatif. En dépit de tous ces problèmes, des aléas de l’analyse et des précautions que l’auteur
prend pour analyser le phénomène bureaucratique, l’étude montre que l’augmentation des « cols blancs »
est plus rapide que la croissance, qu’elle est beaucoup plus importante dans le privé que dans le public
(alors même qu’elle est plus facile à appréhender dans ce dernier) et qu’après avoir concerné surtout les
niveaux bas et moyens de qualification au sein des entreprises, elle concerne principalement les niveaux
moyens et plus élevés à partir de la fin des années 1960. Elle suggère donc qu’en dépit de la flexibilité de
l’organisation, et plus globalement de l’évolution du capitalisme, les pratiques bureaucratiques se sont
plutôt intensifiées.

La bureaucratisation néolibérale comme abstraction


Le second « trait » de la bureaucratie néolibérale est sa formalisation extrêmement poussée.
Cependant, la bureaucratie s’est toujours caractérisée par son caractère formel et abstrait. Il s’agit donc
de comprendre si la bureaucratisation néolibérale est, sur ce point, spécifique et quelles sont les
transformations éventuelles que l’approfondissement du gouvernement à distance et la diffusion des
références du monde de l’entreprise à l’ensemble de la vie sociale apportent au processus de
formalisation et d’abstraction. Mais auparavant, il me semble important de mieux comprendre ce qu’est
ce processus d’abstraction ou, plus précisément, de comprendre la pertinence d’une appréhension des
règles, des normes, des codes, des catégories ou de la rationalisation des procédures comme différentes
formes d’abstraction.

La bureaucratisation, série d’opérations d’abstraction.


Le processus de rationalisation, tout comme l’établissement de règles impersonnelles, est inhérent à la
bureaucratie, et une grande partie de l’analyse de Weber est centrée sur l’esprit d’impersonnalité propre
au formalisme50. On connaît l’argument : ce dernier seul autorise l’égalité formelle de traitement en
permettant de s’émanciper de considérations personnelles. Les lois, les règles, les normes et les
codifications offrent en outre la possibilité de prédire la vie et de dépasser plus facilement les
résistances ; c’est pourquoi aussi la bureaucratie repose largement sur elles en tant que modalité de
gouvernement des hommes. Weber n’utilise pas à proprement parler l’argument de l’abstraction. Mais que
sont les lois, les règles, les normes et les codifications sinon le produit d’opérations d’abstraction ?
Inscrite dans la continuité du vocabulaire et des modes de raisonnement wébérien, cette lecture est peu
reprise par les travaux sur la bureaucratie et la bureaucratisation, qui ont davantage privilégié une
analyse en termes de rationalisation et de formalisme. Il existe cependant des exceptions. Alexander
Styhre, par exemple, définit la bureaucratie, publique aussi bien que privée, comme un ensemble de
principes organisationnels abstraits fondés sur l’ordre, les règles et les routines51, tandis que Castoriadis
mentionne la forme universelle abstraite du fonctionnement bureaucratique52. Mais ils n’en font pas le
cœur de leur analyse. Seul l’ouvrage d’Arthur Stinchcombe est une réflexion sur la bureaucratie comme
formalités, outils et modalités d’action efficaces à condition que certaines conditions soient respectées53.
Il analyse la formalisation bureaucratique comme le développement d’une abstraction de données
proliférantes, ce processus permettant de gouverner l’action sociale sans devoir revenir aux données
originales. Il rappelle que le propre de cette élaboration réside précisément dans cette facilité : lorsque
les choses et les comportements sont formalisés, il n’est pas nécessaire d’aller voir constamment
« derrière », de comprendre ce qui les sous-tend pour agir et gouverner. C’est ce principe de
formalisation comme abstraction qui assure la flexibilité sociale, la réponse à des problèmes et in fine le
concret du gouvernement. Dans une lecture finalement très wébérienne, les formalités n’apparaissent pas
comme l’expression et la cause de rigidités, mais bien au contraire comme le vecteur d’adaptations. Cette
lecture, qui comprend des faiblesses, j’y reviendrai, constitue cependant une exception dans la littérature
sur la bureaucratie, et elle n’est jamais reprise.
En revanche, les recherches inspirées de la sociologie de la quantification, de la sociologie critique,
de la théorie des conventions et de la régulation ou de la philosophie politique et des sciences font de
l’abstraction et de la formalisation un élément central de leur raisonnement. L’abstraction est une
représentation mentale de la vie réelle, mais elle n’est pas une reproduction de la réalité. Elle est
effectivement issue des détails de la vie quotidienne tout en étant le produit d’un travail d’élaboration. La
fameuse phrase d’Alfred North Whitehead : « We think in generality but we live in details », est ainsi
souvent citée, notamment d’ailleurs par Stinchcombe, qui la transforme pour les besoins de la cause en :
« We think in abstraction but live in details54. » Prenant le contre-pied des analyses des formalités
comme rituels, absence de rationalité ou encore instruments univoques de contrôle et de discipline, ces
travaux se concentrent sur les modalités et la signification des processus d’abstraction. Laurent Thévenot
parle ainsi de la nécessité, pour un pouvoir, quel qu’il soit, de « mettre en forme » les relations qu’il
entend gouverner, et estime que le « pouvoir dans les formes » et l’« investissement en forme » sont
centraux dans l’ordre social55. Il montre notamment que les « informations formalisées » constituent des
« formes de connaissance susceptibles d’être abstraites des choses, des personnes et des situations », qui
peuvent ainsi se généraliser et circuler56. En partant du point de vue, banal, que la réalité est construite,
Luc Boltanski met en exergue les incertitudes originelles sur les qualifications et les questions de savoir,
et suggère que les formats, les règles et les épreuves permettent d’organiser la réalité57. Ils rappellent les
tensions qui naissent précisément du processus d’abstraction, opération de mise en équivalence et de
montée en généralité58. Ces auteurs, mais aussi bien Alain Desrosières ou Theodore Porter pour la
sociologie de la quantification, ou encore François Fourquet pour la sociologie historique de la
comptabilité, analysent le travail de saisie de l’information comme un processus de codage et
d’abstraction59. Ils montrent que les agrégats économiques mettent en une forme unique des données et des
comportements hétérogènes, et qu’il est donc difficile de savoir ce qu’ils mesurent effectivement, plus
ardu encore de définir les phénomènes macroéconomiques qu’ils reflètent et de les relier aux réalités
économiques. À partir d’une tout autre tradition, ils retrouvent (sans le mentionner, ni même peut-être le
savoir) ce que Michel de Certeau avait démontré quelques années auparavant de façon particulièrement
éclairante dans son travail sur l’invention du quotidien : « Même la statistique ne connaît presque rien
[des pratiques], puisqu’elle se contente de classer, calculer, mettre en tableaux les unités “lexicales” dont
ces trajectoires sont composées mais à quoi elles ne se réduisent pas, et de le faire en fonction de
catégories et de taxinomies qui lui sont propres. Elle saisit le matériau des pratiques et non leur forme ;
elle repère les éléments utilisés, et non le phrasé dû au bricolage, à l’inventivité “artisanale”, à la
discursivité qui combinent ces éléments tous “reçus” et couleur muraille. À décomposer ces
“vagabondages efficaces” en unités qu’elle définit elle-même, à recomposer selon ses codes les résultats
de ces découpages, l’enquête statistique ne “trouve” que de l’homogène. Elle reproduit le système auquel
elle appartient et elle laisse hors de son champ la prolifération des histoires et opérations hétérogènes
qui composent les patchworks du quotidien. La force de ces calculs tient à sa capacité de diviser, mais
c’est précisément par cette fragmentation analytique qu’elle perd ce qu’elle croit chercher et
représenter60. » Certeau suggère ainsi toute la réduction opérée à travers le processus d’abstraction, qui
ne peut restituer le multiple, l’hétérogène, les bricolages et les chevauchements de répertoires.
Mais ces travaux, riches et subtils, n’analysent pas à proprement parler la bureaucratie. Ils se
consacrent essentiellement à l’analyse de la quantification, de la gestion et du monde de l’entreprise ou
de la production économique. Je me propose donc de croiser ces travaux et ces traditions intellectuelles
différentes et de lire la bureaucratisation néolibérale comme une élaboration, un travail d’abstraction qui
entend faire entrer la réalité complexe dans des catégories, des normes, des règles générales et formelles
issues d’une pensée qui rationalise la société et le gouvernement des biens, des hommes et des territoires
à partir du marché et de l’entreprise61. C’est notamment la nature de cette pensée qu’il importe d’analyser
pour comprendre la spécificité de la bureaucratie néolibérale. L’abstraction étant une « connaissance par
destination », il faut saisir cette « destination » pour comprendre la nature de la bureaucratie ; et, pour ce
faire, analyser les processus par lesquels cette abstraction advient, comment elle se réalise, sous quelles
conditions et, plus encore, quels problèmes historiques concrets l’abstraction, ou l’ensemble
d’abstractions, était destinée à résoudre62. C’est toute la question, classique, de la généalogie.

L’abstraction comme réalité érigée en système.


Ces digressions étaient nécessaires pour comprendre la spécificité de la bureaucratisation néolibérale
en tant que processus d’abstraction. Trois caractéristiques qui s’emboîtent me semblent particulièrement
importantes. Je ne reviendrai pas sur la première que j’ai longuement développée dans les paragraphes
antérieurs. Elle réside dans la nature du processus d’élaboration formelle et ne se comprend que dans sa
généalogie : dans la période contemporaine, les codes, normes, règles et procédures sont issus d’un
travail d’abstraction réalisé à partir du monde entrepreneurial. C’est ce que disent, en d’autres termes et
dans une autre démonstration, Laurent Thévenot, Luc Boltanski et Ève Chiapello, par exemple, lorsqu’ils
parlent de la primauté des grandeurs ou cités marchande et industrielle63. Il est inutile d’y revenir si ce
n’est pour rappeler ce que ces normes sont censées conceptualiser et résoudre comme problèmes. On le
sait, ce sont les problèmes de l’efficacité et de la rentabilité et de l’organisation scientifique et
rationnelle de la production au moindre coût, mais aussi ceux du contrôle sans contrainte symbolisé par
les principes de participation, de responsabilité individuelle et d’autodiscipline, ou encore la recherche
de modalités pour rendre les choses et les hommes gérables en termes de risques, de précaution et de
prévention.
La deuxième caractéristique concerne la diffusion de ces normes, codes et procédures au-delà du
monde de l’entreprise, au-delà des affaires et des modes de gouvernement économiques, pour atteindre
non seulement l’État mais la société tout entière. Dans une formulation quelque peu naïve et certainement
fonctionnaliste, Stinchcombe distingue les formalités « qui marchent » de celles « qui ne marchent pas ».
Les premières sont des abstractions réalistes, nous dit-il, qui possèdent la même substance que la vie
sociale. Les secondes ne sont pas issues des détails critiques et de la réalité qui compte pour l’action
quotidienne. Autrement dit, une formalité est efficace – et donc gouverne – lorsque l’abstraction par
laquelle elle a été créée constitue une représentation effective des problèmes de la vie sociale et des
solutions recherchées pour y faire face64. Une telle vision méconnaît précisément toute la dimension
généalogique évoquée précédemment ainsi que la part d’imprévu, de contingence et d’aléa de la vie des
concepts et des abstractions. Elle place l’analyse dans l’ordre de l’utilitarisme et de la conformité à une
réalité qui existerait objectivement. Elle est en outre normative, avec de bonnes et de mauvaises
formalités, de bons et de mauvais processus d’abstraction. On ne peut adhérer à une telle vision. Mais,
retraduite dans l’approche de sociologie historique que je défends, elle permet d’approfondir l’analyse
de la tension existant entre logiques de métier et logiques bureaucratiques, et de façon plus large des
tensions entre les multiples logiques de la vie en société et les logiques bureaucratiques65.
Ces tensions sont d’autant plus grandes et perceptibles que les abstractions ont migré, ont été
transposées et diffusées dans des contextes et des domaines totalement étrangers à ceux qui leur ont donné
naissance66. Ce qui oblige à comprendre les abstractions non, comme nous y invite Stinchcombe, en tant
que représentations effectives de la réalité, mais comme des constructions sociales historiquement
situées. Aucun concept n’est donné empiriquement ; tout concept est construit à partir d’enregistrements
qui, d’une part, sont nécessairement orientés par le travail d’archivage, de rationalisation et de
catégorisation qui sélectionne des qualités et des types de relations et, de l’autre, portent une information
à la connaissance de l’observateur à travers des transmissions successives qui elles-mêmes procèdent de
l’abstraction. Cette dernière apparaît ainsi comme un outil de connaissance qui, par construction, est
nécessairement orienté et au service de quelque chose. François Fourquet montre ainsi de façon
particulièrement éclairante comment les concepts de la comptabilité nationale, de la prévision ou de la
planification sont nés d’une volonté de puissance et ont été des outils à son service, dans l’objectif
d’atteindre prospérité et bien-être, ou encore d’accéder à une meilleure distribution du surplus ou une
plus grande qualité de la vie urbaine67… Dans une tradition intellectuelle différente, Herbert Marcuse
affirme quelque chose de ressemblant lorsqu’il note que les normes sont « externalisées », qu’elles
prennent un sens beaucoup plus sociologique, c’est-à-dire qu’elles reflètent moins un jugement individuel
qu’elles ne sont définies par un système collectif et institutionnel d’abstractions produites par l’ensemble
de la société mais mises en forme par des professionnels68.
Les normes, les règles, les chiffres, le codage de procédures et la formalisation de comportements –
bref, ce qui fait la bureaucratisation néolibérale – doivent être compris de la même manière, comme un
processus d’abstraction qui oriente la vie en société. Ce qui doit être interrogé n’est pas la crédibilité, la
conformité de ces abstractions par rapport à la réalité, mais l’unicité, l’homogénéité ainsi construite et le
sens de cette construction. Un exemple très concret permet de préciser le propos : les chiffres constituent
des indices appauvrissants du réel dans la mesure où ils sont issus d’un travail d’agrégation (des milliers
de mots, de relations, de langages sont traduits en quelques mots et en quelques catégories d’une
nomenclature) qui est simultanément une opération de réduction. Les informations qui sont « derrière »
ces chiffres et ont permis de les construire sont beaucoup plus riches, foisonnantes, disparates et non
homogènes. Dans ces conditions, employer des chiffres, des indices est nécessairement une perte
d’information69. Ce qui ne veut pas dire que l’on peut faire sans ces chiffres et indices, mais qu’il faut
être conscient de ce qui est construit (la régularité, l’unicité, la certitude) et de ce qui est ainsi perdu (la
diversité, la pluralité, l’ambivalence et l’incertitude) et tenter d’appréhender ce « hors-champ » par
d’autres moyens70.
Le raisonnement sur les chiffres et les catégories de la comptabilité nationale ou de la macroéconomie
doit être élargi à l’ensemble des formalités qui font la bureaucratisation. Il ne s’agit pas de comprendre
les abstractions que sont les normes, les règles, les codes et les formalités procédurales en fonction de
leur efficacité, mais de saisir comment ils ont émergé et par quels processus l’abstraction a ainsi été
créée, faisant apparaître la conceptualisation qui l’a permise et donc les stratégies et les jeux de pouvoir
qui lui sont sous-jacents. Par exemple, la norme dite de l’excellence s’est généralisée et concerne
aujourd’hui aussi bien le monde du savoir, de l’enseignement et de la recherche que celui de la santé
publique, alors même qu’elle a pris forme dans l’industrie autour des questions de qualité/prix,
d’allocation efficace des ressources et d’évaluation. Elle s’est donc concrétisée par le calcul de ratios et
d’indicateurs, la réalisation d’audits et de benchmarks, la définition de stratégies dans un monde fait de
concurrence mais aussi d’alliances et de jeux tactiques, d’ambitions politiques à des fins de profit. En
n’interrogeant plus la généalogie de ces normes, le monde du savoir (ou celui de la santé publique) prend
pour gage de réforme et d’amélioration de la qualité des pratiques professionnelles le respect de critères
qui les influencent de façon croissante, et ce faisant les dévoient71. On l’aura compris : il ne s’agit pas de
dire que l’on n’a pas besoin d’abstraction, de concepts, de catégories, puisqu’il n’y a pas de pensée en
dehors de ces formes ; il s’agit de comprendre que ces abstractions sont des formes sociales, qu’elles ont
une histoire et que, diffusées dans des domaines dans lesquels elles n’ont pas pris corps, elles convoient
avec elles des conceptualisations, des stratégies, des façons de penser et de problématiser qui façonnent
la compréhension des situations et les pratiques elles-mêmes.
Enfin, la troisième caractéristique n’est propre au néolibéralisme que dans son intensité, et elle est
directement issue de la deuxième. Avec la transformation des formes bureaucratiques – qui passent donc
moins par des interventions directes et le concours d’institutions et administrations que par l’usage de
normes, de règles et de formalités –, l’autorité par la hiérarchie et l’obligation de suivre des ordres
extérieurs donnés comme supérieurs est, en grande partie, remplacée par des incitations. Celles-ci sont
présentées comme volontairement acceptées et orientent d’autant plus aisément les conduites que ces
normes, règles et formalités sont abstraites d’une conceptualisation présentée comme rationnelle et
raisonnable de la réalité. L’intensification et la banalisation du gouvernement par abstraction font perdre
la signification de ce processus de conceptualisation et incitent notamment à prendre l’abstraction pour
une représentation évidente, neutre et objective de la réalité. Bref, pour la réalité. L’abstraction comme
mode de gouvernement n’est en effet plus seulement du ressort du législateur et du gouvernement rationnel
et technicien. Elle est aujourd’hui aussi bien le mode d’expression et d’exercice du pouvoir des
régulateurs et des normalisateurs, des juristes et des acteurs impliqués dans les processus de
judiciarisation de la société, des acteurs économiques et financiers, des bureaucrates de la pensée…
Une illustration emblématique de ce mouvement est certainement offerte par l’envahissement de la
mathématisation dans le savoir, dans le savoir scientifique évidemment, mais aussi dans le savoir
économique et même dans les sciences sociales. Si les théoriciens rappellent que la théorie et les
hypothèses ne sont, par nature, jamais réalistes, il est un fait que ces formalisations mathématiques
économiques et financières sont constamment prises pour une représentation de la réalité, comme une
explication, une reproduction et une anticipation de la vie sociale, ainsi que le rappelle le fonctionnement
du monde de la finance72. On peut également évoquer la « pensée power point », qui non seulement
simplifie à outrance mais normalise et empêche la réflexion en enserrant les exposés dans des schémas
prédéterminés par un logiciel qui offre des modèles issus du monde de l’informatique et de la gestion
d’entreprise73. De façon moins caricaturale mais tout aussi prégnante, les agences de notation sont
intéressantes à analyser à travers cette problématique. Aujourd’hui, elles sont communément attaquées
pour leur manque d’indépendance, leurs méthodes d’évaluation, leur rôle dans la spéculation et leur
incapacité (ou absence de volonté) à saisir le réel des situations économiques et financières. Mais cette
critique me paraît décalée, et pour tout dire inopérante, dans la mesure où leurs critères d’évaluation et
leurs grilles de notation sont issus d’un processus d’abstraction qui se fonde sur des préoccupations très
précises, cantonnées à la gestion du risque financier. Ce qui pose problème, c’est donc moins ces critères
que leur extension, le recours de plus en plus systématique à ces agences de la part d’acteurs de plus en
plus divers (entreprises, banques, acteurs financiers mais aussi gouvernements, collectifs
d’investisseurs…), l’importance démesurée prise par la notation et la diffusion de normes suscitées par
les pratiques financières américaines. C’est surtout leur champ d’intervention qui se trouve ainsi étendu.
On oublie peu à peu que les agences ne font que mesurer un risque financier à un moment « t » et dans une
configuration institutionnelle donnée, et on veut voir dans leurs notations la représentation de la santé de
l’entité évaluée et l’image de sa situation réelle74. L’abstraction (la note calculée à partir de critères
financiers, mesurés de façon presque exclusivement quantitative dans une grille préalablement établie)
devient la réalité. La prise en compte d’autres facteurs et d’autres modalités d’évaluation est considérée
comme inutile, et la confrontation d’informations et d’évaluations contradictoires comme superflue. C’est
le risque intellectuel de l’abstraction, soulevé par François Fourquet à propos de la comptabilité
nationale : celui de « fermer l’esprit75 ». Outils très efficaces, les abstractions bureaucratiques que sont
les normes, les catégories, les règles, les procédures formelles ne sont en réalité que des codes sur
lesquels les gens sont tombés d’accord à un moment donné pour échanger des informations, agir, orienter
les conduites, bref, gouverner.

L’imaginaire et la fiction au cœur de la bureaucratisation néolibérale


Ces exemples convergent pour montrer que, de façon généralisée, l’abstraction est prise pour la réalité.
Cette « confusion » n’est pas anodine. Que signifie-t-elle ? Que veut dire le fait de prendre le respect de
la norme 9001 pour une preuve de qualité, et la norme 26000 pour de la responsabilité sociale ? Les
notions d’imaginaire et de fiction permettent, me semble-t-il, d’avancer dans la compréhension de la
prégnance de cette « indiscernabilité ».

L’abstraction rationnelle de la bureaucratie néolibérale, institution imaginaire de la société.


On l’a dit, le réel ne peut être saisi en dehors de catégories, de cadres, de principes d’ordonnancement
du monde sensible. Il est nécessairement retranscrit, élaboré. C’est pourquoi il n’existe pas une vérité
mais des vérités, des vérités construites par les normes propres de la société où elles sont énoncées76. De
fait, « ce que nous appelons “réalité” et “rationalité” sont des œuvres77 », des œuvres qui sont façonnées
par la structuration sociale mais aussi par l’« imaginaire » ou l’« imagination constituante », selon que
l’on se réfère à Paul Veyne ou à Cornelius Castoriadis. Le réel saisi, les relations entre individus, entre
groupes ne peuvent être représentés en dehors de cet imaginaire en tant que « dimension dans laquelle
s’élaborent les symboles par lesquels nous résumons notre inscription dans le monde78 ». Lorsque les
travaux de sciences sociales, à commencer par ceux de Weber, affirment que la spécificité du monde
moderne, sa réalité, c’est la rationalité, ils mettent implicitement en évidence l’imaginaire de ces
sociétés. Un long passage de L’Institution imaginaire de la société mérite d’être cité parce qu’il nous
place directement dans cet imaginaire de la rationalité, et plus précisément dans la mise en forme
rationnelle qui caractérise la bureaucratisation néolibérale :

« Ce qui se donne comme rationalité de la société moderne, c’est simplement la forme, les connexions extérieurement nécessaires, la
domination perpétuelle du syllogisme. […] L’obsession de la “rationalité” détachée du reste constitue un imaginaire au deuxième
degré. La pseudo-rationalité moderne est une des formes historiques de l’imaginaire ; elle est arbitraire dans ses fins ultimes pour
autant que celles-ci ne relèvent d’aucune raison, et elle est arbitraire lorsqu’elle se pose elle-même comme fin, en ne visant rien
d’autre qu’une “rationalisation” formelle et vide. […] L’essentiel du monde, c’est sa réductibilité à un système de règles formelles, y
compris celles qui permettent d’en “calculer” l’avenir. La réalité n’existe que pour autant qu’elle est enregistrée, à la limite le vrai
n’est rien et le document seul est vrai. Et ici apparaît ce qui nous semble le trait spécifique et le plus profond de l’imaginaire
moderne, le plus lourd de conséquences et de promesses aussi. Cet imaginaire n’a pas de chair propre, il emprunte sa matière à autre
chose, il est investissement fantasmatique, valorisation et autonomisation d’éléments qui en eux-mêmes ne relèvent pas de
l’imaginaire : le rationnel limité de l’entendement, et le symbolique. Le monde bureaucratique autonomise la rationalité dans un de ses
moments partiels, celui de l’entendement, qui ne se soucie que de la correction des connexions partielles et ignore les questions de
fondement, de la totalité, des fins et du rapport de la raison avec l’homme et avec le monde (c’est pourquoi nous avons appelé sa
“rationalité” une pseudo-rationalité) ; et il vit pour l’essentiel dans un univers de symboles qui, la plupart du temps ni ne représentent
le réel ni ne sont nécessaires pour le penser ou le manipuler79. »


Conceptualiser cette « confusion » – ou plutôt cette « indiscernabilité80 » – en termes d’imaginaire,
c’est ne pas s’arrêter à des questions de vrai ou de faux, de réalisme ou d’irréalisme, mais la prendre
pour ce qu’elle prétend être, une vérité, et se donner la possibilité de comprendre à quoi elle correspond
et quels en sont les effets. Inscrite dans cet imaginaire, ce récit, cette vérité apparaît comme une fiction, si
on comprend le terme non comme pure et simple illusion sans effets historiques, mais comme une
fabrication aux conséquences importantes. Ainsi, dans la tradition juridique de la persona ficta, le fait de
se comporter « comme si » le respect de la norme 9001 et de ses procédures était la qualité, « comme
si » l’adoption des normes et règles de management faisait de l’hôpital une entreprise et du directeur
d’hôpital un chef d’entreprise, « comme si » le PIB était la croissance économique et le bien-être, produit
des effets réels. Ce faisant, et parce qu’elle repose sur des supports, sur des perceptions, sur la
reproduction d’analyses ou de compréhensions antérieures et sur des réécritures de l’histoire, la fiction
est le propre de l’expérience personnelle et historique81. Elle énonce une réalité, zone grise entre réel et
irréel dont la prise en compte seule permet de saisir l’insertion de tout être dans la société82. La
construction d’indicateurs, la définition et la pratique de normes, le principe d’homothétie entre public et
privé s’intègrent aux modes de gouvernement de sorte que la fiction doit être considérée comme une
pratique produisant une réalité politique et sociale, non comme une croyance. Ainsi, les fictions
bureaucratiques n’apparaissent pas déconnectées du concret et du quotidien de la vie sociale, mais, tout
comme les abstractions, elles sont incorporées dans les dispositifs, les techniques et les pratiques
concrètes.

La finance comme figure emblématique de la bureaucratisation néolibérale.


Le monde de la finance – dérégulé par le Big Bang de 1986 qui symbolisa la politique thatchérienne de
libéralisation, mais tout aussi bien la primauté accordée à la finance depuis au moins deux siècles par le
pouvoir britannique – est emblématique du néolibéralisme. Le récit fictionnel néolibéral présente le
financier comme l’antibureaucrate par excellence. Pourtant, une attention à ses pratiques quotidiennes au-
delà des discours sur ce que son métier représente montre que lui aussi est submergé par les contraintes
de normes, règles, critères et codages qui s’imposent à lui. Il est intéressant de détailler ces modalités
d’une bureaucratisation qui, dans le récit fictionnel dont il est le héros, est rarement reconnue comme
telle. En effet, ces modalités bureaucratiques dévoilent la multiplicité des formes, des vecteurs et des
dispositifs de gouvernement par abstraction, et par là même permettent d’illustrer les développements
précédents tout en avançant dans une problématisation de la bureaucratisation néolibérale en termes de
modes de gouvernement et d’exercice du pouvoir.
L’inflation normative est, dans le monde de la finance, alimentée par au moins cinq dynamiques83. La
première d’entre elles est certainement liée aux transformations des modes d’intervention étatique. Ces
transformations s’incarnent, dans le domaine financier, par l’importance croissante donnée aux exigences
des régulateurs, banques centrales, autorités des marchés financiers, parfois également des entités
étatiques. Cette présence étatique ne se caractérise plus par des interventions directes et l’imposition de
règles administratives que les banques devraient suivre scrupuleusement. Elle se caractérise par
l’obligation de respect de normes, dans le domaine de la gestion du risque bien évidemment (à l’instar de
toutes les règles incluses dans les critères de Bâle), mais également dans celui de la séparation des
activités (les procédures de construction de « chinese wallsa », par exemple, entre activité de marché et
activité de conseil ou entre activité de recherche et activité de conseil) ou dans celui du blanchiment. Et,
dans les périodes d’incertitude et de crise, ces critères sont démultipliés et de plus en plus détaillés dans
une recherche de sécurité maximale qui peut tourner à l’absurde.
Les contraintes spécifiques de management des banques constituent la deuxième dynamique de
bureaucratisation. Il s’agit évidemment, en premier lieu, des contraintes nées de la gestion du risque
propre à la banque, gestion qui est analysée, décomposée et introduite dans des catégories selon un
travail d’abstraction nécessaire à la reproductibilité des opérations. Ce travail est bureaucratique dans la
mesure où il passe par des normes, des codes, des grilles (celles des agences de notation comme celles
produites par la banque) qui enclenchent des réactions et des comportements automatiques. Elles font
donc perdre de l’information mais sont nécessaires étant donné l’ampleur des opérations et des données à
traiter. Mais ces contraintes bureaucratiques comprennent également le reporting de gestion. Outre les
données quantitatives, elles prennent en compte des informations sur les modalités mêmes du travail
(combien de fois le responsable d’une banque d’affaires, par exemple, est allé voir ses clients ; qui, en
termes de titre, de statut, de positionnement au sein de l’entreprise conseillée, il a rencontré ; combien de
temps il a passé avec eux ; de quoi ils ont parlé…), dans une logique de rentabilité et d’allocation des
ressources, dans une logique d’efficacité et de résultat, dans une logique évidemment de profit et de juste
prix.
La troisième dynamique bureaucratique ressortit aux contraintes liées à l’évolution du métier et à sa
technicisation croissante. La finance devient tellement spécialisée et technique qu’au sein d’un
établissement, très peu de personnes ont une vue d’ensemble et comprennent effectivement les modalités
de fonctionnement de chacun de ses segments. L’expert en swap de taux de telle ou telle devise sera, par
exemple, la seule personne du groupe à maîtriser les tenants et aboutissants de cette activité et des
opérations réellement réalisées sur une affaire particulière. Cette absence de compréhension fine et
globale à la fois est simultanément le fait d’une technicisation accrue et d’une multiplication de la charge
de travail, notamment alimentée par les processus bureaucratiques. Elle fait que, concrètement, les
personnes qui devraient connaître les modalités de calcul d’un résultat n’ont pas le temps de s’investir
dans ces détails et d’aller glaner cette information. Dans ces conditions, le respect de critères, de règles
et de procédures, les façons de travailler en « cochant des cases » (« check the box ») correspondant à
des normes préétablies constituent le meilleur et souvent le seul moyen pour continuer à fonctionner.
La judiciarisation et la juridicisation du monde des affaires et la recherche de l’assurance à tout prix
forment les moteurs de la quatrième dynamique de bureaucratisation. L’usage intensif (pour ne pas dire
excessif) des procès et des recours juridiques dans le monde des affaires, influencé par la pratique
américaine et considéré par les professionnels comme l’expression par excellence de
l’« américanisation » des affaires, aboutit à une recherche de protection maximale. Concrètement, cela se
traduit par un surcroît de bureaucratisation caractéristique du néolibéralisme. Ses formes sont influencées
par les principes de précaution, de responsabilisation et de transparence. Pour se défendre, les sociétés
(en l’occurrence, ici, les banques), doivent montrer qu’elles ont pris en compte les risques. Mais, dans la
mesure où elles ne savent pas à l’avance la nature de ces risques et des problèmes qu’elles devront
affronter en justice, leur meilleure défense est le respect de procédures et de règles. Peu importe que ces
dernières correspondent aux problèmes qu’elles doivent concrètement gérer, puisque la logique ici n’est
pas leur résolution mais la protection (de la banque, de la direction et d’eux-mêmes) vis-à-vis de
n’importe quelle accusation. Le fait d’avoir « coché la case », d’avoir respecté les procédures et pris en
compte tous les critères demandés évitera la condamnation. De sorte que le respect des règles est plus
important que la décision.
Enfin, la bureaucratisation est alimentée par ce que l’on appelle la « pression » sociale et politique,
qui n’est que l’expression du fait que les banques font la société au même titre que les autres acteurs et
institutions économiques. Le contexte des scandales successifs dans le climat de crise actuel a pour effet
de mettre la pression sur un secteur emblématique des « dérives » du « capitalisme néolibéral
globalisé », qui cherche ainsi à se protéger en jouant la discrétion. Cette stratégie prend des formes
bureaucratiques, avec la publication de Guidelines, qui sont complétées par la transmission au quotidien
de règles portant sur le comportement même des banquiers : les modalités des dîners avec les clients, les
façons de parler aux journalistes, les procédures et les règles régissant les événements (conférences,
séminaires). Le second exemple est fourni par la demande de prise en compte de la « diversité » dans les
sociétés contemporaines, demande qui touche les banques comme toutes les institutions. Les modalités
mêmes de ces demandes sont influencées par la bureaucratisation néolibérale : parce que les critères
doivent être mesurables et entrer dans des catégories « objectives », la diversité sera ainsi comprise en
termes de quotas par race et genre, et non en termes d’une prise en compte plus qualitative et complexe de
ce que signifie la diversité, par exemple selon les clivages de classe sociale.
Toutes ces modalités, très diverses, de bureaucratisation sont compréhensibles et se justifient par des
considérations de risques, qui sont réels, par des besoins de régulation, qui ne le sont pas moins, et par la
prise en compte de demandes de transparence, d’égalité de traitement ou encore d’efficacité et de
rentabilité. Mais, dans leur accumulation, elles se révèlent si chronophages qu’elles produisent des effets
pervers, et principalement celui d’empêcher la pensée critique et la réflexion sur les pratiques
professionnelles. Après avoir respecté tous les critères, normes, règles et procédures exigés par les uns
et par les autres, après avoir « rempli toutes les cases » et s’être protégé, après avoir réalisé les
contrôles et les vérifications, il ne reste concrètement plus de temps et surtout d’énergie pour discuter sur
le fond du métier, pour aller au-delà du respect de l’abstraction et, par exemple, pour se demander
comment qualifier le risque auquel on est confronté et le prendre le mieux possible en compte. C’est sans
doute en ces termes qu’il faut comprendre les scandales financiers qui éclatent régulièrement. Comme me
le disait mon interlocuteur, « on est inondé de règles, on a une overdose de tout cela au point qu’on n’a
juste plus la force de lancer la vraie discussion ; et si on l’envisage, il faut tellement lutter pour imposer
cette discussion au sein de la boîte, faire face aux habitudes et aux normes établies qu’on doit respecter,
qu’on est tout simplement épuisé d’avance ».
C’est le processus classique de normalisation, qui apporte certes confort, quiétude et protection, mais
qui peut se heurter aux logiques du métier, faire perdre le sens du travail et contribuer aux situations
délicates, pour ne pas dire dangereuses, comme celles que vit le monde financier occidental actuel. Cette
inflation bureaucratique alimente également, et de façon apparemment paradoxale, un processus de
dilution des responsabilités. En effet, au nom de la responsabilité individuelle, chacun se doit de
respecter les normes, mais le respect des normes vaut comme défaussement de responsabilité en cas de
problème, comme l’illustre l’affaire Kerviel. Cependant, la dynamique bureaucratique crée tensions et
conflits. Dans le monde de la finance comme ailleurs, on rencontre aussi des gens qui expriment leur
mécontentement, ou du moins leur perplexité et leur insatisfaction ; et des réflexions sont menées pour
tenter de « renverser la vapeur pour donner la primauté à la logique (du métier) sur la logique
bureaucratique ».

Note du chapitre 1
a. Les « chinese walls » sont des dispositifs procéduraux destinés à éviter les conflits d’intérêts et assurer une parfaite concurrence entre
acteurs ; ils cherchent à compartimenter les activités et à empêcher la circulation d’informations entre personnes qui investissent et personnes
qui contribuent à faire l’information susceptible d’être utilisée lors des décisions d’investissement.
2
Une société bureaucratisée

Les normes, règles, procédures et formalités investissent l’ensemble de « la société elle-même dans sa
trame et dans son épaisseur1 ». Elles constituent en quelque sorte le « nouvel esprit » du néolibéralisme2.
Avant de décortiquer les logiques et les ressorts politiques et sociaux de cette bureaucratisation, de
comprendre les principes philosophiques qui portent ce processus spécifique, je voudrais rapidement
faire ressortir, à travers des exemples quotidiens, sa généralisation et sa matérialisation. Ces exemples,
plus ou moins triviaux, en tout cas banals, n’offrent pas une analyse approfondie de chacun des domaines
envisagés, mais font apparaître ce qu’est cette bureaucratisation néolibérale dans le vécu quotidien.

La recherche d’efficacité, de rentabilité et de transparence :


l’envahissement des métiers par les normes managériales
Alice nous a introduits de plain-pied dans le monde des métiers et dans les processus actuels
d’envahissement des normes managériales en leur sein. Dans le domaine médical, cette évolution est
particulièrement perceptible : un service public est transformé en service tout court. Elle a été rendue
possible, en France comme dans la plupart des pays occidentaux, par une transformation du regard : les
réformes du milieu médical ont été mises en œuvre au nom d’une nouvelle lecture, gestionnaire, de son
exercice. Mais on retrouve ce « tournant3 » dans la plupart des métiers.

La réforme bureaucratisante des métiers.


La médecine a été présentée comme un métier rongé par le corporatisme et la gabegie, comme un
secteur qui n’était pas « géré », ce qui a inévitablement abouti au « trou » de la Sécu et plus généralement
à « la crise » ; d’où la nécessité de passer à une médecine « rationalisée », « performante »,
« scientifique » et « rentabilisée »4. La rationalisation et l’amélioration de la gestion de la Sécurité
sociale se sont réalisées par son étatisation, et non par sa privatisation, comme pourrait le laisser penser
une acception étroite, dogmatique et purement théorique du néolibéralisme. De fait, les instances
patronales se sont retirées des commissions tripartites et l’État est resté seul maître de la gestion des
caisses. Mais cette étatisation a été pour ainsi dire privatisée, en ce sens qu’elle s’est traduite par le
renforcement des normes et des pratiques du privé par le truchement d’une haute fonction publique
majoritairement convertie au néolibéralisme – au détriment des politiques et des syndicats. C’est ce que
l’on pourrait appeler une « étatisation privative » ou « étatisation de forme privée », caractéristique du
néolibéralisme en ce que les frontières entre public et privé et la signification même de ces deux notions
sont brouillées. Cette étatisation privative prend la forme d’une nouvelle bureaucratisation qui se
concrétise d’abord par de la « communication » (avec des lettres, des publications, des séminaires et des
événements, des sites Internet), du « marketing » et l’établissement de « business plans ». Les médecins
praticiens sont conventionnés de façon individuelle et sélective, et l’ambition de l’organisation
« rationnelle » de la médecine est de faire passer celle-ci de l’artisanat à l’industrie grâce à des
techniques de management. L’assurance qualité, le calcul de performance, le développement de l’audit et
du benchmarking contribuent ainsi à bureaucratiser la médecine. Celle-ci devient en effet le domaine
d’experts recrutés hors du domaine médical – statisticiens, économistes et gestionnaires – qui organisent
rationnellement l’activité et la planifient. La privatisation concerne certes le financement de la médecine,
mais surtout ses mécanismes de fonctionnement. L’hôpital-entreprise est censé appliquer les recettes du
management privé5. Les établissements devenus autonomes et dirigés par des directeurs chefs
d’entreprise peuvent conclure des partenariats avec des entités privées (cliniques, sous-traitants,
consultants). Pour devenir rentables et performants, ils doivent adopter la tarification à l’activité (les
fameux T2A) pour un nombre croissant d’interventions et sont incités à privilégier ces actes plutôt que
ceux qui restent du domaine de la dotation publique, tandis que les missions d’intérêt général qui seules
en bénéficient sont de plus en plus réduites. Au nom des principes de rentabilité, d’efficacité et de
flexibilité, le statut de fonctionnaire du personnel est remis en cause, y compris celui du personnel
soignant, et il est fait appel à des intérimaires proposés par des agences privées. Les petites structures
« non performantes » et les unités « non rentables » doivent être fermées. Le temps est strictement
comptabilisé et des indicateurs sont établis pour suivre ces performances. Au nom de la « transparence »,
tout un système d’informations médicalisées a été développé. Les hôpitaux sont mis en concurrence à
travers l’établissement de notes selon des grilles et des critères définis à l’avance et quantifiés, qui
permettent d’établir des performances, des scores, et in fine des palmarès. La démarche qualité est mise
en œuvre grâce au suivi systématique des actes médicaux, comme la journée d’Alice l’a donné à voir. En
somme, en tant qu’entreprise, l’hôpital ne ressortit plus à la loi mais au contrat, censé permettre une
meilleure mobilisation des acteurs, une plus grande motivation des agents, une responsabilisation plus
importante des managers, et derrière eux de tout le personnel hospitalier.
Simultanément, la logique de la « maîtrise des dépenses » – qui a concrètement entraîné la baisse de la
contribution financière publique aux hôpitaux – favorise la centralisation de leur contrôle et de leur
évaluation, et ce faisant une autre forme de bureaucratisation6. La tutelle nationale et régionale se réalise
en effet selon les règles de l’audit et d’un contrôle serré, bien qu’à distance, à travers des procédures
quantifiées. L’évaluation systématique et la normalisation des pratiques médicales sont des innovations
gestionnaires destinées à rationaliser l’offre de soin. Sur le modèle des agences indépendantes, la Haute
Autorité de Santé a été créée pour évaluer l’intérêt médical des médicaments, les dispositifs médicaux,
les actes professionnels, pour promouvoir les « bonnes pratiques » et le « bon usage » des soins, pour
améliorer leur qualité et celle de l’information7.
Richard, quant à lui, nous a fait entrevoir la managérialisation du monde de la recherche d’emploi. En
fusionnant l’ANPE avec les ASSEDIC et en créant Pôle Emploi, il s’est agi, comme pour la médecine
hospitalière, de faire entrer ce service public dans le monde de l’entreprise8. Mais cela n’est évidemment
pas propre à la France ; ce processus existe de façon plus exacerbée encore aux États-Unis, par exemple9.
Qu’ils soient publics ou privés, les départements, agences ou services consacrés aux services sociaux
pour les pauvres et à l’aide à la recherche d’emploi voient leurs missions définies selon des procédures
directement issues du monde de l’entreprise. Les négociations entre le gouvernement central et ces entités
se réalisent à travers des objectifs de performance et l’évaluation de ratios calculés grâce à un système
d’information sophistiqué. Ce dernier permet de contrôler et de mettre les agents sous pression pour que
les objectifs préalablement définis soient atteints. Les travailleurs sociaux et les conseillers sont ainsi
avant tout des techniciens dont le travail est guidé par l’« écran d’ordinateur »10. En Floride, par exemple,
on estime qu’ils ne passent pas plus de 10 % de leur temps de travail avec les demandeurs d’emploi, le
reste étant occupé à remplir des papiers, respecter des programmes, suivre les indications et les mesures
préconisées par le logiciel, chercher des documents, faire ce que le système d’information demande de
faire, y compris appliquer des sanctions automatiques à l’encontre de « mauvais » demandeurs, ceux qui
ne répondent pas aux incitations et ne rentrent pas dans les critères. Ce système n’entend pas seulement
contrôler les demandeurs d’emploi. Dans une optique de rentabilité, d’efficacité et d’accountabilitya, il
se doit aussi de surveiller les agents de ces établissements, qu’ils soient de statut public ou privé. Il suit
au plus près les ressources qu’ils engagent et évalue leur efficacité à travers des indicateurs ; il établit
des benchmarks entre entités différentes et régions ; il évalue le système d’allocation des ressources de
façon à rétribuer les entités mais aussi les agents, individuellement, en fonction de leurs performances
mises en chiffres. Quant aux chômeurs, ils sont immergés dans un système d’apprentissage du marché du
travail qui est avant tout un dispositif bureaucratique caractérisé par une « cascade » de mesures d’action
publique favorables au « privé ».
Ce processus de rationalisation toujours plus poussé et de formalisation managériale se retrouve dans
beaucoup de métiers. L’exemple de la bureaucratisation de la Recherche et de l’Université est révélateur
du processus de bureaucratisation du savoir considéré comme « capital humain », autre forme de
« marchandise fictive », nouveau champ d’extension de la « marchandisation », pour reprendre les termes
et l’analyse de Karl Polanyi, au même titre que la terre, le travail et la monnaie11. Les réformes qui se
sont étendues, depuis la Grande-Bretagne jusqu’à l’Union européenne et tous ses pays membres, sous le
nom de Stratégie de Lisbonne doivent permettre de construire la société et l’économie de la connaissance
« la plus compétitive et la plus dynamique du monde12 ». Pour cela, il importe que le pilotage, public, de
la Recherche soit au service de l’économie grâce à un interventionnisme qui ne passe pas par des
administrations publiques mais par des « pratiques bureaucratiques proliférantes et multiformes13 », là
aussi inspirées du management d’entreprise. Le slogan des réformes dans l’éducation britannique,
« standards not structure » (« des normes, pas la structure »), est à cet égard limpide14. Le président
d’université se transforme en chef d’entreprise ; les liens avec le monde économique, et notamment avec
l’industrie, s’accroissent d’autant plus fortement que les ressources budgétaires publiques tendent à se
réduire ; le langage managérial est importé dans le langage académique ; les méthodes et dispositifs
managériaux et des modèles hautement techniques d’accountability sont transposés dans le quotidien du
fonctionnement universitaire15.
Cette bureaucratisation ne se cantonne pas au niveau des institutions ; elle imprègne le quotidien des
universitaires et des chercheurs16. Ces derniers passent une partie croissante de leur vie professionnelle à
remplir des formulaires, compléter des documents d’évaluation pour les étudiants, écrire des lettres de
référence et de recommandation, faire des rapports d’évaluation d’articles, de livres, de demandes de
bourses et de financement, noter et classer les projets, les universités, les laboratoires, les chercheurs…
Ils ne doivent pas seulement fournir des projets de recherche qui comprennent des arguments scientifiques
et des repères méthodologiques, mais également mettre en évidence les « délivrables », les « valeurs
ajoutées » et les « impacts potentiels » du projet, prévoir des échéanciers, quantifier le temps
d’implication des chercheurs sur le projet en tenant compte du coût du chercheur par mois ; ils doivent
trouver et gérer des financements, participer à la construction et au calcul d’indicateurs de performance,
de programmations d’objectifs, collaborer avec l’administration pour définir les termes des appels
concurrentiels à projet et des critères d’allocation des financements… Bref, le chercheur-entrepreneur et
l’enseignant-manager que le néolibéralisme promeut sont d’abord des universitaires bureaucrates.
Cet envahissement des métiers par la bureaucratie néolibérale n’est pas spécifique à ce qui a
longtemps été considéré comme des services publics. Il concerne tout aussi bien le monde économique
privé des services et de l’industrie. Les call centers qui gèrent les services après vente et la « relation-
client » n’échappent pas cette règle. Les téléopérateurs sont d’abord enserrés dans des normes
temporelles très strictes : les indicateurs et critères de traitement prévus par le management doivent être
scrupuleusement respectés. C’est le cas par exemple de call centers tunisiens, où la durée moyenne de
traitement (DMT) d’un appel ne peut excéder cinq minutes, la durée entre deux appels (l’ACW pour
« after call waiting ») trente secondes, souvent réduite à moins de quinze secondes, et où les six pauses
quotidiennes de dix minutes sont décidées par le management en fonction de l’intensité des appels17. Cet
usage gestionnaire du temps est d’autant plus contraignant qu’il est à la base de l’évaluation du travail et
de la productivité du téléopérateur, et qu’il détermine donc sa rémunération. La normalisation de cette
activité prend également la forme de procédures très strictes de traitement de l’appel, avec le respect
exigé du script de traitement des problèmes et l’adoption imposée d’énonciations feutrées, de
formulations précises et de conduites conciliantes. Enfin, tous les actes du téléopérateur sont
formellement enregistrés : traitement du dossier, transcription des modifications et des souscriptions,
recommandations vers les autres services, archivage des commentaires. Et même le contenu de la relation
avec le client est concerné par ce recours systématique aux normes ou procédures formelles. Les
« chats » et forums d’utilisateurs sont en réalité largement investis par les employés des entreprises et
des sociétés qui filtrent les questions, les reformulent de façon à ce qu’elles puissent correspondre aux
réponses formatées18. Lorsque la relation ne passe pas par ces filtres, on aboutit souvent à des absurdités
et à des dialogues de sourds liés au formalisme des instructions données aux téléopérateurs, comme en
témoigne la discussion entre Alice et Pierre S.
Le monde de la finance est, on l’a vu, lui aussi emblématique de cette procéduralisation et de la
formalisation croissante de son fonctionnement. L’évaluation du risque financier, la validation des prises
de risque, la surveillance de la stratégie commerciale sont réalisées à travers des critères et des normes
quantifiés, selon des procédures préalablement définies et considérées comme garantes de la conformité,
et les vérifications sont purement formelles. Cette formalisation est également issue du développement de
logiciels, du vocabulaire et de façons de penser par catégories, concepts et normes, et de l’importance
des modèles de représentation de ce qu’est la finance, et notamment des modèles mathématiques19.
L’usage intensif de ceux-ci et la crédibilité de ces formalisations proviennent de leur caractère testable,
véritable mythe de la rationalité maximale, même si tous les tests ne sont pas positifs. Comme le montrent
les travaux sur la « performativité », ces modèles et ces formalisations n’ont pas qu’une force théorique.
Ils ont des effets très concrets en modifiant les façons de travailler et en favorisant, par exemple, le
développement des techniques d’arbitrage ou en légitimant des pratiques comme celles des produits
dérivés financiers.
Le travail des avocats est lui aussi touché par cette vague. En dehors de l’usage de règles formelles et
de procédures qui est le propre de la pratique du droit dans sa relation avec les institutions judiciaires, la
pratique quotidienne des avocats travaillant dans des cabinets est désormais soumise aux règles formelles
de l’efficacité, de la rentabilité, du contrôle des coûts et de la sécurisation des données. Cette
bureaucratisation prend des formes très différentes20. Au nom de la transparence mais également de la
flexibilité qu’offre le travail à distance, les avocats utilisent désormais des logiciels qui permettent
l’écriture en commun des conclusions ou des actes juridiques et le partage des données. Cela permet aux
collègues, ainsi qu’aux clients, de suivre en direct ce que fait l’avocat, mais cela formate son travail et
l’enserre dans des normes et dans le suivi de procédures extrêmement strictes. Au nom de la rentabilité et
de la facturation du client, l’avocat doit lancer son compteur à chaque fois qu’il (re)commence à
travailler sur le dossier d’un client, et l’arrêter dès qu’il passe à un autre dossier pour lequel il doit à
nouveau activer le compteur. L’individualisation de la rémunération de l’avocat est directement liée à ses
performances, qui sont évaluées quantitativement à travers ces comptabilités horaires, mais également
qualitativement à travers une autoévaluation, une évaluation croisée des collègues et des supérieurs
hiérarchiques selon des critères de dynamisme et de rentabilité.

La remise en cause des logiques de métier.


