Vous êtes sur la page 1sur 13

Actes des congrès de la Société

des historiens médiévistes de


l'enseignement supérieur public

Archéologie de la maison paysanne


Monsieur Jean-Marie Pesez

Citer ce document / Cite this document :

Pesez Jean-Marie. Archéologie de la maison paysanne. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes
de l'enseignement supérieur public, 21ᵉ congrès, Caen, 1990. Villages et villageois au Moyen-Age. pp. 181-192.

doi : 10.3406/shmes.1990.1583

http://www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_1992_act_21_1_1583

Document généré le 20/10/2015


Jean-Marie PESEZ

ARCHÉOLOGIE DE LA MAISON PAYSANNE

En 1980 une première synthèse a été consacrée au village et à la maison


paysanne au Moyen Age1. C'était avant que ne se multiplient, en France,
les fouilles des sites ruraux, avant le démarrage de l'archéologie médiévale
en Italie et en Espagne, avant même que paraissent les grandes
monographies sur Wharram Percy, Rougiers, Brucato, Kootwijk2. Sans vouloir
présenter une nouvelle synthèse qui demanderait plus de place, il n'est
sans doute pas sans intérêt de faire le point sur les nouveaux acquis comme
sur les nouvelles questions apparues depuis 1980. Il serait possible aussi,
aujourd'hui, de dépasser la première synthèse dans divers domaines qu'elle
n'a pas vraiment abordés et que, d'ailleurs elle ne pouvait le plus souvent
qu'évoquer, comme la construction en pierre sèche, les souterrains, les
aménagements intérieurs de la maison - tels les sols, les foyers, l'éclairage
- et l'exploitation du terroir3.

1. J. Chapelot, R. Fossier, Le Village et la maison au Moyen Age, Paris, 1980.


2. J.G.Hurst (sous la direction de), Wharram, a Study of Settlement on the Yorkshire
Wolds, Leeds ; G. Demians d'Archimbaud, Les fouilles de Rougiers, Paris, 1980 ; J.M.
Pesez (sous la direction de), Brucato, histoire et archéologie d'un habitat médiéval en
Sicile, 1 vol., Rome, 1984 ; H. A. Heidinga, Medieval settlement and economy north of the
Lower Rhine. Archaeology and history of Kootwijk and the Veluwe, Assen, Mastricht,
1987.
3. Sur la pierre sèche : « L'architecture rurale en pierre sèche », Revue d'architecture
populaire et anonyme, 1 (1977) ; C. Lassure, L'architecture rurale en pierre sèche, essai
d'analyse architecturale, 1977. Sur les souterrains : S. Gady, Les souterrains médiévaux
du Limousin, Paris, 1989. Sur les aménagements intérieurs : J.-M. Pesez, « Le foyer de la
maison paysanne (Xf-XV* s.) », Archéologie Médiévale, 16 (1986), p. 65-92 et « Obscure
et enfumée : la maison paysanne au Moyen Age », Fasciculi Archeologiae Historicae, 2
(1988), p. 79-83. On notera que les travaux du GDR 94 « Société et cadre de vie au Moyen
Age » apporteront aussi beaucoup d'informations sur les intérieurs des maisons médiévales.
Sur l'archéologie agraire, outre l'ouvrage d'Heidinga déjà cité : D. Hall, Medieval Fields,
1982, H. Beck, D. Denecke, H. Jankuhn (sous la direction de), Untersuchungen zur eisen-
zeitlichen und frûhmittelalterlichen Flur in Mitteleuropa und Uirer Nutzung, 1979, T.
Ramskou, Lindholm H<f>je, a Danish Viking Period Field, Tools and Tillage, 1981, p. 98-
182 Jean-Marie PESEZ

Mon propos n'est cependant pas de développer ces différents aspects de


la culture matérielle du monde paysan ; il se limitera en outre à la maison,
pour laquelle l'information nouvelle vient de l'archéologie, laissant le
village aux historiens dont l'intervention est alors plus décisive4.

Le haut Moyen Age tout d'abord nous est mieux connu, en France tout
spécialement. Sur les bâtiments des villages des temps mérovingiens et
carolingiens5 de nombreuses fouilles de sauvetage, dans le Nord de la
Bourgogne, en Artois et Cambrésis, en Picardie, en Normandie, et surtout
en Ile-de-France ont en quelques années, considérablement accru le stock
des données.

Il se confirme en premier lieu que les caractéristiques de la maison


paysanne restent à peu près inchangées pendant tout le haut Moyen Age ; il
s'agit toujours de ce qu'on a appelé infraconstruction, de techniques rudi-
mentaires faisant appel à peu près exclusivement au bois et à la terre.

