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Annales des tribunaux

illustrées. Procès célèbres


français et étrangers

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


Annales des tribunaux illustrées. Procès célèbres français et
étrangers. [s.d.].

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TRIBUNAUX DES

ILLUSTRÉES
PROCÈS CÉLÈBRES FRANÇAIS ET ÉTRANGERS

DIRECTEUR: MA.URICE LACHAT RE

TOME PREMIER

PARIS
DOCKS; DE LA LIBRAIRIE IMPRIMERIE GÉNÉRALE
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CONDITIONS DE L'ABONNEMENT

Le prix de chaque numéro est de 10 centimes


Il parait un numéro chaque semaine, le lundi, et— quelquefois — un autre numéro le jeudi; — en outre, selon
l'importance des débats des procès en cours et l'intérêt qu'ils offrent, nous pourrons publier trois numéros ou plus
chaque semaine.

O;X NUMÉROS SERONT RÉUNIS SOUS UNE COUVERTURE ROUGE, IMPRIMÉE, ET FORMERONT UNE SÉRIE

Prix de chaque série : UN FRANC


ON PEUT S'ABONNER POUR UNE SEULE SÉRIE OU POUR PLUSIEURS SÉRIES

Il paraîtra environ 10 Séries par an. Prix de l'abonnement pour 10 Séries : 10 francs

POUR RECEVOIR franco PAR LA POSTE, ON DEVRA AJOUTER PAR SÉRIE 20 CENTIMES
ON EST PRIÉ D'f,r-VOYER LE MONTANT DES ABONNEMENTS EN UN MANDAT SUR LA POSTE, A L'ORDRE DE

MM. MAURICE LACHATRE, directeur-gérant, 38, boulevard Sébastopol, 38

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LE CRIME DE PANTIN
Contiendra environ TRENTE Livraisons

Prix : UN franc
CHAQUE SÉRIE DE 1.0 LIVRA ISONS
Si le nombre des livraisons est augmenté, par suite de l'importance des débat3 qui doivent avoir lieu devant la
Cour d'assises, chaque livraison en plus du nombre indiqué sera payée 10 centimes pour Paris et 12 centimes
pour
l'envoi franco par la poste dans les départements.

La publication se poursuivra au jour le jour, suivant les péripéties de


ce drame lugubre
appelé à se dérouler devant la Cour d'assises de la Seine;
nos mesures sont prises pour avoir
les premiers connaissance des incidents qui
se produiront ; nos artistes prendront les croquis
de tous les personnages pour les représenter dans les scènes émouvantes qui
seront évoquées
par les avocats et le ministère public; nos sténographes seront chargés de recueillir avec
soin tous les détails des interrogatoires et des principales dépositions ainsi
que les plaidoi-
ries, l acte d accusation et les débats de
ce procès qui comptera parmi les plus célèbres et
es plus épouvantables de notre époque.

En raison de l importance de ce procès et des tirages extraordinaires qu'il nécessitera,


nous prions nos correspondants et les Libraires des départements de nous faire connaître à
l avance le nombre d exemplaires
qu 'il leur conviendra de retenir.
LETTRE DE MAURICE LACHATRE AUX ABONNÉS

CHERS LECTEURS, AIMABLES LECTRICES,

La création d'un JOURNAL ILLUSTRÉ DES TRIBUNAUX nous a paru une des nécessités de
l'époque, et nous sommes entré dans la voie qui nous était ouverte par la reproduction
du CRIME DE PANTIN, le plus épouvantable forfait qui ait été accompli depuis des siècles,
peut-être, et, bien çertainement, celui qui dépasse en atrocité tous ceux dont fassent mention
les annales judiciaires.

La curiosité des populations surexcitée par les récits des journaux, par les détails du crime,
par les péripéties de cette lugubre affaire, nous a valu un succès prodigieux.
Maintenant, nous devons chercher à maintenir cette vogue dont notre œuvre a été l'objet,
et c'est vers ce but que tendront tous nos efforts.
Voici, chers lecteurs, ce que nous comptons faire pour nous assurer la continuation de vos
sympathies :
Lorsque le procès actuel aura pris fin et se sera dénoué devant la COUR D'ASSISES de la Seine,
nous aborderons d'autres sujets dignes de frapper votre attention et tout récents, LE DRAME
DE TOULON, LES EMPOISONNEUSES DE MARSEILLE, LES FAISEUSES D'ANGES DE MONTATJBAN, etc.
— —
Nous suivrons jour par jour tous les procès qui se produisent devant les Tribunaux fran-
çais et étrangers; et, malheureusement, nous aurons encore à enregistrer des crimes horribles,
des assassinats, des empoisonnements, et tout le cortége d'actes odieux accomplis par des
êtres qui n'auront d'humain que la forme et dont le cœur et les instincts appartiendront à
des bêtes féroces.
Mais, de cet amoncellement de forfaits de toute nature ressortira pour tous et pour chacun
une leçon qui profitera au progrès social ; tous nous comprendrons qu'il y a urgence à cher-
cher les remèdes à cette exubérance de crimes qui épouvantent les nations et qui troublent
les familles, nul ne pouvant être assuré de ne pas tomber victime de l'un des scélérats qu'en-
gendre notre société corrompue. *

,
Or, parmi ces remèdes, les plus efficaces sont : ° l'éducation mise à la portée de tous,
1

c'est-à-dire, l'éducation déclarée commune, gratuite, obligatoire et professionnelle; 2° une


meilleure répartition des richesses sociales, et l'instrument de travail fourni gratuitement à
tous les citoyens, hommes et femmes; 3° l'assistance garantie par la société à toutes et à
' tous dans la vieillesse, dans les chômages ou dans les maladies; 4° l'enseignement vulgarisé ë:

d'une saine philosophie pour élever le niveau moral des intelligences; 5° enfin, la réformes
du code des pénalités chez tous les peuples, et l'abolition de la peine de mort. I

Pour augmenter L'attraction qu'offrent nos ANNALES DES TRIBUNAUX et y joindre un puissant ^

intérêt historique, nous donnerons successivement, au milieu des actualités, les procès |
célèbres qui ont eu lieu en'France et à l'étranger; les grandes causes politiques; celles dans \
-M
lesquelles les condamnés sont des héros, et où les juges sont les assassins; les jugements
iniques dans lesquels on peut dire que l'INFAMIE DES JUGES FAIT LA GLOIRE DES CONDAMNES : JJ

tels que ceux qui ont frappé KARL SAND, LE DUC D'ENGHIEN, LE MARÉCHAL NEY, LES SERGENTS*

DE LA ROCHELLE, JOHN BROWN, et tant d'autres héros tombés sous la hache de la monarchie!..
tels que ceux qui ont condamné au bûcher JEAN Huss, JORDANO BRUNO, CALAS, SIRVEN, DE LA
BARRE, etc., etc., victimes du fanatisme religieux. .

Dans l'ordre des criminels fameux figureront : ,3

Le marquis d'Anglade. Derues. En itrepamMon :


Le comte de Bocarmé. Dumollard.
Le drame de Toulon (Affaire
La marquise de Brinvilliers. Fieschi. Samson). ^

La reine Caroline Fualdès. Les empoisonneuses de Mar-


Cartouche. Le duc de Praslin. seille. — L'herboriste Joye.
Jean Chastel. La marquise de Ganges. Le puits aux cadavres (Af-
Anthelme Collet. Le curé Gotteland. faire Dessous le Moustier).
La Constantin. Lacenaire. Assassinat des dames Van de
L'abbé Contrafatto. Madame Lafarge. Poël, rue de Brabant (Bel-
Le curé Delacollonge. Lapommerais. gique).

Indépendamment des procès célèbres nous donnerons l'histoire des prisons d'État où ont
gémi les victimes du despotisme, des geôles de l'inquisition, de toutes les prisons ou maisons
de détention et des bagnes.

LA BASTILLE BICÊTRE — CADILLAC CAYENNE CLAIRVAUX LA CONCIERGERIE


— — — —
LA FORCE
PÉLAGIE
- LE FORT DE HAlVI

LA ROQUETTE —
- LE CHATEAU D'IF :— MAZAS

LA SALPÊTRIÈRE SAINT-LAZARE
— LE MONT-SAINT-MICHEL —

LE SALADERO DE MADRID

— — —
LE CHATEAU DES SEPT-ToURS DE CONSTANTINOPLE LES CACHOTS DU VATICAN LA ToUR

DE LONDRES — LES PLOMBS DE VENISE — LES MINES DE SIBÉRIE — Etc., etc.


Enfin, à toutes ces matières nous ajouterons les MYSTÈRES DE LA POLICE.
Tel est le vaste ensemble des sujets que nous nous proposons de traiter dans la publication
des ANNALES DES TRIBUNAUX; mais, chacun de vous, chers lecteurs, demeurera libre de ses
préférences pour telles livraisons qu'il lui conviendra de choisir, sans être tenu de prendre
celles qui renfermeraient des sujets moins à sa convenance.
Chaque numéro de 10 centimes ne devant traiter que d'un ou de deux sujets, il vous sera
loisible de demander les numéros qui ont trait à un seul procès, même pendant sa publica-
tion; ou, si vous le préférez, vous attendrez qu'il soit entièrement paru pour l'acheter en
brochure : chacun des procès et des récits aura une pagination distincte et se vendra sépa-
rément.
Chaque série de dix livraisons brochée, du prix de UN FRANC, pourra contenir plusieurs
livraisons de deux procès intercalées dans la série; mais la pagination étant distincte, il sera
facile aux relieurs de mettre les procès à la suite les uns des autres, selon l'ordre indiqué
dans la table des matières qui se trouvera.dans la dernière série de l'année.

A toutes et à tous salut fraternel.

MAURICE LA LACHATRE,
LE DRAME DE TOULON
1

AFFAIRE SAM SON


l
VIENT DE PARAITRE

10 centimes la livraison
ILLUSTRÉES

- PROCÈS CÉLÈBRES FRANCAIS ET ÉTRANGERS


6
LE CRIME DEÍ PANTIN.
Réflexions sur les crimes commis par les gens appartenant aux classes privilégiées sous la monarchie. — Pendant la nuit
du 20 septembre 1869. — Arrivée d'une famille d'émigiunts à a gare de Pantin. — Le trajet funèbre. — Le théâtre du crime.
— Le massacre. Exhumation des cadavre:,;. Transport des victimes à la Morgue. — Autopsies. —
Photographies des
— —
six victimes. — Recherches et investigations de la police. — Le
mobile du crime. — Enquête judiciaire. — Mai-on de la ;
famille Kinck à Roubaix, — Les gens de police — Plan des lieux OLl s'est accompli le crime. —Portraits des assassins, etc., etc. p

L'émotion causée dans Paris par l'horrible drame d'un travail quotidien, toujours absorbant, souvent
de Pantin est indescriptible. Si une basse cupi- pénible, qui les sauve des dangereuses rêveries de
dité, une question d'Héritage a été le seul motif de l'oisiveté ; elles ont, de plus, cette noble e" inappré- J
cette épouvantable boucherie, la justice humaine ciable satisfaction ressentie par l'homme vis-à-vis du
pourra-t-ele se montrer assez sévère pour les au- travail achevé, après le devoir accompli. Chaque
teurs de cet égorge ment, de cette tragédie sanglante, jour, après le labeur quotidien, ce sentiment renaît
rendue plus odieuse par l'âge des victimes, par les plus vif, plus saint ; l'homme qui produit de bonne
liens qui'les reliaient entre elles, par la lutte éner- volonté une œuvre utile est nécessairement honnête.
gique de cette mère, combattant jusqu'à la mort, et, S'imagine-t-on la somme de corruption qui doit
dans une contraction désespérée et suprême, rendant être répandue et, pour ainsi dire, tenue en suspen-
le dernier soupir sur les cadavres de ses enfants? sion pour que cette classe intelligente et laborieuse, 1
Les légen es antiques les plus cruelles sont dé- qui renferme une partie du prolétariat, qui commence
passées, et en présence de crimes semblables, on ne aux ouvriers-artistes, aux .mécaniciens, aux contre-
s'étonne plus que les populations affolées d'indi- maîtres, qui finit aux professions libérales, et qui
,
gna!i(lI! et de terreur, invoquent parfois le juge sera bientôt t'jute la nation, soit entamée et enta- '
Lynch, comm ; en Amérique, et fassent elles-mêmes chée ?
une justice sommaire des coupables. Aussi, quelle horreur universelle lorsque des cri-
Certaines heures, dans la vie despeuples, semblent mes comme ceux de La Pocnmeraye ou d'autres sem-
fatalement désignées pour les scandales éclatants et blables sont révélés Tous sont ou semblent solidaires
1

pour les sanglants spectacles. de la folie d'un seul. La société s'arrête haletante,
Les dernières années du règne de Louis-Philippe considérant avec effroi l'abîme où le désordre de ses
laisseront, sous ce rapport, un long et funèbre souve- passions l'entraîne. '
nir dans les annales du crime. Non pas que le gou- Dans l'émotion causée par le drame de Pantin,
vernement, par lui-même et directement, se rendit qui n'est pas l'œuvre assurément de criminels de ;
complice d'actes coupables ou odieux; loin de là: la profession; qui n'a pu être commis, si l'on juge
police veillait, aussi vigilante qu'aujourd'hui ; la ré- par l'apparence des victimes, que par des individus
pression était sévère; l'échafaud se dressait souvent ; appartenant aux classes moyennes, tous ces senti-
mais la démoral satiou, conséquence inévitable dela ments se retrouvant, plus ou moins réfléchis, plus
recherche immo iérée des jouissances matérielles et ou moins raisonnes. En pleurant sur les victimes,.
de l'indifférence politique, se répandait sur la société chacun semble pleurer sur lui-même, sur ses pro-
comme une lèj;re, du mon 'e des assassins et des vo- ches, sur ses amis. Deux sentiments sont mêlés: la
leurs montant par degrés insensibles jusqu'aux ou- crainte et la l'onte; la honte du crime, la crainte 1

. v/iers, a'ix bourgeois, aux lettrés, pénétrant à la de rencontrer autour de soi de semblables assassins, .i

Chambr e des pairs et jusque dans l'entourage du roi. Quell garantie nous reste, si des crimes aussi im-
Il semble que l'éducation, l'instruction, la richesse prévus et aussi improbables, que toutes les polices
ou tout au moins l aisance dont elles jouissent de- du monde seraient impuissantes à prévenir, peuvent
vraient. mettre les hautes classes à l'abri non-seule- être conçus et exécutés ? '
ment de toute tentative, mais de toute tentation Il est temps, sans nul doute, de faire appel aux $
criminelle, éloigner d'elles, même la pensée d'un sauveurs, aux prêtres et aux moralistes de profes-
simple délit. Aussi, les escroqueries et les crimes si',n? Mais les sauveurs sont, venus, les prêtres ont
qui se passent dans les régions soi-disant élevées prêché, les moralistes ont suffisamment écrit et
acquièrent-ils, lorsqu'ils ne sont pas étouffés par parlé. Les religions, les sectes et les écoles n'ont été
une
complaisance coupable, un immense retentissement. qu'une longue série d'expériences destinées à mora-
L'opinion publique s'en empare, et ils deviennent, liser l'espèce humaine, et si l'œuvre de quelques-unes
aux yeux du vulgaire, un indice assuré de la cor- n a pas été complètement stérile, au moins n'en a-t-on
ruption universelle. pas encore vu qui fût efficace.
La démoralisation des classes riches et oisives est Les passions de l'homme, bonnes ou mauvaises,
bien moins grave cependant, bi-n moins funeste vivront autant que lui; aux mauvaises passions pour-
aux
peuples que la démoralisation des classes moyennes. quoi ne pas opposer les bonnes? La moralisation
C, s dernières, sons des apparences plus modestes, n'est souvent- qu'un dérivatif. Le dérivatif politique
ont généralement une instruction plùs complète que est le remède souverain. L'axiome sauveur, déjà
celles quiforment, à titres divers, l'anstocraiie d'une entrevu par quelques peuples de l'antiquité, est ce-
nation. Élevées d'une façon plus sévère, dans lui-ci : pas de morale sans mœurs politiques; pas de
un
milieu pins honnête, elles ont, de plus, la nécessité morale sans liberté. (FR. FAVRE.)
de couteau à l'oreille droite, et par derrière trois lon-
LE THÉÂTRE DU CRIME.
gues traces de sept à huit centimètres qui ont été
Quelle épouvantable phase d'aveuglement, de bar- faites avec un couteau ordinaire, mais ont seulement
barie et de haine traversons-nous donc? Quel mau- déchiré la nuque. Pendanties constatations médicales,
vais génie pousse ainsi au mal les natures perverses? on aperçoit un deuxième cadavre. C'est un enfant de
Dans ce Paris, si fier de son inteligence, de ses quatorze ans. Celui-là porte derrière la tête trois
splendeurs, de sa civilisation, il ne se passe pas de jour plaies pém'trant de trois centimètres de long et deux
où quelque attentat contre les personnes ne vienne de profondeur.
affliger les consciences honnêtes; mais le crime que Un coup de bêche laisse bientôt apercevoir le corps
d une petite fille. Des 1-rmes coulent sur tous le-* vi-
nous avons à raconter dépasse toute mesure et met
le comble à l'horreur. sages. La terreur est peinte sur toutes ces physiono-
Le 20 septembre de cette année 1869 qui était un mies anxieuses. La petite fille doit avoir quatre ans
lundi, à cinq heures du matin, un cultivateur nommé au plus. Elle est vêtue d'une robe bleue, d'un, jupon
Langlois, se rendait avec ses outils de travail sur sa blanc; une bavette parfaitement blanche recouvre sa
propriété, voisine de Pantin, à l'endroit dit le Che- poitrine, un bas blanc bien tiré est ensanglanté par
min- Vert. place. Un water-proof cache l'ensemble du vête-
Ce terrain se trouve situé à environ 1 kilomètre ment. On cherche les causes de la mort. Ce ne peu-
et derrière la gare de Pantin, chemin de fer de vent être les quatre ou cinq légers coups de couteau
l'Est, dans la direction d'Aubervilliers, à cinq cents qu'on disiingue sur la figure. Le médecin relève la
mètres environ de la route de Paris. petite robe Horreur! de deux pluies béantes au
Pour se rendre à sa propriété, notre laboureur niveau de l'ombilic, s'échappent les illtt)i'tiIlS, pen-
suivait à travers champs, un sentier peu battu qui dant qu'un flot de sang frais et rose c:ilJle d'une troi-
abrégeait le chemin qu'il av-ût 'à parcourir. Arrivé sième blessure, visiblt sous les côtes, dans la région
sur la lisière d'un champ ensemencé de luzerne, il de l'hypocondre droit.
remarque tout à coup une mare de sang, il s'appro- Au moment où le déf erreur aperçoit L.s jupons '*
che pour s'en rendre compte et constate que le sang d'un quatrième cadavre, deux femmes se trouvent
a été fraîchement répandu; de plus, les traces se mal dans la foule.
poursuivent ; il les suit pas à pas et à peu de distance Pâles d'épouvante et de dégoût, le commissaire et
du premier endroit quatre autres mares plus éten- le médecin reprennent leur triste besogne.
dues que la première apparaissent à ses yeux, et sem- Cette quatrième victime est une femme de trente
blent contenir des matières cérébrales. Effrayé et de cinq ans, proprement vêtue d'une robe de soie noire;
plus en plus intrigué, il poursuit ce chemin sanglant comme ses nfants, elle a reçu plusieurs coups de
et arrive près d'une jachère fraîchement labourée et couteau au visage, mais la mort a été causée par une
dont une surface assez étendue présentait cette par- large blessure, qui a tranché net l'artère carotide du
ticularité étrange, qu'elle formait mamelon sur le côté droit. La mort a dCl être instantanée. Un autre
plan général du champ. Lps traces ensanglantes coup a été porté dans la région du bas-ventre, mais
prenaient cette direction, il les suit, il arrive à cet la lame n'a pénétré que dans les jupons; elle était
accident de terrain. Tremblant, ému, sous le coup d'ailleurs ensanglantée déjà.
d'un sinistre pressentiment, il écarte la terre avec un Un instant de répit est accordé au fossoyeur volon-
de ses outils; il met à jour un foulard. Il fouille en- taire.
core et bientôt il se trouve en présence du cadavre «
D'ailleurs, dit-il, il n'y en a plus !
d'une femme, vêtue encore d'une robe de soie. Il Si fait, il y en a encore un, réplique un pay-

veut dégager plus de terre encore, afin de mettre le san, c'est un garçon, voyez sa casquette. »
cadavre à l'air, et bientôt il aperçoit la tête meurtrie En eSet, une casquette avec un galon d'or appa-
d'un enfant. Épouvanté, il court à Pantin, distant de raissait.
six cents pas environ, pour donner l'alarme et pré- Cette fosse était donc inépuisable. On en retire
un enfant de onze ans ; ceiui là a h ligure littérale-
venir l'autorité municipale ou le brigadier de gen-
darmerie. ment hachée : les tt-mpes, les joues, les oreilles, le
Le commissaire de police de Pantin, accompagné ne sont que plaies béantes; un coup de cou-
cou, ce
de son s crétaire et du docteur Lugagne, suivent teau a complètement arraché l'œil droit, qui pend re-
en
toute hâte le cultivateur. En un instant, cinquante tenu par quelques filaments rouges. C'est affreuxà. voir.
personnes sont sur pied. Au moment où l'on croit que tout est fini, un sol-
da'. relire de ce trou sanglant, à la plus grande sur-
L'EXHUMATION DES CADAVRES prise et au plus grand effroi des spectateurs, le
corps d'un jeune homme, âgé de seize ans à peu
C'est alors que commence la plus terrifiante près. Ce dernier cadavre, car c'est enfin le der-
suc-
cession de cadavres qui ait jamais été nier, porte au-dessus de l'oreille droite et à la nuque
vue en pareille
circonstance. deux plaies longues de huit centimètres, qui ont pé-
Avec un courage au-dessus de tout éloge, Langlois nétré jusqu'au cerveau. De plus, un mouchoir de
s est mis à l'œuvre; il a fait dans l'intérêt de la jus- soie est noué autour du cou, le nœud a été fait par
tice l'office de fossoyeur. derrière.
On déterre d'abord un enfant de sept Une femme d'environ trente-cinq ans; quatre gar-
ans environ.
Cet enfant est dans un état horrible, il trois trous de seize, treize, dix et huit ans; et une petite
a çons
sous le cou ; il semble qu'on l'ait saigné : un coup fille de quatre ans, avaient donc été enfouis dans
une fosse de trois mètres de longueur, soixante cen- pagnée de quatre hommes, de leurs compatriotes
timètres de largeur et quarante de profondeur. probablement.
Tous ces corps, par les vètements qu'ils portaient, Les émigrants ne s'expatrient ordinairement pas
indiquaient des personnes aisées. La femme, qui pa- sans avoir réalisé, en argent, tout ce qu'ils possèdent.
raissait être enceinte, avait une robe de soie noire ; La mère des cinq enfants morts avec elle devait
ses mains étaient garnies de bagues, ses oreilles donc posséder une certaine somme. '
avaient des boucles d'une certaine valeur, et dans sa Et ce serait pour s'emparer de. cette sonimé que
poche se trouvait un porte-monnaie contenant une Ses quatre compagnons de voyage auraient commis
vingtaine de francs. ce sextuple forfait!
Les quatre garçons portaient des costumes de col- D'un autre côté, on prétend que ces six infortunés
légiens ; ils avaient également dans leurs poches quel- étaient attendus à la gare de Pantin par un de leurs
que menue monnaie. La jeune fille, qui avait au parents, un marchand boucher, qui devait les con-
ventre trois affreuses blessures, d'où s'échappaient dUlre chez lui, où ils devaient dîner.
les intestins, avait à ses oreilles des boucles sembla Il les aurait pris dans sa voilure, et, après les

vés....
-
bles à celles de sa mère. avoir massacrés, pour les voler, dans cette voiture,
Le docteur Lugagne a constaté que sur plusieurs aurait été les enterrer à l'endroit où ils ont été trou- J

de ces corps il existait un reste de chaleur vitale.


Ces victimes ont été massacrées d'une façon inouïe. Une question se présente à l'esprit : le crime a-t-
Plus de cent coups leur ont été donnés. il été commis dans le champ où les victimes ont été
La nature des blessures fait présumer que les
meurtriers se sont servis d'instruments tranchants,
aigus et contondants, tels que couteau ou hache.
enfouies?
Probablement non.. i
-

On affirme que le veilleur du chemin de fer avait j

L'argent et les bijoux trouvés sur ces infortunés eu son attention attirée par des cris et du tapage;
éloigne, dans cette horrible boucherie, toute pensée mais, croyant à une bataille d'ivrognes, il ne s'en était
de vol. pas inquiété.
Quel en a été le mobile? Voici d'autres indications :
j L'enquête à laquelle a procédé immédiatement le A deux heures et demie, la ronde de gendarmerie
commissaire de police, sur les lieux mêmes du cri- passait sur la route ; le calme régnait par tout.. .à
.
me, tendrait à établir que ces personnes étaient ar- A trois heures, les chiens des habitations pous-
rivées à Pantin dans la soirée de dimanche. saient des aboiements lugubres....
De plus, à 200 mètres du théâtre du crime, on a Trois veilleurs, qui passent la nuit à là fabrique
trouvé un manche de couteau de table, et, un peu de coton, entendirent vaguement des appels- au se-
plus loin, une lame s'y adaptant parfaitement; l'un et cours.... Ils crurent que ce n'était rien, ils ne bou-
l'autre de ces deux objets étaient maculés de sang. gèrent pas....
La virole du manche était tordue. Les cadavres sont arrivés à la Morgue à quatre
Les boutons des vêtements des 'garçons portent: heures. Le greffier a donné un reçu ainsi libellé
l'adresse d'un tailleur de Roubaix.
Dans la. fosse, on a retrouvé un trousseau de clés, " MORGUE DE PARIS.
des morceaux de saucissons et la moitié d'un petit
pain au beurre.

LE MOBILE DU CRIME.
Pantin....
Reçu six cadavres envoyés par le commissaire de

Ce 20 septembre 1869.
Pour
-

le greffier,
;
-

Et d'abord comment ce sextuple assassinat a-t-il BESTÉ.


été commis? ~
.
Y a-t-il eu plusieurs meurtriers, ou bien une seule Les cadavres ont été placés dans la salle dite de
personne a-t-elle frappé? purification, qui est située sur le quai, derrière la
Est-ce un acte de vengeance, ou bien a-t-on af- salle d'exposition. -

faire à un fou furieux? Dans la sallè, il y a douze cuves en. pierre, recou-
Sur ce point, les conjectures sont très-nombreuses, vertes chacune d'un couvercle en zinc.
et tant que la justice n'aura pas terminé ses investi- Dans chacune on a placé un cadavre et au pied les
gations, il ne sera possible de rien dire qui soit po- vêtements qu'il portait.
sitif. Le commissaire de police de Pantin, Roubel, a
Ce qui est certain, c'est que la femme avait encore procédé à l'inventaire de tous les effets.
sur elle son porte-monnaie, dans lequel il y avait Il résulte de cet examen que la mère portait une
7 fr- 4:5 c. et 3 c. en monnaie belge ; l'aîné des en- robe de soie noire, un par-dessus de même étoffe,
fants avait dans ses poches de 5 à 6 fr., et les autres un chapeau à brides, orné de fleurs.
quelque menue monnaie. La petite fille avait une jupe bleue, une autre blan-
La femme portait en outra des pendants d'oreilles che et sur la tête une toque à réseau.
en or. L'aîné des garçons était vêtu d'un pantalon de
Ces faits font supposer que le vol n'a pas été le drap noir et d'un petit veston.
mobile du crime. Ses trois frères portaient un costume à peu près
La famille assassinée est originaire d'un de nos semblable; ils avaient tous une casquette de collé-
départements du Nord, Elle émigrait et était accom- gien avec liseré. '
Sur les boutons de leurs gilets on lit : Thomas, Il faut qne l assassin ou les assassins aient mis
tailleur à Roubaix. fureur inouïe à frapper. une
Quand cet inventaire a été terminé, les cadavres, La mère n'a pas moins de vingt-quatre blessures.
qui avaient été, préalablement photographiés par
,
Les poignets sont meurtris et brisés,
ce qui prouve
M. Richebourg, ont été soumis à l'autopsie par qu elle a lutté vigoureusement contre les assassins
MM. les docteurs Bergeron, Penard et Trélat. avec l'énergie du désespoir.
Les blessures qui ont été relevées sont affreuses. On suppose que la petite fille de trois
ans a été

éventrée dans les bras de sa mère. Toute autre hy- Il y a huit jours à peu près, un jeune homme,
pothèse serait inexplicable. âgé d'environ vingt ans, de taille moyenne, les yeux
noirs, enfoncés, la barbe naissante, vêtu d'un costume
V ENQUÊTE JUDICIAIRE.
en étoffe de fantaisie mouchetée, se présentait à
l'hôtel du Chemin de Fer du Nord, tenu par M. Ri-
L instruction de cet horrible drame est confiée à
M. Douet-Darcq. gny, 12, boulevard Denain, en face de la gare. Il
déclara se nommer Jean Kinck, mécanicien, rue de
La police de sûreté a montré
une activité merveil- l'Alouette, à Roubaix. Il avait, disait-il, un travail
leuse. Les investigations ont été dirigées
M. Lerouge...
Plusieurs arrestations ont été faites.
par de nuit, et il viendrait se reposer le jour dans la
chambre qu~on lui donna. Les allures de ce jeune
homme semblèrent singulières à l'inspecteur de l'hô-
L instruction procède
par de minutieuses investi- tel. En effet, il venait simplement passer quelques
gations, instants dans sa chambre, où il n'a jamais couché,
et prendre des lettres, assez nombreuses, qui por- Un marchand de vin du Raincy, chez lequel la fa-
taient son adresse, de Roubaix. Il payait sa dépense, mille a dîné, se souvient parfaitement que trois indi-
qui était très-minime, au jour le jour. vidus mangeaient à une table rapprochée, qu'ils cau-
Dimanche, vers six heures du soir, une dame, saient souvent mais sans paraître dans une intimité
avec cinq enfants, se présenta au bureau de l'hôtel, absolue avec la famille. v <

demandant Jean Kinck. On lui dit qu'il n'y était pas. La mère a demandé son chemin. -
«
C'est qu'en effet j'arrive deux heures d'avance. Un seul des trois individus est sorti avec la fa-
Je reviendrai. » mille, les autres sont soriis séparément.
Deux heures après, elle revint. Elle parut fort sur- La famille assassinée n'est partie qu'à huit heures
prise de ne pas trouver Jean Kinck. du soir de Paris; le dernier omnibus donnant la cor-
«
Il est peut-être au restaurant, »
dit-elle. respondance d'une ligne à l'autre part à dix heures,
Elle parcourut le salon et ne trouva pas celui il est donc possible qu'ils aient manqué le train,
qu'elle cherchait. Les enfants, qui paraissaient très- qu'on le leur ait fait manquer, et qu'on les ait con-
gais, étaient restés dans le vestibule. On engagea duits par un chemin qu'ils ne connaissaient pas.
cette dame à s'asseoir, à faire entrer ses enfants et L'arme au moyen de laquelle le crime a été com-

à prendre quelque nourriture : mis a été achetée chez un taillandier, demeurant
Non, dit-elle, j'ai peur que ce soit trop cher, ET
CI:
109, route d'Allemagne.
PUIS JE NE SAIS PAS OU L'ON VEUT ME MENER DINER »
Or cet homme, au moment où l'acheteur s'est pré-
;
Elle sortit après avoir demandé deux chambres senté, vers cinq heures du soir, dînait avec son beau-
pour elle et ses enfants. Elle laissa dans le bureau frère. Et tous deux ont remarqué le signalement
de l'hôtel ses bagages, un petit paquet et un panier qui se rapporte exactement à celui de Jean Kinck.
d'osier contenant du linge et un paletot d'enfant en Plus encore : il se fit montrer des pioches et des
drap gris. pelles ; il semblait hésiter; enfin il choisit une pioche
On ne la revit plus à l'hôtel. et ne voulant pas l'emporter, demanda au taillandier
Jean Kinck ne reparut que le lendemain matin, s'il serait fermé vers sept heures et demie ou huit
lundi, à huit heures. Il prit sa clef précipitamment heures du soir.
et monta dans sa chambre accompagné d'un autre Le taillandier lui ayant répondu qu'il pouvait se
homme. présenter à cette heure, il est en effet revenu, et le
Là il changea de vêtements, et redescendit au bout marchand a remarqué qu'il ne savait en aucune fa-
de cinq minutes. Depuis il n'est pas revenu. çon manier l'instrument. Et comme le taillandier lui
Dans l'armoire, on trouva une chemise ensan- faisait observer la lourdeur de la pioche, il répondit :
glantée, un pantalon taché de sang et auquel adhérait « Je vais du côté d'Aubervilliers ; je vais prendre
de la terre, un morceau de la cravate avec lequel on la voiture. »
suppose que l'ainé des enfants a été étranglé, et un Un détail assez curieux : l'enseigne de ce taillan-
mouchoir semblable à celui qui a été trouvé dans la dier est ainsi conçue :
poche de la plus âgée des victimes, et semblable aussi
BELLANGER, taillandier.
en tous points à un mouchoir trouvé dans le panier
laissé dimanche soir à l'hôtel. Spécialité pour messieurs les bouchers.
Lundi, une dépêche est arrivée à Roubaix à l'a- *
dresse de Jean Kinck ; elle contenait à peu près ces
LES ASSASSINS
mots \ Attendez, nous ne sommes pas prêts.
Le jour suivant, une lettre, écrite sur papier azuré, Le doute n'est plus permis, et le crime est plus af-
qui a été remise cachetée au juge d'instruction, est freux qu'on ne le croyait d'abord. Les coupables sont
arrivée à l'hôtel, venant de Roubaix, où elle avait tous les renseignement paraissent Je prouver —

été précédemment adressée. Elle portait au dos la Jean Kinck et Gustave Kinck, le père et le fils aîné;
la mention ordinaire : Faire suivre, etc. mais il y a. peut-être d'autres complices. Les victi-
Toute la correspondance de Jean Kinck était re- mes sont Mme Kinck et les cinq plus jeunes enfants,
lative à des affaires d'intérêt et de famille. Il est à habitant, 22, rue de l'Alouette, à Roubaix.
remarquer que pas un papier n'est resté sur les vic- Le nom de Jean Kinck, donné à l'hôtel du Che-
times. min de Fer du Nord, à Paris, par un jeune homme,
On a dit que les boutons des vêtements des quatre est le nom du père. Jean est âgé d'une cinquantaine
garçons portaient l'adresse de M. Thomas, tailleur à d'années ; il est de taille ordioaire, mais trapu, large
Roubaix. Un chapeau de drap mou de Jean Kinck, d'épaules ; il a le cou très-court ; il porte la mousta-
trouvé dans sa chambre, à l'hôtel, porte l'adresse che en brosse et les cheveux ras grisonnants. Le teint
d'un chapelier également de Roubaix. est hâlé, les pommettes sont sanguinolentes.
La culpabilité de Jean Kinck a semblé évidente à Depuis près de cinq semaines il a quitté Roubaix
la justice. Est-il seul? Probablement non. et est allé en Alsace, son pays, où il a une propriété
D'abord, il est revenu lundi matin à l'hôtel avec un qu'il voulait vendre pour en racheter une autre plus
ami ; ensuite il a reçu une dépêche. Il avait donc des considérable. Son intention était d'agrandir son com-
complices. Enfin, dix billets ont été pris dimanche merce. Il est tourneur de brosses, mais depuis peu
soir, à la gare du Nord, par une femme accompa- il avait fait construire au fond de sa maison de Rou-
gnée de plusieurs enfants, — la mère et cinq enfants baix un atelier de mécanicien. Pour satisfaire son
cela fait six personnes,— il devait donc encore y avoir ambition il fallait que la mère et les cinq plus jeunes
quatre individus. enfants allassent en Alsace, afin que l'on sacrifiât
toute la maison de la rue de l'Alouette à l'industrie. nement l'emploi de leur temps, et on suivra sans
Mais Mme Kinck était de Tourcoing, ne savait doute les péripéties par lesquelles a passé la prépara-
mot d'allemand, et ne voulait pas s'expatrier tion du crime.
pas un
cinq enfants. L'endroit avait été parfaitement choisi, il est assez
avec ses
Mme Kinck était très-intéressée. isolé pour qu'on n'ait pas le temps de porter un se-
Elle a retiré de la banque de Roubaix une somme cours immédiat, même en entendant des cris. C'est
de cinq mille francs pour l'envoyer à son mari, alors évidemment le mari qui a conduit sa famille dans le
en Alsace. Il y a de cela trois semaines environ, pres- guet apens, où l'attendait Gustave. On s'en souvient,
mois, et cela à son corps défendant. c'est à huit heures qu'il a pris chez le taillandier les
que un
A ce propos elle disait à une voisine : outils qui ont servi à creuser la fosse, et c'est après
Comme c'est triste de ne pouvoir garder son ar- minuit que le crime a été commis.
«
gent pour ses enfan's ! » Que sont devenus ces outils? Peut-être ont-ils été
C'est du moins le sens de ses paroles. jetés dans le canal, qui n'est pas fort éloigné du Che-
Pour la faire venir à Paris, son mari lui avait min-Vert, car pour aller à la gare en venant de
écrit : Pantin, il faut aller passer sur le pont du canal.
Dépense trois cents francs s'il le faut, tu les re-
«
trouveras bien. » Jean Kinck est propriétaire à Roubaix delà maison
-

11 s'agissait de l'achat d'une propriété en Alsace. n° 20, contiguë à la sienne et habitée par un locataire,
Mme Kinck, très-regardante, comme on dit, hésitait. M Dassonville,occupé comme Kinck à certains tra-
Le fils aiué Gustave et son père se sont rejoints à vaux de tourneur; son état s'appelle piqueur de
Paris quinze jours après le départ pour l'Alsace. On broches. Il y a d'ailleurs mille professions qui vivent
avait donné à la mère l'adresse de l'hôtel de M. Ri- autour des filatures, des métierset des tissages.
gny, mais personne n'y a couché. Qu'ont donc fait, Ni Jean ni Gu-tave Kinck n'ont reparu à Roubaix.
pendant le temps qu'ils étaient censés habiter l'hô- Il est possible qu'ils se cachent à Paris, où qu'ils
tel du Chemin de Fer du Nord, le père et le fils, soient allés en Alsace.
Jean et Gustave Kinck t Ils ont évidemment préparé l'horrible boucherie
Le signalement du jeune homme, brun, à barbe qu'ils ont accomplie lundi 20, mus par un infâme
naissante, aux yeux enfoncés, qui a acheté la pelle et sentiment de cupidité.
la pioche chez le taillandier Bdlanger, concorde avec Mme Kinck a pris le chemin de fer à Roubaix,
les traits de Grustave Kiùck. dimanche matin 19, avec ses cinq enfants. Elle de-
Son père l'avait adjoint aux affaires de la maison; vait partir le dimanche précédent ; c'est une dyssen-
mais Gustave aurait pu largement gagner sa vie seul; terie de la petite fille qui a retardé le voyage d'une
il faisait des clapotines, sorte de rondelles en zinc, semaine.
et.pouvait gagner à certaines époques jusqu'à vingt- Mais ce même jour où elle aurait dû quitter la
quatre francs par jour. ville, le 12, un homme est venu, est resté chez elle
Ce qui peut faire supposer qu'il y a des complices près d'une heure, et Mme Kinck, qui avait paru très-
— tout au moins un — c'est que le même individu ennuyée quelque temps avant, eut un mouvement
qui était venu dimanche soir, 12, apporter de bonnes de joie.
nouvelles, a été vu dans la journée d'hier mardi 21 «
On m'apporte de bonnes nouvelles, » dit-elle
à Roubaix. Il est venu jusqu'à la rue de l'Alouette, dans le voisinage.
,
mais trouvant la porte close, il n'a pas insisté. Depuis cet éclair de contentement, elle était sans
Il semble résulter des conversations des voisins que doute retombée dans ses sombres préoccupations
Jean eL Gustave ont assassiné Mme Kinck et ses cinq d'intérêt, car elle ne se confia plus à personne; on
entants, parce que la résistance qu'ils mettaient àaller ne la voyait plus, elle ne faisait plus de ces petites
s'établir en Alsace gênait les projets de lucre du causettes auxquelles la vie de province habitue les
père et de l'aîné de la famille. gens du même quartier.
Voici, dans leur rang d'âge, les noms des cinq en-
fants morts: Emile, Henri, Alfred, Achille et la plus LES VICTIMES
jeune, Marie.
Les gens des maisons voisines supposent que la Les six victimes ont été photographiés par M. Ri-
mère était enceinte de cinq mois à peu près. M. Lu- chebourg.
gagne, le médecin de Pantin qui a fait lundi les pre - Les têtes sont effroyables à voir. Qui se douterait
mières constatations, avait, en effet dit d'abord qu'elle que, sous ces chairs défigurées, circulait la vie, que
était enceinte ; mais, après examen, il était revenu le sang courait sous cette peauflasque, que ces bouches
sur cet avis. Il était d'ailleurs très-troublé, et il est hideusement convulsionnées, que ces lèvres aujour-
possible qu'il n'ait pas vu parfaitement juste sous le d'hui déchiquetées, souriaient et parlaient....
coup de l'émotion. L'autopsie dira le dernier mot. La femme étsit une belle et forte créature, pleino
Lorsque Gustave Kinck, ayant donné à l'hôtel le de vigueur et de santé.... Aujourd'hui, elle gît, dé-
nom de Jean, prétexta un travail nocturne pour chirée par l'arme de l'assassin; !a tête est à demi
justifier le fait de ne pas habiter sa chambre, il, est séparée du tronc, un coup de hache a fendu le cou ;
probable qu'il voulait déjà égarer la justice. le nez, le front, le menton sont tout mâchurés.... sa
Cependant le père et le fils ont dû coucher et man- bouche, entr'ouverte, laisse apercevoir ses dents for-
ger quelque part pendant les quinze jours qu'ils sont tement serrées.... un des yeux est fermé par un gon-
restes à Paris; la police de sûreté retrouvera certai- flement sanguinolent; l'autre est hideusement tour-
fté ; les cheveux sont épars, c'est un ensemble à la fois venu chercher les trois autres personnes, avait réglé
odieux et effrayant. le prix de la course et avait repris la même direc-
Le visage tuméfié du fils aîné est cependant moins tion. -

convulsionné; on voit que l'étranglement a produit On sut ensuite qu'un jeune homme de taille
la congestion, le nez est gonflé, les yeux sont fermés moyenne, âgé de vingt ans environ, était descendu à
par les paupières dont l'enflure emplit l'orbite. Le l'hôtel du Chemin de Fer du Nord, 12, boulevard
mouchoir serré autour du cou a tracé un sillon pro- Denain, sous le nom de Jean Kinck.
fond. Ce jeune homme était absolument imberbe, la Kinck était-il le véritable nom de ce jeune homme?
bouche est grande, la lèvre supérieure est épaisse, les L'instruction a répondu affirmativement; elle a con-
cheveux sont hérissés sur le front, et cependant dans staté qu'à Roubaix avait récemment habité une fa-
l'expression de ce visage, on cherche en vain la ter.. mille de ce nom, composée du père, de la mère et de
l'aîné .
reur. Il semble qu'il ait été surpris par la mort, six enfants, dont était âgé de dix-neuf à vingt
alors qu'il dormait.. :
Le portrait du second enfant est plus émouvant en-
ans.
Ce dernier aurait reçu dernièrement, paraît-il, une
core, s'il est possible, que ceux de sa mère et de son procuration qui devait lui servir à toucher diverses
frère aîné..... Ici,.ce n'estplus un visage, c'est une plaie somme's revenant à sa famille. Puis la, mère et les
atroce, multiple, c'est un écrasement.... Le cartilage cinq enfants étaient partis pour Paris; ce sont eux
du nez n'existe plus, c'est un trou béant, les narines qu'on a trouvés assassinés et enterrés dans le Che-
sont écrasées., sur le front cinq trous sanglants, les min-Vert! Le meurtrier, circonstance épouvantable,
lèvres n'ont plus déformé; sous l'œil droit, un" et qui vient s'ajouter à ce thsu d'horreurs, ne serait
plaie triangulaire qui va de l'oreille aux ailes du nez, autre que l'aîné des enfants de M. Kinck, lequel au-
le sourcil gauche est mâchuré, lementonest fendu.... rait résolu, pour s'approprier l'argent touché par lui,
les yeux sont fixes, atones, rougis de filets sanglants. la mort de toute la famille.
Ici encore, aucune des convulsions de l'effroi, visage On prétend que Kinck pèrcne peut être considéré
presque calme dans son horrible difformité; évidem- encore comme le complice de son fils.
ment l'enfant a été saisi à l'improviste, et tué avant Et ici se place une supposition qui vient ajouter
qu'il n'eût eu le temps de comprendre le sort qu'on encore à l'horreur qu'on croyait arrivée à son apogée.
lui réservait. Si le père ne se cache pas, s'il ne donne pas signé
Plus nous avançons dans cette terrible affaire, plus de vie, s'il n'est pas retrouvée il faudra supposer que
nous nous engageons dans l'horrible. Jamais, nous le le meurtrier s'est également débarrassé de son père.
croyons, une génération n'aura eu sous les yeux un Quoique le meurtrier se soit fait inscrire à l'hôtel
plus abominable forfait. Est-ce de la folie? avons- sous le nom de Jean Kinck, il est certain que ce n'est
nous affaire à des tigres ? L'horreur est à son comble. pas tout à fait son nom. C'est le père qui s'appelle
Cette femme aurait été assommée par son mari, Jean. Le fils, le monstre, le bourrea i se nomme
ces enfants par leur père ! Gustave Kinck, un nom voué désormais à l'exécra-
Cette mère aurait été assassinée, déchiquetée, défi- tion.
gurée par un beau-fils. Ces frères et cette sœur par On a parlé de complices : il- y a tout lieu de croire
leur frère aîné. qu'il n'y en a pas eu. En effet, sur tous les points
Tous les criminels sont dépassés. où le meurtrier, sa mère, ses frères et sa sœur ont
Les détails sont précis, complets. été aperçus, aucun étranger ne les accompagnait. Un
Il est bien certain que le sextuple assassinat a eu garçon de l'hôtel a bien déclaré hier qu'il lui sem-
lieu à l'endroit même où les cadavres ont été décou- blait qu'un individu accompagnait lundi matin Jean
vérts. Kinck, mais il ne l'a pas affirmé, et sa mémoire sur
On se demandait — et c'est là ce qui faisait pen- ce chef ne lui permettait pas de le faire.
ser que les assassins avaient transporté leurs victimes Ce serait donc Gustave Kinck qui aurait prémédité
mortes dans le champ. Langlois— on se deman- seul cet abominable forfait, qui aurait choisi le lieu
dait comment ces six personnes avaient pu être ame- du crime, qui aurait creusé par avance la fosse dans
uées en cet endroit sans qu'une seule pût en ré- laquelle il devait enfouir ses victimes, qui 'aurait
chapper. amené celles-ci à Pantin, sous quel prétexte, on ne
On eut bientôt l'explication de ce problème. lésait pas au juste, et qui aurait commis le sextuple
On retrouva un cocher d'une voiture de place qui assassinat. Ce que cette dernière circonstance avait,
déclara que, dans la soirée de dimanche, vers onze d'abord d'invraisemblable disparaît, lorsqu'on sait
heures et demie, un jeune homme de vingt ans envi- qu'il a divisé ceux dont il avait résolu la mort et
ron, accompagné d'une dame et de cinq enfants, qu'il les a tués en détail.
dont le signalement répondait parfaitement à celui
des victimes, l'avait appelé non loin de la gare d'Au-
LES GINS DE POLICE
bervilliers et lui avait demandé de les conduire sur la
route de Pantin. Il nous parait intéressant de publier quelques dé-
Arrivés près de la gare de Pantin, le jaune homme tails sur le personnel du service chargé d'instruire
lui avait donné l'ordre de. s'arrêter, était descendu cette terrible affaire.
avec la dame et deux des plus jeunes enfants, s'était
éloigné dans la direction du Chemin-Vert, situé en- M. RGUBEL

tre la gare et le fort d'Aubervilliers., mais à une as- Commissaire de police de Pantin, grand et mince,
sez grande distance du premier point, puis était re-- de tournure distinguée et ayant les allures d'un a.n'-
cien officier ; c'est un agent très-soigneux, d'aucuns ' M. Lerouge a réussi à mener à bonne fin un
disent méticuleux. " q Po: grand nombre d'afl'aires/ mettant justement à. profit
" ' lltit'Y- les deux qualités de calme et de bonhomie que nous
'J ,>rH
tvi t
*»l< v M;WT.- LEROUGE
fi"'... "fi i *'
'
, venons de signaler. Dans l'affaire actuelle, voici quel a
Sous-chef de la sûreté, grand, fort, poil brun. Entré été le rôle de M. Lerouge. Il a reçu d'abord un avis
depuis huit ans au service de la sûreté, c'est un homme très-succinct de M. Roubel, par lequel ce commissaire
calme, avec un grand air de bonhomie qui l'a sou- lui annonce la découverte de six cadavres dans la
vent servi dans les circonstances les plus délicates de plaine d'Aubervilliers. |! '
sa position. ¡J. r -' r- La gravité de cette information avait d'abord fait

sourire le pers onnel de la sûreté, qui la croyait em- à la découverte des coupables. C'est de là notammen

..
)
preinte d'exagération... *
qu'il a envoyé M. Vande Velde, brigadier de la sûre-
Au reçu du rapport, M. Lerouge s'empressa de té, qui l'assistait, à Roubaix, où l'instruction croyait
partir pour Pantin et de là envoya au procureur impé- et avec raison remonter à la source du crime. Pen-
rial, par l'intermédiaire du préfet de police, un dant deux jours, M. Lerouge n'a pas quitté le service
rapport établissant les faits que nous connaissons de la sûreté, en remplacement de M. Claude absent.
et pour l'instruction judiciaire desquels fut délégué t
f.
M. Douetd'Arcq, juge d'instruction. 1
M.CLAUDE. >
j '
M. Lerouge resta sur le terrain du crime pendant Ancien commissaire
. de police de la ville de, Paris,
quatorze heures à réunir tous les éléments nécessaires puis des délégations judiciaires.
C'est a lui, comme chef de la sûreté, qu'incombe père ? Le signalement donné à l'hôtel n'est pas assez
naturellement la haute direction du service de sûreté. précis pour qu'on puisse se former à ce sujet une
C'est lui qui, tous les jours, se rend au dépôt vers opinion sérieuse; cependant il semble plutôt que ce
dix heures du matin pour tâcher d'arracher aux pré- second individu fût aussi un jeune homme.
venus l'aveu des crimes dont ils sont accusés. Un détail hideux. *<:

Petit de taille et de moyenne corpulence, très-vif, Dans la perquisition opérée dans le cabinet occupé
très-actif, toujours courant, M. Claude a le front par Kinck à l'hôtel du Chemin de Fer du Nord, on a
chauve et les cheveux grisonnants. Le regard est per- découvert, non-seulement, comme nous l'avons dit,
çant et la parole abondante. des vêtements tachés dd sang et un mouchoir iden-
C'est M. Claude qui a la triste mission, le matin tique à celui que l'on a trouvé dans la poche de la
des exécutions capitales, d'aller avec le directeur de dame Kinck, mais des morceaux de cervelle hu-
la prison de la Roquette et l'abbé de Crauzes, au- ...
maine....
mônier de cette maison, réveiller et prévenir le con- Résumons donc aussi succinctement que possible
damné. Un des points principaux de cette mission les renseignements positifs connus à l'heure présente
est encore de provoquer et de recueillir les derniers sur cette eflroyab!e boucherie. v..
aveux du coupable. 1° L'un des assassins est connu ; c'est Jean Kinck.
Comme exécutions célèbres auxquelles il a pré-
2° La dame Kinck étant âgée de 35 ans au plus, ^

sidé, rappelons celles de La Pommeraye, Poncet, Avi- l'assassin qui a 22 ans n'est que son beau-fils !
nain, Philippe, Lemaire; etc. '
30 La voiture qui a conduit les victimes à Pantin
M. Claude est âgé d'environ soixante-cinq ans.
a été retrouvée.
M. VANDEVELDE
4° Aucun des assassins n'est arrêté. :-'"v
5° La victime est la soeur d'une bouchère du fau-
Brigadier de la sûreté, homme jeune, blond, grand bourg Saint-Antoine. i

et fort.
Voilà, dégagés de toute exagération, les détails-qui
' - M. SAINT-GENEST sont réellement indiscutables. - ^
Greffier de là Morgue; c'çs'trun
A
des hommes les Jean Kinck est le nom du père. Le fils s'appelle
plus entourés de ce moment pât1 les curieux qui es- Gustave. Brouille de famille amenée par le refus de
sayent en vain de f rcer la perte du monument fu- Mme Kinck d'aller s'établir en Alsace avec ses' en-
nèbre', Jeune encore, il a rebuté par des études fants. Jean Kinck a quitté Roubaix depuis plus d'un
pharmaceutiques. Puis il est entré à la préfecture mois. Le père et le fils se sont rencontrés à Paris il
de police. y a une vingtaine de jours.
Il a succédé dans le triste poste qu'il occupe en Noms des enfants: Emile, 16 ans, Henri, 14,
ce moment à un jeune littérateur qui s'est fait depuis Alfred, 8 Achille, 6 et Marie, 3 ans.
une reputation d'homme d'esprit au Tintamarre, sous Jean Kinck, bonne position de fortune. On n'a plus
le pseudonyme de Maxime. entendu parler ici de Jean ni de Gustave. Père, 50 ans,
fils, 22.
RENSEIGNEMENTS OFFICIELS
MAISON DE LA FAMILLE KINCK A ROUBAIX
La femme assassinée et les cinq enfants portent
bien le nom de Kinck. Cette maison porte le n° 22 de la rue de l'Alouette,
Ils étaient partis de Roubaix, pour mettre à exé- elle n'a qu'un seul étage, plus le grenier. Les volets
cution un projet d'émigration, sans doute pour l'Al- du rez-de-chaussée, peints en gris, sont fermés. Au
sace. premier étage, pas de volets, pas de rideaux à la
On est certain que l'assassinat n'a eu d'autre mo- fenêtre de droite, une vitre cassée. La porte d'entrée,
bile qu'une question d'argent. Ainsi c'est pour quel- peinte en vert, est sur la gauche de la maison. Le
ques misérables intérêts pécuniaires que les six vic- panneau inférieur est en bois plein, le panneau supé-
times sont tombées sous le fer des assassins. rieur est occupé par un grillage historié. Eh entrant,
On avait remarqué que des traces de roues indi- on traverse un petit corridor aboutissant à ûfôè porte
quaient la présence d'une voiture auprès du théâtre vitrée A droite, dans le corridor., une pièce servant
du crime. La voiture a été retrouvée, les roues du de salle à manger et, où devaient coucher deux des
véhicule portaient des taches de sang. Ce fut toute enfants; une cuisine, puis un escalier 4e bois montant
une révélation. Le fiacre avait transporté à la bar- au premier.
rière de Pantin, successivement la mère et le plus Là, trois pièces, chambres à coucher et petit cabi-
jeune enfant, puis les autres enfants, deux par deux. net. Des portraits à la cheminée, j,e ne les vois pas
On les attendait à la descente de la voiture, et tandis très-distinctement, mais il me semble que le père a
que le cocher s'éloignait on les égorgeait sans pitié. une physionomie un peu commune dans sa rudesse,
Il est évident que l'assassinat a été commis par mais où dominent l'énergie et l'égoïsme. Le visage de
plus d'un individu. En tous cas, les renseignements,

.,"
l'autre assassin, Gustave, respire la sombre exalta-
précis, fournis à.l'hôtel du Chemin de Fer du Nord,
prouvent la culpabilité de Kinck fils et très-proba-
blement aussi celle de l'ami qui est venu avec lui à
tion et certainement l'avarice.
;
La mère, figure assez banale de ménagère les en-
fants sont à l'âge où on n'a pas encore d'expression
l'hôtel le lendemain du crime. bien accentuée. ' "
Celui que l'on désigne comme un ami seraitln le On n'était pas parti pour longtemps, des jouets
j
.. -
traînent encore dans un coin, un écheveau de laine pérer que rien ne pourrait augmenter Fhorreur de
est sur une chaise. l'épouvantable forfait, la justice a acquis la certitude
La porte vitrée donne sur une petite cour, dont que les meurtriers sont le père et le fils aîné.
le côté droit est occupé par de petits bâtiments à L'opinion publique ne s'était donc pas trompée !
domestiques et recouverts d'une toiture en Un père poussé par une haine farouche ou par
usages
zinc. Le premier était la cuisine, convertie en buan- une odieuse cupidité a tué sa femme et cinq de ses
derie ; le second fut une forge ; on l'a agrandi, c'est enfants!
maintenant un poulailler. Puis_yiennent les cabinets Un fils l'aîné de la famille, a porté sur sa mère
1

d'aisance. Sur la porte verte un des enfants a gravé, une main parricide.
avec la pointe de son couteau, les premières lettres Et tous les deux avec une cruauté indescriptible,
de son nom, KIN, .On l'a sans doute grondé, il s'est et qui n'appartient pas à l'humanité, ils ont entassé
arrêté là. dans la terre les cadavres de six personnes qui la
Après la eôur vient un petit terrain non cultivé, veille encore leur donnaient les noms doux et sacrés
où poussent'en liberté une douzaine d'arbres fruitiers; d'époux, de père-, et de frère....
cela pourrait ètr'e appelé le jardin. Mme Kinck, native de Tourcoing, avait dit aux
Au fond de" l'habitation, un corps 'de logis d'un personnes de sa connaissance qu'elle partait pour
étage en briques rouges (la maison du devant est l'Aleace avec ses enfants.
peinte en blanc), à larges baies vitrées, servant d'ate- Dimanche, à midij elle a quitté Roubaix, où elle
lier, — quelques carreaux sont cassés. Forgé et ou - habitait rue, de l'Alouette, 22.
tils de mécanicien sont la,. Le commerce a été aug:" Kinck père est fabricant de broches pour métiers.
menté et l'eût été davantage encore plus tard. Il est riche de 150 000 francs.
Tout cela respire le bien-être, la vie de la famille, Le fils aîné est considéré ici comme un bon sujet
le bon ménage. Les époux, propriétaires de trois et un garçon très-doux..
maisons dans la" même rue, vivaient d'ailleurs en La famille des victimes ignore, quel a été le mo-
bonne intelligence. bile du crime.' '
j
Mais la maison est morne, silencieuse. Seules les .. =,
La rumeur publique à Roubaix accuse le mari.
poules picorent en liberté dans le jardin, seul leur M, Thomas aîné, tailleur, rue Traversière, habil-
petit cot, cot, cocorek dit que tout n'est pas mort dans lait les enfants.
cette triste demeure. Depuis trois jours on ne leur a On sait qu'on a trouvé sur leurs boutons le nom
pas donné de grain. de ce négociant.
Deux des enfants allaient en pension chez les
LE LIEU DU CRIME frères.
La petite fille restait auprès de sa mère.
Nous avons déjà donné une description assez com- D'après certaines informations qui paraissent exac-
plète de l'endroit où ont été retrouvées les victimes. tes, on peut croire que, depuis deux ans environ, le bon
Il est certain que le crime a été commis non loin de accord qui avait régné dans la famille Kinck disparut
la fosse. Cette fosse est creusée au milieu d'un ter- par suite de la jalousie, disent les uns, du mari, qui
rain labouré. reprochait à sa femme de trahir ses devoirs, — par
A droite, le Chemin-Vert remonte du côté de la suite, disent les autres, de l'envie qu'il\ayait de rom-
voie ferrée., A droite également, le canal et le pont pre la vie commune pour pouvoir mieux,continuer
de l'Ourcq. d'autres relations qui avaient pris dans son cœur la
Au fond la gare de Pantin, quelques usines et cinq place de ses.afl'eçtipns légitimes.
ou six cabarets. La vie commune était en conséquence devenue
Toute cette plaine est noire, triste, presque tou- insupportable aux deux époux, qui avaient résolu,
jours déserte. On y aperçoit, au loin, quelques bara- dit-on, de se séparer. Hélas la faculté de divorcer
1

ques-bizarres habitées par des chiffonniers qui les rétablie dans notre code aurait pu prévenir cet épou-
pnt construites avec tout ce qu'ils ont trouvé de dé- vantable forfait exécuté pour échapper aux liens d'un
bris sur le pavé de Paris: loques ignobles formant mariage indissoluble !1

rideaux devant des morceaux de vitres, portes fantas- Était-ce un fait accompli, ou ne s'agissait-il sim-
tiques, toits ,en planches garnis de tessons de bou- plement que de la réalisation de biens qu'ils possé-
teilles. Dans -,é'es intérieurs misérables, hommes, daient en Alsace? Toujours est-il que le chef de la
femmes, enfants couchent pêle-mêle sur des tas de famille Kinck s'était depuis quelque temps rendu dans
chiffons. ce pays, tandis que son fils aîné prenait le chemin
Tout est sinistre dans cet endroit où s'est accom- de Paris.
pli un des forfaits les plus horribles qu'aient enre- Les uns prétendent que cette séparation remonte-
gistrés les annales judiciaires. rait déjà à deux années, tandis que, d'après d'autres
M. Claude, chef de la police de sûreté, et le com- récits, elle ne daterait que de quelques semaines.
missaire de police de l'île ,Saint-Loui^Â.se sont ren- La femme, depuis lors, avait reçu de son mari
dus au champ Langlois, désormais si tristement cé- plusieurs lettres l'engageant à venir le retrouver en
lèbre, et ont fait recouvrir d'une large pierre la fosse Alsace, ce à quoi elle n'avait jamais voulu se ré-
qui a gardé, pendant quelques heures, les cadavres soudre. " ' "
de la famille Kinck. Était-ce un pressentiment?
On sait positivement que la mère et les enfants Cependant, hâtons nous de le dire, les soupçons
habitaient Roubaix, et, alors qu'il était permis d'es- jusqu'à cette heure ne concernent que le fils ainé,
et ils n'atteignent qu'indirectement et par supposi- lavage garnie de vastes cuves en pierre avec robi-
tions le père, dont la présence à Paris et la réunion nets, la salle de dépôt, puis le laboratoire d'au-
avec le fils aîné ne semblent pas jusqu'à cette heure topsie.
avoir été officiellement constatées. C'est dans la salle de dépôt qu'ont été placés les
Néanmoins, il semble résulter des informations corps des victimes.
générales que le sextuple crime a dû être combiné Des deux côtés de cette salle sont des dalles de
entre ces deux hommes pour faire disparaître le res- pierre, inclinées et parallèles, disposées comme Sans
tant de la famille. la salle vitrée. "
L'auteur ou les auteurs obéissaient-ils à un Lut Sur les cinq dernières dalles de droite reposent
de cupidité, ou bien s'agissait-il de satisfaire, par une les cadavres, recouverts de couvercles de zinc.
épouvantable vengeance, une haine invétérée? Voilà Le premier est celui de la mère, laissant voir,
ce que l'instruction seule révélera. horrible spectacle! le cadavre d'un enfant du sexe
Il paraît présumable que les victimes auraient été féminin dont elle était enceinte de cinq mois.
attirées à Paris sous le prétexte d'une réconciliation. Puis vient celui du fils aîné. Sa figure est calme,
Dans l'intérêt de ses enfants, la mère aurait accueilli ses cheveux longs, son teint olivâtre.
avec joie cet espoir de rapprochement et annoncé le Le second, au contraire, semble souffrir.
jour de son arrivée. Le troisième, aux traits horriblement crispés, est
On sait comment la malheureuse femme était des- littéralement haché.
cendue toute joyeuse à l'hôtel du Chemin de Fer du Enfin, les deux derniers enfants sont placés près
Nord, où son fils aîné avait pris- depuis quelques l'un de l'autre ; la pauvre petite fille, une adorable
jours une chambre. On sait encore que, ne le trou- blondine de trois ou quatre ans, à la gauche
vant pas, elle avait annoncé son retour prochain; mais La mère a cinq blessures dans la région dorsale
on ne devait plus l'y revoir. gauche, d'autres à droite, d'autres au cou. On a pro-
Ici, les faits précis recueillis laissent place à cer- cédé à l'autopsie, qui a duré de 8 heures du ma-
taines suppositions. C'est ainsi que l'on admet que tin à 11 heures, puis de midi à 6 heures du soir, et
du moment où le meurtrier a été certain de l'arrivée qui n'a rien révélé de précis sur l'instrument conton-
de ses victimes, il a été préparer leur fosse en com- dant dont il avait été parlé..
pagnie d'un complice, dans lequel on veut voir le Le premier fils a été étranglé et son corps ne porté
père qui, croyant être certain que les cinq derniers que peu de blessures.
enfants de sa seconde femme n'étaient pas de lui, La manière dont la petite fille a été frappée dé-
aurait déterminé son fils aîné à l'aider à accomplir montre qu'elle a été tuée dans les bras mêmes de
le crime; Pendant que ce dernier achevait ce lugubre sa mère 1

travail, le fils, revenu à Paris, rencontrait aux abords L autopsie du troisième a prouve que la mort l'avait
de l'hôtel et avant qu'elle y fût rentrée, sa mère. saisi alors qu'il criait. On se rappelle qu'un facteur à
L'emmenant alors avec le restant de la famille la gare avait en effet entendu une voix d'enfant criant:
pour prendre part à un dîner commun, on reprenait Maman! maman! Il porte une affreuse blessure der-
le chemin de fer, à la station duquel une voiture rière l'oreille 1"
rencontrée, et trop petite pour contenir les sept per- Enfin ^.quatrième fils, moins crispé que ses deux
sonnes, en prenait trois d'abord pour revenir ensuite frères, présente un assez grand nombre de plaies et
chercher les trois autres, et les laissait à une certaine blessures.
distance de l'endroit où le second assassin veillait. Du reste, l'ouverture du corps pour l'autopsie ne
Arrivés auprès de la fosse, le' coup fut d'autant permet plus de se Tendre aisément compte des bles-
plus. facilement exécuté que les victimes, qui mar- sures. '
chaient sans défiance au milieu d'une obscurité ab-
solue, furent en un instant renversées au fond de VISITE A LA MORGUE
cette fosse et criblées de coups.
Puis ce fut le tour des trois autres que la voiture Dans la salle ouest se trouve une rangée de six
avait amenées au lieu convenu et que le frère avait cadavres, chacun sur lenr pierre, recouverts d'un
été chercher et avait emmenées après avoir payé le couvercle en zinc. La mère, la première occupe le
,
cocher. n° 15 : c'est une grande femme aux cheveux châ-
Ce cocher a été découvert et a été entendu par le tains ; son visage porte encore l'empreinte de l'an-
jugé d'instruction. goisse et son corps est criblé de vingt-trois coups de
La police est sur les traces des deux assassins. couteau; l'autopsie a révélé qu'elle était grosse et
Les trois médecins qui ont procédé à l'autopsie des auprès d'elle est le fœtus de cinq ou six mois qu'elle
victimes ont constaté que leurs mortelles blessures portait dans son sein.
avaient été produites, les unes avec un instrument L'aîné des enfants, couché au n° 16, porte au
contondant, les autres avec uu instrument pointu, de crâne une fracture étendue et une plaie béante au
forme triangulaire, ou avec un instrument à lame cou. L'artère carotide et les veines jugulaires sont
plate, comme un couteau ou comme une hache. tranchées, et la mort a dû être instantanée.
Le troisième, couché au n° 18, est le plus mal-
AUTOPSIE DES CADAVRES traité : c'est probablement lui qui aura poussé les
cris qui ont été entendus ; il a un œil crevé, et trois
Derrière la salle de la Morgue destinée à l'expo- hideuses blessures longitudinales au devant de l'o-
sition, se trouvent la cour de réception, la dalle du reille gauche, entre cet organe et l'angle,externe dé
l'œil. Ces blessures profondes semblent être le ré- On y voit assez souvent des voitures de place.
sultat de coups de hachette. Quelquefois aussi des charrieurs de viande y viennent
Enfin sur la pierre n" 19 sont étendus les deux plus avec leurs tapissières vides. et offrent de conduire à
jeunes, le petit garçon et la petite fille. L'un a la domicile les habitants des environs.
gorge coupée et porte de légères blessures à la De cette station, on se rend à Paris — en voiture
poitrine et à la main gauche. L autre présente a — par la route de Pantin, le pont du canal et la
l'angle externe de 1 'œil gauche un coup de couteau route de droite qui aboutit à la porte de la Petite"
qui paraît avoir lésé profondement l 'os frontal. Villette, où commence la rue Lafayette, conduisant,
Telles sont, autant qu'un coup d'œil rapide nous a on le sait, à la gare du chemin de,fer du Nord, et
permis d'en juger, les blessures de ces six malheu- par conséquent à l'hôtel. C'est ce chemin que la fa-
mille a dû prendre, et même à pied elle aurait pu
reuses victimes.
L'autopsie des six victimes a été pratiquée à la facilement arriver à destination en une heure.
Morgue, par les docteurs Bergeron, Trélat et Louis C'est par là aussi qu'elle a dû revenir à la station
Penard. de Pantin, vers minuit.
Le cadavre de la mèra, qui est celui d'une femme De la station aussi a pu partir le cocher qui, dans
aisée et d'une belle 'constitution, est couvert de dix- ses deux voyages, a suivi la route d'Aubervilliers et
neuf blessures pratiquées dans différents sens et at- a pu entrer-dans la rue du Chemin-Vert, jusqu'au
teignant certaines profondeurs. La pauvre femme a coude dudit chemin.
de plus été trouvée enceinte de six mois. Une nou- Cette rue du Chemin-Vert n'est éclairée que par
velle victime doit donc s'ajouter à cette terrible deux quinquets à l'huile. Les maisons y sont clair-
liste. semées et habitées par de pauvres gens, qui doivent
Les deux fils aînés ont la tête littéralement écrasée. se coucher de bonne heure. A l'entrée pourtant, à
Les trois autres enfants ont été éventrés, et leurs gauche, il y a un cabaret qui paraît très-fréquenté.
blessures sont affreuses toutes réunies dans la région Toutefois, il ferme d'ordinaire bien avant minuit.
de l'abdomen. Examinons maintenant, toujours sur le plan, les
Toutes ces plaies, si nombreuses et si graves, ont déclarations des voisins.
dû amener soit une syncope, soit un affaiblissement ¡,
A minui un quart, le facteur-receveur Coulon se
progressif; mais aucune n'est de nature à tuer sur le rend de la station au pavillon des employés, situé
coup. Il est donc probable que lorsque ces malheu- à l'angle de la rue de la Gare et de la route d'Au-
reux ont été enterrés, il leur restait encore un souffle bervillif rs, où il est figuré par un petit carré gris.
devie. Ilentenddes cris de femmes, puis des cris d'hommes.
L'un des enfants porte sur un des os du crâne une Il n'y fait pas attention, parce qu'à chaque instant,
empreinte qui paraît être celle d'une des extrémités dans c i quartier, il y a des rixes et des disputes
d'une bêche. bruyantes, entre les Allemands qui l'habitent et les
^
gens qu'amènent de ce côté l'abattoir et le marché
LE THÉATRE DU CRIME aux bestiaux.
Les cinq hommes d'équipe qui manœuvrent des
Voici maintenant les divers chemins parcourus wagons sur les voies de garage n'entendent rien.
par le mystérieux acheteur de la pelle et de la Mais leur oreille est assourdie par le cliquetis des
pioche. glaces de ces wagons, et le bruit, de la locomotive
Il n'a pu sortir de Paris que par la porte de qui, derrière eux, forme les trains de marchandises -
Flandre. S'il connaît bien le pays, il a pris la rue des deux côtés des hangars.
Blanche, à peine tracée d'abord le long du glacis des Le veilleur de nuit de la maison Paris a entendu
fortifications, puis traversant la plaine en remblai. quelque chose ; mais sa déclaration est vague, et
Sur cette voie, il n'y a pas de maison, et il a pu être du côté de la fosse, les murs de l'établissement où il
à peu près sûr de ne rencontrer personne. Au carre- est employé sont fort élevés....
four situé au bord de cette rue, il a dû prendre la Enfin, de l'usine Cartier-Bresson, située dans la
petite impasse en pente, qui commence à l'angle de rue du Chemin-Vert prolongée, à gauche', le gardien
la route d'Aubervilliers et de la rue de la Gare, — a vu des hommes travailler, au clair de lune, sur le
rue non habitée. Il a dû ensuite prendre à travers champ Langlois. Ce champ est celui où l'un a aperçu
champs, en suivant les lignes pointillées qui condui- des taches de sang.
sent à la fosse. Ce qui est surprenant,,par exemple, c'est que les
S'il ne connaît pas le pays, il a dû suivre la route habitants assez nombreux d'une grande maison isolée
impériale de Maubeuge jusqu'aux quatre chemins, située sur le Chemin-Vert, à l'endroit où se trouve,
prendre ensuite la route d'Aubervilliers à Pantin et dans le plan, l'N du mot chemin, n'aient rien en-
]a rue du Chemin-Vert. Si on admet cette hypothèse, tendu.
il a dû être remarqué dans ce trajet fait à huit heures Des angles que les rues Magenta et Lapérouse
et demie, le long des maisons éclairées et pleines de forment avec la route d'Aubervilliers, on voit très-
cabarets, très-fréquentés par les ouvriers allemands distinctement l'endroit où est la fosse.
qui peuplent ce pauvre quartier. Voilà les observations qu'on peut faire dè.s à pré-
Remarquez maintenant les dispositions de la sta- sent sur le théâtre de ce crime abominable qu'il est
tion de Pantin. On y arrive par deux rampes en fer utile do bien connaître pour suivre les péripéties de
à cheval, contournant un petit jardin elliptique. La cette nuit terrible qui se développeront devant le
sortie des voyageurs a lieu de ce côté. jury.
A quatre heures et demie, la famille est vue 'au claire, mais cependant on le conduisit à la préfecture
Raincy, contre le, pavillon de Bondy, au gardien de police, au bureau 'd.& JVt. Claude.* Ce dernier étant,
duquel la mère demande à louer deux vélocipèdes. absent, c'est M. Lerouge, sous-chef du service de
A cinq heures, démarohe., semblable chez l'épicier sûreté, qui le reçut jet écodta-.,en détail sa déposition.
Froment. Un jeune homme Savait pris vers deux heures de
A six heures, dîner chez le restaurateur Dumesnil. l'après-midi, peu loin de la 'gpre du Nord, lui avait
A sept heures vingt-sept minutes, départ du Raincy. fait faire une foule de courses, le laissant souvent à
Voyage en chemin de fer. un coin de rue,, ce qui fait qu'il n'a pu préciser d'une
A sept heures cinquante-huit arrivée à la station façon absolue tous les endroits où le.. jeuçie homme

crime..
de Pantin. ^ est entré.
Trajet de Pantin à. :Pâris, route de terre. Ce qui est certain, c'est que toute la soirée a été
A neuf heures* et. demie, unique arrivée de la fa- passée à Pantin, allant de ci de là, mais non.loin du
mille à l'hôtel du Chemin de.Fer du Nord, à Paris. lieu du *
La mère retient d'eux* chambres, laisse le panier et Le cocher n'a jamais vu d'autre grande personne
le paquet qu'on lui avait vus au Raincy, et ne dit que ce jeune homme et un individu plus âgé qui
pas au garçon du restaurant de l'hôtel ces mots que accueillait ceux qu'on destinait à l'horrible bou-
lui a attribués le propriétaire : Je ne.sau-,pqs QÙ l'on cherie.
.veut me mener dîner. '
Ramené à la Morgue par M. Lerouge lui-même,
Retour, par voie de terre oa: de fer, à Pantin, près il décrivit en route les vêtements des enfants et de la
la station. femme. On les lui montra en arrivant, il les recon-
,A minuit, trajet par voiture et en deux voyages nut aussitôt. 1
de.la -station,de Pantin à l'entrée du Chemin-Vert. Quand il fut mis en présence des victimes, il faillit
A minuit un quart, cris de femmes, puis cris tomber sans connaissance. Le signalement qu'il a
d'hommes, entendus parle facteur-receveur Coulon. donné se rapporte assez exactement à celui de Gus-
De minuit à quatre heures du matin, hommes vus tave Kinck. j
travaillant à l'endroit où est la fosse par le gardien Le cocher a assuré qu'il le reconnaîtrait parfaite-
de nuit de l'usine Cartier-Bresson. ment, n'importe où il le rencontrerait. j
Enfin, à huit heures du matin; retour à l'hôtel de I

Jean Kinck, quichange de vêtements et'disparaît. j


LA MORGUE
C'est à huit heures et demie, que le jeune homme
va chercher sa pelle et sa pioche chez le taillandier Les corps sont toujours à la Morgue pour les con-
.de la. rue de Flandre, c'est-à-dire.'après avoir eu le frontations. Hier il n'y en a pas eu, mais on s'atten-
temps.de s'assurer que la famille est arrivée à la gare dait d'un moment à l'autre à ce qu'un prévenu fût
de Pantin, venant du Raincy. c amené en présence des cadavres mutilés.
L'exactitude absolue de ces heures est établie., L'autopsie a révélé^la vérité, au, sujet de la gros-
Voici quelques nouveaux détails. sesse de Mme Kinck. Le rapport de M. Tardieu dit
-
Hier,-vers quatre heures, des agents du service de qu'elle était enceinte de six à sept mois ; l'enfant
sûreté, mêlés à la foule qui se pressait autour de la était viable.
fosse, ont entendu une femme dire qu'elle arrivait de Lorsque les employés de la Morgue sortent de
Roubaix, où elle habitait depuis dix ans, dans la leur.service, ils sont suivis jusqu'à une assez longue
maison de la famille Kinck. Elle a ajouté qu'avant distance par, une foule énorme avide de détails; ils
son départ, cette famille avait réalisé en espèces, ne peuvent rien dire, mais eux, accoutumés pour-'
pour l'emporter en Amérique, une somme de quatre- tant à voir de près tant d'horreurs, sont épouvantés
vingt mille francs, et qu'elle emmenait avec elle du massacre de toute cette malheureuse famille.
trois ouvriers tourneurs de broches. Un détail rétrospectif : -
Les agents ont aussitôt prié cette femme de les On sait que la pauvre petite Marie a, reçu deux
suivre et probablement l'ont conduite à la Morgue coups de couteau dans le ventre, — il faut" croire
pour lui faire reconnaître les cadavres. qu'on avait eu soin de relever les vêtements avant
Une nouvelle preuve du voyage en chemin de fer de frapper, car ni la robe ni les jupons n'ont été
du Raincy à Pantin. percés. ••
Le surveillant Bruandet, receveur des billets à
Pantin, voyant lundi, vers dix heures du matin, sou- DÉTAILS SUR L'AUTOPSIE DES CADAVRES
lever la bâche qui recouvrait les victimes sur le bord
de la fosse s'écria : M. Georges Bergeron, docteur légiste, demeurant
Je reconnais les deux enfants qui ont une cas- à Paris, assisté de ses deux confrères, MM. Pénart
quette brodée. » et Trélat, s'est rendu à la Morgue , à la requête de
M. Douet d'Arcq, juge d'instruction.
LE COCHER Les trois docteurs ont prêté le serment d'usage, et
ont immédiatement procédé à l'autopsie des six corps
Un jeune cocher, ayant lu dans les journaux l'his- des victimes. La séance a duré depuis huit heures
toire de l'assassinat de Pantin, se rendit à la Morgue jusqu'à onze heures du matin, pour être reprise en-
et raconta que dimanche soir il avait conduit cinq en- suite depuis une heure jusqu'à cinq heures.
fants et une dame en deux voyages dans les environs Voici le résultat de cet examen chirurgical :
de la gare de Pantin. Sa narration ne parut pas La femme Kinck, âgée de trente-sept à quarante
ans, a reçu vingt-quatre blessures qui se décompo- «
assassinat Pan tin.—Circonstances dramatiques.—
sent ainsi : presque toutes à la région postérieure ; le
Kinck précipité bassin, sauvé, conduit hospice. »
parmi celles-ci, deux très-profondes de 2 à 3 centi- Une quatrième dépêche du brigadier dit que ses
mètres entre les deux épaules, dix-neuf coups de cou- recherches vont être couronnées de succès, et qu'il
teau, un coup violent -à la mâchoire, un autre à la espère être de retour demain, c'est-à-dire aujourd'hui
hanche gauche. -•
: vendredi, pour les.confrontations.
La femme Kinck était alors enceinte de six mois; Nos renseignements personnels nous font suppo-
le fœtus était du sexe féminin. ser que Vandevelde a dû quitter Roubaix. pour filer
La petite fille âgée de quatre ans était laplus, meur- sur la Belgique;.;ji a une piste qu'il ne perd pas.
trie. On l'a trouvée enveloppée d'un water-proof litté- Enfin, deux hommes sont détenus au Dépôt; il
ralement hach'é de coups : sa chemise était trouée existe, dit-ôn ...contre eux de fortes présomptions.
comme un crible. Son crâne était broyé, sa poitrine -M. Claude n'a pas quitté Paris ; il centralise les
arrachée, les intestins pendaient, le ventre étant tout recherches. Tout fait; espérer que les.coupables se-
ouvert. iront tous bientôt entre les mains de la justice.
En outre, l'œil gauche crevé sortait de l'orbite et
n'y était plus retenu que par quelques filaments san- BARDOT,,tE COCHER (N° 9,108
guinolents. C'était affreux. •
L'aîné des garçons, âgé de seize ans, a reçu des' Il y a de tristes bonnes fortunes dans la profession
coups analogues, mais moins violents. de chercheur de nouvelles.

