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·Anselm Jappe

Guy Debord
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Guy Debord

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tDITION REVUE ET CORRIGÉE PAR L'AUTEUR

En application de la loi dIt J ImarJ 195 7,


"m in/trdi! de reproduire intigra/mm, 011 partiellement
ft priJtnl OIlVTage Jans l'allforùation de l'idirtllr
ou dll Ctmrt franfaù d'exploita/ion di, droit dt ropie.

© Anselm J appe
Première édition italienne: Edizioni Tracee, Pescara, 1993
Première édition française: Éditions Via Valeriano. Marsei lle, 1995

Et pour /,{di/ion franfaise :


© 2001, by Édirions Denoël
9, tue du Cherche-Midi, 75006 Paris
ISBN 2-207-25150-0
B 25 150-5
Liste des abréviations des œuvres
les plus fréquemment citées.
(Les détails bibliographiques des écrits de Debord
se trouvent dans la bibliographie en fin de volume.)

Cdvq : Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne,


vol. 1 : Introduction, L'Arche, Paris, seconde édition avec une
nouvelle préface, 1958; vol. Il : Fondements d'une sociologie
de la quoîidienneté, L'Arche, Paris, 1961.
Corn. : Guy Debord, Commentaires sur la société du spec-
tacle, Gallimard, collection Folio, Paris, 1996.
HCC : Gy6rgy Lukâcs, Histoire et conscience de classe, tra-
duction de Kostas Axelos et Jacqueline Bois, nouvelle édi-
tion augmentée, Minuit, Paris, 1984.
IS : Internationale situationniste, réédition Arthème
Fayard, Paris, 1997 (le premier chiffre indique le numéro de
la revue, le second la page) .
OCC : Guy Debord, Œuvres cinématographiques com-
plètes, Gallimard, Paris, 1994.
8 GUY DEBORD

Pan. : Guy Debord, Panégyrique, Gallimard, Paris, 1993.


PoU. : Guy Debord présente Potlatch, Gallimard, collection
Folio, Paris, 1996.
Préf. : Guy Debord, " Préface à la quatrième édition ita-
lienne de La Société du Spectacle », in Commentaires, op. cit.
Rapp. : Guy Debord , " Rapport sur la construction des
situations et sur les conditions de l'organisation et de l'ac-
tion de la tendance situationniste internationale », in Inter-
nationale situationniste, op. cil.
SdS : Guy Debord, La Société du Spectacle, Gallimard ,
Paris, 1992.
VS : Guy Debord, La Véritable Scission dans /'Internatio-
nale, Arthème Fayard, Paris, 1998.

LS. indique également l'organisation du même nom.


LL. indique l'Internationale lettriste.
Sommaire

Abréviations des œuvres citées 7


Introduction à la deuxième édition française Il

. LE CONCEPT DE SPECTACLE 15
Faut-il brûler Debord? 15
Le spectacle, stade suprême de l'abstraction 21
Debord et Lukdcs 41
L 'histoire et la communauté comme essence
humaine 57
Notes de la première partie 75

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 81
L'Internationale lettriste 81
Les situationnistes et l'art 103
La critique de la vie quotidienne 115
Les situationnistes et les années soixante 126
Mai 68 et la suite 150
Le mythe Debord 156
Le spectacle vingt ans après 172
Notes de la deuxième partie 182
JO GUY DEBORD

PASSÉ ET PRËSENT DE 1-" THÉORIE 195


La critique situationniste dans le contexte de son
époque 195
Les apories du sujet et les perspectives de
l'action 208
Les deux sources et les deux aspects de la
théorie de Debord 224
Notes de la troisi ème partie 241

Bibliographie de Guy Debord 247

Bibliographie critique 253

Index des noms cités 263


INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE

Ces cinq dernières années, plus de livres et d'articles ont


été publiés sur les situationnistes, et sur Debord en particu-
lier, que durant les quatre décennies précédentes. Mais c'est
surtout avec la publication du premier volume de sa Cor-
respondance qu'on dispose d'un témoignage inestimable
sur la vie de Guy Debord et sur l'histoire interne de l'Inter-
nationale situationniste. Enfin, de nombreux témoins qui
ont connu Debord ont publié leurs souvenirs, tandis que
d'autres se sont mis à enquêter sur les détails de sa vie. Ainsi,
pour ce qui est de la biographie de Debord et des vicissi-
tudes de l'I.S., le lecteur intéressé peut trouver aujourd'hui
un matériel bien plus abondant que celui que peut offrir le
deuxième chapitre de ce livre.
Mais la perspective historiographique, biographique et
anecdotique n'est qu'un aspect très secondaire de cet
---_._--
ouvrage. Le souci principal est ici l'analyse théorique, la
recherche des sources de la pensée de Debord, la détermi-
~io; d~ sa positi-;; p~~-;apport à la tradition ;;;'arxiste et
la comparaison avec d'autres auteurs contemporains. Il ne
s'agissait de rien d'autre, au départ, que d'une pre~i ère per-
cée dans cette direction théorique . Malheureusement,
12 GUY DEBORD

aucune autre publication n'a entrepris depuis de continuer


sur cette voie. Sur les milliers de pages consacrées ces der-
niers temps à Debord, J'analyse théorique est largement
absente. Là où, en quelques paragraphes, on s'y essaie, elle
ressemble souvent étrangement, et parfois au pied de la
lettre, aux conclusions de ce livre. Or, si l'auteur de cet
ouvrage a cherché à approfondir sa recherche par la publi-
cation de quelques essais, il serait souhaitable que d'autres
le fassent également à partir de leur propre point de vue.
Ce livre est largement consacré au Debord théoricien et
praticien de la révolution . Par conséquent, il s'occupe cer-
tainement trop peu du Debord poète, dans tous les sens du
mot. JI faut espérer que quelqu'un aborde ce domaine d'une
façon sérieuse, sans séparer ces deux côtés de son activité:
on s'est trop souvent enthousiasmé pour le grand écrivain
et sa langue parfaite en faisant abstraction du contenu de
ses écrits.
L'auteur n'a pas jugé utile d'ajouter des pages sur l'éton-
nant destin qu'a connu Debord depuis sa mort, lorsque la
conspiration du silence fut remplacée par une conspiration
du bavardage et que J'on assista aux hommages les plus
surprenants, aux allégeances les plus inattendues, aux

mélanges les plus étranges. L'auteur se réserve d'y revenir à
une autre occasion, de même que sur J'incorporation de
Debord dans la pensée postmoderne, désormais répandue
surtout dans le monde anglo-saxon.
Le succès de ce livre a dépassé toutes les attentes de son
auteur. JI a été traduit en cinq langues par des éditeurs tou-
jours plus importants, et si les comptes rendus y trouvaient
quelque chose à critiquer, c'était en général une trop grande
fidélité à son sujet. Ce livre a plu à ceux dont le jugement
INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION FRANÇAISE 13

importait à l'auteur. Heureusement, il a déplu à certains


autres.
Mais ses plus grandes satisfactions, l'auteur les a reçues à
travers les rencontres que le livre lui a procurées des deux
côtés de l'équateur. L'une d'entre elles, en particulier, lui a
apporté la confirmation la plus precieuse: savoir que tout
ce qu'il lui semblait comprendre sur son sujet à partir de ses
lectures correspondait assez exactement à la vérité.

Anselm Jappe
Genazzan 0, décembre 2000
LE CONCEPT DE SPECTACLE

Faut-il brûler Debord ?

Certaines époques ont montré qu'elles croyaient forte-


ment dans la puissance de la pensée critique. Ce fut le
cas pour celle de l'empereur chinois Ts'in Che Hoang Ti,
qui organisa le premier autodafé de livres, et celle qui
condamna Anaxagore et Socrate, ou cette autre qui envoya
au bûcher Bruno et Vanini. Et en Iran, sous le régime du
Shah, une enseignante fut condamnée à la prison à vie
parce qu'elle détenait un exemplaire de la Science de la
logique de Hegel.
Notre époque, au contraire - nous parlons des dernières
décennies en Europe occidentale - a tenu ses penseurs,
non sans raison, pour des gens totalement inoffensifs. Plus
d'un qui s'est prétendu ennemi juré du monde existant a été
accueilli à bras ouverts dans les universités ou à la télévi-
sion, dans un élan d'amour réciproque. Parmi les rares per-
sonnes considérées comme tout à fait inacceptables, on
trouve assurément Guy Debord. Pendant longtemps, c'est
plutôt la police qui s'est intéressée à lui, et non les organes
normalement chargés de diffuser la pensée. Mais finalement
t6 GUY DEBORD

ce comportement n'a plus suffi, car les théories qu'il avait


élaborées avec ses amis, les situationnistes, ont commencé,
malgré tous les obstacles, à s'imposer dans l'esprit de
l'époque. Depuis lors on assiste à une autre technique d'oc-
cultation : la banalisation. Il existe certainement peu d'au-
teurs contemporains dont les idées ont été utilisées de façon
aussi déformée, et généralement sans même que l'on cite
son nom.
Il est désormais communément admis, depuis les direc-
teurs de télévision jusqu'au dernier des spectateurs, que
nous vivons dans une «société du spectacle ». Devant l'in-
vasion des mass media, dont on dénonce de plus en plus
les effets sur les enfants collés à l'écran de télévision dès leur
plus jeune âge, ou devant la " spectacularisation» de l'in-
formation que l'on déplore à propos d'événements tragiques
tels que les guerres et les catastrophes, il est aujourd'hui de
rigueur de parler de " société ·du spectacle ». Les plus infor-
més vont parfois jusqu'à dire que ce terme serait le titre d'un
livre écrit par un certain Debord, laissant ainsi entendre qu'il
s'agirait d'une sorte de MacLuhan plus obscur. Mais on est
rarement plus explicite.
Faut-il déplorer cette «désinformation »? Un socialiste
autrichien de la première moitié du siècle a dit : «Quand j'ai
commencé à lire Marx, je me suis étonné de ne pas en avoir
entendu parler à l'école. Quand j'ai commencé à com-
prendre Marx, je ne m'en suis plus du tout étonné. »

On a réduit les théories de Marx à une simple doctrine


économique sur l'appauvrissement prétendument inévi-
table du prolétariat, pour ensuite dénoncer triomphalement
l'erreur de Marx. De ce Marx-là, on pourra même parler dans
les écoles. De la même manière, on s'emploie à réduire les
LE CONCEPT DE SPECTACLE 17

idées de Debord à une théorie des mass media, afin de lui


donner hâtivement raison sur quelques points spécifiques et
ne plus parler du reste. Ce rapprochement entre Marx et
Debord n'est pas arbitraire. Une époque qui se sert de
l'écroulement du despotisme bureaucratique soviétique .et
du triomphe apparent de la version occidentale de la ges-
tion de la société, pour porter un « coup final» à tout ce qui
est lié à la pensée marxiste, doit trouver plus que gênante
J'une des rares théories d'inspiration marxiste qui s'est vue
sans cesse confirmée par lès faits depuis trente ans.
Pour une autre raison, cette comparaison n'est pas arbi-
traire: Iii compréhension des théories de Depmd_nécessite
avant tout que J'on fixe sa place parmi les théories marxistes.
èë propos pourrait étonner certains lècteurs :' l'i~térêt de
Debord résiderait-il donc dans l'interprétation qu'il fait de
Marx? Debord n'était-il pas avant tout le représentant d'une
avant-garde artistique qui voulait dépasser J'art au moyen du
« détournement » et de la « dérive» , du jeu et de J'« Urba-
nisme unitaire» ? Le pivot de J'agitation situationniste n'était-
il pas la révolution de la vie quotidienne? Bien sûr tout ceci
a son importance. Mais à trop vouloir privilégier cet aspect,
on finit également par réduire J'activité théorico-pratique de
Debord pour l'ensevelir dans le grand cimetière des avant-
gardes passées, en lui concédant comme unique intérêt
pour le présent celui d'être un «père des néo-avant-gardes
de la vidéo» ou un « précurseur des punks» - et ces
exemples ne sont pas inventés. Cette incompréhension est
déjà manifeste dans l'usage fréquent du mot «situation-
nisme », terme que les situationnistes ont résolument refusé
depuis le début (IS, 1/13) en y décelant une tendance abu-
sive à pétrifier leurs idées en dogme.
La présente étude porte avant tout sur l'actualité de la
18 GUY DEBORD

théorie du « spectacle» telle qu'elle a été élaborée par


Debord, et son utilité pour une théorie critique de la société
contemporaine. On démontrera que le spectacle est la
forme la plus développée de la société fondée sur la pro-
duction des marchandises et sur le « fétichisme de la mar-
chandise» qui en découle, concept dont on cherchera à cla-
rifier la véritable signification. On démontrera également
dans quelle mesure ce dernier concept constitue la clé pour
comprendre le monde d'aujourd'hui, où le résultat de J'ac-
tivité humaine s'oppose à J'humanité au point de menacer
celle-ci d'extinction par une catastrophe écologiqu(:! ou par
la guerre. Cet essai touche donc à l'actualité d'une partie
centrale de la pensée de Marx, et J'on examinera le rapport
de Debord avec les courants minor itaires du marxisme qui
se sont référés à cet aspect de la pensée de Marx.
Nous avons surtout approfondi les questions théoriques
et la relation de Debord avec les autres acteurs de son
époque historique ; nous n'avons accordé que la part indis-
pensable à certains aspects, comme la discussion sur le rôle
de l'organisation révolutionnaire, autrefois importants,
mais qui aujourd'hui pourraient évoquer les débats byzan-
tins sur la nature divine ou humaine du Christ. Nous nous
sommes peu étendus sur les aspects anecdotiques et bio-
graphiques, car ceux-ci ont déjà fait l'objet de certaines
recherches relativement bien documentées '. Cependant,
les activités pratiques de Debord, sa vie et ce que l'on pour-
rait appeler son « mythe» seront pris en considération, car
ils font partie d'un projet global qui vise à une existence
riche et passionnelle au lieu de la contemplation passive,
et qui veut abolir tout ce qui rend actuellement une telle
vie impossible.
LE CONCEPT DE SPECTACLE 19

Au cours des années soixante, en plus du dégoût crois-


sant qu'inspiraient ceux qui utilisaient Marx pour justifier
leurs goulags et leur nomenklatura, de nombreuses théories
marxistes ou prétendues telles semblaient désormais dépas-
sées. En ces années-là, le capitalisme ne se montrait pas du
tout incapable de développer davantage ses forces produc-
tives, ni de distribuer plus équitablement que dans le passé
ses résultats, démentant ainsi ceux qui attendaient une révo-
lution venant d'ouvriers subissant une misère croissante. La
critique sociale posa alors la question la plus globale, la plus
simple et pourtant la moins souvent posée :""'quel" usage fait-
on de l'énorme accumulation de moyens dont la société dis-
pose? La vie effectivement vécue par l'individu est-elle deve-
nue plus riche? Évidemment non. Tandis que le pouvoir de
l,a société dans son ensemble paraît infini, l'individu se
trouve dans l'impossibilité de gérer son propre univers.
Debord, contrairement à beaucoup d'autres, n'y voit pas
un revers inévitable du progrès, ni un destin de l'homme
moderne n'ayant d'autre remède qu'un improbable retour
en arrière. Il y décèle une conséquence du fait que l'éco-
nomie a soumis à ses propres lois la vie humaine. Aucun
changement à l'intérieur de la sphère de l'économie nesera
suffisant tant que l'économie elle-même ne sera pas passée
sous le contrôle conscient des individus. Sur la base des
indications fournies par Debord lui-même, nous explique-
rons pourquoi cette expression n'a rien à voir avec les affir-
mations du même ordre que l'on peut éventuellement
entendre de la bouche même du pape. L'économie
moderne et son existence en tant que sphère séj:2arée -- seront,
analysées ici comme conséquences de ~la marchandise, de
la valeur d'r!.êhange, du travail abstrait et de la forme~va.kYI..
C'est de cela qu'il faut parler.
20 GUY DEBORD

C'est ce que fait depuis la Première Guerre mondiale le


courant minoritaire du marxisme qui assigne une impor-
tance centrale au problème de l'aliénalion,(considérée non
pas comme un épiphénomène du développement capita-
liste, mais comme son noyau même) Il s'agit là encore d'une
façon très phi losophique de concevoir le problème; l'es-
sentiel est cependant d'avoir souligné que le développe-
ment de l'économie devenue indépendante, quelle que soit
sa variante, ne peut qu'être l'ennemi de la vie humaine. Le
chef de file de ce courant est G. Lukacs, dans Histoire et
conscience de classe, qui avait repris et élaboré la critique
marxienne du «fétichisme de la marchandise» en tenant
compte des mutations intervenues depuis Marx dans la réa-
lité sociale. Avec les arguments de Marx et de Lukacs,
Debord tentera par la suite de forger une théorie pour com-
prendre et combattre cette forme particulière de fétichisme
qui est née entre-temps, et qu'il nomme le «Spectacle».
Pour saisir les idées que Debord expose dans La Société
du Spectacle (1967), il est par conséquent indispensable de
bien analyser ses sources, auxquelles il doit plus qu'il n'y
paraît à première vue. Ceci ne signifie pas que l'on nierait
l'originalité de Debord, dont l'un des mérites est d'avoir
adapté ces théories à une époque très différente. Lui-même
écrit dans son livre autobiographique Panégyrique (1989) :
«De plus savants que moi avaient fort bien expliqué l'origine
de ce qui est advenu», citant ensuite sa propre paraphrase
de la théorie marxienne de la valeur d'échange, extraite de
La Société du Spectacle (Pan., 83). La Société du Spectacle
n'abonde pas en citations'; lorsque Debord en fait, c'est
davantage pour appuyer ses propres thèses que pour faire
état de ses sources. Mais une lecture attentive révèle que La
Société du Spectacle suit de près un certain courant marxiste,
LE CONCEPT DE SPECTACLE 21

en approfondit certaines tendances, en partage certains pro-


blèmes. Si nous suivons l'évolution de la critique de l'alié-
nation précisément chez ces trois auteurs, ce n'est pas pour
autant que nous voulions justifier l'affirmation de Debord
concernant La Société du Spectacle, selon laquelle « il n'y a
sans doute pas eu trois livres de critique sociale aussi impor-
tants dans les cent dernières années» (OCC, 183-184)3.
On ne peut éviter de faire un important usage de citations.
Les écrits de Debord se prêtent mal aux paraphrases, tant
pour la beauté du style que pour le danger d'en trahir le
contenu par des paraphrases trop « interprétatives ». Debord
a écrit peu, comme il le souligne lui-même (Pan., 42). Il ne
l'a fait que lorsque cela lui paraissait nécessaire. Aucun texte
de Debord n'est venu des sollicitations d'un rédacteur en
chef ou des obligations d'un contrat d'édition. Le problème
et la difficulté QOur une exégèse de l'œuvre de Debord, c'est
p~ment que celle-ci, bien que très succincte, pré_te~
avoir dit l'essentiel 4, mais re-fuse toute interprétation, et
exige d'être prise à la lettre. Pendant longtemps, Debord lui-
même n'a approuvé que les seules lectures rigoureusement
littérales de sa pensée, qui ressemblent en réalité à une
simple reproduction de ses textes.

Le spectacle, stade suprême de l'abstraction

Le concept de « société du spectacle» est souvent com-


pris dans un rapport exclusif à la tyrannie de la télévision ou
de moyens analogues. L'aspect mass-médiatique du spec-
tacle est pourtant considéré par Debord comme le plus « res-
treint », «sa manifestation superficielle la plus écrasante»
(SdS § 24). Ce n'est qu'apparemment qu'il s'agirait de l'in-
22 GUY DEBORD

vasion d'un instl1lment neutre et mal utilisé. Le fonctionne-


ment des moyens de communication de masse exprime au
contraire parfaitement la structure de la société entière dont
ils font partie. La contemplation passive d'images, qui de sur-
croît ont été choisies par d'autres, se substitue au vécu et à
la détermination des événements par l'individu lui-même. •
La constatation de ce fait est au cœur de toute la pensée
et de toutes les activités de Debord. À vingt ans, en 1952, il
réclame un art qui soit la création de situations, et non la
reproduction de situations déjà existantes. En 1957, dans la
plate-forme pour la fondation de l'Internationale situation-
niste, il définit pour la première fois le spectacle: «La
constl1lction de situations commence au-delà de l'écroule-
ment moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir
à quel point est attaché à l'aliénation du vieux monde
le principe même du spectacle : la non-intervention )
(Rapp., 699). Dans les douze numéros de la revue Interna-
tionale situationniste publiés entre 1958 et 1969, ce concept
occupe une place de plus en plus importante, mais son ana-
lyse systématique est développée en 1967 dans les 221
thèses de La Société du Spectacle 5.

Par rapport à un premier stade de l'évolution historique


de l'aliénation, qui peut se caractériser comme une dégra-
dation de 1'« être» en «avoir», le spectacle consiste en une
dégradation ultérieure de 1'« avoir» en «paraître» (SdS § 17).
L'analyse de Debord s'appuie sur l'expérience quotidienne
de 'appauvrissement de la vie vécue, de sa fragmentation
en spfîères de plus en plus séparées, ainsi que de la perte
de tout aspect unitaire dans la société. Le spectacle consiste
dans la recomposition des aspects séparés sur le plan de
l'image. Tout ce qui manque à la vie se retrouve dans cet

,
LE CONCEPT DE SPECTACLE 23

ensemble de représentations indépendantes qu'est le spec-


tàële.On peut citer en exemple les personnages célèbres,
acteurs ou hommes politiques, qui sont chargés de repré-
senter cet ensemble de qualités humaines et de joie de vivre
qui est absent de la vie effective de tous les autres individus,
emprisonnés dans des rôles misérables (SdS § 60-61 ). (La
séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle » (SdS § 25),
et si les individus sont séparés les uns des autres, ils ne
retrouvent leur unité que da ns le spectacle, où « les images
qui se sont détachées de chaque aspect de lavie fusionnent
dans un cours commun » (SdS § 2). Mais les individus ne s'y
trouvent réunis qu'en tant que séparés (SdS § 29), car le
spectacle accapare à son profit toute la co~munication :
celle-ci devient exclusivement unilatérale, le spectacle étallt
celui qui parle tandis que les « atomes sociaux » écoutent..kt
-- --- ---- --
son message est Un : l'incessante justification de la société
existante, c'est-à-d ÎL~d u..spectacleJlltmême et du m9 d~ de
prod~s;!.onUl est issu. Pour ce faire, le spectacle n'a pas
besoin d'arguments sophistiqués : il lui suffit d'être le seul à
parler sans attendre la moindre réplique. Sa condition préa-
lable, et simultanément son principal produit, est donc la
e.assivité de la contemplation. Seul l'«individu is~dJl.ns
la « foule atomisée» (SdS § 221) peut éprouy er le besoin du
~pectacle , et ce dernier fera tout pour renforcer l'isolement
de l'individu.
Il existe deux fondements principaux au spectacle 6)« Le
'--
l!nouvellement technologique incessant» e îJ la fusion éco-
nomico-étatique »; et dal2.s sa phase la plus r ' cente, trois
conséquences majeures: « Le secret généralisé; le faux sans
ré lique ~un présent perpétuel » (Com. , 19).
Le spectacle n'est don.spas une pure et simple adjonction
au monde, comme pourrait l'être une propagande diffusée,
24 GUY DEBORD

l2.ar les moyens de la communication. C'est l'activi~s::::: i~e


tout entière qui est captée par le spectacle à ses propres fins.
• De l'urbanisme aux partis politiques de toutes tendances, ae
l'art aux sciences, de la vie quotidienne aux passions et aux
désirs humains, partout on retrouve la substitution de la réa- ;
.,,
lité par son image. Et dans ce processus l'image finit par
devenir réelle, étant cause d'un compOJ1ement réel, et la
réalité finit par devenir image.
Cette image est par ailleurs nécessairement falsifiée. Car
si d'un côté le spectacle est toute la société, d'un autre côté
il est également une partie de la société, mais aussi l'instru-
ment avec lequel cette partie domine la société tout entière.
Le spectacle ne reflète donc pas la société dans son
e-nsemble, mais il structure les images selon les intérêts
d'une partie de la société; et ceci n'est pas sans effet sur l'ac-
tivité sociale réelle de ceux qui contemplent les images.
En subordonnant tout à ses propres exigences, le spec-
tacle doit donc falsifier la réalité à tel point que «dans le
monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux »,
comme l'écrit Debord (SdS § 9) en inversant la célèbre affir-
mation de Hegel. Tout pouvoir a besoin du mensonge pour
gouverner, mais le spectacle étant le pouvoir le plus déve-
loppé qui ait jamais existé, il est aussi le plus mensonger. Il
l'est d'autant plus qu'il est aussi le plus superflu et par consé-
quent le moins justifiable.
Le problème n'est cependant pas 1'«image » ni la «repré-
sentation» en tant que telles, comme l'affirment tant de phi-
losophies du xx' siècle, mais la société qui a besoin de ces
images. Il est vrai que le spectacle utilise plus particulière-
ment la vue, " le sens le plus abstrait et le plus mystifiable»
(SdS § 18), mais le problème réside dans l'indépendance
atteinte par ces représentations qui se soustraient au
LE CONCEPT DE SPECTACLE 25

contrôle des homme~et leur parlent sous forme de mono-


logue, éliminant de la vie tout dialogue. §lIes naissent de-la
P!atique sociale collective, mais se comportent comme des
êtres indépendants.
À ce point, !!. deyient évident que le spectacle est l'héri-
tier de la religion, et il est significatif que le premier chapitre
de La Société du Spectacle porte pour épigraphe une cita-
tion de L 'Essence du christianisme de Feuerbach. La vieille
religion avait projeté la puissance de l'homme dans le ciel,
où elle prend l'apparence d'un dieu qui s'oppose à l'homme
en tant qu'entité étrangère; le spectacle accomplit la même
opération sur terre. Plus l'homme reconnaît de pouvoir aux
dieux qu'il a créés, plus il ressent sa propre impuissance;
l'humanité se comporte de la même manière devant ces
forces qu'elle a créées~ qu'elle a laissé échapper,-eniui «se
montrent à nous dans toute leur puissanc~ » (SdS § 31). La
contemplation de ces puissances est inversement propor-
tionnelle ,à la vie individuelle, au point que les gestes les plus
ordinaires sont vécus par quelqu'un d'autre à la place du
sujet lui-même. Dans ce monde «le spectateur ne se sent
chez~ -' ui nulle part» (SdS § 30). Qans le spectacle, tout
comme dans la religion, chaque moment de la vie, chaque
idée et chaque geste ne trouve son sens qu'en dehors de lui-
mêmeS.
Tout ceci n'est ni un destin, ni un produit inévitable du
déveroppement CIe la techniqüe:J:a séparàhon survenue
-entre l'activité réelle de la société etSa.~ représe~tati Oi1ëSt
uneconséquence- des séparat~.!fs au -s êîii êie la ~pci ~té Eille-
meme. C'est la séparation la plus ancienne qui a créé les
autres: celle du Pouvoir. Àpa~tir del a-di-;'olutio n des com-
munautés primitives, toutes les sociétés ont connu à l'inté-
rieur d'elles-mêmes un pouvoir institutionnalisé, une ins-
26 GUY DEBORD

tance séparée, et tous ces pouvoirs avaient quelque chose


de spectaculaire. Pourtant ce n'est qu'à l'époque moderne
que le Pouvoir a pu accumuler des moyens suffisants, non
seulement pour instaurer une domination étendue à tous les
aspects de la vie, mais aussi pour pouvoir activement mode-
ler la société selon ses propres exigences. Ille fait principa-
lement au moyen d'une production matérielle qui tend à
recréer continuellement tout ce qui engendre l'isolement et
la séparation, de l'automobile à la télévision.
Ce stade «spectaculaire » du développement capitaliste
s'est progressivement imposé à partir des années vingt, et
s'est renforcé après la Seconde Guerre mondiale. Cette évo-
lution subit une continuelle accélération: en 1967, dési-
gnant le spectacle comme « l'autoportrait du pouvoir à
l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'exis-
tence » (SdS § 24), Debord semblait penser que celui-ci avait
atteint un stade presque indépassable. Mais en 1988 il doit
reconnaître que la mainmise du spectacle sur la société était
encore imparfaite en 1967, comparée à la situation vingt ans
plus tard (Corn., 20).
Ce qui précède ne concerne pas seulement le capitalisme
des sociétés occidentales: tous les systèmes socio-politiques
modernes participent du règne de la marchandise et du
spectacle. De même que le spectacle est une totalité à l'in-
térieur d'une société, il l'est également à l'échelle mondiale.
Le véritable antagonisme, celui du prolétariat qui reven-
dique la vie face à un système où « la marchandîsëse
contemple elle-même dans un monde qu'elle a créé"
(SdS § 53), est occulté par le spectacle des antagonismes
entre des systèmes politiques qui en réalité sont essentielle-
ment solidaires. Cependant ces antagonismes ne sont pas de
\
LE CONCEPT DE SPECTACLE 27

simples chimères; ils traduisent le développement inégal du


capitalisme dans les différentes parties du monde.
À côté des pays où la marchandise se développe libre-
ment, apparaît leur pseudo-négation, les sociétés dominées
par la bureaucratie d 'État comme l'Union soviétique, la
Chine ou de nombreux pays du tiers-monde. Ces régimes,
au même titre que les gouvernements fascistes instaurés
dans les pays occidentaux en temps de crises, sont appelés
en 1967 par Debord «pouvoir spectaculaire concentré». Ail
faible développement économique de ces sociétés, com-
paré à celui des sociétés du «spectaculaire diffus », supplée
l'idéologie comme marchandise suprême; son point culmi-
nant est l'obligation pour tous de s'identifier à un chef, qu'il
s'appelle Staline, Mao ou Soukarno. Le spectaculaire
concentré est peu flexible et gouverne, en
___dernière
_x
_ _ instance,
~_

grâce à sa police. Son image négative a pourtant sa fonction


dans la «division mondiale des tâches spectaculaires»
(SdS § 57) : la bureaucratie soviétique et ses ramifications
dans les pays occidentaux, c'est-à-dire les partis commu-
nistes traditionnels, représentent illusoirement la lutte
contre le spectaculaire diffus. Il semble qu'il n'y ait pas
d'autre alternative que ces deux formes, de sorte que les
opposants à l'intérieur de l'un des systèmes spectaculaires
prennent souvent pour modèle l'autre système - comme il
arrive dans beaucoup de mouvements révolutionnaires du
tiers-monde.
À cette époque déjà, Debord identifie le modèle vain-
queur du spectacle avec celui qui offre le plus grand choix
de marchandises variées (SdS § 110). Chacune de ces mar-
chandises promet l'accès à cette «satisfaction , déjà problé-
matique, qui est réputée appartenir à la consommation de
l'ensemble» (SdS § 65), et au moment inévitable de la
28 GUY DEBDRD

désillusion apparaît déjà une autre marchandise qui fait la


même promesse. Dans la lutte que se livrent les divers
objets, où l'homme n'est que spectateur, chaque marchan-
dise peut s'user; le spectacle dans son ensemble se renforce .
..Le spectacle est alors le chant épique de cet affrontement,
que la chute d'aucune Ilion ne pourrait conclure. Le spec-
tacle ne chante pas les hommes et leurs armes, mais les mar-
chandises et leurs passions» (SdS § 66), dit Debord dans
l'une des plus belles expressions de La Société du spectacle.
Aujourd'hui la valeur d'échange « a fini par diriger l'usage)J
(SdS § 46) et le détachement de la marchandise de tout
besoin humain authentique atteint finalement un niveau
pseudo-religieux avec les objets manifestement inutiles:
Debord cite les collections de pOlie-clés publicitaires qu'il
désigne comme une accumulation des « indulgences de la
marchandise)J (SdS § 67). Ce fait démontre que la mar-
chan dise ne contient plus un « atome)J de valeur d'usage,
mais qu'elle est désormais consommée en tant que mar-
-
chandise'.
Le spectacle n'est donc pas lié à un système économique
déterminé, mais il traduit la victoire de la catégorie de l'éco-
nomie en tant que telle, à l'intérieur de la société. La classe
qui a instauré le spectacle, la bourgeoisie, doit sa domina-
tion au triomphe de l'économie et de ses lois sur tous les
autres aspects de la vie. Le spectacle est « le résultat et le pro- ,
jet du mode de production existant)J, « il est l'affirmation
omniprésente du choix déjà fait dans la production, et sa
consommation corollaire)J (SdS § 6). Non seu lement le tra-
vail, mais aussi les autres activités humaines, ce qu'on
nomme le « temps libre )J, sont organisés de façon à justi fier
et à perpétuer le mode de production régnant. La produc-
tion économique s'est transformée d'un moyen en une fin
LE CONCEPT DE SPECTACLE 29

et le spectacle en est l'expression: avec son « caractère fon-


damentalement tautologique » (Sd S §- 13), il ne vise qu~à
a
reproduire ses propres c-;;ciitions d ' existe~ce . Au lieu de
serVir les déS"lrs-hmnams, Téconomie- à son stade spectacu-
laire crée et manipule sans cesse des besoins qui ne visent
qu'au « seul pseudo-besoin du maintien de son règne »
(SdS § 51).
L'«économie » doit donc être comprise ici comme une
partie de l'activité humaine globale qui domine sur tout le
reste. Le spectacle n'est rien d'autre que ce règne autocra-
tique de l'économie marchande (par ex. Com., 14). L'éco-
nomie autonomisée est en soi une aliénation; la production
économique est basée sur l'aliénation; l'aliénation est deve-
nue son produit principal ; et la domination de l'économie
sur la société entière entraîne cette diffusion maximale de
l'aliénation qui constitue justement le spectacle. «L'écono-
mie transforme le monde, mais le transforme seulement en
monde de l'économie » (SdS § 40).
On aura compris qu'ici nous ne parlons pas d'économie
au sens de « production matérielle», sans laquelle nulle
société ne saurait bien sûr exister. Nous parlons d'une éco-
nomie devenue indépendante qui soumet la vie humaine.
C'est une conséquence de la victoire remportée par la mar-
chandise à l'intérieur du mode de production.
Le second chapitre de La Société du Spectacle analyse
ensuite le processus par lequel « l'économie tout entière est
alors devenue ce que la marchandise s'était montrée être au
cours de cette conquête: un processus de développement
quantitatif » (SdS § 40). L'explication de la prédominance de
la valeur d'échange sur la valeur d'usage ne s'écarte pas de
celle de Marx, tout en utilisant des expressions aussi colo-
rées que celle-ci: « La valeur d'échange est le condottiere
30 GUY DEBORD

de la valeur d'usage, qui finit par mener la guerre pour son


propre compte" (SdS § 46) '. Et si Marx a parlé de la loi de
la baisse tendancielle du taux de profit, Debord parle d'une
«baisse tendancielle de la valeur d'usage" comme
«constante de l'économie capitaliste " (SdS § 47), autrement
dit de la subordination croissante de tout usage, même le
plus banal, aux exigences du développement de l'écono-
mie, c'est-à-dire à la pure quantité. Même si le progrès de
l'écono mie a résolu sur une partie de la planète le problème
de la SU Ivie immédiate, la question de la SUIvie au sens large
se pose toujours, car l'abondance de la marchandise n'est
rien d'autre qu'un manque pourvu matériellement.