Il apparaît ensuite que les sites associent régulièrement de grandes


maisons de surface et de petites cabanes excavées. Quand les premières sont
absentes comme à Tournedos-sur-Seine ou à Villiers-le-Sec on considère
(à juste titre ?) que ce sont les conditions de la fouille qui sont en cause,
soit que le bouleversement des sols ait fait disparaître toute trace des
grandes maisons7, soit que la fouille soit restée insuffisamment étendue8.
Les « fonds de cabanes » sont généralement interprétés comme des
vestiges, non d'habitations, mais d'annexés9. On continue à observer des
cabanes à deux, quatre, six poteaux10, mais sans qu'on aperçoive de corréla-

109. A. Steenberg, Atlas over Borups agre, Copenhague, 1968. E. Zadora-Rio, « Les
terroirs médiévaux dans le Nord et le Nord-Ouest de l'Europe », dans J. Guilaine (sous la
direction de), Pour une archéologie agraire, Paris, 1991, p. 165-192.
4. Ici, on s'en tiendra à un seul ouvrage récent (et qui mentionne tous les autres) : M.
Bourin-Derruau, Villages médiévaux en Bas-Languedoc : genèse d'une sociabilité ÇC-XlV
s.), 2 vol., Paris, 1987.
5. Les temps carolingiens sont souvent abusivement étendus jusqu'au Xle voire
jusqu'au XII* siècle, sans doute parce que les vestiges ne montrent pas de rupture sensible
depuis le IXe siècle ?
6. Sur Tournedos, site des IX'-X* siècles, cf. Archéologie Médiévale, 18 (1988),
p. 308. Sur Villiers-le-Sec : Un Village au temps de Charlemagne (catalogue d'exposition),
Paris, 1988.
7. Cela suppose néanmoins que les poteaux porteurs aient été peu profondément
enfoncés.
8. On l'a pensé même pour Brebières. P. Demolon, Le Village mérovingien de
Brebières, Arras, 1972.
9. Il y a au moins une exception : à Mondeville les cabanes excavées montrent parfois
des foyers à même le sol du fond de l'excavation ; elles ne paraissent pas, en outre,
dépendre de plus grandes constructions élevées au niveau du sol. Cf. C. Lorren, « Le village
de Saint-Martin de Trainecourt à Mondeville (Calvados), de l'antiquité au haut Moyen
Age », dans La Neustrie, les pays au nord de la Loire de 650 à 850, Sigmaringen, 1989,
t. 2, p. 439-466.
10. C'est le cas par exemple à La Grande Paroisse, à Pincevent en Seine-et-Marne, site
du Xe s. fouillé par Michel Petit (communication de M. Petit au séminaire de J.-M. Pesez
en 1989).
ARCHÉOLOGIE DE LA MAISON PAYSANNE 183

tion avec des fonctions différentes. Des dispositifs qui ont laissé des
empreintes de trous de poteaux formant un triangle, métiers à tisser ou
portiques de dépeçage, se rencontrent à la fois dans des cabanes à deux
poteaux, à Vitry-en-Artois (cabane 14) ou à Ravanne et dans des cabanes à
six poteaux, à Ravanne encore, à la Grande Paroisse, à Baillet-en-
France11.

On ne signale que rarement en revanche des foyers, mais la cabane 16


de Vitry (à deux poteaux) montrait les témoins d'un élément de stockage
(sous forme de traces de piquets) et une des cabanes excavées de Saint-
Germain-les-Corbeil conservait l'empreinte d'un pressoir (quatre
dépressions dans le fond de l'excavation).

Les maisons de surface, construites à partir d'une armature de poteaux


plantés sont tenues, elles, pour des habitations, encore qu'il y aurait des
granges et d'autres annexes construites de façon identique, sur certains
sites . Dans ce cas ce sont les dimensions, plus grandes pour l'habitation,
ou les relations spatiales qui s'observent entre les bâtiments, qui
permettent de proposer fonctions et destinations. Les dimensions sont souvent
importantes : plus de 15m de long sur 6 à 8 m de large à la Grande
Paroisse, et jusqu'à plus de 23 m à Kootwijk 2. Sans doute, ces grands
bâtiments associent-ils habitation des humains et abri pour le bétail, mais
on peut s'étonner qu'on ne se demande jamais à quel type de groupe
humain pouvaient correspondre ces vastes habitations. Il serait peut-être
aventuré d'y voir les demeures de familles patriarcales, mais sans doute les
dimensions du groupe dépassaient-elles celles de la simple famille
conjugale pour englober par exemple esclaves ou autres serviteurs ? La grande
variété des types de plans - qui induit des charpentes différentes -
correspond-elle à une évolution, à des répartitions régionales ? Les
archéologues néerlandais13 opposent volontiers la maison à trois « nefs » (ou
quatre files de poteaux) qui serait caractéristique des régions à l'Est du
Rhin, et la maison à deux « nefs » qui serait plus occidentale et évoluerait
vers la maison à une « nef » à galerie périphérique. Le plan de la maison à
nef unique évoluerait, lui-même, du rectangle à la forme dite en bateau
(boat-shaped houses), c'est-à-dire aux parois incurvées suivant une double
ellipse ;<et cette évolution conduirait du VIIIe au XIe siècle14. Cependant

11. Ravanne, à Ecuelles en Seine-et-Marne, d'après le rapport de J. Galois, G.


Jacobieski, P. Nicaise. Saint-Germain-les-Corbeil, en Seine-et-Marne, site de villa antique
et de hameau des X^-XI* siècles, fouillé sous la direction de Michel Petit, Vitry-en-Artois,
site des Vr-VIII* siècles, (phases 2 et 3) fouillé sous la direction de P. Demolon, (rapport
de 1987) ; cf. aussi Archéologie Médiévale, 19 (1989), p. 281.
12. A Kootwjk 2, notamment.
13. Heidinga, par exemple, dans H.A. Heidinga, 1987 (cf. note 2).
14. La maison des camps vikings, bien observée à Fyrkat appartient encore à ce type.
Cf. E. Roesdahl, « The Viking fortress of Fyrkat in the light of the object found », dans
Château-Gaillard VI. Colloque de Venlo, 1972, Caen, 1973, p. 195-202. La maison à
parois incurvées se rencontre aussi dans des villages, où elle est accompagnée de cabanes ex-
184 Jean-Marie PESEZ

les faits observés en France n'autorisent pas une typologie aussi simple. La
maison à deux nefs a été notée à Juvincourt-et-Damary, dans l'Aisne, pour
le VIe siècle15, à Yutz, en Moselle sur un site des VIIIe-XIe s/6, à
Ravanne et à la Grande-Paroisse au Xe siècle ; quant à la « boat-shaped
house », on la rencontre à Mirville avec deux nefs !