..
"
Après lui viennent les deux aulres garçons, l'un J'allais explorer une'fois encore, l.a, plaine d'Au-
de quatorze, l'autre de huit ans. — Mêmes observa- bervilliers; il faisait à peine jour.
tions. '1 Un cocher m'interpella :
, r,
Le quatrième garçon, âgé de onze ans, ,avait l'œil Eh! bourgeois, une bonne 'voiture, la victoria
«
droit enfoncé, de grandes blessures au cou, le côté du crime! »
gauche entièrement broyé. Je m'arrêtai et je montai sur le siège afin de mieux
Ces coups ont été portés avec des instruments qu'on causer. C'était une grande Voiture pouvant contenir
ne peut clairement définir, une pioche et un couteau, à la rigueur six personnes.. Un cheval blanc, d'assez
sans doute; mais il ont été portés avec une abomi- misérable apparence, Û tirait à peu près.
nable férocité. Il y a peu de traces de strangula- Que m'avez-vous, dit? dem^.ndai-je' au cocher;
«
tion. c'est vous qui....
Aucune trace de lutte ; presque tous les coups ont C'est moi, oui, monsieur.
été portés par derrière. —
'
— Eh bien, comment cela s'est-il passé?
Personne n'a assisté à l'autopsie, sauf pourtant Voilà, monsieur.J[maginéz-vous que c'était di-
Mme Rattazzi, de —
née princesse Solins, qui avait été manche soir; il pouvait bijfn êtte onze hè'ares; je.
autorisée. — Elle a regardé cet horrible spectacle descendais de la gare à vide et désireux de charger.
avec le plus'imperturÇable sang-froid. Voilà qu'un groupe dë personnes dont une femme
Les rapports ont été ensuite signés et seront dé- ,très-forte,
me fait signe d'arrêter; c'était devant la
posés par les médecins entre les mains du juge d'in- maison de M. Rigny (le maître dé l'hôtel du Chemin
struction. ' " ,,< de Fer du Nord). Il y avait un jeune homme et cinq
Nous n'avons pas voulu, en cette occasion, nous gamins. Le jeune homm'e faihn&nter la dame d'abord
servir des mots techniques qui sont consignés sur les et les cinq enfants après elle; puis ensuite, il monte,
rapports médicaux,, et nous avons traduit en langage le misérable, là, à côté de moi; sur le siège où vous
vulgaire toutes les explications qui nous sont parve- êtes1
- • .4
nues. Au moment de faire monter- la damer il lui avait
ARRESTATIONS
dit quelque chose que je n'ai pas..entendu; puis quand
LES
il a été à côté de moi, il m'a dit : « Porte de Flan-
La préfecture de police a reçu pendant la journée dre. M .".,' j"
Je m'en vais donc à 'la,portee(,¡{{e Flandre; quand
d'hier des nouvelles de ses agents expédiés de toutes
nous arrivons, il médit : «Ce n'est pas ça, je me suis
parts.
Le brigadier VandevelJe, 'dirigé dès lundi soir trompé. » 'y
Roubaix hommes, Alors il me fait suivre une tue- en biais-qui com-
sur avec six a télégraphié à onze
heures qu'il était sur une bonne piste. mence à peu près aux fortifications,, la rue Magenta,
A une heure une deuxième dépêche est arrivée à et qui finit route de Pantin, là où nous sommes, près
la préfecture. Le préfet a fait mander M. Claude, et de la gare des marchandises. '

rien n'a transpiré de leur entretien. Tout à coup, il me touche le bras; je m'arrête au
Vers deux heures, troisième dépêche au préfet. coin de la rue Davoust. Nous étions arrivés.
Celle-ci est la plus grave, eHe annonce l'arrestation Le jeune homme saute du siége. Il va au marche-
de Kinck. Pas de détails, on ignore si c'est Jean pied et il fait descendre la dame, la petite fille et un
ou des petits frères.
Gustave. *
-*
Voici, de notre côté, la dépêche que nous recevions Il dit à moi et aux trois autres petits qui restent
du Havre, elle était expédiée par notre correspon- dans la voiture : Attendez-moi.
dant, à quatre heures quarante-cinq minutes. Nous restons tous les quatre pendant qu'ils descen-
dent la route de Pantin. Ils disparaissent bientôt
« Le Havre annonce arrestation ici Kinck, auteur dans une obscurcie d'arbres.
Les petits attendaient bien patiemment, sans rien
dire et sàns se plaindre. LA MORGUE
Une demi-heure après, peut-être vingt minutes
seulement, le jeune homme revient. Il fait descendre La Morgue se compose de trois salles principales;
les trois petits — qui 'étaient les plus âgés de tous, la première pour les expositions publiques, la se-
la mère étant partie d'abord avec les deux plus jeu- conde pour les gardiens, la troisième pour les au-
topsies.
nes. Il me met de l'argent dans la main, sans comp-
ter ; ily avait à peine mon compte et il me dit : allez! La salle des autopsies est longue et étroite ; les

...
Là-dessus, je suis parti, on n'entendait rien; au-
cun bruit.... »
Et le cocher ajouta — était ce avec l'intention
de faire un mot sinistre ou n'était-ce qu'une naï-
murs sont nus, l'aspect général est d'une sécheresse
et d'une froideur qui impressionnent vivement.
Des dalles de marbre sont placées dans la longueur,
ràce à face. Au-dessus d'elles des robinets hissent
écouler un filet d'eau. Des fenêtres qui s'ouvrent sur
veté?— «une vraie nuit à passer en famille, quoi » 1

Le cocher se tut. la Seine l'éclairent le jour, des becs de gaz le soir.


Alors, lui dis-je, quand entendu par- Quand nous sommes entrés dans ce funèbre mo-
« vous avez
ler du crime, vous avez été à la police? nument, nous n'avons pu nous détendre d'une im-
Non, répondit-il mais j'avais dit à un con- pression bien facile à comprendre.
—- me ;
frère la drôle de course que j'avais faite. Il a causé à Quatre personnes seules s'y trouvaient avec nous;
son tour-et alors j'ai été appelé chez le chef de là po- parmi elles étaient le prince Demidoff, le chapeau
lica, qui m'a interrogé avec son commissaire. 1» sur la tête.
Les corps sont cachés par une sorte de couvercle
en toile cirée noire, quelque chose ressemblant,au*
GUSTAVE KINCKE tabliers dont les cochers recouvrent leurs jambes.
On découvre devànt nous les cinq dalles et on place
D'après des renseignements obtenus de différents les couvercles entre chacune d'elles.
côtés sur la personne de Gustave Kincke, et non Les corps sont posés dans l'ordre indiqué sur notre
ICinck comme on l'a écrit jusqu'à présent, qui avait
donné à l'hôtel le prénom de son père ; c'est un jeune
gravure.
C'est un spectacle affreux.
homme de dix-neuf ans, qui paraît un peu plus que Quoique la plupart des coups aient été portés à la
son âge. Sa taille est de 1 mètre 62 à 64 centimè- tête, la femme Kincke a trois blessures à la cuisse
mètres; il est de corpulence moyenne cheveux gauche; le Sein gauche est.lacéré; une blessure hor-
,
bruns, barbe clair-semée et brune, le vit age habi- rible allant de haut en bas, a frappé à elle seuie
tuellement pâle. l'os maxillaire, coupé la carotide et meurtri là clavi-
Comme vêtement, Gustave Kincke portait un pa- cule !
letot, un> pantalon et un gilet d'une étoffe à fondnoir D'après la forme, des blessures il
moucheté gris blanc. Un chapeau mou de couleur — y en a une
centaine environ! — quatre instruments ont servi à
marron couvrait sa tête. commettre les crimes :
Il a l'accent allemand. Un couteau, un poignard, un instrument conton-
dant, un tranchet.
JEAN KINCKE Les cadavres sont d'une grandeur au-dessus de la
moyenne.
C'est un homme d'environ cinquante ans, d'une La Itmme Kinke a subi l'opération césarienne et
taille ordinaire, mais d'une forte constitution. Il a il a été reconnu qu'elle portait dans ses entrailles un
une apparence herculéenne. enfant de cinq à six mois.
Les cheveux, la barbe et la moustache sont châ- Le fils aîné a d'abord eu le cou mutilé, mais
tains, le visage est rond et plein, le teint coloré. Ses comme il devait respirer encore, on l'a étranglé. Son
mains sont fortes et larges. visage est calme ; il a dû perdre vite connaissance,
Scn costume est à peu près de même étoffa que le malheureux'
celui de son fils. Le second a la figure crispée par la souffrance;
C'est lundi, le lendemain du crime, que Gustave et derrière l'oreille, il y a une blessure affreuse; c'est
Jean Kincke ont été vus buvant ensemble chez un évidemment celui dont les cris sont parvenus à l'o-
marchand de vins, appelé Brune!, établi boulevard reille du chef de gare.
Magenta, n° 105. La petite fille a été frappée sur les bras de sa mère;
Comment se fait-il qu'ils n'ont pas alors été arrê- c'est elle qui aura reçu les premiers coups.
tés? Quelques minutes plus tard et l'identité de la L'autopsie est entièrement terminée, et cependant
famille massacrée reconnue, les misérables étaient l'ordre d'inhumer les cadavres n'est pas encore par-
pris. venu. On pense même que, dans l'espoir d'une ar-
Rendons, en passant, justice au directeur de l'hô- restation prochaine des coupables, cette inhumation
tel du Chemin de Fer du Nord qui, dès qu'il eut ap- sera retardée de quelque temps encore, afin de faire
pris qu'un crime avait été commis, s'empressa d'al- une confrontation entre les meurtriers et les vic-
ler témoigner de ses soupçons à la police. M. Rigny, times.
d'ailleurs, ancien greffier au tribunal de Paris, savait En même temps que les renseignements se grou-
dans des circonstances semblables la valeur d'une pent, la scène du carnage devient de plus en plus
minute gagnée. Claire, et on arrive à la quasi-conviction qu'il a été
pas vu — ceci est acquis d'une façon certaine — au- Kinck a dit à son fils qu'il ne pourrait la commencer
cun des membres de sa famille, si ce n'est son père. qu'à la nuit noire et qu'il faut bien deux heures
Voici du moins ce qui résulte de la déclaration du pour achever ce sinistre ouvrage.
cocher Bardot et de quelques mots de conversation Gustave Kinck ne doit pas arriver avant que tout
surpris par lui, entre Mme Kinck et Gustave. soit prêt.
De huit heures à onze heures, on dîne, on patiente, Onze heures sonnent. On arrête le cocher du fia-
on erre aux alentours de la gare du Nord, à Paris. cre portant le n° 9108 et l'on part.
Un cocher d'omnibus de la gare les voit longtemps Arrivés à l'endroit fixé, Gustave exécute le plan
aller et revenir sur leurs pas. arrêté d'avance.
C'est que la fosse n'est pas encore prête, que Jean Il amène à son père les trois premières victimes
et, tous deux, dans l'obscurité, ils font leur sinistre
besogne, et comme il fait nuit profonde et qu'ils ne LES CAUSES
savent pas d'une façon bien cerlaine la valeur des forfait
Quelles ont pu être les causes de ce épou-
coups qu'ils portent, ils en donnent beaucoup, au
hasard, ne sachant pas quel sera le bon, mais sûrs vantable ?
qu'il y en aura un bon pour chacun. On a parlé d'un acte de vengeance. On a mis en
Gustave Kinck revient à la voiture ; sa voix est cal- avant une absurde histoire de mari trompé. Kirck
main tremble quand il le cocher père, disait-on, se serait aperçu que sa femme en-
me saet ne pas paye adul-
tretenait, depuis de longues années, une liaison
et quand il appelle ses frères. Le père était moins liai-
sûr de lui, c'est pourquoi il n'a pas paru. tère; que les enfants étaient les fruits de cette
Une seconde fois, la scène se reproduit. Le crime son ; et mille contes. ]
Selon une autre version, Gustave Kinck aurait J
est accompli. qui
Le reste de la nuit se passe à combler la fosse, à reçu, il y a quelque temps, une procuration de-
effacer autant que possible tous les vestiges du mas- vait lui servir à toucher diverses sommes assez im- |
portantes revenant à sa famille. C'est afin de s'ap-
sacre, à refermer les sillons si atrocement remplis. qu'il résolu
Et puis quand tout est fini, il va faire bientôt jour. proprier cet argent aurait de massacrer
C'est le moment de partir. impitoyablement sa belle-mère, ses frères et sa sœur. ;
Pas encore ; il ne faut partir que lorsque l'on sera
sûr du résultat de l'affaire. ARRESTATION DE L'ASSASSIN
Ils restent tous deux. •
\

Le paysan Langlois passe et voit deux hommes qui La dépêche télégraphique suivante est arrivée hier
ont l'air de l'épier. Il trouve le lambeau d'étoffe, il soir à Paris :
trouve un cadavre. Les deux hommes l'épient tou- I
Le Havre, 23 septembre, 4 h. 45, soir. |
jours. Langlois se sauve éperdu prévenir un agent
de police, les deux hommes marchent derrière lui. Le Havre annonce ce soir l'arrestation opérée ici
S'ils avaient pu le tuer alors ! Mais il faisait trop de Jean Kinck, auteur des assassinats de Pantin. ^
jour et ils auraient été vus et pris peut-être. CeV,e arrestation a été accompagnée de circonstances
Jusqu'à huit heures du matin, moment où le com- dramatiques : K nck, arrêté au moment où il cher-
missaire de police arrive, on les voit rôder aux envi- chait à s'embarquer, s'est précipité dans un des bas-
rons et épiant les hommes qui découvrent le travail sins du Havre, d'où il a pu être retiré vivant; il a
de leur nuit. été transporté immédiatement à l'hospice.
A ce moment, ils savent ce qu'ils voulaient savoir ; L'administration a été informée dans la soirée
ils sont découverts ; il est inutile de chercher à dé- qu'un individu dont le signalement répondait à celui
guiser leur culpabilité; la fuite seule leur reste : ils de Jean Kinck avait été mis en état d'arrestation au
se sauvent. ' Havre ; on a donc tout lieu de croire que l'auteur de
Ils vont à l'hôtel en moins d'une heure, changent l'épouvantable crime de Pantin est entre les mains
de vêtements, et nous les retrouvons chez le mar- de la justice.
chand de vins du boulevard Magenta. Ils restent M. Claude, chef du service de la sûreté, est im-
dans le quartier. Est-ce donc qu'ils voudraient par- médiatement parti pour le Havre.
tir par la gare du Nord ou par celle de i'Est? Voici les détails de cette arrestation : i
On vient d'arrêter un individu que tout indique
être Jean Kinck, le principal auteur de l'épouvan-
LES RECHERCHES table assassinat de Pantin, qui avait produit au Ha-
vre une impression non moins vive qu'à Paris et
Les recherches sont actives, habiles et prudentes. dans le reste de la France. ]

L'affaire, commencée par M. Lerouge, ne peut Voici dans quelles circonstances tout à fait impré-
qu'être bien terminée par M. Claude; elle est dans vues et comme providentielles cet homme a été ar-
la voie. rêté. -i

M. Vandevelde Vers midi, le gendarme Ferrand, du service mari-


part pour Roubaix, mardi soir, but
time, faisait ronde à Saint-François dans le de
comme nous le disions hier.
M. Kreimp, employé principal de la sûreté, part ramener à bord des navires en partance plusieurs
jeudi soir pour Colmar. marins retardataires.
Des dépêches sont envoyées de. tous côtés; des Arrivé rue Royale, il entra dans l'auberge de
intelligents, mais d'un ordre plus modeste, M. Mangeneau, située dans la maison portant, le nu-
agents
sont lancés dans différentes directions qu'il est pru- méro 57. Il y voit attablés plusieurs individus d'assez
dent de ne pas dévoiler. mauvaise mine auxquels il demande leurs noms et
Tous les fils ont été posés par M. Lerouge ; le leurs papiers.
filet, en se refermant, ne peut laisser échapper les L'un d'eux, dont la physionomie avait paru con-
criminels. tractée par un trouble subit lors de l'entrée du gen-
Revienne à qui voudra l'honneur, à condiiion que darme, répond qu'il est étranger.
les coupables soient pris et surtout retrouvés vivants. «
Eh bien, alors, raison de plus pour me montrer
vos papiers !

Faut-il donc des papiers pour voyager en



France? »
Sa parole était haletante, son visage crispé. A pièce de 5 francs en argent et une pièce de 50 cen-
chaque minute son trouble allait croissant. times. plus 50 centimes en billon ;
oc
Si vous ne pouvez justifier de votre identité, 9. Une ceinture en cuir vide;
ajoute le gendarme, je serai forcé de vous conduire 10. Un foulard de soie contenant 210 fr. en pièces
au parquet de M. le procureur impérial. » de 5 francs en argent, dont 31 pièces à l'effigie de
A ces mots de procureur impérial, l'individu perd Léopold II, et 170 fr. en billon
toute contenance, il essaye de balbutier quelques pa- 11. Une montre en or, à cylindre, à huit rubis,
roles, mais ne peut les articuler. portant les numéros 40730 et 7797, avec chaîne et
Le gendarme l'arrête et lui dit qu'il va le conduire clef de même métal;
au violon, où se continuera l'explication. 12.-Une montre savonnette, en argent, tenue par
Il l'emmène par le quai des Casernes et le pont un cordon de cuir et portant les numéros 47440
Lamblardie. Arrivé sur le quai de la Carène, l'indi- et 43;
vidu' profite du passage d'une voiture de place pour 13. Un petit peigne ;
se dégager de l'étreinte du gendarme. Il court au 14. Un petit médaillon à secret;
quai, saute sur un radeau, et de là dans le bassin, 15. Un couteau-canif neuf, à manche blanc, garni
avec l'idée bien arrêtée et bien évidente d'y trouver de trois lames, dont la principale est ébréchée en
la mort. quatre endroits.
Mais dans notre port, dès qu'il y a une chute à Kinck a été transporté vers deux heures à l'hospice.
l'eau, il se trouve toujours un sauveteur courageux Les internes de service dans la salle Sainte-Gabrielle
prêt à riquer sa vie pour sauver son semblable. au fond de laquelle il est couché, sous la garde de
Cette fois, le sauveteur était M. Hauguel, calfat. A deux agents de police, lui ont. donné les soins d'usage
peine l'individu était-il dans le bassin qu'il s'y est et à l'aide de frictions énergiques l'ont rapidement
précipité lui-même tout habillé. L'individu, voyant mis hors de danger. Kinck est étendu sur son lit;
ses projets de suicide contrariés, saisit violemment il s'est enveloppé dans une couverture de laine blan-
son sauveteur par les jambes, se débat et essaye de che et cherche à dissimuler ses traits sous son oreiller.
l'entraîner avec lui. M. Hauguel eut la force et la Sa respiration est rapide, oppressée, sifflante. Il
présence d'esprit de se dégager. Un instant après il est très-pâle et feint un état d'abattement absolu,
ressaisit l'individu épuisé et le ramène à la surface afin d'échapper à un interrogatoire immédiat.
de l'eau. On le porte sur le quai et de là au poste Il est si calme qu'on n'a pas cru devoir lui mettre
de sûreté, où M. Ebran, pharmacien, accourt lui la camisole de force.
donner les premiers soins. Il a demandé à boire, et comme on tardait un peu,
En le déshabillant, on a trouvé sur cet homme il a ajouté que si on voulait satisfaire ce d.ésir, il se-
divers papiers placés sur la peau, en dessous de la rait sage et laisserait faire son esquisse par un jeune
chemise, et qu'il paraissait tenir à dissimuler soi- élève de l'Ecole des beaux-arts, qui venait de com-
gneusement. Ces papiers établissent clairement son mencer ce travail.
identité : il n'est autre que le nommé Jean Kinck, de Jean Kincke est de taille moyenne, mais bien pro-
Roubaix, celui que le bruit public et les premières portionnée. Il paraît être âgé d'environ vingt ans. Sa
informations de la justice désignent comme le physionomie est belle, bien que ses traits soient lé-
principal, sinon comme le seul, des assassins de gèrement irréguliers. Il a le front droit, mais fuyant
Pantin. tout à coup au sommet, le nez busqué, fortement
aplati vers le haut; la bouche petite, les lèvres min-
Voici la liste des papiers et des objets trouvés ces, les dents très-fortes, le menton couit, les che-
en
la possession de Kinck : veux et les sourcils noirs. Moustache naissante.
On remarque au-dessous de l'oreille gauche une
1. Acte de vente d'une maison sise à Roubaix, cicatrice de 3 centimètres de longueur allant dans la
pour une' somme de 8000 fr. par M. Cocheteux, à direction de la bouche. On voit gaiement sur la joue
«

M. Kinck-Rousselle, au 31 janvier 1861, en l'étude du même côté, deux signes nommés communément
de Me Deledicque, notaire à Lille; grains de beauté, le plus apparent placé à 3 centi-
2. Obligations par M. et Mme Kinck-Rousselle mètres au coin de la bouche, et l'autro situé plus bas
à demoiselles Danel et consorts du 20 avril 1861. vers le menton.
— Même étude. Les habits qu'il portait sont ceux d'un ouvrier ou
3. Vente de maisons par M. et Mme Cocheteux- d'un marin. Ils se composaient d'un pantalon et d'un
Osterlgek à M. et Mme Kinck-Rousselle, 17 et 20 paletot bruns, d'une cravate noire et d'un foulard
avril 1861. — Même étude. rouge à bordure blanche. La chemise est marquée
4. Adjudication d'une maison sise à Roubaix au aux initiales E. T.
profit de M. Kinck, de Roubaix, 30 juillet 1857; On compte, au parquet, pouvoir interroger ce soir
5. Une quittance de mainlevée de M. Vanderholle Jean Kinck, dont l'arrestation fait grand honneur à
à M. Kinck, en date du 18 novembre 1863; la perspicacité du gendarme de marine Fertand.
6. Un dossier contenant 12 extraits du registre des La vindicte publique lui sera redevable de la cap-
priviléges et hypothèques de Lille ; ture de l'auteur d'un des crimes les plus abomina-
7. Un portefeuille contenant un certain nombre de bles qui aient affligé notre époque.
lettres particulières et divers papiers; P. S. — Le juge d'instruction et le procureur im-
8. Un porte-monnaie en maroquin avec garniture périal, accompagnés du docteur Lecadre, sortent de
en cuivré, trouvé ctans ses poches, contenant une l'hospice à cinq heures.
Impossible d'obtenir de Kinck aucune réponse. Il avait sur lui un grand nombre de papiers ap-
Kinck a promis de parler demain. partenant à la famille Kinck.
Il a à la main une coupure placée à la jonction du Ces papiers auraient-ils été volés à M. Kinck
r après qu'il aurait été tué par ce Traupmann et ses
pouce et de l'index, ainsi que plusieurs égratignures.
Ainsi donc cet abominable crime ne restera p":s complices?
impuni; ainsi le monstre qui a pu tremper ses mains L'imagination se perd dans des conjectures sans
dans le sang de sa famille entière n'échappera pas fin.
ail châtiment. Un spectacle étrange était C',I Lli qu'ont donné au-
On avait dit que le meurtrier s'était fait justice : jourd'hui les abords de la gare Saint-Lazare.
il s'était noyp, disait-on. Heureusement il n'en est Une foule énorme encombrait la place du Havre,
rien ; tout s'est borné à une tentative de fui le. Il faut la rue d'Amsterdam, et essayait de pénétrer dans la
pour exécuter un suicide un cerlain courage que cour d'attente ou chemin de fer de l'Ouest, 17 , rue
n'ont pas les scélérats. D'ailleurs si la cupidité a été (.'Amsterdam. *

le mobile de son crime, pourquoi, l'effroyable assas- Plusieurs milliers de personnes ont stationné une
sinat perpétré, se serait-il détruit? partie dela journée, attendant l'arrivée des trains du
Non, l'assassin devait vivre; il vivra. Havre qui entrent en gare à une heure et à quatre
Maintenant, quel est-il? le fils ou le père? heures vingt minutes.
La police elle-même croyait à l'arrivée de Traup-
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE.
mann par le train d'une heure, car une voiture cellu-
laire attendait dans la cour d'attente.
Le Havre, 2i septembre 1869, 9 h. 50 m. du matin. Vers une heure moins un quar'-, les sergents de
ville avertissaient la foule que le prévenu ne serait
L'individu arrêté hier est bien Gustave Kinck, le
fils.
Il portait les papiers de son père, Jean Kiuck.
pas amené par ce train.
Dans l'après-midi, la voiture cellulaire quitta la '
Hier soir Gustave Kinck a été transporte de l'hos- gare, et nous avons tout lieu de croire qu'elle a été
envoyée à Maisons-Laffitte, afin d'éviter le passage
pice à l'infirmerie de la prison. de la voiture à travers une foule extrêmement montre
Il a constamment refusé de parler.
et qui aurait pu arracher le criminel aux mains de h
Mais il a déclaré qu'il parlerait aujourd'hui. justice.
Je vous tiendrai au courant. Nous avouons franchement ne plus rien compren-
>;

GIRAUD.
dre à cette sombre affaire.
Les renseignements que nous avons publiés ont
AUTRE DÉPÊCHE été empruntés aux sources les plus sûres;
cepen-
Le Havre, 10 h. 25 m. du matin.
dant, il faut reconnaître que nous sommes dans
une
période de doute et d'hésitations. Tous les systèmes
Nouvelle complication. : les plus vraisemblables pourraient bien être renver-
Le jeune homme arrêté n'est pas Gustave Kinck sés, et ceux qui ont été accusés de s'être rendus cou-
et n'appartient pas à la famille Kinck. -! pables du plus horrible assassinat qu'on ait vu de-
Il portait tous les paniers de Jean Kinck dont le puis longtemps, ceux-là, au lieu d'être criminels,
journal le Havre donne l'énûmération. pourraient bien être victimes.
Il a fait des révélations complètes. s; La déclaration de Traupmann innocente le père
M. Claude, chef de Ja police de sûreté, part pour et le fils Kinck et est entièrement confirmée par une
Paris avec l'inculpé. lettre apportée au Gaulois par un individu dont l'air
L. LAURENS. de franchise excluait toute idée de funèbre plaisan-

dresse de Traupmann.

les maiijs de la justice. •."


L'individu arrêté portait sur lui des lettres à l'a-

Ce serait donc le nom de l'homme qui est entre

M. Claude était attendu aujourd'hui à midi à


Paris.
terie.

Monsieur,
Paris, 24 septembre 1869

J'arrive aujourd'hui même de Roubaix et je lis


avec un douloureux étonnement ce que votre jour-
En prévision de la confrontation qui doit avoir lieu nal, ainsi que tous les autres journaux, impriment
cette après-midi, les cadavres des six victimes ont' an sujet de l'horrible crime de Pantin,
été.transportes de la salle d'autopsie, où ils se trou- Tout ce que vous dites est faux, depuis le pre-
vaient ces jours derniers, dans la salle des morts. mier mot jusqu'au dernier, faux et injuste.
Ils ont été préalablement purifiés à l'aide du Pour tous ceux qui ont été comme moi, intime-
,
phénol. ment liés avec Ja famille Kinck, les suppositions aux- '
A demain de nouveaux détails. quelles les journaux se livrent sont odieuses, odieu-
ses et absurdes à la fois.
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T. G. J'habite Roubaix, et je connaissais beaucoup les


membresde cette malheureuse famille. Il était impos-
ARRESTATION DE TRAUPMANN sible de voir un intérieur plus uni, plus tendrement
lié. Tout ce qui a été dit sur des brouilles de famille
Le jeune homme pris au Havre a déclaré s'appeler est inexact ; s'il est vrai que le père et la mère n'aient
TrauDlliann. pas été d'accord sur le fait d'une installation en Al-
sace, ce désaccord n'a jamais atteint des proportions Et puis que signifient ces causes présumées d'un
telles qu'un dissentiment sérieux en soit résulté. crime affreux?
La réputation de Jean Kinck et celle de son fils Voulez-vous savoir exactement ce qui s'est passé
étaient excellentes; il y avait une vie de famille et la convicti' n qui s'est emparée de moi ?
très-unie. Les personnes qui en douteraient peuvent Mon ami Kinck avait le projet d'aller en Alsace
s'adresser, pour le savoir exactement, à M. Dassou- oil il voulait s'établir.
ville, qui partageait pour ainsi dire la même maison. Il est parti il y a un mois à peu de jours près; je
Rien au monde ne pourra me faire croire que des l'ai vu avant son départ; il m'a dit qu'il allait à
haines secrètes aient existé entre ces membres d'une Bull, près Guebwiller. ou il comptait préparer
son
même famille si unis en apparence, établissement.

C'était un homme plein d'économie que Jean reçu une lettre de sa femme Mme Lœft, qui est éta-
Kinck; il savait le prix de l'argent pour l'avoir ga- blie à Guebwiller.
Fné, et il m'a dit qu'il passait par la Belgique, parce Mme Lœft avait écrit à son mari qu'elle n'avait
que le voyage lui coûterait moins cher. pas vu Kinck. « Mais, ajoutait-elle, je sais où il est;
Quelque temps après le. départ de Kinck, je cau- il m'en a fait prévenir, mais il m'a défendu de le
sais avec M. Lœft, ouvrier tourneur à l'usine Cor- dire parce qu'il veut que personne ne le sache. »
donnier, le propre cousin de mon ami. Je n'ajoutai aucune importance à ce récit de
Je lui demandai s'il avait des nouvelles de son M. Lœft, si ce n'est que je me mis à rire de la lu-
parent. Il me répondit que non, mais qu'il avait bie de mon ami Kinck.
Deux faits inouïs que personne n'a racontés, et que nez pointu a les ailes larges; le haut du nez est cassé
Mme Lœft a écrits à son mari, me semblent bien à la Daissance.
curieux ; ils doivent jeter un grand jour sur cette af- La moustache est épaisce et taillée en brosse; une
faire pour les hommes du n élier. dizaine de poils très-longs viennent de chaque côté
Quelques jours après le départ de mon fils aîné, se coller contre la joue. J'ai son portrait sur moi, et
un jeune homme se présenta chez un notaire de quand je le regarde, je ne peux pas admettre qu'il ait
Guebwiller avec une procuration de Jean Kinck. pu se renre co'jpab'e d'un crime atfreux.
«
Vous êtes bien Gustave Kinck, dit le notaire. Revenons au voy:)ge de n;es pauvres amis. Jean
— Oui, monsieur. Il Kinck n'a pas été vu à BÜhl ni à Guebwiller; c'est ;
Le notaire ne trouva pas bonne tournure à ce dans son voyage, monsieur, qu'il a été tué; la pro- i
jeune homme et fut pris instinctivement d'un soup- curation qu'on a portée au notaire ou bien était f
çon tel qu'il ne lui livra pas l'argent qu'il demandait. fausse ou bien était volée, si en effet Jean avait fait |
Quatre ou cinq jours après, un autre Gustave Kinck une procuration pour son fils. I

se présenta; le notaire hésita encore bien qu'il trou- Quant à Gustave, on ne l'a plus revu après qu'il
vât à ce nouveau venu un air de famille avec Jean a été chez le notaire, puisque l'homme qui est des- !
Kinck. Il lui dit seulement : « Repassez avec votre cendu à l'hôtel du Nord n'est pas lui. J
père. Maintenant, parlons de Traupmann qui a été ar- 1
1)
Depuis, le notaire n'a plus revu personne, ni père rêté au Havre. |
ni fils, vrai ou faux. Traupmann était un des amis de la famille Kinck ; j
Trois ou quatre jours plus tard une lettre chargée il était en rapport d'affaires avec Kinck. Je ne peux
arrivait à la poste de Roubaix à l'adresse de Gustave pas y croire encore. L'instruction de la police ne peut
Kinck. Elle fut portée à la maison où naturellement manquer, avec cette trace, de retrouver la vérité. j
Gustave ne se trouvait pas. Pour moi, je termine en vous répétant que le père
Dans la journée, un individu se présenta au bu- et le fils sont tués comme la mère et les enfants, les
reau de poste et dit : deux premiers en Alsace comme les derniers à Pan-
«
Avez-vous une lettre chargée pour M. Gustave tin.
Kinck? C'est moi. » L'homme qui a été arrêté, ce Traupmann, et ses
L'employé qui connaissait un peu Gustave ,Kinck complices, ont volé la procuration, ont voulu voler
de vue crut reconnaître qu'il y avait une substitution la lettre chargée, ont fait venir la famille à Paris
de personne. Pour ne pas livrer la lettre indûment il pour la faire disparaître et toucher, avec de fausses
le fit entrer dans une pièce du fond et alla chercher procurations, si le crime n'était pas découvert, le
un voisin qui connaissait bien Gustave. Celui-ci dé- prix des propriétés vendues. |
clara que ce monsieur n'était pas Gustave Kinck. C'est pour cela sans doute que Traupmann ne s'é-
Comment se fait-il, monsieur, que l'employé ait tait pas dessaisi des papiers et des titres de propriété
laissé partir cet homme sans le faire arrêter? Que de si compromettants qui ont été.retrouvés sur lui. \

malheurs auraient été évités, peut-être, sans cette né- Fasse Dieu, monsieur, qu'une prompte découverte
gligence. des vrais coupables décharge au moins la mémoire
Je ne sais pas, monsieur, si les journaux ont ra-- de mes malheureux amis !

conté que, depuis le départ de son mari pour ,l'Al- Recevez, monsieur, etc. X. 1

sace, Mme Kinck ne reçut plus une seule lettre de Là se bornent nos renseignements. Nous croyons
son mari écrite de sa main. Cela la tourmentait et qu'il nec'est absolument rien passé de plus. La jour-
elle ne s'en cachait pas à ses voisins.
née d'hier a été fort calme; les recherches continuent
Quand son mari lui eut donné son adresse à l'hô-
plus actives que jamais et nul doute que la justice ne
tel du Chemin de Fer du Nord, elle lui écrivit, pour
parvienne à débrouiller cet imbroglio de crimes dont
lui demander comment il se faisait que ses lettres
on ne trouve pas de précédent dans les annales judi-
ne fussent pas de sa main.
Elle fut rassurée quand la prochaine lettre lui ap-
ciaires.. Edouard DANGIN |
prit que Jean Kinck s'étant foulé le poignet avait re- Mercredi 22, arrivait au Havre, par le train de
cours à la main d'un ami. 7 h. 50, un individu vêtu d'un paletot et d'un panta-
Ce qu'il y a de plus curieux, c'est le portrait que lon gris-brun un peu râpés, d'un gilet en étoffe ve-
l'on donne de Gustave Kinck descendu à l'hôtel du loutée et mouchetée, et coiffé d'un chapeau de feutre
Chemin de Fer du Nord. On dit qu'il est mince et mou de couleur grise : il demanda aux gamins qui
plutôt petit; j'ai lu qu'il avait l'air d'un petit jeune flânent autour de la gare qu'on le conduisît à un hô-
homme. tel où l'on parlât allemand, car, disait-il, il ne pou-
Si vous connaissiez comme moi ce pauvre Gus- vait s'exprimer que très-imparfaitement en fran-
tave, monsieur? C'est — ou c'était — un garçon, çais. On l'amena rue Dauphine, 37, à l'hôtel de
grand, fort, et à l'air vigoureux. Il n'a pas l'ombre NBW-York, tenu par M. Brion, et en son absence
d'une cicatrice sur la figure. par Mme Henry. Cet individu déclara les noms et
Mon ami Jean Kinck qu'on prétend avoir vu et à professions suivants sur le livre de police :
qui on donne l'âge de quarante ans, est un homme Wolff, Charles, tailleur, né en Bavière; dernier
à l'air âgé, au contraire, Il a les cheveux presque domicile, Paris.
ras, plutôt blancs que gris. C'est une figure un peu Il n'avait pas de bagages avec lui, mais il dit les
J étrange : le haut est écrasé, le front des méplats; avoir laissés au chemin de fer. On s'assura Dius tard
a
les sourcils sont épais, les yeux enfoncés et vifs; le que c'était faux.
Le train avait un peu de retard. Wolff — nous port, pour s'enquérir des formalités à remplir en vue
l'appellerons ainsi jisqu'à nouvel ordre — Wolff de son embarquement prochain.
était venu à pied; ce n'est que vers neuf heures du Il ignorait sans doute que le Havre est un des
soir qu'il arriva à l'hôtel de New-York. ports d'où il est le plus difficile de partir; il y passe
Il y a dans la maison une domestique allemande, tant de monde que les autorités s'y montrent très-
Thérèse Hollander, à laquelle il demanda dans sa raides en matière de passe-port. D'ailleurs on y re-
langue qu'on lui servît à dîner. Voilà le menu de son cherche presque constamment quelque émigrant sur
repas : qui plane un soupçon.
Un potage — un poisson frit — un rôti, accompa- Nous retrouvons la piste de Troppmann que nous
o'né de haricots verts — une portion de gâteau et une ne quitterons plus maintenant jusqu'aux aveux.
demi-bouteille de vin, dont il ne but que la moitié A onze heures et demie et quelques minutes, il en-
à peine. tre accompagné d'un novice de dix-huit ans, connu
Mme Henry mit le reste de côté pour le repas du sur les quais et facile à retrouver, dans le débit de
lendemain. boissons tenu par le sieur Mangeneau, rue Royale, 57,
Il but ensuite deux chopes qui lui furent servies presque au coin du quai Casimir-Delavigne et en
dans le café, au rez-de-chaussée de l'hôtel. face du quai de Lille.
Mme Henry, regardant sa tournure un peu bo- Il demande deux chopes. Le garçon va les cher-
nasse, et supposant qu'il ne comprenait pas le fran- cher et se prépare à les déboucher, lorsque apparaît le
çais, dit en riant à sa demoiselle de comptoir : tricorne d'un gendarme sur la porte du débit.
«
Ma foi, il a bien l'air d'un tailleur. Le gendarme dit quelques mots à Wolff et on les
Je le suis, madame, fit vivement le voyageur. vit sortir tous deux sans bruit. Cela attira si peu l'at-

— Tiens! je croyais que vous ne parliez que l'al- tention des autres personnes, que le débitant, occupé
lemand. à la table de l'entrée à compter une somme de trois
— Oh! je comprends un peu le français; mais il cents francs, ne s'aperçut même pas de la sortie de
ne m'est pas très-familier. » son consommateur. Le garçon, qui tenait les chopes,
Il a en effet un accent alsacien très-prononcé. n'entendit rien de la conversation.
A ce moment il n'était pas encore inscrit sur les Pour bien comprendre comment c'est le hasard
registres d'entrée et de sortie. a
qui tout fait dans ce dramatique épisode de l'arres-'
En montant se coucher il salua ainsi les dames de tation, il faut savoir que, depuis mardi, tous les points
l'hôtel : d'embarquement des côtes sont surveillés par des
« Bonsoir, mesdames, et dormez bien. » agents de la sûreté, que le signalement connu des
Et vers dix heures enfin, il se rendit dans sa assassins a été envoyé à toutes les autorités militaires
chambre, n° 8, non dans le corps de logis où il avait et départementales, avec ordre d'arrêter tout indi-
mangé, mais dans une dépendance de l'hôtel, sise à vidu suspect.
côté, rue d'Édreville, 37. Seuls, les gendarmes de la marine n'ont pas reçu
Le jeudi 23, il descendit vers huit heures et de- cette communication. Mais ils lisent les journaux, et
mie dans le café, se fit servir une tasse de café au depuis cinq jours tous nos confrères ont reproduit le
lait; on remarqua qu'il évitait de répondre aux signalement de Kinck que nous avons donné.
questions assez banales, d'ailleurs, qui lui furent Le gendarme dont il s'agit ici s'appelle Ferrand,
adressées par un consommateur. il a trente-trois ans, et est né à Saint-Germain-sur-
Il fuma paisiblement un cigare et demanda sa note, Sèves, dans le département de la Manche.
montant à 6 fr. 20 ou 25 c., qu'il paya en faisant Il faisait jeudi sa tournée, pour recueillir les mate-
changer une pièce de 20 fr., mais sans rien laisser lots retardataires et les ramener à leur bord.
pour le garçon. En entrant dans le débit de M. Mangeneau, il fut
C'est à neuf heures environ qu'il sortit, disant en tout d'abord frappé de la physionomie de Wolff, —
allemand à Thérèse Holiander qu'il allait chercher non qu'il conçût le moindre soupçon, mais parce que
à se placer comme tailleur, et qu'aussitôt qu'il aurait sa figure lui était totalement inconnue.
trouvé de l'ouvrage il reviendrait prendre pension
dans la maison. Il se plaignit de la cherté des hôtels « Vous êtes étranger au Havre? luidemanda-t-il.
— Oui, j'y suis depuis deux jours.
de Paris, disant que la veille il avait passé la nuit
dans un hôtel de la capitale qu'il n'a pas désigné, et — Et qu'est-ce que vous venez y faire ?
— Chercher du travail.
où, pour un potage et un lit, on lui avait présenté
— Vous avez des papiers?
une note de dix francs. Non.
« J'ai été volé, » conclut-il.

Ici nous le perdons un instant de vue, c'est-à-dire — Il vous faut un passe-port.
que nous ne pouvons plus le suivre à une minute — Depuis quand?... Pour voyager en France on
près. n'en a pas besoin.
Nous savons cependant qu'il n'a pas cherché d'ou- — Ça ne me regarde pas.... Si vous n'avez pas de
papiers, vous allez me suivre au dépôt de sûreté.
vrage comme tailleur, mais s'èst occupé à l'agence Pourquoi faire?
Christy ou Capelle de son départ —
pour l'Amérique. Pour qu'on établisse votre identité.
Ces agences demandent
aux émigrants cent cin- —
— Je veux bien.
quante francs pour leur transport. »

« C'est trop cher, » dit Wolff. Et Wolf se leva, tranquille en apparence, mais déjà
Et il s'aboucha alors avec de jeunes marins du un peu troublé.
Chemin faisant, le gendarme Ferrand continue •— Cet endroit du quai de' Videcoq, — devant lequel
non pas son interrogatoire, mais sa conversation. était amarré la Louisiane, trois-mâts frarçais, qui
Ils suivaient la rue Royale et le quai des Caser- devait être abattu en carène, — était en ce moment
.
nés, marchant à côté l'un de l'autre.
«
Comment vous appelez-vous? »
L'autre hésite une seconde et répond :
quets, de camions..
encombré de chaînes, d'ancres, de ballots, de pa-

La poursuite commence.
«Waodergenbergue.... «
Arrêtez-le, crie Ferrand.... c'est un assassin, 11

Quel fichu nom 1... » Ce dernier lance au gendarme un regard de haine



Le fait est que Ferrand n'a jamais pu le pronon- Ferrand voit encore cet oeil noir, et tourne en
— —
cer. courant autour des trois pavillons qui sont là — deux
« Réellement, vous n'avez aucun papier? occupés par les comptables des camionneurs du port,
— Si.... tenez.... ces lettres. »
l'autre par celui de la corporation des brouetliers du
C'étaient des lettres en allemand qui semblèrent grand corps.
insignifiantes au gendarme, et ne lui parurent pas Traqué par les douaniers et les passants qui s'ar-
constituer une caution suffisante. rêtent aux cris de Ferrand, il ne voit plus d'issue,
« Vous vous expliquerez avec le procureur
impé- et saute sur un radeau de calfat, ancré au pied du
rial. quai.
— Le procureur impérial ? Fertand saute aussitôt après lui.
Oili, je suis forcé de vous mener devant lui. L'assassin, éperdu, veut le fuir, se jette à l'eau et
— »
« Mais je disais ça pour l'effrayer, avouait plus disparaît sous les chalands et radeaux amarrés là, à
tard Ferrand en souriant, je le conduisais au dépôt l'avant de la Louisiane, entre le port et la barque
de la sûreté tout simplement.— Et cela l'a-t-il réel- pontée de plaisance Hérisson du Havre, et non loin
lement épouvanté, demandai-je. — Oh! je crois du sloop Gustave- Henri de Marseille, couché sur le
bien, il est devenu tout blanc. » flanc.
Après avoir remarqué cette pâleur, le gendarme «
Qui sauvera cet homme ? crie Ferrand.
reprit d'un air bonhomme : Moi! répondit le calfat Hauguel en se précipi-

« Ah çà1 vous dites que vous venez chercher du tant aussitôt sous les bateaux entre lesquels on voit
travail.... quel est donc votre état? de temps en temps apparaître le corps de l'assas-
.
— Mécanicien. sin.
— De quel pays êtes-vous? Prenez garde c'est peut-être un homme dan-
— !

— De Roubaix. gereux.
— Et vous venez? — N'ayez pas peur, ça me connaît,» fait gaiement
— De Paris. » le calfat.
Ces trois réponses rapides « mécanicien — Rou- Deux hommes, les nommés Malart et Conteur,
baix — Paris » donnèrent l'éveil à Ferrand. charpentiers, viennent en aide au sauveteur. On court
Regardant plus attentivement Wandergenbergue, il chercher une gaffe de sauvetage qu'on leur jette,
lui trouva un air de ressemblance avec le signale- mais dont ils ne se servirent pas.
ment, lu dans le Figaro, du jeune homme brun, à On voit à la surface les deux hommes qui se dé-
l'œil enfoncé, à la moustache naissante. battent dans une lutte suprême.
Seulement celui-ci n'a pas de barbe, il est rasé Une barque mal m an oeuvi-é e passe au-des»us de
depuis peu. leurs têtes.
Mais — indice effrayant — l'inspection rapide (c
Tonnerre de Dieu !... hurle Ferrand, vous al-
qu'il passe lui permet de remarquer à la joue gau- lez noyer les deux hommes. *> -

che du mécanicien une écorchure fraîche encore, et Et d'une vigoureuse poussée il éloigne la barque.
à la main droite une blessure récente formant plaie Une seconde fois, les deux héros de ce drame
sur la jointure du pouce à. l'index. viennent à fleur d'eau, mais l'assassin, se crampon-
Autre indice : Wandergenbergue évitait ses re- nant aux jambes d'Hauguel, 'met celui-ci en danger
gards à chaque interrogation il détournait les yeux.
,
de mort. Hauguel se dégage de cette étreinte, et,
Le malheureux commettait faute sur faute, il com- malgré tout, persiste dans son œuvre.
mençait à perdre la tête. Trois fois ils paraissent, — trois fois ils plon-
On approchait du pont Lambardie qui sépare le gent... Jusqu'à ce qu'enfin une main, se montrant
bassin du Roi du nouveau bassin,, dit du Commerce. non loin du radeau monté par Ferrand, le gendarme
« Et dites-moi donc, fait le gendarme, quelle l'attire à lui.
route avez-vous prise pour venir de Paris ? C'est la main qui porte une plaie. C'est bien le
— Parbleu! j'ai pris le chemin qui mène toujours faux Wolff que le calfat tient dans ses bras.
tout droit. D'un solide poignet, Ferrand le saisit par les che-
— Vraiment 1... Êtes-vous bien sûr que vous veux, l'enlève et le jette sur le radeau, évanoui,
n'ayez pas passé par Pantin ? » horrible à voir, avec les cheveux collés, ruisselants
Juste à ce moment, un fiacre de place venait sur sur sa face pâle, l'écume qui bouillonne à ses lèvres
le pont, dont la largeur est suffisante pour livrer pas- et la bave qui coule le long de ses joues.
sage à une seule voiture. Pendant qu'on s'empresse autour d'Hauguel, qui
Ferrand prend le trottoir de gauche, Wolff celui remonte presque aussi défait que celui qu'il a sauvé,
de droite, et aussitôt, sans répondre à la question de Ferrand cherche sur la poitrine du mécanicien ,.
Pantin, il s'élance en courant sur le quai. trouve un second gilet, celui-ci noir, et découvre en-
I:
eut pris connaissance
. des pièces trouvées sur lui, et Osterlinck à M. et Mme Kinck-Rousselle, 17 et 20
dont voici le détail : avril 1861.
1° Acte de vente d'une maison sise à Roubaix, pour 4° Adjudication d'une maison sise à Roubaix,
une somme de 8000 fr.; Cocheteux-Osterlinck à d'une valeur de 9500 francs, au profit de M. et
M. Kinck-Rousselle, du 31 janvier 1861, en l'étude Mme Kinck, de Roubaix, en date du 30 juillet i 857.
de Me Délebecque, notaire à Lille. 5° Adjudication d'une maison sise à Roubaix, au
2° Obligations par M. et Mme Kinck-Rousselle à profit de M. Kinck, au 30 juillet 1857.
demoiselle Danel et consorts, du 20 avril 1861. du 6° Une quittance de main-levée de M. Vander-
même notaire. halle à M. Jean Kinck, en date du 18 septembre
3° Vente de la maison de M. et Mme Cocheteux- 1863.
7° Un dossier contenant douze extraits du registre le portrait de l'assassin et place au-dessous le nom de
d'inscription de privilèges et hypothèques de Lille. Kinck. Le malade voit parfaitement ce que fait l'ar-
8° Un portefeuille contenant lettres et divers pa- tiste, mais détourne la tête et ferme les yeux..
piers. L'homme représenté sur ce portrait est un fort
9° Un porte-monnaie en maroquin avec garniture beau gars, brun, aux yeux caves, à l'air énergique
en cuivre contenant une pièce de 5 francs en argent, et intelligent; il y a peut-être quelque chose de con-
un} pièce de 50 centimes et cinquante centimes en centré, en dessous, dans la physionomie. La dentition
billion, plus trois timbres-poste de vingt centimes. est superbe et parfaitement placée, le nez aquilin, la
10° Une ceinture en cuir, vide. lèvre supérieure un peu mince, deux grains de beauté
11° Un foulard en soie contenant I franc 70 cen- sur la joue gauche. Un signe distinctif que nous li-
times en billion et 200 francs en pièces de 5 francs vrons aux phrénologistes, c'est la façon dont le front,
en argent, dont 31 pièces à l'effigie de Léopold II, assez droit d'abord, finit par une courbe rapide en
roi des Belges, millésime 1860, le même que la pièce approchant de là naissance des cheveux.
trouvée dans la poche de Mme Kinck. M. Fauvel, s'approchant du lit, remarque,comme
12° Une montre en or cylindre, à huit rubis, por- le gendarme Ferrand, la blessure de la main, et dit :
tant les numéros 40 730 et 7791, avec chaton et clé « Mais ceci remonte à deux ou trois jours... C'est
du même métal. lundi matin qu'on vous a fait cette marque... hein?...
]3° Montr e savonnette argent portant les numéros A Pantin, n'est-ce pas?... »
47 44,0 et 43. Même silence qu'auparavant.
14° Un pe tit peigne, un encrier.. A cinq heures, arrive le juge M. Saulnier, délégué
15° Un p( tit médaillon à secret contenant un ca- pour l'instruction en l'absence du titulaire, M. Jolly.
lendrier en cuivre. En vain M. Saulnier le presse de questions; son
16° Un cmteau-canif neuf, à manche blanc, garni unique réponse, quand il daigne ouvrir la bouche,
de trois la nes, dont la, principale contient quatre est: «Laissez-moi!... »
brèches. A la fin, lassé, accablé, harcelé, il se tourne vers
A l'hospice on le place dans la salle Gabriel, au eux d'un ton suppliant :
rez-de-chaussée, à gauche, dans le dernier bâtiment. K
Laissez-moi... mais laissez-moi donc! »
Il y a vingt-deux lits dans la salle; le sien, le der- Puis d'une voix rude :
nier à droite, porte le numéro 11 ; une statuette de « Je parlerai demain. »
saint Joseph est à ses pieds. Le juge se retire alors.
Préalablement on a enlevé la corde à poignée — A. six heures, le commissaire central, M. Trouvé,
qui aide les malades à se soulever, — on craint qu'il est venu, assisté de deux brigadiers: l'un, Faulin;
ne s'en serve pour s'étrangler. Il est évident qu'il a l'autre est nouvellement promu.
voulu se suiciler tout à l'heure; la scène du port n'a On a roulé le malade dans deux couvertures de
pas duré plus de huit à neuf minutes. Pour perdre laine, après quoi on l'a transporté dans une voiture
connaissance, il a fallu qu'il ouvrît volontairement la de place, —les deux brigadiers assis sur une ban-
bouche, étant sous l'eau. quette de devant, et M. Trouvé, au fond, tenant dans
Un sergent de ville — ici on les nomme des ap- ses bras celui dont on épiait chaque mouvement.
pariteurs — veille constamment sur lui. Le fiacre s'est arrêté dans la cour de la prison.
Le médecin, M. Fauvel, a prescrit des applica- Deux gardiens ont monté, dans un lit de l'infirme-
tions de sinapismes et de ventouses qui arrachent au rie, au premier, le soi-disant Kinck, et ne l'ont plus
patient des hurlements de douleur : quitté d'un instant.
«
Laissez-moi tranquille, » dit-il chaque fois qu'on Le soir, le pouls marquait cent vingt pulsations;
lui parle. le malade était dans un tel état de surexcitation
Cependant il répond plus doucement à la sœur, fébrile qu'on craignait à chaque instant des acci-
Mlle Waldy, appartenant à une riche famille a le- dents cérébraux. Cependant la nuit fut relativement
mande, qui lui demande dans sa langue maternelle calme.
quel est son âge. Ce matin, à sept heures, le juge d'instruction était
« Vingt-deux ans, fait-il. introduit dans l'infirmerie; quelques heures après,
— Ef. où comptiez-vous aller ? l'assassin entrait dans la voie des aveux.
.— A
New-York. » Celui qu'on a successivement appelé Charles Wolff,
Il demande à boire. Wandergenbergue, Jean Kinck, puib Gustave Kinck,
» De
l'eau. vu sa jeunesse, est un ouvrier mécanicien du nom
— Voici du lait!... » dit la concierge de l'hospice de Troppman, Alsacien comme Jean Kinck.
en lui tendant une cruche en tout semblable aux ca- Troppman — ceci résulte de ses propres déclara-
nettes de grès à couvercles dans lesquelles on sert la tions — a passé à Roubaix les mois de juin, juillet
bière en Alsace. et août. Il demeurait aussi rue de l'Alouette, et était
— Tout de même, dit la femme pendant qu'il bien connu de Mme Kinck. Il se rencontrait avec
boit, c'est bien comme ça qu'on dit qu'il est.... l'as- Jean à l'estaminet des Amis réunis, dont Kinck était
sassin de Pantin. » le propriétaire.
Alors, faruuche, il la regarde, lui rend la cruche Il avoue avoir pris une certaine part spécialement
de lait et ne parle plus. au meurtre de Mme Kinck. Il lui serait, du reste,
Les internes font venir un de leurs amis, M. Fleu- bien difficile de nier, car indépendamment des bles-
ret, élève de l'École des beaux-arts, qui fait au crayon sures de la main et de la joue déjà signalées, voici
qu'on découvre sur sa main, sur ses bras, des exco- Arrivé mercredi soir, on l'a arrêté jeudi matin ;
riations des traces d'ongles entrés dans la chair, or, vendredi 24, le la Fayette part 'pour New-York,
,
prouvant qu'il y a eu lutte. On voit, entre autres, sur et s'il avait manqué ce départ, il pouvait s'embarquer
le sommet du front, au milieu des cheveux, la mar- à bord de VHarmonia, qui quittait le lendemain,
que profonde des ongles de la mère, qui s'est, pa- samedi, le port du Havre, également à destination
raît-il, vaillamment défendue. de New-York.
Mais que pouvaient son énergie, son amour ma- Ce qui peut faire espérer que Troppman se dé-
ternel, contre trois misérables acharnés à la tuerie. cidera à tout avouer, c'est qtie, « ayant à peu près
Nous disons trois hommes, car Troppman déclare la certitude d'avoir le cou couDé, il voudra sans doute
spontanément—que le crime a été préparé, pré- l'avoir en compagnie. » (HENRI COLONNA.)

médité, et dirigé par le père, puis commis par Jean
Kinck, Gustave Kinck et lui Troppman. NOUVELLES INFORMATIONS
Il dit qu'on ne lui en a pas parlé à Roubaix, il
prétendrait presque qu'il s'est trouvé là comme par L'INSTRUCTION. — Hier vendredi, M. Douet
hasard. d'Arcq a fait venir à son cabinet un certain nombre
Troppman dit aussi qu'il ne sait pas où demeu- de témoins. Mais après leur avoir demandé noms,
rait Jean Kinck pendant les quinze jours qu'il a pas- prénoms, âge, qualités-et demeures, il a remis leur
sés à Paris, avant le massacre du 20 septembre. Ils audition à mardi.
se voyaient, dit-il, tous les deux jours au Grand La raison de cette remise était l'arrivée à Paris et
Café Parisien. Jean lui donnait de l'argent. l'interrogatoire, par le juge', de plusieurs membres
Il hésite à reconnaître que c'est Jean Kinck qui de la famille Kinck.
lui avait procuré les moyens de se sauver après le Ce sont MM. Roussel, les deux frères de Mme
coup, s'étant d'abord débarrassé, lui, Jean, de pa- Kinck, habitant tous deux à Tourcoing. L'un d'eux
pi.ers dangereux pour la fuite. Il ne répond pas ca- est contre-maître de fabrique.
tégoriquement lorsqu'on lui demande si c'est ainsi Il est arrivé aussi un beau-frère de Mme Kinck,
qu'on doit expliquer que les titres de propriété de la cafetier à Roubaix. La victime était marraine d'un
famille Kmck-Rousselle sont en sa possession. de ses enfants. On parle également de deux autres
Les lettres en allemand saisies sur lui par le gen- parents, dont un est soldat aux chasseurs à pied. Ces
darme maritime Ferrand lui sont adressées à son vé- témoins ont été conduits hier matin, à huit heures
ritable nom Troppman. un quart, sur le lieu du crime..
Il a parlé aussi de l'histoire du cocher. Dans sa dé- On pense que demain il y aura confrontation à la
position, il était question des Quatre-Chemins. Mais Morgue.
le. juge du Havre manquait encore aujourd'hui dé Parmi les témoins qui devaient être questionnés
renseignements assez précis sur le plan de'ce quartier aujourd'hui, nous remarquons plusieurs nouveaux
pour avoir pu utiliser aussitôt cette partie des aveux. personnages.
«
Mais quels motifs, lui demande-t-on, ont pu C'est d'abord le conducteur de l'omnibus de la
pousser Kinck à cet acte monstrueux? » Villette à Aubervilliers. Il est appelé à déposer sur
Il a parlé d'abord d'intérêts," ensuite de « ja-
<c ce fait : en quittant la maison du taillandier, vers
lousie, » mais ne peut ou ne veut pas donner d'éclair- huit heures et demie, le jeune homme s'est dirigé
cissements. précipitamment vers la barrière. Il faisait signe d'ar-
D'ailleurs, et c'est la seule chose absolument rêter au conducteur de cet omnibus. Il monta et
saillante en dehors de la découverte de son nom ; redescendit quelques minutes après aux Quatre-Che-
ses déclarations sont pleines de réticences. Il ne dit mins.
pas tout ce qu'il sait. Quand s'ouvrit la portière, celui qu'on suppose
Mais il est aujourd'hui entre les mains d'hommes être Gusta-ve Kinck passa la pelle et la pioche à un
devant lesquels il faut savoir tout ce qu'on dit. individu plus âgé qui attendait sur la route, et ils
M. Claude est arrivé ce matin au Havre, il était ac- prirent ensemble la direction de la rue du Chemin-
compagné de deux agents, Soubras et Laurence; le Vert. C'est ainsi, en prenant cette voiture, que le
premier est un véritable Porthos, le second un jeune homme, vêtu d'un paletot moucheté, évita de
M. Lecocq multiplié par Gauler.
se montrer avec une pelle et une pioche sur l'épaule
Que diable! Il faudra bien cette fois qu'on sache
aux gens qui se tiennent devant tous les cabarets de
la vérité! la route impériale.
Il est assez remis pour pouvoir être transféré à Chez le juge d'instruction, on a vu aussi le culti-
Paris pour les confrontations, demain, cette nuit, vateur Langlois.
peut-être. Samedi matin, d'ailleurs, il doit y en avoir Ont comparu aussi, M. Rigny, le propriétaire de
une à la Morgue. l'hôtel du Chemin de Fer du Nord, où logeait Gus-
Troppman dit ignorer absolument ce que peu- tave Kinck; le garde de nuit de l'usine Cartier-Bres-
vent être devenus les Kinck; ayant assez, ajoutait-il, son, le taillandier Rellanger.
de chercher à sauver sa tête, il
ne s'est pas occupé Enfin, et nous insistons sur la présence de ce té-
des autres. moin chez le juge, le restaurateur Binet, du Raincy,
Il était temps qu'on. mît la main sur lui, car deux
ou son garçon d'extra, qui a servi dimanche, à six
navires sont en partance pour l'Amérique. heures, Mme Kinck et ses enfants.
La surveillance avait, du reste, été activée en rai- Un rédacteur du Figaro qui a. fait des perquisitions
son des départs qui ont lieu le vendredi. à Guebwiller (Haut-Rhin), ville natale de Jean Kinck,
arrive à la même conviction que le correspondant du père Kinck, et pourquoi un étranger s'est-il affublé
Gaulois. des allures du fils Kinck?
Enfin, me voici à Guebwiller et je prends des ren- Kinck père a quitté sa maison, sa famille, il est
seignements sur Jean Kinck. parti avec son fils pour Guebwiller, où on ne les a
Il y a longtemps qu'il n'y est venu. pas vus. — La mère, originaire de Roubaix, s'est dé-
Je poursuis mes investigations. J'apprends que cidée à grand'peme à suivre les idées de son mari,
Jean Kinck n'a été marié qu'une fois; que Gustave qui voulait s'établir à Guebwiller, où il est né ; elle
Kinck, l'ainé des fils, auquel on attribue le crime, a envoyé les 5500 fr. avec douleur; les 5500 fr.n'ont
est l'enfant de Mme Kinck, qu'il n'a que seize ans, pas été touchés à Guebwiller, on les a refusés à un
et que son signalement ne correspond pas à celui qui intrus. Mais Mme Kinck a reçu de l'Alsace et de Pa-
était à l'hôtel du Chemin de Fer. ris différentes lettres de son mari écrites par une
Pour le coup, ma raison se détraque. main étrangère : «Je me sers de la main d'un ami,
Un enfant de seize ans avoir autant de férocité, disait M. Kinck à sa femme, parce que je suis blessé
tuer sa mère, ses frères, sa petite sœur, — non ! cela au bras. »
n'est pas possible. A Roubaix encore, je retrouve la trace de l'homme
D'ailleurs, Gustave Kinck est un bon fils ; on cite de l'hôtel du Chemin de Fer; c'est lui, à n'en pas dou.
ici une lettre de lui, annonçant à son père l'envoi ter, qui est venu presser le départ de la femme Kinck
des cinq mille francs retirés de la Banque de Roubaix, pour Paris. C'est toujours son signalement.
et dans laquelle il dit : Le ménage Kinck vivait en paix; point de jalousie,
« Apporte un jouet pour Achille et une poupée point de motif de jalousie; la mère était une femme
pour Marie ; n'y manque pas surtout. » simple, le, mari un bon ouvrier. Quelques nuages
D'ailleurs, à Roubaix, on le voyait tous les jours entre eux à propos de changement de résidence,
bercer la petite Marie; fils respectueux, tendre, il voilà tout.
n'aurait pas bu un verre de bière sans en demander D'ailleurs Mme Kinck a été trompée par les soi-
la permission à sa mère. disant lettres conjugales, cela est certain; son frère,
C'est le modèle des bons sujets. limonadier à Roubaix, lui avait dit :
Donc Gustave n'est pas brouillé, comme on l'a «
Pourquoi emmenez-vous vos enfants à Paris?
prétendu, avec.sa mère, il est resté toujours auprès allez-y seule.
d'elle, et ne s'en est séparé que depuis quelques' — Oh! non, mon mari sera si heureux de les
jours pour suivre son père. voir; il aura tant de bonheur. D'ailleurs, c'est sa
Mais si l'on n'a pas vu M. Kinck père à Guebwiller volonté, je veux l'exécuter.... »
depuis longtemps, qui a touché les cinq mille cinq Les lettres fausses demandaient, exigeaient toute
cents francs? — Je m'enquiers. — Les cinq mille la nichée.
francs sont toujours au bureau de poste. A Paris, où j'arrive, je me rends bien compte, par
Voilàun singulier criminel; il veut commettre un la lecture des journaux, que personne n'a vu Kinck
sextuple assassinat et il cache ses fonds dans un bu- père, et que l'homme de Guebwiller, de Roubaix,
reau de poste. est celui qui s'est présenté à l'hôtel du Chemin de
Dans ma conviction, Jean Kinck n'est pas plus Fer sous le nom de Jean Kinck.
coupable que Gustave Kinck. Et mon opinion est désormais formée. Jean et
Le directeur de la poste de Guebwiller a reçu la Gustave Kinck ont été dans l'impossibilité d'agir
visite d'un jeune homme de vingt-deux ans qui lui a depuis leur départ de Roubaix. Ils ont disparu com-
demandé les cinq mille cinq cents francs envoyés à plètement... et peut-être sont-ils morts... Ma con-
Jean Kinck. viction est qu'ils ont été assassines.
Le directeur a répliqué : Ah ! quel poids de moins sur le cœur si ce n'est
Êtes-vous Jean Kinck ,
« ? pas un père et un fils qui ont exécuté le massacre de
— Oui, a répondu le jeune homme. la plaine des Vertus.
— Mais Jean Kinck a quarante-cinq ans. » Mais qui a tué Jean Kinck? Qui a tué Gustave
Le jeune homme a filé, mais pas assez vite pour Kinck? Pourquoi les a-t-on tués?
que l'on n'ait pu voir ses traits. Je n'ai pas la prétention d'être aussi fort que
Et ils ont une analogie singulière avec le signa- M. Lecocq, et je ne crois point avoir la logique
lement de l'homme de l'hôtel du Chemin de Fer. d'Edgar Poë dans l'assassinat de la rue Morgue;
Ainsi l'homme de l'hôtel du Chemin de Fer du mais j'ai la conviction que tous les journaux, le Fi-
Nord est le même que celui qui s'est présenté au garo en tête, ont fait fausse route, en prenant la
bureau de poste de Guebwiller. piste du père et du fils; ils ont été les victimes d'un
Voilà donc un fait acquis, et comme.je n'ai plus assassin habile se préparant un alibi ou plutôt créant
rien à faire à Guebwiller, jeretourne à Roubaix. Là, d'avance une culpabilité de fantaisie pour dérober
on me confirme tout ce que j'ai appris en Alsace — la sienne.
et je retrouve la trace de Kinck père, par des dé- L'homme arrêté au Havre se nomme Troppman;
tails assez émouvants. il avait deux montres sur lui; des papiers apparte-
Gustave Kinck a décidément seize ans; il ne
res- nant à Jean Kinck ; il a dit qu'il était complice du
semble pas à l'homme de l'hôtel qui s'est servi dés crime il avoué
: a une partie du crime de Pantin. Et,
papiers de son père, et tout le monde s'accorde à chose remarquable, il a dans ses déclarations parlé

parler de lui dans les meilleurs termes. d'une blessure que Jean Kinck se serait faite au bras
Comment donc a-t-on pu s'emparer des papiers du
en luttant contre ses victimes.
Pour motiver une écriture étrangère dans les let- par l'aphorisme suivant : Analogie d'invention —
tres adressées au nom de Jean Kinck à sa femme, on analogie d'inventeur. '
lui a fait croire que son mari était blessé au bras. Troppman doit être l'assassin de Mme Kinck, des
L'homme du Havre doit être celui qui a écrit les enfants Kinck... de Gustave Kinck et de Jean Kinck.
lettres; l'analogie dans les inventions le prouve. Il a commencé d'abord par tuer Jean Kinck, pour
Si Jean Kinck n'a été blessé que dans la lutte de avoir son argent,
— les cinq mille cinq cents francs
Pantin, pourquoi n'écrivait-il pas lui-même à sa de Guebwiller.
femme ? et comment pouvait-il prévoir qu'il se bles- Il a tué Gustave Kinck peut-être parce que ce
serait au bras ? Il y a là un mystère que je dénouerai dernier se serait étonné de la disparition de son père,

et aussi pour qu'il n'écrivît pas à sa mère que le l'impunité, une fuite facile en Amérique, d"où, maî-
père avait disparu. tre des papiers de la famille Kinck, il réalisait en es-
Pour cacher son crime, car le criminel devait être pèces leurs immeubles.
de l'intimité de la famille Kinck, pour cacher les Sur ce champ, la supposition est libre.
deux premiers crimes, il a attiré Mme Kinck et ses Mais la logique se resserre sur le champ du crime.
enfants à Paris. * Troppman a joué le double rôle de Jean et de
Si même on veut élargir le caractère de Tropp- Gustave Kinck ; il s'est affublé de la peau de ses
man, on peut supposer que toute la machination premières- victimes, peut-être enterrées au coin de
criminelle avait pour but de s'approprier les biens quelque bois, où il les a attirées dans un piége iden-
de la famille Kinck. Troppman a pu rêver le succès, tique à celui d'Aubervilliers.
Le juge d'instruction a entre les mains toutes les paraissait surtout les préoccuper, c'était de savoir si
lettres que Mme Kinck écrivait de Roubaix à son on allait pouvoir les conduire tout de suite à la Mor.
mari, et que Troppman a oubliées dans un tiroir de gue, où ils voulaient dire ua dernier adieu aux
sa commode à l'hôtel du Nord. restes mortels de leur malheureuse sœur et de leurs
Il recevait les lettres et il y répondait. infortunés neveux. Sur le conseil du gardien, ils se
Troppman était si bien l'âme de toute cette ma- sont rendus à la police de sûreté.
chination — que Mme Kinck a demandé à l'hôtel du M, le juge d'instruction Douet d'Arcq, ayant été
Chemin de Fer : informé de l'arrivée des frères de la dame Kinck, les
«
M. Troppman est-il avec mon mari? » a mandés ce matin à son cabinet, puis ils se sont di-
Maintenant Troppman a-t-il des complices? rigés vers la Morgue. Là, une triste confrontation a
Troppman a vécu à Roubaix près des Kinck. Il est eu lieu. Les pauvres gens ont eu la plus grande peine
l'instigateur du crime, l'auteur, le metteur en scène; du monde à maîtriser leur émotion profonde, émotion
il a tout fait. qui gagnait les quelques personnes présentes. Les
D'ailleurs, on le voit partout et toujours, tandis trois membres de la famille Kinck étaient accompa-
qu'on n'aperçoit nulle part Gustave et Jean Kinck. gnés par un soldat du 18e bataillon de chasseurs,
Mais pourquoi, lorsqu'après son immersion il a cousin des victimes.
pu parler, a-t-il accusé Jean et Gustave Kinck ? Les cadavres ayant été reconnus par les membres
Parce q 1,il veut profiter de l'erreur où ses machi- de leur famille, ceux-ci sont revenus au palais de
nations ont jeté la police et les journaux. justice, dans le cabinet de M. Douet d'Arcq, à qui
J'ai lu tous les mémoires sur la police, toutes les ils ont fourni des renseignements très-détaillés sur
causes célèbres, j'ai épié le crime sur les bancs de les habitudes, la fortune, le passé et le caractère de
la cour d'assises, et plus je consulte ma raison, mes toute la famille Kinck.
souvenirs, la logique, plus je crois que Jean et Gus- Voici les incidents auxquels d'àutres témoins ont
tave Kinck ont été tués avant Mme Kinck et ses cinq participé :
autres enfants, et tués par les mêmes mains. Le cultivateur Langlois nous a. raconté comment
Je me résume : il avait été amené fortuitement à découvrir la fosse
La profusion des blessures prouve qu'il y a eu qui contenait les cadavres. 4
des complices. Ci
Le dimanche il avait plu toute la journée, les
L'absence des deux criminels supposés et leurs an- terres étaient partout détrempées ; quand lundi matin
técédents indiquent un mystère. j'àrrivai avec ma femme pour labourer un champ
Eh bien! ce mystère, —c'est l'assassinat préalable voisin de celui où le crime a été accompli, mon atten-
de Jean et de Gustave Kinck par Troppman et son tion fut attirée par une teinte différente que l'on re-
complice ou ses complices. marquait dans la partie du champ fraîchement remuée,
La mission de la justice se résume donc à ceci: où existait la fosse.
Faire avouer à Troppman le lieu où il a caché les œ
Les meurtriers, ou le meurtrier, _après avoir
cadavres de Jean et de Gustave Kinck. comblé la fosse, avaient pris la précaution de faire
Il est prouvé jusqu'à l'évidence, par ce qui précède, des sillons comme ceux que produisent les dents d'une
que Troppman a tout fait. herse ; mais ils n'avaient pas songé à cette différence
On nous transmet une indication qui tendrait à de teinte de la terre. En me dirigeant vers ce point
faire croire que Kinck père et Kinck fils ont pu être noir, j'aperçus des traces de sang. Je remuai un peu
assassinés depuis longtemps. la terre avec le bout de mon pied ; mais, ne trouvant
Le 6 septembre, un jeune homme disant se nom- rien d'extraordinaire, je retournai vers la pièce de
mer Jean Kmck est allé vendre, pour quatre-vingts terre que j'allais herser, et commençai mon travail,
francs, une montre chez M. Durand, horloger, rue du Ma femme, beaucoup plus intriguée que moi parI
Faubourg-du-Temple, 21. ces traces de sang et cette terre fraîchement remuée,
jpette somme de quatre-vingts francs a été payée
me dit tout à coup : ce Tiens ! vois-tu, toi qui n'es
à l'hôtel du Chemin de Fer du Nord, tenu par M. Ri- pas curieux, eh bien! tu devrais prendre la bêche
cc
gny, boulevard Denain, 12, et Troppman, se faisant t qui se trouve dans notre voiture et fouiller un peu
appeler Jean Kinck, y était descendu. la terre là-bas! »
«
Cette montre est entre les mains de la justice, et Après quelques hésitations, je me rendis enfin
-,

au
cc
devient une pièce de conviction. désir de ma femme. Je bêchai assez profondément;
L'instruction judiciaire se poursuit à Paris avec je trouvai alors un bout de foulard; je fouillai encore
une grande activité. Le journal des Débats donne et j'aperçus une oreille et des cheveux. Ma foi! à ce
des renseignements précieux : moment, je sentis un froid me venir à la tête. Ma
Les deux frères et le beau-frère de la dame Kinck, femme elle-même ne voulut plus regarder. Nous ap-
qui avaient été mandés par dépêche télégraphique, pelâmes un cultivateur qui se trouvait non loin de là;
arrivaient hier soir à Paris. Ils venaient de Roubaix.
on sait le reste. »
En descendant de la gare du Nord, ils prenaient un Bellanger, le taillandier de la rue de Flandre qui
fiacre et se faisaient transporter au palais de justice. vendu la pelle et la pioche à Gustave Kinck, était
a
Comme l'heure était assez avancée, les magistrats et cité, lui aussi, ainsi qu'une dame qui se trouvait pré-
les employés du parquet étaient absents. sente lorsque le meurtrier vint dimanche faire son
Les parents avisèrent un gardien et insistèrent acquisition.
auprès de lui pour parler immédiatement au procu- Le magistrat instructeur avait assigné également
reur impérial,' en indiquant qui ils étaient. Ce qui M. Rigny, ancien employé du greffe du tribunal,
propriétaire de l'hôtel du Chemin de Fer du Nord, si craintif, a pris part au .crime, ce qui aujourd'hui
chez qui logeait Gustave Kinck, et qui a vu les six ne paraît pas douteux, il n'a été entre les mains d'un
victimes dimanche. Le veilleur de nuit de l'usine autre plus habile et plus résolu qu'un instrument,
Cartier-Bresson, qui a entendu des cris pendant la subissant la volonté qui le dominait et acceptant tous
nuit du dimanche au lundi, était également cité. les périls de l'entreprise; alors qu'un où plusieurs
Des ordres ont même été donnés au directeur du autres dissimulaient leurs traces, ereusaient silen-
dépôt de la, préfecture de police pour recevoir l'homme cieusement la fosse qui devait recevoir six victimes
arrêté, dès que celui-ci sera amené du Havre par les et attendaient, accroupis et le poignard à la main, la
agents de la sûreté. mère èt les cinq enfants, qui devaient leur être ame- '
On assure que le procureur impérial de la Seine nés par le fils et le frère de ceux qui avaient été con-
a reçu plusieurs dépêches de ses collègues de pro- damnés à la mort par une volonté inexorable.
vince, fournissant des renseignements relatifs à l'af- Il est donc à croire que l'affreux drame du 20 sep-
faire de Pantin. tembre a été préparé longtemps à l'avance, savam-
ment organisé et mis à exécution par Jean Kinck, le
RÉSULTAT DE LA PREMIÈRE ENQUÊTE père, et peut-être aussi par un troisième personnage,
dont le calme, la résolution et l'habitude du crime
Nous croyons utile de reproduire un article du a peut-être semblé nécessaire au père Kinck pour
Droit qui donne un résumé complet, clair, précis des l'exécution d'un forfait, qui devait être exécuté rapi-
faits de l'horrible crime de Pantin. C'est, à vrai dire, dement et par des bras énergiques.
le résumé de la première enquête. Gustave Kinck pouvait bien servir pour l'exécu-
Aujourd'hui, l'affaire entre dans une nouvelle tion des moyens préparatoires; il a pu acheter la
phase ; il importe donc de bien établir les résultats pelle et la pioche qui a servi à creuser la fosse, at-
matériels acquis par l'instruction. tirer dans le piége qui leur était tendu sa mère et ses
Nous croyons pouvoir rendre compte avec détails frères, les conduire là où tous devaient être assassi-
des circonstances qui se rattachent aux épouvantables nés; mais il n'était pas de taille à exécuter la grosse
crimes commis sur le territoire de Pantin. besogne qu'il fallait faire résolûment et vite.
Les époux Kinck étaient, à l'époque de leur ma- Ceci dit sur le rôle qu'ont dû jouer Jean Kinck et
riage, de simples ouvriers; mais, par leur assiduité Gustave Kinck, dans les moyens préparatoires et
au travail,, par leur intelligence et leur économie, ils dans l'exécution du crime, nous allons exposer som-
étaient passés, de la classe ouvrière dans la classe mairement les faits.
bourgeoise. 'Mme Kinck et ses enfants ont, dimanche dernier,
En effet, à l'époque du crime, leur petite fortune assisté à la messe à l'église Notre-Dame de Roubaix;
placée en immeubles s'élevait à quatre-vingt mille à midi cinquante-sept minutes, ils sont montés dans
francs, ou, selon quelques évaluations, à cent et le chemin de fer, qui les a amenés à Paris, où
même à cent cinquante mille francs. Leurs enfants Mme Kinck est arrivée à six heures du soir. Elle s'est
recevaient une éducation convenable; tout jeunes ils dirigée immédiatement vers l'hôtel du .Chemin de Fer
étaient mis en pension, puis au collège. La meilleure du Nord, qui se trouve près de la station; elle a de-
intelligence régnait dans le ménage, pas de querelles, mandé le nommé Kinck; on lui a répondu que
pas même de discussions; ils étaient affectueux pour M. Kinck n'était pas dans l'hôtel.
leurs enfants, disposés à rendre service à leurs voi- Mme Kinck, après avoir déposé ses bagages dans
sins, et jouissaient d'une excellente réputation à une chambre qu'elle a retenue, est sortie avec ses
Roubaix, enfants ; elle a dû trouver dans la rue la personne
La famille se composait du père, Jean Kinck, ori- qu'elle demandait ou quelqu'un envoyé par cette per-
ginaire d'Alsace, âgé de cinquante ans; de la mère, sonne, car elle n'a pas reparu à l'hôtel.
Hortense Rousselle, âgée de quarante-cinq ans, née à On la retrouve avec ses cinq enfants à la station
Tourcoing. L'aîné des fils, Gustave Kïnck, était âgé d'Aubervilliers. Là, elle est abordée par un jeune
de dix-neuf ans et demi; venaient ensuite Émile, homme de dix-neuf à vingt ans, qui les fait tous mon-
treize ans; Henri, douze ans; Achille, huit ans; Al- ter dans la voiture, et qui prend place sur le siége à
fred, six ans; Marie-Hortense, deux ans et un mois. côté du cocher ; le jeune homme fait prendre à la voi-
Kinck le père était économe, laborieux, dur au ture la direction de la route de Pantin.
travail et d'un caractère ferme et énergique. A un certain endroit de cette route, il dit au co-
Gustave Kinck, le fils aîné, qui n'était pas d'un pre- cher d'arrêter, fait descendre de la voiture sa, mère,
mier lit, ainsi qu'on l'a dit par erreur, mais qui est sa petite sœur de deux ans et son plus jeune frère; il
issu du mariage de Jean Kinck et d'Hortense Rous- annonce à ses trois autres frères qu'il va, dans peu
sel, était d'un caractère placide, doux, timide à l'ex- de temps, venir les prendre. Il part, revient au bout
cès; au moindre reproche, son émotion se manifestait d'une demi-heure, fait descendre de la voiture les
par la coloration de son visage et une grande émo- trois autres enfants, paye le cocher et lui dit qu'il
tion ; aussi, dans la famille, on s'était habitué à mé- peut s'en aller. Le cocher voit les trois enfants et leur
nager la sensibilité de cet enfant par trop impression- conducteur prendre le chemin précédemment par-
nable. Son intelligence était peu développée, et il couru.
était sorti du collége, il y a un an, après y avoir fait Ces faits sont certains, puisqu'ils résultent de la
de médiocres études. déclaration faite par le cocher qui, sans le savoir, a
Ces indications font nécessairement supposer que conduit les victimes là où elles devaient trouver la
,
si cet enfant de dix-neuf ans, jusqu'alors si timide et mort.
Le lundi, à six heures du matin, un paysan se va retenir une place dans l'hôtel du Chemin de Fer
rendait à son champ pour le herser; avant d'arriver à du Nord, où doivent se rendre sa mère, ses frères et
champ, il dans terrain contigu sa petite sœur; il ne cherche pas, d'ailleurs, à dissi-
ce remarque que un
la terre paraît avoir été fraîchement bêchée ; il s'ap- muler son individualité, car il donne à l'hôtel son
proche, aperçoit sortant de la terre un linge blanc, il nom de Kinck, il indique éomme étant son domicile
tire le liage et constate qu'il est complètement ensan- la rue de l'Alouette, à Roubaix.
glanté ; il écarte la terre et s'empresse de prévenir C'est lui qui le dimanche à huit heures du soir, et
le commissaire de police, qui se rend immédiatement non loin du théâtre du crime, fait l'acquisition -d'une
'sur le lieu qui lui est indiqué. La terre est enl'evée pioche et d'une pelle; son trouble, son embarras sont
remarqués par ceux auxquels il s'adresse pour cette
davres..
et on extrait successivement de la fosse les six ca-

La mère a reçu vingt-deux coups de couteau ou de


acquisition ; il est tellement ému qu'il' ne sait com-
ment emporter son acquisition, et que le vendeur est
poignard; l'undes enfants a le crâne fracassé et la obligé de lui dire que de tels objets se placent sur
cervelle s'en échappe; un autre a la figure criblée l'épaule; c'est lui qui retient la voiture du cocher
de coups de couteau ; un troisième a reçu le coup Bardot, qui se présente à la station d'Aubervilliers
de couteau dans l'œil et dans la gorge : l'œil est pour recevoir sa mère et ses frères; c'est lui qui les
sorti de son orbite et pend sur la figure ; un qua- fait monter en voiture et les conduit par groupe de
trième a un seul trou dans la tête, mais il porte au trois a. l'endroit où il sait qu'ils doivent être assassi-
cou un lambeau d'étoffe qui a dû comprimer ses cris nés.
et l'étrangler ; la terreur peinte sur son visage fait On a dit que les deux assassins étaient restés sur
supposer qu'il était encore vivant lorsqu'il a été pré- le lieu du crime et qu'ils avaient assisté à l'examen
cipité dans la fosse et recouvert de terre. La petite et à la découverte de l'une des victimes par le paysan
fille de deux ans était sans doute dans les bras de sa qui a fait la découverte du mouchoir ensanglanté.
mère lorsqu'elle a été frappée ; les assassins l'ont Cette nouvelle est complètement inexacte, et l'on com-
éventrée, et ses intestins sont sortis du corps. prend facilement que, tout ayant été terminé avant
Quels étaient les assassins? les déclarations des té- une heure du matin, les assassins n'ont pas été assez
moins ont établi dès le début de l'instruction que stupides pour passer la nuit sur le lieu du crime,
Jean Kinck et Gustave Kinck avaient longuement pour provoquer leur arrestation par leur présence
préparé le crime, et participé l'un et l'autre à son lors de la découverte des cadavres. -

exécution. Jusqu'à ce jour on avait cru, et on était autorisé à


Jean Kinck avait fait un voyage en Alsace, mais croire, que les assassins étaient au nombre-de deux,
il était revenu à Paris; son fils Gustave était venu le et que ces assassins étaient Jean Kinck et Gustave
rejoindre quinze jours avant le départ de la mère et Kinck; lès preuves de culpabilité, en ce qui les con-
des cinq enfants. Ce départ: avait, été retardé par cerne, ne s'ont pas affaiblies, et l'on peut dire qu'el-
suite d'une, indisposition de la petite fille, qui avait les laissent bien peu de place au doute; mais ont-ils
déterminé sa mère à ajourner le voyage de Paris été les seuls actèurs de ce drame terrible dont la
jusqu'au rétablissement complet de son enfant. plaine de Pantin a été le théâtre? Nous croyons pou-
-
Si Kinck père apparaît peu dans les actes prépara- voir aujourd'hui répondre négativement à'cette ques-
toires du crime, on voit, au contraire, Kinck fils fi- tion..
gurer ostensiblement dans tous ces actes; c'est lui Les faits qui se sont réalisés au Havre ont apporté
qui, en prenant, il est vrai, le prénom de son père, sur ce point de lumineuses nouvelles à l'instruction.