Quand Debord conçoit l'aliénation - le spectacle -


comme un processus d'abstraction, et qu'il la ramène à la
marchandise et à sa structure, il développe certaines idées
fond amentales chez Marx, mais qui dans l'histoire du
«marxisme" ont connu peu de succès, et pas par hasard.
Pour Hegel, l'aliénation est constituée par le monde objec-
tif et sensible, tant que le sujet n'arrive pas à reconnaître ce
monde comme son produit propre. De même pour les
«jeunes hégéliens" - Feuerbach, Moses Hess et le Marx de
la première période - l'aliénation est une inversion entre
sujet et attribut, entre concret et abstrait. Ils la conçoivent
toutefois de façon exactement opposée à Hegel: pour eux,
le vrai sujet est l'homme dans son existence sensible et
concrète. Il est aliéné quand il devient l'attribut d'une abs-
traction qu'il a posée lui-même, mais qu'il ne reconnaît plus
comme telle et qui lui apparaît donc comme un sujet.
L'homme dépend alors de son propre produit devenu indé-
pendant. Feuerbach perçoit l'aliénation dans la projection
de la puissance humaine dans le ciel de la religion, qui
LE CONCEPT DE SPECTACLE 31

laisse l'homme impuissant sur terre; mais il la retrouve éga-


Iement dans les abstractions de la philosophie idéaliste,
pour laquelle l'homme dans son existence concrète n'est
qu'une forme phénoménique de l'Esprit et de l'universel.
Hess et le jeune Marx identifient dans l'État et dans l'argent
deux autres aliénations fondamentales, deux abstractions
auxquelles l'homme s'aliène dans ses qualités de membre
d'une communauté et de travailleur. Ceci signifie aussi que
le phénomène ne concerne pas de façon égale toute
1'« humanité », mais qu'une aliénation particulière pèse sur
une partie de celle-ci, c'est-à-dire sur celle qui doit travailler
sans posséder les moyens de production. Son propre pro-
duit ne lui appartient pas et lui apparaît donc comme une
puissance étrangère et hostile. Dans toutes les formes d'alié-
nation, l'individu concret n'a de valeur que pour autant qu'il
participe de l'abstrait, c'est-à-dire qu'il possède de l'argent,
qu'il est un citoyen de l'État, un homme devant Dieu , un
«soi» au sens philosophique. Les activités de l'homme n'ont
pas de but en soi, mais servent exclusivement à lui faire
atteindre ce que lui-même a créé et qui, bien que conçu seu-
lement comme un moyen, s'est transformé en une fin. L'ar-
gent en est l'exemple le plus évident.
Le spectacle est en effet le développement le plus extrême
de cette tendance à l'abstraction, et Debord peut dire du
spectacle que son «mode d 'être concret est justement l'abs-
traction» (SdS § 29). La dévalorisation de la vie au profit des
abstractions hypostasiées atteint désormais tous les aspects
de l'existence; et ces abstractions elles-mêmes devenues
sujet ne se présentent plus comme des choses, mais sont
encore plus abstraites, étant devenues des images. On peut
dire que le spectacle incorpore toutes les vieilles aliéna-
tions : il «est la reconstruction matérielle de l'illusion reli-
32 GUY DEBORD

gieuse» (SdS § 20), <d 'argent que l'on regarde seulement»


(SdS § 49), il est « inséparable de l'État moderne» (SdS § 24),
il est « l'idéologie matérialisée» (titre du dernier chapitre de
La Société du Spectacle) ' .
Quelques années plus tard, Marx dépasse cette concep-
tion encore trop philosophique de l'aliénation comme inver-
sion du sujet et de l'attribut, et comme assujettissement de
1'« essence humaine» à ses propres produits. Dans le Mani-
feste communiste, lui et Engels se moquent des « auteurs alle-
mands» qui « derrière la critique française de la monnaie
[ ... ] marquèrent l'aliénation de l'essence humaine JO ». Mais
le concept d'aliénation, entendue au sens d'abstraction,
revient plus tard dans les écrits de Marx sur la critique de
l'économie politique, où d'autre part se trouve révélée l'ori-
gine historique du processus d'abstraction. Dans le premier
chapitre du premier volume du Capital, Marx analyse la
(orme de la marchandise en tant que noyau de toute la pro-
duction capitaliste, et démontre que le processus d'abstrac-
tion est au cœur de l'économie moderne au lieu d'en être
un simple revers déplaisant. Il ne faut pas oublier que dans
cette analyse de la forme·marchandise, Marx ne parle pas
encore de plus·value, ni de la vente de la force de travail, ni
du capital. Il fait ainsi découler toutes les formes les plus
développées de l'économie capitaliste de cette structure ori-
ginaire de la marchandise - qui est comme la « cellule du
corps Il)) - et de l'opposition entre concret et abstrait, entre
quantité et qualité, entre production et consommation,
entre le rapport social et ce que ce dernier produit 12.
Marx souligne le caractère double de la marchandise:
outre son utilité, c'est-à·dire sa valeur d'usage, elle possède
une valeur qui détermine la relation par laquelle elle est
échangée contre d'autres marchandises (valeur d'échange).
LE CONCEPT DE SPECTACLE 33

La qualité concrète de chaque marchandise est nécessaire-


ment différente de celle de toutes les autres marchandises
qui sur ce plan ne sont pas mesurables entre elles. Mais
toutes les marchandises ont une substance commune qui
permet de les échanger, dans la mesure où elles en repré-
sentent différentes quantités. Cette « substance de la valeur»
est identifiée par Marx dans la quantité de temps de travail
abstrait nécessaire pour produire la marchandise. En tant
que valeur, la marchandise n'a aucune qualité spécifique,
et les diverses marchandises ne se différencient que d'un
point de vue quantitatif. La valeur d'un produit n'est donc
pas constituée par le travail concret et spécifique qui l'a
créé, mais bien par le travail abstrait: «Avec les caractères
utiles particuliers des produits du travail disparaissent en
même temps et le caractère utile des travaux qui y sont
contenus, et les formes concrètes diverses qui distinguent
une espèce de travail d'une autre espèce. Il ne reste donc
plus que le caractère commun de ces travaux; il~6nt tous
ramenés au même travail humain, à une dépense de force
humaine de travail sans égard à la forme particulière sous
laquelle cette force a été dépensée, au travail humain abs-
trait 13. » Ainsi se perd le caractère qualitatif des divers tra-
vaux produisant différents produits. La valeur d'une mar-
chandise n'est que la «cristallisation» de cette « matière»
qu'est le «travail humain indistinct 14 », au sens d'une pure
« dépense productive du cerveau, des muscles, des nerfs, de
la main de l'homme 15», dont la seule mesure est le temps
dépensé. Il s'agit toujours du temps qui est nécessaire en
moyenne pour fabriquer un certain produit dans une société
donnée, selon des conditions de production données; et les
travaux plus compliqués ont la valeur d'un travail simple
multiplié, c'est-à-dire d'une plus grande quantité de travail
34 GUY DEBORD

simple. Dans la formule apparemment très banale «vingt


mètres de toile valent autant que cinq kilos de thé », Marx
retrouve la formule plus générale de toute la production
capitaliste: deux choses concrètes prennent la forme de
quelque chose d'autre qui les relie, le travail abstrait, dont
la forme finale est l'argent.
Cependant, une marchandise doit toujours avoir une
valeur d'usage et répondre à une exigence, qu'elle soit réelle
ou induite. La valeur d'une marchandise se présente tou-
jours sous la forme d'une valeur d'usage qui, dans le pro-
cessus d'échange, n'est que le «porteur» de la valeur
d'échange. La valeur d'usage, pour se réaliser, doit devenir
«la forme de manifestation de son contraire, la valeur"». Le
processus par lequel le concret devient un attribut de l'abs-
trait est entendu ici par Marx non plus dans un sens anthro-
pologique, mais comme conséquence d'un phénomène his-
torique déterminé. En effet, la diffusion de la marchandise
est un phénomène de l'époque moderne. La subordination
de la qualité à la quantité et du concret à l'abstrait fait par-
tie de la structure de la marchandise, mais les productions
humaines ne sont pas toutes fondées sur l'échange, et donc
sur la marchandise.
Tant que les différentes communautés humaines, comme
les villages, produisent elles-mêmes ce dont elles ont besoin
et se limitent à l'échange occasionnel des excédents, la
valeur d'usage dirige la production. Chaque travail particu-
lier fait partie d'une division des tâches à l'intérieur de la
communauté à laquelle il est directement lié, et maintient
son caractère qualitatif. C'est pourquoi Marx dit que le lien
social est produit avec la production matérielle. Les rapports
des hommes peuvent être brutaux, mais ils restent bien
reconnaissables, par exemple quand le serf de la glèbe ou
LE CONCEPT DE SPECTACLE 35

l'esclave constatent qu'une part de leur produit leur est sous-


traite par leur maître. Ce n'est que lorsqu'un certain seuil est
dépassé dans le développement et le volume des échanges,
que la production elle-même se dirige essentiellement vers
la création de valeur d'échange. La valeur d'usage de
chaque produit réside alors dans sa valeur d'échange, par
l'intermédiaire de laquelle on accède à d'autres valeurs
d'usage. Le travail lui-même devient force de travail à
vendre pour exécuter du travail abstrait. À la valeur d'usage,
c'est-à-dire au concret, on n'accède que par la médiation de
la valeur d'échange, ou plus précisément de l'argent.
Dans la société moderne, les individus sont isolés à l'in-
térieur d'une production où chacun produit selon ses
propres intérêts. Leur lien social s'établit seulement a pos-
teriori à travers l'échange de leurs marchandises. Leur être
concret, leur subjectivité doit s'aliéner à la médiation du tra-
vail abstrait qui efface toutes les différences. La production
capitaliste signifie l'extension des caractéristiques de la mar-
chandise à l'ensemble de la production matérielle et des
rapports sociaux. Les hommes ne font rien d'autre que
s'échanger des unités de travail abstrait, objectivées en
valeur d'échange qui peut ensuite se retransformer en valeur
d'usage.
La valeur des produits est créée par l'homme, mais sans
qu'il le sache. Le fait que la valeur se présente toujours sous
la forme d'une valeur d'usage, d'un objet concret, fait naître
l'illusion que ce sont les qualités concrètes d'un produit qui
décident de son destin 17 . Il s'agit là du célèbre «caractère
fétiche de la marchandise et son secret 18» , dont Marx parle
et qu'il compare explicitement à l'illusion religieuse où les
produits de la fantaisie humaine semblent animés d'une vie
propre 19. Dans une société où les individus ne se rencon-
36 GUY DEBORD

trent que dans l'échange, la transformation des produits du


travail humain et des relations qui y ont présidé en quelque
chose d'apparemment" naturel" implique que toute la vie
sociale semble être indépendante de la volonté humaine et
qu'elle se présente comme une entité en apparence auto-
nome et "donnée", ne suivant que ses propres règles. Selon
une formule de Marx, les relations sociales non seulement
apparaissent, mais sont effectivement" des rapports de
choses entre personnes et des rapports sociaux entre les
choses 2ll ".
Les rares fois où dans la discussion marxiste on a parlé de
"fétichisme de la marchandise", celui-ci a presque toujours
été traité comme un phénomène n'appartenant qu'à la seule
sphère de la conscience, c'est-à-dire comme une fausse
représentation de la "véritable" situation économique. Mais
ce n'en est qu'un des aspects. Marx lui-même avait averti
que" la découverte scientifique faite plus tard, que les pro-
duits du travail, en tant que valeurs, sont l'expression pure
et simple du travail humain dépensé dans leur production,
marque une époque dans l'histoire du développement de
l'humanité, mais ne dissipe point la fantasmagorie qui fait
apparaître le caractère social du travail comme un caractère
des choses, des produits eux-mêmes 21 ". Le concept de «féti-
chisme" signifie plutôt que la vie humaine tout entière est
subordonnée aux lois qui résultent de la nature de la valeur,
la première de toutes étant son continuel besoin de s'ac-
croître. Le travail abstrait représenté dans la marchandise est
totalement indifférent à ses effets sur le plan de l'usage. li ne
vise qu'à produire à la fin de son cycle une plus grande
quantité de valeur - sous forme d'argent - qu'il n'yen
avait au départ". Cela signifie que la caractéristique du capi-
talisme est déjà contenue dans la double nature de la mar-
LE CONCEPT DE SPECTACLE 37

chan dise : être nécessairement un système en crise perma-


nente. La valeur, loin d 'être, comme le croyaient les
marxistes du mouvement ouvrier, une donnée « neutre» qui
ne devient problématique que lorsqu'elle porte à l'extorsion
de « plus-value» (autrement dit à l'exploitation), conduit au
contraire inévitablement à une collision entre raison « éco-
nomique» (création de toujours plus de valeur, indépen-
damment de son contenu concret) et exigences humaines.
Du point de vue de la valeur, le trafic de plutonium ou de
sang contaminé vaut plus que l'agriculture française; non
par une quelconque aberration, mais en raison de cette
même logique de la valeur 23 • On comprend que la valeur
n'est en aucune façon une catégorie «économique», mais
une forme sociale totale qui cause elle-même une scission
de la vie sociale en divers secteurs. L'« économie» n'est
donc pas un secteur impérialiste qui a soumis les autres
domaines de la société, comme la terminologie de Debord
pourrait peut-être le faire penser, mais elle est constituée
elle-même par la valeur.
En effet on trouve simultanément chez Marx deux aspects,
l'un qui tend à se libérer de l'économie et l'autre qui tend à
se libérer par l'économie, sans que l'on puisse simplement
les attribuer à différentes phases de sa pensée, comme cer-
tains veulent le faire. Dans sa critique de la valeur, Marx a
mis à nu la « forme pure» de la société de la marchandise.
À son époque, cette critique constituait une audacieuse anti-
cipation, alors que ce n'est qu'aujourd'hui qu'elle est en
mesure de saisir vraiment l'essence de la réalité sociale.
Marx lui-même n'avait pas conscience, et ses successeurs
marxistes encore moins, du contraste existant entre la cri-
tique de la valeur et le contenu de la majeure partie de son
œuvre, celle dans laquelle il examine les formes empiriques
38 GUY DEBORD

de la société capitaliste de son époque. Il ne pouvait pas voir


combien cette dernière était encore pleine d'éléments pré-
capitalistes, de sorte que la plupart de ses caractères étaient
encore très différents, ou même à l'opposé de ce qui devait
plus tard résulter du triomphe progressif de la forme-mar-
chandise sur tous les résidus précapitalistes. Marx considère
par conséquent comme des traits essentiels du capitalisme
des éléments qui, en réalité, n'étaient dus qu'à sa forme
imparfaite, comme la création d'une classe nécessairement
exclue de la société bourgeoise et de ses « bénéfices ». Le
marxisme du mouvement ouvrier - de la social-démocra-
tie au stalinisme, avec tous leurs reflets plus ou moins éla-
borés dans le champ intellectuel- n'a retenu que cette part
de la théorie de Marx. Tout en la déformant souvent", le
mouvement ouvrier ne manquait pas de raisons de s'y réfé-
rer, car cette part était légitime dans la phase ascendante du
capitalisme, lorsqu'il s'agissait encore d'imposer les formes
capitalistes contre les formes pré bourgeoises. Ce dévelop-
pement a connu son apogée à l'époque qui se trouve résu-
mée dans les noms de Ford et de Keynes, au moment où le
marxisme du mouvement ouvrier célébrait ses plus grandes
victoires. Au contraire, dans les années soixante-dix surgit
une crise qui ne vient pas, comme les précédentes, des
imperfections du système de la marchandise, mais bien de
sa victoire totale. C'est alors qu'émerge sa contradiction de
base, issue de la structure de la marchandise. Comme nous
espérons le montrer, l'aspect le plus actuel de la pensée de
Debord est d'avoir été parmi les premiers à interpréter la
situation présente à la lumière de la critique marxienne de
la valeur, tandis que ses aspects les plus faibles se trouvent
là où sa pensée demeure liée au marxisme du mouvement
ouvrier. Debord était en même temps l'un des derniers
LE CONCEPT DE SPECTACLE 39

représentants d'un certain courant de la critique sociale et


l'un des premiers de sa phase nouvelle.
Rappelons ici deux conséquences de la critique du féti-
chisme que Debord a su saisir avec une grande anticipation.
En premier lieu, l'exploitation économique n'est pas le seul
mal du capitalisme, étant donné que celui-ci est nécessai-
rement le reniement de la vie elle-même dans toutes ses
manifestations concrètes. En second lieu, aucune des nom-
breuses variantes à l'intérieur de l'économie marchande ne
peut opérer de changement décisif. C'est pourquoi il serait
parfaitement vain d'attendre qu'une bonne solution des pro-
blèmes vienne du développement de l'économie et de la
distribution adéquate de ses bénéfices. L'aliénation et la
dépossession constituent le noyau de l'économie mar-
chande, qui de plus ne pourrait pas fonctionner autrement,
et les progrès de cette dernière sont nécessairement les pro-
grès des deux premières. Il s'agissait là d'une authentique
redécouverte, si l'on considère que le « marxisme », tout
comme la science bourgeoise, ne faisait pas de « critique de
l'économie politique » mais se bornaient à faire de l'écono-
mie politique, ne considérant que les côtés abstrait et quan-
titatif du travail sans en voir la contradiction avec son côté
concret 25. Dans la subordination de toute la vie aux exi-
gences économiques, ce marxisme ne remarquait pas là un
des effets les plus méprisables du développement capita-
liste, mais au contraire une donnée ontologique, dont la
mise en évidence semblait même un fait révolutionnaire.
L' « image » et le « spectacle » dont parle Debord doivent
s'entendre comme un développement ultérieur de la forme-
marchandise. Ils ont en commun cette caractéristique de
réduire la multiplicité du réel à une forme unique, abstraite
et égale. En effet, l'image et le spectacle occupent chez
40 GUY DEBORD

Debo rd la meme place qu 'occ upent dans la théorie


marxi enne la marchandise et ses dérivés. La première
phrase de La Société du Spectacle proclame: "Toute la vie
des sociétés dans lesquelles règnent les conditions
modernes de production s'annonce comme une immense
accumulation de spectacles. " Il s'agit d'un " détournement"
de la première phrase du Capital: "Toute la vie des socié-
tés modernes dans lesquelles règnent les conditions
modernes de production s'annonce comme un e immense
accumulation de marc handises." La substitution du mot
"capital" par le mot" spectacle" dans une phrase de Marx
se retrouve dans cell e-ci : " Le spectacle n'est pas un
ensemble d'images, mais un rapport social e ntre des per-
sonnes, médiatisé par des images 2G" (SdS § 4). Selon la théo-
rie marxienne, l'accumulation de l'argent, si elle dépasse un
seuil qualitatif, se transform e en capital; selon Debord, le
capital atteint un tel degré d 'accumulation qu'il devient
image (SdS § 34). Le spectacle est l'équivalent non seule-
ment des biens, comme l'est l'argent, mais de toute activité
possible (SdS § 49) -justement parce que tout " ce que l'en-
semble de la société peut être et faire" est deve nu mar-
chandise. " Le caractère fondame ntalement tautologique du
spectacle " (SdS § 13) reflète exactement le caractère tau-
tologique et autoréférenciel du travail abstrait qui ne vise
qu'à augmenter la masse de travail mort objectivé et traite
en effet la production de valeurs d'usage comme un simple
moyen pour atteindre ce but ". Le spectacle est conçu par
Debord comme une visualisation du lien abstrait que
l'échange institue entre les hommes, de même que l'argent
en était la matérialisation. Les images se matérialisent à leur
tour et exercent une influence réelle sur la société: c'est
LE CONCEPT DE SPECTACLE 41

pourquoi Debord dit que l'idéologie est loin d'être une chi-
mère (SdS § 212).

Debord et Luk6cs

La pensée marxienne est donc une constatation et une cri-


tique de la réduction de toute la vie humaine à la valeur,
c'est-à-dire à l'économie et à ses lois. Malgré cela, des géné-
rations d'adversaires et de partisans de Marx ont interprété
ce constat comme une apologie de cette réduction. À leurs
yeux, il doit sembler surprenant que Debord, qui se réfère à
Marx, conçoive la sphère économique comme opposée à la
totalité de la vie. Pourtant cette interprétation de Marx peut
se vanter d'avoir d'illustres prédécesseurs: « Ce n'est pas la
prédominance des motifs économiques dans l'explication
de l'histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de
la science bourgeoise, c'est le point de vue de la totalité»,
écrit Gy6rgy Lukâcs dans Histoire et conscience de classe
(HCC, 47). Ce « point de vue» chez Lukacs est étroitement
lié à la redécouverte du concept de « fétichisme de la mar-
chan dise». Le retour de ce concept à partir des années cin-
quante , au moins comme un mot à la mode, ne doit pas faire
oublier la vie difficile qu'il a connue chez les « marxistes».
De la mort de Marx jusqu'aux années vingt, il tombe dans
un oubli quasi total: Engels dans sa dernière période ne lui
accorde guère d'importance, pas plus que Rosa Luxem-
bourg, Lénine et Kautsky; ils fondent la condamnation du
capitalisme sur la paupérisation croissante, les difficultés
d'accumulation ou la baisse du taux de profit. Le premier
qui reprend en termes sérieux le concept de « fétichisme »
est Lukâcs en 1923 dans Histoire et conscience de classe 28 ;
42 GUY DEBORD

et il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour


que ce concept se répande un peu plus dans le camp
marxiste.
À sa publication, le livre de Lukacs fait fureur - dans tous
les sens du terme - et l'année suivante il est condamné par
la Troisième Internationale, anathème partagé par la social-
démocratie allemande. Quelques années plus tard, l'auteur
lui-même prend ses distances par rapport à son livre, et ce
dernier devient vite aussi légendaire qu'introuvable, de sorte
que peu de gens ont l'occasion d'en subir l'influence. Mais
lorsque le décès officiel du stalinisme vient alimenter la
recherche d'un marxisme différent, certains chapitres du
« livre maudit du marxisme» sont publiés en 1957 et 1958
dans la revue Arguments; et en 1960 paraît la traduction fran-
çaise intégral e, contre la volonté de Lukacs. Celui-ci, ne pou-
vant plus empêcher la redécouverte de son texte, autorise
en 1967 une réédition en allemand et y ajoute une autocri-
tique de grande importance.
Histoire et conscience de classe, devenu ensuite dans les
années soixante un véritable livre culte, a exercé une pro-
fonde influence sur Debord; on y trouve l'origine de la direc-
tion dans laquelle celui-ci développe les thèmes marxiens.
Debord ne fait pas grand état de cette filiation; les citations
se limitent à deux phrases, placées en épigraphes du second
chapitre de La Société du Spectacle; dans un autre passage,
il cite quelques lignes de la Différence des systèmes de Fichte
et de Schelling du jeune Hegel (SdS § 180) qui semblent
extraites du livre de Lukacs (HCC, 176). Parmi les théories
de Lukacs, Debord ne rappelle explicitement que celle qui
conçoit le palti comme « la médiation [ ... J entre la théorie
et la pratique », où les prolétaires cessent d'être « des spec-
LE CONCEPT DE SPECTACLE 43

tateurs»; et il affirme qu'ainsi Lukacs décrivit « tout ce que


le parti bolchevik n'était pas » (SdS § 112) 29.
Dans les nombreuses pages de la revue Internationale
situationniste, Lukacs n'est cité qu'une seule fois, mais la
phrase choisie est caractéristique: « Le règne de la catégo-
rie de la totalité est le porteur du principe révolutionnaire
dans la science» (lS, 4/31 , qui cite HCC, 48). Cette catégo-
rie est en effet centrale aussi bien chez Lukacs - son insis-
tance sur celle-ci est l'un des rares aspects du livre auquel
il reconnaît encore une validité en 1967 (HCC, 396 post-
face) - que chez Debord.
Nous avons vu que dans la conception de Debord, le
spectacle est à la fois économique et idéologique, mode de
production et type de vie quotidienne, et ainsi de suite. Pour
les situationnistes, il est nécessaire de fournir un jugement
global qui ne se laisse pas éblouir par les différentes options
existant apparemment à l'intérieur du spectacle; ils refusent
par conséquent tout changement qui ne serait que partiel.
Selon La Société du Spectacle, le degré d'aliénation désor-
mais atteint a mis les ouvriers « dans l'alternative de refuser
la totalité de leur misère, ou rien» (SdS § 122). Le spectacle,
au moins dans sa forme « diffuse », se présente toujours sous
divers aspects: tendances politiques différentes, styles de
vie contraires, conceptions artistiques opposées. II incite les
spectateurs à exprimer un jugement et à choisir l'une ou
l'autre de ces fausses alternatives, afin qu'ils ne mettent
jamais en doute l'ensemble. Les situationnistes soulignent
leur refus en bloc des conditions existantes et en font un
principe épistémologique : « La compréhension de ce
monde ne peut se fonder que sur la contestation. Et cette
contestation n'a de vérité, et de réalisme, qu'en tant que
contestation de la totalité» (lS, 7/9-10) .
44 GUY DEBORD

Lukacs JO explique que plus la pensée bourgeoise réussit


à comprendre les « faits » particuliers de la vie sociale, plus
elle est incapable d 'en saisir la totalité. Cette incapacité cor-
respond parfaitement à la fragmentation effective de J'acti-
vité sociale, et en particulier à la parcellisation croissante du
travail. La science bourgeoise, de même qu'un certain
marxisme «vulgaire» sous son influence, typique de la
Deuxième Internationale, se laissent abuser par de préten-
dues contradictions comme celle qui apparaît entre sphère
économique et sphère politique. Seul le marxisme authen-
tique - et Lukacs affirme explicitement que la méthode de
celui-ci dérive de Hegel - reconnaît dans tous les faits iso-
lés des moments d'un processus total.
La science bourgeoise prend pour vraie J'apparente auto-
nomie des « choses» et des «faits» et cherche à en étudier
les « lois». Dans une crise économique ou dans une guerre
elle ne voit pas le résultat plus ou moins bouleversé de l'ac-
tivité humaine, mais quelque chose qui obéit à ses propres
lois. Cette science reste prisonnière de ce fétichisme de la
marchandise que la vraie critique doit dissoudre. C'est pour-
quoi, selon Histoire el conscience de classe, «le chapitre du
Capital sur le caractère fétichiste de la marchandise recèle
en lui tout le matérialisme historique » (HCC, 212) - affir-
mation inouïe en 1923. Lukacs nomme «réification» cet effet
du fétichisme qui transforme les processus en choses.
À propos de la marchandise, Lukacs soutient qu' « à cette
étape de J'évolution de l'humanité, il n'y a pas de problème
qui ne renvoie en dernière analyse à cette question et dont
la solution ne doive être cherchée dans la solution de
l'énigme de la structure marchande» (HCC, 109). «En pré-
supposanlles analyses économiques de Marx» (HCC, 110),
son apport personnel consiste dans J'analyse de la mar-
LE CONCEPT DE SPECTACLE 45

chandise comme « catégorie universelle de l'être social


total» (HCC, 113). Le passage de la présence de la mar-
chandise dans des échanges occasionnels à la production
systématique de marchandises n'était pas un passage seule-
ment quantitatif, comme veulent bien le croire les écono-
mistes bourgeois. C'était un passage qualitatif dans lequel la
marchandise, de simple médiation entre des processus pro-
ductifs, se transforme en élément central de la production
dont elle détermine le caractère même (HCC, 110 et sui-
vantes) .
Par rapport à Marx, Lukacs souligne beaucoup plus le
caractère « contemplatif » du capitalisme. Chaque individu
ne peut reconnaître qu'une infime partie du monde comme
son produit, tandis que tout le reste demeure absolument
au-delà de l'activité consciente et ne peut qu'être contem-
plé. Ceci n'exclut pas cependant une quelconque « acti-
vité », même frénétique et harassante ; le fait décisif est que
la fonction de l'ouvrier dans le processus productif se réduit
à un rôle passif à l'intérieur d'un calcul préétabli qui se
déroule suivant son propre automatisme, comme dans le
cas de la chaîne de montage.
À la différence des autres époques, il n'existe entre les
diverses classes sociales qu'une différence de degré dans la
réification. Quiconque travaille doit vendre sa force de tra-
vail comme une chose; et dans le cas du bureaucrate, la
vente comprend aussi les capacités psychiques. Mais l'en-
trepreneur qui contemple la marche de l'économie ou le
développement de la technique est également réifié, de
même que le technicien « vis-à-vis du niveau de la science
et de la rentabilité de ses applications techniques»
(HCC, 127) . Dans le capitalisme, tout le monde se limite à
essayer de tirer quelques avantages d'un système qu'on
46 GUY DEBORD

trouve déjà tout prêt et «défini une fois pour toutes»


(HCC, 127). En s'opposant explicitement à Engels, Lukâcs
affirme que la science, l'industrie et l'expérimentation se
fondent sur une attitude contemplative en face des «faits»
dans lesquels le mouve ment s'est apparemment coagulé'l
(HCC, 168). L'homme devient de plus en plus «spectateur»
(HCC, 118, 129, 207) de l'automouvement des marchan-
dises, qui lui semble une «seconde nature» (HCC, 163) -
Debord utilise la même expression dans le paragraphe 24
de La Société du Spectacle. Dans cette fausse conscience a
également sombré la version «économiciste» du marxisme,
qui ramène toutes les transformations sociales au détermi-
nisme des lois de l'économie.
La contemplation est évidemment liée à la séparation,
étant donné que le sujet ne peut contempler que ce qui s'op-
pose à lui comme séparé de lui. Bien plus que Marx, Lukacs
relie la réification à la division du travail, phénomène qui
avait fait de grands « progrès" dans le demi-siècle qui sépare
Lukacs de Marx. Tandis que le processus productif de l'arti-
san médiéval était une «unité organique irrationnelle»
(HCC, 116), les activités modernes font partie d'un calcul
étendu. Dans ce calcul, les travaux individuels, insensés en
eux-mêmes, sont recomposés par des «spécialistes ». Le tra-
vail en miettes peut donc moins que jamais produire un lien
social dans lequel les hommes se rencontrent individuelle-
ment et concrètement.