L’extension de ces normes et de ces règles formelles est parfois approuvée, voire recherchée ; elle est
parfois ignorée ou considérée comme bénigne, et elle est parfois combattue. Mais ce que l’histoire
d’Alice permet de comprendre, c’est qu’elle crée également, et de façon souvent diffuse car non
explicite, une tension avec les logiques propres aux métiers. Cela est particulièrement clair pour les
métiers qui entendent servir l’intérêt général ou ceux dont les pratiques se revendiquent d’une déontologie
ou d’un ethos particuliers.
Reprenons rapidement les exemples évoqués précédemment. Dans le monde médical, la
bureaucratisation des pratiques, notamment hospitalières, crée une tension entre la logique du bien public
et celle du marché et de l’entreprise. Il n’est pas anodin que le « patient » devienne « client », « charge »
ou « coût ». Les principes de l’universalité, de l’égalité et de la justice devant les soins ne peuvent
qu’être heurtés par les logiques de marchandisation de la santé, de rentabilité et de sélection des
risques21.
De la même façon, la logique gestionnaire et bureaucratique contrarie celle des politiques d’aide aux
demandeurs d’emploi. Le principe d’allocation des ressources selon des performances calculées par des
indicateurs quantifiés de « mise sur le marché » et les mécanismes d’incitations et de punitions
automatiques définies par des logiciels sur une base purement formelle tendent à rejeter ou ignorer les
personnes qui auraient le plus besoin d’aide. Ils contribuent ainsi à reproduire les lignes de fracture de la
société et à approfondir les inégalités, à l’encontre même de ce que prétend être un service public
d’insertion sur le marché du travail.
Dans la recherche et l’enseignement aussi, ces tensions font surgir malaise et perplexité, voire
opposition. La migration des techniques et des procédés managériaux, comme l’audit et le classement, ne
transforment pas seulement les institutions mais également l’identité des universitaires et les façons dont
ils se conçoivent et se perçoivent au travail22. La recherche et la connaissance n’apparaissent plus comme
un savoir idéalisé hors des enjeux économiques et des préoccupations utilitaristes ; elles ne sont plus
considérées comme devant être partagées et diffusées gratuitement et le plus largement possible ; elles ne
sont plus comprises comme un bien public ni comme un processus de création et d’imagination ; bref,
elles ne sont plus « fondamentales ». Au contraire, des objectifs et des finalités sont définis, des
politiques sont mises en place en fonction de critères économiques et financiers, et la « demande
sociale » est placée au cœur des préoccupations de la recherche. Les idées sont marchandisées et entrent
dans le vaste monde de la propriété intellectuelle. Priorité est donnée au financement de l’innovation
technologique et industrielle commercialisable sur le marché. Les dispositifs de recherche sont mis en
concurrence et en compétition. Le paradigme de l’inégalité est assumé à travers la stratégie de « pôles
d’excellence » et l’« incitation » financière orientée vers les secteurs « porteurs »… Ces contraintes
bureaucratiques ont un impact concret sur la pratique quotidienne. Ainsi le chercheur voit les moyens
financiers, matériels et humains consacrés à ce qui fait l’essence même de son métier diminuer (les
expériences dans les sciences de la vie, les terrains dans les sciences sociales, les bibliothèques) au
profit de la constitution de « réseaux », du financement d’« événements » et de la « valorisation ». La
diffusion des procédures normalisées d’évaluation des publications et des chercheurs va à l’encontre des
qualités de création, d’originalité et de dépassement des frontières qui font le propre de la recherche.
En ce sens, la situation des avocats est proche de celle des universitaires : les deux professions sont en
effet organisées autour du savoir23. Il existe de fait une réelle tension entre l’activité juridique de
l’avocat, qui est un travail intellectuel, et la bureaucratisation de sa pratique quotidienne, qui le contraint
à une production de type industriel, dans une logique de marchandisation du savoir et du savoir-faire
juridique. Tout comme dans le monde académique, c’est une tension entre imagination et création d’une
part et, de l’autre, production reproductible, déploiement de « modèles », de « cas » et de « bonnes
pratiques », selon une conception automatique et linéaire de la production des raisonnements.
Les tensions provoquées par la logique de la bureaucratisation néolibérale sont particulièrement
intenses dans les métiers d’intérêt général. C’est ce dont témoignent les nombreuses histoires absurdes
qui circulent sur les méfaits de formalités appliquées de façon automatique : un maître-nageur licencié
pour avoir sauvé une personne de la noyade en dehors de son périmètre de surveillance24, ou un postier
sanctionné pour avoir fait une course pour des personnes âgées ou des habitants de villages isolés25… De
telles tensions ne sont cependant pas absentes des activités économiques relevant entièrement et sans
ambiguïté de la logique du privé. Il est par exemple clair que, pour reprendre le cas des centres d’appels
évoqué plus haut, les contraintes bureaucratiques – et notamment l’usage gestionnaire du temps appliqué à
des activités relationnelles précisément consacrées à la résolution de problèmes – questionnent le sens du
travail26. La nécessité de restreindre le temps de communication et de respecter la productivité exigée par
la direction est le plus souvent contraire à ce qui fait le cœur du métier des téléopérateurs, à savoir offrir
un traitement de qualité des appels, être à l’écoute et répondre aux demandes des clients.
Derrière les réformes exigées des mondes médical, social, académique ou judiciaro-juridique, mais
plus généralement des services publics, derrière les exigences d’« autonomie » (entendue comme
autonomie financière, mais aussi et surtout comme autonomie des présidents d’institutions sur le modèle
du chef d’entreprise, non comme autonomie des institutions elles-mêmes), derrière les demandes de
rentabilité et d’efficacité, de mise à niveau international, la bureaucratisation néolibérale contribue à
casser l’indépendance des métiers, et ce faisant aussi des corps intermédiaires27. Le langage – qui se veut
universel – de la bonne gestion et de la bonne gouvernance, de la rationalisation et de l’efficacité est un
« non-sens » pour des métiers qui ont leurs propres logiques, leurs propres règles et normes de
fonctionnement, qui reposent sur un ethos propre. L’« oubli » du « contexte élargi » qui a vu la naissance
et le déploiement de mots, de concepts, de rationalités et de techniques est propre à ce processus de
diffusion sémantique qui participe de l’universalisation de la raison technique28. En niant à la fois les
conditions qui les ont vus naître et la spécificité des nouveaux domaines dans lesquels ils migrent et sont
transposés29, cet « oubli » alimente le sentiment d’incompréhension, d’absurdité, voire de révolte.
Pourtant, le « non-sens » a un « sens »30 ; celui, précisément, de détruire la spécificité de ces métiers, de
s’opposer à leur rôle spécifique dans la société, qui est bien souvent de jouer comme médiateurs dans les
conflits et les tensions, de proposer une indépendance de la pensée et du jugement, et parfois de proposer
des alternatives. Simultanément, cependant, cet oubli du contexte élargi explique l’invisibilité de
nouvelles contraintes. C’est ce qui permet notamment de comprendre la banalisation et l’acceptation de
ces évolutions. Mais un autre facteur fondamental explique la diffusion de la bureaucratisation
néolibérale : la recherche de sécurité et la réduction des risques.

Extension du domaine de la bureaucratisation néolibérale


La diffusion de la bureaucratie par les normes, les règles et les procédures formelles n’est en effet pas
le propre du monde du travail et des métiers. On peut même dire que la « bureaucratisation du monde »
caractéristique de la situation contemporaine se traduit par une généralisation, partout dans la société, de
telles formalités. Cette généralisation est alimentée, entre autres, par les sentiments de peur, d’insécurité
et d’incertitude et par les modalités de « gestion » de ces craintes, conçues en termes de risques,
notamment à travers les principes de précaution et de prévention.

Des aliments 100 % sûrs à la tolérance zéro.


Lorsqu’on évoque l’envahissement normatif et procédural dans la vie quotidienne, le thème de
l’alimentation vient immédiatement à l’esprit. Il est inutile de s’appesantir sur cet exemple tant il est
banal31 : au nom de la concurrence, de la transparence, mais surtout de la sécurité, toute une série de
normes, de règles, de certifications et autres procédures de contrôle ont été mises en place. Au nom de la
sécurité sanitaire, les collectivités doivent utiliser des œufs en bidon ou des œufs recomposés dont on est
« sûr » qu’ils respectent les normes d’hygiène et de conservation. C’est aussi au nom de ce principe que
nombre de fromages de chèvre artisanaux ne peuvent plus être vendus sur les marchés, même si tous les
scandales sanitaires ont impliqué l’agro-industrie. Et l’on connaît les effets de la certification obligatoire
des semences en Europe, qui, au nom des principes du consommateur-roi (censé pouvoir connaître les
produits qu’il consomme et être informé avec exactitude), de la pureté des variétés et de la qualité
technologique et sanitaire des produits, de la lutte contre la fraude, de l’hygiène et de la sécurité,
met dans l’illégalité nombre d’utilisateurs de semences traditionnelles et participe à la disparition de
variétés anciennes au profit de variétés nouvelles nées de l’agro-industrie.
Chaque scandale crée de nouvelles mesures et de nouvelles règles répondant au principe de
précaution ; et comme la sécurité totale est illusoire et qu’il n’est pas possible de tout prévoir, la
production bureaucratique n’a pas de limite. La crise de la vache folle en est un exemple bien connu, qui
a entraîné le renforcement des procédures de traçabilité des animaux et l’accroissement des restrictions
réglementaires. Tout cela a eu non seulement un impact sur l’ensemble des systèmes de production, mais a
également favorisé l’élevage industriel. C’est pourtant ce dernier qui était à l’origine de la maladie et
c’est très certainement la recherche de rentabilité économique à tout prix qui a provoqué l’épidémie. La
contradiction entre logique du profit et logique de santé publique est générale mais, le plus souvent
occultée, elle se traduit par une bureaucratisation supplémentaire.
L’une des plus récentes illustrations en est certainement la directive sur les eaux minérales32. La
décision de l’Union européenne d’interdire aux producteurs d’eau en bouteille d’affirmer que boire de
l’eau prévient la déshydratation est certainement absurde et stérile. Mais elle cache certainement derrière
l’hubris réglementaire des bureaucrates européens le jeu d’experts et les effets pervers d’une logique de
précaution poussée à sa caricature, ainsi que des enjeux agro-industriels. Les loisirs font également
l’objet d’une réglementation toujours plus tatillonne, avec des normes de sécurité et de qualité imposées
aussi bien par les autorités publiques que par les entreprises privées, mais également recherchées par des
consommateurs et des clients qui prétendent acheter un voyage 100 % sûr et programmé, avoir des
vacances « zéro défaut », se baigner sans risque, séjourner dans un bed & breakfast certifié bio, écolo ou
responsable… Les comportements se trouvent ainsi également normés comme l’illustrent les queues et les
gestes désormais obligatoires dans les aéroports (au nom de la sécurité) ou l’interdiction de jouer de
façon trop familière ou affectueuse avec les enfants dans les colonies de vacances (au nom de la
prévention de tout délit sexuel).
La politique de « tolérance zéro » est encore plus emblématique de ces évolutions. En reformulant la
question sociale en impératif de « sécurité », elle alimente la bureaucratisation d’au moins trois manières
différentes33 : par l’extension des contrôles d’identité et l’usage croissant et croisé de fichiers ; par la
multiplication de procédures et des recours au savoir d’« experts » fait de statistiques, de listes, d’études
formalisées dans des équations et des corrélations ; par le calcul des « performances » grâce à
l’élaboration d’indicateurs, de procédures, de règles quantifiables. Cette bureaucratisation a des effets
immédiats : elle transforme non seulement le travail des policiers mais également la perception de ce
qu’est la violence, la sécurité et même la vie en société. Pour obtenir un meilleur taux d’élucidation, la
police se concentre sur la recherche du flagrant délit, qui a cet avantage d’offrir un taux de 100 %
d’élucidation. Ainsi le travail policier s’oriente-t-il vers l’interpellation des étrangers en situation
irrégulière, les usagers ou petits revendeurs de stupéfiants ou les prostituées faisant du racolage, mais
aussi vers les mauvais payeurs de pensions alimentaires ou les auteurs de violences conjugales34. Cette
évaluation des policiers, inspecteurs, juges et procureurs par le rendement et la politique du chiffre qui
l’accompagne sont généralisées. Au Tatarstan, par exemple, pour être efficace il faut tout autant qu’en
France accroître le taux d’élucidation. Mais l’héritage soviétique et surtout les pratiques politiques
actuelles se traduisent par l’usage de modalités d’obtention de telles performances autrement plus
violentes35 : la torture et la mise en scène de crimes pour les résoudre constituent des moyens
apparemment courants pour améliorer le taux d’élucidation et accélérer les procédures.
La bureaucratisation qui accompagne la politique d’intolérance sociale n’est pas cantonnée au monde
policier. Elle transforme aussi la justice (surtout la justice pénale) « en un système bureaucratique
total36 », notamment par la mécanisation de la punition. La décision n’est plus rendue en fonction des faits
mais selon les principes de « traitement » de la délinquance, de « gestion » en flux tendu du procureur de
la République, d’« exécution » en temps réel des peines sans considération de leur utilité sociale. Les
présidents des cours d’appel doivent faire des rapports sur la gestion de la cour et calculer la rentabilité
des magistrats à partir d’indicateurs de performance. Cette politique fait du magistrat un manager tenu
d’augmenter son « portefeuille de procédures ».
Dans ce cas comme dans d’autres, la bureaucratisation par les normes est accentuée par le brouillage
des frontières entre public et privé et par la banalisation, voire la légalisation, des conflits d’intérêts. En
France, par exemple, les promoteurs de la « tolérance zéro » sont les P-DG de sociétés privées de
conseil en sécurité37. Un tel enchevêtrement de logiques et d’intérêts, de même que l’efficacité au moins
financière et sociopolitique du multipositionnement ne sont évidemment pas propres à la France. On les
retrouve en Amérique latine comme en Afrique, avec le développement de sociétés privées destinées à
sécuriser l’exploitation des ressources naturelles, à protéger certains quartiers et certains citoyens, à
permettre la poursuite d’activités économiques dans un environnement d’une extrême violence… Ou
encore aux États-Unis avec la délégation de la poursuite de la guerre, du renseignement, voire de la
torture, à des entreprises privées proches de Bush et Cheney38.
Dans ce contexte, il est intéressant de remarquer la simultanéité de l’informalisation, de la
désinstitutionnalisation et de la bureaucratisation des procédures sécuritaires. Cette cohabitation est
souvent explicite, comme en Israël, où la « privatisation » des check points est justifiée au nom d’une
recherche d’une meilleure gestion, en tout cas d’une gestion plus efficace de l’exercice de la sécurité – le
privé étant supposé, une fois encadré par des règles publiques, davantage garant de la neutralité et de
l’accountability, et moins arbitraire que l’armée39. Mais elle est souvent implicite. Les mises en
concession, les délégations, la privatisation de la sécurité – qui accompagnent sa marchandisation – sont
encadrées par des contrats aux termes très bien définis, aux règles extrêmement rigides, avec une
codification des procédures englobant théoriquement toutes les situations envisageables tout en rendant
possibles des pratiques très peu formelles. J’y reviendrai.
Ainsi, la « bureaucratisation universelle » dont parlait Max Weber ne reste pas cantonnée à la nation,
quelle qu’elle soit. Elle s’étend aux relations internationales bien sûr, et notamment à la guerre, à la
« gestion » des conflits et aux politiques de « maintien de la paix », que ce soit à travers la diffusion de
raisonnements, de techniques managériales, de procédures d’audit ou de savoirs experts formalisés.
La participation des États-Unis aux guerres d’Irak et d’Afghanistan a ainsi pu être analysée en termes
de « risk management ». Randy Martin montre dans son ouvrage comment la « science de la guerre » a
incorporé en son sein la logique managériale de gestion des risques. Ce ne sont pas seulement les règles
financières qui ont ainsi été importées mais beaucoup plus profondément un « ensemble de protocoles
organisant la vie quotidienne40 ». Comme pour la lutte contre la criminalité et la délinquance, les menaces
potentielles (les « armes de destruction massive » ou les attaques terroristes) sont converties en conflit
présent et effectif (guerres d’Irak et d’Afghanistan) qui ne fait que perpétuer la menace et ainsi le conflit.
L’analogie avec les politiques monétaristes anti-inflationnistes est frappante : les politiques restrictives
entendent, par leur action préventive présente, éviter le risque d’inflation. C’est d’ailleurs un
raisonnement caractéristique de la pensée néolibérale qui se retrouve dans nombre de domaines et se
traduit par une explosion de règles procédurales et de normes à respecter : le futur étant incertain, il faut
sans cesse vérifier le présent, ce qui, en retour, fragilise l’avenir. Le développement des audits et des
inspections, réalisés au nom d’une amélioration à venir, ne peut qu’être exponentiel. En effet, une
inspection en provoque toujours une autre puisqu’elle a précisément pour but de donner aux inspectés de
nouveaux objectifs dont il faudra contrôler l’effectivité et réévaluer alors la pertinence et la définition,
enclenchant une dynamique sans fin41. La guerre aussi est désormais entrée dans une bureaucratisation par
des règles et des normes toujours plus poussées, à travers l’application de ce modèle de « risk
management », mais aussi à travers l’adoption de la gestion en flux tendu (avec des opérations militaires
« just in time »), un traitement formalisé et mathématisé de l’information, et des acronymes qui sont
inspirés de la finance42…
On pourrait multiplier les exemples, mais ces premières déclinaisons de la bureaucratisation de la
société laissent d’ores et déjà apparaître trois caractéristiques, sur lesquelles je reviendrai plus
longuement dans les pages qui suivent : l’enchevêtrement de ce que l’on appelle le « public » et le
« privé » ; les liens ambigus du savoir et de l’expertise, et notamment le flou entre science et savoir
pragmatique ; la diffusion de techniques, de procédures, de normes et de règles, mais aussi de façons de
penser, qui alimentent le processus de bureaucratisation, et particulièrement les réflexions sur la
« prévention », l’« anticipation », la « préemption » et la « gestion du risque ».

La managérialisation du politique.
Le politique aussi est touché par la grâce bureaucratique. L’institutionnalisation des procédures
démocratiques ou participatives se généralise et semble d’autant plus formalisée que la légitimité du
politique est remise en cause. La désaffection politique, par exemple dans les pays européens, elle-même
issue d’une vision formaliste du politique restreinte aux processus électoraux et à la participation
institutionnelle, est très souvent expliquée en termes de « mauvaise » gouvernance, autrement dit de
corruption, d’opacité et de gestion défaillante. L’explosion des travaux sur la « gouvernance » traduit cet
engouement pour une vision dépolitisée43 qui est simultanément une vision bureaucratisée du politique.
Ses tenants mettent davantage l’accent sur les procédures, les règles et la loi que sur la substance de
l’action publique, les modalités d’intervention, le concret des pratiques. Autrement dit, ils insistent sur le
formalisme juridique et contractuel et sur une vision de l’État de droit comme instrument d’efficacité
socio-économique44. C’est ce qui explique aujourd’hui le caractère central des réformes administratives
et managériales dans l’expression du politique. La participation (dans la vie institutionnelle, la vie
associative et la vie sociale), la responsabilité et les devoirs politiques sont alors redéfinis à travers
l’adoption d’une conception très formalisée, voire quantifiée, de la reddition des comptes ou de
l’accountability45. De nouveaux dispositifs de participation sont mis en place et des procédures
formelles sont destinées à améliorer le fonctionnement de la démocratie : codification de la place des
citoyens et de la relation citoyen/administration par des procédures techniques (élections locales,
référendum, chartes citoyennes, etc.) ; définition de droits des citoyens ou de responsabilités des
fonctionnaires ; objectifs écrits, rapports fondés sur des mesures et des données quantifiées… En somme,
il s’agit de faire « comme si » ces procédures formelles pouvaient remplacer les processus
démocratiques, les débats, le travail de médiation politique et sociale.
Dès lors, les hommes politiques se transforment en managers et « problem solvers » qui doivent
trouver avant tout des réponses techniques et juridiques aux difficultés du moment, à mesure qu’elles se
présentent mais selon des normes connues et formatées. C’est ainsi que l’on a pu parler du président
Sarkozy comme d’un « prince-PDG46 ». Dans le politique aussi, la bureaucratisation est inspirée du privé,
et pas seulement au niveau des images et du langage. Les questions purement économiques et
managériales sont depuis longtemps au cœur du politique. Ce qui fait la nouveauté de la bureaucratisation
néolibérale, c’est la conception de ces notions directement issue du monde entrepreneurial et la définition
de ce qui doit être observé et scruté – car mesurable –, largement dictée par des intérêts privés. Ainsi, le
citoyen est désormais présenté comme un « client »47. La confusion sémantique qui confond démocratie et
consultation est source de bureaucratisation. En effet, les consultations pour connaître les demandes de
citoyens devenus « clients » et réalisées grâce à des méthodes « scientifiques » respectant des
procédures, des directives inscrites et détaillées dans des manuels et des indicateurs sont assimilées à de
la « participation ». Ce qui se traduit, j’y reviendrai dans l’analyse du new public management, par la
transformation des « services publics » en « services au public » et donc par une vision marchandisée,
technicisée et formalisée du politique48. De même, quand un investissement public est décidé et qu’il est
supposé avoir des effets sur l’environnement, des procédures bien spécifiques se mettent en place,
formalisées, standardisées, décrites en détail dans les lois sur l’évaluation de l’impact sur
l’environnement49. On doit organiser des consultations, évaluer les effets directs et indirects de
l’investissement, déterminer des procédures de compensation. Se met alors en place une
bureaucratisation standardisatrice et formelle des procédures participatives, autrement dit une
« bureaucratisation de la participation50 ». Celle-ci s’incarne dans une imposition d’échéances rigides (la
consultation doit intervenir à un moment bien précis), une exposition détaillée de ce sur quoi la
population doit s’exprimer, une définition des critères et normes à partir desquels les gens peuvent se
faire entendre… qui donne une place centrale aux acteurs privés et à leurs techniques.
L’une des expressions les plus poussées de cette bureaucratisation de la participation concerne
certainement la « construction du consensus ». Le consensus est promu comme une technique de
gouvernement, une règle de procédures, un mode de gestion51. Son objectif est l’efficacité dans les
décisions qui doivent être prises rapidement, sans contestation et sans usage de la contrainte. L’activité de
« consensus building » a ainsi été développée par des entrepreneurs de la « résolution des conflits »52 et
elle a été « vendue » avec succès aux organisations internationales, par exemple au FMI, à la Banque
mondiale, à l’OCDE, aux différentes agences des Nations unies, mais aussi aux grandes ONG et aux
États. Elle est née d’une critique des Robert’s Rules of Order – qui sont des méthodes de prise de
décision jugées instables et peu efficaces en raison de leur principe de base, la construction de majorités
suffisamment fortes pour soumettre les minorités – mais reprend leur formalisation extrême. Les Robert’s
Rules of Order opéraient en effet par formalisation de règles de fonctionnement de réunions53. Des
techniques, des procédures et des normes comportementales permettaient de « bien » mener des réunions,
d’ordonner les tours et temps de parole, de faire passer des motions, d’établir un point d’ordre, de
choisir un médiateur… La bureaucratisation par les normes et les règles formelles et l’importation des
règles du privé dans le monde public ne sont pas, on le voit clairement ici, le propre de la période
actuelle. Mais ce qui fait la particularité du consensus building et de la bureaucratisation néolibérale qui
le caractérise, c’est que cette formalisation est désormais articulée aux critères d’efficacité et à une
responsabilité des parties prenantes dans un espace marqué par l’effacement des conflits et des rapports
de forces. Le consensus est révélateur d’une conception très particulière de l’exercice du pouvoir qui se
mue en gouvernement sans politique, ce que, du reste, le concept de gouvernance traduit bien54. Le
consensus building apparaît ainsi comme la bureaucratisation néolibérale du politique par excellence.

Participation procédurale et formalisme non gouvernemental.


Cette bureaucratisation concerne évidemment aussi la participation au « développement ». Au nom de
l’« appropriation », les projets, programmes ou politiques financés par les bailleurs de fonds passent de
plus en plus par une sorte de « décharge » sur les ONG et par des exigences de mise en place formelle et
obligatoire de mécanismes de participation55. Outre la « construction du consensus » précédemment
évoquée, ce processus prend des formes diverses comme la mise en place d’ONG locales, la réactivation
de conseils de village, l’organisation de réunions participatives ou de consultations populaires56. Les
ONG sont désormais intégrées dans ce que Jayasuriya appelle le « constitutionnalisme économique »
néolibéral, c’est-à-dire dans la logique hégémonique de marchandisation57. Elles s’impliquent de façon
croissante dans le workfareb à partir d’activités de microcrédit et de la logique du microentrepreneuriat58.
Elles exigent une professionnalisation de leur personnel, rendue nécessaire par la recherche de
financements et par les contraintes liées aux soutiens des bailleurs de fonds, de plus en plus nombreux à
déléguer leurs politiques sociales à ces entités dès lors promues représentantes de la société civile59.
Après les « éléphants blancs » des années 1970-1980, on assiste aujourd’hui à la prolifération
d’« éléphants de papier60 ». Les « projets participatifs » – qui mettent en place des associations d’usagers
d’eau, des projets d’école, des programmes de restructuration de quartiers insalubres… – sont réalisés
par des experts qui doivent non seulement suivre des termes de référence ultrasophistiqués mais
également transférer ces procédures formalisées aux « bénéficiaires » au nom de l’« appropriation »61.
Les modes opératoires des bailleurs de fonds et des entreprises qui soutiennent ces organisations sont
transférés aux ONG en contrepartie du respect de procédures susceptibles de faciliter le contrôle sur
leurs activités62. Les frontières entre monde associatif, monde entrepreneurial et monde étatique sont
brouillées et, en intégrant toujours plus le marché, en participant de cette logique de marchandisation
croissante, les ONG intègrent aussi ce monde des dispositifs bureaucratiques inspirés du management
privé.
Cela se traduit notamment par le rôle croissant des procédures normées qui sont résumées dans des
manuels, des précis ou des guides que les ONG doivent suivre scrupuleusement au risque de ne pas
obtenir de fonds supplémentaires ; par la nécessité de définir des « projets » établis selon des modèles et
de répondre à des formulaires normalisés ; par la généralisation des normes de gestion et même des
normes prudentielles (dans le cas notamment du microcrédit) ; par l’adoption de techniques de
participation et notamment de critères standardisés dans la composition des groupes de travail ; par le
développement de la culture des appels d’offres qui exigent des réponses extrêmement strictes, selon des
procédures déterminées et encadrées par des règles de gestion, des règles financières mais aussi un cadre
de pensée bien défini63. Et cette bureaucratie s’étend évidemment aux « courtiers », experts et
« bénéficiaires » dans les villages et les quartiers, qui, à leur tour, doivent savoir remplir des
formulaires, trouver les informations, mettre en forme les documents, formater les « demandes », et en
maîtriser les procédures64…
L’amélioration de la « gouvernance » aussi est en partie déléguée à des ONG, notamment à travers le
catéchisme de l’anticorruption. La Convention de Mérida de 2003 et le discours de la bonne gouvernance
ont externalisé la production de normes et transformé cette question en enjeu mondial. Ils l’ont fait entrer
dans le champ diplomatique de la représentation et de l’action des grandes puissances occidentales,
devenant ainsi ce qu’Olivier Vallée a appelé la « police morale de l’anticorruption65 ». Cette dernière est
l’expression la plus achevée de la « bonne gouvernance » dans les pays dits en développement. Ce n’est
pas seulement une rhétorique, c’est aussi un ensemble de dispositifs très concrets. Derrière le discours
moral se déploient en effet des réseaux de comités, d’offices, d’experts, d’ONG et de bureaux de
consultants privés qui diffusent une science administrative normative, une nouvelle organisation de la
bureaucratie décrédibilisant les ministères et les fonctionnaires et mettant à l’honneur des agences, des
logiques de rentabilité et tout un processus de « privatisation » de fonctions et de services publics. Ils
participent donc à un travail de redéfinition de la bureaucratie en valorisant certains principes d’action,
en en dévaluant d’autres et en reconsidérant les normes à l’aune desquelles juger les interventions
publiques. Simultanément, ces réseaux appartiennent à la sphère des affaires et ont fait de l’anticorruption
un « business » comme un autre. Ils ont généré un marché de l’évaluation, de l’audit et de la vérification
des comptes, et contribué, commercialement, à la diffusion de techniques de contrôle et de « bonnes »
pratiques dans les politiques publiques comme dans les dispositifs de management. Cette
bureaucratisation marchande est politique : elle contribue à redessiner les contours de l’intervention
publique en désignant ce qui est « bon », « pur » et « moral », et ce qui ne l’est pas.
Mais cette bureaucratisation des ONG n’est pas seulement alimentée par les organisations
internationales, les conditionnalités et plus généralement par le lien de dépendance du « Sud » vis-à-vis
du « Nord ». Des dynamiques endogènes alimentent tout aussi bien ce processus, comme l’illustre le cas
des budgets participatifs. Au Maroc, par exemple, ces derniers sont devenus une pièce importante de la
reconfiguration politique au niveau local. Deux dynamiques transforment cette tentative en une grande
machinerie bureaucratique66. La première est nourrie par la démocratisation : face à la difficulté de
« faire la démocratie » et de « faire participer » la population en prenant en compte ses « demandes » tout
en gérant les notables qui ont, historiquement, joué les intermédiaires agréés, le « mieux » – et sans doute
le plus aisé – est de définir des règles et de mettre en place des procédures, comme l’a fait le ministère
de l’Intérieur. La seconde repose sur la décentralisation. En situation de restriction budgétaire et en
l’absence de tout savoir-faire en matière de « participation » et de « modernisation » politiques, les
municipalités locales, qui sont contraintes par les autorités centrales à « entrer dans le processus », n’ont
souvent d’autre choix que de déléguer cette construction des budgets participatifs locaux à des ONG ou
des bureaux d’études. Ces derniers ne peuvent être que des structures relativement importantes et
structurées, installées à Rabat ou à Casablanca, car elles doivent avoir un minimum d’expérience et de
connexions pour être agréées par le ministère de l’Intérieur. Dès lors, elles sont contraintes d’opérer à
distance et intensifient un processus de formalisation déjà lourd. Aux procédures imposées par les
autorités centrales s’ajoutent donc des procédures propres aux ONG, dans un double processus de mise à
distance.
J’aurais pu évoquer de nombreux autres domaines qui se trouvent ainsi bureaucratisés : la convivialité
d’entreprise, qui est minutieusement rationalisée à travers, notamment, des rencontres planifiées à horaire
et durée fixes ; la religion, avec, pour l’islam par exemple, les voyages à La Mecque simultanément
transformés en entreprises commerciales et soumis à des procédures bureaucratiques de gestion, de
marketing et de satisfaction du client, mais aussi les mosquées gérées selon des normes de profit et
d’efficacité et les waqf (ces donations à perpétuité pour une œuvre pieuse ou charitable) convertis en
holding67. Ce constat de prolifération des normes du marché et de l’entreprise se retrouve également dans
la sémantique de la « communauté internationale »68, ou encore dans le langage quotidien, comme le
symbolise l’envahissement du verbe « gérer » et plus généralement de tous ces mots anglais tirés des
techniques de management. Au point que l’on pourrait reprendre, en lui donnant une connotation un peu
différente, la formulation de Castoriadis de « société bureaucratique69 ».
J’aurais également pu m’étendre davantage sur la dynamique de ce gouvernement par les normes, les
critères, les indicateurs et les règles procédurales. Devant le constat d’échec, les tensions, refus,
rencontres d’intérêts hétérogènes – sur lesquels je reviens dans les chapitres qui suivent –, la réponse est
à toujours plus de formalités. L’échec devient non seulement une catégorie d’analyse70, mais aussi et
surtout une dynamique bureaucratique. Dans les services publics, dans la sécurité, dans le management,
dans la gestion des risques, dans l’humanitaire, ou dans la normalisation technique, la perpétuation des
conflits, les tensions et échecs des réformes, les scandales ou la concurrence alimentent la prolifération
des normes, l’amélioration permanente des techniques et l’invention de métanormes. Souvent, le plus
souvent même, ce n’est pas l’idéologie qui nourrit la bête bureaucratique, mais bien davantage le
discours pragmatique antibureaucratique. Comme le remarquent les juristes, « la norme appelle la
norme : des textes sont nécessaires pour autoriser, préciser, transposer, appliquer d’autres textes71 ». Il en
va de même des documents qui sont appelés à toujours être améliorés pour être plus « clairs », pour
« satisfaire le client » au nom de la « transparence »72, de l’audit qui exige des affinements perpétuels des
techniques de contrôle et d’accountability, des principes de responsabilité et d’évaluation73. Bref, nous
sommes dans un processus d’« anarchie74 » et de « surenchère75 » bureaucratiques qui engendre un
processus perpétuel de réformes appelant toujours plus de détails, toujours plus de mesures, de nouveaux
indicateurs, de nouveaux dispositifs de contrôle…
Mais, au-delà de cette prolifération inépuisable, l’important est maintenant de mettre en évidence et de
prendre au sérieux la diversité des formes de bureaucratisation par les normes et les procédures, la
diversité de leurs rationalités, de leurs significations et de leurs effets. On l’a vu, derrière tous les
exemples, les logiques qui alimentent la dynamique bureaucratique ressortissent à la recherche de
sécurité, à la prévention et la précaution, au confort et à la quiétude, à l’évolution du capitalisme vers
plus de flexibilité et de fragmentation des processus de production, à la judiciarisation et juridicisation
du monde de l’entreprise, à l’amélioration de règles et de modalités de vie en société, à
l’autoalimentation et à l’échec de règles antérieures appelant de nouvelles règles… Mais aussi au new
public management et plus généralement encore aux modalités d’exercice du pouvoir inspirées du privé.
C’est vers cette dynamique propre que je voudrais maintenant revenir pour avancer dans la
compréhension de la signification sociale et politique de la « bureaucratisation néolibérale », au-delà des
incompréhensions, des anecdotes et du sens commun. La question est notamment de savoir ce que
représente cette évolution des modes de gouvernement. Le rapport de la bureaucratisation néolibérale au
savoir l’a laissé poindre76. Sous l’apparence de scientificité, les bricolages et les arrangements
pragmatiques, la recherche d’une théorisation des « bonnes pratiques » et d’une rationalisation des outils
méthodologiques à partir du terrain suggèrent qu’il s’agit moins d’une recherche de rationalité
scientifique que de questions de gouvernement.

Notes du chapitre 2
a. Accountability désigne le fait de devoir rendre des comptes, et inclut donc un principe de responsabilité.
b. Ce mot est difficilement traduisible, comme beaucoup d’autres mots du jargon bureaucratique néolibéral. Il désigne ces schémas d’aide
ou d’allocation de ressources conditionnés à un travail.
3
La bureaucratie du marché et de l’entreprise,
modalité centrale de l’art néolibéral de
gouverner

On sait que le néolibéralisme n’est pas le laisser-faire. Dans la lignée d’interprétation du


néolibéralisme comme « libéralisme intervenant1 », de nombreux travaux soulignent désormais cette
dimension en parlant de « gouvernement à distance2 », de « gouvernement entrepreneurial » comme
« nouvelle raison »3, d’« État normatif4 », ou encore, comme je l’ai fait il y a quelques années, de
redéploiement de l’État via sa « privatisation »5. Cette interprétation n’est pas réservée aux tenants d’une
analyse foucaldienne. C’est ce dont témoignent par exemple les travaux de sociologie de la quantification.
Ils ont montré qu’il était impossible de dissocier statistique, conception de l’État et façon de penser la
société, la statistique étant le reflet, à chaque période de l’histoire, d’un savoir étatique, et plus encore du
lien entre pouvoir et savoir. Ces travaux ont également mis en évidence, pour la période actuelle,
l’extension de la raison statistique à des domaines non mesurables, la montée en puissance de la croyance
en l’objectivité de ces techniques rationnelles et quantifiées de gouvernement et la diffusion dans les
débats publics et dans la population du rôle du savoir statistique et des techniques de commensurabilité6.
De même, on peut mentionner les études issues de la théorie des conventions, de la régulation ou de la
sociologie critique, à l’instar de celles de Laurent Thévenot, qui parle de « gouvernement par les
normes », ou de spécialistes d’économie politique et de géographie socio-économique, qui soulignent que
le néolibéralisme n’est pas l’antithèse de la régulation mais une « forme contradictoire de régulation
étatique en déni7 ». Même les travaux de science politique plus classiques soulignent désormais que la
réflexion sur l’État est centrale dans la configuration néolibérale8. Dans tous les cas, une sorte
d’hybridation entre public et privé est soulignée, mais une hybridation qui prend une forme particulière,
celle de la diffusion des normes du « privé », du marché, de l’entreprise, de la concurrence et de la
compétition.
Le néolibéralisme, c’est donc l’art de gouverner en cantonnant et façonnant les interventions selon ces
normes. Toute une série de mesures sont alors préconisées, qui vont de la privatisation des entreprises et
des services publics au new public management, en passant par le développement de partenariats divers
entre public et privé, par l’institution de règles favorables à l’entreprise et aux mécanismes de marché,
ainsi que par l’établissement de règles du jeu conformes aux demandes du secteur privé. Or les deux
versants inséparables de l’art néolibéral de gouverner – à savoir la critique de l’administration étatique
et des pratiques gouvernementales, d’une part et, de l’autre, le développement de pratiques orientées vers
un interventionnisme soucieux du cadre, de la conformité au marché et à l’entreprise – sont producteurs
de cette forme spécifique de bureaucratie.

La bureaucratisation du gouvernement frugal
Le premier versant s’épanouit dans la pratique de la réforme permanente de l’État et de la recherche
d’un gouvernement « frugal »9. Concrètement, ces réformes permanentes prennent deux directions
complémentaires pour remettre en cause les administrations étatiques traditionnelles. Il s’agit, d’une part,
d’un processus de délégation ou de « décharge10 » qui entend réduire les interventions directes dans
l’économie grâce à des programmes de privatisation et au développement de formules contractuelles tels
que les concessions et les partenariats public-privé. Ce processus en soi n’est pas nouveau et n’est pas
propre à la période actuelle. Mais le néolibéralisme façonne de manière originale la délégation en la
formalisant toujours plus et en instituant, à travers l’invention de nouveaux « marchés », de nouvelles
règles et de nouvelles procédures. D’autre part, l’hypothèse d’une homothétie entre public et privé doit
permettre aux règles de l’économie de marché de s’imposer également à l’État, devenant son principe de
régulation interne11. Le new public management incarne cette mutation qui marque une véritable rupture
par rapport aux modes antérieurs de gouvernement. Or ces deux modalités de la réforme de l’État sont
excessivement bureaucratiques.

Le partenariat public-privé comme figure emblématique de la « décharge » contractuelle.


Le partenariat public-privé est souvent présenté comme l’extension des règles du marché à des
domaines auparavant gérés de façon « bureaucratique » par l’administration publique. Mais cette
présentation est largement illusoire. La « marché-isation » existe peut-être au moment du choix du
partenaire et de la négociation du contrat, et encore. Le jeu de la concurrence ne constitue en réalité que
l’une des nombreuses modalités d’attribution des « marchés ». Ce qui domine, ce sont les opérations de
gré à gré, les ententes et l’influence de facteurs pudiquement appelés « hors marché » (tels que la
proximité, l’antériorité ou la connaissance préalable, les enjeux politiques d’équilibre entre groupes,
régions, voire la corruption pure et simple). Quoi qu’il en soit, au-delà de la phase d’attribution, les
relations entre parties unies dans le partenariat ne sont absolument plus régies par les logiques du marché,
mais bien par celles du contrat12. Autrement dit, le partenariat public-privé est l’exemple emblématique
de la décharge en tant que processus de délégation, mais d’une délégation très formalisée à travers des
contrats indispensables pour la conceptualisation et surtout pour la mise en pratique concrète
d’arrangements.
Cette formalisation se réalise à travers un processus normatif qui définit les principes, les procédures
et les critères concrets de la délégation. Or, au cours du temps, notamment au gré des scandales, des
dénonciations de collusion et de corruption, dans une recherche sans cesse actualisée de « bonne
gouvernance » et de « transparence » dans les relations contractuelles, le partenariat public-privé s’est vu
appliquer des normes de plus en plus précises, formalisées et complexes, tout en étant soumis à un rythme
lui-même de plus en plus soutenu d’évaluations, d’audits et de certifications. Un « bon » partenariat exige
désormais au moins trois types de règles formalisées : celles qui définissent le fonctionnement interne de
l’entité, celles qui relèvent du domaine financier et celles qui concernent les missions spécifiques du
partenariat.
La bureaucratisation s’illustre tout au long de la vie de ces contrats13 à travers des dynamiques
simultanées et complémentaires animées par les deux, voire les trois, parties, lorsque les bailleurs de
fonds s’invitent dans le processus. La bureaucratisation opère fondamentalement du fait de l’obsession de
l’accountability14. Elle s’incarne d’abord dans la gestion des appels d’offres. Du côté de l’entité
publique, il faut non seulement définir les termes de l’appel, mais aussi, par la suite, organiser la
vérification minutieuse du respect de la concurrence, de la transparence et de la bonne gouvernance. Du
côté de l’entité privée, il faut répondre à l’appel d’offres, ce qui peut paraître évident mais ne va en
réalité pas de soi. La technicité des exigences contractuelles est souvent très poussée et exige
l’acquisition d’un véritable savoir-faire bureaucratique. Car, pour répondre à un appel d’offres, il ne
suffit pas de connaître le domaine dans lequel on exerce ; il faut détenir une capacité à constituer des
dossiers, à respecter des procédures, à remplir des formulaires, à répondre à des exigences formelles en
termes d’organisation, de formalisation et de traduction de pratiques quotidiennes dans les termes
abstraits et préétablis par les autorités délégatrices. Toute cette dimension purement formelle explique le
développement d’entreprises spécialisées dans la réponse à ces contrats, quels que soient les domaines
d’activité. La bureaucratie contractuelle privée devient un business15.
Ensuite, la bureaucratisation néolibérale du partenariat public-privé suit les contours de la logique
contractuelle elle-même, c’est-à-dire de la logique juridique privée. Il est nécessaire de recourir à des
juristes et des spécialistes des contrats pour la définition du cahier des charges, puis pour son évaluation
régulière. Mais ces mêmes juristes doivent, tout au long de la vie du contrat, gérer les inévitables
avenants et toutes les autres formes de renégociation qui ponctuent la vie d’un partenariat. Ce dernier
point est fondamental et alimente le processus de bureaucratisation. Le contrat ne peut tout prévoir et
surtout il ne peut être univoque, il ne peut être lu de façon identique par toutes les parties. Il est
nécessairement sujet à interprétation, que ce soit sur le calcul des prix et des coûts, sur la réalité du
montant des investissements à réaliser ou réalisés, sur l’évolution du contexte et de l’environnement,
notamment juridique et réglementaire mais également économique, institutionnel et territorial… De même,
les acteurs ne peuvent qu’avoir des interprétations différentes des temporalités, des stratégies, des
visions, du fait de leur positionnement, de leurs intérêts, de leur trajectoire et de leur insertion dans la
société. Distribuer des dividendes ou investir et choisir entre différents investissements, cela n’a pas la
même signification, cela n’a pas les mêmes conséquences et cela n’est pas compris de la même façon
pour les actionnaires d’un groupe, les marchés internationaux, les bailleurs de fonds, les décideurs
nationaux, les autorités locales, les populations… En cas de conflit, la bureaucratisation apparaît
également alimentée par l’usage intensif des experts qui, quelle que soit leur position ou leur opinion,
partagent une lecture juridique du partenariat et adoptent une démarche procédurale, voire procédurière.
Les partenariats public-privé exigent en outre une compétence poussée dans les métiers où ils se
déploient. Cette logique de la spécialisation professionnelle est bureaucratique dans la mesure où elle
repose sur une formalisation d’un savoir technique qui n’est pas seulement guidée par la matérialité, le
savoir spécialisé et la compétence technique, mais doit également intégrer les critères de gestion, être
transcrite en rapports et en dispositifs opérationnels permettant comparaison, évaluation quantifiée et
contrôle. La bureaucratisation prend aussi la forme de procédures de certification et de normalisation
ainsi que de leur suivi. Elle est enfin alimentée par la production de données, de rapports, de contre-
rapports, l’usage d’experts et de consultants. La bureaucratisation néolibérale s’incarne, finalement, dans
l’explosion du nombre d’agences et plus généralement des autorités indépendantes qui régulent les
secteurs mis en délégation et opèrent un contrôle ex post des pratiques partenariales16.
Pour résumer, on peut donc dire que trois dynamiques favorisent la bureaucratisation de la figure du
partenariat pourtant censée représenter la lutte contre les effets pervers d’une gestion publique
bureaucratique : la formule même de la délégation, puisque celle-ci repose sur une logique contractuelle ;
les nombreuses incertitudes et révisions récurrentes du contrat au fur et à mesure de la vie de celui-ci, des
investissements réalisés, des risques encourus qui nécessitent non seulement des évaluations et la
production de données, de rapports et de documents en tous genres, mais également l’institution d’agences
de supervision et de régulation ; et les règles du management privé. Il n’y a cependant pas d’antinomie
entre l’inflation procédurale et normative et le fait que les relations avec l’administration publique, avec
les hommes politiques, avec les notables locaux, avec des experts ou des médiateurs reconnus sont
également fondamentales pour l’obtention de tels « marchés » et pour le fonctionnement de tels
partenariats. C’est un point fondamental sur lequel je reviendrai : la prolifération de formalités n’est pas
un gage de disparition des informalités. En réalité, on ne peut comprendre cette logique de la bureaucratie
néolibérale que dans cet enchevêtrement des unes et des autres.

Le « new public management » et le principe de l’homothétie public/privé.


Le new public management – comme avant lui la rationalisation du choix budgétaire (RCB) – est
l’expression par excellence de la recherche de rationalisation par calculabilité et prévisibilité et du
passage de la logique de moyens à celle de résultat17. Il s’inscrit dans la continuité d’une longue liste de
processus de rationalisation de l’administration publique. La bureaucratie s’alimente de cette volonté de
modernisation rationalisatrice et le new public management n’en est que le dernier avatar, qui rappelle
l’origine saint-simonienne de ce courant réformateur, avec ses impératifs administratifs de la société
moderne, son besoin de coordination non politique, la perméabilité du gouvernement aux préoccupations
industrielles, son idéalisation d’une gestion scientifique, son culte de la rationalité, le rôle des experts,
qu’ils soient savants, ingénieurs ou statisticiens18. Il perpétue une vision volontariste de l’État qui entend
fabriquer des outils de connaissance et d’action publiques dans une perspective qui mobilise le privé, à
l’instar (bien que très différemment) de la planification et de la prévision19. En ce sens, le new public
management peut être lu comme une technique normative de gestion des ressources nationales (publiques
ou privées) propre à l’État. Il fait partie de ces savoirs pratiques au service du pouvoir.
Ce qui fait la nouveauté et la spécificité du néolibéralisme et de sa forme bureaucratique, c’est le
principe d’homothétie entre « public » et « privé ». Jusque dans les années 1950-1960, l’opposition entre
public et privé était fondamentale. Économistes et décideurs donnaient une grande valeur au « public »,
représentant l’intérêt général face aux intérêts privés. Von Mises, par exemple, fondateur de l’école
autrichienne d’économie, l’un des principaux précurseurs de la très hétérogène nébuleuse néolibérale qui
contribuera à lui donner sa crédibilité et ses lettres de noblesse, est très clair sur ce sujet. Il est important
de rappeler quelques-uns de ses arguments, tant ce postulat apparaît aujourd’hui indiscutable et indiscuté
dans la doxa gouvernementale, occulté précisément par la routine bureaucratique. Pour Von Mises, le
« bureau » public n’étant pas une entreprise faisant du profit, il ne peut utiliser le calcul économique et le
management scientifique. En revanche, il doit résoudre des problèmes inconnus de la gestion des
entreprises. Et il rappelle que la qualité des entrepreneurs n’est pas inhérente à leur personnalité, à leur
science ou à leur savoir-faire mais à leur positionnement au sein de l’économie de marché20.
Or, le new public management rompt totalement avec cette vision. Il est fondé sur le postulat d’unicité
des logiques économiques et financières, et donc d’équivalence entre public et privé. Il croit de façon
idéologique à la supériorité managériale du privé sur le public. La littérature sur le new public
management a suivi les pratiques qui se sont diffusées à partir du monde anglo-saxon (États-Unis,
Grande-Bretagne, Australie, Nouvelle-Zélande) en Europe et notamment en France avec la LOLF et la
RGPP, mais également dans le « Sud », le monde « en développement », y compris dans les pays moins
institutionnalisés et moins marqués par l’empreinte de l’administration publique. Cette littérature est
aujourd’hui immense et il ne s’agit évidemment pas ici d’en faire une synthèse. Je voudrais plutôt tenter
de problématiser le new public management en termes de bureaucratisation néolibérale.
Derrière la critique et le démantèlement des règles de l’administration publique, le new public
management développe tout un ensemble de procédures, de normes, de règles et de principes disparates
mais principalement issus de pratiques – autoproclamées savoir scientifique21 – sous la forme du
« management » et de nouveaux modes de rationalisation obéissant à la logique entrepreneuriale. Sous
couvert de modernisation et de rationalisation, il s’agit d’appliquer dans les administrations publiques les
principes de concurrence, d’externalisation et de sous-traitance (l’outsourcing), d’audit, de régulation
par des agences, d’individualisation des rémunérations, de flexibilité du personnel et de restriction du
principe de fonctionnariat aux seules fonctions régaliennes, de décentralisation des centres de « profit » à
travers une conception financière du contrôle. Il s’agit aussi de mener des revues des dépenses, de
calculer des indicateurs de performance, de comparer et de mettre en concurrence, bref de pratiquer le
benchmarking.
À partir de présentations pragmatiques et particulièrement simplistes mais apparemment efficaces, des
recettes sont données pour abolir la « bureaucratie ». Or ces recettes font émerger de nouveaux types de
formalités et de contraintes normatives qui ne peuvent qu’être qualifiés de bureaucratiques. Les « 3 E »
(Efficiency, Effectivness, Economy) ou les « 5 C » (Core Strategy, Consequences Strategy, Customer
Strategy, Control Strategy et Culture Strategy)22 se déclinent en principes qui ne peuvent prendre
concrètement forme que par la définition de règles, principes et dispositifs extrêmement stricts. Tel est le
cas des « 10 principes » liés aux « 5 C »23. On n’assiste en aucun cas à un bannissement de la
bureaucratie, mais bien à sa mutation qualitative, vers toujours plus de normes, de procédures, de
dispositifs quantitatifs et de formalités.
Le new public management apparaît ainsi comme un modèle gestionnaire d’exercice du pouvoir d’État
où l’information est intégrée, les activités décomposées et décrites le plus finement possible avant d’être
mesurées, les objectifs fixés et quantifiés, des indicateurs de performance définis, de sorte que soit
évalué le degré de réalisation des fins identifiées et qu’un benchmark soit établi24. Alice nous l’a montré
à travers sa journée d’infirmière hospitalière, mais il en va de même dans tous les services publics. Deux
principes au moins alimentent particulièrement ce processus de bureaucratisation propre aux réformes
managériales. D’une part, la logique de l’action administrative est en train de changer : le passage de la
logique de moyens à celle de résultat est un processus profondément bureaucratique parce qu’il repose
sur la mise en place de procédures d’identification et d’évaluation des « résultats », et notamment de
dispositifs de mesure d’efficacité et d’effectivité25. D’autre part, la bureaucratisation est alimentée par la
philosophie générale de la délégation et du gouvernement à distance, qui nécessite la définition et le
fonctionnement concret de directives, de procédures, de principes directeurs… donc de documents. Ces
formalités et procédures sont consubstantielles au gouvernement à distance26, de même que les processus
de normalisation et d’harmonisation27. Grâce à la logique de l’autocontrôle et de la responsabilité
personnelle, l’État peut ne plus agir directement. Or l’autocontrôle et la responsabilité personnelle ne
sont possibles qu’à travers le déploiement de telles procédures, de telles normes, de telles règles
formalisées. L’accountability et les techniques d’audit et de certification qui vont avec forment la
quintessence de cette logique : l’État n’est pas obligé d’agir directement, de s’impliquer. Il peut passer
par des agences prétendument autonomes ou indépendantes qui développent tout un appareil normatif
(donc bureaucratique) de contrôle. Mais il peut tout simplement passer par des techniques formelles. Il
lui suffit alors de vérifier des indicateurs de performance, des critères de respect de normes, des
marqueurs de traçabilité28.
Ces deux mutations se traduisent par un surcroît de bureaucratie29. La bureaucratisation est d’abord
véhiculée par les instances impliquées dans les réformes : cabinets, services des directions générales,
services du ministère des Finances, équipes d’experts, commissions ad hoc, coordinations avec « tables
rondes », représentants de la société dite civile… Elle est ensuite alimentée par les instruments mis en
place pour orienter la réforme, notamment des dispositifs de plus en plus précis, normés et automatiques
d’appréciation, d’évaluation, de mise en tableau et en graphique, en listes et en histogrammes et de
comparaison des politiques publiques. Elle est encore nourrie par les techniques de quantification et de
benchmarking qu’accompagnent ces réformes, qui nécessitent collecte de données, élaboration de
manuels de procédure, signature de conventions, mise en cohérence des données chiffrées, négociations
sur la création de normes, d’indicateurs, de manières d’évaluer et d’apprécier afin de vérifier que les
missions sont remplies et les objectifs atteints. Elle est enfin entretenue par la diffusion des techniques
d’évaluation et de contrôle destinées à apprécier les performances effectives et à contribuer à
l’allocation des ressources selon le principe de la prime à l’excellence managériale. Ce qui conduit à une
floraison d’audits, de questionnaires, d’inspections, de demandes de reporting des administrations
centrales, de création d’indicateurs de performance, de mise en place de procédures d’équivalence,
d’exigence de rapports, de documents à réactualiser perpétuellement, autrement dit, comme pour le
monde du management d’entreprise, à un gouvernement par les chiffres30.
Cette bureaucratisation néolibérale de l’administration publique n’est pas l’apanage des pays
développés à longue tradition administrative. Elle caractérise aussi bien les jeunes pays dits du « Sud »
ou en développement, notamment à travers la diffusion par les institutions internationales de recettes à la
mode. Les politiques d’aide sont également entrées, depuis les années 1980, dans l’ère de la bureaucratie
néolibérale à travers, principalement, la généralisation des conditionnalités31. La « culture de
l’accountability » y est intimement associée : il s’agit de rendre compte et d’être responsable, ce qui
nécessite la mise en place de procédures qui simultanément appauvrissent les processus en œuvre et les
bureaucratisent.
Paradoxalement, les réformes néolibérales aboutissent à une réinvention de la planification, sous de
nouveaux atours. En réorientant l’aide à partir d’une approche de gestion axée sur les résultats (sous
couvert de libéralisation et d’apprentissage du marché, sous couvert de rationalisation des politiques
publiques, sous couvert aussi de transparence, de lisibilité, bref de « bonne gouvernance » et de « state
building ») et en mettant en avant la nécessité de « stratégies de développement » détaillées le plus
finement possible, les institutions de Bretton Woods (mais aussi les européennes, l’OCDE, le PNUD)
apparaissent comme d’énormes machines bureaucratiques. Celles-ci se démultiplient avec la
multilatéralisation de l’aide qui fait du business de la coordination et de l’aide budgétaire une industrie
florissante, avec ses propres normes, ses propres règles et sa propre bureaucratie. Tous les documents
produits se superposent et sont plus ou moins redondants. Les experts finissent d’ailleurs par ne plus les
connaître que par leur sigle – ce qui suggère, comme l’a montré Herbert Marcuse32, que l’on en vient à
oublier le sens du travail entrepris et que l’on coupe ces programmes, ces politiques et ces projets de leur
signification. Ils deviennent avant tout un vocable officiel, l’expression même de la bureaucratisation de
l’aide.
Évidemment, ces documents appellent une remise à plat des appareils statistiques et la création
d’indicateurs, de ratios, de projections et de modélisations, bref, de techniques de quantification aussi
nombreuses que leurs objectifs respectifs. Cette activité bureaucratique se répercute pleinement dans les
pays récipiendaires à travers les conditionnalités, qu’elles soient explicites ou implicites, économiques,
financières ou politiques. Les conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale se traduisent par
l’adoption de normes et de codes élaborés par des acteurs publics (les États donateurs, les grandes
organisations internationales – FMI, Banque mondiale, OCDE), mais aussi, notamment dans le domaine
financier, par des acteurs privés (tels que les grandes agences de notation et les clubs de banquiers) de la
communauté internationale. Or, pour les pays récipiendaires, cela veut dire la publication de rapports, la
production de documents (préparatoires, puis définitifs et sans cesse révisés) et, en amont, la définition,
la mise en place et le suivi technique de ces codes et standards, de ces procédures normatives, de cette
production d’indicateurs de performance et de mesures de certification… qui sont censés mesurer le
degré de transparence, le respect des réglementations et le contrôle du secteur financier mais aussi du
monde de l’entreprise et du marché (avec d’autres normes encore censées, elles, évaluer la gouvernance
d’entreprise, la comptabilité et la vérification des comptes).
L’exemple des politiques d’aide suggère que la professionnalisation et les injonctions de transparence
se traduisent par un surcroît d’opacité, voire d’ésotérisme. Ces techniques et processus ne sont compris
que d’un très petit nombre de personnes. Ils sont si pointus que les experts eux-mêmes ne maîtrisent qu’un
segment de la chaîne (ou de la forêt) bureaucratique sans saisir la signification globale de l’ensemble de
ces documents et réformes. Les mises en œuvre générales sont très difficiles à évaluer, et les défauts très
difficiles à repérer en raison de la multiplicité des informations produites et, malgré la volonté de
rationalisation et d’objectivation maximale, de la persistance de jugements dont les critères ne sont pas
forcément formulés. Ces instruments technocratiques sont censés présenter, en un cadre homogène,
l’image unifiée des actions économiques de l’État et des objectifs de l’action publique. Pourtant, ce
processus normatif est si tâtonnant et approximatif, les bailleurs changent si souvent de stratégie et de
mode, les techniciens sont si friands d’améliorations, les décideurs sont si demandeurs d’opérationnalité
et de meilleure appréhension du réel, les évaluations sont si fréquentes, les innovations si nombreuses et
les injonctions si contradictoires que l’on assiste à une véritable jungle bureaucratique remplie
d’« éléphants de papier ».
Il n’est pas nécessaire ici de développer davantage une dynamique largement analysée. Le new public
management et plus généralement les réformes contemporaines de l’État ont ainsi pu être parfois
qualifiés d’« administration “postbureaucratique”33 », de « nouvelle bureaucratie technique » et de
« bureaucratisation par les marges34 », de « management public postbureaucratique35 », de
« rewébérianisation36 » ou encore de néowébérianisme37. Au-delà des différences de définition sur ce
qu’est la bureaucratie, ces analyses convergent. Elles montrent la prééminence des normes de
management, des règles issues de partenariats multiples entre public et privé, de mesures disparates
prises au nom du pragmatisme dans une démarche de rationalisation, d’efficacité et de
professionnalisation qui entend montrer que le public peut et doit se comporter comme le privé, que l’un
et l’autre doivent être gouvernés par les mêmes normes et les mêmes principes à travers des dispositifs,
des règles, des procédures, des formalités extrêmement bien définis : c’est ce que j’appelle la
bureaucratisation néolibérale. Ce processus fait fi des spécificités du service public et, ce faisant, des
conditions spécifiques qui ont permis l’émergence de telles formalités dans le monde de l’entreprise et
dans le management privé. Il est caractéristique d’une pensée et d’une modalité d’action publique
anhistoriques, asociales et apolitiques. Les principes de différenciation et de contexte sont aujourd’hui
oubliés. Von Mises lui-même rappelait qu’il est certainement avantageux de réduire de trente ou vingt
pour cent le nombre de policiers ou de militaires, mais il montrait également qu’une telle mesure ne
pouvait être évaluée : comment mesurer l’effet de cette économie budgétaire sur la croissance du risque ?
Comment prendre concrètement en compte dans le calcul les questions de défense nationale, de moral des
forces armées et policières, la réaction des civils, la répercussion de cette mesure sur la politique
étrangère ? De même, pour l’administration fiscale, il notait qu’il n’était pas possible d’appliquer les
techniques de rationalisation et de mécanisation des entreprises privées car, disait-il, l’efficacité des
rentrées fiscales ne dépend pas seulement de la rapidité des opérations mais aussi de la qualité d’un
travail intellectuel qui ne peut être ni mesuré ni évalué par des dispositifs mécaniques. Autrement dit,
ceux qui entendent aligner les administrations publiques sur l’entreprise industrielle se comportent de
façon aussi idéologique que ceux qui, à l’instar de Lénine, voulaient aligner l’industrie sur
l’administration publique38.