DEUXIÈME PHASE DU PROCÈS -

Réflexions sur l influence des romans judiciaires. —Le directeur des postes de Guebwiller.
Nouveaux renseignements. - - - — -
État civil de la famille Kinck.
Paris. — Confrontation. - Gustave Kinck: — Départ du Havre.
Troppman à la Morgue. — A Mazas.
Le champ des na,vets. —La tante de Kinck. - La prison. Le voyage du Havre à Paris. — Arrivée à
Le champ de mort. —' Découverteduseptième cadavre. -
Il faut que l'un de nous ait le courage de l'écrire, la
LE ROMAN JUDICIAIRE ET L'ASSASSINAT honte de le confesser, le châtiment d'en prendre sa
part de responsabilité. Ce courage, je l'aurai; cette
Nous considérons comme un devoir de conscience honte, je me l'imposerai; ce châtiment, je le subirai.
de reproduire les réflexions pleines de
sagesse de Nous, les romanciers de cours d'assises, les poé-
M. Henri Cauvain, et empreintes d'amertume, tiseurs d'assassins, les maquilleurs de guillotinés,
que
suggère dans le Figaro à ce publiciste le CRIME
PANTIN ; nous nous associons à
DE nous sommes pour beaucoup dans l'abominable épi-
ses généreuses émo- démie de crimes sanglants qui désole et déshonore
tions, et nous nous engageons pour notre part à tra-
notre pays. — La majorité des écrivains de notre lit-
vailler, autant qu'il sera en notre pouvoir de le faire, térature courante ne trouvera rien à glaner dans les
à diriger le goût de la lecture des classes ouvrières champs de l'imagination pure, des mœurs ou de l'a-
vers les livres utiles, vers les publications capables nalyse des passions, dans ces champs déjà récoltés
de leur donner une éducation virile et démocratique.
L effroyable massacre de Pantin comble la par les maîtres contemporains Victor Hugo, Balzac,
mesure. George Sand, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Fré-
déric Soulié, etc., et trop sursemés par leurs disci- et audace indomptable. On y préfère frémir à pleu-
ples. rer. Oui, la victime apitoie un peu, mais le meur-
Aussi, qu'arrive-t-il? Le lecteur ne puise, dans trier, s'il dispute ardemment sa tête à la loi venge-
la littérature devenue son amusement et non son resse, intéresse bien davantage. 's
étude, que ce qui tombe d'emblée sous sa conception Dans ces milieux, la légende des grands criminels
étroite, que ce qui entre brutalement dans son cer- se transmet de père en fils; ils y sont plus histori-
cle coutumier de goûts et d'instincts grossiers. ques que des personnages marquants de nos moder-
Aux bas-fonds sociaux grouille, inné, le sentiment nes annales. Sans remonter à Cartouche ou à Man-
de l'admiration pour tout ce qui est révolte sauvage drin, si connus du « pâle voyou, qui ignore les
»

tragiques infortunes du chevalier de la Barre Cette prétendue cause célèbre, faussée par les ar-
vif, ou de Lally-Tollenda.l décapité? rompu
tifices de notre invention, semée d'incidents roma-
Aussi comprenez donc
: « En voilà un qui va nous nesques, transformant son monstrueux sujet en
jaspiner tout au long, avec des détails homme excéptionnel, parfois en héros superbe, éle-
que nous ne
connaissions point, en blaguant
pas mal, mais en vant sa crapuleuse débauche à la hauteur d'une
grandissant ainsi et excusant presque son bonhomme, fulgurante passion, sacrant sa largue, son amante; ce
les mémorables aventures de cet fameux, déplorable mensonge de notre plume qui enjolive la
dont le souvenir est resté vivant escarpe
pour nous, car nos hideuse vérité, nous en empoisonnons la conscience
parents ou nous, étant moutards, l'avons vu ètemuer déjà malade du lecteur, nous en pervertissons son
dans le panier..,. » entendement déjà obscur, nous lui faisons regretter
la punition « d'un mâtin aussi crâne ! » Qu'une oc- en me repentant moi-même, s ils ont entoure cl une

casion se présente, qu'une nécessité l'y pousse, et auréole vertigineuse le bagne et l'échafaud des
l'admirateur qui n'y aurait probablement jamais son- brigands.
gé, sans la réhabilitation tacite de notre mise en C'est pourquoi je les adjure de laisser reposer,
moi, à tout jamais, les souvenirs embellis,
scène, deviendra, grâce à nous, l'imitateur! comme
Je reviens ici aux égorgements de Pantin, dont un ô honte des assassins réels ou apocryphes, puisque
!

double meurtre a été sans doute encore le sombre leur évocation peut provoquer l'adjonction, aux ar-
prologue. chives du mal, de nouvelles pages tracées avec du
Maintenant que la lumière perce les ténèbres du sang frais.
hideux mystère, qu'y voit-on surgir, brandissant C'est pourquoi je voue par avance à l'ignominie,
poing l'instrument de boucheries humaines? comme corbeau des lettres, le romancier qui se nour.
au ces
Un être de la race de Caïn et d'Yago, un ouvrier à rira dans l'avenir avec la mémoire exhumée des six
l'éducation nécessairement bornée, — mais sachant martyrs de Pantin, et qui manipulera leur bourreau
lire. en ambitieux à la Richard d'Arlington et en amoureux
Eh bien ! le point de départ de ses horribles combi- à l'Antony, afin de mieux épicer son festin de vam-
naisons est, j'en jurerais, l'un de ces romans spéciaux pire. (JULES CAUVAIN.)
qui analysent toutes les possibilités de dissimuler les
plus grands crimes. LE DIRECTEUR DES POSTES DE GUEBWII-LER
Il y a un reflet certain de notre littérature usuelle,
dominante, populaire, qui se projette dans la large La famille Kinck a des parents établis à Guebwil-
fosse où gisaient les six membres de la famille massa- ler. Vers le milieu d'août, le sieur Roller, leur beau-
crée par une main cupide. frère, fut informé de l'arrivée prochaine de Kinck,
Combien de romanciers, depuis miss Braddon, ont par une femme de Roubaix, Mme Loeb.
exploité l'assassin se mettant dans la peau de l'assas- Mme Kinck écrivit le 27 août à M. Roller au sujet
siné ? des capitaux à retirer de la banque de Roubaix; elle
Tropmann, le véritable massacreur de Pantin, a le priait de dire à Jean, qu'elle croyait à Guebwiller,
non-seulement escamoté à son profit la personnalité que sa présence était nécessaire à Roubaix.
supprimée du père et du mari, du fils et du frère de Le 30, une nouvelle lettre parvint, annonçant à
ses six dernières victimes ; mais il a presque fait en- M. Roller que les fonds étaient retirés et expédiés
dosser à ces deux spectres la tunique de Nessus de par la posta à Guebwiller.
ses propres crimes. Sans un hasard providentiel,, il C'est le 31 qu'un jeune homme s'est présenté pour
fuyait, il disparaissait, il s'évanouissait pour lajustice, la première fois à la poste.
et la fausse piste machiavéliquement tracée par lui, Mais il ne, s'est pas présenté qu'une fois.
aboutissait à marquer la mémoire de deux innocents Le 31, il a déclaré se nommer Jean Kinck ; mais
du sceau terrible des parricides ! il ne put justifier de son identité, et se recommanda
Oh ! la semence avait bien pris dans cette cervelle d'un nommé Hadelmann qu'on fit chercher. Hadel-
perverse, et du grain de quelque guet-apens de fan- mann déclara ne pas connaître ce jeune homme qui
taisie, il était sorti tout un épi de piéges infernaux. n'était, certes, pas Jean Kinck.
Cepend-ant, pour ce mécanicien borné, l'organisa- Alors, il prétendit s'appeler Jean-Émile Kinck :
tion de sa machination, lettrée pour ainsi dire dans Hadelmann fit prévenir la femme Loeb, qui habite
ses formes, n'aurait point marché s'il n'avait pas re- ordinairement Roubaix, et connaît toute la famille :
trempé son inspiration à notre érudition en la matière. elle n'eut pas de peine à démontrer que le prétendu
Je retrouve nos rouages dans cette supposition de Kinck était un imposteur, Jean a quarante-trois ans.
blessure, paralysant le bras de son ami tué, certaine- Le directeur des postes ne le fit cependant pas
ment, et qui permet au Judas d'écrire en son lieu et arrêter et lui dit simplement de se pourvoir d'une
place, pour attirer la famille condamnée à la funèbre procuration en règle.
fosse commune. Le 2, le jeune homme revint avec un papier tim-
Je les retrouve dans ces métamorphoses du fuyard, bré sur lequel était écrit que Jean Kinck autorisait
dans cette tuerie organisée en deux fournées, dans
ce
mortuaire enfouissement sous la lune pâle, même dans son fils Gustave à retirer les valeurs déposées à son
adresse.
la lutte saisissante qui accompagne la capture du On ne songea pas encore à l'arrêter. On lui dit
bandit.... qu'il fallait une procuration notariée.
J'ai dit que l'inspiration homicide du monstre de Les époux Roller, au courant de cette affaire et ne
Pantin avait été puisée dans les inventions de forfaits voyant pas arriver Jean Kinck, écrivirent à sa femme,
fabuleux ou dans les arrangements de procès mais au lieu de recevoir une réponse d'elle, ils virent
roma-
nesques, dont le feuilleton use et abuse depuis arriver le 7 septembre le fils, Gustave Kinck.
plusieurs années. Cette sorte d'acharnement, Il se disait envoyé par sa mère pour retirer les
remords me le suscite. un
fonds déposés à la poste ; mais comme il ne présen-
Je le déclare en toute humilité, moi aussi j'ai été tait que le récépissé de là Banque de Roubaix, le
coupable du second des méfaits contre la morale directeur de la poste, bien qu'il fût certain de l'iden-
blique que je signale. Moi aussi j'ai inventé pu-
mon tité de celui-là, lui demanda, à lui aussi, une procu-
criminel épique, qui captivait probablement plus ration notariée.
que
ses victimes ou ses juges. Gustave Kinck, du reste, paraissait embarrassé
C est pourquoi j -ai le droit d'accuser
mes confrères, dans les explications qu'il donnait..
Il disait avoir passé par la Belgique pour aller chez M. René Pillet, manufacturier, passait, entre
chercher son père, qui se trouvait à Paris. minuit et une heure du matin, surlaroute de Pantin
v
Questionné par Roller sur le faux Jean Kinck, il à Aubervilliers.
répondit simplement qu'il le connaissait. Arrivé auprès du pavillon des employés de la gare
Le 16, il reçut de Paris un télégramme ainsi de Pantin, il se croisa avec la famille Kinck, et l'exa-
conçu :
mina curieusement.
De Jean Kinck à Gustave Kinck.
«
Mme Kinck marchait en avant de ses enfants.
Procuration depuis longtemps à Guebwiller. Elle était vêtue de sa robe de soie noire, et portait sa
«
Regarde à la poste. Réponse. » petite fille dans ses bras. Comme il faisait froid, la
«
mère avait retiré son water-proof et en avait enve-
La procuration y était en effet, mais la signature loppé l'enfant. A sa ceinture brillait une chaîne de
du notaire n'était pas légalisée. Gustave en donna montre.
avis à Paris, et le jour même il reçut un télégràmme Derrière venaient les quatre autres enfants, puis
le mandant à Paris et lui disant de descendre à l'hô- trois hommes, porteurs de grosses cannes. L'un de
tel du Chemin de Fer du Nord. ces hommes a été particulièrement remarqué par ce
à
Jean Kinck n'a jamais paru, Guebwiller; quant témoin. Il était dé haute taille et paraissait avoir
trente-cinq ans. Il avait des moustaches. Il portait
au faux Kinck, il est arrivé le 31 août vers onze heures
du matin dans une voiture particulière, et est des- un long pardessus et un pantalon grisâtre. Il était
cendu à l'hôtel du Canon-d'Or. coiffé d'un chapeau de soie à haute forme. Autour de
Le directeur de la poste et le garçon Breuth, du son cou s'enroulait une sorte de foulard. M. Her-
Canon-d'Or, reconnaissent en lui le jeune homme celin est absolument sûr de reconnaître cet individu.
dont le signalement a été donné par le taillandier de La famille se dirigeait de Pantin vers Aubervil-
la rue de Flandre. liers. Personne ne disait mot. Sur le signe que fit
un des individus, Mme Kinck prit le sentier en
ÉTAT CIVIL DE LA FAMILLE KINCK pente qui, du carrefour de la rue de la Gare et de
la route, descend vers la plaine, et par conséquent se
Voici l'état civil exact de la famille Kinck : dirigea vers la fosse. Les enfants et les hommes la

-
Kinck (Jean), né à Guebwiller (Haut-Rhin), le 1er
avril 1826. Marié à Tourcoing, le 13 septembre
1852, à Hortense Rousselle, née à Tourcoing, le 30
suivirent. « Où vont-ils donc par là ?» se demanda
M. Hercelin. Mais comme il n'est pas prudent, de
s'attarder de ce côté, il passa outre et continua sa
juin 1837. route vers les Quatre-Chemins.
De ce mariage sont nés: Le père de Tropmann habite Cernay, près
Le 19 juin 1853, à Tourcoing, Gustave-Louis- Guebwiller. Il ne parait pas avoir prêté aide à son
Joseph ; fils, lorsqu'il est venu, sous le nom de Jean Kin;k,
Le 21 août 1856, à Roubaix, Émile-Louis; essayer de toucher les cinq mille cinq cents francs au
Le 15 avril 1859, à Roubaix, Henri-Joseph; bureau de poste de Guebwiller. Il paraît aussi qu'il
Le 31 décembre 1861, à Roubaix, Achille-Louis; n'a point quitté Cernay depuis longtemps. Du reste,
Le 24 octobre 1863, à Roubaix, Alfred-Louis ; il n'a pas été inquiété.
Le 3 août 1867, à Roubaix, Marie-Hortense. Tropmann père est ouvrier mécanicien et inventeur
d'un instrument que nous ne connaissons pas, qui
NOUVEAUX RENSEIGNEMENTS paraît avoir joué un grand rôle dans les fables de
fortune débitées à Mme Kinck. Il est mal dans ses
D'après de nouveaux renseignements de Roubaix, affaires, il a été l'objet de plusieurs jugements au
Je-ffl Kinck serait parti de cette ville il y a cinq se- tribunal de commerce.
maines, et son fils aîné quinze jours après pour le Tropmann fils ne paraît pas très-intelligent, mais il
rejoindre. a une volonté de fer ; son caractère est très-concentré,
On a, saisi dans la maison Kinck une volumineuse il ne se livre que lorsqu'il parle des choses qu'il a
correspondance adressée par Kinck à sa femme. Elle déjà dites. Si on l'interroge sur des faits nouveaux,
est écrite, comme nous l'avons dit, d'une main étran- il s'enferme dans un mutisme absolu.
gère. On y a relevé deux circonstances nouvelles.
Kinck parle d'une grande entreprise avec M. Trop- GUSTAVE KINCK
mann, de Cernay (Haut-Rhin), et laquelle, instal-
lée à Guebwiller, devait rapporter des millions. Un de nos correspondants nous envoie le signale-
Enfin, toutes les lettres recommandent à la famille ment de Gustave Kinck, qui a été communiqué à
de prendre le train de midi trente minutes pour n'arri- toutes*les autorités du littoral :
ver que le soir à Paris, attendu que dans la journée Taille : 1 mètre 65 centimètres.
on ne trouverait pas les Kinck et Tropmann, en Plus développé que son âge le comporte.
raison de leurs travaux. Paraît avoir de dix-huit à dix-neuf ans.
Hier, dans la journée, M. Douetd'Arcq a reçu une Pied très-fort.
déclaration qui explique certains points restés obscurs Il portait une montre et une chaîne d'or.
dans les dépositions précédentes. Elle a trait à la
nuit du crime, et contredit absolument le témoignage
Il était vêtu d'un pantalon et d'un gilet vert-jaunâtre-
à bande noira.
du cocher. La voici : Casquette en drap à carreaux brun et violet..
M. Jules Hercelin, polisseur sur vernis travaillant Jaquette brune mouchetée, avec poche de côté.
une embrasse et de l'autre tenait un madras à car-
DÉPART DU HAVRE reaux rouges et jaunes placé devant sa figure afin
de cacher ses traits à la curiosité avide de la foule.
LA PRISON Pendant la durée du voyage, le rôle de la police,
au point de vue des investigations, fut discret; on
Il est dix heures du matin. Une foule immense, laissa Tropmann à son silence ; l'état d'irritation
dont la curiosité a déjà été surexcitée par les allées dans lequel il se trouvait se traduisait par des gestes
et venues du personnel de la prison et par celles des d'impatience plutôt que d'émotion véritable.
personnages de la police de Paris, M. Claude, et son Dans le wagon, se trouvait M. Claude à la droite
secrétaire, M. Souvras, se presse aux alentours de du criminel et en face de lui M. Souvras.
la prison. On avait remarqué aussi la présence.du Le chef de la police s'étant pourvu de vivres pour
médecin de la prison. Bien qu'aucune nouvelle n'en la durée de la route, demanda à plusieurs reprises à
eût été donnée, on pressentait le départ de Trop- Tropinann s'il voulait manger. Celui-ci refusa tou-
mann. jours.
La foule ne s'était pas trompée. A chaque station où le train devait s'arrêter, des
M. Claude avait fait demander au médecin, par foules énormes entouraient les palissades des gares.
l'intermédiaire de M. le procureur impérial, si le A Rouen, des incidents nouveaux se produisirent;
prévenu était transportable, et sur la répopse affir- les voyageurs du train se massèrent autour de la por-
mative, il décida que le départ aurait lieu le matin tière, essayèrent de la forcer, de déchirer les sto-
même par le train de onze heures quarante-cinq. res qui étaient baissés. On eut toutes les peines du
Tropmann avait été prévenu à neuf heures et de- monde à les faire remonter dans leurs wagons, et il
mie de son extraction, et un déjeuner préparé pour y eut, à cause de cela même, un retard d'un quart
lui fut offert au prisonnier ; il y toucha à peine, il d'heure.
était surexcité plutôt qu'abattu. ARRIVÉE A PARIS
Cette surexcitation, à laquelle il est souvent en
proie, ne se trahit pas par des expansions de paroles, L'arrivée à Paris eut lieu à cinq heures moins un
ce qui a lieu la plupart du temps chez les criminels, quart. j
mais bien par des gestes de fureur et des expressions Pendant toute la journée d'hier, dans les rues et
de figure effrayantes.
Se doutant que le passage de la prison au wagon
sur la place avoisinant la gare Saint-Lazare, station- i
nait une foule compacte qui attendait l'arrivée de
serait difficile, on partit dès onze heures dans une Tropmann. Chaque fois qu'un train étaitsignalé,
(voiture de place.
La foule qui encombrait la rue de la Prison et on se ruait vers la sortie de la rue d'Amsterdam. * 1

Dans l'intention de ne pas exposer le prévenu à i


même les rues avoisinantes se répandit en clameurs des tentatives populaires, M. Lerouge s'était con-{
dès que l'on vit les portes s'ouvrir pour livrer pas- certé avec M. Ansart, chef adjoint de la police mu-
i sage à l'assassin. nicipale, et avait résolu d'établir rue d'Amsterdam
a La voiture s'ébranla cependant et gagna à grand'- des services ostensibles destinés à égarer la curiosité
peine la gare. Elle renfermait, outre Tropmann, publique.
M. Claude et son secrétaire. Les agents de la police M. Lerouge l'attendait sur la voie avec plusieurs
de sûreté coururent en ce moment un véritable dan- autres employés de la préfecture.
ger, celui de se voir arracher l'homme qui leur était Aussitôt que le train eut ralenti sa marche, un
confié et d'être eux-mêmes victimes des fureurs po- agent du service de sûreté sauta sur le marchepied,
pulaires auxquelles ils devaient s'opposer. chercha le compartiment où se trouvait M. Claude
Des cris de : « A mort, l'assassin! » des gestes
et se posta devant la portière.
furieux menaçaient les agents qui protégeaient le dé- Pendant que les voyageurs descendaient par les
<

part du coupable. portières de gauche, une escouade d'agents faisait


On arriva cependant à la gare. descendre Tropmann par celle de droite et, traver-
Ici les mêmes difficultés se reproduisirent. On
sant la voie, l'entraînèrent, l'enlevèrent, le portè-
descendit de voiture au milieu d'une bousculade
rent, pour ainsi dire, vers la porte de la rue de Rome
effroyable. où le fiacre n° 1237 l'attendait. <

Arrivé sur le quai d'embarquement, il s'agit de re- Aucun lien n'entravait la marche de l'assassin. On
joindre le compartiment réservé pour Tropmann; n'avait pas jugé à propos de lui mettre des menottes.
mais la foule, qui avait forcé les portes et qui s'était Détail singulier : la porte par laquelle il a quitté
répandue dans toute la gare, s'opposa presque à l'en- la gare, s'appelle la porte des Morts! C'est par elle
trée du wagon.
que l'on fait sortir les cercueils transportés par le
Les scènes de la rue se reproduisirent plus vio- chemin de fer de l'Ouest.
lentes encore. Cependant la foule, qui s'était aperçue de la ruse,
se précipita dans la rue de Rome comme pour arrêter
LE VOYAGE DU HAVRE A PARIS la voiture qui partit au galop; le cocher tenait les rênes
pendant qu'un agent, placé à côté de lui, fouettait les
. En montant dans le wagon de première classe ré- chevaux à coups redoublés.
servé, Tropmann se fourra dans l'encoignure dans Le petit cortége, composé de deux voitures, enfila
le coin de gauche, tourné dans le sens de la marche la rue Auber, se dirigeant vers la Morgue, entra-
du train. Il tenait constamment le bras passé dans
versant les rues de la Paix et de Rivoli.
î f « Tropmann, dit alors M. Douet d'Arcq en lui
montrant les tables de marbre sur lesquelles sont les
CONFRONTATION — TROPMANN A LA MORGUE
victimes, Tropmann, reconnaissez-vous les per-
Le greffier, M. Saint-Genest, se tenait à la porte, sonnes dont les cadavres sont ici exposés! Db

dont les grilles furent aussitôt fermées après l'entrée Le prévenu fit quelques pas dans la longueur de
de Tropmann. la salle, et, avec un sang-froid que n'avait aucun des
M. Douet d'Arcq, accompagné de M. Dupré-La- assistants, sans qu'un seul muscle de son visage su-
salle et de Mi Onfroy de Bréville, reçut Tropmann bît la moindre altération, sans que sa voix tremblât,
et l'introduisit dans la salle d'instruction. il dit en montrant du doigt chacun des cadavres :

« Ça,c'est Mme Kinck; ça, c'est Emile; ça, c'est d'émotion. Avant de signer au procès-verbal, Trop-
Henri; ça, c'est Alfred; çaj c'est Achille; ça, c'est la mann déclara, une fois de plus, qu'il n'avait été
petite Marie »
1 qu'un instrument très - actif du père et du fils
Et il ne retira même pas sa casquette ! Ce cynisme Kinck.
'a glacé tous les assistants. J'ai aidé, c'est vrai, a-t-il dit, j'ai poussé vers
La formalité de la confrontation accomplie, on est «
la fosse, j'ai tenu pendant que Jean Kinck et Gustave
passé dans la salle du conseil pour dresser le procès- Kinck frappaient.
verbal. »

C'est à ce moment seulement qu'on a cru voir sur Il a ajouté, à ces deux noms, un troisième nom... '
le visage de Tropmann se produire un sentiment Cette séance a duré près d'une heure.
faite avec des morceaux de bois informes, débris de
j planches.
A MAZAS
On avait placé trois croix de grandeur très-diffé-
Le départ de la Morgue s'est effectué plus diffici- rente.
lement encore que l'arrivée. La foule s'était accrue
et c'est à peine si MM. Claude et Souvros ont pu, DÉCOUVERTE DU SEPTIÈME CADAVRE
avec le prévenu, se frayer un chemin.
Il n'est pas d'usage que les prévenus soient con- Dans la matinée d'hier, 26 septembre, à onze
duits à Mazas, mais bien au dépôt de la préfecture heures moins un quart, un garçon boucher, nommé
et encore après avoir généralement passé un certain Huck, dit Mustapha, traversait la pièce de terre qui
temps dans une geôle annexée au bureau de la sû- fait suite à celle de M. Langlois ; ce terrain appar-
reté. tient à une dame veuve, demeurant rue de Mous-
Cette infraction aux règles habituelles, qui n'a pas tier, n° 11, qui en a cédé l'exploitation à son beau-
été reprodui té depuis La Pommerais, s'explique par frère, qui la cultive lui-même.
la constatation suffisante de la culpabilité de Trop- Mustapha trouva sur ses pas une pioche et une
mann. pelle.
'w
Quand le fiacre est arrivé au grand trot devant la Le premier de ces instruments était une de ces pe-
porte d'entrée de la prison, le factionnaire s'est tites pelles d'appartement qui servent à remuer les
avancé vivement en croisant la baïonnette et en cendres dans le foyer.
criant : L'autre outil était une petite pioche à main à man-
«
Halte-là !< che court, pointue des deux côtés, pareille à celles
On a passé outre. dont se servent les compagnons maçons.
Au greffe se trouvait M. Brandreth, directeur de Le manche et le fer de la pioche portaient encore
la prison, le greffier ét divers employés, On a pro- des traces de sang.
cédé aux formalités d'usage. Après l'avoir fait passer Cette découverte réunit une foule de trois mille
sous la toise, oh a procédé à la constatation de l'état personnes environ, et le mouvement attira l'attention
civil du prévenu. des gendarmes qui, des fenêtres de leur caserne,
Celui-ci a déclaré se nommer : dominent toute' la plaine.
Tropmann (il écrit son nom: avec un o et non au) Un agent de sûreté, qui se trouvait présent, ac-
Jean-Baptiste ; courut aussi et saisit des mains de Mustapha la pelle
Être âgé de vingt-deux ans et natif de Ceriiey et la pioche afin de les porter chez le commissaire.
(Haut-Rhin) ; Deux gendarmes, en tenue de service, les sieurs
Et exercer la profession de mécanicien. Brulin et Hoch, accoururent aussitôt et questionnè-
Après avoir signé cette déclaration, il a été écroué rent le garçon boucher.
et conduit dans une cellule doublé du rez-de-chaussée. Après avoir constaté que ces outils ne portent pas
Physionomie di;, Tropmann : teint très-basané, le .
la marque du taillandier Bel langeÈ, le gendarme
nez pointu, les cheveux châtains collés sur les tem- Brulin s'adressa alors à Huck :
pes ; il est de petite taille (cinq pieds environ), très- « Comment vous appelëz-vous?
mince. Il est vêtu d'une espèce de jaquette fond Mustapha.
jaunâtre, d'un pantalon à carreaux et coiffé d'une —
— Votre profession?
casquette. Garçon boucher.
M. Claude et là police ont abandonné le prévenu —
— Où demeurez-vous?
dans le greffe, après l'avoir livré entre les mains de Route d'Aubervilliers, 39. »
la justice représentée par lë directeur de la prison. —
Pendant ce temps, l'agent emportait la pelle et la
Une fois que la porte de la cellule s'était refermée pioche chez M. Roubel, commissaire de police de
sur lui, on a pu Id voir jeter sur sa prison tin regard Pantin.
circulaire, puis së laisser choir, affaissé, sur l'esca- Instinctivement les deux gendarmes se dirigèrent
beau fixé au mur.
L'administration a le droit d'appliquer la camisole vers la fosse où avaient été retrouvées les premières
victimes Mlishipha. les accompagnait.
de force au détenu auquel on suppose des projets de Tout à coup cet homme, qui marchait au-devant
suicide ; cette mesure n'a pas été prise
pour Trop- d eux, s'arrêta et dit, en se retournant, au gendarme
mann, qui se trouve enfermé avec quatre compa- Brulin :
gnons ou gardiens, surveillant le moindre de ses « Ne vous apercevez-vous pas que le terrain mouve,
mouvements. gendarme?
Quelques instants après, le souper réglementaire En effet, dit Brulin, ça sonne creux. »
été servi. a —
Et regardant attentivement, on aperçut un lam-
Aujourd 'hui, M. Douet-d'Arcq doit beau d'étoffe de cinq ou six centimètres carrés.
se transporter
à Mazas pour continuer la série des interrogatoires. Le garçon boucher se baissa pour le ramasser.
Le prévenu sera conduit sur le théâtre du crime.
« Tiens! ça tient » dit-il.
1

Avec les ongles, on commença à gratter la terre •


LE CHAMP DE MORT et on mit à jour la partie supérieure du dos d'un ca-
davre.
L endroit où les victimes ont été enterrées les On acheva de déterrer ce cadavre
par
assassins a été entouré d'une balustrade grossière, en employant la
lame des sabres des gendarmes.
La face était tournée contre terre, les bras le long verre au gilet. Les bottines étaient en veau à élas-
du corps et des cuisses, la paume des mains en de- tiques.
hors. La foule était tellement considérable qu'après la
Le terrain à moitié découvert, le gendarme Hoch découverte du cadavre on envoya chercher du renfort;
passa la main entre les bras et le corps du cadavre et trente hommes du 71, de ligne, un capitaine, un
s'écria : lieutenant et un sous-lieutenant furent détachés du
«
Ils sont deux ! » fort d'Aubervilliers..
Mais c'était une erreur qui fut promptement re- Vers trois heures on put enlever le cadavre. Celui-
connue. On lira le cadavre hors de la fosse en le pre- ci fut placé, à quatre heures moins un quart,
sur la
nant par les aisselles, et on le déposa, tel qu'on l'a- même charrette qui avait déjà servi à transporter
vait sorti, à quelques pas delà fosse, les pieds touchant les premières victimes. Elle le conduisit à la Morgue.
presque encore le bord du trou béant dans le sens de La fosse où l'on a découvert ce cadavre est à trente
sa longueur. mètres de la première ; elle mesure deux mètres de
On retourna le cadavre ; la figure n'avait plus longueur, soixante centimètres de largeur et seule-
forme humaine ; c'était en quelque sorte un amas de ment trente centimètres de profondeur ; la tête n'était
boue et de terre ; on aperçut de suite une blessure au pas à vingt centimètres de terre.
cou, large de dix centimètres, et un couteau enfoncé
entièrement dans la plaie. LE CHAMP DE NAVETS
Le bras droit est à moitié nu, les manches du pale-
tot et de la chemise se trouvent relevées jusqu'au La famille Kinck n'a pas encore été inhumée.
coude. Si les victimes du crime de Pantin n'ont point de
Le couteau, dont le manche seul sortait d'une sépulture de famille à Roubaix, ou si elles n'ont
longueur de douze à quinze centimètres, ressem- point de parents qui les réclament, elles seront,
blait assez à un couteau de cuisine à manche noir, comme tous les cadavres non reconnus de la Morgue,
arrondi sur les côtés et à son extrémité. enterrées au champ de navets.
On envoya chercher de suite le commissaire de po- Le champ des navets, — c'est le nom qu'on lui
J
lice de Pantin et M. Baron, commissaire d'Auber- donne dans le langage familier du pays, — s'appelle
villiers. de son vrai nom cimetière d'Ivry, dit Parisien. Il a
Quelques instants àprès, à midi moins un quart, été établi route de Choisy, en haut d'Ivry, sur un ter-
ils arrivaient sur les lieux, ainsi que le médecin qui rain de sept cents mètres de long et de trois cents
avait fait, il y a quelques jours, les premières consta- mètres de large qui a été acheté par la ville de Paris;
tations. il a été ouvert le 14 décembre 1860.
Le médecin lava le visage du cadavre, et, après Il comprend trois parties : la première est réser-
constatation, déclara que la mort de cette victime de- vée aux décédés deBicêtre, la seconde aux décédés des
vait remonter à peu près à la même époque que celle XIIIe et Va arrondissements de Paris, et la troisième
des autres membres de la famille Kinck victimes. aux décédés des hôpitaux et aux supplicés.
Il y avait encore une blessure assez profonde à la Quand un corps est reconnu à la Morgue, il est
nuque due sans doute à un coup de pioche, et deux enterré généralement au Père-Lachaise, qui est le ci-
autres sous les seins avec un couteau. metière de l'arrondissement où se trouve la Morgue.
La victime paraît avoir environ vingt ans ; elle n'a Si les corps ne sont pas reconnus, on les inhume au
pas de barbe ; la figure est ronde et pleine; cheveux champ de navets.
châtains de longueur ordinaire. Ce nom de champ de navets vient tout simplement
Bien qu'il ait les traits horriblement convulsionnés, de ce qu'un champ plein de ces légumes se trouvait
il est impossible de ne pas reconnaître une grande autrefois devant la porte de derrière de ce cimetière.
ressemblance avec les autres membres de la famille C'est là qu'après l'exécution, les corps Çles suppli-
Kinck. ciés sont amenés par la voiture de la Roquette, une
On a remarqué aussi une cicatrice placée sous l'o- voiture lourde et sombre ayant deux persiennes de .
reille droite et indiquée dans le signalement de Gus- chaque côté.
tave Kinck. Le conservateur du champ de navets reçoit le
Tout autorise donc à déclarer que ce cadavre est corps, en dresse procès-verbal qu'il envoie à la pré- •

celui de Gustave Kinck. fecture, puis il le livre à la voiture de la Faculté de


Le dessus des mains commençait à entrer en dé- médecine qui l'emporte et qui le livre à la dissection.
composition : le reste du corps était enflé ; les pieds Quand il n'est plus possible de travailler dessus,
avaient tellement gonflé que les élastiques des bot- l'amphithéâtre le renvoie au champ de navets.
tines éclataient. On l'enterre, mais rien n'indique qu'un être hu-
La casquette, en drap, à petites côtes mouchetées main repose là. Pas une inscription sur cette tombe
blanc, posée sur la tête, était de travers; un paletot muette, pas une pierre qui protége le repos du cou-
chiné blanc. pable.
Comme dernière preuve de l'identité du cadavre, Et pour qu'il soit bien oublié, pour que son der-
il y avait un tricot en laine semblable à celui des jeu- nier asile soit bien ignoré, le public n'est pas admis
nes frères Kinck. Chaussettes de laine tricotées éga- à son inhumation.
lement semblables. Le coupable est exécuté, vêtu des habits qu'il por-
Le pantalon et le gilet de même couleur, fond mar- tait au moment de son arrestation.
ron. Une bande noire au pantalon et des boutons en L'assistance publique fait vendre à l'enchère tes
' défroques des condamnés, que l'on porte comme ef-
l'Aigle-d'Or. C'est là que Tropmann fit des confi.
fets de succession vacaiite.
denèes à Doursou. Nous les résumons.
Ces effets sont raccommodés, nettoyés, et servent Il montrait des banknotes.
Voici des banknotes que je voudrais réaliser;
aux hôpitaux. «
elles sont à mon nom : Tropmann. J 'ai un secret,
Tel pauvre homme, qui vit ses derniers jours en-
les d'un hôpital, est ainsi exposé à porter je vais vous le dire : Je quitte ma famille; mon père
tre murs je pouvais plus
la dépouille d'un assassin. ne sait pas que je suis ici; ne m 'ac-
C'est depuis deux ans seulement que Le champ corder avec lui; mon père est mécanicien; il occu-
de navets reçoit les corps des suppliciés et ceux de la pait plusieurs ouvriers qu'il vient de renvoyer pour
Morgue; aussi contient-il encore que la dépouille vivre de ses rentes. C'est mon oncle qui m'a envoyé
ne
d'Avinain et celle de Mombles. cet argent pour que j'aille le rejoindre en Amé-
Autrefois ces corps étaient enterrés au cimetière rique.
Pour échanger banknotes, il vous faut des
Montparnasse où le fait suivant s'est présenté : — ces
Un homme condamné à mort pour assassinat avait papiers.
été jeté dans le trou informe que l'on creuse au sup- J'en attends de mon frère, qui est à Paris.

plicié. Mais tenez, je veux tout vous dire, je n'ai pas de
La personne assassinée, n'ayant pas été reconnue, frère, mais je vais repartir ce soir pour Paris.
fut inhumée dans le même cimetière.... Je vous le conseille. Allez jusqu'au bout.

La victime repose à quelques pus de son assassin. Avouez-moi que vous avez.vole cet argent.
ComplétoDs d'après le Havre le récit de l'arresta- Non, c'est mon oncle qui me l'a envoyé, et je

tion de Traupmann. On sait que le gendarme Fer- veux partir.
rand était entré dans le débit Mangeneau, mais nous Mais cela est impossible sans passe-port, vous

n'avons pas dit ce qui l'y amenait. ne parviendrez pas à vous cacher. »
Voici le point élucidé : Tropmann et Doursou allèrent visiter le La-
Mardi, à dix heures du matin, le nommé E. Dour- fayelte.
sou, placeur de marins, stationnait sur le quai de la Tropmann ne parut pas s'intéresser beaucouo à

Barre quand il vit un jeune homme qui lui parut cette visite.
étranger, et qui examinait un trois-mâts-barque. Il demanda si l'on ne pourrait pas s'y cacher.
Doursou, qui s'occupe aussi d'amener des passa- Doursou l'en dissuada. '
gers aux Compagnies de paquebots, lui demanda, -Doursou a montré une grande habileté : s'étant
pour lier conversation, s'il voulait visiter ce navire. aperçu que Tropmann dissimulait ses blessures, il

Le jeune homme lui dit à voix basse : avait cru de son devoir d'averlir un agent de la po-
« Malheur à qui me veut du mal, je suis mé- lice de sûreté.
chant. » Celui-ci devait, trouver Doursou et Tropmann en-
Doursou lui demanda s'il venait au Havre pour semble chez Bonnet. Dès le matin, Doursou s'était
s'embarquer. Il lui dit qu'il allait partir pour la posté au cabestan du bassin de la barre, pour le sur-
Nouvelle-Orléans, où il avait un oncle millionnaire, veiller.
Doursou lui indiqua la maison Rosney, rue Royale, A onze heures et demie, il vit Tropmann en com-
à la Femme sans tête, et Tropmann l'invita à dé- pagnie d'un jeune homme du Havre. Ce jeune
jeuner; pendant ce déjeuner, chose caractéristique, homme dit que Tropmann lui proposait de lui
a
ils eurent une conversation philosophique. acheter son passe-por!.
Tropmann a dit qu'il avait lu le Juif errant, que Tropmann et le jeune homme entrèrent chez
pour lui le personnage de Rodin était l'idéal qu'il Mangeneau.
s'était fait. Doursou jugeant qu'il fallait profiter de ce moment
Doursou répliqua que le Juif errant était un ro- pour le faire arrêter, dit au gendarme Ferrand : «
Il

man d'Eugène Suë qui avait fait aussi les Mystères ya là l'assassin de Pantin ; j'ai averti la police de sû-
de Paris. reté, mais comme je ne vois venir personne, et qu'il
Tropmann convint qu'il y avait du bon dans ces pourrait nous échapper, je vous conseille de l'arrê-
deux romans, mais que les MYSTÈRES DU PEUPLE ter immédiatement. »
par EUGÈNE SUE leur étaient supérieurs et étaient En résumé, voici l'impression que Tropmann a
sans contredit un chef-d'œuvre. produite sur Doursou, et les choses caractéristiques
IL a paru à Doursou très-intelligent et même in- qu'il lui a dites.
struit. Tropmann a un regard fascinateur; il fixe éner-
Les deux jeunes gens passèrent la journée en- giquement ceux qui lui parlent. Il ne sourit jamais.
semble et allèrent à l'ancienne maison Barbe, 3, Il paraît triste et préoccupé. Il veut devenir riche; être
quai de Lille, pour demander des renseignements riche c'est sa seule ambition, et il veut être riche à
sur les conditions du passage. tout prix, coûte que coûte. En Amérique, il espère
Tropmann parla en allemand avec un employé. faire fortune ; il s'associera des hommes de carac-
Le soir, à huit heures, ils allèrent dîner chez Bon- tère ; il a des projets immenses...; il veut faire la
net. Doursou n'eut aucun soupçon. chasse aux bêtes féroces ; il aime la lutte avec tous
Tropmann coueha chez Bonnet, et donna les hommes et avec tous les éléments.
dez-vous pour le lendemain mercredi, à
un ren-
onze heures « Si vous voulez venir avec moi, a-t-il
dit à Dour-
et demie, chez Bonnet. Ils déjeunèrent, puis ils. al- sou, vous qui êtes intelligent et qui paraissez avoir
lèrent dans un café rue de Paris, près de l'hôtel de du caractère, venez avec moi. Vous quitterez la mi-
lui-ci lui conseilla de changer de costume et de se positions généralement admises à Roubaix. Quel rôlt.
débarrasser de sa blouse blanche. a joué dans tout ceci le fils naturel de Kinck, si toute-
fois il est au nombre des coupables?
LA TANTE DE JEAN KINCK
Il y a quelques semaines, un jeune homme de vingt
à vingt-deux ans, brun, très-joli garçon, a pris une
Une déposition très-importante a été reçue hier au voiture à Lille pour se faire conduire à Roubaix,
parquet de Lille. chez Mme Kinck, rue de l'Alouette. La déposition
Une tante de Kinck père a déclaré à M. le juge du cocher, reçue à Lille, confirme ce fait. Ce jeune
d'instruction que son neveu avait eu un fils naturel homme a eu une longue conversation avec Mme Kinck
avant son mariage. Ce fils aurait aujourd'hui vingt à et son fils aîné ; il venait, disait-il, au nom de
vingt-trois ans. Ce fait tendrait à confirmer les sup- M. Kinck père, pour engager Gustave — le fils aîné
le suivre à Paris il Mme Kinck devait les re- trois filles; l'une, Françoise, est âgée de trente-cinq
— à
joindre parla surte. 3 détails sont fournis parles
voisins. Mais nous i jrons quelle qualité a prise la
ans, habite Cernay et n'est pas mariée; une autre
est mariée à un nommé Saal et habite la Suisse.
jeune homme pour justifier sa démarche. Des trois fils, l'aîné, Joseph, est ouvrier mécani-
Quoi qu'il en soit, le lendemain, le fils Kinck par- cien; il est âgé de trente-quatre ans, et se trouve ac-
tait pour Paris. tuellement à Mulhouse, où il travaille à l'usine de
-
On croit que le jeune homme venu au nom de Kinck MM. Kœchlin.
père, n'était autre que son fils naturel. Le cadet, Edmond, a tiré au sort à la classe de
Mais ce fils naturel n'est pas Tropmann, car, 1867, a amené le n° 3, et est parti comme mécani-
d'après le même journal, ce dernier est le fils d'un cien de marine; il avait précédemment travaillé à
mécanicien d'Alsace; son père, ouvrier très-adroit, Thalwyl (Suisse).
inventeur d'une machine à fabriquer les busettes, a Le plus jeune, c'est l'assassin, Jean-Baptiste
cédé son brevet, voici cinq à six mois, à M. James Tropmann, né non pas à Cernay, mais à Brunstadt,
Bonsoor, de Tournai, qui a une fabrique de busettes n'a pas encore tiré au sort; il n'a que dix-neuf ans.
à Roubaix, rue Traversière, 19. Le fils a été envoyé Tropmann père est un homme trapu, assez fort,
ici pour monter les machines sur le modèle inventé qui ne parle pas le français, du moins à ce qu'il
par son père. affirme : ses yeux sont rouges, la lèvre épaisse et
En lisant le signalement que nous reproduisons pendante. On comprend, en le voyant, qu'il mérite
plus haut, on peut se faire une idée très-exacte de la réputation de buveur qu'il s'est acquise dans le
l'individu. « C'était, nous ont dit les personnes qui pays.
l'ont connu, un garçon au regard en dessous, à la Nous transcrivons ici l'interrogatoire que lui fit
démarche indolente, travaillant peu, ne causant pres- subir M. Henri Marsey, rédacteur du Gaulois : V

que pas, se liant difficilement, très-sournois. » D. — Depuis combien de temps votre fils avait-il
Ses allures efféminées l'avaient fait stirnommer quitté le pays? «

Mademoiselle Buselte par ses camarades d'atelier. R. — Depuis un an à peu près. Je ne puis dire
Tropmann aimait beaucoup l'argent; il en em- exactement la date, car, à ce moment, j'étais moi-
pruntait souvent à ses connaissances. même absent, m'étant rendu à Roubaix pour monter
Il était très—lié avec la famille Kinck, dont le père des broches. Cependant, je pense que c'était au mois
avait en lui line grande confiance. Cette liaison avait de novembre de l'année dernière.. !

, semblé toute naturelle puisque Kinck père et Trop- D. — L'avez-vous revu depuis?
mann étaient tous deux Alsaciens. R. — Oui, il y a trois semaines ou un mois.
Tropmann père est un ouvrier arrivé à une cer- D. — Logeait-il chez vous? f
-A

taine aisance grâce à son intelligence et à ses connais- R. — Oui, monsieur. |


sance pratiques en mécanique. Outre la machine D. — Que vous disait-il à cette époque?
dont nous parlons plus haut et qui fournit huit rnillê R. — Il disait que, s'il avait quinze cents francs à
r
busettes à heure, il est l'inventeur d'une mitrailleuse lui, il ferait fortune; mais que, du reste, il allait or-
très-ingénieusement construite, qui tire cent coups ganiser une affaire et qu'il gagnerait de l'argent. Il
à la minute. disait qu'il s'occupait d'une nouvelle invention; un
Tropmann fils a quitté Roubaix pour retourner jour, il est parti sous prétexta d'aller à Mulhouse; il
en Alsace, voici deux mois environ ; il annonçait fin.. est revenu très-tard. Sa mère lui a dit : 0
tention de se rendre en Amérique pour y spéculer Mais ce n'est pas l'heure du train, tu ne viens
«
sur les inventions de son père. (Êdouard DANGIN.) pas de Mulhouse ?

LA FAMILLE TROPPMANN
-
« Non, répondit-il, j'ai rencontré à Guebwiller j
la personne que j'allais chercher à Mulhouse, et je
Tropmann père, Jean-Baptiste, n'est pas né à
rapporte de l'argent. »
Nous voulu connaître le
f
« avons nom de la per-,
Cernay : il est de Brunstadt, et est âgé de cinquante- sonne qui lui avait donné de l'argent; il s'y est re-
six ans. Il est venu s'établir à Cernay il y a vingt fusé, prétendant que c'étaient des affaires très-impor-
ans à peu près. C'est un mécanicien des plus ha- tantes et qu'il ne pouvait pas divulguer. Il a offert
biles, chercheur, inventeur, et qui a perdu son avoir vingt francs à sa mère mais elle lui a répondu
dans des tentatives avortées. Il a inventé notamment ,
qu'elle n'avait pas besoin de son argent, surtout puis-
une machine à tubes en papier pour les filatures qui qu'il ne voulait pas dire d'où cela lui venait.
est très-employée dans le département et à Rou- D. — Quel est le caractère de votre fils ?
baix, en particulier chez MM. Morel et Motch. R. — Quoique cela ne soit plus douteux aujour-
Il avait inventé une mitrailleuse; des expériences d'hui, je ne puis comprendre qu'il ait pu commettre
furent faites en présence du juge de paix, du préfet le crime; en tout cas, il n'a pas fait cela seul. Je suis
et d'autres autorités en 1868, mais elles ne réussi- bien heureux qu'on l'ait arrêté, car peut-être aurait-,
rent pas. il fait encore d'autres victimes. C'est un garçon qui
Tropmann pèrè s'adonne à la boisson.
Sa femme, née Françoise Fromm, est a l'air très-doux : il est mince, mais il est extrême-
une honnête ment fort. A l'âge de dix-sept ans, il se trouvait dans
femme dont la douleur intéresse tout le monde. la rue au moment où une vache s'était échappée des
Tropmann, Jean-Baptiste, qui est détenu mains d'un maquignon juif; tout le monde avait
en ce
moment, est le plus jeune des six enfants de Trop-
peur, et nul n'osait se jeter au-devant de l'animal.
mann. La famille se compose de trois garçons et de Seul, il eut le courage de s'élancer sur la vache, il la
saisit par les cornes, les tordit et abattit l'animal à porté cinq lettres en date des 4, 10, 16, 18 et 20 sep-
ses pieds. tembre.
D. — Quelle était sa conduite envers vous et sa Notez cette dernière date : la lettre de Tropmann
mère?
:
R. — Toujours très-bonne il aimait et respectait
beaucoup sa mère : je n'ai rien à lui reprocher de ce
fils a été mise à la poste, rue de Strasbourg, auprès
de la. gare de l'Est : le timbre porte en outre le chif-
fre 3, ce qui indique la troisième levée. C'est donc au.
côté-là; je l'ai fait baptiser et élever à l'école pri- moment où il se disposait à commettre son crime
maire. Il a fait sa première communion à quatorze qu'il a écrit et jeté à la boîte la lettre en question,
ans, puis je lui ai appris le métier de mécanicien :i dont voici le contenu :
il était devenu assez bon ouvrier.
D.— Avait-il de l'argent quand il était dernière- CI:
Paris, 20 septembre 1869.
ment chez vous? Chers parents,
CI:

R. — Il m'a dit en avoir reçu de quelqu'un, qu'il «


J'ai cherché votre lettre et je vois que vous
ne voulait pas nommer et qu'il avait vu à Guebwil- croyez que je suis désespéré de réussir; mais vous
ler : c'était, selon lui, la personne qui devait exploi- vous trompez, car je suis beaucoup trop entêté pour
ter ses nouvelles inventions. me désespérer si vite; mes affaires vont bien, seule-
Pendant le cours de l'enquête <on eut connaissance ment ils traînent (sic) un peu, ce qui m'embôte autant
du fait suivant : que vous, mais on ne peut pas toujours faire aussi
A la suite d'une querelle au sujet d'une fille du vile que l'on voudrait; les gens veulent regarder les
pays, Tropmann aurait attiré un jeune homme, affaires de toutes les faces avant de risquer de perdre
nommé Lang, dans un guet-apens, et l'aurait frappé de l'argent, et ça ne s'agit pas de si peu. Vous m'é-
à la tête d'un coup de marteau.; Lang, qui est au- crivez de revenir; je reviendrai, mais je xie peux
jourd'hui en Amérique, aurait passé plusieurs jours pourtant pas laisser mes affaires de côté, quand elles
dans son lit et l'affaire n'aurait pas été ébruitée. sont presque terminées. Je n'avais plus d'argent;
Le père Tropmann, interrogé sur le fait, a ré- j'en ai demandé aujourd'hui. J'ai reçu trois cents
pondu qu'au moment de ses recherches sur les mi- francs, dont je vous envoie cent francs, car vous de-
trailleuses, il avait loué un bâtiment isolé auprès de vez en avoir besoin. Je l'envoie à l'adresse de Fran-
la gare. Qu'un jour son fils lui demanda à plusieurs çoise.
reprises un marteau pour un travail, disait-il; qu'il K
Je vous embrasse,
lui répondit qu'il y en avait un dans l'atelier de la « Votre fils,
gare; que le soir, Tropmann fils alla à l'atelier avec « J. B. TROPMANH. »
Lang : et, comme il était fermé, il entra par la fenê-
Les cinq lettres font toujours allusion à la même
tre, prit le marteau, et, d'après son récit, le passa à
Lang. Celui-ci alors aurait pris le marteau et aurait préoccupation. Tropmann s'occupe d'une an lire, qui
voulu l'en frapper. Tropmann fils le lui aurait arra- sera bientôt terminée. Dans une autre lettre en date
ché et l'aurait frappé au front. du 16 septembre, il écri. :
Ce récit, émanant de la bouche même de Trop- Chers parents, je suis revenu aujourd'hui de
«
mann fils, est évidemment inexact : certainement ce Londres. Mes affaires vont bien : Allé par là, j'ai
dernier avait attiré Lang à l'atelier et l'avait frappé écrit aujourd'hui encore quelques lettres, dont j'at-
par surprise. Mais le père n'a pu que répéter ce que tends la réponse, et aussitôt que j'aurai cette réponse,
lui avait raconté son fils. je viendraide nouveau à Cernay. Des réponses de ma
Le père Tropmann ajoute ensuite que son fils était lettre dépend maintenant mes affaires.
rangé, pas noceur, et qu'il ne donnait aucun sujet de
« Votre fils : J. B. TROPMANN. »
plainte; seulement il disait à son fils :
II:
Je suis bien fâché que tu sois dissimulé comme L'écriture de ces lettres est hâtive et tremblée.
cela avec nous. Tu ne nous dis jamais ce que tu M. Henri Marsey conclut que, si Gustave Kinck
fais. » a été assassiné à Pantin, entre le 16 et le 20 septem
Il s'occupait beaucoup de chimie, et disait qu'il bre, Jean Kinck a dû être assassiné du 1" au 3 sep-
trouverait le moyen de faire fortune. tembre auprès de Guebwiller, le jour où Tropmann
Voici maintenant des renseignements d'une impor- est revenu avec de l'argent et a offert vingt francs à
tance capitale : M. Marsey a demandé au père Trop- sa mère ; que c'est là que doivent être dirigées les
mann si, depuis le dernier départ de son fils, il avait recherches, et qu'on découvrira le dernier mot de
reçu des lettres de lui. cette sinistre énigme entre Bollwiller, Soultz et
«
Plusieurs, a-t-il répondu. Gruebwiller.
— D'où vous étaient-elles adressées? Autre détail assez curieux. Tropmann s'est donné
— De Paris. au Havre successivement les noms de Wolff, de Fisch
— Répondiez-vous? et de Vandenberghe, ces trois noms appartiennent à
— Oui. des familles de Cernay : c'étaient évidemment les
— quelle adresse?
A premiers qui se fussent présentés à son esprit.
— Poste restante. »
Le père Tropmann fut alors invité à aller chercher A PARIS — AU CHAMP LANGLOIS
les lettres et à les déposer entre les mains de M. le
juge de paix. Du côté d'Aubervilliers, arrivent trois charrues
Il s'est rendu chez lui, auprès de l'église, et a rap- conduites par les laboureurs Lesendre, Louis Fleury
et Pierre Lantier, demeurant tous trois rue anx Rei- l'attentat avec d'autant plus de raison que ce champ
nes, à Aubervilliers, et requis sur la demande de est destiné à devenir le point central de plusieurs
M. Clément, commissaire de police, par M. Baille, routes d'intérêt communal.
conseiller municipal. Ce carrefour, quand il existera, recevra probable-
M. Clément, commissaire de police du quartier ment, de par la voix populaire, le nom de carrefour
Notre-Dame de Paris, choisi dès le début de l'affaire de l'Assassinat.
par M. Lerouge pour diriger l'instruction judiciaire; A quatre heures trente-cinq, les pelles et les pio-
M. Baron, commissaire de police d'Aubervilliers ; ches ayant été inutilement employées du côté de
Le commandant du fort; Pantin, le commissaire de police ordonne la reprise
Le lieutenant-colonel Wilmette, du 90e de ligne; du labourage.
le chef de bataillon Guyot; le capitaine Jodessu; les Quelques minutes après se produit un incident. 1

lieutenants Robiquet et Masson; Un monsieur fend la foule et demande à ouvrir


Le 1er bataillon de ce régiment qui venait de s'in- un avis au commissaire de police ; on l'écoute avec
staller dans le fort, il n'y avait pas une heure, avait bienveillance; il propose de faire apporter du Jar-
seulement eu le temps de déposer ses sacs et n'avait din des Plantes quelques chacals.
pas pris celui de manger la soupe pour arriver plus On donne à ce brave homme acte de sa proposi-
vite sur le champ où il était requis; tion, et l'on continue l'œuvre commencée. j

Le capitaine de gendarmerie Burlureaux; A cinq heures environ on voit le commissaire de


,
M. Boudier, adjoint au maire d'Aubervilliers. police Baron s'asseoir sur quelques mottes de terre
Un soleil splendide éclaire la plaine verdoyante ; et commencer la rédaction de son rapport.
le paysage semble gai à tout le monde. Au loin, des A six heures la charrue de Legendre s'arrêtait la
paysans enfument leurs champs, tandis qu'ici la char- dernière; le champ avait été entièrement remué;
rue, ce symbole de paix, de travail, de prospérité, rien n'avait été trouvé.
accomplit sa funèbre besogne.
MAZAS
LE LABOURAGE
Le prisonnier continue à se montrer dans sa cel-
A trois heures moins un quart, le premier coup lule morne et presque indifférent ; il ne prend que
de soc était donné; les trois charrues étaient de front, du bouillon.
devant elles s'étendait le champ long de cent cin- De temps en temps, par une singulière bizarrerie
quante mètres sur trente de large. contrastant avec sa froideur habituelle, l'humanité
Le premier sillon, du côté de Pantin, fut tracé en reprend ses droits et on le voit pleurer.
partant de la direction de la gare vers celle du fort Le juge d'instruction, après la découverte du ca-
d'Aubervilliers. davre de Gustave Kinck, s'est transporté dans la
Le second creusa,
juste au milieu du champ en cellule du prévenu.
suivant la même direction tandis que le troisième Pendant une heure, il a cherché à tirer de lui des
était du côté d'Auberviliiers. aveux ; Tropmann a persisté dans ses dénégations
Le terrain était si piétiné que, bien que les che- partielles.
vaux fussent très-robustes, il fallut que des paysans Après M. Douet d'Arcq, M. Claude a renouvelé
poussassent aux roues. les mêmes tentatives, suivies du même insuccès.
Dès les premiers éventrements du terrain, certains La nuit a été en apparence très-calme et pourtant
objets ayant été rejetés des sillons, furent remis, par presque entièrement sans sommeil.
le commissaire, à la garde d'un gendarme. Ces objets Hier matin, Tropmann a repoussé son déjeuner
étaient une savate et un débris de chapeau. comme il avaitrepoussé celui de la veille. Il continue
A quatre heures un quart, les aboiements acharnés à se contenter de bouillons.
d'an chien font une diversion momentanée aux préoc- A huit heures et demie M. Claude et l'agent Lau-
cupations du public. rens ont été prendre le prévenu et l'ont emmené
M. Baron court dans la direction de Pantin, d'où dans une voiture de place a la Morgue.
ces cris partaient, et ordonne des fouilles qui restent
sans résultat. A LA MORGUE
Pendant cet incident, le travail cles charrues s'ar-
rête, et M. Baille rectifie devant nous une erreur Introduit d'abord dans la salle d'interrogatoire ou
accréditée sur le champ dit Langlois. Ce champ
ap- se trouvait M. Douet d'Arcq, il a eu a subir de celui-
partient à la veuve Magnien ; ce qui a causé l'erreur, ci une nouvelle édition de l'interrogatoire de la
c'est qu'il est limitrophe à celui de Langlois. veille.
Autre erreur à rectifier. Le juge d'instruction a parlé à Tropmann avec
Le premier acte de l'autorité a été d'enlever tous une émotion qu'il a essayé, en vain, de rendre com-
les emblèmes pieux destinés à perpétuer le souvenir municative.
du meurtre. Cette mesure avait donné lieu de croire Tropmann n'a fait aucun aveu ; il s'est contenté de
que l'on était dans l'intention d'élever en ce lieu un reproduire ses dénégations des jours précédents, ré-
monument commémoratif. pondant avec une voix brève et sèche.
Il n'en est rien. Voyons, lui dit le juge d'instruction, vous avez
«
L'autorité municipale d'Aubervilliers se refuse ab- commis de grands crimes, mais vous êtes jeune et à
solument à laisser établir un témoignage matériel de votre âge le cœur ne peut pas être endurci. Montrez
du repentir ; que vous vous présentiez devant le tri- « Avouez, dit M. Douet d'Arcq, la part que vous
bunal des hommes en lui inspirant pour votre fran- avez prise au crime ; avouez que vous avez frappé.
chise un peu de la commisération qu'il serait déjà — Non.
tenté d'avoir pour votre âge, et si vous deviez bientôt — Avouez que c'est vous qui avez tué Gustave
paraître devant un autre tribunal, que votre prompt Kinck.
repentir vous donne plus de confiance dans le juge- — Non. Je vous dis que non.
ment qu'on aura à rendre de vous. » — Vous ne voulez faire aucun aveu?
Tropmann restait impassible ; pas un mot ne sortit — Je ne peux pas avouer ce que je n'ai pas fait;
de ses lèvres. non, ce n'est pas moi. »

Malgré des efforts qui durèrent quelque temps en' chez un être aussi chétif que lui. Cependant, les
core et la bienveillance qui dictait les paroles du juge marques d'attendrissement qu'il a données hier à
d'instruction, il fut impossible de rien tirer de plus plusieurs reprises, donnent à espérer qu'il pourrait
de Tropmann. entrer bientôt dans la voie des aveux.
M. Claude échoua de son côté. Après cette séance on le conduisit dans l'amphi-
Après la fin de l'interrogatoire qu'il était appelé à théâtre où eut lieu la confrontation.
signer, le prévenu s'est levé avec résolution et a ap- A la vue du cadavre, Tropmann a éprouvé une
posé d'une main ferme les noms : Tropmann, Jean- commotion violente; il a déclaré le reconnaître, mais
Baptiste. cette fois avecmoinsde cynisme et s'est mis à pleurer.
Ce jeune homme, on pourrait presque dire cet en-
«
1
Ah pauvre Gustave! s'écria-t-il, que je vou-
fant, a une ténacité incroyable qui frappe beaucoup drais être à sa place ! »
Et comme on tentait encore de faire appel à sa Elle a dit que, l'an dernier, Jean Kinck avait lait
sincérité, il se contenta de répondre : venir sa femme en Alsace pour lui montrer une pro-
Le gredin de père! il a aussi assassiné son fils »
1
priété qu'il avait nouvellement acquise, et qui est
«
Après cette exclamation on prit le parti de le réin- située entre Cernay et Guebwiller. Les deux villes
sont distantes de quatre lieues environ.
tégrer à Mazas.
Il était dix heures. Au retour, Mme Kinck avait dit à sa cousine :
Tropmann a reçu quatre fois la visite d'un prêtre. Jamais je ne voudrai aller habiter cette propriété.
«
C'est à peine s'il répond. J'y aurais trop de peur.... On pourrait nous y assas-
Il n'a guère adressé la parole aux deux détenus siner tous sans que perionne s'en aperçoive. »
qui veillent sur lui. On suppose que c'est là que Tropmann aura en-
Interrogé par M. Claude, il a répondu, si nous en terré le cadavre de Jean Kinck, car on a suivi sa piste,
croyons certaines versions : et on est certain qu'il s'est dirigé de ce côté.
«
Oui, j'ai deux complices... Mais pourquoi vous
dirais-je leurs noms? C'est bien assez d'une tête, je LE HAVRE
n'en ferai pas tomber trois. »
Ce n'est que sous toute réserve que nous insérons La population du Havre est en émoi. Un suicide
cette réponse que l'on attribue à l'assassin. mystérieux vient de s'accomplir dans l'hôtel de New-
Dimanche matin, Tropmann a refusé de prendre York, où est descendu Tropmann. Le jeudi, jour de
la moindre nourriture. l'arrestation, Tropmann est sorti vers neuf heures, et
Il voulait se laisser mourir de faim. à dix heures entrait un homme du nom de Émile
a:
Puisqu'il faut mourir, mieux vaut que ce Deloney, âgé de vingt-six ans, sans profession, né à
soit
tout de suite, » disait-il. Saint-Allier (Mayenne).
C'est à ce moment que sont intervenus les deux Il arrêta son passage sur le steamer Montezuma,
prisonniers qu'on lui a adjoints. parti samedi pour Buenos-Ayres. C'est un grand
a Pourquoi vous désespérer, dirent-ils. Nous brun, portant toute la barbe, son regard était un peu
avons
tous passé par là. Tant que vous ne serez pas con- égaré.
damné, il faut toujours espérer que vous sauverez On l'avait logé dans une petite chambre située au
votre tête. » quatrième étage, dans le principal corps de bâtiment,
Tropmann eut un mouvement négatif bien signi- avec fenêtre sur la cour. A plusieurs reprises, il a
ficatif. fortement insisté pour qu'on le changeât de chambre.
« Quand même, continua l'un d'eux, vous aurez A l'entendre, il n'était pas chez lui ; il y avait trop
alors le pourvoi en cassation et le pourvoi en grâce. de voisins, trop de portes, trop de bruit, trop d'en-
Cela vous donnera du temps. Et si vous voulez fants surtout. Les enfants, principalement ceux en
mourir de faim, vous pourrez le faire à ce moment-là. bas âge, paraissaient l'impressionner vivement : il
Tropmann, ébranlé, se décida à prendre un peu ne pouvait ni les voir, ni les entendre. Pourquoi?
de nourriture. Nous l'ignorons. — Avait-il commis quelque acte
Tout le jour il lut le Magasin pittoresque, dont il criminel dont, comme à Pantin, plusieurs enfants
demanda successivement plusieurs livraisons. auraient été victimes? C'est ce que dira l'instruc-
Le soir, il dîna d'un fort bon appétit et dormit tion.
parfaitement. Il y avait des papiers dans une malle ; la justice
Lorsqu'il s'éveilla lundi matin, il était reposé, et s'en est emparée : sans doute ils contiennent des in-
quand on le fit sortir de la cellule pour l'emmener à dications précieuses. Il serait facile, d'ailleurs, à tout
la Morgue, sans le prévenir, il semblait dispos de hasard, de confronter Tropmann avec ce cadavre.
corps et d'esprit. Avons-nous affaire à un criminel bourrelé de re-
Circonstance inattendue, l'écrou porte la date de mords et y mettant fin par une mort volontaire ?
la naissance de Jean-Baptiste Tropmann. Est-ce plutôt un fou ou un maniaque ? Les parti-
Il n'aurait que dix-neuf ans. sans de cette dernière hypothèse invoquent un fait
Les membres de la famille Kinck ont été conduits d'une véritable importance.
à la Morgue hier à midi et quelques minutes, par Deloney devait pousser très-loin les pratiques
M. Douet d'Arcq. d'une dévotion exagérée. Il avait dans sa malle des
Pendant la confrontation avec le corps, trouvé hier, chapelets, des scapulaires, des médailles, des petites
qui fut accompagnée d'abondantes larmes, IVlmeRous- statues de la Vierge et de divers saints bien
en cour
selle, sœur de Mme Kinck, marchande de nouveautés, de Rome.
est arrivée de Lille et a été amenée immédiatement Vendredi soir, à huit heures, il est descendu dans
où étaient ses pauvres parents. la salle à manger de l'hôtel. Il a recommencé ses ha-
Elle a reconnu son neveu Gustave et les mouchoirs bituelles doléances, ajoutant qu'on faisait bruit
vendus par elle, il y a six mois environ. un
épouvantable, quand au contraire on était partout
^Les corps vont être rendus à la famille, qui les a calme et silencieux.
réclamés. A neuf heures, il redescend encore au café atte-
L enterrement aura lieu très-prochainement à nant à cette salle à
manger ; il recommence la même
Roubaix. litanie.
Une cousine de Mme Kinck-Rousselle fait Autre symptôme : la lumière lui faisait peur. Le
a une
déposition des plus intéressantes hier à M. Douet matin même, à six heures, il aurait voulu
manger
d'Arcq.
sans chandelle.
Vendredi donc, à neuf heures et demie du soir, il Maintenant si on demande quel jour Kinck père
a
, regagne sa chambre comme pour se coucher. pu tomber sous les coups des assassins, nous répon-
Hier samedi, à cinq heures après midi, on ne l'a- drons qu 'on n "a qu à se reporter à la date du jour où
vait pas encore vu descendre. Une bonne de l'hôtel Tropmann a écrit la première lettre fausse.
monte à sa chambre; la porte en était fermée en de- C'est la veille que Jean Kinck sera mort.
dans. La bonne frappe : pas de réponse. Elle appelle Jean Kinck a dû périr dans les environs du lieu
une autre domestique, se hisse sur ses épaules, et d'où cette première lettre est datée.
parvient à regarder dans l'intérieur de la chambre Si la lettre est partie d'Alsace, c'est en Alsace
par un carreau placé au-dessus de la porte. Il y avait qu'on retrouvera le cadavre de Jean Kinck.
du sang dans l'appartement ! La route qui conduit de Bollwiller, la station où il
On fait venir la police. Un serrurier ouvre la porte. faut descendre pour aller à G-uebwiller, a dû être le
Deloney était étendu sur le lit, dont la couverture théâtre du crime.
était à peine entr'ouverte. Il était couché sur le dos Le train omnibus venant du Nord arrive à neuf
et avait la tête voilée d'un mouchoir. Les bras heures du soir. C'est une heure favorable pour une
étaients pendants de chaque côté du torse. surprise. Il serait donc possible que Tropmann ou un
Le lit, placé au fond de la chambre, était à trois complice eût attendu Kinck à la descente du train.
mètres de la fenêtre, située juste en face. Cette fe- Toujours dans l'hypothèse du crime, il était facile de
nêtre était ouverte : elle porte des traces de sang. faire disparaître la victime. A peu près à égale dis-
Un poignard gisait sur le sol, non loin de la fe- tance de Bollwiller et de Guebwiller, se trouve Soultz.
nêtre. Mais entre Bollwlller et Soultz, la route est bordée
Deloney était vêtu d'un gilet et d'un pantalon; le de chaque côté d'immenses terrains cultivés que do-
gilet était déboutonné par le bas. minent des collines. Il y a des bois, des taillis, des
Les blessures faites par le poignard sont au nom- broussailles, des fourrés presque à perte de vue.
bre de cinq : deux sont situées au-dessus du mame- Il est hors de doute que l'homme qui a creusé la
lon gauche, trois au-dessous. C'est pour ces trois fosse de Pantin a dû également confier le cadavre de
derniers coups qu'il aurait fallu écarter le gilet qui Jean Kinck à la terre.
amortissait l'effet du poignard. Si, au contraire, la première lettre est partie de
On présume que Deloney se sera poignardé à la Paris, c'est à Paris que Jean Kinck a. été tué.
fenêtre, et qu'avant de rendre le dernier soupir il Le Propagateur du Nord donne sur la famille de
aura encore eu la force d'aller s'étendre sur le lit. Mme Kinck de curieux détails : Mme Kinck, née Hor-
La police a gardé la clef de la chambre par devers tense Rousselle, a toute sa famille à Tourcoing, Rou-
elle, après avoir soigneusement fermé la porte. baix et Lille.
Le corps est resté toute la nuit dans l'hôtel. Son père et sa mère tiennent à Tourcoing l'estami-
On se demande si ce suicide doit être rattaché au net du Pont-d'Arcole, près de Montaleu; ce sont des
crime de Pantin, et si c'est un des complices de cousins de Rousselle, l'hercule du Nord. Hortense
Tropmaun qui vient de se faire justice lui-même. Rousselle, qui était elle-même très-robuste, a mis
plus d'une fois à la raison les ivrognes et les tapa-
RENSEIGNEMENTS NOUVEAUX geurs.
Ceci confirme ce qu'on a dit sur la vigueur de la
Le Gaulois, dans un de ses numéros consacrés au mère et la résistance qu'elle a dû opposer à ses as-
drame qui nous occupe, avait raconté que deux hom- sassins.
mes avaient été vus, boulevard Magenta, chez un Le Journal de Colmalf donne sur le père de cette
marchand de vins à la bouteille, le sieur X..., et ré- malheureuse famille les détails suivants :
pondant au signalement de ceux qu'on appelait au dé- «
Jean Kinck est originaire de Buhl, près Gueb-
but le père et le fils Kinck. willer, et compte, nous dit-on, plusieurs parents dans
Le plus jeune était Tropmann. cette partie de l'Alsace. Il possède à Bühl nn atelier
Quant au second, c'était un homme paraissant de construction mécanique qu'il a fait assurer, en
avoir plus trente-cinq ans, mais n'ayant en réalité septembre 1868, par la compagnie du Soleil. »
que cet âge, d'une taille au-dessus de la moyenne et
d'une force peu commune. Il avait des mains énor- LE CALFAT HAUGEL
mes. D'après les dernières constatations, cet homme
serait reconnu comme un de ceux qui suivaient à dis- Haugel, le courageux calfat, a assisté au banquet
tance la famille Kinck, le soir du crime. des sauveteurs de Rouen, où il a été l'objet d'une
Les traces de cet homme ont été retrouvées depuis véritable ovation.
le moment où nous l'avons signalé chez le marchand La Société des sauveteurs de Rouen avait cru ne
de vins où il buvait de l'eau-de-vie à même le cara- pas devoir se borner à une simple lettre, et avait
fon sur les instances de Tropmann. C'est à quatre délégué une députation spéciale pour transmettre
heures et demie seulement qu'on les perd auprès de son invitation à celui auquel on doit, en somme, l'ar-
la gare du Nord. restation de Tropmann, que le gendarme Ferrand
On a eu connaissance d'un propos de Tropmann avait si malencontreusement laissé échapper de ses
antérieur à son arrestation et qui a une importance mains.
capitale. La visite de la députation a donné lieu à une scène
Quand je pense que moi j'ai jeté un homme à des plus touchantes entre ces braves gens. Après
«
!
l'eau »
avoir inutilement cherché Haugel à son domicile,
les délégués se rendirent à la petite auberge oÜ, nous avons ajouté que cette démarche avait été faite
en compagnie de son père, le cnlfat prenait, son mo- le 10 septembre; nous rectifions aujourd'hui cette
deste repas, et se l'étant fait indiquer, exposèrent à date, le fait ayant eu lieu, non le 10 septembre, mais
Haugel l'objet de leur mission et lui remirent la le 31 août.
lettre d'invitation des sauveteurs. L'individu qui se présentait comme étant Jean
Hauguel, suffoqué par l'émotion que lui causait, Kinck, n'ayant pu justifier de son identité et ayant
bien naturellement une si flatteuse démarche et par même été convaincu de mensonge, lorsqu'il s'est
les termes mèmes de l'invitation, se prit à fondre en trouvé en présence de personnes qui connaissaient
larmes sans pouvoir poursuivre jusqu'au bout la lec- Jean Kinck, a été assez heureux pour se retirer sans
ture de la lettre, qu'il tendit à son père; mais celui- avoir été livré à la justice, qui aurait eu alors entre
ci à son tour ayant jeté les yeux sur les termes élo- ses mains l'assassin du malheureux Jean Kinck et
gieux avec lesquels on conviait son fils, ne put qui aurait rendu impossibles ces épouvantables cri-
davantage conienir son émotion et se précipita dans mes qui ont ensanglanté la plaine de Pantin.
les bras de son enfant en le pressant contre son Le même jeune homme se présenta de nouveau
cœur. au bureau de poste le 2 septembre ; il déclara qu'il
L'impression produite sur les assistants par cette s'appelait bien Jean Kinck , qu'il s'était présenté,
scène touchante est indescriptible, et chacun, mal- non comme étant Jean le père, mais comme étant
gré lui, sentait les larmes lui gonfler les yeux, tant Jean-Emile Kinck; fils de Jean Kinck; qu'au sur-
efet puissante la contagion des grands sentiments. plus, pour lever toutes les difficultés, il s'était muni
Les délégués de la Société des sauveteurs de Rouen de la procuration de son père, qu'il présentait. La
y mirent fia par de bonnes paroles et reçurent la conduite de cet individu avait été par trop étrange
promesse qu'Haugel se rendrait à leur invitation. pour qu'il fût fait droit à sa demande; il fut de nou-
veau éconduit et put se retirer librement, sans que
LES BLESSURES DE TROPMANN
les autorités locales fussent informées des démarches
plus qu'étranges de cet audacieux personnage.
Le corps de Tropmann était couvert de blessures Les époux Raller, de Guebwiller, ont déclaré qu'en
ou de contusions. 1
septembre et à une époque qu'ils n'ont pu préciser,
Ces blessures et ces contusions sont de trois sor- Gustave Kinck. s'est présenté chez eux; qu'il disait
tes : être envoyé par sa mère pour retirer les fonds qu'elle
1° Contusions très-récentes, résultat probable de avait envoyés de Roubaix; qu'il avait réclamé la re-
sa chute du quai dans le radeau, et de sa lutte avec mise du mandat, mais que cette remisé lui avait été
Haugel dans le bassia du Commerce. •' refusée parce qu'il ne présentais pas le: récépissé de
2° Blessure-s à peine cicatrisées pouvant remonter la Banque de Roubaix. Le directeur de la poste,
à quatre otx cinq jours. De celles-là serait celle qui quoiqu'il eût constaté qu'il était bien Gustave Kinck,
sillonne la joue gauche. Tout le bras gauche est lit- lui avait déclaré que le mandat ne serait remis que
tÁralement labouré de coups de couteau. A la main sur le vu d'une quittance notariée de Jean Kinck. i
on voit des écorchures, des égratignures qui sem- Le 16 septembre, Gustave Kinck recevait une de-
blent faites par des ongles. pêche télégraphique lui enjoignant départir le len-
Enfin, entre le pouce et 'l'index, la peau est pro- demain 17 par le convoi arrivant à Paris à dix
fondément déchirée. Doursou nous a dit que Trop- heures du soir, et de demander, à son arrivée, les
mann cachait cette dernière blessure avec une indications nécessaires pour se rendre à l'hôtel du
chiqueite, et qu'il lui avait affirmé que c'était en cou- Chemin de fer du Nord.
pant du pain qu'il s'était ainsi blessé. Ces circonstances sont certes de nature à faire
3° Blessures plus anciennes, pouvant remonter à •croire que Gustave Kinck a pris part aux crimes du
dix ou douze jours, entièrement cicatrisées, sur le 20 septembre; mais il est d'autres faits qui jusqu'au-
caractère desquelles nous n'avons pu obtenir aucune jourd'hui étaient restés complètement inconnus, et
explication. Au nombre de ces blessures est celle du qui doivent diminuer, et, suivant détruire les
front, sur le côté droit. nous,
fâcheuses impressions que les premiers ont fait
naître.
KINCK FILS EST-IL OU N'EST-IL PAS COUPABLE Il est certain que Gustave Kinck a, suivant les in-
structions qu'il a reçues, pris, le 17 septembre, à
Le Droit, après avoir raconté la découverte du ca- Guebwiller, le convoi qui devait l'amener à Paris à
davre de Gustave Kinck, poursuit en ces termes dix heures du soir.
:
Celte découverte donne nécessairement lieu à la Nous disons que ce fait est certain, parce qu'il a
question de savoir si Gustave Kinck a participé au été attesté par un témoin qui a voyagé avec Gustave
crime du 20 septembre et s'il n'aurait pas été assas- Kinck. Ce témoin est un commis voyageur qui, mon-
siné par ses complices. té dans un wagon de troisième classe, s'est trouvé
Certains faits sont de nature à rendre douteuse la placé à côté d'un jeune homme avec lequel il a fait
solution de cette question. la conversation.
En effet, nous avons déjà dit qu'une Ce jeune homme lui dit qu'il habitait Roubaix;
somme de a
5500 fr. avait été envoyée par Mme Kinck à Gueb-
willers; qu'un individu, disant que son père était tourneur et que lui s'appelait
se nommer Jean Gustave Kinck; qu'il avait été envoyé à Guebwillei
Kinck, s était présenté au bureau de poste,
pour
retirer le mandat de 5500 fr. envoyé par Mme Kinck pour retirer de la poste un mandat de 5100 fr.; mais
; qu 'on lui avait refusé ce mandat parce que les pa-
piers qu'il avait présentés n'étaient pas suffisants; Le commis voyageur a montré du doigt l'hôtel du
que sur les indications qui lui avaient été données il Chemin de fer du Nord, et les deux jeunes gens se
revenait à Paris et devait se rendre à l'hôtel du Che- sont séparés après s'être donné une poignée de
min de fer du Nord; comme il faisait observer qu'il main. i
ne connaissait pas cet hôtel, son interlocuteur lui dit Il nous semble que les confidences de Gustave
que cet hôtel était proche de la gare, et qu'à son ar- Kinck, ses explications sur sa famille et sur lui-
rivée il le lui indiquerait. même, sur le but de son voyage à Guebwiller, sur
A dix heures, les deux jeunes gens sont sortis en- ses démarches pour toucher les cinq mille cinq cents
semble de la gare et ont cheminé côte à côte. francs envoyés par sa mère, sont difficilement conci-
J; ^ r

liables avec sa participation au vol de cinq mille Guebwiller une poupée pour sa petite sœur Marie et
cinq cents francs et surtout avec la pensée de l'exé- un joujou pour son frère le plus jeune; toutes ces
cution des épouvantables crimes du 20 septembre; circonstances nous paraissent constituer des preuves
d'ailleurs, les antécédents de ce jeune homme, sa morales qui excluent la pensée que ce jeune homme,
conduite régulière, son affection, sa tendresse pour si bon fils, si bon frère, ait pu jouer un rôle quel-
son père et sa mère, pour ses frères et sa petite conque dans le crime de Pantin.
sœur, ne sont pas douteux. Nous croyons donc que Ghs'ave Kinck, arrivant à
Il a donné récemment un témoignage touchant de Paris le veudredi 17 septembre par le train de dix
son affection, lorsqu'il écrivait à son père une lettre heures du s ir, a été, comme sa mère, ses frères et
dans laquelle il lui recommandait de rapporter de
sa petite sœur, conduit immédiatement par Trop-
mann dans la plaine de Pantin, égorgé et jeté dans ont précédé le crime. Dans celle qui est datée du 4,
la fosse préparée à l'avance. il annonce son arrivée à Puris et dit à sa lam.lb que
tout va bien, que son affaire marche.
TROPMANN DANS SA CELLULE A MAZAS Dans celle du 10, il annonce qu'il part pour Lon-
dres.
Le prévenu Tropmann attend le jugement des Dans celle du 16, il dit qu'il en est revenu.
hommes dans une cellule à Mazas. Dans sa lettre du 18, il rassure ses parents :
Cette cellule est de celles qu'on appelle, à Mazas, « Maintenant,
dit-il, tout dépend du succès d'une
cellules doubles. On les réserve aux prévenus dange- lettre que j'ai écrite le jour même. » C'est la lettre
reux ou à ceux pour qui une surveillance active est adressée à la famille Kinck pour la faire venir à
réclamée. La pièce est formée de deux cellules ordi- Paris.
naires dont la cloison qui sert de séparation est Si le 4, comme on le croit, Kinck père était déjà
abattue. tué, on peut supposer que le jeune Gustave fut assas-
Gardé souvent par des détenus, dont la mission siné dans la nuit du 17 au 18 Quant au voyage à
est de provoquer des confidences, le détenu est d'au- Londres, il est probable que c'est une invention de
tres fois sous la surveillance de gardiens. Tropmann.
Dans le fond de la cellule, au-dessus de la porte,
se trouve une planche assez longue sur laquelle on
voit à droite le lit plié, genre de hamac qui s'accroche
-
Dans toutes les lettres, il est question d'une affaire
qui doit tirer sa famille d'embarras, il parle beau-
coup de sa mère ; — on remarque dans l'une des let-
quand vient la nuit au clou fiché dans le mur de tres cette phrase : Il ne faut pas que ma mère se
II:

gauche. désole; il ne faut pas qu'elle perde courage; je réus-


Sur la planchette du dessous, à droite de la porte, sirai et je parviendrai à la mettre à l'abri de la mi-
se trouve le matelas. sère. Il L'affaire, c'est le crime. La famille est mise
Au milieu de la porte, un guichet est indiqué au au courant de ses péripéties sans qu'elle se doute que
milieu duquel se trouve le judas par où l'on surveille le fils a entrepris la destruction de la famille Kinck.
le prévenu sans qu'il puisse s'en douter. Le juge d'instruction a saisi également des habits
A gauche, une petite sonnette qui sert au prison- que Tropmann avait laissés-chez ses parents, lors de i
nier pour appeler le surv illant de garde dans le son dernier voyage.
corridor; sur la planchette, également à gauche, un
vase rempli d'eau. D'après de nouveaux renseignements on peut sui-
Un baquet daps le fond, un escabeau et une table, vre Tropmann depuis son départ de Cernay jusqu'au
voilà tout le mobilier de cette triste chambre. jour du crime. Ces recherches ont mis sur la piste
L'instruction suit son cours régulier dans le cabinet d'un complice. f
du juge qui en est chargé. Tropmaun a quitté l'Alsace il y a sept mois. Cçim-
A la préfecture de police, les recherches continuent bli, fabricant d'allumettes à Cernay, avait acheté de
avec activité, mais sans résultat actuel; on croit être Tropmann père une machine destinée à faire des
sur la trace d'un complice, qui n'est encore connu tubes en papier. >
que sous son prénom. Cambli la vendit à M. Rimaillot, à Pantin. La
A la Morgue, on attend avec impatience que la machine se dérangea en route, et Tropmann fils fut
permission soit donnée de rendre à la famille Kinck chargé de la réparer. fj ?