La maison à trois nefs ou à quatre, a été observée à la Grande Paroisse,


à Saint-Germain-les-Corbeil au Xe siècle ; et à Château-Gaillard dans
l'Ain, c'est un curieux plan qu'offrent aux IXe-Xe siècle trois maisons à
quatre nefs : un plan « en fuseau », avec deux extrémités en abside à
plusieurs pans18.

Il faut d'ailleurs être circonspect. Les maisons de Vitry ne sont qu'en


apparence à deux nefs : les poteaux intérieurs, même s'ils sont
encombrants, ne forment pas véritablement une file. Il faut admettre que dans
plusieurs cas de maisons à quatre nefs, de grandes dimensions, les poteaux
intérieurs rythment aussi (surtout ?) des cloisonnements et parfois
transverses à l'axe principal.

L'opposition entre la maison du haut Moyen Age et celle des derniers


siècles du Moyen Age a été maintes fois soulignée^9. On sait que la
première appartient à l'infraconstruction et constitue une « maison pour rien »
tandis que la seconde est faite pour durer et a acquis une réelle valeur.
Inutile d'y revenir plus longuement. Mais on doit sans doute admettre que
la réalité est complexe : les sites ruraux d'une certaine ampleur, reconnus
par la fouille, appartiennent surtout au Nord (de la France et de l'Europe)
quand ils sont datés du haut Moyen Age ; ils sont plutôt méridionaux
quand ils sont du bas Moyen Age20.

cavées. Cf. C.J. Becker (sous la direction de), «Viking Age Settlements in Western and
Central Jutland. Recent Excavation », Acta Archaeologica, 50 (1979), p. 88-197.
15. Fouille dirigée par Didier Bayard (communication au séminaire de J.-M. Pesez en
1989).
16. Fouille de Jean-Marie Blaising.
17. Cf. P. Halbout et J. Le Maho (sous la direction de), Aspects de la construction de
bois en Normandie, du 1er au XIVe siècle, Caen, 1984.
18. G. Vicherd, S. Motte, M. Pichon, Château-Gaillard (Ain). Gisement du Recourbe.
Rapport 1986 (et communication de G. Vicherd au séminaire de J.-M. Pesez en 1990).
19. Cf. J.-M. Pesez, « Le village médiéval », Archéologie Médiévale, 1 (1971), p. 307-
323 ; « La terre et le bois dans la construction médiévale », dans J. Lasfargues (sous la
direction de), Architecture de terre et de bois. L'habitat privé des provinces occidentales du
monde romain, antécédents et prolongements, Paris, 1985 (DAF, 2,), p. 159-168 ; J.
Chapelot. et R. Fossier, 1980, cf. note 1.
20. D'où l'intérêt d'un site comme Mondeville (cf. supra note 9) où l'on observe une
très longue continuité d'occupation de la protohistoire à la fin du Moyen Age qui
s'accompagne d'ailleurs de profondes modifications dans la construction et la distribution
des maisons, sans parler du déplacement de site qui intervient vers le XIIe siècle. Cf. C.
Lorren, Trainecourt (Calvados), commune de Cormelles, Grentheville, Mondeville.
Campagne de fouille 1985 (dactyl.).
ARCHÉOLOGIE DE LA MAISON PAYSANNE 185

On aperçoit aussi des permanences qui traversent tout le Moyen Age.


On ne s'étonnera pas trop de rencontrer tardivement la maison de bois -
entièrement construite en bois - dans les pays nordiques ou ceux de l'Est.
A Eketorp III au XIe siècle, des maisons de planches horizontales (dans un
pan de bois) remplacent des constructions en mottes de tourbe21. A
Kravin, village de Bohème déserté vers 1420, les maisons de trois pièces
sont construites à empilage de madriers horizontaux22.

En Occident, la maison de bois, en fait, a des parois de clayonnage


enduit de torchis. Techniquement, cette maison évolue. Le progrès conduit
du système à poteaux plantés au pan de bois sur sablière basse et solin.
Mais si ce progrès est indéniable, il est difficile de le correler à une
chronologie. Dès le VIe siècle on note à Sannerville, en Normandie, un
bâtiment rectangulaire dont trois côtés présentent des solins de pierre, et
dès le VIIe siècle, à Berry-au-Bac, en Picardie c'est une sablière basse
qu'on observe23. En revanche, l'Allemagne montre des constructions sur
poteaux plantés aux XIIIe, XIVe, XVe siècles, ainsi à Kônigshagen,
Zimmern et Sindelfïngen24. En Alsace des maisons du XVIe siècle
conservées en élévation obéissent encore au même principe mais les poteaux
désormais sont équarris25. Quant au véritable pan de bois, quand apparaît-
il dans la maison rurale ? Et à quoi le reconnaître sur un site
archéologique ? A la présence d'un solin, accompagnée de fragments de torchis ?
Le vrai pan de bois ne paraît pas attesté même dans la construction urbaine
avant les années 1290 . Les sites ruraux où on peut, sans trop de risque,
identifier le pan de bois sont rares et ne sont pas antérieurs au XIVe-XVe
siècles ; on peut mentionner Pesmes, en Haute Saône où on a rencontré
des solins liés à l'argile, des vestiges de clayonnage et de torchis (et des
tuiles plates) ; et le Bois-des-Brigands en Corrèze, où le bâtiment D, in-