« Plus on dérèglemente, plus on bureaucratise »


Le second versant de l’art néolibéral de gouverner est le développement de pratiques orientées vers un
interventionnisme destiné à rendre l’environnement des acteurs économiques conforme aux règles du
marché et propice à l’entreprise, ce que Michel Foucault qualifiait de « technologies environnementales
de gouvernement39 ». C’est le processus d’inflation réglementaire et normative concomitant au
développement du capitalisme qu’un membre du patronat français exprimait en ces termes plus triviaux :
« Plus on déréglemente, plus on bureaucratise40. »
Ce processus n’est pas, en soi, caractéristique du néolibéralisme : on l’a vu, Max Weber est l’un des
premiers à avoir suggéré que le libéralisme créait une inflation d’institutions économiques41 ; mais c’est
Karl Polanyi qui, à sa suite, a véritablement développé cet argument en montrant comment le libéralisme
provoquait aussi une inflation législative et administrative, notamment pour faciliter le démantèlement des
obstacles à la marchandisation de la terre, de l’argent et du travail42. Cette inflation a été largement
oubliée, notamment dans les pays industrialisés, du fait de son invisibilité rendue possible par la
naturalisation de l’idée de marché, contrairement aux pays anciennement colonisés comme en Afrique
subsaharienne. Ce qui était considéré comme une spécificité des pays en développement est depuis
quelque temps « redécouvert » à l’échelle mondiale, et le néolibéralisme n’y est paradoxalement pas pour
rien.
Mais la spécificité du moment actuel réside dans deux formes majeures qu’y prennent ces
interventions. La première est la définition de règles du jeu et d’un cadre normatif issu d’un
enchevêtrement entre « public » et « privé » (et non l’implication d’institutions et d’administrations), ce
que certains ont appelé « infrastructures techniques » et d’autres « investissement dans les formes »43. La
seconde est le consensus et l’adhésion « volontaire » (en lieu et place de lois et de textes contraignants
ayant force coercitive). Un examen des pratiques de régulation du secteur privé montre que l’on est de
moins en moins dans le registre des lois, des dispositifs publics, des règles définies par les
administrations nationales ou internationales et par leur implication directe dans l’économie, et de plus en
plus dans celui des normes et règles établies par des agences (agences de régulation, agences de
certification, agences de notation), des commissions, des associations et autres « organisations
hybrides ». Ces modes d’intervention sont très particuliers sur le plan bureaucratique. D’une part, ils sont
indirects, opérant moins sur l’économie que sur son environnement ; de l’autre, ils marquent un brouillage
très fort entre « public » et « privé », au niveau de la frontière supposée entre des sphères qui seraient
strictement délimitées, et peut-être surtout dans leur définition même44. Il n’est pas utile ici d’en faire une
analyse exhaustive45, mais à travers deux exemples différents – l’un tiré du monde de la production des
normes (à travers le cas des normes IFRS et ISO principalement) et l’autre du monde de la régulation (à
travers celui de la lutte contre la criminalité économique) –, je voudrais montrer la spécificité de cette
bureaucratisation et de ses enjeux politiques.

Du « gouvernement par les normes » dites « privées ».


La norme ISO est emblématique de ce « gouvernement par les normes ». Créée au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, l’International Organization for Standardization (l’Organisation internationale
de standardisation, ou ISO) est un établissement public comprenant un nombre croissant de pays, dont
l’activité a été dynamisée avec la mondialisation néolibérale, et notamment avec l’intensification des
négociations commerciales du GATT puis de l’OMC46. La volonté de normalisation est un vieux projet,
indissociable du capitalisme, mais la concrétisation et l’ampleur de son organisation datent de la seconde
moitié du XXe siècle et de la croissance exponentielle, à partir des années 1970-1980, des échanges
internationaux de biens (et donc de l’activité de transport) et de services, de l’usage croissant de la sous-
traitance et de l’externalisation, des délocalisations, de la décomposition et de l’internationalisation des
processus de production ainsi que du développement des règles de gestion et des technologies de
l’information et de la communication. Ces évolutions ont donné une grande autorité, mais aussi une
autonomie à l’ISO qui s’est progressivement transformée de productrice de « recommandations ISO » à
celle de « normes internationales »47.
Qu’il s’agisse d’un processus bureaucratique ne fait aucun doute pour peu que l’on s’intéresse à la
façon dont ces normes sont produites. Les procédures sont parfaitement balisées : réunion d’un comité
chargé du « projet préparatoire » ; puis des « projets de comité » successifs qui doivent aboutir au
consensus et ouvrir la possibilité de faire un « projet de norme ». Viennent ensuite les négociations, le
vote et l’approbation selon des critères déterminés. Enfin, la publication de la norme et sa révision trois
ans plus tard, puis tous les cinq ans. Un comité des marques de conformité aux normes – qui a pour objet
de fournir l’information aux consommateurs – édicte des principes généraux et des normes, des principes
d’étiquetage eux-mêmes établis selon des normes strictes. Tout ce processus est réuni dans un guide pour
la préparation de méthodes normalisées d’essai d’aptitude à l’emploi, le Standard Methods for
Measuring Performances Handbook.
Les normes IFRS (International Financial Reporting Standards) sont également paradigmatiques de
la bureaucratisation néolibérale48. Ces normes comptables sont en effet un ensemble de règles, de
critères, de construction d’indicateurs de plus en plus complexes à mesure des scandales et de la volonté
de contrôler les informations produites. Elles se traduisent en outre par la complexification des
opérations de traitement de l’information, avec des calculs d’actualisation et des modélisations
mathématiques, notamment pour évaluer la « juste valeur », c’est-à-dire la valeur actuelle sur le marché.
Le fait que l’International Accounting Standards Board (IASB) soit devenu le régulateur, et même
l’autorégulateur, de la comptabilité d’entreprise et qu’il se soit vu donner un rôle public de garant de
l’intérêt général, accroît sa nature bureaucratique. En effet, l’IASB étant l’émanation des grands cabinets
comptables, il tend à défendre le métier de comptable et à exiger toujours plus d’informations. Comme
pour l’ISO, il y a donc multiplication de normes toujours plus détaillées et demandant toujours plus de
temps aux entreprises, qui doivent faire davantage appel aux sociétés de comptabilité ou de
normalisation.
Mais la dimension bureaucratique se retrouve bien évidemment, et surtout, au sein des entreprises qui
adoptent ces normes. Les normes et la démarche qualité exigent d’abord que les activités de l’entreprise
soient décrites le plus finement possible de façon que les procédures standardisées puissent faire sens
dans son domaine spécifique. L’entreprise doit ensuite entrer dans un processus de planification, fixer des
objectifs, des cibles intermédiaires, construire des plans pour les atteindre. Il faut encore les mettre en
œuvre puis vérifier que ce qui est fait est conforme aux objectifs planifiés, à travers des indicateurs. Et
inévitablement adapter les objectifs, les critères et les mesures en fonction des résultats de la
vérification. Le processus bureaucratique se poursuit avec la recherche de certification, c’est-à-dire la
reconnaissance, par un organisme indépendant national, que l’entreprise applique bien la norme. Car
l’entreprise n’est reconnue normalisée (en termes de technique, de gestion, d’environnement, de
responsabilité sociale) que si elle fait l’objet d’un audit par une entreprise tierce, accréditée, qui doit
certifier la conformité des pratiques de l’entreprise à la norme édictée. Cette certification exige un audit
du système de management et vérifie qu’il est conforme aux exigences spécifiées dans la norme. Ce n’est
qu’au terme de cet audit que l’agence peut délivrer une assurance écrite de respect de la norme et
enregistrer la certification dans son registre de clients. L’audit est en réalité une autovalidation d’un
référentiel produit par un organisme lui-même certifié. Tout cela n’est évidemment pas spécifique à l’ISO
ou l’IASB : tous les processus normatifs sont extrêmement formalisés ; et la réussite des normes se fonde
précisément sur la capacité à mettre des pratiques « sous forme générique et abstraite » et à créer des
processus d’appropriation de ces abstractions49.
Généralement, le besoin de norme est exprimé par le secteur privé, qui transmet sa demande à l’entité
publique spécialisée de son pays qui elle-même transfère la requête à l’organisation internationale qui
domine la production de normes dans son secteur. Les normes ISO ne sont ainsi pas définies par des
techniciens publics mais par « consensus » du monde professionnel, fabricants de tous les secteurs de
l’industrie, sociétés de commerce, distributeurs, importateurs et exportateurs, associations
représentatives de ces derniers, associations industrielles représentant les PME, chercheurs, associations
de consommateurs nationales, régionales ou internationales, gouvernements et autorités réglementaires
nationales et régionales, intérêts traitant de questions sociétales ou environnementales représentés par des
ONG. Les États sont représentés par leur agence de normalisation qui, selon les pays, est publique,
privée, ou mixte, tandis que les experts passent souvent d’une « sphère » ou d’une institution à l’autre.
Enfin, le processus de normalisation se voit renforcé par l’implication des institutions nationales
publiques qui les imposent sur le marché. L’intervention n’est donc pas directe, elle ne procède pas par
imposition, qu’elle soit « publique » ou « privée », mais par un processus de normalisation
bidimensionnel, une coproduction qui advient de cet enchevêtrement d’intérêts, de logiques d’action et de
compréhensions50. C’est le monde économique (ou plus précisément les plus puissants acteurs d’un
monde économique globalisé) qui promeut ces normes, lesquelles sont pour lui aussi un outil de
domination économique ; mais ces normes ne s’imposent et ne deviennent indispensables que par
l’autorité qui leur est conférée par les institutions publiques. Par exemple, les gouvernements exigent une
certification ISO 9000 (management), voire ISO 14000 (environnement) et ISO 26000 (responsabilité
sociale), pour qu’une entreprise puisse répondre à un appel d’offres et à un marché public. La méthode
HACCP (Hazard Analysis Critical Control Point), inventée par une entreprise américaine dans les
années 1960 pour fournir une nourriture 100 % sûre aux astronautes de la NASA, a donné naissance à tout
un ensemble de normes qui se sont imposées grâce à leur adoption par des organisations internationales et
des États, notamment par l’Union européenne, qui oblige toutes les entreprises du secteur alimentaire à
respecter cette procédure51. Autrement dit, le poids de ces normes privées provient des lois nationales
qui en ont fait des contraintes légales et des traités internationaux ayant permis leur diffusion.
En résumé, la régulation par normalisation public-privé, ou « gouvernement par les normes », s’est
imposée par la simultanéité de la délégitimation progressive de l’intervention publique directe et de la
nécessité, pour les acteurs privés, de voir l’environnement façonné à leur avantage. Ce processus a
également été alimenté par la supériorité des règles du marché et de l’entreprise dans l’idéologie de la
mondialisation actuelle et par le caractère central des normes dans les pratiques concrètes du capitalisme
globalisé. Cette conjonction de facteurs et d’évolutions, souvent imprévus, ne doit cependant pas être
comprise comme un grand projet. Le processus de normalisation résulte de rapports de forces qui sont
certes en partie modelés par une hégémonie intellectuelle et idéelle qui fait du privé la référence ; mais il
n’est pas directement dicté par l’ambition d’institutions étatiques ou d’acteurs privés. Il exprime un
imaginaire diffus dans l’ensemble de la société.
La normalisation repose sur trois autres principes. Le principe de traçabilité, tout d’abord, est
paradigmatique de cette nouvelle dimension bureaucratique et de ses modalités de contrôle et de
disciplinarisation52. La traçabilité au cœur de la normalisation, c’est le fait de pouvoir reconnaître et
remonter aux procédures qui permettent la production d’un produit ou d’un service. Elle repose donc sur
la collecte la plus extensive possible d’informations et sur leur traitement en fonction de critères reconnus
des professionnels. Mécanisme de contrôle, la traçabilité s’institue comme un nouveau moyen de réguler
et d’organiser des marchés, fondé sur la bureaucratisation des processus de production et de circulation à
travers l’organisation de l’information. Elle nécessite que les manières de faire soient soigneusement
consignées et rapprochées de règles connues et admises dans la profession53. Elle demande en outre que
chaque entreprise adoptant une norme nomme un responsable qui vérifie son respect et mette en place les
techniques et procédures de suivi de l’ensemble des pratiques techniques, managériales,
environnementales, sociales de l’entreprise. Elle exige, autrement dit, autant de marquage et
d’intervention par documentation, inscription, calcul d’indicateurs, d’indice ou de ratios… Bien entendu,
certaines formes de traçabilité ont toujours existé, même si elles prenaient un autre nom, à travers l’action
d’organisations institutionnelles telles que la douane, le fisc, la répression des fraudes, la protection de
l’environnement. Le besoin de suivre et d’observer, de surveiller et de contrôler est atemporel. Mais
cette nouvelle dénomination n’est pas anodine et suggère une mutation importante dans la manière dont ce
contrôle se réalise : par un ensemble de règles, de procédures et de formalités qui sont l’expression d’une
nouvelle bureaucratie.
De fait, la question sémantique apparaît fondamentale. La régulation et le gouvernement par les normes
s’accompagnent et sont simultanément l’expression d’un déplacement normatif plus significatif encore,
qui concerne le sens même des processus en cours. La qualité n’est pas la caractéristique principale de
quelqu’un ou de quelque chose, la meilleure manière d’être ou d’agir ; elle n’est pas la prise en compte
d’un résultat. Elle n’est que la validation du respect d’une norme, c’est-à-dire de la présence de
procédures et de dispositifs formels. Ces derniers ne sont pas nécessairement utilisés. Ce qui importe,
c’est la délivrance, par une catégorie supérieure d’experts, d’un brevet à celui qui tient le livre des
procédures. Ainsi, l’adoption par les grands acteurs américains des normes comptables dominantes aux
États-Unis (les GAAP, Generally Accepted Accounting Principles) n’a empêché ni le scandale Enron en
décembre 2001 ni celui de WorldCom l’année suivante. Et l’application des normes IFRS, concurrentes
européennes des GAAP souvent considérées comme plus exigeantes, est concomitante de la crise
financière européenne actuelle54.
Enfin, l’inflation normative qui caractérise la bureaucratisation néolibérale n’est pas un processus
autonome qui serait le fruit d’un projet, celui du capitalisme globalisé ou de gouvernements en mal
d’intervention et de contrôle. Elle résulte d’abord d’effets de renforcement et d’« irréversibilité »55. Le
marché fonctionne aujourd’hui sur des normes qui non seulement font le système capitaliste, mais sont
aussi la preuve de la rationalisation, de la modernisation et de la domination technique. Dans ces
conditions, pour s’affirmer dans le domaine économique, il faut passer par la production de nouvelles
normes. Et pour qu’une nouvelle norme prenne, il faut qu’elle soit compatible avec les normes existantes
et notamment avec les normes de management qui structurent la vie économique capitaliste56. L’inflation
normative est également alimentée par le caractère par nature inachevé de la normalisation. Celle-ci est
toujours en cours car des améliorations sont en permanence envisageables et de nouvelles normes
apparaissent régulièrement. L’inflation procédurale, réglementaire et normative résulte d’un processus
complexe qui allie améliorations techniques, effet de « marché » et effet de concurrence par innovation,
par protection de l’innovation et tentative de création de « niches », par effet de distinction et de
marketing… Enfin, l’inflation normative est alimentée par l’articulation du processus de normalisation
avec une autre caractéristique du capitalisme contemporain : l’externalisation, la sous-traitance et
l’internationalisation de ces dynamiques. Dans une configuration propre au gouvernement à distance, le
recours accru aux relations contractuelles, produit de cette nouvelle organisation de la production, exige
le développement de normes qui permettront de faire faire et de contrôler. Les donneurs d’ordres doivent
pouvoir donner des ordres sans ambiguïté, ils doivent pouvoir suivre, surveiller, « tracer » et être sûrs de
leurs sous-traitants. Et ces normes doivent elles-mêmes être harmonisées de façon à ce que le
dédoublement de l’évaluation et du contrôle n’aboutisse pas à des injonctions contradictoires, de façon
aussi à ce que l’évaluation et le contrôle de ces normes puissent être eux-mêmes sous-traités. Dans ce
contexte, il est nécessaire d’avoir des normes toujours plus détaillées et partagées, des procédures de
traçabilité, des dispositifs d’audit et des techniques de certification toujours affinées. Dans ce
mouvement, « la bureaucratie crée son ordre. Plus les activités sont morcelées, plus les services sont
divers, spécialisés et cloisonnés, plus les étages de l’édifice sont nombreux et les délégations d’autorité à
chaque étage, plus se multiplient, en raison même de cette dispersion, les instances de coordination et de
contrôle et plus la bureaucratie prospère57 ».

La lutte contre le blanchiment comme sabbat bureaucratique.


Le deuxième exemple, celui de la lutte contre la criminalité, met en évidence l’envahissement de ces
procédures formelles et normatives dans des domaines beaucoup moins matériels et concrets que celui
des normes techniques, financières ou managériales, et qui relèvent en l’occurrence tout aussi bien de la
morale que de l’imaginaire. La lutte contre la criminalité économique se réalise de façon croissante par
l’application de normes et de procédures définies simultanément par les acteurs étatiques et par les
acteurs privés, qu’ils soient issus de la banque, notamment pour la lutte contre le blanchiment de l’argent
sale, du monde des affaires pour la lutte contre la contrebande et la contrefaçon, ou du monde de
l’expertise comptable et fiscaliste pour la lutte contre l’évasion fiscale58.
Pendant des années, le blanchiment a été toléré parce qu’il était en partie construit par les acteurs
dominants du système, États, acteurs financiers et grandes entreprises. Cela est bien connu des
spécialistes de la question qui ont montré que l’off-shore était simultanément le produit et une partie
intégrante des systèmes étatiques. Les paradis fiscaux et financiers se situent moins dans des îles, pourtant
stigmatisées, que dans les principales places financières. Ce sont des espaces légaux créés pour attirer
des flux financiers et optimiser fiscalement les placements. L’objectif des grandes banques d’affaires a
toujours été (et continue d’être) l’optimisation fiscale, ou, pour le dire en des termes moins polis,
l’organisation concrète et plus ou moins légale de l’évasion et du blanchiment de l’argent ainsi
détourné59. Les États ont joué un rôle majeur dans la construction de centres off-shore et de paradis
fiscaux selon le schéma bien connu du couple vice/vertu : Madère et les Açores/Portugal et Grande-
Bretagne, Chypre/Grèce, Malte/zone méditerranéenne, Gibraltar/Espagne, Andorre/France et Espagne,
Monaco/France et Italie, Nador/Maroc, Benguardanne/Tunisie et Libye60. Ils ont fermé les yeux sur la
création de sociétés fictives et contribué à promouvoir le développement de sociétés off-shore au nom du
développement (années 1970-1980) et de la santé financière du pays (années 1990-2000). Ils ont
également amnistié les banques aux comportements douteux malgré des rapports d’inspection
catégoriques, et ont même favorisé les pratiques de blanchiment par leur politique de bons du Trésor et le
développement de la Bourse, ces placements étant anonymes et leurs revenus non taxables et non
déclarables. L’Europe aussi a contribué à cette légitimation implicite du blanchiment en justifiant la
création de zones off-shore (à l’instar de Madère et des Açores)61. Les attentats du World Trade Center
n’ont rien changé à ces pratiques. En revanche, et c’est tout l’intérêt de la recherche menée par Gilles
Favarel-Garrigues, Thierry Godefroy et Pierre Lascoumes62, le 11 Septembre a donné un coup
d’accélérateur à un processus, entamé précédemment à partir des directives européennes, qui transforme
la lutte contre le blanchiment en une véritable machine néolibérale d’interventionnisme bureaucratique.
Progressivement, les dispositifs ont en effet été investis d’une manière procédurale et formelle par les
acteurs privés qui ont surtout voulu se prémunir des éventuels reproches des autorités de contrôle. Les
banques ont transformé les contraintes de la lutte contre le blanchiment en opportunités commerciales et
en industrie, comme elles l’avaient fait auparavant de la lutte contre la corruption63. Elles ont interprété
ces règles en termes de « responsabilité sociale de l’entreprise ». Elles ont compris le blanchiment en
termes de risque, ou plus précisément de gestion de risques pénaux et réputationnels, et incorporé les
dispositifs dans un système plus large de vigilance continue des opérations64. Elles ont intégré la
prévention dans toutes les démarches de suivi de clientèle et ont moins cherché à identifier les auteurs
d’actes délictueux qu’à mettre en place des dispositifs de surveillance permettant l’identification en
amont des menaces potentielles et des profils ou comportements suspects. Bien entendu, comme pour la
mise en place des normes, la lutte contre le blanchiment n’a pas été purement et simplement déléguée aux
seuls acteurs privés, et il s’est agi, là aussi, d’une coproduction enchevêtrant acteurs publics et privés.
Les directives européennes et leurs transpositions nationales ont joué un rôle important dans
l’explicitation des textes, européens ou nationaux, ayant force de loi, notamment pour la conceptualisation
du blanchiment en termes de risque65.
On retrouve là une caractéristique de la pensée néolibérale, déjà évoquée à propos de la
managérialisation de la police, de la guerre et plus généralement de la tolérance zéro : la
bureaucratisation par les normes et les procédures s’alimente des principes de prévention et de
précaution. Elle est même légitimée dès lors qu’elle s’exerce au nom de la gestion du risque et de la
préemption de la menace. L’objectif de sécurité a été interprété en termes d’« auditabilité », c’est-à-dire
de fourniture de pièces auditables par les organisations de contrôle, preuves formelles du respect des
obligations légales et réglementaires du secteur. Il s’est donc avant tout agi, pour les banques, de
diminuer les incertitudes provenant des « risques opérationnels »66. Dans ce contexte, la « traçabilité »
est aussi fondamentale et permet de suivre les flux, de remonter les séquences et l’enchaînement des
transactions, d’identifier non les infractions proprement dites, mais l’existence de signes suspects ou de
traces suspectes qui pourraient permettre de remonter jusqu’à l’individu criminel, terroriste ou mafieux67.
La lutte contre le blanchiment a pris la forme d’un partenariat imposé. Les acteurs financiers privés
sont devenus responsables des actions, des mesures choisies, des sanctions à prendre par délégation de la
surveillance policière et étatique aux banquiers, assureurs, notaires, avocats, agents immobiliers, gérants
de fiducies, directeurs de casino ou commerçants. Cette lutte antiblanchiment s’est accompagnée d’une
marchandisation de la peur et de la sécurité, et s’est concrétisée par la diffusion d’outils informatiques et
de normes édictées par des sociétés commerciales (principalement américaines) et mises en place par
des cabinets qui se sont spécialisés dans la vente de kits et de logiciels spécifiques, ainsi que de
« listes » : listes de personnes (terroristes, « personnes politiquement exposées », personnes impliquées
dans la prolifération d’armes de destruction massive), listes de comportements « criminogènes » ou en
tout cas « douteux », et pour lesquels la suspicion doit être de mise, listes de relations à scruter. Ce
processus de marchandisation a donné lieu à la commercialisation d’une expertise en matière de sécurité
financière qui promeut des normes prudentielles, des règles de « bonne conduite » et des procédures de
contrôle. De ce fait, la lutte contre le blanchiment connaît un processus de commercialisation de la
morale, qui est devenue un métier, un marché, une technique et une profession, dont le compliance officer
(autrement dit, le responsable de la conformité) est la figure emblématique68. Même si les dispositifs
antiblanchiment ont réellement été mis en place, leur dimension formelle et procédurale demeure
première. C’est indiscutable lorsqu’on observe la continuité des pratiques bancaires, y compris après la
crise financière de 2007-2009 : les commerciaux sont toujours rémunérés en fonction de leurs résultats
financiers et de leurs performances en termes de placement et de chiffre d’affaires. Comble de la
bureaucratie, et contrairement à ce que l’on pourrait naïvement penser, la politique antiblanchiment ne se
mesure pas à la diminution d’argent sale en circulation, au nombre de détections de flux illégaux, de
sanctions prises, de décisions de justice ou de condamnations réalisées, mais à l’existence, au sein des
établissements financiers, de dispositifs et procédures de surveillance, de systèmes de formation à la lutte
contre le blanchiment, au respect de normes désignant des cibles, à l’utilisation d’outils informatiques
précis, à la traçabilité des opérations. En bref, l’obligation faite par les autorités publiques de lutter
contre le blanchiment a été transformée par les banquiers en objectif d’autoprotection vis-à-vis de
sanctions professionnelles et pénales éventuelles. Leur objectif a aussi été de sauvegarder à tout prix leur
réputation. La multiplication de procédures et de normes bureaucratiques largement définies par les
acteurs privés en est l’expression par excellence.
Les pratiques formelles de lutte contre le blanchiment font clairement apparaître les contours non du
légal et de l’illégal, mais du licite et du tolérable. Les paradis fiscaux ou les centres off-shore ne sont pas
inquiétés dès lors qu’ils ont adopté le kit antiblanchiment ! Autrement dit, ce qui est licite est ce qui est
visible en termes de procédures, de conformité aux règles formelles. La politique d’évitement des
reproches et donc de la responsabilité (ce que l’on désigne en anglais par l’expression de « blame
avoidance ») passe elle aussi par l’adoption de normes et de formalités69. Les collusions entre public et
privé sont légitimes et même favorisées par la « décharge » qui justifie la très grande imbrication des
autorités publiques et du capital dans certains secteurs de l’économie (par exemple l’énergie)70.
Cette transformation de l’antiblanchiment en « gestion des illégalismes71 » est rendue possible par les
marges de manœuvre offertes aux banquiers et aux sociétés commerciales. Les « techniques »
antiblanchiment et les « listes » qui circulent fournissent tellement d’informations disparates que les
acteurs privés sont obligés de faire des choix, de sélectionner leurs cibles en fonction de certains
critères, qui changent selon les pays et même selon les banques72. Ce rôle des acteurs privés dans la
définition concrète du crime ne crée pas seulement des opportunités commerciales, il suggère en même
temps leur capacité hégémonique à désigner les cibles légitimes des stratégies anticrime, des cibles « de
classe » favorables aux milieux d’affaires permettant l’exercice de la domination73. Une domination
internationale, bien sûr, étant donné la grande plasticité dans l’application des normes GAFI74 et
l’absence d’une définition consensuelle de l’argent sale entre pays. Certains d’entre eux peuvent être plus
facilement ciblés dès lors qu’ils ont été relégués à une place subalterne sur la scène internationale ou
qu’ils ont été diabolisés (Iran, Pakistan, Afghanistan, Somalie)75. Mais c’est surtout une domination
interne propre à chaque État qui s’exerce, dans une logique assez banale de construction d’une nouvelle
« classe dangereuse ». Comme pour la criminalité de droit commun76, ce sont la petite délinquance et les
populations les plus vulnérables qui sont finalement ciblées.
Dès lors, la dénonciation du blanchiment et l’urgence de sa détection servent l’action étatique dans un
secteur symbolique de la mondialisation néolibérale. Si l’interventionnisme direct n’est plus de mise, la
surveillance par usage de technologies, de normes, de critères et de listes fournies par les services
répressifs, la disciplinarisation par traçabilité des opérations, l’intériorisation du contrôle par souci de
sa réputation, la collaboration imposée avec les policiers et les magistrats sont en revanche
particulièrement actives. Ainsi, la lutte contre la criminalité apparaît davantage comme le fait d’un
imaginaire, celui de la peur et de la recherche de boucs émissaires, le fait aussi d’une volonté d’action
étatique dans un contexte qui, par ailleurs, la contraint77.
L’image du sabbat dans l’Italie du XVIe siècle permet de poursuivre cette analyse. À l’instar des
organisations criminelles, des groupes terroristes et des mafias, la description des sectes de sorciers était
moins fondée sur des faits réels que sur des représentations sociales et morales, et sur un imaginaire78. La
dénonciation du sabbat des sorcières relevait de mécanismes idéologiques reposant sur la croyance aux
complots et à l’existence de pouvoirs occultes qui voulaient et pouvaient faire le mal, transformant le
présent en une menace permanente. L’individualisation du problème à condamner et à exorciser permettait
de passer d’un modèle complexe à causes multiples à un rapport de causalité unique et relativement
simple79. La dénonciation d’un mal ainsi reconstruit permettait de montrer la capacité des pouvoirs
politiques à protéger et à répondre aux demandes de sécurité. Née des transformations économiques,
politiques et sociales, l’insécurité était ainsi transférée sur des boucs émissaires dont l’identification
résultait des rapports de forces du moment80. Les stéréotypes par lesquels le « terroriste », le « mafieux »,
le « passeur » ou le « crime organisé » sont aujourd’hui stigmatisés à travers la condamnation du
blanchiment font étrangement écho aux processus par lesquels les sorciers étaient identifiés, moins
déterminés par l’ensemble des valeurs et idées dominantes que légitimés ex post par elles81. La
réification de figures du mal semble avoir du succès précisément parce qu’elle permet d’organiser, dans
l’ordre néolibéral actuel et dans le contexte d’une recherche diffuse de sécurité, la possibilité, pour les
acteurs étatiques, d’agir au quotidien, par simplification du monde et tentative de le rendre plus
prévisible. La lutte contre la criminalité organisée apparaît ainsi comme un lieu de pouvoir et de
souveraineté permettant l’exercice de modes de gouvernement compatibles avec la mondialisation
économique actuelle.
La caractéristique du moment néolibéral que je qualifie de bureaucratique tient au fait que ces
interventions ne sont pas dictées par le haut, par la seule décision souveraine de l’État – ce qui pourrait
les faire entrer en conflit avec les principes de soutien aux marchés, à la concurrence, à la rentabilité.
Elles passent simultanément, dans une configuration caractérisée par la « décharge », par le haut et par le
bas, par le partenariat entre acteurs privés et acteurs publics, par les consommateurs, les concurrents et
les hiérarchies de l’entreprise. Ces interventions se concrétisent par l’usage intensif de formalités qui
passent par des listes établies selon des critères, par l’usage d’outils informatiques et de normes
définissant les comportements « suspects », les relations à observer plus particulièrement, les potentiels
de dangerosité… ainsi que par une appréhension formalisée de la morale82 et par l’usage de normes
présentées comme « consensuelles » davantage que par le droit.
On pourrait continuer à développer d’autres domaines de dérégulation ou d’intervention de l’État
frugal, mais les quelques exemples proposés ici sont suffisants pour comprendre la dynamique
actuellement en cours qui allie gouvernement par les formalités et adoption du registre et des principes du
privé.

4
La domination bureaucratique néolibérale :
contrôle diffus et production de l’indifférence

La bureaucratisation néolibérale se construit ainsi peu à peu sous nos yeux. Dès lors que l’on met au
cœur de son fonctionnement le flou entre public et privé et au centre de ses pratiques les formalités, elle
n’apparaît ni comme un dispositif administratif ni comme une institution, encore moins comme une
structure organisationnelle, mais comme une forme sociale de pouvoir. On peut désormais s’attacher à
comprendre quelles sont les dynamiques politiques que ce processus induit et dont il est en même temps
porteur.
Claude Lefort nous le rappelle, « demander : qu’est-ce que la bureaucratie ? Ce n’est pas seulement
s’interroger sur les dimensions, le caractère, l’origine ou le devenir d’un phénomène social, c’est
toujours – implicitement ou explicitement – poser la question fondamentale qui porte sur l’être du
phénomène1 ». Marx et Weber avaient en leur temps répondu que cette question était celle de la
domination2 : l’être de la bureaucratie résidait dans sa subordination à ses maîtres. Pour Marx, les
maîtres étaient la bourgeoisie et le capitalisme, et nombre de travaux inspirés de ses textes se sont
effectivement penchés sur la bureaucratie dans le monde de l’industrie. Pour Weber, ce pouvait être
n’importe quel intérêt dominant, la bureaucratie s’accommodant selon lui de toutes les formes de pouvoir.
Dans une société moderne, nous dit-il, « la véritable domination » s’exerce « dans le maniement de
l’administration au quotidien », au sein de l’État et en dehors de lui : « Par rapport à d’autres vecteurs
historiques d’une forme de vie rationnelle moderne, la bureaucratie se caractérise par l’impossibilité
beaucoup plus grande que l’on a d’y échapper3. » C’est dans cette double tradition que se situent nombre
de travaux sur la bureaucratie, à l’instar de ceux de Socialisme ou Barbarie, de Castoriadis, qui parle de
la société bureaucratique comme phénomène totalitaire, ou de Lefort, qui rappelle que « la bureaucratie
est l’aménagement d’un système de domination4 ».

Une forme renouvelée de la « cage d’acier » ?


En ce sens, et si l’on accepte l’idée défendue ici de « bureaucratie néolibérale », l’accent mis par
Michel Foucault sur la « conjonction entre les disciplines et le libéralisme5 » n’est finalement qu’une
nouvelle expression, qu’une modalité de la critique, désormais classique pour ne pas dire banale, de
l’association entre bureaucratie et contrôle, bureaucratie et domination, voire bureaucratie et violence. Il
s’agit donc de se demander si cette domination prend, ou non, des formes spécifiques, en quoi la diffusion
du gouvernement à distance, l’envahissement des normes du marché et de l’entreprise, la montée en
puissance de la rationalité technique, mais plus encore des opérations d’abstraction influent sur les modes
de domination.
L’accent mis par Weber sur la domination par la rationalisation et le savoir6, reprise par l’École de
Francfort dans sa critique du capitalisme et du socialisme (et plus généralement des Lumières et de la
société industrielle) comme aliénation par la Tecknik7, est devenu un classique de la critique de la
bureaucratisation. Celle-ci est analysée comme une raison instrumentale qui traite l’homme en objet ou en
simple composant dans le processus d’industrialisation8. Cette critique trouve une actualité renouvelée
dans la situation néolibérale. La forme prise par la rationalisation et l’intensification des processus
d’abstraction ne font qu’approfondir une caractéristique fortement ancrée en faisant de la montée en
universel, de la mise en catégories et en concepts des déclinaisons supplémentaires et plus subtiles
encore de domination9.
En revanche, les exemples précédents invalident l’idée que la bureaucratie est une institution au
service des dominants. Même si les uns ou les autres peuvent mettre l’accent sur l’ethos et les pratiques,
sur le rôle de l’imaginaire et « la participation de chaque individu à la totalité sociale », ou encore sur le
lien entre bureaucratisation et « socialisation de la société10 », la bureaucratie est analysée comme un
pouvoir concentré dans les mains de ceux qui créent les abstractions validées et les font gouverner11. Elle
est conçue comme un « milieu concret12 » où une « direction séparée de l’exécution » a « des intérêts
propres à faire valoir »13. Une telle analyse est insatisfaisante lorsqu’on considère les modalités
spécifiques qui caractérisent la bureaucratisation néolibérale. La dimension diffuse, éclatée et souvent
insaisissable, car non structurée et institutionnalisée, de la bureaucratie, transforme les modalités de la
domination.

Réduction de sens.
La normalisation est sans doute l’une des figures les plus emblématiques de la bureaucratisation
néolibérale et de ce processus d’abstraction. Il n’est pas nécessaire de revenir ici sur l’une de ses
caractéristiques la plus souvent dénoncée : le pouvoir contraignant, la capacité de contrôle et de
discipline accrue par l’usage extensif et proliférant des normes, dans le monde du travail comme dans la
société industrielle. Ce ne sont pas seulement les ouvriers et les employés qui se trouvent soumis à la
surveillance, mais aussi bien les clients, les fournisseurs, les sous-traitants, les intermédiaires, les
consommateurs, les bénéficiaires, les financiers, les prestataires, les contribuables, les abonnés ou les
usagers ; et le processus de normalisation en tant qu’exercice de la domination ne se résume pas aux
rapports de forces internes à une entreprise, mais concerne tout aussi bien les relations sociales au sein
de la nation et entre nations, comme l’européanisation le souligne quotidiennement14. Le contrôle
statistique et normatif de la qualité des travailleurs à travers le suivi d’indicateurs et de cibles de
performance se révèle ainsi plus serré encore que celui des inspecteurs surveillant les chaînes. Le
passage d’une surveillance directe et de proximité à un contrôle médiatisé par des chiffres, des
indicateurs, des ratios, des normes et procédures, autrement dit à un contrôle à distance, a pu être
présenté comme plus juste que les formes précédentes de contrôle, et parfois l’être effectivement15. Ne
reposant pas sur des principes hiérarchiques et ne s’exerçant pas de façon singulière et discrétionnaire, le
contrôle gestionnaire, quantifié et normé, présenté comme objectif, neutre et fondé sur les faits, est tout
aussi, voire plus, efficace parce qu’il est dépersonnalisé. Il s’exerce non plus par le commandement, la
supervision personnelle, mais par un système de contrôle formé de codes, de procédures et de normes. En
dessinant les lignes de l’inégalité et de l’exclusion, en définissant les comportements conformes et ceux
qui ne le sont pas, en déterminant les critères d’appréciation, les processus de normalisation constituent
inévitablement des rouages de la domination. Cela est connu.
Il me semble en revanche plus intéressant de comprendre la domination dans son rapport avec
l’abstraction en tant que représentation mentale, produit d’un travail d’élaboration. En élargissant
l’analyse que François Fourquet propose pour la comptabilité nationale, le processus d’abstraction
apparaît comme une forme d’exercice du pouvoir : « Entre le réel et le concept s’interposent des couches
d’enregistrement marquées d’un rapport de pouvoir16. » L’organisation de la multiplicité de phénomènes,
l’intégration d’éléments singuliers en groupements homogènes, l’établissement de partages et la
délimitation de notions exclusives, la diffusion de normes prééminentes à l’ensemble de la société sont
autant d’opérations mentales qui, en s’inscrivant dans les rapports de forces au sein de la société,
participent de l’exercice du pouvoir et de la domination. La mise en chiffres, abstraction par excellence,
en offre de multiples exemples, déjà évoqués : le savoir statistique et la quantification permettent des
évaluations permanentes, la mise en comparaison non moins systématique des actes individuels, la
définition d’objectifs et de standards d’efficacité pour chaque acte. La « violence de la quantification17 »
procède tout à la fois du mécanisme de simplification et de réduction qui caractérise cette opération, des
normes bureaucratiques qu’elle génère et de la dépossession qu’elle provoque. Elle rend possible un
« exercice autoritaire de la démocratie18 » et s’articule, en outre, à d’autres modalités de la
bureaucratisation néolibérale au potentiel autoritaire, notamment la valorisation du « patron »-chef
d’entreprise à tous les domaines de la vie en société, au-delà du monde de l’entreprise. Le principe
d’efficacité, la logique de la performance et la gestion par résultat – qui nécessitent la centralisation des
décisions et un exercice autoritaire du pouvoir – trouvent en effet leur puissance dans cette omniprésence
de la quantification19. Le gouvernement des hommes (dans l’entreprise à travers des stratégies, dans le
public à travers des politiques publiques, dans la société à travers des programmes de participation, etc.)
dépend de plus en plus d’informations quantifiées produites par des données intégrées, sélectionnées,
filtrées et élaborées de façon à pouvoir agir rapidement, efficacement et de façon transparente.
La quantification n’est qu’une forme de réduction, la réduction statistique. Mais il existe d’autres
formes de réduction, à l’instar de ces formulaires informatiques qui contraignent au choix et ne peuvent
permettre la pluralité et le chevauchement de répertoires (d’appartenance, de comportement, de
profession, de registres d’action ou de compréhension). Il en va de même des normes qui ne sont
finalement que la sélection d’une ou de plusieurs modalités d’action, critères d’évaluation, formes
d’exercice parmi beaucoup d’autres, et reposent donc sur la discrimination, ou encore des codes et des
catégories qui appauvrissent le réel en obligeant à décomposer les actions et les comportements en unités
présélectionnées, et qui soumettent donc les conduites à un ordre préétabli. À travers ce processus
d’abstraction à grande échelle qu’est la bureaucratisation néolibérale s’exerce donc discipline, contrainte
et contrôle social par invisibilisation de certains aspects de la vie en société, par impossibilité aussi de
restituer la complexité du quotidien.
On le comprend, ce travail d’élaboration et de normalisation à la base de la bureaucratisation
néolibérale est éminemment politique. Laurent Thévenot le rappelle lorsque, dans une tradition toute
marcusienne qu’il semble d’ailleurs méconnaître, il reconsidère les distinctions généralement admises
entre normes techniques, normes sociales et normes du vrai. Centrant son analyse sur les formes de
l’information, il rappelle que la « formalisation de ce qui informe » est nécessairement un processus de
normalisation20. Si l’on comprend, avec Michel de Certeau, l’abstraction comme une réduction qui efface
l’hétérogène, le multiple et le « patchwork du quotidien », et introduit de l’homogène, il faut se pencher
sur ce que signifie cet homogène et sur ses conditions d’émergence21. La reproduction de codes, de
catégories, de procédures et de taxinomies qui sont propres à un système est une forme d’exercice du
pouvoir. En étendant cette construction mentale et sociale, ce système déploie sa domination. La façon
d’« enformer les êtres et les événements », d’appréhender le réel en le retranscrivant dans des
« formats » mis en commun et dans « des coordinations et des figures du collectif »22 est une manière non
seulement de normaliser, mais aussi de contraindre et de dominer, qui résulte de rapports de forces.

Chaînes invisibles.
L’idée de la nécessité de rendre des comptes n’est évidemment pas nouvelle. Mais ce que le
néolibéralisme a davantage développé, c’est précisément la formalisation et l’individualisation de ce
processus à travers le développement sans précédent de l’audit23. Ce dernier n’est pas seulement un outil
de gestion et une procédure de contrôle ex post. Il permet de structurer l’action gouvernementale, et plus
largement encore l’action entrepreneuriale, en encadrant la vie des institutions à travers les individus qui
les composent. Il leur impose des normes, valide leur fonctionnement et exige d’eux qu’ils s’organisent
pour être auditables et audités, c’est-à-dire pour être contrôlés et simultanément pour rendre des comptes.
On pourrait aussi analyser en ces termes le new public management, parfois assimilé à un Gosplan avec
sa connotation disciplinaire24. Celui-ci se traduit par une réappropriation du pouvoir de contrôle
politique sur et à travers la fonction publique grâce aux nouvelles modalités de surveillance et de
subordination qu’offre la trilogie objectif-évaluation-sanction25. Ou grâce à l’organisation en flux tendu,
qui est une autre modalité de cet appel à l’autocontrôle, à la discipline et à l’accountability26, dans la
mesure où la pression pour que les individus rendent des comptes sur les résultats qu’ils produisent et sur
les objectifs qu’ils doivent atteindre se superpose au contrôle hiérarchique taylorien. C’est le cas
également des bureaux d’évaluation, des agences de notation, des sociétés de certification qui désormais
évaluent tout et proposent de noter les entreprises, les banques, les institutions et même les États. Ceux-ci
se trouvent désormais classés en « bons gestionnaires », « États corrompus » ou « mauvais
réformateurs », dans une vision qui individualise les pays.
Plus nouveau est le développement du contrôle et de la surveillance sous couvert de consensus, de
choix individuels et d’acceptation volontaire de normes, autrement dit sous couvert d’un gouvernement à
distance passant par des formalités apparemment ni obligatoires ni contraignantes. Les pratiques de
certification et de normalisation en offrent un exemple paradigmatique. Souvent présentées comme des
« soft laws » fonctionnant au consensus et à l’adoption volontaire de techniques et procédures
caractérisées par des lignes directrices souples et non par des règles strictes, elles se concrétisent en
réalité par le développement de contrôles, d’audits et autres pratiques de surveillance continue. Ceux-ci
passent par des indicateurs mais aussi par les processus de traçabilité et le respect de règles très strictes
et pointilleuses qui enserrent les pratiques et les comportements dans un carcan autrement plus
contraignant27. La particularité de ces nouvelles modalités de contrôle est qu’elles transfèrent la
responsabilité sur les seuls individus. Cela s’explique par une série de mécanismes intimement liés à
l’abstraction inscrite au cœur de la bureaucratisation néolibérale : la décomposition à l’extrême des
tâches au sein de l’entreprise, du service, du département ou de toute entité productrice de biens ou de
services amène à observer la conformité aux normes et aux règles non à un niveau global mais à un niveau
extrêmement détaillé, quasi microscopique. Celui-ci, concrètement, relève du niveau individuel et non
pas collectif. L’autonomisation du processus d’évaluation, ou plus précisément la déconnexion entre
celui-ci et l’activité évaluée, s’explique quant à elle par le formalisme des procédures standardisées.
L’évaluation ne peut dès lors s’occuper du sens que prend l’application de telle ou telle norme dans un
domaine précis, elle ne peut que vérifier son respect au niveau de chacun des individus. La multiplication
de normes et de procédures plus détaillées mais toujours abstraites car standardisées, qui exigent un
temps accru, fait perdre la possibilité d’une compréhension globale et favorise le retrait sur le micro et
l’action individuelle. Enfin, le principe de traçabilité consiste à consigner systématiquement toutes les
informations mais aussi toutes les actions de travail pour déterminer où se trouve la source du problème,
autrement dit la personne qui en est responsable. Il n’est en ce sens pas anodin que chaque entreprise qui
adopte une norme doive nommer un responsable de son respect. Ces processus de certification et de
normalisation sont d’autant plus coercitifs, voire violents, qu’ils se multiplient au gré de la complexité de
l’organisation des activités – qu’elles soient publiques ou privées, économiques ou non –, tout en restant
peu visibles. Les processus de délocalisation, de sous-traitance, de décomposition des processus de
production et de fragmentation de la chaîne de valeurs provoquent une explosion de normes, d’interfaces
standardisées et de procédures de coordination, mais aussi de contrôles et d’audits, qui constituent autant
de « chaînes invisibles » de la domination28. Mais il en va de même avec l’intensification du
gouvernement à distance, le développement des partenariats public-privé, des délégations et des rapports
contractuels qui aboutissent à la multiplication de procédures qui entendent contrôler le respect des
normes et des règles.
D’une certaine manière, on pourrait synthétiser l’ensemble de ces dynamiques en disant que ces
« douceurs insidieuses29 » sont vecteurs d’une domination d’autant plus prégnante qu’elle est invisible et
qu’elle passe par la recherche d’un idéal orwellien, celui d’une société « 100 % sûre » et de son
corollaire, celui de l’homme « zéro défaut ». L’évaluation en maternelle pour repérer dès l’âge de trois-
quatre ans les enfants à « haut risque » relève de cette logique30. Elle unit les deux grandes figures de la
discipline et de la normalisation dans les sociétés contemporaines, le manager et le psychiatre, qui
apparaissent plus pointilleux et efficaces, dans leur contrôle, que les bureaucrates publics traditionnels,
notamment parce que leurs techniques d’encadrement et de discipline sont beaucoup moins visibles. La
domination se réalise en effet en grande partie à l’insu des gens, par autocontrôle et intériorisation des
normes, par incitation, voire injonction, à la liberté, par jeu sur la responsabilisation31.
Cette logique n’est pas cantonnée au monde économique et financier, ou à celui de la production
industrielle. La gestion du risque et la « tolérance zéro » ont envahi l’ensemble de la société. Dans le
domaine de la justice, la convergence du nouveau langage gestionnaire, du brouillage des frontières
public-privé et de la doctrine sécuritaire produit une atteinte systématique aux libertés publiques. En
France, par exemple, les principes fondamentaux d’indépendance de la justice sont remis en cause à
travers des dispositifs techniques comme ceux préconisés par le new public management et l’exigence
d’une baisse des coûts de fonctionnement32. Ainsi en est-il du principe de dyarchie, c’est-à-dire du
double processus de la magistrature du siège (qui juge en toute indépendance) et de la magistrature du
parquet (qui établit les poursuites pénales en fonction des directives du garde des Sceaux), à travers la
suppression du budget propre à chacune de ces institutions. Pour certains auteurs, on assisterait de ce fait
à « une nouvelle version d’un État bureaucratique à visée totalitaire33 » ; bureaucratique dans la mesure
où les normes pénales et coercitives se multiplient sous prétexte de sécurisation de la vie sociale ;
totalitaire dans la mesure où le principe de précaution permet d’embrasser toute la population, toute la
société.
La sécurité est évidemment le lieu par excellence du déploiement des techniques de contrôle et de
surveillance. Il n’est pas nécessaire d’y revenir longuement, si ce n’est pour souligner la prégnance, là
aussi, de ces nouvelles modalités d’intervention, toujours plus techniques, sophistiquées et
individualisées, jouant tout à la fois sur la visibilité, sur la publicité et sur une certaine invisibilité des
procédures. L’explosion de la « vidéoprotection » en est certainement l’exemple emblématique, qui
repose simultanément sur l’effet d’annonce et sur l’euphémisation (on a discrètement écarté la
dénomination initiale de « vidéosurveillance »), et qui est davantage destinée à assurer un contrôle (voire
un autocontrôle) généralisé de la population qu’à lutter contre la délinquance. Mais il faut également
mentionner la multiplication des fichiers, de plus en plus utilisés, contenant des informations plus ou
moins exactes, plus ou moins actualisées sur les individus, y compris sur l’intimité de leur vie privée, le
développement des passeports et des cartes d’identité biométriques, la croissance exponentielle des
puces contrôlant la circulation et les mouvements de la population. Toutes ces techniques voient en outre
aujourd’hui leur puissance décuplée par les nouvelles technologies de l’information et de la
communication, par l’éclatement des centres de pouvoir et d’organisation et par la marchandisation des
données personnelles. Tout cela contribue à l’invisibilisation d’un contrôle de plus en plus individualisé
mais puissant, que les condamnations continues des instances nationales ou internationales de justice et de
garantie des libertés et les avis négatifs formulés par les commissions ou les parlements ne font que
ponctuellement publiciser.
Ces atteintes aux libertés et ce contrôle autoritaire de la société dépassent le domaine délicat de la
police et de la justice. Des travaux ont montré que le néolibéralisme s’accompagnait de l’accroissement
de la pénalisation, de la punition, y compris en dehors de la sphère proprement criminelle, pour devenir
une modalité de gestion des subalternes, pauvres, défavorisés et marginaux34. Pour les États-Unis, par
exemple, Christian Parenti puis Loïc Wacquant ont montré que le traitement des pauvres passait
désormais beaucoup moins par des interventions étatiques dans le domaine social, et beaucoup plus par
la punition et l’emprisonnement, et que les instruments de contrôle social étaient beaucoup plus
intensément utilisés, accentuant notamment la racialisation des relations de pouvoir35.