Ce qu'ont en commun de façon spécifique Debord et


Lukacs, c'est la condamnation nette de toute forme de
contemplation, dans laquelle ils voient une aliénation du
sujet. Ils identifient le sujet avec son activité, et pour Debord
la contemplation, la «non-intervention », est le contraire
48 GUY DEBORD

vail ne réunit plus de façon immédiate et organique et dont


la cohésion est bien plutôt, dans une mesure sans cesse
croissante, médiatisée exclusivement par les lois abstraites
du mécanisme auquel ils sont intégrés » (HCC, 118), à cette
phrase de Debord : « Avec la séparation généralisée du tra-
vailleur et de son produit, se perdent tout point de vue uni-
taire sur l'activité accomplie, toute communication person-
nelle directe entre les producteurs [ ... J. L'unité et la
communication deviennent l'attribut exclusif de la direction
du système» (SdS § 26). Les « lois abstraites» ont cessé d'être
une pure médiation, et se sont recomposées dans un sys-
tème cohérent. Lukacs en 1923 enregistre la perte de toute
totalité et reprend implicitement le concept de Max Weber
du « désenchantement du monde»; Debord décrit comment
par la suite aussi, la banalisation continue à dominer le
monde (SdS § 59), mais désormais comme conséquence
d'une fausse reconstruction de la totalité, comme dictature
totalitaire du fragment.
Ceci est particulièrement flagrant dans l'extension de la
réification au-delà de la sphère du travail. Le jeune Marx
reproche à l'économie politique de ne pas voir l'homme,
mais seulement l'ouvrier, et de ne s'intéresser à lui que lors-
qu"il travaille, laissant le reste aux soins « du médecin, du
juge, du fossoyeur et du prévôt des mendiants 32 ». Au
contraire, le spectacle « prend en charge» l'homme tout
entier, en lui réservant apparemment dans la sphère de la
consommation et du temps libre cette attention qui, en réa-
lité, lui est refusée dans le travail comme partout ailleurs
(SdS § 43). L'insatisfaction et la révolte peuvent même deve-
nir un engrenage du mécanisme spectaculaire (SdS § 59) .
La véritable recomposition des scissions ne peut se faire
sur le plan de la seule pensée: seule l'activité dépasse la
LE CONCEPT DE SPECTACLE 49

contemplation, et l'homme ne connaît vraiment que ce qu'il


a fait. La théorie du prolétariat n'a en effet de valeur qu'en
tant que {( théorie de la praxis » en voie de se transformer en
{( une théorie pratique bouleversant la réalité» (HeC, 253).
De même La Société du Spectacle affirme que {( dans la lutte
historique elle-même [ ... ] la théorie de la praxis se confirme
en devenant théorie pratique » (SdS § 90) et qu'avec Marx,
la négation de l'ordre existant est passée du champ théo-
rique à celui de {( la pratique révolutionnaire qui est la seule
vérité de cette négation» (SdS § 84). Et lorsque Debord
annonce {( qu'aucune idée ne peut mener au-delà du spec-
tacle existant, mais seulement au-delà des idées existantes
sur le spectacle» (SdS § 203), il résume l'un des thèmes clés
de Internationale situationniste, qui reprochait inlassable-
ment à tous les autres détenteurs de vérités plus ou moins
exactes de s'abstenir de toute preuve pratique.
Le vrai pivot philosophique d'Histoire et conscience de
classe est l'exigence que le sujet n'admette pas d'objet indé-
pendant en dehors de soi; en d'autres termes, le sujet-objet
identique s'y trouve théorisé. C'est l'un des principaux
motifs qui ont incité Lukacs à renier ensuite son texte. Dans
sa préface de 1967 il dénonce la conception du sujet-objet
identique comme irrémédiablement idéaliste, puisque avec
l'aliénation, il veut abolir toute objectivité. Un tel concept
d'aliénation accepte, sans s'en apercevoir, l'identification
hégélienne des deux termes et ne tient pas compte de la
définition marxienne de l'objectivation comme {( mode natu-
rel- positif ou négatif, selon le cas - de maîtrise humaine
du monde, tandis que l'aliénation en est une déviation spé-
ciale dans des conditions sociales déterminées» (HeC, 414
postface). N'importe quel travail, mais aussi le langage, est
une objectivation; au contraire t'aliénation naît seulement
50 GUY DEBORD

quand l'essence de l'homme s'oppose à son être (Hee, 401


postface). En identifiant les deux concepts, Histoire et
conscience de classe a involontairement défini l'aliénation
comme une conditio humana; et Lukacs pense que" cette
grossière erreur fondamentale a sûrement contribué dans
une large mesure au succès d'Histoire et conscience de
classe» (HeC, 400 postface) et qu'elle a influencé la nais-
sance de l'existentialisme allemand et français.
En vérité, la critique de l'aliénation capitaliste et celle de
la simple objectivité coexistent dans Histoire et conscience
de classe, et il n'est pas facile de les séparer. On peut donc
se demander jusqu'à quel point cette confusion ne se
retrouve pas chez Debord, au-delà de ses intentions. La
nécessité d'opérer une distinction entre aliénation et objec-
tivation était naturellement connue bien avant 1967; il suf-
fit de rappeler la publication, en 1932, des Manuscrits éco-
nomico-pnilosophiques de 1844 de Marx, où celui-ci montre
que pour Hegel l'aliénation était identique à l'objectivation
de l'Esprit, et donc aussi nécessaire que passagère.
Debord a voulu éviter cette" grossière et fondamentale
erreur», et rappelle que Marx s'était libéré du" parcours de
l'Esprit hégélien allant à sa propre rencontre dans le temps,
son objectivation étant identique à son aliénation»
(SdS § 80) . Debord ne désigne pas du tout l'objectivation
comme quelque chose de nécessairement mauvais; il ne
refuse pas, et même il revendique comme un fait propre-
ment humain, la perte du sujet dans les objectivations chan-
geantes que le temps apporte et dont le sujet sort enrichi.
C'est le contraire de cette aliénation où le sujet se trouve
devant des abstractions hypostasiées comme quelque chose
d'absolument autre: "Le temps est l'aliénation nécessaire,
comme le montrait Hegel, le milieu où le sujet se réalise en
LE CONCEPT DE SPECTACLE 51

se perdant [ ... ] Mais son contraire est justement l'aliénation


dominante [ .. . ] Dans cette aliénation spatiale, la société qui
sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe, le
sépare d'abord de son propre temps. L'aliénation sociale
surmontable est justement celle qui a interdit et pétrifié les
possibilités et les risques de l'aliénation vivante dans le
temps» (SdS § 161). Pour Debord, comme déjà pour Lukâcs,
l'un des modes fondamentaux de la réification est la spa-
tialisation du temps 33. À « l'inquiet devenir dans la succes-
sion du temps » (SdS § 170) - Debord, comme il le dit lui-
même, reprend ici des termes hégéliens - qui est une
« aliénation nécessaire », Debord oppose l'espace caractérisé
par son non-mouvement. À plusieurs reprises, Debord a sou-
ligné que l'attitude situationniste consiste à s'identifier avec
le passage du temps.

Comme c'était déjà le cas dans Histoire et conscience de


classe, Debord est amené à présumer que la réification se
brise contre un sujet qui dans son essence est irréductible à
la réification. Le sujet , même celui qui se présente ici et
maintenant, doit être au moins partiellement porteur d'exi-
gences et de désirs différents de ceux causés par la réifica-
tion. Semb le absent d'Histoire et conscience de classe,
comme de La Société du Spectacle, le soupçon que le sujet
pourrait être rongé à l'intérieur de lui-même par les forces
de l'aliénation qui, en conditionnant aussi l'inconscient des
sujets, les fait s'identifi er activement au système qui les
contient. Selon les situationnistes - mais Debord était cer-
tainement le moins naïf à cet égard - il suffirait que les
sujets empiriques s'entendent entre eux sans intermédiaires,
pour aboutir à des conclusions révolutionnaires. Debord
semble concevoir le spectacle comme une force qui agit de
52 GUY DEBORD

l'extérieur sur «la vie ». En effet, il affirme que le spectacle


est à la rois la société même et une partie de la société
(SdS § 3). Pour autan t que le spectacle tende ensuite à
envahir matériellement« la réalité vécue » (SdS § 8), celle-ci
en est distincte et est même l'opposé. Car il faut bien qu'il
existe un sujet substantiellement «sain» pour qu'on puisse
parler de «falsification» de son activité. Ce n'est pas le sujet
lui-même qui est aliéné, mais son monde, quand ce dernier
en est le reflet «infidèle» (SdS § 16). Mais le monde objec-
tif n'aurait pas d'existence autonome s'il n'était que le
«re flet fidèle» de son producteur; nous retrouvons donc ici
la théorie du sujet-objet identique.
Ce sujet qui résiste à la réification est identifié par Debord
avec le prolétariat"', comme il l'était déjà par Histoire et
conscience de classe. L'un et l'autre voient l'essence du pro-
létariat non pas dans ses conditions économiques, mais
dans son opposition à la réification. Pour Lukâcs, la
conscience de classe n'est pas une donnée empirique que
l'on retrouve immédiatement dans la classe ou même chez
chaque prolétaire, mais c'est une donnée en soi qui est attri-
buée d'office à la classe. Si la réification s'étend à toutes les
classes, la bourgeoisie toutefois s'y trouve à l'aise, car le
règne de la marchandise est son règne. La seule classe inté-
ressée au dépassement de la réification est le prolétariat,
puisque l'ouvrier se trouve être toujours, et quoi qu'il arrive,
un simple objet de ce qui advient : étant contraint de vendre
sa force de travail comme une marchandise, il est donc lui-
même la principale marchandise du capitalisme. Se voyant
réduit à un simple objet du processus du travail, il peut fina-
lement reconnaître qu'il en est le véritable auteur, le sujet;
c'est pourquoi sa conscience est «conscience de soi de la
marchandise» (HeC, 210). Pour cette raison, la réification
LE CONCEPT DE SPECTACLE 53

est destinée à être dépassée quand elle atteint son niveau le


plus élevé: quand tout aspect humain se sera éloigné de la
vie du prolétariat, celui-ci pourra inversement reconnaître
dans chaque « objectivation » un rapport entre des hommes,
médiatisé par des choses (HeC, 219). En partant de la forme
de réification la plus évidente, le rapport entre travail sala-
rié et capital, le prolétariat découvrira toutes les autres
formes de réification. Dans cette voie, il ne pourra pas s'ar-
rêter avant de reconstituer la totalité: ce « processus d'en-
semble, dans lequel l'essence du processus s'affirme sans
falsification et dont l'essence n'est obscurcie par aucune
fixation chosiste, [et qui] représente par rapport aux faits la
réalité supérieure et authentique » (HeC, 229).
À la différence de presque tous les observateurs des
années soixante, Debord soutient que le prolétariat conti-
nue d'exister, en concevant celui-ci comme « l'immense
majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l'em-
ploi de leur vie et qui, dès qu'ils le savent, se redéfinissent
comme le prolétariat» (SdS § 114). Il est l'ensemble des
« gens qui n'ont aucune possibilité de modifier l'espace-
temps social que la société leur alloue à consommer» (lS,
8/13). Lukacs et Debord soulignent tous deux que dans la
société moderne, la condition du prolétaire, si on ne l'en-
tend pas uniquement par rapport au salaire, est en train de
devenir celle de la société tout entière. La soumission de
toute la vie aux exigences de la marchandise, comme le cal-
cul et la quantification, transforme le destin de l'ouvrier,
c'est-à-dire la réification, en « destin typique de toute la
société» (HeC, 119). Debord écrit que « la réussite du sys-
tème économique de la séparation est la prolétarisation du
monde » (SdS § 26) ; le travail d'une bonne partie des classes
moyennes s'effectue dans des conditions prolétarisées
54 GUY DEBORD

(SdS § 114). Le prolétariat est alors plus étendu que jamais " .
Même si ses revendications économiques peuvent être satis-
faites, le spectacle ne peut jamais lui garantir une vie riche
en termes de qualité, puisque la quantité et la banalité
constituent son fondement. Le prolétariat n'est pas seule-
ment privé de la richesse matêrielle qu'il produit, il l'est
aussi de toutes les possibilités de richesse humaine dont il
crée les bases. Le spectacle l'exclut nécessairement de l'ac-
cès à la totalité des produits humains et lui interdit d'em-
ployer pour un libre jeu ce que l'économie spectaculaire uti-
lise pour un continuel accroissement de sa production
aliénée et aliénante. C'est pourquoi le prolétariat se trouve
être l'ennemi de l'existant, « le négatif à l'œuvre", indépen-
damment de toute augmentation de la dose quantitative de
survie. Face à la totalité du spectacle, son projet ne peut
qu'être total et non se limiter à une « redistribution des
richesses" ou à une « démocratisation" de la société.
La véritable contradiction sociale se situerait alors entre
ceux qui veulent, ou plutôt doivent maintenir l'aliénation,
et ceux qui veulent l' abolir ; entre ceux qui ne peuvent, ni
en pensée, ni en acte, dépasser la séparation entre sujet et
objet, et ceux qui au contraire y tendent. Cette impol1ance
majeure, que les situationnistes attribuaient aux facteurs
« subjectifs", augmente considérablement le poids qu'ils
conféraient aux formes de fausse conscience, tels que les
partis ouvriers bureaucratisés. Elle permettait aux situation-
nistes de réduire l'importance de faits qui semblaient contre-
dire leur théorie. On peut tranquillement supposer que le
prolétariat est révolutionnaire dans son essence, en soi. S'il
n'en fait pas la démonstration flagrante , si presque toutes ses
actions concrètes doivent être considérées comme « réfor-
mistes" , c'est que le prolétariat n'est pas encore parvenu à
LE CONCEPT DE SPECTACLE 55

son être pour soi, à la conscience de son être vrai, à cause


de ses illusions et par la faute de ceux qui les manipulent
pour leur propre compte. La question n'est pas de savoir ce
que les ouvriers sont actuellement, mais ce qu'ils peuvent
devenir- et ce n'est qu'ainsi que l'on peut comprendre ce
qu'ils sont déjà (VS, 122). Une telle définition est évidem-
ment très générale et bien éloignée de celle de Marx. Pour
Marx, le prolétariat est la classe révolutionnaire, non parce
qu'elle est celle qui a le plus grand motif d'insatisfaction,
mais parce que sa place dans le processus de production,
sa cohésion et sa concentration massive dans quelques
lieux lui fournissent aussi les moyens de renverser l'ordre
existant.
Selon Debord, la figure concrète qu'assume le prolétariat
en tant que sujet-objet identique est celle des Conseils
ouvriers, avec lesquels les prolétaires peuvent d'abord
conduire la lutte et par la suite gouverner une future société
libre. Aux alentours de 1920, Lukacs sympathise lui aussi
avec les Conseils, après sa participation à la République des
Conseils hongroise. Dans les Conseils, l'activité à la première
personne remplacera enfin la contemplation des actions
d'un parti ou d'un chef. «Dans le pouvoir des Conseils [ ... ]
le mouvement prolétarien est son propre produit, et ce pro-
duit est le producteur même» (SdS § 117). Ici sont abolies
toute séparation et toute spécialisation, les Conseils
«concentrant en eux toutes les fonctions de décision et
d'exécution» (SdS § 116). Le pouvoir des Conseils transfor-
mera «la totalité des conditions existantes », car il veut «se
reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179). Les
Conseils ouvriers ne sont donc pas seulement une institution
sociale qui dépasse les institutions bourgeoises et leur divi-
sion des pouvoirs, mais ils établiront la communauté
56 GUY DEBORD

humaine dans laquelle le monde entier sera une création


du sujet.

Selon La Société du Spectacle, dans le processus histo-


rique, sujet et objet coïncident déjà en soi, et la lutte histo-
rique est l'effort pour les faire coïncider aussi pour soi. L'his-
toire moderne" n'a pas d'objet distinct de ce qu'elle réalise
sur elle-même [ ... ] Le sujet de l'histoire ne peut être que le
vivant se produisant lui-même, devenant maître et posses-
seur de son monde qui est l'histoire» (SdS § 74). Ce "deve-
nir maître» ne peut en aucune façon être entendu au sens
où le développement des forces productives porterait au
pouvoir d'abord la bourgeoisie, puis le prolétariat. Le plus
grand reproche que La Société du Spectacle adresse à Marx
est celui d'avoir cédé" dès le Manifeste» à une conception
linéaire de l'histoire, qui identifie le "prolétariat à la bour-
geoisie du point de vue de la saisie révolutionnaire du pou-
voir» (SdS § 86). Mais" la bourgeoisie est la seule classe révo-
lutionnaire qui ait jamais vaincu» (SdS § 87), car sa victoire
dans la sphère politique est une conséquence de sa précé-
dente victoire dans le champ de la production matérielle.
Étant donné que son économie et son État ne sont qu'une
aliénation et la négation de toute vie consciente, la tâche
du prolétariat ne peut pas être de s'emparer de ces instru-
ments, sous peine d'un nouvel esclavage, comme cela s'est
produit en Russie et dans d'autres pays. Debord rejoint
Lukacs dans son refus d'une explication uniquement scien-
tifique de l'histoire; le moteur de l'histoire est la lutte des
classes, qui n'est pas un pur reflet des processus écono-
miques. Debord approuve Marx, car chez lui" il s'agit d'une
compréhension de la luite et nullement de la loi» - phrase
qui pourrait également figurer dans Histoire et conscience de
LE CONCEPT DE SPECTACLE 57

classe - et aussitôt après il cite cette célèbre phrase de


L'Idéologie allemande; «Nous ne connaissons qu'une seule
science; la science de l'histoire» (SdS § 81) 36. Selon Debord,
la tentative marxienne de tirer des révolutions manquées
des enseignements ayant valeur scientifique a ouvert la voie
aux futures dégénérescences de la bureaucratie ouvrière. En
vérité, il faut organiser les « conditions pratiques de la
conscience» (SdS § 90) de l'action prolétarienne, au lieu de
se placer sous la conduite de différents chefs, et de se fier à
un développement qui ressemble à un processus naturel.

L'histoire et la communauté comme essence humaine

Nous avons déjà évoqué la question du sujet dont l'acti-


vité peut être réifiée; cela suppose évidemment l'existence
d'une «essence humaine» qui puisse servir de paramètre
pour déterminer ce qui est «sain» et ce qui est «aliéné».
Quand, en 1967, Lukacs critique la confusion entre aliéna-
tion et réification qu'il avait faite lui-même en 1923, il affirme
qu'en réalité l'aliénation n'existe que là où 1'« essence» de
l'homme est en contradiction avec son «être» (HCC, 401
postface), et il en déduit la nécessité d'une «ontologie
marxiste ».
Chez Debord on ne trouve aucune tentative de fonder une
«ontologie», ce qui n'exclut pas nécessairement toute défi-
nition de 1'« essence humaine». Dans les Manuscrits de 1844,
Marx conçoit cette essence comme l'appartenance de
l'homme à son genre naturel, comme son Gattungswesen .
Pour Marx, l'histoire humaine est une partie de l'histoire
naturelle, et l'histoire naturelle de l'homme est justement la
production de la nature humaine , production qui s'est
58 GUY DEBORD

déroulée dans l'histoire": "L'œil est devenu l'œil humaill


tout comme un objet est devenu un objet social, humaill»
étant donné que" la formatioll des cinq sens est l'œuvre de
toute l'histoire passée 38». Cette humanisation de la nature,
dans laquelle l'homme se produit et s'humanise lui-même,
est comprise par Marx comme un échange organique avec
la nature et comme un développement des capacités pro-
ductives, au sens large.
On retrouve chez Debord la conception selon laquelle
l'essence humaine, au lieu d'être une donnée fixe, est iden-
tique au processus historique, compris comme autocréation
de l'homme dans le temps. « L'homme [ ... ] est identique au
temps» (SdS § 125). S'approprier sa propre nature signifie
avant tout s'approprier le fait d'être un être historique. Dans
les cinquième et sixième chapitres de La Société du Spec-
tacle, ceux qui sont les moins lus, Debord présente une
brève interprétation de l'histoire. Il y considère cette vie his-
torique et la conscience que les hommes en ont comme le
principal produit de l'accroissement de la domination
humaine sur la nature.
Tant que prédomine la production agricole, la vie reste
liée aux cycles naturels et se présente comme un éternel
retour: les événements historiques, tels que les invasions
ennemies, apparaissent comme des troubles venus de l'ex-
térieur. Le temps a un caractère purement naturel et
« donné ». Il commence à acquérir une dimension sociale
quand se forment les premières classes au pouvoir. Celles-
ci non seulement s'approprient du surplus matériel que la
société réussit à produire, mais n'étant pas tenues de passer
tout leur temps dans les travaux, elles peuvent aussi se
consacrer aux aventures et aux guerres (SdS § 128). Tandis
que la base de la société demeure immuable de génération
LE CONCEPT DE SPECTACLE 59

en génération, il existe déjà au sommet un temps historique


(SdS § 132). Temps historique signifie temps irréversible,
dont les événements sont uniques et ne se répètent pas. Il
en naît le désir de s'en souvenir et de les transmettre, c'est-
à-dire les premières formes de conscience historique. Pour
un petit nombre de personnes, l'histoire commence déjà à
prendre une direction, un sens et une signification. Et ceci
aboutit aux premières tentatives pour la comprendre, sur-
venues dans cette « démocratie des maÎtres de la société »
qu'est le monde des polis grecques (SdS § 134). Au moins
à l'intérieur de la communauté des citoyens libres, les pro-
blèmes de la société peuvent être discutés ouvertement, et
l'on parvient à admettre qu'ils dépendent du pouvoir de la
communauté, et non de celui d'une divinité, d'un destin ou
d'un roi sacré. La base matérielle de la société reste cepen-
dant liée au temps cyclique. Cette contradiction donne lieu ,
pendant une autre longue période, au compromis des reli-
gions semi-historiques, c'est-à-dire les religions mono-
théistes; le temps irréversible, sous forme de l'attente d'une
rédemption finale, se conjugue avec une dévaluation de
l'histoire concrète, considérée comme une simple prépara-
tion à cet événement décisif (SdS § 136).
La démocratisation du temps historique ne parvient pas à
progresser jusqu'au moment où la classe bourgeoise, à par-
tir de la Renaissance, commence à transformer le travail lui-
même (SdS § 140). À la différence des modes de produc-
tion précédents, le capitalisme accumule, au lieu de revenir
toujours au même point; il bouleverse sans cesse les pro-
cédés de production, et par-dessus tout le plus fondamen-
tal, le travail. Ainsi, pour la première fois dans l'histoire, la
base même de la société bouge, et pourrait donc accéder
au temps linéaire et historique . Toutefois, au même
60 GUY DEBORD

moment, la société tout entière perd son historicité, si l'on


entend par là une série d'événements qualitatifs, étant
donné que le nouveau temps irréversible est celui de la
« production en série des objets» : ce temps est par consé-
quent un « temps des choses» (SdS § 142). Le nivellement
de toute qualité réalisé par la marchandise transparaît aussi
dans la fin de tOlltes liber1és et prérogatives traditionnelles,
ainsi que dans la dissolution de toute autonomie des lieux.
Dans les sociétés cycliques, la dépendance aux forces
aveugles de la nature poussait la société à se soumettre aux
décisions du pouvoir, parfois réelles, comme ce fut le cas
pour l'irrigation dans l'Orient antique, d'autres fois imagi-
naires, comme dans les rites saisonniers des rois-prêtres
(SdS § 132). L'économie marchande se présente comme le
successeur de la nature et la bourgeoisie comme son ges-
tionnaire. Le fait que le vrai fondement de l'histoire soit
l'économie, c'est-à-dire un produit de l'homme, doit demeu-
rer dans l'inconscient; et donc la possibilité d'une histoire
consciente et vécue par tous doit rester dans l'ombre. C'est
dans ce sens que Debord interprète la célèbre parole de
Marx dans Misère de la philosophie, selon laquelle la bour-
geoisie, après avoir pris le pouvoir, pense qu'« il y a eu de
l'histoire, mais il n'yen a plus» (SdS § 143).
Sous la domination de la marchandise, le temps est pro-
fondément différent de celui du passé. C'est un temps dont
tous les moments sont abstraitement égaux entre eux, et ne
se distinguent que par la quantité plus ou moins grande:
exactement comme la valeur d'échange. Déjà, Histoire et
conscience de classe avait analysé l'importance du temps
spatialisé et « exactement mesurable» pour la production
moderne (HCC, 117). Le caractère cyclique se reconstitue
dans le quotidien, dans le temps de la consommation, «le
LE CONCEPT DE SPECTACLE 61

jour et la nuit, le travail et le repos hebdomadaire, le retour


des périodes de vacances» (SdS § 150). Dans l'économie
capitaliste, le temps est devenu une marchandise qui,
comme toutes les autres, a perdu sa valeur d'usage au pro-
fit de la valeur d'échange. L'organisation de pseudo-événe-
ments, la création d'« unités de temps» apparemment inté-
ressantes, sont devenues l'une des principales industries,
comme dans le cas des vacances 39. Au contraire, le temps
irréversible et historique peut seulement être contemplé
dans les actions d'autrui, mais jamais expérimenté dans sa
propre vie. «Les pseudo-événements qui se pressent dans la
dramatisation spectaculaire n'ont pas été vécus par ceux qui
en sont informés» (SdS § 157). D'autre part, ce que l'indi-
vidu peut vivre réellement dans son quotidien est étranger
au temps officiel et reste incompris, puisqu'il ne dispose pas
des instruments pour relier son vécu individuel au vécu col-
lectif et lui donner une signification plus importante.
Il est intéressant de noter comment Debord utilise les caté-
gories économiques marxiennes pour les appliquer au
temps historique considéré comme le principal produit de
la société. Dans les sociétés primitives, le pouvoir s'appro-
prie de «la plus-value temporelle» (SdS § 128); « les maîtres
détiennent la propriété privée de l'histoire» (SdS § 132); « le
principal produit que le développement économique a fait
passer de la rareté luxueuse à la consommation courante est
donc l'histoire» - mais seulement celle des choses -
(SdS § 142); le temps est la « matière première de nouveaux
produits diversifiés» (SdS § 151). Selon Marx, l'expropriation
violente des moyens de production des petits producteurs
indépendants, comme pour les paysans et les artisans, a été
une condition préalable pour l'instauration du capitalisme.
Debord dit que pour soumettre les travailleurs au « temps-

62 GUY DEBORD

marchandise, la condition préalable a été l'expropriation


violente de leur temps » (SdS § 159) .
Le spectacle doit nier l'histoire, car celle-ci prouve que la
loi n'est rien, mais que tout est processus et lutte. Le spec-
tacle est le règne d'un éternel présent qui prétend être le der-
nier mot de l'histoire. Sous le stalinisme, ceci avait atteint la
forme d'une manipulation et d'une réécriture systématiques
du passé. Dans les pays du spectaculaire diffus, le procédé
est plus subtil; on commence par détruire toutes les occa-
sions où les individus peuvent s'échanger sans intermé-
diaires leurs expériences et leurs projets, où ils peuvent
reconnaître leurs actions et leurs effets. La perte totale de
toute intelligence historique ne laisse pas d'autre choix aux
atomes sociaux que celui de contempler le cours inaltérable
de forces aveugles. Sont également détruites toutes les pos-
sibilités de comparaison qui pourraient faire sentir aux indi-
vidus le contraste entre la falsification opérée par le spec-
tacle et les formes anciennes.

Nous trouvons chez Debord une opposition entre vie


humaine et économie encore plus forte que chez Marx et
Lukâcs. Lukâcs souligne que même dans les sociétés
anciennes stratifiées en états, l'économie est la base de tous
les rappOJ1s sociaux, mais «qu'elle n'a pas atteint [... J objec-
tivement non plus, le niveau de l'être-pour-soi)); elle demeure
par conséquent dans une forme inconsciente (HeC, 81). Au
contraire, à l'époque moderne, «les moments économiques
ne sont plus cachés denière la conscience, mais présents dans
la conscience même (simplement inconscients ou refoulés,
etc.) ) (HeC, 82-83). Dans un autre passage " , il affirme: «c'est
la première fois que l'humanité - par la conscience de
classe du prolétariat [.. .J - prend consciemment l'histoire
LE CONCEPT DE SPECTACLE 63

en ses propres mains» (Hee, 288) et que s'achève ainsi la


nécessité de se limiter à interpréter et suivre le cours objectif
du processus économique. C'est alors qu'entre en scène la
volonté consciente du prolétariat que Lukacs appelle la « vio-
lence », entendue au sens de rupture de l'autoréglementation
du processus. Dès l'instant où surgit la possibilité réelle du
« règne de la liberté », toutes « les forces aveugles poussent à
l'abîme d'une façon véritablement aveugle, avec une vio-
lence sans cesse accrue, apparemment irrésistible, et ( ... ]
seule la volonté consciente du prolétariat peut préserver l'hu-
manité d'une catastrophe» (HeC, 95). La production maté-
rielle de la société du futur « doit être la servante de la société
consciemment dirigée; elle doit perdre son immanence, son
autonomie, qui en faisait proprement une économie; elle
doit être supprimée comme économie» (HeC, 289).
Selon Debord, le développement des forces économiques
a été nécessaire, car c'est seulement ainsi que l'économie a
abandonné sa position de base inconsciente. Au moment où
elle dirige toute la vie, elle se révèle comme une création
de l'homme, et celui-ci en prend conscience. « Mais l'éco-
nomie autonome se sépare à jamais du besoin profond dans
la mesure même où elle sort de l'inconscient social qui
dépendait d 'elle sans le savoir (... ] Au moment où la société
découvre qu'elle dépend de l'économie, l'économie, en
fait, dépend d'elle (.. . ] Là où était le ça économique doit
venir le je» (SdS §§ 51-52). La tâche du prolétariat est celle
de devenir «la classe de la conscience » (SdS § 88), et la
conscience signifie « le contrôle direct des travailleurs sur
tous les moments de leur vie » au lieu de la subordination à
ce que l'on a créé d'une façon inconsciente.
Histoire et conscience de classe rappelle à tous les
marxistes qui l'avaient oublié que les crises ne sont pas dues

L
r

64 GUY DEBORD

seulement à des causes quantitatives, à des rapports de gran-


deur entre des facteurs économiques, mais aussi à une sorte
de révolte de la valeur d'usage (HCC, 135-137). De la même
façon, Debord souligne que s'il y a crise économique, celle-
ci est de nature qualitative et non quantitative. Lorsque sur-
vient la récession dans les années soixante-dix, il y voi t tout
au plus une aggravation de la crise générale du système
spectaculaire, et cette crise économique serait d'ailleurs
elle-même due au renouveau de la lutte de classes, c'est-à-
dire aux revendications salariales et au refus ouvrier de la
pacotille consommable, comme les habitations nouvelles
(liS, 28).