les victimes de l'attentat. Cambli, qui vint à Paris avec lui, déclare que
Avant-hier M. Richebourg a photographié le ca- Tropmann passa trois semaines à la remettre en bon
davre de Gustave Kinck pendant qu'un peintre fai- état, et qu'il travaillait très-irrégulièrement. if*
sait son portrait à l'huile. Tropmann était toujours proprement vêtu, et pa-
A Mazas, Tropmann a retrouvé son calme et paraît raissait infatué de sa personne.
avoir une grande foi dans son système de défense. Il Il logeait à la Villette, rue de Mètz, dans l'hôtel
a pris son parti de se nourrir comme les autres pri- de Bâle, tenu par un sieur Kaiser. Il prenait ses re-
sonniers et a tout à fait renoncé à ses velléités de
priver d'aliments.
se pas chez Grévi, marchand de vins, rue du Chemin-
Vert. Cette maison sert de lieu de rendez-vous aux
Il demande à lire les Crimes célèbres par Alexandre Allemands de la commune, qui s'y rendent pour vider
Dumas. Est-ce pour y chercher un système de défense leurs différends à coup de couteau.
moins compliqué que celui qu'il a adopté jusqu'à Journellement l'autorité doit intervenir, et ramas-
ce
jour, ou bien pour trouver un précédent à l'horrible
forfait de Pantin. ser quelques blessés.
G est là qu'il a
La demande a été refusée. pu trouver, moyennant finances,
quelque gredin qui l'aura aidé dans le massacre.
Cambli vendit d'autres machines semblables dans
LETTRES DE TROPMANN dans le département du Nord, et notamment à Rou-
j
baix.
Quarante-deux lettres de Tropmann adressées à Comme il fallait un ouvrier
son père ^et à de proches parents ont été saisies par pour la pose, Trop-
le juge d'instruction opérant à Cernay mann l'accompagnait.
en vertu d'une C est dans ce voyage qu'il
se lia avec la famille
commission rogstuire. Kinck, heureuse de retrouver
Cinq de ces lettres jettent un pays du père.
un jour complet sur la Pendant son remier séjour à Pantin, Tropmann
conduite de Tropmann pendant les vingt jours qui fit la connaissance d'un autre compatriote, homme
de peine dans les ateliers Weyer et Lereau, et dont Chaque fois qu'un point a besoin d'être élucidé, il
la police connaît le nom. Cet homme était adonné à. agit de même.
la boisson et à la débauche. il a quitté Pantin vers L'interrogatoire y gagne en clarté, et les réponses
le mois de février et est parti pour l'Alsace. en précision.
Tropmann est arrivé à Roubaix le 26 mai 1869. Il Tropmann n'aime pas beaucoup à répondre ; quand
en est reparti le 16 juillet, dix jours avant le dépari on le presse trop, il se lait. Mais il lui est fort diffi-
de Kinck père. cile de ne pas être catégorique lorsqu'il n'est ques-
Il logeait rue du Grand-Chemin, 56, chez M. De- tionné que sur un point.
nys, au Palais-Chinois. Tropmann est devenu plus communicatif avec ses
Il prenait sa pension à l'estaminet : à la Chasse, compagnons. Cependant, dans la matinée d'hier,
tenu par M. Jean-Baptiste Nys, au coin de la rue après une confrontation qui lui a été particulièrement
de l'Alouette et de la rue de l'Espérance. désagréable, car elle gêne son système de défense, il
Tropmann devait monter chez M. James Bonsoor, est resté taciturne pendant une demi-heure.
19, rue Traversière, des machines à faire des bu- Puis, l'indifférence apparente est revenue, il a
settes. parlé de son crime avec ses compagnons, et au mi-
M. Bonsoor avait acheté le brevet qu'il possédait, lieu de la conversation, il leur a dit que ses préfé-
et dont il avait vu un spécimen à Paris. rences littéraires étaient pour Alexandre Dumas,
Tropmann connaissait donc Paris; en effet, il y Eugène Suë et Fenimore Cooper.
était déjà resté quelques mois à Y hôtel de Bdle, en Il s'est fait apporter un roman d'Alexandre Du-
face de la gare de Strasbourg. mas.
A Paris, il travaillait chez M. Priar, fabricant de Il s'inquiète beaucoup des journaux et de ce qu'ils
machines. disent sur son affaire. Il lui tarde que le secret soit
Le Journal de Roubaix dit qu'un de ses camarades levé afin de pouvoir les lire.
d'atelier, Désiré Clemenen, raconte que le langage
de Tropmann respirait toujours le même désir d'ac- DÉPOSITIONS
quérir la fortune; il disait qu'il voudrait trouver une
occasion, n'importe laquelle, pour la conquérir, et Voici une déposition fort importante, qui précise
qu'il partirait ensuite pour quelque temps en Amé- l'heure où la fosse a été creusée, et le nombre d'hom-
rique et reviendrait plus tard quand tout serait ou- mes qui étaient occupés à ce travail.
blié. Le nommé Frémion (Louis), âgé d'une quinzaine
Il faut reproduire sa conclusion qui résume toute d'années, demeurant chez le sieur Lenoble, épicier,
la question. rue de Charonne, n° 157, s'est présenté vendredi der-
Nous nous trouverions donc en présence d'une nier, entre trois et quatre heures de l'après-midi,
combinaison profonde, d'une série de crimes lon- accompagné de son patron, au commissariat du quar-
guement médités et n'ayant pour mobile ni la ven - tier Sainte-Marguerite. Le sieur Lenoble a fait con-
geance ni un vol ordinaire, mais la soustraction naître qu'en dînant chez lui, avec plusieurs amis, il
d'une fortune tout entière. La nécessité de tuer tous a entendu dire à son garçon qu'il avait vu dimanche
les ayants droit, y compris les petits enfants, ne s'ex- soir, à onze heures et demie, un individu en blouse
plique pas autrement, non plus que la découverte de blanche ou en manches de chemise qui travaillait
tous les papiers de la famille entre les mains de dans le champ Langlois.
l'homme arrêté au Havre. Après avoir attiré la fa- Afin de vérifier l'exactitude de cette déclaration, le
mille de Roubaix à Paris, on aurait sans doute fait commissaire de police a fait accompagner Frémion à
croire que de Paris elle était allée en Amérique, et Pantin.
c'est de là, à l'aide des papiers volés, que l'assassin Il a parfaitement reconnu l'endroit où se trouve la
eu les assassins auraient fait liquider à distance, par fosse des six victimes, comme étant la partie du
procuration au nom même de Kinck, la fortune de champ où il avait vu travailler cet homme .
la famille Kinck. Cette conception eût pu très-bien En voyageant il a donné les détails suivants :
aboutir, si la prompte découverte des cadavres de a Je suis à Paris depuis deux mois environ; j'a-
Pantin ne l'eût déjouée. vais besoin de venir changer de linge chez mon on-
cle Desouche, et, dimanche 19 courant, à onze heu-
L'INSTRUCTION DU PROCÈS res un quart, je pris le chemin de fer de ceinture à
la gare de Charonne, et je descendis à la gare du
M. Douet d'Arcq, juge d'instruction, a laissé àses pont de Flandre. Au pied de l'escalier qui conduit à
collègues tomes les autres atfaires dont il était chargé cette dernière gare, je rencontrai un militaire qui
et ne cAolù:;;V'?r~:?rt que de celle-ci. me demanda où j'allais à r,are:r) hdure.
Le matin, vers dix heures et demie, après son Je lui répondis : à AuberviLiers.
déjeuner, il s'installe à Mazas et y reste jusqu'à six Nous fîmes route ensemble.
heures du soir Arrivés sur une grande route (la route d'Aubervil-
C'est le). que sont maintenant entendus tous les liers), je voulus poursuivre tout, droit mon chemin,
témoins. mais le soldat, qui avalt bu un coup, me dit, en me
Voici comment il procède à l'égard de Tropmann. montrant un stntier à travers les champs : « Viens
D'heure en heure à peu près, il le fait appeler, lui par là, c'est plus court. »
adresse une questiou, une seule, celle qui a trait à la Je le suivis et il me raconta sa vie au fort d'Au-
déposition qu'il vient de recevoir, puis il le renvoie. bervilliers.
Tout à coup il s'arrête et me dit : l'on devenait inviolable, bien qu'on se fût dérobé à
v.{
« Regarde donc, en v'là un devant nous qui creuse la loi de la conscription. Voici les conseils qu'il lui
une fosse, il va sans doute s'y cacher pour l'éternité. donna. « On se procure, dit-il, des papiers chez cer-
Pendant que nous l'observions, deux autres indi- tains agents d'affaires ; ou bien l'on achète un cachet
vidus se sont levés à trente pas du premier et se sont chez un graveur, et les papiers ainsi établis vous
dirigés vers nous. garantissent de toute mauvaise rencontre des gen-
Le soldat, qui s'était approché de la fosse pour darmes. »
parler à celui qui la creusait, recula prudemment et Us se quittèrent le soir, se promettant de se re-
me dit : voir.
« Allons-nous-en, car autrement en voilà trois qui Le 17 septembre, Aron sortit des ateliers où il
vont nous arranger ça aux pommes (sic). » travaillait, sans qu'on ait eu à lui faire le moindre
Nous traversâmes alors les champs et nous retom- reproche sur sa conduite et son travail.
bâmes sur la route de Flandre où le soldat, plus gé- Il résolut de se rendre à Auteuil, cette commune
néreux que courageux, voulut m'offrir un café. » possédant plusieurs usines où il pouvait s'utiliser.
Ce soldat n'a pas été trouvé. Dans la rue de Flandre, il fit la rencontre de Trop-
Des renseignements provenant de différentes sour- mann, qui l'accompagna jusqu'au dépôt des omnibus
ces donnent lieu de croire que Kinck père a été vu à (la Villette Saint-Sulpice).
' Paris et dans plusieurs communes usinières des en- Tropmann prétendit avoir affaire à Fontainebleau.
virons. 0 Ils se donnèrent rendez-vous pour le dimanche 19,
Si, comme tout le fait supposer, Tropmann l'a as- et Aron conclut qu'il lui avait manqué de parole ce
sassiné en suivant les mêmes procédés qu'avec le jour-là. '
reste de la famille, on retrouvera le cadavre de Kinck Mme Braig, propriétaire de la Taverne de Londres,
père dans la banlieue et probablement entre Pantin rue Grange-Batelière, 13, a reçu aujourd'hui une let-
et les prés Saint-Gervais. ^ tre ainsi conçue :
Il a été question déjà d'un jeune homme qui aurait « 26 septembre.
'1

\
passé la nuit dans la même chambre (n° 22) que
Tropmann, à l'hôtel du Chemin de. Fer du Nord, trois
« Madame,'
hi
iir.
\ Ht) ,
Il y a quinze jours que nous avons bu de l'ale
jours avant le crime.
Il s'appelle Aron (Jacques), il est âgé de dix-neuf
et
chez vous; parmi nous était
En de chez
Tropmann..
il a dit Cette!
« sortant vous, nous
ans, il demeure dans la commune de Bobigny (Seine), femme ressemble à ma mère.... Je ne retournerai
:oc

rue de la Folie, 5, dans une fabrique de craie, où il cc


plus chez elle; oeil américain elle fe- j
travaille comme ouvrier. « avec son me
« rait dire ce que je ne voudrais pas. ». C'est donc j
Ce jeune homme travaillait d'abord à Pantin, et
à vous, madame Braig, de tâcher d'arriver près de j
demeurait rue du Chemin-Vert, chez un sieur Wet-
ling, propriétaire, où il prenait même ses repas. Il lui, et il vous avouerait tout son crime; si vous n'y al. !
lez pas, nous autres serons compromis. Nous ferons
était ajusteur dans les ateliers Weyer et Lereau.
Le 8 septembre, Aron, rentrant de son travail, se votre affaire. Faites alors votre testament.
C'est un ami qui vous prévient tout de suite.
rendit à son domicile vers sept heures du soir. Il «

monta dans l'appartement occupé par Wetling, où ' "" (J


« X HENRY. »
ce dernier lui présenta un jeune homme proprement Ceci est écrit au verso de trois adresses détachées
mis.qui n'était autre que Tropmann, lui disant : de la montre de M. Keller, demeurant dans le
pas-
« C'est votre compatriote. » ,
sage Jouffroy.,
On lia conversation, et comme Aron est très-com- Sur un autre papier, léger et gris comme celui
municatif, il prit rendez-vous avec Tropmann pour le dont se servent les pâtissiers pour envelopper Jes
samedi 11 septembre, jour de paye. gâteaux, on a ajouté :
Tro; mann n'eut garde de manquer le rendez-vous, Aujourd'hui même il faut voir Tropmann. »
«
et le samedi il se rendit à l'atelier où était occupé L'enveloppe est grossièrement faite avec du papier
Aron. de pâtissier. Cinq pains à cacheter la ferment.
Il emmena ce dernier à Paris; ils dînèrent ensem- Elle a été mise à la poste rue Saint-Lazare.
ble dans un cabinet borgne de la rue de Flandre. Mme Braig a é té porter cette'lettre chez M. La-
Tropmann rentra chez lui vers dix heures, emme- net, commissaire de police du quartier du faubourg
nant avec lui Aron. Ils se couchèrent dans le même ht. Montmartre.
Après une conversation assez banale, Tropmannra- Cette lettre peut, au premier abord, être prise
conta à Aron certains détails de sa vie qui se fixè- pour une sinistre mystification. Mais Mme Braig se
rent dans l'esprit de ce dernier rappelle parfaitement bien avoir reçu, le mercredi
Il lui dit, entre autres choses, qu'un jour, il y avait 15 septembre
de cela deux ou trois mois, voyageant dans le dépar- — ses livres le prouvent— trois hom-
mes qui se sont assis à la table n° 8 et ont consommé
tement du Nord, il avait jeté dans une rivière un chez elle deux bouteilles de pale ale.
homme avec lequel il s'était pris de querelle. La présence de ces hommes l'a frappée,
Le lendemain, dimanche 12 septembre, ils parti- car ils la
regardaient beaucoup.
rent tous les deux pour Saint-Cloud, et pendant le Le garçon lui en ayant fait l'observation
trajet, comme Aron faisait comprendre à Tropmann :
« Taisez-vous, lui dit-elle, ce sont des pays. »
qu il se trouverait bientôt san:. ouvrage, ce dernier Mme Braig nous a dit
lui dit qu'il était bien facile de passer à l'étranger, où que le signalement de l'un
d eux correspondait parfaitement
avec celui de Trop-
^
mann. Le second était un jeune homme très-timide, de la pioche, ajoute le Figaro dans farticle que nous
le troisième était un homme de trente-cinq ans à reproduisons, ce n'était pas par un amour puéril du
figure énergique. détail : c'était pour qu'on vit bien par les proportions
Le signalement du dernier semble s'appliquer à que la pelle a servi à un homme moins fort que celui
cette sorte d'hercule aperçu par plusieurs personnes, qui a dû manier la lourde pioche. Ces détails ont, bien
et entre autres la nuit du crime, de minuit à une leur importance, et la preuve, c'est que la justice va,
heure, par M. Hercelin, dont nous ayons reproduit dit-on, faire procéder au curage du canal, où les assas-
la déposition. sins auront peut-être jeté les pièces de conviction.
Lorsque nous avons donné le dessin de la pelle et Rien de ce qui peut mettre la justice sur la piste

taires de l'opinion ;
d'un complice ne doit être négligé par les journalis-
tes, qui ne parlent, agissent, voyagent, s'enquièrent
comme ils le font que parce qu'ils sont les manda-
publique.
Quatre médecins délégués par l'administration ont
examiné lundi Tropmann.
Leur rapport constate qu'il est parfaitement sain
,1
a fabriqué, il y a un mois environ, un cachet portant
cette inscription :
«
Gustave
à Roubaix. »
Kinck, mécanicien, rue de l'Alouette,

Gustave Kinck était alors à Roubaix : ce n'est


donc pas lui qui a commandé le cachet.
Sa déposition prouve que depuis longtemps Trop-
22,

de corps et d'esprit, et que son apparence chétive mann méditait son crime.
cache une force peu commune. D'après le Progrès du Nord, l'enquête, dirigée par
Un graveur de la rue Saint-Martin, M. Bouillan, 'le juge d'instruction Leroy, a suivi la trace de Kinck
père jusqu'au 8 septembre. A partir de cette époque vaient qu'il devait venir se fixer au pays, et la nou-
velle de son départ pour l'Amérique les eût laissés
on ne découvre plus deIl.
D'après les renseignements puisés à Cernay, on incrédules. Le plan de Tropmann eùt échoué, même
serait autorisé à supposer que, dès le 4 septembre, s'il avait pu passer la mer par cette seule raison qu'il
Kinck père avait été assassiné. n'avait pas ne grande bahi été de faussaire.
Quant à Gustave, c'est le :7¡ dans l'après-midi, Une dépêche datée de Cernay, le 29, à une heure,
qu'il a quitté Guebwiller sur une dépêche signée par nous apprend que le père Tropmann est brisé, abattu
le faux Jean Kinck. Il a dû arriver à Paris le 18, et par le récit qu'on lui a fait du crime de son fils. "\

sa mère et les cinq autres enfants y sont venus le 19. Il lui a fait écrire une lettre qu'il a eu à peine la
force de signer.
Le pauvre père le supplie, au nom de toute la fa-
RECHERCHES DANS LA VALLÉE DE GUEBWILLER
mille qu'il plonge dans la désolation, de désigner ses
Les gens de Cernay, atterrés dès qu'on a su que complices.
Tropmann, leur compatriote, était l'assassin, sont La lettre a dû arriver ce matin 28 septembre à Paris.
aujourd'hui presque joyeux, parce qu'ils savent qu'il S'il reste encore un sentiment humain dans le cœur
est natif de Bronstatt et non de Cernay. de Tropmann, on espère que l'intervention directe
On a quelques soupçons sur le lieu probable du de ses parents le décidera à compléter ses aveux. ;1
crime, Kinck était parti de Guebwiller très-pauvre. Si la lettre reste sans effet, on le mettra en face
Il se plaisait à répéter qu'il n'avait que dix francs de sa mère, pour laquelle, d'après ses lettres, il
dans sa poche quand il commença sa route en quit- éprouve une profonde affection. f
tant le pays. L'année dernière, quand il vint à Gneb-
willer, pour montrer à sa femme la maison qu'il avait
achetée, il répétait à qui voulait l'entendre l'histoire
de sa vie laborieuse, constatait son bonheur en mé-
nage, et ajoutait : « Je reviendrai l'année prochaine
pour faire agrandir ma maison et construire à côté
un atelier. »
vre mère..
Si pénibles pour la famille que puissent être ces
épreuves, elles sont nécessaires. Mais on ne peut
s'empêcher de prendre part à la douleur de cette pau-

La police de sûreté est à la recherche, indépen-


damment de l'Allemand dont nous parlions hier, d'un
autre compatriote de Tropmann qui a été vu à Pan-
?

Cette maison est située dans un endroit très-dé- tin lundi, mardi, mercredi, jeudi et vendredi, avec de
sert, le long du lit d'une rivière presque toujours à l'argent plein ses poches, et faisant une noce à tout
sec et dont les bords, le soir, ne sont fréquentés par casser, comme ont dit les témoins appelés à ce sujet.
personne. On y arrive par deux points communiquant Cet homme était auparavant dans une misère pro-
avec la partie la plus pauvre de la ville. C'est aujour- fonde. Or, depuis vendredi, c'est-à-dire depuis le
d'hui un vrai coupe-gorge. Seulement, dans un délai jour où le nom de Tropmann a été connu, il a dis-
très-prochain, il doit y avoir là une gare de chemin paru de Pantin; mais sa piste a été retrouvée et on
de fer; cet état de chose doit changer, ce qui expli- a lieu de croire qu'il n'est pas bien loin encore. y.
que l'acquisition de Kinck. Une rumeur étrange circulait hier même dans cer-
Les deux suppositions accréditées ici sont que tains cercles officiels.
Kinck, accompagné de Tropmann, arrivant à Gueb- On disait que le cadavre défiguré dé Jean Kinck
willer par la route unique, celle de Soultz, ou sera avait été trouvé non loin de Cernay. ')
venu à pied et aura été tué et caché entre Soultz et Jusqu'à l'heure de mettre sous presse, nous avons
Guehwiller, ou sera descendu de l'omnibus à l'hôtel attendu une dépêche. -
p.
de l'Ange, pour, avant toute autre course en vide, Rien n'est venu confirmer cette nouvelle que nous
montrer à son compagnon de voyage sa maison si-
tuée à cinq cents pas de là.
Or c'est jusiement à ce tournant que l'on descend
de l'omnibus, et c'est là. que commence le ch min
............
tenonb, jusqu'à preuve évidente, comme prématurée.

Tropmann commence à devenir plus communicatif


àMazas. Il cause un peu avec ses deux codétenus; il
qui longe la rivière, et -qu'il n'est'pas prudent de sui- parle plus aisément de son crime, et ne s'enferme
vre. Il est vrai que c'est dans ce chemin que se trouve plus, comme le premier jour, dans un silence absolu
le bureau du .\!légraphe; aussi ferme-t-il dl' bonne Nous revenons aujourd'hui, avec l'appui du Jour-
heure. nal du Havre, sur l'iiieiderit Doursou. Dès le premier
On doit se rappeler que Gustave Kinck fut fort jour j'ai exprimé des dou'es sur cette histoire où il
étonné quand Mme Roiier, sa tante, femme du con- s'agis ait de police de sûreté avertie, de gendarme
cierge de l'usine Gfûu et Ci" à. Goebv: i'pr lui ap- r»r-'.v ,n qu'-l -v...;t di-vai?.;. .IV de P:mtÍü, de
•.

prit le 16 septembre uu EUE JU ci.v.m, uas vu son ueJ't!. contifiBnr.fts de Tronmann à Doursou auii ne con-
« .... -, in-
il euvoj uf-t> «iepeene puur que je vieuue signer
m 'a •; îéoits, tant soit peu fantaisistes, que Doursou
lAe",
pour lui à la poste, attendu qu'il a mal au bras. Il ne révélait que trois jours après l'arrestation, ne me
Le lendemain, il se présenta chez le directeur et semblaient pas aussi dignes de foi que la narration
échoua. sim.de, naturelle, sans phras s et sans prétention, du
Il reçut aussitôt chez sa. tante une autre dépêche gendarme Ferrand. Je dois ajouter que le calfat
t-igéeJean Kmck, le mandant à Paris, hôtel du Haugel (on prononce Haugnel) et les charpentiers
Chemin de Fer, du Nord, et partit le jour même. Malai t et Couteur, qui ont aidé le calfat à sortir de
Ce qui est certain, c'est qu'à Guebwiller, tous les l'eau, assistaient à ma conversation avec Ferrand,
amis de Jean Kinck, et ils étaient nombreux, sa- ainsi que son brigadier.
Il ne cherchait pas à s'attribuer un mérite excep- On a retrouvé un certain nombre de femmes de
tionnel, il avait arrêté Tropmann sans savoir qui il mœurs douteuses, avec lesquelles Tropmann a eu
arrêtait, et c'est l'assa sin qui s'était trahi lui-même. des relafions durant les vingt jours de septembre
L'arrestation a eu lieu jeudi dern:er v«rs midi, qu'il a passés à Paris avant le crime.
j'étais au Havre vendredi vers cinq heures du matin. Le marchand qui a vendu les outils employés à
Les souvenirs de ceux qui avaient tous joué un rôle l'assassin it de Gustave Kinck, et au creusement de
quelconque dans ce drame étaientd'une précision telle sa iosse, a été interrogé hier. On a, par lui, la date
et concordaient si parfaitement ensemble qu'ils ne précise de ce crime.
pouvaient être que l'expression de la vérité. Ce n'est qu'aujourd'hui, nous apprend le Soir, que
Trois jours après Doursou raconte une conversa- seront dirigées sur Tourcoing, où ils seront inhu-
tion philosophique, parle de banknotes vues entre més, les restes de la famille Kinck,
les mams de Tropmann; où sont ces banknotes? Tourcoing et Roubaix ne forment, on le sait,
Nous avons publié le procès-verbal du gendarme, et qu'une seule ville ; les deux cités sont réunies par un
le détail de tout ce que Tropmann portait sur lui au faubourg entièrement couvert de maisons.
moment de l'arrestation Cependant, hier soir, la famille n'avait pas encore
Il n'y a pas l'ombre d'une banknote. fait réclamer les corps.
Il faut se défier des imaginations tardives et des
prophètes qui viennent, après coup, vous dire : LE HUITIÈME CADAVRE
« Ah ! je vous l'avais bien dit.... J'étais bien sûr
de ne pas me tromper. )t Dépêche télégraphique particulière.
Qui est cet homme qui a si bien su avant tout le Guebwiller, 30 septembre, 10 h. matin.
monde, que l'assassin était au Havre — et avance
qu'il a prévenu la police de sûreté et qu'elle ne s'est Hœnsler, le beau-frère de Kinck, a été mandé par
pas dérangée ? la justice pour aller reconnaître un cadavre décou-
Doursou, plus connu sous le nom de Tortillard, vert entre Bollwiller et Cernay. KRAFT.
est placeur de matelots. Son occupation est de four- Tout porte à croire que c'est le cadavre de Jean
nir aux navires américains et étrangers des hommes Kinck père, une première constatation ayant dû être
d'équipage. Dans sa clientèle il a souvent affaire à faite au moyen des signalements, des photographies
des repris de justice, des matelots de l'État en déser- et des indications minutieuses qui ont été envoyés
tion et autres personnages du même acabit, fort peu particulièrement dans ce pays où l'on avait lieu de
pourvus de papiers et souvent mal en règle avec la penser que Jean Kinck avait été assassiné.
justice. C'est dire qu'il a des rapports forcés avec la
police et la gendarmerie. RÉSUMÉ DE LA SITUATION
Un assure me me que Doursou aurait plus d ima-
ginative que de jugement; à plusieurs reprises il a Nous ne pouvons mieux faire, pour résumer tout
déjà signalé des malfaiteurs qui n'existaient que dans ce qui a été dit et écrit sur le CRIME DE PANTIN de-
sa cervelle et fait rechercher des scélérats inventés puis le jour où il a été découvert jusqu'à ce moment,
par son imagination romanesque. que de transcrire l'article du chroniqueur du Petit
En résumé, nous avons, d'un côté, le témoignage Journal.
précis, clairet sans forfanterie du gendarme Ferrand, Le moment est venu de voir enfin ce qu'est cette
depuis longtemps connu de ses chefs; — d'un autre terrible affaire et de s'expliquer, s'il est possible, le
côté, nous avons le récit invraisemblable, inconsis- mystère qui y règne encore.
tant et intéressé du placeur de matelots, surnommé Une foule de questions se posent chaque jour.
Tortillard. Comment Tropmann avait-il tous les papiers de
Rendons à Ferrand ce qui est à Ferrand, à lui re- la famille Kinck?
vient le mérjte d'avoir deviné à temps quel homme Tous les actes notariés?
il avait sous la main. Tous les titres de propriété ?
Au courageux Haugel revient l'honneur d'avoir Comment Gustave Kinck s'est-il prêté à des dé-
rendu à la justice un assassin dangereux, et cela au marches pour lui faire toucher les cinq mille cinq
péril même de sa vie. cents francs de Guebwiller?
On recherche également avec qui Tropmann, dans Comment la famille Kinck est-elle venue à Paris,
la journée du dimanche 19, a été jusqu'à Notre-Da- sur le vu d'une lettre signée de Tropmann ?
me-des-Champs, petit village dépendant de la com- Comment, la nuit, l'a-t-elle suivi dans le lieu dé-
mune de Pantin, et qui célébrait ce jour-là sa fête sert où le crime a été commis?
patronale. Nous pensons qu'il est. impossible de répondre à
Il faisait partie d'une société de dix a douze indi- toutes ces questions; et l'étude approfondie de ce qui
vidus et au retour ils se sont arrêtés à Pantin, place a été publié jusqu'à ce jour, nous fait croire à la
de l'Église, chez le marchand de vin Yvon. C'était probabilité de nos conjectures.
dans l'après-midi, assez tard. Tropmann est le fils d'un compatriote de Jean
Il est à supposer que ses complices étaient déjà Kinck. Il est allé travailler à Roubaix, et là il a
avec lui. fait la connaissance assez intime de Ja famille
Aujourd'hui le témoin Aron, dont nous avons ra- Kinck.
conté hier les relations avec Tropmann doit être Puis, il est venu à Paris, et il a été chargé d'un
amené à Mazas pour une confrontation. travail dans une usine qui avoisine Pantin.
!Î' Chaque fois qu'il allait à cette usine, quand il se ris, à côté de celle où j'ai travaillé et je suis sûr
voyait seul, isolé au milieu d'un vaste champ, loin qu'on l'aurait à de bonnes conditions. Il faudrait
de toute habitation, il se disait sans cesse qu'on pour- d'abord quelques milliers de francs pour payer la lo-
rait y assassiner impunément, et qu'il serait impos-, cation et en suite soixante a quatre-vingt mille francs
l'outiller et pour commencer cette vaste exploi-
sible de découvrir les coupables. pour
Et quand il rentrait, il reprenait sa lecture favorite, tation. "

le Juif Errant, d'Eugène Suë. C'est une forte somme, concluait Jean Kinck.

Un personnage surtout le frappait dans ce livre ; c 'é- Je pourrais bien me procurer quelques milliers de
tait celui de Rodin, de cet homme à face multiple, qui francs; mais le reste me paraît difficile. Je possède
n'avait qu'un but, s'approprier un héritage considé- environ cent cinquante mille francs; mais c est en im-
rable en faisant disparaître tous ceux qui devaient en meubles, en propriétés difficiles à réaliser; et je ne
profiter. voudrais pas moi-même m'occuper de cela, car je n 'y
Il admirait ce caractère, et il trouvait qu'il serait entends rien.
donc, reprenait le tenta-
bien ingénieux de l'imiter.
C'était le rêve qu'il caressait. Mais il n'avait pas

teur,
Cependant
quelle
comprenez
fortune vous auriez ! Voyez combien
millions vous posséderiez en peu de temps. Tenez!
de

encore décidé ce qu'il ferait. seulement France, Italie, Angle-


A son retour à Roubaix, il se lia plus intime- supposez en en en
ment avec la famille Kinck. Il dînait très-souvent terre, en Autriche cent mille mitrailleuses. Mettez que
avec elle....
Kinck était ambitieux.
•.... 1-
Il faisait beaucoup de pro-
l'on gagnerait seulement cinquante francs sur cha-
cune. Voilà déjà cinq millions.- Mais aux États-Unis!
jets et voulait habiter l'Alsace, où il avait même On en vendrait bien le double.... Je ne veux pas
acheté une fabrique. continuer ces calculs, ils deviendraient trop éblouis-
Cette idée était tellement enracinée dans son sants. »
esprit qu'il avait envoyé sa femme à Guebwiller. Et toute la famille se regardait et Gustave admi-
Mais lorsque Mme Kinck revint, elle déclara que rait son ami. I;

ce serait avec une grande répugnance qu'elle irait Le père Kinck était ébranlé.' ' »

habiter la ville qu'elle venait de visiter. Mme Kinck avait l'air de dire en regardant ses
Toute la famille était il. table en ce moment, et enfants: j
Tropmann assistait à son repas. «
Oh! ils seront riches un jour. »
« Il y a un moyen de vous. éviter ce voyage, dit
r
Cette conversation se renouvela plusieurs fois.
Tropmann, de vous rendre riches à tout jamais Tropmann devint l'inséparable des Kinck.
et libres de choisir le lieu de résidence qui vous On ne parlait que de lui ; on voyait en lui l'artisan
plaira.' .fc AJ .-Ï i d'une fortune princière. :!" 1

Disant cela, il les regardait tous avec des yeux "<c


Allons ! disait-il toutes les fois qu'il revenait, en
fixes et fascinateurs. pressant les mains de Mme Kinck, allons! vous irez
«
Comment cela?... demanda Jean Kink. à Paris, et Gustave, et Emile, et Henri, et Alfred; et

Écoutez : mon père est le génie même pour les Achille, et toi aussi, ma petite Marie..
inventions, mais il ne sait pas en tirer parti. Vous Nous irons à Paris!.:.
— ...
savez qu'il a trouvé le moyen de faire rapidement —•
Oui, je vous le promets. » * ;, ,J
<

des milliers de busettes. De plus, il a découvert une Longtemps le père Kinck hésita ; il avait une posi-
mitrailleuse qui tire cent coups à la minute. tion de fortune modeste mais honorable ; et les ha-
Malheureusement, irrité par les résistances qu'il sards d'une entreprise grandiose l'effrayaient. 4
rencontre, il néglige ses affaires et il cherche dans le D'un autre côté, il considérait sa nombreuse famille
vin l'oubli de ses malheurs.' C'est toujours un excel- qui devait bientôt être augmentée d'un nouvel en.
lent père, mais il n'a plus conscience de ce qu'il fant. \ " " "
fait. v
Sa femme, éblouie par les promesses de Trop-
Et cependant quelle fortune on réaliserait en ex- mann, revenait à la charge, auprès de son mari, dans
ploitant son invention ! que d'argent à gagner ! l'intimité du tête-à-tête. " '
— Vous croyez? demandait Jean Kinck. Tropmann avait le don de persuader.
— Des millions! disait Gustave enthousiasmé. Enfin Kinck, circonvenu, excité, poussé, entrainé,
— Et nous irions habiter Paris ajoutait Mme
1
ne vit plus que le brillant côté de l'affaire des mitrail-
Kinck. leuses et en négligea les dangers.
— Paris, Londres, New-York.... On n'aurait qu'à «
Comment faire? dit enfin le père de famille con-
choisir. La mitrailleuse, voyez-vous, on la vendrait vaincu. 'J
ce que l'on voudrait dans tous les pays. En France, — Donnez-moi une procuration, dit Tropmann, je
on serait décoré; on serait riche. Mais à New-York, me charge de la vente de vos propriétés-, de la réali-
où j'ai un oncle, ce que l'on gagnerait est incalcu- sation de tous vos biens, et je vous mettrai bientôt à
lable, prodigieuse. la têt e d'un des plus grands établissements industriels
— Et que faudrait-il pour cela? demandait Jean de France. Ce sera la plus belle affaire de l'époque. »
Kinck Jean Kinck hésitait encore. Sa femme le supplia :

Cela exigerait-il beaucoup d'argent? ajoutait « Oh ! mon ami, dit-elle, rendre nos enfants riches,
Gustave. heureux ; habiter Paris! v
— Oui et non. Il faudrait monter une usine. Pré- — Allons! eh bien, j'y consens! je donnerai ma
cisément j'en connais une à quelque distance de Pa- procuration. »
Plus long le père Kinck avait été à consentir, plus tamment une somme de cinq mille cinq cents francs
ardent il devint à vouloir se lancer dans l'inconnu. réalisable en-ce moment, et les enverra à Guebwiller,
Tropmann l'engagea tout d'abord à aller en Alsace point central de leurs affaires en Alsace.
prendre des dispositions pour vendre son usine, ou Kinck père et Tropmann partent pour l'Alsace et s'y
plutôt pour examiner si l'on ne pourrait pas la trans- rendent en passant par la Belgique ; ils descendent à
former et en faire une succursale de la grande usine, une station.... à Bolwiller peut-être tout près de
qui serait toujours à Pantin. Guebwiller.
Dans cette hypothèse Mme Kinck réunira à Rou- Ici, l'on perd la trace du père Kinck.
baix tous les fonds qu'elle pourra se procurer et no- Tropmann se rend à Guebwiller.

Il réclame la lettre, disant qu'il s'appelle Jean Il écrit à Gustave que son père impatient est parti
Kinck. Le directeur de la poste (disons son nom, qui pour Paris sans attendre les fonds qui doivent lui
il
n'a pas été publie, s'appelle M. Gros) lui répond: parvenir à Guebwiller ; que lui seul Gustave peut les
« Je ne puis vous la donner. Jean Kinck est un retirer. En même temps, il lui dit d'aller sans retard à
homme de quarante-cinq à cinquante ans, et vous Guebwiller puis de venir le rejoindre en même temps
ne paraissez pas avoir cet âge. » que son père à Paris, à l'hôtel du Chemin de Fer du
Tropmann balbutia quelques mots et se retira. Nord.
Ce premier échec ne l'émeut pas outre mesure. Il Gustave fait ce voyage ; mais à lui aussi on refuse
a confiance en lui et il sait que toute la famille Kinck la lettre contenant les valeurs. Et il arrive désolé à
lui est aveuglément acquise. Paris,
« Ce n'est rien, dit Tropmann, ton père y retour- se précipitent sur la famille et bientôt six'cadavres
nera; ce ne sera qu'une perte de-temps.... Viens, vont emplir la fosse béante.
allons le retrouver, cet excellent homme; il est à l'u- Immédiatement on comble la fosse ; on la piétine,
sine, il nous attend. » Tropmann marque des sillons jusqu'à ce que toute
Ils partent en effet pour Pantin, et quand ils sont trace ait disparu.
au milieu du champ qui conduit à l'usine, Gustave Puis il donne rendez-vous à ses complices pour le
est lâchement assassiné. lendemain, et il s'en va. «J

Et lorsque Tropmann a recouvert son cadavre de Il erre à l'aventure tout le reste de la nuit, il est
terre, lorsqu'il pense l'avoir caché à tous les regards, content de son œuvre; il se compare à Rodin; il
il écrit à la mère devenir à Paris, avec tous ses en- applaudit à la manière adroite dont il s'est débar-
fants, le dimanche soir, par le train qui arrive à dix rassé de toute une famille, dont il va avoir tous les
heures. Il doit les conduire immédiatement à l'usine. biens, grâce à sa procuration. 19
Il dit que Kinck père est déjà très-occupé, qu'il Son plan est fait. Il dira que la famille est en
est dans l'enchantement; seulement, ajoute-t-il, en Amérique; qu'il est chargé de réaliser toutes ses
travaillant il s'est blessé à la main droite. propriétés et de lui en faire parvenir le montant. Il
C'est pour cela qu'il ne peut pas écrire à sa chère se frotte les mains et regrette bien un peu de ne pas

impuni..
femme et que lui, Tropmann, s'est chargé de le s'être débarrassé de ses complices; mais il espère y
faire. arriver.
Mme Kinck, sans méfiance, communique la bonne Seulement, le crime ne peut rester longtemps
nouvelle à ses enfants.
«
Nous allons à Paris et nous allons embrasser le M. Langlois, en allant visiter son champ, décou-
père.... » vre les victimes de cet horrible crime, que Tropmann
Elle annonce à ses voisins son départ pour Paris croyait bien caché. j
et peut-être pour New-York. Bientôt, comme par une étincelle électrique, tout
Le dimanche matin tout le monde s'habille. Paris connaît la fatale nouvelle; Tropmann en est
«
Mes enfants, dit Mme Kinck, avant de partir, informé. i
allons à la messe, allons prier le bon Dieu. » « Il faut partir, il faut aller à New-York, se dit-il;
Ils s'y rendent ; en sortant de la maison du Sei- mon plan a échoué. » «1
gneur, ils se dirigent vers le chemin de fer et à six Et il part pour le Havre par le premier train. m
heures du soir ils sont à Paris. On sait le reste. fl
Personne à six heures à l'hôtel du Chemin de Fer
du Nord. Tels sont les faits qui résultent de tout ce qui a
Mme Kinck se rappelle alors qu'on l'attend seu- été publié sur cet horrible drame de Pantin. Quel-
lement à dix heures, et avec ses enfants elle se pro- ques détails peuvent être inexacts, mais certainement
mène dans le quartier; elle admire les boulevards et l'ensemble est plus que probable.
s'ébahit devant les étalages.
A dix heures, elle retourne à l'hôtel. THOMAS GRIMM. 1
1
Tropmann est là. Nous réunissons ici les faits nouveaux que nous
Allons, dit-il, allons, votre mari, votre fils vous
« avons pu recueillir et que les journaux nous font
attendent.... » connaître :
Et ce n'était que trop vrai : Gustave Kinck les at- On nous assure que les cadavres de la famille
*

tendait.... dans la tombe. Kinck, en ce moment à la Morgue, seront retirés ce


On fait signe à une voiture. soir. r
e Porte de Flandre, » dit Tropmann. Ils seraient conduits à Tourcoing, pendant la nuit,
Et la famille, confiante et joyeuse, heureuse d'aller par le chemin de fer du Nord.
voir un mari, un père, un frère, de se trouver tous Le champ Langlois, à Pantin, est débarrassé de
réunis, monte dans le fiacre. tous les objets qui y avaient été déposés par la piété
Tropmann dit : publique.
« Nous avons un champ à traverser pour arriver à
l'usine. »
Bientôt, en effet, il fait arrêter le fiacre. On des-
cend de voiture.
où étaient les deux
r
fosses..j
Aucune indication matérielle ne précise l'endroit

La sœur de Mme Kinck a prié elle-même,dans la


?

visite qu'elle a voulu faire sur le lieu du crime, qu'au-


C est bien noir, dit Mme Kinck. On pourrait
Il cun monument commémoratif ne fût élevé à cet en-
faire de mauvaises rencontres dans ce lieu désert. droit, la famille voulant se charger seule de ce triste
— Oh! je suis armé, dit Tropmann, et il montre devoir.
une petite hachette. — D'ailleurs, ajoute-t-il, j'ai Il résulte d'un procès commercial publié par les
dit à deux compagnons de l'usine de nous servir d'es- journaux judiciaires, que Gustave Kinck était inti-
corte. » mement lié avec Tropmann et qu'il était également
Et, en effet, deux'individus enveloppés de
man- en rapports avec le père de ce dernier.
teaux et armés de bâtons se présentent. Le Journal des Débats nous donne des renseigne-
Tous ensemble ils se dirigent vers le champ
en ments sur la marche de l'instruction :
quittant la voiture. M. Douet d'Arcq a continué aujourd'hui, dans
A une certaine distance, un trou était creusé,
une
pioche, une pelle étaient à côté. Les trois assassins son cabinet au Palais de Justice, l'instruction con-
cernant le crime commis à Pantin.
Nous n'avons qu'un incident à signaler : le service 5° Le second individu qui attendait aux Quatre-
de sûreté croit savoir que les instruments qui ont Chemins les victimes descendant de voiture et que le
servi à la perpétration du crime ne sont point ceux cocher a vu s'engager avec elles dans les rues qui
qui ont été achetés chez le taillandier de la rue de conduisent au champ ;
Flandre. 6° La bande mal famée avec laquelle le marchand
Le coupable aurait fait l'acquisition de la pelle à de vins l'y a vu dimanche assez tard dans l'après-
main chez un marchand du quai de la Tournelle; la midi.
petite pioche provenait du magasin d'un marchand -,
On a retrouvé les individus avec lesquels Trop-
établi au faubourg Saint-Martin. mann a été, dimanche 19, au petit village de Notre-
Ces deux commerçants ont été appelés et entendus Dame-des-Anges.
par le chef de la sûreté et le juge d'instruction. Ils ont été interrogés hier par le juge d'instruc-
La police serait, dit-on, sur les traces d'un des tion, à la disposition de qui ils doivent se mettre
complices de Tropmann. tous les jours à partir d'aujourd'hui, sous peine d'ê-
Aucun témoin n'était assigné aujourd'hui chez le tre inquiétés.
magistrat instructeur. Le juge d'instruction était Parmi la bande en question se trouvait une fille
d'ailleurs occupé à lire les lettres ou documents qui soumise qui était en compagnie de Tropmann. Il pa-
ont été récemment saisis tant à Paris qu'à Guebwil- raît qu'après sa déposition on aurait décidé qu'elle
ler, à Cernay et au Havre. devait être mise en arrestation.
M. Claude, chef du service de sûreté, et l'un de Nous recevons un renseignement qui nous paraît
ses agents, principaux, M. Souvras, se sont rendus fort grave :
aujourd'hui, à deux heures, à Mazas. Ils ont eu un Au sortir de la porte d'Aubervilliers, dans la cité
long entretien avec Tropmann. de Mars, il y a une petite ruelle du nom d'allée Chris-
Demain, M. Douet d'Arcq continuera son infor- tophe. Au n* 5 est un logeur nommé Haas, compa-
mation dans le cabinet d'instruction qui se trouve à triote de Tropmann.
la maison d'arrêt cellulaire. Quelqu'un très-digne de foi nous assure que c'est
Hier, vers trois heures, les corps des victimes ont chez ce logeur que Tropmann aurait été lundi matin,
été enlevés de la Morgue et placés dans des cer- après le crime, avant de se montrer en ville pour
cueils destinés aux voyages; c'est M. Clément, com- venir jusqu'à l'hôtel où il a changé de pantalon, le
missaire de police du quartier Notre-Dame, qui a sien étant couvert de boue.
présidé à cette opération. Il aurait procédé, dit le donneur d'avis, chez ce
Ils sont dirigés sur Tourcoing, où l'enterrement a Haas, à une toilette préalable, de telle sorte qu'il
lieu ce matin à dix heures. n'attirait pas les regards en traversant les rues.
Le Soir dit que Tropmann, dans sa prison, conti- On retrouverait encore, affirme-t-il, les effets en-
nue à faire preuve d'une parfaite insensibilité. sanglantés de Tropmann dans un petit caveau der-
Il a été un peu indisposé hier. rière la maison.
Il admet qu'il peut échapper à la peine capitale et Le Gaulois a publié hier, dans une seconde édi-
a dit à ses gardiens : tion, la dépêche suivante :
« Après tout, si je suis condamné à vingt années
de travaux forcés, je n'aurai terminé ma peine qu'à œ
Le cadavre de Jean Kinck a été trouvé à Ollwil-
quarante ans, autant vaut en finir tout de suite. » ler, hier soir, à cinq heures.
Il continue à affirmer que si l'on parvient à re- « HENRY MARSEY. »
trouver Jean Kinck encore vivant, comme il le pré-
tend, on acquerra la preuve qu'il n'est pas le seul Une heure après nous avoir adressé ce télé-
coupable. gramme, notre collaborateur nous en envoyait un
Cette dernière partie de sa déclaration nous sem- second, qu'il était trop tard pour publier :
ble de plus en plus véridique, malgré la nouvelle
«
La découverte du cadavre qui avait été annon-
tactique que plusieurs journaux paraissent avoir adop- cée par le journal de Colmar, et que je vous ai télé-
tée et qui consiste à dire que Tropmann ayant conçu graphiée, est inexacte. Le père de Tropmann est ar-
seul le plan, en ayant commencé seul l'exécution, rête.
l'aurait terminé seul aussi. HENRY MARSEY. »
A ces suppositions, qui ne reposent que sur des oc

idées, nous opposons des faits ; Edmond Tropmann, le frère de l'assassin de la


1" Le second individu grand et fort-à qui le con- famille Kinck, est soldat à la compagnie d'ouvriers
ducteur de la voiture d'Aubervilliers l'a vu remettre d'artillerie de la marine, en garnison à Cherbourg.
la pelle et la pioche; C'est un bon sujet.
2° Le second individu que les garçons de l'hôtel La nouvelle du crime accompli par son frère l'a
du Chemin de Fer du Nord ont vu venir avec lui lundi rendu presque fou; on a dû le faire transporter à
matin ; l'hôpital maritime; il est dans un état de prostration
\ 3° Le second individu
que la femme et le garçon complète et ne cesse de pleurer; on craint une fièvre
lu marchand de vin du boulevard Magenta ont vu cérébrale.
Jpire avec lui, lundi vers midi; Tropmann se raidit de plus en plus contre les in-
\k° Les deux individus
que le jeune Frémion a vus vestigations de la justice.

t
dins le chemin Langlois à
onze heures et demie pen-
d qu'un troisième creusait la fosse ;
Il s'obstine à ne rien répondre aux questions que
lui adressent MM. Claude et Douet d'Arcq. Quand il
se sent serré de trop près, il se contente de lever les Entre les murs extérieurs du bâtiment et ceux de
yeux sur son interlocuteur et les braque sur lui pen- l'enceinte cellulaire, il existe un grand espace sur le.
dant quelques secondes comme deux canons de pis- quel sont pris les chemins de ronde, les jardins et les
tolet. Est-il de bonne foi? Il ne paraît pas croire que préaux.
la peine capitale puisse l'atteindre et discute, dans sa Ces préaux sont au nombre de cinq, divisés cha-
cellule, sur le nombre des années de travaux forcés cun en vingt promenoirs. Ils peuvent contenir cent
qui pourront lui être infligées. Il s'attend à être con- détenus, lesquels y sont amenés et remplacés toutes
damné à vingt ans. (EDOUARD DANGIN.) les heures. 4
C'est dans la cellule de Mazas que nous venons de
décrire que Tropmann demeure, sombre, silencieux,
LA PRISON DE MAZAS
ne parlant pas, buvant à peine quelques gouttes de
Nous donnons la description de la prison de Ma- bouillon.... j|
zas par Timothée Trimm, reproduite par le Petit Les détenus de Mazas ignorent que c'est le prévenu
Moniteur universel. qui est entré il y a quelques jours dans la prison...7
La prison de Mazas, où Tropmann est détenu, S'il est un endroit dans Paris où les bruits du
peut contenir douze cents détenus. Elle est le type drame de Pantin ne sont point parvenus, c'est ce.
des prisons cellulaires. Elle a été construite en 1850. lui-là.... M
Son personnel se compose de : Le système cellulaire, dont Mazas est la plus ter-
1° Un directeur; 1
rible application, a cela de particulier qu'il isole
2° Quatre commis-greffiers ; - chaque individualité.... et laisse au criminel, jaloux
3° Un brigadier; d'une triste célébrité, le masque de l'incognito....
4° Sept sous-brigadiers; TIMOTHÉE TRIMM.
5° Soixante-quatre surveillants; ^
6° Une lingère; LES COMPLICATIONS ET LES PÉRIPÉTIES ^
7° Trois aumôni!ers;
8° Un médecin; Les enquêtes officieuses et officielles se multi.
9° Un pharmacien; plient et se compliquent de telle sorte qu'il devient
10° Une surveillante-fouilleuse; extrêmement difficile de suivre les fils d'un écheveau
11° Deux barbiers; qui s'embrouillent de jour en jour davantage. Nous
12, Quatre commissaires. croyons donc devoir nous borner à reproduire les
Les bâtiments intérieurs de Mazas forment une articles qui nous paraîtront les plus remarquables
rotonde, dont les galeries, à deux étages de cellules, des différents journaux, et suivre ainsi les péripéties
convergent toutes vers un centre commun, dans le- du drame qui va se dérouler devant la Cour d'as-
quel se trouve le guichet du brigadier. sises. •
5.
Il est surmonté d'une plate-forme, où est placé un
autel pour la célébration des offices religieux. FUNÉRAILLES DE LA FAMILLE KINCK i.
Les portes des cellules entr'ouvertes permettent à -i
chaque détenu de voir le prêtre officiant. Hier, 30 septembre 1869, à trois heures et demie
a eu lieu, devant les membres de la malheureuse fa-

Les préaux cellulaires placés dans les cours ont la
forme d'une circonférence divisée en rayons. mille Kinck, de M. le procureur impérial, assisté du
Le service est organisé dans la prison de Mazas de commissaire de police Clément, la mise en -bière des
façon à ce que les détenus soient toujours isolés et malheureuses victimes de Pantin.
ne
se rencontrent pas, soit qu'ils restent dans les cel- Rien de plus émouvant que cette lamentable céré-
lules, soit qu'ils traversent les galeries pour la pro- monie. -
menade, les parloirs, etc. Les cercueils des victimes avaient été placés les
La prison de Mazas est située sur le boulevard de uns à côté des autres dans une grande salle située
ce nom. derrière celle où a lieu l'exposition publique; ils
La maison de Mazas présente donc intérieurement étaient recouverts d'un drap mortuaire.
l'aspect d'une rotonde, divisée en sept galeries qui Alors, pour la première fois peut-être, l'archi-
viennent aboutir à un centre commun. prêtre, curé de Notre-Dame et le clergé de la pa-
Six de ces galeries contiennent chacune, à droite roisse, précédés d'un bedeau et de plusieurs enfants
et à gauche, tant au rez-de-chaussée qu'aux premier de chœur, se sont rendus à la Morgue et, après avoir
et second étage, deux cent et une cellules. offert l'encenl et l'eau bénite, ont récité les prières
La septième est le corridor qui conduit au guichet des morts. 1l'

d 'entrée. Il y a à Mazas douze cents cellules, à savoir Sous les voûtes néfastes de la Morgue, ces prières
:
1117 pour les détenus; pleines de tristesse psalmodiées au milieu d'un
16 pour les surveillants; silence morne et devant les sœurs et frères de
14 pour les bains; Mme Kinck, anéantis dans la douleur m'ont fait
14 pour les punitions; éprouver une impression qui ne s'effacera jamais de
18 pour les escaliers de communication; ma mémoire. /

10 pour les passages des préaux; Le cercueil de la petite Marie a été scellé le der^
nier; l'étole blanche a aussitôt remplacé l'étole noie
11 pour les avocats. de l'officiant et le Laudate pueri dorninum Enfans,
Total 1200. :
: louez le Seigneur, un ange fait son entrée dans le
i
royaume céleste a été entonné, et l'assistance a jeté secrétaires et les membres de la famille Kinck. Le
de l'eau bénite sur les dépouilles mortelles de cette funèbre cortége s'est dirigé vers la gare du Nord.
malheureuse famille; rien ne peut dépeindre l'afflic- Là a été faite par les magistrats la remise des corps
tion profonde des assistants. à la famille Kinck.
A quatre heures et quart, un fourgon des pompes Les cercueils ont été reçus par le chef de gare,
funèbres faisait son entrée à la Morgue, et en res- qui les a fait placer dans un fourgon.
sortait à quatre heures et demie, suivi de deux voitu- Ils sont partis par le train de huit heures quinze
res, dans lesquelles étaient M. le procureur impé- minutes.
rial, M. Clément, commissaire de police, leurs Ils ont dû arriver ce matin, 1er octobre, à la pre-

mière heure, à Tourcoing, où doit avoir lieu, à dix ver cette somme, a pris le parti de venir trouver le
heures, un service solennel. procureur impérial, afin de lui demander de la pré-
Ce sont les époux Roussel qui ont réclamé le corps lever sur les 5500 fr. saisis chez le directeur des
de leurs malheureux parents et qui les ont accompa- postes de Guebwiller, et qui avaient été adressés par
gnés. Le Journal des Débats donne à ce sujet un tou- Mme Kinck à Jean Kinck.
chant détail : Nous avons reçu une lettre de part, ainsi conçue :
Les époux Roussel ne sont pas riches, et les frais
nécessaires à ce transport de corps sont très-élevés : M. et Mme Louis ROUSSEL-DUBOIS et ;leurs
'1 fallait disposer de 2000 francs environ. enfants,
Aujourd'hui, à midi, M. Roussel, n'ayant pu trou- M. Jules ROUSSEL,
M. et Mme LEROUX-ROUSSEL et leurs en- la circulation, il n'y a que les douze agents de po.
fants, lice, les six gendarmes et les quarante pompiers qui
M. et Mme DUPONT-ROUSSEL et leurs en- composent toute la force armée à Tourcoing. Bien-
fants, tôt le cortége se met en marche pour se rendre à la
Mme veuve KINCK et sa famille, cathédrale.
ont l'extrême douleur de vous faire part des pertes En tête marchent quatre bannières noires, puis les
irréparables qu'ils viennent de faire de chantres, le clergé des deux paroisses réunies de
Dame Hortense-Juliette-Joseph ROUSSEL, épouse Tourcoing.
de M. Jean KINCK, née à Tourcoing, le 31 juin Ici viennent les sept corps portés à bras par les
1827; porteurs ordinaires; mais on en manquait dans la
MM. Emile-Louis KINCK, né à Roubaix le ville, on a été obligé de faire venir ceux de Roubaix.
21 août 1856; Henri-Joseph KINCK, né à Rou- Le cercueil de la mère est recouvert d'un suaire
baix le 15 avril 1859; Achille-Louis KINCK, né à noir, les six autres qui suivent par rang d'âge sont
Roubaix le 31 décembre 1861 ; Alfred-Louis KINCK, couverts de suaires blancs avec une grande croix
né à Roubaix le 24 octobre 1863; Mlle Marie-Hor- bleue.
tense KINCK, née à Roubaix le 3 août 1867; Devant chaque corps marchent des enfants du
Tous décédés à Pantin, près Paris,
pays, dont l'un porte une petite croix de bois noir,
le 20 septembre 1869
sur laquelle sont inscrits le nom et l'âge des défunts,
pas autre chose. C'est d'une simplicité remarquable,
et cette simplicité même ajoute à la grandeur de la
Et de M. Gustave-Louis-Joseph KINCK, né à cérémonie. \-
Tourcoing le 30 juin 1853 ; Sur le passage des sept cercueils, tous les yeux se
Aussi décédé à Pantin. mouillent. i

Il y a du monde jusque sur les toits; les ouvriers


Ils vous prient d'assister aux CONVOI ET SER- ont abandonné les ateliers : il en est venu de la Bel.
VICE SOLENNELS qui auront lieu le vendredi gique, de Lille, de Mazeille, de Roubaix.'Cinquante
1" octobre 1869, à dix heures, en l'église de Saint- mille personnes sont rangées sur la route suivie par
Christophe, à Tourcoing, d'où leurs corps seront le triste cortége.
conduits au cimetière de la ville pour y être inhu- Après les corps vient la famille. En tête le frère
més. de Mme Kinck, soutenu par l'abbé de Notre-Dame de
L'assemblée à l'Enfant-Jésus, rue de Roubaix. Roubaix. Ils sont là vingt-huit parents, cousins, etc.,
Ils les recommandent instamment à vos prières. tous en proie à une émotion profonde.
(Thomas GrRiMM.) Ce sont les autorités qui ferment la marche :
M. Roussel-Defontaines, maire; M. Dausse, secré-
-
Parti de Paris, jeudi, avec un prêtre de Notre- taire général de la préfecture, remplaçant M. de
Dame et un ordonnateur des pompes funèbres, le Saint-Paul qui est retenu par un deuil (il vient de
wagon tendu de noir qui contenait les restes de la perdre son beau-frère, M. Magnien) ; tous les cons-
famille est arrivé à Lille vers deux heures du ma- titués, les prud'hommes, le juge de paix, etc.
tin. Il n'en est parti que vendredi par le train de A l'église Saint-Christophe, c'est le doyen qui offi-
huit heures tren!e minutes du matin, qui est entré cie. Ce vénérable curé a cinquante-trois ans de prêtrise;
en gare à Tourcoing à neuf heures vingt minutes, l'empereur l'a décoré de sa propre main l'an passé,
avec un retard considérable occasionné par l'affluence Rien ne saurait rendre l'effet indescriptible que pro-
des voyageurs. duisent les sept cercueils rangés dans la nef; l'église
Tout le long du chemin on ne voyait que gens entière en est pleine du chœur à la porte d'entrée.
se dirigeant à pied ou en voiture vers la ville. La C'est lamentable vraiment, et la plupart des assis-
route de Roubaix à Tourcoing était pleine de monde. tants pleurent.
On eût dit un pèlerinage. M. Jules Brame, député de l'arrondissement, re-
Une foule énorme entourait les abords du chemin joint le corbége à l'église. On l'a averti par dépêche,
de fer. La gare était tendue de noir, les réverbères et il arrive de sa ferme-modèle de Beaumont. Pen-
de la station, conduisant directement à l'hospice de dant la cérémonie, une dépêche,est apportée parle
l'Enfant-Jésus, tendus aussi d'étoffes noires et blan- maréchal des logis de la gendarmerie à M. Dausse,
ches. qui la communique au maire. Est-ce la confirmation
C était véritablement un deuil public. La présence du bruit qui a couru de la découverte du corps de
des autorités du département en fit bientôt
une cé- Kinck père? Il y a un instant d'émotion. C'est sim-
rémonie officielle. plem-ent l'avis que vingt sergents de ville sont en-
Une grande voiture conduisit les sept cercueils à voyés de Lille comme renfort pour maintenir la foule,
1 Enfant-Jésus,
Enfant-Jésus,
où était disposée une chapelle ar- qui est véritablement énorme.
dente- Les ateliers, où il restait encore quelques ouvriers,
La grande cour, entièrement tendue, contenait six ferment à onze heures et demie, et lorsque le cortégè
catafalques, où étaient placés les cercueils les deux quitte l'église pour aller au cimetière, on peut dire
:
plus jeunes ensemble, et Gustave
un peu éloigné des sans exagération que toute la ville le suivait.
autres. On suit la rue de Roubaix, puis celle de Tournai.
Vers dix heures, le conseil municipal
se rend en En passant devant le n° 15, on s'arrête un instant;
corps de l hôtel de ville à l'hospice. Powc assurer c'est là que Jean Kinck, jeune homme encore, vint
travailler, se former comme bon ouvrier; c'est là tère imposant, il faut qu'elle soit non pas locale, mais
qu'il a connu sa femme, qu'il l'a aimée, qu'il l'a nationale. — HENRI COLONNA.
épousée.
Ce court épisode est rendu plus touchant encore INTERROGATOIRES
par la grande simplicité d'allures de la population
tourquemoise, qui se fait honneur de n'avoir pas cru Hier, vendredi, de midi à trois heures et demie,
un seul instant à la culpabilité du père. ont eu lieu, dans le cabinet du directeur de la prison
disent-ils.... de Mazas, un nouvel interrogatoire de Tropmann et
L'assassin n'est pas de nos pays,
«
Les Kinck sont honnêtes et bonoré.s.... Nous savons sa confrontation avec un certain nombre de témoins.
L'accusé persiste à dire que Jean Kinck l'avait
bien qu'ils ne sont pas coupables.... et, nous aimons
chargé d'acheter les instruments du crime et qu'il
mieux deux victimes de plus. »
n'a fait que porter ces objets jusqu'à l'octroi de
Dans la foule je distingue Mlle Duguéret, l'artiste Pantin ; aussi n'hésite-t-il pas à reconnaître les divers
de Paris en représentation à. Lille. Comme tout le témoins qui l'ont vu se livrer à ces acquisitions.
monde, elle pleure..En passant rue Impériale, le cor- Il a été confronté avec le marchand qui lui a vendu, -
tége s'arrête encore sur la place de la Bourse, pour le 17, un marteau de fumiste à deux taillants, dont
qu'on en fasse la photographie. les coups ont été reconnus dans les autopsies; mais
On arrive au cimetière en saluant le monument de il prétend ne pas avoir acheté la petite pelle à main
la bataille de Tourcoing, gagnée par Moreau, le trouvée ensanglantée dans le champ Langlois.
18 mai 1794. Quant au taillandier Bellangé, Tropmann le re-
Une grande croix noire annonce que le terrain où, connaît parfaitement pour lui avoir acheté la pelle et
à -l'avance, sont creusées sept fosses, a été donné par la pioche ; mais comme on ne l'a pas confronté avec
la ville. le conducteur de la voiture d'Aubervilliers, il prétend
Après les prières, M. Dausse,. secrétaire général, aussi qu'il a accompagné Jean Kinck en portant ces
s'avance, et prononce au milieu de l'attendrissement outils jusqu'à Pantin. Il ne dévie pas de ce système.
général quelques paroles émues. Tropmann a répondu sans le moindre embarras à
Le maire cède son tour de parole à M. Jules toutes les questions. Il était vêtu d'un paletot gris,
Brame, qui ne consent à parler que sur les instances d'un gilet de velours noir pointillé de blanc, et d'un
réitérées de ses concitoyens. pantalon marron, le' tout en assez mauvais état. Il
Il fait ressortir devant cette population d'ouvriers n'avait pas de cravate, et tenait à la main une cas-
les mérites de la vie de famille, de la vie de tra- quette de voyage en taffetas noir.
vail; il adresse aux pauvres morts une objurgation Un témoin, ré-cemment arrivé d'Alsace, a fait le
touchante, retrace leur départ joyeux pour aller re- voyage avec Gustave Kinck, de Guebwiller à Paris.
trouver le père, et demande enfin pardon à la mé- Ils sont arrivés tous deux le matin du vendredi
moire de Gustave du soupçon qui a pesé un instant 17 septembre. Comme on l'avait pensé, le jeune
sur lui. Mais, c'est avec fierté qu'il rappelle l'incré- homme a dû être assassiné le soir même.
dulité de tous ceux qui ont connu la famille. Une dame a fait une déposition assez singulière.
Cette dans les entrailles de laquelle Elle aurait rencontré, le lundi matin, rue Lafayette,
terre vous
«
maintenant, dit-il en concluant, cette terre près du faubourg Saint-Martin, Tropmann, qu'elle
« reposez
recèle encore une victime. La justice de Dieu vous a reconnu, causant avec un individu plus grand et
«
réunit déjà; c'est maintenant l'œuvre de la justice plus gros que lui. L'accusé disait. Ils dorment bien
I(

et ne se réveilleront pas de sitôt. »


«

«
des hommes qui va commencer. » Les deux hommes, voyant qu'elle les écoutait, lui
Ce qui domine la foule, ce n'est pas une pensée de lancèrent des regards singuliers et s'éloignèrent pré-
colère, de vengeance, l'image de Tropmann est bien cipitamment.
loin d'elle. Tous les cœurs sont tournés vers la prière, Tropmann'a été reconnu par un marchand de vins
tous vers. l'expiation suprême, et l'on se sépare alors du boulevard Magenta pour être venu lundi matin
sous l'empire d'une poignante émotion. boire dans son établissement. La femme et le fils de
Le gouvernement a fait savoir au maire qu'il prend ce débitant confirment cette déclaration, et se sou-
à sa charge tous les frais des funérailles; mais la viennent même de cette particularité que le compa-
municipalité n'avait pas attendu cette décision. gnon de Tropmann a bu à lui seul un carafon d'eau-
Bien que tous ses membres soient démissionnaires de-vie tout entier.
en ce moment, le conseil s'était assemblé d'urgence Nous avons aussi des renseignements curieux sur
et avait voté les fonds nécessaires aux obsèques. Ce la vie que menait Tropmann pendant les jours qui
vote se trouvant sans objet, la somme sera inscrite ont précédé le crime.
en tête d'une souscription publique destinée à la Le logeur Wetling, chez lequel l'accusé faisait de
construction d'un monument commémoratif. si fréquentes visites, que M. Kamply, l'associé de
Une commission a été nommée qui enverra demain Tropmann père, a pu croire qu'il y demeurait et y
aux journaux une circulaire pour les prier de recueil- prenait sa pension, est veuf. La maison est tenue par
lir les offrandes de tous ceux qui voudront concourir une femme Fritz, qui avait pour Tropmann les plus
à cette pieuse dépense. grands égards. Plusieurs honnêtes familles, qui habi-
Le Figaro est heureux d'être le premier à prêter sa tent la maison Wetling, s'inquiétaient des allures
publicité à un acte aussi honnête. étranges de quelques-uns de ses habitués.
Mais, pour tonner à cette souscription un carac- Au moment où, dans la matinée du 30 septembre,
M. le commissaire de police de Pantin est venu chez nal, chez un célèbre magnétiseur, M. Fauvelle-Le-
Wetling, accompagnant Aron, pour avoir le mot gallois, 6 i, rue Jean-Jacques-Rousseau.
d'une dépêche télégraphique que celui-ci avait reçue Je m attendais à avoir affaire à une horrible vieille;
de Strasbourg, le mari de la femme Fritz, entrant mais quel ne fut pas mon étonnement en voyant de-
chez une dame locataire de la maison, qui causait vant moi une charmante femme de vingt-cinq à vingt-
avec deux de ses voisines de l'événement, s'écrie : six ans, vêtue de noir, svelte, élancée, à la taille
«
C'est dimanche que nous nous sommes amusés!... frêle, parfaitement bien faite, aux longs cils noirs,
Nous sommes sortis ma femme et moi en compagnie aux yeux rêveurs, aux cheveux châtains foncés et à
de Wetling, Tropmann, Aron et d'autres personnes la peau brune, mais dorée de cette nuance d'ambre
que je ne connais pas, mais qui viennent souvent qui sied si bien aux créoles ! Ses dents blanches et
chez Wetliqg. Nous sommes allés rue de Flandre, où un peu espacées se montraient derrière ses lèvres
nous avons bu trois saladiers de vin à la française. pâlies par la fatigue ; son front pur, son col flexible;
Seulement Tropmann et Aron ne buvaient que de son sourire avenant et le duvet de la jeunesse qu'un
l'absinthe. Ils en ont même pris sept à huit verres. rayon de soleil nous permettait de suivre sur les on-
Ils avaient l'air très-préoccupés. On aurait dit, qu'ils dulations de son profil gracieux ; son nez droit, aux
tiraient des plans. Nous nous sommes quittés de ailes mobiles, dont ce même rayon dessinait vive-
bonne heure, laissant les autres ensemble. » ment le rose des narines; toute cette distinction,
Fritz ayant depuis confirmé ce propos, et la justice loute cette nature exquise et nerveuse me faisaient
l'ayant sans doute interrogé à ce sujet, que devient plaisir à voir, et sur l'invitation du professeur, je
la déclaration d'Aron par laquelle il prétendait avoir m'assis sur un canapé, à ses côtés, et mis ma main
perdu Tropmann de vue depuis le vendredi 17 sep- dans la sienne. - f
,
tembre? (Le Figaro.) M. Fauvelle-Legallois se plaça devant Mme Ber-
the, — c'est le nom de la jeune sibylle. -
Que veut monsieur? dit-elle en me désignant. f
LETTRE DU PÈRE DE TROPMANN «

— Monsieur désire savoir où se trouve le cadavre


Le Moniteur universel donne le texte de la lettre de Jean Kinck ; qui l'a tué, et comment il a été tué?
adressée à Tropmann par son père. Oh! je ne veux pas m'occuper de cela, dit la som-'
Cernay, 29 septembre 1869.
nambule avec dépit. C'est trop grave et trop fati-
Malheureux fils, gant. Et puis je n'aime pas me mêler des affaires de
« la justice. a
« Je ne puis plus douler maintenant de l'horreur .t

de ta position ! Et c'est brisé de douleur et dans l'im- Voyant sa résistance, M. Legallois commença à
faire des passes magnétiques sur sa tête et sur son
possibilité où je suis de t'écrire, que je m'adresse à
front, sur sa poitrine et sur son visage. Il dessina des
des personnes compatissantes qui veulent bien me
servir d'interprètes. cercles dans l'air, à l'entour de ses épaules, plaça à
On m'apprend que tu refuses de nommer tes plusieurs reprises devant ses yeux grands ouverts
« deux de ses doigts, l'indicateur et le gros doigt, en
complices! Mais si tu ne les nommes pas, malheu-
reux, tu laisseras croire au monde entier que tu es le se rapprochant de plus en plus de ses genoux.
seul coupable ! Les yeux de la somnambule se dilatèrent. Ils pri-
de ta mère qui se meurt de douleur, de rent une teinte vitreuse, et se fermèrent peu à peu.
« Au nom
tes frères et de tes soeurs qui t'aimaient tant, au nom Sa poitrine se gonfla, quelques soupirs bruyants en
de Dieu que nous t'avons appris à craindre et à sortirent avec effort, comme d'une personne qui ré-
adorer, je te conjure de désigner tes infàmes com- siste et étouffe. Elle eut de petits mouvements con-
plices à la justice des hommes. vulsifs, et le fluide envahissant, le regard magnétique
Oui, songe à ta famille ! Il n'est pas juste qu'elle de son maître la domptant, elld renversa sa tête en
«
supporte seule le souvenir impérissable de l'horrible arrière, et s'endormit.
forfait. Alors je commençai à la questionner.
«
C'est le suprême, adieu d'un père dont la vieil- Je ne m'étendrai pas sur toutes les demandes que
]esse est flétrie. je lui fis, ce serait trop long ; mais voilà ce qu'elle
«
JOSEPH TROPMANN. » me répondit en substance :
« Tropmann' était lié avec Gustave Kinck, mais il
Tropmann devient plus communicatif avec ses ne l'aimait pas. Il ressentait de la jalousie contre le
compagnons de prison. Il leur fait part des projets jeune homme, qui était dans une position sociale plus
d'avenir qu'il avait fondés sur son établissement en avantageuse que lui, qui était toujours mieux mis que
Amérique avec l'argent de la famille Kinck. lui; et qui avait de l'argent, tandis que lui n'en avait
L'instruction se poursuit et réunit chaque jour de pas, il ressentait une jalousie mêlée de haine, mais
nouveaux documents. C'est ainsi qu'on a acquis la qu'il cachait sous une fausse amitié. f *

certitude que c'est sur les conseils de Tropmann - «


Gustave Kinck ne l'aimait pas trop non plus; ®

que Jean Kinck a entrepris le voyage de Guebwiller. mais comme celui-ci pouvait se livrer en secret, ,!

grâce à lui, à un léger penchant pour le plaisir, il


LA SYBILLE Fallait trouver. Ils étaient en dessous tous les deux ;
mais Tropmann, plus dissimulé que Gustave, savait
Nous reproduisons, à titre de curiosité littéraire, par celui-ci tous les secrets de sa famille, ses béné-
un article de la Petite Presse, sur une consultation fices, ses gains, ses achats, etc. » #
f
somnambulique prise par un rédacteur de ce jour- Interrogée par moi sur l'objet principal de ma vi-
— Et réussira-t-on à trouver son cadavre?
— Non. Il l'a tué tout seul.
— Oui ; mais pas tout de suite, dans quelques mois, — Et lui voyez-vous des complices le dimanche
et Tropmann niera que ce soit le corps de Kinck, car 20 septembre, jour où il a tué la mère et les cinq en-
il sera méconnaissable. fants?
— Et Gustave Kinck? — Certainement. Je le vois avec deux hommes de
— Gustave Kinck a été tué après, quelques jours mauvaise mine.
après. Quels sont ces hommes?

— Par qui ?
— De mauvais gars qu'il a pris à Pantin même,
— Par Tropmann, je vois bien celui-ci maintenant. et qu'il connaît iL peine »
— Avec un complice? M. Fauvelle-Legallois voulut continuer l'interro-
gatoire; mais j'eus pitié de la pauvre femme, qui père n'est pas encore arrêté : je le tiens d'une par-
nous parlait d'une manière saccadée, qui haletait sous sonne qui arrive de Cernay. ,»

la domination du fluide, et je priai Je magnéti- A Paris, l'instruction est entrée dans une phase
seur de la réveiller. qui ne nous permettra plus de fournir des renseigne-
Le professeur commença à lui faire des passes, ments très-détaillés sur ce qui se passe à Mazas.
mais en sens contraire. Elle ouvrit alors les yeux tout M. Douet d'Arcq, juge d'instruction, a repris cha-
d'un coup, se les frotta, et dit: « Merci! » que fait, et dans ses interrogatoires, dans les con-
Quand, prenant congé d'elle et du rédacteur du frontations auxquelles il soumet Tropmann, il s'étu.
Magnétisme, universel, je lui redemandai quelques die à élucider tous les points de cette mystérieuse
explications sur ce qu'elle m'avait appris, elle fut et ténébreuse affaire.
_tout à fait en peine de me répondre. Tropmann a été reconnu positivement par 'iiun
La jeune femme éveillée ne savait plus ce qu'elle grand nombre de témoins. *
m'avait dit pendant qu'elle était sous l'empire du Il finira certainement par succomber sous le poids
sommeil magnétique. de l'évidence. Il perd de sa fermeté et de son éner-
Voilà dans sa plus exacte et stricte vérité le récit gie; vainement il lutterait contre la vérité. iL
de ma consultation avec la somnambule de la rue
Jean-Jacques Rousseau! (VICTOR COCHINAT.) LE CALFAT HAUGEL
Il
M. Édouard Waldteufel nous envoie du Havre des
LA MALLE DE JEAN KINCK
détails sur le calfat Haugel :
Guebwiller, 1CI' octobre [869. • ••••• . • »
•••••••/(
C'est un garçon de trente-cinq ans; son œil est
Ce matin, de tonne heure, on est venu m'appor- doux comme celui d'une jeune fille; sa voix est ti-
ter une nouvelle qui prouve maintenant clairement mide autant que sa main est robuste et calleuse. Je
que Kinck père est venu en Alsace, et jusqu'à Soultz, l'ai vu à Rouen, après les ovations dont il a été l'ob-
près Guebwiller._ jet; il portait pour la première fois les médailles qui
Hier soir, l'employé du bureau de l'omnibus de lui ont été décernées par les Sociétés de sauvetage
Soultz remarqua entre autres bagages, un sac de de cette ville et de Belgique, il semblait confus de
voyage qui était là depuis environ un mois, sans que son triomphe et son œil était gros de larmes. Son
personne fût venu le réclamer. portefeuille est rempli des cartes qu'on lui fait pas-
L'employé se souvient bien que ce sac avait été ser de toutes parts comme marque de sympathie.
déposé au bureau par deux personnes disant qu'elles J'ai remarqué entre autres celles de hauts fonction-
viendraient le chercher le lendemain, mais qui ne naires et celle de M. GémoIid, inspecteur général des
se sont plus montrées. dons et secours de l'Empereur. J8
Désireux de savoir à qui appartenait le colis, il Haugel compte une dizaine de sauvetages; son
l'ouvre et y trouve une boîte sur laquelle il lit : père, qui est garde-feu, en a accompli trente et quel-
ques ; il a encore son grand-père, un vénérable no-
«
Jean Kinck, nagénaire qui a fait aussi jadis ses preuves. Haugel
Roubaix. »
« est une nature de sentiment, très-nerveux et d'une
Stupéfaction du préposé qui fait immédiatement sensibilité presque féminine. | i

déclaration. Malgré le bruit qui se fait autour de lui, il est en


sa
De tout cela il résulte, que Kinck père est venu ce moment sans ouvrage. Sa profession de calfat lui
compagnie d'une rapporte 7 fr. par jour, quand le navire à bord du-
en autre personne (Tropmann), de
Bollwiller à Soultz en omnibus, et à Soultz ils sont quel il' travaille est droit, 8 fr. quand il est couché.
descendus pour aller à pied, de compagnie, à Cernay Cette différence tient à ce que dans cette dernière
à Guebwiller. situation il ne peut s'absenter de l'œuvre qu'après
ou
Mais plus que probablement pour se rendre à épuisement des réparations à faire. m
Cernay, puisque c'est pour aller à cette ville que le On mange un morceau à bord, quand il se trouve
chemin est plus court. une minute de répit, et la minuté né Éo trouve pas
Il longe la colline et la forêt, est de plus très-peu toujours. v
fréquenté et propice à l'exécution des projets de Le travail de calfat consiste, comme on sait, à cal-
Tropmann. feutrer avec de l'étoupe, les interstices entre les
Donc il y a un point éclairci et qui facilitera les planches de la coque des navires. '>-''L

recherches de la justice. Haugel ne veut à aucun prix éntendre parler de faire


Kinck père est venu jusqu'à Soultz, c'est son portrait. Il a, dit-il, ses raisons pour s'y refuser.
maintenant où a-t-il été assassiné ? assez; Le croquis assez inexact qu'un journal a donné, a été
Le juge d'instruction est ici. pris malgré lui pendant qu'il causait avec des cama-
Des fouilles sont organisées environs, princi- rades sur la place de la Mâture. De temps en temps,
aux
palement entre Soultz et Cernay. un de ses amis lui disait, désignant le dessinateur
Espérons que bientôt j'aurai de nouvelles parisien : j
cations à vous faire. commu- « Y' t'croque (Il te croque.) »
,
1
!