21. M. Stenberger, « Eketorp in Ôland. Ancient Village and Trading Settlement », Acta
Archaeologica, 44 (1973).
22. Z. Smetanka, J. Skabrada, R. Krajic, « Prispenek ke kritice uypovadaci hodnoty.
Geodeticko-topografickeho pruzkumu », RodnàZeme, 1988, p. 81-98.
23. Sur Sannerville : P. Halbout et J. Le Maho, 1984 (cf. note 17) qui signalent aussi à
la collégiale de Boscherville le remplacement de constructions sur poteaux plantés par des
ouvrages sur solin à la fin du XI* s. Sur Berry-au-Bac (La Fosse au puits) cf. D. Bayard,
Archéologie Médiévale, 18 (1988), p. 290-291.
24. W. Janssen, Kônigshagen ; ein archâologisch-historicher Beitrag zur siedlungs-
geschichte des sQdwestlichen Harzvorlander, Hildesheim, 1965. B. Scholkman, Sindelfin-
gen obère Borstadt. Eine Siedlung des hohen und spâten MittelaUers, Stuttgart, 1978.
25. Maison d'Artolsheim, à trois nefs, de 1561, cf. M. Grodwohl, « L'habitat médiéval
à l'Ecomusée », Archéologie Médiévale en Alsace, Bulletin de la Société industrielle de
Mulhouse, 3 (1987), p. 139-145.
26. En Allemagne, à Esslingen, Francfort-sur-le-Main, Gôttingen et en Bade, Bavière
et Hesse, les pans de bois conservés en élévation datent au mieux de 1289-1290. Cf. U.
Klein, « Datierte Fachwerkbauten des 13 Jahrunderts », Zeitschrift JUr Archâologie des
MittelaUers, 13 (1985), p. 109-129.
186 Jean-Marie PESEZ

cendié, a laissé un solin, des éléments de bois et un sédiment rouge


correspondant à du torchis cuit en blocs27.

Parmi les acquis récents figurent ceux qu'on doit au développement de


l'archéologie médiévale dans la zone méditerranéenne. Ici, a-t-on affaire
dès les débuts au monde de la pierre ? On l'a pensé et il n'est pas très
difficile de trouver des faits pour conforter cette opinion, ceux mis en lumière
par l'archéologie de la péninsule Ibérique (A Uxo', par exemple, dès le
XIe siècleouonpar
chaux)28 a affaire
les sources
non seulement
écrites en àItalie
la pierre
; dans
mais
les aussi
Pouilles,
au mortier
les de
documents montrent partout la construction en pierre dès le Xe siècle ; le bois
semble réservé à des annexes ou à des cloisons intérieures29. C'est la
pierre aussi et le mortier qu'observe Pierre Toubert dans les castrum du
Latium : « cum mûris et parietinis calce et arena aedificatis »30. Mais on a
soutenu que jusqu'aux XIIe-XIIIc siècles, les documents ne mentionnent le
matériau que s'il s'agit de la pierre, qu'ensuite ils ne l'indiquent que s'il
s'agit du bois31. Les fouilles dirigées à Caprignano par Ghislaine Noyé ont
montré que même pour une construction castrale, on a employé d'abord le
bois ; en Sabine on ne passerait du bois à la pierre que vers le milieu du
XIIe siècle32.

Bien sûr, ensuite, à Rougiers, comme dans les castra du Midi, Saint-
Germain-de-Calberte, Cabrières, Cabaret, La Garde-Freinet33 ou en Sicile,
c'est la pierre qui est employée, mais pas toujours liée de mortier de
chaux.