Dans sa recherche d'un sujet ou d'une essence nécessai-


rement antagoniste au spectacle, Debord finit par un rappel
explicite au prolétari at et une référence implicite à des
concepts plutôt vagues, comme le Callungswesen d'origine
feuerbach ienne, signalé plus haut et repris aussi par Lukacs
dans sa dernière période. En vérité on touche ici à une limite
évidente de la théorie de Debord_
La logique de la forme-valeur veut que dans la société de
la marchandise - définie par Marx comme" une période
sociale dans laqu elle la production et ses rapports régissent
l'homme au li eu d'être régis par lui 41» - les processus
sociaux prennent le caractère d'un processus aveugle. Il ne
s'agit pas d'une pure illusion, comme le croient ceux qui
"derrière» les" lois du marché» ou les «impératifs techno-
logiques» veulent retrouver un sujet agissant. Il est vrai que
pour les hommes, "leur propre mouvement social prend
ainsi la forme d'un mouvement des choses, mouvement qui
les mène, bien loin qu'ils puissent le diriger" ». Cela signifie
que dans le capitalisme - comme dans les sociétés qui l'ont
LE CONCEPT DE SPECTACLE 65

précédé et qui connaissaient d'autres formes de fétichisme,


y compris au sens étroit du terme -les sujets, pas plus indi-
viduellement que collectivement, ne sont les acteurs de
l'histoire: le processus aveugle de la valeur les a créés et ils
doivent au prix de leur propre ruine en suivre les lois. Cela
ne signifie pas que l'histoire soit par nature un processus
sans sujet, comme le prétendent le structuralisme et la théo-
rie des systèmes. L'absence du sujet, qui est bien réelle dans
la société présente, ne constitue pas une donnée ontolo-
gique et immuable, mais représente plutôt la plus grande
tare du capitalisme. Debord a mis eh lumière, bien que sous
une forme succincte, le caractère inconscient de la société
régie par la valeur. Mais, en même temps, il se réfère à cet
aspect de la théorie de Marx qui met au centre les concepts
de « classes» et de {( lutte des classes», dont se réclame éga-
Iement le mouvement ouvrier. L'insistance sur la {( lutte des
classes» méconnaît cependant la nature des classes créées
par le mouvement de la valeur et qui n'ont de sens qu'à l'in-
térieur de celui-ci. Le prolétariat et la bourgeoisie ne peu-
vent pas être autre chose que les outils vivants du capital
variable et du capital fixe: ils sont les comparses et non les
metteurs en scène de la vie économique et sociale. Leurs
conflits, c'est-à-dire les luttes de classes, passent nécessaire-
ment par la médiation d'une forme abstraite et égale pour
tous - argent, marchandise, État. Il ne s'agissait dès lors que
de luttes de distribution à l'intérieur d'un système que per-
sonne ne remettait sérieusement en cause. Il est inscrit dans
la logique de la forme marchandise qu'elle fasse des classes
une catégorie parmi les autres et qu'elle détache progressi-
vement toutes les catégories de leurs porteurs empiriques.
Ceci est devenu visible aujourd'hui: l'individu moderne est
un véritable {( homme sans qualités», avec de multiples rôles

l
66 GUY DEBORD

interchangeables qui en réalité lui sont tous étrangers. On


peut être simultanément ouvrier et copropriétaire de son
usine/entreprise, ou bien écologiste en tant qu'habitant, et
anti-écologiste en tant que salarié inquiet pour son emploi.
Les classes dominantes elles-mêmes ont perdu toute «maî-
trise », et désormais l'enjeu de la compétition se borne à
trouver une place plus confortable dans l'aliénation géné-
rale. Le développement de la société, qui se présente même
aux plus puissants comme une fatalité à laquelle ils doivent
s'adapter s'ils veulent maintenir à COUlt terme leurs intérêts
particuliers, menace en dernière analyse toutes les classes.
L'existence d'un prolétariat puissant, uni non seulement
par ses conditions de travail mais aussi par toute une cul-
ture, un style de vie, et qui se trouvait plus ou moins en
dehors de la société bourgeoise, n'était en fait qu'un résidu
prébourgeois, un «état» au sens féodal, et non le résultat du
développement capitaliste. Ce sont précisément les luttes de
classes qui ont aidé le capitalisme à s'accomplir en per-
mettant aux masses laborieuses d'atteindre le statut de
«monades» abstraites et égales participant pleinement à l'ar-
gent et à l'État. La mission historiq ue secrète du mouvement
prolétarien a été celle-ci ; détruire les restes précapitalistes,
généraliser les formes abstraites telles que droit, argent,
valeur, marchandise, et imposer ainsi la logique pure du
capital. Cela s'est souvent fait contre la résistance de cette
même bourgeoisie qui restait attachée à défendre des
formes en réalité prébourgeoises, comme les bas salaires ou
l'exclusion des ouvriers des droits politiques, formes que le
mouvement ouvrier lui-même identifiait faussement avec
l'essence du capitalisme. Un tel marxisme est nécessaire-
ment «sociologiste », dans la mesure où il ramène les déve-
loppements de la société capitaliste à l'action consciente de
LE CONCEPT DE SPECTACLE 67

groupes sociaux considérée comme un facteur présupposé.


Il participe de la sorte à l'illusion typique du sujet bourgeois
qui croit pouvoir décider quand, au contraire, c'est le sys-
tème fétichiste qui agit.
Ces résultats du développement capitaliste n'éliminent
pas du tout son caractère antagoniste: ils suppriment seu-
lement l'illusion que la part antagoniste est l'un des pôles
constitués par la logique capitaliste elle-même. Debord, très
justement, ne se laissait pas convaincre par la propagande
diffusée au cours des années cinquante et soixante, sommet
de l'ère fordiste, selon laquelle l'harmonie avait remplacé
l'antagonisme social, donnant pour preuve la disparition du
prolétariat au sens traditionnel. Quand Debord croit pos-
sible, dans les conditions actuelles, l'existence d'un sujet par
sa nature même « hors» du spectacle, il semble oublier ce
qu'il a lui-même déclaré sur le caractère inconscient de
l'économie marchande, et il l'oublie à nouveau quand il
identifie ce sujet au prolétariat. S'arrimer à de tels concepts
lui semblait le signe d'un radicalisme salutaire, mais en réa-
lité c'était confondre le capitalisme avec ses stades anté-
rieurs et imparfaits. Cela devait le conduire à de fortes oscil-
lations entre ses définitions du prolétariat, tantôt identifié
sociologiquement aux ouvriers, tantôt à ceux à qui il
manque tout (SdS § 114) 43. Il était parti à la recherche des
porteurs réels possibles d'une place déjà assignée dans une
construction téléologique de l'histoire, celle des adversaires
du spectacle. Le prolétariat était appelé au secours par les
situationnistes qui lui confiaient la tâche de « réaliser l'art »
crS, 1/8), de même que le prolétariat, selon Engels, était l'hé-
ritier de la philosophie classique allemande. À plusieurs
reprises, Debord l'admet implicitement: « Pour la première
fois, c'est la théorie en tant qu'intelligence de la pratique
68 GUY DEBORD

humaine qui doit être reconnue et vécue par les masses.


Elle exige que les ouvri e rs deviennent dialecticiens»
(SdS § 123); l'I.S. affirme que "ce sont les Conseils
[ouvriers] qui auront à être situationnistes» et non l'in-
verse", et qu'elle attend que les ouvriers viennent jusqu'à
elle (lS, 11/64).

La polémique contre l'économie autonomisée, et en


général contre les séparations, suppose au préalable le
concept de totalité. Chez Debord, cette dernière semble
désigner la communauté humaine comme" une soc iété
harmonieuse» qui sait" gérer sa puissance» (OCC, 246-247).
Son contraire est la "dictature totalitaire du fragment»
(lS, 8/33), où l'on voit" ces fragments de la puissance sociale
qui prétendent représenter une totalité cohérente, et ten-
dent à s'imposer comme explication et organisation totales»
(lS, 6/6). Quand l'idéologie atteint son apogée dans le spec-
tacle, "elle n'est plus la lutte volontariste du parcellaire,
mais son triomphe» (SdS § 213).
Si la nature de l'homme est son historicité, cette histori-
cité implique que la communauté soit un authentique
besoin de l'homme. Debord dit que" la communauté [ ... ]
est la vraie nature sociale de l'homme, la nature humaine»
(lS, 10/11). La communauté est corrodée par l'échange: le
spectacle signifie" la dissolution de toutes les valeurs com-
munes et communicables, dissolution qui est produite par
la victoire d'annihilation qu'a remportée, sur le terrain de
l'économie, la valeur d'échange dressée contre la valeur
d'usage» (lS, ID/59).
Une vraie communauté et un vrai dialogue ne peuvent
exister que là où chacun peut accéder à une expérience
directe des faits, et où tous disposent des moyens pratiques
LE CONCEPT DE SPECTACLE 69

et intellectuels pour décider de la solution des problèmes.


Le passé a connu des réalisations partielles de ces condi-
tions : les polis grecques et les républiques italiennes médié-
vales en étaient les exemples les plus avancés, bien qu'en-
core limités à certaines catégories de la population. Mais
aussi le village, le quartier, la corporation, jusqu'aux
tavernes populaires, constituaient des formes de communi-
cation directe où chacun gardait le contrôle sur une partie
au moins de sa propre activité. Le contraire c'est le spec-
tacle : ici, un fragment de la totalité sociale s'est soustrait à
la discussion et à la décision en commun et donne ses
ordres dans la communication unilatérale. Cela se produit
partout où les sujets accèdent au monde non plus par leur
expérience personnelle, mais à travers des images, qui sont
infiniment plus manipulables et qui impliquent par eIles-
mêmes un consentement passif. Les situationnistes étaient
convaincus que la communication directe des sujets suffi-
rait pour mettre un terme aux hiérarchies et aux représen-
tations indépendantes: « Là où il y a communication, il n'y
a pas d'État» (IS, 8/30).
Dans le passé, les activités éCQnomiques pouvaient être
également subordonnées à d'autres critères: dans la société
médiévale, les forces productives étaient soumises aux
ordonnancements traditionnels, comme dans le cas des cor-
porations qui limitaient la production pour maintenir un cer-
tain niveau qualitatif; un noble pouvait dissiper ses richesses
pour élever son prestige. On peut rappeler que presque
toutes les sociétés précédant la société marchande dépen-
saient leur surplus dans la fête et le luxe, au lieu de le réin-
vestir dans un cycle accru de la production. Les formes com-
munautaires anciennes, dont la dissolution était une
condition indispensable, selon Histoire et conscience de
70 GUY DEBORD

classe, pour que" l'ensemble de la satisfaction des besoins


de la société se déroule sous la forme du trafic marchand n
(HeC, 119), étaient donc des sociétés incomplètement sou-
mises aux critères économiques. En effet, dans ses premiers
livres Lukiics considérait avec nostalgie les temps" pleins de
sens n, comme le Moyen Age; et il en reste quelque chose
dans Histoire et conscience de dasse, où il parle d'" unité
organique» (HeC, 116, 132), par opposition au "calcul n des
temps modernes. La référence à F. Tônnies (HeC, 166), l'in-
venteur de l'opposition entre société et communauté, est à
cet égard significative: la première est un lien purement
extérieur médiatisé par l'échange entre des personnes en
perpétuelle concurrence; la seconde est un ensemble de
liens personnels concrets et une unité organique d'où nais-
sent les actions de l'individu. Debord lui aussi stigmatise
le spectacle comme une "société sans communauté»
(SdS § 154). Mais en substance, tous deux sont du même
avis que Marx, pour qui la dissolution des anciens liens a
ôté aux hommes la sécurité et la plénitude résultant de l'ap-
partenance à un "état», mais ce n'est qu'ainsi que peut se
former l'individu libre qui n'est plus déterminé par ces
appartenances 45. Le jeune Marx, dans sa Critique de la phi-
losophie du droit de Hegel, approuve ce dernier d'avoir
conçu" la séparation entre la société civile et la société poli-
tique comme une contradiction 46 n. Dans la société moderne,
l'homme est divisé: dans lasphère politique c'est un citoyen,
membre d'une communauté abstraite; dans la vie sociale et
économique, c'est un bourgeois. Il y a là une contradiction
car il s'agit de quelque chose qui à l'origine était unitaire et
qui s'est divisé en deux parties opposées: les anciens
"états» étaient, tant bien que mal, des communautés qui
"conservaient» l'individu dans son intégrité, en lui assignant
LE CONCEPT DE SPECTACLE 71

un statut à la fois juridique, moral, social et économique. À


la différence du lien qui existe entre le « libre» vendeur de
sa force de travail et son acheteur, le lien entre le seigneur
féodal et le serf n'était pas uniquement économique, mais
concernait tous les aspects de son existence 47. Au contraire
les classes modernes se basent exclusivement sur une diffé-
rence sociale 48• L'isolement, l'abstraction et les séparations
de la société moderne sont donc un stade de passage inévi-
table pour la recomposition d'une communauté libre.
Dans La Société du Spectacle, on retrouve une téléologie
semblable d'un esprit hégélien: « Toute communauté et tout
sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le
développement de l'économie marchande], dans lequel les
forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas
encore retrouvées » (SdS § 25). Ici Debord exprime claire-
ment l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité
ne sont pas seulement destinées à se recomposer, mais que
leur séparation était une condition nécessaire pour leur
croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. Le
même déterminisme semble revenir dans la thèse selon
laquelle les « sociétés unitaires » ou « sociétés du mythe » doi-
vent se dissoudre en éléments autonomes, et qu'ensuite
s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recompo-
sition, tendance qui s'exprime initialement dans l'art puis
dans sa négation - c'est ici que Debord place la citation
mentionnée plus haut de la Différence des systèmes de Fichte
et de Schelling de Hegel , extraite d'Histoire et conscience de
classe (SdS § 180 - HCC, 176). La recomposition des forces
séparées ne peut avoir lieu que lorsque le développement
de l'économie marchande a révélé la domination de l'éco-
nomie sur la société et perfectionné la maîtrise de la nature.
Au fond, Debord est du même avis que Lukacs dans sa
72 GUY DEBORD

préface de 1967 : celui-ci, en s'appuyant sur une citation


marxienne, se reproche de ne pas avoir compris à l'époque
d'Histoire et conscience de classe que le développement des
forces productives par la bourgeoisie a une fonction objec-
tivement révolutionnaire. Ce développement, bien qu'il se
fasse au détriment de tant d'hommes, est la cond ition préa-
lable d'une société enfin libérée (HCC, 393 postface). Il
semble que l'on retrouve ici, chez Lukâcs comme chez
Debord, la théorie selon laquelle le prolétariat doit hériter
du monde créé par la bourgeoisie, en changeant seulement
son gestionnaire. Cette conception est toutefois en contra-
diction évidente avec l'assertion que toute la production
bourgeoise est aliénation dans sa structure même, et que par
conséquent le prolétariat ne peut succéder à la bourgeoisie
comme nouveau maître dans ce champ. On peut trouver
aussi discutable l'acceptation sous-jacente de toutes les
souffrances du passé, considérées comme nécessaires pour
arriver à l'actuel état des forces productives, dont on attend
qu'il provoque, par une voie plus indirecte, la révolution,
exactement comme il la provoque selon les théories" éco-
nomicistes ».
L'aspect" déterministe» ressort aussi de la constatation
qu'un autre facteur est devenu central dans l'histoire: la
conscience du désaccord entre l'existant et le possible. Tan-
dis que le sacré des sociétés anciennes exprimait" ce que
la société ne pouvait pas faire», le spectacle est au contraire
l'expression de "ce que la société peut faire, mais dans cette
expression le permis s'oppose absolument au possible»
(SdS § 25). La domination sur la nature devrait désormais
conduire la société à poser la question" que faut-il en
faire?» et à l'utiliser pour dépasser le travail au profit d'une
activité libre. La transformation de la nature, qui est pour-
LE CONCEPT DE SPECTACLE 73

tant le grand mérite de la bourgeoisie, est utilisée par celle-


ci pour conserver les hiérarchies actuelles (lS, 8/4-5) et pour
maintenir dans l'inconscient le véritable fonctionnement de
la société. Que les forces de production finissent par sub-
vertir les rapports de production, ceci reste vrai pour Debord
dans un sens plus large: non pas comme ({ une condamna-
tion automatique à court terme de la production capita-
liste», mais comme la « condamnation [ ... ] du développe-
ment à la fois mesquin et dangereux que se ménage
l'autorégulation de cette production, en regard du grandiose
développement possible» (lS, 8/7).
Cette sorte de finalisme rappelle la Phénoménologie de
l'esprit. Mais les situationnistes sont à maints égards étran-
gers à l'optimisme excessif que produit souvent le finalisme.
Debord avertit que la théorie critique ({ n'attend pas de
miracles de la classe ouvrière. Elle envisage la nouvelle for-
mulation et la réalisation des exigences prolétariennes
comme une tâche de longue haleine» (SdS § 203). Il ajoute
que ({ la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir
attendre» (SdS § 220). Même dans les moments les plus forts
de Mai 68, l'I.S. met en garde contre le triomphalisme. Mais
sur un plan plus général, les situationnistes retiennent que
la société européenne de l'après-guerre représente le der-
nier stade de la société de classe multiséculaire, à laquelle
rien ne peut succéder qu'un renversement général. En 1957
déjà, Debord écrit, avec trop d'optimisme, que la culture
Sagan-Drouet représente « un stade probablement indépas-
sable de la décadence bourgeoise» (Rapp., 613). En 1965 il
annonce ({ le déclin et la chute de l'économie spectaculaire-
marchande» (lS, 10/3). Après 68, les situationnistes pensent
que ({ le renversement du monde renversé» et l'accomplis-
sement de l'histoire sont arrivés, comme le pensait Hegel
74 GUY DEBORD

face à Napoléon, puis face à l'État prussien, et comme le


croyait Marx durant la révolution de 1848. Un exemple de
substitution du vécu par des images datant d'octobre 1967
- exemple extrême, du moins pour cette époque - est
commenté ainsi, en 1969, dans Internationale situationniste :
« Le spectacle, au moment où il a poussé si loin son inva-
sion de la vie sociale, va connaître le début du renversement
du rapport de forces. Dans les mois suivants [c'est-à-dire en
68], l'histoire et la vie réelle sont revenues à l'assaut du ciel
spectaculaire» (IS, 12/50).
Dans le chapitre suivant nous verrons comment ceci est
advenu.
76 GUY OEBORD

7. Déjà dans les années trente, Theodor W. Adorno affirmait


que, désormais, la valeur d'échange se consomme et la valeur
d'usage s'échange et "toute jouissance qui s'émancipe de la
valeur d'échange acquiert des traits subversifs ' (<< Du fétichisme
en musique et de la régression de J'audition " tr. fr./nflarmoniques,
n03, IRCAM, Paris, 1988, p. 147).
8. Celle phrase plaît tellement à son auteur qu'il la réutilise
quand il se cite lui-même plus de vingt ans après (Pan., 83-84).
9. On peut une fois de plus observer que dans le spectacle sur-
vien t un continuel renversement entre image et chose: ce qui
n'était qu'« idéal " la religion et la philosophie, se matérialise, et
ce qui possédait une certaine réalité matérielle, J'argent et J'État,
se réduit à une image.
1O. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti commu-
niste, in Karl Marx, Œuvres, vol. f, Gallimard , 1965, p. 187. Les prin-
cipes éditoriaux et les traductions de toute celle édition sont extrê-
mement discutables et nous avons modifié à plusieurs reprises la
traduction.
11. Karl Marx, Le Capital, vol. l, Œuvres, vol. l, op. cit., p. 548.
12. Par conséquent, rien n'est plus erroné que J'opinion de ces
interprètes selon lesquels ce n'est que pour des motifs méthodo-
logiques que Marx a commencé par J'analyse de la valeur, qui
n'aurait de sens que lue à travers J'analyse ultérieure de la plus-
value. Louis Althusser, par exemple, recommande à ses lecteurs,
lors d'une première lecture, de sauter le chapitre initial du Capi-
tal, et il se dévoile en affirmant que les pages sur le caractère
fétiche de la marchandise, néfaste résidu d'hégélianisme, ont
exercé une influence extrêmement pernicieuse sur le développe-
ment du marxisme selon lui (<< Avertissement au lecteur du Livre J
du Capital, [1969]. préface au Capital, Livre l, Flammarion, Paris,
1989, pp. 13 et 22) . Mais s'il en était ainsi, la ' critique de J'écono-
mie politique, marxienne ne serait pas autre chose qu'une
variante de J'économie politique de ses prédécesseurs bourgeois,
tel Ricardo.
13. Le Capital, op. cit., p. 565. Pour celui qui s'étonnerait du fait
que J'on ait si peu parlé du «travail abstrait " voici précisément un
premier élément significatif: la traduction française du Capital
citée dans ces pages, la plus ancienne et de loin la plus diffusée,
LE CONCEPT DE SPECTACLE 77

a tout simplement supprimé les derniers mots «au travail humain


abstrait» que nous ajoutons ici même. Il est vrai que Marx a lui-
même revu cette traduction, mais il est vrai aussi qu'il s'est plaint
d'avoir dû «aplatir» beaucoup de passages pour les rendre accep-
tables au lecteur français, surtout dans le premier chapitre (cf. ses
lettres à N.F. Danielson du 28.5.1872, du 15.11.1878 et du
28.11.1878, et aussi la lettre d'Engels à Marx du 29.11.1873).
14. Loc. cit.
15. Op. cit., p. 572.
16. Op. cit., p. 586.
17. Si une tonne de fer et deux onces d'or ont «la même valeur»
sur le marché, le sens commun y voit un rapport naturel; mais il
s'agit en réalité d'un rapport entre les quantités de travail qui les
ont produites (cf. Le Capital, op. cit., p. 608). (La référence au fer
et à l'or manque dans la traduction française).
18. Titre du quatrième paragraphe du premier chapitre.
19. Le Capital, op. cit., p. 606.
20. Op. cit., p. 607. (Les premiers mots de cette citation man-
quent dans la traduction française).
21. Op. ci!., p. 608.
22. Dans le capital productif d'intérêt, c'est-à-dire dans «l'argent
qui produit de l'argent », le caractère tautologique de la produc-
tion de valeur atteint son expression la plus claire: «A [argent]-
A' [davantage d'argent] : nous avons ici le point de dépalt primi-
tif du capital, l'argent dans la formule A- M [marchandise]-
A' réduite aux deux extrêmes A-A' où A' =A +.1 A, argent qui se
multiplie. C'est la formule primitive et générale au capital, conden-
sée dans un raccourci vide de sens» (Le Capital, vol. III, op. cit.,
p.IISI).
23. Ernst Lohoff écrit, dans le numéro 13 (1993) de la revue alle-
mande Krisis, l'une des rares publications de ces dernières années
ayant approfondi ces arguments: « La teneur contemplative et
affirmative avec laquelle Hegel fait se développer la réalité à par-
tir du concept d « Être» est totalement étrangère à la description
marxienne [de la valeur]. Chez Marx, la «valeur» ne peut conte-
nir la réalité, mais elle la subordonne à sa propre forme, détrui-
sant cette dernière et, ce faisant, se détruit elle-même. La critique
marxienne de la valeur n'accepte pas la valeur comme une don-
78 GUY DEBORD

née de base positive, et n'argumente pas davantage en son nom.


Elle déchiffre son existence autosuffisante comme une apparence.
Et précisément, la réalisation à grande échelle de la médiation en
forme de marchandise ne porte absolument pas au triomphe défi-
nitif de celle-ci, mais coïncide plutôt avec sa crise."
24. Les situationnistes, qui abhorraient les dogmes et les
dsmes», déclaraient qu'ils étaient marxistes" bien autant que
Marx disant "Je ne suis pas marxiste" » (IS, 9/26).
25. Marx qualifie de "point de vue bourgeois" le point de vue
"purement économique », c'est-à-dire quantitatif (cf, par exemple,
Le Capital, vol.lll, op. cit., p. 1042, cité également dans HCC, 280).
26 . Cf. Le Capital, vol. J, op. cit., p. 1226.
27. Alors que le travail, sous son côté concret, produit toujours
une transformation qualitative (par exemple un tissu qui devient
un manteau), aucune transformation n'est réalisée sous son côté
abstrait, mais uniquement une augmentation de valeur (argent, tra-
vail mort objectivé). D'où son caractère tautologique.
28. Il faut également rappeler un texte publié en 1924 en Union
soviétique et passé presque inaperçu, qui reprenait aussi cette thé-
matique : Isaac 1. Roubin, EssOls sur la théO/je de la valeur de Marx,
tr. fr. Maspero, Paris, 1978.
29. Sur le plan théorique, les situationnistes approuvent malgré
tout cette conception de l'organisation et voudraient l'appliquer
à eux-mêmes. Cf. De la misère en milieu étudiant, Strasbourg, 1966,
p. 28 [réédition Champ Libre, Paris, 1976; Sulliver, Aix-les-Bains,
1995].
30. En disant" Lukâcs », nous nous référons exclusivement au
Lukâcs d'Histoire et conscience de classe, excluant de notre pro-
pos son parcours ultérieur.
3!. Lukâcs a plus tard vigoureusement renié cette affirmation,
en observant que c'est justement l'activité, et non la passivité, qui
est typique de la bourgeoisie. Mais s'activer, même de façon for-
cenée, peut parfaitement pat1ir d'un" fait" ou d'une" loi, dont la
validité est acceptée passivement, et dans ce cas, Histoire et
conscience de classe avait davantage raison que son auteur ne veut
l'admettre en 1967.
32. Karl Marx, Manuscrits de 1844, tr. fr. Éditions sociales, Paris,
1968, p. 72.
LE CONCEPT DE SPECTACLE 79

33. On trouve quelques observations à ce sujet dans le livre de


Martin Jay, Downcast Eyes. The Denigration of Vision in Twentieth-
Century French Thought, University of Califomia Press, Berkeley -
Los Angeles - Londres, 1994, dont le septième chapitre s'intitule
« From the Empire of the Gaze to the Society of the Spectacle: Fou-
cault and Debord ». Mais on pouvait s'attendre à quelque chose
de moins superficiel de la part de cet historien de la philosophie,
qui s'est fait remarquer par de bons travaux sur l'École de Franc-
fOit. De toute façon, il est intéressant de noter que les universitaires
sont en train de cesser de traiter Debord en « auteur marginal ».
34. Plus encore qu'Histoire et conscience de classe, Debord met
l'accent tantôt sur l'aliénation de 1'«homme» ou de 1'«individu »,
tantôt sur celle du {( travailleur».
35. Vingt ans après dans les Commentaires, la question s'est
retournée: les classes moyennes, dont Debord avait d 'abord
annoncé qu'elles seraient absorbées par le prolétariat, occupent
désormais tout l'espace social, et le règne du spectacle est leur
expression. Leurs conditions de vie sont prolétarisées en terme de
privation de tout pouvoir sur leur propre vie, mais il leur manque
la conscience de classe du prolétariat; de ce point de vue, même
Debord a fini par admettre que la classe prolétarienne a été absor-
bée par la classe moyenne.
36. Lukacs dit de l'analyse hégélienne de la société bourgeoise
que {( seule la démarche de cette déduction, la méthode dialec-
tique, renvoie au-delà de la société bourgeoise» (HCC, 187) et
Debord écrit que l'existence du prolétariat dément la conclusion
hégélienne, tout en étant {( la confirmation de la méthode »
(SdS § 77).
37. Marx, Manuscrits, op. cit., pp. 95-96.
38. Op. cit. , pp. 92 et 94, cité également dans IS, 9/13.
39. Le {( Club Méditerranée » a souvent été une cible polémique
des situationnistes, étant l'une des premières formes , et des plus
avancées, d'aliénation du quotidien.
40. Il s'agit du texte « Le Changement de fonction du matéria-
lisme historique », qui, à l'origine, fut prononcé lors d'une confé-
rence en 1919 durant la République des Conseils hongroise, et
dans lequel, selon l'introduction de 1923 d'Histoire et conscience
de classe, « on a l'écho de ces espoirs exagérément optimistes que
80 GUY DEBORD

beaucoup d'entre nous ont eu, quant à la durée et au rythme de


la révolution» au cours de cette période (HCC, 9).
41. Le Capital, vol. l, op. cit., pp. 615·616.
42. Op. cit., p. 609.
43. On ne s'étonnera donc pas de voir un Gianni Vattimo, pro·
phète turinois de ce qu'il définit lui·même comme la "pensée
faible», déclarer:" Une grande majorité d'entre nous sont des pro-
létaires [ ... J Prolétaires non pas de la propriété, mais de la "q ua·
lité de la vie"» (La Stampa, Il.10.1990, cité in 1/ Manifesto,
12/1 0/1990).
44. Document du débat interne à l'l.S. en 1970, cité in Pascal
Dumontier, Les Situationnistes et Mai 68. Théorie el pratique de la
révolution (1966·1972), Gérard Lebovici, Paris, 1990, p. 187.
45. Cf. par exemple le premier chapitre de L'Idéologie olle·
mande (surtout Marx, Œuvres, vol. 111, Gallimard, Paris, 1982,
pp. 1118·1122), ou le chapitre" Formes précapitalistes de la pro·
duction» de Fondements de la critique de l'économie politique.
46. Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, in
Marx, Œuvres, vol. Ill, op. cit., p. 954.
47. Op. cit., p. 960.
48. En vérité, le "marxisme» aurait déjà pu déduire de ces indi·
cations la nature en dernière analyse quantitative des classes
sociales, et par conséquent le fait qu'elles ne sont pas un facteur
présupposé, mais un facteur dérivé dans la société marchande.
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE

L'Internationale lettriste

«La formule pour renverser le monde, nous ne l'avons pas


cherchée dans les livres, mais en errant» (OCC, 251) : la
reformulation des théories de Marx par Debord, analysée
dans le chapitre précédent, n'est pas née d'une étude éru-
dite, et encore moins d'une activité militante dans les petits
ou grands partis de la gauche. L'élaboration et la diffusion
de la théorie de Debord ont eu davantage le caractère d'une
aventure passionnante que d'un séminaire d'études marxo-
logiques.
Tandis qu'à l'École normale supérieure, au Quartier latin,
la future «élite» préparait sa carrière, à quelques pas de là,
dans des bistros évités par tout étudiant respectable, le jeune
Debord entamait un parcours qui devait l'amener, lui aussi,
à exercer une certaine influence sur le monde. Rétrospecti-
vement il affirmera avec certitude que le désordre qui a bou-
leversé le monde en 68, et ne s'effacerait jamais tout à fait,
a eu pour origine quelques tables de bar où, à la fin de 1952,
certains jeunes gens plutôt égarés, qui s'étaient donnés le
nom d'« Internationale lettriste », buvaient sans mesure et
r,

82 GUY DEBORD

projetaient des errances systématiques appelées" dérives)}.


"II est admirable de constater que les troubles qui sont
venus d'un lieu infime et éphémère ont finalement ébranlé
l'ordre du monde)} (Oee, 246) affirme Debord en évoquant
cette période dans son film ln girum. Dès cette époque, ses
amis et lui sont" possesseurs d'un bien étrange pouvoir de
séduction : car personne ne nous a depuis lors approché
sans vouloir nous suivre)} (Oee, 252). L'aventure de Debord
s'enchaîne à partir de ce début: "II faut découvrir comment
il serait possible de vivre des lendemains qui soient digrres
d'un si beau début. Cette première expérience de l'illégalité,
on veut la continuer toujours)} (Oee, 246).
Pour mieux comprendre ses idées, il est donc indispen-
sable de jeter un regard sur ce qu'il a fait. En parlant de lui-
même, il cite l'affirmation de Chateaubriand: "Des auteurs
modernes français de ma date, je suis aussi le seul dont la
vie ressemble à ses ouvrages)} (Pan., 53); l'extrême rareté
d'un tel phérromène explique pourquoi" ceux qui nous
exposent diverses pensées sur les révolutiorrs s'abstiennerrt
ordinairement de nous faire savoir comment ils ont vécu )}
(OCC, 220), ce que Debord au contraire n'omet pas de faire.
La singularité de Debord tient encore au fait qu'il peut
dire: "Ce que nous avions compris, nous ne sommes pas
allés le dire à la télévision. Nous n'avons pas aspiré aux sub-
sides de la recherche scientifique, ni aux éloges des intel-
lectuels de journaux. Nous avons porté l'huile là où était le
feu)} (OCe, 252-253). L'importance de ses premières activi-
tés, qui passaient alors presque inaperçues, est soulignée par
son affirmation que la haine dont il fut toujours entouré
remorrterait à cette époque: « Certains pensent que c'est à
cause de la grave responsabilité que l'on m'a souvent attri-
buée dans les origines, ou même dans le commandement,
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 83

de la révolte de mai 1968. Je crois plutôt que ce qui, chez


moi, a déplu d'une manière très durable, c'est ce que j'ai
fait en 1952» (Pan., 35). Qu'a-t-il donc fait cette année-là, à
part un curieux film - pour ainsi dire - et la fondation de
l'Internationale lettriste? En 1952, d'après lui, « avec quatre
ou cinq personnes peu recommandables de Paris », il a cher-
ché et entrevu en effet « le « passage au nord-ouest» de la
géographie de la vraie vie» (Préf., 130-131). Cette entreprise
s'est développée jusqu'à devenir une guerre sociale où les
théories « sont des unités plus ou moins fortes qu'il faut
engager au juste moment dans le combat» (OCC, 219). Que
lui, Debord, fût « une sOlie de théoricien des révolutions»
serait donc « la plus fausse des légendes» (OCC, 218) -
l'élaboration d'une théorie n'était qu'un élément, bien
qu'important, d'un jeu complexe 1.
Le point de départ était « le dépassement de l'ali » réali-
sable à ce moment-là « à partir de la poésie moderne s'au-
todétruisant» (Préf., 131) : « Après tout, c'était la poésie
moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous
étions quelques-uns à penser qu'il fallait exécuter son pro-
gramme dans la réalité » (Pan., 35). Sans aucun doute,
Debord est resté fidèle à cette intention.