CAMILLE KRAFT. Haugel alors se tournait et se retournait pour ren-


dre impossible la tâche de l'artiste. #
P. S. — A 1 heure où je vous écris, Tropmann A son avis Tropmann sait nager. Il dû plonger
a
trois fois pour le pêcher. A la première, il l'avait dans un jour ou deux, — aussitôt que sa santé,
perdu de vue; à la deuxième, le soleil qui rendait ébranlée par les sinistres événements qui l'accablent,
l'eau fort transparente permit aux spectateurs du
,
sera un peu remise.
quai de voir le noyé et de signaler à son sauveur la On tient toujours beaucoup à la mettre en pré-
place qu'il occupait; Tropmann était pris pir ses sence de son fils, car Tropmann résiste à toutes les
basques au-dessous de la quille du vaisseau la objurgations. LI persiste à ne pas vouloir nommer ses
Louisiane et il battait l'eau de ses mains pour se complices. (HENRI COLONNA.)
forcer à couler ; là s'engagea la terrible lutte con-
nue ; Haugel 'assena un coup à son adversaire pour LA TRACE DE JEAN KINCK
l'épuiser; il était à bout de forces et avait lui-même
besoin de reprendre haleine. Nous avons déjà donné une rapide analyse de la
Il remonta à la surface de l'eau, et quand il jugea lettre adressée au Moniteur par son correspondant de
que son homme devait être suffisamment anéanti ,Guebwiller à propos de la découverte d'effets et de
pour n'être plus à redouter, il revint à la charge, et papiers ayant appartenu à Jean Kinck. Nous croyons
étreignant vigoureusement la poitrine de Tropmann utile de reproduire cette lettre en son entier.
dans son bras droit, il le laissa enlever par deux ou-
vriers charpentiers, nommés Lecoutheux et Maillard; Guebwiller, le 11, octobre 1860.
après quoi Haugel, sans plus se préoccuper du tour J'emportais hier la fausse nouvelle que l'on sait
de force qu'il venait d'accomplir, rentra se changer mais en approchant de Bollwiller, à partir de Mul-
dans sa chambrette, et alla déjeuner chez son res- house, le démenti refluait vers Paris, et Il a dû vous
taurateur habituel, qui est le cabaretier Signol, quai être connu par mon premier télégramme.
Lamblardie. Tous ces détails m'ont été racontés par A huit heures du matin j'arrivai à Bollwiller, où le
lui, au milieu d'un groupe de camarades, dans une commissaire de police attendait, sur avis reçu cette
guinguette de la rue de l'Arsenal, où il trinque de nuit même, l'arrivée du juge d'instruction de Colmar
temps en temps avec Sandon, son ami, propriétaire par le train qui allait croiser.
de ce modeste établissement, intitulé : A la Botte A sa descente de wagon le magistrat dut avoir
d'oignons. (Le Petit Journal.) bon espoir ; on lui signalait déposés dans le bureau du
chef de gare quatre objets apportés à l'instant même
de Soultz par un nommé Vogel, qui tient dans cette
DÉCOUVERTES DE LA POLICE.
petite ville le bureau de l'omnibus desservant la sta-
tion de Bollwiller. Voici comment eut lieu la décou-
La police vient de découvrir à Lille une corres- verte de ces objets qui sont tout le bagage de l'in-
pondance échangée entre Tropmann et Jean Kinck. fortuné Jean Kinck; j'en parle comme s'il était mort
De nouveaux agents de la police de sûreté viennent et que son cadavre fût retrouvé, car il va l'être très-
d'être envoyés à Soultz, qui va devenir le centre d'ac- certainement dans ces parages.
tives recherches. Hier au soir donc, Vogel faisait un rangement dans
Le Soir dit que Tropmann a reçu une lettre de sa l'arrière-partie de la bouticlue qui lui sert de bureau,
sœur lui annonçant que sa mère était dangereuse- et repoussait du pied divers objets entreposés chez
ment malade. Il en a été profondément ému et a lui, lorsque d'un sac à main s'échappa une petite
longtemps pleuré; mais après l'interrogatoire, il est boîte en bois blanc longue de Onl,20, large de 0111,10
revenu à son indifférence habituelle. et haute de 00,5, fermée par un petit crochet. Il la
On a arrêté à Bruxelles un individu que son air ef- ramasse machinalement et va la remettre dans le
faré et l'argent qu'il cachait ont signalé à l'attention sac lorsqu'il voit un nom, une adresse imprimés sur
de la police. Il arrive de Paris, s'est laissé condam- le couvercle avec un timbre humide ; il déchiffre ces
ner comme vagabond et a offert aux agents qui le mots : « Jean Kinck, mécanicien, Roubaix. »
conduisaient trois mille francs pour le laisser partir. Ce' premier sac est accompagné d'un autre de
Le parquet de Paris a reçu aujourd'hui sa photo- même forme, tapisserie fanée sur les deux faces et
graphie. C'est un homme un peu fort, trapu, portant garniture en cuir sur les côtés, et d'un vieil étui à
les moustaches; il a le visage coloré. chapeau en cuir.
Un cabaretier de Pantin, M. Villeminot, a ra- On constate l'empreinte sur le cuir de l'un des
conté que Tropmann, très-exalté, avait le travail en sacs d'un pouce qui a laissé sa trace sanglante. La
horreur et parlait constamment de projets qui de- tache, bien qu'ancienne, est très-indiquée.
vaient l'enrichir. Le juge d'instruction confie ces objets à un agent
La police de sûreté a fait une descente judiciaire qui l'accompagne, il écoute quelques indications de
hier, 2 octobre, à Pantin. Quelques-uns des indivi- personnes connues ; on prononce deux noms, mais
dus entendus comme témoins pourraient bien être cela touche à la complicité probable de deux sujets
mis en état d'arrestation. assez mal famés et qui étaient un peu trop les amis
On a trouvé au domicile de Jean Kinck un vieux de Tropmann pour qu'on ne s'occupe pas d'eux.
livret de chemin de fer renfermant une lettre écrite Nous partons pour Guebwiller, point extrême du
en allemand, où Tropmann conseillait à Jean Kinck ressort de l'instruction dirigée de Colmar. L'inten-
de ne venir à G-uebwiller qu'après s'être mis en par- tion de M. Belin, le juge, est de rabattre ensuite sur
fait accord avec sa femme sur les questions d'intérêt. Bollwiller; il entendra chaque déposition dans le
La lettre était partie des environs de Bollwiller. lieu de résidence de chaque témoin, mais avant tout
On suppose que la mère de Tropmann arrivera il veut connaître ces étangs qui lui sont signalés et
qui contiennent les eaux d'une force motrice dépen-
dant de la fabrique de M. Antoine Herzog, sur la QUI DÉFENDRA TROPMANN
route de Soultz, propriété de M. J. Gros.
Il est impossible de rien imaginer de plus propice A peine Tropmann était-il arrêté qu'on se deman-
à l'œuvre d'un criminel. Ces eaux entourent la fa- dait déjà quel avocat accepterait la lourde tâche de le
brique par des canaux ayant jusqu'à deux mètres de défendre devant les assises, et comme on suppose,
profondeur sans compter un mètre de vase. La lar- avec raison, que nul membre du barreau ne viendra
geur est de dix à treize mètres, dont moitié envahie par lui offrir ses services, on s'est empressé de croire
des roseaux hauts et drus ; il y a là dedans des mil- que, pour cette cause dramatique, "quelque petit
liers de carpes. avocat sera nommé d'office.
On fait venir le représentant de M. Herzog, il faut C'est là une grande erreur, car si le sinistre assas.
qu'on vide ces canaux de suite; mais, objecte-t-il, sin de la famille Kinck ne choisit pas lui-même son
mes deux cents ouvriers vont chômer? Il n'importe, défenseur, le président des assises nommera d'office
qu'on obéisse, c'est la volonté du magistrat, et je quelque célébrité du barreau. s
crois que c'est une inspiration dont il faut attendre C'est ainsi que cela se passe d'ordinaire. Lorsqu'il
un heureux résultat. s'agit d'un grand criminel, le président tient à ce que
On va déverser les eaux, couper les roseaux, on sa défense soit présentée par un avocat connu ; c'est
épuisera ensuite avec une machine, et dans qua- pour lui une sauvegarde de l'indépendance et de la
rante-huit heures, c'est-à-dire dimanche matin, on dignité des débats. 4
pourra fouiller ces deux hectares d'eaux comme on En province, c'est presque toujours le bâtonnier
explore un tiroir de commode. de l'ordre qui est désigné. j
Des ordres semblables sont donnés pour un autre L'avocat, nommé ainsi d'office en matière crimi-
étang qui a la réputation d'être insondable et dont le nelle, ne peut refuser son concours à l'accusé sans
nom allemand est au moins l'expression d'une pro- faire agréer au préalable ses motifs d'excuses par la
fondeur peu commune. cour, qui, en cas de contravention, a le droit de le
à
Nous arrivons à dix heures Guebwiller; les com- punir des peines portées par l'article 18 de l'ordon.
missaires de police sont convoqués et attendent, la nance de 1822. 4 i
gendarmerie pareillement, et M. Belin reçoit la dépo- Dans le procès Orsini, Me Jules Favre a bien été
sition de Vogel en même temps qu'il inventorie les choisi par le principal accusé, mais c'est d'office que
effets du bagage de Kinck, bagage bien sommaire : MMes Nogent Saint-Laurens etNicolet ont plaidé pour
Pieri et Rudio. Pianori a été défendu d'office par
1° Cinq chemises en toile fine ; Me Benoît-Champy, et Verger, l'assassin de Mgr Si-
2° Six paires de chaussettes ; bour, encore par Me Nogent Saint-Laurens. •#
3° Une paire de bottines neuves; Il y a même plus, c'est que lorsque l'avocat appelé
41 Un habillement de drap noir, redingote, panta- par l'accusé ne paraît pas être, par son nom, à la
lon et gilet ; hauteur de la cause qu'il doit défendre, le président
5° Un rasoir, enveloppé dans un avertissement des assises l'invite à se faire assister par un de ses
des contributions, pour la patente de mécanicien. confrères, ayant sinon plus de talent, au moins plus
6° Et un chapeau droit. de réputation.
Du reste, les jeunes avocats qui acceptent par dé-
C'est le 4 septembre que deux individus ont dé- vouemènt aux devoirs professionnels la défense de
posé cela au bureau de correspondance en question, quelques-uns de ces accusés dont la cause est perdue
sans rien faire inscrire, comme des gens qui vontat- d'avance, ne manquent jamais de s'adjoindre comme
tendrele prochain omnibus pour rejoindre le chemin conseil un de ces maîtres dont la présence seule est
de fer. déjà, pour eux, un puissant appui. î
Je vous laisse à penser si l'on va remuer ciel et Dans la sanglante affaire de la Varenne, la fille
terre, et.... eaux, d'ici à six jours. (E. VALDU.) Fleutot et la femme Merlet avaient pour avocats
M. Belin, du tribunal de Colmar, paraît donc d'une MMCS Dieudonné et Périllier et Me Lachaud les as-
énergie de volonté capable de mener à bonne fin sistait.
cette instruction ; malheureusement il ne fait que C'est donc par une de ces illustrations dont le bar-
remplir l'intérim du magistrat titulaire. reau français est si justement fier que Tropmann sera
Dans six jours, il doit remettre l'affaire en d'autres défendu. Laquelle? On ne le saura qu'après l'arrêt
mains, sans doute aussi habiles; mais ne faut-il pas de renvoi de l'accusé devant les assises. Quelles seront
regretter qu'un travail ds cette importance ne soit ces assises? Grâce à l'habileté et au dévouement que
pas achevé et récompensé en la personne qui aura fait M. Douet d'Arcq apporte à l'instruction du crime de
les premiers et les plus intelligents efforts? Pantin, probablement celles de la première session
P. S. Un avis arrive au juge d'instruction : à Lut-
terbach entre Mulhouse et ici, J. B. Tropmann a
vu dans les premiers jours de septembre ; il a changé
été
de novembre, que présidera l'honorable conseiller,
M. Isignard de Lafaulotte. (Gazette des Tribunaux.)

cent francs pour une dépense de un franc cinquante L'instruction de l'affaire se poursuit avec une
centimes dans un café. Il voulait à toute force une grande activité.
voiture particulière. E. V. (Petite Presse.) Plusieurs journaux ont parlé du Cabinet du juge
d'instruction à Mazas. Ils étaient mal informés. Ce
cabinet d'instruction n'existe pas. 4 i
L'audition des témoins a lieu dans le cabinet du L interrogatoire d'hier s'est prolongé jusqu'à
directeur de la prison. C'est là, aussi, que Tropmann qua-
tre heures et demie, et n'a pas amené, paraît-il, de
est amené par les gardiens. bien grands éclaircissements.
M. Douet d'Arcq s'est rendu hier à Mazas, vers Tropmann ne parle toujours que très-peu. 11
dix heures, pour continuer l'interrogatoire de Trop- siste dans son système de défense.
per-
mann et le confronter avec un nombre relativement On nous apporte à l'instant une triste nouvelle
considérable de témoins. Mme Lœwbe, .belle-sœur de la malheureuse
:

Aujourd'hui et demain encore M. Douet d'Arcq Mme Kinck, est atteinte d'aliénation mentale. Sa
passera une grande partie de son temps à la prison. raison a sombré dans cette sanglante catastrophe.

D'un autre côté nous apprenons que Mme Trop- çon brutale ; elle était sceptique comme les criminels
mann mère ne viendra pas à Paris, ainsi qu'on l'avait qu'elle pourchassait.
annoncé. Elle est beaucoup trop malade pour entre- On ne se rappelle plus aujourd'hui le meurtre de
prendre cet horrible voyage. la belle Normande, une fille de la rue d'Argenteuil,
égorgée par un individu qui était monté chez elle.
LA POLICE DE SURETÉ On n'avait pour indice qu'un croissant d'élagueur
d'arbres....
La police de sûreté d'aujourd'hui agit d'après la Vidocq, chef de la police de sûreté, alla pren-
légalité la plus indiscutable. dre le coupable dans le village où il s'était réfugié.
La police sous la Restauration était faite d'une fa- Il l'arrêta et le conduisit à l'hôtel garni où il n'p-
vait pas reparu. Le prévenu nia absolument son 11 ne s'y trouva pas un Italien... s

crime. Je lis ceci dans l'ouvrage du temps qui relate les


Mais Vidocq était un malin, il le regarda et lui soins de l'autorité.
dit : La police qui, dans cette conjoncture, aurait dû
Quel âge as-tu? déployer la plus grande célérité, ne se mit en route
«
J'ai vingt ans? que le lendemain. Si la vérification des hôtels eût été
— effectuée dans la nuit même qui suivit l'attentat, on
Ma foi, tu es bienheureux.... Mais, es-tu bien
— aurait arrêté de suite les coupables, puisqu'ils étaient
sûr de n'avoir que vingt ans?
Oui, monsieur, je ne lésai même pas encore.... rentrés dans leur auberge avec l'or enlevé chez Jo-
— seph, et qu'ayant lavé leurs vêtements pour faire dis-
Ah ! tant mieux ! cela sera regardé comme une

étourderie de jeunesse. paraître les taches de sang, à leur retour ils les
Comment dites-vous ? avaient étendus sur une corde à la croisée, afin de
— majeur, les faire sécher. ê
Je dis que tu es heureux de n'être pas
— joli L'histoire de la découverte des deux assassins est
sans quoi on t'aurait coupé lè cou comme à un
garçon, au .lieu que tu en seras quitte pour cinq ou assez singulière. 1
six mois de prison. Ils erraient souvent dans les champs aux environs
Bien vrai? de Paris. 4
— Ils semblaient rechercher ces solitudes, plus iso-
Certainement que c'est vrai, puisque c'est du
— lées encore en 1826 qu'à notre époque....
ressort de la police correctionnelle. Par exemple, tu $
ne peux pas éviter la correction. C'était surtout aux environs de Charonne, dans un
Six mois de prison ! Si ce n'est que ça, c'est endroit appelé la Ruelle des Champs, que les deux

bientôt passé. Ma foi, autant avouer la. vérité hommes suspects dirigeaient leurs pas. 9
tout de suite. Oui, monsieur, c'est moi qui ait fait le On apprit qu'ils avaient caché des pièces d'or dans
coup. » la terre.
'.,.
Et il donna tous les détails de l'assassinat..., Puis, Ils furent arrêtés, jugés, condamnés et exécutés;
comme un homme soulagé d'un grand poids, il soupa, leur confrontation avec le changeur Joseph qui n'a-
but et mangea gomme un ogre..., le sourire revint vait pas succombé à ses blessures fut d'un saisissant
même sur ses livres. effet. p(
Il fut conduit à Paris, et ne tarda pas à être in- En 1826 on chercha dans les champs l'or du chan-
stallé au dépôt, Lorsqu'il franchit l@ seuil de la pré- geur Joseph pour le lui rendre. \
fecture, Vi40cq lui dit encore : En 1869 pn cherche les cadavres des malheureuses
«
Est-il bien vrai que tu n'aies que vingt ans? victimes pour les venger. f f
— Je ne les aurai qu'à Ig Saint-Jean prochaine, Les deux sentiments sont nés d'une façile et natu-
ainsi il s'en faut de six mois, relle émotign. ,4 j

— En ce cas tu ne les auras ja,mais. Chacun a fait son devoir, selon les inspirations de
Et pourquoi? sa conscience, la logique d@ son esprit, les élans de

— Parce que d'igj.-H tu géras raccourci | SPnâme.... ' | 1

— Raccourci ! Et si parfois l'opinion publique a semblé devancer



Eh! oui, ton compte est bon ; c'est sur la place de l'instruction judiciaire, cela ne fut jamais un manque
Grève qu'il se réglera. » de respect pour ses attributions, une usurpation de
L'assassin, pour qui ces mots étaient un coup de ses privilèges.... f
foudre, ne proféra ptus une seule parole, et Vidocq Mais une naturelle et toute spontanée collabora-
disparut. tion,,.. (TIMOTHÉE TRIMM.) f
L'élagueur fut condamné à la peine capitale, 1
On se plaignit, en 1826, de la lenteur de la po- LES FOUILLES EN ALSAQg
lice relativement à la visite des hôtels garnis, lors de
l'assassinat du changeur Joseph, au Palais-Royal. Tout l'intérêt du drame dont les dernières scènes
Il eut lieu le 11 janvier 1826, vers sept heures du se sont passées au champ La.nglois, gp concentre au-
soir, tandis que Mme Joseph, l'une'des plus belles jourd'hui dans l'espace, du triangle formé par Boll-
femmes de Paris, était au spectacle. willer, Guebwiller et Lutterbach. *
f
Deux individus entrent et demandent des pièces de Il est un fait acquis, c'est que Jean Kinck se ren-
cinq francs pour de l'or. dait de Roubaix en Alsace, par la Belgique. Voici
Ils frappent le changeur, qui s'est baissé pour ra- l'itinéraire le moins cher, point important à noter :
masser une pièce tombée.... Roubaix à Bruxelles, Bruxelles à Arlon, Arlon à
Ils lui remplissent la bouche avec de la farine pour Luxembourg, Luxembourg à Strasbourg par Thion-
l'empêcher de crier. ville, Metz et Nancy, Strasbourg à Colmar, Colmar
Et ils volent une somme de vingt-un mille francs. à Bollwiller. !

Le changeur Joseph n'était pas mort !... Il n'est pas probable qu'il se soit arrêté en route;
Il se traîna tout sanglant à sa porte.... et appela au et d'ailleurs comment l'assassin s'y serait-il pris
secours!... Il dit qu'il avait entendu les coupables pour l'amener à quitter le chemin de fer à telle ou
qe parler en italien. telle station choisie par lui d'avance, dans le but d'y
On crut que le coup avait pu être fait par quel- commettre un crime? Jean Kinck est vraisemblable-
use joueur habitué des maisons de jeu du Palais- ment venu jusqu'à Bollwiller; là, il s'est engagé dans
Royal... la route qui mène à Soultz. Selon toute probabilité,
I
Tropmann était allé l'attendre à la gare de Bollwil- tre semaines, deux individus, un vieux dont le si-
ler et faisait route avec lui. N'oublions pas encore gnalement ne se rapporte pas à celui dé Jean Kinck
ce détail, c'est que le jour où Tropmann fils est re- (barbe et cheveux blonds), et un jeune homme, qui
venu très-tard chez ses parents, avec de l'argent, il est évidemment Tropmann fils, se présentèrent au
a dit arriver de Guebwiller. Or, il n'a vu personne, bureau de correspondance de la voiture de Bollwiller
à Guebwiller, qui aurait pu lui remettre une somme à Guebwiller, à Soultz.
quelconque. D'où lui venait cet argent? Il l'avait évi- Ils étaient porteurs de deux petites- valises à main
demment trouvé en venant de Boliwiller à Guebwil- et d'un carton à chapeau.
ler ou de Guebwillèr à Cernay. Ils les remirent entre les mains de l'employé et le
Comment a-t-il pu engager Jean Kinck à l'accom- prièrent de les garder jusqu'à ce qu'ils revinssent les
pagner à pied de Bollwiller à. Guebwiller? Il ne faut réclamer : puis ils s'en allèrent. C'était dans la soi-
pas oublier que le terrain acheté par Kinck se trou- rée, mais on n'a pas pu préciser l'heure.
vait à Bühl, c'est-à-dire à une faible distance de L'employé n'y songea plus ; hier, il remarqua ces
Guebwiller. Peut-être Tropmann a-t-il été assez ha- objets, qui encombraient son bureau, et il se mit en
bile pour faire entrer Kinck dans un café et lui faire devoir de les ranger d'une façon moins gênante. En
manquer l'omnibus; si bien que les deux hommes les remuant un peu vivement, l'une des deux vàlises
ont dû partir à pied. Mais se sont-ils dirigés sur s'ouvrit, et il en tomba des boîtes dont l'une en
Guebwiller ou sur Cernay? Là est un doute grave. bois et l'autre en carton, enveloppées d'un papier qui
Ce qui est certain, c'est qu'en tous cas ils sont allés portait un timbre noir, ainsi conçu : Jean Kinck,
ensemble de Bollwiller à Soultz. A moitié chemin mécanicien, à Roubaix.
on rencontre une route qui va directement à Cernay Il ouvrit ce carton et y trouva un avertissement
et qui traverse le bois de Staffelfelden. Supposons émanant des contributions indirectes, adressé à Jean
maintenant qu'ils soient allés jusqu'à Soultz. Kinck, et l'invitant, à payer sa patente. Dans le car-
Il y a quatre kilomètres de Bollwiller à Soultz : ton à chapeau, il y avait un rasoir.
il faut donc trois quarts d'heure à deux hommes, Frappé de ces circonstances, l'employé avertit
marchant d'un bon pas, pour atteindre Soultz. Le aussitôt l'autorité qui Se rendit sur les lieux. Les
point le plus propice à un assassinat est sans nul pièces furent saisies, et, sur le sac de nuit, on remar-
doute l'étang qui entoure la filature de MM. J. Gros qua une large éclaboussure de sang.
et CI, à une petite distance de Bollwiller. Il est Il n'y avait plus à hésiter; il était évident que le
assez profond, situé au bord de la route, et une crime avait été commis entre Guebwiller et Soultz,
forte poussée suffirait à y précipiter un homme. Il et que le cadavre devait se trouver sur cette route.
est donc urgent que le projet de desséchement de cet On a immédiatement commencé à vider l'étang de
étang soit mis le plus tôt possible à exécution. Le Bollwiller, qui entoure la fabrique de MM. J. Gros
reste de la route présente des deux côtés des taillis, et Cie. A l'heure où je vous écris, le niveau des eaux
des fourrés, de petits bouquets de bois. baisse de 40 centimètres environ, et demain on pour-
Soultz est une petite ville de quatre mille cinq ra faire dans le fond des recherches utiles.
cents habitants, très-animée et très-vivante. Au sud Autre déposition fort importante : un cantonnier
de la ville, il existe une hauteur appelée Schimmel- déclare avoir vu sur le bord de la route, à la même
rain. époque, des traces de piétinements indiquant une
On sort de Soultz par la' route de Cernay ; à un lutte, et des plaques de sang.
quart d'heure environ on rencontre sur la route le Les valises et le carton à chapeau ont été expédiés
vallon de Ruisbach, et on longe un petit, cours ce soir à Paris.
d'eau descendant des hauts pâturages. A une demi- On attend demain matin M. Claude à Bollwiller.
heure, un petit hameau, Jungholtz; à gauche, une C'est le parquet de Colmar qui instrumente ; le juge
éminence rocheuse, surmontée de ruines. La route d'instruction s'appelle M. Belin. C'est un homme
est encaissée entre des hauteurs ou bordée de dé- d'une intelligence remarquable et à l'activité duquel
blais. Sans exagération, on peut déclarer que cette on ne saurait trop rendre hommage. (H. MARSEY.)
route est un véritable coupe-gorge. (H. MARSEY.)
DEUXIÈME DÉPÊCHE
PREMIÈRE DÉPÊCHE
Bollwiller, 2 octobre, 3 h. 20 soir.
Bollwiller, 2 octobre, 8 h. 10 m. «
Toutes les recherches sont restées infructueuses
«
L'étang de Langsbollwiller est à demi vidé : aucun
On cure l'étang de Bollwiller. J'assiste à l'opé-
« vestige sur ses bords. Un plongeur a sondé une autre
ration. Vous recevrez, ce soir, une correspondance à
mare dite Langenstrossenloch, rien Une pluie tor-
1

ce sujet. rentielle est venue, sinon interrompre, du moins fort


On curera aussi l'étang d'Ollwiller. Des battues
« gêner et ralentir les recherches entreprises par la po-
sont organisées de tous côtés, mais jusqu'à présent lice, et auxquelles les habitants s'adonnent avec une
elles n'ont amené aucun résultat satisfaisant.
fiévreuse activité. » (HENRY MARSEY. Le Gaulois.)
«
HENRY MARSEY. »
NOUVELLE ENQUÊTE
En arrivant de Cernay, j'apprends une nouvelle
complication. Je viens de Soultz, où j'ai vouiu me procurer des
Le fait est absolument exact : il y a environ qua- renseignements exacts concernant les bagages trou-
vés, et grâce à l'obligeance de M. Vogel, l'employé Pour en finir sur ce point, j'ajoute, d'après notre
du bureau de Soultz, je suis à même de vous les don- correspondant de Guebwiller, que M. Gras, directeur
des postes de cette ville, et M. Stadelmann, beau-
ner. frère de Kinck, ont été appelés à Paris.
M. Vogel voyant depuis trop longtemps deux sacs
de voyage et une boîte à chapeau traîner dans son 'Tropmann père n'a pas été arrêté, mais il est gardé
bureau, voulut mettre ces objets de côté, en atten- à vue; on observe surtout les personnes qui lui ren-
dant qu'on vînt les réclamer. dent visite.
En prenant un des sacs par une des poignées, la A Paris, l'instruction judiciaire suit son cours ré-
mal conditionnée, s'ouvrit d'elle seule et du gulier.
serrure, Je réunis ici les renseignements nouveaux fournis
tomba une boîte en bois portant une griffe bleue :
sac *
par les journaux.
JEAN KINCK Le Soir donne les suivants : -

mécanicien Tropmann a reçu une lettre de sa sœur lui annon-


K 0 tr BA 1 X çant que sa mère était dangereusement malade. Il en
Voici maintenent ce que contenaient ces bagages a été profondément ému et a longtemps pleuré ; mais
ouverts en présence des autorités : après l'interrogatoire, il est revenu à son indifférence
D'abord, il y avait deux sacs de nuit, dont un de habituelle. ïl
couleur rougeâtre et l'autre de couleurs mélangées. On a trouvé au domicile de Jean Kinck un vieux
Dans le premier se trouvait un pantalon noir et un livret de chemin de fer renfermant une lettre écrite
paletot ayant trois poches extérieures et une poche en allemand, où Tropmann conseillait à Jean Kinck
ntérieure. de ne venir à Guebwiller qu'après s'être mis en par-
Dans la poche du pantalon se trouvait un mouchoir. fait accord avec sa femme sur les questions d'intérêt.
à raies blanches. La lettre était partie des environs d'e Bollwiller.
Dans la poche du paletot se trouvait un prospec- Un sieur Villeminot, cabaretier, rue Berthier, 9,'
tus avec dessins de diverses machines. à Pantin, a connu Tropmann pendant quelque temps,
Dans ce même sac étaient encore une paire de bot- mais il l'a perdu de vue depuis cinq mois..{ff
tines toutes neuves, et, au fond, une boîte en bois L'assassin venait habituellement dans ce débit, y
ermée au moyen de quatre vis; trois de ces vis faisait peu de dépenses, mais était toujours porteur
étaient dans de bonnes conditions, mais la quatrième de sommes d'argent qui paraissaient considérables
était cassée ; la boîte vide. pour sa position. - f
Sur le sac se trouvait une tache rouge de la lon- En causant familièrement avec le sieur Villeminot,
gueur d'un décime, cette tache a été reconnue être Tropmann a paru vouloir l'entretenir d'un projet
du sang par M. Gasser, pharmacien, qui était pré- très-sérieux, dont il s'occupait, disait-il depuis long-
sent.. temps. h
Dans le deuxième sac de nuit se trouvaient cinq Il lui disait qu'il avait le travail en horreur et que,
chemises fraîches et bien pliées, ne portant aucune du reste, il avait des ressources qui lui permettaient
marque. de ne rien faire. f
Sur la chemise supérieure, il y avait de faibles Tropmann était d'ailleurs fort exalté dans toutes
traces de sang, comme si une main mal essuyée s'était ses conversations, qu'il amenait volontiers aussi sur
Dosée dessus.
3 bonnets de nuit pour femme ;
le terrain de la politique-..
Le Figaro ajoute :
1
*

2 paquets de tabac français; On suppose que la mère de Tropmann arrivera a


1 paquet, enveloppe jaune, tabac turc. Paris dans un jour ou deux, aussitôt que sa santé,

Et au fond, une même boîte en bois comme dans le ébranlée par les sinistres événements qui l'accablent,
premier sac, également vide et dévissée d'un côté. sera un peu remise.
L'étui à chapeau en carton contenait : On tient toujours beaucoup à la mettre en pré-
1 chapeau de feutre mou, brun ; sence de son fils, car Tropmann résiste à toutes les
1 rasoir enveloppé 'dans un « Avis aux contribua- objurgations. Il persiste à ne pas vouloir nommer ses
bles, » au nom de Jean Kinck. complices. ^ i

M. Vogel me dit que ces bagages, ont été dépo- Enfin le Droit précise un fait important : si» j
sés dans la semaine du 5 au 12 septembre, par deux M. Douet d'Arcq, juge d'instruction, a procédé
individus, dont l'un pouvait avoir quarante à qua- hier et aujourd'hui à l'interrogatoire de Tropmaun'
rante-cinq ans, portant la barbe entière et blonde et à sa confrontation avec les témoins. ï i
(ce n'était pas Kinck) ; l'autre était un jeune homme. Des renseignements récents fixent d'une manière
Les taches de sang trouvées me déroutent complé- certaine les relations de Tropmann avec Jean Kinck,
tement;. Kinck aurait-il donc été assassiné avant dans le mois d'août dernier, et ne peuvent laisser
d'arriver à Bollwiller? aucun doute sur la réunion de Tropmann et de Jean
La lecture attentive de la lettre de notre corres- Kinch dans les environs de Bollwiller. 1

pondant de Guebwiller, me donne à penser que Des agents de Paris ont été envoyés sur les lieux
Tropmann a dû prendre dans les boîtes vides, que où a dû être commis l'assassinat de Kinck pour y
contient le sac de Kinck père, le papier d'affaires, les procéder à toutes les vérifications nécessaires.
titres de propriétés qu'on a trouvés sur lui. Par suite des indications données, le champ de ces
Si cette indication est exacte, nous aurions l'expli- recherches ne doit pas être très-étendu.
cation de certains faits qui étaient restés obscurs. Le Droit nous donne donc l'espoir que le dernier
-

i
du terrain. Jean Kinck aurait été assassiné dans les
'w environs d'Épernay, et ses bagages, qui poi'ent le
LE MONUMENT DES VICTIMES timbre de cette gare, auraient été apportés à Smlltf,
par les assassins, pour dérouter les recherches.
Nous recevons de la mairie de Tourcoing la lettre «
La mère de Tropmann n'à. pas encore pu partir
suivante : pour Paris ; elle est trop malade pour effectuer,ce
triste voyage. On ne le lui demandera dans tous les-
Monsieur le Directeur, qu'à la dernière extrémité. (HENRY MARSEY.)
cas, »
Les victimes du crime horrible commis à Pantin
le 20 septembre dernier, Mme Kinck et ses six en- Le bruit de l'arrestation de Tropmann père ne
fants, reposent au cimetière de Tourcoing, confor- s'est pas confirmé.
mément à la volonté de leur famille. Tropmann père n'a pas pu expliquer une absence
Le corps municipal de nôtre ville, voulant secon- de CernAy qu'il a faite à l'époque ou l'on présume
der les pieux désirs des proches parents de Mme Kinck, que Jean Kinck a été assassiné.
voulant répondre au sentiment public, profondément Il se contente de dire, sans rien prouver, qu'il a
indigné en présence du plus inouï des crimes, a dé- été à Bade.
cidé que des funérailles solennelles 'seraient faites Tropmann a subi aujourd'hui une nouvelle con-
dans l'église principale de la ville, aux frais de la frontation. Il s'étonne d'être mis en présence de tant
caisse municipale, que les corps des sept victimes re- de monde et dit en riant que c'est sans doute pour le
poseraient au cimetière communal dans un terrain montrer comme une bête curieuse.
concédé à perpétuité et qu'au moyen d'uné souscrip- Il commence g abandonner son système de défense,
tion publique, un monument, funéraire serait élevé Il dit aussi que s'il avait de l'argent, il arriverait,
dans l'emplacement concédé. comme d'autres assassins qui l'ont précédé, à éviter la
Depuis, l'administration a été informée, de la part peine capitale.
de M. le procureur impérial de Pétris, que tous les Tous les étangs compris entre Soultz et Bollwiller
frais d'inhumation lui seraient remboursés. ont été desséchés. Tous les champs, les jardins, les
Il reste à la ville de Tourcoing et aux soins des vignes, ont été explorés sous la direction du service
populations d'élever sur h1 tombe des victimes un de sûreté; on n'a rien trouvé.
monument qui atteste l'émotion profonde du pays en La même opération aura lieu entre Guebwiller et
face d'un des crimes les plus exécrables qu'ait vus se Cernay.
produire le dix-neuvièmè siècle. La ville de Tour- Un fait grave arrive à notre connaissance par notre
coing ne faillira point à la pieuse mission qui lui in- correspondant de Gruebwiller. Pendant le séjour de
combe; elle consacrera à l'exécution du monument Gustave Kinck dans cette localité, il a été questionné
funéraire le crédit qu'elle destinait aux funérailles, par plusieurs de ses parents sur l'absence de Jean
-et elle recevra les souscriptions qui pourront lui être Kinck, son père, que l'on s'étonnait de ne pas voir
adressées pour concourir à cette œuvre de commé- arriver.
moration d'un grand malheur. Chaque fois il aurait pâli, se serait troublé, et, une
Nommés par le Conseil municipal pour recueillir dernière fois, aurait répondu à l'un de ses proches
les souscriptions, nous venons, Monsieur, si vous le parents:
jugez à propos, vous prier d'annoncer la souscrip- «Ne me questionnez pas' sur mon père, ja-
tion dans votre journal et, dans le cas où des per- mais on ne saura ce qu'il fait-ni ce qu'il est de-
sonnes étrangères à nos localités voudraient y parti- venu. »
ciper, nous serions heureux de joindre le montant L'interrogatoire d'hier s'est prolongé, dit le Moni-
des sommes que vous pourrez nous adresser à celles teur, j usqu'à quatre heures et n'a pas amené de grands
que nous recueillerons parmi nos concitoyens. éclaircissements..
Recevez, Monsieur le Directeur ; l'assurance de Tropmann parle très peu. Il persiste dans son sys-
nos sentiments les plus distingués. tème de défense.
Oii nous apporte à l'instant une triste nouvelle :
Les Membres du Comité de souscription ; Mme Lœbwe, belle-sœur de la malheureuse
ROUSSEL-DEFONTAINE, J. LEBLAN, D. DEBU- Mme Kinck, est atteinte d'aliénation mentale. Sa rai-
CHY, J. LEURENT, Y. HASSEBROUCQ, ED. son a sombré dans cette terrible et sanglante cata-
MONNIER, AUG. DESMAZURE, ALF. LE- strophe. (Le Figaro.)

,
SERRE.
Tourcoing, le 1er octobre 1869. LES COMPLICES

DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE. En présence de l'attitude de Tropmann, surtout


depuis que l'on sait qu'il devient moins énergique et
«
Les recherches n'ont abouti à aucun résultat. Il moins absolu dans ses dénégations, à mesure que la
faut dire d'ailleurs qu'elles ont été faites avec uné vérité devient plus éclatante, la question de savoir
véritable négligence. En employant trois cents hom-
mes de la garnison, titi aurait -pu explorer le pays en
une journée.
jamais..
s'il a eu des complices se représente plus irritante
q-ae
Dans ses derniers interrogatoires, Tropmann a- - ;

«
Une nouvelle supposition commence à prendre avoué qu'il s'était trouvé en Alsace en. même temps
que Jean Kinck, mais il continue à nier cependant possession qu'une somme de trois francs cinquante,
qu'il l'ait assassiné. tandis que la visite corporelle a.fait découvrir, ca-
Nous savons à quoi nous en tenir sur ce point; chée dans ses habits, une somme de près de cin-
mais a-t-il eu des complices ? quante francs.
Quoi qu'il en soit, si Tropmann a eu des compli- Conduit au dépôt communal de Laeken, il a offert
ces, il est plus que probable qu'ils tomberont entre trois mille francs au commissaire de police pour que
les mains de la justice. celui-ci le laissât s'enfuir. Cette tentative n'ayant pas
La justice, sauvegarde de la société, est parvenue réussi, il la renouvela, mais sans plus de succès, au-
à juger des criminels dont la découverte était bien près d'un adjoint de police. Quelques instants plus
autrement entourée de difficultés. tard, profitant d'un moment où il ne se croyait pas
Je demandais à Canler, l'ancien chef de la brigade observé, il sauta par la fenêtre, mais fut immédiate-
de sûreté : ment repris.
« Quand , au début d'une instruction crimi- Cet homme, qui paraît âgé de vingt à vingt-cinq
nelle, toutes les recherches, tous les soupçons, ans, tst petit de taille, trapu; il ale cou fortement
toutes les suppositions de la justice s'égarent dans rentré dans les épaules, les cheveux noirs, bouclés,
une nuit impénétrable ou sur une piste trompeuse, la moustache naissante, les yeux bruns. Traduit de-
par quel moyen arrivez-vous à débrouiller le vrai vant le tribunal de simple police, il a été condamné,
du faux et à retrouver, dans l'ombre ou le dédale, hier, à sept jours de prison pour vagabondage.
les passées du gibier perdu? Possédez-vous le flair Le parquet de Bruxelles s'est ému de cette arres-
instinctif de Vidocq? Vous acharnez-vous après la tation, et l'attitude de cet individu lui a paru sus-
preuve physique, palpable, vivante, si je puis m'ex- pecte. Celui-ci évite de répondre aux questions qui
primer ainsi? ou bien encore procédez-vous par la lui sont posées. Il semble inquiet, son regard est
logique et l'induction ou la déduction, comme Ed- effaré; il est agité et ne reste pas un moment en
gard Poë et les détective de Londres? » repos.
Canler me répondit : On crut d'abord avoir affaire à un fou, mais deux
Dans les affaires, comptons auxi- médecins, requis à l'èffet d'examiner l'état mental de
Il nous sur un
liaire qui ne nous fait jamais défaut — un auxiliaire cet individu, déclarent qu'il est sain d'esprit, quoique
plus puissant que les plus fins limiers, que tous les se trouvant en proie à une agitation fébrile presque
renseignements et que tous les indices, voire même continuelle.
Il refuse obstinément de donner des explications
que toutes nos qualités d'expérience et d'intelligence,
d'activité et de ténacité sur la cause de son départ de France, ainsi que sur
,...
Et, cet auxiliaire, c'est?... » sa présence en Belgique. Il a fait tous les efforts pour
— empêcher le photographe de saisir son portrait, mais
Le policier sourit : celui-ci y est cependant parvenu et l'épreuve sera
t Vous l'appelleriez LE HASARD; moi, je l'appelle transmise à Paris.
LA PROVIDENCE. L'individu dont il s'agit sera renvoyé devant letri-
Pour nous, qui croyons à l'intervention des esprits bunal correctionnel de Bruxelles, sous la prévention
du monde invisible da&s les affaires de ce monde, de tentatives de corruption.
nous disons que la découverte de certains événe- Un autre fait semble se rattacher à cette téné-
ments doit certainement leur être attribuée ; que ce breuse affaire de Pantin.
sont eux qui préparent les rencontres, qui condui- Je lis dans le Messager de Provence, de Marseille :
sent les gens sur les traces les plus cachées, lorsque Ayant-hier matin, 'e bruit circulait dans la ville
Dieu a décidé que la vérité devait se produire pour qu'une dépêche, arrivée la veille, signalait à la po-
l'accomplissement de nos destinées. lice le passage dans nos murs d'un personnage, et
Ayons donc confiance. l'ordre de prendre des mesures pour l'arrêter immé-
Nous connaîtrons un jour quel a été le mobile de diatement. On apprenait en même temps qu'à onze
Tropmann, nous saurons comment il a exécuté son heures du soir, la police, descendue à la brasserie
exécrable forfait, et ses complices, s'il en a, com- Lyonnaise, sur le Cours, avait mis la main sur un
paraîtront comme lui devant la justice criminelle, individu assis dans un coin, où il absorbait une con-
qui finit toujours par triompher. sommation, et d'où il prêtait une oreille attentive au
L'un des complices de Tropmann vient peut-être récit que quelques ouvriers, installés à une table
d'être arrêté à Bruxelles. voisine, faisaient des meurtres commis à Aubervil-
On écrit de cette ville au journal la Presse : liers, près de Paris.
Un individu;dont les. allures singulières avaient Malheureusement, on ajoutait qu'au moment où le
été remarquées, a été arrêté mercredi dans la soirée commissaire de police dépliait ou lisait les papiers
par la police de Laeken, dans l'Allée-Verte. Cet in- que, sur sa demande, l'étranger lui avait remis, ce-
dividu convenablement vêtu, déclara se nommer lui-ci s'était élancé de sa place, avait franchi en deux
,
Fossé et exercer la profession de terrassier, tandis. bonds la porte de l'établissement, et, prenant une
que les papiers qui ont été saisis sur lui tendent à rue latérale, s'était échappé, par une fuite rapide, à
établir qu'il aurait été employé dans une étude de la poursuite des agents et des citoyens que les cris :
notaire, d'avoué ou dans une administration publique. « Au voleur à l'assassin! » avaient attirés sur les lieux.
1

On a, en outre, trouvé sur lui un projet de testa- Il n'en fallait pas davantage pour jeter l'émoi dans
ment et des billets d'entrée au théâtre de la Porte- la population.
Saint-Martin de Paris. Il prétendait n'avoir en sa « C'est l'assassin du négociant de Toulon, disait l'un.
meurtriers la famille Kinck, » avoir nécessité la construction d 'un pont ; c est
C'est un des de pour

disait l'autre. '
le Langenstrossenloch des habitants de Bollwiller ou
Au moment où écrivons, la croyance géné- le San-Frediloch des ha.bita.nts de Soultz. Cette mare
nous du chemin qui relie
rale est que l'individu en question ne serait autre est située à quelques mètres
le complice de Tropmann, l'égorgeur d'Auber- Bollwiller à la route départementale sus-indiquée.
que Vers une heure de l'après-midi, un homme vint
villiers. de police de Soultz de
à M. le commissaire
Quoi qu'il en soit, auteur ou complice du crime proposer
l'on voudra, l'individu que la police avait tenu plonger dans ce trou, qui avait au moins trente pieds
que de profondeur au dire de certaines gens. Cet individu
moment sous la main a disparu et bien disparu.
un les partit aussitôt et l'on s'empressa de le suivre. Il avait
On a bataillé toute la nuit, on a parcouru toutes
même battu la campagne, mais toutes les devancé tout le monde, et quand les curieux furent
rues, on a arrivés à deux cents mètres de la mare, on l'en vit
courses ont été jusqu'ici inutiles.
Probablement, la gendarmerie sera plus heureuse sortir tout mouillé et criant qu'il venait de toucher
la police, et nous ne désespérons pas d'appren- l'une des bottes du cadavre, puis il disparut allant
que côtés.
dre, d'ici à demain, que l'arrestation a été opérée, annoncer cette nouvelle de tous
sinon dans l'intérieur, du moins aux environs de la Mais quand on fut arrivé sur les bords de la mare,
ville. point de cadavre tiré hors de l'eau. Deux hommes
travaillant avec une perche affirmaient cependant f
NOUVEAUX RENSEIGNEMENTS sentir, sur les pierres du fond, un corps mou qui 1

cédait à la pression. On courut chercher au village


La découverte récente d'une lettre écrite par Trop- des crocs, et les recherches recommencèrent, mais
mann à Jean Kinck, et qui n'avait pas été trouvée n'amenèrent rien.
lors des premières perquisitions faites au domicile Plus tard, un ouvrier se déshabilla et vint plonger
de la famille Kinck, est venue apporter à l'instruc- à la place indiquée, et dans laquelle il ne trouva ab.
tion de l'affaire des lumières nouvelles. solument rien. Il explora dans tous les sens la mare
Disons d'abord que si cette lettre a été découverte qui, entre parenthèses, à l'endroit le plus profond,
tardivement, il n'y a aucun reproche à adresser à n'a pas deux mètres de fond, et il allait en sortir
cet égard à ceux qui ont procédé aux précédentes quand, près du bord, il trouva un lambeau de vête-
perquisitions. ment. C'était la poche gauche d'un pantalon de toile
En effet, toutes- les lettres saisies et envoyées à bleue. On crut alors enfin avoir découvert quelque
M. Douet d'Arcq, juge d'instruction, avaient été chose,et le plongeur recommença, mais il ne put rien
trouvées, soit dans le meuble où la correspondance trouver d'autre. 4.
était ordinairement déposée par Mme Kinck, soit Il est peu probable que Kinck soit dans ce trou
dans des endroits où il était facile de les décou- avec un corps pesant pour le maintenir. S'il y avait
vrir. 1 été jeté, il devrait maintenant être tout ballonné, et
Celle qui a été récemment trouvée avait été pla- la peau de son ventre toute macérée n'aurait pu ré-
cée, on ne sait pourquoi, dans un livre, et c'est par sister aux coups des crocs qui ont exploré le fond de
hasard que, ce livre ayant été feuilleté, la lettre de la mare dans tous les sens, et des bulles de gaz se-
Tropmann a apparu. raient au moins venues dénoncer le cadavre si d'au-
Dans cette lettre, écrite en allemand, Tropmann tres indices, tels qu'un lambeau de chair resté au
invite Kinek à se mettre en mesure de partir de Rou- bout des crocs ou un lambeau de vêtement n'avaient
baix, de manière à arriver à Bollwiller le 25 août; pas indiqué sa présence. Un chien, qui de quelques
elle annonce à Kinck que Tropmann viendra à sa instants avait précédé le plongeur dans le trou, ne
rencontre et le prendra à la descente du chemin de fer. faisait nulle difficulté pour entrer dans cette eau et
En présence des termes de cette lettre, il ne peut pour en boire, et pour aller chercher au fond de l'eau
rester aucun doute sur la réunion de Tropmann et les objets qu'on lui jetait.
de Jean Kinck à Bollwiller le 25 août; il ne s'agit A trois cents mètres à peu près de cette mare, du
plus de rechercher le corps du malheureux Kinck côté de Cernay, au bord d'un chemin qui vient de
sur de grandes étendues de terrain. Bollwiller, se trouve, au milieu de la plaine déserte
L'assassinat a donc été commis dans les environs, et nue, un bouquet de bois. On disait que depuis
soit de Bollwiller, soit de Soultz, soit de Buhl, où quelque temps les chevaux hennissaient en passant
Jean Kinck avait une petite propriété. près de cet endroit et que les chiens refusaient d'y
Des agents spéciaux ont été envoyés de Paris pour entrer. Le taillis a été exploré et battu dans tous les
diriger, dans ce sens, les recherches de la justice.
Le corps de Jean Kinck n'a pas encore été trouvé.
sens, et là rien encore.........
Tropmann paraît comprendre que tous les faits La justice connaît maintenant la date et l'heure
aujourd'hui acquis à l'instruction rendent inadmis- exacte de l'arrivée à Bollwiller de Tropmann fils.
sible son système d'un massacre de la famille Kinck Elle le suit depuis une auberge de cette ville, où il
par le père et le frère aîné; aussi paraît-il être sur aurait pris une chope, jusqu'à Soultz. Elle a reçu,
la pente qui doit le conduire à des aveux complets. dit-on, les dépositions de conducteurs de train et de
(Le Droit.) mécaniciens de chemins de fer qui auraient vu Trop-
mann père à Strasbourg. Elle a reçu celles d'autres
Sur la route départementale qui va à Lucelles
par personnes de Cernay qui, à Lutterbach, auraient
Cernay se trouve une mare d'eau assez considérable rencontré au train de onze heures du matin, il y A
quelque temps, Tropmann père, lequel aurait cher- elle, en disant : Heureusement que la police est là,
ché à les éviter, et qui, forcé d'entamer une conver- et que les assassins seront rapidement livrés à la
sation avec elles, n'aurait prononcé que des paroles justice.
évasives. (L'Industriel alsacien.) Or, depuis huit jours je me suis trouvé mêlé à
tous les incidents, à toutes les péripéties de cette
Le 30 du mois d'août, à dix heures et demie du affaire et j'ai la hardiesse de dire, tout haut, ce que
,
soir, trois messieurs qui se rendaient à Guebwiller, tous répètent en Alsace : « Le corps de Jean Kinck
étaient arrivés à une demi-lieue d'OUwiller, à l'en- ne sera pas découvert de longtemps peut-être, et le
droit d'un pont où la chaussée est très-élevée, lors- jour où quelque paysan heurtera de sa bêche ce ca-
qu'ils heurtèrent du pied contre une ligne de bran- davre décomposé, ce sera le hasard, le HASARD seul
ches d'arbres couchées en travers de la route. En qui aura guidé sa main. »
même temps, ils entendirent prononcer quelques Il est acquis que Kinck père a été assassiné dans
paroles à une certaine distance devant eux, et à me- le périmètre borné par Guebwiller, Cernay et Boll-
sure qu'ils avançaient, ils purent distinguer deux in- willer; il renferme des bois, des étangs, des taillis,
dividus qui se tenaient là postés sur la route, à deux fourrés ; c'est un véritable dédale dans lequel il a
pas l'un de l'autre, immobiles et muets. été de la plus grande facilité de cacher un cadavre ;
L'un d'eux était de grande taille et portait un long si on a pu creuser deux fosses à Pantin, il a été plus
vêtement de couleur blanche; l'autre, plus petit et simple encore d'enfouir le corps de Kinck au milieu
trapu, paraissait vêtu d'une blouse bleue, contre la- de quelque taillis, et, fans grande peine, car ces bois,
quelle il pressait, comme pour la dissimuler, une ces fourrés bordent la. route, ou n'en sont espacés
grosse canne. Ce ne fut pas sans quelque méfiance que par quelques mètres.
que l'on passa, à côté d'eux, mais gans être autre-
ment inquiété que par ce qu'il y avait d'insolite dans LE RAPPORT DU FIGARO
leur présence même....
Le lendemain du 30 août, Tropmann se présen- Notre collaborateur Georges B..., qui, le premier,
tait, sous le faux nom de Jean Kinck, au guichet du ou l'un des premiers, a émis l'idée que Jean et Gus-
bureau de poste de Guebwiller. tave Kinck avaient été tués par Tropmann, nous
(Journal de Guebwiller.) adresse une nouvelle lettre :

Enfin le Journal de Colmar parle d'une déposi- Monsieur le Rédacteur,


tion importante qu'aurait reçue du maire de Bollwil- Dans cette déplorable affaire Tropmann, le ha-
ler le juge d'instruction : sard joue le principal rôle et les inductions le se-
Un habitant de Bollwiller serait venu trouver le cond.
maire de cette commune, en lui déclarant qu'il se C'est par hasard que les corps des six victimes
rappelle avoir remarqué, il y a quatre ou cinq se - ont été découverts, c'est par hasard que Tropmann a
maines, entre Soultz et Jungholtz, une mare de sang été arrêté dans un cabaret du Havre, c'est par hasard
et des traces pareilles à .celles d'un homme qu'on y que le corps de Gustave Kinck a été retrouvé.
aurait traîné dans la poussière. Néanmoins, comme La police qui, dans le traitement des crimes de
c'était l'époque de la fête de Jungholtz, il ne s'est l'humanité, fait le diagnostic, tandis que la justice
point occupé de sa découverte, pensant que des gars se consacre à la thérapeutique, la police n'a rien dé-
de Jungholtz étaient venus là pour y vider une que- couvert, elle est arrivée toujours trop tard, ou plutôt
relle. Mais en apprenant qu'un homme a été assas- elle s'est laissée devancer; la justice, désormais maî-
siné dans le pays justement à cette époque, il croit tresse de l'affaire, obéissant au besoin de trouver le
devoir informer M. le maire du fait dont il a con- diagnostic mauvais, suivra évidemment, pour se sau-
naissance. vegarder, une route particulière dans ses déduc-
tions.
LA POLICE AU POINT DE VUE DU CRIME DE PANTIN Je ne voudrais pas déflorer le rapport de M. le
juge d'instruction Douet d'Arcq si je le connaissais;
Devant huit assassinats, commis dans les circon- mais, comme je ne le connais pas, j'imagine que
stances les plus atroces, devant une hideuse bouche- Balzac, ayant à reconstruire, dans la ténébreuse af-
rie presque sans précédents, qui supprime en un faire Tropmann, le rapport du juge Camuzot, para-
mois toute une famille, l'opinion publique s'est trou- phraserait le thème suivant :
vée terrifiée, affolée. Elle ne voulait pas croire d'a- Y a-t-il plusieurs coupables?
bord qu'un pareil forfait pût se produire, dans un Quels sont-ils?
pays policé, centralisé, où sur le soupçon du moindre Où sont-ils?
complot, sur la moindre apparence, pour un simple Telles sont les trois questions que doit se poser
chant jugé séditieux, pour un mot prononcé par un l'instruction.
homme ivre dans un endroit public, la préfecture Procédons avec méthode et en n'acceptant que ce

lance par centaines des mandats de perquisition, de qui sera logiquement admissible.
comparution, d'arrêt ou de dépôt; elle ne voulait pas Et d'abord, comment Tropmann a-t-il pu amener
croire qu'un crime aussi atroce fût possible. La foule la famille Kinck à Paris? Comment a-t-il pu capter
s'est portée sur le lieu de l'attentat; elle a voulu tou- sa confiance?
cher du doigt et du regard ces fosses encore béantes. Tropmann accompagnait habituellement Kambly
Puis se rendant à l'évidence, elle est retournée chez dans le département du Nord et l'aidait au placement
des machines à busettes inventées par son père. Il fourvoyer dans un dédale sans issue , où 1 imagination
s'est arrêté à Roubaix; là il a fait connaissance avec populaire, fortement excitée par cette lugubre affaire,
la famille Kinck. Il s'est lié intimement avec Gustave lui montrera partout dans le cadavre d 'un inconnu
Kinck, au point que ce dernier s'est prêté, dans une celui de Kinck père.
certaine mesure, aux vijes criminelles de Tropmann, Or, l'assassinat, s'il y a assassinat, date déjà de
présentant après lui dans un bureau de poste loin; le cadavre doit être décomposé au point qu'on
en se
pour y toucher une somme de cinq mille francs. ne puisse le reconnaître a coup sûr.
Revenu à Paris, Tropmann passe quelque temps à Donc, si Kinck père a été assassiné, qu'importe
cadavre, qui présentera plus quelques
l'hôtel de Bâle, tenu par Kaiser, puis il va loger à son ne que.
l'hôtel du Nord, sous le nom de Jean Kinck. ossements méconnaissables?
Il capte la confiance de la famille Kinck, l'amène S'il vit encore, la justice doit le retrouver pour
à Paris. On a parlé, pour justifier cette captation avoir de lui le dernier mot du crime.
extraordinaire, d'émigration en Amérique, de projets La justice doit diriger surtout'ses investigations
d'association. Tout cela n'explique pas comment du côté des deux personnes vues par le jeune Fré-
Mme Kinck a eu foi dans Tropmann. Il est plus mion, alors surtout que ce dernier a complété sa
naturel de croire que cette femme défiante, parci- première déclaration en disillt : Le matin, vers
CI:

monieuse, a eu foi dans son mari. cinq heures, en revenant d'Aubervilliers, j'ai vu le
Elle croyait son mati, son fils vivants. même individu dans les champs piétiner les her-
Elle a flairé, deviné leurs personnes derrière Trop- bes. » Sans doute il voulait anéantir les traces de
mann. sang qui maculaient ses chaussures.
Elle devait avoir des raisons pour cela. Voilà les complices, voilà les vrais coupables.
,
Il ne faut pas expliquer sa confiance par les seules Mais qui sont-ils? ®

ruses de Tropmann, il faut avoir des raisons pour La justice ne doit pas s'affecter du silence de
expliquer fa confiance. Tropmann, il est naturel. Les investigations doivent
La plus plausible est que son mari et son fils continuer avec activité et surtout s'appuyer sur la dé-
étaient vraiment vivants. claration d'un sieur Fritz, qui montre Tropmann et
Mais alors que deviennent-ils dans la soirée du Aron, la veille du crime, accompagnés de gens sans
19 au 20 septembre, pendant que le gérant de l'hô- aveu', buvant dans un cabaret de la rue de Flan-
tel du Nord, pendant que le cocher Bardot ne voient dres. "
4
toujours que la femme Kinck et ses enfants accom- Aron mérite d'être étudié; il avoue avoir eu des
pagnés de Tropmann? relations fort inlimes avec Tropmann, et il a pré-
Voilà certainement où est le nœud de la question. tendu l'avoir perdu de vue depuis le 17 septembre. Il
On ne voit que Tropmann; Tropmann cependant faut reconstruire la vie d'Aron dans les journées des
n'a pu commettre seul le crime ! 17, 18, 19 septembre.
Le lendemain du crime, les journaux ont été cruel-- Certes, la centralisation est condamnable et con-
lement affirmatifs. Ils ont tranché la difficulté en damnée dans ses exagérations; mais dans des cas
imputant le crime à Jean et à Gustave Kinck. exceptionnels, et toute affaire criminelle doit être
Pourquoi la justice ne partagerait-elle pas un considérée comme exceptionnelle, il faut une direc-
doute que bien des circonstances paraissent justifier? tion unique, direction d'instruction, direction de re-
Quelles étaient les deux personnes qui, lorsque le cherches. Au lieu de cela, la loi veut que le juge
jeune Frémion et le soldat du 7le de ligne, caserné d'instruction de Paris agisse par commission roga-
au fort d'Aubervilliers, regardaient un homme en toire, il délègue à chaque juge d'instruction le man-
blouse blanche creuser une fosse dans le champ Lan- dat d'instrumenter dans sa propre circonscription :
glois, se sont levées à trente pas de là, juste à l'en- or, il s'arrête à la limite de deux villages, l'un ap-
droit où a été retrouvé le cadavre de Gustave Kinck? partenant à son ressort, l'autre ressortissant d'un
Ne pourrait-on pas di;e que ces deux personnes collègue. Est-ce ainsi qu'on doit procéder pour arri-
étaient Jean et Gustave Kinck? ver à la découverte de la vérité? A la chasse, il y a
Ce doute affreux s'évanouira sans doute au cours des rabatteurs, soit; mais il y a un veneur qui tient
de l'instruction, mais ce doute existe, il n'est com- dans sa main toute l'organisation et qui suit la
battu que par l'absence d'un mobile admissible pous- chasse.
sant Kinck père et Kinck fils au crime. Dans cette manière d'opérer, tout est lenteur. On
Mais si Kinck père n'est pas allé dans le champ découvre à Soultz les bagages de Jean Kinck. Le sac
Langlois, Kinck fils y est allé. On y a retrouvé son de nuit porte le timbre d'Épernay. Evidemment, al-
cadavre. A-t-il été tué avant ou après le crime? A-t-il lez immédiatement à Épernay, feuilletez les registres,
trempé dans le crime? A-t-il seulèment aidé Trop- interrogez. Avant tout, s'écrient les formalistes, les
mann à tuer Jean? Dans ces deux dernières hypo- pièces doivent être hiérarchiquement transmises à
thèses, sa mort n'est qu'une vengeance prématurée Paris. Et le surlendemain du jour de leur décou-
de la justice de Dieu. verte, nous les trouvons encore à la gare de Bollwil-
.
Si, au contraire, Gustave est innocent et de là ler prêtes à partir pour Paris.
mort de son père et de celles de sa mère et de ses On a dit et répété que Tropmann père était arrêté.
frères et sœurs, le cadavre de Kinck père n'est utile à Le fait est inexact.
retrouver que pour prouver qu'il est bien mort, et, Tropmann père; désolé et abattu, passe son temps
par conséquent innocent. dans les cafés et s'enivre; il s'est absenté, affirme-t-
Mais l'instruction contre Tropmann n'a pas à se on, pendant le temps où Jean Kinck a probablement
été assassiné.... A peine s'était-on préoccupé de cet tres, car, et j'appelle toute votre attention sur ce fait,
homme. Il a fallu que des instructeurs extra-fudi- il y a un étang à 'T'Vattwiller!
ciaires découvrissent qu'il avait en sa possession des Il
HENRY MARSEY. »
lettres de son fils, dont l'une datée de la veille du
crime. Il faut aussi connaître les personnes qui venaient
La police sait-elle que-, le 5 septembre, à sept la nuit dans la maison Wetling s'abrutir dans des
heures du soir, Tropmann fils est venu chez le phar- orgies sans nom et qui disparaissaient au petit jour,
macien de Cernay acheter une solution de gomme? qui s'en allaient à Notre-Dame des Anges, dans la
Sait-elle qu'un notaire de la localité, traversant un forêt de Bondy, près Clichy-sous-'Bois, avec Trop-
petit bois auprès de Cernay, le 4 septembre, a cru mann. Il faut aussi retrouver ces femmes perdues
sentir une forte odeur cadavérique? dont Tropmann aimait à s'entourer; il n'est pas pos-
Encore un détail important : sible que l'une de ces personnes — homme ou femme
Le sieur Keller, aubergiste à la Truite, à Pulvers- — ne sache pas un petit bout du secret.
heim, déclare que, du 2 au 6 septembre, trois fois Que Kinck père ait été noyé dans l'étang de Langs-
un jeune homme a paru dans la direction de Gueb- Bollviller ou enterré dans les plaines de Guebviller?
willer. Il avait l'air soucieux et sournois; le visage Qu'importe!
pâle, les cheveux noirs, une moustache et une impé- Kinck père n'est absolument utile à retrouver que
riale peu fournies, un chapeau mou. La première s'il est vivant.
fois, il était accompagné d'une femme brune et d'un Peut-on affirmer qu'il est mort ? Non.
enfant de cinq ans : il dit que c'était sa parente et Peut-on soutenir qu'il est vivant? Pas davantage.
que l'enfant appartenait à sa sœur, mariée à Mul- Et si vous retrouvez un cadavre qui s'applique à
house. La seconde fois, il se trouvait avec une femme son signalement, vous pouvez vous égarer sur une
blonde. Enfin, le 6 septembre, il revint avec la même fausse piste.
femme blonde et prétendit être brasseur à Mul- Le mieux est donc de chercher à Pantin la trace
house. des complices disparus.
La police s'occupe-t-elle de retrouver ces femmes, Les complices de Tropmann sont restés certaine-
qui sont évidemment du pays? ment dans les environs de Pantin pendant les quel-
Résumons-nous : si le cadavre de Jean Kinck n'est ques jours qui ont suivi la découverte de la fosse aux
pas promptement découvert, l'hypothèse émise par victimes. Tropmann est parti le premier, parce que
un journal, et en raison de laquelle il serait devenu c'est lui seul qui avait assumé, sous le nom de Jean
méconnaissable, pourrait devenir une réalité. Il faut Kinck, la responsabilité du voyage de la famille Kinck
donc se hâter, ne pas mettre deux jours à vider un à Paris.
étang, qui aurait été à sec en quelques heure's, si on Il aura dû donner rendez-vous à ses complices à
avait laissé agir le propriétaire ; ne pas compter sur Liverpool. L'un — s'ils sont deux, et la déposition
le hasard ou sur l'initiative d'hommes qui se fati- première le prouve — l'un devait s'embarquer à Bor-
guent et ne peuvent consacrer tout leur temps à une deaux, l'autre à Anvers.
enquête judiciaire. Il faut que la police s'empare du La police de la sûreté a donc commis une première
pays, l'envahisse comme elle sait si bien envahir une faute en allant chercher ailleurs qu'à Pantin. C'est
maison pour saisir un pseudo-conspirateur, qu'elle là qu'il fallait aller d'abord et on les aurait trouvés;
requière la troupe et batte les bois sans laisser ina- maintenant ils sont en Angleterre ou sur l'Océan.
perçu un pouce de terrain. Il ne reste probablement en France que des com-
Alors, l'opinion publique, qui s'effraye de ces len- plices moraux,— c'est-à-dire des individus qui ont pu
teurs, et songe à sa sécurité menacée, reprendra sa avoir connaissance du crime que l'on devait commettre
confiance dans une administration qui, jusqu'aux ou qui, tout au moins, savent les noms des assassins
temps actuels, s'était acquis une réputation univer- et les taisent à la justice, par crainte qu'elle ne fouille
selle pour son activité et son habileté proverbiales. plus avant dans leurs antécédents.
HENRY MARSEY. Voilà quel serait à peu près le rapport du juge
Camuzot. Les inductions de la justice sont toujours à
cheval sur deux suppositions : si la rouge manque, la
DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE noire sort, et la magistrature 'a encore pour elle le
double zéro, si ses deux suppositions sont mauvaises.
heures du soir.
Il est certain, comme le pense le juge Camuzot,
« 11
que Tropmann a des complices.
« Une découverte importante vient d'être faite à Un ou deux.
Roubaix. Il s'agit de deux lettres allemandes de Sans tenir compte des dépositions de personnes
Tropmann fils à Jean Kinck. Dans ces deux lettres, qui ont vu creuser une fosse la nuit dans le milieu
il est assez longuement question d'un logement que d'un champ et n'ont pas eu l'idée d'aller prévenir
Tropmann aurait loué pour Kinck père au château la gendarmerie, la garde du fort ou la police, on
de Wattwiller, près de Cernay. Les recherches ont peut croire que Tropmann avait avec lui deux aides.
été commencées aujourd'hui. Elles ont été malheu- L'établissement de la fosse, l'assassinat, le comble-
reusement interrompues à midi par une dépêche qui ment de la fosse, le travail de reconstruction des sil-
rappelait à Soultz le juge d'instruction, M. Belin, lons, n'ont pu être faits par un seul homme.
sous la direction duquel les recherches sont faites. La police n'a pas imaginé encore de faire creuser
Mais la piste est changée par la découverte des let- et recouvrir une fosse la nuit par un terrassier pour
savoir combien un ouvrier mettrait de temps à ac- La lettre, très-bien écrite, a etcremise à la jus-
complir cette besogne. tice.
Si Gustave a été tué la même nuit que sa mère, il
faut ajouter encore le temps employé à l'enterrer. LE NOM DE TROPMANN
Tropmann n'était pas seul. Qu'il fût aidé par Kinck
fils ou par X... et Z..., il a été aidé. Fatale signification. En Alsace, Tropf veut dire
Mais le juge Camuzot se trompe et fait fausse misérable dans le sens du mépris, mann veut dire
route lorsqu'il affirme que le cadavre de Kinck père homme. Tropfmann s'est changé en Tropmann. Ces
est inutile à l'instruction. cas d'adoucissement de prononciation et d'orthogra-
D'abord, sera-t-il aussi méconnaissable qu'on le phe et de doublement d'une consonne sont très-fré-
dit? — Non. — Est-ce qu'on ne reconnut pas, après quents en linguistique.
,
dix années, le squelette de la veuve Bonneau à un
!
anneau d'or qu'elle portait au doigt? A moins que
Kinck père n'ait été enterré nu comme un ver, on re- LETTRE D'ALSAC E
trouvera sur lui un boulon, un bijou, un signe quel- Bollwiller, lundi, 4 octobre 1869.
conque qui dira : C'est lui !

Le cadavre prouvera à Tropmann que tout son Tropmann fils aurait-il donc parlé.... seulement
système de défense est faux. un peu? Je vous dis cela parce que ce matin, à mon t
Si Jean a assassiné Gustave, qui aura assassiné passage dans les localités déjà décrites, lorsque je
Jean? suis arrivé à la propriété de M. J. Gros, on répétait
Il aura beau dire que c'est après son arrestation, cette phrase du juge d'instruction : Si nous avions
on lui répondra que Jean n'a jamais assassiné su vendredi?soir ce que nous savons aujourd'hui, je

personne, car il n'y avait aucun intérêt. n'aurais pas Att à faire vider ces canaux.
Est-ce que si Kinck père avait dû assassiner ses Il faut penser, après ces paroles, que le person-
enfants et sa femme, il aurait laissé les cinq mille nage arrivé hier matin ici apportait, avec un des élé-
francs qui sont encore à la poste de GuebwlUer? r ments nouveaux, des indices suffisants pour que l'on
Oui, les complices actifs de Tropmann ont quitté suivît une autre piste.
Pantin sans être inquiétés par la police. — Mais les Ce maître policier est un sieur Kremp, parlant
complices moraux ne parleront que difficilement,— l'allemand et tous les patois en usage en Alsace. Il
çar la complicité morale, dans ces parages est à l'é- se flatte de très-bien connaître le pays, ce qui a paru
tat endémique. On ne s'occupe pas des meurtres des vrai quand on l'a vu prendre ses premières mesu-
autres parce qu'on ne veut pas que les autres s'occu- res. C'est un homme assez grand; son teint est oli-
pent de ce qui ne les regarde pas. vâtre, la moustache et les cheveux châtains; il est
Pour conclure, Tropmann sera maître des débats simplement et sévèrement vêtu de noir.
si l'on ne retrouve pas le cadavre de Kinck père Quand il s'est agi de vider des canaux qui ont
— ou
si on ne met pas la main sur ses complices. leurs déversoirs, on a bien pu lever les vannes, et
Il mentira tant qu'il pourra, — c'est son intérêt, alors le travail s'est fait seul. La dernière goutte
c'est sa seule espérance. d'eau est partie; alors on a vu clair dans cette sinis-
Complice, il peut espérer la vie. tre cachette, et si l'on n'a rien trouvé on a pu passer
Auteur principal, c'est la mort. (GEORGES B.) outre à d'autres explorations. Mais on avait parlé de
battre et de fouiller les bois, et d'explorer deux
NOS INFORMATIONS étangs, les deux seuls étangs qui existent à portée
des routes parcourues indubitablement par Einck
L'instruction de l'affaire Tropmann se poursuit père dans la soirée du 5 septembre; eh bien, que
avec une grande activité. pensez-vous que j'aie vu faire, moi qui n'ai pas quitté
De nombreux témoins sont interrogés et mis en la place? Jusqu'à samedi soir, deux hommes, nus
présence de l'inculpé, chaque jour, à la prison de jusqu'à la ceinture, frissonnants, à peine entrés dans
Mazas, dans le cabinet du directeur. l'eau, sondaient à deux ou trois mètres devant eux
De son côté, M. Claude fait rechercher sans relâ-
avec une branche d'arbre qui rappelait l'inoffensive
che le corps du malheureux Jean Kinck, et les nou- baguette de Pitou. Point de crocs, point le gaffes,
velles reçues par lui ce matin permettent de croire nacelle s'écarter davai tage du
pas une pauvre pour
que les fouilles amèneront bientôt le résultat si im- bord.
patiemment attendu. Lassés de ce spectacle, nous avons, le reporter du
Toute la police est aussi en action pour retrouver Gaulois et moi, offert une prime à un plongeur
les traces de complicité, et, malgré les bruits qu'on nous présentait, mais nous étions tombés à un
que
les journaux accueillent, on n'est encore vantard et non pas même à un nageur.
sur aucune
piste sérieuse. Et c'est ainsi qu'allaient les recherches, sous bois
JIC comme sous l'eau! eirpourtant il n'y a en tout qu'un
On nous écrit de Thann : bouquet de bois, ce que j'appellerai une remise et
Hier dimanche, Françoise Tropmann
a reçu une une forêt. •
lettre anonyme d 'Arras, lui disant que son frère fait J'ai vu ce matin Mme Roller, la sœur de Kinck
bien de taire les noms de ses complices, et père, je l'ai rejointe au lavoir voisin de l'usine de
que si son
frère était condamné et exécuté, de plus grands mal- M. Grünn, où elle habite; elle était dans des habits
heurs encore en résulteraient ! ; de deuil très-simples; je lui ai demandé de me faire
il à son voisin le pharmacien des résultats qu'il ob- d'Ensisheim, d'une lieu d'ici, le bataillon d'infanterie
tenait.Quant au père Tropmann, il a passé sa journée qui s'y trouve, six cents hommes en tenue de cor-
de vendredi dernier à Thann, allant de café en café vée, et qu'ils fassent une véritable battue; je l'ai
s'abreuver d'autre chose que de honte. déjà dit, il n'y a que la valeur de deux lieues car-
On vendange aujourd'hui sur la commune de rées à fouiller. (E. VALDU, Petit Moniteur.)
Soultz, demain sur celle de Guebwiller; eh bien! il
faut attendre; peut-être ce travail, qui est une sorte L'INTÉRIEUR DE MAZAS
de fête, sera-t-il interrompu par la grande nouvelle
que Kinck père vient d'être retrouvé dans quelque Lorsqu'on a traversé le vestibule où battent les
sillon! Et si j'osais émettre un avis, qu'on fasse venir portes dela salle d'attente, on pénètre dans la prison
même par le guichet central,
raisonnee de
qui est le rond-point.
l'édifice apparaît
vance
de la
dans l'intérieur
distribution des
une planchette
vivres, on pose
sur i
laquellé lors
la gamelle. Ùri
" La disposition tout
entière; le système cellulaire livre son secret chiffre indiquant le numéro de la cellule est peint en
tout
d'un seul et il ne faut qu'un regard pour s'en noir sur la face externe de la porte. On accroche à
coup, plaques de zinc : l'une, assez grande,
rendre compte. celle-ci deux
éventail ouvert; le bouton est porte sur le recto les numéros de la galerie, de l'é-
Qu'on se figure un
circulaire milieu de la- tage, de la cellule, sur le verso le mot palais.
représenté par une salle au :

s'élève rotonde vitrée; les branches sont Cette plaque prouve que la cellule est occupée: si
quelle une
formées par six vastes galeries hautes de 12m 50, le détenu est à l'instruction, on la retourne, et l'on
longues de mètres. Ces six voit premier coup d'œil la cause de son absence;
larges de 3m 30 et 80 au
aboutissent dans la salle du rond- la seconde, toute petite, n'est engravée que d'un seul
énormes couloirs
C'est triste, très-froid, très-grandiose. numéro, celui que l'on a attribué au détenu après
point.
Les galeries ont trois étages compris le rez-de- qu'il a été écroué. Cette plaque doit le suivre au pro.
y
chaussée; elles contiennent 1200 cellules et peuvent menoir. au parloir lorsqu'il y est appelé, à l'infirme-
renfermer 1150 détenus. Les cellules ont une uni- rie, si sa santé l'y fait conduire, en un mot, partout
formité monacale. Les dimensions en sont absolu- où il va. - ;
ment pareilles longueur 3m 60, largeur lra95,' Le système de fermeture est très-solide, peu
:
hauteur 2m 85; capacité totale : 20 mètres cubes. bruyant et combiné de telle sorte qu'il peut, lout en
Au fond, une fenêtre fixe ouverte dans la partie maintenant le détenu dans sa cellule,'permettre d'en-
supérieure- d'un vasistas que le détenu peut manœu- tre-bâiller la porte. Il y a de's moments en effet où
lui-même à l'aide d'une tringlette de fer; au l'on autorise celui-ci à voir ce qui passe dans la ga-
vrer
milieu une petite table scellée dans la paroi de pierre; lerie et le guichet central. }

à côté, une chaise de paille rattachée au mur par une Un fort verrou rond oblitérant deux gâches, glis-
chaîne de fer assez longue pour permettre de dépla- sant dans une serrure manœuvrée à l'aide d'un
cer le siége à volonté, trop courte pour donner au passe-partout en acier trempé, suffit amplement à
prisonnier la possibilité de s'en faire une arme ; puis, déjouer toute tentative d'effraction. 4 j
de chaque côté de la muraille, deux crochets de fer Le détenu peut se mettre facilement en communi-
où l'on suspend pour la nuit lè hamac, composé d'une cation avec les gardiens. Il n'a qu'à tirer un cordon
sangle, d'un matelas, d'un drap, d'une couverture en pour faire choir un bras de fer retentissant qui, en
été, de deux couvertures en hiver, voilà ce qu'on s'abattant à côté de la porte et en restant visible,
aperçoit dans la cellule; pendant le jour, la literie indique dàns quelle cellule on a appelé..
Chacune des galeries forme une division ; la sixième
j
roulée est placée sur une planche triangulaire dispo-
sée- à cet effet. contient quelques cellules doubles. C'est dans ce
Une autre planche formant étagère supporte les quartier qu'on enferme les malfaiteurs dangereux,
objets usuels du détenu, sa gamelle, son gobelet, sa ceux que la justice recommande spécialement à la
cuiller de bois, une sorte de tasse qu'on nomme un surveillance de l'administration : assassins, meur-
geigneux et qui sert de crachoir. Un bidon en fer- triers, voleurs à main armée.
blanc, pouvant contenir huit litres d'eau, est mis cha- (Revue des deux Mondes.) 1

que matin à la disposition du prévenu; dans un angle


s'élève un siégé de bois solide; il est destinera des L'attitude que Tropmann a adoptée dès le premier
usages qu'on peut deviner. jour ue son entrée à Mazas, l'éûergie de ses dénéga-
Les murailles sont peintes de ce jaune clair qu'on tions, sa fermeté, son indifférence réelle ou affectée
pourrait appeler le jaune administratif, car il n'est ont nécessité à son égard des mesures exception-
point d'établissement public, de ministère, de préfec- nelles. >!

_
ture, qui en soit exempt . Il a pour compagnons de cellule quatre agents de
Elles ne sont point absolument nues; malgré les la police de sûreté; on leur a fait endosser le cos-
règlements sévères qui défendent aux prisonniers de tume dela prison et ils sont chargés de le garder et
les dégrader, il n'est guère d'individu qui résiste au de le surveiller nuit et jour, d'épier tous ses actes,
désir d'écrire son nom, une date, ua mot qui pour d'étudier tous ses mouvements, d-e recueillir toutes
lui est un souvenir ou une espérance; de plus, on y ses confidences, de prendre note de toutes ses pa-
attache parfois un crucifix, un brin de buis bénit, un roles Ce sont toujours les mêmes depuis l'incarcéra-
1

petit bouquet d'immortelles ; l'administration y colle tion de Tropmann ; deux sont de service pendant le
ses affiches, avertissements détaillés que le détenu a jour et deux pendant la nuit.
toujours sous les yeux : catalogue du mobilier, règles, Mais jusqu'ici il a été peu communicatif, et la jus-
à observer dans la callule ; comme elle ne veut pas tice n'a pu recueillir par eux des révélations impor-
que les cantiniers abusent de leur position, elle y joint tantes.
une longue pancarte « relatant le prix des articles Tropmann n'est encore qu'inculpé. Tant que la
vendus dans les cantines des prisons de la Seine. justice n'a pas prononcé sur son sort, il est présumé,
»
D <ns les prisons, les portes, étant des instruments innocent.
de sécurité, sont construites avec un soin spécial. Il porte ses vêtements à lui : une jaquette en drap
Celle des cellules de Mazas est en chêne plein; elle marron foncé,
un pantalon et un gilet gris-blanc, des
est ouverte en haut d'un petit guichet percé d'un' bottines à élasti lues. Il est toujours tête nue. Ses
judas, petit trou, à l'aide duquel les surveillants peu- cheveux sont coupés brosse et ramenés cependant
en
vent examiner les détenus; au niveau du guichet s'a- sur les tempes, autant que cela est possible.
Sa tête présente PUX physiologistes des caractères et qu'il était trop habile mécanicien pour avoir peur
remarquables; elle est longue et pointue; le front 1de rester longtemps en prison. »
est très-élevé ; les yeux sont profondément enfoncés Mais si pendant le jour Tropmann parvient pres-
dans les arcades sourcilières ; la bouche est entr'ou- que constamment à se dominer, il n'en est pas de
verte et laisse voir une rangée de dents proéminentes, même la nuit.
ce qui lui donne l'apparence d'un carnassier. Pendant qu'il dort, un de ses compagnons veille
Sa figure est blême et, quoiqu'il n'ait pas vingt et ne perd pas un mot des exclamations qu'il peut
ans, quelques rides précoces sillonnent déjà son front laisser'échapper.
et ses joues. L'une de ces dernières nuits, il s'est réveillé en
-
Il porte habituellement la tête légèrement penchée sursaut, tout en nage et dans un état d'exaspération
sur la poitrine, et il a le regard en dessous. incroyable.'
A cause de son rtat de faiblesse et en considération Il était sous le poids d'un cauchemar ; car, s'a-
de la fatigue morale, à laquelle il est astreint jour- dressant à ses- gardiens, il leur aurait dit ces mots
nellement par le fait des interrogatoires et des con- entrecoupés par la frayeur :
frontations qu'il subit, on lui a donné le régime a;
Ce n'est pas vrai.... non, non, mille fois non, ce
gras. n'est pas vrai.... n'y croyez pas.... je dormais....
Il a un médiocre appétit ; cependant il mange as- c'est un rêve de jeunesse qui m'est revenu.... »
sez pour ne pas inquiéter la justice. Il n'avait rien dit.
Pendant les premiers jours de sa détention il ne Ses remords avaient sans doute troublé son som-
mangeait rien du tout et l'on craignait qu'il ne vou- meil ; un cauchemar sanglant l'avait obsédé, mais sa
lût se laisser mourir de faim. bouche était restée muette.
Voici exactement le régime que suit Tropmann : Un détail encore.
Il se lève à six heures et demie, et presque aussi- On m'assure que, par ordre de l'autorité supé-
tôt on lui apporte un pain de 750 grammes (une livre rieure, un peintre s'est rendu à Mazas pour faire le
et demie), qui doit lui servir pour toute la journée. portrait de 1 inculpé, mais il paraît que Troppmann
Il déjeune à neuf heures et demie ; on lui donne s'est prêté avec une extrême répugnance aux exigen-
UD bouillon avec ou sans pain, une portion de viande ces de l'artiste.
et un cinquième de vin. Maintenant quelle est au juste la nature de cet
C'est du vin ordinaire, mais pur et excellent. On homme ?
le lui sert dans un pot de grès. Un autre récipient Si, comme tout porte à le croire, il a conçu, com-
du même genre contient l'eau à boire. biné et exécuté seul, ou aidé seulement par des ma-
Le dîner est à trois heures et demie ; il se compose nœuvres, l'horrible massacre de la famille Kinck, ce
d'un morceau de viande rôtie, d'un plat de légumes doit être un homme d'une énergie indomptable et
et encore d'un cinquième de vin. l'on n'obtiendra rien de lui.
Il se couche de sept heures et demie à huit heures, Si, au contraire, il s'est imposé un rôle, un jour
tandis que l'heure réglementaire de la prison est à viendra où fatigué, lassé, abattu, il avouera tout,
*
six heures et demie. pour échapper à. la torture morale qu'il doit éprou-
En dedors des heures d'interrogatoire et de con- ver. (THOMAS liRIMM.)
frontation, il passe son temps assis sur son lit ; il ré-
fléchit; il fume la cigarette, ou bien il lit. '
LETTRES DU FRÈRE DE TROPMANN
Les livres qu'il a à sa disposition sont ceux de la
bibliothèque de la prison. A côté du monstre, à côté de Jean-Baptiste Trop-
Tropmann a une préférence marquée pour le voici un honnête homme, Edmond Tropmann,
mann,
Musée des Familles et le Magasin pittoresque. frère'de celui-là. On éprouvera une orte de conso-
Lorsqu'il lui arrive de causer avec ses compagnons lation
en pensant que le criminel reste isolé de sa
de cellule, ce qu'jl ne fait qu'avec une extrême ré- famille, mais on ressentira aussi une amère douleur
serve et toujours avec une tranquillité d'esprit sur- en songeant aux terribles douleurs de ces honnêtes
prenante, il discute les procès criminels qui, de près gens, frappés plus durement par le forfait que le cou-
ou de loin, ressémblent au crime de Pantin. Mais il pable lui-même par le châtiment.
refuse de répondre quand on lui parle de son af- Voici ces deux lettres dans leur noblesse et leur
faire. simplicité :
Son attitude actuelle est en général calme et rési-
gnée.
LETTRE DE M. EDMOND TROPMANN A SA SŒUR FRANÇOISE
Cependant il est facile de voir que son organisa-
tion nerveuse est très-surexcitée. k Cherbourg, le 28
septembre 1869.
Il a des moments d'abattement extrême; alors les Ma pauvre Françoise,
lectures auxquelles il se livre continuellement sont «
scandées par des soupirs ou de plaintives interjec- Tu ne dois plus ignorer à présent quel affreux
«
tions ; c'est dans ces moments de découragement malheur vient de nous arriver. Jean-Baptiste, qui
qu'on l'a entendu dire : « Je suis perdu ! » vient de partir de chez vous il y a quinze jours, qui
D'autres fois, il semble reprendre espoir; dans vous a déjà fait tant de chagrin, vient d'être arrêté
de heures d'exaltation il aurait dit, Havre pour un crime affreux et conduit à la prison
une ces avec as- au
dès qu'il le voudrait bien, il pourrait, de Paris. J'ai écrit à Joseph, à Mulhouse, il va se
surance, que « détails de
renseigner tout, il trouvera tous les
en dépit des gardiens et des grilles, se rendre libre, sur
cet abominable forfait dans le Petit Moniteur univer- K
Je tâcherai d'obtenir un congé, s'il est possible,
sel; faites comme il vous dira et allez tous où il vous et je vous rejoindrai.
conduira, car en Alsace vous ne trouverez plus de' « Je finis ma lettre avec douleur; le coup qui
nous frappe est bien cruel, et il est écrasant, mais
repos.
De tout lugubre drame je ne savais rien; Jean- nous sommes des hommes, tâchons de nous montrer
« ce
Baptiste ne m'a rien dit que ce que je vous ai écrit; comme tels.
il a pris une résolution terrible pour nous sauver et « Je te serre la main,
il s'est plongé avec toute la famille dans le plus pro- « Ton frère,
fond malheur qui aurait pu nous arriver. 0:
Edmond TROPMANN. »
« Je suis prêt à donner ma vie pour changer tout
ce qu'il y a encore moyen de changer. LE VEILLEUR DE NUIT A PANTIN

« Ton frère qui t'aime tendrement.