Celui-ci est présent à Rougiers et à Caprignano, mais non à Lagneto, en


Ligurie (au moins pour les maisons paysannes) et non plus en Sicile à

27. Sur Pesmes : cf. Archéologie Médiévale, 16, p. 171 ; sur les Bois des Brigands : P.
Conte, « Le Bois-des-Brigands, un village médiéval déserté en Haute-Corrèze », Archea,
1988 (et rapports de fouille de 1986 à 1989). On notera encore que c'est à partir du XV*
siècle que l'iconographie montre régulièrement le pan de bois dans des paysages ruraux.
28. A. Bazzana, P. Cressier, P. Guichard, Les châteaux ruraux d'Al-Andalus, histoire
et archéologie des husun du Sud-Est de l'Espagne, Madrid, 1988.
29. Communication de Jean-Marie Martin au séminaire de J.-M. Pesez.
30. P. Toubert, Les structures du Latium Médiéval. Le Latium méridional et la Sabine
du IXe siècle à la fin du XIIe siècle, Rome, 1973, t. 1, p. 334-336.
31. C. Lupi, cité par E. Hubert, Espace urbain et habitat à Rome du Xe siècle à la fin
du Xllle siècle, Rome, 1990, p. 216-220.
32. F. Bougard, E. Hubert, G. Noyé, « Du village perché au castrum : le site de
Caprignano en Sabine », dans Castrum 2. Structures de l'habitat et occupation du sol dans
les pays méditerranéens : les méthodes et l'apport de l'archéologie extensive, Rome-
Madrid, 1988, p. 433-463.
33. Saint-Germain-de-Calberte (Lozère) site fouillé par Isabelle Damas ; la Cisterne à
Cabrières (Hérault), fouillé par Laurent Schneider ; Cabaret au pied des châteaux de
Lastours (Aude), fouillé par Marie-Elise Gardel. Ces trois recherches s'inscrivent dans le
projet collectif « Formes et fonctions de l'habitat castrai dans la France méridionale »
coordonné par Marie-Geneviève Colin. La Garde-Freinet correspond à un castrum dont les
constructions ont été taillées dans la pierre : les fouilles y ont été conduites par Philippe
Sénac.
ARCHÉOLOGIE DE LA MAISON PAYSANNE 187

Brucato ou à Calathamet34. Sur ce dernier site qui correspond à un château


normand dominant un village arabe, la fouille a mis au jour des maisons de
tradition nord-africaine : entre autres caractéristiques, la maison de
Calathamet présente des banquettes surélevées le long des murs35 ; mais la
maison est en pierre et couverte de tuiles. Le môme type de construction et
d'oganisation a été rencontré, près de Calathamet à Segeste sur le site de
l'agglomération médiévale de Calatabarbaro36.

C'est encore dans l'aire méditerranéenne qu'on est en train de mettre en


évidence les premières constructions en terre crue, ainsi près de Nîmes,
dans la villa de Broussan (Xe siècle) et à Elne, dans les Pyrénées orientales
(même époque)37. Jusqu'ici on avait reconnu le pisé dans les constructions
castrales, en Espagne notamment, et bien sûr en Afrique du Nord, mais on
aurait été en peine de citer des exemples concernant le Moyen Age rural38.

On peut aussi évoquer plus facilement aujourd'hui la pierre sèche. On a


pu douter qu'elle ait concerné des habitats permanents : elle paraît pourtant
bien réelle dans les maisons semi-enterrées du village minier de Brandes-
en-Oisans39 et dans les maisons appuyées contre le rempart de terre de
Saint-Victor-de-Massiac40. Dans les deux cas, il s'agit du XIVe siècle et de
sites montagneux.

La construction en pierre sèche caractérise cependant surtout les


habitats temporaires liés au développement de la transhumance estivale, les
ancêtres, en somme, des burons : leurs vestiges ont retenu l'attention de

34. Lagneto. L. Cimaschi, « I problemi archeologici e topografici di Lagneto dopo il


primo cido di scavi », cité par T. Mannoni, « L'analisi délie techniche muraire medievali in
Liguria », dans Atti del colloqui internazionale di archeologia médiévale, Païenne, 1976,
t. 1, p. 291-300. Brucato cf. note 2. Calathamet : J.-M. Pesez, « Calathamet (Calatifimi,
prov. de Trapani) », MEFR, 96/2 (1984), p. 948-958 ; ibid., 9112 (1985), p. 888-896 ;
ibid., 98/2 (1986), p. 1181-1186. Cf. aussi F. Bougard, E. Hubert, G. Noyé, « Les
techniques de construction en Sabine : enquête préliminaire sur la "Chiesa Nuova" de l'abbaye
de Farfa », ibid., 99/2 (1987), p. 729-764.
35. J.-M. Poisson, « Des maisons médiévales de tradition islamique en Sicile ? », dans
La Casa Hispano-Musubnana, aportaciones de la arquologia, Grenade, 1990, p. 199-205.
36. Fouilles de l'Ecole normale de Pise et de l'Université de Florence, réalisées par les
professeurs Nenci et Francovich et la dott.ssa Alessandra Molinari.
37. C.-A. de Chazelles, Les emplois de la terre dans l'architecture protohistorique et
gallo-romaine de la Gaule méridionale, thèse, Univ. Bordeaux III, 1990, (dactyl.). Voir
aussi C. Battle, < La maison barcelonaise au XIIIe s. caractéristiques, techniques et
matériaux », dans La construction dans la péninsule ibérique, Cahiers de la Méditerranée, déc.
1985, p. 35-49. Sur Broussan, cf. Archéologie Médiévale, 19 (1989), p. 257.
38. Les découvertes sont bien plus nombreuses pour l'Antiquité, cf. J. Lasfargues (sous
la direction de), Architectures de terre et de bois, Paris, 1985 (DAF, 1).
39. M.-C. Bailly-Maitre, J. Bruno, Brandes en Oisans, un village minier de haute
montagne au Moyen Age, s.l.n.d.
40. L. Tixier, R. Liabeuf, « Aménagements et constructions sur le plateau de Saint-
Victor-de-Massiac (Cantal) de la protohistoire au XVIe siècle », Archéologie Médiévale, 14
(1984), p. 221-256.
188 Jean-Marie PESEZ

Pierre et Gabriel Fournier41 et donné lieu parfois à des fouilles comme à


Collandres42.