La bureaucratie au cœur de la production de l’indifférence


On pourrait multiplier et surtout affiner les exemples, notamment pour mettre en garde contre les
amalgames possibles. Les atteintes aux libertés publiques et aux rôles de médiation des corps
intermédiaires ne sont pas de même ordre et de même nature que les processus de surveillance et de
normalisation économiques. Les uns ont pour ambition une domination politique tandis que les autres
veulent dominer économiquement. Par ailleurs, ces dispositifs de contrôle et de normalisation ne prennent
leur sens politique que dans des trajectoires nationales spécifiques et dans leur articulation avec d’autres
dispositifs et d’autres pratiques. La managérialisation de la justice n’a pas les mêmes conséquences si
elle est couplée avec une logique sécuritaire ou si elle ne l’est pas, si elle se déroule dans une démocratie
ou dans un pays autoritaire. Quoi qu’il en soit, les mécanismes disciplinaires de la bureaucratie
néolibérale sont désormais mis en évidence et de plus en plus souvent dénoncés publiquement.

La systématisation et la formalisation du gouvernement à distance.


Aujourd’hui, la domination bureaucratique est plus subtile et souvent imperceptible. Elle passe moins
par le contrôle et la mise en place de mécanismes de surveillance, voire de coercition, même en partie
invisibilisés, que par le retrait et l’éloignement, la désaffection et le détachement. C’est la question, qui
en soi n’est pas nouvelle, de la production bureaucratique de l’indifférence.
Cette dernière est créée par la conjonction de la recherche d’efficacité, de la technicité, du primat de la
rationalité instrumentale et de la normalité du travail quotidien. Cela n’est pas nouveau. Les historiens
des régimes totalitaires des années 1930 ont mis en évidence ces facteurs, parfois médiatisés par une
certaine bureaucratie, dans la possibilité même du génocide des Juifs, en créant de la distance dans le
vécu quotidien36. Leurs travaux suggèrent que cette production de l’indifférence est beaucoup plus diffuse
que ce que l’exceptionnalisme du moment pourrait laisser croire, précisément parce qu’elle émerge d’une
configuration extrêmement banale, caractéristique de toutes les sociétés modernes : le couplage de la
« division fonctionnelle du travail », de la « substitution de la responsabilité technique à la responsabilité
morale » et du « souci constant d’efficacité »37. Un seul exemple pour montrer la banalité de cette
configuration dans n’importe quelle situation conflictuelle : l’utilisation de drones en Afghanistan
aujourd’hui. Ces avions sans hommes guidés depuis des bureaux américains font perdre la notion même
de guerre et de pertes humaines. Mais l’indifférence concerne aussi bien le quotidien de nos vies,
particulièrement au moment où les normes et procédures techniques s’imposent toujours plus avec la
bureaucratisation néolibérale. Moins visibles, ses effets sont en ce sens plus insidieux et lourds de
conséquences.
Travaillant non plus sur un moment historique donné mais sur l’État dans une approche anthropologique
et comparée du politique, Michael Herzfeld complète cette analyse en montrant que la production de
l’indifférence est avant tout une production sociale38. Elle passe par la médiation bureaucratique mais
elle est profondément ancrée dans les imaginaires sociaux et produit des effets puissants précisément
parce qu’elle est issue de la société. La bureaucratie d’État joue certes un rôle particulier en tant que
puissance publique et outil permettant une concrétisation du déni de toute différence ; elle offre la
capacité effective et généralisée de rejeter ceux qui ne rentrent pas dans des catégories préétablies et
considérées comme normales. Cependant, le déploiement sélectif de discriminations entre « eux » et
« nous » est profondément ancré dans les imaginaires de la société caractérisés par l’ambivalence : le
sang, la famille, la cosmologie sont simultanément vecteurs d’intégration et d’exclusion39. Le rejet sélectif
de ceux qui sont arbitrairement définis comme différents, hors de leur place, exclus de la communauté, est
réalisé par la bureaucratie, qui donne sa puissance et sa légitimité à une telle dynamique40, mais à partir
de représentations, d’imaginaires sociaux.
La systématisation du « gouvernement à distance » prend ici toute sa signification et ne fait
qu’approfondir et sophistiquer le couplage de la « division fonctionnelle du travail », de la « substitution
de la responsabilité technique à la responsabilité morale » et du « souci constant d’efficacité ». Cela se
passe à travers une formalisation toujours plus poussée de l’information et par une intensification de la
médiation par des outils rationnels de management. Ce qui fait la principale spécificité du moment actuel
est que cette production de l’indifférence est moins légitimée et renforcée par l’État, ses administrations
et institutions, que par des règles, des techniques et des normes diffuses dans l’ensemble de la société.
Avec le néolibéralisme, toutes les réformes de modernisation de l’administration mais aussi les
processus de normalisation dans le secteur privé cherchent à éviter le contact entre bureaucrates et
population. Il s’agit d’éviter les influences, la corruption, les interprétations personnelles et donc le
dévoiement. Le recours aux indicateurs, aux normes et à toutes ces procédures dépersonnalisées,
présentées comme neutres et objectives, met de la distance et crée de l’homogénéité. Mais, ce faisant, ce
recours fait perdre le sens de leur action aux « bureaucrates » et disparaître la sensibilité aux cas
particuliers et la compréhension singulière de chacun de ceux-ci.
C’est clairement ce qui advient avec le traitement des migrants et les demandes de visa. Lorsque la
politique migratoire se résume à des objectifs codifiés et chiffrés, sa signification est occultée. Quand
elle prend la forme d’un « programme annuel de performance » relatif au « programme 303 »
(« immigration et asile ») dont l’« action 3 » (« lutter contre l’immigration irrégulière ») contient
l’« objectif 4 » (« renforcer la mobilisation des services de police et de gendarmerie dans la lutte contre
l’immigration irrégulière »), et quand elle est mesurée par quatre indicateurs de performance dont le 4.2
(« nombre de mesures de reconduite à la frontière », qui affiche un chiffre de 26 000 en 2009 avec une
prévision de 30 000 à l’horizon 2011)41, on peut facilement « oublier » qu’il s’agit là d’expulsions de
personnes rendues clandestines et criminalisées par des lois liberticides et en tout cas restrictives, et
qu’elle provoque des tragédies. En mettant l’accent sur la mise en œuvre de stratégies de gestion et de
politiques mesurées par des indicateurs de performance, ce gouvernement par abstraction ne fait pas
perdre les valeurs civiques ou de métier. Il rend indifférent à la complexité sociale des « résultats » que
les politiques déployées en son nom permettent. La nouveauté du néolibéralisme réside dans la
généralisation et la systématisation de cette posture, comme le symbolise l’envahissement des politiques
publiques sous une forme qui les apparentent davantage à de l’audit qu’à une réflexion politique et
sociale sur la signification de l’action gouvernementale42.
Les travaux sur la production de l’indifférence dans les situations autoritaires, voire totalitaires,
suggèrent que l’usage de termes, de concepts, de formes d’énonciation, de symboles familiers à la société
justifie et légitime l’indifférence et la tolérance à l’inaction. En faisant écho à l’imaginaire constituant de
la société, la familiarité sémantique ôte toute connotation immorale, inacceptable ou intolérable aux
actions menées43. Ces usages normalisent et rendent indifférents à la critique, ou à tout le moins rendent
plus difficile la pensée critique. La rhétorique est fondamentale dans l’exercice du pouvoir. Le recours à
des stéréotypes, au langage qui réifie et fétichise est fondamental dans la production de l’indifférence.
Mais cela n’est pas le propre de ces régimes, comme le prouve l’envahissement d’un certain langage
dans la vie quotidienne actuelle44, celui de la rationalité et de l’efficacité, déjà ancien mais renouvelé par
celui de la gestion, du management, du résultat et du risque, de l’accountability et de l’audit. Je ne
reviendrai pas longuement sur cette dimension largement évoquée dans des écrits récents, mais je
voudrais seulement rappeler ici les effets, en termes de production de l’indifférence, de ces glissements
sémantiques. Quand l’efficacité est définie par des objectifs quantifiés, les résultats ne correspondent
plus aussi clairement à ce qui fait sens dans l’activité45 : « Ce n’est plus l’action en question qui est
l’horizon d’appréciation, mais une mesure d’efficacité46. » Pour les uns ce terme signifie avant tout le
contrôle des coûts, tandis que pour les autres, enseignants ou soignants par exemple, il signifie
respectivement la capacité à faire acquérir des compétences et des savoirs à des élèves ou à apporter les
soins les meilleurs et les plus durables aux malades47. Il en va de même pour la qualité, véritable
« cheval de Troie de la quantification » qui, dans les services publics, est devenu synonyme de rentabilité
et de réduction des dépenses et non plus de recherche des meilleurs services possibles48. Dans la
production industrielle et les services privés, elle signifie le respect de critères et de normes de
production et ne caractérise pas le produit ou le service effectivement rendu49. On pourrait encore
mentionner beaucoup d’autres termes, comme l’autonomie et l’équité (qui remplace l’égalité), la
transparence, ou encore le « client » qui éclipse le citoyen, le contribuable ou l’usager50. Ce
gouvernement au résultat et à la performance combine pouvoir des chiffres et transformation du sens des
mots. Ce faisant, il contribue à faire oublier le contexte spécifique dans lequel les termes, concepts,
labels et catégories se déploient, et la signification spécifique qu’ils prennent. Bien qu’ils n’aient pas
émergé avec cette connotation, ils sont insérés dans des énoncés politiques et participent au processus
d’exclusion. Aujourd’hui, par exemple, le registre de l’ordre du marché et de l’entreprise est dominant,
avec ses définitions des populations utiles et inutiles, rentables et non rentables, efficaces et inefficaces,
autonomes et dépendantes…

Empowerment et responsabilité individuelle, vecteurs paradoxaux de l’indifférence.


En revanche, ce qui est tout à fait nouveau, c’est la contribution des principes d’empowerment et de
responsabilité individuelle à cette dynamique51. La rencontre de la mise à distance avec la rhétorique, et
surtout avec la technologie, de l’appropriation, de la proximité et de la responsabilisation individuelle
produit paradoxalement une indifférence face aux violations de droits élémentaires, à l’inégalité, à
l’injustice, à la situation des autres et à la domination.
Le cas de la citoyenneté est emblématique de cette évolution. La redéfinition de la citoyenneté par toute
une ingénierie identitaire bureaucratisée et déshumanisante est un classique. Il faut toujours plus de
critères pour être citoyen, pour avoir des papiers et être reconnu. Ces critères sont toujours plus difficiles
à remplir du fait de l’évolution des textes, des normes et de leur multiplication, ce qui permet l’exercice
de l’arbitraire bureaucratique. Mais deux caractéristiques sont propres à la bureaucratisation néolibérale.
D’une part, les citoyens et les migrants, comme l’ensemble de la population, doivent être rendus gérables
selon des rationalités de valeur et de profit. Au niveau national, on définit des critères d’acceptation des
migrants dans une logique de bénéfices pour l’économie, de manques de compétences et on dresse des
listes de profils. Au niveau international, on définit les critères d’une bonne « gestion des migrations » et
on développe des discours managériaux52. D’autre part, c’est aux citoyens, en l’occurrence aux migrants,
aux étrangers qui veulent devenir citoyens, de fournir la preuve de leur acceptabilité, c’est-à-dire
concrètement de leur respectabilité, de leur utilité, de leur appartenance à des catégories bien définies, de
leur docilité aussi et de leurs bonnes intentions. De sorte que l’on vit, là aussi, une véritable production
bureaucratique de l’indifférence sociale. Les questions politiques de citoyenneté et d’intégration
deviennent des problèmes techniques d’obtention de documents et de traque de la déviance qui, elle
aussi, est normée et mise en catégories. Plus encore, elles deviennent des questions individuelles. En
perdant leur dimension collective, elles se transforment en gestion de « cas particuliers ». Elles ne
ressortissent plus aux questions de société, de politique générale et de droit. Il ne s’agit plus de définir
une vision nationale mais de traquer des « fraudeurs », des « manipulateurs », des « criminels », des
« profiteurs », des « illégaux », des « clandestins ».
Cette logique individualisante se retrouve dans l’ensemble de la société, sur l’ensemble des biens, des
populations et des territoires à gouverner. La culture de l’audit, symbole du néolibéralisme, est bien celle
de la responsabilité, mais d’une responsabilité individuelle, comme le rappelle son slogan « aider les
gens à s’aider eux-mêmes53 ». De même, la légitimité du gouvernement par les normes repose en partie
sur les principes de volontariat et d’expertise. Dans ce système, la responsabilité collective est d’autant
plus diluée que les gouvernements délèguent leur pouvoir de régulation aux acteurs privés de façon floue
et qu’il n’existe aucune obligation d’adhérer à ces normes. La nature volontaire de l’acceptation et du
respect des normes crée un ordre de responsabilités qui ne sont qu’individuelles. En effet, si la norme est
adoptée, les techniques de traçabilité permettront de remonter jusqu’à l’individu responsable de l’acte à
l’origine de la défaillance ; tandis que si la norme ne l’est pas, personne ne sera responsable54.
Le cas de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) est emblématique. Il peut paraître étonnant de
voir ce label prendre de l’ampleur alors même que, simultanément, les entreprises se dédouanent des
conséquences de leurs actions. C’est ce que viennent nous rappeler l’exemple de l’Erika et plus
généralement toutes ces affaires où les entreprises (ou les gouvernements) sont considérées comme
« coupables mais non responsables ». C’est que la RSE n’est pas l’affirmation d’une responsabilité
sociale – en tant que responsabilité collective de l’entreprise portant sur les conséquences sociales de
ses actions –, mais le simple respect de procédures et le rejet de la responsabilité sur des acteurs
identifiés précisément par ces procédures. La production de l’indifférence vient de cette conjonction d’un
détournement du sens des mots et d’une individualisation poussée à l’extrême par la raison technique.
Une dernière caractéristique contribue à cette dilution des responsabilités collectives : la privatisation
rampante, ou plus précisément le flou croissant entre public et privé. On l’a développé longuement et il
est inutile d’y revenir ici, si ce n’est sous cet angle de la production de l’indifférence. Cette
« privatisation » et ce flou des concepts, des principes et des pratiques ont un impact direct sur le flou
des responsabilités55. Ils alimentent le sentiment de perte, contribuent à l’autodénigrement et brouillent le
sens des actions, autant d’ingrédients à la production de l’indifférence.
La responsabilité apparaît ainsi réifiée, exaltée, mais dans la réalité évanescente du quotidien,
dispersée, et pour tout dire difficile à saisir et localiser. Il y a moins là paradoxe qu’effet logique d’une
pensée qui met certes l’accent sur la responsabilité, mais sur une responsabilité uniquement comprise
comme celle des individus et niant toute réalité à la société et au collectif56. C’est sans doute dans ce
cadre qu’il faut envisager l’indifférence bureaucratique comme « code de l’inaction officielle »
encourageant la négligence de l’humain57. Le passage de l’autorité externe à l’autorité interne, de la
responsabilité collective à la responsabilité individuelle, de la discipline à l’autodiscipline a émergé au
milieu du XXe siècle58 et est devenu un mode de gouvernement par sa systématisation et son élaboration
conceptuelle. Les travaux de Michel Foucault l’ont montré depuis longtemps, lorsqu’ils soulignaient que
les individus devaient désormais conduire leur vie comme une entreprise, qu’ils devaient devenir
entrepreneurs d’eux-mêmes59. La bureaucratisation néolibérale, en diffusant les formalités fondées sur ce
principe, alimente le désintérêt pour l’autre à travers la « ringardisation » du service public, la
dévalorisation des questions « d’intérêt général », et plus généralement le rejet du politique et la
réduction de la vie en société à des interrogations sur l’efficacité, la sécurité et la moralité, bref, sur la
gouvernance.
Cette question de la réduction est un élément essentiel de la production de l’indifférence. Ou, plus
précisément, l’indifférence résulte aussi d’un refus de la complexité et de la réduction propres aux
processus d’abstraction60. La compréhension du monde, autrement dit la connaissance, repose sur une
prise en compte de la complexité, de la pluralité et de l’impossibilité de prédire. L’indifférence à la
connaissance qu’incarne aujourd’hui la généralisation des postures anti-intellectuelles, et plus encore la
disjonction entre connaissance et savoir bureaucratique abstrait (autre forme de celle existant entre
entendement et volonté61), est un puissant vecteur d’acceptation de la domination. L’indifférence « au
terrain » est une indifférence à l’autre, à ses rationalités, ses motivations, ses compréhensions du monde.
Dans la lutte contre la criminalité ou la mafia, dans la guerre contre le terrorisme, la connaissance des
acteurs ciblés est passée par pertes et profits. Peu importe ce qu’ils sont, ce qu’ils « portent » avec eux
(si ce n’est les armes…), ce qu’ils représentent. Le rejet de l’autre et l’indifférence au savoir sont
directement liés à la confiance dans l’information formalisée et réduite à des modèles et à de la
technologie62. La réduction du politique et du gouvernement des hommes à des indicateurs, des
déséquilibres économiques et financiers, des cibles, des objectifs, des balances et des courbes fait perdre
l’intérêt mais aussi le sens des actions et des stratégies, alimentant, avec la dépolitisation apparente,
l’incompréhension, la désorientation, et donc l’indifférence. Dès lors, celle-ci apparaît moins comme
narcissisme, relativisme, délitement de la société et repli sur soi63 que comme conséquence d’un
détachement né du sentiment que ce qui fait la valeur d’être soi ne peut être représenté64.
En opérant une réduction du réel, mais en étant en partie ancrée en lui, l’abstraction est imagination
constituante de la société. Michael Herzfeld retrouve cette même question lorsqu’il montre que cette
tension entre abstraction et réalité contribue aussi à la production de l’indifférence. Cette dernière ne
résulte pas seulement d’une rationalité poussée à l’extrême ; elle apparaît aussi comme l’expression du
décalage entre cette rationalité et le symbolique, l’imaginaire, le rituel65. Autrement dit, elle naît d’une
idéalisation de l’État et de la bureaucratie, idéalisation qui alimente un dénigrement systématique de leurs
pratiques quotidiennes, nécessairement autres. Ce processus permet de leur faire porter toutes les
turpitudes de la vie quotidienne et produit en outre l’indifférence en fournissant une excuse à
l’acceptation de choses inacceptables.
Ce que dit Herzfeld sur l’État et la bureaucratie publique peut facilement être élargi à la bureaucratie
néolibérale. L’idéalisation de l’éthique et de la morale, du juste traitement des gens à travers
l’établissement de règles identiques pour tous, alimente la critique systématique des normes et la
dénonciation de l’envahissement des procédures tout en autorisant les transgressions. L’« éthique
codifiée », « version magnifiée de l’audit66 », les « illusions de la transparence67 », la « police morale de
l’anticorruption68 » en sont des illustrations presque caricaturales : être éthique est devenu le maître mot.
Mais dès lors qu’être éthique, c’est uniquement être transparent sur les moyens et la méthode ou sur les
procédures, rien n’est discuté, tout peut être transgressé. Ce qui alimente sans doute le rejet des normes et
des codifications, mais tout aussi bien l’indifférence à la transgression.
L’indifférence apparaît ainsi fortement liée aux processus de normalisation et de recherche de
conformité. Marcuse nous le rappelle : « Les mécanismes de conformité se propagent de l’ordre
technologique à l’ordre social ; ils gouvernent la performance non seulement dans les usines et les
ateliers mais aussi dans les bureaux, les écoles, les assemblées et, finalement, dans le monde de la
détente et du divertissement69. » En mettant en avant non seulement la dimension politique et sociale de la
rationalité technique, mais également son caractère raisonnable, il suggère que c’est cette combinaison
qui lui donne sa force en agençant « la plus grande sagesse avec le plus grand confort70 ». Cet accent sur
le raisonnable est fondamental, notamment pour expliquer la diffusion des pratiques bureaucratiques
néolibérales dans l’ensemble de la société. Si ces pratiques sont aujourd’hui si prégnantes, c’est autant –
ou même moins – le fait d’une domination faite de contrainte, voire de violence, que d’un certain type
d’acceptation, de distanciation indifférente, d’accommodement, où la mise en conformité joue un rôle
central en faisant apparaître la protestation et la critique comme irrationnelles et non raisonnables.

L’euphémisation du caractère politique des inégalités


La façon de traiter les inégalités et la violence offre une illustration par excellence de cette production
de l’indifférence. Bien que ces questions soient éminemment politiques, leur signification finit par
disparaître dans la complexité et la technicité des pratiques bureaucratiques. Sans pouvoir entrer ici dans
une analyse détaillée de toutes les modalités et de toutes les formes que peuvent prendre ces questions, je
voudrais cependant en rappeler la banalité, à partir de la managérialisation et de la mise en chiffres de la
pauvreté et de la technicisation de l’humanitaire. Par là même, je voudrais suggérer combien ces
dispositifs techniques et experts, articulés à un désir de modernisation et de rationalisation, peuvent
aisément légitimer des actions bureaucratiques (de la part des acteurs publics comme des ONG, des
experts et autres spécialistes) qui véhiculent par ailleurs un exercice autoritaire du pouvoir.
L’indifférence résulte tout à la fois de l’absence de relation entre finalité de l’action et ingénierie
technique et bureaucratique, de la dissociation entre efficacité de l’action et évaluation morale et
politique des objectifs de celle-ci, de la mise à distance des objets de l’action par les procédures et les
dispositifs techniques, du changement de regard et de l’obsession gestionnaire.

Le marché de la gouvernance de la pauvreté.


Dans les pays industrialisés comme dans les pays dits en développement, la pauvreté est en effet
considérée, dans ce moment néolibéral, non comme un problème à résoudre, encore moins comme une
conséquence de certains modes de gouvernement et de fonctionnement de la société, mais comme une
question à gérer. Les pauvres sont des sujets à administrer à travers des programmes de « poverty
governance ». Comme le rappelle le cas des États-Unis, l’objectif de la « lutte contre la pauvreté » dans
les démocraties libérales est de « gérer les populations à bas revenus et de les transformer en sujets
coopératifs du marché et de la cité71 ». Il s’agit de sécuriser, de façon politiquement viable, la
coopération et la contribution des populations les moins intégrées à l’économie capitaliste. Mais il en va
de même partout ailleurs dans le monde. Le « traitement » de la pauvreté est homogénéisé. L’important
n’est pas de mettre en évidence et d’étudier la misère, la pauvreté ou la marginalisation, encore moins de
comprendre ses dimensions sociales et politiques mais, à travers une analyse gestionnaire et
économiciste, à travers des instruments quantifiés, des kits expliqués dans des manuels, des outils de
développement, à travers l’établissement de modèles reproductibles, de mettre en place des
« programmes », de tirer des « leçons » d’expériences comparables, d’inciter à appliquer des
« recettes », à poursuivre de « bonnes » politiques économiques et à trouver les formules d’une « bonne »
gouvernance72.
Cette gestion est néolibérale en ce sens que la principale modalité d’intégration des pauvres passe par
le « marché », sous différentes formes : réseaux d’acteurs positionnés dans des relations de quasi-marché
et dont l’objectif est de discipliner la vie des pauvres ; incitations étatiques et dispositifs restructurés qui
entendent accroître la compétitivité et la performance des pauvres dans un monde privatisé, décentralisé
et fragmenté ; programmes qui brouillent les frontières du social et du marché ; dévalorisation des aides
sociales dans une logique de revenu minimum et préférence accordée aux programmes mimant le marché
du travail ; dispositifs qui servent les acteurs du marché en leur fournissant de la main-d’œuvre à des
conditions économiques très favorables… Très concrètement, cela veut dire que les pauvres sont poussés
à accepter des emplois sous-payés et sous-qualifiés, des horaires ou conditions de travail
problématiques, que les ONG et les associations miment les entreprises, que les aides étatiques
constituent des aubaines pour les entreprises… Mais cette transformation des « pauvres » en sujets du
marché n’est évidemment pas vue comme l’expression d’un « formatage » ; encore moins, évidemment,
comme celle d’une domination ou d’une coercition, ou tout simplement des conséquences de modèles
économiques, de rapports de forces et de modes de gouvernement. Car, dans cette vision, le « problème »
provient de l’éviction de ces « pauvres » du marché, du fait de leurs propres déficiences ; par
conséquent, ce « problème » ne peut être dépassé que par une bonne gestion des ressources humaines qui
les intègre. Tout un système d’interventions bureaucratiques est développé non pour contraindre les
populations ciblées, mais pour leur fournir les « compétences » et les réflexes du marché, à travers
l’apprentissage du système d’incitation, la pédagogie, l’expérience réformatrice des relations de
marché73…
La production bureaucratique de l’indifférence se réalise à travers la construction bureaucratique du
marché. Les agences de placement créées par l’État fonctionnent comme des intermédiaires du marché du
travail et elles réalisent ce travail comme une transaction de l’économie capitaliste ; les programmes
sociaux sont conçus comme des « business models » ; les programmes de lutte contre la pauvreté sont
axés sur les « activités génératrices de revenus ». Et l’accent sur l’apprentissage des mécanismes de
marché gomme les effets de domination. Ainsi, les institutions internationales ne mettent plus en place des
politiques destinées à réduire les inégalités mais, à travers l’approfondissement de l’économie de
marché, promeuvent la lutte contre la pauvreté. Celle-ci est associée à des politiques technocratisées de
filets sociaux (ne remettant en cause ni l’orientation libérale des réformes d’ajustement structurel ni le
redéploiement de l’État vers moins d’intervention directe et plus de régulation et d’édiction de normes), à
l’extension des logiques de marché (à travers la promotion du microcrédit et plus largement du
microentrepreneuriat) et à la gestion axée sur les résultats (grâce à l’adoption des techniques du new
public management et de sa culture de l’évaluation et de l’audit propre aux acteurs du marché). Au
Maroc, l’Initiative nationale du développement humain (INDH) s’est essentiellement traduite par le
développement d’Activités génératrices de revenus (AGR), dans une logique de marché. Mais c’est très
bureaucratiquement que ces sources de revenus sont identifiées et que les instruments pour y parvenir sont
mis en place. Les procédures sont codifiées et les AGR sont définies selon une nomenclature qui décrit la
panoplie des techniques de développement local susceptibles de leur être appliquées. Et à l’instar du
microcrédit et du financement d’associations, dont l’objectif est d’intégrer les « pauvres » dans la vie
économique à travers des microentreprises, ces dispositifs font l’objet de définitions de procédures
inscrites dans des manuels, des guidelines et autres sourcebooks. Dans la logique du new public
management, ces mesures et dispositifs doivent en outre pouvoir être quantifiés et évalués. Sont donc mis
en place des mécanismes de suivi, d’évaluation et d’audit74. Quant aux États-Unis, dès 2001, plus d’un
quart de l’aide sociale y passait par des entreprises privées. Ces dernières mettent en relation les
employeurs avec de futurs employés au rabais, en poussant les « bénéficiaires » à accepter n’importe
quel travail aux conditions du « marché »75. C’est que la réussite de ces programmes, aux États-Unis
comme en Europe d’ailleurs, passe par l’évaluation de « mise sur le marché » de ces personnes
défavorisées à travers une série d’objectifs de performance, non par celle des conditions de vie, de
l’amélioration des compétences, ou de la disparition de la pauvreté.
La production bureaucratique de l’indifférence résulte aussi de la systématisation du gouvernement à
distance à travers les procédures de délégation et de décentralisation, mais aussi à travers le
développement du new public management et notamment des dispositifs centrés sur la performance et la
quantification. La dépolitisation de la question, ô combien sensible, de la pauvreté procède tout d’abord
de son éloignement par la mise en chiffres76. Il faut mesurer la pauvreté pour évaluer son évolution et
l’impact des actions développées au nom de sa réduction, et donc pour cibler les bénéficiaires des
mesures et établir des comparaisons. On définit des lignes et des seuils de pauvreté qui séparent les
pauvres des non-pauvres en termes de revenus, de santé, d’éducation, d’accès aux biens, dans un déni de
la société et des catégories sociales. On met en place des filets sociaux ciblés sur une population qui a
été identifiée à partir de critères quantitatifs et de cartes de pauvreté. Toute une « cascade » de mesures
de politiques économiques sont définies, qui sont promues par des discours et des schémas, sont
contrôlées par des indicateurs de performance et des audits, sont mises en concurrence par
l’établissement de benchmarks, sont déployées grâce à des mécanismes de récompense et de pénalité à
travers un système sophistiqué d’informations et le principe d’automaticité des aides. La violence des
rapports sociaux, les conflits politiques, les multiples vecteurs de l’inégalité sont occultés par la mise à
distance et la chaîne d’actes, de décisions, d’hommes et de mesures qui finissent par obscurcir la finalité
et l’aboutissement des actions de développement entreprises. La question hautement politique de la
pauvreté disparaît sous une panoplie de dispositifs qui mettent à distance la problématique de la
domination et de l’inégalité à travers des indicateurs de performance, des ratios, des benchmarks. Il ne
reste que des stratégies pour choisir et sélectionner des procédures et des mécanismes de façon à
améliorer la « performance » des agences, des bureaux, des entreprises et même des ONG (ou plutôt
celle de leurs agents) ; les pauvres ne sont plus que des éléments dans un calcul de performance.
Dans une occultation des conditions politiques et sociales de la pauvreté, l’indifférence procède enfin
d’une vision qui la considère comme un phénomène résiduel ressortissant à la responsabilité individuelle
des pauvres. C’est pourquoi ces derniers sont incités à se prendre en main, à s’inclure de façon
productive dans l’économie de marché et notamment à devenir autoentrepreneurs à travers tout un arsenal
de normes, de règles et de dispositifs qui doivent amener les « bénéficiaires » à améliorer leurs
« capacités » de gestion, à faire fructifier leur « capital humain » et à devenir « responsables » dans une
logique d’« empowerment » et d’« ownership » diffusée par des programmes de formation et des
documents77. Ainsi, la lutte contre la pauvreté est désormais déconnectée des questions extrêmement
politiques de répartition des revenus, d’inégalité, de fiscalité, de structuration et de rapports entre classes
sociales. Chez les bailleurs de fonds, elle passe par la promotion de l’initiative et de la responsabilité
individuelle (par la transformation du welfare en workfare) et par le ciblage adossé à la carte de la
pauvreté (dispensant de se poser la question des responsabilités collectives de cette dernière). Au
Maroc, l’INDH entend donner la possibilité « à tout un chacun de s’épanouir en déployant pleinement ses
potentialités et ses aptitudes78 ». Les techniques de lutte contre la pauvreté sont ainsi centrées sur
l’« appropriation » des interventions publiques par les intéressés et donc par la mise en place de
dispositifs de « participation » qui donnent lieu à la diffusion de techniques de consultation et
d’animation de groupes pour faire émerger des demandes émanant des individus et pour rendre,
individuellement, les gens responsables79.
Toutes ces techniques et pratiques bureaucratiques constituent une machinerie de production de
l’indifférence morale, politique et sociale qui rend convenable, présentable et acceptable un phénomène
qui ne l’est pas. Ne demeurent que des techniques neutres qui euphémisent la complexité politique et
sociale de la pauvreté et perpétuent les rapports de domination qui sont à la base de son acceptation.

La bureaucratie de la compassion comme exercice de la domination.


Le second exemple – la politique de la compassion, ou politique humanitaire – poursuit l’analyse faite
pour la lutte contre la pauvreté en faisant apparaître d’autres dynamiques de production bureaucratique et
néolibérale de l’indifférence. Dans un livre récent, Didier Fassin explique que l’humanitaire est devenu
« un langage qui lie inextricablement les valeurs et les affects et qui sert à définir autant qu’à justifier des
pratiques de gouvernement des hommes80 ». Je voudrais montrer ici que l’humanitaire n’est aujourd’hui
pas seulement un langage, mais qu’il est aussi et surtout une bureaucratie productrice d’indifférence et
vectrice de domination.
La politique de compassion cherche à administrer les populations et les individus confrontés à des
situations d’inégalité ou de violence. Il s’agit de « gérer » au mieux des « victimes » que l’on pourra
soigner dans des centres médicaux, nourrir grâce à des « programmes » alimentaires, loger dans des
« centres ». Comme pour la pauvreté, la production de l’indifférence passe par la dépolitisation et la dé-
moralisation de la question des réfugiés et des demandeurs d’asile, et par son énonciation en termes de
gestion. Cette population doit être rendue gérable, ou même plus précisément doit être conceptualisée en
termes de flux gérables à travers des chiffres. Et cela ne vaut pas simplement pour les pays qui
« accueillent » ces victimes. Dans les régions en guerre, l’organisation et la gestion même des camps,
l’acheminement de l’aide bureaucratisent aussi l’action humanitaire81. Ce ne sont plus des hommes dont il
faut s’occuper, des inégalités qu’il faut réduire, des principes qu’il faut défendre, mais des flux et des
stocks qu’il faut gérer efficacement. Le soutien aux populations « indésirables » (Michel Agier) doit, pour
être efficace et entendu, répondre à des normes, à des critères, prendre la forme de dispositifs et de
modalités de gouvernement bien spécifiques qui ressortissent à l’ordre de la raison. Ce n’est pas un
hasard si Didier Fassin parle de « raison humanitaire » et de « protocole compassionnel » : les réfugiés,
déplacés ou demandeurs d’asile doivent non seulement être gérés, mais ils doivent l’être de façon
rationnelle, technique et même scientifique. Cela se réalise à travers le déploiement de toute une batterie
de textes, critères, procédures de traitement de dossiers, listes (de pays, de pathologies, de pathologies
soignées ou non soignées dans le pays d’origine) et une standardisation progressive du traitement. Les
« victimes » doivent apporter des documents bien précis, passer par la justice, avoir recours à des
avocats spécialisés qui sauront quels critères évoquer, mobiliser des personnels de santé capables
d’attester de la réalité des cicatrices et des marques sur le corps82.
Simona Taliani et Roberto Beneduce analysent particulièrement ce dernier point et suggèrent que dans
ce processus de rationalisation, les corps migrants se trouvent bureaucratisés83. Le certificat médical est
devenu une pièce administrative, lui-même de plus en plus normalisé et répondant à des formes et des
normes spécifiques. C’est un élément dans une grande machinerie qui, dans la continuité des politiques
coloniales, classe les êtres humains, codifie la famille, réglemente la circulation, contrôle la santé et la
reproduction. Dans une logique très bureaucratique aussi, directement issue de cette pensée positiviste et
rationalisatrice, ces procédures entendent éviter que l’empathie ne soit favorisée. Il faut éviter que ceux
qui sont en contact pour « gérer » ces populations ne le soient trop longtemps et trop directement. Le
développement de normes procédurales a aussi cet objectif, de mettre à distance pour qu’une neutralité
puisse s’exercer, que l’objectivité puisse être assurée et la justice être effective. On comprend dès lors
l’inévitable cercle vicieux de cette approche gestionnaire. L’humanitaire est condamné à développer
toujours plus de formalités, d’audits et de règles formelles puisque les situations humanitaires « à gérer »
sont toujours plus nombreuses, qu’elles sont la preuve de l’échec des politiques de la compassion –
échec nécessairement lié à des insuffisances de gestion qu’il faut résoudre en multipliant les règles, en
intensifiant les contrôles, en affinant les procédures84.
Pour la politique de la compassion comme pour la lutte contre la pauvreté, la production de
l’indifférence passe par un processus de dépolitisation et de déresponsabilisation collective. La logique
de victimisation est une logique individualisante. Les associations qui aident les sans-papiers et les
réfugiés, les professionnels de l’aide sociale qui soutiennent les marginaux et les exclus doivent créer des
« victimes » pour être efficaces, tandis que ces dernières doivent attester de la réalité de leur souffrance
par des cicatrices et des marques sur leur corps85. Le « requérant » doit exprimer sa « demande » en
termes de supplique. La bureaucratisation évoquée plus haut, qui entend éviter la contingence et
l’arbitraire suscités par des récits émotionnels, passe par des procédures et des critères qui ne sont plus
ceux de la vie sociale, mais ceux, individualisants, de la vie biologique. Le cas des demandeurs d’asile
est paradigmatique car ils ne peuvent trouver leur salut que dans l’obtention du statut de « victime »,
seule catégorie qui leur permette de rester dans le « pays d’accueil »86. Or ce statut est difficile à obtenir.
Il exige la mobilisation de techniques de recherche de la vérité des faits, de construction d’images, de
chiffres et de données qui passent par l’accumulation de « preuves » et la construction de « récits
crédibles », et donc par la mobilisation d’experts (médecins, psychiatres, membres d’organisation de
défense des droits de l’homme, juristes) qui doivent aider leurs « clients » à appartenir à cette catégorie.
Les preuves et récits demandés sont donc des construits bureaucratiques, des construits relevant de la
norme et de l’abstraction qui ne s’appliquent pas à des situations sociales et historiques mais à des
situations individuelles.
La logique individualisante de la victimisation et la logique responsabilisante de la gestion se
conjuguent pour favoriser la mise en place de mécanismes sélectifs qui dictent ce dont on doit s’occuper
et ce que l’on doit négliger, occulter, délaisser. La production bureaucratique de l’indifférence se traduit
par cette ambivalence : en même temps que l’on met en avant l’individu, on refuse l’expression propre de
la douleur, la prise en compte des histoires singulières, la spécificité subjective des réfugiés. Les
tribunaux exigent des diagnostics écrits, des documents, des données fournies par des experts, des récits
crédibles, cohérents, dépourvus de contradictions, des protocoles, des preuves médicales, notamment des
attestations de traumatisme. Ce qui est demandé aujourd’hui en particulier, c’est le diagnostic de « post-
traumatic stress disorder », qui euphémise, banalise et généralise – autrement dit bureaucratise – la
violence subie. Le pouvoir de diagnostiquer (la victime) repose exactement sur le genre de savoir dans
lequel il puise ses critères, un savoir clinique, thérapeutique et individualisant. L’expérience historique
de la guerre, du viol, du conflit n’existe plus. Seul demeure un « traumatisme » qu’il faut documenter par
une construction biologique, par un diagnostic technique (gynécologique, psychologique…) qui doit être
mis en forme bureaucratique87. On refuse à ces individus leur principale demande, celle de pouvoir
oublier ; on leur interdit d’exprimer leur douleur dans leurs propres termes et de raconter dans un langage
personnel leur expérience. Les questions de domination et d’inégalité qui renvoient au collectif s’effacent
au profit de celles de souffrance et de malheur nécessairement personnels. L’exclusion remplace
l’inégalité, le malheur remplace la domination, la souffrance remplace l’injustice et le traumatisme
remplace la violence88. Dans la lignée de ces travaux davantage inspirés par Foucault que par Weber, on
peut voir un refus du collectif, de ce qui fait société. Il faut cependant ajouter un élément pour comprendre
la production de l’indifférence dans ce contexte : pour être accepté, le raisonnement qui met l’individu au
centre tout en lui refusant sa subjectivité doit être bureaucratisé ; ce qui a en outre l’avantage de maintenir
actif l’imaginaire du juste traitement et de la vérité incontestable.
La production de l’indifférence est donc rendue possible par la complicité, même passive et
inconsciente, de toute une catégorie de professionnels. Ceux-ci, au nom de la recherche de l’efficacité
dans leur stratégie d’aide aux demandeurs d’asile, contribuent à établir la « vérité » en alimentant un
processus bureaucratique, parfois au détriment des principes de base de leur métier. Pour les tribunaux, la
vérité acceptable n’existe que par la construction d’une narration rationnelle conforme à un certain
nombre de critères. En créant des anonymes silencieux, le processus bureaucratique et technicien de
construction du demandeur d’asile « crédible » et « acceptable » produit ainsi une indifférence sociale,
politique et morale face à la douleur et à l’humiliation vécues, et face à l’événement et à l’histoire
politiques. Ce faisant, la politique de la compassion suggère l’importance de penser la bureaucratisation
néolibérale en termes d’abstraction et d’imaginaire : le certificat est considéré comme la preuve
concrète, donnée par un expert qui dit la vérité, de la réalité de la situation ; la parole est disqualifiée et
la crainte d’être persécuté (qui ne peut avoir de preuve) ne peut être prise en considération. Dans ce
processus, l’opération d’abstraction est fondamentale : on ne peut passer par des récits individuels, par
des perceptions personnelles nécessairement singulières et ne pouvant ainsi être perçues comme neutres
et objectives. Il importe donc de monter en généralité, de définir des critères d’abstraction qui passent
par la création de dispositifs, parmi lesquels le certificat médical et le récit construit selon les règles du
moment. Dès lors que le certificat médical est retenu comme preuve et que le récit est considéré comme
crédible, l’abstraction et la fiction deviennent réalité. De son côté, l’imaginaire bureaucratique comme
indiscernabilité du réel et de l’irréel gestionnaire se trouve renforcé, et avec lui la domination par
production de l’indifférence. Dans tous ces cas en effet, l’indifférence procède de la dépolitisation par le
biais de la bureaucratisation policière, humanitaire, judiciaire, juridique, mais aussi médicale et
psychologique. Il s’agit d’une dépolitisation très apparente car elle est en réalité l’expression d’un
exercice du pouvoir particulièrement normalisateur, d’une (re)définition marquée par l’exclusion.

Cette analyse de la production de l’indifférence est intéressante, elle est même fondamentale en ce
qu’elle rend visibles les « douceurs insidieuses » de la domination et met en évidence certaines des
particularités de la domination néolibérale. Elle reste cependant partielle parce que trop globale. En
s’attardant sur la mécanique même des dispositifs bureaucratiques, en faisant apparaître le potentiel
normalisateur, disciplinaire, voire coercitif, de leurs logiques, elle laisse de côté tout un pan du
quotidien, celui de la pluralité des compréhensions et des pratiques effectives, marquées par des
travestissements possibles, des tiraillements et des agencements avec d’autres dynamiques qui peuvent
rarement arrêter la machine bien huilée de la domination, mais peuvent la heurter ou la refaçonner.
Car l’indifférence n’est pas qu’acceptation, même silencieuse, de la domination89. Elle est ambiguë,
comme nous le rappelle Gilles Deleuze : « L’indifférence a deux aspects : l’abîme indifférencié, le néant
noir, l’animal indéterminé dans lequel tout est dissous – mais aussi le néant blanc, la surface redevenue
calme où flottent des déterminations non liées, comme des membres épars, tête sans cou, bras sans
épaule, yeux sans front90. » Et ce néant blanc a de nombreux visages. L’indifférence peut être une modalité
de la survie, notamment quand la violence surgit ou lorsqu’il n’est plus possible d’expliquer91 ; elle peut
être une des expressions du « quant-à-soi » (Eigennsin), cette manière souple, fluide et multiple avec
laquelle les gens tentent de préserver leur existence92 ; elle peut être autre chose que de la résignation, un
dépassement des formes et des passions et un détachement vis-à-vis de l’amour de soi93 ; elle peut, enfin,
constituer une forme d’altruisme, d’engagement, former des « trous » ou des « pauses énormes » (Beckett)
qui travaillent la domination et tentent de lui donner une autre signification94.
L’indétermination sur laquelle Deleuze insiste est une dimension importante qu’il nous faut à présent
creuser. Le « fétichisme » de la technique, de la rationalisation, de l’abstraction n’est pas forcément
porteur de domination ; il est neutre par rapport au politique95. La bureaucratisation néolibérale est
certainement un vecteur de domination, mais sa prétention à dominer, à contrôler, à régler la vie sociale
n’est pas assurée : l’indétermination doit aussi se comprendre comme l’inachèvement de la domination,
son impuissance à maîtriser les résistances, les oppositions, les demandes et pratiques d’autonomie. « La
bureaucratie conserve un principe d’indétermination : c’est qu’elle n’a pas une existence objective
rigoureusement séparable d’une forme sociale de pouvoir, qu’au niveau le plus profond elle n’est pas une
catégorie économique mais se constitue dans la participation à un système de domination96 ». Il nous faut
donc maintenant mieux comprendre les modalités et principes de cette « participation ».
5
La bureaucratisation comme lieu d’énonciation
du politique. Luttes et brèches

L’exemple de la demande d’asile, de la politique de la compassion, de la recherche ou encore des


normes techniques, l’a suggéré : la bureaucratisation n’est pas extérieure à la société. Elle se déploie à
travers les acteurs qui en sont la cible et qui, consciemment ou non, sont parties prenantes de ce
processus. L’art néolibéral de gouverner procède par le truchement des individus, dont on a vu qu’ils
étaient un rouage fondamental et paradoxal de la production de l’indifférence. C’est en ce sens que l’on
peut dire que l’on n’assiste pas à une bureaucratisation venue « d’en haut », mais à un processus
beaucoup plus large et complexe de « participation bureaucratique1 ». Cette participation ressortit à
différentes dynamiques, mais celles-ci convergent pour façonner la bureaucratisation.
Claude Lefort propose « de ne pas s’arrêter à la représentation que les grands bureaucrates composent
d’eux-mêmes mais de tenter de circonscrire le milieu, de définir la mentalité et les conduites
bureaucratiques en incitant à parler de ceux qui les connaissent, aux yeux de qui ils ne sauraient se
dissimuler, en opposition à qui ils viennent à être ce qu’ils sont : les dominés2 ». Il nous invite ainsi à
approcher la bureaucratie non comme une organisation, un système d’organisation formel, une structure,
mais comme une « formation sociale », un système de conduites significatives, comme une entreprise
humaine. En ce sens, il s’agit d’analyser la bureaucratie dans sa relation à la société, de la voir comme un
« cadre qui déborde le noyau actif des bureaucrates3 ». Je me propose d’adopter cette démarche en la
faisant en outre sortir du « cadre » dans lequel Claude Lefort reste cantonné, certainement parce qu’il est
prisonnier d’une conceptualisation de la bureaucratie en termes de milieux concrets et de groupes. Dans
une approche inspirée par l’« invention du quotidien » et par le « politique par le bas », je voudrais
plutôt tenter de comprendre maintenant la bureaucratie par ses pratiques et ses processus de formation au
quotidien, de l’appréhender dans des endroits inattendus, dans les relations sociales et les rapports de
pouvoir4. Ainsi, la bureaucratisation n’est pas seulement « construite » par les concepteurs et producteurs
de règles et de normes, autrement dit par ce « milieu concret » de bureaucrates, mais également
« formée », consciemment ou à l’insu de chacun des acteurs et des groupes qui font la société5. Parce
qu’elle s’incarne dans des règles, des normes et des procédures qui s’appliquent à l’ensemble de la
société, la bureaucratisation néolibérale, qui est en effet par nature diffuse et rhizomatique, se révèle
particulièrement difficile à saisir du fait de son ambivalence. Les discours critiques sur la
bureaucratisation abritent en réalité des positionnements plus ambigus. Ce ne sont pas les formalités en
soi, pas même toujours les logiques du marché et de l’entreprise, qui sont rejetées, mais certaines normes
et certaines règles, des applications et des mises en œuvre concrètes de procédures et de dispositifs. La
critique peut au contraire exprimer une attente ou une recherche de normes nouvelles et meilleures, même
si cela est parfois inconscient. Dans d’autres situations, les normes, les règles et les formalités en général
sont considérées comme des vecteurs d’émancipation et de liberté, et pour cela même recherchées. C’est
en ces termes, par exemple, que l’on peut comprendre les débats aujourd’hui en cours dans le monde
arabe « en révolution » autour des vertus de l’approche procédurale de la démocratie.

L’invention du quotidien bureaucratique


Il faut donc rejeter les visions qui voient dans la bureaucratisation néolibérale l’expression d’un grand
projet, de nature économique – la normalisation, l’inflation procédurale et la formalisation étant vues
comme la volonté de puissance d’un certain capitalisme ou, dans une lecture en termes de choix publics,
comme une réponse à l’asymétrie de l’action collective – ou de nature politique et institutionnelle – les
normes et les règles étant considérées comme une compensation des effets d’un marché qui n’est pas
autorégulé, une manière de ré-enchâsser le marché dans les relations sociales, ou tout simplement comme
un instrument de la volonté de contrôle. Certains des arguments convoqués par ces lectures peuvent
ponctuellement être validés. Appréhender l’ambivalence et l’inachèvement de la bureaucratisation
néolibérale nécessite cependant de la considérer comme une expérience subjective et sociale, sans cesse
en mouvement, évolutive donc, et souvent insaisissable6.

L’industrie de la spécialisation normative.


Cette expérience passe évidemment, et de façon assez triviale, par des intérêts personnels ou
catégoriels. Cette dimension est sans doute la moins sophistiquée de toutes les configurations, mais elle a
l’avantage de montrer que le « milieu concret » des bureaucrates est un milieu vivant qui ne cesse de
s’élargir, au point qu’il devient difficile de le circonscrire.
L’exemple évident et banal en la matière est celui de l’expert et du consultant : leur raison d’être réside
précisément dans une formalisation et une normalisation toujours plus poussées de leurs domaines de
spécialisation qui constituent pour eux un marché7. Il existe une véritable industrie du critère, au sens
propre du terme, avec des sociétés, des entreprises, des cabinets qui font des chiffres d’affaires et des
profits croissants en créant et vendant des normes, des procédures, des modes de classification, des
listes, des méthodes, des dispositifs. Les entités normalisatrices sont très rentables et la norme ISO 9000,
par exemple, est un grand succès commercial, pour l’organisation internationale ISO elle-même mais
également pour toutes les entités nationales qui vendent les documents des comités techniques visant à
faciliter l’application des normes et à expliquer les procédures de certification. Le secteur de l’audit est
en pleine explosion, l’industrie de la quantification florissante. La complexité croissante des procédures
et la sophistication perpétuelle des normes et des règles – nées des exigences de « transparence » et des
règles du « marché » – ont l’avantage de rendre l’expert indispensable et de lui fournir toujours plus de
travail. Mais, en établissant des normes et des règles, la puissance de ce marché va au-delà du chiffre
d’affaires, de l’emploi et du profit. Être normalisateur ne rapporte pas seulement du business. C’est aussi
une industrie de l’influence, de la crédibilité, de la participation8. Être expert et consultant, travailler
dans les organisations de normalisation reconnues, contribuer à la production, à la divulgation, à la
diffusion et à la mise sur le marché de ces formalités, c’est faire partie du sérail, c’est être habilité à
exercer, c’est se voir ouvrir des facilités pour des interactions et des opportunités d’échanges. Tout
comme pour la bureaucratie étatique traditionnelle, les effets de pouvoir et de domination jouent ici9. Les
experts qui ne s’adaptent pas aux normes les plus sophistiquées sont disqualifiés et il y a reconduction
d’une pseudo-scientificité des détenteurs des savoirs normalisés et reconnus par les organismes
dominants.
Cette dynamique passe par la création de nouveaux métiers et fonctions. Outre le consultant ou l’expert,
le manager devient une figure universelle, appartenant à un corps intermédiaire de plus en plus large,
dans la fonction publique évidemment, grâce au new public management10, mais aussi dans le monde
associatif. Dans le monde productif, ceux qui occupent des fonctions de bureaucrates du contrôle, de la
vérification, de l’information, des procédures sont de plus en plus nombreux. Il est d’ailleurs aujourd’hui
difficile, pour ne pas dire impossible, de comptabiliser les « bureaucrates » au sein du monde
économique, précisément parce que de plus en plus de personnes – presque tout le monde dans l’industrie
et les services – réalisent un travail bureaucratique11. Mais ce constat vaut aussi pour d’autres secteurs,
d’autres domaines. Le récit d’Alice a montré que les infirmières étaient toutes en partie bureaucrates. Si
j’avais davantage fait entrer le lecteur dans le monde hospitalier, on aurait vu apparaître des stratégies de
pouvoir et d’affirmation professionnelle internes au monde médical, où un nombre croissant de médecins
et de personnels soignants adoptent délibérément une carrière managériale ou utilisent les nouveaux outils
et nouvelles contraintes pour s’affirmer, se distinguer ou se rendre visible, parallèlement à
l’envahissement quotidien du métier par le travail bureaucratique12. Il en va de même dans l’univers de
l’enseignement supérieur par exemple, où des chercheurs et des universitaires ambitieux prennent des
fonctions administratives et contribuent ainsi à développer un dispositif qui leur donne du pouvoir en tant
que gestionnaires de recherche, administrateurs d’université, membres d’agences ou de fondations. Au
sein de ces dernières, les auditeurs et autres assessment specialists sont des universitaires qui ont
momentanément, mais le plus souvent définitivement, trouvé dans ces fonctions une modalité
d’affirmation et de repositionnement. La présence dans des comités de revue ou de sélection est valorisée
par l’opportunité qu’elle donne de coopter ou exclure à travers le processus de peer review ou par celui
des auditions13. Parce que les nouvelles conceptions de l’évaluation favorisent la mesure de la
performance des individus et non de l’institution et du collectif, la bureaucratisation néolibérale constitue
une nouvelle panoplie de pouvoir dans le monde du travail ; une panoplie qui articule valorisation et
technique de soi, éléments de liberté individuelle et autorégulation (pour les uns) aux contraintes (pour
les autres), contribuant ainsi à conforter un certain ordre social14.
Les modalités sont variées, on le voit, mais elles renvoient toujours à un principe caractéristique de la
bureaucratie que Weber avait mis en exergue : le fait que celle-ci soit aussi portée par un immense réseau
de relations personnelles et d’individus qui revendiquent des droits particuliers au nom du savoir et de la
rationalité procédurale, « au nom du prestige, de l’honneur social et du profit », au nom enfin du
« maintien de la qualité »15.