Parmi les témoins qui ont été entendus à Mazas,
« E.
TROPMANN. »
il faut citer le veilleur de nuit d'une des usines de
« P. S. Notre capitaine m'a parlé aujourd'hui, il Pantin. ;

veut m'accorder tout ce qui lui est possible. Il me Sa déposition marque d'une manière saisissante
donne, si je veux, une permission de trente jours. Je l'heure où le crime a été commis et les préparatifs
lui ai dit que je voulais écrire au ministre pour qu'il qui l'ont précédé : «
me donne une permission renouvelable de six mois, Le dimanche au soir, vers dix heures et dernier
en récompense de la peine que s'est donnée notre les chiens de l'usine et ceux des habitations voisines
père pour faire son canon continu et son fusil. Le du champ Langlois ont aboyé et ils ne se sont calmes
capitaine en parlera au colonel qui m'aidera alors à que vers onze heures trois qua.rts.
l'obtenir ; seulement, il m'a dit, qu'il valait mieux C'étaient d'abord les préparatifs du crime et en-
que ce fût mon père qui fasse cette demande, et qu'il suite sa perpétration qui avaient tenu ces chiens en
y ajouterait alors avec le colonel tout ce qu'il fallait éveil. Il paraît qu'au moment où devait s'exécuter
pour me la faire obtenir. » cette épouvantable tragédie, ils n'aboyaient plus, ils
hurlaient de la manière la plus lugubre. ' i
Un instant avant minuit, le veilleur de l'usine a
LETTRE DE M. EDM. TROPMANN A SON FRÈRE AÎNÉ, ÉTABLI parfaitement entendu deux cris de détresse dans la
A MULHOUSE direction du champ Langlois, et ces cris étaient évi.
Cherbourg, le 28 septembre 1869. demment ceux d'une femme. j
«
Le premier cri semblait exprimer l'épouvante à la
Mon pauvre frère,
«
vue d'un danger imminent; le second, plus déchirant
« Le plus affreux malheur qui ait jamais frappé et plus prolongé que le premier, paraissait annoncer
quelqu'un vient de tomber comme la foudre sur no- que le péril que l'on redoutait fondait sur la vic-
tre famille. Jean-Baptiste qui est parti il y a quinze time. * I
jours vient d'être arrêté pour avoir commis un Le garde, inquiet et le cœur serré, avait prêté l'o-
horrible assassinat sur toute une famille de Roubaix. reille, et il avait aussitôt saisi les cris de c Maman!
« Il y a huit jours, je vous consolais encore sur maman! » poussés par plusieurs voix enfantines.
son départ, parce que jamais une pareille idée, af- C'étaient les malheureux fils de Mme Kinck qui pro-
freuse comme elle est, n'a traversé ma tête ; je féraient ces cris de désespoir en voyant leur mère
croyais être sûr que, comme moi, il chercherait par frappée par les assassins. Peut-être aussi que ces
des moyens honnêtes à nous créer une position meil- pauvres enfants, frappés eux-mêmes en même temps
leure, mais en lisant le journal avant-hier; je vis et à coups redoublés, appelaient leur mère à leur
avec horreur qu'il avait commis un crime affreux, secours. ;
qu'il avait été arrêté au Havre et conduit à la prison 14r
Cet épisode navrant indique assez que le pèr
à Paris. Il s'était échappé des mains du gendarme manquait à cette sanglante scène, et que ces enfants,
et il s'était jeté dans l'eau pour se noyer, mais on renversés et couverts de blessures, ne pouvaient im-
l'a retiré de force. Juge de l'affreux coup que j'ai plorer que la protection impuissante de leur mère?
ressenti en apprenant cette nouvelle, et du coup Le garde dont nous parlions, voulant se rendre
plus terrible encore qui frappera notre mère si elle compte de ce qui se passait, était monté à une espèce
va l'apprendre. Oh! elle va en mourir. De grâce, ne de séchoir; mais il n'aperçut rien, et un silence de
lui en parle pas. S'il est temps encore, qu'elle n'a mort avait succédé au bruit; les chiens, à ce mo-
pas encore entendu l'affreuse vérité, dites-lui que ment, n'aboyaient plus, ils hurlaient et semblaient
vous venez de recevoir l'acte de décès, qu'il est mort terrifiés par l'odeur du sang, qui n'avait certainement
sur un vaisseau qui a fait naufrage sur la Manche pas échappé à leur flair. (La Presse.) j
lorsqu'il avait voulu aller en Angleterre, et éloignez
d'elle tout le monde qui pourrait lui faire savoir la - ,'f
Aujourd'hui, sans que l'instruction judiciaire soit
vérité, car elle en mourrait. interrompue, il est question de procéder au curage
« Quittez tous, s'il est possible, la France, allez du canal de l'Ourcq, où l'on suppose que les assas-
en Allemagne, et cherchez là à gagner votre vie, c'est sins ont jeté les instruments qui ont servi à creuser
le seul moyen de sauver encore notre
pauvre mère la fosse du champ Langlois.
de la mort et toute la famille de la plus affreuse mi- Sans aucun doute, il est à désirer que ces outils
sère. soient retrouvés; ce seraient des pièces de conviction
importantes puisqu'on sait où et par qui ils ont été De nombreuses arrestations ont été faites dans la
achetés. banlieue de Paris.
Cependant, il ne faut pas se le dissimuler, le se- Une surveillance des plus actives est exercée
cret de l'horrible massacre de la famille Kinck, seul sur
toutes les lignes conduisant à des ports de mer.
Tropmann le possède, et c'est à obtenir des aveux Dans les gares du Midi, il y a trois jours,
on re-
que tous les efforts doivent tendre. marquait aux principales stations jusqu'à quatre
C'est pour y arriver que l'instruction multiplie les ou
cinq gendarmes à la fois, quand un seul suffit ordi-
interrogatoires et les confrontations. nairement pour la surveillance des trains.

Les gendarmes examinaient avec soin tous les Tropmann se renferme dans un système de mu-
voyageurs, et principalement tous ceux qui ne des- tisme obstiné.
cendaient pas de leur wagon. Il était facile de s'a- Il paraît avoir parfaitement étudié l'histoire des
percevoir que les gendarmer étaient très-préoccupés crimes célèbres et des grands criminels. En voici la
:
on eût dit que le passage présumé d'un malfaiteur preuve :
leur avait été positivement annoncé, et qu'ils s'é- Dans une de ses conversations avec ses gardiens
taient mis en force pour l'arrêter plus sûrement. volontaires, il disait :
Enfin, un cocher de Lille, qui parait devoir être Je me trouve en ce moment dans la position d'un
«
un témoin important, a été interrogé par le magistrat certain individu qui, en juillet 1859, fut accusé de
instructeur. Mais jusqu'ici les
preuves évidentes, l'assassinat de onze personnes, toutes les charges
palpables, juridiques, font défaut. pesaient sur lui seul, plus tard on fut obligé de re-*
connaître qu'il y avait eu autant d'assassins que de sur les traces d'une bande de malfaiteurs qui avaient
victimes. » perpétré, de complicité, l'affreuse barbarie que nous
venons de rapporter.
Voici le fait auquel Tropmann faisait allusion ; il Tropmann a-t-il choisi cet exemple pour dépister
est relaté dans la Gazette des Tribunaux du 27 juil- une fois encore la justice? Et aura-t-il réussi dans
let 1859. ce projet?
Royaume de Saxe. — Treven, dans le
J
cercle de Zwickau, le 24 juillet. LES PARRICIDES
Un crime horrible vient d'être commis dans le pe-
tit village de Wetzeasgrun, à environ une demi- Un exemple tout récent nous est donné dans une
heure de chemin de notre ville. correspondance adressée d'Altpna (Holstein) à la
Dans ja matinée d'hier, l'unique cabaret qe'ce vil- Patrie, par M. Arnoult : %
lage, tenu par M. Ziltegrah, restait fermé au grand Le fils d'un meunier, jeune gars de vingt-six ans,
étonnempnt des habitants , parce que dans la saison convoitait certain sac d'argent qu'il avait vu apporter
actuelle, où les paysans se rendent de très-bonne par son père. Comment s'en emparer ? Une nuit il
heure aux champs, cet établissement s'ouvrait tou- s'arme d'une hache, va dans la chambre où son père
jours à la pointé du jour. dormait dans un lit et son frère dans un autre. D'un
Le cabaret continuant à être hermétiquement clos coup il tranche presque la tête à son père, d'un se-
à deux heures de l'après-midi, le prévôt de Wet- cond coup il ouvre la poitrine à son frère, dont un
zearsgrun s'y transporta accompagné de son greffier, troisième coup écrase la tête et fait jaillir la cervelle.
d'un serrurier et de deux témoins. Puis le meurtrier cherche le sac; le sac n'est pas
Il frappa successivement aux trois portes du ca- là. Il sera dans la chambre où couchent ma mère
baret avec sommation d'ouvrir, et ne recevant au- et mes deux soeurs, » se dit le meurtrier. *
cune réponse, il fit crocheter par le serrurier la porte Il, court à cette chambre, «Qui est là? » dit la
de la boutique. mère. S
Ce qui surprit d'abord le magistrat ainsi que tous Un coup de hache assené en travers du cou lui ré.
les assistants, c'est que tous les meubles de ce local, pond. Une sœur se levé ; elle tombe morte à côté de
y compris les deux lourds comptoirs garnis d'étain, la mère qui n'est déjà plus qu'un cadavre. à
avaient disparu. Il poursuivit ses investigations dans Assassin ! lui crie sa sœur) qui se précipite sur
- a; »
les autres pièces de la maison,et il découvrit les ca- le meurtrier, qu'elle égratigne, qu'elle mord, et sous
davres de tous les habitants au nombre de onze, sa- qui elle tombe brisée, déchiquetée par l'horrible
voir : le cabaretier, sa jeune femme, ses trois enfants hache. -il
en bas âge, deux servanles, un garçon de cave, un Une servante acpourt au bruit ; en quelques se-
palefrenier et deux ouvriers laboureurs. Tous avaient condes elle n'est plus qu'un cadavre affreusement
le corps littéralement criblé de blessures faites avec défiguré.
un instrument pointu ; des mouchoirs fortement ser- Le meurtrier enjambe par-dessus tous ces morts,
rés entouraient la tête de la cabaretière et des deux
_ se lave, change de vêtements, trouve lq sac fl^rgent,
servantes, précaution que les assassins avaient prise s'en empare et quitte la maison, à laquelle il vient
sans doute pour empêcher ces femmes de crier. Les mettre le feu, et qui ne tarde pas à flamber. ^
parquets des pièces où se trouvaient les cadavres
1

Il fuit en criant : a A l'assassin ! » Arrêté, il ra-


étaient couverts de sang en grande partie coagulé, et conta qu'une bande de meurtriers a fait un massacre
nulle part on ne découvrit 14 moindre meuble ; les de sa famille, il n'a échappé que par miracle et il
malfaiteurs avaient tout ernBprté. montre les blessures que lui a faites sa jeune sœur.
Le prévôt de Wetzearsgrun et les autorités judi- Conduit en prison, il contrefait le fou, si bien que la
ciaires et de police de Treuen ont sur-le-champ mis justice hésite et que des mois s'écoulent.
leurs agents en campagne pour rechercher les au- Mais une nuit, sous l'empire d'un cauchemar, il
teurs du prime ; mais, jusqu'à présenta leurs efforts
se prend à rêver tout haut : un des gardiens qui ne
sont restés sans résultai. Je quittait jamais, recueille ses paroles, on les lui
Deux habitants dç Wetzearsgrun (un charron et répète le lendemain : terrifié, il avoue, raconte en
un
menuisier) ont été arrêtés, mais ils ont été relaxés
tous ses détails l'horrible tragédie et tombe en faiblesse,
immédiatement parce que les soupçons qui s'élevaient lorsqu'il s'entend condamner à avoir la tête tran-
sur eux n'avaient aucun fondement. chée. Le bourreau de Berlin vint à cet effet, et d'un seul
On se perd en conjectures sur la perpétration de
l'assassinat dé onze personnes, du vol d'un très-grand c'up de hache, car la guillotine n'existe pas en Hol-
stein, d'un seul coup, assené avec une telle force
nombre de meubler pour la plupart grands et
, pe- que le tranchant du fer pénétra dans le billot, après
sants, de bestiaux et de marchandises, dans une pe-
tite localité ayant une population assez dense et que la têts eut été séparée du tronc, il donna le dé-
pen- noûment de cette affaire, qui, accomplie à Paris, eût
dant une belle nuit d 'été, où, beaucoup de
personnes pris le premier rang parmi les causes célèbres. 1
étaient sur pied.
En effet, au mois d'août suivant, un individu fut C'était en 1849, en Belgique.
rêté qui, ainsi que Tropmann, s'était renfermé, dès ar- ? î,

Louis Bomal, employé d.és accises en tournée, se


le principe, dans un système de dénégation absolu
et revêt d'un manteau et d'un chapeau de prêtre, fait
qui, serré enfin par l'instruction, arriva à des deux lieues dans la nuit et arrive à Nivelles, où
complets qui mirent 1$ police du aveux
royaume 4# jSasç demeuraient sa femme et ses six enfants.
'i *
Il les tue tous à coups de couteau, tous, sauf son plusieurs lettres à une dame qui tient, avec son
dernier enfant, un petit garçon; la force lui man- mari, la taverne anglaise de la rue Grange-Bate-
quait sans doute, mais il couche l'enfant dans son lit lière. Cette dame a été aussi admise hier à faire sa
et met le feu au sommie-r. Puis il s'éloigne quand déclaration. C'est le seul témoin devant lequel Trop-
l'incendie est dans son plein, et va tranquillement mann ait paru perdre un instant son assurance.
se coucher là d'où il était parti sans avoir été vu par Comme cette, dame l'exhortait à dire la vérité, et à
personne. faire l'aveu de son crime, Tropmann a baissé les
Mais l'incendie a été arrêté à temps, par les voi- yeux pendant quelques instants, mais il a gardé le si-
sins. L'enfant dénonce son père qui est exécuté en lence.
féyrier 1850. • ^ Du reste, avant cette exhortation, il paraît que
On voit encore dans la salle d'attente des accusés Tropmann causait en souriant avec les témoins. On
de la cour d'assises de Bruxelles, ces deux vers écrits eût dit qu'il n'avait pas conscience de sa situation, et
par ce misérable : qu'il se croyait causant avec des personnes de con-
naissance, dans un café ou sur une promenade pu-
Ah1 quel triste séjour,suite du mal blique.
Où n'aurait jamais dû venir un Bornai.
Il a signé ensuite les procès-verbaux de confron-
Mais je ne veux pas insister sur ces souvenirs tation d'une main assurée et comme s'il mettait sa
horribles ; il me suffit d'avoir démontré, en rappe- signature au bas d'un acte ordinaire. Il n'a pas man-
lant des crimes analogues à celui de Pantin, que la qué, comme d'habitude, de saluer les témoins.
justice finit toujours par savoir la vérité et par ven- Indépendamment de l'ouvrier coutelier, une autre
ger la société. personne s'est présentée ce soir au Palais, disant
Malgré l'attitude plus que réservée de Tropmann, avoir de graves révélations à faire sur Tropmann.
tout espoir n'est certes pas perdu. M. Douet d'Arcq entendra aujourd'hui quelques
Aux renseignements que j'ai donnés hier sur son témoins dans son cabinet, au Palais de Justice.
caractère, je dois ajouter les suivants, que je trouve
dans la Gazette des Tribunaux de ce matin : LETTRE DE CERNAY
L'inculpé semble atteint, par moments, d'une
monomanie vaniteuse, et, pendant l'un de ces accès Cernay (Haut-Rhin), 6 octobre 1869.
intermittents, il aurait tenu ou à peu près, les propos Si je n'apprends pas encore vos lecteurs la dé-
à:

que voici : « Maintenant, mon nom doit être connu couverte, du cadavre tant cherché de Kinck père, je
partout en France, et même en Europe. leur annoncerai cette fois que j'ai été témoin de re-
Un photographe que j'autoriserais à faire mon cherches très-minutieuses, et qui serviront de leçon
portrait, et qui m'achèterait cette autorisation moyen- aux agents de M. Kremp, pour apprendre comment
nant dix mille francs une fois payés, aurait bientôt ils doivent procéder désormais..
centuplé le chiffre de dix mille francs, ou plutôt non, je L'instruction n'a entre ses mains qu'un portrait
les enverrais à ma famille pour qu'elle pût s'expatrier, déjà ancien de l'assassin Tropmann; c'est une photo-
passer en Amérique et y amasser une fortune.... » graphie faite il y a neuf ans. N'est-il pas surprenant
En admettant que ce langage fût exact, il semble- que ce mécanicien amateur, qui s'est toujours plus
rait prouver que le cerveau de l'inculpé serait obsédé, promené qu'occupé dans les ateliers, ne se soit pas
depuis longtemps, par l'idée de cette fata-morgana fait tirer, comme l'on dit à Cernay, ne fût-ce que par
américaine, par ce rêve non réalisé d'un voyage au un de ces photographesqui courent les foires en pro-
pays d'Eldorado, dont la chimère aurait exerce la vince et particulièrement en Alsace.
plus funeste influence sur son esprit. Ainsi autour de la glace de la petite salle à man-
Tropmann serait donc sous le coup d'une idée fixe. ger de la famille Tropmann, il y a les portraits-car-
C'est une prédisposition nerveuse qui doit l'amener tes du fils qui est à Cherbourg dans une compagnie
fatalement à des aveux. (THOMAS GRIMM.) d'ouvriers de marine, du fils qui travaille à Mulhouse
_
dans les ateliers Kœchlin, de la fille mariée en Suisse
NOUVELLES CONFRONTATIONS et de ses petits enfants, aussi celui de Mlle Fran-
çoise, et l'on n'a pu trouver le seul qui intéressât la
De nouveaux témoins ont été interrogés hier à curiosité publique : il ne faut pas parler de ce
Mazas même, à cause des confrontations qui devaient profil dessiné au Havre, et dont l'Alsace est inon-
avoir lieu entre eux et Tropmann. M. le juge d'in- dée; cela ne ressemble pas, de l'avis de tous les gens
struction a reçu les déclarations de quatre témoins, de Cernay connaissant Tropmann.
relatives au séjour de Tropmann à Paris en septem- On se souvient du nom de Wolf, un de ceux dont
bre. M. Huck, garçon boucher à l'abattoir central se servit d'abord Tropmann lorsqu'il fut arrêté au
de Paris, dont nous parlions hier, a raconté dans les Havre; et nous avions appris, en arrivant à Cernay,
plus grands détails la découverte qu'il avait faite, par il y a huit jours, que ces noms étaient ceux de voi-
hasard, du cadavre de Gustave Kinck. sins, de camarades de l'assassin. Or, hier, on a reçu
Un employé du chemin de fer du Nord a donné la aouvelle de Paris que Charles Wolf s'était tué par
quelques renseignements sur une personne qui était strangulation, et ce matin encore on me confirme
venue réclamer un colis, en disant se nommer Kinck. cette triste fin d'un jeune homme de vingt et quel-
L'employé n'a pas reconnu Tropmann pour l'indi- ques années.
vidu qui avait fait cette réclamation. Le sieur Kremp, qui a la haute main ici pour les
On sait que Tropmann avait écrit ou fait écrire recherches, est le commis principal de M. Claude, le
le chef de la police de sûreté; il agit lui-même quand Puis, craignant sans doute de laisser échapper
il a donné ses ordres, et ce bon exemple n'était pas quelque aveu compromettant, -il a pris le parti de
de trop pour la police locale. Hier, il a fait partir ne plus répondre du tout. i
pour Paris, à l'adresse de M. Douetd'Arcq, un pan- Il en est là maintenant.
talon qu'il venait de découvrir, tout roulé en paquet, Quel est donc cet homme, et quel est son caractère?
contre une petite cabane en maçonnerie, à quelques Recherchons dans la jeunesse de Tropmann si
pas de l'étang d'Olwiller. Le pantalon était taché de quelques indices nous donneront la clé de ce terrible
sang; c'est peut-être une épave compromettante qui tempérament.
a été oubliée quand elle devait rejoindre d'autres ob- Je dois à M. Jacob Stanl, de Cernay, les détails
jets au fond de l'eau. qui vont suivre : *
I
Je vous dirai qu'il est arrivé ici, au dossier du Où Tropmann est-il né ?
chef de la sûreté, une lettre intéressant la complicité A Cernay, disent les habitants de Brunstadt. [ 1

probable de deux individus de Cernay. Cette lettre A Brunstadt, disent les habitants de Cernay. %
avait été adressée au directeur propriétaire d'un La vérité est que, né à Brunstadt, il a vécu à Cer.
grand journal de Paris, qui l'a fait passer aussitôt nay depuis l'âge de onze mois. Dès lors, il n'est pas
aujuge d'instruction. C'est la seconde communica- besoin d'avoir la sagesse de Salomon, pour juger en.
tion du même genre confiée à l'entremise du très- tre les deux localités.. 1

honorable M. D Il appartient à l'une et à l'autre. A l'une par sa


J'arrive au détail de cette journée d'hier : dans la naissance, à l'autre par l'éducation. j

' matinée ou a fait avancer d'Insixheim, lieu de dépôt Donc, c'est à Cernay que Tropmann fut élevé.
d'un batàillon d'infanterie, une corvée de cent hom- Cernay est une petite ville fort tranquille, qui n'a,

mes qui ont exploré les talus et les haies du chemin rien de terrible, et les faiseurs d'histoires en sont
de fer aux abords de Bolwiller et ensuite tout le ter- bien fâchés. Il eût été conforme à toutes les tradi-
ritoire de la commune, sauf un petit bois et une tions de placer le personnage dans un milieu ef-
mare qui ont été réservés pour l'après-midi avec la frayant : il a fallu y renoncer. <

présence des commissaires de police et de M. Kremp. Les montagnes qui avoisinent la ville n ont d'af-
Ensuite rendez-vous a été indiqué pour deux freux que leur nom: Wolfskopf (tête de loup), ou
heures devant le château d'Ollwiller, chez M. A. que la prononciation de ces noms mêmes: Herren.
Gros, l'ancien député dont le mandat vient de passer fluçht (Refuge des seigneurs).
à M. Keller. •, Quand les ouvriers, après avoir quitté les fabriques,
Nous sommes arrivés, l'on n'a rien trouvé, l'on n'a sont rentrés chez eux, le silence se fait dans la ville.
pas constaté, à l'endroit reconnu par M. Ingold, qu'il la
Un vent frais court par vallée. Le calme règne dans
y eût aucuns miasmes affectant l'odorat. Le délégué la petite cité; l'obscurité aussi, quand il plaît à la
de M. Claude écoute d'ailleurs très-attentivement le lune de se cacher. c
notaire de Cernay qui lui fournit sur Tropmann père Pacifique est aussi la population. Voici dans quels
et fils des éléments qui doivent le bien fixer sur les termes la municipalité s'exprime, — j'ai recueilli
caractères. cette inscription, placée en relief, sur plaque bleue,
Quand nous rentrons au poiut de départ, il est au-dessus d'une fontaine Défense de rien
— : « ne
cinq heures. Les magistrats se dirigent vers Bolwiller déranger, sous peine d'amende. »
pour fouiller et explorer ces parties du territoire qui Remarquez cet euphémisme, déranger. Ce n'est pas
ont été réservées ce matin. Enfin la nuit arrive et casser, renverser, mettre en pièces, mais simplement
l'on n'a rien découvert encore. déranger. On ne saurait employer un langage plus
Encore si l'on apprenait que le coupable a fait paternel..., ni une locution plus alsacienne.
quelques aveux, on serait consolé de taut de peine Tropmann paraissait trop sournois à son institu-
prise sans résu!tat présent. teur. Celui-ci n'aimait pas cette disposition dans son
Je dois à l'obligeante de M. Lothammer fils, riche élève ; il prévoyait, dit-on, qu'il ne sortirait de lui
négociant de Cernay, d'avoir été conduit à cette expé- rien de bon.
dition et mis à même d'en relater les différentes pha- Tropmann était dévot, assidu aux offices, et- il ai-
ses à nos lecteurs. (E. VALDU.) mait sa famille. Il déclare souvent dans ses lettres
qu'il veut faire le bonheur de tous les siens. <
LE CARACTÈRE DE TROPMANN Tropmann enfant était d'un naturel sournois, mais
.
* rien ne faisait prévoir qu'il deviendrait un monstre
L'attitude de Tropmann déroute tous les crimina- de férocité et qu'il aurait un caractère d'une énergie
listes. indomptable. * '
Depuis qu'il est détenu à Mazas, il a résisté à tou- La Gazelle des Tribunaux nous donne les rensei-
tes les épreuves ; il a persisté dans sa première dé- gnements suivants : 1

claration qui consiste à accuser Jean Kinck et son fils L'état de Tropmann est toujours le même. Con-
Gustave du massacre de leur famille. fronté aujourd'hui avec plusieurs témoins et inter-
Lorsque le cadavre de Gustave a été retrouvé, il rogé par M. le juge d'instruction, il ne paraît pas
n'a pas été ému : avoir fourni des indications précises. Il a consenti,
CI:
Pauvre Gustave, s'est-il écrié... Son père l'a mais après de longues hésitations, à laisser faire sa
tué comme les autres. » photographie, mais il a posé comme condition ex-
Depuis, il s'est étudié dans les interrogatoires et
presse que son portrait ne serait pas vendu sur la
les confrontations à éviter toute réponse précise. voie publique. Il n'a pas renoncé à ses idées de for-
tune, et 'il laisse échapper souvent des propos qui •
En Alsace, les investigations de la justice n'ont
dénotent chez lui une véritable monomanie d'argent. abouti jusqu'à ce moment à aucun résultat. On en
Son appétit, loin de diminuer, semble au contraire arrive seulement à connaitre le jour précis de l'arri-
augmenter; hier, il a demandé de larges suppléments vée de Kinck père à Soultz.
à la portion ordinaire qui lui est servie. Une seule On se. rappelle que des bagages au nom de Jean
chose semble l'exaspérer, c'est l'idée que son père Kinck ont été trouvés dans le bureau de l'omnibus
pourrait être arrêté. de Soultz. Le préposé n'avait pu préciser le jour où -
Quant aux faits qui intéressent directement la jus- ces bagages avaient été déposés ; c'est du 4 au 8 sep-
tice, il ne répond rien, jamais rien, tembre, a-t-il dit.

Mais l'un des bagages portait le timbre du départ net tenu spécialement. Or, en remontant jusqu'au
de la gare d'Épernay; il s'agissait donc de savoir commencement d'août, des places ont été prises deux
quels étaient les voyageurs qui, pendant les premiers fois à Epernay pour Bollwiller, dans la nuit du 4 au
jours du mois de septembre, étaient partis d'Epernay 5 septembre et dans la nuit du 13 au 14 du même
pour Bollwiller, gare qui dessert Soultz. mois. Cette dernière date est bien récente, c'est sur-
Voici sur ce point les curieux renseignements re- tout la première qui nous intéresse.
cueillis par l'Indépendant rémois : Dans la nuit du 4 au 5 septembre, il a été pris un
On ne prend pas tous les jours des billets pour billet, un seul, pour Bollwiller, par le train n° 41,
Bollwiller dans la d'Épernay ; on se sert donc qui part d'Épernay à une heuro treize minutes du
gare
de billets passe-partout, matin, et qui correspond, sauf un arrêt de deux heu*
pour lesquels il y a un car-
à Strasbourg, le train arrivant le 5, à qua- ' fait refaire à Tropmann son récit du crime de Pantin.
res avec
Il persiste
tre heures une minute, à Bollwiller. L'enregistre- Mais Tropmann n'est pas vaincu. à ac-
ment des bagages porte : un colis, trente kilos. Le cuser les Kinck père et fils. Ce sont eux qui ont tout
registre porte, il est vrai, « Bitschwiller, » mais com- fait. Il n'a été que leur complice. r j
ni même plusieurs jours de. distance On comprend si bien à la préfecture et dans le
me ce train,
à à
d'instruction la découverte du
ca-
en avant et en arrière, il n'a été délivré aucun binet du juge que ca.
billet pour cette station, il est plus que probable que davre de Jean Kinck pourrait seule amener Trop-
le préposé aux bagages a mal entendu, et que cet mann à des aveux complets, que de nouvelles corn.
enregistrement correspond bien au billet déposé pour missions rogatoires ont été lancées dans plusieurs dé.
BolIwiller. partements et que d'autres battues vont avoir lieu.
Quant au second,voyage dont parlions tout à Le sieur Kremp, agent de la sûreté, vient de par-
nous
l'heure, et qui a eu Jieu dans la nuit du 13 au 14, tir pour Bollwiller à cet effet. (Le Gaulois.)
ajoutons pour mémoire qu'il s'est fait sans bagages
enregistrés. (Thomas Grimm.) Le même journal est amené à étudier le caractère
de Tropmann. Il le fait en ces termes : 1
î
Tropmann qui, dans les premiers jours de son Dans sa prison, Tropmann n'a plus l'air abattu
arrestation, paraissait calme et résolu, qui a conservé des premiers jours. Il ne trahit qu'une préoccupation
son attitude impassible même en présence des cada- constante. Il lit beaucoup, mais semble, en lisant,
vres de ses six dernières victimes, a été violemment absorbé par une pensée étrangère à sa lecture. Par.
ému lorsqu'il a été placé en présence du corps de fois, il se lève brusquement et se met à arpenter sa
Gustave Kinck; les charges accablantes qui lui ont cellule de long en large. i
été signalées par le juge d'instruction, sa confronta- Un fait acquis à l'instruction et qui met en relief
tion avec les nombreux témoins qui l'ont reconnu le caractère étrange de Tropmann :
comme étant l'individu qui avait figuré dans les actes Pendant la foire de Tourcoing, au mois de juillet,
préparatoires du crime, ont amené chez Tropmann Tropmann s'est fait admettre comme lutteur-ama-
un état d'affaissement qui ne lui permettait pas de teur dans un cirque de. lutte. Les rapports ajoutent
continuer contre l'accusation une lutte dont il sem- qu'il s'y est .distingué. Je le crois volontiers.
blait reconnaître l'inutilité. Voici- comment Tropmann explique la. blessure
|
Il était silencieux, morne et profondément décou- qu'il a au visage. r
ragé; mais depuis quelques jours il paraît avoir re- Lorsque Kinck père assassina sa femme, celle-ci
conquis en partie son assurance première, la pensée parvint, en se débattant, à s'arracher de la gorge le
de l'or et de là célébrité que son nom vient de con- couteau avec lequel on la frappait, et dirigea cette
quérir paraissent avoir surexcité celte imagination arme contre son assassin. C'est alors que lui, Trop-
dépravée; il est plus communicatif avec ses gardiens mann, pour protéger Jean Kinck, re jeta sur la mal.
et cherche à savoir quel est l'effet produit sur l'opi- heureuse, et, en la désarmant, se blessa. Sj
nion publique par les crimes qui lui sont imputés.
Sa voix est nette et lerme. LE COMPLICE PRÉSUMÉ DE TROPMANN
jj
Lorsqu'on a fait sa photographie, il a fait remar-
quer que, si on lui permettait d'utiliser commercia- Nous avons annoncé l'arrestation à Bruxelles d'un
lement la vente de son portrait, cette vente pourrait individu dont les allures mystérieuses sont de nature
lui procurer une somme importante. La mutiplicité à inspirer de graves soupçons. 5

de ses crimes, l'audace avec laquelle ils ont été exé- La Patrie donne sur les recherches de la police
cutés lui paraissent de nature à le placer en dehors belge les renseignements suivants : f
des criminels vulgaires. Cette situation exceptionnelle L'horrible drame de Pantin a produit ici, comme
semble ne pas l'impressionner défavorablement. (Le vous pouvez le penser, une émotion aussi indescrip-
Droit.) tible qu'en France.
A la lecture des nouvelles de la plus terrifiante
Le Gaulois donne les nouvelles suivantes : succession de cadavres qui ait jamais été vue en pa-
Hier,. pour la première fois, Tropmann a été ex- reille circonstance, on s'est demandé si Tropmann
trait de Mazas pour être interrogé au palais de jus- n'a pas eu des complices dans la perpétration de ces
tice. Un fiacre, dans lequel se trouvaient trois agents épouvantables forfaits, et si la Belgique n'est pas
du service de sûreté, attendait le prévenu dans la devenue le refuge de ces fugitifs criminels, qui ont
cour de la prison. Le fiacre est sorti par une petite réussi à tromper un instant la vigilance de la police
porte, et, prenant par la petite rue Saint-Louis et française. 19
la cour de la Sainte-Chapelle, s'est arrêté devant Quand, en conséquence de' nouvelles données,
un
coin du palais qu'on appelle la Souricière. L'inco- prière a été adressée de la part de l'autorité judiciaire
gnito de l'assassin n'a donc pas été trahi. de Paris au parquet de Bruxelles et à l'administra-
De la Souricière, Tropmann a pénétré teur de la sûreté publique de notre pays de se livrer
par un pas-
sage réservé dans le cabinet de M. Douet d'Arcq. à une enquête sur certains indices et de seconder la
L'interrogatoire a duré depuis une heure et demie justice française, des avis ont été immédiatement
jusqu à quatre heures et demie. Trois heures! Trois transmis à tous les commissaires de police du
heures, pendant lesquelles la moindre parole du pré-
royaume. 1

venu a été scrupuleusement notée; trois heures pen- A la suite d'ordres donnés, les agents de police à
dant lesquelles, pour la centième fois peut-être,
on a tous les degrés et tous ceux qui s'intéressent au ré-
sultat des investigations de la justice française, on C'était dans la grande salle d'honneur d'un de ces
s'est mis à s'enquérir secrètement des nouveaux dé- anciens châteaux qui restent encore debout pour at-
barqués en Belgique depuis le 20 septembre dernier, tester la redoutable puissance des seigneurs du moyen
jour du drame sanglant, des motifs de leur présence âge.
ici et à étudier leurs allures. L'ameublement en est demeuré sévère et imposant;
Les plus insignifiants indices furent rassemblés aux murailles cachées par des boiseries sont encore
et communiqués jour par jour de tous les côtés du appendus les portraits des anciens chevaliers, pres-
pays. que tous recouverts de pesantes armures.
De Gand, on apprit qu'il y a environ deux mois, La vaste salle était plongée dans une demi-obscu-
Jean Kink y avait séjourné et rendu visite à un Gan- rité, ce qui donnait à cette scène quelque chose de
tois qu'il avait particulièrement connu, quand celui- fantastique.
ci était établi, il y. a quelques années, à Roubaix. Le médium recommanda le plus grand recueille
Jean Kinck était accompagné d'un autre individu ment et annonça d'une voix émue qu'il allait évoquer
dont on a, assure-t-oa, donné le signalement. l'esprit de Jean Kinck.
On s'est mis à examiner si la présence de Jean Personne ne dit mot, mais un frisson sembla par-
Kink coïncidait avec la date de son départ, par la courir l'assistance ; à un signe du président, chacun
Belgique, pour l'Alsace, et l'on a trouvé que c'était posa les deux mains sur la table, de manière à tou-
auparavant. A la frontière française, les gendarmes cher celle de son voisin, afin de se pénétrer du fluide
belges réclamèrent de certains individus qui, par leur magnétique-résultant de ce concours de volontés
attitude et leur présence, leur parurent suspects, réunies et de former la chaîne sympathique.
l'exhibition d'un passe-port, ou tout au moins d'un Quelques instants après, il sembla que la table
document quelconque constatant leur identité; on commençait à s'ébranler; puis on entendit un cra-
leur demanda même des explications sur les raisons quement ; un coup sec et sonore vint résonner dans
de leur voyage. l'intérieur de la table.
Plusieurs de ces étrangers suspects, qui ne purent Le médium s'interrompit alors pour expliquer que
apaiser les scrupules des agents de l'autorité, furent l'esprit était disposé à répondre.
provisoirement mis en état d'arrestation, jusqu'à ce «
Chaque fois, dit-il, que l'esprit répondra affirma-
qu'on eût reçu de France des renseignements éta- tivement, un coup retentira ; dans le cas de la néga-
blissant que leurs allégations relatives à leur iden- tive, deux coups seront entendus. »
tité, à leur position sociale et à leur séjour, le 20 Le président interrogea :
septembre dernier, étaient confirmées. ce
Es-tu l'esprit de Jean Kinck ? »
En conformité des avis donnés, les éclaircissements Deux coups répondirent, ce qui signifiait que ce
étaient demandés et parvenaient par le télégraphe, n'était point lui.
de façon qu'en quelques heures on était éclairé, on Qui es-tu? reprit le médium; veux-tu répon-

libérait ceux contre lesquels il n'existait point d'in- dre ? »
dices. Jusqu'à ce jour, à la suite de renseignements On entendit un coup.
transmis,,en réponse à des informations demandées L'esprit acceptait. /
par le télégraphe électrique, deux individus suspects Voici comment se font les réponses :
restent détenus à la disposition de l'autorité belge, Le médium nomme successivement les lettres de
qui en a référé à celle de Paris. l'alphabet ; quand l'esprit frappe il faut s'arrêter et
inscrire la lettre qui vient d'être prononcée.
On recommence l'alphabet; l'esprit en frappant
SÉANCE DE SPIRITISME
indique une seconde lettre et ainsi de suite.
Les lettres succesivement désignées de cette ma-
ÉVOCATION DE L'AME DE JEAN KINCK
nière forment des mots, qui sont la réponse deman-
Aujourd'hui, je veux vous introduire dans le monde dée.
surnaturel; je n'ai pas, je l'avoue, une foi ardente Cette méthode, on le voit, est un peu longue, mais
dans ces communications des êtres vivants avec les elle est précise.
esprits invisibles ; mais le spiritisme et le magné- Le médium opéra comme nous l'avons dit.
tisme ont de nombreux et de sincères adeptes; ils Il marqua les lettres et vit que, toutes réunies,
cherchent avec persévérance la solution du sinistre elles formaient le nom d'Angèle.
problème que le poignard de Tropmann a posé à «
'Ah! mes frères, dit-il, c'estnotre bonne Angèle.
la justice. qui assiste à toutes nos réunions.
M. Syrcos, ancien rédacteur du Rappel, nous écrit — Angèle, reprit-il, fais-nous l'amitié d'aller nous
qu'il a assisté, dans une petite ville des Vosges, à chercher l'esprit de Jean Kinck, victime d'un assas-
une évocation de l'âme de Jean Kinck. sinat, qui depuis quelque temps doit être parmi vous.
Bien qu'il se défende de croire aux manifestations Veux-tu? »
des esprits, il a bien voulu nous donner quelques Un coup d'acceptation retentit et fut suivi d'un as-
détails sur cette séance, au sujet de laquelle nous sez long silence.
avons reçu des renseignements plus précis, qui nous Bientôt de nouveaux chocs se firent entendre, et
permettent d'en rendre un compte exact. sur la demande du médium, qui épela de nouveau
Une douzaine de personnes, très-honnêtes et de l'alphabet, l'esprit qui répondait était cette fois l'es-
très-bonne foi, se sont assises gravement, silencieu- prit de Jean Kinck.
sement autour d'une table. Nous ne répéterons pas toutes les formalités de
l'épreuve ; mais voici le dialogue qui eut lieu. Le mé- de l'erreur signalée dans le nom de 1 auberge où Jean
dium, dans une sorte d'invocation préliminaire, ad- Kinck se serait arrêté à Schlestadt. Les esprits ne
jura l'esprit de dire la vérité.. sont pas autre chose que des êtres sans corps maté.
Les frères que tu as laissés sur la terre, disait-il, riel, autrement dit des désincarnés ; par opposition,
et
te supplient de les instruire en toute sécurité. Nous les esprits nous appellent des incarnés; or, que nous
à toi la justice des hommes soyons incarnés ou désincarnés, nous sommes sujets
avons recours pour que
soit éclairée et pour qu'un grand crime, le. plus hor- à des erreurs, à des illusions; par conséquent l'esprit
rible qui jamais ait été commis, ne reste pas impuni. de Jean Kinck a pu se manifester dans l'évocation
Esprit, veux-tu répondre? » dont il vient d'être parlé, et avoir commis cette légère
La table rendit un son net et distinct et le dialogue erreur en confondant deux mots, et en donnant le

, nom de Lion-Vert à l'hôtel du Lion-Rouge. Chacun


commença :
DEMANDE. de nous ne serait-il pas exposé à faire une erreur
Qui étais-tu, esprit, quand tu étais sur la semblable si nous avions à nous rappeler le nom d'un
terre? hôtel où nous aurions séjourné un jour ou deux en
RÉPONSE. traversant une ville; surtout si de tragiques événe-
J'habitais le corps de Jean Kinck. ments avaient pu troubler notre mémoire? !

i
DEMANDE..
Qu'est devenu ce corps? SÉANCE DE SOMNAMBULISME 1
]

RÉPONSE.
- il
Mon corps est enterré près de Schlestadt, en Une personne est allée présenter à M. Lerouge,
Alsace. sous-chef de la police de sûreté, une note reprodui-
DEMANDE. sant fidèlement une séance de somnambulisme, qui
Comment t'étais-tu rendu en cette ville. avait pour but de chercher des indications sur le lieu
RÉPONSE. où était le cadavre introuvable de Jean Kinck. 1

Je m'étais mis en route avec Tropmann. Nous Selon la somnambule consultée à Paris, Trop.
sommes arrivés à Schiestadt. Nous avons logé à l'hô- mann seul aurait assassiné M. Kinck père entre
tel du Lion-Vert. Puis nous sommes sortis ; nous Soultz et Bollwiller. Tropmann, en descendant du
nous sommes dirigés vers la campagne. Là, Trop- chemin de fer, aurait accompagné sa victime, dont le
mann s'est jeté sur moi, m'a frappé avec tant de vio- projet était de se rendre à la fabrique du père
lence, et mon esprit s'est envolé si vite, que je ne Tiopmann. Il lui aurait fait prendre un chemin vi-
sais pas exactement à quel endroit il a enterré mon cinal longeant un petit bois. 1 !

corps. Mais j'ai la-certitude qu'il ne doit pas être Après l'avoir tué, il l'aurait enterré sur place ; mais
éloigné des environs de Schlestadt. il serait revenu le lendemain pour l'exhumer, la fosse
Voilà à peu près, chers lecteurs, ce que nous a ap- n'étant pas à son gré assez profonde. Puis, le traî-
pris notre correspondant. nant jusqu'au bord d'un étang voisin, il l'aurait
Tout d'abord, je n'avais pas ajouté une grande im-
portance à cette lettre : je ne suis pas, je le répète
un adepte du spiritisme.
l'eau au milieu de l'étang..
chargé sur un petit bateau pour aller lé plonger dans

La somnambule ajoute qu'il serait facile de re-


g

Cependant je n'avais pas à mettre en doute la trouver la fosse où le corps avait d'abord été déposé,
séance signalée par M. Syrcos, et j'ai écrit à Schles- et qu'il est resté dans la terre un objet ayant appar-
tadt pour savoir s'il y a réellement un hôtel du Lion- tenu à la victime.
Vert dans cette ville. On le voit, de toutes les manières, de toutes les,
Voici la réponse que j'ai reçue : façons, jeunes, vieux, riches, pauvres, spirites, som-
nambules, publicistes, tout le monde s'occupe de
« Mon cher ami, / cette lamentable affaire de Pantin; tout le monde ale
«.
Nous avons ici un hôtel du Lion-Rouge et un désir de connaître la vérité, l'envie de dévoiler ce
hôtel de la Montagne-Verte, ce qui est déjà très-joli mystère, de découvrir ce qu'il y a encore de cache
pour un chef-lieu de sous-préfecture. dans le ténébreux réseau que tresse avec une sinis-
ci
Quant à un Lion-Vert, c'est vraiment trop exiger tre énergie l'assassin qui est sous les verrous, afin
même pour un esprit. de dérouter la justice, d'égarer l'opinion publique,
«
D'autant plus que probablement cela nous obli- de faire croire qu'il n'a été que le complice des mem-
gerait à avoir une Montagne-Rouge. bres de la famille Kinck, et de jeter l'incertitude et
«
Cependant, si les deux hôtels voulaient fusionner la crainte dans l'âme de ceux qui doivent prononcer
l'un donnerait l'animal et l'autre la couleur. sur son sort. '%
« L. BAUER. » T
.1
L'INSTRUCTION [ j
Notre correspondant plaisante. Les spirites n'en
sont pas moins convaincus qu'ils ont évoqué l'âme de Les documents relatifs à la personnalité de Trop-
Jean Kinck. (Thomas GRIMM.)
mann, à son existence avant le crime, à ses relations
avec la famille Kinck, à ses voyages à Roubaix et à
Le chroniqueur du Petit-Journal semble
ne pas son séjour à Paris, sont aujourd'hui réunis et classes
oser faire l aveu de sa croyance au spiritisme ; mais par les soins de M Douet d'Arcq. Ces documents,
pour nous qui comptons parmi les adeptes de la doc- joints aux premiers témoignages recueillis par l'in-
à
trine spirite, nous n'hésiterons pas expliquer la
cause struction, forment déjà un très-volumineux dossier
11:;'

i
Tropmann a des alternatives d'abattement et de Il est pâle,' et, au moindre bruit, au moindre
surexcitation. Tantôt silencieux et morne, il feint de mouvement du gardien ses pommettes se colorent. Il
dormir, le front sur son bras; tantôt il se lève brus- mange avidement parfois, et, après les premières
quement, se promène avec agitation et témoigne une bouchées, il refuse de continuer son repas et retombe
avidité fébrile des bruits du dehors. Il a le plus vif dans sa prostration.
désir de savoir ce que disent de lui les journaux et Parfois encore ses instincts d'aventurier repren-
quelle est l'impression des foules nent le dessus. Il parle de la fortune qu'il avait rêvée,

le ses projets d'industrie en Amérique et du bonheur avec trois agents 'du service de sûreté. La voiture
lue la réalisation de ces projets eût donné à sa fa- s'arrêta à la Souricière ; les agents firent traverser à
mille. Tropmann le poste de gendarmerie, le prévenu
monta l'escalier à vis qui débouche sur le couloir de
AU PALAIS x service, et fut introduit au n° 9, dans le cabinet de
M. Douet d'Arcq. 1

C'est vendredi soir, pour la première fois, qu'on a Tropmann a subi, cette fois, un interrogatoire de
onduit Tropmann au Palais. Les précautions les deux heures. Introduit au Palais à une heure quà-
)lus rigoureuses avaient été prises, moins contre les rante-cinq minutes, il en sortait à quatre heures un
entatives d'évasion du prévenu que contre la curio- quart.
!ité de la foule. Le prévenu persiste dans son système de défense,
M. Claude l'amena dans une voiture de place, ou plutôt d'accusation, car il continue d'accuser Jean
Kinck et son fils aîné, Gustave, du' massacre de de grâce, bien plutôt que le plus redoutable des
Mme Kinck et de ses cinq enfants. v
châtiments. -

La découverte du huitième cadavre pourra seule Écartons comme fausse cette pensée que la peine
vaincre cette obstination. de mort est dans l'acte même de la privation dela vie.
La journée d'hier a été relativement calme. C'é- Cette peine consiste TOUT ENTIÈRE à savoir que
tait pour le prévenu comme une journée de répit. fatalement, à un moment qui se calcule par minutes,
Tropmann ne paraît rien tant redouter que les con- ce cerveau qui pense, ce cœur qui agit, ce cœur qui
frontations avec les témoins qui déclarent l'avoir vu, bat, ne seront plus qu'une matière inerte vouée à la
soit à Roubaix, pendant les derniers mois, soit en décomposition, à l'anéantissement. %

Alsace, soit à Paris.. Chez le criminel à qui l'on vient dire : Il est cinq
-
Après chacune de ces confrontations, il devenait heures, à sept heures tout sera fini, vous aurez cessé
songeur et retombait dans son accablement. d'être et votre âme aura pénétré le mystère de la
vie éternelle, il se produit une révolte affolée, im-
LE CARACTÈRE DE TROPMANN mense, vertigineuse, de l'instinct de la conservation
contre la pensée de l'anéantissement.
Pour MM. les magistrats instructeurs qui recher- Dans le combat horrible et impuissant, où le dé-
chent avec juste raison les goûts et les aptitudes des sir de vivre est la seule arme contre la justice qui
criminels qui passent sous leurs yeux, qui demandent dit : cc Tu vas mourir! » la terreur se mêle à la
à savoir si Tropmann aimait à détruire des insectes haine, la rage à la défaillance. 1
et des animaux, et si la vue du sang versé l'impres- Il s'opère alors instantanément des effets physio-
sionnait plus ou moins, voici un renseignement des logiques d'un caractère effrayant qu'il est grande-
plus exacts : ment utile de dévoiler comme le plus sûr moyen,
Jean-Baptiste Tropmann se renfermait assez sou- peut-être, de prévenir le crime en révélant le vérita-
vent entre midi et deux heures, temps accordé pour blè caractère de la peine de mort. (THOMAS GRIMM.)
le dîner, — principal repas de la classe ouvrière, —
dans l'atelier de son père, au faubourg de Thann. Eh bien ! si atroces que soient ces douleurs mo-
Cet atelier appartient à un M. Saal, qui raconte rales dont parle le chroniqueur du Petit Journal,
qu'à ce moment de la journée, Tropmann, ainsi elles sont peu de choses en raison de leur durée ra,
resté seul, avait tracé un cercle, sur une porte en, pide; après que l'aiguille de nos cadrans a fait deux
chêne et s'amusait tous les jours à y piquer son cou- tours, les deux heures sont expirées et les angoisses
teau qu'il lançait, d'une certaine distance. du criminel ont pris fin. Mais le châtiment serait
C'était peut-être un jeu favori, mais encore? bien autrement terrible, si la société, renonçant à la
M. Saal a montré à notre correspondant plus de peine de mort, laissait aux assassins des remords
deux mille traces du couteau qui était entré dans le inexorables pendant leur vie entière, et tout en pre-
bois. nant des mesures certaines pour se mettre à l'abri
On voit ainsi que Tropmann aimait à jouer du de nouveaux forfaits de la part de ces hommes cri-
couteau! minels, laissait une voie ouverte au repentir, mettait
Un fait acquis à l'instruction et qui met en relief à leur disposition les moyens de racheter leurs cri-
le caractère étrange de Tropmann : mes, s'occupait de réveiller dans leur âme les senti-
Pendant la foire de Tourcoing- ail mois de juillet, ments de morale.... La société, à notre sens, aurait
Tropmann s'est fait admettre, Gomme lutteur-ama- mieux rempli son devoir qu'en tranchant le fil de la
teur, dans un cirque de lutte. Les rapports ajoutent vie à des êtres dont, le plus souvent, les crimes et
qu'il s'y est distingué. les attentats doivent remonter jusqu'à elle, soit parce
qu'elle a négligé de veiller à l'éducation de ces mal-
LA PEINE DE MORT heureux, soit parce qu'elle les a abandonnés aux ha-
sards de la misère, pendant leur jeunesse, soit parce
Tropmann a une frayeur terrible du dernier sup- qu'elle a développé chez eux, à l'âge adulte, des in-
plice. stincts pervers, des ambitions déréglées, par le spec-
Cette crainte obsède et trouble son sommeil. tacle des honneurs, des dignités, des fortunes scanda-
Une de ces dernières nuits, il était sous le coup leuses et des triomphes.... d'hommes placés aux plus
d'un affreux cauchemar; il murmurait des paroles hauts degrés de l'échelle sociale malgré leur indi-
sans suite.
Tout à coup il a bondi sur son lit tout effaré ; et
gnité !
-
y
on l'a entendu prononcer d'une voix rauque ces LE CABINET DU DIRECTEUR DE MAZAS
0
mots :

K
L'échafaud I... l'échafaud !... 'D Ordinairement les juges d'instruction, quand ils se
L'échafaud!... et il frémit.... Et cependant ce que transportent à Mazas pour interroger les inculpés, se
Tropmann ne sait pas, ce que le public ne servent d'un cabinet à eux affecté et qui est dans l'in-
soup-
çonne pas, ce que n'ont pu deviner les monstres à térieur de la prison. Mais, dans l'affaire de Trop-
face humaine qui se mettent par leurs forfaits hors M. Douet-d'Arc ayant souvent plusieurs té-
mann,
la-loi, ce sont les tortures morales, et sans analo- moins à confronter à la fois avec 'l'inculpé, il lui a
gues, mille fois plus à craindre que toutes les souf- fallu un plus grand espace que d'habitude, et M Bran-
frances physiques, qui précèdent le moment du .
dreth, directeur de la prison, lui cède, quand il vient,
sup-
plice et font de 1 instrument de mort
un instrument son cabinet personnel.
Comme il n'y a pas dans le voisinage de pièce où nerfs. Lorsqu'on le presse avec instance d'être sin-
l'on puisse déposer Tropmann, celui-ci assiste, soi- cère, il répond invariablement.par cette formule :

gneusement gardé par des surveillants, aux déposi- Mais que foulez-fous que che fous disse ? Ché n'en
positions des témoins. chais pas davantache. — (Petite Presse.)
| Le cabinet du directeur de Mazas est une belle
pièce, au rez-de-chaussée, à deux pas du.gren'e. L'Alsace du 5, qui se publie à Colmar, contient, sur
On arrive au greffe et au cabinet par le vestibule les recherches faites et à faire pour arriver à la dé-
de la prison, que l'on rencontre après la première couverte du cadavre de Jean Kinck, des détails qu'on
cour de cet établissement cellulaire. C'est là que se lira avec intérêt.
tiennent, assis dans leur traditionnel fauteuil de cuir, Le père Kinck aurait été rejoint par Tropmann à
les geôliers armés de leur énorme clé. Du dehors on Mulhouse, où il y aura eu rendez-vous donné. Ils
auraient fait voyage ensemble jusqu'à Soultz. Arrivés
les voit à peine à travers des croisillon? de fer garnis
de petites vitres. ici avec l'omnibus qui dessert notre ville et Guebwil-
Le cabinet de M. Brandreth est meublé sévère- ler, vers cinq heures du soir, Tropmann aurait en-
ment, administrativement. Il est éclairé par trois fe- gagé Kinck à s'arrêter pour aller prendre quelques
nêtres aux rideaux verts. Ces ouvertures, dans toute rafraîchissements, en attendant le départ suivant de
leur longueur, sont défendues par des barreaux de l'omnibus. Kinck s'y serait prêté et on aurait déposé
fer. Au milieu de la pièce est un grand bureau d'a- les colis de Kinck père chez le facteur du bureau
cajou; c'est là que se placent M. Dôuet d'Arcq et d'omnibus, Voge!, auquel Tropmann aurait dit que
son greffier. Devant eux, entre le bureau et le mur, l'on viendrait retirer les effets plus tard.
se tiennent debout Tropmann et ses gardiens. Une On suppose que Tropmann, méditant son crime,
fenêtre, qui est à sa gauche, éclaire parfaitement les aurait fait boire à Kinck plus qu'il ne pouvait sup-
traits de l'inculpé. Les témoins sont entendus assis à porter ; Gelui-ci sans doute ne se rappelant plus la
l'une des extrémités du bureau, à la droite de Trop- force de nos vins d'Alsace, s'y sera laissé prendre et
mann. - aura oublié l'heure du passage de l'omnibus, de
Tropmann dirige des regards toujours scrutateurs- sorte qu'en voulant partir pour Guebwiller, il n'y
et quelquefois moqueurs sur les témoins qui dépo- avait plus de voiture, la dernière passant à neuf heu-
sent. Par intervalles, il considère en clignotant di- res dix minutes desservant le dernier train. C'est
vers tableaux mis sous verre, parmi lesquels sont deux ce qu'aura cherché Tropmann pour attirer Kinck
plans géométriques de la prison de Mazas. L'un de dans le guet-apens.
ces plans est l'œuvre d'un détenu qui avait travaillé On n'avait donc d'autre moyen que d'aller à pied
chez un architecte. Ce dessin représente l'ensemble à Guebwiller. Tropmann se sera chargé d'aller chez
de la prison avec ses cinq promenoirs qu'on nomme Vogel pour lui dire qu'il avait à expédier le lende-
individuels, parce que chacun ne reçoit qu'un dé- main les colis à Guebwiller, commission qu'il n'a pas
tenu. faite, puisque Vogel ne l'a plus revu. C'est donc dans
Ces promenoirs ont la forme d'une galette sur la- le trajet de Soultz à Guebwiller que le crime aurait
quelle le couteau aurait tranché vingt parts. Chaque eu lieu entre dix et onze heures du soir.
promenoir, renfermant vingt divisions rayonnant au- Pour se rendre à Guebwiller, à égale distance en-
tour d'un centre, il en résulte qu'avec les cinq pro- viron de cette dernière ville et de Soultz, à l'endroit
menoirs qui existent, cent détenus à la fois peuvent où se trouve la pépinière de M. Biehler, il se pré-'
respirer l'air extérieur, sans qu'aucun d'eux puisse sente deux chemins, dont l'un est la route départe-
voir ou entendre ses voisins. mentale n° 2, et l'autre un chemin de défruitement
La cellule de Tropmann, on l'a dit, est le double fréquenté seulement le jour et contournant Guebwil-
de celle des autres. Ce n'est pas une faveur qui lui a ler. Ce dernier suit le pied de la montagne, dont la
été accordée, c'est sa surveillance qui exige cet es- déclivité s'arrête à son niveau. Bordé de pépinières,
pace. de jardins, de prés et de vignes, il est assez favora-
Il y a dans toutes les cellules un bec 'de gaz qui ble pour commettre un assassinat. C'est dans ce che-
s'éteint à huit heures du soir; la Duit des prisonniers min que, d'après certaines hypothèses, le crime a dû
est longue; mais le gaz de la cellule double brûle être perpétré dans les circonstances que je viens de
toute la nuit pour éclairer la surveillance à vue exer- raconter.
cée sur Tropmann. La grande énigme est de savoir où Tropmann a en-
Cette surveillance est un des services les plus pé- foui la victime, n'ayant point d'instrument pour creu-
nibles pour les employés, et on ne se figure pas tous ser de fosse, autant que l'on sache.
les ennuis et toute la fatigue qu'entraîne la garde On ne croit généralement pas que les taches de
d'un criminel jusqu'au moment où la, cour d'assises sang que l'on croit avoir remarquées sur le sac de
l'a frappé. voyage et sur une chemise soient des indices du
Tropmann fait tous les jours une promenade, es- crime, c'est-à- dire que Kinck ait été assassiné avant
corté comme un grand personnage. son arrivée à Soultz. Le maire de Soultz a fait pu-
L'heure de cette sortie n'est presque jamais la blier à son de caisse que les propriétaires aient à
même : elle varie suivant les besoins de l'instruc- faire, chacun en particulier, des recherches sur leurs
tion. propriétés. -
L'inculpé n'aime pas à faire de longues séances Nous avons ici depuis plusieurs jours un chef de la
dans le cabinet du directeur de Mazas. Il dit que police de Paris, qui est à la piste d'éclaircissements
toutes les questions qu'on lui fait lui donnent sur les et qui fait faire, de concert avec notre commissaire
de police, des fouilles dans les environs, mais jus- Le trou, contrairement à ce que l'on disait, n'avait
qu'ici sans succès. J'apprends à l'instant que l'on va qu'une profondeur de quatre mètres environ. On lui
faire des battues dans les forêts bordant le chemin avait donné une profondeur de plus de vingt mètres,
d'intérêt communal de Soultz à Cernay ; c'est le pre- (L'Alsace.)
mier chemin dont je vous ai entretenu plus haut; il
à côté d'Olwiller et de Wattwiller, et c'est LES VOYAGES DE JEAN KINCK
passe

par que la police suppose que Tropmann aurait
emmené Kinck père, pour l'attirer dans le guet- On affirme que Kinck père a été vu avec Tropmann
pouvoir le crime. Je suis porté fils au café du Chemin de Fer, à Bollwiller, où ils
apens et consommer
à croire, avec la police, que le crime a été perpétré sont entrés pour se rafraîchir; que de là ils sont
chemin, qui est un véritable coupe-gorge et allés à Soultz où, après avoir remis les effets de
sur ce
où déjà plusieurs personnes ont été attaquées, tant M. Kinck au bureau de l'omnibus, ils ont pris la
le jour que la nuit, et ont trouvé la mort. route qui mène à Cernay, le long de la montagne,
au-dessus de la route impériale. Ils seraient entrés
dans une des dernières auberges de la ville, à gauche,
LE TOMBEAU DES VICTIMES DE PANTIN
où ils auraient bu du vin et mangé du saucisson. A
Le projet de monument dont nous publions l'es- partir de là, plus de traces.
quisse a été envoyé au Petit Moniteur. L'auteur, qui La justice a fait, dit-on, une descente dans une au-,
gardé l'anonyme, est assurément un artiste de grand berge mal famée, située sur la route dont je parle, à
a
talent. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un re- l'endroit où elle se croise avec celle qui mène à Watt-
gard sur le dessin de cette œuvre si éloquente et si willer. (L'Industriel alsacien.)
dramatique en son austère simplicité.
Les victimes sont couchées sous le même linceul, L'ENQUÊTE
réunies dans la même fosse comme durant la nuit
fatale du 20 septembre. Voici, d'après le Journal de Guebwiller, quelques-
La draperie de marbre indique plutôt qu'elle ne uns des faits qui résultent de l'enquête poursuivie
dessine les cadavres rigides et laisse entrevoir deux 1° J. B. Tropmann a été positivement reconnu
pieds d'enfant!... Une femme, un ange, debout, les devant le juge d'instruction de Paris, par M. Gros,
ailes déployées, soulève le blanc linceul et regarde directeur des postes à Guebwiller, pour être l'indi-
le ciel avec une poignante expression de douleur et vidu qui s'est présenté à deux reprises au bureau de
d'épouvante. poste sous le nom de Gustave Kinck, puis d'Emile
Ce n'est pas la Justice, ce n'est pas la Vengeance; Kinck, pour retirer les cinq mille cinq cents francs
c'est la Civilisation protestant contre le Crime, c'est qui y étaient arrivés à l'adresse de Jean Kinck;
Tropmann ne l'a d'ailleurs pas nié.
et criant la légende biblique :
Non occides !
..
l'Humanité, éplorée, faisant au ciel un appel suprême
2° La femme Lœw, qui devait comparaître pour
établir le même fait, continue à avoir la raison
égarée.
TU NE TUERAS POINTI
3° Stadelmann, appelé à Paris dans le même but,a
aussi reconnu Tropmann, et a été reconnu par lui,
LES FOUilLES

Aucun incident nouveau marquant n'est survenu. TROPMANN A L'INSTRUCTION


On continue à vider le trou de Saint-Fridolin, à
côté de la route impériale (ban de Soulz), pour s'as- Il est midi. Un rayon de soleil frappe d'aplomb
surer si par hasard il ne recèle pas dans sa vase le sur le revêtement de bois qui ferme la fenêtre de ia
cadavre du malheureux Kinck. Cinq pompes et cin- cellule ; bientôt il disparaîtra. Le soleil des prisons
quante hommes de troupes de la garnison de Colmar se lève à midi et se couche à une heure.
sont sur les lieux pour vider cet entonnoir qui a plu- Depuis le matin, Tropmann songe Sa face
sieurs mètres de profondeur. L'opinion publique ne hâve et terreuse semble s'assombrir encore. Son
croit pas à un résultat, et est toujours disposée à front se plisse. Il lève de temps en temps sur ses
croire que si Kinck est venu jusque dans nos parages, gardiens un œil indécis, ou passe en soupirant les
il a dû trouver la mort entre Ollwiller et Wattwiller, mains sur son visage, sans doute pour écarter le sou-
sur la route qui de Soultz conduit à Cernay. venir des songes horribles de la nuit.
Après avoir vidé le trou de Saint-Fridolin, on con- Mais l'heure s'avance et les traits du prisonnier se
tinuera à faire des fouilles et des battues dans les fo- crispent de plus en plus sous l'effort de réflexions
rêts communales entre Ollwiller et Wattwiller. sans espoir.
P. S. Cinq heures et demie, soir. —Je viens de Un bruit cadencé, celui de militaires qui mar-
voir le trou de Saint-Fridolin qui est complètement chent au pas, arrive jusqu'à la cellule, il se rap-
vidé. J'en ai même vu le fond. Plus de quatre cents proche; tout à coup la porte s'ouvre, c'est le direc-
personnes assistaient à ce spectacle, qui était une vé- teur de la prison, M. Brandeth, accompagné de
ritable comédie par le nombre de carpes et autres quatre agents de police,
poissons que les militaires se jetaient à la tête les
« Allons! debout, en route pour l'instruction. »
uns aux autres, et qu'ils avaient soin d'empaqueter Tropmann se lève comme s'il était mû par un res-
pour en faire des fritures. Les recherches n'ont pas sort. Il a pâli sous sa pâleur et quelques goutte"
fait découvrir autre chose. lottes de sueur ont perlé sur ses tempes.
Il s'avance indécis, la tête découverte. s'être en vain débattu sous l'étreinte du juge d'in-
«
Non, lui dit-on, prenez votre casquette, l'interro- struction. Il se sentait pris par cette machine qui
gatoire aura lieu aujourd'hui dans le cabinet du juge s'appelle l'instruction, où la pensée tout entière passe
d'instruction au palais de justice. » et se lamine comme le corps d'un malheureux qui
.
Nous savons maintenant à quoi pensait Tropmann, s'est laissé saisir la main par un engrenage.
nous connaissons la pente heurtée que suivaient ses L'instruction est la terreur du coupable. C'est un
réflexions. Il avait présents à l'esprit tous les inter- supplice qui se répète chaque jour. C'est la ques-
rogatoires, celui de la veille, celui de l'avant-veille, tion morale qui a succédé à la question physique,
le premier surtout, celui où il avait trop parlé, après sans son attirail d'instruments de torture.
cellulaire, le peuple l'en arracherait peut-être ; mais lice et les dépositions de ceux des témoins avec les-
une voiture de place semblable à celle qui ie con- quels il n'a pas été confronté.
duisit à Pantin. Ce qu'il sait de plus, c'est qu'un nouveau cadavre
Un éclair de grand soleil, le voilà dans la voi- est venu s'ajouter aux six premières victimes, qu'il
- ture... maintenu par ses gardiens qui baissent les croyait à jamais disparues dans le sillon qu'il avait
stores..» puis, au grand trot! creusé.
Dans ce court trajet de la prison à la voiture, il a La voiture reprend le chemin de Mazas. De temps
vu passer un ouvrier, ses outils sur l'épaule, et son à autre, le vent gonfle les stores de la voiture et per.
esprit qui roule mille pensées en une minute a suivi met au misérable de voir circuler les passants. « Ahi
ce compagnon à l'atelier; il s'est souvenu de ses li- qu'ils sont heureux ceux-là, ils dormiront ce soir,
bres occupations d'autrefois ! ils ne seront pas interrogés demain » !

On entend le brouhaha de la foule joyeuse qui m


court sur les trottoirs, et Tropmann se dit : « Si l'on Nous avons reçu bier après-midi la dépêche télé,
savait que je passe... » graphique suivante :
Le palais de justice!... On descend. Quelle lu-
mière! « Vite, montez l'escalier. » Et les lourdes Guebwiller, 11 octobre, 3 heures.
bottes des municipaux résonnent derrière lui sur les « Un
cadavre vient d'être trouvé dans une sablière
marches. Une porte s'ouvre, c'est là1 / près de Wattwiller. 1
Le cabinet de M. Douet d'Arcq est situé au qua-
« A ce soir détails télégraphiques. ( CAMILLE
trième étage et donne sur le boulevard du Palais. KRAFT.)» L
Deux bureaux sont placés en équerre dans l'inter- Nous avons attendu avec une impatience bien na-
valle de deux fenêtres. M. Douet d'Arcq occupe ce- turelle les détails qui
nous étaient promis. $
lui de droite, le greffier celui de gauche. L'accusé Est-ce enfin le cadavre de Jean Kinck que l'on a
s'assied en pleine lumière. découvert?
1
Un moment de silence! le juge écrit. La lutte va Dans la soirée, une seconde dépêche nous est par-
commencer. « Je ne dirai rien, ils ne sauront rien, venue. La voici :
11 " j
pense encore Tropmann, puis il se dit qu'aujour-
d'hui ressemblera à hier et demain à aujourd'hui. Guebwiller, 4 heures 45 du soir. ;;

« Voilà bien le juge, il a l'air fâché, que sait-il


« Je
viens de Wattwiller. i
de plus? Et le greffier,-où ai-je vu sa figure, il res- On a trouvé seulement des effets ensanglantés
«
semble à quelqu'un de chez nous. Oh! oh on ap- dans la forêt, mais
1
de cadavre.
pas
porte une lettre au juge... Aurait-on trouvé le corps
« On fouille activement. A demain une lettre,
du père Jean ? » (CAMILLE KRAFT.) » F
Et voilà son cœur qui bondit dans sa poitrine, ses
artères qui battent et la sueur qui tombe goutte à Tout espoir n'est donc pas perdu.
goutte. g
Les effets ensanglantés amèneront probablement
« Non, ce n'est pas cela, il aurait déjà parlé »
1
En la découverte du cadavre.
effet, le juge d'instruction reprend l'interrogatoire au
point où il l'avait laissé la veille.
Et si ce cadavre était celui de Jean Kinck, l'in-
struction de l'affaire de Pantin serait puissamment
Pendant le cours de l'interrogatoire, Tropmann,
fidèle au mot d'ordre qu'il s'est juré, commence à aidée et pourrait se terminer rapidement. (THOMAS

refuser de répondre, puis il répond par oui et non; GtRIMM.), il


puis, enfin, se laissant entraîner par le besoin de 4 !
se DERNIÈRE NOUVELLE
défendre, il raconte pour la centième fois le
roman !
de la culpabilité de Jean Kinck. On nous écrit de Soultz (Haut-Rhin) :
Il s'arrête tout à coup ; sa mémoire est-elle bien On vient d'apporter à l'hôtel de ville le cadavre
fidèle? n'a-t-elie pas quelque peu varié? Oui, il «
a de Kinck père ; il a été trouvé dans un trou recou-
dit telle ou telle chose qui ne figurait pas-dans
ses vert de sable et de feuilles sèches, dans la forêt, en-
précédents récits. Sa langue se colle à son palais,
ses tre Ollwiller et Watwiller. » & j
yeux roulent des larmes ; il est à la dernière limite I
*
des forces humaines.
« Greffier, écrivez. Et la plume
-

gratte de nou-
. LA VÉRITÉ SUR LE HUITIÈME CADAVRE
| I
j

veau le papier.
»

Encore quelques minutes et Tropmann, brisé, NOS INFORMATIONS PERSONNELLES | j

est remis aux mains de -ses gardiens. Le juge sait Hier matin, une dépêche datée de Soultz arriva
quelque chose de plus, mais l'accusé ne sait rien.
La négation est une arme aux mains d'un accusé
à Paris. r j

;
Elle était ainsi conçue : ?
j
mais le juge trouve un joint à l'aide de quelque On vient d'apporter à l'hôtel de ville le cadavre
«
preuve bien établie, et tout un système s'écroule de Kinck père; il a été trouvé dans une sablière de
vuil 'accusé. Il ne faut pas oublier
que rien de ce la forêt, entre Ollwiller et Wattwiller. »
4ui se passe au dehors n'arrive jusqu'à lui. Trop- Cette nouvelle, dont la rédaction très-affirmative
mann en est encore au jour où le gendarme Ferrand ne permettait pas le moindre doute, fut accueillie par
lui a mis la main au collet. tous les journaux et répandue bientôt aux quatre
Il ignore tout, les nouvelles recherches de la
po- coins de la grande ville.
H
Les recherches, dont le public suivait tous les in- La première partie de la nouvelle que nous vou-
ij cidents avec une anxiété si fébrile, avaient enfin lions vérifier était donc démentie par ce seul fait.
[.
amené un résultat.... Nous apprîmes en outre que le cadavre de Jean
I'
Le huitième cadavre était exhumé. Kinck n'était pas retrouvé et que l'on n'avait pas de
Et cette découverte allait enfin arracher à Trop- nouveaux indices.
[l mann des aveux complets sur le crime du 20 septem- La dernière nouvelle reçue était aussi laconique
bre. que possible :
;;

Le tirage des journaux d'informations fut bientôt «


RIEN ! »
épuisé.... on les criait dans les" rues, sur les ponts, Néanmoins M. Claude nous dit que malgré ses
sur les places. doutes, la justice pouvait avoir reçu des informations
Une de ces feuilles politiques qui,- tout en bé-
néficiant chaque jour de nos télégrammes et de nos
particulières sans qu'il en eût été averti.
Nous prîmes donc congé du chef de la sûreté et,
correspondances, — nous reprochent avec tant d'a- pour éclaircir le doute qu'il avait émis sur ce dernier
mertume d'être bien informés, avait affiché sur les point, nous nous présentâmes au parquet de M. le
portes et les fenêtres de ses bureaux la découverte du procureur impérial.
huitième cadavre. L'heure était avancée, et ce ne fut qu'à grand'peine
Il semblait que le doute ne fût plus possible. que nous pénétrâmes jusqu'au cabinet du magistrat.
Cependant, on s'en souvient, pareille nouvelle avait Nous fûmes reçus avec une parfaite courtoisie par
été répandue et accréditée il y a dix ou douze jours. M. le substitut du procureur impérial chargé de la
Le Petit Moniteur fut le premier à la contrôler et à magistrat lisait les journaux du soir, et il .
presse; ce
" la démentir. n'attendit pas notre première question pour nous ex-
Hier donc, avant de mettre sous presse notre édi- primer son étonnement de voir de pareilles nouvelles
tion du soir, nous recueillîmes aux meilleures sour- accueillies et répandues sans contrôle.
ces les plus précieuses informations et pûmes donner Notre prudence personnelle n'avait pas été mise
à nos lecteurs les renseignements que voici : en défaut.
Un cadavre a été découvert dans une carrière de La découverte du huitième cadavre était imagi-
sable, sur le territoire de Guebwiller. naire. (H. MOREL. Petit Moniteur.)
Mais l'examen médical a bientôt démontré que « la
mort remontait tout au plus au 25 septembre. » La justice, après avoir voulu faire retomber sur
Il ne nous a pas été affirmé non plus que person- la police la fuite des complices de Kinck, s'il en a,
ne, à Soultz, ait reconnu dans ce cadavre le chef de sentant très-bien aujourd'hui que l'opinion publique
la famille Kinck. ne se payera pas d'une raison semblable, essaye d'é-
Les fouilles se poursuivent avec la même ardeur. tablir par tous les moyens possibles que Tropmann
Une étendue de plus de vingt lieues a été explorée. a seul commis le crime.
En tout cas, ces actives recherches n'ont pas été Des constatations médicales, il paraît résulter que
infructueuses. Elles ont fait découvrir trois cadavres la mère et les deux premiers enfants ont été tués
en huit ou dix jours. avec le même couteau. Toutes leurs plaies sont de
La population, si cruellement émue par le souve- même nature, et une lame cassée, trouvée sur le
nir du crime, attendait beaucoup de la découverte du lieu du crime, correspondant à toutes ces plaies,
cadavre de Jean Kinck. Elle espérait que Tropmànn, l'instruction en conclut que Tropmann était seul
voyant s'écrouler tout son échafaudage de sanglantes pour tuer les trois premières victimes, et qu'ayant
calomnies, livrerait enfin à la justice le dernier mot cassé son arme en exécutant cette première série de
de cette horrible affaire. Aussi prenait-elle volon- forfaits, il a recouru à la strangulation et à l'emploi
tiers son désir pour une réalité. de la pioche pour immoler la seconde série de ses
Le bruit se répandit donc aussitôt qu'une seconde victimes.
dépêche, parvenue à M. Douet d'Arcq, confirmait la Il est certain que ce système est admirable si l'on
première. ne découvre pas les complices de Tropmann, et di-
On ajoutait même que M. Claude, chef de la po- minuera singulièrement la responsabilité db la po-
lice de sûreté, partirait, dès le soir, pour Soultz, et lice et de l'instruction.
que la confrontation entre Tropmann et le cadavre du Quant à TropmanD, il a trouvé un système non
père Kinck pourrait avoir lieu aujourd'hui même. moins simple, non moins commode et non moins
Nous avons commencé une nouvelle enquête per- admirable, avec lequel il espère sauver sa vie.
sonnelle et voici ce qui résulte de nos dernières in- Il rejette tout le poids du crime sur Kinck père et
vestigations. fils; — quand on l'accule, quand on lui prouve que
A six heures, nous nous présentons pour la deuxiè- ce qu'il dit est insoutenable, alors il se tait et ne
me fois dans le cabinet de M. Claude, qui nous fit répond plus que par de légers mouvements d'im-
excellent accueil et que nous remercions de sa con- patience.
stante obligeance. Les personnes qui ont l'habitude d'observ-'r les
M. Claude se disposait à quitter la préfecture pour assassins, dans la prison, supposent que Tropma"
rentrer chez lui, après une journée de fatigue, réserve ses aveux et ses révélations pour obtr
comme il en a tant passé depuis le 20 septembre der- après sa condamnation à mort, une commutat
nier. peine.
Ceci était donc pour nous une preuve qu3 le chef D'ailleurs, il semble avoir toutes les ap'
de la sûreté ne quittait
pas Paris aujourd'hui. minelles; il a plusieurs fois exprimé dev
le regret de ne pas s'être livré à la fabrica- D'après la version d'hier, un cadavre, que l'on
pagnons
tion de la fausse monnaie, très-productive et prétendait être celui de Jean.Kinck, aurait été trouvé
relativement moins dangereuse. au fond d'une sablière aux environs de Guebwiller.
Il a déployé dans la préparation de l'affaire Kinck Une lettre, arrivée ce matin et adressée, dit-on, à
talent de faussaire prodigieux. C'est lui qui fa- un haut fonctionnaire par sa femme en ce moment
un a
briqué la procuration de Kinck père à Gustave Kinck, dans la contrée où se poursuivent les recherches,
et s'il a omis à plusieurs reprises de la revêtir des est plus affirmative ; elle dit « que le cadavre de Jean
formalités légales, c'est qu'il est beaucoup moins fort Kinck a été trouvé dans un bois des environs de
Soultz, entièrement recouvert de feuilles. »
en droit qu'en écriture.
Toutes les pièces fabriquées par Tropmann sont On ne peut tarder à être complétement fixé sur
entre les mains de la justice; — la plus impor- l'identité du cadavre trouvé. Il serait bien temps que
tante, la fausse procuration de Tropmann père, a été la vérité tout entière fût enfin connue.
retrouvée sur Gustave, qui paraît décidément avoir Le même journal donne ces dernières nouvelles ; j
été tué dans la nuit du 17 au 18 septembre. (Le Figaro.) Au moment où nous mettons sous presse, on nous
annonce qu'une dépêche vient d'arriver au parquet
Malgré la certitude où l'on est que Tropmann est du tribunal de la Seine, confirmant la nouvelle que
un terrible assassin, un monstre de férocité, on veut nous donnons plus haut de la découverte du cada.
avoir la preuve entière de son odieux forfait; c'est vre de Kinck père dans les environs de Soultz.
pourquoi l'on a accueilli avec une douloureuse sa- it
tisfaction la nouvelle de la découverte du cadavre de Enfin le Temps et le Siècle, beaucoup plus affir-
Jean Kinck. Malheureusement cette nouvelle était matifs encore, impriment ce qui suit : i

prématurée. Une dépêche, parvenue à deux heures et demie à


Le cadavre du père de la famille Kinck n'est pas M. le juge d'instruction Douet d'Arcq, annonce que
retrouvé. le cadavre de Jean Kinck a été retrouvé à Soultz.
Il ne faut pas se le dissimuler, chaque jour qui Des mesures sont prises pour faire arriver le ca-
s'écoule enlève une espérance. davre à Paris. Dès le matin, la confrontation pourra
Qu'est devenu le corps de Jean Kinck? avoir lieu entre Tropmann et le cadavre du père
Si ce malheureux a été précipité dans un étang, Kinck. I

l'action de l'eau doit l'avoir rendu méconnaissable, Malheureusement, c'est une fausse alerte ; le point
et Tropmann niera, croyant la constatation impos- de départ de la nouvelle est probablement dans le
sible. fait que nous avons publié hier, d'après M. Camille
Si le cadavre a été enterré, la décomposition doit Craft, notre correspondant de Guebwiller, qui, on se
avoir commencé, et devant ce cadavre décharné, le rappelle, nous annonçait qu'un cadavre avait été
Tropmann niera encore. trouvé dans la forêt de Wattwiller, et plus tard qu'il
Si on ne retrouve aucune trace, ce criminel en- s'agissait seulement de vêtements ensanglantés. j, 1
durci accumulera mensonge sur mensonge, afin d'é- Quoi qu'il en soit, hier, au palais de justice, les
garer la justice, s'il est possible, et de dérouter journalistes présents à l'audience de la cour d'assises
l'opinion. ont eu connaissance de la nouvelle qu'ils ont trans-
Tout cela, le public le comprend, et, dans son mise à leurs journaux respectifs. ;
!