Mais la pierre sèche c'est encore le monde des cabanes couvertes de


coupoles en tas, les « orrys » du Roussillon, les « bories » de Provence, les
« loges » du Berry, les « cabanes » du Périgord, les caselle de Ligurie, les
îrulli des Pouilles. Médiévales ces constructions ? Les documents
médiévaux, si abondants en Italie, n'y parlent pas des trulli43. Au contraire,
des études récentes portant sur les documents modernes ou sur les
cadastres du XIXe s. ont montré qu'il s'agissait de constructions relativement
récentes44.

Toutefois une recherche en cours sur les constructions pastorales du


Roussillon a peut-être rencontré un ensemble de cabanes du XVe siècle45.

Les souterrains ont, ces dernières années accédé à la dignité d'objets


scientifiques. Dans le Limousin et la Marche notamment46, des chercheurs
sérieux sont en train de porter un coup décisif - on le souhaite - aux
affabulations qui font des souterrains, au mieux, des caches d'hérétiques, au
pis, le lieu de cultes lucifériens. L'hypothèse actuelle est qu'il s'agit
d'annexés de l'exploitation agricole, ce que confirme l'association,
fréquemment constatée, avec des structures de surface, vestiges de bâtiments
et silos47. Les « cavités aménagées » seraient ainsi les témoins d'habitats
disparus. Toutefois, le dossier est complexe, en raison de la rareté des
vestiges et des mobiliers48, et on ne peut réduire les souterrains à une

41. G. Foumier, P.F. Fournier, La vie pastorale dans les montagnes du Centre de la
France. Recherches historiques et archéologiques, 1983. Cf. aussi Archéologie de la
France rurale, Paris, 1986, p. 124.
42. Collandres, hameau d'Espinasse, cf. Archéologie Médiévale, 1989, p. 266. Cf.
aussi : M.-C. Simon-Coste, « Les montagnes d'Auvergne avant la vie pastorale actuelle.
Villages désertés et paysage fossile de la commune de Collandres (Cantal) », Revue
Archéologique du Centre de la France, 27 (1988), p. 61-98.
43. Cependant les caselle de Ligurie sont tenues pour médiévales et liées à l'activité
pastorale, cf. G. Rohlfs, Primitive Kuppelbauten in Europa, Munich, 1957.
44. Cf. note 3.
45. A Maura, sur la « montagne » d'Enveitg, cf. Archéologie médiévale, 18 (1988),
p. 296-297, et 19 (1989), p. 269-270.
46. Cf. S. Gady, Les souterrains médiévaux du Limousin, approche méthodologique,
Paris, 1989 (DAF 19) [compte-rendu dans Archéologie Médiévale, 20 (1990), p. 489-491].
Cf. aussi P. Conte, F. Gauthier, « Beaulieu, site d'habitat, du Moyen Age au XX* siècle
(Pensol, Haute-Vienne) », Revue Archéologique du Centre de la France, 2 (1985), p. 24.
47. Exemples du Trou-aux-Fées à Châteauponsac en Haute Vienne [Archéologie
Médiévale, 19 (1989), p. 263-264], de Pouligny, ancien village, à Dangé-Saint-Romain dans la
Vienne [P. Piboule, Archéologie Médiévale, 16 (1986), p. 157-158], de Chadalais, à Mai-
sonnais en Haute Vienne [Archéologie Médiévale, 14 (1984) et Travaux d'Archéologie
Limousine, 5 (1985)].
48. Les cavités montrent dans les salles souterraines des aménagements qui évoquent
une habitation, niches, banquettes, silos, et parfois des éléments défensifs. Mais les foyers
sont rares, les mobiliers presque absents si on fait exception des tessons de poterie eux-
mêmes peu abondants.
ARCHÉOLOGIE DE LA MAISON PAYSANNE 189

seule fonction ni à une seule époque (même si beaucoup paraissent


appartenir aux XC-XIC siècles)49.

Il faut enfin en arriver à la construction la plus classique pour la fin du


Moyen Age : la pierre maçonnée. Sans perdre de vue qu'il s'agit de la
construction la plus fréquemment rencontrée par les fouilles, pas
nécessairement la plus représentée aux XIVe et XVe siècles : la terre crue et plus
encore le pan de bois ont dû largement concurrencer la pierre, mais ces
constructions ne laissent pas des vestiges aussi éloquents.

Il faut en outre faire une place à part à un type de construction qui n'est
pas encore la véritable maison de pierre. Il s'agit de celui qu'ont rencontré
les recherches sur le village en Bretagne - à Pen-er-Malo, Melrand,
Berrien, Brennilis, Pont-Calleck50 - qui est présent aussi, sans doute, à
Mondeville51 et sur d'autres sites où on ne l'a pas toujours reconnu,
croyant avoir affaire à une véritable maison de pierre. Cette construction
appartient au type de la maison mixte et au même groupe que la maison
longue si fréquemment mise en évidence en Angleterre52. Mais sa
caractéristique essentielle tient à l'association entre des murs de pierre très bas et
un toit d'un important développement. Tout le volume est, en fait, donné
par la toiture - en chaume selon toute vraisemblance : la charpente est
nécessairement importante avec un faîtage souvent soutenu par des poteaux53.
Les plans varient, rectangulaires ou oblongs, mais les caractères de la
construction demeurent et justifieraient qu'on baptise cette maison,
maison-toit.