Dans un premier temps, « le dépassement de l'art» se pré-


sente à Debord sous la forme du lettrisme. Né le 28.12.1931
à Paris, Debord aspire dès son adolescence à une vie pleine
d'aventures. Ses modèles étant Lautréamont, dont la figure
avait été élevée par les surréalistes à l'exemple suprême de
l'homme totalement opposé à toutes les valeurs bour-
geoises, et l'aventurier pré-dadaïste Arthur Cravan, il n'en-
tend consacrer sa vie à aucun art ni à aucune étude uni-
versitaire (Pan., 20). En 1951, au festival du cinéma de
[

GUY DEBORD

Cannes, il rencontre un groupe qui, sous les huées, projette


un film intitulé Traité de Bave et d'Éternité, presque sans
image, et avec des poésies onomatopéiques et divers mono-
logues en guise de bande-son. Il s'agissait des lettristes d'Isi-
dore Isou.
Ce dernier, né en 1924 en Roumanie, propose dès 1946 à
l'establishment culturel parisien un renouvellement complet
non seulement des arts, mais de la civilisation entière'.
Reprenant la charge iconoclaste des dadaïstes et des pre-
miers surréalistes, Isou veut porter à son terme l'autodes-
truction des formes artistiques commencée par Baudelaire;
le saut à faire pour atteindre ce but étant la réduction de la
poésie à son élément ultime, la lettre. Celle-ci est à la fois un
élément graphique, à utiliser dans le collage, et un élément
sonore, à utiliser dans la déclamation onomatopéique,
reliant ainsi la poésie, la peinture et la musique. Avec un
petit groupe de fidèles, Isou étend ce procédé et d'autres à
tous les domaines artistiques et sociaux, comme le cinéma
et l'architecture. Du point de vue de l'histoire de l'art, il faut
rappeler que ce mouvement doit beaucoup aux dadaïstes
- pensons à l'Ursonate de Kurt Schwitters - , mais que par
ailleurs il a inventé beaucoup de choses qui ont permis à
d'autres artistes « avant-gardistes» des années soixante
d'époustoufler le monde.
Dans le lettrisme d'Isou, on trouve déjà une bonne part
de l'esprit qui caractérisera plus tard Debord et les situa-
tionnistes, qu'ils lui demeurent fidèles ou qu'ils le dépas-
sent: avant tout la conviction que le monde entier est
d'abord à démonter, puis à reconstruire, non plus sous le
signe de l'économie, mais sous celui de la créativité géné-
ralisée. Tout l'art traditionnel est déclaré mort, et l'alterna-
tive est inventée aussi par Isou: le détournement, une sorte
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 85

de collage qui réutilise des éléments déjà existants pour de


nouvelles créations. Selon Isou, dans l'art, se succèdent les
phases ampliques dans lesquelles se développe toute une
richesse d'instruments expressifs, et les phases cise/antes
dans lesquelles l'art perfectionne, puis détruit peu à peu ces
raffinements 3.
L'aspiration à dépasser la division entre artiste et specta-
teur, et l'introduction des comportements et des sentiments,
autrement dit du style de vie, dans les arts, deviennent éga-
Iement des idées centrales chez Debord. La découverte de
la jeunesse comme catégorie sociologique et comme force
révolutionnaire potentielle - une autre réelle anticipation
lettriste sur les années soixante - n'est pas suivie à la lettre
par Debord, mais laisse néanmoins ses traces. Il en va de
même pour l'idée d'Isou d'inventer de nouveaux procédés
plutôt que d'exécuter des œuvres, et d'en revendiquer
ensuite la paternité pour tout ce qui ressemble à ces procé-
dés. Enfin, on trouve déjà, dans le lettrisme d'Isou, la ten-
dance à croire qu'un petit groupe est appelé à opérer la
palingénésie du monde, avec toute la plaisante mégaloma-
nie, mais aussi avec le sectarisme et les polémiques internes
que cela implique.
Le groupe d'Isou se consacre en outre à l'organisation de
petits scandales, encore aisés à provoquer à cette époque,
en interrompant des représentations théâtrales, des inaugu-
rations de galeries d'art et des festivals de cinéma. Tout ceci,
uni à une pratique non conformiste de la vie, rend ce mou-
vement attrayant même pour certains jeunes dont les pré-
occupations ne sont pas à proprement parler artistiques. Un
scandale spectaculaire a lieu en 1950, à Pâques, dans la
cathédrale de Notre-Dame : un jeune homme déguisé en
dominicain monte en chaire et annonce aux fidèles que
86 GUY DEBORD

"Dieu est mort»; celte action s'achève par une tentative de


lynchage, une arrestation et la une dans les journaux.
Debord écrit: "Tout de suite je me suis trouvé comme
chez moi dans la plus mal famée des compagnies»
(Oee, 222) et il offre aussitôt sa contribution. Le 30 juin
1952, on projette son film, annoncé et reproduit préalable-
ment dans l'unique numéro de [on, revue du cinéma lettriste
(avril 1952) 4. Son titre est Hurlements en faveur de Sade, mais
le scandale n'est pas celui qu'attendaient probablement les
spectateurs: tandis que l'écran est tantôt blanc, tantôt noir,
on entend une série de citations provenant des sources les
plus diverses, des observations sur la vie des lettristes et
quelques affirmations théoriques, le tout interrompu par de
fréquents silences. À la fin, se succèdent vingt-quatre
minutes de silence et d'obscurité totale. Bien qu'il soit pré-
senté dans un ciné-club" d'avant-garde », le film est inter-
rompu au bout de vingt minutes par un public indignés. Au
début du film on entend: "Le cinéma est mort. Il ne peut
plus y avoir de film. Passons, si vous voulez, au débat»
(Oee, Il). Le sens de la provocation est de dépasser le prin-
cipe de la passivité du spectateur: à la différence des deux
ou trois films lettristes précédents, Debord ne se préoccupe
plus d'une nouvelle esthétique; il veut mettre un point final
même au plus récent des arts. Ses amis et lui vont ainsi se
trouver très vite en conflit avec Isou et ses fidèles, dont l'ido-
lâtrie de la "créativité» représente à leurs yeux un dange-
reux idéalisme. Le groupe de Debord veut lier son action à
une critique sociale d'inspiration marxiste, encore que de
façon vague, et reproche aux" vieux lettristes », ou " lettristes
de droite », d'être trop positifs et trop artistes. En
novembre 1952, quatre personnes fond ent à Aubervilliers
l'Internationale lettriste 6. Assurément, presque personne sur
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 87

le moment ne prend acte de ce que proclament quelques


jeunes gens «marginaux» dans un bouge de banlieue, d'au-
tant qu'à cette époque, de semblables déclarations devaient
être fréquentes dans un certain milieu. Mais quarante ans
plus tard, le morceau de papier sur lequel ils fixèrent alors
leurs principes en vingt lignes est présenté comme un docu-
ment historique dans un gros volume illustré 7. Ce fait sur-
prenant est dû sans nul doute à la «carrière» ultérieure de
Debord.

Avant de suivre le parcours de cette singulière organisa-


tion, arrêtons-nous un instant pour examiner le moment his-
torique dans lequel elle est née.
Les années vingt, en particulier la première moitié, sont
marquées en France par une effervescence notable, qui se
poursuit jusqu'aux années trente. Au contraire, après la Libé-
ration de 1945, hormis un très bref moment d'euphorie, le
climat politique et culturel est plutôt gris, à mille lieues de
toute nouveauté révolutionnaire. Si le surréalisme avait déjà
perdu beaucoup de sa charge novatrice dès 1930, après la
guerre, sa décadence devient brutalement évidente: on en
remarque les signes, d'une part à son entrée dans les
temples de l'art bourgeois et dans la publicité, d'autre part
à l'involution spiritualiste de beaucoup de ses adeptes. Ce
n'est que hors de France qu'il peut encore inspirer, du moins
indirectement, des groupes comme COBRA en Hollande,
Belgique et Danemark, ou comme le groupe belge de Mar-
cel Mariën. Au contraire, en France, on voit apparaître dans
la pemture un nouvel académisme un peu « avant-gardiste »,
connu sous le nom d' « École de Paris». Dans le champ lit-
téraire, les vieilles gloires du genre Mauriac ou Gide demeu-

L
88 GUY DEBORD

rent imperturbables, tandis que semble épuisée toute veine


réellement novatrice.
Les choses sont encore plus nettes en politique. Aux
forces bourgeoises, seul semble s'opposer le Parti commu-
niste, chassé du gouvernement en 1947, mais doté d'un
quart des votes électoraux et d'un très grand prestige, même
auprès des autres forces politiques, du fait de son rôle dans
la Résistance et de sa politique" nationale". Totalement
inféodé à l'URSS de Staline, le PCF se caractérise par un dog-
matisme délirant, dénonçant entre autre, juste au début des
années cinquante, la" paupérisation absolue du prolétariat J,
et radotant sur une" logique prolétarienne JJ. En France plus
que dans tout autre pays occidental, le Parti communiste
exerce un véritable terrorisme sur les intellectuels et par-
vient à étouffer toute pensée de gauche qui n'irait pas dans
le sens de ses manuels. À cette époque, on ne trouve prati-
quement aucun intellectuel - à part naturellement les intel-
lectuels bourgeois - qui n'y soit soumis pendant quelque
temps, y compris les spécialistes de l'antistalinisme qui
devaient pulluler quelques années plus tard. La revue Les
Temps modernes esquisse après 1945 une critique du stali-
nisme, mais il est significatif que trois de ses quatre fonda-
teurs - Merleau-Ponty, Aron et Camus - passent très vite
dans le camp libéral; et plus significatives encore sont les
contorsions obscènes du quatrième, Sartre, devant le
"caractère socialiste" de l'Union soviétique et l'" extraordi-
naire intelligence objective" du PCF - comme il l'écrit
encore en février 1956.
On voit apparaître aussi des groupes de trotskistes, d'anar-
chistes et de bordiguistes. Mais hormis leur incapacité totale
à se faire entendre en public, ceux-ci souffrent de structures
autoritaires et de stérilité théorique - les trotskistes ne réus-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 89

sissent même pas à décider entre eux si oui ou non la


société soviétique est une société de classe. D'un désaccord
de ce genre naîtra, au début 1949, le groupe qui va publier
la revue Socialisme ou Barbarie (voir ci-dessous), seule posi-
tion marxiste indépendante, d'un certain niveau théorique,
existant alors en France. Au début cependant, celle-ci ne se
distingue pas beaucoup des « communistes de gauche H des
années vingt, et ne recherche pas du tout la jonction entre
la théorie révolutionnaire marxiste et l'exigence des avant-
gardes de « changer la vie H. On peut donc affirmer que le
lettrisme d'Isou, malgré toutes ses limites, représente la seule
véritable nouveauté de l'après-guerre 8.
Si l'activité des situationnistes dans les années soixante
était une tentative de réponse à la nouvelle situation sociale
créée par le capitalisme moderniste, sa préparation pendant
les années de l'Internationale lettriste est indissociable du
rapide et profond changement que la France a subi dans les
années cinquante. Alors qu'au début de cette période, l'éco-
nomie française est encore relativement arriérée par rapport
à celle des pays du Nord - le taux des personnes
employées dans l'agriculture (27 %) est le double du chiffre
hollandais (13 %) -, en l'espace de quelques années elle
parvient au niveau des pays les plus développés. Le taux de
croissance du rendement par heure de travail est le plus
élevé du monde, et entre 1953 et 1958 la production indus-
trielle en France s'accroît de 57 %, tandis que dans les autres
pays européens la moyenne n'est que de 33 %9. Il ne s'agit
pas d'une simple croissance quantitative, mais d'un passage
qualitatif qui bouleverse profondément la vie quotidienne,
introduisant un « style H, figuré par le « métro-boulot-dodo H.
Les années culminantes de l'activité des jeunes lettristes cor-
respondent exactement à ce bref laps de temps, entre 1954
90 GUY nEBORD

et 1956, dans lequel les sociologues croient aujourd'hui


reconnaître le moment culminant d'une" seconde et silen-
cieuse révolution française» qui arracha violemment" la
France à son cadre encore traditionnel » et qui marque le
début de l' " aliénation» actuelle". En 1953 a lieu la première
émission télévisée en direct. En 1955 la machine à laver le
linge apparaît sur le marché, et la même année on construit
à Sarcelles les premiers grands ensemb les, les" habitations
à loyer modéré» qui depuis ont ravagé toutes les banlieues.
Entre 1954 et 1956, les dépenses des Français en électromé-
nager doublent. En 1957, le nombre des étudiants du secon-
daire s'était multiplié par six en l'espace de vingt ans. Cette
subite irruption de la modernité, à un moment où celle-<:i
existe déjà dans d'autres pays, fait qu'en France plus
qu'ailleurs, on peut voir venir la modernisation capitaliste " ;
et la jeune génération est particulièrement portée à appré-
cier le changement. L'importance de l'I.L. et de l'I.S. réside
dans le fait qu'elles ont été parmi les premières à reconnaître
dans ces nouveaux phénomènes les données de base d'une
nouvelle lutte de classe. La question qui revient si souvent
dans leurs publications: «Ces moyens modernes serviront-
ils à la réalisation des désirs humains?» s'explique dans le
cadre de la plus profonde restructuration de la vie quoti-
dienne que la France ait jamais connue.
L'activité des lettristes - comme se nomment simple-
ment les adhérents de l'I.L. qui nient aux pal1isans d'Isou
d'être encore des lettristes - est inséparable de l'époque où
Paris est encore pour quelque temps la capitale culturelle
du monde, et où les diverses factions de l'intelligentsia peu-
vent croire que leurs querelles ont une importance univer-
selle puisqu'elles sont parisiennes. Oebord évoquera plus
tard la beauté de Paris au temps de sa jeunesse " quand,
LA PRAT1QUE DE LA THÉORlE 91

pour la dernière fois, elle a brillé d'un feu si intense» (Oee,


227). De tous les coins du monde y viennent encore des
jeunes qui, pour être à Paris, acceptent de dormir sous les
ponts. Le centre est encore habité par un peuple au sens
ancien du terme, les descendants de ceux qui s'étaient sou-
levés tant de fois pour chasser leurs seigneurs. Quelques
années plus tard, tout ceci s'achève, comme les situation-
nistes seront les premiers à le dire (<< La chute de Paris », IS,
417) . Mai 68 est aussi une tentative des jeunes pour
reprendre la ville qui, pendant si longtemps, avait représenté
leur lieu de liberté, et qui, dans les années soixante, avait
tant changé 12 .
Cette nouvelle «Internationale» comprend environ une
douzaine de jeunes gens, dont certains sont nord-africains
ou étrangers résidant à Paris - c'est ce qui constitue l'in-
ternationalisme. Ils méprisent l'existentialisme, bien qu'ils
en représentent objectivement par certains côtés une
espèce d'aile plus extrémiste, ayant en commun l'opposi-
tion tragique de leur subjectivité avec le reste du monde 13.
Même si les choses ne se passent pas sans mal dans les trois
ou quatre bars où ils se retrouvent, menacés par la misère
et la police 14, ils n'en sont pas moins très fiers d'eux : ils
méprisent le monde qui les entoure et tous ceux qui ne sont
pas aussi décidés qu'eux à rompre avec la vie bourgeoise.
Ils se considèrent, du moins après l'exclusion de certains
éléments purement nihilistes, comme une avant-garde au-
delà même de tout art, et sont convaincus que leurs
«œuvres - pratiquement inexistantes - resteraient dans
l'histoire» (Potl., 180). Au lieu de la vie morne que leur pro-
pose la société tout entière, ils fondent leur épopée sur la
recherche de la passion et de l'aventure. Nous ne sommes
pas alors dans les années soixante, quand l'underground
92 GUY DEBORD

devient à la mode et est largem ent accepté, mais à une


époque où un tel groupe reste très isolé et entouré d'enne-
mis. Tout ceci confère une extraordinaire intensité aux ren-
contres et aux événements, et Debord par la suite fera sou-
vent l'éloge de cette période héroïque, non sans rappeler
que pour beaucoup d'entre eux l'aventure s'est mal termi-
née.
Après l'exclusion d'un certain nombre de personnes, un
noyau dur de l'I.L. se constitue en 1953, dont on peut rap-
peler, à cô té de Debord, sa femme Michèle Bernstein ,
Mohamed Dahou, Jacques Fillon et Gil 1. Wolman, auteur
d'un film lettriste en 1952. À part la diffusion sporadique de
billets portant des inscriptions comme «Si vous vous croyez
du génie, ou si vous estimez posséder seulement une intel-
ligence brillante, adressez-vous à l'Internationale lettriste »,
ou bien: «Construisez vous-mêmes une petite situation sans
avenir"», ils s'adressent au public dans des petites revues
ronéotées. De 1952 à 1954 paraissent quatre numéros d'In-
ternationale lettriste, de deux ou trois pages chacun, et de
1954 à 1957 vingt-neuf numéros de Potlatch. Il est probable
que personne aujourd'hui ne se souviendrait de l'I .L. si celle-
ci n'avait pas constitué les débuts de Debord; mais en véri té
ses déclarations méritent par elles-mêmes d'être remar-
quées : «Les plus beaux jeux de l'intelligence ne nous sont
rien. L'économie politique, l'amour et l'urbanisme sont des
moyens qu'il nous faut commander pour la résolution d'un
problème qui est avant tout d'ordre éthique. Rien ne peut
dispenser la vie d'être absolument passionnante. Nous
savons comment faire. Malgré l'hostilité et les truquages du
monde, les participants d'une aventure à tous égards redou-
table se rassemblent, sans indulgence. Nous considérons
généralement qu'en dehors de cette participation, il n'y a
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 93

pas de manière honorable de vivre» ; suivent sept signatures,


le tout dans la tradition des tracts surréalistes (PotL, 17-18).
«Presque tout ce qui se passe dans le monde suscite notre
colère et notre dégoût», affirment-ils, «nous savons pourtant,
de plus en plus, nous amuser de tout» (PotL, 156) et ils
repoussent l'assertion courante selon laquelle la vie est triste
(PotL, 39) . Le refus du travail et l'aspiration vague à la «révo-
lution », l'affirmation de leur subjectivité et leur niveau cul-
turel bien réel malgré tout, les rendent semblables aux pre-
miers surréalistes - bien que les jeunes lettristes soient plus
frustes et plus négatifs, mais aussi beaucoup plus sincères.
Ils sont très jeunes: à l'été 1953, leur âge moyen est d'en-
viron 21 ans. Ou plus exactement, selon les calculs effectués
quelques années après, l'âge moyen est de 23 ans au
moment de la constitution de l'I.L., tandis qu'il descendra à
20,8 ans quelques mois plus tard à la suite de purges internes
(IS, 3/17). La propension à l'exactitude statistique et l'allu-
sion aux épurations au sein du groupe - les «vives luttes
de factions et l'exclusion de meneurs dépassés» (Potl.,
43) - ; le fait que leur revue donne le compte rendu d'une
réunion de lettristes tenue pour décider de brèves inscrip-
tions à la craie à faire dans quelques points de la ville; les
longues discussions au cours d'une autre séance sur la ques-
tion de savoir s'il faut abattre toutes les églises ou bien les
destiner à d'autres usages : tout ceci indique que, pour les
jeunes lettristes, leur activité est absolument sérieuse. La
recherche de l'aventure, de la passion et du jeu doit se
dérouler avec la rigueur d'une organisation révolutionnaire
de type léniniste. Sous peine d'exclusion, chaque geste,
chaque mot des membres doivent correspondre à l'esprit du
groupe, qui interdit en plus tout contact, même privé, avec
l'exclu. À cette époque d'éclectisme effréné dans tous les
94 GUY DEBORD

domaines, l'Internationale lettriste exige de ses participants


une rupture inconditionnelle avec tous les éléments de la
vie environnante, sur le plan de la pensée comme sur celui
du vécu; et la question de savoir de quoi un individu se satis-
fait prouve sa valeur - Debord gardera la même exigence
dans toutes ses activités ultérieures. Ce manque total d'in-
dulgence vis-à-vis de l'extérieur C" Nous n'avons aucune rela-
tion avec les gens qui ne pensent pas comme nous» [PotI.,
166)) comme vis-à-vis d'eux-mêmes C" II vaut mieux changer
d'amis que d'idées» [PotI., 185)) caractérise les lettristes et
les situationnistes comme peu d'autre élément, et leur vaut
d'innombrables reproches et des accusations de "stali-
nisme». La grande majorité des membres de ces organisa-
tions a fini d'ailleurs par être exclue sur proposition de
Debord. Ce n'est pas pour rien si, dès l'origine, dans les
quelques pages d'Intemationale lettriste, on trouve deux fois
la phrase détournée de Saint-Just: "Les rapports humains
doivent avoir la passion pour fondement, sinon la terreur ". »
Cependant, cette discipline se distingue de celle des orga-
nisations léninistes, car dans ces dernières la rigueur est tou-
jours mêlée à des considérations tactiques et à la recherche
d'un nombre élevé d'adhérents, auxquels on ne demande
qu'une adhésion formelle des principes du parti. Au
contraire l'l.L. et l'l.S. cherchent à maintenir un nombre
minimum de participants, en exigeant une participation
sans faille. li s'agit de l'autodéfense d'un groupe qui opère
dans des conditions difficiles et qui par ailleurs a identifié
la cause de la dégénérescence des autres groupes avec leur
trop grande tolérance interne. Mais il est plus intéressant de
souligner ici que la singulière combinaison entre la
recherche du dérèglement et la rigueur est un élément de
plus qui lie les jeunes lettristes au surréalisme, lequel avait
lA PRATIQUE DE lA THÉORIE 95

introduit dans le monde artistique les exclusions, les scis-


sions et les orthodoxies. Le rapport du groupe de Debord
avec le surréalisme originaire est ambigu 17, tandis que par
rapport au surréalisme contemporain, ils parlaient d'« ago-
nies véreuses et théosophiques» (Potl., 176). Breton en par-
ticulier est l'objet d'une véritable haine œdipienne. Un
« manifeste» de vingt lignes en 1953 annonce que « la société
actuelle se divise donc seulement en lettristes et en indica-
teurs, dont André Breton est le plus notoire 18»; dans Pot-
latch, ils parlent des «inquisiteurs bourgeois comme André
Breton ou Joseph MacCarthy » (Potl., 80), et ils écrivent des
phrases comme: « De Gaxotte [historien ultra-réactionnaire]
à Breton, les gens qui nous font rire se contentent de dénon-
cer en nous [ ... ] la rupture avec leurs propres vues du
monde qui sont, en fin de compte, fort ressemblantes»
(Potl., 107). Pour le soixantième anniversaire de Breton,
quelques amis belges des lettristes envoient de fausses invi-
tations convoquant des centaines de personnes à l'hôtel
Lutétia où Breton devait soi-disant parler « de l'éternelle jeu-
nesse du surréalisme». Morale de la farce selon Potlatch :
«Aucune bêtise ne peut plus surprendre si elle se recom-
mande de cette doctrine» (Potl., 240).
Les lettristes affirment parallèlement « que le programme
des revendications défini naguère par le surréalisme}) était
un «minimum» (Potl., 44). Ils reconnaissent le rôle positif
joué par le surréalisme, moins par ses œuvres que par sa ten-
tative de « changer la vie» et d'aller au-delà de l'art. Le sur-
réalisme avait été une destruction, encore artistique, de l'art,
alors que maintenant s'impose une tâche bien plus grande,
qui n'est plus expressive ou esthétique : « la construction
consciente de nouveaux états affectifs}) (Potl. , 106).
La « construction de situations}) est en effet le concept clé

96 GUY DEBORD

des jeunes lettristes 19; elle ne peut se réaliser par l'affirma-


tion de dogmes, mais par la recherche et par l'expérimen-
tation. Debord en parle dès ses premiers écrits - dans la
revue lOTI, déjà citée - , et nous retrouvons ce concept
quinze ans plus tard quand il analyse la façon dont le spec-
tacle empêche les hommes de créer leur propre destin. Le
programme est toujours le même, mais, dans les dix pre-
mières années, il se résume principalement à l'idée du
dépassement de l'art.
Dans les années cinquante, il est facile de constater le
manque de nouveautés culturelles, et les lettristes se
moquent - chez Robbe-Grillet tout particulièrement - de
toutes ces « nouveautés», auxquelles ils reprochent de n'être
qu'une pâle copie des avant-gardes historiques que per-
sonne n'aurait songé à prendre au sérieux quelques années
auparavant. Mais il ne s'agit pas d'attendre l'arrivée d'un
nouveau courant artistique: « Toute la peinture abstraite,
depuis Malevitch, enfonce des portes ouvertes» (Potl., 215);
« tout le champ possible des découvertes» du cinéma est
épuisé (Potl., 139); « la poésie onomatopéique et la poésie
néo-classique ont simultanément manifesté la dépréciation
complète de ce produit» (Potl., 209). Les lettristes - déjà
avec Isou - pensent que l'invention d'une technique artis-
tique, une fois réalisée, réduit tous ses utilisateurs futurs au
rang de banals imitateurs.
Potlatch offre une explication originale à cet immobilisme
de l'art: ce sont « les rapports de production qui contredi-
sent le développement nécessaire des forces productives
aussi dans la sphère de la culture» (Potl., 274). De même
que l'accroissement de la domination humaine sur la nature
a dépassé l'idée de Dieu, les nouveaux progrès de la tech-
nique rendent possible et nécessaire le dépassement de l'es-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 97

thétique. L'Église était une « sorte de monument élevé à tout


ce qui n'est pas encore dominé dans le monde» (Pot!., 205).
L'art est l'héritier de la religion 20 car il exprime le fait que
l'homme n'est pas en mesure d'utiliser les nouveaux moyens
pour se créer une vie quotidienne différente (Pot!., 170); et
c'est précisément l'apparition d'un nouvel ordre possible
qui rend inutile la simple expression du désaccord. C'est le
sens de l'affirmation de Debord et Wolman, selon laquelle
le lettrisme n'est pas « une école littéraire», mais la
recherche expérimentale d'une nouvelle {( manière de
vivre» (Pot!., 186). Potlatch réclame l'unité de l'art et de la
vie, non pour abaisser l'art à la vie actuellement existante,
mais au contraire pour élever la vie à ce que l'art promet-
tait. La richesse de la vie promise par l'art, de même que les
techniques d'intensification des sensations qui distinguent
les pratiques artistiques, doit se retrouver dans le quotidien.
Les lettristes espèrent ainsi dépasser les surréalistes. Breton
avait parlé de « la beauté, dont il est trop clair qu'elle n'a
jamais été envisagée ici [par lui] qu'à des fins passion-
nelles 21 »; pourtant, les surréalistes se sont contentés d'écrire
des livres dans lesquels ils affirmaient hautement la néces-
sité de vivre les nouvelles valeurs au lieu de seulement les
décrire. En 1925 ils proclamaient: « 1° Nous n'avons rien à
voir avec la littérature. Mais nous sommes très capables, au
besoin, de nous en servir comme tout le monde. 2° Le sur-
réalisme n'est pas un moyen d'expression nouveau ou plus
facile [ ... ] 3° Nous sommes bien décidés à faire une Révo-
lution 22.» Mais la suite s'est avérée plutôt différente.
Si la poésie est morte dans les livres, elle « est maintenant
dans la forme des villes», « elle se lit sur les visages». Et il ne
faut pas se limiter à la chercher où elle est: il faut construire
la beauté des villes, des visages: « la beauté nouvelle sera

98 GUY DEBORD

DE SITUATION» (Potl., 41-42). À la différence des surréalistes, les


lettristes n'attendent pas grand-chose des replis cachés de la
réalité, des rêves ou de l'inconscient; il faut au contraire
refaire la réalité elle-même. " L'aventurier est celui qui fait
arriver les aventures, plus que celui à qui les aventures arri-
vent» (Potl., 51) - cette belle affirmation pourrait être l'épi-
graphe de tout le parcours de Debord. Les arts ont désor-
mais la fonction de concourir à un nouveau style de vie, et
au début les lettristes parlent d'" art intégral ». Les situations
que rech erchent sans cesse les futurs situationnistes contien-
nent un aspect matériel, et la réalisation véritable de la
construction de situations sera un nouvel urbanisme, où
tous les arts seront utilisés pour créer une ambiance pas-
sionnante.
L'intérêt des lettristes pour l'urbanisme est un fruit de la
psychogéographie, terme par lequel ils désignent l'observa-
tion systématique des effets que produisent les différentes
ambiances urbaines sur l'état d'âme. Les lettristes publient
plusieurs descriptions des zones qui peuvent subdiviser la
ville du point de vue psychogéographique, ainsi que des
observations sur des lieux précis". L'exploration est réalisée
au cours d'une dérive, qui est" une technique du passage
hâtif à travers des ambiances variées 24»: ce sont des pro-
menades d'environ une journée au cours desquelles on se
laisse" aller aux sollicitations du terrain et des rencontres».
L'importance du hasard diminue avec la connaissance
accrue du terrain, qui permet de choisir les sollicitations aux-
quelles on veut répondre. Mais seuIl'" Urbanisme unitaire»
pourra fournir une vraie solution: la construction d'am-
biances permettant non pas d'exprimer des sensations, mais
d'en susciter de nouvelles. L'intérêt pour une telle architec-
ture antifonctionnaliste s'accroît durant l'agitation lettriste et
U\ PRATIQUE DE U\ THÉORIE 99

constituera l'un des premiers points de rencontre avec les


autres groupes artistiques européens qui conflueront ensuite
dans l'Internationale situationniste.
Les lettristes, au lieu de créer des formes entièrement nou-
velles, veulent reprendre des éléments déjà existants pour
les disposer différemment. Cette technique du « réemploi»,
qui remonte d'une part au collage dadaïste, d'autre part aux
citations déformées adoptées par Marx et Lautréamont, est
appelée détournement. II s'agit d'une citation, ou d'une réuti-
lisation dans un sens plus général, qui « adapte» l'original à
un nouveau contexte. C'est aussi une manière de dépasser
le culte bourgeois de l'originalité et de la propriété privée
de la pensée. Dans certains cas on peut utiliser des produits
de la civilisation bourgeoise, même les plus insignifiants
comme la publicité, en modifiant leur sens; dans d'autres
cas on peut au contraire rester fidèles au sens de l'original
- par exemple une phrase de Marx - en changeant sa
forme . Tandis que le collage dadaïste se limitait à une déva-
lorisation, le détournement se fonde sur une dialectique
de dévalorisation et revalorisation (lS 10/59), en niant
« la valeur de l'organisation antérieure de l'expression»
(lS 3/10). Les éléments y prennent un nouveau sens. On peut
déjà remarquer ici l'aspiration de Debord à dépasser la pure
négativité qui avait distingué Dada. Théorisé systématique-
ment dans un article de Debord et Wolman en 1956 25 , le
détournement fut l'un des aspects les plus caractéristiques
des lettristes et des situationnistes : les tableaux kitsch
repeints par Jorn, les bandes dessinées composées avec de
nouvelles légendes, les films de Debord presque exclusive-
ment construits à partir d'extraits d'autres films, constituent
différentes formes de détournement. L'exemple suprême est
La Société du Spectacle. Reconnaître toutes les citations
100 GUY DEBORD

détournées contenues dans le texte exige une solide cul-


ture". Ainsi, les créations du passé ne sont ni dépréciées ni
contemplées avec respect, mais «utilisées à des fins de pro-
-pagande », mot que Debord emploie encore jusqu'en 1960.
Certains emprunts reviennent avec insistance dans ses
textes, comme celui du Manifeste communiste: «La grosse
artillerie avec laquelle on bat en brèche toutes les murailles
de Chine 27»; ou la phrase du Panégyrique de Bernard de
Clairvaux de Bossuet: «Bernard, Bernard, cette verte jeu-
nesse ne durera pas toujours ... 28 )), ou encore la métaphore
de la recherche du «passage au nord-ouest ». (Préf., 131),
extraite des Confessions d'un mangeur d'opium de Thomas
De Quincey. Dans un sens plus large, toute la conception
sociale de Debord est basée sur le détournement: tous les
éléments pour une vie libre sont déjà présents, dans la cul-
ture comme dans la technique, il faut seulement en modi-
fier le sens et les organiser différemment (par exemple :
IS,7/18).