Des attentes et des demandes productrices de bureaucratie.


Pour puissants qu’ils sont, ces intérêts personnels et catégoriels ne peuvent expliquer la diffusion de la
bureaucratisation néolibérale, ne serait-ce que parce qu’ils sont relativement circonscrits et tout à fait
spécifiques. Surtout, ils ne peuvent « prendre » que parce que les stratégies qui les portent sont
socialement acceptées. La bureaucratisation néolibérale peut se déployer parce qu’elle fait écho à des
attentes et à des convictions jugées au moins partiellement légitimes.
Tout pouvoir a besoin d’une « mise en forme ». C’est sur cet argument, même s’il n’est pas formulé en
ces termes, que les défenseurs des normes et des règles procédurales développent leur plaidoyer. Ces
dernières peuvent être la réponse à une demande de transparence et d’accountability, de « bonne
gouvernance », de respect de l’État de droit et de démocratisation de l’expertise16. La transparence et la
publicité sont éminemment ambivalentes. Elles répondent incontestablement à une revendication
démocratique et participative. Mais, simultanément, elles constituent un mode gouvernemental de contrôle
dans un jeu qui réorganise ce qui doit être visible et ce qui peut rester invisible17. Il peut s’agir également
d’une demande de justice et d’égalité : à travers le déploiement de nouvelles techniques, le
néolibéralisme prétend être un art de gouverner qui s’oppose aux rentes de situation, promeut la
transparence, favorise la mobilité sociale. Le déploiement des normes et des règles peut en outre
répondre aux demandes de contrôle pour une meilleure maîtrise de la consommation, de la production, de
la vie en société ou de l’exercice du pouvoir18. Il peut s’agir encore, de façon très banale et répandue, de
demande de modernité, les formalités étant d’autant plus le symbole d’une modernisation de la
bureaucratie qu’elles sont quantifiées, modélisées et scientifiques. Il peut s’agir, enfin, d’une demande de
sécurité. Michael Power le montre bien dans son analyse de l’audit19 : celui-ci explose car il fonctionne
aussi à l’éthique et fait écho à une attente sociale forte. Les gens se pensent comme sujets auditables
parce qu’ils ont besoin de se sentir rassurés, de trouver certitude et assurance dans une société de risque.
La thèse principale de Michael Power est d’ailleurs que le rituel de vérification permet de gérer le risque
et le besoin de sécurité. Mais cette demande de sécurité peut être aussi comprise de façon plus large
comme l’expression d’une attente de quiétude et de facilité dans le monde du travail ou dans la vie
quotidienne. Certes, toute cette bureaucratie du marché et de l’entreprise est chronophage, elle fait perdre
le sens du métier, elle est souvent absurde, comme certains exemples antérieurs l’ont montré. Mais en
organisant de façon rationnelle et de plus en plus fine et détaillée les tâches, elle facilite le rapport au
travail en évitant que ne soit posé de façon continue ce qu’il faut faire pour bien faire son travail ; elle
tranquillise aussi en offrant la possibilité de fuir la responsabilité. En effet, le respect de ces normes et de
ces procédures constitue une assurance tout risque, et il suffit de suivre les indications de la machine, de
l’écran d’ordinateur, du dossier, de l’indicateur, de cocher les cases et de remplir les fiches ou les
formulaires pour être protégé. Et, face à la méfiance, les formalités sont finalement très rassurantes.
On peut, on doit évidemment critiquer cette thèse d’une « réponse » explicite et consciente à des
« demandes » plus ou moins clairement exprimées. Les « demandes » sont nécessairement médiatisées
par des truchements qui les réinterprètent et surtout qui les passent par le filtre de leurs propres intérêts.
Il n’est pas rare, il est même « logique », que certains groupes sociaux ou plutôt professionnels, à l’instar
des experts et consultants précédemment analysés, ou des « savants » et universitaires spécialistes,
fassent des abus d’interprétation de « demandes », voire les inventent, en tout cas les fassent fleurir et les
orientent dans le sens qui les intéresse20. C’est d’ailleurs ce que suggèrent, en d’autres termes, les travaux
classiques sur la bureaucratie : Marx, Weber, Castoriadis ou Lefort soulignent, chacun à leur manière, les
risques de cette autonomisation et l’usage stratégique qu’ils en font. On peut en ce sens réinterpréter ce
que dit Michael Power sur l’audit. Pour Cris Shore et Susan Wright, par exemple, l’explosion de l’audit
relève moins d’une réponse à un besoin de confort et d’une recherche de sécurité dans un monde incertain
que d’impératifs économiques et politiques du néolibéralisme, de pressions des firmes sur leurs
employés, leurs fournisseurs, leurs intermédiaires, leurs sous-traitants, dans une logique de profit et de
productivité, de sociétés spécialisées qui s’activent pour vendre leur produit21. Dans le domaine de la
sécurité comme au sein du monde de la normalisation et de la certification, les entreprises et
organisations spécialisées jouent un rôle fondamental dans la diffusion des critères et des normes en
créant la demande. Elles le font parfois de façon tout à fait directe, sur le mode du représentant de
commerce, à l’instar des PDG des sociétés de sécurité privée qui parcourent les villes pour proposer leur
matériel de vidéosurveillance, ou du Secrétaire général de l’ISO qui sillonne le monde à la recherche de
nouveaux domaines où implanter « ses » normes22.
Ensuite, les formalités ne sont pas forcément acceptées parce qu’elles répondraient à des « demandes »
identifiées. Les formalités n’émergent pas en dehors d’autres transformations, d’autres évolutions qui
influent sur leur acceptation et sur la compréhension de leurs effets. La confusion ou la concomitance de
ces dynamiques explique souvent l’acceptation de la bureaucratisation. Comme le rappelle Dan Clawson,
le taylorisme s’est généralisé grâce à l’adhésion des ouvriers. Mais celle-ci était moins due à la
« demande » d’organisation rationnelle et scientifique du travail qu’à l’attrait, voire l’adhésion active aux
changements technologiques qui ont accompagné les transformations managériales et qui ont amélioré leur
quotidien23. Aujourd’hui, la bureaucratisation néolibérale est indissociable de la « révolution » Internet,
des nouvelles technologies de l’information et de la communication, et des nouvelles possibilités
d’insertion dans la société. Dans le monde économique, et notamment dans les grandes entreprises et
sociétés cotées en Bourse, de plus en plus de personnes critiquent ouvertement la pesanteur des règles,
voire leur absurdité, tout en acceptant et même en valorisant l’individualisation des primes et l’évaluation
de la performance, rendues possibles par cette bureaucratisation par ailleurs critiquée.
Enfin et peut-être surtout, dans ce domaine comme dans d’autres, les « demandes » s’expriment
toujours dans le lexique dominant, ne serait-ce que pour être entendues24. C’est la thèse classique de
l’hégémonie culturelle. Elle prend alors d’autant plus la forme de la « réponse » à des « demandes » que
la question du choix est centrale dans l’idéologie néolibérale. La conceptualisation des enjeux du monde
contemporain en termes de responsabilité individuelle, de jeu sur les ressorts de l’individu et de choix
offert (et donc de liberté) fait positivement écho dans la population25. Comme l’a rappelé Marilyn
Strathern à propos de l’Europe et de l’Amérique, l’idée que l’individu est défini par sa capacité à faire
des choix libres irrigue les sociétés contemporaines depuis au moins deux siècles et a facilité
l’imprégnation de l’idéologie néolibérale sur ce « moi responsable » caractéristique de cette pensée26.
C’est également ce que Michel Foucault a mis en évidence : les individus, en devenant entrepreneurs
d’eux-mêmes, sont à la fois soumis au néolibéralisme et sujets actifs du néolibéralisme27. Les décisions,
les façons de prendre des décisions constituent une manière de se définir.
La théorisation en termes de « réponse » à des « demandes » apparaît ainsi problématique.
L’épanouissement de la bureaucratie néolibérale est cependant en partie rendu possible par la rencontre
entre formalités (la rhétorique et la logique qui les sous-tendent et les modalités pratiques qu’elles
prennent) et attentes, compréhensions et convictions exprimées par tous, consommateurs, citoyens,
usagers, industriels ou administrés.

Contribution involontaire et « constellation d’intérêts ».


S’il n’y a donc pas forcément adhésion ou acceptation explicite et consciente de réponses apportées à
des demandes, il y a validation et renforcement d’un certain ordre. La normalisation et la conformité ne
peuvent pas être analysées sous le seul prisme de l’indifférence ou de la facilité, de l’intérêt personnel,
de la stratégie de distinction ou du syndrome du bon élève. Elles ressortissent aussi à une certaine
interprétation de l’éthique du métier, au respect de certaines valeurs, à la rencontre inattendue entre
stratégies opposées, et donc à un comportement qui peut être, a posteriori, interprété comme de
l’acceptation et du légitimisme, mais qui relève en réalité de situations autrement plus complexes et de
rationalités ou logiques autres.
La « participation bureaucratique » peut être, en effet, non intentionnelle et non pensée, comme
l’illustrent les cas de ces avocats, médecins, travailleurs sociaux ou psychologues qui participent à la
gestion des demandeurs d’asile par production de documents de preuve, ou de ces universitaires qui sont
contraints de rédiger des évaluations et des rapports au nom des exigences du métier. Les uns et les autres
sont « enrôlés » dans ce processus malgré eux et au nom du respect de principes qui ne sont pas
forcément les principes managériaux, mais qui deviennent néanmoins des rouages essentiels de la routine
bureaucratique28. Ils peuvent ne pas voir de contradiction avec leur pratique déontologique et ne pas
saisir la dimension normalisatrice et réductrice de ces pratiques bureaucratiques. Ils peuvent voir dans
ces pratiques un moindre mal face à l’arbitraire et au copinage (puisqu’il faut bien des critères, le
certificat médical n’est-il pas plus objectif que le récit des malheurs du demandeur d’asile, par exemple ?
le système des peer reviews dans les revues n’est-il pas une garantie de qualité ?). Ils peuvent surtout ne
pas vouloir remettre en cause une possibilité d’agir en faveur des gens pour qui ils font leur travail
(contribuer à l’obtention du statut de réfugié, à la promotion d’un jeune collègue, à la publication d’un
article d’un doctorant). Cette « participation » peut également être le fait d’une interprétation autre de ces
pratiques bureaucratiques, notamment parce que l’ordre dominant n’est pas forcément sans arrêt scruté,
pensé de façon critique et remis en cause, ou encore parce qu’effectivement, il n’est pas possible,
individuellement, de changer l’« ordre des choses ». Dans ces conditions, les gens n’incriminent pas
nécessairement le néolibéralisme et sa forme bureaucratique, mais les « événements de la vie », leurs
propres choix, le comportement des autres, voire l’évolution du capitalisme ou de la société. Tel est le
cas des personnes qui ne peuvent prétendre à des soins ou à des allocations chômage parce qu’elles ne
correspondent pas ou plus aux critères, qu’elles ne rentrent pas ou plus dans la bonne catégorie, ou que la
course aux indicateurs de performance les a de facto exclues. L’entourage qui leur assure soins et
ressources interprète souvent cette situation en présentant leur solidarité comme un choix, en valorisant la
famille, en rappelant leur sens des responsabilités, en mettant en évidence leur capacité à faire ou à aider
– et non en termes de contrainte, de conséquences de modes néolibéraux de gouverner et notamment de
bureaucratisation néolibérale. Quant aux bénéficiaires de cette aide familiale, ils ont tendance à pointer
les mauvais choix qu’ils ont précédemment faits, ou la malchance29. On retrouve mobilisés, autrement
agencés mais tout aussi puissants, la responsabilité individuelle et le choix, vecteurs fondamentaux du
renforcement du dogme néolibéral.
Plus contre-intuitif encore, l’opposition affirmée contre l’ordre néolibéral peut alimenter et consolider
la bureaucratisation de l’ordre du marché et de l’entreprise. C’est un argument classique qui a été
développé pour la bureaucratie entendue dans son acception classique d’administration publique. Il est
bien évidemment soutenu par les penseurs s’inspirant de Marx ou Gramsci mais également par Weber. Ce
dernier rappelait que la bureaucratie est l’organisation la plus rationnelle et techniquement la plus
efficace et que, pour cette raison, « quand ceux qui sont soumis au contrôle bureaucratique cherchent à
échapper à l’influence des appareils bureaucratiques existants, normalement cela n’est possible qu’en
créant une organisation propre qui sera également sujette à la bureaucratisation30 ». De nombreux auteurs
rappellent que ceux qui critiquent la bureaucratie développent leurs arguments sur des principes
caractéristiques de la raison bureaucratique, notamment sur la neutralité, l’objectivité, la rationalité ou
l’efficacité31. Mais cet argument (et ce phénomène) se retrouve dans le monde économique privé, comme
l’exemple des syndicats l’illustre : son incorporation progressive dans le management des entreprises au
cours du XXe siècle a contribué à affaiblir la critique de la bureaucratie et à minimiser son impact32. C’est
une illustration de ce que Paul Veyne a montré à propos des mythes : les différents rapports à la fiction, y
compris la critique, appartiennent à un même monde, partagent les mêmes logiques, parlent le même
langage33.
Il me semble que ce mécanisme se trouve décuplé aujourd’hui en raison de la systématisation du
caractère rationnel, scientifique et œuvrant à l’objectivité, et de l’affaiblissement de caractéristiques
institutionnelles et administratives de la bureaucratie au profit de formalités abstraites. Ainsi les
opposants à l’agriculture industrielle s’opposent-ils à la normalisation de produits alimentaires en
développant des normes de consommation biologique… qui elles-mêmes se trouvent ensuite remises en
cause par les réseaux locaux de producteurs naturels qui, pour être reconnus, se doivent d’adopter de
nouveaux critères. Les défenseurs des libertés publiques développent des labels pour des produits ou des
procédures afin de protéger les individus du traitement des données personnelles et de l’explosion du
contrôle numérique34. Les opposants au new public management n’hésitent pas à brandir des chiffres et à
critiquer la nature de ces politiques publiques à l’aide d’autres indicateurs, tandis que les statisticiens
alternatifs proposent de nouveaux indicateurs de croissance, de bien-être ou de pauvreté pour guider
l’action gouvernementale, alimentant l’industrie de la quantification35. L’explosion des normes, et
notamment de la norme ISO 9000, est née de la prise en compte croissante de la contestation des acteurs
qui portaient ce processus de normalisation. Les normes de qualité et de management étaient en germe dès
les années 1950, mais elles ne sont devenues dominantes et incontournables qu’à partir du moment où
elles ont rencontré des revendications et des objectifs d’organisations de défense des consommateurs. En
réinterprétant ces oppositions dans la logique du « service au client », les normes de qualité et de
management ont pu s’imposer dans les entreprises et dans les administrations publiques36. Cette
dynamique d’intégration déborde le monde productif et envahit la société. Les « mouvements sociaux »
demandent des normes ou jouent sur et avec elles pour mener leur combat. Ainsi, dans le domaine de
l’« environnement », les écologistes, les « moral fieldworkers », les associations et les ONG qui
s’opposent aux politiques industrielles, aux grands projets et au productivisme du néolibéralisme utilisent
les mêmes référents et méthodes pour montrer leurs effets pervers, leur caractère néfaste ou leur inanité.
Et ils adoptent par ailleurs le même penchant pour l’abstraction et les mêmes glissements sémantiques,
par exemple en prenant la transparence – mesurable et susceptible de comparaison – comme signe
d’intégrité37. Nombre de militants des droits des indigènes, et plus généralement des sujets qui relèvent de
la morale, font de même : au nom de l’éthique, de la morale, de la décence, du droit du travail, ils
défendent la définition et la mise en œuvre de règles et de procédures censées protéger les
« subalternes ». Mais, ce faisant, ils rencontrent les intérêts des « normalisateurs » et les renforcent. C’est
ainsi que la « responsabilité sociale de l’entreprise » est devenue une norme incontournable et plus
généralement que l’on assiste à une codification des impératifs moraux de l’accountability ou de la
transparence38. Ainsi, les uns et les autres renforcent la légitimité de ces méthodes, de ces procédures, de
ces normes.
Dans ces conditions, il semble plus intéressant de conceptualiser le fait bureaucratique néolibéral dans
les termes wébériens de la « constellation d’intérêts39 ». J’ai développé ailleurs cette lecture40, en
montrant concrètement comment la domination est souvent « difficile à entrevoir ou à imputer aux acteurs
sociaux » dans la mesure où elle « transite par les situations de rencontre d’intérêts hétérogènes »41. La
bureaucratie néolibérale doit être pensée dans ces mêmes termes, en dehors d’une vision intentionnaliste
qui verrait dans son développement un, voire plusieurs, grands projets, des stratégies et des plans, des
volontés de commander, d’ordonner ou de maîtriser. Elle doit également être pensée en dehors de la
recherche de normalité, de conformité ou de toute forme d’indifférence. Si ces dynamiques existent, elles
ne peuvent à elles seules expliquer l’explosion bureaucratique néolibérale. Il faut donc s’atteler à
« compliquer » l’analyse en prenant en compte les intérêts propres et les diverses logiques d’action des
bureaucrates attitrés, mais aussi et surtout de tous ceux qui participent à leur insu à ces pratiques en y
portant un autre regard, en leur donnant d’autres significations. Celles-ci ne sont pas forcément celles des
gouvernants et des bureaucrates. La prise en compte de telles « constellations d’intérêts » permet de
penser la pluralité et l’hétérogénéité à l’œuvre derrière les pratiques bureaucratiques, de ne pas assimiler
l’acceptation, le silence ou la participation à la contrainte et à la soumission, et de ne pas comprendre la
docilité comme de l’adhésion.
Si les normes, les règles, les procédures s’imposent, c’est parce que beaucoup d’acteurs s’y réfèrent
sans en avoir la même compréhension, en leur donnant même des significations très différentes, et en se
fondant sur différentes normes42. Mais ces processus ne sont pas désincarnés, et la rencontre de ces
intérêts n’est pas forcément harmonieuse. Elle l’est même rarement. Deux exemples permettent de mieux
comprendre l’importance de cette hétérogénéité dans la diffusion de la bureaucratisation néolibérale. Le
premier d’entre eux est historique mais, parce qu’il concerne la bureaucratie d’entreprise, il nous aide,
avec le recul, à mieux comprendre la bureaucratisation néolibérale. Un certain nombre de travaux sur
l’âge d’or industriel montrent que l’encadrement des entreprises n’a pas été le seul à promouvoir et à
profiter de la bureaucratie managériale et que les travailleurs et les syndicats ont pris leur part dans cette
dynamique. Évidemment, les uns et les autres ne mettaient pas l’accent sur les mêmes normes, sur les
mêmes lieux et objets de normalisation, ils ne partageaient pas les mêmes intentions ni les mêmes
préoccupations, et ils n’ont cessé de s’affronter sur ces sujets. Mais leur affrontement a renforcé le
processus de bureaucratisation privée43. Derrière l’hétérogénéité des points de vue, il y a eu
convergence : les travailleurs ont défendu une certaine rationalisation managériale au nom de la sécurité,
de la dignité et des droits, et les syndicats au nom, en outre, de leur pouvoir de négociation. Les
réformateurs sociaux l’ont fait au nom de leur humanisme, de la rationalité et de la viabilité du
capitalisme, de leurs intérêts propres, aussi, en tant que professionnels des réformes. Les managers quant
à eux étaient clivés, entre ceux qui n’étaient intéressés que par le développement des normes techniques
et matérielles, et d’autres, notamment ceux qui s’occupaient du personnel, qui voyaient tout l’avantage
qu’ils pouvaient tirer de l’intégration des ouvriers (ou de leur domestication) et qui entendaient favoriser
la stabilité du personnel.
Le second exemple est contemporain et concerne les normes techniques. L’intensité des conflits entre
les normes et le choix, finalement contingent et souvent arbitraire, de l’une d’entre elles, lié à l’histoire
propre des normes44, expliquent que l’on puisse louer certaines d’entre elles et en vouer d’autres aux
gémonies, que l’on puisse résister face à certaines normes et au contraire contribuer à en imposer
d’autres. Ce n’est donc pas la position individuelle ou catégorielle qui est importante et qui fait la force
de ce gouvernement par les règles, les normes et les procédures, mais la rencontre d’une constellation
d’intérêts et de positionnements à un moment donné qui, s’ils ne sont pas forcément convergents dans la
nature de leurs intérêts, partagent une même démarche. Les conflits entre normes et formalités différentes
sont féroces, par exemple entre organismes de certification et de normalisation. C’est un conflit
d’hégémonie, voire de monopole, sur les procédures qui arriveront à s’imposer, entre différentes
entreprises, entre ONG et entreprises, entre différentes ONG (par exemple entre l’ISO et des consortiums
consacrés aux nouvelles technologies de l’information et de la communication), mais aussi entre pays ou
zones régionales (sous la forme d’une véritable guerre entre Européens et Américains à propos des
normes techniques et managériales, et sous la forme de la domination économique la plus brutale entre le
« Nord » et le « Sud »)45. Par définition, cette lutte rend les rapports instables et alimente la dynamique
de normalisation comme élément stratégique dans les conflits, ainsi qu’on le voit aujourd’hui avec la
montée des pays « émergents » dans le dépôt de brevets. Même au sein d’une organisation internationale
comme l’ISO, derrière le discours sur le consensus, la production de normes est un haut lieu des rapports
de forces. Quelques pays en pointe – ou plutôt les mieux organisés, les plus forts dans le domaine, ceux
aussi qui ont anticipé le combat en prenant la direction de comités et sous-comités – tentent d’imposer à
l’immense majorité « leur » norme dans un bras de fer qui n’a rien du consensus. Il s’agit en réalité d’une
bataille industrielle, commerciale et d’influence. In fine ces conflits ne font que renforcer la dynamique
des normes et des règles procédurales, d’autant que d’autres acteurs interviennent dans la
« constellation », notamment les États lorsqu’ils légifèrent ou réglementent et favorisent ainsi
l’application de normes46.
La bureaucratisation néolibérale apparaît ainsi « formée » par des comportements, des logiques
d’action et des compréhensions hétérogènes. La prise en compte de cette constellation d’intérêts multiples
permet de dépasser une vision trop abstraite des formalités qui font la bureaucratie, d’insérer davantage
encore l’ensemble de ces règles, normes et procédures dans le quotidien de la vie sociale qui ne se réduit
pas à elles. Elle fait comprendre la bureaucratisation comme un véritable « mouvement social47 » qui ne
s’arrête pas aux contours d’institutions, de règles et de procédures fixes et définies à l’avance. Pour
conclure ce voyage au pays des merveilles bureaucratiques, il nous faut en effet passer de l’autre côté du
miroir et y découvrir deux chemins qui s’entrelacent : celui de la créativité singulière des formalités et
celui de la prolifération des informalités.

De l’autre côté du miroir 1. La dynamique bureaucratique : jeux


sociaux et politiques
Le premier chemin est donc celui de la création singulière. La bureaucratisation néolibérale n’est pas
seulement portée par toute une série d’acteurs et de groupes sociaux, elle est aussi comprise, traduite,
appropriée par tous ceux qui vivent et font le néolibéralisme. L’« invention du quotidien » concerne tout
aussi bien les pratiques bureaucratiques ; elle les concerne d’autant plus qu’il n’existe pas de relations
univoques entre normes et acteurs, qu’il est possible et parfois indispensable de jouer sur les documents,
les procédures et les règles, et qu’in fine la bureaucratie est un monde d’ambiguïté et d’incomplétude. On
ne peut avoir une vision orwellienne de la bureaucratisation néolibérale et les formalités ne sont pas
inéluctablement source de contrôle totalitaire et de déshumanisation48. La bureaucratisation ne peut être
réduite à un processus d’acceptation pure et simple de normes, procédures, règles et formalismes qui
seraient clairement identifiés, qui disposeraient d’un pouvoir propre et joueraient comme une contrainte
extérieure.

De la conformité formelle à la négociation comme règle : la créativité normative.


On peut rapidement évoquer ces jeux autour des formalités de la bureaucratie néolibérale, sans s’y
étendre parce que beaucoup d’entre eux ont d’ores et déjà été évoqués en filigrane dans les chapitres
précédents. On peut cependant en proposer ici une typologie, sans doute grossière et incomplète, mais qui
permet de saisir l’ampleur des indéterminations et des latitudes qui ouvrent la voie à la créativité, à des
marges de manœuvre de l’invention du quotidien, et ce faisant au déploiement imprévu des relations
sociales et de l’exercice du pouvoir.
Des règles peuvent être adoptées dans l’intention explicite de ne pas les respecter. Cette configuration
n’est pas la plus répandue mais elle existe, par exemple dans ce qu’Alvin Gouldner nomme le « sabotage
bureaucratique ». Il s’agit de règles qui ne changent pas le comportement mais qui sont adoptées pour
montrer que l’on est conforme, autrement dit pour la tranquillité, pour permettre précisément à d’autres
pratiques d’être poursuivies49. Il mentionne, pour les années 1960, l’interdiction de fumer dans les
ateliers des entreprises américaines – ce qui suggère d’ailleurs la condition de possibilité de cette
configuration : la permissivité sociale. Aujourd’hui, évidemment, cette règle ne peut être violée aux
États-Unis ou ailleurs en Europe. Mais d’autres le sont, à l’instar des normes de transparence adoptées
par les industries minières ou pétrolières… qui leur permettent d’exploiter les ressources naturelles en
toute opacité malgré leur respect des normes de responsabilité sociale50. Obsession du discours
néolibéral, la transparence est particulièrement propice à l’adoption de formalités dans l’intention de
violer les principes qu’elles défendent : tel est le cas des codes de marchés publics dans les pays
africains51 ou de la norme spéciale de diffusion des données (NSDD), du nom de l’initiative proposée par
le FMI pour promouvoir la transparence de l’information. La NSDD offre une certification des pratiques
respectant de telles normes aux pays qui ne sont précisément pas capables de les respecter52. Dans le
même ordre d’idées, mais légèrement décalés, les dispositifs antiblanchiment ou anticorruption déjà
évoqués méritent d’être mentionnés ici. Ces procédures formelles ne sont certes pas adoptées pour être
violées, mais leur fonction est avant tout d’apporter tranquillité et protection sans chercher à atteindre, ou
alors très marginalement, l’objectif affiché de lutte contre les pratiques illégales et criminalisées. On peut
également évoquer dans ce registre les procédures contractuelles, les certificats de respect de normes
sanitaires ou de qualité qui permettent de disculper tel fast-food ou tel service hospitalier envahi par des
rats53. D’autres règles ou normes s’imposent, mais leur sens peut être détourné de leur philosophie
originelle. C’est le lot de la majorité d’entre elles d’ailleurs, puisqu’elles ne peuvent prendre consistance
et devenir des pratiques que dans le contexte social dans lequel elles prennent vie. Dans la recherche par
exemple, les procédures d’appel d’offres propres à la vision managériale de la connaissance comme
marchandise fictive sont facilement détournées. Pour préserver leur indépendance, les voies d’une
originalité et les marges de manœuvre d’inventivité, les chercheurs les plus habiles proposent de se faire
financer des recherches déjà faites, présentent leur projet de façon à en garder pour eux les pans les plus
originaux et intéressants, ou utilisent un langage et des concepts « à la mode » pour présenter une
caricature de ce qu’ils veulent faire54.
Beaucoup de normes sont, par ailleurs, difficiles d’application. Elles peuvent être adoptées, voire
adaptées, dans l’intention d’être respectées mais ne le sont pas forcément en raison d’autres contraintes.
Par exemple, dans l’administration publique, les procédures européennes de contrôle interne des sources
et des méthodes utilisées pour élaborer les comptabilités nationales sont effectivement adoptées par les
États membres mais elles ne sont pas forcément mises en œuvre par les différentes institutions nationales
et ne sont pas utilisées par Eurostat. Pour être utiles, elles exigeraient un travail tellement lourd de
coordination entre différentes entités (par exemple, en France, pour les finances publiques, entre
l’Agence France Trésor, la direction générale du Trésor, la direction générale des finances publiques,
l’INSEE et la Banque de France) que cela n’est tout simplement pas possible, même si cela mobilise déjà
des heures de travail de nombreux agents55. On peut également rappeler ici les difficultés que rencontrent
aujourd’hui les pays européens, et pas seulement la Grèce, à respecter les critères de Maastricht, ou
celles des pays sous ajustement à suivre les normes et critères figurant dans les différents documents et
plans stratégiques caractérisés par la gestion axée sur les résultats.
Il est rare qu’une seule norme ou procédure s’impose. La règle générale est même à la multiplicité
d’entre elles, comme l’exemple précédent des documents dessinant les contours de l’aide au
développement l’illustre. Dans ceux-ci, les critères d’évaluation, les procédures formelles, les normes à
respecter peuvent différer d’un bailleur à l’autre, d’une année à l’autre, d’un secteur à l’autre, créant des
télescopages et des contraintes croissantes mais permettant aussi des jeux et ouvrant des marges de
manœuvre aux pays récipiendaires56. Le plus souvent, dans le monde des normes techniques, des règles
managériales, des critères de bonne gouvernance, il y a le choix entre plusieurs formalités qui peuvent
être contradictoires, ouvrant le champ des possibilités. Ainsi, dans les services publics, par exemple à
l’hôpital, les critères financiers se traduisent par la « maîtrise budgétaire », c’est-à-dire par des baisses
d’effectifs ou des coupes dans les dépenses de fonctionnement qui peuvent être à l’origine du non-respect
des normes de sécurité ou des normes sanitaires57. D’autres fois, et c’est à vrai dire la configuration la
plus banale qui caractérise de facto la vie quotidienne, il n’y a pas nécessité de choisir ; il y a
cohabitation de normes qui ne sont pas forcément concurrentes mais qui ne sont pas pour autant forcément
convergentes, voire compatibles. On l’a évoqué précédemment : à l’intérieur même du monde de
l’entreprise, le respect des normes techniques et des critères de responsabilité sociale peut heurter la
règle de la maximisation des profits. Dans la sphère publique, les procédures et les règles formelles du
new public management ne sont pas forcément compatibles avec les normes des métiers de service
public mais également avec d’autres normes issues du monde du marché et de l’entreprise, comme la
centralisation propre au culte du chef, patron de département, chef de bureau ou directeur de département.
La hiérarchisation selon les grades, principe classique au sein de l’administration publique, se trouve
ainsi renforcée par les nouvelles modalités de la bureaucratisation néolibérale. Cela a pour effet non
seulement d’alimenter frustration et démotivation des fonctionnaires « subalternes », mais également de
rendre difficiles la production normative, réglementaire ou procédurale, les tâches d’évaluation de leurs
supérieurs. Il est tout aussi fréquent que différents niveaux et strates historiques de normes cohabitent58.
Un enseignant-chercheur, par exemple, sera confronté à des évaluations directement issues du new public
management (conduites par l’AERES) et à des évaluations issues d’une compréhension propre au travail
académique, fondée sur la valorisation de l’originalité de la pensée critique (conduite par les sections
nationales du CNRS ou de l’université). Ces oppositions sont évidemment très grossières puisque, dans
la réalité, les normes et critères d’évaluation évoluent en fonction des institutions mais aussi des
discussions au sein de commissions et des relations de pouvoir qui s’y déploient. On retrouve cette
multiplicité de normes dans le domaine de la quantification : un même agrégat peut être simultanément
calculé de différentes manières. L’une d’entre elles sera finalement choisie pour être publiée, fonction des
résultats obtenus, des contraintes du moment, de la conformité ou du rapprochement avec les cibles
antérieurement affichées, de rapports de forces entre administrations et entre personnes.
Dans toutes ces configurations, l’impossibilité (car il ne s’agit pas forcément de choix) de suivre
l’ensemble des formalités, et donc d’en suivre une plutôt qu’une autre (ou un ensemble plutôt qu’un
autre), allège de facto la contrainte et ouvre des marges de liberté et d’inventivité dans les agencements
et les ajustements entre elles. Les formalités sont nécessairement incomplètes et très peu d’entre elles
fonctionnent comme prévu. Précisément parce qu’elles sont issues d’opérations d’abstraction, elles
peuvent rarement faire l’objet d’une application stricte, directe et exacte, et elles portent inévitablement
en elles des inadéquations et des décalages. Cela appelle des adaptations et des inventions, comme
l’illustre le cas des normes techniques qui nécessitent des traductions et des arrangements pour être
effectivement respectées59. Cela suscite également un mouvement perpétuel fait d’affinements et
d’améliorations sans fin, mais simultanément aussi des jeux autour de ces imperfections, comme l’usage
des catégories « autres », « non disponible » ou « erreurs et omissions » l’illustre60.
De même, parce qu’elles naissent d’opérations d’abstraction, les formalités ne se comprennent donc
que dans leur contextualisation. Cela explique qu’elles ne soient pas reçues, interprétées et comprises de
la même façon en fonction des lieux, des périodes, des milieux sociaux, mais aussi des personnalités et
des configurations sociales et politiques. Ce qui est bénin pour les uns peut constituer une barrière, une
menace, une imposition pour les autres, une opportunité ou une amélioration pour d’autres encore61. Tel
est le cas des CDD, de l’intérim, ou même du SMIC, qui peuvent constituer pour les personnes, selon leur
histoire ou leur positionnement dans la hiérarchie sociale, une avancée, une régression, une
transformation sans beaucoup d’incidence… C’est aussi le cas des œufs recomposés en bidon, dont on a
vu qu’ils étaient obligatoires dans les collectivités locales au nom de la sécurité alimentaire : ils peuvent
être perçus comme l’horreur culinaire absolue, la perversion du gouvernement par les normes et par la
tolérance zéro, mais aussi bien comme une avancée pratique, une façon facile de faire des omelettes…
sans casser des œufs ! Dans les services publics, le new public management, on l’a vu, n’est pas
forcément et systématiquement considéré comme une remise en cause des métiers. Il peut être apprécié et
favorisé en tant que vecteur d’opportunité de carrière et de reconnaissance, ou au contraire constituer le
moteur d’une contestation et d’un conflit social. Mais il peut tout aussi bien être perçu positivement dans
certains de ses aspects et négativement dans d’autres, alimentant l’ambivalence ; il peut être ressenti
comme bouleversant les habitudes professionnelles mais jugé inéluctable ; il peut être vécu comme une
réforme de plus dans la continuité des transformations de l’administration et provoquer des
comportements d’accommodements62. Bref, le ressenti de la bureaucratie n’est pas le même parce que les
rapports de forces, l’organisation sociale, l’équilibre au sein d’un groupe, les trajectoires individuelles,
les sociabilités ne sont pas les mêmes. C’est ce qui explique que les règles ne soient pas forcément
appliquées avec la même intensité, qu’elles soient parfois négligées et parfois scrupuleusement
appliquées.
En favorisant la diffusion des normes du marché et de l’entreprise en dehors du monde productif privé,
la bureaucratisation néolibérale est particulièrement propice à ces décalages de perception. Définie à
partir d’abstractions conceptualisées depuis des réalités précises, l’application de ces normes dans
d’autres contextes en transforme la signification et la compréhension63. Je l’ai déjà évoqué à propos des
indicateurs de performance, des procédures définissant la qualité, ou de l’audit. Ce que je voudrais
souligner ici, c’est que ces glissements sémantiques et ces transformations de sens contribuent à une
relative indétermination sociale et politique de la bureaucratisation néolibérale, en tout cas elles
autorisent des marges de jeu d’autant plus grandes que la plupart des formalités qui font la bureaucratie
néolibérale ne prennent sens qu’associées à d’autres formalités. Ainsi, par sa généralisation
systématique, l’audit est devenu un mot-valise qui ne veut plus dire grand-chose, ou plutôt qui veut dire
des choses très différentes. En pénétrant de nouveaux mondes, il produit des effets imprévisibles et
devient un signifiant libre de flotter64.
De fait, les formalités sont souvent floues, les règles fluctuantes et aléatoires, les bricolages entre
techniques, « bonnes pratiques » et « petits arrangements » inévitables, ce qui laisse la place à beaucoup
plus de latitude que ce qui paraît de prime abord, beaucoup plus de possibilités d’interprétation et de jeu
aussi. Ce flou ouvre la porte aux négociations. Les formalités peuvent ainsi être comprises comme des
routines dynamiques, une « grammaire de l’action65 » à partir desquelles les pratiques se réalisent et qu’il
est toujours possible de négocier, comme le montrent Alexander Styhre dans le secteur privé à travers son
analyse de Volvo et AstraZeneca, et Rolf Torstendhal pour les « cols blancs » du public comme du privé.
Le principe d’improvisation est aujourd’hui approuvé et validé dans le fonctionnement bureaucratique. Il
fait même partie de la rhétorique pragmatiste contemporaine : un système de règles peu strictes – la
définition de cadres, de lignes directrices et non de règles détaillées – est meilleur car l’improvisation y
est possible ; elle ouvre la voie à des négociations et permet de passer de la bureaucratie par les règles
(rule-regime bureaucracy) à la bureaucratie par la viabilité (viability-regime bureaucracy)66.
La bureaucratie néolibérale doit donc être comprise dans sa dynamique, comme un processus complexe
jouant de façon plus ou moins maîtrisée sur des normes indéfinies. En effet, ces normes « ne sont pas
préétablies ou préconstituées », « elles se produisent elles-mêmes et définissent leur allure au fur et à
mesure qu’elles agissent, in situ, à même les contenus qu’elles entreprennent de réguler » en s’élaborant
« au fil du même processus antagonique qui fait et défait les formes de cette vie humaine »67. Cette
compréhension dynamique des normes met à mal une vision statique et passive de celles-ci. Les normes
ne sont pas fixées à l’avance, elles ne prescrivent pas la vie normale en société. Elles ne prennent sens
que dans leur exercice concret, dans l’expérience individuelle. C’est seulement ainsi qu’elles affirment
leur valeur normative. Ce qui est une autre manière de rappeler que l’on n’est pas seulement en présence
d’actions en retour, de contournements, de bricolages, d’interprétations et d’adaptations, mais que les
acteurs possèdent également une part d’autonomie, une capacité de fabrication propre qui, tout en
intégrant et en partant des contraintes qui s’imposent à eux, permet l’expression de quelque chose de
singulier suivant des logiques indépendantes. Tel est le cas des documents, symboles de la bureaucratie
par les procédures, qui peuvent s’ouvrir, au sens littéral comme au sens figuré du terme68 : ils ont une vie,
sont produits mais également lus, et par différentes personnes ayant des intérêts, des préoccupations, des
visions différents. Ils peuvent aussi être évalués de multiples façons69. Autrement dit, et pour reprendre
l’expression de Robert Harper, ces documents font « carrière » : leurs formes matérielles et sociales se
transforment, de même que les significations qu’on leur attribue, les lectures qu’on en fait, les usages
qu’on attend d’eux en fonction des lieux et des moments70.
Parce qu’ils opèrent par internalisation, autodiscipline et normalisation, l’évaluation et l’audit, par
exemple, ne s’imposent pas d’en haut. Ils sont investis par des acteurs insérés dans des rapports de forces
et des luttes politiques qui, en retour, les alimentent. Comme l’a montré Michael Power, le flou de l’audit
– flou de ses objectifs, de ses modalités d’action, de sa définition même – ne fonctionne que par
interaction et négociation entre l’« auditeur » et l’« audité »71. Dans la mesure où l’audit n’est pas une
inspection destinée à fournir de l’information contradictoire et à alimenter le débat public, mais une
technique de traitement du risque et de production de certitudes, sa rationalité centrale est d’apaiser les
tensions internes, de trouver des lieux de compromis tout en opérant un processus de décharge des
responsabilités. L’audit est l’exemple néolibéral par excellence du processus normatif : il n’impose pas
des normes définies à l’avance mais, dans l’expérience concrète, dans les négociations et les rapports de
forces, il produit un processus continu et indéterminé qui permet à l’entité et à l’ensemble des audités de
fonctionner72. Les rapports comptables sont inscrits dans la même dynamique : ils « doivent montrer tout
en cachant », de sorte qu’il existe un véritable « art du “design” comptable » extrêmement inventif qui
« consiste à concevoir et arranger des “zones grises” dans lesquelles le comptable d’entreprise pourra
trouver les marges de manœuvre et la souplesse nécessaires pour “fabriquer” le résultat qu’il cherche73 ».
Les mêmes mécanismes sont à l’œuvre avec les documents ou les indicateurs quantitatifs, autres
symboles de la bureaucratisation néolibérale. Certes, ils expriment une volonté de contrôle et de
normalisation à travers les formes spécifiques qu’ils prennent, les questions précises qu’ils posent, les
procédures et les règles qu’ils sont obligés de suivre… Mais il existe toujours des espaces de créativité
dans les réponses apportées. Plus les processus bureaucratiques sont maîtrisés, plus on peut jouer avec
eux de façon subtile et alimenter la bureaucratisation74. Surtout, ces documents et ces indicateurs sont
négociés, par exemple dans le domaine du new public management75. Les espaces de négociation sont
nombreux parce que l’on peut faire dire beaucoup de choses à des chiffres ; parce que l’on peut
construire des chiffres pour les résultats désirés, qui eux aussi se négocient ; parce que la culture du
résultat ne spécifie pas forcément la nature du résultat à évaluer ; parce que les chaînes de commandement
sont tellement longues qu’il existe de nombreuses possibilités de jeu et d’interprétation en fonction des
positionnements tout au long de cette chaîne. Enfin et peut-être surtout, ces procédures bureaucratiques
néolibérales ne sont pas mises en œuvre dans un no man’s land normatif et réglementaire. Elles
s’inscrivent dans un ensemble de pratiques issues d’une trajectoire historique spécifique, de sorte que le
foisonnement des règles, des lois, des pratiques permet que des choix soient opérés, que des
aménagements soient faits, que des jeux entre normes et procédures contradictoires ou ambivalentes
soient réalisés.

L’inconnue des conflits et des rapports de forces.


Les modalités bureaucratiques contemporaines suscitent des résistances et des contre-conduites qui
modifient l’ampleur mais aussi les effets et la résonance de ces formalités. Ces résistances et contre-
conduites définissent des luttes, des conflits et des compromis sociaux et font de la bureaucratisation
néolibérale un haut lieu d’énonciation du politique.
Ces conflits sont particulièrement visibles dans les services publics, là où la transposition des normes
du marché et de l’entreprise crée le plus de tension. On pense immédiatement aux appels à la
désobéissance civile qui ont explosé ces dernières années mais qui, par définition, sont des actes certes
politiques mais individuels76. On pense également, dans le monde de l’entreprise, aux mouvements de
résistance, de protestation plus ou moins pacifiques, et même, dans une version extrême, aux suicides.
Mais, au-delà de ces gestes individuels, la bureaucratisation néolibérale est à l’origine du
développement d’actions collectives plus ou moins organisées. En France, par exemple, les médecins, le
personnel hospitalier, les instituteurs, les chercheurs et enseignants s’organisent pour critiquer et
s’opposer ouvertement et collectivement au new public management, quelque forme qu’il prenne. Les
appels, pétitions, manifestations, grèves, boycotts d’agences néomanagériales ou occupations se
multiplient, par exemple dans la recherche avec le mouvement « Sauvons la recherche » ou l’organisation
d’une opposition assumée aux nouvelles modalités d’évaluation ou de rémunération par primes77. De
même, les critiques catégorielles ou citoyennes contre la politique du chiffre, sur les questions de sécurité
ou d’immigration par exemple, doivent également se comprendre comme une lutte politique qui s’articule
et s’incarne dans une confrontation autour de la contestation du formalisme propre à la bureaucratisation
néolibérale (ou de l’adhésion à celui-ci). Cela n’est bien évidemment pas propre à la France. Un peu
partout, l’Université est en ébullition, avec la contestation plus ou moins organisée des frais
d’inscription, des systèmes d’évaluation, des modalités de financement de la recherche et avec le
développement de mouvements alternatifs, à l’instar de la « Slow Research » et de la « Slow Science »
créées sur le modèle du mouvement d’origine italienne « Slow Food », lui-même extrêmement ambigu78.
En Angleterre par exemple, l’histoire du new public management est celle d’une résistance multiforme et
continue contre l’augmentation des droits de scolarité, contre l’audit, contre les réorganisations
administratives, qui a déjà une longue histoire : dès 1970, E. P. Thompson interprétait le conflit à
l’université de Warwick comme une opposition entre les tenants de la marchandisation de la pensée et de
la soumission aux règles du management et les défenseurs de l’université comme lieu de discussion libre,
d’encouragement de la subversion et de renouveau de la société79. Mark Exworthy et Susan Halford ont
montré qu’outre-Manche, le new public management n’avait pas été reçu de la même façon, n’était pas
appliqué de la même manière et était différemment « avancé ». Ils ont aussi montré que ces différences ne
reflétaient pas seulement des positions personnelles et des jeux de pouvoir entre acteurs individuels, mais
aussi et surtout l’état des rapports de forces, de l’organisation et de la cohésion des diverses
professions80. Un peu partout, particulièrement dans le monde occidental où les formalités s’épanouissent
le plus, des mouvements de protestation se mobilisent, comme les « indignés » d’Espagne et leurs
équivalents en Grèce, aux États-Unis, au Québec. Ce qui est présenté comme un rejet de l’austérité et un
effet de la crise est aussi à considérer comme un certain rejet de la bureaucratisation néolibérale ; ou,
plus précisément, les formalités du marché et de l’entreprise constituent l’un des lieux d’énonciation du
politique, l’un des lieux d’affrontement de conceptions différentes des services publics, de l’intérêt
général, du bien commun, mais également de la justice et de l’égalité, des règles de vie en société, bref du
politique.
Cependant, on ne peut réduire la dimension conflictuelle à ces oppositions univoques contre la
bureaucratisation néolibérale. Souvent, le plus souvent même, il ne s’agit pas d’une lutte qui oppose les
« pro » et les « anti », mais d’une lutte entre tenants de normes, de règles, de procédures et de principes
d’action abstraits différents. L’illustrent particulièrement bien les mouvements qui, dépassant la critique
de la managérialisation des services publics, ciblent les formalités qui font la bureaucratisation
néolibérale, et notamment les courants alternatifs dans le monde de la production agricole. Les
associations Kokopelli en France ou Genuino clandestino en Italie, par exemple, militent contre la
normalisation industrielle de l’alimentation et pour la libre exploitation des produits paysans81. Mais,
derrière ces critiques et ces actes de « résistance », ils promeuvent également un label, dans une logique
qui est en partie aussi celle du marché – celle, peut-être, d’un autre marché, mais dans une démarche qui
ne s’oppose pas catégoriquement à la logique néolibérale et qui, même, d’une certaine manière,
l’alimente, en multipliant les modalités de son déploiement. Ce qui ne veut pas dire que les uns et les
autres partagent la même vision derrière un affrontement purement commercial ; mais les normes et les
modalités de la marchandisation ne sont pas les mêmes, et le conflit politique s’exprime aujourd’hui aussi
sur ces questions, dans cet espace.
Ces luttes ne sont pas seulement nationales. La normalisation et, plus généralement, le processus de
formalisation et d’abstraction propre à la bureaucratisation néolibérale sont des « lieux » par excellence
de rapports de forces internationaux. Au sein de l’Europe, l’argument qui présente les obstacles à la libre
circulation comme le maintien de normes nationales cloisonnant les marchés est en réalité une
euphémisation de rapports de forces souvent violents, rapports économiques mais aussi politiques qui
apparaissent plus clairement à la lueur des influences diplomatiques et des jeux de lobbying. Ainsi, la
« guerre du chocolat » au sein de l’Union européenne – qui s’est terminée par l’adoption de la
dénomination « chocolat » pour des produits contenant des matières grasses végétales autres que celles
contenues naturellement dans le cacao82 – a pu, dans le débat public français, apparaître comme la défaite
de la « tradition » et de la « qualité » par la machine bureaucratique néolibérale européenne. En fait, cette
interprétation occulte la nature réelle du conflit : un affrontement entre normes et intérêts divergents, un
conflit entre acteurs économiques et institutions publiques au travers des normes. Les tensions entre
acteurs ne soutenant pas la même norme sont anciennes. Le Danemark, le Royaume-Uni et l’Irlande
demandaient depuis les années 1970 une modification de la réglementation. C’est l’arrivée de nouveaux
États membres – le Portugal, l’Autriche, la Suède et la Finlande – qui a permis que la norme du « marché
et de l’entreprise » l’emporte. Ce sont en effet les arguments d’obstacles aux échanges qui ont « gagné ».
En réalité, il est difficile d’opposer d’un côté les intérêts marchands et, de l’autre, les « amateurs de
chocolat ». Il s’agit davantage d’une guerre de normes, où ne se sont pas seulement affrontés
multinationales et consommateurs amoureux de la pureté du chocolat traditionnel, mais différents groupes
d’intérêts, des artisans chocolatiers, des associations pour le commerce équitable, des entreprises
spécialisées dans tel ou tel produit. C’est ce dont témoigne l’explosion, depuis lors, des labels et du
marketing autour de chocolats d’origine contrôlée.
Ces conflits de normes sont donc aussi des conflits d’influence, de concurrence, de style et de
compréhension de la mondialisation. C’est dans ce contexte que l’on doit comprendre l’accusation
récurrente d’américanisation, autrement dit d’hégémonie des normes, règles, formalités d’origine
américaine ou plus généralement « anglo-saxonne ». Sans entrer ici dans le détail d’une analyse qui
exigerait une véritable recherche, il est clair que la judiciarisation et la juridicisation du monde
économique et de la société en général, les modalités de la conception et de la mise en œuvre des
formalités dominantes (à l’instar de l’audit, du new public management, de la good governance et de
toutes ces procédures d’accountability) sont largement issues du monde et de la pensée anglo-saxons.
C’est ce qu’illustre le pidgin dans lequel ces concepts sont exprimés, qu’il est très souvent difficile de
traduire de façon adéquate et correcte. Mais il faut immédiatement ajouter que cette hégémonie est
davantage l’expression d’un certain capitalisme (que l’on peut qualifier d’anglo-saxon) que celle des
États-Unis ou des pays anglo-saxons eux-mêmes, soulignant là encore, et en restant wébérienne, combien
capitalisme et bureaucratie sont décidément inséparables.
L’existence et l’intensité de ces affrontements participent des incertitudes et des inconnues du
processus de bureaucratisation néolibérale. L’issue et les conséquences des conflits ne sont ni univoques,
ni prédéterminées, ni homogènes, comme l’illustre l’exemple des certifications dans le milieu
environnemental83. Ces conflits peuvent parfois se conclure par une atténuation de la contrainte et de la
rigueur normatives ; parfois au contraire par une amplification de l’emprise normative avec la production
de métanormes, c’est-à-dire la création d’un ordre supérieur de normes destiné à encadrer le travail des
normalisateurs et certificateurs – à l’instar de la norme ISO 65 qui certifie les systèmes de certification ;
et parfois encore par la cohabitation de normes différentes et la segmentation des domaines dans lesquels
elles sont hégémoniques. Il en va évidemment de même dans l’ensemble des processus de
bureaucratisation par les formalités, et notamment dans les champs sujets à une conflictualité intense,
comme les services publics et l’administration étatique. Cette indétermination de la lutte alimente
d’autant plus les tensions entre individus que le managérialisme instille le sens des privilèges à certains
et celui de l’exclusion à d’autres, offre des opportunités à certains et bouche des horizons à d’autres84. Le
sens de l’injustice et de l’inégalité se développe du fait de la tension entre, d’une part, ces effets
différenciés, cette reconnaissance sociale (ou au contraire sa négation), cette possibilité d’accroissement
du pouvoir (qui peut donner lieu à des abus) et, d’autre part, la revendication à l’universalité, à
l’humanité reconnue à tous85. Cela aussi alimente le conflit propre à la bureaucratisation néolibérale, tout
comme la réduction de sens et la difficulté du pluralisme précédemment analysés, qui sont indissociables
du processus d’abstraction. Autrement dit, la bureaucratisation néolibérale contribue à configurer les
lieux de conflits et de débats, les modalités de l’injustice, de l’inégalité, de l’exclusion.
Cette revue très grossière et trop rapidement esquissée donne un aperçu de la palette extrêmement large
de significations et de réalités de la bureaucratisation néolibérale, des lieux et modalités de créativité.
Cette palette va de la conformité formelle sans implication de fond – autrement dit, de ce que l’on a
l’habitude de nommer une « application de façade », qui est néanmoins productrice d’effets – au respect
le plus strict, qui est cependant générateur d’effets et de formes qui ne sont pas forcément attendus. Elle
va de la défiance, source de jeux et de ruses, à l’adhésion active, capable de façonner les formalités
selon les particularités d’un contexte inédit, de l’acceptation à l’opposition frontale, qui altère le
processus bureaucratique et peut aller jusqu’à le remettre en cause. Elle montre surtout que la
bureaucratie néolibérale se construit aussi à travers des conflits, des tensions, des compromis et des
rapports de pouvoir. Elle est le « fruit d’un processus politique complexe et discontinu dans lequel
s’investissent des groupes sociaux et des courants de pensée », autrement dit un « miroir dans lequel à
chaque moment de son histoire se reflète la société dont elle est issue »86.