anxieuse curiosité, il avait accueilli avec empresse- Quant à nous, la dépêche que nous avions reçue
ment la nouvelle que donnaient les journaux au su- ne nous paraissait pas avoir un caractère assez com-
jet de l'homme dont le corps, disaient les dépêches, plet d'authenticité; nous n'avons publié la nouvelle
venait d'être transporté à l'hôtel de ville de Soultz. que sur le vu de la lettre que nous a apportée notre
collaborateur et ami Pierre Zaccone.
La Presse et le National, sous le titre « Dernières Voici ce qu'il nous écrit à ce sujet :
Nouvelles, » disent à peu près dans les mêmes ter- Je vous ai envoyé hier en communication une dé-
mes : pêche que j',-, vais reçue de Soultz, et qui m'annonçât
Une dépêche télégraphique, reçue cette après-midi d; la façon la plus positive que l'on venait d'appor-
au parquet, annonce la découverte du cadavre de ter à l'hôtel de ville de cette localité le cadavre de
Jean Kinck, à Soultz. Kinck père.
Le caractère de la personne qui m'adressait cette
Le Moniteur dit aussi : dépêche donnait à la nouvelle une authenticité qu'il
Quatre heures. — Une nouvelle dépêche de Soultz ne m'était pas permis dl suspecter, et j'ai pu croire
arrivée au parquet, semble affirmer que c'est bien le un moment que l'on était enfin parvenu à découvrir
cadavre de Kinck père qui a été retrouvé. les restes de la malheureuse victime. g f
Il paraît qu'il n'en est rien encore. %
¡

L'Opinion nationale donne des renseignement plus A l'instant, je reçois une seconde dépêche qui con-
circonstanciés en ces termes : tredit la première, et fait connaître que Kinck père
S'il faut en croire certains bruits, le cadavre de n'est pas retrouvé!...
Tean Kinck serait retrouvé : les renseignements qui Ces contradictions témoignent évidemment du dé-
us arrivent paraissent confirmer cette nouvelle sir très légitime de voir enfin la lumière se faire sur
s'était encore répandue, dès hier soir, dans Pa-
ce drame ténébreux.
lis on doit, toutefois, ne l'accepter qu'avec une D'ailleurs, il paraît que depuis trois semaines les.
réserve. recherches sont poussées en Alsace avec une infa-
tigable activité. Nul n'y doute que Jean Kinck n'ait la nouvelle répandue h:er de la découverte du cada- ,.
été assassiné dans ces parages ; il est constant pour vre de Jean Kinck.
tous que le cadavre doit avoir été enfoui dans les envi- Nous croyons pouvoir affirmer que les recherches
rons des localités signalées, et il y a lieu d'espérer les plus actives continuent à Bollwiller, Soultz et
que des recherches intelligentes aboutiront à la dé- Guebwiller, où se trouveraient encore des agents du
couverte si ardemment désirée et poursuivie. service de sûreté.
J'attends de nouveaux renseignements, que je Le Droit, plus explicite, s'exprime en ces termes :
m'empresserai de vous envoyer dès leur réception. Les journaux dit soir annoncent qu'on a trouvé le
Bien à vous. cadavre de Kinck père dans les environs de Soultz, et
PIERRE ZACONNE. que le parquet du tribunal de la Seine a été informé de
cette découverte par dépêche télégraphique. Des in-
Recueillons maintenant les démentis donnés par formations que nous avons prises, il résulte que, à
les journaux judiciaires. cinq heures et demie, la dépêche dont on parle n'é-
La Gazette des Tribunaux dit : tait pas parvenue au parquet de la Seine.
Aucune information précise n'est venue confirmer Pour ne rien négliger, j'extrais encore les lignes

suivantes du Courrier du Bas-Rhin, journal de Stras- Nous avons demandé ce matin par le télégraphe ce
bourg : qu'il y avait de vrai dans le bruit qui courait hier soir
Une lettre de Colmar, datée d'hier, 11 octobre, à à Colmar. Une dépêche qui nous parvient, à onze
six heures et demie du soir, et que nous avons reçue heures vingt minutes, nous répond que les rensei-
ce matin, nous mandait qu'une dépêche télégraphi- gnements indiqués plus haut, sont en effet parvenus
que venait d'arriver, annonçant que le cadavre de au parquet de Colmar, mais que les indications don-
Kinck père avait été trouvé près du lac de BoliwilIer, nées ont été reconnues fausses parle procureur impé-
enterré, mais en lambeaux, et qu'on n'avait pu le re- rial et le juge d'instruction.
connaître que par les vêtements dont il était encore Nous voilà donc rejetés une fois encore dans l'in-
couvert. certitude. Tout le monde désire que, pour le confondre
Cette nouvelle s'était rapidement répandue dans tout à tout jamais, le cadavre de Jean Kinck so t retrouvé,
Colmar, et notre correspondant ajoutait que la jus- et qu'à sa vue, l'assassin terrifié, vaincu, avoue enfin
tice s'était immédiatement transportée sur les lieux que seul il a commis le plus horrible des forfaits, le 4
pour constater l'identité du corps. massacre de toute une famille. (THOMAS GRIMM.)
Toutes les investigations de la justice se concen- une misère profonde. Le père gagne deux francs par,
trent maintenant aux environs d'Ollwiller, situé sur jour; c'est de cela qu'ils vivent tous! (Le Gaulois.)
la route départementale de Guebwiller à Lucelles.
Là se trouve une fabrique de tuyaux de terre cuite, L'instruction avance, et de tous côtés arrivent
appartenant à M. Zeller, maire d'Hartmanwiller, et des dépositions précises se complétant les unes les
le château de M. Aimé Gros, ancien député. En face, autres.
sont situées les marnières dont on a tant parlé. Ce On suit Tropmann maintenant depuis le 31 août,
sont de vastes excavations qui s'agrandissent chaque quand il vint prendre une voiture chez M. Kruth,
jour par l'exploitation. Les parois sont taillées à pic, aubergiste à Guebwiller, à quatre heures de l'après-
" et le fond ne laisse pas écouler les eaux pluviales qui midi, pour se faire conduire à Uffholtz, où il arriva
atteignent, dans certaines places, jusqu'à trois mètres à cinq heures et demie.
de profondeur. On a entendu un boucher de Guebwiller, qui, le
Il serait impossible, même à un habile nageur soir du 2 septembre, en compagnie d'un charpen-
de sortir de ces.trous, à moins d'avoir une perche ou tier, rencontra près de la croix d'HartmannswiMer,
une corde à laquelle il pût s'accrocher. Deux pompes Tropmann, trempé de sueur et haletant. Ces parti-
à vapeur furent essayées dimanche par M. Welher, cularités frappèrent le boucher, parce que la nuit
constructeur à Mulhouse, pour épuiser les mares. Ces était très-fraîche. ;

pompes débitent quatre mètres cubes à la minute; «


Où vas-tu, demanda-t-il à Tropmann, qu'il con-
elles mirent deux jours à vider les dix marnières naît fort bien, et pourquoi es-tusi pressé? ,
*]

qui bordent le chemin entre Soultz et Oilviller. Ces Je me dépêche de rentrer à Cernay, parce que

recherches, comme les précédentes, ont été inutiles. j'ai des affaires très-importantes, et que je prends
C'est au moment où se faisait cette opération demain le train pour Paris. » 1 j

qu'une dépêche de Cernay fut apportée par le garde Peu de temps auparavant, des habitants de Wuen-
champêtre de Soultz. heim, direction de laquelle semblait venir Tropmann,
Vers midi on entendit une grande clameur, et l'avaient vu accompagnant un homme d'un certain
bientôt, on vit accourir le garde champêtre suivi âge. j, j
d'une foule de gamins. M. Libert, juge d'instruction, Tous ces détails sont conformes à la vérité. é j
M, Kruckban, procureur impérial, et M. Kremp, Le sieur Pfifferlin, un ami du père Kinck, qui, le
agent du service de sûreté, se trouvaient là. On leur 7 septembre, rencontre sur la route de Guebwiller à
remit la dépêche qui portait ceci : Gilet et autres Bühl Gustave Kinck, à qui il demande des nouvelles
indices trouvés dans les bois entre Wattwiller et de son père, et à qui il raconte l'histoire d'un étran-
Beurnswiller. ger essayant de venir toucher à la poste de Guebwil-
La dépêche était ouverte ; nombre de personnes ler une somme de cinq mille francs appartenant à la
l'avaient lue. Le bruit se répandit en s'exagérant, et famille Kinck. Gustave réplique aussitôt que cet
c'est ainsi que le gilet devint un cadavre. étranger est un ami de ses parents, et que lui-même
Si les investigations restent sans résultat, les est envoyé par eux pour toucher cet argent. ;
preuves de la culpabilité de Tropmann s'accumu- Pfiffer1in s'é-tonne de ces explications parce qu'il
lent sans cesse. On connaît déjà la déposition du sait, dit-il, que Jean Kinck a quitté Roubaix pour
frère Caro, instituteur à Watwiller. Le 30 août, il revenir dans son pays, et que, du reste, il n'était pas
suivait, avec deux de ses collègues, la route de Cer. besoin de faire un grand voyage pour recevoir de
nay à Soultz. Il était huit heures du soir; l'orage l'argent, qu'on aurait remis sur le vu d'une procura-
grondait et les trois frères marchaient rapidement. tion à un des nombreux parents ou amis que compte
Non loin d'Ollviller, ils distinguent des branchages la famille de Guebwiller. *
disposés sur la route, bordée de fossés. Gustave ne sait pas où est son père, qu'il a quitté
Un homme sort du fossé et vient se placer en face depuis quelque temps, et fait tous ses efforts pour
des frères ; après les avoir examinés, il rentre dans rompre une conversation qui, au dire de Pfifferlin,
son trou et on l'entend causer à voix basse. L'indi- lui est évidemment désagréable. 5
vidu porte une blouse blanche, il est de petite taille. Le sieur Lœwb est revenu à Guebwiller depuis
Tous les indices s'accordent à prouver deux jours,
que c'est '
Tropmann. Trois heures plus tard, de l'autre côté La justice sait par lui que Jean Kinck est parti de
d'Ollwiller, trois autres promeneurs attardés Roubaix le 24 août. C'est lui-même qui est allé em-
rencon-
trent le même individu à la blouse blanche, sortant prunter un sac de nuit à un des voisins de Jean
d'un fossé. Un instituteur, nommé Enganer, qui
vient en ce moment à Guebwiller, en compagnie de
re- Kinck. |
I
<

!
sa femme et d'un de ses amis, rencontre les trois L'INSTRUCTION £
promeneurs et leur apprend que, lui aussi, une
demi-heure auparavant, il a rencontré cet homme L'instruction de l'affaire Tropmann est interrom-
aux allures suspectes et sortant d'un fossé. pue par suite d'une indisposition de M. Douet d'Arcq.
Enfin, le 3 septembre, M. Zwingelstein, caissier M. Douet d'Arcq n'a pas, paru à son cabinet du
de M. Liller, rencontre également
au même endroit, palais de justice depuis mercredi; c'est son greffier
l individu à la blouse blanche. Il l'entend s'adresser à qui, chaque matin, va lui remettre les communica-
d autres personnes qui sont dans le fossé
et leur dire tions toujours très-nombreuses qu'on lui adresse
en français : « Ce n'est pas lui. » journellement.
La famille Tropmann se trouve, paraît-il, dans Après un travail si fiévreux, bien d'autres que
M. Douet d'Arcq auraient été contraints depuis long- de faire le voyage de Paris. On a fait valoir l'intérêt
temps déjà de prendre du repos. même de son fils s'il entrait dans la voie des aveux;
mais la pauvre malade craindrait de ne pouvoir sup-
LA PRISON porter sa vue; elle en mourrait, a-t-elle répondu fi-
nalement.
Tropmann est toujours assez calme. Depuis quel- Hier, M. Schultz s'est trouvé à Cernay en même
que temps, il perdait l'habitude de demander des temps que M. Kremp, lorsque j'allais visiter la mère
suppléments de nourriture. L'administration de la Tropmann et Mlle Françoise Tropmann; il avait em-
prison, craignant que ce ne fût une conséquence de porté un portrait-carte qui se débite dans le pays pour
son abattement moral, l'a fait interroger. Tropmann le portrait de l'assassin . ce n'était déjà plus le por-
a répondu qu'il croyait.que les frais de ces supplé- trait de M. Déack, l'agitateur hongrois, dont on a
ments étaient dus à des sacrifices de sa famile, et écoulé un solde important, il y a huit jours, en l'Lon-
qu'il ne voulait pas être à sa charge. On l'a rassuré neur de Tropmann; c'est la figure d'un garçon de
à cet égard. vingt à vingt-cinq ans, vêtu selon le signalemant re-
produit par les journaux il y a un mois.
LE SAUVETEUR HAUGEL
Ce portrait, mis sous les yeux des deux pauvres
femmes, leur procura un émoi que l'on comprendra
Hier, le brave calfat Haugel a traversé Paris pour facilement. On leur dit : Voici le portrait de votre fils,
<r

se rendre à Bordeaux au banquet de la Société des de votre frère; le reconnaissez-vous? Et elles ne le


11

sauveteurs. reconnaissent pas, et elles vont croire que Jean-Bap-


Une médaille d'or de première classe doit lui être tiste Tropmann n'est pas à Mazas, que celui dont on
décernée par le ministère de l'intérieur. leur offre l'image, qui est dans les mains de la jùs-
Nous avons ëu hier, ajoute le Figaro, à cinq heu- tice, leur est inconnu ; que le leur est innocent.
res, la visite du calfat Haugel, le sauveteur de Trop- M. Kremp est alors intervenu au milieu des larmes
mann. que cet incident faisait tomber des yeux des deux
Il nous a raconté dans tous ses détails, mais pour- pauvres femmes, et leur a bien expliqué que ce por-
tant avec une grande simplicité et force modestie, trait n'était pas celui du prisonnier, bien que livré
l'acte de courage que tout le monde connaît. pour tel à la curiosité publique, et lorsque Mlle Fran-
Il y a quelques jours, au Havre, il a reçu de çoise Tropmann paraissait vouloir encore espérer
M. Fraron, commissaire général de la marine, une dans une méprise, le secrétaire de M. Claude a dû
lettre par laquelle on lui annonçait qu'il lui avait été lui affirmer qu'il avait eu son frère en sa'présence
accordé une médaille d'or de première classe. pendant toute l'après-midi du 2 octobre et qu'il le
Quelques formalités à remplir et l'exécution même connaissait bien.
de cette médaille en ont retardé la remise, qui aura Vous avez donné hier la déposition du frère Caro
lieu dans une quinzaine de jours. de la doctrine chrétienne lequel est instituteur à
,
Wat.twiller. Je la complète.
LES SURPRISES DES FOUILLES Dans cette même nuit du 30 août, trois heures plus
tard, de l'autre côté d'Ollwiller, vers Soultz, à la croix
Il y a des modes aussi pour les cadavres. de Wuenheim, alors que l'orage a éclaté, trois frères
Le cadavre de Kinék père, le huitième cadavre, de Guebwiller se hâtent de regagner leur logis. Ils
est à la mode, et tous les cadavres que l'on retrouve trouvent aussi sur leur route des morceaux de bois, et -

en Alsace et qui ne sont pas celui-là, n'obtiennent le même individu en blouse blanche sort du fossé. Le
aucune attention. sieur Engasser, instituteur public, revient en ce mo-
Cependant c'est instructif et effrayant que de voir ment de Guebwiller avec sa femme et un de ses amis,
un sous-sol peuplé de cadavres. En ne trouvant pas et les frères lui racontent ce qui vient de leur arriver.
celui qu'on cherche, combien en trouve-t-on qu'on Engasser leur dit qu'il a déjà suivi cette route une
ne cherchait pas1 demi-heure auparavant, et que lui aussi, à la croix de
Wuenheim, il a vu cet homme, dont les allures lui
LETTRES D'ALSACE avaient paru suspectes.
Puis Engasser raconte aux frèresqu'il faisait part
Bollwiller, 14 octobre 1869. de cette aventure à sa femme et à son ami quand le
MM. Lebère et Kremp semblent avoir terminé même individu reparaît devant lui escorté d'un homme
leurs recherches, quant à présent du moins. L'un est âgé, de taille plus élevée, et portant une blouse d'un
retourné à Colmar, et l'autre est parti pour Pari-,, bleu passé.
matin même, par le train-poste de neuf heures cin- A la lueur des éclairs on peut distinguer les phy-
ce
quante-neuf minutes. sionomies de ces compagnons peu rassurantes, qui,
Toutefois ils ont laissé aux trois commissaires de après quelques instants de marcha à côté d 'EDgasser
police de Cernay, de Guebwiller et de Soultz des in- et de sa société, disparaissent dans un fossé.
structions qui n'indiquent pas que ce soit une partie Le 3 septembre le caissier de M. Zeller, M. Zwin-
abandonnée... Peut-être veut-on essayer à présent gelstein, se promène aussi le soir du côté de Wuen-
d'obtenir quelque chose, une parole ou seulement un heim, et arrivé près de la croix il fait la même ren-
signe de l'assassin Tropmann. La dernière visite hier contre. Mais cette fois l'individu à la blouse blanche
de M. Kremp a été pour la maison des parents de ce fait entendre Ce n'est pas lui, »
dit-il en fran-
se : «
misérable. La mère Tropmann a été très-sollicitée çais, après avoir regardé un instant M. Zwingesltein
ij
et en s'adressant à un ou deux individus qui sont Il y a ici, je parle parmi les gens qui font les re-
dans le fossé et qu'on entend sans pouvoir les aper- cherches, deux hypothèses :
cevoir. (E. VALDU.) Les uns disent que le crime a été commis le 25
août, sur le chemin de Cernay à Ollwiller, entre deux
LES CONJECTURES
et cinq heures du matin;
Les autres le placent au 2 septembre, sur la dépo-
Soultz, le 16 octobre 1869. sition du boucher de Guebwiller, qui l'aurait rencontré
Lorsque j'arrivai à Bollwiller, c'est moi qui ap- le soir de ce jour, haletant, près de la croix d'Hart-
pris aux habitants que le cadavre de Jean Kinck était manswiller, sur le grand chemin de Wuenheim.... |
retrouvé. Cette nouvelle que je croyais emplissant Cette dernière supposition ne me paraît pas rai-
déjà la ville, n'était pas encore arrivée jusqu'à eux. sonnable.... Du matin au soir, les champs, à cette
Je continuai ma route vers Roufback, même igno- époque, étaient couverts de monde faisant la cueillée
des houblons.... Le soir, Tropmann aurait été vu.
rance.
Là, une petite voiture, à laquelle on pourrait con- Le jour, Tropmann allait ou revenait de la poste.
damner Tropmann avant son exécution, me condui- Depuis longtemps le crime était commis.
sit à Soultz. Je crois plutôt à la première hypothèse, et si vous
A Soultz on savait.... on savait que tout était le voulez, nous allons reconstruire le crime. D'a-
faux ! bord Jean Kinck est parti de chez lui, à Roubaix, le
Dimanche, des pompes à vapeur mises à la dispo- 21.1 août; ceci est a.ffirmé par M. Lœw, qui est allé

sition des agents avaient épuisé le grand étang d'Oll- avec lui emprunter un sac de nuit à un de ses voi-
willer en découvrant un cadavre.... De là grand sins.
bruit; tout le pays était accouru.
Le cadavre fut reconnu pour être celui d'un tail-
leur des environs disparu depuis quelques jours et
qui s'était suicidé.
C'est ce jour que M. Lebert, juge d'instruction, LETTRE DE L'EDITEUR AUX ABONNES -, 1S

vint lui-même diriger les recherches.


Chaque matin, cinquante soldats de la garnison de |
Colmar prenaient le premier train et, entre Soultz Chers lecteurs, aimables lectrices,
et Ollwiller, battaient le bois et la plaine. Le résul-
tat, vous le savez, a été la découverte de deux vieux Nous sommes arrivés à un moment où la pu-
pantalons, d'un gilet et d'un chevreuil en putréfac- blication du Crime de Pantin offrira moins d'in-
tion. térêt que par le passé, jusqu'à ce que les recher-
Des gens d'ici soutiennent qu'un autre cadavre a ches entreprises pour la découverte du huitième
été effectivement trouvé dans la sablonnière d'Ollwil-
ler; cadavre d'un individu assassiné, mais qui n'est cadavre, celui de Jean Kinck, aient abouti, ou
point Jean Kinck. Ceci n'est qu'un on-dit. Les ren- jusqu'à ce que Tropmann soit entré dans la voie
seignements que j'ai pris à ce sujet, et à bonne des aveux sur le forfait et sur ses complices
source, le démentent formellement. présumés ; ou bien jusqu'à ce que l'instruction
Arrivé, le lendemain de la fausse découverte, j'ai terminée, le coupable vienne à comparaître de-
voulu assister aux fouilles, et aux battues.... vant la Cour d'Assises.
-
Or, hier, par la pluie battante, je suivis les soldats Néanmoins, comme nous devons vous tenir au
lancés dans le bois comme des tirailleurs. Ils cher- courant de la marche des événements pour sa-
chent et fouillent les endroits qui semblent suspects,
tisfaire votre légitime curiosité, nous avons ré-
soit que les branches des arbres aient été brisées,
soit que la terre paraisse fraîche remuée. Les soldats solu d'intercaler dans chacun des numéros à
sont au bois et en plaine, mais les agents aidés de paraître quelques autres récits qui compléteront
terrassiers suivent le chemin qu'on suppose avoir été les huit pages de chaque numéro, mais en leur
pris par Tropmann et Kinck. donnant une pagination spéciale afin que vous
C'est ce chemin que j'ai longtemps exploré ; il puissiez toujours suivre la lecture des uns et
part d'Ollwiller et rejoint Soultz, à un endroit il bi- des autres, et, au besoin, les faire brocher ou
furque à travers bois et champs, pour aller à Cernay. relier dans l'ordre que nous vous indiquerons
De chaque côté sont des marnières des fossés, des ultérieurement.
,
bouquets de bois. '4' J
Chemin étroit dans lequel, par un mouvement L'abonnement aux « Annales des Tribunaux »
prompt et inattendu, un homme, si fort qu'il fût, pour soixante numéros, est de 6 fr. pour Paris,
peut être jeté dans le fossé. et 7 fr. 20 c., pour recevoir six séries brochées
L3, la lutte serait impossible; gêné dans l'immense de dix numéros par la poste. On est prié d'en-
ornière, le malheureux, presque sans mouvements,
chercherait vainement à se défendre. voyer le mandat sur la poste au nom des édi-
Pour moi, c'est assurément sur C9 chemin d'Oll- teurs : %
-
willer, à deux ou trois cents pas du grand chemin J 'ri,

d'Ollwiller à Soultz, que le crime a dû se commet- Maurice liacliâtrç Cli. ]LaImi*e


tre pendant la nuit. 38, Boulevard Sébastopol, 38 9, Rue de Fleurus, 9

§'I..
LE CRIME DE PANTIN .1
105
Alors, vers minuit, sur le chemin de traverse de
LES CONJECTURES Cernay, Tropmann, sautant à l'improviste
sur son
compagnon, lui aura troué la poitrine de son cou-
Arrivé dans la journée du 25 à Gruebwil!er, Jean teau.... après, pour être sûr de la mort de sa victi.
Kinck a retrouvé Tropmann. Après avoir passé une me, il aura, comme il le fit plus tard sur la mère et
partie de la journée ensemble, Tropmann l'a em- les enfants, meurtri le corps de coups.
mené visiter l'endroit propice à l'affaire qu'ils de- Le crime achevé, prenant le corps par les pieds, il
vaient entreprendre; ils sont allés dîner ensemble du l'aura traîné par les champs dans une fosse préparée
ïôté de Wisenheim.... puis sont repartis, vers dix la veille, peut-être au pied de la montagne.... De-
)u onze heures, pour regagner Soultz ou OJlwiller.... puis, la charrue a tout effacé.

Le crime et les moyens de le cacher ont pris trois bois, et c'est vainement qu'on appellerait du monde.
heures ou quatre heures, peut-être; alors il regagne Aussi la conviction de tous ici est que le cadavre est
la route, et le 26 août il est rencontré se dirigeant là, et que bientôt on l'aura découvert ; demain on
vers le chemin de fer qui passe à Rouffach, et à doit fouiller le chemin de Bühl. (ALEXIS BOUVIER.)
Merxheim, vers quatre heures du matin. Par Boll- On n'a pas renoncé aux recherches en Alsace ; mais:
willer, il retourne à Guebwiller, et déroute ainsi la peut-être faut-il tout attendre maintenant des aveux
police sur la route suivie. de Tropmann. «
En somme, c'est un endroit bien choisi pour le Et Tropmann fera-t-il des aveux avant sa condam^
crime que ce chemin étroit, bordé de marnières et de nation?
L'instruction, interrompue deux ou trois jours par Sur ces informations, les gendarmes se rendirent
l'indisposition de M. Douet d'Arcq, sera reprise et à l'hôtel en question, où ils apprirent par le livre des
vigoureusement menée la semaine prochaine. Une voyageurs que celui qu'on venait' de leur désigner
nouvelle série de témoignages et de confrontations s'était fait inscrire sous le nom de Delon ; qu'il était
déterminera peut.être le prévenu à se départir du ouvrier serrurier, âgé de quarante ans, domicilié
mutisme où il s'obstine plus que jamais. à Paris et originaire de Siherwiller (Bas-Rhin). *,
Sa santé est excellente ; la fièvre nerveuse des pre- Le maître de l'établissement leur apprit que De-
miers jours a fait place à un calme parfait. Telle est Ion était venu une première fois chez lui le 4 sep-
maintenant l'attitude de l'assassin, qu'il est difficile tembre dernier, qu'il venait de Paris et annonçait
de dire si c'est prudente réserve ou véritable insou- son prochain départ pour Mexico.
ciance. Il était reparti pour Paris le 14 du même mois et
Et d'ailleurs peut-être les recherches aboutiront- était revenu le 3. octobre. On sait que le crime de
elles au moment.ou l'on y songera le moins. C'est le Pantin fut commis dans la nuit du 20 septembre.
hasard, — le hasard providentiel, — qui a fait décou- Delon était donc à Paris à cette époque.
vrir les cadavres des sept victimes, constater leur Depuis son retour au Havre, -il avait fait de gran-
identité, arrêter leur assassin. Qui sait? des dépenses, treize cents francs environ, ce qui est
En 1829, vers la fin de l'automne, un crime hor- hors de proportion avec les ressources dont il pouvait
rible fut commis aux environs de Paris, et dans des disposer. H
circonstances tellement ignobles, que ce drame in- Au moment où les gendarmes s'entretenaient avec

piers..
croyable ne se peut raconter. le maître de l'hôtel, Delon qui se dirigeait vers le
Les meurtriers se croyaient sûrs de l'impunité et café de l'établissement les aperçut, parut inquiet et
vivaient, sans souci, du produit de leur crime, quand fit mine de se retirer. Les agents de la force publi-
les CORBEAUX DU Bors DE BOULOGNE se chargèrent que s'approchèrent de lui et lui demandèrent ses pa-
de tout révéler. r
|
Un garde du corps traversait le bois. Une nuée de Il ne put justifier de l'emploi de son temps du 14
corbeaux fixa son attention. Ces corbeaux plongeaient septembre au 3 octobre, il avoua être resté à Pantin
constamment dans le même taillis, reprenaient leur
vol, planaient, tournoyaient en croassant et s'abat-
taient toujours sur le même point.
pensait provenait d'un héritage..
pendant ce temps et déclara que l'argent qu'il dé-

Gomme toutes ces explications ne parurent pas sa-


\
j

Le passant, intrigué, pénétra dans le taillis et y tisfaisantes, Delon fut conduit devant le procureur
trouva le cadavre d'une femme. impérial, qui l'a fait écrouer à la maison d'arrêt. '
Ainsi fut découvert le meurtre de la femme Gau- Tels sont les renseignements qui sont portés àno-,

truche,: et ainsi débuta un des plus scandaleux procès tre connaissance par une correspondance du Havre.
qui se soient déroulés devant la cour d'assises de la I
Seine. Cette cause célèbre sera reptoduite dans LA. FAMILLE TROPMANN
4-

l'une des prochaines séries de notre publication.


Si le cadavre de Jean Kinck n'est pas découvert Nous transcrivons une exposition touchante de l'é-
avant la fin de novembre, il est probable que la tat où se trouve la famille de l'assassin, et nous
Chambre des mises en accusation passera outre et sommes heureux de pouvoir nous associer aux dou-
que Tropmann comparaîtra devant le jury de la 10ureusHs sympathies qui y sont exprimées par l'au-
Seine, aax assises de janvier. teur de l'article :
Nous lisons dans le Nouvelliste de Rouen : Seul pour ainsi dire avec lui-même, puisqu'il ne
Est-ce un co'nplice de Tropmann qu'on a arrêté parle pas à ses compagnons de cellule, et que, pour
mercredi dernier àu Havre? Le fait paraît peu vrai- le moment, les interrogatoires ont cessé, Tropmann
semblable, puisque les journaux de cette ville n'ont reporte souvent son souvenir vers sa famille.-.
encore rien dit à cet -égard. En attendant les ren- ,.
Par cela même qu'elle a donné naissance à. un
seignements qu'ils ne manqueront pas de nous dons monstre, la famille Tropmann n'est que plus malheu-
ner, nous allons reproduire ceux qui nous sont trans- reuse et plus intéressante; un père et unes mère
mis depuis cette mystérieuse affaire. dans le désespoir et la misère.,., Des jeunes gens,
Dans la matinée de mercredi, deux gendarmes du
ses frères et sa soeur, dans les larmes et le déshon-
Havre, qui faisaient une tournée en ville, furent
rêtés par un gréeur de navires qui leur rapporta les
ar- neur, ne voyant devant eux que le plus triste ave-
nir.... r
confidences qu'il avait reçues d'un individu Au delà du crime, au delà du remords, au delà
surnom- de
mé le Zouave au sujet d'un ouvrier serrurier dont les la punition, il y a quelque chose de poignant qui
allures étaient suspectes. mérite d'être analysé. "1
Le Zouave avait raconté au gréeur cet ouvrier Je'veux parler de la douleur imméritée, de l'in-
avait voulu le charger de vendre
que
sa montre, mais juste supplice d'une famille innocente du forfait, et
qu'il avait refusé, en voyant écrit
sur son livret le qui pourtant se sent atteinte dans son repos et dans
timbre de la mairie de Pantin. Du reste,
cet ouvrier son honneur, frappée au cœur par l'atroce conduite
avait tenu des propos singuliers, disant qu'il attendait de un de ses
1' membres....
« sa cocotte » de Paris, qui devait lui apporter le La société humaine est malheureusement ainsi
sac,
et ajoutant qu 'il passait plusieurs nuits
^
rentrer faite qu'un être qui tombe ne tombe jamais seul et
à son hôtel, quai d'Orléans,
sans
qu'il entraîne dans sa chuté tous ceux que la nature,
V
S
en les unissant à lui par les liens sacrés de la fa- Une telle pensée augmente encore l'horreur qu'in-
mille, a rendus moralement solidaires de ses actes spire le criminel; mais elle inonde l 'âme émue d'une
bons ou mauvais. profonde pitié pour l'être innocent, pour la mère qui
Il y a cependant des hommes dont le crime n'éveille souffre.
aucune douleur et qui ne laissent pas après eux une Ce Tropmann, dont les crimes ont effrayé Paris et
famille martyre, ce sont ceux qui sont nés du hasard la France ; ce misérable qui, dans un ignoble but de
pu qui ont été abandonnés par des parents pervers cupidité, n'a pas reculé devant le massacre de toute
au seuil d'une prison, après avoir reçu d'eux de une famille, ne s'est pas arrêté devant cette pensée :
mauvais principes, et qui semblent ainsi prédestinés «
Que deviendront les miens ? »
.aux exploits qui conduisent leurs auteurs devant la Que de choses, cependant, dans cette idée, et
police correctionnelle ou la cour d'assises. comme elle était faite pour retenir le bras de l'homme
On a dit souvent: « L'éducation c'est l'homme. » le plus endurci.
Ceux dont je parle sont donc plus excusables que les Vous figurez-vous ces frères, bons et braves gens,
autres. Tropmann n'estpasdansce cas, ilareçudèsle recevant avant leurs parents la fatale nouvelle et se
berceau les enseignements d'une famille honnête, il disant: « Le père en deviendra fou, la mère en
a pu suivre les exemples que lui offrait la vie de son mourra! Et nous, qu'allons-nous devenir sous ce
père, un travailleur sans reproche; c'est à peine s'il nom déshonoré ; qu'espérer maintenant de la vie ? »
a quitté ses frères, sa sœur, sa mère, une brave L'un d'eux, celui qui est militaire, en est tombé
femme qui maudira jusqu'à sa mort le jour où elle malade ; il a fallu, pour lui rendre un peu de force,
l'a mis au monde. les encouragements et les consolations de ses chefs
'Il a des frère's, des hommes du même sang que qui l'aiment et l'estiment.
lui: l'un, ouvrier comme son père; l'autre qui porte Qu'on me permette de rappeler ici un fait an-
l'uniforme du soldat français et sert loyalement son cien.
pays.0"
Castaing, le médecin empoisonneur, qui avait
Tous deux ont cru d'abord à l'innocence de leur choisi pour théâtre de son forfait l'hôtel de la Tête-
frère, et sont plongés dans le désespoir depuis qu'ils Noire, à Saint-Cloud, Castaing qui a péri surl'écha-
connaissent l'affreuse vérité. faud, avait, comme Tropmann, un frère plus jeune
Que dire de cette jeune fille, sœur de Tropmann, que lui, qui servait honorablement dans l'armée.
dont la première émotion sera née de ce cri de honte Longtemps après, le lieutenant Castaing portait la
et d'horreur qui a voué son frère à la réprobation peine imméritée de son nom ; ses chefs désiraient le
universelle? faire avancer, mais le malheureux officier voulait ab-
Par quelle sombre porte cette malheureuse enfant solument donner sa démission, croyant avoir perdu
entrera-t-elle dans la vie? l'estime de ses camarades, et il fallut de hautes in-
Pauvres gens! Élevez donc un enfant, travaillez, fluences pour l'empêcher de donner suite à cette dé-
suez sang et eau pour lui, placez sur sa tête tous vos termination. On a même raconté à ce sujet une anec-
rêves et toutes vos espérances, comptez sur lui comme dote qui, vraie ou inventée, n'en est pas moins ori-
sur le soutien naturel de votre vieillesse, pour vous ginale.
réveiller un jour devant quelque sinistre drame de Le colonel de son régiment prit sur lui de le re-
cour d'assises! commander spécialement au général inspecteur. Ce-
C'est la mère surtout qu'il faut plaindre ! lui-ci promit d'encourager l'officier à ne point quitter
La femme n'a qu'un rôle ici-bas: la maternité. l'armée, mais, distrait ou préoccupé, en passant de-
Sa vie ne lui appartient pas, elle la partage entre vant le lieutenant Castaing, pendant l'inspection, il
ses enfants. s'écria : « Eh bien ! monsieur Papavoine, il ne faut
Le petit monde pour lequel elle se sacrifie résume pas vous désespérer, je prendrai bonne note de la
son passé, son présent, son avenir. recommandation du colonel. »
Que deviendra son enfant? Voilà ce qui la préoc- Les frères de Tropmann changeront peut-être de
cupe. Toutes ses espérances sont là. On ne saura ja- profession, de patrie; ils pourront oublier le malheu-
mais combien de châteaux en Espagne une mère reux événement qui vient de les frapper.
bâtit sur un berceau. Il n'en sera pas de même du père Tropmann, qui
Vous connaissez ce vieux refrain de la mère qui semble depuis un mois hébété par le chagrin.
berce son fils : Il avait reconnu dans son fils un bon ouvrier, un
énergique travailleur ; il le préférait à ses autres fils,
En attendant, sur mes genoux, il lui confiait ses affaires, le chargeait de diriger des
Beau général, endormez-vous.
entreprises en son nom, le laissait penser et agir
L'enfant grandit, et peu à peu les espérances se pour la famille toi ,t entière.
rétrécissent devant la brutale réalité. Il devient Si parfois, la mère, plus clairvoyante, s'étonnait des
homme, et l'ambition diminue chez la mère, mais tristesses de son fils ou s'effrayait de son ambition
au profit .de l'amour, de cet amour maternel chaud vague et de ses désirs de fortune, le père la rassu-
et vivace qui sait protéger l'homme et le soutenir rait, prenant pour une. noble émulation l'ardente
dans ses luttes. fièvre qui agitait Tropmann.
Aussi, quand je vois un assassin qui porte sa tête Et c'est au moment même où les faux projets dont
sur l'échafaud, ou un forçat qui meurt à petit feu son fils l'entretenait semblaient prendre une réalité.
dans un bagne, je medis: « Ce criminel a-t-il quel- qu'il a commis le crime dans tousses détails.
que part une pauvre mère qui pleure? » Ce pauvre père !...
Il s'enivre maintenant pour s'étourdir, pour ne pas Cette lettre est accompagnée de quelques lignes
-
savoir, pour oublier. d'Edmond Tropmann, et je tiens à les reproduire
L'ivresse est le refuge des esprits faibles, l'opium ce sera une consolation pour lui et ses parents, que
qui dore les songes des misérables. l'on sache bien que ce brave soldat n'a apporté et
Les frères ont la force d'âme et la virilité, la sœur entretenu au régiment que d'honnêtes sentiments.
a la prière, le père a l'ivresse, la mère n'a rien, rien 4
qui puisse jamais lui faire oublier le crime de son Voici donc ce qu'il ajoute à la lettre de J. B. Trop-
fils.... mann, en la communiquant à leur sœur Françoise :
Elle se frappe sans doute la poitrine et se dit en
Je lui ai répondu aussitôt en le conjurant de dé-
gémissant: « J'ai donc donné le j our à un monstre ;
noncer ses complices. Je vous enverrai sa réponse
cet enfant, qui était ma vie, mon sang, ma pensée aussitôt que je l'obtiendrai. Je reste votre fils dé-
de toutes les heures, devait devenir le plus grand voué pour la vie.
des criminels, c'est pour cela que j'ai souffert, que je E. TROPMANN. I
l'ai nourri de mon lait, que je l'ai bercé quand il
était petit, que j'ai passé mes nuits à le soigner Consolez principalement notre pauvre mère.
quand il était malade, que je l'ai élevé, le mieux que
j'ai pu, dans l'amour du bien et la crainte du mal. » Soultz, le 15 octobre.
Il m'effrayait depuis quelque temps ; une mère
&
devine bien ce qui se passe dans l'âme de son fils ! » Je suis témoin depuis hier d'une unanimité déci-
Il reste cependant dans son cœur ce qui reste au sive parmi les gens raisonnables de tout ce pays que
cœur de toutes les mères : la pitié. je parcours incessamment, et après les hésitations
Il y a dans l'avenir une scène d'échafaud qui la et les tergiversations de cette quinzaine, je trouve
lorture. tellement significative cette tournure prise par l'opi-
- nion publique que je m'en fais moi-même l'inter-
Cette femme, cette mère vivra et mourra dans le
désespoir. prète auprès de vos lecteurs.
Ainsi, toute une famille est dans les larmes, déshé- Tropmann a caché sa victime dans ie talus du che-
ritée à jamais de toute joie : les frères forcés peut- min de fer en construction, qui part de BJllwiller,
être de s'expatrier ; la sœur condamnée au célibat ; passe à Soultz et aboutit à Gruebwiller.
le père se. livrant à la boisson pour oublier ses Pour que l'on s'arrête à ce dernier avjs, il faut re-
maux; la mère en proie à la plus vive des douleurs, connaître qu'à présent on a fini de fouiller à peu
voilà le complément de l'œuvre de Tropmann. près bien les bois, la plaine et surtout les étangs. Il
Et lui, le malheureux, que le souvenir de sa mère vient certainement un moment où l'on a conscience
n'a pas arrêté au bord de l'abîme, pleure aujour- d'avoir complété un travail, et pas un homme de ceux
d'hui dans sa prison quand on lui parle d'elle. que j'ai interrogés, qui vivent dans les champs, oc-
;; (THOMAS GRIMM.) cupés aux travaux de la terre, pas un qui ne m'ait
dit qu'on avait fait tout ce qu'il était possible jus-
LETTRE DU PRISONNIER DE MAZAS que-là. j
a
Jusque-là, » cela veut dire le chemin de fer, et
Cher frère, maintenant on n'en démord plus; mais comment faire?

Ne repousse pas ces quelques lignes que je t'écris La veille de son départ M. Kremp a entendu un
dans cette lettre, je n'ai pas le courage d'écrire à nos homme qui a voulu avec une précision et une éner-
pauvres parents, tâche de les consoler autant qu'il est gie peu communes répéter sur place la déposition
en ton pouvoir; dis-leur qu'ils ne doivent pas me re- qu'il avait confiée déjà à la justice, quand toute l'at-
garder pour si coupable que le disent les journaux, tention et les soins étaient absorbés par l'opération
tu peux leur dire avec assurance que je ne suis pas de l'épuisement des eaux à une petite lieue de là. -1 -

un assassin comme ils le croient peut-être en ce mo- Cet homme se nomme Cwuiner, il est coiffeur, éta-
ment, quoiqu3 je sois accusé comme tel. Si seulement bli à Guebwiller dans la grande rue près de la mairie.
tu ne serais pas soldat pour que tu pourrais du moins Il affirme que dans la soirée de ce fameux orage, il
aider à soulager la misère dont notre famille est ac- y a six semaines, surpris lui-même par la pluie, il
cablée, ou que tu puisses faire quelque invention qui s'était abrité à l'entrée de la ville et s'était tenu con-
rapporterait un peu d'argent pour qu'ils puissent aller stamment les yeux tournés dans la même direction.
en Amérique ; car en France ils n'auront plus de re - Or, dans la nuit noire, chaque fois qu'un éclair a
pos. Là du moins la honte ne les poursuivrait pas, lui, il a vu distinctement un jeune homme paraissant
fais ton possible pour les soulager, pour moi je ne travailler au remblai du chemin de fer. Il n'a pas pu
saurai rien faire que pleurer sur leur sort. S'il arrive faire autrement que de s'étonner de cette assiduité à
quelque chose dans notre famille, tu auras la bonté pareille heure et avec un pareil temps, mais il avait
de me l'écrire, je ne veux pas demander des nouvelles, dû oublier négliger cette particularité lors-
— ou —
car je pense bien dans quelle position qu'ils sont. Si que l'affaire Tropmann a fait son explosion dans ce
je suis triste ce n'est qu'à cause d'eux, le malheur pays. Aussi au commencement de la semaine
m'a voulu et je m'y soumets. M. Cwuiner a-t-il voulu conduire M. Kremp à l'en-
Embrasse mes parents de ma part quoiqu'ils droit même où le sinistre travailleur était apparu.
me
croient peut-être indigne de cette faveur. En résumé, il n'y a lus que ces huit kilomètres
Ton malheureux frère, de remblais fort peu <Hevés à sonder; qu'on le fasse
J. B. TROPMANN. donc. (E. VALDU.)
Cependant on a cru un instant à des aveux; il
TROPMANN A MAZAS
paraissait fortement ébranle ; ses lèvres semblaient
prêtes à s'ouvrir, mais comme toujours au moment
M. Douet d'Arcq, malade des suites d'une Conges-
*
. où l'on croit le tenir, il se dérobe et retombe dans un
tion cérébrale qui l'a retenu dans sa chambre pen- mutisme désespérant.
dant plus de dix jours, a repris l'instruction Trop- Il répond invariablement : « Vous avez raison,
mann le mardi 19 octobre. je suis convaincu que vous parlez dans mon inté-
Tropmann se montre très-préoccupé ; il est agité rêt, mais je ne puis dire autre chose, j'ai dit la vé-
pendant la veillée et pendant le sommeil. On voit rité. »
qu'il redoute de parler, et s'il parle, c'est pour af- Il a l'arrière-pensée d'échapper à la peine capitale
firmer davantage sa résolution de ne rien changer et l'espoir de s'évader du bagne — ou d'ailleurs ; il
à son système. l'a avoué dans des moments d'épanchement.
^
«

Pourtant, Tropmann disait hier que « s'il avait et il fait ce calcul : « Si on insérait dans les jour-
m, il n'aurait pas autant parlé, qu'il aurait dû nier naux que ma photographie est à vendre 50 centimes,
toute participation au crime, qu'il aurait dû ne pas on ne manquerait pas d'en vendre beaucoup, et si le
'épondre un seul mot, qu'il a été bien bête de dire photographe donnait la moitié du profit à mes pa-
les choses qui sont la cause qu'il est bien cOllpro- rents, cela les aiderait; mais il faut que cela produise
nis. » au moins 1500 fr.; au-dessous de cette somme je ne
Un seul bon sentiment survit dans cette nature voudrais pas qu'on la vendît, car je sais que cela fera
errible et profondément viciée, c'est l'affection pour du chagrin à mes parents, et je ne voudrais pas
la famille, et encore le sacrifiera-t-il à sa dé- qu'ils se chagrinassent pour rien. » (Le Figaro.)
ense 1

Tropmann voudrait qu'on vendît sa photographie, L'attitude de Tropmann est toujours la même.
rien jusqu'ici, ni l'habileté du juge d'instruction, ni chafaud, cette épouvante suprême ; et l'accusation de
les dépositions des témoins, pi les confrontations, ni complices innocents pour paraître n'avoir joué que
les supplications de sa famille, n'ont pu faire dévier le second rôle dans l'horrible tragédie et obtenir par
de son système de défense ce criminel de vingt ans. là le bénéfice des circonstances atténuantes. -

Il persiste à affirmer que Jean Kinck est l'auteur Après avoir essayé de se noyer pour échapper au
des sept assassinats. Aucun complice n'a été désigné gendarme Ferrand, Tropmann, sauvé malgré lui par
l'intrépide calfat Haugel, voulut dans sa prison se
par lui.
Peut-être a-t-il employé à l'exécution de son laisser mourir de faim.
crime quelques-uns de ces repris de justice, prêts à Mais il faut une énergie presque surhumaine pour
tout, qui se réfugient dans les carrières d'Amérique. supporter jusqu'au bout les tourments de l'inanition
Ceci admis, il ne serait pas étonnant que les noms de volontaire en présence des aliments, et bientôt chez
ses complices lui fussent inconnus. Tropmann l'espérance, que Jean-Jacques Rousseau

. La plupart des mots et réponses plus ou moins


bizarres que lui ont prêtés certains journaux sont de
vérité, c'est 'il ne parle
définit « le songe d'un homme éveillé, » remplaça la
résolution de se détruire.
Espérer pour un homme dont le sens moral est
<

pure invention, L'exacte qu


pas, en dehors de l'instruction, bien entendu. profondément oblitéré, c'est chercher dans un nou-
Il y a trois lits dans la double cellule, car Trop- veau crime un moyen de masquer un crime anté-
mann a deux compagnons, deux détenus qui, tout en rieur. ]
accomplissant leur labeur quotidien, surveillent ses Bientôt le démon, inspirateur du farouche et cu-
mouvements et rendraient impossible toute tentative pide scélérat, lui inspira l'idée d'accuser du meurtre
de suicide. Il entre du reste dans l'ensemble des de la famille Kinck les deux premières victimes de
précautions élémentaires de ne laisser à la portée de cette famille, le père et le fils aîné. S'il parvenait à
certains prévenus aucun objet dont ils puissent se faire planer un doute sur ces deux hommes, dont il
servir pour échapper au châtiment légal. tentait de rendre la mémoire exécrable après les
Tropmann cause fort peu avec ses codétenus; en avoir assassinés, il était sauvé. Il irait au bagne,
tous cas il ne semble pas que, jusqu'à cette heure, il dans cette plantureuse Guyane, où tout espoir de
ait fait allusion, dans ces courts entretiens, à l'évé- s'évader n'est pas perdu, où l'on trouve même à se
nement du 20 septembre. marier, étant assassin, avec une empoisonneuse ou
On lai sert l'ordinaire de la maison : le bouillon une faiseuse d'anges retirée des affaires. Et ne faut-il
le bœuf bouilli le jeudi le dimanche, les Vas des époux assortis?
gras et et
légumes et la soupe maigre les autres jours. Cepen- Donc, Tropmann ne jeûna que trente-six heures,
dant, jusqu'ici, il a été traité en convalescent, c'est- et aujourd'hui vous le. voyez, confiant dans la réus.
à-dire qu'on lui a donné la ration de bœuf au repas site de son odieuse accusation, presque aussi révol-
de huit heures. Du reste, sur ce point, la plupart de tante que le crime même, jouir.d'un bon appétit et
ses demandes ont été largement satisfaites. demander des rations supplémentaires.
Il lit encore et uniquement la collection du Musée Tropmann, plus sanguinaire que le tigre, Trop-
des Familleç et quelques volumes de Fenimore Coo- mann, que les eris de désespoir d'une mère affolée,
per, J'ajoute uniquement, car c'est à peu près la les supplications d'innocents petits enfants ont laissé
seule lecture permise à Mazas, froid; impitoyable, comme s'il n'eût pas d'âme "el
On sait que, comme les autres détenus, il peut fût tout entier d'insensible matière, Tropmann au-
écrire à sa famille, et que ses lettres, remises non rait-il eu le courage d'endurer les longues tortures
cachetées au directeur et à l'inspecteur, sont com- de la mort par le défaut de nourriture? Il est permis
muniquées à l'instruction. Inutile de dire qu'il en d'en douter quand on sait la série de douleurs de
est de même des réponses. plus en plus intolérables qui résultent de l'inanité
C'est 111 nuit seulement que les gardiens repren- persistante jusqu'à l'épuisement de la vie.
nent leur poste de surveillance dans la cellule. Ces
gardiens se relèvent de quarante en quarante mi- CORRESPONDANCE D'ALSACE
nutes. ~ ' 3

Jusqu'à présent, quoi qu'on en ait dit, aucun in- Il a neigé pour la première fois hier matin en Al.
cident à noter dans le service de nuit. Conformément sace, mais pour échantillon seulement, -et pour aver-
à des ordres sévères, les gardiens n'adressent la pa- tissement peut-être à ceux qui ont mission de re-
role aux prévenus qu'ils surveillent que dans le cas trouver la huitième victime, qu'ils ne doivent pas

d'absolue nécessité. perdre une minute avant què le temps ne soit tout à
Du reste Tropmann dort d'un calme et profond fait gâté, et qu'on ne puisse plus mettre les travail-
sommeil. Aucun rêve, aucun souvenir ne paraît trou- leurs dehors. *
i
bler cette étonnante tranquillité. Il ne faut donc plus Voici l'emploi de la semaine dernière jour par
guère compter que sur un incident imprévu pour jour:
faire jaillir la lumière sur cette sombre énigme. Le 11 octobre, sondage des marnières totalement
(Le Petit Journal.) épuisées, renvoi des pompes Welter à Mulhouse et
fouilles au pied du Ballon d'Alsace.
LE SUICIDE PAR INANITION Le 12 octobre, visite, dans tous les cimetières du
canton, des fosses creusées dans l'année 1869. Tous
Les deux préoccupations principales de Tropmann les fossoyeurs déclarent qu'elles sont demeurées in-
sont le suicide par l'inanition, pour échapper à l'é- tactes. '
ii; Le 13, visite, avec l'aide des équarisseurs, des C'est ainsi que M. Claude, chef de la sûreté, qui
harniers des cantons de Soultz; et de Guebwil!er. est un officier de police judiciaire, s'occupe avec
3,
la
Le 14, fouilles dans les glaisières longeant. route 1\1. Douet d'Arcq de l'affaire de Pantin.
[e Soultz à, Saint-Amarin au bord desquelles deux Le procureur impérial a reçu le premier le procès-
emmes, qui ont été appelées par la justice, préten- verbal signé du commissaire de police qui a constaté
:;i lent avoir vu dans une des dernières nuifs du mois le crime.
t'août deux hommes qui remuaient la terre. Il l'a ensuite transmis au juge d'instruction avec
Le 14, le 15 et le 16 octobre les investigations ont les pièces de Conviction qui, aprês l'arrestation de
ontinué au pied du Ballon. Tropmann, ont été placées dans un sac sur lequel le
Al1jourd1hlli mardi, vingt hommes travaillent en- procureur impérial a appliqué son cachet en pré-
',ore sous la direction du commissaire de police de sence de l'inculpé.
:
soultz, toujours avec la même ardeur et le même in- Tropmann est un inculpé ; il ne deviendra un ac-
:uccès, mais il ne faut pas désespérer. cusé que le jour où la chambre des Mises en accusa-
j;
Ce commissaire de police de Soultz, M. Muess, tion de la Cour impériale l'aura, par un arrêt, renvoyé
;
lont il a été si souvent question, est un ancien mili- devant la Cour d'assises,
:,
aire ayant gagné l'épaulette et la croix de la Légion On aurait donc bien tort de se servir indifféremment
l'honneur en Crimée et en Italie ; il parle le fran- des termes accusé où inculpé.
çais, l'allemand et tous les idiomes de l'Alsace et 'M. I)ouet d'Arcq a fàit citer les témoins sur re-
oàraît très-aimé des populations. (E. VALDU.) quête du procureur impérial.
T

Il a interrogé Trdpmann.
LA MARCHE DE L'INSTRUCTION
Si l'arrestation d'un complice, si la découverte du
cadavre de Jean Kinck, si des aveux complets de
Tropmann est ait secret, ou du moins on observe l'accusé ne nécessitent pas un supplément d'instruc-
vis-à-vis de lui toutes les mesures intérieures conte- tion immédiat, le juge d'instruction s'occupera de
nues dans ces mots. réunir tous ses éléments de conviction, et la procé-
Personne ne peut le voir ; il ne sait rien du dehors, dure sera considérée comme complet ; alors M. Douet
on prend connaissance des lettres qu'il écrit et de- d'Atèq adressera un rapport détaillé à la chambre
celles qui lui sont adressées ; il est dans la situation du conseil.
d'un homme qu'on a brusquement séparé de la so- La chambre du conseil est formée dans le sein du
ciété; il peut croire que sa vié s'est immobilisée, que tribunal
-
de première instance, elle se compose de trois
le monde ne marche plus. : juges, y Compris le juge d'instruction lui-même.
Le secret n'est, cependant pas complet pour lui. Elle staitné à huis clos sur le rapport du juge d'in-
Lorsqu'un être est reconnu dangereux et que son struction, qui à d'abord été communiqué au procu-
crime est d'une nature très-grave, lorsque surtout il reur impérial pour qu'il puisse requérir.
est soupçonné d'avoir des complices et se refuse à C'est à ce moment que Tropmann passera des
faire des aveux, le directeur de la prison lui donne mains de la police judiciaire dans cel'es de la jus-
pour compagnons deux détenus appartenant à la ca- tice.
tégorie des coqueurs, et qu'en argot de prison on
nomme des moutons, ou, comme dans le cas actuels,
d'habiles agents de la police de sûreté.
Le secret a remplacé la question préparatoire, abo-
lie par Louis XVI, en 1786 ; l'instruction remplace
lieu..
Chose remarquable ! Il suffit qu'un seul des juges
soit d'avis de poursuivre pour que la poursuite ait

La même loi régissait dans l'ancienne France la


chambre de la question ou tribunal des tourments.
-

la question préalable. Quand la chambre du conseil aura estimé le ca-


La torture était la mutilation d'un patient par un ractère criminel des meurtres commis par Tropmann,
bourreau; l'instruction est une lutte de logique et de elle renverra l'affaire à la chambre des mises en ac-
temporisation entre deux hommes, dont l'un repré- cusation.
sente la justice, l'autre la culpabilité présumée. L'arrêt de renvoi de la chambre du conseil est la
Toute affaire criminelle est soumise à une instruc- première barrière qui sépare le criminel de la so-
tion préalable, afin que celui qui est mis en cause ciété.
ne soit traduit devant la Cour d'assises que s'il pèse A partir de cet instant, la marche de la justice
sur lui de graves présomptions. prend un caractère de solennité qui indique bien
L'instruction se compose de tous les faits de pro- qu'elle est fixée désormais sur la culpabilité du pré-
cédure qui précèdent le jugement depuis la plainte, venu.
ou le procès-verbal de flagrant délit, jusqu'au ver- La chambre des mises en accusation est le troisième
dict du jury et à l'arrêt de la Cour. degré de l'instruction.
Les juges d'instruction sont choisis parmi les juges Elle est composée de conseillers à la cour impé-
des tribunaux civils. rial,-,.
Ce Sont eux qui, après vérification des plaintes et L'instruction étant arrivée à son terme, il y a lieu
audition des témoins, délivrent les mandats de com- de se hâter. Le procureur général doit faire passer
parution, de dépôt, à'amener et d'arrêt. l'affaire, dans les trois jours, de la chambre du con-
Les procureurs impériaux et les autres officiers de seil à celle des mises en accusntion, et c'est dans les
police judiciaire n'ont que le droit de requérir, hors trois jours, à partir du moment où elle est saisie,
dans les cas de flagrant délit ; mais ils concourent a que cette dernière chambre doit statuer.
l'instruction dans la limite de leur compétence. Elle examinera de nouveau l'affaire de Pantin et
ordonnera que Tropmann soit traduit devant la Cour C'est un homme d'un caractère très-doux, fort bon
d'assises. ouvrier armurier, très -aimé de tous ses camarades
' Tropmann ne paraîtra ni devant la chambre du et estimé de ses chefs. ?
conseil, ni devant la chambre des mises en accusa- Lorsqu'il apprit la terrible accusation qui pesait
tion. sur son frère, il refusa d'y croire tout d'abord ; puis,
Si quelque nouvelle découverte venait dans l'in- lorsqu'il lui fut impossible de douter plus longtemps,
tervalle contredire une assertion de l'instruction ou il ne tomba pas malade, ainsi qu'on l'a dit, mais il
changer la nature du crime, la chambre des mises en eut de tels accès de surexcitation et de fièvre ner-
accusation pourrait ordonner une information nou- veuse, en rentrant chaque soir à la caserne, que les
velle. ouvriers de sa compagnie, remplis de pitié pour lui,-
Il est possible, dans les circonstances qui nous l'envoyèrent d'un commun accord à l'infirmerie du
régiment.
occupent, que ce fait d'une nouvelle instruction se
produise. Il y était déjà depuis huit jours, dévorant les jour-
Supposons, en effet, que le cadavre de Jean Kinck naux , questionnant tout le monde, espérant encore
soit retrouvé, la défense de Tropmann serait réduite qu'il y avait erreur et que ce n'était pas son frère si
à néant. jeune qui était devenu assassin, lorsqu'il demanda
C'est seulement quand le renvoi devant la Cour une permission pour aller voir sa famille.
d'assises aura été ordonné, que le procureur général Voulait-Il aller consoler sa mère ou se rendre à
rédigera l'acte d'accusation. Paris pour presser son frère de tout avôuer et de se
Tropmann, qui aura cessé d'être interrogé depuis repentir? 11-ne fit part de ses intentions à personne,
un certain nombre de jours, connaîtra son sort par et son colonel, lui donnant comme prétexte qu'il était
la lecture qui lui sera faite à Mazas de l'arrêt de ren- encore trop malade, ne l'autorisa pas à s'éloigner de
voi en Cour d'assises. Cherbourg.
Vingt-quatre heures après que ces pièces lui all- Edmond Tropmann se résigna ; mais ce refus l'af-
ront été communiquées, Tropmann sera transféré de fecta à un tel point qu'il tomba bientôt dans un état
la prison Mazas dans la prison de la Conciergerie. de prostration véritablement inquiétant. ?
On sait que les assises de la Seine sont tenues Ses camarades lui conseillèrent alors d'entrer ïi
par trois membres de la cour impériale, dont l'un l'hôpital de la marine, car tout en pensant bien qu'un
est président. congé lui avait été refusé pour tout autre motif que
Dans la journée qui suivra son arrivée au Palais- celui qui avait été mis en avant, ils lui donnèrent
de-Justice, Tropmann sera interrogé par le prési- l'espoir qu'après quelques semaines de séjour à l'hô-
dent des assises, qui lui demandera s'il s'est pourvu pital, il pourrait obtenir la permission de partir.
d'un défenseur et lui en désignera un d'office s'il Edmond entra donc à l'hôpital, et c'est là que nous
n'en a pas. allons le suivre.
Tropmann vivra de nouveau pour le public à par- Il y arriva en tenue d'artilleur, et il fut de suite,
tir de cette heure. On saura ce qu'il fait, ce qu'il on le çomprend, le point de mire de la curiosité,
veut, ce qu'il espère. non-seulement des malades de la salle 5 011 on l'a-
Son avocat sera admis à conférer avec lui et à vait placé, mais encore de tout le personnel de l'éta-
prendre connaissance des pièces du dossier d'instruc-
tion, jusqu'au jour des débats publics. '
blissement.
Il demanda alors le costume des malades, afin de
j
-

, •
THOMAS GRIMM. se soustraire à la persistance des regards, ce qui lui
fut immédiatement accordé.
Tropmann continue à montrer d'excellents senti- Depuis lors il va chaque jour de mieux en mieux.
n

ments pour sa famille. Il désirerait que le produit de Il est devenu plus calme, mais sa tristesse est peut-
le vente de si photographie fût employé au rachat de être plus grande encore, et l'amaigrissement qui a
son frère, qui est seul en état de soutenir son père. été le résultat de toutes les secousses morales qu'il a
Il étudie également un projet d'évasion qui ne man- éprouvées, lui donne une grande ressemblance avec
que pas de grandeur. Il voudrait, au moyen d'un son frère. '
narcotique, se faire passer pour mort et être enterré Lorsque le temps le lui permet, il se promène à
comme tel. grands pas dans le jardin, quelquefois avec un ma-
Un de ses affidés viendrait le délivrer ensuite. lade qui l'a pris en affection, mais le plus souvent
L'exécution de ce projet demande, comme vous le seul, la tête baissée et le cœur soulevé par des san-
voyez, un certain courage. Mais comment un homme glots. î.
de la force de Tropmann l'a-t-il confié aux moutons Quoique peu communicatif par nature, il ne cesse
qui partagent sa cellule? Son cerveau est-il atteint, de répéter qu'il ne comprendra jamais comment son
a-t-il rêvé tout haut? Nous l'ignorons. Cependant, frère a pu faire de pareilles choses. Cela avec un ac-
le fait est authentique. (Le Soir.) cent allemand très-prononcé. j

N
Les directeurs de l'hôpital sont remplis d'égards
LE FRÈRE DE TROPMANN pour lui. Ses camarades le visitent souvent; chacun,
cherche à le consoler. C'est là une leçon d'humanité
Le frère de Tropmann s'appelle Edmond, il a qui devrait servir d'exemple aux habitants de Cernay.
vingt-trois ans, est canonnier de 3e classe au régi- L'honorable aumônier de l'hôpital, auquel appar-
-
ment d'artillerie de marine à Cherbourg, et attaché tenait surtout de tenter la. guérison de cette âme si
à la 5" compagnie d'ouvrir, flouloureuseraent frappée, n'a pas failli à celle sainte
J

Ë
mission, et il se passe peu de jours sans qu'il ait Si douloureuse que soit cette mesure pour Edmond
avec Edmond Tropmann quelque entretien consola- Tropmann, on ne saurait la blâmer, et, lui-même, il
teur. s'y soumet avec résignation, comprenant que l'inté-
Un des grands chagrins de ce malheureux, c'est rêt public domine tous les autres.
de ne pouvoir correspondre à sa guise et secrètement Aussi, lorsqu'il reçoit une de ces lettres, il est plus
avec les siens. triste et plus accablé que jamais, et plus que jamais
Il écrit beaucoup de lettres et il en reçoit fréquem- il cherche la solitude.
ment, mais elles lui arrivent toujours décachetées et L'aumônier de la marine l'a si bien compris, qu'il
liées avec une ficelle rouge, scellée elle-même par a voulu même mettre à sa disposition son jardin par-
le directeur des postas. ticulier, afin qu'il puisse se promener seul, à son

aise, et à l'abri des regards curieux qui le suivent que, s'arrêtant à Paris dans cette sombre et lugubre
partout, malgré ses efforts pour se cacher. prison de Mazas, il retrouve dans l'assassin accroupi
C'est en pleurant que le frère de Tropmann a ac- dans sa cellule celui qui a partagé ses joies et ses
cueilli cette délicate prévenance, et il en profite cha- jeux d'enfant, celui qui porte son nom et qui l'a dés-
que jour pour s'isoler de son mieux. honoré, son frère, qui n'a pas encore vingt ans, et
Quelles doivent être alors ses pensées lorsque, dont les crimes laisseront à jamais leurs traces san-
franchissant l'espace, son cœur s'élance plein d'amour glantes dans les annales criminelles.
vers ceux des siens qui sont toujours dignes de son S'il reste encore dans le cœur de Tropmann, le
affection et qui pleurent la honte de leur fils, ou meurtrier, l'ombre d'un sentiment humain, il doit
comprendre déjà ce que souffrent les siens, et ce On y rappelle la fatale et mystérieuse disparition
n'est peut-être pas là le moins grand des châtiments d'un jeune homme de Boulogne, employé chez
qui lui sont réservés. M. Pinart, maître de forges à Marquise....
Dans tout ce drame, quelle place immense pour Le jeune homme se nommait Jules Duburquoy.
l'horreur, mais quelle place immense aussi pour la Il revenait de Lille porteur d'une somme de
pitié ! (THOMAS GRIMM.) deux cents francs.
Il n'avait pas reparu à son travail.
On a beaucoup parlé des interrogatoires subis par Et l'on pouvait s'étonner de son absence, attendu
Tropmann; il n'y a eu jusqu'aujourd'hui que quel- que c'était un travailleur exact et vigilant.... i
questions adressées le juge d'instruction à On découvrit, il y a quelques semaines, dans le
ques par
la suite des confrontations de Tropmann avec plu- canal de dérivation qui se trouve entre Dunkerque et
sieurs témoins. Petite-Synthe un corps mort.... ,. j
fj

M. Douet d'Arcq a cru devoir réunir toutes les On l'amena sur la rive, on fit une enquête. j

preuves et compléter l'instruction avamt de procéder Et on découvrit que l'on était en possession du ca-
à l'interrogatoire.. Ce magistrat s'est transporté au- davre du malheureux employée... j
jourd'hui à Ma.zas et a consacré une partie de la On se souvient que Tropmann a dit avoir jeté un
journée à l'interrogatoire de Tropmann. homme à l'eau dans le département du Nord. il
Cet interrogatoire sera continué demain et ne sera Ce qui aurait mis la police sur la trace du crime,
pas, sans doute, terminé dans cette seconde séance. c'est la saisie faite chez Tropmann d'un sac de voyage
Les indications assez récemment données par un ayant appartenu à M. Duburquoy.... .Y

témoin qui a déclaré que, dans les derniers jours Ce serait donc une neuvième victime à mettre à sa
d'août, il avait remarqué des traces de sang près du charge. N
remblai du chemin, de fer en construction, près Du reste, le prisonnier de Mazas continue à se
Soultz, ont donné lieu de croire que le '•cadavre de renfermer dans un mutisme presque complet.
Jean Kinck avait pu être enterré dans le remblai du 11 existe trois lits dans la double cellule qu'il oc-
chemin de fer, qui, le lendemain, devait être cou- cupe. ^ 1
vert d'une quantité considérable de terre. En dehors de ses codétenus, qui n'ont d'autre
Depuis plusieurs jours, des sondages sont faits mission que de l'empêcher de porter atteinte à ses
dans ces remblais; mais le temps écoulé a eu pour jours, il y a des surveillants de nuit qui se relèvent
résultat de rendre, pour le témoin, incertain le lieu de quarante en quarante minutes....
où les traces de sang ont été par lui remarquées, Il ne lui est presque jamais adressé la parole. i
et c'est sur plus de cinq cents mètres que les sonda- Quelquefois, un des deux cohabitants de sa cel-
ges sont pratiqués. Jusqu'aujourd'hui ils n'ont amené lule lui demande le matin : à» j
aucun résultat. (Le Droit.) « Tropmann, avez-vous bien dormi ? »
I j

Il répond laconiquement : P j
Sur la cachette qui doit renfermer a-a pied du «
Oui. » f
talus du chemin de fer de Bollwiller à Guebwiller Et se met à se promener de long en large.... i
le cadavre de Jean Kinck, la justice a reçu de nou- Depuis vingt-quatre heures, il semble témoigner
velles dépositions. Deux ouvriers qui ont été enten- un sentiment de satisfacLion. ^ j
dus, indiquent tous deux la même place et sont Il faisait froid dans Mazas comme ailleurs.... ; j
d'accord sur tous les détails. Par une nuit d'orage, sOn a allumé les calorifères.
ils ont vu un ou deux hommes qui travaillaient et Et la chaleur s'est répandue dans toutes les parties
piochaient la terre de la remise de la locomotive. de la prison. L 1

L'endroit dont il s'agit, nous écrit notre corres- Tropmann, qui tenait ses deux mains dans ses po-
pondant, est admirablement choisi pour enfouir un ches, les a sorties quand il n'a plus senti le froid. Et
càdavre. Supposez un grand cube de maçonnerie il a repris ses lectures avec son flegme accoutumé.
mesurant quatre mètres de haut sur dix de large. A Les aveux de Tropmann, relativement à la dispa-
l'époque où le crime a été commis, cette fosse n'était rition de l'infortuné jeune homme, dont le cadavre a
pas encore remplie, les talus extérieurs arrivaient seu. été retrouvé flottant sur les eaux d'un canal, doivent
lement à la hauteur des murs d'enceinte. remonter aux premières heures de son arrestation.
Kinck lancé là dedans, 'quelques pelletées de sable C'est, en effet, le lendemain du jour où il s'échappa
suffisaient pour le cacher, et le£ jours suivants douze des mains du gendarme Ferrand, %
wagons de ballast venaient le couvrir complétement Où il se jeta dans le bassin du Commerce, au
de leurs quatre mille mètres cubes de terre. Depuis Havre, 114 %

cette époque la locomotive a passé là-dessus pour tout Et où il fut arraché à la mort par le brave calfat
bien condenser et tout bien tasser. Haugel, que Tropmann consentit à entrer dans ja
voie des aveux.
' UN HUITIÈME CADAVRE INATTENDU Si le fait est vrai dans toutes ses parties, ce serait
un neuvième cadavre que l'on rechercherait aujour.
Le Journal officiel a publié une note qui, si elle d'hui.
est exacte, mettrait à la charge du détenu de Mazas Ce n'est pas tout.
une nouvelle victime. Cela indiquerait, de la part de l'inculpé, un moyen
C est d après la France dte Nord,
que la feuille nouveau de se débarrasser des victimes compromet-
officielle reproduit le fait. tantes.
Ce ne serait pas seulement les sillons d'un champ, Elle le reconnut parfaitement, et malgré l'empire
les remblais d'un chemin de fer, les bords d'une que cet homme parait avoir sur lui-même, la vue de
route isolée.... qu'il faudrait encore visiter : Mme Braig produisit sur lui un certain effet et il ne
Le prévenu aurait parfois choisi les ondes des donna à cette dame que des réponses embarrassées.
lacs, des rivières et des canaux pour confidents Depuis cette époque, Mme Braig reçut
une se-
muets.... (Timothée TRIMM.) conde et une troisième lettre ; comme les précéden-
tes, elle était signée du nom de Henri, suivi d'une
Hier, 22 octobre, le parquet de Colmar a envoyé croix; elles contenaient les mêmes recommandations
à Souitz la photographie de Kinck père et celle de et les mêmes menaces..
Tropmann. Cette dernière est la seule authentique Il y a quelques jours, Mme Braig a reçu une nou-
qui existe, car c'est à Mazas, pour la première fois velle lettre, toujours conçue dans le même sens : on
de sa vie, que Tropmann a été photographié, et le l'engageait d'user de toute l'influence qu'elle semblait
cliché a été brisé aussitôt qu'une épreuve a été tirée. exercer sur Tropmann pour lui faire désigner ses
Ces portraits ont été présentés aux trois témoins qui vrais complices.
racontent avoir vu Tropmann à Soultz. Parmi eux La lettre conseillait à Mme Braig de parler à l'ac-
se trouve la femme Lœvert, aubergiste en cette cusé dans sa langue maternelle, qui est le patois
ville, dont les dépositions jusqu'ici incertaines ont allemand alsacien, pour lui faire plus d'impression.
pris, au vu de ces portraits, un caractère d'affirma- (Mme Braig est de Benfeld, Bas-Rhin.)
tion absolue. Le signataire, toujours le.mystérieux Henri, ajou-
Cette femme a immédiatement reconnu dans les tait que le moyen de déconcerter Tropmann, c'était
cartes qu'on lui montrait deux personnages qui, en- de dire qu'on soupçonnait un individu demeurant du
trés chez elle un jour de la fin d'août, s'étaient fait côté de Vincennes.
servir à boire et à manger, et qui ensuite s'étaient Cette lettre contenait de nouvelles menaces contre
dirigés du côté de Cernay. Mme Braig, et lui accordait jusqu'au 27 courant
Les deux autres témoins n'ont reconnu que Trop- pour obtenir quelque aveu.
mann, tandis que la femme Lœvert. « n'a plus un Mme Braig a remis cette lettre comme les précé-
doute, dit-elle, sur le vieux Kinck : c'est bien lui dentes entre les mains de M. le juge d'instruction
avec sa bonne figure de brave homme; on ne peut Douet-d'Arcq, sans s'occuper autrement des menaces
s'y tromper. Il dont elle était l'objet.
M. le commissaire de Soultz va concentrer toutes Quant à l'espèce d'influence qu'elle semble exer-
les recherches sur Ollwiller. cer sur Tropmann, on en trouve la raison dans une
Espérons que, par son activité et avec le concours ressemblance assez marquée de cette dame avec l'in-
dévoué des habitants d'Ollwiller, qui ne lui a jamais fortunée Mme Kinck. C'est encore le mystérieux
fait défaut, il aura le dernier mot de cette triste correspondant qui a révélé ce détail, détail qui paraît
affaire. exact.
L'instruction du crime de Pantin a repris son En effet, le 15, le jour où Tropmann et ses deux
cours. compagnons sont venus à la Taverne-Anglaise,
Le monstre imbécile dont les faits et gestes pré- Mme Braig, qui était loin de se douter à qui elle fai-
occupent à si juste titre le public n'a pas changé de sait servir une bouteille de vin, avait déjà remarqué
tactique. la contenance du jeune homme.
Hier et avant-hier, M. Douet d'Arcq a interrogé Les trois consommateurs s'étaient assis à la der-
Tropmann. L'interrogatoire, qui a duré chaque fois nière table du côté gauche de la salle ; le comptoir où
cinq heures, a eu lieu dans le cabinet et en présence était assise Mme Braig est au fond; l'un des compa-
du directeur de la prison de Mazas. gnons, le plus âgé, lui tournait le dos ; le second, le
Tropmann ne dit rien, n'avoue rien, et l'instruc- plus jeune, lui faisait face; Tropmann était tourné
tion n'a pas fait un pas de plus. contre le mur, et, comme si la figure de Mme Braig
l'avait frappé, il se retournait à chaque instant pour
NOUVEAUX RENSEIGNEMENTS
la considérer.
Mme Braig fut surprise de cette insistance; quand
Dans la journée du 15 septembre dernier, Trop- son regard s'arrêtait sur Tropmann, celui-ci parais-
mann et deux autres individus sont entrés à la ta- sait embarrassé et baissait les yeux.
verne anglaise rue Grange-Batelière, n° 13, tenue Il ruminait alors sans doute son abominable crime
par M. Braig, où ils se sont fait servir une bouteille et était interloqué par cette ressemblance que lui
de vin. présentait si inopinément l'image de la mère qu'il
Quelques jours après l'arrestation de Tropmann, voulait frapper avec ses enfants.
Mme Braig reçut une lettre écrite par l'un des deux C'est Tropmann qui paya la consommation.
compagnons de celui-ci où on lui conseillait, dans Lors de la confrontation de Mme Braig avec l'in-
son intérêt, d'aller voir l'inculpé et de se décider à culpé, celui-ci répondit évasivement, disant tantôt
désigner les vrais coupables, afin qu'eux-mêmes ne «
Vous vous trompez, madame; » ou : « Je sais que
fussent pas compromis. vous ne me voulez point de mal. » Mais il était évi-
Mme Braig apprit alors seulement quel avait été demment frappé et impressionné par la vue de cette
le consommateur du 15 septembre. Elle communi- dame.
qua la lettre à M. Douet-d'Arcq qui la fit mettre en Les deux individus qui étaient avec Tropmann
présence de Tropmann. pensaient avoir affaire sans doute à un fils Kinck,
car dans leurs lettres ils disaient à Mme Braig de, le chef de sûreté, qui a joué un grand rôle dans
qu'elle ressemblait à la mère de leur compagnon. l'instruction de l'affaire Kinck, viendra sous peu
C'est cette ressemblance qu'ils lui conseillaient dans notre ville, où il est chargé de mettre la der-
d'utiliser pour amener Tropmann à faire des aveux, nière main à l'œuvre.
la menaçant de la tuer, hier 27, si elle n'obtenait pas Les recherches seront principalement dirigées
ce résultat. dans le talus en remblai du chemin de fer en con.
L'interrogatoire de Tropmann acommencé vendredi struction de Bollwiller à Guebwiller, à l'endroit de
dernier, 22 octobre. Chaque jour, depuis cette épo- la remise des locomotives près de cette dernière ville,
que, M. le juge d'instruction Douet-Darcq se trans- où deux hommes ont été vus, par une nuit d'orage,
porte à la prison de Mazas et y procède à des inter- travaillant et piochant la terre à la clarté des éclairs.
rogatoires qui ne durent pas moins de cinq heures. Les recherches déjà faites sur ce point n'ont pas
Hier jeudi a eu lieu la sixième séance; le jnge d'in- épuisé les difficultés qu'elles présentent, en raison
struction espère qne ce laborieux interrogatoire du nombre des mètres cubes de ballast qui doivent
pourra être clos dans la séance d'aujourd'hui ven- aujourd'hui recouvrir le cadavre, s'il y est enfoui.
dredi, et qu'à la fin de la semaine prochaine le dos- Espérons que la rare sagacité de M. Claude saura
sier pourra être transmis au greffe de la cour impé- le conduire à un résultat et que ses efforts seront
riale. plus heureux que ceux de ses devanciers.
«
Sans trahir les secrets de l'instruction, nous On a vu par les menaces faites par lettres ano-
croyons pouvoir dire que de tous les renseignements
recueillis et de toutes les vérifications faites, il ré- nymes à Mme Braig, qu'il y a des menées té-
sulte aujourd'hui la preuve que Tropmann a seul nébreuses pour égarer la justice dans l'affaire Trop.
préparé et exécuté les huit assassinats qui lui sont mann.
imputés. ». Malgré l'affirmation du Droit, que nous avons re-
produite, un point reste obscur, pour le public du
L'instruction a réuni contre Tropmann un faisceau moins.
de preuves accablantes. Mais l'inculpé ne s'est pas Tropmann avait-il des complices?
départi de son système de mutisme à peu près ab- Telle est la question que l'on se pose et qui
solu. ne sera probablement résolue que devant la cour
Suivant l'expression d'une des personnes qui l'ap- d'assises.
prochent de plus près : « Le sang de ses victimes Nous avons reçu ce. matin une lettre curieuse; que
l'aveugle et l'empêche de parler.... » l'auteur nous prie de faire parvenir à Tropmann
Tropmann paraît bien décidé à ne rien dire. Plu- le juge la voie. »
« sans que
sieurs fois, il aurait manifesté énergiquement cette Voici cette lettre, que nous copions textuellement,
résolution. en rectifiant seulement l'orthographe par trop fantai-
« Je ne révélerai rien, disait-il avant-hier. Je pré- siste :
férerais la mort la plus cruelle, la plus ignomi- Cher Tropmann,
nieuse. Dût-on m'écarteler ou me brûler vif, je me Il

tairais. » 0:
J'échappe toujours à la police. Parle très-peu
Mais cette attitude sera forcément modifiée lors de peur de nous compromettre. Ils ont beau cher-
des débats publics. cher Kinck. Ils remuent terre et eau, ils n'ont plus
Les audiences de la Cour d'assises de la Seine se- qu'à chercher si un ballon se serait envolé en em-
ront certainement émouvantes et fécondes en péri- portant Kinck.
péties. (t
Si on te fait monter sur l'échafaud, je logerai une
balle dans la tête du bourreau.
On écrit de Soultz à l'Alsace" le 27 octobre : Il
Celui qui t'aime, '
La situation des recherches du cadavre de Kinck *
père peut se résumer en un seul mot ou en un seul « Brûle.cette lettre.
chiffre dont tout le monde connaît la valeur lorsqu'il
P. S. Situ veux me répondre, réponds-moi : tu
n'est pas précédé d'un autre plus significatif zéro. «
connais mon adresse.
:
Ce n est certes pas la faute de la police si le lugu- »

bre problème n'a pu être résolu jusqu'ici,


vu le vaste Nous avons transmis cette lettre à M. le juge
espace sur lequel il y avait à opérer. Tout le rayon d'instruction, qui mieux que nous, pourra reconnaî-
compris entre Guebwiller, Issenheim, Bollwiller,
tre s'il s'agit d'une mystification ou d'une communi-
Cernay, Wattwiller, Ollwiller, Wuenheim et Soultz, cation réelle d'un complice.
a été battu et remué de fond en comble ; les flaques Il est impossible de déterminer d'une manière pré-
d'eau, qui abondent ici, ont été toutes épuisées dans cise à quelle époque l'affaire de Pantin viendra de-
le même périmètre; bref, rien n'a été négligé.
L'ancien dicton : Qui cherche, trouve, s'est vant les assises de la Seine.
ne pas Cependant on conjecture, avec quelque vrai-
réalisé. Cependant, tous les moyens ont été semblance, que Tropmann comparaîtra devant la
ployés et ceux qui sont les moins goûtés em-
, en d'au- Cour criminelle vers la fin du mois de novem-
tres temps ont été mis en usage ; la science occulte bre ou au commencement du mois de décembre.
a été trouvée en défaut, comme la science du com- L'instruction qui subit un temps d'arrêt de quel-
mun des mortels. ques jours àcause de la Toussaint, du jour des Morts
Néanmoins, tout espoir n'est
pas perdu et M. Clau- et de la rentrée des cours et tribunaux (ter, 2 et 3 ne-
vembre), sera repris jeudi et très-probablement ter- arrivé jusqu'à lui comme l'écho lointain d'un bruis-
minée à la fin de la semaine. sement inaccoutumé.
Tous les éléments étant dès lors réunis, la chambre Que se passe-t-il donc au dehors?
des mises en accusation de la cour impériale exami- D'où vient donc ce murmure insolite?
nera l'affaire et rendra son arrêt de renvoi. Tropmann a interrogé un de ses gardiens. ^
.L'acte d'accusation pourra alors être dressé. Et le gardien a répondu : ^ -

c Ce que vous entendez, sont les pas de ceux qui


C'est à ce moment aussi qu'il y aura lieu pour Trop- vont au cimetière célébrer la triste fête des
mann de faire choix d'un défenseur; dans le cas pos- morts.... » H
sib1e où il n'en désignerait pas, la cour lui en donne- A ces mots, Tropmann qui, au milieu de ses mor.
rait un d'office. nes préoccupations, n'avait plus songé à la date funè-
bre, à ces.mots, Tropmann a légèrement tressailli.
La Liberté réunit, dans un résumé succinct, les Unfrisson.a parcouru tous ses membres; sa tête
faits qui se sont produits dans différentes villes, et est retombée sur sa poitrine.
dans lesquels on à voulu voir des complices de Trop- Il songe. & "

mann. A quoi çonge-t-il ?... ?