Énoncer des programmes «utopiques» comme celui de


1'« Urbanisme unitaire» n'est pas très difficile; le lettrisme
d'Isou et tant d'autres l'ont fait de façon analogue. Ce qui
distingue l'LL., c'est la recherche des moyens pratiques pour
réaliser un tel programme, et dès le début elle tend à se rat-
tacher aux traditions révolutionnaires. En 1954 Debord
annonce que «les meilleures raisons, du moins, ne man-
queront pas à la guerre civile» (Potl., 28); l'I.L. demande
«aux partis révolutionnaires prolétariens d'organiser une
intervention armée pour soutenir la nouvelle révolution» en
Espagne " . Mais le PCF ne suscite aucune sympathie, et on
ne voit pas d'autres partis révolutionnaires. Au cours des pre--
mières années, l'I.L. reste une bohème qui place de vagues
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 101

espoirs dans une « révolution» mythique. C'est pourtant


durant cette période que les lettristes vont jeter les bases des
élaborations futures. À cette époque où subsiste encore un
prolétariat au sens classique, ils sont parmi les premiers à
entrevoir les termes inédits dans lesquels le problème com-
mence à se poser : qu'adviendra-t-il de la part croissante de
temps libre à la disposition de la population? Les moyens
techniques modernes permettront-ils à l'homme de vivre
sous le signe du jeu et du désir, ou serviront-ils à créer de
nouvelles aliénations? « Le vrai problème révolutionnaire
est celui des loisirs. Les interdits économiques et leurs corol-
laires moraux seront de toute façon détruits et dépassés
bientôt. L'organisation des loisirs [ .. . ] est déjà une nécessité
pour l'État capitaliste comme pour ses successeurs
marxistes. Partout on s'est borné à l'abrutissement obliga-
toire des stades ou des programmes télévisés [ ... ]. Si cette
question n'est pas ouvertement posée avant l'écroulement
de l'exploitation économique actuelle, le changement n'est
qu'une dérision» (Potl., 50-51). Ces déclarations de 1954
étaient véritablement prophétiques à une époque où le phé-
nomène n'en était qu'à son tout début; et elles ne sortent
pas de la bouche d'un sociologue ni d'un marxologue pro-
fessionnel. De façon cohérente, les lettristes refusent le syn-
dicalisme ou les revendications purement économiques,
pour poser le « problème de la survivance ou de la destruc-
tion de ce système», en vertu d'un principe plutôt « existen-
tialiste» : le fait que « la vie passe, et que nous n'attendons
pas de compensations, hors celles que nous devons inven-
ter et bâtir nous-mêmes» (Pot!. , 30-31). Ils constatent la
totale dégénérescence de la gauche, qui ne réussit même
pas à fournir un soutien concret à la cause de la liberté algé-
rienne; mais leur détachement vis-à-vis de la « politique » fait
102 GUY DEBORD

qu'ils se bornent à des commentaires très succincts sur l'évo-


lution politique intérieure et internationale, et qu'ils ne s'en-
gagent jamais dans des analyses plus détaillées.

Le secret du pouvoir de séduction des théories situation-


nistes dans les années soixante s'explique par leur volonté
d'associer le contenu de la nouvelle révolution, annoncée
par l'art, aux moyens pratiques de sa réalisation, inclus dans
le vieux mouvement ouvrier. Cette exigence apparaît déjà
dans les premiers temps de l'l.L., mais il lui faudra plusieurs
années pour devenir un programme cohérent. L'I.L. doit
d'abord dépasser sa tendance au "nihilisme satisfait ", aux
"excès du sectarisme" et à la "pureté inactive", comme
Debord le reconnaîtra rétrospectivement en 1957 cPotl.,
263). La première étape est la collaboration avec la revue
belge dirigée par M. Mariën, Les Lèvres nues, dans laquelle
paraissent quelques articles des lettristes. Mais l'amitié avec
le peintre danois Asger Jorn se révèle plus féconde. Celui-ci,
avec le peintre et architecte hollandais Constant, avait
animé entre 1948 et 1951 le groupe COBRA, qui cherchait à
retrouver l'esprit révolutionnaire du surréalisme, en créant
un art de type expressionniste.
En 1955, en compagnie du peintre piémontais Pinot-Gal-
lizio, Jorn fonde en Italie un "Mouvement International pour
un Bauhaus Imaginiste". Il a beaucoup d'amis dans diffé-
rents pays d'Europe; Debord en a d'autres; et de tous ces
contacts naîtra une première rencontre, en septembre 1956
à Alba dans le Piémont, avec des participants de huit pays.
Plusieurs vont se perdre en route dans les mois suivants. En
juillet 1957 à Cosio d'Arroscia, sur la côte ligure, huit per-
sonnes décident de foncier l'" Internationale situationniste ».
Quelques mois plus tard, le nouveau mouvement a des
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 103

adeptes en Italie, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Bel-


gique, Hollande, Algérie et dans les pays scandinaves. La
plupart sont des peintres, et le dénominateur commun se
limite pratiquement au thème de l'Urbanisme unitaire et à
l'expérimentation pour créer de « nouvelies ambiances»
dans le but de susciter de nouveaux comportements et d'ou-
vrir la voie à une civilisation du jeu.
Debord définit explicitement comme « un pas en arrière»
cette union entre le radicalisme lettriste et d'autres forces
qui évoluent encore à l'intérieur d'une perspective artis-
tique. On ne peut pas continuer à « mener une opposition
extérieure », affirme Debord , « il faut nous emparer de la cul-
ture moderne, pour l'utiliser à nos fins » (Potl. , 262). Être
« dans et contre la décomposition » (Potl. , 269) contient le
risque d'une régression, mais aussi la possibilité d 'élargir
considérablement les bases du projet. Cette possibilité est
en phase avec le fait que la léthargie de l'après-guerre
semble toucher à sa fin : Debord parle « de ce renouveau
révolutionnaire général qui caractérise l'année 1956», avec
les événements survenus en Algérie et en Espagne, mais sur-
tout les grandes révoltes en Pologne et en Hongrie (Potl. ,
249). La gauche traditionnelle s'est totalement discréditée et
la culture a atteint un degré de décomposition qui
n'échappe plus à personne. Le contexte pourrait donc être
favorable à l'apparition d'une nouvelle force révolution-
naire, même si celle-ci doit encore chercher sa cohérence.

Les situationnistes et l'art

Les premières années de l'agitation situationniste se


déroulent en grande partie à J'intérieur du monde artistique
104 GUY DEBORD

et de la problématique culturelle. Toutefois Debord affirme:


"Les problèmes de la création culturelle ne peuvent plus
être résolus qu'en relation avec une nouvelle avance de la
révolution mondiale" (Rapp., 696) : c'est ce qu'on peut lire
dans le Rapport sur la construction des situa/ions et sur les
conditions de l'organisation et de l'action de la tendance
situationniste internationale, élaboré par Debord comme
plate-forme provisoire pour la nouvelle organisation. Ce
texte d'une vingtaine de pages constitue la première pré-
sentation systématique des idées de Debord alors âgé de
vingt-cinq ans, et c'est aussi le plus long qu'il ait écrit avant
La Société du Spectacle.
Dans son style si efficace, et si étranger à toute mode lin-
guistique, qui puise à la fois dans les écrits de jeunesse de
Marx et de Hegel, mais aussi dans la prose du XVII' siècle et
les textes de Saint-Just, Debord y définit la culture comme
le reflet et la préfiguration de l'emploi des moyens dont dis-
pose une société. La culture moderne est restée arriérée par
rapport au développement de ses moyens, et le retard dans
le changement des superstructures, c'est-à-dire de la culture,
peut retarder le changement de la base de la société,
contrairement à ce qu'affirme le marxisme dit " orthodoxe ".
La neutralisation des avant-gardes artistiques devient par
conséquent l'une des principales préoccupations de la pro-
pagande bourgeoise. Debord passe en revue les progrès de
conscience qui se sont accomplis dans le futurisme, le
dadaïsme - dont" la dissolution [ ... ] était nécessitée par
sa définition entièrement négative ", mais dont l'apport se
retrouve dans toutes les avant-gardes successives (Rapp.,
691) - et le surréalisme. Louant la richesse du programme
surréaliste originaire, Debord identifie la source de la dégé-
nérescence du mouvement avec la surévaluation de l' in-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 105

conscient. Quand l'éloge surréaliste de l'irrationnel est récu-


péré par la bourgeoisie pour embellir ou justifier la com-
plète irrationalité de son monde, nous voyons un exemple
particulièrement évident de la fonction totalement dévoyée
des vieilles avant-gardes après 1945. Ce qui était auparavant
une protestation contre le vide de la société bourgeoise se
retrouve maintenant fragmenté et dissous {( dans le com-
merce esthétique courant», comme une affirmation positive
de ce vide. Ceci peut se faire soit par {( la dissimulation du
néant» - Debord cite l'existentialisme - soit par {( l'affir-
mation joyeuse d'une parfaite nullité mentale» (Rapp., 693),
comme chez Beckett ou chez Robbe-Grillet. Il va de soi que
pour Debord, le {( réalisme socialiste» des pays de l'Est se
situe à un niveau encore plus bas. Il ne reconnaît de valeur
positive qu'à ces forces qui ont ensuite conflué dans l'I.S.
(COBRA, lettrisme, Bauhaus Imaginiste).
La première tâche de l'I.S. consistera en une vaste expé-
rimentation des moyens culturels pour s'insérer {( dans la
bataille des loisirs», qui est le véritable nouveau théâtre de
la lutte des classes (Rapp., 698-699). L'élaboration d'une
{( science des situations» sera la réponse au {( spectacle» et
à la non-participation. Les arts ne seront pas niés, mais tous
feront partie de cette unité d'ambiance matérielle et de com-
portement qu'est la situation. {( Dans une société sans
classes, peut-on dire, il n'y aura plus de peintres, mais des
situationnistes qui, entre autres choses, feront de la pein-
ture» (Rapp., 700) 30. Pour l'œuvre d'art tendant à la {( fixa-
tion de l'émotion» et à la durée, il n'y a plus de place; toutes
les procédures situationnistes, telles que la dérive ou la
{( situation construite», consistent à {( miser sur la fuite du
temps». L'art ne doit plus exprimer les passions du vieux
monde, mais contribuer à inventer des passions nouvelles:
106 GUY DEBORD

au lieu de traduire la vie, il doit l'élargir. Par conséquent, la


fonction principale de la « propagande hyperpolitique» est
de « détruire [ ... ] l'idée bourgeoise du bonheur» et les pas-
sions du vieux monde (Rapp., 701). Le « théâtre d'opéra-
tions» sera la vie quotidienne: « Ce qui change notre
manière de voir les rues est plus important que ce qui
change notre manière de voir la peinture» (Rapp., 700) . Les
objectifs des situationnistes ne se limitaient donc pas à une
révolution purement politique, ni à une révolution unique-
ment « cu lturelle ». Ils envisageaient la création d'une nou-
velle civilisation et une réelle mutation anthropologique.
Durant les quatre premières années de son existence, l'I.S.
tourne autour de la collaboration entre Debord et Jorn, qui
dans leur diversité se complètent bien. Jusqu'en 1960, les
apports de Constant, entré en 1958, et de Pinot-Gallizio sont
également importants. Quelques mois après la fondation, les
exclusions commencent; mais d'autres personnes arrivent,
dont un groupe entier de peintres allemands du nom de
SPUR, et de nombreux Scand inaves. En juin 1958 sort à Paris
le premier numéro de la revue Internationale situationniste,
avec sa couvelture métallisée caractéristique. Jusqu'en 1961
elle paraît à un rythme quasi semestriel; ensuite les numé-
ros deviennent plus rares, mais aussi plus volumineux.
La liberté octroyée dans le domaine cu lturel devient
l'alibi pour couvrir l'aliénation de toutes les autres activités,
mais la culture reste toutefois le seu l lieu où l'on puisse
poser dans sa totalité la question de l'emploi des moyens de
la société " . D'une façon ou d'une autre, toutes les activités
situationnistes de cette période sont placées sous le signe de
l'expérimentation et du détournement (IS 3/10-11). Pinot-
Gallizio invente la « peinture industrielle», produite à grande
échelle sur de longs rouleaux vendus au mètre. Jorn, déjà
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 107

célèbre au niveau européen, achète de vieux tableaux au


marché aux puces et peint par-dessus. Constant, architecte
de profession, élabore des projets détaillés pour une ville
utopique, appelée « New Babylon ». Debord lui-même entre-
prend une certaine forme d'activité artistique: avec Jorn il
produit deux livres de collage - qu'ils nomment « essai
d'écriture détournée» - édités en nombre limité : Fin de
Copenhague 32 et Mémoires 33. Ce dernier livre, où « chaque
page se lit en tous sens, et où les rapports réciproques des
phrases sont toujours inachevés» (lS, 3/11), retrace les
années de l'Internationale lettriste en utilisant exclusive-
ment des « éléments préfabriqués». En même temps, Debord
tourne un moyen-métrage intitulé Sur le passage de quelques
personnes à travers une assez courte unité de temps. Cette
fois, le texte du film suit une « trame » qui évoque les années
lettristes, avec des images en grande partie empruntées
ailleurs et détournées.
L'I.S. publie quelques monographies sur ses artistes et
accepte d'organiser au Musée communal d'Amsterdam un
labyrinthe adapté à la dérive, bien qu'en fin de compte l'ex-
position n'ait pas eu lieu. Les situationnistes veulent s'em-
parer du secteur culturel pour le transformer, et Debord
affirme en effet dans le premier numéro d'Internationale
situationniste que leur organisation « peut être considérée
[ .. . ] comme une tentative d'organisation de révolution-
naires professionnels dans la culture » (lS, 1/21)34.
Toutefois, sur le rapport entre « culture » et « révolution »,
une fracture irrémédiable apparaît bientôt dans l'I.S. Pour
une partie du groupe, Debord en tête - après 1961 , seuls
Debord et Bernstein, de l'ancien groupe lettriste, demeurent
dans l'I.S. , mais les positions de Debord sont partagées par
de nouveaux venus comme le Belge R. Vaneigem et l'exilé
108 GUY DEBORD

hongrois A. Kotanyi -la sphère de l'expression est vraiment


dépassée, la libération de l'ait ayant été «la des/rue/ion de
l'expression elle-même» (15, 3/6). Des œuvres comme Fin-
negan 's Wake ont déjà mis fin à la pseudo-communication,
et la tâche consiste désormais à trouver une communication
différente (15, 3/3-7) et à réaliser l'art comme «praxis révo-
lutionnaire" (IS, 4/5). « Notre époque n'a plus à écrire des
consignes poé/iques, mais à les exécuter" (15, 8/33). D'autres
situationnistes au contraire ne veulent pas sortir d'une
conception traditionnelle de l'artiste, ni accepter vraiment
la discipline requise. Constant ne juge pas opportun de ren-
voyer à «après la révolution " toute tentative de réalisation
de l'Urbanisme unitaire, ni d'en différer les expériences pra-
tiques. Presque tous les artistes de l'l.S. expriment leur scep-
ticisme quant à la vocation révolutionnaire du prolétariat et
préféreraient confier aux intellectuels et aux artistes la tâche
de contester la culture actuelle, dans la perspective d'une
«évolution lente" plutôt que d'une révolution qu'ils esti-
ment lointaine. Pour Debord, il existe au contraire de nou-
velles candi/ions révolutionnaires (15, 3/22-24) . Les confé-
rences annuelles - qui réunissent environ une douzaine de
participants - tentent de coordonner les actions du mou-
vement. Mais les divergences deviennent insurmontables.
Au cours de l'été 1960, Constant est contraint de quitter 1'1.5.
avant de devenir une cible polémique, se faisant traiter de
« technocrate ", même lorsque, plus tard, il animera le mou-
vement des « provos" à Amsterdam (15, 11/66) . Pinot-Galli-
zio est exclu le même mois, dans des termes plus hono-
rables, car il n'a pas su résister à la tentation d'une carrière
personnelle dans les galeries d'art. Jorn enfin, peu disposé
à se laisser dicter sa loi par une organisation, se sépare de
l'l.S. en 1961 de façon amicale". En revanche, l'exclusion
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 109

de la section allemande et la scission de presque tous les


Scandinaves - les « nashistes» - au printemps 1962 se
déroulent dans une atmosphère de sectarisme et de haine
réciproque. Déjà au mois d'août 1961, lors de la cinquième
conférence de l'1.S. à G6teborg en Suède, une résolution est
votée qui définit toute production d'œuvre d'art comme
« antisituationniste », mettant ainsi pratiquement fin au pro-
gramme de contestation de la culture de l'intérieur. L'unité
de l'1.S. est enfin acquise en 1962, au prix d'une réduction
de l'organisation à un nombre minimal. Durant quatre ans
environ, l'I.S. se fait entendre assez peu, alors que Debord
et Vaneigem se consacrent à l'écriture de leurs livres.

Au moins jusqu'en 1963, la question de l'art occupe de


nombreuses pages dans Internationale situationniste, même
sous la forme de débats internes. Les situationnistes se veu-
lent initialement les partisans d'un modernisme radical qui
méprise toutes les formes artistiques existantes considérées
comme inadaptées à la nouvelle situation créée par le pro-
grès de la domination sur la nature. Michèle Bernstein loue
la « peinture industrielle» de Gallizio précisément parce
qu'elle représente un progrès sur l'artisanat (IS, 2/27). Il est
significatif que les situationnistes, bien qu'ayant beaucoup
atténué la polémique contre le surréalisme, continuent de
lui reprocher son « refus d'envisager l'emploi libérateur des
moyens techniques supérieurs de notre temps» (IS, 2/33).
D'une part la situation historique offre objectivement à l'ar-
tiste la possibilité de disposer de ces moyens pour détermi-
ner le sens de la vie, et la société lui reconnaît abstraitement
ce droit; d'autre part la société empêche l'artiste de le faire
vraiment. Cette contradiction a fait que la libération de l'art
moderne a été son autodestruction et que l'artiste refuse son
110 GUY DEBORD

métier trop limité (IS, 3/4). L'l.S. annonce, dans une oppo-
sition caractéristique de sa pensée, qu ' il n'ex iste donc
aujourd'hui que deux possibilités: soit poursuivre cette des-
truction, mais comme embellissement et adoration du
néant, soit, pour la première fois dans l'histoire, réaliser
directement dans la vie quotidienne les valeurs artistiques
comme un art anonyme et collectif, un "art du dialogue"
(lS, 4/37). Cela signifie l'abandon de toute" œuvre" qui vise
à durer et à être conselvée comme marchandise d'échange,
non pour la remplacer par un art sans œuvres, par des hap-
penings ou des performances, mais pour dépasser la dicho-
tomie entre moments artistiques et moments banals. Les
activités altistiques traditionnelles n'ont de valeur qu'en tant
qu'elles concourent à la création de situations, et l'on peut
être situationniste sans" créer", puisque le comportement
fait partie de l'Urbanisme unitaire et qu'il en est même le
véritable but. Cette création ne pourra cependant pas dépas-
ser quelques ébauches tant qu'on ne disposera pas totale-
ment d'une ville au moins pour y construire une vie expéri-
mentale. Les situationnistes se considèrent comme les vrais
successeurs des avant-gardes de la période 1910-1925, pré-
cisément parce qu'ils ne sont plus des artistes, mais qu'ils
représentent " le seul mouvement qui puisse, en englobant
la survie de l'art dans l'art de vivre, répondre au projet de
l'artiste authentique" (lS, 9/25); jusqu'au bout, l'I.S. a conçu
toute son activité comme une sorte d'avant·garde artistique.
Au contraire, les faux successeurs des avant-gardes ne peu-
vent même plus revendiquer un intérêt esthétique, mais sont
des simples boutiquiers. L'I.S. se conçoit comme une
"avant-garde de la présence" (lS, 8/14) face à l'" avant-garde
de l'absence" des Ionesco ou des Duras qui se font applau-
dir comme des gens audacieux parce qu'ils proposent, avec
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 111

un demi-siècle de retard, cette critique purement négative


déjà faite par les dadaïstes. L'I.S. qualifie presque toutes les
tendances artistiques de son temps de « néo-dadaïstes». Elle
souligne qu'elle-même propose quelque chose de nouveau
et de positif, et considère comme réalisable et proche cette
union entre la vie et l'art que les autres mouvements, même
les plus avancés, estiment souhaitable mais lointaine (IS,
3/5). Ce qui la sépare des artistes de la « décomposition » est
parfaitement exprimé dans la formule « nous ne voulons pas
travailler au spectacle de la fin d'un monde, mais à la fin du
monde du spectacle» (IS, 3/8). L'I.S. observe, en surévaluant
peut-être l'importance du phénomène, que, dans la période
de l'après-guerre, l'art a perdu son statut de « privilège de la
classe dominante», pour devenir un produit de grande
consommation (IS, 9/40-41) et l'une des principales alié-
nations.
Il faut rappeler à quel point l'I.S. est à l'opposé d'une atti-
tude anticulturelle. Il suffit de lire ce passage de 1963: « Nous
sommes contre la forme conventionnelle de la culture,
même dans son état le plus moderne; mais évidemment pas
en lui préférant l'ignorance, le bon sens petit-bourgeois du
boucher, le néo-primitivisme. [ ... ] Nous nous plaçons de
l'autre côté de la culture. Non avant elle, mais après. Nous
disons qu'il faut la réaliser, en la dépassant en tant que
sphère séparée » (IS, 8/21). Déjà les jeunes lettristes ridiculi-
saient l'abandon de l'art comme une « conversion reli-
gieuse» de la part d'artistes déjà ratés; selon l'I.L. l'impor-
tant est « l'invention d'une activité supérieure» (Potl., 228).
Les situationnistes veulent « mettre la révolution au service
de la poésie» - mais « d'une poésie nécessairement sans
poèmes» - et non l'inverse, comme les surréalistes des
années trente (IS, 8/31). L'art du passé n'est absolument pas
1

L
112 GUY DEBORD

condamné: il a souvent constitué le seul témoignage, bien


que déformé, des problèmes clandestins de la vie (lS, 6/25) ;
et ce n'est que dans son entourage qu'on trouvait des
conduites séduisantes. Dans les périodes où la révolution est
lointaine, c'est dans les cercles poétiques que se maintient
l'idée de la totalité (lS, 8/31). En bref, tout l'art moderne était
antibourgeois (lS, 9/40). Sur l'art du passé il faut porter des
jugements historiques et sobres, sans tout condamner ou
tout approuver (lS, 7/24).« Nous pensons que l'art moderne,
partout où il s'est trouvé réellement critique et novateur par
les conditions mêmes de son apparition, a bien accompli
son rôle qui était grand» (lS, 8/21).
Il est néanmoins curieux d'observer combien la condam-
nation situationniste de l'œuvre d'art est semblable à la
conception psychanalytique qui voi t dans l'œuvre la subli-
mation d'un désir irréalisé. Selon les situationnistes, le pro-
grès ayant ôté toute entrave à la réalisation des désirs, l'art
perd sa fonction, car celle-ci est de toute façon inférieure
aux désirs. C'est sans doute l'un des points les plus discu-
tables de la théorie situationniste de l'art.
Dans La Société du Spectacle, la sphère culturelle en tant
que thème explicite n'occupe qu'une place limitée, mais
Debord y apporte un fondement théorique ultérieur à l'af-
firmation de l'impossibilité d'un aIt autonome aujourd'hui.
Debord explique que l'unité de la vie a été perdue lorsque
la société originaire basée sur le mythe s'est dissoute avec
la division croissante du travai l. Plusieurs sphères séparées,
indépendantes entre elles, en sont nées. L'un e d'elles, la cul-
ture, a eu pour fonction de représenter justement l'unité per-
due, aussi bien dans le champ de la connaissance et du
savoir, que dans celui du vécu et de la communication
(Sd § 180). Dans le premier cas il s'agit de la science, dans
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 113

le second de l'art. Mais comme l'idée qu'une partie de la


totalité puisse prendre la place de la totalité est évidemment
contradictoire, la culture l'est aussi en tant que sphère auto-
nome. Dès que la culture atteint son indépendance -
Debord ne spécifie pas à quel moment -, s'enclenche un
processus dans lequel plus la culture progresse, plus elle
doit mettre en doute sa fonction sociale. C'est précisément
parce qu'elle représente ce qui manque dans la société -
la communication, l'unité des moments de la vie - qu'elle
doit refuser d'en être seulement l'image 36 .
L'essor des connaissances conduit la culture à prendre
conscience du fait que l'histoire est son « cœur» (Sd § 182),
comme elle est le cœur de la société entière. Se trouvant
dans une société partiellement historique, et le sachant, la
culture ne peut que refuser de représenter ce « sens» qui
dans une société véritablement historique serait vécu par
tous. La rationalité que la société divisée a reléguée dans la
culture découvre inévitablement qu'elle est partiellement
rationnelle tant qu'elle est séparée de la totalité de la vie
(Sd § 183).
La culture, pour être fidèle à son « cœur» historique, doit
donc dissoudre toute qualité ontologique ou statique; en
elle l'innovation gagne toujours sur les tentatives de conser-
vation (Sd § 181). Plus la culture devient indépendante, plus
elle prend conscience du fait que son indépendance est
contraire à sa tâche. Son apogée doit donc être également
sa fin comme sphère séparée. Debord rappelle que ce tour-
nant s'est produit dans la philosophie avec Hegel, Feuer-
bach et Marx, tandis que dans l'art, il n'a eu lieu qu'environ
un siècle plus tard.
L'art devait être « le langage de la communication»
(Sd § 187), mais la perte progressive de toutes les conditions

L
114 GUY DEBORD

de la communication a porté le langage - celui de la litté-


rature et celui des arts figuratifs - à constater justement l'im-
possibilité d'une communication (Sd § 189). Au cours du
processus de destruction de toutes les valeurs formelles qui
s'est déroulé de Baudelaire à Joyce et Malevitch, l'art a de
plus en plus accru son refus d'être le langage fictif d'une
communauté inexistante. En même temps, l'autodestruction
de l'art exprime la nécessité de retrouver un langage com-
mun qui soit réellement celui « du dialogue" (Sd § 187); et
plus l'art exprime l'urgence du changement, plus il doit éga-
lement exprimer l'impossibilité de le réaliser sur un plan
purement artistique. « Cet ait est forcément d'avant-garde, et
il n'est pas. Son avant-garde est sa disparition" (Sd § 190).
L'art moderne prend fin avec Dada et les surréalistes qui,
bien que de façon imparfaite, avaient voulu supprimer l'art
autonome et réaliser ses contenus, en même temps - et ce
n'est pas un hasard - que le " dernier grand assaut du mou-
vement révolutionnaire prolétarien" (Sd § 19\). La phase
« active" de la décomposition s'achève entre les deux
guerres, avec la double défaite des avant-gardes politiques
et esthétiques. À partir de cette période, il ne peut plus y
avoir d'art honnête: celui qui veut rester fidèle au sens de
la culture ne peut le faire qu'en la niant comme sphère sépa-
rée et en la réalisant dans la théorie et la pratique de la cri-
tique sociale (Sd § 2\0-211).
La décomposition change alors de signification et fait par-
tie des tentatives bourgeoises de maintenir l'art comme
objet mort à contempler. Détachée de la nécessité de re/rou-
ver dans la pratique un langage nouveau, l'autodestruction
du langage est alors « récupérée" pour la « défense du pou-
voir de classe" (Sd § 184). La répétition de la destruction
des formes dans le théâtre de l'absurde, dans le "Nouveau
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 115

roman», dans la nouvelle peinture abstraite ou dans le pop


art n'exprime plus l'histoire qui dissout l'ordre social exis-
tant, mais n'est qu'une plate copie de l'existant d'un point
de vue objectivement affirmatif, « simple proclamation de la
beauté suffisante de la dissolution du communicable»
(Sd § 192). La fin de l'art autonome, entendu comme une
succession de différents styles, offre à la consommation
toute l'histoire de l'art : la société du spectacle tend à recons-
truire, avec les débris de toutes les époques et de toutes les
civilisations, une sorte d 'édifice baroque exprimant parfai-
tement cette négation de l'aspect historique, essentielle à la
culture de la décomposition 37.

La critique de la vie quotidienne

Au cours des premières années de l'I.S., l'autre théma-


tique dominante est celle du quotidien , de sa critique et de
sa transformation révolutionnaire . Déjà les avant-gardes
« historiques» voulaient opérer un changement qui prenne
justement en compte cette vie quotidienne « banale »,
presque toujours exclue de la réflexion. Au même moment,
la philosophie elle aussi s'ouvrait à la prise en considération
du quotidien, d'abord avec G. Simmel et L :4me et les formes
du jeune Lukacs, puis dans la phénoménologie et dans
l'existentialisme. La réflexion philosophique faisait cepen-
dant de la « quotidienneté» une autre catégorie abstraite, et
considérait le quotidien comme le lieu de la banalité par
excellence; elle conférait à cette banalité un caractère éter-
nel, la vie quotidienne restant égale malgré les changements
dans les « hautes» sphères de la vie.
Avec le « changer la vie» de Rimbaud, les avant-gardes
116 GUY DEBORD

artistiques avaient entrepris un chemin inverse: la vie quo-


tidienne apparaît comme quelque chose qui peut et qui doit
changer; elle est même le paramètre qui décide de la valeur
des transformations réalisées ou promises. Les premières cri-
tiques des surréalistes à l'égard de l'Union soviétique ne
concernaient pas sa structure économique ou sociale, mais
la survivance de nombreux éléments de la morale bour-
geoise, telle que l'obéissance filiale " . Poser cette simple
question: « Dans sa vie quotidienne, l'individu sera-t-il plus
heureux?» était le moyen le plus simple et le plus approprié
pour critiquer beaucoup de conceptions prétendues
marxistes, selon lesquelles la révolution signifiait surtout
l'augmentation de la productivité.
Les jeunes lettristes aussi se préoccupent d'abord de trou-
ver un autre style de vie, une autre vie quotidienne; ils vont
même jusqu'à renverser le rapport traditionnel entre l'art et
la vie, voulant utiliser les créations artistiques pour la
construction de situations. Pour eux, tout ce qui se détache
du quotidien est une aliénation et une dévaluation de cette
vie quotidi enne et réelle, en faveur de soi-disant « moments
supérieurs ». Il s'agit bien sûr d'un quotidien qui reste entiè-
rement à construire, et justement ils ne veu lent pas abaisser
ces autres moments de la vie au niveau de la vie quoti-
dienne telle qu'on la connaît. Si le quotidien actuel est effec-
tivement un lieu de privation, il ne l'est pas du fait d'un des-
tin immuable, mais résulte d'un ordre social déterminé.
Dans les écrits de l'I.L. s'ébauche déjà la critique de cette
nouvelle vie quotidienne qui s'impose, au moment même
où le quotidien pourrait se libérer de nombreuses entraves.
Quand ensuite les jeunes lettristes passent d'une attitude de
refus spontané à un approfondissement théorique, ils
découvrent l'œuvre d'Henri Lefebvre. L'influence de ce der-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 117

nier sur les futures théories situationnistes est importante:


en 1946, Lefebvre écrit que « le marxisme dans son ensemble
est donc bien une connaissance critique de la vie quoti-
dienne» (Cdvq , 161), et, vingt ans après, les situationnistes
diffusent une bande dessinée détournée sur laquelle figure
une reproduction du tableau La Mort de Sardanapale por-
tant l'inscription: « Oui, la pensée de Marx est bien une cri-
tique de la vie quotidienne» (reproduit dans IS, 11/33).
Henri Lefebvre, philosophe et sociologue, a participé
durant sa longue vie (1901-1991) à de nombreuses étapes
décisives de la culture française et a publié environ
soixante-dix livres. Dans les années vingt, il anime le groupe
« Philosophies », l'une des rares tentatives d'élaborer en
France une théorie marxiste indépendante. Ce groupe se
trouve dans un rapport de collaboration, en même temps
que de concurrence, avec les surréalistes. Après cette expé-
rience 39, Lefebvre s'inscrit au Parti communiste. Il milite pen-
dant trente ans, cherchant de façon souvent grotesque à
concilier ses recherches avec la ligne du Parti. Dans les
années trente, il est le premier à faire connaître en France
les manuscrits de jeunesse de Marx, et dans La Conscience
mystifiée (1936) il aborde la thématique de l'aliénation, jus-
qu'alors peu traitée en France 40. Durant la « déstalinisation »,
Lefebvre devient pour un temps « le plus important des phi-
losophes marxistes contemporains 41 », bien que sa pensée
soit en vérité très éclectique , et selon certains dilettantes, uti-
lisant des éléments de Nietzsche, Husserl et Heidegger. Si sa
célébrité dans les années cinquante est surtout due à de
nombreuses œuvres de vulgarisation marxiste, son impor-
tance dans le champ de la théorie tient avant tout aux deux
volumes de la Critique de la vie quotidienne. Le premier,
publié en 1946, porte encore la marque du climat enthou-
118 GUY DEBORD

siaste de la Libération survenue peu de temps auparavant.