De l’autre côté du miroir 2. Bureaucratisation néolibérale et


informalités
Mais de l’autre côté du miroir, il y a aussi beaucoup d’autres choses qui ne relèvent pas forcément de
ces formalités ou de ces abstractions faites réalité. Ces choses se trouvent rejetées dans une
« informalité » difficile à saisir car multidimensionnelle. Le second chemin qu’il nous faut maintenant
explorer pour clore le voyage au pays des merveilles bureaucratiques, c’est donc celui du quotidien, qui
comprend également des informalités à prendre dans leur pluralité et surtout dans une acception plus
complexe que ce que l’on entend par « informel ». Les informalités, ce sont tout à la fois les violations
des formalités, les arrangements et les jeux autour des formalités, autour aussi d’un certain formalisme
des informalités. C’est aussi ce qui ne rentre pas dans les formalités et leur est indifférent. La question du
« faux », qui occupe de plus en plus de réflexions, permet de saisir l’ambiguïté des formalités et de leur
rapport à l’informalité.

Les faux chiffres, produits de procédures formelles et producteurs de fiction et de réalité.


Un premier lieu de réflexion sur le faux, aujourd’hui particulièrement dynamique, est celui de la
quantification. La dénonciation des faux chiffres et des « braconniers du chiffre87 » est devenue banale.
Ces « faux chiffres » sont généralement interprétés comme l’expression d’une stratégie. Il s’agirait de
garantir la poursuite de financements, de cacher des problèmes, de subvertir des objectifs ; bref, de
construire sciemment une image, celle d’un « bon élève » ou du moins d’un acteur raisonnable et fiable
dans le concert des nations, pour perpétuer de « mauvaises » pratiques. Autrement dit, le « grand
trucage » serait sciemment pensé, le fait de « manipulations » gouvernementales88. Entrer dans la
compréhension du processus même de quantification permet non seulement de remettre en cause cette
interprétation fonctionnaliste et intentionnaliste particulièrement pauvre, mais surtout, pour mon propos,
de faire apparaître la richesse des opérations, des pratiques, des tactiques et des jeux qui se nouent autour
de la mise en nombre, autour, donc, de normes et de conventions – à partir de l’exemple de la
quantification.
Le cas de la Mauritanie qui, fin 2004, a dû « avouer » avoir menti pendant plus de dix ans sur ses
chiffres, montre de façon particulièrement éclairante comment les normes et les procédures permettent de
créer une fiction macroéconomique dans la mesure où les logiques formelles des travaux statistiques
contribuent à produire des chiffres faux et irréalistes. Au-delà des considérations en termes
d’instrumentalisation et de manipulation, Boris Samuel, dans un travail subtil et original, interprète cette
indiscernabilité du vrai et du faux comme la base des relations de pouvoir89. On peut lire ce travail
comme un cas d’école qui suggère que l’attention aux procédures formelles est d’autant plus importante
que la mise en chiffres apparaît difficile : les outils statistiques sont défaillants, l’appréhension du réel
incertaine, les conventions macroéconomiques peu appropriées à la situation… Autrement dit, les
pratiques « informelles » sont prédominantes. Dans ces conditions, il n’est pas question de nier
l’existence de jeux explicites ni même de « manipulations », mais de souligner que ces dernières sont
rendues possibles par la difficulté à avoir une bonne appréhension des données, par l’incertitude sur la
méthodologie et la possibilité de choisir entre diverses modalités de calcul. Surtout, de telles pratiques
ne doivent pas faire oublier qu’existent d’autres dynamiques à l’œuvre. La réalité est extrêmement
difficile à saisir à partir des agrégats macroéconomiques (comme le calcul de l’évolution du PIB pour
mesurer la croissance) qui sont les critères internationaux retenus pour décrire la réalité, mais qui sont
des conventions peu fiables et sujettes à discussion, permettant de grandes marges d’appréciation et
ouvrant la voie aux négociations. L’informalité ne renvoie pas seulement à une manipulation de chiffres
qui viserait à cacher des malversations ; elle fait aussi référence aux pratiques gouvernementales (par
exemple budgétaires) qui ne sont pas réalisées « dans les formes », mais qui n’en sont pas moins
formelles et légitimes. Ce qui crée une situation où l’on ne peut distinguer entre opérations de
détournement de fonds et opérations budgétaires « banales » ou « normales », entre vrai et faux, entre
formel et informel. Malgré les incertitudes sur les méthodes et sur les chiffres, ces derniers sont utilisés
pour gouverner, dans la construction d’indicateurs, dans les négociations salariales, dans les relations
avec les partenaires étrangers. La disjonction entre mesure macroéconomique et réalité n’empêche pas
l’abstraction d’influer sur la réalité. Par exemple, les procédures de quantification sont mises en œuvre
pour mesurer le commerce extérieur malgré l’absence de chiffres fiables, et même de données
significatives ; et cette mesure est présentée comme légitime, utilisée dans les relations avec l’extérieur,
construite et utilisée par les bailleurs de fonds parce qu’elle résulte de procédures standardisées et
reconnues – donc jugées valides et produisant des chiffres « vrais ». Ce travail d’élaboration ne peut se
comprendre qu’au regard des jeux de pouvoir qu’il abrite : l’informalité se déploie autour des formalités
qui recouvrent des rapports de pouvoir et des jeux de prédation. Autrement dit, les chiffres faux et
irréalistes produits par des procédures formelles construisent une réalité, celle de la fiction
macroéconomique mais aussi celle de l’exercice du pouvoir.
Les « révélations » sur la « falsification des comptes » d’une Grèce « tricheuse » sont elles aussi
difficilement lisibles si on ne les place pas dans l’analyse précédemment mentionnée des « fictions » et
de l’abstraction prise pour réalité et incorporée dans les imaginaires. Il n’est évidemment pas question de
nier l’existence, depuis de nombreuses années, de bricolages et d’accommodements autour des données
chiffrées, voire de leur maquillage pur et simple, notamment sur le budget et la dette. Mais cette
explication est insuffisante. Ces « arrangements » étaient connus depuis longtemps de tous ceux qui se
penchaient, ne serait-ce que superficiellement, sur la situation et les comptes grecs. Les instances
européennes étaient les premières au courant puisque la décision de faire entrer la Grèce dans l’euro était
purement politique et qu’il était de notoriété publique que les critères économiques n’étaient pas
respectés et ne pouvaient pas l’être étant donné l’état de l’économie grecque et son écart par rapport à la
norme européenne. En ce sens, on peut dire que les « faux chiffres » ont constitué une étape dans le
processus social de création de pratiques formalisées et ont essayé de fixer les représentations90.
D’ailleurs, ces techniques qui permettent de respecter formellement des critères sont connues parce
qu’elles sont utilisées, dans une mesure bien moindre évidemment, par l’ensemble des pays. Elles sont
souvent réalisées en négociation et en collaboration avec des banques d’affaires, des institutions, voire
avec l’accord tacite des instances européennes.
On entre ici de plain-pied dans la fiction, qui opère aussi par sélection d’arguments. Ces
« bricolages » et « bidouillages » sont en partie consubstantiels aux pratiques politiques et à l’exercice
clientéliste du pouvoir, mais en partie aussi inhérents à l’européanisation. Pour pouvoir « être
européen », il faut respecter des critères qui sont, par nature, des constructions arbitraires, et d’autant
plus arbitraires qu’ils ont été élaborés à partir d’opérations d’abstraction issues de réalités économiques
relativement étrangères à celles de la Grèce. Et lorsqu’on ne peut pas les respecter, il faut – cela ne peut
être autrement – s’arranger, et donc jouer avec les normes, les procédures, les dispositifs disponibles,
voire en inventer pour pouvoir jouer avec eux. Les récits offerts au moment de l’apparition des difficultés
portugaises, irlandaises ou espagnoles mettent crûment en évidence certains des « trous » et des biais qui
ont permis de construire l’image grecque. Si les chiffres changent et enflent, on ne parle pas pour ces pays
de manipulation ou de mensonge mais de spéculation, d’effondrement de la bulle immobilière ou
financière, de récession et de plans d’austérité, de techniques et dispositifs de notation, d’impact des taux
d’intérêts croissants sur la dette, d’absence de réponse adéquate de l’Europe. Surtout, on oublie que la
situation grecque qui a mené à la « falsification » des comptes est directement née de la nature et des
caractéristiques du processus européen et de ses règles. D’une part, l’européanisation, qui s’est réalisée
de façon déséquilibrée avec un régime de change fixe et des prix relatifs rigides en l’absence de politique
industrielle, a eu pour conséquence inéluctable la polarisation des activités industrielles au bénéfice de
l’Allemagne91. Un pays comme la Grèce – qui avait déjà connu un processus de désindustrialisation avant
son entrée dans la zone euro, et plus précisément depuis 1981, date de son entrée dans l’Union – a été
particulièrement touché et n’a pu « rester dans les critères » qu’en jouant avec les chiffres pour cacher la
dérive inévitable de ses finances publiques92. D’autre part, l’euro et l’Union européenne sont des
constructions incomplètes : en l’absence d’une intégration politique suffisante, des fonctions essentielles
comme la redistribution entre régions, la stabilité financière et le rôle de prêteur en dernier ressort de la
banque centrale européenne ne sont pas assurés. L’euro fonctionne donc comme une monnaie extérieure,
sur laquelle on ne peut jouer93.
La Grèce n’a eu aucun levier pour faire face à cette désindustrialisation, si ce n’est l’endettement et la
dérive de ses finances publiques. D’autres dynamiques ont joué, et notamment l’incapacité du récit à
incorporer les caractéristiques de l’économie grecque, par exemple ce que j’ai appelé l’« intégration
borderline ». L’européanisation de la Grèce s’est en effet traduite par le développement d’activités, de
pratiques et de comportements en marge de la légalité et des normes néolibérales. L’État grec a été
simultanément contourné et conforté par ces pratiques, les allégeances démultipliées, les marges de
manœuvre accrues, faisant apparaître de nouvelles possibilités parmi lesquelles l’évasion fiscale et
l’économie dite souterraine. D’une certaine manière, cette modalité de l’européanisation a permis de
faire face aux déséquilibres et d’assurer une certaine insertion dans l’Europe – et donc contribué de façon
non orthodoxe au respect partiel de certains critères. Mais elle explique aussi la difficulté à chiffrer
l’économie et surtout à saisir les relations entre variables macroéconomiques94. L’exemple des « faux
chiffres » grecs suggère que les normes et critères génèrent des violations indispensables à leur propre
« fonctionnement » ou, plus précisément, des jeux et des arrangements plus ou moins négociés autour
d’eux. Il montre également que les fictions tiennent un rôle fondamental dans la perpétuation de ces
critères et procédures formelles comme modes de gouvernement.

La contrefaçon, des formalités croissantes productrices d’informalités croissantes.


Dans le langage courant, qui reprend le discours officiel, la contrefaçon est le symbole même du
« faux » et de la violation des règles qui définissent la bonne conduite économique. Relevant du pillage,
du vol et de la violation des normes, la contrefaçon serait une copie servile, et souvent dangereuse, qui
tromperait le consommateur, lui ferait prendre des risques en raison de sa mauvaise qualité, volerait des
emplois puisqu’elle viendrait nécessairement d’ailleurs, en particulier des pays en développement à
faibles salaires, et serait immorale car associée au blanchiment et aux organisations mafieuses95. Pourtant,
la contrefaçon est un terme juridique qui renvoie à un appareil normatif complexe et précis : c’est le fait
de ne pas respecter un droit de propriété intellectuelle96. Comme pour toute application du droit, la loi est
indéterminée et le professionnel doit faire un travail de qualification, d’interprétation et de connaissance
appliqué à l’objet. Ce travail se trouve donc façonné par l’environnement social et politique. Celui-ci
s’incarne dans un discours construit par ceux qui font la politique des droits de propriété intellectuelle –
c’est-à-dire les gouvernements, les grandes entreprises et les lobbies industriels, les juristes d’affaires,
les organisations syndicales –, et qui est repris par les médias.
Appréhender la contrefaçon par le prisme de ce droit très spécifique permet d’avancer dans la
compréhension de la contrefaçon comme lieu d’un jeu subtil entre formalités et informalités, et donc dans
la compréhension des enjeux de la bureaucratisation néolibérale. En effet, le droit de la propriété
intellectuelle n’est pas un droit de propriété classique, il est un droit économique. Concrètement, il est le
droit d’être propriétaire d’une chose immatérielle d’une certaine façon et sur un certain marché. La
contrefaçon est la violation de ce droit strictement délimité. Elle ne se constitue donc que sous certaines
conditions très strictes : la violation doit porter sur des critères extrêmement détaillés selon les objets
protégésa. Elle doit en outre être constatée sur le territoire où le droit est né (concrètement, un titulaire
d’un droit de propriété intellectuelle en France ne pourra pas interdire la copie aux États-Unis ou en
Chine de son objet intellectuel protégé s’il n’est pas titulaire d’un droit équivalent américain ou chinois).
Dans la mesure où les pays industrialisés (globalement, l’Amérique du Nord, l’Europe et le Japon) sont
de moins en moins compétitifs sur la production d’objets, ils cherchent à garantir leur compétitivité sur la
production d’idées pour assurer leur puissance. Le droit de la propriété intellectuelle sert à protéger ces
idées dans le monde entier. Dans la guerre économique qui voit s’affronter ces « vieux » pays et les
« pays émergents », mais aussi les États-Unis et l’Europe – comme l’a récemment illustré la bataille
autour de l’accord commercial anticontrefaçon (l’ACTA)b –, ces droits sont étendus de façon
systématique, augmentant de façon mécanique le risque de contrefaçon. Parce que les formalités sont
définies par des critères techniques de plus en plus détaillés et soumis de façon croissante à controverse
en raison de la subtilité et du caractère extrêmement ténu du saut technologique breveté faisant l’objet du
droit, les informalités deviennent de plus en plus nombreuses et de plus en plus difficiles à identifier et à
détecter.
Il faut entrer dans le concret de ces spécifications pour comprendre les enjeux de la contrefaçon au
regard de la bureaucratisation néolibérale comme ensemble de procédures formelles97. La diversité des
« faux » est en effet grande et comprend des logiques économiques très diverses : une logique du moindre
coût, avec une demande de produits moins chers et de qualité moindre98 ; une logique du mimétisme, de
l’apprentissage et de l’industrialisation tardive dans une logique de rattrapage qui remet moins en cause
des droits de propriété que la protection de techniques et de marchés par les pays plus développés99 ; une
logique de la segmentation des marchés et des techniques commerciales qui laisse la place à des savoir-
faire astucieux, dans l’acquisition de matériel, l’accès à des techniques permettant la duplication100 ; une
logique du « coup » et de l’improvisation avec l’achat de lots dont on ne connaît pas la teneur exacte101 ;
une logique de diversification des circuits de distribution des produits à travers des réseaux de
commercialisation démultipliés102. Les conséquences de ces violations ne sont évidemment pas les mêmes
selon la catégorie de « faux » à laquelle ces biens appartiennent, en termes de contournement et de
transgression des formalités qui font l’ordre néolibéral et ses modes de gouvernement.
Les entreprises productrices de « faux » sont rarement des entreprises spécialisées dans cette
production. Le plus souvent, ce sont les mêmes entreprises qui font le « vrai » et le « faux », qui
produisent des biens de qualités différentes, ce qui illustre le fait qu’il n’y a pas respect ou violation de
règles, qu’il n’y a pas une dynamique binaire, mais un jeu beaucoup plus subtil sur le degré, sur
l’intensité, sur la quantité. Ces entreprises font parfois le « faux » intentionnellement, dans une logique de
restriction volontaire du marché, et de création plus ou moins consciente de marchés secondaires. Cela se
produit lorsque les donneurs d’ordre autorisent un volume donné de production hors quota, ou décident
d’une production différente et de qualité moindre pour des segments de marchés particuliers, par exemple
au moment des soldes. Dans ce cas, on voit donc apparaître, derrière la falsification supposée, un
potentiel de création de nouvelles normes, ou de normes à plusieurs vitesses. Ces entreprises font souvent
le « faux » de façon non prévue par les centrales d’achat, par exemple lorsque ces dernières refusent,
pour défaut ou emballage endommagé, certains lots qui sont tout de même commercialisés par les ateliers
délocalisés. On est ici dans une configuration encore différente, où le respect de formalités crée des
informalités. Les entreprises peuvent aussi avoir mal évalué le marché et refuser le surplus aux ateliers
qui, dès lors, peuvent organiser l’écoulement des invendus sur des marchés résiduels. Dans d’autres
situations, enfin, le « faux » naît de la logique même de la délocalisation et des achats à moindre coût,
dans une course à la rentabilité qui omet parfois de contrôler l’origine et la qualité des producteurs et des
intermédiaires. Dans ce cas, la logique de la bureaucratie néolibérale heurte une autre logique du
néolibéralisme, celle du moindre coût, du profit, de la rentabilité et de la flexibilité.
L’exemple des contrefaçons permet donc de compléter le tableau sur les complications de la
bureaucratisation néolibérale. Le récit de la contrefaçon apparaît ainsi comme un récit fictionnel qui met
en son centre l’importance des normes, des règles, des procédures – de la bureaucratisation néolibérale,
donc – et qui instaure la lutte contre la contrefaçon comme un rituel. Ce n’est pas un rituel de vérification,
comme pour l’audit analysé par Power, mais un rituel de simplification et de moralisation. La réalité
extrêmement complexe est contenue par un discours qui la réduit à des cas de contrefaçon grossière et
caricaturale de mafieux produisant des biens dangereux et mal faits et qui s’articule au couple
victimisation/culpabilisation. Alors même que formalités et informalités semblent indissociablement
enchevêtrées par des relations multiples dans le processus productif et commercial et par la logique
exponentielle du droit de la propriété intellectuelle, elles sont présentées comme antinomiques.
La lutte contre la contrefaçon, dans la forme bureaucratique qu’elle prend – du fait de la nature
formelle et procédurale de la délivrance des droits de propriété intellectuelle –, exprime une volonté de
dominer qui est cependant sans cesse bafouée. De fait, les logiques de flexibilité et de compétitivité,
notamment par achat au moins coûtant et par délocalisation, ne sont pas remises en cause. Tout comme
sont laissées intactes les politiques implicites de protection par les normes et par la qualité à l’heure de
la délégitimation des politiques protectionnistes traditionnelles, puisque sous couvert d’innovation, le
monopole accordé par le droit de la propriété intellectuelle est euphémisé, non reconnu comme tel. La
qualification de contrefaçon défend ainsi un ordre économique inégalitaire dans lequel les pays
développés et industrialisés et les entreprises les plus structurées bénéficient toujours d’un avantage
comparatif grâce aux règles qu’ils arrivent à imposer aux niveaux international ou national. Elle apparaît
ainsi comme l’expression d’une domination : en transformant une question de concurrence, de
segmentation de marchés, d’inventivité, en violation de règles, elle tente d’entraver des processus
d’industrialisation et de rattrapage. Mais cette politique est vouée à l’échec, comme l’illustrent la montée
des « pays émergents », le développement de la dénonciation de « contrefaçons » et l’articulation
récurrente et définitivement banale entre formel et informel.
La lutte contre la contrefaçon se traduit par une fuite en avant de nouvelles normes et règles et non par
une réflexion sur leur pertinence et leurs conséquences. On multiplie les normes et on accroît le rôle
dévolu à des agences, des organismes de certification ou des offices de dépôt des brevets et droits,
comme le symbolise le projet tant décrié de l’ACTA ; on renforce les contrôles et les techniques de
traçabilité sécurisée par marquage des produits tout au long de la chaîne de production et
d’approvisionnement ; on utilise des outils d’authentification ; on met en place des sanctions pénales et on
en appelle à la morale des consommateurs. Ces mesures sont largement fondées sur le principe du
partenariat public/privé. Elles sont définies avec les entreprises « pillées » et des centres techniques
opérationnels créés à cet effet, et la concertation porte sur les règles, les normes, les lois à adapter et à
faire converger entre les pays.
L’exemple de la contrefaçon suggère que l’illicite et l’illégal sont également producteurs de
bureaucratisation néolibérale. Plus précisément, l’« informalité » en tant que pratique rendue illicite ou
illégale par des normes et par des récits apparaît comme une modalité de production de « formalités ».
C’est une autre déclinaison de l’enchevêtrement entre formel et informel qui fait le quotidien de la vie
sociale.

L’imbrication des formalités et des informalités.


On comprend donc que l’informalité, c’est ce qui déborde ou ne s’intègre pas dans les formalités, ce
qui s’oppose aux formalités, ce qui naît de formalités ou ce qui n’est pas (encore) formalisé. Les
significations de l’informalité apparaissent ainsi plurielles et expriment aussi bien, et souvent
simultanément, l’improvisation et le laisser-faire, l’inégalité et l’exclusion, la liberté et l’inventivité, le
tâtonnement d’un ordre en construction.
Car le quotidien n’est évidemment pas fait uniquement de cette bureaucratisation néolibérale, aussi
envahissante soit-elle. Si l’on revient à la journée qu’Alice passe à l’hôpital, aux côtés des tâches
bureaucratiques qu’elle nous a décrites et qui lui pèsent parce qu’elles heurtent ce qu’elle estime être son
métier, elle considère que d’autres situations devraient être davantage formalisées et encadrées parce
qu’elles remettent en cause son travail, d’une autre façon. Elle est en effet souvent obligée de
« bricoler ». Par exemple, lorsque la blanchisserie connaît une période de pénurie, elle doit trouver des
draps en papier dans lesquels les malades transpirent et utiliser les couvertures pendant une semaine sans
pouvoir les laver à chaque arrivée d’un nouveau patient. Quant à Richard, il a certes vécu des tribulations
absurdes à Pôle Emploi, mais il a réussi à dénouer sa situation grâce à l’initiative personnelle et « hors
norme » d’un conseiller qui a pris sur lui de ne pas suivre seulement les prescriptions de son écran et de
sortir, pour un moment, des procédures. Et Louis, qui se mobilisait contre les poubelles à puce, n’a pas
manqué de mentionner les effets pervers de la managérialisation des déchets, avec le développement de
comportements écologiquement condamnables et l’apparition de dépôts d’ordures informels.
Souvent, l’informalité est cependant beaucoup plus subtile que ce dernier exemple ne le suggère. Dans
le monde de la finance, par exemple, à côté des modèles et des chiffres ou encore de l’expertise
scientifique, les connaissances empiriques, les raisonnements contre-intuitifs, les conversations
informelles jouent un rôle fondamental dans les décisions, comme le fonctionnement de la Fed américaine
et le rôle personnel d’Alan Greespan l’ont montré103. Il est bien connu que les administrations, y compris
celles qui sont soumises au new public management, ne fonctionnent qu’avec un minimum d’informalité.
C’est ce qu’illustre le cas de la comptabilité nationale décrite par François Fourquet, qui parle des
chiffres comptables comme des « supports d’intuitions », des « indices » de la réalité, des « aide-
mémoire », des guides qui risquent d’« égarer » mais « sans lesquels on se perd »104. Il en va de même
dans les entreprises105. Le régime de soft power qu’est la « gouvernance par négociation et information »
repose aussi sur la prise en compte des suggestions informelles plutôt que sur le commandement, les
règles, le formalisme. Dans le processus d’audit, les règles formelles donnent aux auditeurs la capacité
de marchander et de jouer avec les règles informelles106. Autrement dit, la multiplication des règles
formelles ne permet pas seulement l’aménagement le plus approprié entre règles différentes, il donne de
la latitude et une possibilité de jeu avec les informalités. Même le monde des normes techniques a sa part
d’informalités. Ces normes ne sont en effet jamais définies pour le produit, le service, le procès,
l’activité à normer, puisque par définition elles sont génériques et abstraites107. Les normes, tout comme
les règles, les procédures, les critères, sont des textes que chacun lit en fonction de ses préoccupations,
des contraintes auxquelles il fait face, du problème qu’il doit résoudre, des compétences dont il
dispose108. Et cette lecture ne peut se faire, la plupart du temps, qu’en interaction avec des intermédiaires,
des spécialistes de la norme, des ingénieurs, des juristes, des managers ou des statisticiens déjà familiers
de l’abstraction à mettre en œuvre, des collègues qui ont dû se confronter à cette adaptation nécessaire ou
à une autre du même type. Derrière la norme, comme le rappelle Laurent Thévenot, il y a donc toujours un
rapport à l’autre qui n’apparaît pas forcément dans les comptes rendus, dans les indicateurs mais qui est
fondamental109. Et, malgré toutes les procédures et les contraintes, ce rapport ne peut être normé, il ne
peut être abstrait et devenir formalité.
On l’a vu, ce qui fait la force des formalités, c’est très souvent leur souplesse et leur capacité
d’adaptation, qui passent par une dose d’improvisation mais aussi par une dose d’informalité. Le fait que
les normes et les procédures formelles soient considérées comme des « législations d’application110 »
doit être pris dans ce sens fort et large ; elles permettent d’agir, y compris par des écarts, des inventions,
des arrangements avec ce qui ne rentre pas dans les normes. C’est aussi ce que rappelle Richard Harper
lorsqu’il parle de pratiques « astucieuses » à propos de l’élaboration des documents du FMI. Dans son
ethnographie de l’institution de Bretton Woods, il montre toute la part de jeu avec les normes, les critères,
les procédures et même les indicateurs et les données chiffrées111. Le caractère « astucieux » réside dans
cet art de la « bonne » sélection de faits, d’arguments, d’interprétations et de recommandations qui fait
s’entremêler formalités et informalités. Dans le monde du travail aussi, on assiste à cette imbrication de
la norme et du hors-norme, de la formalisation et de l’informalité. C’est par exemple ce que soulignent à
leur manière les travaux sur le retour au travail non payé, que cela soit du fait du travail réalisé par les
consommateurs (à qui l’on « propose », pour leur « faciliter » la vie, de se servir eux-mêmes des pompes
ou guichets automatiques, d’imprimer eux-mêmes les billets d’avion ou de train pour le trajet qu’ils
auront eux-mêmes identifié sur Internet, ou de monter eux-mêmes les étagères d’un meuble en kit), ou
celui effectué bénévolement dans le cadre de la famille (soins et garde des enfants, des personnes âgées)
ou dans celui de l’entreprise (avec le développement des stages, des périodes d’essai et autres
expériences probatoires non payées)112. Bref, tous les formalisateurs, hommes de gouvernement, experts,
normalisateurs et autres concepteurs ou utilisateurs de règles et procédures ne peuvent gouverner sans le
recours à des « informations sociales vivantes113 », ici une grève, là une tension sociale, une démarche,
une agitation, une manifestation, une irritation…
On pourrait multiplier les exemples. Hors du monde économique aussi, cette imbrication est
fondamentale. L’histoire de ce chirurgien qui, après avoir reconnu comme sienne la fille de sa future
épouse, décide quarante années plus tard – parce qu’il s’en sépare après avoir obtenu l’annulation de son
mariage par le Vatican – de retirer sa paternité à sa (fausse) fille, laquelle est privée d’identité parce
qu’il n’existe pas d’instrument normatif qui permette de régler la fausse reconnaissance de paternité, est
sordide mais intéressante : elle mobilise différents registres de normes, des pratiques informelles, des
relations personnelles et de pouvoir114. Les exemples d’obtention de visa et de traitement des migrants
sont innombrables, qui mêlent surenchère bureaucratique et pratiques informelles, parfois dans le sens
d’un blocage (lorsque, par oral, des documents supplémentaires et non prévus sont demandés, lorsque
sont évoquées des réunions et des évaluations dont personne ne connaît les procédures ni même la
réalité), parfois dans le sens d’une aide et d’une délivrance accélérée (grâce à des « interventions » et
des coups de fil), parfois dans le sens de la marchandisation et du profit (les cas de corruption et de
réseaux parallèles sont connus et relativement fréquents).
L’enchevêtrement de formalités et d’informalités n’est pas chose nouvelle. Néanmoins la tendance de
la bureaucratisation néolibérale à s’incarner dans des abstractions (des normes, des procédures
formelles, des règles générales) issues du monde du marché et de l’entreprise, mais considérées comme
universelles et pertinentes pour l’ensemble de la société, crée outre les tensions que j’ai décrites
précédemment, des processus d’exclusion. En évacuant des relations, des conceptions, des
compréhensions, mais aussi des savoir-faire et des styles, il ouvre la voie à l’impossibilité d’entrer dans
le monde de ces formalités. Comme si l’investissement en forme poussé à l’extrême avait pour
conséquence le délitement des formes et notamment, dans les domaines où l’information ne se prête pas à
la formalisation, comme si les connaissances et les informations se défaisaient dans leur extériorité
formelle115. C’est dans ces conditions que l’on peut parler des informalités comme d’une autre modalité
de l’ordre néolibéral, comme d’une autre norme. L’« intégration borderline » illustre ce processus de
délitement des formes concomitant au développement de la bureaucratie néolibérale et, par son ampleur
en grande partie due à l’intensification des processus d’abstraction, en vient à être une autre norme, la
face complémentaire et indissociable de la bureaucratie néolibérale.
Les dimensions criminelle et illicite du néolibéralisme, souvent mises en évidence116, ne m’intéressent
ici qu’en tant qu’elles peuvent être une illustration, particulière, d’informalités, de manières non
« formellement admises », non « dominantes » d’être néolibéral. Elles sont parfois interprétées en termes
de tolérance d’activités, de pratiques, de comportements, d’espaces non régulés117. Par leur
généralisation et leur profonde intégration au capitalisme néolibéral, elles obligent cependant à aller plus
loin et à penser la constitution et les transformations de la frontière normative et imaginaire entre des
configurations simultanées – et présentées comme opposées – du néolibéralisme, mais qui ne cessent de
coexister et de se mêler. La prise en compte de la dimension historique de ces modalités d’intégration
permet de saisir la contingence de l’affirmation de certaines normes, de certaines formalités. De façon
extrêmement concrète, elle donne à voir, par exemple, comment des pratiques économiques
antérieurement marginalisées prennent une valeur nouvelle, et centrale, dans l’ère néolibérale en intégrant
le monde de la bureaucratisation, et comment des activités antérieurement reconnues, se trouvent
marginalisées et reléguées dans le monde des informalités. Le premier cas est illustré par toutes ces
activités informelles qui se trouvent formalisées et bureaucratisées – et rendues visibles – en intégrant
des programmes d’aide ou en recevant l’appui d’ONG, grâce à l’adoption de normes admises et
reconnues, celles de l’autoentrepreneuriat, de la micro-entreprise ou des activités génératrices de
revenus118. Les « marchés noirs » et la contrebande illustrent le second cas : dans les anciens pays
communistes entrés dans l’Union européenne, par exemple, la normalisation n’a évidemment pas été
systématique, reléguant nombre de producteurs et de commerçants dans l’informalité et faisant cohabiter
des marchés extrêmement formalisés, normés et des marchés fonctionnant selon les anciennes normes
devenues l’« informel »119 ; et un peu partout dans le monde se développe la « contrebande
néolibérale »120, activités auparavant légales qui deviennent illégales sous le seul coup de changements
normatifs.
Les formalités sont donc des informalités « qui ont réussi », des informalités qui ont été validées et ont
été à la base de l’abstraction. C’est ce que suggère Stinchcombe lorsqu’il nous invite à comprendre les
normes, les procédures, les règles, bref, les formalités « comme de l’informel abstrait121 ». Dans ce
processus, ce qui n’a pas été abstrait est rejeté dans l’informalité. Si l’on adopte cette vision, on
comprend mieux le caractère indissociable des formalités et des informalités122, de la bureaucratisation
néolibérale et de l’« informel » qui consacre la domination d’une forme de formalité, d’une forme
d’abstraction, celle qui est issue du monde de la technique, de la finance, du management, et qui n’est
donc pas forcément compatible avec l’éventail concret de la vie quotidienne.

Au terme de ce cheminement, la bureaucratisation néolibérale, qui a pu apparaître au début de ce livre
comme une grande machine orwellienne, se présente davantage comme l’une des principales forces, peut-
être la plus importante d’entre elles mais certainement pas la seule, qui définissent la vie en société, en
interaction avec d’autres et en perpétuel mouvement. Car, dans la mesure où la bureaucratie néolibérale
n’apparaît pas comme un champ circonscrit aux bureaucrates mais s’épanouit dans l’ensemble de la
société, tous les acteurs, tous les groupes sociaux, tous les individus peuvent s’emparer des dispositifs
bureaucratiques en les intégrant dans leurs propres stratégies, en en jouant, en faisant apparaître une
diversité d’enjeux, d’intérêts ou de logiques d’action. Dans ces conditions, les contours de la
bureaucratie néolibérale sont certes définis par l’ensemble des formalités du marché et de l’entreprise,
mais ils se dessinent aussi dans les relations et les rapports de forces entre acteurs, individus, groupes
aux vues non nécessairement convergentes, ni compatibles. Si l’on adopte le point de vue de Georges
Canguilhem, Michel Foucault et Pierre Macherey, pour qui l’exercice concret et l’expérience personnelle
seuls donnent sens aux normes et définissent le processus normatif, alors le quotidien ne peut se
comprendre que dans l’enchevêtrement de formalités et d’informalités. Ces pérégrinations nous suggèrent
que la bureaucratisation néolibérale, gouvernement par « abstraction pragmatique », ne concerne pas
forcément toutes les facettes de la vie quotidienne. Des choses peuvent être laissées dehors. Le « laisser-
faire », Michel Foucault nous le rappelle, est un mode de gouvernement : il n’est pas nécessaire de tout
gouverner tout le temps tant que l’ordre n’est pas remis en cause123. C’est en ce sens qu’il faut
comprendre l’importance, aux côtés des formalités, des informalités, et le fait que ces frontières
mouvantes entre les unes et les autres constituent les lignes de l’inclusion et de l’exclusion, de l’inégalité
et de la domination.
Dire que la bureaucratie néolibérale ne prend sens que dans l’exercice concret du quotidien, c’est
aussi dire combien elle ne peut se comprendre que dans son rapport au politique. La bureaucratie
néolibérale n’est pas un instrument, une technique, un principe d’action ou une idéologie, c’est un espace
de la pratique politique et un lieu d’énonciation du politique. En ce sens, et contrairement à une idée
dominante, on n’assiste pas aujourd’hui à un délitement du politique, à sa disparition, à son épuisement et
à sa désaffection de la part de citoyens davantage devenus consommateurs, contribuables, clients ou
sujets, voire bureaucrates, mais bien à un redéploiement du politique dont les contours sont précisément
dessinés par cette nouvelle forme de gouvernement. Le labyrinthe bureaucratique que j’ai essayé de
restituer dans ces pages n’incarne ainsi ni une fatalité dépolitisante ni une machine à soumettre et à
contrôler, mais les méandres de pratiques diffuses, éclatées, souvent mouvantes et insaisissables, se
déployant à travers des acteurs qui en sont la cible. Dans cette multidimensionnalité et cette plasticité, il
façonne la domination dans les rapports de forces, les conflits et les multiples arrangements qu’il abrite.

Notes du chapitre 5
a. Pour les droits d’auteur, le critère principal est l’originalité ; pour les brevets, c’est l’inventivité, la nouveauté et l’application industrielle ;
pour les marques, la distinctivité.
b. Cet accord élargit encore davantage le champ des droits de propriété. La Commission européenne l’a ratifié début 2012, mais le
Parlement et nombre d’États membres, à commencer par l’Allemagne, refusent de l’appliquer et il est aujourd’hui largement remis en cause
en Europe.
Notes

Notes de l’introduction
1. M. WEBER, « Parlement et gouvernement dans l’Allemagne réorganisée. Contributions à la critique politique du corps des fonctionnaires
et du système des partis », in Œuvres politiques (1895-1919), Albin Michel, Paris, 2004, p. 324 et 327.
2. L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes. Pratiques et politiques des formats d’information », in B. CONEIN et L. THÉVENOT
(dir.), Cognition et information en société, Éditions de l’EHESS, Paris, 1997, p. 205-242. Voir également, à la suite de Thévenot :
E. C. DUNN, « Standards and person-making in East Central Europe », in A. ONG et S. J. COLLIER (dir.), Global Assemblages. Technology,
Politics and Ethics as Anthropological Problems, Blackwell, Oxford, 2005, p. 173-193 ; Dunn évoque une « normative governmentality ».
C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization. Global Governance through Voluntary Consensus,
Routledge, Londres et New York, 2009, et N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, Oxford University Press, 2000 ;
ces auteurs soulignent l’extension du domaine des normes, qui est passé de la sphère industrielle et plus largement technique à la gestion, à
l’environnement et aux questions sociales. C. BRÜTSCH et D. LEHM KULH, « Complex legalization and the many moves to law », in
C. BRÜTSCH et D. LEHM KULH (dir.), Law and Legalization in Transnational Relations, Routledge, Londres, 2007, p. 9-32 ; les auteurs
parlent de « norm-based momentum » et constatent la multiplication des normes légales au niveau international ; de même que Y. SCHEM EIL
et W. D. EBERWEIN (dir.), Normer le monde, L’Harmattan, Paris, 2009.
3. A. SLATON et J. ABBATE, « The hidden lives of standards. Technical prescriptions and the transformation of work in America », in
M. T. ALLEN et G. HECHT (dir.), Technologies of Power, MIT Press, Cambridge, p. 95-144 ; M. LAM PLAND et S. LEIGH STAR (dir.),
Standards and their Stories. How Quantifying, Classifying and Formalizing Practices Shape Everyday Life, Cornell University Press,
Ithaca, 2009.
4. Pour une approche critique, voir J.-F. BAYART , Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Fayard, Paris,
2004, chapitre 1, ou G. HERM ET , A. KAZANCIGIL et J.-F. P RUD’HOM M E (dir.), La Gouvernance. Un concept et ses applications, Karthala,
Paris, 2005. Dans une analyse moins distanciée, J. N. ROSENAU, E.O. CZEM PIEL (dir.), Governance without Government. Order and
Change in World Politics, Cambridge University Press, Cambridge, 1992.
5. J.-F. BAYART , « La revanche des sociétés africaines », Politique africaine, 11, septembre 1983, p. 95-127 à propos de la bureaucratie
comme mouvement social et « L’énonciation du politique », Revue française de science politique, 35 (3), 1985, p. 343-373.
6. B. HIBOU, La Force de l’obéissance. Économie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, Paris, 2006, et surtout
Anatomie politique de la domination, La Découverte, Paris, 2011.
7. B. HIBOU (dir.), La Privatisation des États, Karthala, Paris, 1999 ; B. HIBOU et B. SAM UEL (dir.), « Macroéconomie par le bas »,
numéro spécial de Politique africaine, no 124, décembre 2011, p. 5-154.

Notes du chapitre 1
1. Voir K. P OLANYI, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, 1983, p. 191,
et l’analyse qu’en propose A. BUĞRA dans « Karl Polanyi et la séparation institutionnelle entre politique et économie », Raisons politiques,
no 20, novembre 2005, p. 37-56.
2. F. BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, Armand Colin, Paris, 1979, 3 volumes ;
P. ROSANVALLON, Le Capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Le Seuil, Paris, 1999 (1re édition, 1979).
3. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France, 1978-1979, Gallimard-Le Seuil, Paris, 2004, leçon du
17 janvier 1979, p. 32. Foucault précise que le gouvernement doit « produire de quoi être libre » et que cette production et cette gestion de la
liberté constituent un « appel d’air pour une formidable législation, pour une formidable quantité d’interventions gouvernementales qui seront la
garantie de la production de liberté dont on a besoin, précisément, pour gouverner » (ibid., leçon du 24 janvier 1979, p. 65-66).
4. Ibid., leçon du 14 février 1979, p. 145.
5. M. WEBER, Économie et Société, 2 volumes, Pocket, Paris, 1995 (qui ne correspondent qu’au premier des deux volumes de l’édition
allemande de Wirtschaft und Gesellschaft). Pour une critique des traductions françaises qui ont contribué à cette mésinterprétation, voir J.-
P. GROSSEIN, « Max Weber “à la française” ? De la nécessité d’une critique des traductions », Revue française de sociologie, 46-4, 2005,
p. 883-904. Cependant, il faut sans doute nuancer l’importance du facteur « national » dans ces interprétations biaisées de Weber et davantage
mettre en évidence le vecteur idéologique, comme le prouve, a contrario, la lecture qu’en fait Claude LEFORT (dans « Qu’est-ce que la
bureaucratie ? », Arguments, no 17, 1960, repris dans Éléments d’une critique de la bureaucratie, « Tel », Gallimard, Paris, 1979, p. 271-307,
et qui a directement inspiré le titre de ce chapitre).
6. Notamment dans sa Critique de la philosophie de l’État de Hegel.
7. Ensemble de textes réunis en français sous le titre de Œuvres politiques, op. cit., particulièrement ceux sur l’Allemagne, où il parle de
bureaucratie privée.
8. Il s’agit de toute la seconde partie de l’ouvrage fondamental de Weber, qui n’a jamais été traduite en français mais que l’on peut lire en
anglais.
9. Cité par C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », in op. cit., p. 292.
10. M. WEBER, Economy and Society. An Outline of Interpretive Sociology, University of California Press, Berkeley, 1978, p. 223,
souligné par Weber. La citation complète est « The development of modern forms of organization in all fields is nothing less than
identical with the development and continual spread of bureaucratic administration. This is true of church and state, of armies,
political parties, economic enterprises, interest groups, endowments, clubs, and many others ». Outre Claude Lefort, parmi les
spécialistes de Weber, Stephen Kalberg met particulièrement bien en évidence cette diversité et cette universalité de la bureaucratie dans la
pensée du maître de Heidelberg. Voir S. KALBERG, « Max Weber’s type of rationality. Cornerstones for the analysis of rationalization
processes in history », American Journal of Sociology, 85-3, p. 1145-1179, et Max Weber’s Comparative Historical Sociology, Chicago
University Press, Chicago, 1994.
11. « Historiquement aussi, le “progrès” vers un État bureaucratique […] est en relation étroite d’interdépendance avec l’évolution
capitaliste moderne. L’entreprise capitaliste moderne repose intérieurement avant tout sur le calcul. Elle a besoin pour exister d’une justice et
d’une administration dont le fonctionnement puisse, en principe du moins, être calculé rationnellement à partir de normes générales, exactement
comme on peut calculer le rendement prévisible d’une machine. » Bref, la « progression vers la bureaucratie » existe aussi bien dans
l’économie capitaliste que dans l’administration d’État, nous dit-il, soulignant que « le capitalisme moderne […] est né d’abord là où des
avocats sont devenus juges. Mais aujourd’hui, capitalisme et bureaucratie se sont rencontrés et sont devenus inséparables » (M. WEBER,
« Parlement et gouvernement dans l’Allemagne réorganisée… », loc. cit., ces citations sont tirées des p. 325 et 327).
12. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit. Sur cette récurrence de l’image de la bureaucratie (et du bureaucrate) comme
parasite, voir M. SERRE, Le Parasite, Grasset, Paris, 1980.
13. Ce que mettent bien en évidence deux ouvrages récents : A. RILES (dir.), Documents. Artefacts of Modern Knowledge, The
University of Michigan Press, Ann Arbor, 2006 ; D. GARDEY, Écrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé
les sociétés contemporaines (1800-1940), La Découverte, Paris, 2008.
14. M. WEBER, « Parlement et gouvernement dans l’Allemagne réorganisée… », loc. cit., notamment p. 334.
15. M. WEBER, Economy and Society, op. cit., p. 987 (souligné par Max Weber).
16. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 280.
17. Ibid., p. 298.
18. M. WEBER, « Parlement et gouvernement dans l’Allemagne réorganisée… », loc. cit., p. 334.
19. B. RIZZI, La Bureaucratisation du monde (1939 ; rééd. Champ Libre, 1976) ; J. BURNHAM , The Managerial Revolution. What is
Happening in the World, John Day, New York, 1941 ; H. JACOBY, The Bureaucratization of the World, University of California Press,
Berkeley, 1973 (première édition, 1969, en allemand).
20. C. CASTORIADIS, La Société bureaucratique, Christian Bourgois, Paris, 1990 (nouvelle édition, textes écrits dans la revue Socialisme
ou Barbarisme entre 1949 et 1965).
21. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 283.
22. Pour une analyse approfondie et systématique, qui reste cependant de l’ordre des soubassements philosophiques et idéologiques du
« gouvernement entrepreneurial », voir P. DARDOT et C. LAVAL, La Nouvelle Raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La
Découverte, Paris, 2009.
23. Tel que je l’ai entrepris dans mes travaux précédents : B. HIBOU (dir.), La Privatisation des États, op. cit. ; B. HIBOU, La Force de
l’obéissance, op. cit. ; B. HIBOU, Anatomie politique de la domination, op. cit.
24. Pour cela, je m’appuie principalement sur J.-P. LE GOFF, Le Mythe de l’entreprise, La Découverte, Paris, 1992 ; T. COUTROT ,
L’Entreprise néo-libérale, nouvelle utopie capitaliste ?, La Découverte, Paris, 1998 ; M. CAPRON (dir.), Les Normes comptables
internationales, instruments du capitalisme financier, La Découverte, Paris, 2005 ; F. OSTY et M. UHALDE, Les Mondes sociaux de
l’entreprise. Penser le développement des organisations, La Découverte, Paris, 2007 ; O. WEINSTEIN, Pouvoir, finance et connaissance.
Les transformations de l’entreprise capitaliste entre le XXe et le XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2010 (les citations sont tirées de ce
dernier, p. 16).
25. A. D. CHANDLER, The Visible Hand. Managerial Revolution in American Business, The Belknap Press of Harvard University
Press, Cambridge, 1977.
26. Par exemple, A. Gouldner les date de la fin du XIXe siècle, D. Clawson entre 1870 et 1920, R. Torstendahl entre 1860 et 1880, tandis
que H. Braverman parle du tournant du XXe siècle : A. G. GOULDNER, Patterns of Industrial Bureaucracy, Routledge, Londres, 1955 ;
D. CLAWSON, Bureaucracy and the Labour Process. The Transformation of US Industry, 1860-1920, Monthly Review Press, New York
et Londres, 1980 ; R. TORSTENDAHL, Bureaucratisation in Northwestern Europe, 1880-1985. Domination and Governance, Routledge,
Londres, 1991 ; H. BRAVERM AN, Labor and Monopoly Capital. The Degradation of Work in the Century, The Monthly Review Press,
New York, 1979.
27. Cela est rappelé par D. CLAWSON, op. cit.
28. B. RIZZI, La Bureaucratisation du monde, op. cit. ; J. BURNHAM , The Managerial Revolution, op. cit.
29. H. BRAVERM AN, Labor and Monopoly Capital, op. cit. ; D. CLAWSON, Bureaucracy and the Labour Process, op. cit.
30. R. TORSTENDAHL, Bureaucratisation in Northwestern Europe, op. cit.
31. D. CLAWSON, Bureaucracy and the Labour Process, op. cit. Sur le temps, les travaux de E. P. Thompson sont évidemment
incontournables : E. P. THOM PSON, La Formation de la classe ouvrière anglaise, coll. « Point », Le Seuil, Paris, 2012, et Temps, discipline
du travail et capitalisme industriel, La Fabrique, Paris, 2004. Les travaux de l’historien de la quantification, Theodore Porter, sont également
très intéressants dans cette perspective, notamment ses développements sur la naissance de l’assurance et de l’actuariat, et l’émergence de
manières d’évaluer la rentabilité : T. P ORTER, Trust in Numbers. The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton
University Press, Princeton, 1995.
32. T. GAM BLING, Societal Accounting, George Allen & Unwin, Londres, 1974 et Beyond the Conventions of Accounting, MacMillan,
Londres, 1978 ; M. CAPRON, La Comptabilité en perspective, La Découverte, Paris, 1993 ; A. G. HOPWOOD et P. MILLER (dir.),
Accounting as Social and Institutional Practices, Cambridge University Press, Cambridge, 1994 ; T. COLVIN JONES, Accounting and the
Entreprise. A Social Analysis, Routledge, Londres, 1995 ; J. RICHARD, « Les trois stades du capitalisme comptable français », et
E. CHIAPELLO, « Transformation des conventions comptables, transformation de la représentation de l’entreprise », in M. CAPRON (dir.), Les
Normes comptables internationales, instruments du capitalisme financier, op. cit. ; L. BOLTANSKI et E. CHIAPELLO, Le Nouvel Esprit
du capitalisme, Gallimard, Paris, 1999.
33. D. CLAWSON, Bureaucracy and the Labour Process, op. cit.
34. A. G. GOULDNER, Patterns of Industrial Bureaucracy, op. cit.
35. Le premier cas est par exemple analysé par A. D. CHANDLER dans The Visible Hand, op. cit., et le second par S. M. JACOBY dans
Employing Bureaucracy. Managers, Unions, and the Transformation of Work in American Industry, 1900-1945, Columbia University
Press, New York, 1985.
36. O. WEINSTEIN, Pouvoir, finance et connaissance, op. cit., p. 27-38.
37. N. FLIGSTEIN, The Transformation of Corporate Control, Harvard University Press, Cambridge, 1990.
38. J.-P. LE GOFF, Le Mythe de l’entreprise, op. cit. ; N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit.
39. M. M. BLAIR, Ownership and Control. Rethinking Corporate Governance for the Twenty-First Century, Brookings Institution,
Washington DC, 1995 ; B. HOLM STROM et S. N. KAPLAN, « Corporate gouvernance and merger activity in the United States. Making sense
of the 1980’s and 1990’s », Journal of Economic Perspective, 15 (2), 2001, p. 121-144 ; E. ENGLANDER et A. KAUFM AN, « The end of
managerial ideology. From corporate social responsibility to corporate social indifference », Enterprise & Society, 5 (3), 2004, p. 404-450.
40. O. WEINSTEIN, Pouvoir, finance et connaissance, op. cit.
41. N. FLIGSTEIN, The Transformation of Corporate Control, op. cit. ; A. ORLÉAN, Le Pouvoir de la finance, Odile Jacob, Paris, 1999 ;
M. AGLIETTA et A. REBÉRIOUX, Dérives du capitalisme financier, Albin Michel, Paris, 2004.
42. M. A. O’SULLIVAN, Contest for Corporate Control, Oxford University Press, Oxford, 2000 ; O. WEINSTEIN, Pouvoir, finance et
connaissance, op. cit. ; D. MACKENZIE, An Engine, Not a Camera. How Financial Models Shapes Markets, The MIT Press,
Cambridge, 2006.
43. R. SENNETT , The Culture of the New Capitalism, Yale University Press, New Haven, 2006 ; mis en évidence et repris de façon
nuancée par A. BUĞRA dans « La bureaucratisation et la liberté individuelle », intervention aux deuxièmes rencontres européennes du
FASOPO (http://www.fasopo.org/reasopo.htm#rencontres) du 6 février 2009 sur la bureaucratisation néolibérale.
44. W. G. BENNIS, « Post-bureaucratic leadership », Society, 6 (9), 1969, p. 44-52, et « Changing organizations », in The Journal of
Applied Behavioral Science, 2, 1966, p. 247-263.
45. Sur les nouvelles modalités de contrôle dans l’entreprise : J.-P. DURAND, La Chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et
servitude volontaire, Le Seuil, Paris, 2004 ; P. ZARIFIAN, Le Travail et la Compétence. Entre puissance et contrôle, PUF, Paris, 2009 ;
O. WEINSTEIN, Pouvoir, finance et connaissance, op. cit. ; S. EDGELL, The Sociology of Work. Continuity and Change in Paid and
Unpaid Work, Sage, Los Angeles et Londres, 2012 (1re édition, 2005). Sur la certification comme modalité de contrôle et de normalisation, voir
les références du chapitre 3. Sur le contrôle par l’audit, M. P OWER, The Audit Society. Rituals of Verification, Oxford University Press,
Oxford, 1997.
46. C. CROUCH, « Marketization », in M. FLINDERS et al. (dir.), The Oxford Handbook of British Politics, Oxford University Press,
Oxford, 2009, p. 879-895.
47. Tel est le cas de Alexander Styhre, qui mène sa démonstration à partir des exemples de l’automobile (Volvo) et de la pharmacie
(AstraZeneca), dans A. STYHRE, The Innovative Bureaucracy. Bureaucracy in an Age of Fluidity, Routledge, Londres et New York,
2007.
48. J.-P. DURAND, La Chaîne invisible, op. cit. ; M. LALLEM ENT , Le Travail. Une sociologie contemporaine, Gallimard, Paris, 2007 ;
S. EDGELL, The Sociology of Work, op. cit. ; A. STYHRE, The Innovative Bureaucracy, op. cit.
49. R. TORSTENDAHL, Bureaucratisation in Northwestern Europe, op. cit.
50. Notamment M. WEBER, Economy and Society, op. cit., p. 225 et 226.
51. A. STYHRE, The Innovative Bureaucracy, op. cit. On peut également citer B. S. SINGER, « Towards a sociology of standards.
Problems of criterial society », The Canadian Journal of Sociology, printemps 1996, p. 203-221, qui parle, à partir de son travail sur les
normes, de « rise of bureaucratized criterial system » (p. 216).
52. C. CASTORIADIS, La Société bureaucratique, op. cit.
53. A. L. STINCHCOM BE, When Formality Works. Authority and Abstraction in Law and Organizations, The University of Chicago
Press, Chicago, 2001.
54. « Nous pensons en généralité mais vivons dans les détails », transformé dans ibid., p. 184, en « Nous pensons en abstraction mais
vivons dans les détails » ; voir également A. BARRY, Political Machines. Governing a Technological Society, The Athlone Press, Londres,
2001.
55. C’est l’un des thèmes récurrents de la recherche de Laurent THÉVENOT , de « Jugement ordinaire et jugement de droit », Annales ESC,
o
n 6, 1992, p. 1279-1299, à « L’autorité à l’épreuve de la critique. Jusqu’aux oppressions du “gouvernement par l’objectif” », in B. FRÈRE (dir.),
Quel présent pour la critique sociale ?, Desclée de Brouwer, Bruxelles, 2012.
56. L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit., p. 208.
57. L. BOLTANSKI, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Gallimard, Paris, 2009.
58. L. BOLTANSKI et L. THÉVENOT , De la justification. Les économies de la grandeur, Gallimard, Paris, 1991.
59. A. DESROSIÈRES, La Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, La Découverte, Paris, 2000 ; T. P ORTER, Trust
in Numbers, op. cit. ; F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du plan, Éditions Encres,
Paris, 1980.
60. M. DE CERTEAU, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Gallimard, Paris, 1980.
61. J’ai commencé à travailler cette question de l’abstraction à propos de la macroéconomie avec Boris Samuel, dans le travail que nous
avons coordonné sur la « macroéconomie par le bas » : B. HIBOU et B. SAM UEL (dir.), « La macroéconomie par le bas », op. cit., et
notamment notre article « Macroéconomie et politique en Afrique », p. 5-27.
62. F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit. ; M. FOUCAULT , « Nietzsche, la généalogie, l’histoire », Dits et Écrits II,
Gallimard, Paris, 2004, p. 136-156.
63. L. BOLTANSKI et L. THÉVENOT , De la justification, op. cit., et L. BOLTANSKI et E. C HIAPELLO, Le Nouvel Esprit du capitalisme,
op. cit.
64. A. L. STINCHCOM BE, When Formality Works, op. cit.
65. La tension est souvent mise en évidence par les chercheurs précédemment mentionnés, mais je suis ici davantage influencée par le
travail original de Boris Samuel sur les objets technocratiques.
66. On retrouve là, en des termes différents mais convergents, ce que dit Marcuse (H. MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, Minuit,
Paris, 1968) sur l’oubli du contexte élargi, ou Thévenot sur l’effacement des autres grandeurs devant les grandeurs industrielles et marchandes
(L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit.).
67. F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit.
68. H. MARCUSE, « Some social implications of modern technology », in A. ARATO et E. GEBHARDT (dir.), The Essential Frankfurt
School Reader, Continuum, Londres, 1982, p. 138-162 (texte écrit en 1941), relu par les préfaciers et par B. S. SINGER, « Towards a
sociology of standards », loc. cit.
69. L. THÉVENOT , « La politique des statistiques. Les origines sociales des enquêtes de mobilité », Annales, 45 (6), décembre 1990, p. 1275-
1300 ; L. THÉVENOT et A. DESROSIÈRES, Les Catégories socioprofessionnelles, La Découverte, Paris, 1996 ; A. DESROSIÈRES, La
Politique des grands nombres, op. cit. et Pour une sociologie historique de la quantification. L’argument statistique 1, Presses de
l’École des mines, Paris, 2008 ; F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit., etc.
70. B. HIBOU et B. SAM UEL, « Macroéconomie et politique en Afrique », loc. cit.
71. H. AUDIER, « Les “ex” négligent les profils scientifiques des candidats », CAES du CNRS, Le Magazine, no 97, 2011, p. 12-13, et « La
grande patouille des Labex », blog de l’auteur sur educpros.fr.
72. Sur le monde de la finance, voir D. MACKENZIE, An Engine, Not a Camera, op. cit.
73. F. FROM M ER, La Pensée Powerpoint. Enquête sur ce logiciel qui rend stupide, La Découverte, Paris, 2010.
74. C. WALTER (dir.), Nouvelles Normes financières. S’organiser face à la crise, Springer-Verlag France, Paris, 2010 ; G. VANEL, « La
normalisation financière internationale face à l’émergence de nouvelles autorités épistémiques américaines. Le cas de la filière des chiffres »,
Revue de la régulation 3/4, second semestre 2008.
75. F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit., p. 367.
76. C’est ce que montre Paul VEYNE dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Essai sur l’imagination constituante, Le Seuil, Paris,
1992.
77. C. CASTORIADIS, L’Institution imaginaire de la société, Le Seuil, Paris, 1975, p. 8.
78. J.-F. BAYART , « Historicité de l’État importé », in J.-F. BAYART (dir.), La Greffe de l’État, Karthala, Paris, 1996.
79. C. CASTORIADIS, L’Institution imaginaire de la société, op. cit., p. 218-219 et 222-223.
80. G. DELEUZE, Pourparlers : 1972-1990, Minuit, Paris, 1990, p. 93.
81. M. FOUCAULT dans ses écrits des premières années, reproduits notamment dans le premier volume de Dits et Écrits (no 17, « Distance,
aspect, origine », et no 36, « L’arrière-fable ») ; R. BARTHES, Mythologies, Le Seuil, Paris, 1957, et Le Degré zéro de l’écriture, Le Seuil,
Paris, 1953 ; H. MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, op. cit. ; P. VEYNE, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, op. cit.
82. G. DELEUZE, Pourparlers, op. cit. ; J.-F. BAYART , L’Illusion identitaire, Fayard, Paris, 1996.
83. Les développements ci-dessous sont issus de conversations avec un financier de la City, Londres, mai 2012.