Ce résumé est présenté sous une forme hu- A sa jeunesse d'abord, à son enfance au temps
1

moristique. Il n'en prouve pas moins combien l'opi- où, innocent encore, il s'en allait, tenant la main de
nion publique est toujours surexcitée pour ce qui tou- crtte mère qu'il aimait, et dont il a brisé la vie et
che à l'horrible massacre de Pantin. souillé le nom, porter une couronne sur la tombe des
Voici l'article de la Liberté : vieux parents.... «
« A Angers, un individu se présente chez un mar- Il revoit le chemin bordé de haies; il revoit les
chand de tabac pour acheter un régalia de cinq cen- gens du pays, le saluant d'un bonjour amical; il re-
times. Il est pâle, effaré, balafré à la joue gauche. Il voit la croix de bois devant laquelle on le faisait s'a-
baragouine l'allemand et perd son porte-monnaie genouiller.
dans lequel se trouvait la facture acquittée d'un poute- Jours de candeur! jours à jamais envoles A votre
!

lier. Complice de Tropmann. souvenir, une larme a coulé sur la joue blême de
« Au
Havre, on découvre dans un bois un cadavre l'assassin. <ï

en putréfaction. Dans les poches du défunt on con- Mais déjà à ces pensées d'autres ont succédé. - *
^

Pensées horribles; car les larmes ont tari, rem-


state la présence d'une fiole vide et d'un porte-mon-
naie plein 800 fr. en or. C'est évidemment une placées par un mouvement fébrile. |
partie de la dépouille du père Kinck. Complice de Les muscles de sa face s'agitent; on dirait que ses
-:

Tropmann. prunelles dilatées fixent dans le vide quelque vision


«
Dans la Nièvre, un bûcheron avise un pendu qui épouvantable, quelque fantôme, qui s'avance mena-
gigottait encore un peu. Le temps d'aller prévenir le çant....
maire etles gendarmes, \e pendu ne gigottait plus du C'est que ces paysages d'Alsace ont tout à coup
tout. Complice de Tropmann. rappelé à Tropmann son premier crime.
«
00. fait l'inventaire des poches du quidam et l'on- Le spectre de Kinck père s'est dressé devant lui,
trouve deux kreutzers. Le kreutzer est allemand, priant d'une voix vengeresse :
Tropmann est Allemand, la Nièvre n'est pas alle- «
Meurtrier infâme, sois maudit! sois maudit!
mande, mais elle pourrait l'être si elle se trouvait de Sois maudit, toi qui as tué mes chers petits enfants
l'autre côié du Rhin. Les deux kreutzers prouvent et ma chère femme! Sois maudit, toi qui n'as pas
jusqu'à l'évidence que le pendu s'est branché quand même permis que ma dépouille fût réunie à la leur
v
il a vu la fin des pièces de cent sous du malheureux et dormît dans la même terre! Sois maudit, toi qui
Kinck. » est cause qu'aucun ami ne pourra en ce jour venir
pleurer sur mon tombeau. » ;:11

Nous reproduisons un article remarquable du Pe- Tropmann, en entendant cet anathème, est pris

-
!
tit Journal qui a trait à Tropmann et qui, hélas sert
de prélude à l'acte suprême qui devra clore le Crime
d'un tremblement convulsif....
Ses lèvres s'cntr'ouvrent comme si un aveu allait
»

de Pantin. ~
enfin s'échapper.... Non! les lèvres se referment..,,
et la vision con'mue. ':1 s

LE JOUR DES MORTS La plaine sombre de Pantin lui apparaît, comme


au soir du crime, éclairée par un rayon de lune bla."
* f
Ne faisons pas de bruit, car, s'il se sentait ob- fard.
servé, le criminel à la volonté de fer ordonnerait La fosse est là béante. Les victimes arrivent....La
peut-être à son vi age de rester impassible, à boucherie commence. •* *
ses
yeux d'être muets. Avec précaution, en suspendant Maman! maman sanglotent à oreille les
« 1
» son
pour ainsi dire notre haleine, cherchons sur ce vi- enfants effarés.... 8 \
sage, cherchons dans ces yeux le secret des angoisses Malheureux enfants!...
contenues et des méditations secrètes!... Tropmann, halluciné, entrevoit là-bas, à Roubaix,
Tropmann s'est levé en feignant son insouciance le mausolée auquel, en ce Jour des Morts, toute la
ordinaire. ville vient rendre un douloureux hommage.
Il a même commencé à déjeuner
avec appétit, Les blanches couronnes pleuvent de toutes paris
quand soud in, à travers les épaisses murailles,
est et tous les cœurs ont un regret pour les assassinés,
ainsi qu'une imprécation contre le monstre dont la seignemente
1 suivants sur la façon dont on s'y prend
main a frappé. pour arracher les aveux-à Tropmann. *

Pour se soustraire à ce chœur d'objurgations qui Si complet que soit le mutisme dans lequel s'en-
semble le poursuivre, Tropmann essaye de s'arracher ferme le prévenu, il n'en est pas moins certain qu'il
brusquement à cette obsession. pourrait bien donner dans le piége grossier, mais
Par un effort de volonté, il ramène sa pensée à très-humain, qu'on lui tend.
Paris; là, du moins, il est plus loin de ses vic- Tropmann s'est pris d'amitié — si cela peut s'ap-
times. peler ainsi — pour quelqu'un qui le voit tous les ma-
Il cherche, pour faire diversion, à se reporter à tins, adoucit pour lui le régime si dur de Mazas. lui
l'aspect qu'avait la grande ville l'an dernier à pareille témoigne de la compassion, lui parle de sa famille,
époque.... et a réussi à dompter la nature farouche du prévenu.
L'an dernier? « Si vous n'étiez pas si bête, a dit l'autre jour à
Oui, il s'en souvient; il s'en alla, poussé parla Tropmann l'individu dont il s'agit, il y aurait quel-
curiosité, au cimetièra du Père-Lachaise. que chose à faire....pour nous deux! »
Il en prend mentalement la direction. A cette brusque interpellation, Tropmann prête
C'est bien cela!... Voici l'interminable rue qui y l'oreille.
conduit. «
Certainement, reprend l'individu, et je vais vous
Cette rue est envahie par un flot humain qui va expliquer mon plan. Vous me dites où se trouve le
dans la même direction. A droite et à gauche, les cadavre du père Kinck : je pars m'assurer de la véra-
marchands d'immortelles et les marbriers.... cité de votre aveu ; je reviens, et comme je vous aurai
Partout des images de mort. fait jaser..., je monte en grade.
Et Tropmann a sursauté malgré lui.... 11 est inévitable qu'après cela on me chargera de
«
Mais qu'est-ce donc?... Pourquoi lespassants, ar- vous conduire sur les lieux.... pour la confrontation.
rivés à un certain endroit de la rue de la Roquette, Et dame! comme j'aurai gagné mes épaulettes grâce
font-ils tous halte? à vous, il se pourrait qu'une fois dans les bois, par
D'où vient ce rassemblement pans cesse grossi? un coup de couteau habilement appliqué, qui ne m'a-
Que regarde-t-on à terre?... et quelle raison fait bîmera pas trop, il se pourrait que vous vous échap-
prononcer son nom par la foule? piez. »
Grand Dieu! ce que la foule regarde, ce sont qua- Tropmann n'a rien répondu; mais depuis il a l'air
tre larges dalles coupant la symétrie du pavé.... les soucieux, et il a, paraît-il, dit à l'un de ses compa-
dalles qui servent d'assises aux pieds de l'échafaud, gnons de cellule :
aux jours d'exécution capitale. «
Un tel a l'air gentil, il pourrait peut-être me
La foule prononce son nom, parce que c'est à cet rendre un grand service. »
endroit que le bourreau fera bientôt sans doute tom- L'instruction de l'affaire est terminée. Le dossier
ber la tête du meurtrier de Pantin! ! ! a été déposé hier par M. Douet d'Arcq à la chambre
Affreux ! affreux !... des mises en accusation ; l'examen doit en être ter-
La figure de Tropmann s'est contractée ; une sueur miné dans les trois jours, à mo'ns de délégation spé-
froide inonde tout son corps ; ses dents s'entre-cho- ciale et toujours exceptionnelle du procureur impé--
quent bruyamment. rial.
Il veut se lever....impossible!... !... ses jambes ne le Les débats publics du crime de Pantin s'ouvriront
portent plus.... Il veut prendre un livre il ne voit donc à la Cour d'assises de la Seine dans la deuxième
plus rien que les sanglantes images. quinzaine de ce mois, peut-être le 2 décembre.
Après l'échafaud, il lui semble suivre son propre Il va sans dire que les demandes pour assister aux
convoi, dans Je sinistre chariot escorté par des gardes débats pleuvent dans le cabinet de M. le procureur
à cheval. impérial. (Le Gaulois).
Le cortège s'achemine vers Ivry.... Voilà le Champ
de navets où l'on enterre les exécutés. Hier, M. Clément, commissaire de police, a fait
C'est là qu'on va l'enfouir comme il enfouit la fa- labourer le champ dit Langlois, devenu célèbre par
mille Kinck.... C'est là que l'an prochain, à pareille l'assassinat de la famille Kinck.
date, son corps, abandonné de tous, achèvera de se Nous ignorons encore le but que se propose l'auto-
décomposer dans le silence du sépulcre, tandis que rité; mais, en tous cas, nous serons en mesure d'ici
son âme sera allée rendre compte de ses forfaits au quelques jours de renseigner nos lecteurs. — F.
Maître des suprêmes expiations....
Et tandis que la nuit descend graduellement, on L'instruction de l'affaire Tropmann était terminée;
continue à entendre les sanglots étouffés de Trop- le dossier allait être envoyé au parquet, quand
mann, parcourant de nouveau malgré lui les aboni- M. Douet d'Arcq, — dans l'intérêt de la iscussion
nables étapes de ce voyage à travers la passé, le pré- aux assises et, dit-on, pour aller au-devant d'une
sent et l'avenir..., de Tropmann appelant en van le demande du jury en ce sens — a délégué quelqu'un
sommeil comme un refuge.... pour creuser deux fosses pareilles à celles dans les-
Dies Íræ, clies illa! quelles Tropmann avait si mal enseveli ses victimes,
Il faut avoir la conscience nette pour pouvoir dor- et pour se rendre compte du temps nécessaire pour
mir le Jour des Morts!... (THOMAS GRIMM.) cette opération.
C'est aujourd'hui que M. Douét d'Arcq a promis
Nous recommandons tout particulièrement les ren- de remettre le dossier de l'instruction Tropmann.
Voici comment on procède : lire, mais avec beaucoup plus de détails. Il n'a pas
Le dossier sera remis à M. le procureur impéri,al, encore reçu de réponse, et a écrit une, seconde lettre,
qui désignera un substitut pour faire le réquisitoire dans laquelle il demande à être confronté avec Trop-
définitif. Cela peut durer quelques jours (trois ou mann et conduit en Belgique, à l'endroit qu'il a pré-
quatre). cisé.
Après quoi, le dossier, accru du réquisitoire du
substitut du procureur impérial, retournera au juge LES AVEUX DE TROPMANN
=

d'instruction.
Le juge d'instruction rédigera alors une ordon- Nous apprenons d'une source, que nous avons lieu
nance de prise de corps et de renvoi devant la cham- de tenir pour bonne, que le misérable assassin de
bre des mises en accusation, ce qui durera environ Pantin, pre sé de questions et peut-être las de lutter
trois ou quatre jours en ore. contre les charges accablantes qui pèsent sur lui,
Puis, le greffier dressera l'inventaire des pièces du s'est décidé à faire des aveux complets. Lui seul est
dossier et renverra celui-ci minuté au parquet du tri- coupable, et voici, d'après l'Opinion nationale, le
bunal de première instance, d'où il ira chez M. le récit qu'il a fait de l'horrible massacre :
procureur général. Après avoir assassiné le père Kinck le 25 août dans
Alors seulement, le dossier sera placé au rôle de une plaine située près de Guebwiller et l'avoir en.
la chambre des mises en accusation qui, après un terré dans un endroit qu'il a nettement indiqué,
délai plus ou moins court, renverra par devant la Tropmann songea à se débarasser du fils aîné, qui
Cour d'assises de la Seine. avait, sur ses fausses indications, été réclamer à la
Quand la chambre des mises en accusation aura poste de Guebwiller un mandat de 5500 francs en-
statué par un renvoi devant la Cour d'assises, le pré. voyés par Mme Kinck son mari. Gustave Kinck re-
11

sident de la session devant laquelle devra venir l'af- vint à Paris, fut attiré à Pantin et assassiné deux
faire fera extraire le prévenu de Mazas et conduire à jours avant sa mère, à quelques pas de la fosse qui
la Conciergerie, où il aura à l'interroger suivant les de van bientôt servir de tombe à toute sa famille.
besoins de la cause. Enfin, le 20 septembre, après avoir fait ses prépa-
ratifs, Tropmann conduisit dans un fiacre la famille
Nous apprenons d'une manière certaine que l'in- Kink à Pantin. Arrivé au chemin Vert, il fit descen-
struction de l'affaire Troppmann s'est brusquement dre Mme Kinck, sa petite fille et le plus jeune des

..
terminée samedi. A demain des détails. fils. Après avoir dépassé les dernières maisons qui
bordent cette avenue étroite, tortueuse et désormais
Serait-on enfin à la veille de découvrir le cadavre sinistre, ils arrivèrent dans la plaine.
de Kinck père? La fosse avait été creusée dans un pli de terrain
Voilà ce que nous lisons dans le Journal d'A- fort peu accentué, mais assez cependant pour que, de
miens'. la route d'Aubervilliers, l'on ne pût facilement dis-
Nous avons reçu aujourd'hui la visite d'un char- tinguer ce qui se passait. Le fiacre stationnait
au
pentier de l'un des faubourgs d'Amiens, J. V.., coing du chemin Vert, et les contours du chemin em-
croyant être mieux renseigné que personne, et qui, pêchaient le cocher de soupçonner l'affreux crime qui
lui aussi, a adressé au procureur( impérial à Paris allait se commettre cinq cents mètres plus loin.
-
sa version sur l'assassinat de Jean Kinck. Cette ver- Tropmann se précipite comme l'éclair sur la petite
sion, la voici, sous la garantie exclusive de son fille, qu'il laboure de coups de couteau, et la jette au
au-
teur : loin dans la fosse, encore vivante, puis il se rue sur
Jean Kinck a été assassiné par deux complices de la mère avec laquelle une courte lutte s'engage, lutte
Troppmann, l'un marié, âgé de trente-trois d'autant plus affreuse que, d'après les renseignements
ans, re-
pris de justice, blond, ayant deux dents de moins de l'assassin lui-même, qui BOUS ont été communi-
sur le devant de la bouche ; l'autre âgé de vingt- qués par une personne digne de foi, le plus jeune
neuf ans,' grand 'et brun. Ce dernier doit être
en ce des fils s'était cramponné à la robe de Mme Kinck et
moment à Bruxelles, où il a été arrêté comme vaga poussait des cris déchirants (sans doute ceux qui ont
bond; le premier est réfugié en Prusse. été entendus par le veilleur d'une usine située à
Troppmann ayant amené Jean Kinck à Mons, le proximité).
conduisit ensuite dans une ville voisine, où il fut Bientôt les cris cessèrent, et 1 assassin, poursui-
rejoint par ses deux compagnons, qui avaient pré- vant
son œuvre, se hâta d'aller chercher l'aîné et les
paré une fosse à l'avance, comme plus tard Tropp- deux cadets, qui étaient restés dans le fiacre et qui
mann le fit à Paris. ^ ne se doutaient de rien.
cr:
Jean Kinck, grisé par Troppmann, fut conduit Les deux plus jeunes enfants se dirigèrent vers la
sans défiance hors la ville, après le couvre-feu, et fosse, d'après les indications de Tropmann ; ils se te-
assassiné entre onze heures et minuit, dans la nuit naient la main, l'aîné suivait à quelques pas der-
du 9 au 10 septembre. Son corps éié percé de rière par
a eux. C'était le plus vigoureux des trois ; c'est
neuf coups de couteau, et on l'a dépouillé des valeurs lui que l'assassin commença. Il lui lança un
par
et des objets qu'il portait sur lui; mais on doit re- nœud coulant autour du
cou, l'étrangla, égorgea les
trouver encore dans une de ses poches une lettre de deux autres, qu' l jeta à quelques plus loin, puis
pas
sa femme. Il revenant sur l'aîné, qui donnait quelques signes de
Le charpentier d -Amiens a adressé vie, il l'acheva à coup de couteau.
au procureur
impérial de Paris les renseignements qu'on vient de L'acte d'accusation donnera sans doute tous les
On dit que M. le substitut Onfroy de Bréville a été ajouter foi trop complétement aux récits que font
chargé du réquisitoire, que ce document sera remis quelques journaux de certains aveux supposés de
aujourd'hui ou demain à M. le juge d'instruction Tropmann, dans le but évident de paraître mieux et
Douet d'Arcq, qui alors dressera son rapport à la plus promptement renseignés que leurs confrères.
chambre des mises en accusation. Le Figaro, qui a retracé avec un si grand soin
Tropmann pourrait alors être jugé dans la der- toutes les péripéties de ce drame, ne laisse de côté
nière quinzaine du présent mois; dans le cas con- aucun renseignement utile, et voici quelques détails
traire, toujours dans la première quinzaine de dé- nouveaux dont je puis garantir l'authenticité.
cembre. •"
Depuis longtemps, le véritable souci de Tropmann
Jusqu'à plus ample informé, le public ne doit pas dans sa prison était surtout de retarder par tous les
qui devantvous a accompli le crime;
moyens possibles la marche de l'instruction; aussi « L'homme est
semblait-il chaque jour promettre quelques aveux nul œil humain ne l'a vu 1... —
nulle oreille hu-

pour le lendemain. maine ne l'a entendu !... — Le secret est bien son
Après avoir été fort calme pendant les premières secret, n'est-il pas vrai ? Il est bien placé, ce secret,
semaines de sa détention, il s'est plu ensuite à me- il est bien en sûreté, ne le croyez-vous pas, mes-
nacer ses gardiens d'une évasion impossible ; puis, sieurs ?
pour tenter d'amoindrir l'horreur de son crime, il Eh bien! non.... c'est là l'erreur du coupable!
s'est imaginé un instant de faire supposer que ses un pareil secret n'est en sûreté nulle part La
! créa-
victimes n'avaient été aussi cruellement frap- tion n'a pas un coin pour garder cette confidence;
pées qu'après leur mort, et qu'elles avaient été em- sans' parler du regard de Dieu qui perce toutes les
poisonnées avant d'être transportées au champ Lan- ténèbres, je soutiens que des secrets semblables ne
glois. sont pas à l'abri des confessions humaines.— On aura
Toutes ces ruses grossières prouvent que Trop- beau faire, le sang parlera.... ou fera parler.... le
mann n'était pas l'homme intelligent qu'on a dépeint, crime de meurtre se révélera.... Il est rare que la
mais elles démontrent aussi qu'on n'obtiendra de lui main du meurtrier puisse se cacher aux yeux de
des aveux sincères, s'il s'y décide jamais, que lente- tous. i
ment, et peut-être seulement dans le cours des dé- C'est surtout dans un cas qui, comme celui qui
bats. nous occupe, a impressionné tous les esprits, que la
L'instruction est néanmoins terminée et les fouil- révélation doit, tôt ou tard, se produire....
les et les recherches ont cessé, aussi bien en Alsace Tandis que mille yeux, mille oreilles sont tendus
que dans les autres endroits où on les a inutilement SUT la route de la vérité,. 1 ;
tentées. Que fait le coupable ?' 1

Aujourd'hui le dossier est entre les mains de II lutte contre la vérité.


M. le substitut Onfroy de Bréville, chargé de. faire le Mais il se sent trop faible pour garder son horrible
rapport. M. Douet d'Arcq n'aura plus ensuite, pour secret. "|Hj
terminer la difficile mission qui lui a été confiée, L'âme coupable se démène contre l'imposture que
qu'à le faire parvenir avec le réquisitoire à la cham- l'égoïsme du corps lui impose.
bre des mises en accusation. Le mensonge messieurs, on n'y saurait persister,
1

En attendant, Tropmann, parfaitement convaincu le cœur humain, quel qu'il soit, n'est pas fait pour
du peu de temps qui lui reste, a écrit 1 Me La- l'abriter 1... j

chaud pour le prier en fort bons termes d'e se char- L'âme coupable qui ne confesse pas son crime,
ger de sa défense. c'est un vautour intérieur rongeant une proie. Ij j
L'éloquent avocat s'est rendu hier à Mazas, et ce Niez criminel; 'niez ! Vous ne nierez pas toujours,
!

qui l'a frappé, c'est l'air extrême de jeunesse et d'a- j:e vous en défie, de par les augustes lois de notre
battement de l'assassin. Il n'a voulu prendre aucun création 1 * 1

engagement avec lui, et il a remis, pour lui répon- .


Le secret du meurtrier le presse, le brûle, le dé-
dre, à son retour de Senlis, où il est allé plaider un vore; ce secret, il le possédait d'abord.... ce secretle
procès des plus curieux. possède et l'absorbe aujourd'hui.... Et comme les
Me Lachaud se propose de plaider la folie, mauvais esprits dont nous parlent les légendes reli-
— ou
du moins une variante de la folie qu'on appelle, je gieuses, ce secret, dont le coupable était le maître
crois, la manie raisonnante, et ce n'est que si unique, le prend, le terrasse etle traîne à son tour où

Tropmann répond à l'idée qu'il s'en fait, qu'il ac- il lui plaît.
ceptera de demander pour lui des circonstances at- Le secret est devenu son maître, il est plus fort
ténuantes. que son mutisme, il abat son courage, il trompe sa
prudence.-...
Il est inexact que Tropmann ait fait des 1!\Veû'x: | Ce. secret.... il faut qu'il sorte !... il le faut !... il le
au sujet du crime de Pantin; nous croyons pouvoir 1 faut!... I
affirmer que, loin d'entrer dans cette voie, l'inculpé Il sera dit, il sera révélé.... il n'y a que le suicide
persiste dans son système de mutisme absolu. du coupable qui pourrait empêcher sa révéla-
Il a bien fait les aveux enregistrés par l'Opinion tion ! 1... »
!
Nationale, mais en les faisant, il a menti, et voulu Ainsi parlait, il y 'a quarante ans, M. Daniel
induire la justice en erreur.... Webster, devant un jury américain. ,,1
Il rêve un élargissement.... une évasion même, C'est fort beau, cette monographie du secret des
il caresse des songes creux, mais il subit la criminels qui tend à sortir de leurs bouches closes,
pesan-
leur de Vidée fixe.... comme une écharde sort naturellemeut de la chair
La plus efl'royable torture morale qu'un homme où un accident l'a enfoncée.
. t
coupable puisse endurer. Et cela doit être vrai.
Et à propos de ce silence obstiné, de ce mutisme Le barbier du roi Midas allait raconter aux l'o.
ordinaire des inculpés, des prévenus et même des
seaux de la rive.... comment son maître avait des
condamnés, il nous arrive une pièce fort intéres- oreilles d'âne.
sante. Le sombre meurtrier doit parfois confier à son
C est l'extrait d'un réquisitoire de Daniel
Webster, oreiller, à voix basse, et comme pour soulager sa
un magistrat américain, contre un assassin qui niait conscience.... le forfait dont il est coupable.... Ainsi
son crime ; il y dit : fera Tropmann tôt ou tard4
Ainsi que nous l'avions prévu, depuis la fin de <c
Nous ne savons si Ma Lachaud a vu en effet
l'instruction, les actes de la justice sont très-rapides Tropmann, mais nous pouvons affirmer qu'il a re-
dans l'affaire du grand criminel qui a massacré la tiré, à la préfecture de police, une carte qui lui per-
famille Kinck. met, en qualité- de défenseur, de visiter Tropmann
M. Onfroy de Bréville, substitut du procureur dans sa cellule. »-
impérial, a donné hier le réquisitoire définitif.
M. Douet d'Arcq, juge d'instruction, a signé son Tropmann ne sera transféré de Mazas à la Con-
ordonnance de renvoi devant la chambre des mises ciergerie, au palais de justice, que lorsque la cham-
en accusation ; enfin le volumineux dossier de cette bre des mises en accusation aura prononcé son arrêt
affaire a été transmis au greffe de la Cour impériale. de renvoi devant la Cour d'assises.
Jean-Baptiste Tropmann est renvoyé devant la A mesure qu'approche le moment où il devra
chambre des mises en accusation, non-seulement rendre compte de ses forfaits devant la justice, Trop-
sous l'inculpation d'avoir assassiné Gustave Kinck mann perd de son assurance. Il emploie tous ses
ses frères et sœurs et leur mère, mais aussi pour efforts pour retarder sa comparution devant la cour
avoir tué Jean Kinck. Outre ces cïîefs de meurtre, d'assises. C'est ainsi que, tout récemment, comme
on a encore relevé contre lui l'accusation de vol. nous l'avons dit, il a fait de prétendus aveux, espé-
Un avocat général va être désigné pour présenter rant qu'on le conduirait en Alsace où il espère s'é-
le réquisitoire à la chambre des mises en accusation, vader, soit en se précipitant par la portière du wagon
et celle-ci ne statuera pas avant la semaine prochaine pendant la marche du train, soit en échappant aux
sur la question de savoir s'il y a lieu de renvoyer mains des agents au milieu des forêts qui avoisinent
l'inculpé en Cour d'assises. Soultz et Guebwiller. Moyens impraticables s'il en
fut! Quand, il y a deux jours, M. Douet d'Arcq lui
On assure que M. Grandperret, procureur géné- a notifié l'acte de renvoi de son affaire devant la
ral, prendra la parole dans ce grave procès criminel. chambre des mises en accusation, l'assassin de Pan-
C'est, dit-on, M. Sevestre, qui rédigera l'acte d'ac- tin a complètement perdu la tête.
cusation. Il s'est mis immédiatement à chercher un moyen
d'arrêter la marche trop rapide de la justice, et,
Maintenant, à quelle époque Tropmann compa- hier matin, — M. Claude l'ayant fait prévenir qu'il
raîtra devant la Cour d'assises de la Seine? ne serait transféré en Alsace que lorsque le corps de
Il est impossible encore de fixer un jour; mais Jean Kinck serait retrouvé, et pour y subir les for-
tout porte à croire que le crime de Pantin sera jugé malités de la confrontation, — Tropmann a adressé
dans la seconde session du mois de novembre ou au chef de la police de sûreté un plan des lieux par-
dans la première session du mois de décembre. courus par lui en compagnie de Kinck père, sur le-
Le Figaro croit savoir que, sur les rôles de cette quel il indique, d'une façon précise, l'endroit où le
session, six jours ont été réservés, et ce pourrait cadavre serait enfoui.
bien être pour liquider le compte terrible que Trop- Tropmann prétend qu'après avoir pris un verre de
mann doit à la justice: bière avec Jean Kinck au cabaret du Cheval-Blanc,
il l'a emmené à pied au château d'Olwiller, en l'en-
Nous avons dit que Me Lachaud accepterait pro- tretenant d'un projet d'émission de fausse monnaie
bablement le pénible mandat d'assister Tropmann. qui devait faire leur fortune à tous deux.
Le Gaulois, à l'appui de cette opinion, raconte un Arrivé au-dessous d'un village que l'assassin dé-
incident qui a marqué au banquet offert au célèbre signe sur son plan du nom de Herenfluch, il aurait
avocat : frappé Jean Kinck sous un gros arbre au pied duquel
« Le nom
de Tropmann, prononcé par hasard, il dit l'avoir ensuite enterré. Cet arbre est situé au
amena de Me Lachaud, le récit suivant : bord d'une forêt, et à quelques pas d'un précipice
«
J'ai reçu hier deux lettres : l'une de Tropmann, où il eût semblé plus simple de pousser Kinck père
«
l'autre du directeur de la prison, me demandant pour se débarrasser de lui.
«
de me charger de la défense du prévenu. Bien que ces révélations paraissent absolument in-
« — Et vous avez refusé? lui demanda quelqu'un.
vraisemblables, la préfecture va faire de nouvelles
« — Non, répondit M1 Lachaud; après réflexion recherches d'après les indications du plan en ques-
faite, je me suis décidé à l'accepter. Est-ce qu'un tion.
« prêtre
refuse d'aller donner ses consolations à un En tous cas, ces recherches n'entraveront en rien
« criminel, est-ce qu'un médecin lui refuse ses se- la marche de cette affaire criminelle, dont le public
« cours? Et puis, dans la situation où est Tropmann, attend si impatiemment le dérioûment, et qui passera
« il y a un grand danger pour lui : ce serait qu'il fît certainement devant les assises pendant la dernière.
«
plaider l'abolition de la peine de mort. Si cela arri- quinzaine de ce mois. (HIPPOLYTE NAZET.)
« vait, il serait perdu sans ressources; on pourrait
« trouver là une admirable occasion de faire un ma- Me Lachaud est un homme de cinquante et un
te gnifique discours théorique, et, pour le bien de ans.
«
la cause, on sacrifierait l'accusé. Né dans le département de la Corrèze, c'est là
- — Alors, puisque vous avez accepté, vous avez qu'il devait faire ses premières armes au barreau de
vu Tropmann? Tulle.
— Non, je ne le verrai que demain matin di-
« La veille, il était inconnu encore; il vit son nom
manche. » le lendemain occuper la place d'honneur dans tous
les journaux. M, Lachaud, en effet, fut chargé de a des larmes et des rugissements dans la voix. H y
plaider pour Mme Lafarge, dont le procès pas- avait dans Me Lachaud l'étoffe d'un Talma.
sionnait le monde entier. Je l'ai vu de mes yeux, vu plaidant pour un fils
Il fit preuve d'une fougue inspirée par une con- qui avait tué son père, battu sa mère, faire pleurer
viction que les années n'ont pu ébranler. les deux gendarmes entre lesquels était placé l'ac-
Anjourd'hui encore, parlez à Me Lachaud de cusé.
Mme Lafarge, et il vous répondra en toute sincérité : Après un pareil triomphe, il faut tirer l'échelle.
« Une martyre! »
Rentré chez lui, Me Lachaud n'en a pas fini avec
Une fois lancée à grande vitesse, la réputation de le travail.
Me Lachaud ne devait plus s'arrêter. De nouveaux clients l'attendent dans son grand
Il vient à Paris, où il épouse Mlle Ancelot, la fille salon de la rue Bonaparte, et il faut recommencer
de l'académicien alors directeur du Vaudeville, dont les consultations. {

il n'hésita pas à sauver la situation difficile en sacri- Ce salon est à lui seul une curiosité de Paris.
fiant sa propre fortune. De toute part des objets d'art offerts en témoi-
Quelques années plus tard, il était, comme il l'est gnage de reconnaissance par la famille de ceux qu'il
encore, l'oracle de la cour d'assises. a sauvés.
MI Lachaud a porté la parole dans l'affaire Mar- Ce bronze, cette jardinière, ces potiches rappel-
cellange; dans l'affaire Bocarmé, qui fit à la nicotine lent des procès célèbres où son éloquence a rem.
une célébrité inattendue; dans l'affaire Carpentier, porté la victoire.

confessionnal..
t
le caissier du chemin de fer du Nord; dans l'affaire Sur le salon s'ouvre la porte de son cabinet, un
du lieutenant de Mercy, accusé d'avoir assassiné, vrai
sous prétexte de duel, un de ses compagnons d'ar- Ah si ces murs-là voulaient parler Ah si
1 1

mes; dans l'affaire d'Angelina Lemoine, cette jeune Me Lachaud écrivait ses mémoires ! /H
fille qui brûla son enfant, de complicité avec sa mère ; Quand vous entrez dans le cabinet de l'avocat
dans l'affaire Lapommerais; dans l'affaire de coiffé de sa calotte de velours, il a toujours soin de
Mme Frigard, la meurtrière de la forêt de Fontaine- tourner le dos au jour et de vous placer en pleine
bleau, et tant d'autres que nous donnerons dans les lumière pour étudier votre physionomie pendant que
'Annales des T1'ibunaux..........
C'est le bon vivant aux larges épaules, à la phy-
vous lui racontez votre cas. *
Quel défilé curieux et attristant ! V.
sionomie souriante et matoise tout à la fois. Tantôt une mère en larmes que le fils vient de dés.
Les traits sont ronds, le teint animé, l'œil ou plu., honorer, tantôt une épouse craintive que menace un
tôt un des yeux a une incertitude de regard qui con- mari jaloux, tantôt.... "*1
tribue à donner à la physionomie une expression Toutes les misères et toutes les douleurs sociales,
toute particulière. en un mot, se donnent là rendez-vous..'<*
Il marche ainsi, donnant et recevant des poignées .Ce qui n'empêche pas Me Lachaud d'être un char-
de main à droite et à gauche, ses paperasses dans mant causeur et un convive du meilleur appétit. t
une sangle. Il échange un mot avec ce'ui'-ci, une Ayant toujours cinquante souvenirs plus étranges
plaisanterie avec celui-là. les uns que les autres à vous conter sans jamais sortir
Mais soudain il a regardé sa montre. Il est l'heure; de la discrétion professionnelle, dégustant les plais
à la besogne.
avec la sérénité d'un estomac qui s'ignore et d'un
Et un maître Lachaud tout nouveau entre en homme qui, depuis quarante ans, n'a pas été malade,
scène. Me Lachaud est évidemment un des hommes les plus
Assis à sa barre, l'éminent avocat ne perd pas un complètement heureux que je connaisse. '*
mot de tous les débats.
<

Tel est le défenseur réclamé par Tropmann. Peut-


Par instants (c'est une attitude qui lui est fami- être a-t-il connu le mot de la fin attribué au boucher
lière), il tire son mouchoir de sa poche, le tamponne, Avinain: ' ^
le place sur le sommet de ses deux mains réunies et, Français, n'avouez jamais et Lachaud.
— 1 renez
appuyant la tête sur ce coussin improvisé, semble
dormir. ' Comment se tirer d'une tâche aussi écrasante?
Ne vous y trompez pas. Me Lachaud a, dit-on, déclaré qn'il ne plaiderait
C est une pose qui lui sert tout simplement à dis-
pas l'abolition de la peine de mort. "¡
simuler les impressions que lui causent les déposi- Quoi alors?
tions des témoins. Entrera-t-il dans le système adopté par l'accusa
Mais que l'un d'eux laisse tomber
une phrase ce n'est pas croyable. Invoquera-t-il une monomanie
qui peut ou nuire ou servir à la défense, sanguinaire, relevant de la médecine et non du bour-
vous le ver-
rez se redresser, cligner de l'œil, prendre une note reau? i

ou poser une question. C'est le secret de l'avenir : il ne nous appartient pas


Me Lachaud est encore plus curieux à observer même de chercher à en soulever les voiles....
quand il parle. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que le mois de
A mesure qu'il s'échauffe, il quitte la barre, s'a- décembre va enregistrer une date mémorable de plus
vance jusqu "au milieu de la salle, étend les bras, dans ces fastes de l'éloquence judiciaire, où figurent
comme s 'il voulait saisir chacun des jurés corps à. déjà les noms des Dupin, des Marie, des Chaix-
corps, persiffle, s'attendrit, s'emporte, assène des. d'Est-Ange, des Crémieux, des Berryer, des Jules
coups de poing sur le pupitre, prend le ciel à témoin, Favre, des Ledru-Rollin. (THOMAS GRIMM.)
Nous avons raconté que la défense de Troppmann jourd'hui même : comment et quand Gustave Kinck
allait être présentée par Me Lachaud, dit le Gan- avait-il été assassiné ?
lois. Dans la nuit du 19 au 20 septembre, nuit assez
Comme nous devons tenir nos lecteurs au courant claire, malgré les orages du 19, Mme Kinck et ses
des bruits divers qui circulent à ce sujet, disons qu'on enfants montèrent en voiture avec Tropmann. On
affirmait dans les Pas-Perdus du palais de justice s'arrêta près du chemin Vert, et Tropmann dit à
que le défenseur du criminel de Pantin n'était autre Mme Kinck : « Descendons, nous allons voir si le
que Me Gatineau, avocat bien connu et dont le talent père est là. » Là signifiait sans doute quelque au-
ast certainement à la hauteur de cette lourde tâche. berge du voisinage.
On assurait aussi que c'était sur l'invitation de la Mme Kinck descendit et s'engagea, avec son guide,
famille de Tropmann que Me Gatineau s'était chargé au milieu des terres ; à ce moment on entendit quel-
de cette affaire. C'est aujourd'hui 12 octobre, que la ques cris. C'étaient les deux plus jeunes enfants qui
notification a été faite à Tropmann de l'envoi de son appelaient : « Maman! maman! » Mme Kinck se
dossier à la chambre des mises en accusation. retourna. « Laissez ! dit Tropmann, ça m'est égal si
les petits veulent venir 1»
NOUVEAUX AVEUX Les enfants accoururent, Mme Kinck prit dans ses
bras la petite fille ; le petit garçon suivit, tenant la
Dans leur vif désir de satisfaire la légitime impa- robe de sa mère. Deux minutes après commençait
tience de leurs lecteurs encore sous l'impression d'un l'épouvantable massacre et l'assassin, revenant sur
crime monstrueux, les journaux ont accumulé les ses pas, allait chercher les trois autres victimes.
renseignements. Aucune de ces informations ne Tropmann était seul ; il l'affirme énergiquement et
nous a échappé ; nous en avons tenu compte, mais les constatations médicales viennent à l'appui de
3n les contrôlant rigoureusement. Aussi les docu- cette affirmation.
ments que nous avons toujours pu apporter à l'ap- Les médecins ont constaté que Mme Kinck et ses
pui de nos récits et de nos conjectures, nous ont-ils enfants ont été tués avec la même arme. Le meur-
lonné le droit d'être, affirmatifs sur plusieurs points trier s'est rué sur ses victimes avec une rapidité et
controversés. une violence qui ne leur ont pas laissé le temps de
Ce que nous pouvons raconter aujourd'hui est se reconnaître, encore moins de se défendre. Tel a
saisissant. Sans doute plusieurs épisodes du drame été son acharnement, qu'en un quart d'heure, à peu
mystérieux sont encore dans l'ombre, et le voile ne près, il a pu faire à ces malheureux cent sept horri-
;era arraché qu'à l'heure solennelle des débats. Mais bles blessures.
aous donnons cette affirmation à la conscience pu- L'heure de la justice va sonner ; à la fin de ce
blique : la lumière se fait ! mois, le meurtrier rendra compte de ses crimes. (ED.
Tropmann a avoué. BEAUJON.)
L'accusé a longtemps hésité; souvent il est revenu
sur ses premiers aveux ; souvent il a dû faire des ré- LES RÉVÉLATIONS DE TROPMANN
cits contradictoires, espérant sans doute gagner du
,emps, et peut-être, comme nous l'avons dit, essayer Voici maintenant la version du Gaulois sur la mê-,
le s'évader pendant un voyage en Alsace. Il a enfin me matière, renfermant quelques particularités inté-
iompris que rien ne pourrait plus arrêter ni retar- ressantes qui ne se trouvent pas dans la rédaction
1er l'œuvre de la justice et que toute espérance était précédente :
llusion. Tropmann a tout avoué; non pas, comme
m l'a prétendu, au commencement de la semaine, -Les débats de l'affaire de Pantin étant proches et
mais tout récemmtnt, après le dépôt du dossier et la tout le monde parlant des prétendus aveux faits par
signature de l'ordonnance. Tropmann, il est bon de préciser encore une fois ce
Il voyageait en Alsace avec Jean Kinck. Aux en- qui s'est passé à Mazas.
virons de Guebwiller, il but avec sa victime et lui M. Claude avait accueilli froidement les révéla-
fit prendre un narcotique. Jean Kinck s'endormit, tions du prisonnier, et cela parie qu'il les attribuait
sans doute sur le talus d'un chemin, au milieu des à un nouveau système, inventé pour gagner du temps
bois, et Tropmann l'assassina. ou, peut-être, pour faciliter une évasion en cas de
L'accusé a très-nettement indiqué le lieu où il en- transfèrement en Alsace.
terra le cadavre. La justice a fait recommencer les Tropmann, voyant qu'il avait parlé inutilement,
fouilles et, cette fois, avec grande probabilité de suc- écrivit à M. le procureur général pour lui demander
cès. On cherchait vainement jusqu'ici le prétexte dont une entrevue.
s'était servi l'assassin pour attirer la famille Kinck M. Grandperret se rendit à Mazas, hier, à deux
dans la plaine de Pantin. Ce prétexte, le voici : heures. Ii resta seul avec le prisonnier, qui lui fit le
Tropmann écrivit à Mme Kinck de venir avec ses récit suivant :
enfants rejoindre le père de famille qui était malade.
Ecrivait-il au nom de Jean Kinck? C'est plus que Kinck père était venu en Alsace, cédant aux priè-
probable. Il racontait, ce qui explique les lettres res de Tropmann, qui devait lui soumettre une in-

d'Alsace, que Jean Kinck avait fait une chute et vention mirifique grâce à laquelle on pouvait réali-

s'était foulé le bras. ser, facilement et au plus vite, une fortune colossale.
Mme Kinck arriva avec ses enfants. Ici, encore On était arrivé à Soultz, vers trois heures de l'a-
une lacune que nous espérons pouvoir combler au- près-midi, et entré dans une auberge.
Puis, reprenant leur chemin, ils ne s'étaient plus tions justement émues et à bon droit avides de sa,
reposés qu'à Wattwiller. voir.
Là, ils avaient pris un bock de bière chacun, après Nous insistons sur ces mots : à bon droit. Quel-
quoi, s'étant munis d'une bouteille de bière, on s'é- ques dispositions qu'on ait aujourd'hui à en rabat-
tait mis en route. tre sur l'intelligence de Tropmann, il faut bien
On s'engagea dans la gorge d'une montagne, flan- convenir que tous les projets de cet ambitieux

quée de hauts escarpements. Au milieu du chemin vulgaire tant qu'on voudra, mais extraordinairement
creux, à gauche en montant, on prit un sentier lon- énergique — ne tendaient à rien moins qu'à suppri-
geant la crête de la montagne et aboutissant à Her- mer tout d'un coup toute une famille et à se substi.
renfeld. tuer aux héritiers. C'est si brutalement vrai que, si
A quelques kilomètres de Herrenfeld, le chemin les papiers de la famille Kinck n'avaient pas été
forme coude. Là se trouve un bouquet d'arbres et de trouvés au Havre dans la poche de Tropmann, l'as-
buissons. En traversant ces bosquets, on rejoint un sassin aurait eu toutes les chances de succès. L'opi.
double chemin : l'un descend aux villages de la nion publique s'était fatalement égarée et tout le
plaine, l'autre allant à un vieux château bordé de monde avouera que les premiers soupçons se portè.
bois assez épais. rent sur le malheureux Jean Kinck et son fils aîné,
e:
Il fallait, disait Tropmann, prendre ce dernier Si jamais la société, audacieusement attaquée
en
chemin pour arriver à une caverne dans laquelle se ses principaux intérêts, a dû s'émouvoir et suivre
trouvait un riche dépôt de busettes. » avec une attention soutenue les enquêtes judiciaires,
En marchant, on parlait affaires, succès, prospé- c'est donc en ces dramatiques circonstances.
rité, fortune, Tropmann racontait que son père, son Sans doute la cour d'assises nous réserve des
pauvre père, avait inventé d'inimitables busettes, surprises émouvantes, et il ne nous appartient pas
qu'un associé l'avait évincé; qu'il avait refait ses bu- de dérouler l'ensemble des faits groupés dans l'acte
settes et qu'on l'avait condamné pour contrefaçon, d'accusation. Mais ce que, jusqu'à cette heure, nous
lui, l'inventeur ! avons recueilli de renseignements précis, rigoureu-
On était arrivé au pied d'un gros arbre; on s'as- sement exacts, nous les devons à nos lecteurs pour
sit. les mettre en garde contre les récits fantaisistes qui
Kinck avait soif et Tropmann lui présenta un ver- se publient chaque jour. «
re de vin. Bon nombre de ces récits ne méritent pas plus
Dans ce vin, il avait versé de l'acide prussique. d'attention que les prétendus portraits de Tropmann.
Kinck mort, Tropmann se jette sur son cadavre, Revenons à ce portrait : Jf
enlève la montre d'or et de l'argent. Puis il creuse Tropmann est un tout jeune homme, de physio-
une fosse, à la droite du pied de l'arbre, dans un nomie très-douce ; son attitude- a été constamment
demi-cercle formé par les deux voies du sentier. calme; ses réponses sont brèves et faites avec un
Puis il s'éloigne tranquillement et rentre dans sa fa- sang-froid qui ne s'est jamais démenti. 0
mille. Le front est assez haut, un peu déprimé entre les
Tropmann se reconnaît seul auteur des sept autres deux angles des tempes ; le nez, aquilin, a l'arête
assassinats. fine et les narines peu mobiles; les physionomistes
Il ajoute que c'est l'amour filial qui l'a poussé au en diront ce qu'ils voudront, mais la bouche a une
crime ; qu'il souffrait de voir ses parents exploités et expression presque bienveillante ; le menton est proé-
misérables, qu'il a voulu les enrichir à tout prix. minent, le regard n'a rien de farouche. Les che-
Inutile de faire remarquer les incohérences de ce
veux, courts et fins, comme la barbe, sont châtain
récit : la bière qui se change en vin ; l'enterrement clair; Tropmann ne porte maintenant ni la mousta-
du corps .de Kinck fait sans instruments, car il n'est che ni les favoris. Il portait la moustache quelque
pas permis de supposer que Tropmann se soit muni temps avant le crime.
d'une pelle ou d'une pioche. Ces objets n'auraient Jusqu'à la fin de l'instruction, disons tout, jusqu'à
pas manqué d'éveiller les soupçons de son compa- samedi, l'accusé n'a pas avoué. Peu de communica-
gnon de route. tions à ses compagnons de cellule; mutisme presque
M. Grandperret croit que les révélations de Trop- absolu.
mann sont fausses. Il compte néanmoins réunir de- Dans ses entretiens avec M. Douet d'Arcq et
main les membres de la chambre des mises en M. Claude, il a peu dévié de sa première version
ac-
cusation. On avisera. qui était celle-ci ; 3 i
En attendant la police va agir. Elle enverra à Il était venu à Paris avec Jean Kinck et son fils
Soultz, à Wattwiller, à Herrenfeld, ou tout
au moins, Gustave, pour s'occuper de l'organisation d'une in-
en vertu d'une délégation, fera exécuter des fouilles dustrie nouvelle. Cette industrie devait s'exercer en
par la justice locale. Alsace, et il s'agissait de savoir enfin si Mme Kinck
La police espère être sur la piste ; la justice doute.
Mais, en matière de chasse, n'est-il consentirait à quitter Roubaix avec ses enfants. Jean
pas bon de Kinck, qui prétendait s'être foulé le poignet, pria
laisser faire.... les limiers. (GEORGES FROISSARD.)
Tropmann d'écrire à sa femme et de lui donner
rendez-vous, Tropmanu consentit, comme ami de la
NOUVELLES INFORMATIONS famille.
A l arrivée de Mme Kinck, Tropmann devait
La fantaisie ne doit point avoir coudées fran- prendre un fiacre et amener
ses
ches dans les communications faites à des popula- au Chemin-Vert la
mère et les enfants. Ce fut ce qu'il fit; les deux plus
4
jeunes enfants suivirent leur mère et, arrivé au che- les recherches ont dû être poursuivies en Alsace.
min-Vert, Tropmann fut, disait-il, très-surpris de Mais, il faut le dire, le chef de la sûreté n'ajoutait
voir Jean Kinck debout près de la fosse. encore que peu de foi à la sincérité de ces aveux.
Après quelques propos échangés, Jean Kinck se Du reste, si les recherches faites en Alsace avaient
précipita sur sa femme. Mais Mme Kinck était forte, abouti, d'après les dernières indications de l'accusé,
/ 9t l'agresseur n'en aurait pas eu raison si Trop-
" mann, obéissant toujours à la voix de l'amitié,

; l'eût
aidé dans sa terrible besogne.
- ne
nous en aurions été avisés hier soir par notre service
télégraphique.
Hier encore M. Claude a passé plusieurs heures
Le massacre commencé, il fallait en finir ; la fièvre à Mazas ; il en a rapporté les mêmes doutes que la
de sang fit le reste. veille.
Voilà ce que Tropmann a affirmé jusqu'au der- Si donc, dans les vingt quatre heures, aucun inci-
' nier moment, et, si le gendarme Ferrand ne se fût dent n'a modifié la situation, il est très-possible que
trouvé sur sa route, peut-être aurait-on continué la justice suive son cours sans nouveaux délais.
d'accuser le malheureux Jean Kinck. Après six ou Le président des assises sera M. Thévenin, ou
" huit ans d'absence, le meurtrier, se substituant à M. Lafollotte. M. le procureur général Grandperret
Gustave, aurait réclamé l'héritage des victimes, hé- s'est déterminé à soutenir personnellement l'accusa-
ritage évalué, non pas à cent cinquante mille francs, tion.
comme on l'a dit d'abord, mais à soixante mille. A l'heure présente, plus de cinquante mille deman-
i; Ici il est probable que l'atroce projet eût avorté, des en autorisation d'assister aux débats ont été
car Gustave Kinck ayant disparu depuis le crime, adressées au parquet qui, très-probablement, pour
la question d'indignité eût été infailliblement sou- n'exclure personne en particulier, sera forcé d'exclure
levée par la famille. tout le monde. (E. BEAUJON).
È Les premières découvertes faisaient crouler tout
cet échafaudage.. Depuis l'arrestation de l'inculpé, M. Sourras, employé à la division de la sûreté
il était évident que Jean Kinck était la victime et publique, est arrivé à Colmar lundi soir pour procé-
non pas l'assassin. On avait trouvé Tropmann nanti der, en compagnie de M. le procureur général, aux
: de tous les papiers emportés de Roubaix par Jean nouvelles recherches ordonnées par le parquet de
Kinck. Aux titres de propriété saisis en cette cir- Paris, par suite des récentes révélations de Trop-
constance étaient jointes les montres qui figureront mann.
parmi les pièces à conviction. M. le procureur général voulait se rendre immé-
En vain s'efforçait-on de démontrer à l'inculpé diatement sur les lieux, mais ayant vu, d'après le
que son récit ne méritait aucune créance. Tropmann plan de Tropmann, que l'endroit où l'assassin pré-
était inébranlable. Il a menti toujours; peut-être tend avoir enfoui le cadavre se trouvait sur un ter-
mentait-il hier encore. rain qui est du ressort de M. le procureur impérial
L'instructipn finie, il parut se déterminer à entrer de Belfort, un télégramme fut envoyé à ce magistrat,
dans la voie des aveux. La date fixée pour les débats et rendez-vous pris pour hier matin, à neuf heures,
était le 25 novembre. Il est certain qu'alors Trop- à Wattwiller, afin de se rendre directement au pied
mann a encore moins songé à tout avouer qu'à ga- des ruines du château d'Herrenfluch, où devaient avoir
gner du temps lieu les recherches.
C'est bien Me Lachaud qu'il voulait avoir pour dé- Ces ruines sont situées au sommet d'une monta-
fenseur. Tropmann n'est pas intelligent, toutes les gne au bas de laquelle se trouvent, à gauche, le vil-
personnes qui l'abordent s'accordent à le dire, mais il lage de Steinbach, et à droite, celui de Watt-
est jusqu'à un certain point au courant des affaires willer.
judiciaires. Les recherches n'ont pas abouti jusqu'ici, mais la
M6 Lachaud déclara qu'il accepterait, mais il de- justice ne désespère pas, car le procureur général
manda à être nommé d'office. Sur ces entrefaites, vient, m'assure-t-on, d'adresser une dépêche à M. le
Me Gâtineau fut sollicité par la famille de l'accusé. préfet de police pour tâcher d'obtenir de plus amples
Tropmann accepta Me Gâtineau. éclaircissements de Tropmann.
Ce fut samedi, à deux heures, qu'en présence de Il y a tout lieu de croire qu'une fois encore —
son défenseur il parut renoncer à accumuler men- ainsi que nous l'écrivions, — l'assassin de la famille
songes sur mensonges. En tout cas, la confession fut Kinck n'a pas dit la vérité.
bien incomplète. Il hésita longtemps et il fallut lui
arracher les paroles une à une. Quant à la procédure, voici où elle en est :
Cependant, comme nous l'indiquions hier, on eut Le rapport de M. Onfroy de Bréville est parvenu
tout espoir de toucher à une solution. L'accusé ra- à la chambre des mises en accusation, et c'est ven-
contait qu'ayant fait prendre à Jean Kinck un nar- dredi que sera rendu l'arrêt de renvoi.
cotique puissant, il l'avait enterré dans un lieu qu'il Cependant, on le voit, l'affaire ne viendra pas de-
proposait de désigner nettement. vant les assises aussi rapidement qu'on le suppo-
On parla d'envoyer M. Claude pour recueillir ces sait, et il se pourrait que les débats ne commen-
renseignements ; Tropmann promit de tout dire, et çassent que dans la seconde quinzaine du mois de
M. Claude se rendit, à quatre heures, à la prison de décembre.
Mazas. C'est alors M. Thévenin qui présiderait, et l'on
A la suite de cet entretien, une nouvelle commis- croit toujours que M. le procureur général Grand-
sion rogatoire fut envoyée au parquet de Colmar, et perret prendra la parole. (Hippolyte NAZET.)
Voilà l'historique de l'endroit où ont été opérées
«
des fouilles depuis quelques jours.
LA PHASE NOUVELLE Quand je suis arrivé hier, il y avait une dizaine
«
d'hommes, avec des chiens, occup :'s aux recherches,
L'affaire Tropmann entre dans une phase nou- Notez bien que tous ces hommes étaient des travail.
velle. leurs volontaires qui se sont rendus là de leur pro.
La Chambre des mises en accusation de la Cour pre chef.
impériale, s'est réunie hier mardi ; mais au lieu de «
Pour moi, il est impossible que Tropmann
rendre son arrêt de renvoi devant la Cour d'assises, ait amené sa victime à cet endroit; 1° ce château
elle a, sur les conclusions conformes de M. l'avocat est à une lieue de Wattwiller, et 2° sur une hau-
général Merveilleux-Duvignant, rendu un arrêt qui teur. On n'amène pas facilement quelqu'un à un
ordonne un supplément d'instruction dans l'affaire endroit aussi solitaire comme l'est le château du
Tropmann. Herrenfluch. Mon opinion est que Tropmann ne
Ce supplément d'instruction, dit le Droit, a été cherche qu'à induire la justice en erreur, et que le
motivé par des explications données par Tropmann but qu'il cherche à atteindre est qu'on le conduise
postérieurement à la clôture de l'instruction par l'or- en Alsace, où il croit avoir quelques chances de se
donnance du juge d'instruction qui a renvoyé sauver.
l'affaire dêvant la chambre des mises en accusa- « Je vous
tiendrai au courant des moindres dé.
tion. tails. »
Il est probable que le supplément d'instruction or-
donné par la Cour aura pour conséquence d'ajourner Nous lisons dans l'Organe, de Namur (Belgi.
cette dramatique affaire à la session de la secondé que) :
quinzaine de décembre. «
Il paraît aujourd'hui certain que Gustave Kinck,
^

Nous avons déjà fait connaître les principales cir- l'aîné de la malheureuse famille assassinée par le fa-
constances que Tropmann a révélées; il a postérieu- meux Tropmann, est passé par Namur pour se ren-
rement complété ces premières explications. Il a dé- dre en Alsace. En vérifiant les livres des logeurs, on
claré que, se voyant compromis, il allait dire toute la y voit figurer, à la date du 6 septembre dernier, a
vérité; il a ajouté que seul il avait conçu et exécuté l'auberge des Quatre fils Aymon, ledit Gustave
l'assassinat de Kinck père, de Mme Kinck et des Kinck, âgé de dix-huit ans, venant de Roubaix.
six enfants; que seul il avait creusé la tombe des «
D'après une lettre écrite par l'assassin, au nom
victimes ; qu'il avait empoisonné et enterré Kinck du père Kinck, la femme de celui-ci aurait fait sui-
père le 25 août, cinq jours avant la réclamation vre à son fils l'itinéraire indiqué- par ladite lettre,
faite par lui au bureeu de poste de Guebwiller de la dans le but de rejoindre son père. Kinck est arrive à

lettre contenant la traite de 5500 fr. adressée par Namur avec des marchandises de Roubaix, et ceux-
Mme Kiock à son mari; qu'il avait assassiné Gus- ci, le lendemain matin, l'ont conduit au train de huit
tave Kinck dans la nuit du 18 au 19 septembre, heures, partant pour Arlon. »
c'est-à-dire denx jours avant les. assassinats des six
dernières victimes. Comme nous l'avons annoncé, l'unique recherche
Tropmann a fait un plan des lieux où il aurait tué indiquée aux instructions de l'agent Sourras, briga-
et enterré Kinck père, avec indication du lieu où de- dier de la sûreté, n'a pas eu de résultat. On est allé
vait se trouver le corps. à l'endroit indiqué en un petit dessin fort bien fait
sous les yeux de l'accusé, et l'on n'a encore rien
Une dépêche télégraphique nous a informé du ré- trouvé.
sultat négatif des nouvelles fouilles faites en Al- Dans la soirée d'hier il arrivait d'Alsace une dé-
sace. pêche de soixante mots environ expliquant certain
Nous recevons à. ce sujet des détails complémen- contre-temps éprouvé par la commission rogatoire.
taires de notre correspondant de Guebwiller, M. Ca- Il se trouve qu 'Ollwiller est du ressort du parquet
mille Craft. Les voici. de Colmar et que Wattwiller est de celui de Belfort.
Il faut être sur le terrain pour se rendre compte de
Guebwiller, le 16 novembre 1869.
la vraie situation judiciaire de la lisière du bois où se
« Le château du Herrenfluch (château du Seigneur); trouve l'arbre indiqué par Tropmann.
situé entre Watwiller et Uffholtz, fut bâti vers l'an Ce matin, M. Claude a communiqué à l'accuse,
1312, par Jean de Saint-Amarin, appelé Nordwind, toujours détenu à Mazas, la dépêche qui semblait
qui tenait la montagne sur laquelle se trouve ce cas- être un démenti à ses précédentes affirmations.
tel, en fief de Ulric Ier, comte de Ferette. Cette fois, Tropmann a paru sincère dans son dé-
«
Dans le courant du même siècle, Hermelin Nord- pit, ayant dit la. vérité, de voir qu'on n'avait pas
wind et son frère Burkart, du château de Herflu réussi à la contrôler; il a ajouté de nouvelles indi-
« »,
figurent parmi les vassaux de l'abbaye de Mur- cations, et aussitôt il est parti pour le parquet de
«
bach », depuis il n'en est plus fait mention dans Belfort une dépêche de plus de deux cents mots, ré-
aucun document connu. digée devant l'accusé qui a pu voir à la rigueur des
« Du temps de S.;hœpflin (1760), c'était une ruine, instructions que l'on ne s'égarerait pas à chercher
et une verrerie qui avait été établie au même endroit dans d'autres endroits que celui précisé.
venait d être abandonnée par suite de l'épuisement L'agent Sourras a l'ordre de rentrer demain soir à
des forêts environnantes. Paris.
Drôme. Il était employé comme mécanicien à l'usine scription de l'affaire au rôle ; elle paraît devoir être
de MM. Lemaire frères, à Saint-Uzé. Il avait alors reculée après le mois de décembre.
vingt ans, car on se souvient que c'est à cette époque
qu'il eut à subir l'épreuve du tirage au sort. C'était DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE
déjà un excellent mécanicien.
Guebwiller, 20 novembre, 10 heures.
L'agent envoyé en Alsace par M. Claude, a reçu
l'ordre de revenir à Paris. 0:
On a trouvé hier, à l'endroit désigné par les

quatre arbres indiqués par le plan de Tropmann,


L'insuccès de toutes les recherches tentées sur les une casquette en drap pointillé, comme la portait
indications, sans doute fausses de Tropmann, pour- Kinck père, selon la déclaration de M. Hseusler,
rait hâter la prononciation de l'arrêt de renvoi devant beau-frère de Kinck.
la Cour d'assises. « On a trouvé également un pie presque neuf et
Tropmann, dit-on, est dans l'intention de se pour- une bouteille cassée.
voir en cassation contre cet arrêt, ce qui prendrait « Le tout a été
expédié à Paris.
quelques jours, les débats de l'affaire de Pantin CI:
C. KRAFT. »

pourraient venir dans la première quinzaine de dé-


cembre. On se rappelle que Tropmann a déclaré avoir em-
Une soixantaine de témoins, au moins, seront en- poisonné Kinck père en buvant une bouteille de vin
tendus aux débats. avec lui, pour avoir plus facilement raison de lui;
La commission rogatoire, envoyée en Alsace pour les fragments de bouteille sont évidemment des
les nouvelles fouilles, a éprouvé un ©ealre-temps pièces qui mettent la justice sur les traces du ca-
assez imprévu. davre:.
Les recherches ont eu lieu d'abord sur l'a territoire Il est probabla que les recherches vont être con-
d'Ollwiller, canton de Soultz, puis sur celui de Watt- tinuées avec ardeur; toutefois M. Claude, a rappelé
willer, canton de Cernay. hlt},f M. Souveras, le brigadier de la sûreté délégué
L'arbre indiqué par Tropmann devait être, d'après en Alsace.
ses dernières indications, dans le rayon de cette der.. M. Souveras a dû prendre hier soir l'express de
nière commune. Or, Soultz est dans l'arrondisse- Mulhouse à six heures cinq minutes et arriver ce
ment de Colmar; Cernay appartient à. celui d© matin à Paris vers cinq heures et demie. Il revient
Belfort. les mains vides.
Il a donc fallu l'intervention du parquet de Belfort ; M. Souveras sera mis en présence de Tropmann
de là un certain retard. pour lui expliquer les fouilles qu'on a faites, le plan
à la main, et démontrer qu'on n'a rien découvert aux
Depuis que l'inculpé est convaincu qu'on n'aura endroits désignés par lui-même sur le papier.
pas égard à sa demande, d'aller lui-même en Alsace On peut prévpir sa réponse ;
pour indiquer les lieux de la sépulture de Kinck On ne trouvera rien, dit-il, tant qu'il ne sera pas
père, son moral paraît s'être affaissé. lui-même sur les lieux.
Tropmann ne s'illusionne plus du tout sur sa po- C'est spn idée fixe.
sition. Tropma.nn a mis un accent de sincérité incroyable
«
Je suis perdu, » disait-il hier à M. Claude. aux révélations qui devaient, une fois de plus, trom-
Le chef de la sûreté a profité de cela pour l'enga- per l'espérance du parquet et déjouer les recherches
ger à dire la vérité, mais il n'y a point réussi. de la police.
Parlera-t-il aux débats? Ce misérable, sans comprendre qu'il aggrave en-
Avec un caractère comme celui de l'accusé, core sa situation d'accusé par ses mensonges perpé-
toutes les conjectures sont également invraisem- tuels, persiste à croire qu'on va le conduire en Alsace
blables. pour déterrer sous ses yeux le huitième cadavre, et il
espère que pendant le trajet son escorte le laissera
Une dépêche de notre correspondant de Guebwil- tranquillement se sauver. On n'est pas plus naïf.
ler nous confirme que les recherches qu'on faisait à Le jugement de Tropmann ne sera pas différé
Wattwiller, près de Cernay, sont restées infruc- d'une journée, qu'on trouve ou qu'on ne trouve pas
tueuses. le cadavre de Kinck père.
Ce n'étaient cependant pas les indications précises Avons-nous besoin d'ajouter que les audiences dt
qui manquaient. Tropmann lui-même avait dessiné la Cour d'assises seront d'un intérêt beaucoup plus
une espèce de plan assez net, sur lequel on re- considérable encore qu'on ne s'y attendait?
connaissait assez bien les différents accidents de L'attitude de Tropmann qui certainement va poser,
terrain. des incidents émouvants déjà prévus, peut-être enfin
des aveux de l'accusé, tout concourra à procurer aux
La chambre des mises en accusation s'est occupée privilégiés de Cour d'assises des émotions indicé
hier de l'affaire Tropmann. bles. (E. V.)
La chambre a décidé qu'un deuxième supplément
d'instruction aurait lieu. Un bruit qui a déjà couru, pendant les premiers
jours de l'incarcération de Tropmann à Mazas, prend
Ce nouvel incident retardera nécessairement l'in- aujourd'hui au palais une certaine consistance.
L'assassin de Pantin, — s'il est condamné à mort, A cette plate-forme les véritables difficultés com-
serait résolu à se laisser mourir de faim pendant mencèrent. Le plan indiquait qu'il devait y avoir là

les quarante jours qu'il croit être le délai légal entre quatre grands arbres alignés sur le bord d'une route,
sa condamnation et l'examen de son pourvoi en cas- et qu'il fallait prendre, au droit de ces arbres, à
sation. travers buissons, après quoi on trouverait un chemin
C'est une erreur généralement répandue qu'un rocailleux et roide et, au détour de ce chemin, un
condamné ne"peut être exécuté qu'à l'expiration de grand arbre sur la droite, et c'est environ à quatre
ce délai de quarante jours. Le seul délai que prévoit mètres de l'autre côté que Tropman dit avoir enterré
la loi est celui de trois jours accordés au condamné le cadavre.
pour se pourvoir en cassation, et, en cas d'urgence, Il y eut des hésitations; le plan fut consulté à fond,
il peut, en vingt-quatre heures, être statué sur ce discuté. Force était, du reste, de prendre un parti.
pourvoi. On fit quelques pas dans des buissons et on trouva
La mort par inanition est lente à venir, et Trop- en effet un chemin faisant un coude et rocailleux et
mann n'aurait certainement pas le temps de mettre roide à plaisir, et de grands arbres sur la droite.
son projet à exécution. Il devenait de plus en plus clair, à mesure qu'on
Hier, la chambre des mises en accusation n'a pas avançait et qu'on revenait sur ses pas, que les don-
eu à s'occuper de Tropmann, mais il est à présumer nées fournies par Tropmann ne suffisaient pas pour
que vendredi son renvoi devant la Cour d'assises sera organiser des recherches méthodiques.
ordonné, le supplément d'instruction n'ayant pas Ces recherches, comme on sait, furent d'abord in-
abouti, ainsi qu'on s'y attendait, sur les indications fructueuses.
mensongères de Tropmann, Vers le soir, on revint aux quatre arbres; et on
En attendant, celui-ci passe ses journées à Mazas, poussa encore une fois une pointe à travers les buis-
en se renfermant de plus en plus dans un silence sons indiqués, mais sans plus de succès.
obstiné. Il n'adresse plus même la parole à ses gar- Un brigadier forestier servait d'éclaireur dans
diens. Son état de prostration est grave. toutes ces marches et contre-marches.
Son appétit, que l'on avait exagéré, se borne le La nuit tombait quand la canvane rentrait à
matin à une tasse de chocolat, et le soir à trois heu- Wattwiller.
res, à manger un morceau de viande avec des pom-
mes de terre frites. ChocolaL et pommes de terre sont On sait que M. Souveras, envoyé une première
les seules choses qu'il demande. fois en Alsace, était revenu sans avoir obtenu de ré -
sultat.
On a fait une dernière tentative de recherches C'est lui, dit le Gaulois, qui avait fait luire aux
près de Cernay, en vidant un puits dans lequel on yeux de Tropmann l'espoir de se faire conduire en
pensait nn instant que Tropmann avait jeté sa vic- Alsace.
time. On n'a rien trouvé. A son retour, M. Souveras, mis en présence de
Le beau-frère de Kinck, M. Heeusler, vient d'a- Tropmann, essaye de lui faire dire que ses aveux sont
dresser à M. Douet d'Arcq une lettre dans laquelle mensongers.
il lui transmet quelques nouveaux indices. « N(n, non!
s'écrie le prisonnier. J'ai tué Jean.
Ces indices auraient été révélés par Tropmann Il est au pied de l'arbre, dans du sable, sous des
père dans une conversation que ce dernier, étant en broussailles. »
état d'ivresse, a eue avec M. Haeusler. Nouvel entretien, long et minutieux. Cette fois les
indications sont tellement précises, qu'elles ne laissent
Le Courrier du Bas-Rhin donne des détails cir- pas le moindre doute. On reconnaît que l'on a pris
constanciés sur les recherches faites à Wattwiller. une fausse direction la première fois. Tropmann s'é-
On y trouvera quelques éclaircissements sur les tait trompé : sous le coup d'une émotion violente, ses
quatre arbres dont parlait notre seconde dépêche souvenirs ont vacillé.
d'hier. Cette fois, M. Souveras, arrivé sur les lieux, alla
L'excursion judiciaire commença à cette auberge droit au pied d'un arbre situé un peu à gauche de
du Cheval-Blanc où Tropmann et Kinck ont été vus l'endroit où l'on avait cherché d'abord. Il montra la
ensemble le jour du crime. D'après ses révélations, place du doigt et dit :
ils auraient pris tous deux ensemble un chemin qui «
C'est là ! »
mène à la montagne, laisse à gauche la fontaine des Et c'était là.
bains de Wattwiller et aboutit à un pont.
Ici le plan indiquait une bifurcation. En réalité, il DÉCOUVERTE DU HUITIEME CADAVRE
y a un carrefour où s'ouvrent en éventail un chemin
large de 1 mètre 1/2 et plusieurs sentiers. La justice, voulant n'avoir aucun reproche à se
Après une courte halte, consacrée à délibérer, M. le faire au sujet des recherches relatives à la découverte
procureur général donna l'ordre de s'engager dans le du cadavre de Jean Kinck, vient de renvoyer M. Sou-
chemin. La localité que l'on traversait répondait en veras à Watwiller pour procéder à de nouvelles
tout point aux indications verbales de Tropmann. fouilles.
C'est un charmant valton planté de petits sapins sur Cette décision a été prise à la suite d'indications
les deux versants, et dont le fond s'en va s'élevant peu que Tropmann a fournies avant-hier à Me Souveras
à peu jusqu'à la crête de la montagne, avec laquelle et d'un long entretien de ce dernier avec M. Keimp,
il finit par se confondre en une plate-formo. le premier agent de la sûreté envoyé en Alsace et quiJ
par conséquent, connaît on ne peut mieux la topo- M. Souveras ont permis aux autorités qui se sont
graphie du pays. transportées hier à Herrenfluch, de suivre pas à pas
Il faut dire que l'endroit où Tropmann prétend le chemin parcouru par Tropmann et Jean Kinck,
avoir enfoui le cadavre est situé au milieu d'une fo- et c'est sans hésitation, cette fois, que le juge d'in-
rêt inextricable, où il est presque impossible de re- struction du canton de Belfort, le procureur impérial
trouver les routes tracées par l'assassin sur le plan de cette localité et les terrassiers qui les accompa-
qu'il a fourni à la sûreté. gnaient, sont arrivés juste à l'endroit désigné par
Tous les voiles sont levés et l'abominable forfait, l'assassin de Pantin comme devant recéler les restes
le crime presque incroyable, accompli en Alsace et de Jean Kinck, au-dessous des ruines du château
à Pantin, se présente dans toute son horreur. d'Herrenflllch, entre deux chênes plantés en éventail,
Une famille entière, le père, la mère et six en- Ce qui fait supposer qu'il est impossible que l'on
fants, a été assassinée.... se méprenne sur l'identité du cadavre mis à décou.
Et l'homme qui a médité, préparé et exécuté avec vert par les fouilles, c'est qu'il portait aux pieds des
une infernale ténacité cette hécatombe, n'a pas vingt chaussures et des chaussettes en tous points sembla-
ans!... bles à celles qu'on a trouvées sur les malheureux pe-
C'est bien sur les indications de l'assassin qu'on a tits enfants déterrés dans le champ Langlois.
enfin retrouvé les restes du chef de la malheureuse Or, on sait que Mme Kinck mère tricotait elle.
famille immolé le premier à l'aveugle cupidité d'un même ces chaussettes pour toute sa famille. * j
ami! En ce moment, du restej la justice se livre aux
Sur les nouvelles déclarations formelles de Trop- plus minutieuses constatations. '' :

mann assurant à 1\1. Claude que cette fois ses aveux Le cadavre a été placé sous bonne garde; pendant
étaient sincères, on s'était décidé à envoyer de nou- toute la nuit dernière, il n'a pas quitté l'endroit où
veau M. Souveras en Alsace, sur les lieux désignés on l'a trouvé; ce matin on a dû procéder à la levée du
et appartenant à la commune de Wattwiller, canton corps. i;
de Cernay, arrondissement de Belfort. " La dépêche qui nous est arrivée vers six heures
On espérait peu, il est vrai, mais la justice avait nous annonçait qu'on attendait l'arrivée d'un médecin
résolu de ne rien négliger pour arriver à la vérité et de Belfort chargé de l'autopsie. 7Ï f

de recommencer les tentatives tant de fois infruc- Une autre dépêche reçue dans la soirée par le
tueuses. parquet prévenait M. Douet d'Arcq que les viscères
On avait dé,,à si souvent été déçu par des indices de Jean Kinck avaient été mis à part pour être sou.
favorables, mais sans fruit, que. quand le bruit de ce
résultat inespéré que vient d'obtenir la justice s'est
répandu, personne ne voulait y croire. -
Les dépêches qui sont arrivées hier soir à Paris
ne laissent aucun doute à ce sujet.
Paris..
mis à l'analyse chimique, et lui demandait ce qu'on
devait en faire et s'il voulait qu'ils fussent expédiés à

En tout cas, nous tenons de source certaine que


Tropmann ne sera point transporté en Alsace, ses
I i

Elles sont d'ailleurs confirmées par deux nouvelles aveux rendant toute confrontation inutile.
dépêches que nous avons reçues en même temps de L'annonce du succès des nouvelles fouilles n'a
Cernay et de Guebwiller... *
point, à l'heure où nous écrivons, été faite à l'assas-
Notre correspondant est sur les lieux et nous tien- sin, qui du reste a toujours soutenu qu'on retrouve-
dra au courant des nouveaux incidents qui suivront rait forcément le cadavre à l'endroit précis qu'il per-
la découverte du cadavre. sistait à signaler.
Tropmann n'a cherché qu'à gagner du temps et 5

Voici les motifs qui ont fait reprendre les fouilles reculer sa comparution devant la Cour d'assises; il y
que chacun croyait abandonnées, M. Douet d'Arcq a réussi. Pour obtenir encore un délai, il a inauguré,
était complètement dessaisi de l'affaire Tropmann hier, un nouveau système de défense; il commence,
par suite du renvoi du dossier devant la chambre à laisser entrevoir, dans des demi-aveux, qu'il a des
des mises en accusation. - complices et qu'il pourrait bien dire leurs noms,
C'est cette chambre qui a ordonné un supplément La j ustice patientera-t-elle encore ?
de recherches, et, mercredi, M. Souveras ainsi ï-
— .
que nous le disions dans notre précédent numéro — Le Gaulois a reçu unè autre dépêche qui raconte
quittait Paris pour se rendre en Alsace, emportant ainsi les dramatiques détails de la découverte du ca-
avec lui une commission rogatoire de la chambre davre de Kinck père : i
des mises en accusations, pour M. le juge d'instruc- Les gens du pays, qui n'avaient pas voulu discon-
tion de Belfort. tinuer leurs recherches, malgré leur peu de succès et
L'employé de la sûreté était en outre muni de le départ de l'agent envoyé de Paris par M. Claude,
nouvelles indications sur la topographie des lieux, abandonnèrent les pieds des gros arbres pour fouiller
indications fournies par M. Kreimp et par Trop- les taillis ; ils commencèrent par la lisière, lorsque
mann. tout àcoup ils virent une nuée de corbeaux qui fuyaient
Quand on sait que la route parcourue par l'iassas- à leur approche.
sin et sa première victime est située au milieu d'une Leur quantité était si profonde sur un même point
épaisse forêt, où s'entre-croisent mille chemins à que ce fait leur donna l'éveil, ils s'avancèrent plus
peine tracés, on comprend facilement que la justice avant du côté du vieux château ruiné. Plusieurs cor-
ait pu s'égarer dans ses recherches. beaux étaient restés perchés sur un tas de pierres de
Les derniers et précieux renseignements fournis à peu d'élévation et se disputaient des lambeaux de
iiair ; ces animaux lunèbres semblaient n'abandonner s'écrièrent presque en même temps tous les travail- '
proie qu'à grand regret. Plus de doute, il y avait leurs.
mr Le juge d'instruction de Belfort, qui n'avait pas
i un cadavre.
En effet, du milieu des pierres amoncelées, on quitté les environs, arriva immédiatement et fit les
oyait sortir un pied humain tout déchiqueté. premières constatations.
En quelques instants, un corps humain fut mis à Le doute n'était plus possible ; c'était bien le cada-
Il était déjà dans état de décomposi- vre de Jean Kinck la figure était méconnaissable ;
écouvert. un ;

ion assez avancé.


mais les bas tricotés étaient semblables à ceux portés
lui, c'est le cadavre de Jean Kinck! » par les enfants Kinck, les vêtements furent reconnus
«
C'est

par tous les gens qui avaient rencontré Jean Kinck Il paraît bien établi, ainsi que nous l'avons conjec-
avant le crime. turé dès notre première enquête en Alsace, que c'est
On souleva le corps avec grande précaution, et on en menant Kinck père de Bollwiller à Cernay que
le plaça sur un tertre incliné. Tropmann a commis C3 crime odieux. Il est ensuite
Le juge d'instruction demanda à quelques hommes revenu seul à Soultz, où il a déposé, dans le bureau
de bonne volonté de vouloir bien faire garde afin des omnibus, les bagages qu'il avait enlevés à sa vic-
d'empêcher les curieux d'approcher, et on fit mander time. k
immédiatement le médecin de Guebwiller. Comment Tropmann a-t-il décidé Kinck père à le
Les constatations légales et l'autopsie ne pourront suivre dans ce bois touffu et pour ainsi dire inextri-
avoir lieu qu'aujourd'hui. cable ? Le fait est difficile à expliquer. Ne peut-on
pas plutôt supposer que l'assassin a tué sa victime sur De là le chemin de fer en construction va s'em-
la route et l'a ensuite traînée dans le bois ? Les aveux brancher, au-dessus de Bollwiller, avec la ligne de
de Tropmann expliqueront évidemment ce qui reste Colmar, qui continue le grand réseau. C'est le long
obscur dans ce dernier acte du drame de Pantin. de cet embranchement de Guebwiller qu'on a fait
La découverte du cadavre de Kinck père, en don- récemment des fouilles, sur les indications de plu-
nant des indices nouveaux à la justice, crée une nou- sieurs personnes qui prétendaient avoir vu deux
velle phase à celte sinistre et sanglante affaire ; le sup- hommes creusant une fosse au pied du talus. 1

plément d'instruction demandé par M. le procureur Entre Soultz et Cernay, toujours en inclinant vers
impérial devant la chambre des mises en accusation le sud-ouest, se trouvent les étangs d'Olwiller, les
que cette chambre a accordé devient indispen- marnières et les mares qu'on mit à sec en octobre.
— —
sable. Sur tous ces points, les recherches avaient été in-
Les restes de l'infortuné père de famille vont sans fructueuses.
doute être transportés à la Morgue, et une nouvelle Les dernières indications de Tropmann désignè-
confrontation aura lieu et cette fois Tropmann rent le territoire de Wattwiller. On touchait à la
,
sera mis en présence de celui qui fut sa première vérité.
victime. En tous cas, on pouvait tenir pour certain que
Il ne supportera peut-être pas la vue de ces restes Tropmann et Jean Kinck avaient dû passer au nord
putréfiés sans éprouver un remords salutaire, et alors de Wattwiller, près du cabaret du Cheval-Blanc,
le mystère se dévoilera, et alors il dira tout et, s'il a Tropmann affirmait qu'il y avait bu avec sa vic-
des complices, il fera connaître les noms des miséra- time.
bles qui l'ont aidé à accomplir son abominable De la découverte faite hier, il résulte que les deux
forfait. • voyageurs se dirigeaient sur Cernay où s'embran-
Oui, ce que nous disons là peut exister. Tropmann, chent deux routes : le chemin de Soultz et la route
dans ses longues heures de prostration, assis sur une impériale de Colmar.
chaise, la tête appuyée sur ses bras; Tropmann, La semaine dernière, toujours d'après les indica-
dans ses terribles nuits sans sommeil, sans repos, tions de Tropmann M. Souveras délégué par
, ,
dans ses rêves, où il croyait revoir ses victimes, ou M. Claude, fit explorer le pays, aux environs de
dans les demi-confidences qu'il faisait au gardien, Wattwiller. Un bouquet d'arbres, désigné par l'ac-
qu'il croyait être comme lui prévenu de crime, a cusé, devait servir de point de départ. Un sentier
laissé échapper les mots de complices, et peut-être rocailleux partait de là et s'enfonçaitdans les fourrés.
va-t-il faire des révélations qui feront connaître tous
les coupables et toutes les terrifiantes péripéties de
Rien encore ; M. Souveras dut revenir à Paris. (
Les recherches n'étaient pourtant pas abandonnées,
'ce drame sans exemple. Elles se poursuivaient dans l'arrondissement judi-
Il faut le dire, quand Tropmann a vu arriver à ciaire de Belfort, sous la direction de M. Fest, juge
grands pas le moment où ils devait paraître devant de paix à Cernay, et de M. Wittersbach, commis-
les juges qui allaient enfin lui demander saire de police de la même ville.
un compte
sévère ; quand il a vu qu'il serait accablé des preuves MM. Fest et Wittersbach ont-ils assisté à la dé-
les plus fortes ; quand il s'est souvenu qu'il avait dit lui- couverte faite hier sur leur territoire, ou bien cette
même qu'il était au moins le complice de l'assassinat découverte n'est-elle due qu'au hasard? C'est ce que
de cette famille, un cri douloureux a retenti nous saurons tout à l'heure.
en lui. ft,,,,
Il a vu, il a compris que la mort sous le couteau Entre Wattviller et Cernay se trouve la commune
de la guillotine allait finir cette vie si courte et si cri- d'Uffholtz que traverse la route de Soultz.
minelle. De chaque côté de cette route s'étendent les cul-
Saisi de crainte, effrayé, tremblant, il cherche à tures; puis le pays s'accidente vers l'ouest, où appa-
saisir une b