La préface à la seconde édition (1958) et le deuxième
volume, publié en 1961, reprennent l'analyse d'un point de
vue substantiellement différent ".
Quand Lefebvre et Debord se rencontrent à la fin des
années cinquante, ils sont déjà parvenus chacun de leur
c6té à des résultats similaires, même si l'on peut penser que
Debord a lu le premier volume de la Critique de la vie quo-
tidienne. Une relation intellectuelle et personnelle intense
s'établit entre eux durant quelques années; selon Lefebvre
il s'agissait d'" une histoire d'amour qui n'a pas bien fini")J.
De cette riche rencontre sortiront d'une part: "Perspectives
de modifications conscientes dans la vie quotidienne)J -
conférence prononcée par Debord en mai 1961 devant un
groupe d'étude réuni par Lefebvre 14 (reproduite dans
IS, 6/20-27) -; d'autre part, le second volume de la Critique
de la vie quotidienne, publié à la fin de la même année. Les
deux textes, sur certains points, coïncident presque mot
pour mot.
Lefebvre fut la seule personnalité ayant un rôle institu-
tionnalisé dans le monde culturel avec qui les situation-
nistes ont accepté de collaborer. ]] avait une réputation d'hé-
rétique, bien qu'étant un universitaire et un intellectuel
"affirmé)J, et qu'il ait été jusqu'en 1958 un membre éminent
du PCF. Les situationnistes ont sans doute été attirés par son
aspiration à la métamorphose de la vie réelle. Acquise
auprès des surréalistes durant leur collaboration dans les
années vingt, elle demeura chez lui très vive, malgré ses
polémiques ultérieures parfois violentes à leur égard. Lui-
même déclare: "Cette métamorphose de la vie quotidienne
m'a fait communiquer avec le surréalisme à travers Eluard.
Ce message, beaucoup plus tard, je l'ai transmis aux situa-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 119

tionnistes 45» - mais ces derniers auraient certainement nié


l'insinuation selon laquelle ils attendirent Lefebvre pour
découvrir la nécessité d 'un tel changement. Quoi qu'il en
soit, même après la rupture, Lefebvre reconnaît « qu'il n'y a
pas eu d'avant-garde depuis les surréalistes, si ce n'est les
situationnistes 46 » .

Le premier volume de la Critique de la vie quotidienne, qui


porte en sous-titre « Introduction», affirme l'importance de
la vie quotidienne, dimension aussi fondamentale que
méconnue de l'existence humaine - Lefebvre estimera
plus tard que cette découverte est d'une importance com-
parable à celles de l'analyse freudienne de la sexualité et de
l'analyse marxienne du travail (Cdvq II, 30). Pour la pre-
mière fois, le quotidien est abordé d'un point de vue critique
et marxiste; la manière adoptée par Lefebvre est cependant
plutôt éloignée de l'approche qu'en feront ensuite les situa-
tionnistes. Lefebvre défend la richesse, au moins potentielle,
de la vie quotidienne, et voit dans celle-ci, et non dans les
moments « exceptionnels», le lieu de la réalisation humaine.
Aussi la soutient-il contre toutes les tentatives, selon lui
« bourgeoises», de la décrire comme un lieu irrémédiable-
ment voué à la banalité: c'est confondre, dit-il, la vie quo-
tidienne de la société bourgeoise avec la vie quotidienne en
tant que telle (Cdvq l, 125, 145). L'évasion vers un royaume
du fantastique et du bizarre, au détriment des problèmes
réels et quotidiens, est mise en avant par le modernisme lit-
téraire, de Baudelaire et Rimbaud jusqu'aux surréalistes
(Cdvq 1,118-142). La vive polémique de Lefebvre contre ces
mouvements et le reproche qu'il leur fait de détester le tra-
vail relèvent de l'esprit « communiste)) de l'époque et sont
bien loin de pouvoir intéresser Debord. Mais dix ans après,
120 GUY DEBORD

Lefebvre avance des idées sensiblement différentes à ce pro-


pos; il retire sa critique excessive du surréalisme (Cdvq l,
37) et propose même un «romantisme révolutionnaire".
L'espoir que la vie privée s'efface au profit de la dimension
politique et collective représente aussi une manière de
concevoir la désaliénation de la vie quotidienne liée à l'at-
mosphère de l'après-guerre, et témoigne d'une forte
méfiance envers la dimension individualiste considérée
comme «bourgeoise".
La conception de Lefebvre, qui se rapproche des futures
thèses situationnistes, est l'idée que le quotidien constitue
l'unique réalité, face à laquelle se dresse une irréalité pro-
duite par l'aliénation, qui semble toutefois plus réelle - il
cite comme exemple les« grandes idées" (Cdvq l, 182). Pour
le renouveau du marxisme (Cdvq l, 191) il assigne une place
centrale à la critique de l'aliénation de la vie quotidienne et
de sa scandaleuse pauvreté en regard de ce que la science
et la technique rendraient possible. Lefebvre rompt ainsi
avec la conception stalinienne selon laquelle la base éco-
nomique détermine mécaniquement la superstucture, entre
autres les modes de vie. Les «conditions objectives" ne suf-
fisent pas pour produire une révolution; celle-ci n'arrivera
que lorsque les masses ne pourront et ne voudront plus vivre
comme avant (Cdvq l, 195). Dans de telles assertions, ou
dans l'affirmation que la philosophie est elle aussi une alié-
nation, qui ne doit pourtant pas être «abolie" mais «dépas-
sée", c'est-à-dire réalisée quotidiennement (Cdvq l, 265) ",
se trouvent préfigurés quelques thèmes majeurs de la théo-
rie situationniste des années soixante. Le véritable contenu
de la philosophie est dans l'idée de 1'« homme total", et sa
réalisation amènerait la disparition des divisions entre les
moments supérieurs et inférieurs de la vie (Cdvq l, 213),
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 121

entre le rationnel et l'irrationnel (Cdvq 1, 201), entre le


public et le privé, comme il arrive plus ou moins dans la fête
traditionnelle (Cdvq l, 221). Lefebvre augure d'un « art de
vivre» (Cdvq l, 213) et d'une « sagesse nouvelle» (Cdvq l,
263) à la mesure de la domination sur la nature désormais
atteinte; il a espoir que l'on puisse arriver à un progrès sans
revers négatifs (Cdvq l, 244). Toutefois, il conçoit le retard
de la vie quotidienne en termes essentiellement matériels:
le prolétaire habite souvent dans un taudis, alors que la puis-
sance de la société se déploie dans l'État ou dans l'industrie
(Cdvq l, 245-246).
La longue préface à la seconde édition date de 1958; elle
peut donc tenir compte de l'irruption soudaine de la
« modernité» dans la vie quotidienne française, dont nous
avons déjà parlé. Lefebvre constate avant tout une nette
détérioration de la vie quotidienne, qui représente un sec-
teur en retard par rapport à l'évolution de la technique, et
parle d'«Ïnégalité du développement» (Cdvq 1, 15). Ce
retard est d'autant plus sensible que la technique a énor-
mément creusé cet écart entre le possible et le réel auquel
Lefebvre attribue une grande force de propulsion. Dans ce
sens, on peut dire que la technique exerce sur la vie quoti-
dienne une critique plus efficace que la critique opérée par
la poésie, puisqu'elle est en mesure d'opposer au quotidien
actuel des possibilités réalisables, et non de simples rêveries
(Cdvq l, 16). De même, les loisirs représentent d'un côté une
critique de la vie quotidienne, puisqu'ils contiennent l'idée
d'un libre usage des moyens; mais ils constituent par
ailleurs, dans les conditions actuelles, une nouvelle aliéna-
tion (Cdvq l, 49). C'est particulièrement vrai quand
l'homme, dans son temps « libre», devient un spectateur qui
vit par personne interposée (Cdvq l, 41-45) 48. On sent ici la

L
122 GUY DEBORD

ligne de séparation avec le stalinisme" et l'on entrevoit le


terrain de rencontre avec Debord dans une série d'analyses:
à l'idée courante que l'homme se réalise dans le travail,
Lefebvre objecte que le travail parcellisé ôte cette possibi-
lité (Cdvq l, 48); il fait remarquer que l'aliénation écono-
mique n'est pas l'unique aliénation (Cdvq 1, 72); il refuse la
socialisation à travers l'État qui «semble alors le seul lien des
atomes sociaux,. (Cdvq l, 102); il soutient que la vie quoti-
dienne et le degré de bonheur atteint dans celle-ci sont un
paramètre pour mesurer le progrès social, même dans les
pays soi-disant socialistes (Cdvq 1, 58) et il affirme que «les
choses avancent (c'est-à-dire que certaines choses dispa-
raissent) par leur plus mauvais côté,. (Cdvq l, 82). Le
concept de Lefebvre selon lequel le quotidien est la fron-
tière entre le dominé et le non-dominé, où naît l'aliénation,
mais aussi la désaliénation (Cdvq l, 97), se retrouve dans la
théorie situationniste. Il reste toutefois une ambiguïté fon-
damentale : la vie quotidienne actuelle est-elle malgré tout
un lieu de richesses cachées d'où peut partir une contesta-
tion généralisée, ou bien est-ce un lieu de pauvreté auquel
il faut opposer la construction de la vraie vie? Lefebvre lui-
même semble du premier avis dans le premier vo lume, et
du deuxième avis dans le second.
Toujours en 1957, Lefebvre publie l'article «Le roman-
tisme révolutionnaire ",. dans lequel il théorise l'avènement
d'un nouveau romantisme qui critiquerait la réalité, non pas
au nom du passé et de la pure rêverie, mais du possible et
du futur; celui-ci maintiendrait le désaccord entre l'individu
progressiste et le monde, mais sans le ramener à un anta-
gonisme supra-historique entre l'individu et la société en
tant que tels. C'est précisément la possibilité désormais exis-
tante d'une nouvelle totalité qui crée le vide culturel actuel,
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 123

dit Lefebvre; et ce romantisme, en thématisant les usages


possibles des moyens de contrôle sur la nature, serait une
expression de la modernité au meilleur sens du terme.
Dans le premier numéro d'Internationale situationniste,
Debord approuve ce projet dans ses lignes essentielles, mais
reproche à son auteur de se limiter à « la simple expression
du désaccord», au lieu d'envisager des tentatives pratiques
pour expérimenter de nouveaux usages de la vie. Le « pos-
sible-impossible» de Lefebvre est trop imprécis crS, 1/21), et
c'est une erreur d'avoir encore confiance comme il le fait
dans l' « expression» des contradictions de la société, alors
que « les contradictions ont déjà été exprimées par tout l'art
moderne jusqu 'à la destruction de l'expression elle-même»
crS, 3/6). Désormais « l'art peut cesser d'être un rapport sur
les sensations pour devenir une organisation directe de sen-
sations supérieures » crS, 1/21).
La collaboration avec Debord - dont Lefebvre cite l'af-
firmation selon laquelle la vie quotidienne « est littéralement
colonisée» (Cdvq II, 17) - se remarque dans d'autres
concepts communs à tous deux. Lefebvre reconnaît qu'une
transformation sociale pourrait naître non plus de la misère,
mais des besoins et des désirs, de leur richesse et de leur
complexité (Cdvq II, 37), et aussi de la réaction à la mani-
pulation des besoins qui se séparent des désirs (Cdvq II, 16,
91). Il range l'urbanisme parmi les secteurs de la vie restés
« en retard » par rapport au développement général des tech-
niques de production (Cdvq II, 149), étant donné que les
villes nouvelles témoignent seulement de la dégradation de
la vie quotidienne (Cdvq II, 82). Au même moment,
Lefebvre commence à se passionner pour les problèmes
d'urbanisme et d'espace, auxquels il consacrera de nom-
breux écrits au cours des quinze années suivantes 51.

L
124 GUY DEBORD

À l'époque de son amitié avec Debord, Bernstein et Vanei-


gem, Lefebvre approfondit sa conviction que la philosophie
est morte et destinée à être dépassée, dans le sens d'un deve-
nir-monde de la philosophie, et non d'un devenir-philoso-
phie du monde (Cdvq Il, 29, 187). L'I.S. lui fait toutefois
remarquer que cette idée « fut à la base de la pensée révo-
lutionnaire depuis la onzième Thèse sur Feuerbach»
(lS, 3/5). Lefebvre prend également en considération la fin
de l'art: il faut ajouter au programme de Marx J'exigence de
faire devenir monde non seulement la philosophie, l'État et
l'économie, mais également l'art et la morale, puisqu'ils sont
une « manière de métamorphoser fictivement le quotidien»
(Cdvq Il, 188). Enfin, dans le second volume de la Critique
de la vie quotidienne, on trouve de fréqu ents renvois à la
« non-participation» et à la « passivité», renforcées par les
nouveaux moyens techniques, telle que la télévision (Cdvq
JI, 78, 225), qui présente le monde comme un «spectacle»
(Cdvq Il, 226). Lefebvre souligne que le quotidien et J'his-
toire sont de plus en plus séparés (Cdvq Il, 26), et Debord
dans sa confé rence considère le quotidien comme un sec-
teur qui suit avec un certain retard le mouvement historique,
précisément comme un secteur sous-développé et colonisé.
C'est le lieu où est produite l'histoire, mais inconsciemment
et de manière que cette histoire s'en détache et s'érige en
puissance indépendante. Si le quotidien est séparé de l'his-
toire, il résiste également aux bouleversements qu'apporte
le développement des forces productives dans les autres
sphères de la société. Et c'est justement du point de vue de
la vie quotidienne que l'on peut et que l'on doit refuser tout
ce qui prétend lui être supérieur, même dans la sphère de
la politique révolutionnaire: grands dirigeants, actions his-
toriques, prétentions à l'éternité ".
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 125

La différence entre le quotidien, actuellement cyclique et


soumis au quantitatif, et l'histoire, lieu de l'événement
unique et qualitatif, n'apparaît chez Debord que plus tard,
dans La Société du Spectacle. Mais déjà on trouve dans le
second volume de la Critique de la vie quotidienne - bien
que Lefebvre n'en soit pas non plus l'inventeur -l'opposi-
tion entre les sociétés de reproduction simple, qui sont
cycliques, stables et non cumulatives, et qui dépensent leur
surplus en œuvres et en fêtes, et les sociétés de la repro-
duction élargie, où le caractère cyclique ne disparaît pas,
mais sert de base (Cdvq II, 317-327). Ce schéma, analogue
au schéma ma rxiste de la reproduction simple et élargie du
capital, est appliqué par Lefebvre à l'ensemble de la vie
sociale. Il affirme que « ce processus cumulatif entraîne la
société [ ... ] dans l'histoire» et qu'alors « l'économique
devient prédominant et déterminant, ce qu'il n'était pas
dans les sociétés anciennes [ .. . ] Individus et groupes font
cette histoire, mais aveuglément» (Cdvq II, 324). Les activi-
tés humaines elles-mêmes se divisent alors en cumulatives
et non cumulatives; la vie quotidienne, liée au cyclique
mais soumise à l'accumulation, se situe à leur intersection
(Cdvq II, 335). Une vraie vie personnelle devrait se créer
comme œuvre et comme histoire consciente, soustraite aux
aveugles mécanismes de la vie quotidienne (Cdvq II, 337) .
Quelques années plus tard , les routes de Lefebvre et des
situationnistes se séparent, tandis qu'ils s'accusent mutuel-
lement de plagiat, en particulier à propos d'un écrit sur la
Commune de Paris 53. Lefebvre poursuit ses recherches en
élargissant la portée anthropologique, et tente, sans grand
succès, de se situer en alternative au structuralisme. Les
situationnistes continuent leur chemin, et quand en 68 se
présente le grand moment, Lefebvre est désormais une de
126 GUY DEBORD

leurs cibles préfé rées en tant que «récupérateur" qui


cherche à capter les thèmes révolutionnaires dans l'optique
de la société existante. Lefebvre, pour sa part, a pris des
situationnistes au moins autant que ces derniers ont pris
chez lui, comme on peut le voir dans une de ses confé-
rences de 1967, intitulée « De la littérature et de l'art
moderne considérés comme processus de destruction et
d'autodestruction de ['art"".

Les situationnistes et les années soixante

Après 1962, ['histoire de 1'I.S. se déroule essentiellement


en France. N'ayant jamais plus d'une vingtaine de membres,
normalement moins, 1'I.S. entretient une agitation souvent
souterraine, dont la signification est aujourd'hui reconnue
par beaucoup d'études concernant cette période 55. Le
moins que l'on puisse dire est que personne n'a mieux anti-
cipé le contenu libérateur de 68 que les situationnistes, indé-
pendamment de savoir dans quelle mesure ils ont
« influencé" les acteurs de ce mouvement et si ceux-ci en
étaient conscients. Un quart de siècle plus tard, et après que
les théories d'Althusser, du maoïsme, de l'ouvriérisme et des
freude-marxistes ont sombré dans les oubliettes de l'histoire,
on peut affirmer que les situationnistes ont été les seuls à
développer une théorie - et, dans une moindre mesure,
une pratique - dont l'intérêt n'est pas seulement historie-
graphique, mais conserve un potentiel d'actualité.
Entre 1962 et 1966, hormis la publication d'Internationale
situationniste, de deux numéros de revues en Allemagne et
en Scandinavie, et de quelques opuscules, l'I.S. se montre
raremen t en public.
LA PR.A.TIQUE DE LA THÉORIE 127

Vers 1965, l'élaboration de l'analyse situationniste de la


société est pratiquement terminée, et l'intérêt de l'I.S. se
déplace alors vers la recherche des moyens pratiques de sa
mise en actes. C'est ce qui ressort de la diffusion d'une bro-
chure 56 sur la révolte des Noirs de Watts (fin 1965), dans
laquelle Debord explique que le spectacle destiné aux Noirs
est une version pauvre du spectacle blanc; ceux-ci com-
prennent donc plus vite la duperie et, possédant moins,
demandent tout. Mais c'est à la fin de 1966 que l'activité de
1'I.S. entre dans sa phase décisive, avec le fameux « scandale
de Strasbourg H. Cet événement, qui aujourd 'hui peut
paraître banal, n'aurait pas beaucoup attiré l'attention s'il
s'était produit deux ans plus tard. Mais alors, pour susciter
un large écho dans la presse et déchaîner des actions judi-
ciaires, il avait suffi que quelques sympathisants de 1'I.S.,
élus à la direction locale du syndicat étudiant, aient utilisé
ses finances pour faire imprimer un opuscule situationniste,
et proposé ensuite l'auto dissolution du syndicat en affirmant
que celui-ci n'était qu'un instrument d'intégration des étu-
diants dans une société inacceptable. Quelques mois plus
tôt, des personnes proches de l'I.S. avaient interrompu par
un jet de tomates la conférence d'un professeur, le cyber-
néticien A. Moles - et ce geste, qui très vite allait devenir
quasi quotidien dans les universités françaises, était alors
aussi une nouveauté. À ces actes d'une rébellion étudiante
naissante, qui refuse les canaux traditionnels de la contes-
tation, s'ajoute, pour faire scandale, le contenu de l'opus-
cule de Strasbourg écrit en grande partie par M. Khayati,
membre de l'1.S. : De la misère en milieu étudiant, considé-
rée sous ses aspects économique, politique, psychologique,
sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour
y remédier. Ce texte, diffusé par dizaines de milliers d'exem-
128 GUY DEBORD

plaires en France puis à l'étranger, ne fait aucune conces-


sion aux étudiants contents d'être étudiants et désireux seu-
lement d'améliorer leur statut: «Nous pouvons affirmer sans
grand risque de nous tromper que l'étudiant en France est,
après le policier et le prêtre, l'être le plus universellement
méprisé.» C'est ce que proclame la première phrase, suivie
d'une brillante et mordante satire de la vie étudiante et d'un
résumé des idées situationnistes. Khayati termine par une
exhortation à concevoir la révolution comme une fête et un
jeu, et conclut sur le mot d'ordre «Vivre sans temps mort et
jouir sans entraves », qui devait bientôt apparaître sur de
nombreux murs 57.
À la fin de l'année 1967 paraissent les deux ouvrages de
théorie situationniste: La Société du Spectacle et le Traité du
savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Vaneigem 58.
Des tracts composés de bandes dessinées détournées diffu-
sent les propositions situationnistes: non pas une quel-
conque revendication sur tel ou tel aspect partiel, et moins
encore un militantisme «au service du peuple », mais la
révolution par le plaisir, sans négliger l'aspect théorique. Le
contenu profond de Mai 68, ce «renversement du monde
renversé» qui a existé pendant un moment, était beaucoup
plus en phase avec 1'1. S. qu'avec les «Comités Viêt-nam » ou
les demandes de réforme universitaire.
Comment les situationnistes y sont-ils parvenus? En pre-
mier lieu probablement du fait de leur cohérence, de leur
intransigeance et de leur refus de l'éclectisme. Ils se consi-
dèrent, du moins en France, comme les porteurs de la seule
et unique théorie révolutionnaire adaptée à l'époque nou-
velle, car tous ceux qui prétendaient la défendre avaient
abdiqué. «Ce qui avait le plus manqué à l'intelligence
depuis quelques dizaines d'années, c'est précisément le
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 129

tranchant» (IS, 9/25) est une phrase clé dans la trajectoire


d'un refus de l'œcuménisme dominant. « En fait, nous vou-
lons que les idées redeviennent dangereuses. On ne pourra
pas se permettre de nous supporter, dans la pâte molle du
faux intérêt éclectique, comme des Sartre, des Althusser, des
Aragon, des Godard» (lS, 11/30). De nombreuses tendances
révolutionnaires ont été récupérées pour n'avoir pas su choi-
sir suffisamment entre partisans et adversaires de la société
en question. Ceci explique la part importante des ruptures
avec tous ceux qui ne sont pas à la hauteur des exigences
avancées par l'I.S., de même qu'avec ceux qui acceptent des
contacts avec des individus que l'I.S. juge compromis - elle
pratique la rupture en chaîne (lS, 9/25). À ceux qui veulent
collaborer avec eux, les situationnistes demandent des
prises de position publiques et sans équivoque.
Combattre tous les faux critiques et les prétendus révolu-
tionnaires est pour eux l'une des principales tâches, et ils ne
lésinent pas en critiques ad hominem. Ils refusent de prendre
en compte ceux qui se sont déjà compromis, par exemple
avec le stalinisme, et affirment explicitement que, « si nous
pouvons nous tromper momentanément sur beaucoup de
perspectives de détail, nous n'admettrons jamais d'avoir pu
nous tromper dans le jugement négatif des personnes))
(lS, 9/4-5). Les nombreuses polémiques qu'entretiennent
entre eux les représentants des diverses tendances « semi-cri-
tiques)) ne les empêchent pas en réalité de se soutenir réci-
proquement dans leur participation au monde existant (IS,
10/78 et suivantes). Les situationnistes ne participent nulle-
ment à cet univers. Ils n'ont pas de relations avec le monde
académique, ne participent à aucune table ronde ou ren-
contre culturelle, n'écrivent pas d'articles dans d'autres
revues ou journaux, n'apparaissent pas à la radio ou à la télé-
130 GUY DEBORD

vision. Ils se distinguent de tous les autres protagonistes de


68 : ils n'appartiennent pas à l'université, ne sont ni étu-
diants, comme Cohn-Bendit, ni enseignants comme Althus-
ser, ils ne viennent pas d'un milieu littéraire comme Sartre,
et pas davantage du monde bariolé des militants de gauche.
Leur origine, la bohème artistique, reste très évidente dans
leurs objectifs comme dans leurs moyens. Ils soulignent
néanmoins qu'il faut abandonner la bohème au sens tradi-
tionnel, car celle-ci produit toujours des œuvres d'art cotées
ensuite sur le marché, et qu'il vaut mieux prendre pour
modèle des «saboteurs» comme Arthur Cravan (lS, 8/11) 59.
Les situationnistes trouvent pour chacun une raison par-
ticulière de le désapprouver. À beaucoup ils reprochent de
s'accommoder avec l'existant sur le plan théorique, ou sim-
plement d'abandonner des positions révolutionnaires anté-
rieures; d'autres sont accusés de ne posséder aucune théo-
rie, même s'ils sont peut-être sincèrement intéressés par la
révolution, ou pire, de mépriser J'apport de la théorie, ou
bien de se condamner à l'inactivité par une méfiance exces-
sive envers tout type de structure organisée; enfin à tous
ceux qui parlent en termes très abstraits et très lointains de
la révolution sociale ou de la fin possible de l'art ou du bou-
leversement de la vie quotidienne, les situationnistes repro-
chent de ne pas comprendre que tout cela est déjà en acte
ou du moins possible. La tâche qui s'impose est une analyse
des nouvelles conditions et des nouveaux sujets, alors que
tant de révolutionnaires ont les yeux braqués sur les révo-
lutions du passé, tandis que d'autres pensent à un futur loin-
tain, au lieu de voir la révolution au présent. Et à ceux qui
ont su éviter tous ces écueils, l'I.S. peut encore leur faire le
reproche de ne dire la vérité que sur un mode purement abs-
trait, «sans écho, sans possibilité d'intervention» (lS, 12/4).
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 131

Pour ce qui est de l'impact de ses propres thèses, l'I.S. a une


réponse infaillible: lorsqu'elles trouvent un large public et
sont ouvertement discutées dans la presse bourgeoise, c'est
qu'il était devenu impossible de les ignorer; au contraire si
personne ne les prend en compte, c'est parce qu'il s'agit de
vérités trop scandaleuses pour être admises.

L'urbanisme ludique et la construction de situations étant


passés au second plan, le sujet central de l'I.S. devient « le
deuxième assaut prolétarien contre la société de classes»
(SdS § 115) dont les idées situationnistes veulent être la
théorie. Nous avons déjà rappelé que Debord étend le
concept de « prolétariat» à tous ceux « qui ont perdu tout
pouvoir sur l'emploi de leur vie et le savent» (SdS § 114).
Reconnaître que 1'« on assiste à notre époque à une redistri-
bution des cartes de la lutte de classes; certainement pas à
sa disparition, ni à sa continuation exacte dans le schéma
ancien» (lS, 8/13) incitait l'I.S. à prêter une attention parti-
culière aux nouvelles formes de rébellion sociale : depuis
les grèves sauvages jusqu'aux formes apparemment « apoli-
tiques», tels que les actes de vandalisme exécutés par des
bandes de jeunes ou bien les saccages survenus dans les
quartiers noirs des États-Unis. Debord y voit un refus de la
marchandise et de la consommation imposée; il établit un
parallélisme entre le premier assaut prolétarien, fondé sur la
contestation des structures de production, et le second
assaut dirigé cette fois contre l' « abondance» capitaliste. De
même que le mouvement ouvrier classique avait été précédé
par des attaques contre les machines - le « luddisme» -,
certains actes « criminels» sont maintenant les précurseurs
de la « destruction des machines de la consommation per-
mise» (SdS § 115).
132 GUY DEBORD

Recueillir les nombreux indices du mécontentement et


du refus que la société des années soixante suscitait n'était
certes pas une prérogative des situationnistes; eux-mêmes
reconnaissent la valeur historique d'une certaine recherche
sociologique, en particulier aux États-Unis (IS, 7116). Mais ils
sont effectivement les seuls à entrevoir là un nouveau poten-
tiel révolutionnaire. Quand 68 leur donne raison, tout au
moins pendant quelque temps, ils peuvent proclamer fière-
ment qu'ils ont été les seuls à « reconnaître et [à] désigner
les nouveaux points d'application de la révolte dans la
société moderne (qui n'excluent aucunement mais, au
contraire, ramènent tous les anciens) : urbanisme, spec-
tacle, idéologie, etc." (IS, 12/4).
La critique de l'urbanisme était l'un des principaux sujets
de l'analyse situationniste de la dégradation de la vie, qui
pouvait atteindre l'indignation la plus vive. C'était l'époque
où la France se couvrait de maisons modernes et de villes
entières d'une laideur jusqu'alors inimaginable, décrites par
les situationnistes comme des « camps de concentration»
(IS, 6/33-34). Dans la planification des villes, ils découvrent
« une géologie du mensonge» et une matérialisation des hié-
rarchies (IS, 6118); cette architecture est à l'habitation ce
que boire un Coca-Cola est à la boisson.
Dans les supermarchés, les gratte-ciel et les lieux de
vacances du type « Club Méditerranée", il devient évident
que la vraie dichotomie moderne se situe entre organisa-
teurs et organisés. C'est exactement la même opposition
qu'entre acteurs et spectateurs, fondamentale dans le spec-
tacle.
Le refus de tous les aspects de la société existante, mais
aussi de presque toutes les tentatives pour y pOlter remède,
a souvent généré autour de Debord, depuis les lettristes jus-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 133

qu'aux « pro-situationnistes» des années soixante-dix, une


tendance au nihilisme, avec cette ferme conviction que
toute action pratique était déjà une trahison de la pureté du
refus. À plusieurs reprises, Debord a dû combattre ce radi-
calisme purement abstrait, destiné le plus souvent à couvrir
l'incapacité de ses auteurs pour toute action pratique,
quand il ne servait pas à accuser purement et simplement
l'I.S. d' «arrivisme» chaque fois que celle-ci obtenait un cer-
tain succès dans le monde (lS, 9/3, 10/72, 11/58). Les situa-
tionnistes ne veulent ni se complaire dans une pureté quel-
conque, ni se limiter à « une simple amélioration du discours
dialectique dans le livre même» plutôt que dans la réalité
(IS, 10/73).
L'impitoyable analyse de la puissance du conditionne-
ment totalitaire dans la société du spectacle n'empêchait
pas les situationnistes de voir à l'œuvre des forces antago-
nistes. Le système contient des contradictions insurmon-
tables, comme celle de ne pouvoir aliéner totalement ses
sujets, étant donné qu'il ne peut se passer complètement de
«leur participation» (lS, 7/9). En 1966, Debord déclare aux
situationnistes réunis pour leur septième conférence: « Dans
l'aliénation de la vie quotidienne, les possibilités de pas-
sions et de jeux sont encore bien réelles, et il me semble que
1'I.S. commettrait un lourd contresens en laissant entendre
que la vie est totalement réifiée à l'extérieur de l'activité
situationniste» (in VS, 134).
D'après l'I.S. , ce ne sont ni le motif d'insatisfaction ni le
sujet révolutionnaire qui manquent pour un mouvement
révolutionnaire nouveau. Ce qui manque, c'est la vision
claire des fins et des méthodes de lutte ; il n'est pire ennemi
de l'émancipation prolétarienne que les illusions qu'elle
entretient sur elle-même. Elle ne s'est pas suffisamment