Sur la maison de pierre maçonnée du bas Moyen Age, l'information


devient abondante. On se limitera à insister sur deux observations, déjà

49. Ceux de l'Amiénois, de l'Artois et du Cambrésis, parfois très vastes, avec un grand
nombre de chambres paraissent avoir été des refuges collectifs mais sont de date récente,
cf. J.-P. Fourquin, « Cinq refuges souterrains du nord-est de l'Amiénois », Bulletin de la
Société des Antiquaires de Picardie, 1977, p. 7sq.
50. Cf. A. Coudait, P. Pion (sous la direction de), Archéologie de la France rurale,
Paris, 1986, p. 112-113 ; sur Berrien, cf. Archéologie Médiévale, 16 (1986), p. 154-155 ;
sur Brennilis : M. Batt, « Karhaes-Vihan ; un village médiéval déserté », Archéologie en
Bretagne, 21 (1979), p. 37-42, 24 (1979), p. 18-22, et Archéologie Médiévale, 15 (1985),
p. 212 ; sur Pont-Calleck, cf. J.-P. Bardel, Archéologie en Bretagne, 15 (1977), p. 28, 20-
21 (1978-79), p. 68-69 ; P. André, « Le site médiéval de Kerlano-en-Plumelec »,
Archéologie en Bretagne, 2 (1974), p. 27-31.
51. Pour le VIIIe siècle, par exemple.
52. M. Beresford, J. Hurst, Deserted Medieval Village, Londres, 1971, p. 104 sq.
53. Au toit très développé et en matériaux combustibles est associé un foyer qui se tient
loin des parois et de la couverture, au centre de la maison.
190 Jean-Marie PESEZ

développées à propos de Dracy ou de Brucato54 mais que les autres


fouilles tendent à étayer.

Première observation : la maison paysanne de la fin du Moyen Age, par


ses matériaux, leur mise en oeuvre, voire par sa distribution, apparaît
comme un archétype de la maison traditionnelle régionale. Ce qui est vrai
de la maison bourguignonne avec Dracy et Charny5^ de la maison
provençale avec Rougiers56 le serait également pour le Forez, avec Essertines57,
pour les Cévennes avec Saint-Germain-de-Calberte58. Et c'est tout à fait
vrai pour la Sicile où la maison de Brucato, par sa distribution intérieure
en deux locaux, l'emplacement des foyers, des réserves, du couchage,
comme par ses murs de pierre et son toit de tuiles creuses, ses dimensions,
la rareté des ouvertures etc. est pratiquement identique à la casa terrana
des bourgs siciliens, du XVIIIe au XXe siècle59.

En France, le choix du matériau de couverture au XIVe siècle coïncide


à peu près avec la distribution, à l'époque sub-actuelle, des toits de tuiles
creuses (observés, par exemple, au Castlar, à Orgueil, à Essertines) de
tuiles plates (sites de Pesmes, de Trainecourt) de dalles de pierres (à Saint-
Germain-de-Calberte et sur les sites bourguignons)60. Il faut cependant
admettre une diffusion plus large de la toiture de chaume.

Deuxième observation : si la maison médiévale en pierre évoque la


maison traditionnelle, elle en diffère cependant, dans le détail, par un
certain nombre d'archaïsmes. Et ceux-ci ne la distinguent pas seulement des

54. J.-M. Pesez, « Le village et la maison de la côte viticole en Bourgogne, passé


lointain et passé récent », dans Géographie historique du village et de la maison rurale, Paris,
XIVe
1979, au p. XIXe
121-135 ; R.Bucaille, et J.-M. Pesez, « L'habitat paysan en Bourgogne viticole du
s., approche anthropologique », Archeologia Médiévale, 7 (1980), p. 73-82 ;
J.-M. Poisson, « La maison paysanne dans les bourgs siciliens (XIV^XIX" s.) Permanence
d'un type ? », ibid., p. 83-94.
55. Sur Dracy, cf. note 54 ; sur Charny : P. Beck (sous la direction de), Une ferme
seigneuriale au XIVe siècle : la Grange du Mont (Charny. Côte d'Or), Paris, 1989 (DAF,
20).
56. Cf. note 2.
57. F. Piponnier, « Pouvoir et peuplement dans les monts du Forez : l'exemple
d'Essertines », dans Les Libertés au Moyen Age, Montbrison, 1987, p. 31-42 : cf. aussi
Châteaux et Villages du Moyen Age, Forez, Bourgogne, Provence, catalogue d'exposition,
Montbrison, 1986-1987, passim et F. Piponnier, « Après le Moyen Age, survie et désertion
d'un village castrai dans les monts du Forez XVT-XVIIF s. », Revue d'Archéologie
moderne et d'Archéologie générale, 4 (1986), p. 33-60.
58. I. Damas, Structures agraires et habitat rural à Saint-Germain-de-Calberte au
Moyen Age (Lozère), thèse Université Lumière Lyon II, 1990 (dact.) ; et aussi Archéologie
Médiévale, 19 (1989), p. 261-262. On notera encore que cette parenté entre la maison
médiévale et la maison sub-actuelle éclate également dans l'iconographie, pour la Flandre par
exemple, à travers l'oeuvre des Brueghel (du XVIe siècle, il est vrai).
59. Sur Brucato cf. notes 2 et 54.
60. Essertines cf. note 57 ; Pesmes, note 27 ; Trainecourt note 20 ; Saint-Germain-de-
Calberte, note 58 ; sites bourguignons notes 54 et 55. Le Castlar, castrum du XIV* s. à
Durfort (Tarn), fouille de Bernard Pousthomis. Sur Orgueil, commune de Mauroux, cf.
Archéologie Médiévale, 17 (1987), p. 174-175.
ARCHÉOLOGIE DE LA MAISON PAYSANNE 19 1

maisons plus tardives, mais également de constructions médiévales


correspondant à d'autres fonctions ou à d'autres niveaux de la société.