Notes du chapitre 2
1. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 14 février 1979, p. 151.
2. En référence, bien entendu, au livre de L. BOLTANSKI et E. CHIAPELLO, Le Nouvel Esprit du capitalisme, op. cit.
3. En référence à l’expression de Bruno Jobert, in B. JOBERT (dir.), Le Tournant néo-libéral en Europe. Idées et recettes dans les
pratiques gouvernementales, L’Harmattan, Paris, 1994.
4. F. P IERRU, Hippocrate malade de ses réformes, Éditions du Croquant, Bellecombe-en-Beauge, 2007.
5. Ibid. ; A. OGIEN , « La volonté de quantifier. Conceptions de la mesure de l’activité médicale », Annales. Histoire, Sciences Sociales,
55 (2), 2000, p. 283-312 ; N. BELORGEY, L’Hôpital sous pression. Enquête sur le « nouveau management public », La Découverte, Paris,
2010.
6. F. P IERRU, Hippocrate malade de ses réformes, op. cit. ; A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, La
Découverte, Paris, 2010.
7. HAUTE AUTORITÉ DE SANTÉ, Projet 2009-2011, Bilan à mi-parcours, décembre 2010, Paris, consultable sur le site http://www.has-
sante.fr/portail/jcms/c_990504/projet-has-2009-2011-bilan-a-mi-parcours.
8. C. CHARPY, La Tête de l’emploi, Taillandier, Paris, 2011. Pour un témoignage critique, F. AUBENAS, Le Quai de Ouistreham, L’Olivier,
Paris, 2010, et pour une analyse par les sciences sociales, A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, op. cit.
9. J. SOSS, R. C. FORDING et S. F. SCHRAM , Disciplining the Poor. Neoliberal Paternalism and the Persistent Power of Race, The
University of Chicago Press, Chicago, 2011.
10. Ibid., p. 224 (« Computer screens as the policy »).
11. K. P OLANYI, La Grande Transformation, op. cit. Voir notamment N. P OSTEL et R. SOBEL, « Le concept de “marchandise fictive”,
pierre angulaire de l’institutionnalisme de Karl Polanyi ? », Revue de philosophie économique, vol. 11, no 2, 2010, p. 3-35. Pour une analyse
en ces termes du savoir et de la connaissance qui illustre magnifiquement l’extension de la bureaucratisation au capitalisme cognitif et la thèse
du lien indissociable entre bureaucratisation et capitalisme, M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 14 mars 1979, et
A. BUĞRA et K. AĞARAN (dir.), Reading Karl Polanyi for the Twenty-First Century. Market Economy as a Political Project, Palgrave,
New York, 2007.
12. Sur la stratégie de Lisbonne, la meilleure référence, qui inspire ces lignes, est I. BRUNO, À vos marques, prêts… cherchez ! La
stratégie européenne de Lisbonne, vers un marché de la recherche, Éditions du Croquant, Bellecombe-en-Beauge, 2008.
13. A. TRAUTM AN, « De la bureaucratisation de la recherche », Sociétés politiques comparées, no 12, février 2009, p. 2 (accessible sur
www.fasopo.org/reasopo.htm).
14. Slogan rappelé par M. D. HALLIDAY, Radical Bureaucracy, Shards Publishing, Bedfordshire, 2011.
15. M. STRATHERN, « “Improving ratings”. Audit in the British university system », European Review, 5 (3), 1997, p. 305-321 ;
« Introduction. New accountabilities. Anthropological studies in audit, ethics and the academy », in M. STRATHERN (dir.), Audit Cultures.
Anthropological Studies in Accounting, Ethics and the Academy, Routledge, Londres, 2000, p. 1-18, et « The tyranny of transparency »,
British Educational Research Journal, 26 (3), 2000, p. 309-321.
16. Pour l’Europe continentale, I. BRUNO, À vos marques, prêts… cherchez !, op. cit., et son intervention au colloque ainsi que celles des
autres intervenants, notamment Alain Trautman et Ahmet Insel aux deuxièmes rencontres européennes du FASOPO
(www.fasopo.org/reasopo.htm#rencontres) du 6 février 2009 sur la bureaucratisation néolibérale, ainsi que le numéro spécial « La fièvre de
l’évaluation », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 55 (4bis), supplément 2008. Le travail de M. STRATHERN est essentiel et donne
des lignes générales valables en dehors de la Grande-Bretagne : « Introduction. New accountabilities », loc. cit., « The tyranny of
transparency », loc. cit., et « Bullet-proofing. A tale from United Kingdom », in A. RILES (dir.), Documents, Artifacts of Modern
Knowledge, op. cit., p. 181-205. Pour ce pays, D. WARWICK, Bureaucracy, Longman, Londres, 1974 ; C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive
accountability. The rise of audit culture in higher education », in M. STRATHERN (dir.), The Audit Culture, op. cit., p. 57-89. Pour les États-
Unis, D. BRENNEIS, « Reforming promise », in A. RILES (dir.), Documents, Artifacts of Modern Knowledge, op. cit., p. 41-70. Sur le
système du peer review, voir D. BRENNEIS, « A partial view of contemporary anthropology », American Anthropologist, no 106, p. 580-588,
et D. BOYER, « Censorship as a vocation. The institutions, practices and cultural logic of media control in GDR », Comparative Study of
Society and History, vol. 45, no 3, juillet 2003, p. 511-545.
17. Les exemples concrets sont tirés de la thèse de H. MEDDEB, Courir ou mourir. El khobza et la domination au quotidien sous la
dictature de Ben Ali, thèse de doctorat, Institut d’études politiques de Paris, 5 octobre 2012. Voir également S. VENCO, « La violence sociale
fabriquée au travail. Le cas des centres d’appels au Brésil », in M. BENEDETTO-MEYER, S. MAUGERI et J.-L. METZGER (dir.), L’Emprise de
la gestion. La société au risque des violences gestionnaires, L’Harmattan, Paris, 2011, p. 107-130 ; M. BUSCATTO, « Les centres d’appels,
usines modernes ? Les rationalisations paradoxales de la relation téléphonique », Sociologie du travail, 44 (1), 2002, p. 99-117 ; O. COUSIN,
« Les ambivalences du travail. Les salariés peu qualifiés dans les centres d’appels », Sociologie du travail, 44 (4), 2002, p. 499-520 ;
S. EDGELL, The Sociology of Work, op. cit.
18. M. BENEDETTO-MEYER et E. RAIM OND, « La relation client “2.0”. Favoriser ou contraindre de nouveaux modes d’expression des
clients et des salariés ? », in M. BENEDETTO-MEYER, S. MAUGERI et J.-L. METZGER (dir.), L’Emprise de la gestion, op. cit., p. 245-274.
19. D. MACKENZIE, An Engine, Not a Camera, op. cit.
20. Entretiens, Paris, juin 2011 et mars 2012.
21. Sur les T2A, voir N. BELORGEY, L’Hôpital sous pression, op. cit. ; F. P IERRU, Hippocrate malade de ses réformes, op. cit. ;
C. BÉLART , « La psychiatrie à l’épreuve des outils de gestion », in M. BENEDETTO-MEYER, S. MAUGERI et J.-L. METZGER (dir.), L’Emprise
de la gestion, op. cit., p. 215-244.
22. I. BRUNO, À vos marques, prêts… cherchez !, op. cit. ; J.-F. BAYART , Sortir du national-libéralisme. Croquis politiques des
années 2008-2012, Karthala, Paris, 2012.
23. Entretiens, Paris, mai 2011 et mars 2012.
24. Voir la presse américaine et française des premiers jours de juillet 2012.
25. Voir la presse française de mars 2007, et P. AM IEL, M. DRULHE, A. JOUVE et P. TEIL, « Mais enfin, de quoi vous plaignez-vous ? »,
Empan, no 68, avril 2007, p. 11-13.
26. H. MEDDEB, Courir ou mourir, op. cit. ; C. JAEGER, « L’impossible évaluation du travail des téléopérateurs. Le cas de deux centres
d’appels », Réseaux, no 114, avril 2002, p. 51-90.
27. J.-F. BAYART , « Le mouvement des chercheurs doit maintenant monter en généralité », Sociétés politiques comparées, no 12,
février 2009 (www.fasopo.org/reasopo.htm) ; A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, op. cit.
28. Je reprends cette expression et l’analyse de Herbert MARCUSE, notamment dans L’Homme unidimensionnel, op. cit.
29. C’est évidemment toute la question de la généalogie analysée par Michel FOUCAULT , notamment dans « Nietzsche, la généalogie,
l’histoire », loc. cit.
30. J.-F. BAYART , Le Gouvernement du monde, op. cit. ; D. BRENNEIS, « Reforming promise », loc. cit., et M. STRATHERN, « Bullet-
proofing… », loc. cit.
31. Comme l’illustrent les pages sur ce sujet dans H. M. ENZENSBERGER, Le Doux Monstre de Bruxelles, ou l’Europe sous tutelle,
Gallimard, Paris, 2011.
32. Pour le règlement européen http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2011:299:0001:0003:FR:PDF, et un
commentaire, http://institut-protection-sante-naturelle.eu/newsletter/pour-bruxelles-leau-nempeche-pas-la-deshydratation.
33. F. OCQUETEAU (dir.), Community Policing et Zero Tolerance à New York et Chicago. En finir avec les mythes, La Documentation
française, Paris, 2003 ; L. BONELLI, La France a peur. Une histoire sociale de l’« insécurité », La Découverte, Paris, 2008 ; J. DE
MAILLARD et T. LE GOFF, « La tolérance zéro en France. Succès d’un slogan, illusion d’un transfert », Revue française de science
politique, 59 (4), 2009, p. 655-679.
34. L. MUCCHIELLI, « Les techniques et les enjeux de la mesure de la délinquance », Savoir-Agir, no 1, 2001, p. 93-101 ; L. BONELLI, « Les
modernisations contradictoires de la police nationale », in L. BONELLI et W. P ELLETIER (dir.), L’État démantelé. Enquête sur une révolution
silencieuse, La Découverte, Paris, 2010, p. 102-117 ; L. MUCCHIELLI, L’Invention de la violence. Des peurs, des chiffres, des faits,
Fayard, Paris, 2011.
35. Libération, 23 avril 2012.
36. G. SAINATI et U. SCHALCHI, La Décadence sécuritaire, La Fabrique, Paris, 2007, p. 11.
37. Les cas de Claude-Jean Calvet, PDG de Espace-Risk Management, et surtout d’Alain Bauer, patron de AB Associates, sont
emblématiques. Leur trajectoire est étudiée dans L. MUCCHIELLI, Violences et insécurité. Fantasmes et réalités dans le débat français, La
Découverte, Paris, 2002 ; P. RIM BERT , « Les managers de l’insécurité. Production et circulation d’un discours sécuritaire », in L. BONELLI et
G. SAINATI (dir.), La Machine à punir. Pratiques et discours sécuritaires, L’Esprit frappeur, Paris, 2004, p. 235-276 ; L. BONELLI, « Quand
les consultants se saisissent de la sécurité urbaine », Savoir-Agir, no 9, 2010.
38. La bibliographie en ce domaine est immense. À titre d’exemple : E. KRAHM ANN, States, Citizens and the Privatization of Security,
Cambridge University Press, Cambridge, 2010 ; F. VALCARCE LORENC, La Sécurité privée en Argentine. Entre surveillance et marché,
Karthala, Paris, 2011 ; R. BANÉGAS, « De la guerre au maintien de la paix. Le nouveau business mercenaire », Critique internationale, no 1,
octobre 1998, p. 179-194.
39. D. MANSBACH, « Normalizing violence. From military checkpoints to “terminals” in the occupied territories », Journal of Power, 2 (2),
août 2009, p. 255-273 ; S. HAVKIN, « La réforme des checkpoints israéliens. Externalisation, marchandisation et redéploiement de l’État », Les
Études du CERI, no 74, avril 2011, et « La privatisation des checkpoints, quand l’occupation militaire rencontre le néolibéralisme », in
S. LATTE-ABDALLAH et C. P ARIZOT (dir.), À l’ombre du mur. Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation, Actes Sud, Arles,
2011.
40. R. MARTIN, An Empire of Indifference. American War and the Financial Logic of Risk Management, Duke University Press,
Durham, 2007, p. 3 (« A set of protocols for organizing daily life »).
41. M. STRATHERN, « Robust knowledge and fragile future », in A. ONG et S. J. COLLIER (dir.), Global Assemblages, op. cit., p. 464-481.
42. Avec le C3 (Command, Control, Communication) comme tentative de formaliser la science militaire sur le modèle mathématique et la
perception de la guerre comme une « operations research » ou une « system analysis ». Les acronymes reprennent ces façons de penser, à
l’instar de C4IBM (Command, Control, Communication, Computers, Intelligence Battefield Management) et C4ISR (Command, Control,
Communication, Computers, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) ; cité dans R. MARTIN, An Empire of Indifference, op. cit.
43. G. HERM ET , « La gouvernance serait-elle le nom de l’après-démocratie ? L’inlassable quête du pluralisme limité », in G. HERM ET ,
A. KAZANCIGIL et J.-F. P RUD’HOM M E (dir.), La Gouvernance, op. cit. p. 17-47.
44. Cette conception est directement issue du néo-institutionnalisme économique (dont le plus illustre des représentants est D. C. NORTH,
Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990). Voir M. DAKOLIAS, « Court
performance around the World », World Bank Technical Paper, no 430, 1999 ; R. C. EFFROS, « The World Bank in a changing world. The
role of legal consruction », The International Lawyer, vol. 35, no 1341, 2001 ; Banque mondiale, Initiatives in Legal and Judicial Reform,
The World Bank, 2002. Pour une critique, voir B. HIBOU, « Économie politique du discours de la Banque mondiale en Afrique. Du catéchisme
économique au fait (et méfait) missionnaire », Les Études du CERI, no 39, mars 1998, http://www.ceri-sciences-
po.org/publica/etude/etude39.pdf ; J. OHNESORGE, « The rule of law. Economic development and the developmental states of northeast Asia »,
in C. ANTONS (dir.), Law and Development in East and South East Asia, Curzon Press, Richmond, 2002 ; M. MIAILLE, « L’État de droit
comme paradigme », Annuaire de l’Afrique du Nord, t. XXXIV, 1995, p. 29-43, parle de « répudiation de la politique dans les sciences
sociales », p. 37.
45. P. AM STRONG, « Neoliberalism in action. Canadian perspective », in S. BRADLEY et M. LUXTON (dir.), Neoliberalism and Everyday
Life, McGill-Queen’s University Press, Montréal, 2010, p. 184-201 ; F. P IRON, « La production politique de l’indifférence dans le nouveau
management public », Anthropologie et Sociétés, 27 (3), 2003, p. 47-71 ; M. STRATHERN (dir.), The Audit Cultures, op. cit.
46. A. G. SLAM A, La Société d’indifférence, Plon, Paris, 2009.
47. J. P IERRE, « La commercialisation de l’État. Citoyens, consommateurs et émergence du marché public », in B. G. P ETERS et
D. J. SAVOIE (dir.), Les Nouveaux Défis de la gouvernance, Centre canadien de gestion et Presses de l’Université Laval, Laval, 1995, p. 49-
70 ; F. P IRON, « La production politique de l’indifférence dans le nouveau management public », loc. cit. ; P. AM STRONG, « Neoliberalism in
action », loc. cit.
48. Pour la Turquie, J.-F. BAYART , L’Islam républicain, Albin Michel, Paris, 2010, qui montre que l’AKP est un parti du service (hizmet) en
affinité avec le néolibéralisme.
49. Pour un exemple de la doxa, voir M INISTÈRE DE L’AM ÉNAGEM ENT DU TERRITOIRE ET DE L’ENVIRONNEM ENT , Étude d’impact sur
l’environnement, Paris, 2001. Pour une analyse de sciences sociales, voir M. CALLON, P. LASCOUM ES et Y. BARTHES, Agir dans un monde
incertain. Essai sur la démocratie technique, Le Seuil, Paris, 2001.
50. M. S. DE VRIES, « The bureaucratization of participation », International Review of Administrative Sciences, vol. 66 (2), juin 2000,
p. 325-342.
51. Pour une très belle – et ironique – analyse de l’usage du consensus et des techniques de gouvernement inspiré par ce concept, voir
B. LAUTIER, « “Qui ne dit mot consent. Qui consent ne dit mot.” L’usage du mot “consensus” dans le vocabulaire du développement »,
Économie et institutions, no 12, 1er semestre 2008, p. 46-71, et « La bureaucratie du consensus building », intervention aux deuxièmes
rencontres européennes du FASOPO (www.fasopo.org/reasopo.htm#rencontres) du 6 février 2009 sur la bureaucratisation néolibérale.
52. Voir les travaux de Sandrine Lefranc, et notamment, S. LEFRANC, « La production de nouvelles techniques de pacification. La
normalisation internationale des causes locales », in Y. SCHEM EIL et W. D. EBERWEIN (dir.), Normer le monde, op. cit., p. 65-86.
53. « Robert’s rules » cité par B. LAUTIER, « “Qui ne dit mot consent. Qui consent ne dit mot.” », loc. cit.
54. G. HERM ET , « Un régime à pluralisme limité ? À propos de la gouvernance démocratique », Revue française de science politique,
vol. 54, no 1, février 2004, p. 159-178, et « La gouvernance serait-elle le nom de l’après-démocratie ? », loc. cit.
55. C’est le processus d’ONGisation que décrivent par exemple N. BERKOVITCH et A. KEM P, « Between social movement organizations
and social movement corporations. The commercialization of the global project of economic empowerment of women », in D. BERGOFFEN,
P. R. GILBERT , T. HARVEY et C. L. MCNEELY (dir.), Confronting Global Gender Justice. Women’s Lives, Human Rights, Routledge,
Oxford, 2012.
56. Cas, étudié par Blandine Destremau, d’une consultante qui a eu six mois pour mettre en place 600 ONG en Mauritanie sur injonction des
bailleurs de fonds. Voir B. DESTREM AU, Globalisation de l’intervention sociale, reconfiguration des solidarités, mémoire d’habilitation à
diriger des recherches, Université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Paris, 26 janvier 2009 ; J.-P. OLIVIER DE SARDAN, « La gestion
communautaire sert-elle l’intérêt public ? », Politique africaine, no 80, décembre 2000, p. 153-168 ; J.-P. JACOB et P. LAVIGNE-DELVILLE
(dir.), Les Associations paysannes en Afrique. Organisation et dynamiques, Karthala, Paris, 1994.
57. K. JAYASURIYA, « Economic constitutionalism, liberalism and the new welfare governance », Asia Research Centre Working Paper,
o
n 121, juin 2005, Murdoch University, Perth, Western Australia.
58. J. ELYACHAR, Markets of Dispossession. NGOs, Economic Development, and the State in Cairo, Duke University Press, 2005 ; J.-
M. SERVET , Banquiers aux pieds nus. La microfinance, Odile Jacob, Paris, 2006 ; A. BUĞRA, « Poverty and citizenship. An overview of the
social-policy environment in republican Turkey », International Journal of Middle East Studies, 39 (1), février 2007, p. 33-52 ; I. BONO,
Cantiere del Regno. Associazioni, sviluppo e stili di governo in Marocco, thèse de doctorat, département d’études politiques, université de
Turin, 2008 (accessible sur www.fasopo.org/reasopo/jf/th_bono.pdf) ; N. BERKOVITCH et A. KEM P, « Between social movement
organizations and social movement corporations », loc. cit.
59. L. BONDI et N. LAURIE (dir.), Working Spaces of Neoliberalism. Activism, Professionnalisation and Incorporation , Blackwell,
Oxford, 2005 ; M. HÉLY, Les Métamorphoses du monde associatif, PUF, Paris, 2009.
60. F. EGIL, « Les éléphants de papier. Réflexions impies pour le cinquième anniversaire des Objectifs de développement du millénaire »,
Politique africaine, no 99, octobre 2005, p. 97-115.
61. J.-P. CHAUVEAU, « Participation paysanne et populisme bureaucratique. Essai d’histoire et de sociologie de la culture du
développement », in J.-P. JACOB et P. LAVIGNE-DELVILLE (dir.), Les Associations paysannes en Afrique, op. cit., p. 25-59.
62. A. RILES, The Network Inside Out, University of Michigan Press, Ann Arbor, 2000.
63. I. BONO, Cantiere del Regno, op. cit., et I. BONO, « Le phénomène participatif au Maroc à travers ses styles d’action et ses normes »,
Les Études du CERI, no 166, juin 2010 (accessible sur http://www.ceri-sciencespo.com/cerifr/publica/etude/2010.php).
64. J.-P. JACOB et P. LAVIGNE-DELVILLE (dir.), Les Associations paysannes en Afrique, op. cit. ; J.-P. OLIVIER DE SARDAN, « La gestion
communautaire sert-elle l’intérêt public ? », loc. cit. ; P.-J. LAURENT , « Le “big man” local ou la “gestion coup d’État” de l’espace public »,
Politique africaine, no 80, décembre 2000, p. 169-181 ; T. BIERSCHENK, J.-P. CHAUVEAU, J.-P. OLIVIER DE SARDAN, Courtiers en
développement. Les villages africains en quête de projet, Karthala, Paris, 2000.
65. O. VALLÉE, La Police morale de l’anticorruption. Cameroun, Nigeria, Karthala, Paris, 2010.
66. Suivi de tels processus dans la région de Tanger et de Guelmim, notamment à travers une ONG ; entretiens, terrain et observation
participante, février-mars 2012.
67. Sur l’Iran, voir F. ADELKHAH, Les Mille et une frontières de l’Iran. Quand les voyages forment la nation, Karthala, Paris, 2012.
68. Y. SCHEM EIL et W. D. EBERWEIN, « Le mystère de l’énonciation. Normes et normalité en relations internationales », in Y. SCHEM EIL et
W. D. EBERWEIN (dir.), Normer le monde, op. cit., p. 7-62.
69. Dans les années 1950, Cornelius Castoriadis avait caractérisé ainsi les sociétés socialistes mais également les sociétés capitalistes, dans
une approche inspirée de Marx plus que de Weber. Voir C. CASTORIADIS, La Société bureaucratique, op. cit. ; et l’analyse de C. P REM AT ,
« Le phénomène bureaucratique chez Castoriadis », Tracés, 2002 (http://traces.revues.org/4131).
70. H. MIYAZAKI et A. RILES, « Failure as an endpoint », in A. ONG et S. J. COLLIER (dir.), Global Assemblages, op. cit., p. 320-331.
71. B. STIRN, « Lois et règlements. Le paradoxe du désordre », Revue de droit public, no 1, 2006, p. 136.
72. D. BRENNEIS, « Reforming promise », loc. cit.
73. M. P OWER, The Audit Society, op. cit.
74. En référence au livre de A. BLUM et M. MESPOULET , L’Anarchie bureaucratique. Statistique et pouvoir sous Staline, La
Découverte, Paris, 2003.
75. En référence au travail de B. SAM UEL, « Les cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté et les trajectoires de la planification au
Burkina Faso », Sociétés politiques comparées, no 16, juin 2009 (www.fasopo.org/reasopo/n16/article.pdf).
76. Sur la police, voir B. HARCOURT , Illusion of Order. The False Promise of Broken Window Policing, Harvard University Press,
Cambridge, 2001, qui parle de bricolages et réfute l’idée d’une théorie ; il montre la fragilité de la thèse qui fut à la base, aux États-Unis, de la
politique de « tolérance zéro », et notamment de l’absence de lien entre petits désordres et délinquance ; L. BONELLI, La France a peur,
op. cit. ; L. MUCCHIELLI, L’Invention de la violence, op. cit. Sur le new public management, voir C. HOOD, « A public management for all
seasons ? », Public Administration, 69 (1), printemps 1991, p. 3-19 ; F.-X. MERRIEN, « La nouvelle gestion publique. Un concept mythique »,
Lien social et politique, no 41, printemps 1999, p. 95-103.

Notes du chapitre 3
1. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 14 février 1979, p. 138.
2. A. BARRY, T. OSBORNE et N. ROSE (dir.), Foucault and Political Reason. Liberalism, Neo-Liberalism and Rationalities of
Government, The University of Chicago Press, Chicago, 1996 ; N. ROSE, Powers of Freedom. Reframing Political Thought, Cambridge
University Press, 1999.
3. P. DARDOT et C. LAVAL, La Nouvelle Raison du monde, op. cit.
4. E. C. DUNN, « Standards and person-making in East Central Europe », loc. cit.
5. B. HIBOU, « Retrait ou redéploiement de l’État ? », Critique internationale, no 1, octobre 1998, p. 151-168 ; B. HIBOU (dir.), La
Privatisation des États, op. cit. (et « Preface to the English Edition », in Privatizing the State, Hurst, Londres, et Columbia University Press,
New York, 2004, p. vii-xvi).
6. A. DESROSIÈRES, « Historiciser l’action publique. L’État, le marché et les statistiques », in P. LABORIER et D. TROM (dir.), Historicité de
l’action publique, PUF, Paris, 2003, p. 207-221, ainsi que Pour une sociologie historique de la quantification. L’argument statistique 1,
op. cit., 2008, et Gouverner par les nombres. L’argument statistique 2, Presses de l’École des mines, Paris, 2008 ; T. P ORTER, Trust in
Numbers, op. cit., et « Statistics and the career of public reason. Engagement and detachment in a quantified world », in T. CROOK et
G. O’HARA (dir.), Statistics and the Public Sphere. Numbers and the People in Modern Britain, c. 1800-2000, Routledge, New York,
2011, p. 32-47.
7. Citation de J. P ECK, Constructions of Neoliberal Reason, Oxford University Press, Oxford, 2010 ; voir également N. BRENNER,
J. P ECK et N. THEODORE, « Variegated neoliberalization. Geographies, modalities, pathways », Global Networks, 10 (2), 2010, p. 1-41.
8. R. P LANT , The Neoliberal State, Oxford University Press, Oxford, 2010.
9. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit.
10. J’ai repris le concept de « décharge » des travaux historiques de Max Weber (traduction des termes allemands de Verpachtung et
Überweisung. Voir M. WEBER, Histoire économique. Esquisse d’une histoire universelle de l’économie et de la société, Gallimard, Paris,
1991, p. 85-92 notamment). Pour la réinterprétation que j’en fais, voir B. HIBOU, « La “décharge”, nouvel interventionnisme ? », Politique
africaine, no 73, mars 1999, p. 6-15, et « Preface to the English edition », in B. HIBOU, loc. cit.
11. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 7 février 1979.
12. Cela est notamment clairement rappelé par C. CROUCH, « Marketization », loc. cit.
13. O. HART , Firms, Contracts and Financial Structure, Clarendon Press, Oxford, 1995 ; L. BOWM AN, « P3 – Problem, Problem,
Problem », Project Finance, no 206, juin 2006 ; G. HODGE et C. GREVE (dir.), The Challenge of Public-Private Partnerships. Learning
from International Experience, Edward Elgar, 2005 ; F. MARTY, S. TROSA et A. VOISIN, Les Partenariats public-privé, La Découverte,
Paris, 2006.
14. Il existe nombre de manuels et de guides. Pour une synthèse de ces mécanismes, voir J. STEETS, Accountability in Public Policy
Partnerships, Palgrave Macmillan, Londres, 2010.
15. C. CROUCH, « Marketization », loc. cit.
16. La littérature sur les agences et autorités indépendantes est immense. Voir par exemple M. THATCHER et A. STONE SWEET (dir.), The
Politics of Delegation, Franck Cass, Londres, 2003 ; F. GILARDI (dir.), Delegation in the Regulatory State. Independent Regulatory
Agencies in Western Europe, Edward Elgar, 2008.
17. A. OGIEN, L’Esprit gestionnaire, Éditions de l’EHESS, Paris, 1995.
18. Sur l’origine saint-simonienne de ce courant réformateur, voir M. KRYGIER, « Saint-Simon, Marx and the non-governed society », in
R. BROWN, E. KAM ENKA, M. KRYGIER et A. ERH-SOONTAY, Bureaucracy. The Career of a Concept, Edward Arnold, Londres, 1979,
p. 34-60.
19. Sur l’ambiguïté de l’opposition public-privé dans la volonté de croissance, de bien-être et de puissance des États, voir F. FOURQUET , Les
Comptes de la puissance, op. cit.
20. L. VON MISES, Bureaucracy, William Hodge, Londres, 1945, p. 62-63 : « A bureau is not a profit-seeking enterprise ; it cannot
make use of any economic calculation ; it has to solve problems which are unknown to business management. It is out of the question
to improve its management by reshaping it according to the pattern of private business. It is a mistake to judge the efficiency of a
government department by comparing it with the working of an enterprise subject to the interplay of market factors. […] It is vain to
advocate a bureaucratic reform through the appointment of businessmen as heads of various departments. The quality of being an
entrepreneur is not inherent in the personality of the entrepreneur ; it is inherent in the position which he occupies in the framework
of market society. […] It is a widespread illusion that the efficiency of gouvernment bureaus could be improved by management
engineers and their methods of scientific management. However, such plans stem from a radical misconstruction of the objectives of
civil government. »
21. Sur les bricolages du NPM, voir C. HOOD, « A public management for all seasons ? », loc. cit. ; F.-X. MERRIEN, « La nouvelle
gestion publique. Un concept mythique », loc. cit. ; P. BEZES, « Construire des bureaucraties wébériennes à l’ère du new public
management », Critique internationale, no 35, février 2007, p. 9-29.
22. Proposés par le livre évangélisateur de D. OSBORNE et P. P LASTRIK, Banishing Bureaucracy. The Five Strategies for Reinventing
Government, Addison Wesley, 1997.
23. Ce sont les dix principes de D. OSBORNE et T. GAEBLER, Reinventing Government. How the Enterpreneurial Spirit is Transforming
the Public Sector, Addison Wesley, 1992.
24. A. OGIEN, L’Esprit gestionnaire, op. cit.
25. E. MONNIER, L’Évaluation de l’action des pouvoirs publics, Economica, Paris, 1987 ; A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir
en démocratie ?, op. cit.
26. C’est évidemment la notion développée par Michel FOUCAULT dans ses cours au Collège de France de 1978-1979 (Naissance de la
biopolitique, op. cit.), qui a été largement développée par la suite : B. LATOUR, Sciences in Action. How to Follow Scientists and
Engineers Through Society, Open University Press, Milton Keynes, 1987 (et son action à distance des savants et experts) ; les
governmentality’s studies ont particulièrement mis l’accent sur cette dimension : voir A. BARRY, T. OSBORNE et N. ROSE (dir.), Foucault
and Political Reason, op. cit., ou P. MILLER et N. ROSE, Governing the Present. Administering Economic, Social and Personal Life,
Polity Press, Cambridge, 2008. Mais Weber le disait déjà en des termes différents ; il parlait, on l’a vu, de « décharge » et de délégation.
27. Dans des traditions intellectuelles très différentes, cela est mis en évidence par G. MAJONE (dir.), Regulating Europe, Routledge,
Londres, 1996, et A. BARRY, Political Machines, op. cit.
28. Cela est souligné aussi bien par des travaux qui militent pour la réforme et qui, évidemment, ne conceptualisent pas cette inflation
procédurale en termes de bureaucratie (cf. S. TROSA, Vers un management postbureaucratique. La réforme de l’État, une réforme de la
société, L’Harmattan, Paris, 2006), que par des chercheurs qui analysent ces processus d’un œil qui se veut neutre (C. P OLLITT ,
Managerialism and the Public Services. Cuts or Cultural Changes in the 1990’s ?, Blackwell, Oxford, 1993, qui parle à ce propos de
néotaylorisme) ou d’un œil tout à fait critique (C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive accountability », loc. cit. ; M. STRATHERN (dir.), The
Audit Culture, op. cit. ; P. DU GAY (dir.), The Values of Bureaucracy, Oxford University Press, 2005).
29. Ce que montrent nombre de travaux critiques sur le new public management (même si leurs auteurs ne le conceptualisent pas en ces
termes) : C. HOOD, Explaining Economic Policy Reversals, Open University Press, Buckingham, 1994 ; C. HOOD, O. JAM ES, G. P ETERS et
C. SCOTT (dir.), Controlling Modern Government. Variety, Commonality and Change, Edward Elgar, 2004 ; I. BRUNO, À vos marques,
prêts… cherchez !, op. cit. ; P. BEZES, Réinventer l’État. Les réformes de l’administration française (1962-2008), PUF, Paris, 2009 ;
C. EYRAUD, M. EL MIRI et P. P EREZ , « Les enjeux de quantification dans la LOLF. Le cas de l’enseignement supérieur », Revue française
de socio-économie, no 7, 2011, p. 149-170 ; C. EYRAUD , « La réforme de la comptabilité de l’État. Processus, acteurs et enjeux »,
communication lors de la journée « Normes comptables, normes sociales », organisée au CNAM, Paris, 2 juin 2010 ; F. P IERRU, Hippocrate
malade de ses réformes, op. cit. ; N. BELORGEY, L’Hôpital sous tension, op. cit.
30. T. P ORTER, Trust in Numbers, op. cit. ; A. DESROSIÈRES, La Politique des grands nombres, op. cit. ; M. STRATHERN (dir.) The
Audit Culture, op. cit. ; P. DU GAY (dir.), The Value of Bureaucracy, op. cit.
31. Je m’appuie ici principalement sur le travail de Boris Samuel : voir B. SAM UEL, « Les cadres stratégiques, nouveaux fétiches des
politiques de développement ? », contribution au colloque « Les mots du développement », Paris, novembre 2008 ; « Les cadres stratégiques de
lutte contre la pauvreté et les trajectoires de la planification au Burkina Faso », loc. cit. ; « Calcul macroéconomique et modes de
gouvernement. Les cas de la Mauritanie et du Burkina Faso », Politique africaine, no 124, décembre 2011, p. 101-126, et sa thèse en cours à
l’Institut d’études politiques de Paris, Statistiques et pouvoir politique. Burkina Faso, Mauritanie, Guadeloupe. Voir également F. EGIL,
« Les éléphants de papier », loc. cit., et F. GIOVALUCCHI et J.-P. OLIVIER DE SARDAN, « Planification, gestion et politique dans l’aide au
développement. Le cadre logique, outil et miroir des développeurs », Revue Tiers Monde, no 198, février 2009, p. 383-406.
32. H. MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, op. cit.
33. P. BEZES, Réinventer l’État, op. cit., p. 477.
34. D. BENAM OUZIG et J. BESANÇON, « Administrer un monde incertain. Les nouvelles bureaucraties techniques. Le cas des agences
sanitaires en France », Sociologie du travail, no 47, 2005, respectivement p. 301 et p. 308.
35. S. TROSA, Vers un management post-bureaucratique, op. cit.
36. C. HOOD, « Economic rationalism in public management. From progressive public administration to new public management », in
C. HOOD, Explaining Economic Policy Reversals, op. cit., p. 125-141.
37. C. P OLLITT et G. BOUCKAERT , Public Management Reform. A Comparative Analysis : New Public Managemnt Governance and
the Neo-Weberian State, Oxford University Press, 2011.
38. Cette remarque ironique est également de L. VON MISES, Bureaucracy, op. cit., p. 62-66.
39. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., p. 266.
40. Jean-Luc Gréau, intervention dans l’émission « Les Matins de France Culture », 22 juillet 2010. Voir également son livre : J.-L. GRÉAU,
La Trahison des économistes, Gallimard, Paris, 2008.
41. M. WEBER, Œuvres politiques, op. cit. Pour une analyse de ce point, voir C. COLLIOT -THÉLÈNE, Études wébériennes. Rationalités,
histoires, droits, PUF, Paris, 2001, et « Introduction aux textes politiques de Max Weber », in M. WEBER, Œuvres politiques, op. cit., p. 83-
101.
42. Voir K. P OLANYI, La Grande Transformation, op. cit. Pour une analyse de cet aspect de son œuvre, voir A. BUĞRA, « Karl Polanyi
et la séparation institutionnelle entre politique et économie », loc. cit.
43. Respectivement M. CALLON, « Économie et inventions techniques », Cahier des Annales, no 45, 1998, p. 315-330, et « Introduction.
The embedddness of economic markets in economics », in M. CALLON (dir.), The Law of the Market, op. cit., p. 1-57, et L. THÉVENOT ,
« Jugement ordinaire et jugement de droit », Annales ESC, no 6, 1992, p. 1279-1299.
44. J’avais déjà mis en évidence ce processus, sans le problématiser en termes de bureaucratisation, dans mes travaux sur la « privatisation
de l’État » : voir B. HIBOU (dir.), « La privatisation de l’État », Critique internationale, no 1, octobre 1998, p. 128-194, et La Privatisation
des États, op. cit.
45. On pourrait également analyser en ces termes le monde des agences qui, d’un point de vue bureaucratique, ressortit à la fois à la logique
institutionnelle et à la logique des normes et des procédures : M. THATCHER et A. STONE SWEET (dir.), The Politics of Delegation, op. cit. ;
J. G. S. KOPPELL, The Politics of Quasi Government. Hybrid Organizations and the Dynamics of Bureaucratic Control, Cambridge
University Press, Cambridge, 2003 ; T. CHRISTENSEN et P. LAEGREID (dir.), Autonomy and Regulation. Coping with Agencies in the
Modern State, Edward Elgar, 2006 ; F. GILARDI (dir.), Delegation in the Regulatory State, op. cit.
46. Sur les normes ISO, N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit. ; K. T. HALLSTRÖM , Organizing
International Standardization. ISO and the IASC in the Quest of Authority, Edward Elgar, 2004 ; F.-X. DUDOUET , D. MERCIER et
A. VION, « Politiques internationales de normalisation », Revue française de science politique, 56 (3), juin 2006, p. 367-392 ; C. N. MURPHY
et J. YATES, The International Organization for Standardization. Global Governance Through Volontary Consensus, Routledge,
Londres, 2009. Sur la traçabilité, voir F. COCHOY, « La responsabilité sociale de l’entreprise comme “représentation” de l’économie et du
droit », Droit et Société, no 65, 2007, p. 91-101.
47. C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization, op. cit. ; C. RUWET , « Towards a democratization
of standards development ? Internal dynamics of ISO in the context of globalization », New Global Studies, 5 (2), 2011, article accessible sur
http://www.bepress.com/ngs/vol5/iss2/art1.
48. Sur les normes IFRS, voir B. COLASSE, « Harmonisation comptable internationale. De la résistible ascension de l’IASC/IASB », Gérer
et Comprendre, no 75, 2004, p. 30-40 ; M. CAPRON et E. CHIAPELLO, « Les transformations institutionnelles. L’Europe recule, l’IASB
s’impose », in M. CAPRON (dir.), Les Normes comptables internationales, instruments du capitalisme financier, op. cit., p. 49-87 ;
E. CHIAPELLO, « Les normes comptables comme institution du capitalisme. Une analyse du passage aux normes IFRS à partir de 2005 »,
Sociologie du travail, no 3, 2005, p. 363-382 ; D. GOUADAIN, « Candide au pays des comptables. Les normes IFRS racontées à un jeune »,
Gérer et Comprendre, no 88, juin 2007, p. 47-56.
49. D. DEM ORTAIN, « Rendre transférable plutôt que diffuser. Les experts scientifiques et l’histoire de la norme alimentaire HACCP », in
Y. SCHEM EIL et W. D. EBERWEIN (dir.), Normer le monde, op. cit., p. 131-151 ; L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes »,
loc. cit.
50. Sur tout ce processus d’hybridation, voir J.-C. GRAZ , « Gare aux hybrides. Mythes et réalité de la gouvernance de la mondialisation »,
Études internationales, 39 (3), septembre 2008, p. 361-385.
51. D. DEM ORTAIN, « Rendre transférable plutôt que diffuser », loc. cit.
52. Sur la traçabilité, voir F. COCHOY, « La responsabilité sociale de l’entreprise comme “représentation” de l’économie et du droit »,
loc. cit. ; T. BARTLEY, « Certification as a mode of social regulation », Jerusalem Papers in Regulation and Governance, Working Paper
no 8, mai 2010.
53. F. COCHOY, « Une petite histoire du client. La progressive normalisation du marché et de l’organisation », Sociologie du travail, 44 (3),
juillet-septembre 2002, p. 373.
54. M. CAPRON et E. CHIAPELLO, « Les transformations institutionnelles. L’Europe recule, l’IASB s’impose », loc. cit. ; E. CHIAPELLO,
« Les normes comptables comme institution du capitalisme », loc. cit. ; B. COLASSE, « Harmonisation comptable internationale : de la résistible
ascension de l’IASC/IASB », loc. cit.
55. M. CALLON (dir.), The Laws of the Market, Blackwell, Oxford, 1998.
56. D’où d’ailleurs l’importance particulière des normes ISO 9000. D. DEM ORTAIN, « Rendre transférable plutôt que diffuser », loc. cit. ;
C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization, op. cit.
57. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 292.
58. B. HIBOU, « Economic crime and neoliberal modes of government », Journal of Social History, 45 (3), 2012, p. 642-660.
59. R. NAYLOR, Wages of Crime. Black Markets, Illegal Finance, and the Underworld Economy, Cornell University Press, Ithaca,
2002 ; R. P ALAN, The Offhore World. Sovereign Markets, Virtual Places, and Nomad Millionaires, Cornell University Press, Ithaca,
2003 ; T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Le Capitalisme clandestin. L’illusoire régulation des places offshore, La Découverte, Paris,
2004 ; C. CHAVAGNEUX et R. P ALAN, Les Paradis fiscaux , La Découverte, Paris, 2006.
60. B. HIBOU, « Les enjeux de l’ouverture au Maroc. Dissidence économique et contrôle politique », Les Études du CERI, no 15, avril 1996,
et « L’intégration européenne du Portugal et de la Grèce. Le rôle des marges », in S. MAPPA (dir.), La Coopération internationale face au
libéralisme, Karthala, Paris, 2003, p. 87-134 ; D. MCMURRAY, In and Out of Morocco. Smuggling and Migration in a Frontier
Boomtown, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2001 ; H. MEDDEB, Contrebande et réseaux marchands informels en Tunisie,
FASOPO, Paris, miméo 2009, et « L’ambivalence de la course à el khobza. Obéir et se révolter en Tunisie », Politique africaine, no 121,
mars 2011, p. 35-51.
61. B. HIBOU, « L’intégration européenne du Portugal et de la Grèce. Le rôle des marges », loc. cit., et « Le partenariat en réanimation
bureaucratique », Critique internationale, no 18, janvier 2003, p. 117-128.
62. G. FAVAREL-GARRIGUES, T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Les Sentinelles de l’argent sale. Les banques aux prises avec
l’antiblanchiment, La Découverte, Paris, 2009.
63. O. VALLÉE, La Police morale de l’anticorruption, op. cit.
64. C. HOOD, « What happens when transparency meets blame-avoidance », Public Management Review, 9 (2), 2007, p. 191-210 ;
G. FAVAREL-GARRIGUES, T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Les Sentinelles de l’argent sale, op. cit.
65. M. L. CESONI (dir.), Criminalité organisée. Des représentations sociales aux définitions juridiques, LGDJ, Paris, 2004.
66. M. P OWER, The Audit Society, op. cit., et The Risk Management of Everything. Rethinking the Politics of Uncertainty, Demos,
Londres, 2004.
67. G. FAVAREL-GARRIGUES, T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Les Sentinelles de l’argent sale, op. cit. ; A. GARAPON, « L’imaginaire
pirate de la mondialisation », Esprit, no 356, juillet 2009, p. 154-167.
68. G. FAVAREL-GARRIGUES, T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Les Sentinelles de l’argent sale, op. cit.
69. C. HOOD, « What happens when transparency meets blame-avoidance », loc. cit. ; entretiens avec des financiers de la City, mai 2012.
70. W. VAN SCHENDEL et I. ABRAHAM , « Introduction. The making of illicitness », in W. VAN SCHENDEL et I. ABRAHAM (dir.), Illicit
Flows and Criminal Things. States, Borders and the Other Side of Globalization, Indiana University Press, Bloomington, 2005, p. 1-37.
71. M. FOUCAULT , Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975 ; P. LASCOUM ES, « Sanction des fautes ou gestion
des illégalismes », Revue interdisciplinaire d’études juridiques, no 10, 1983, p. 125-156, et Élites irrégulières. Essai sur la délinquance
d’affaire, Gallimard, Paris, 1997.
72. G. FAVAREL-GARRIGUES, T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Les Sentinelles de l’argent sale, op. cit.
73. R. COLEM AN, S. TOM BS et D. WHYTE, « Capital, crime control and statecraft in the entrepreneurial city », Urban Studies, vol. 42,
o
n 13, décembre 2005, p. 2511-2530.
74. Le Groupe d’action financière est un organisme intergouvernemental spécialisé dans la lutte contre le blanchiment.
75. R. MARCHAL, « Somalie, un nouveau front anti-terroriste ? », Les Études du CERI, no 135, juin 2007 et « Illégalisme monétaire et
guerre civile. Le cas de la Somalie », in J.-L. BRIQUET et G. FAVAREL-GARRIGUES (dir.), Milieux criminels et pouvoir politique, op. cit.,
p. 283-316.
76. R. COLEM AN, Reclaiming the Streets. Surveillance, Social Control and the City, Willan, Collompton, 2004.
77. Sur le droit pénal et la pratique pénale comme producteurs de bouc-émissaire dans la littérature criminologique, voir D. CHAPM AN,
Sociology and the Stereotype of the Criminal, Tavistock Publications, Londres, 1968, dont l’un des chapitres est consacré à « la prison et le
criminel comme bouc-émissaire ».
78. C. GINZBURG, Le Sabbat des sorcières, Gallimard, Paris, 1992.
79. G. LEVI, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Gallimard, Paris, 1989.
80. Pour un raisonnement proche dans la littérature criminologique, voir C. N. ROBERT , L’Impératif sacrificiel. Justice pénale au-delà de
l’innocence et de la culpabilité, Éditions d’En-Bas, Lausanne, 1986.
81. P. BROWN, Society and the Holy in Late Antiquity, Faber, Londres, 1982.
82. M. STRATHERN, « Robust knowledge and fragile future », loc. cit. ; P. DARDOT et C. LAVAL, La Nouvelle Raison du monde, op. cit. ;
A. GARAPON, « L’imaginaire pirate de la mondialisation », loc. cit.