Ces archaïsmes s'observent dans les techniques de construction qui font


appel de préférence à un liant de terre - comme on l'a vu - qui ignorent
souvent les tranchées de fondation, les liaisonnements entre murs, et ne
connaissent pas encore l'usage de la pierre de taille pour les encadrements
de baies61. Ils concernent aussi les aménagements intérieurs : les sols sont
en terre, le plus souvent ; le foyer est au centre des pièces et à même le
sol, le plus souvent ; la cheminée paraît inconnue en règle générale ; les
baies rares et exiguës ne dispensent qu'une lumière pauvre que ne
compense pas un éclairage artificiel réduit .

Pourquoi ces faiblesses techniques, ces archaïsmes ? Doit-on incriminer


un manque de moyens ? C'est l'explication qu'on peut, sans doute,
avancer pour l 'exiguïté des baies : le verre ne paraît pas accessible au paysan.
S'agit-il d'adaptations techniques ? La terre argileuse comme liant peut
être une bonne solution quand les murs sont assises ; elle leur donne plus
de souplesse, plus d'aptitude à soutenir les déformations que le mortier de
chaux65. Doit-on penser à un niveau technique inférieur à celui des
constructeurs de châteaux et de cathédrales ? Cette question en introduit
une autre : qui construit ? Devant ces faiblesses, on serait tenté de
répondre : le villageois, l'habitant lui-même. Ce n'est pas sûr, toutefois.
L'artisan de la construction, le maçon, le charpentier, n'est pas absent du
village. Et l'ethnographie nous montre que dans le village d'hier, le maître
d'oeuvre est un spécialiste ou un demi-spécialiste qui se fait aider par les
habitants64.

Au total, tout cela relève quand même d'une certaine pauvreté, au


moins autant que d'un attachement à des traditions dépassées. Mais il
faudrait moduler, tenir compte des hiérarchies sociales qui traversent la
paysannerie, des différences régionales qui montrent une Italie du Nord mani-

61. J.-M. Pesez, « La construction rustique en pierre au Moyen Age », dans // modo di
costruire. Atti del convegno « // modo di costruire », Roma, 1988, Rome, 1990, p. 21-27.
Dans le même ouvrage : E. de Minicis, E. Hubert, G. Noyé, « Strutture murarie délia
Sabina médiévale. Notizie preliminari », p. 67-78.
62. Sur le foyer et l'éclairage, cf. note 2. Il y a naturellement des exceptions. A Pesmes
(cf. note 27) on a relevé les vestiges probables d'une cheminée. Il y aurait également au
moins une cheminée à Dracy (note 54) et à la Tour de l'Isleau, où comme à Dracy les
foyers ouverts sont établis non au centre de la pièce, mais contre les murs (M. Fabioux,
« La Tour de l'Isleau à Saint Sulpice d'Arnoult (Charente Maritime) », Archéologie
Médiévale, 18 (1988), p. 305-306 et 19 (1989), p. 276-277.
63. R. Bucaille, L. Levi Strauss, Bourgogne, L'architecture rurale française, Paris,
1980, p. 65.
64. Au village, selon les inventaires bourguignons, on trouve chez des artisans plus ou
moins spécialisés les outils de maçon comme les "marteaux à maçon" (marteau-taillant,
bretture, têtu ? ou un outil plus rudimentaire ?) et les "cuillers à torchier" (séminaire de F.
Piponnier, 1989).
192 Jean-Marie PESEZ

festement plus avancée dans la voie des progrès techniques65. Peut-être


faut-il aussi admettre que les villages désertés qu'étudie l'archéologue ne
comptaient pas, presque par définition, parmi les plus prospères.

Plus la recherche avance, plus les diversités s'affirment. Mais l'enquête


sur la maison villageoise, si elle progresse au gré des fouilles de
sauvetage, et des programmations est loin encore de son terme. On constatera,
pour terminer, qu'aujourd'hui, alors que les lacunes souvent signalées
concernant l'habitation du haut Moyen Age sont en train de se combler à
la faveur de l'archéologie de sauvetage, d'autres manques s'affirment : ils
concernent la maison qui fut peut-être la plus représentée à la fin du
Moyen Age, la maison à pan de bois et couverture de chaume66 ; ils
concernent aussi la maison paysanne post-médiévale qui, malgré les
sources écrites et l'iconographie, constitue encore un hiatus entre
l'habitation médiévale et la maison dite traditionnelle.

65. Cf. Per une storia délie dimore rurali, Archeologia médiévale, 7 (1980).
66. Au Bois-des-Brigands, le bâtiment D présentait du chaume carbonisé en une couche
de 10 cm d'épaisseur (cf. note 27).