Notes du chapitre 4
1. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 271.
2. Le lien et la convergence d’interprétation sur cette question entre les deux grands penseurs sont mis en évidence par nombre d’auteurs,
et notamment par Herbert Marcuse et l’École de Francfort. Sur le point précis de la bureaucratisation universelle, B. RIZZI (La
Bureaucratisation du monde, op. cit.) et J. BURNHAM (The Managerial Revolution, op. cit.) sont influencés par le totalitarisme des
années 1930 et ont une vision purement répressive, coercitive, totalitaire de la bureaucratie comme contrôle de la société, aussi bien public que
privé. Pour les années 1960-1970, voir H. JACOBY, The Bureaucratization of the World, op. cit. ; B. ABRAHAM SSON, Bureaucracy or
Participation. The Logic of Organization, Sage, Beverly Hills et Londres, 1977 ; D. CLAWSON, Bureaucracy and the Labour Process,
op. cit. Ces travaux rappellent en autres choses que le taylorisme et le management scientifique, avaient pour but d’organiser un contrôle
complet du processus de production capitaliste : contrôle de la main-d’œuvre, contrôle des coûts, contrôle de l’organisation du travail.
3. M. WEBER, « Parlement et gouvernement dans l’Allemagne réorganisée… », loc. cit., p. 334 (qui qualifie la bureaucratie d’« habitacle de
la servitude », p. 336).
4. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 305.
5. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., leçon du 24 janvier 1979, p. 69.
6. M. WEBER, Economy and Society, op. cit., qui parle de « domination through knowledge », p. 225.
7. À l’instar de Marx, Adorno ou Marcuse.
8. Sur la banalité de cette analyse et pour une synthèse, voir E. KAM ENKA et A. ERH-SOON TAY, « Freedom, law and the bureaucratic
state », in R. BROWN, E. KAM ENKA, M. KRYGIER et A. ERH-SOONTAY, Bureaucracy, op. cit., p. 112-134.
9. Ce que montre François Fourquet pour la comptabilité nationale moderne : « Le réel doit a priori avoir été normalisé, quadrillé, fixé,
ordonné pour être seulement intelligible par l’État. Il n’y a pas d’autres totalités que les totalités de pouvoir ; les totalités sociales n’ont pas
d’autre consistance que celles que leur donnent les formations de pouvoir, dont la puissance seule détermine le degré d’intégration, de cohésion
et de régularisation des activités singulières et multiples. Tout ce qui échappe à cette normalisation pratique échappe du même coup à la
connaissance étatique. La matrice de la théorie philosophique de la connaissance, c’est la théorie étatique de la connaissance » (voir Les
Comptes de la puissance, op. cit., p. 344).
10. Par exemple des membres du groupe Socialisme ou Barbarie, notamment Castoriadis et son analyse de l’institution imaginaire de la
société bien entendu, mais aussi LEFORT , dont les expressions sont tirées de la mise au point publiée dans la revue Arguments, no 4, juin-
septembre 1957, et reproduite dans Éléments d’une critique de la bureaucratie, op. cit., p. 306-307.
11. A. L. STINCHCOM BE, When Formality Works, op. cit., parle de « gouvernement par abstraction » (chapitre 2) pour signifier l’existence
de mécanismes de gouvernance qui assurent à ceux qui produisent les normes que ces critères sont satisfaits (validation formelle, procédures,
normes, protocoles).
12. C. LEFORT , « Qu’est ce que la bureaucratie ? », loc. cit.
13. C. CASTORIADIS, La Société bureaucratique, op. cit. ; C. P REM AT , « Le phénomène bureaucratique chez Castoriadis », loc. cit.
14. La littérature est infinie. Voir notamment, N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit. ; A. BARRY, Political
Machines, op. cit., à propos de ses technozones ; E. C. DUNN, « Standards and person-making in East Central Europe », loc. cit. ;
M. BENEDETTO-MEYER et E. RAIM OND, « La relation client “2.0” », loc. cit., qui montrent comment les clients sont contrôlés à travers la
logique managériale qui entre dans les forums de plaintes.
15. Sur le principe même, qui est à la base de la bureaucratie comme processus de rationalisation, voir R. BROWN, « Bureaucracy. The
utility of a concept », in R. BROWN, E. KAM ENKA, M. KRYGIER et A. ERH-SOONTAY, Bureaucracy. The Career of a Concept, op. cit., et
P. M. BLAU et M. W. MEYER, Bureaucracy in Modern Society, Random House, New York, 1971. Sur la forme actuelle que prend ce
contrôle gestionnaire et à distance, parmi beaucoup d’autres, J.-P. DURAND, La Chaîne invisible, op. cit.
16. F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit., p. 341.
17. A. OGIEN, L’Esprit gestionnaire, op. cit.
18. A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, op. cit.
19. C. SHORE et S. WHRIGHT (dir.), Anthropology of Policy. Critical Perspectives on Governance and Power, Routledge, Londres,
1997.
20. L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit., p. 233.
21. M. DE CERTEAU, L’Invention du quotidien, op. cit.
22. Ces expressions sont celles de Laurent THÉVENOT dans « Un gouvernement par les normes », loc. cit., p. 207.
23. M. P OWER, The Audit Explosion, Demos, Londres, 1994, et The Audit Society, op. cit. ; M. STRATHERN (dir.), Audit Cultures,
op. cit.
24. S. TROSA, Vers un management post-bureaucratique, op. cit., p. 46. Sur le monde universitaire, voir J.-F. BAYART , Sortir du
national-libéralisme ?, op. cit., et H. RADICE, « From Warwick university Ltd to British universities Plc », Red Pepper, mars 2001, p. 18-21.
25. B. JOBERT (dir.), Le Tournant néolibéral en Europe, op. cit. ; L. ROUBAN, Le Pouvoir anonyme, Presses de la FNSP, Paris, 1994, et
« Les États occidentaux d’une gouvernementalité à l’autre », Critique internationale, no 1, octobre 1998, p. 131-149 ; F. DREYFUS,
L’Invention de la bureaucratie. Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis (XVIIIe-XXe siècle), La Découverte, Paris,
2000 ; P. BEZES, Réinventer l’État, op. cit.
26. Voir J.-P. Durand, qui utilise l’image du « flic » « dans le flux », in J.-P. DURAND, La Chaîne invisible, op. cit. ; P. ZARIFIAN, Le
Travail et la Compétence, op. cit., qui parle de « contrôle d’engagement subjectif ».
27. T. BARTLEY, « Certification as a mode of social regulation », loc. cit. ; L. THÉVENOT , « L’autorité à l’épreuve de la critique. Jusqu’aux
oppressions du “gouvernement par l’objectif” », loc. cit.
28. La référence aux chaînes invisibles fait écho au livre de J.-P. DURAND, La Chaîne invisible, op. cit., qui analyse des secteurs très
diversifiés en ces termes.
29. Selon l’expression de Michel Foucault dans Surveiller et punir, op. cit., p. 360, pour parler des pratiques quotidiennes de domination qui
jouent simultanément sur les dépendances mutuelles, sur l’autonomie et sur les désirs d’émancipation des sujets ; j’ai amplement analysé la
domination sous cet angle, dans B. HIBOU, Anatomie de la domination, op. cit.
30. Débats en France à la suite d’une tentative de législation sur le sujet par le président Sarkozy, voir notamment La Croix, 14 octobre
2011.
31. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit. ; N. ROSE, Governing the Soul. The Shaping of the Private Self, Routledge,
Londres, 1989, et « Governing “advanced” liberal democracies », in A. BARRY, T. OSBORNE et N. ROSE (dir.), Foucault and Political
Reason, op. cit. ; M. HERZFELD, « Commentaire sur le texte de Zygmunt Bauman », Anthropologie et Société, 27 (3), 2003, p. 43-46.
32. D. MARSHALL, « Justice et LOLF, quelle compatibilité ? », loc. cit. ; G. SAINATI et U. SCHALCHI, La Décadence sécuritaire, op. cit.
33. Ibid., p. 14. Les auteurs parlent principalement de la France, mais font des comparaisons avec d’autres pays européens et les États-
Unis.
34. M. FOUCAULT , Il faut défendre la société. Cours au Collège de France, 1976, Gallimard-Le Seuil, Paris, 1997 ; R. COLEM AN,
Reclaiming the Streets, op. cit. ; P. COM BESSIE, Sociologie de la prison, La Découverte, Paris, 2009.
35. C. P ARENTI, Lockdown America. Police and Prisons in the Age of Crisis, Verso, Londres, 1999 ; L. Wacquant, Punir les pauvres.
Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, Agone, Marseille, 2004, et Punishing the Poor. The Neoliberal Government of Social
Insecurity, Duke University Press, Durham, 2009.
36. Z. BAUM AN, Modernité et holocauste, La Fabrique, Paris, 2002 ; H. MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, op. cit., et
C. GINZBURG, « Tuer un mandarin chinois. Des conséquences morales de la distance », in C. GINZBURG, À distance. Neuf essais sur le
point de vue en histoire, Gallimard, Paris, 2001, p. 165-180 ; E. TRAVERSO, À feu et à sang. 1914-1945, la guerre civile européenne,
Stock, Paris, 2009.
37. Z. BAUM AN, Modernité et holocauste, op. cit., p. 58-60.
38. M. HERZFELD, The Social Production of Indifference. Exploring the Symbolic Roots of Western Bureaucracy, The University of
Chicago Press, Chicago, 1992.
39. Ce qui rejoint l’analyse subtile que mène John Lonsdale sur l’ambivalence de l’ethnicité. Voir J. LONSDALE, « The moral economy of
Mau Mau. Poverty and civic virtue in kikuyu political thought », in B. BERM AN et J. LONSDALE, Unhappy Valley. Conflit in Kenya and
Africa, Eastern Arican Studies, James Currey, Londres, 1992, volume I, p. 315-466.
40. Outre la Shoah analysée en ces termes par les travaux précédemment cités, le génocide des Tutsis du Rwanda a été interprété selon le
même modèle par M. BARNETT , « The UN Council, indifference and genocide in Rwanda », Cultural Anthropology, 12 (4), 1997, p. 551-
578, tandis que les études sur le génocide des Arméniens n’utilisent pas cette référence mais le montrent concrètement. Voir A. AKTAR,
« Economic nationalism in Turkey. The formative years, 1912-1925 », Review of Social, Economic and Administrative Studies, Bogazici
Journal, vol. 10, no 1-2, 1996, p. 263-290, et « “Turkification” policies in the early republican era », in C. DUFFT (dir.), Turkish Literature and
Cultural Memory. « Multiculturalism » as a Literary Theme after 1980, Harrassowitz Verlag, Wiesbaden, 2009, p. 29-62.
41. Cet exemple est donné par A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, op. cit., p. 89, note 2.
42. M. STRATHERN, « Afterword. Accountability… and ethnography », in M. STRATHERN (dir.), The Audit Culture, op. cit., p. 279-304 ;
C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive accountability », loc. cit., et C. SHORE et S. WRIGHT (dir.), Anthropology of Policy, op. cit.
43. H. MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, op. cit. ; V. KLEM PERER, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, Paris, 1996 ; J.-
P. FAYE, Langages totalitaires. Critique de la raison, l’économie narrative, Hermann, Paris, 1972.
44. E. HAZAN, LQR, la propagande au quotidien, Raison d’Agir, Paris, 2006.
45. A. P ICON, « Imaginaires de l’efficacité, pensée technique et rationalisation », Réseaux, no 109, 2001 ; J. KARNS ALEXANDER, The
Mantra of Efficiency. From Waterwheel to Social Control, The Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2008.
46. L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit., p. 216.
47. A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, op. cit., p. 75 et 119.
48. Ibid., p. 121-131, citation p. 214.
49. Voir les développements à ce sujet infra, chapitre 3, notes 46 à 57.
50. F. P IRON, « La production politique de l’indifférence dans le nouveau management public », loc. cit. ; J. P IERRE, « La commercialisation
de l’État. Citoyens, consommateurs et émergence du marché public », loc. cit.
51. Voir M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit. ; P. MILLER et N. ROSE, Governing the Present. Administering
Economic, Social and Personal Life, Polity Press, Cambridge, 2008 ; E. HACHE (dir.), « Néolibéralisme et responsabilité », Raisons
Politiques, no 28, novembre 2007, p. 5-110.
52. Tel est le cas des Nations unies et de l’OCDE par exemple : voir A. KEM P, « Labor migration in Israel. An overview », Social Policy,
Employment and Migration, OECD Working Paper, no 103, Paris, OCDE, 2010.
53. M. STRATHERN, « Introduction. New accountabilities », loc. cit.
54. N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit.
55. E. OZYÜREK, Nostalgia for the Modern. State Secularism and Everyday Politics in Turkey, Duke University Press, Durham, 2006 ;
P. AM STRONG, « Neoliberalism in Action », loc. cit.
56. M. LUXTON , « Doing neoliberalism. Perverse individualism in personal life », in S. BRADLEY et M. LUXTON (dir.), Neoliberalism and
Everyday Life, McGill-Queen’s University Press, Montréal, 2010, p. 163-183 (et l’auteur rappelle cette phrase emblématique prononcée par
Margaret Thatcher : « Il n’y a pas une chose qui s’appelle la société. Il n’y a que l’économie et les familles », cité p. 175).
57. R. B. NAIR, Lying on the Postcolonial Couch. The Idea of Indifference, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2002.
58. H. MARCUSE, « Some social implications of modern technology », loc. cit., et L’Homme unidimensionnel, op. cit.
59. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit. ; M. FEHER, « S’apprécier, ou les aspirations du capital humain », Raisons
politiques, no 28, 2007, p. 11-32.
60. L. THÉVENOT , « L’autorité à l’épreuve de la critique. Jusqu’aux oppressions du gouvernement par l’objectif », loc. cit. ; M. HERZFELD,
The Social Production of Indifference, op. cit.
61. H. BOUCHILLOUX, La Question de la liberté chez Descartes. Libre arbitre, liberté et indifférence, Honoré Champion, Paris, 2003.
62. Ce que montre par exemple R. MARTIN, An Empire of Indifference, op. cit., pour les États-Unis dans leur guerre en Afghanistan et en
Irak.
63. A. G. SLAM A, La Société d’indifférence, op. cit.
64. C. E. SCOTT , Living with Indifference, Indiana University Press, Bloomington, 2003.
65. M. HERZFELD, The Social Production of Indifference, op. cit.
66. M. STRATHERN, « Afterwords. Accountability… and ethnography », loc. cit.
67. F. LORDON, « Finance internationale. Les illusions de la transparence », Critique internationale, no 10, janvier 2001, p. 6-21 ; voir
également D. HEALD et C. HOOD (dir.), Transparency. The Key for Better Governance ?, Oxford University Press, 2006.
68. O. VALLÉE, La Police morale de l’anticorruption, op. cit.
69. H. MARCUSE, « Some social implications of modern technology », loc. cit., p. 145 (« The mechanics of conformity spread from the
technological to the social order ; they govern performance not only in the factories and shops but also in offices, schools,
assemblies and, finally, in the realm of relaxation and entertainment »).
70. Ibid., p. 144 (« the utmost expediency with utmost convenience »).
71. J. SOSS, R. C. FORDING et S. F. SCHRAM , Disciplining the Poor, op. cit., p. 2.
72. Pour l’analyse critique des dispositifs de lutte contre la pauvreté promus par les bailleurs de fonds, voir B. SAM UEL, « Les cadres
stratégiques de lutte contre la pauvreté et les trajectoires de la planification au Burkina Faso », loc. cit. ; F. EGIL, « Les éléphants de papier »,
loc. cit. ; F. GIOVALUCCHI et J.-P. OLIVIER DE SARDAN, « Planification, gestion et politique dans l’aide au développement », loc. cit. Pour le
cas du Maroc mais à travers lui aussi l’ensemble des projets d’inspiration néolibérale, voir I. BONO, Cantiere del Regno, op. cit. ; I. BONO,
« Activisme associatif comme marché du travail à El Hajeb. Normalisation sociale et politique par les “activités génératrices de revenus” »,
Politique africaine, no 120, décembre 2010, p. 25-44. Pour le cas de l’Amérique latine, voir R. P EÑAFIEL, L’Événement discursif
paupériste. Lutte contre la pauvreté et redéfinition du politique en Amérique latine, Chili, Mexique, Vénézuéla, 1910-2006, thèse de
doctorat en sciences politiques, université du Québec, Montréal, janvier 2008 (www.fasopo.org/reasopo/jr/these_penafiel_vol1 et vol2.pdf).
73. Sur les compétences dans le managérialisme, voir J.-P. LE GOFF, La Barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et
de l’école, La Découverte, Paris, 1999, qui parle de « logomachie de la compétence » (p. 28).
74. I. BONO, « Activisme associatif comme marché du travail à El Hajeb », loc. cit. ; B. HIBOU et M. TOZY, L’INDH entre charité
institutionnalisée, réallocation des ressources et fabrique des élites, FASOPO, multigr., Paris, décembre 2009.
75. J. SOSS, R. C. FORDING et S. F. SCHRAM , Disciplining the Poor, op. cit.
76. Voir notamment J. FERGUSON, The Anti-Politics Machine. « Development », Depolitization and Bureaucratic Power in Lesotho,
University of Minnesota Press, Minneapolis, 1994.
77. Sur la logique de la responsabilité, voir M. FEHER, « S’apprécier, ou les aspirations du capital humain », loc. cit. Sur l’analyse de la
conceptualisation de la pauvreté dans l’ordre néolibéral, B. HIBOU , « Économie politique du discours de la Banque mondiale en Afrique,
loc. cit. ; G. P ROCACCI, « La naissance d’une rationalité moderne de la pauvreté », in S. P AUGAM (dir.), L’Exclusion. L’état des savoirs, La
Découverte, Paris, 1996, p. 405-416 ; R. P EÑAFIEL, L’Événement discursif paupériste, lutte contre la pauvreté et redéfinition du politique
en Amérique latine, op. cit.
78. Discours royal du 18 mai 2005.
79. B. HIBOU et M. TOZY, L’INDH entre charité institutionnalisée, réallocation des ressources et fabrique des élites, op. cit.
80. D. FASSIN, La Raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Gallimard-Le Seuil-Hautes Études, Paris, 2010, p. 9.
81. L. MALKKI, Purity and Exile. Violence, Memory and Cosmology among Hutu Refugees in Tanzania, University of Chicago Press,
Chicago, 1995 ; M. AGIER, Gérer les indésirables. Des camps de réfugiés au gouvernement humanitaire, Flammarion, Paris, 2008.
82. D. FASSIN, La Raison humanitaire, op. cit. ; H. THOM AS, Les Vulnérables. La démocratie contre les pauvres, Éditions du Croquant,
Bellecombes-en-Bauges, 2010.
83. S. TALIANI et R. BENEDUCE, interventions aux deuxièmes rencontres européennes du FASOPO
(www.fasopo.org/reasopo.htm#rencontres) du 6 février 2009 sur la bureaucratisation néolibérale ; S. TALIANI, « A credible past and a
shameless body. History, violence and repetition of asylum women in Italy », Sociétés politiques comparées, no 32, 2011
(http://www.fasopo.org/reasopo.htm#revue) ; R. BENEDUCCE, Archeologie del trauma, Laterza, Rome, 2010.
84. A. C. HELTON, The Price of Indifference. Refugees and Humanitarian Actions in the New Century, Oxford University Press, 2002,
est l’exemple même du livre qui promeut, sans forcément le vouloir, une évolution toujours plus formalisée et bureaucratique de la politique
humanitaire.
85. D. FASSIN, La Raison humanitaire, op. cit. ; H. THOM AS, Les Vulnérables, op. cit.
86. S. TALIANI et R. BENEDUCE, interventions aux deuxièmes rencontres européennes du FASOPO
(www.fasopo.org/reasopo.htm#rencontres) du 6 février 2009 sur la bureaucratisation néolibérale.
87. R. BENEDUCE, Archeologie del trauma, op. cit. ; S. TALIANI, « A credible past and a shameless body », loc. cit.
88. D. FASSIN, La Raison humanitaire, op. cit.
89. B. HIBOU, Anatomie politique de la domination, op. cit.
90. G. DELEUZE, Différence et répétition, PUF, Paris, 1972, p. 43.
91. R. CHATTERJI et D. MEHTA, Living with Violence. An Anthropology of Events and Everyday Life, Routledge, Londres, 2007 ;
R. B. NAIR, Lying on the Postcolonial Couch, op. cit. ; C. E. SCOTT , Living with Indifference, op. cit.
92. A. LÜDTKE, Histoire du quotidien, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1994, et Des ouvriers dans l’Allemagne
du XIXe siècle. Le quotidien des dictatures, L’Harmattan, Paris, 2000.
93. Comme l’illustre la tradition catholique de l’indifférence : J.-L. GORÉ, La Notion d’indifférence chez Fénelon et ses sources, PUF,
Paris, 1956.
94. H. SUSSM AN, « Introduction. The politics of language-based systems », et C. LOCATELLI, « Unwording beyond negation, erasures and
reticencia. Beckett’s committed silence », in H. SUSSM AN et C. DEVENNEY (dir.), Engagement and Indifference. Beckett and the Political,
State University of New York Press, New York, 2001, respectivement p. 1-10 et 19-41.
95. Il est intéressant de noter que MARCUSE, dans son texte de 1941 (« Some social implications of modern technology », loc. cit.), note la
neutralité de ce fétichisme de la technique par rapport au politique, et sa compatibilité et son accommodement aussi bien avec la démocratie
qu’avec la répression ; c’est d’autant plus intéressant de le souligner que ses travaux ultérieurs peuvent laisser penser à des interprétations
plus univoques (cf. la remarque des préfaciers du texte).
96. C. LEFORT , « Qu’est-ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 304.

Notes du chapitre 5
1. A. RILES , « Introduction. In response », in A. RILES (dir.), Documents. Artifacts of Modern Knowledge, op. cit., p. 17.
2. C. LEFORT , « Qu’est ce que la bureaucratie ? », loc. cit., p. 306.
3. Ibid., p. 290.
4. M. DE CERTEAU, L’Invention du quotidien, op. cit. ; J.-F. BAYART , « Le politique par le bas en Afrique noire », Politique africaine,
o
n 1, 1981, p. 53-82 ; J.-F. BAYART , A. MBEM BE et C. TOULABOR, Le Politique par le bas en Afrique Noire, Karthala, Paris, 2008.
5. Cette conceptualisation est de J. LONSDALE, « The conquest state of Kenya, 1895-1905 », in J. A. DE MOOR et H. L. WESSELING (dir.),
Imperialism and War. Essays on Colonial Wars in Asia and Africa, Brill, Leiden, 1989.
6. Je suis en cela l’approche développée par Michel Foucault et à sa suite par des auteurs comme Jean-François Bayart, Nicholas Rose,
Michel Feher, mais aussi Claude Lefort, Max Weber et Michel de Certeau.
7. Il existe une littérature énorme sur l’expertise comme marché. Pour l’aspect lucratif, voir B. S. SINGER, « Towards a sociology of
standards », loc. cit. ; C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization, op. cit. ; Pour l’aspect industrie,
sur l’audit, voir M. P OWER, The Audit Explosion, op. cit. et The Audit Society, op. cit. ; P. LASCOUM ES et D. LORRAIN, « Les trous noirs du
pouvoir. Les intermédiaires de l’action publique », et D. LORRAIN, « Le marché a dit. Intermédiaires financiers et managers dans le secteur
électrique », Sociologie du travail, no 49, 2007, p. 1-118 ; O. VALLÉE, La Police morale de l’anticorruption, op. cit., sur l’industrie des
critères et de la bureaucratie de la lutte contre la corruption ; G. FAVAREL, T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Les Sentinelles de l’argent sale,
op. cit., sur l’industrie des normes, des listes et des logiciels dans la lutte contre le blanchiment.
8. N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit. ; M. CALLON, The Laws of the Market, op. cit. ; B. LATOUR,
Sciences in Action, op. cit.
9. Voir le numéro coordonné par Frédéric P IERRU et Odile HENRY, « Le conseil de l’État », Actes de la recherche en sciences sociales,
o
n 193, juin 2012, p. 4-95.
10. Pour la France, voir par exemple O. ROUBIEU, « Le modèle du “manager”. L’imposition d’une figure légitime parmi les hauts
fonctionnaires des collectivités locales », Politix, no 28, 1994, p. 35-48 ; A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?,
op. cit.
11. Cela apparaît clairement dans la recherche réalisée par R. TORSTENDAHL, Bureaucratisation in Northwestern Europe, op. cit.
12. M. EXWORTHY et S. HALFORD (dir.), Professionals and the New Managerialism in the Public Sector, Open University Press,
Buckingham, 1999 ; F. P IERRU, Hippocrate malade de ses réformes, op. cit. ; N. BELORGEY, L’Hôpital sous pression, op. cit. ; F. ACKER,
« Sortir de l’invisibilité. Le cas du travail infirmier », in B. CONEIN et L. THÉVENOT (dir.), Cognition et information en société, op. cit.,
p. 65-94.
13. A. TRAUTM AN, « Bureaucratisation de la recherche », loc. cit. ; D. BRENNEIS, « Reforming promise », loc. cit., D. WARWICK,
Bureaucracy, op. cit. ; C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive accountability », loc. cit.
14. C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive accountability », loc. cit. ; M. EXWORTHY et S. HALFORD (dir.), Professionals and the New
Managerialism in the Public Sector, op. cit.
15. S. KALBERG, La Sociologie historique comparative de Max Weber, op. cit., p. 138-139 et 166 et sqq. (citation p. 167). Voir
évidemment M. WEBER, Economy and Society, op. cit., notamment p. 932 et sqq., et 1000 et sqq., ainsi que C. LEFORT , « Qu’est ce que la
bureaucratie ? », loc. cit., p. 277 et sqq.
16. M. STRATHERN, « Bullet-proofing… », loc. cit. ; M. CALLON, P. LASCOUM ES et Y. BARTHE, Agir dans un monde incertain, op. cit. ;
D. BENAM OUZIG et J. BESANÇON, « Administrer un monde incertain », loc. cit. ; F. BUTON, « De l’expertise scientifique à l’intelligence
épidémiologique. L’activité de veille sanitaire », Genèse, no 65, décembre 2006, p. 71-91 ; Y. BARTHE, Le Pouvoir d’indécision. La mise en
politique des déchets nucléaires, Economica, Paris, 2006.
17. M. SENNELART , Les Arts de gouverner. Du regimen médieval au concept de gouvernement, Le Seuil, Paris, 1995.
18. N. GRANDGUILLAUM E, « La demande de contrôle », Revue administrative, no 318, novembre-décembre 2000, p. 641-651.
19. M. P OWER, The Audit Society, op. cit., et The Risk Management of Everything, op. cit.
20. B. LATOUR, Sciences in Action, op. cit. ; M. CALLON (dir.), The Laws of the Market, op. cit. ; M. BENEDETTO-MEYER, S. MAUGERI
et J.-L. METZGER, « Introduction », in M. BENEDETTO-MEYER, S. MAUGERI et J.-L. METZGER (dir.), L’Emprise de la gestion. La société
au risque des violences gestionnaires, op. cit.
21. C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive accountability », loc. cit.
22. C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization, op. cit.
23. D. CLAWSON, Bureaucracy and the Labour Process, op. cit.
24. C’est ce que montrent de façon théorique les travaux de Gramsci sur l’hégémonie.
25. Le cas des soins à la famille est analysé par M. LUXTON, « Doing neoliberalism », loc. cit., à propos du Canada ; pour le cas de la
consommation, voir K. SOPER et F. TRENTM ANN (dir.), Citizenship and Consumption, Palgrave MacMillan, 2008.
26. M. STRATHERN, After Nature. English Kinship in the Late Twentieth Century, Cambridge University Press, 1992.
27. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit. ; Histoire de la sexualité 1. La Volonté de savoir, Gallimard, Paris, 1976 ; J.-
F. BAYART , Le Gouvernement du monde, op. cit.
28. Pour le cas des avocats, des médecins et des psychiatres, voir D. FASSIN, La Raison humanitaire, op. cit. ; S. TALIANI et
R. BENEDUCE, interventions aux deuxièmes rencontres européennes du FASOPO du 6 février 2009
(www.fasopo.org/reasopo.htm#rencontres) sur la bureaucratisation néolibérale ; pour le cas du monde de l’enseignement et de la recherche,
voir M. STRATHERN (dir.), Audit Cultures, op. cit., et « Bullet-proofing… », loc. cit. ; D. BRENNEIS, « Reforming promise », loc. cit. ;
I. BRUNO, À vos marques, prêts… cherchez !, op. cit.
29. Ce que montrent un certain nombre d’études sur les chômeurs ou l’aide familiale aux personnes âgées ; par exemple, M. LUXTON,
« Doing neoliberalism », loc. cit.
30. M. WEBER, Economy and Society, op. cit., p. 224, « When those subject to bureaucratic control seek to escape the influence of
existing bureaucratic apparatus, this is normally possible only by creating an organization of their own which is equally subject to
bureaucratization ».
31. H. JACOBY, The Bureaucratization of the World, op. cit.
32. H. MARCUSE, « Some social implications of modern technology », loc. cit.
33. P. VEYNE, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, op. cit.
34. http://www.cnil.fr/la-cnil/actualite/article/article/la-cnil-delivre-ses-premiers-labels.
35. A. SEN, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Odile Jacob, Paris, 2003 ; J. GADREY et F. JANY-
CATRICE, Les Nouveaux Indicateurs de richesse, La Découverte, Paris, 2007 ; D. MÉDA, Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la
richesse, Flammarion, Paris, 2008.
36. C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization, op. cit.
37. T. BARTLEY, « Certification as a mode of social regulation », loc. cit. ; L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit. ;
M. STRATHERN, « Afterwords. Accountability… and ethnography », loc. cit.
38. M. MICHELETTI, « The moral force of consumption and capitalism », loc. cit. ; F. COCHOY, « La responsabilité sociale de l’entreprise
comme “représentation” de l’économie et du droit », loc. cit. ; T. BARTLEY, « Certification as a mode of social regulation », loc. cit. ;
M. STRATHERN (dir.), The Audit Cultures, op. cit.
39. Ces développements sont issus de la partie non traduite en français de Economy and Society. C’est ma lecture de l’article de
M. DOBRY, « Légitimité et calcul rationnel. Remarques sur quelques “complications” de la sociologie de Max Weber », in P. FAVRE,
J. HAYWARD et Y. SCHEM EIL (dir.), Être gouverné. Hommages à Jean Leca, Presses de Sciences Po, Paris, 2003, p. 127-147, qui m’a fait
connaître ce passage et m’en a révélé l’importance.
40. B. HIBOU, Anatomie politique de la domination, op. cit.
41. M. DOBRY, « Légitimité et calcul rationnel… », loc. cit., p. 130-131.
42. C’est ce que montrent, dans une tout autre conceptualisation, des travaux aussi différents que M. LAM PLAND et S. LEIGH STAR (dir.),
Standards and their Stories, op. cit. ; L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit. ; A. L. STINCHCOM BE, When
Formality Works, op. cit.
43. S. M. JACOBY, Employing Bureaucracy, op. cit.
44. Voir notamment les recherches de Laurent THÉVENOT (par exemple « Un gouvernement par les normes », loc. cit.) qui montre que les
lieux de normativité sont pluriels d’un point de vue technique et/ou statistique.
45. T. BARTLEY, « Certification as a mode of social regulation », loc. cit. ; C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization
for Standardization, op. cit. ; J.-C. GRAZ , « Les hybrides de la mondialisation. Acteurs, objets et espaces de l’économie politique
internationale », Revue française de science politique, 56 (5), 2006, p. 765-787 ; F.-X. DUDOUET , D. MERCIER et A. VION, « Politiques
internationales de normalisation », loc. cit.
46. C. N. MURPHY et J. YATES, The International Organization for Standardization, op. cit. ; M. STRATHERN, « Introduction. New
accountabilities », loc. cit.
47. Jean-François Bayart parle de la bureaucratie en Afrique comme d’un « mouvement social », voir J.-F. BAYART , « La revanche des
sociétés africaines », Politique africaine, no 11, septembre 1983, p. 95-127.
48. S. TIM M ERM ANS et S. EPSTEIN, « A world of standards but not a standard world. Toward a sociology of standards and
standardization », Annual Review of Sociology, no 36, 2010, p. 69-89, le montrent dans le cas des normes techniques.
49. A. G. GOULDNER, Patterns of Industrial Bureaucracy, op. cit.
50. C’est l’initiative transparence dans l’industrie extractive EITI (Extractive Industries Transparency Initiative). On peut penser aux
entreprises pétrolières au Nigéria qui ont ce label RSE mais n’en exploitent pas moins les populations et n’en utilisent pas moins des
mercenaires pour assurer leur sécurité. Voir le numéro spécial « Perspectives on Nigeria. Internal conflict, oil politics, transnational security
risks, and opportunities for peace in the Niger Delta », African Security, 4 (1), janvier-mars 2011, p. 1-80.
51. J.-F. BAYART , S. ELLIS et B. HIBOU, La Criminalisation de l’État en Afrique, Complexe, Bruxelles, 1997 ; O. VALLÉE, La Police
morale de l’anticorruption, op. cit.
52. J’ai étudié cette norme pour la Tunisie dans B. HIBOU, Anatomie politique de la domination, op. cit.
53. Comme l’ont expliqué les responsables de Quick France pour se disculper et rassurer les clients après le postage d’une vidéo sur
Internet montrant le Quick de Belleville envahi par les rats en mai 2012, ou comme Alice me l’a raconté à propos de l’un des services où elle
avait travaillé auparavant.
54. D. BOURCIER, « Le plaisir de la recherche, c’est toujours de tomber sur quelque chose d’inattendu », CAES du CNRS, Le Magazine,
no 97, 2011, p. 4-7.
55. Entretiens avec des fonctionnaires et des agents contractuels de ces différentes administrations, Paris, mars 2010, juillet 2011 et
février 2012.
56. B. SAM UEL, « Trajectoire technocratique et instabilité politique en Mauritanie, 2003-2011 », loc. cit., et « Les cadres stratégiques de
lutte contre la pauvreté et les trajectoires de la planification au Burkina Faso », loc. cit.
57. N. BELORGEY, L’Hôpital sous pression, op. cit.
58. Entretiens avec des fonctionnaires et des agents contractuels de ces différentes administrations, Paris, mars 2010, juillet 2011 et
février 2012.
59. N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit.
60. A. BARRY, Political Machines, op. cit. ; M. LAM PLAND et S. LEIGH STAR (dir.), Standards and their Stories, op. cit.
61. M. LAM PLAND et S. LEIGH STAR (dir.), Standards and their Stories, op. cit.
62. Voir par exemple M. EXWORTHY et S. HALFORD (dir.), Professionals and the New Managerialism in the Public Sector, op. cit. ; le
dossier de Sociologie du travail, 53 (3) ; pour le secteur médical, N. BELORGEY, L’Hôpital sous pression, op. cit.
63. M. STRATHERN, After Nature, op. cit. ; H. MARCUSE, L’Homme unidimensionnel, op. cit. ; A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi
désobéir en démocratie ?, op. cit.
64. C. SHORE et S. WHRIGHT (dir.), Anthropology of Policy, op. cit.
65. P ENTLAND et RUETER, cité par A. STYHRE, in The Innovative Bureaucracy, op. cit., p. 188.
66. R. TORSTENDAHL, Bureaucratisation in Northwestern Europe, op. cit., p. 270.
67. P. MACHEREY, De Canguilhem à Foucault. La force des normes, La Fabrique, Paris, 2009 ; citations respectivement tirées des
pages 131, 10 et 131.
68. M. BIAGIOLI, « Documents of documents. Scientists’ names and scientific claims », in A. RILES (dir.), Documents, Artifacts of
Modern Knowledge, op. cit., p. 127-157.
69. D. BRENNEIS, « Reforming promise », loc. cit.
70. Mis en évidence pour le FMI par R. HARPER, Inside the IMF. An Ethnography of Documents, Technology and Organisational
Action, Academic Press, San Diego, 1998.
71. M. P OWER, The Audit Society, op. cit.
72. P. MACHEREY, De Canguilhem à Foucault, op. cit.
73. M. CAPRON, « Introduction. Les enjeux de la mise en œuvre des normes comptables internationales », in M. CAPRON (dir.), Normes
comptables internationales, instruments du capitalisme financier, op. cit., p. 5-26, citations p. 12 et 13. Voir également I. GRIFFITHS,
Creative Accounting. How to Make Your Profits What You Want Them to Be, Routledge, Londres, 1992 ; Y. LEM ARCHAND et
N. P RAQUIN, « Falsifications et manipulations comptables. La mesure du profit, un enjeu social (1856-1914) », Comptabilité-Contrôle-Audit,
juillet 2005, p. 15-33.
74. Sur la flexibilité et la créativité des documents, A. RILES (dir.), Documents, Artifacts of Modern Knowledge, op. cit., et notamment les
articles de A. Riles, M. Strathern et de D. Brenneis.
75. Sur les possibilités de jeu et de négociation autour des indicateurs quantitatifs, pour le new public management en France, voir
S. TROSA, Vers un management post-bureaucratique, op. cit. ; C. EYRAUD, « La réforme de la comptabilité de l’État », loc. cit. Pour le
new public management imposé par les bailleurs de fonds aux pays récipiendaires à travers la gestion axée sur les résultats, voir R. HARPER,
Inside the IMF, op. cit. ; O. VALLÉE, Pouvoirs et politiques en Afrique, Desclée de Brouwer, Paris, 1999 ; B. HIBOU, « International
financial institutions. The World Bank », in P. SCHRAEDER (dir.), Making the World Safe for Democracy ? The International Dimension of
Democracy Promotion, Lynne Rienner Publishers, 2002, p. 173-191, et « Les marges de manœuvre d’un “bon élève” économique : la Tunisie
de Ben Ali », Les Études du CERI, no 60, décembre 1999 ; B. SAM UEL, « Les cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté et les
trajectoires de la planification au Burkina Faso », loc. cit., et « Calcul macroéconomique et modes de gouvernement. Les cas de la Mauritanie
et du Burkina Faso », loc. cit.
76. A. OGIEN et S. LAUGIER, Pourquoi désobéir en démocratie ?, op. cit.
77. www.sauvonslarecherche.fr ; www.appeldesappels.org ; L’Appel des Appels, Politique des métiers. Le manifeste, Mille et Une Nuits,
Paris, 2011 ; chercheurs sans frontière ; journée d’étude « Lost in évaluation » à La Sorbonne le 9 juin 2012. J.-F. BAYART , Sortir du
national-libéralisme, op. cit.
78. O.-P. GOSSELAIN, « Slow science. La désexcellence », Uzance, vol. 1, 2011, p. 128-140 ; sur l’ambiguïté du mouvement Slow Food,
voir M. BADII, Processus de patrimonialisation et politiques de la tradition alimentaire dans le Valdarno arétin contemporain, thèse de
doctorat en anthropologie sociale, université de Sienne et École des Hautes Études en Sciences Sociales, 18 juin 2008 (accessible sur le site du
FASOPO : www.fasopo.org/reasopo/jr/these_badii.pdf).
79. Ce conflit historique est rappelé par Hugo Radice dans son article « From Warwick university Ltd to British universities Plc », loc. cit.,
qui cite, p. 19, E. P. Thompson posant la question suivante : « Is it inevitable that the university will be reduced to the function of
providing, with increasingly authoritarian efficiency, prepacked intellectual commodities which meet the requirements of
management ? Or can we, by our efforts, transform it into a centre of free discussion and action, tolerating and even encouraging
“subversive” thought and activity, for a dynamic renewal of the whole society within it operates ? »
80. C. SHORE et S. WRIGHT , « Coercive accountability », loc. cit., et surtout M. EXWORTHY et S. HALFORD (dir.), Professionals and the
New Managerialism in the Public Sector, op. cit.
81. Voir le site de Kokopelli : http://kokopelli-semences.fr/, et celui de Genuino clandestino : http://genuinoclandestino.noblogs.org.
82. Directive 2000/36 du 23 juin 2000 relative aux produits de cacao et de chocolat destinés à l’alimentation humaine (JO no L 197 du
03/08/2000).
83. T. BARTLEY, « Certification as a mode of social regulation », loc. cit.
84. P. AM STRONG, « Neoliberalism in action », loc. cit. ; N. BELORGEY, L’Hôpital sous pression, op. cit. ; F. P IERRU, Hippocrate
malade de ses réformes, op. cit.
85. L. THÉVENOT , « L’autorité à l’épreuve de la critique. Jusqu’aux oppressions du “gouvernement par l’objectif” », loc. cit.
86. C’est ce que montre Françoise Dreyfus pour la bureaucratie étatique et que j’étends, sans déformer son propos je l’espère, à la
bureaucratie en général : F. DREYFUS, L’Invention de la bureaucratie, op. cit., citations p. 14 et 19.
87. « Haro sur les braconniers du droit et du chiffre », Les Échos, 29 mai 2012 ; « La traque aux “braconniers du chiffre” s’organise », Le
Monde, 14 juin 2012.
88. Je reprends évidemment ici les termes du livre sur la France écrit par un collectif de statisticiens et de chercheurs qui assume cette
thèse intentionnaliste et quelque peu manichéenne : L. DATA, Le Grand Truquage. Comment le gouvernement manipule les statistiques, La
Découverte, Paris, 2009.
89. B. SAM UEL, « Trajectoire technocratique et instabilité politique en Mauritanie, 2003-2011 », op. cit. ; « Calcul macroéconomique et
modes de gouvernement. Les cas de la Mauritanie et du Burkina Faso », loc. cit. ; et thèse en cours à l’Institut d’études politiques de Paris sur
Statistiques et pouvoir politique. Burkina Faso, Mauritanie, Guadeloupe.
90. Ce que montre Martha Lampland dans un autre contexte, celui des pays socialistes dans, M. LAM PLAND, « False numbers as
formalizing practices », Social Studies of Sciences, 40 (3), 2010, p. 377-404.
91. M. AGLIETTA et A. REBÉRIOUX, Dérives du capitalisme financier, op. cit.
92. B. HIBOU, « La Grèce dans l’Europe. Le révélateur budgétaire », CEMOTI, no 23, octobre 1997, p. 315-329, et « Greece and
Portugal », in S. BULM ER et C. LEQUESNE (dir.), The Member States of the European Union, Oxford University Press, Oxford, 2005,
p. 229-253.
93. M. AGLIETTA, Zone euro. Éclatement ou fédération, Michalon, Paris, 2011 ; A. ORLÉAN, L’Empire de la valeur. Refonder
l’économie, Le Seuil, Paris, 2011.
94. B. HIBOU, « L’historicité de la construction européenne. Le secteur bancaire en Grèce et au Portugal », Les Études du CERI, no 85-86,
avril 2002, et « L’intégration européenne de la Grèce et du Portugal. Le rôle des marges », loc. cit. ; F. BAFOIL et B. HIBOU, « Les
administrations publiques et les modes de gouvernement à l’épreuve de l’européanisation. Une comparaison Europe du Sud, Europe de l’Est »,
Les Études du CERI, no 102, décembre 2003.
95. Commission européenne, Livre vert relatif à la lutte contre la contrefaçon, Bruxelles, 1998 ; European Commission, Smuggling,
Counterfeiting and Piracy. The Rising Tide of Contreband and Organized Crime in Europe, Bruxelles, janvier 2001 (sur le site
www.reacteu.org) ; ministère des Finances, Lutter contre la nouvelle délinquance économique. Les contrefaçons, Notes bleues de Bercy,
Paris, 16 au 16 mai 1995 ; ministère des Finances, Le plan d’action 2003-2004 du Comité national anti-contrefaçon, Notes bleues de
Bercy, Paris, 2003 ; J.-L. ZECRI, « Les contrefaçons : un fléau financier à l’échelle mondiale », Humanisme et entreprise, no 284,
octobre 2007, p. 54-92 ; P. DELVAL, « Faux-semblants et vrais crimes : risques majeurs pour les consommateurs », Politique internationale,
no 124, supplément « Contrefaçon, fraude alimentaire et contrebande : les fléaux du XXIe siècle », été 2009, p. 45-64.
96. Je dois tout le développement qui suit aux discussions avec un avocat spécialiste du droit de la propriété intellectuelle, Paris, février 2011,
janvier 2012.
97. J’ai développé cette analyse petit à petit, depuis un certain nombre d’années, à partir de cas très disparates, et l’ai récemment
synthétisée dans B. HIBOU, « Economic crime and neoliberal modes of government », loc. cit.
98. J. GUYER, Marginal Gains. Monetary Transactions in Atlantic Africa, The University of Chicago Press, Chicago, 2004.
99. P. MINARD, La Fortune du colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Fayard, Paris, 1998 ; C. P ONI , « Mode et
innovation. Stratégies des marchands en soie de Lyon, XVIIIe siècle », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 45, juillet-septembre
1998, p. 589-625 ; P. DELVAL, « Faux-semblants et vrais crimes », loc. cit.
100. S. CASILLO, « L’irresistibile ascesa dell’industria del falso in Italia », Il Mulino, no 378, année XLVII, juillet-août, 1998, p. 696-710 ;
J. GUYER, Marginal Gains, op. cit.
101. M. P ÉRALDI, « Économies criminelles et mondes des affaires à Tanger », Cultures et Conflits, no 68, hiver 2007, p. 111-125 ;
H. MEDDEB, Courir ou mourir, op. cit.
102. B. HIBOU, « Le “capital social” de l’État falsificateur », loc. cit. ; M.-L. CESONI, Développement du Mezzogiorno et criminalités.
La consolidation économique des réseaux camorristes, thèse de doctorat, Paris, EHESS, 1995.
103. D. R. HOLM ES et G. E. MARCUS, « Culture of expertise and the management of globalization », in A. ONG et S. J. COLLIER (dir.),
Global Assemblages, op. cit., p. 235-252 ; D. MACKENZIE, An Engine, Not a Camera, op. cit. ; A. GREENSPAN, The Age of Turbulence.
Adventures in a New World, Penguin Press, New York, 2007 ; numéro spécial de L’Économie politique (29, 2006/1) sur le bilan d’Alan
Greenspan qui souligne le pragmatisme du président de la Fed. Pour une synthèse des travaux qui mettent en évidence l’importance des
relations personnelles, des connaissances et du subjectif aux côtés des normes du marché, voir C. DUFY et F. WEBER, L’Ethnographie
économique, La Découverte, Paris, 2007.
104. F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit., p. 372.
105. R. TORSTENDAHL, Bureaucratisation in Northwestern Europe, op. cit.
106. M. P OWER, The Audit Society, op. cit. Cela valait aussi bien du temps du taylorisme comme le montre A. G. GOULDNER, Patterns of
Industrial Bureaucracy, op. cit.
107. N. BRUNSSON et B. JACOBSSON et al., A World of Standards, op. cit.
108. A. BARRY, Political Machines, op. cit.
109. L. THÉVENOT , « Un gouvernement par les normes », loc. cit.
110. R. BROWN, « Bureaucracy. The utility of a concept », loc. cit., citation p. 150 (« enabling legislation »).
111. R. HARPER, Inside the IMF, op. cit., p. 122.
112. P. AM STRONG, « Neoliberalism in action », loc. cit. ; M. LUXTON, « Doing neoliberalism », loc. cit. ; M. THOM AS, « Neoliberalism,
racialization, and the regulation of employment standards », in S. BRADLEY et M. LUXTON (dir.), Neoliberalism and Everyday Life, op. cit.,
p. 68-89 ; M. A. DUJARIER, Le Travail du consommateur. De McDo à Ebay : comment nous coproduisons ce que nous achetons, La
Découverte, Paris, 2008.
113. Cité par F. FOURQUET , Les Comptes de la puissance, op. cit., p. 352.
114. Voir la presse italienne de la fin avril 2012, par exemple
http://roma.repubblica.it/cronaca/2012/04/27/news/non_sei_mia_ti_tolgo_il_cognome_dopo_38_anni_il_padre_cancella_la_figlia-34030706/.
115. L. THÉVENOT , « Governing life by standards. A view from engagements », Social Studies of Science, 39/5, octobre 2009, p. 793-813.
116. R. NAYLOR, Wages of Crime, op. cit. ; R. P ALAN, The Offshore World, op. cit. ; C. CHAVAGNEUX et R. P ALAN, Les Paradis
fiscaux, op. cit. ; T. GODEFROY et P. LASCOUM ES, Le Capitalisme clandestin, op. cit. ; C. NORDSTROM , Global Outlaws. Crime, Money,
and Power in the Contemporary World, University of California Press, Berkeley, 2007 ; A. LOWENHAUPT TSING, Friction. An
Ethnography of Global Connection , Princeton University Press, Princeton and Oxford, 2005 ; M. P ÉRALDI (dir.), Cabas et containers.
Activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers, Maisonneuve et Larose, Paris, 2001 ; M. P ÉRALDI, « La loi des
réseaux », Panoramiques, no 65, octobre-décembre 2003.
117. Pour une telle interprétation, voir par exemple D. CONWAY, « Globalization of labor.Increasing complexity, more unruly », et C. ALLEN,
« Unruly spaces. Globalization and transnational criminal economies », in D. CONWAY et N. HEYNEN (dir.), Globalization’s Contradictions.
Geographies of Discipline, Destruction and Transformation, Routledge, New York, 2006.
118. J. ELYACHAR, Markets of Dispossession, op. cit. ; I. BONO, « Activisme associatif comme marché du travail à El Hajeb », loc. cit.
119. E. C. DUNN, « Standards and person-making in East Central Europe », loc. cit.
120. A. LAKOFF, « The private life of numbers. Pharmaceutical marketing in post-welfare Argentina », in A. ONG et S. J. COLLIER (dir.),
Global Assemblages, op. cit., p. 194-213.
121. A. L. STINCHCOM BE, When Formality Works, op. cit., p. 185 (« formality is the informal abstracted »).
122. Toutes ces pages sur l’enchevêtrement de formalités et d’informalités m’ont été inspirées, en amont, par mes discussions avec Jane
GUYER et la lecture de son ouvrage, Marginal Gains (op. cit.), notamment de son chapitre 9 : « Formalities fixing debt and delay ».
123. M. FOUCAULT , Naissance de la biopolitique, op. cit., et Sécurité, territoire, population, op. cit., notamment leçons du 11, 18 et
25 janvier 1978.

Toute ma gratitude va à Boris Samuel et à Irene Bono avec qui je travaille étroitement depuis quelques
années maintenant ; leur exigence amicale et l’originalité de leur réflexion ont fait prendre à cette
recherche des chemins auxquels je ne pensais pas forcément et ont contribué à l’enrichir. Elle va
également à mes collègues embarqués dans l’aventure d’un livre collectif sur le même sujet, qui sortira en
2013 après cet essai personnel. Je dois notamment beaucoup aux remarques critiques et pertinentes
d’Isabelle Bruno et d’Adriana Kemp. J’ai une dette (qui n’est pas marginale…) envers Jane Guyer avec
qui je dialogue depuis de nombreuses années et qui retrouvera sa marque dans ma réflexion sur le couple
formalités/informalités. Quant à mon éditeur, Rémy Toulouse, je ne sais si je dois le remercier très
chaleureusement, ou au contraire le maudire, pour m’avoir invitée à écrire ce livre en avant-première de
l’ouvrage collectif précédemment cité. En tout cas, sans lui, ce livre n’existerait tout simplement pas.
Alfio, Anouk, Antonela, Boris, Bruno, Charles-Henry, Clémence, Cristiana, Danielle, Emanuele,
Emmanuel, François, Françoise, Irene, Isabelle, Jean-François, Jean-Pierre, Judith, Louis, Marguerite,
Marie, Massimo, Nadège, Richard, Sim, Simona, Sylvie, Virginie m’ont fourni avec imagination
et humour une « information sociale vivante » qui a nourri ma réflexion sans pour autant que je puisse les
citer nommément.
Je suis reconnaissante au FASOPO d’avoir donné naissance à ce projet en me procurant l’opportunité
d’organiser la Deuxième Rencontre européenne d’analyse des sociétés politiques sur ce thème en
février 2009 – en dehors de toute bureaucratie ! – et au CERI de m’avoir permis de poursuivre ce
« projet spécial » selon une procédure interne au laboratoire qui a malheureusement disparu sous l’effet
de la vague managériale que je décris dans ce livre. Une fois de plus Martine Jouneau m’a fourni une aide
bibliographique incomparable. Enfin, Trinity College m’a abritée à Cambridge d’avril à juin 2012 pour
que je puisse écrire cet essai dans la quiétude nécessaire, sous la veille amicale et généreuse de John
Lonsdale.