L
134 GUY DEBORD

démarquée du mode bourgeois de concevoir la lutte histo-


rique. C'est ainsi que les hiérarchies internes, les «représen-
tants» très vite autonomisés, les structures autoritaires, le
manque de méfiance envers la forme État, ont conduit les
organisations ouvrières - vo ire même des États entiers, là
où celles-ci ont pris le pouvoir - à être le plus gros obstacle
au projet révolutionnaire.
Le chapitre le plus long de La Société du Spectacle, « Le
prolétariat comme sujet et comme représentation », est
consacré à l'histoire du mouvement révolutionnaire
moderne. Comme nous l'avons vu, Debord retrouve l'ori-
gine du problème dans la pensée de Marx lui-même et dans
la confiance excessive qu'il accorde aux automatismes pro-
duits par l'économie, au détriment de la pratique
consciente. L'autoritarisme dont ont fait preuve aussi bien
Marx que Bakounine au sein de la Première Internationale
est un produit de la dégénérescence de la théorie révolu-
tionnaire en idéologie, résu ltant d'une malheureuse identifi-
cation de leur projet avec les procédés de la révolution bour-
geoise. Les anarchistes, malgré quelques apports positifs,
ont ensuite été victimes de leur idéologie de la liberté, idéa-
liste et antihistorique. La social-démocratie de la Deuxième
Internationale a généralisé la division entre le prolétariat et
sa représentation autonomisée, ce qu i en fait un précurseur
du bolchévisme "'. La révolution d'Octobre, après l'élimina-
tion des minorités radicales, aboutit à la domination d'une
bureaucratie qui donne le change à la bourgeoisie en tant
qu'expression du règne de l'économie marchande. Trotski
lui-même a partagé l'autoritarisme bolchevique, et ni lui
ni ses partisans n'ont jamais reconnu dans la bureaucratie
une vraie classe au pouvoir, mais seulement une «couche
parasitaire ».
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 135

Debord analyse avec acuité comment le règne absolu de


l'idéologie et du mensonge conduit les régimes bureaucra-
tiques vers un irréalisme total qui a pour résultat un état d'in-
fériorité économique par rapport aux sociétés de « libre
échange». Il n'est même pas possible de réformer ces sys-
tèmes, étant donné que la classe bureaucratique détient les
moyens de production à travers la possession de l'idéologie;
cette classe ne peut donc pas renoncer à son mensonge fon-
damental, celui d 'être non pas une bureaucratie au pouvoir,
mais l'expression du pouvoir prolétarien.
Cette analyse est doublement significative aujourd'hui:
presque personne parmi ses ennemis, comme parmi ses par-
tisans, n'aurait cru le système soviétique si fragile et si
absurde dans ses fondements au point qu'il puisse s'écrou-
ler à la première tentative sérieuse de réforme. Dans les
années soixante, son caractère contre-révolutionnaire n'ap-
paraissait même pas très clairement : malgré la condamna-
tion du stalinisme et la rupture avec le PCF, il n'existait pra-
tiquement aucun théoricien de la gauche qui osât dénoncer
l'Union soviétique comme une pure et simple société de
classes, et encore moins rompre avec la tradition léniniste.
Toute la gauche s'obstinait à reporter ses espoirs révolu-
tionnaires sur un État ou sur un autre - Yougoslavie ou
Cuba, Viêt-nam, Albanie ou Algérie, mais surtout la Chine.
Représenter illusoirement l'option révolutionnaire dans le
monde fut la tâche des pays staliniens et de leurs appen-
dices dans le monde occidental, les partis dits communistes.
Le conflit entre l'URSS et la Chine, ainsi que les fractures suc-
cessives entre les diverses forces bureaucratiques, a finale-
ment brisé le monopole qu'ils exerçaient sur la soi-disant
option révolutionnaire, marquant ainsi le début de la fin de
ces régimes. Debord écrit que « la décomposition mondiale
136 GUY DEBORD

de l'alliance de la mystificati on bureaucratique est, en der-


nière analyse, le facteur le plus défavorab le pour le déve-
loppement actuel de la société capitaliste. La bourgeoisie
est en train de perdre l'adversaire qui la soutenait objecti-
vement en unifiant illusoirement toute négation de l'ordre
existant II (SdS § Il l). On peut constater aujourd'hui que
l'URSS a perdu son rôle au moment où disparaissaient
presque totalement les tentatives révolutionnaires qui
conduisaient le spectacle à organiser leur canal isation sous
des formes bureaucratiques. Au contraire, aux temps du
« printemps de Prague », auquel l'l.S. attribuait une grande
importance (lS, 12/35-43), l'Occident soutenait de fait
l'URSS.
Selon Debord, le résultat final de cette évolution est posi-
tif: le prolétariat a perdu « ses illusions, mais non son être»
(SdS § 114). Le nouvel assaut révolutionn aire peut s'affran-
chir des ennemis qui l'ont trahi de l'intérieur; il peut, et doit,
cesser de « combattre l'aliénation sous des formes aliénées»
(SdS § 122). Dans les Conseils ouvriers, dont l'I.S. parle
depuis 1961 (lS, 6/3), la participation de tous supprimera les
spécialisations et les instances séparées. Les Conseils seront
à la fois les instruments de lutte et la structure organisatrice
de la future société libérée.
L'activité révolutionnaire manquée du prolétariat peut
toujours trouver une explication commode dans l'influence
des « bureaucraties ouvrières» des syndicats et des partis.
Les situationnistes attribuent également à ces derniers la res-
ponsabilité principale du fait que l'occupation des usi nes en
Mai 68 n'ait pas débouché sur une vraie révolution. Néan-
moins, on comprend mal comment un prolétariat, en soi
révolutionnaire selon l'l.S., a pu se faire berner depuis tant
de décennies par des bureaucrates.
LA PRA.TIQUE DE LA THÉORIE 137

L'inquiétude de voir la prochaine explosion sociale tom-


ber une fois de plus aux mains des organisations bureau-
cratiques pousse les situationnistes à entretenir une vive
polémique contre les groupes néo-léninistes qui commen-
cent à pulluler après 1965. Le « militantisme» est pour eux
inacceptable, doutant plus qu'il se base sur une logique du
« sacrifice», dans laquelle une activité politique, reconnue
par les participants eux-mêmes comme insatisfaisante mais
moralement nécessaire, s'accompagne d'une pratique
conformiste de la vie. L'I.S. est cependant tout aussi éloignée
du mouvement hippie et de la « culture jeune », quand ceux-
ci se limitent à vouloir réformer un petit domaine séparé de
la vie 61 • La réalisation de ses propres désirs et l'activité révo-
lutionnaire devraient être une seule et même chose, comme
l'exprime le slogan situationniste « l'ennui est contre-révolu-
tionnaire ».

Pour ce qui est de la rupture avec le léninisme, le dépas-


sement de la version économiciste du marxisme et plus
généralement J'ouverture de nouveaux horizons, Oebord
doit beaucoup à la revue Socialisme ou Barbarie 62 • Fondée
en 1949 à Paris et se développant autour de la collaboration-
conflit entre C. Castoriadis, qui écrit sous les pseudonymes
de Chaulieu, Coudray, Delvaux et Cardan, et C. Lefort, qui
signe parfois MontaI, elle fait paraître jusqu'en 1965 qua-
rante numéros 63. Le point de rupture avec le trotskisme est
la contestation de la définition trotskiste de l'URSS comme
un État fondamentalement ouvrier et seulement accidentel-
lement « dégénéré» à cause de la formation d'une « couche
parasitaire». Au contraire, Socialisme ou Barbarie définit dès
le début le système soviétique comme « pire que le féoda-
lisme»; elle analyse sobrement le lien entre accumulation,
138 GUY DEBORD

bureaucratie et exploitation, et explique que dans le sous-


développement russe, la bureaucratie exerce une fonction
similaire - mais pas identique - à celle de la bourgeoisie
dans le capitalisme occidental. Un Sartre, un Althusser, et
tant d'autres, se demandent encore jusqu'au milieu des
années soixante comment il se fait qu'un système, dont ils
ne doutent pas que la base économique soit" socialiste »,
réussisse à produire une superstructure dont ils ne peuvent
nier qu'elle soit répressive. Au contraire, Socialisme ou Bar-
barie démontre dès 1949, chiffres en main, que la société
soviétique est effectivement une société de classes, basée sur
la plus brutale des exploitations '" Par la suite, Socialisme ou
Barbarie produit également des analyses semblables sur la
Chine " . De tels progrès dans l'analyse sont possibles parce
qu'on se rend compte que dans les sociétés modernes, la
propriété juridique des moyens - qui peut même appa1tenir
formellement au prolétariat dans les pays de l'Est - est de
plus en plus séparée de leur direction réelle. Il en résulte que
l'oppression et l'exploitation du prolétariat sont de plus en
plus l'œuvre de la classe bureaucratique, et ceci est tout
aussi valable pour les pays occidentaux; de sorte que le véri-
table antagonisme se situe entre organisateurs et organisés,
entre dirigeants et exécuteurs. Il faut alors refuser - et c'est
l'autre point de rupture avec le trotskisme - le concept
même de parti d'avant-garde, qui perpétue cette scission. Le
groupe Socialisme ou Barbarie redécouvre ainsi les Conseils
ouvriers. Il se perd toutefois dans une discussion intermi-
nable sur la question de savoir s'il faut alors se limiter rigou-
reusement à n'être qu'un pur instrument de classe qui diffuse
des informations aux ouvriers en refusant tout ce qui res-
semble à un pa1ti - option qui, selon ses adversaires, signi-
fie se condamner à une complète inefficacité -, ou bien si
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 139

au contraire une forme quelconque d'avant-garde organisée


est indispensable.
Avant d'envisager la réponse situationniste à ce problème
qui se posait à tous les groupes français évoluant entre
l'anarchisme et le communisme, il convient de s'arrêter
encore sur certains apports de Socialisme ou Barbarie, en
particulier au cours de la seconde moitié des années cin-
quante. Les considérations de Socialisme ou Barbarie , qui se
basent sur des analyses économiques et sociales détaillées,
ont un caractère concret qui manque généralement aux
affirmations souvent abstraites et rhétoriques du débat fran-
çais de l'époque. La fragmentation de la production et de
toute la vie sociale, dont la signification ne peut être recons-
tituée que par des spécialistes, et la disparition de l'usine
comme lieu de socialisation sont analysées très tôt par Socia-
lisme ou Barbarie, de même que la contradiction fonda-
mentale subséquente, inhérente à un système qui cherche
à enlever aux individus tout pouvoir de décision, même sur
leur propre vie, sans toutefois pouvoir se passer de leur col-
laboration. La revue affirme que le vrai contenu du socia-
lisme n'est pas la planification de l'économie ni le simple
accroissement du niveau matériel de la vie, mais c'est de
donner un sens à la vie et au travail, libérer la créativité et
réconcilier l'homme avec la nature 66 ; c'est pourquoi elle
dénonce le fait que la gauche traditionnelle se limite à
demander toujours plus de ce genre de production ou
d'éducation, etc. , déjà existantes. Réduire le temps de tra-
vail n'est pas un remède suffisant, si celui-ci reste une servi-
tude, alors qu'il pourrait être rendu «poétique ». Le thème
de]'« autogestion généralisée », tellement à la mode en 1968
et après, apparaît ici pour la première fois peut-être. À la dif-
férence des marxistes « orthodoxes », Socialisme ou Barbarie
140 GUY DEBORD

est convaincue que le capitalisme est en mesure d'offrir aux


ouvriers une situation économique satisfaisante, même à
long terme. Étant donné que les hauts salaires et l'augmen-
tation du temps libre contribuent à la stabilité du capita-
lisme, celui-ci continuerait à les accorder. Ce que l'on consi-
dérait auparavant comme les contradictions du capitalisme,
par exemple les crises de surproduction, n'étaient que les
signes d'un capitalisme incomplet; au contraire on voit
émerger alors la contradiction centrale du capitalisme: sti-
muler la participation des prolétaires et en même temps l'ex-
clure. La lutte de classes du futur devrait par conséquent se
baser sur des facteurs «subjectifs», en premier lieu sur le
désir de vaincre la passivité imposée et de créer une autre
vie.
En 1957 E. Morin, qui anime alors la revue Arguments,
adresse à Socialisme ou Barbarie des critiques du même
ordre que celles qui seront par la suite fréquemment adres-
sées contre l'I.S. de divers côtés: Socialisme ou Barbarie ne
tient pas compte des contradictions internes de la bureau-
cratie, c'est-à-dire de ses différentes strates; ses analyses
schématiques sont donc des prophéties et ne peuvent s'ap-
pliquer dans une stratégie capable de profiter des failles du
bloc ennemi. Comme son nom l'indique, Socialisme ou Bar-
barie est millénariste : soit socialisme, soit barbarie. Rame-
nant tout au seul antagonisme entre prolétariat et bureau-
cratie, «Socialisme ou Barbarie va droit à l'essentiel, mais
pour l'isoler et l'hypostasier" ».
À partir de 1958, Socialisme 011 Barbarie s' intéresse à cer-
tains secteurs de la totalité sociale jusqu'alors négligés par
l'analyse marxiste; cet intérêt sera la source d'une influence
réciproque avec les situationnistes. En 1960, Debord et
P. Canjuers ri. e. D. Blanchard], un membre de Socialisme
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 141

ou Barbarie, rédigent ensemble un texte bref mais impor-


tant : Préliminaires pour une définition de l'unité du pro-
gramme réuolutionnaire 68 • Mais un peu plus tard, Socialisme
ou Barbarie passe de la critique de l'économicisme à la cri-
tique du marxisme tout court, et ses « nouveaux horizons»
ressembleront, pour l'I.S ., à de la bouillie psychologique,
anthropologique, etc., au détriment de la totalité. L'I.S. noie
sous la critique Socialisme ou Barbarie, dont elle dénonce
en premier lieu la volonté d'harmoniser et d'humaniser la
production existante (lS, 6/4, 8/4) , puis elle y voit « l'expres-
sion de la frange la plus gauchiste et la plus fantaisiste de
ces managers et cadres moyens de la gauche qui veulent
avoir la théorie révolutionnaire de leur carrière effective
dans la société» (lS, 9/34) 69. La disparition ultérieure de
Socialisme ou Barbarie est enregistrée avec satisfaction par
les situationnistes (lS, 12/47). Toutefois on trouve également
chez Debord certaines des critiques adressées par Castoria-
dis au marxisme, par exemple le refus de considérer la
révolte du prolétariat comme une réaction chimique susci-
tée par la misère, au lieu de placer au centre la conscience
et la lutte historique. La différence est que ces idées ont
conduit Castoriadis à devenir en l'espace de quelques
années un banal défenseur de la «démocratie occidentale»,
tandis que Debord en a tiré les points d'application d'une
nouvelle révolte possible.

Pour l'I.S., à la différence de certains groupes anarchi-


sants, le concept d'avant-garde ne doit pas être exorcisé «en
l'identifiant dans l'absolu à la conception léniniste du parti »
d'avant-garde « représentatif et dirigeant » (lS, 11/64). L'I.S.
choisit une troisième voie: elle ne veut être rien d'autre
qu'« une Conspiration des Égaux, un état-major qui ne veut
142 GUY DEBORD

pas de troupes» et déclare: « Nous n'organisons que le déto-


nateur; l'explosion libre devra nous échapper à jamais, et
échapper à quelque autre contrôle que ce soit» (lS, 8/27-
28). Comme elle le dit clairement: « L'I.S. ne veut pas de dis-
ciples» (lS, 8/59) . Son principe est celui d'un groupe volon-
tairement très petit, « la forme la plus pure d'un corps
antihiérarchique d'antispécialisleS» (lS, 5/7), dans le triple
but d'avoir seulement une « participation au plus haut
niveau» (lS, 9/25) , de maintenir sa propre cohérence
interne, et de pouvoir établir à l'intérieur des rapports éga-
litaires - même si, en tout cas, comme l'I.S. l'admet elle-
même,le troisième objectif n'a jamais pu être atteint (VS, 75-
76). Au contraire des organisations « militantes », l'I.S. non
seulement ne fait pas de prosélytisme, mais elle rend parti-
culièrement difficile l'entrée dans son groupe - l'une des
conditions pour être admis était d'avoir « du génie»
(IS, 9/43). Au fur et à mesure des années, plus des deux tiers
de ses membres furent exclus, et certaines démissions for-
cées. L'I.S. refuse d'entretenir autour d'elle un cercle de par-
tisans, n'acceptant de contacts qu'avec des groupes et des
individus agissant pour leur propre compte, car elle veut
« lâcher dans le monde des gens autonomes» (lS, 9/25),
même si en réalité ceux-ci étaient difficiles à trouver.
L'I.S. voit sa tâche dans un mouvement révolutionnaire « à
réinventeY» (lS, 6/3), en le libérant de toute illusion, et le
premier pas consiste à reconnaître que le vieux mouvement
a irrémédiablement échoué et qu'il n'en existe pas encore
de nouveau (lS, 9/26). Sa reconstitlltion doit se rattacher à
quatre racines: « le mouvement ouvrier, la poésie et l'art
modernes en Occident (comme préface à une recherche
expérimentale sur la voie d'une construction libre de la vie
quotidienne), la pensée de l'époque du dépassement de la
LA PRi\.TIQUE DE LA, THÉORIE 143

philosophie et de sa réalisation (Hegel, Feuerbach, Marx),


les luttes d'émancipation depuis le Mexique de 1910 jus-
qu'au Congo d'aujourd'hui» (lS, 10/45-46).
Même après Mai 68, les situationnistes refusent de diriger
les milliers d'individus qui désormais se réclament de leurs
idées. Cela leur permet non seulement d'empêcher la for-
mation d'une avant-garde séparée, qui représenterait le pre-
mier pas vers la bureaucratisation, mais aussi d'éviter les
manœuvres tacticiennes et le semi-travestissement de leurs
idées auxquels doivent recourir les groupes désireux de
recueillir le plus d'adhérents possibles. À partir de 1966, de
nombreux individus se mettent à utiliser des idées, des tech-
niques, des slogans et un langage situationnistes pour leur
propre compte. Cela contribue à créer autour de l'I.S. un
halo de mystère : elle apparaît alors comme le centre invi-
sible et insaisissable de l'ouragan, sans siège et sans ren-
contres avec les journalistes, sans réunions publiques et sans
que l'on sache précisément combien et qui sont ses
membres. En effet, après Mai 68, sa présence est souvent
dénoncée dans mille entreprises de contestation où l'I.S., en
réalité, n'était pas directement concernée.
Le livre que le situationniste René Viénet a consacré aux
Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupa-
tions 70 affirme que « l'agitation déclenchée en janvier 1968 à
Nanterre par quatre ou cinq révolutionnaires qui allaient
constituer le groupe des "Enragés", devait entraîner, sous
cinq mois, une quasi-liquidation de l'État. [ ... ] Jamais une
agitation entreprise par un si petit nombre d'individus n'a
entraîné, en si peu de temps, de telles conséquences 71. »
Pour exagérée que soit une telle affirmation - les « Enra-
gés » déclenchèrent surtout une réaction en chaîne - , il
reste vrai que Debord et ses amis avaient développé, à un
144 GUY DEBORD

degré rarement atteint, la capacité d'obtenir de grands effets


avec peu d'actes, menés par peu de gens. De cette façon, ils
réfutent aussi sur le plan pratique la thèse de la mort du sujet
et de l'individu, tellement en vogue dans les années
soixante. Au contraire, ils se considèrent eux-mêmes
comme des «maîtres sans esclaves» (lS, 1~/81) dans une
société qui a perdu toute" maîtrise» sur ses moyens et où
" les maîtres viennent du négatif, [et) sont porteurs du prin-
cipe anti-hiérarchique» (lS, 8113).
La tâche de l'avant-garde n'était donc pas, selon l'I.S., de
susciler des mouvements révolutionnaires, mais de fou rnir
des théories aux mouvements déjà existants. La société capi-
taliste sombre déjà d'elle-même, mais ce sont les alternatives
qui manquent. Et celles-ci ne sont pas du tout " utopiques » :
alors que les vieux utopistes étaient des théoriciens à la
recherche d'une praxis, "il Y a maintenant [1962) [ ... ) une
foule de praliques nouvelles qui cherchenl leur lhéorie »
(IS, 8110). Outre les pratiques révolutionnaires, il existe éga-
Iement tous les moyens techniques et les autres conditions
matérielles pour fonder une nouvelle société. 11 s'agit donc
d'une" critique immanente» de la société, comme l'avait
déjà formulée Marx, ce qui signifie confronter la réalité de
la société avec ses promesses et ses prétentions, au lieu de
proposer une utopie abstraite. C'est pourquoi les situation-
nistes refusent résolument qu'on qualifie leurs idées d'" uto-
piques» (lS, 9/25); leurs idées sont non seulement réali-
sables, mais surtout" populaires» et dans la tête de tout le
monde (lS, 7/1 7), parce que l'l.S. s'identifie" au désir [de
liberté) le plus profond qui existe chez tous » (lS, 7/20).
Expliquer au prolétariat ce qu'il peut faire , et l'inciter à le
faire, représente une forme d'avant-garde excl uant toute
possibilité de manipulation. L'I.S. pense donc qu'elle n'a pas
LA PRATIQUE DE LA. THÉORIE 145

besoin d'aller vendre sa théorie, et qu'elle peut au contraire


attendre que la lutte réelle des ouvriers conduise ces der-
niers vers les situationnistes, qui se mettront alors à leur dis-
position (lS, 11/64).
Les situationnistes sont également maîtres dans l'art de
faire leur propre publicité. Dès l'époque des lettristes, ils ne
manquent jamais de faire paraître le nom de leur organisa-
tion dans chacune de leurs interventions publiques. Mais ils
ont avant tout un style incomparable, qui tire sa force en
grande partie de la combinaison d'un contenu intellectuel
hautement élaboré - souvent vilipendé comme « hermé-
tique» - avec une transgression des formes, alors tout à fait
inhabituelle, qui représente par beaucoup d'aspects une
réelle nouveauté : l'usage systématique de l'injure; le
recours à des expressions de culture « inférieure » telles que
les bandes dessinées, les graffitis sur les murs et les chan-
sonnettes; le manque ostentatoire de respect envers les
autorités et les conventions, qui traditionnellement en
France est encore plus fort qu'ailleurs; le refus de vouloir se
faire reconnaître par l'adversaire comme « raisonnable» ou
« acceptable»; la dérision de tout ce qui paraît aux autres
déjà très audacieux et novateur. Ils ne flattent pas leur
public, mais au contraire l'insultent souvent et le placent
face à sa misère, méprisant ceux qui n'essaient pas d'y remé-
dier. Qualifier J'art, aussi le plus « avant-gardiste», de
« cadavre» aussi décomposé que l'Église scandalise même
les plus « radicaux» de cette époque. Déjà, quelques années
plus tôt, les situationnistes avaient annoncé que le digne
successeur du dadaïsme n'était certes pas le pop art améri-
cain, mais certains phénomènes accompagnant la révolte
congolaise de 1960 (lS. 7/23).
La communication, qui était le contenu du véritable art
146 GUY DEBORD

moderne laissé en héritage aux mouvements révolution-


naires, doit maintenant être mise en œuvre (par exemple
VS, 134). Certaines réflexions sur la poésie et sur le langage
figurent parmi les considérations les plus intéressantes
parues dans Intemationale situationniste. À 1'« information»
dispensée par le pouvoir, les situationnistes opposent la
« communication» et le « dialogue» - une distinction fon-
damentale qui jusqu 'ici n'a pas été suffisamment prise en
considération. Déjà en 1958, Debord déclare: « II faut mener
à leur destruction extrême toutes les formes de pseudo-com-
munication, pour parvenir un jour à une communication
réelle directe» (lS, 1/21). «L'insoumission des mots»
(lS, 8/29) reste l'un des champs dans lequell'l.S. a le mieux
réussi: « Dans les guerres de décolonisation de la vie quoti-
dienne» (lS, 8/28) la libération du langage occupe une
place centrale, et ce n'est pas un hasard si les situationnistes
ont consacré à l'élaboration d'un style personnel plus d'at-
tention qu'aucun autre groupe révolutionnaire. Debord
théorise même un «style insU/Tectionnel» (SdS § 206) qui, en
tant que libre appropriation des appOlts positifs du passé,
coïncide avec le détournement. Les exemples qu'il fournit
se limitent toutefois à l'inversion du génitif du type « philo-
sophie de la misère - misère de la philosophie », inventée
par Feuerbach et Marx. Si ces inve rsions sont devenues
presque un signe distinctif des écrits situationnistes, ce
n'était pas seulement par coquetterie littéraire: cet usage a
pour fonction d'exprimer la « fluidité» (SdS § 205) des
concepts, c'est-à-dire le fait que les rappOlts entre les choses
ne sont pas fixés une fois pour toutes, mais peuvent être ren-
versés.
Néanmoins, l'accent que les situationnistes mettent sans
cesse sur la « communication» est d'une certaine façon
LA PRATIQUE DE LA THÉORlE 147

contredit par des affirmations comme celle-ci : « II faudra


nous accepter ou nous rejeter en bloc. Nous ne détaillerons
pas» (lS, 7/19)72. S'il était assurément justifié de refuser le
culte bourgeois de la « tolérance», on ne peut cependant
pas réprimer J'impression que « communication» signifie
pour eux J'échange d'idées entre des personnes qui pensent
déjà de la même façon . À un niveau plus profond, l'I.S. se
fonde sur un principe léniniste: dans sa propre organisation
révolutionnaire s'exprime la rationalité de J'histoire. Ce n'est
pas un hasard si les situationnistes, bien qu'extrêmement
minoritaires, ont affirmé à plusieurs reprises qu'ils repré-
sentaient la véritable « essence}), l'expression de 1'« en-soi})
des moments révolutionnaires. L'I.S. opposait la « commu-
nication de la théorie révolutionnaire» à la « propagande»,
mais en pratique il était parfois difficile de saisir la diffé-
rence.

La perspicacité des critiques situationnistes à l'égard des


organisations gauchistes et de « la gauche [qui] ne parle que
de ce dont la télévision parle» (lS, 10/32) étonne encore
aujourd'hui, même si les polémiques de l'l.S. ne sont pas
exemptes de la volonté de maintenir son monopole sur la
radicalité, et se perdent parfois en chicanes. Une illusion
qu'elle réussit aisément à détruire est l'enthousiasme exces-
sif pour les mouvements révolutionnaires du tiers-monde,
passivement contemplés en Europe par les « consomma-
teurs de la participation illusoire » pour couvrir leur propre
impuissance. L'I.S., comme d'ailleurs Socialisme ou Barba-
rie 73, est d'avis que « le projet révolutionnaire doit être réa-
lisé dans les pays industriellement avancés}) (lS, 7/13), et
qu'il est plus probable en URSS ou en Angleterre qu'en Mau-
ritanie crs, 8/62). On perçoit une certaine dérision du tiers-
148 GUY DEBORD

mondisme, quand l'I.S. applique à la problématique du quo-


tidien des concepts comme" sphère arriérée », «retard du
développement» ou "guerre de libération ».
D'autre part l'I.S. n'est pas du tout convaincue que les étu-
diants soient un sujet révolutionnaire, el elle n'a pas davan-
tage confiance dans les" jeun es 74» en tant que tels, ni dans
les divers groupes" marginaux ». C'est aussi ce qui la dis-
tingue radicalement de ces courants gauchistes auxquels
elle pourrait ressembler par d'autres côtés. Seul le proléta-
riat est considéré par l'I.S. comme possédant cette place
centrale qui permet de renverser la société tout entière. On
a observé plus d'une fois que cette position paraît plutôt
paradoxale pour un groupe qui, sans doute avant les
autres 75, avait abandonné toute évaluation positive du tra-
vail. Toute la gauche, y compris les anarchistes, avait tou-
jours parlé de libérer le travail, et avait fondé le droit du pro-
létariat à gouverner la société sur le fait que c'était lui qui
travaillait. Le programme de se libérer du travail et d'affir-
mer les droits de l'individu, celui de la subjectivité et du jeu
n'avaient de précédents que dans les avant-gardes artis-
tiques, dans le "jamais nous ne travaillerons» de Rimbaud
et dans la couverture de La Révolution sunéa/iste n° 4 qui
promettait la "guerre au travail ». Les Préliminaires affirment
que" travailler à les rendre passionnantes [les activités pro-
ductives J, par une reconversion générale et permanente des
buts aussi bien que des moyens du travail industriel, sera en
tout cas la passion minimum d'une société libre" ». L'un des
plus gros succès des situationnistes fut de voir réapparaître
sur les murs, en 1968, pendant la grève générale sauvage, le
mot d'ordre que Debord avait tracé en 1952: "Ne travaillez
jamais» ( IS, 8/42, 12114). Au reproche de ne pas tenir
compte de la réalité du travail, ils répondent qu'ils n'ont" à
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 149

peu près jamais traité d'autre problème que celui du travail


à notre époque: ses conditions, ses contradictions, ses résul-
tats» (1S, 10/67). Ils n'ont jamais produit d'analyses détaillées
sur le monde du travail et sur les luttes ouvrières comme l'a
fait Socialisme ou Barbarie, mais ils ont observé que l'en-
semble des activités sociales, en particulier la consomma-
tion des loisirs, obéit à une extension de la logique du tra-
vail. Le lieu d'où la société tire son sens et sa justification,
celui qui détermine l'identité des individus, est en train de
se déplacer du travail vers les prétendus «( loisirs» (par
exemple IS, 6/25).

Les situationnistes se considèrent, en particulier durant


les premières années, comme les porteurs du « moderne»,
parfois même dans son sens le plus banal, par exemple lors-
qu'ils proposent la destruction d'édifices anciens en faveur
de constructions nouvelles (Potl., 205-206; IS, 3/16). Ils
considèrent les modernistes comme leurs ennemis les plus
dangereux, c'est-à-dire ceux qui cherchent à utiliser les
résultats du progrès, et plus spécifiquement les inventions
révolutionnaires, pour mieux organiser la société existante.
Cela s'applique avant tout à la cybernétique - très en vogue
dans les années soixante comme réponse à tous les pro-
blèmes - mais aussi à la sémiotique, au structuralisme, à
l'informatique, à la psychologie du travail, et ainsi de suite.
L'l.S. a déclaré qu'il était inévitable de marcher sur la
« même route» que ceux qui se trouvent au pôle opposé
quant aux intentions et aux conséquences (1S, 9/4) ; un bon
exemple est leur mépris pour le cinéaste J.-L. Godard,
accusé de s'être approprié, sans rien y comprendre, de nom-
breuses trouvailles des avant-gardes, dont le cinéma de
Oebord (IS, 10/58-59).
150 GUY DEBORD

Ainsi les situationnistes sont également en avance sur un


autre argument à la mode après 68, la «récupération}) -
bien qu'i ls ironisent ensuite sur ceux qui ont peu de raisons
de s'inquiéter d'être «récupérés » étant donné qu'«il n'y a
généralement pas grand-chose chez eux qui puisse attirer la
cupidité des récupérateurs}) (IS, 12/18).

Mai 68 et la suite

La participation des situationnistes et d'un groupe appa-


renté, les jeunes «Enragés}) de Nanterre, aux événements de
mai et juin 68 est bien connue, et leur point de vue est
exposé dans le livre de Viénet déjà cité, ainsi que dans le
douzième numéro d'Internationale situationniste. Nous nous
contenterons de rappeler ici leur lutte contre l'influence des
divers groupes «bureaucrates}) sur la contestation étudiante,
des maoïstes au «Mouvement du 22 mars» de D. Cohn-
Bendit, et contre l'influence des grands syndicats sur les
ouvriers. Les situationnistes tendent à généraliser le mouve-
ment des occupations d'usines et à susciter la formation de
Conseils ouvriers, mais eux-mêmes ne cessent de mettre en
garde contre les triomphalismes excessifs. Leur influence est
particulièrement visible dans les inscriptions poétiques qui
couvrent les murs de Paris. Bien qu'ils utilisent une rhéto-
rique révolutionnaire souvent très traditionnelle 77, ils n'en
sont pas moins conscients que l'importance de l'événement
ne réside pas dans quelques journées de barricades, mais
dans le fait d'être « le commencement d'une époque»
(IS, 12/3).
Comme nous l'avons dit, la place des situationnistes dans
l'histoire est en grande partie liée à la confirmation de leurs
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 151

thèses fournie par cet événement. Dans l'instant, ils envoient


un télégramme à l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam:
« Nous avons conscience de commencer à produire notre
propre histoire 78. » Par la suite, ils devaient sans cesse se réfé-
rer eux-mêmes au « joli mois de mai 79» . Mais pour beaucoup
d'observateurs il s'agissait plutôt d'un cas fortuit: « La clé
pour comprendre leur rapport avec Mai 68 est la triple iden-
tification arbitraire entre la subjectivité situationniste, le pro-
jet révolutionnaire qui tend à l'instauration des Conseils, et
la psyché prolétarienne: il s'agit en réalité de trois choses
distinctes dont la rencontre n'a pas été dialectique -
comme le croit de façon erronée l'I.S. - mais seulement
occasionnelle 80 », écrit M. Perniola quelques années plus
tard. Mais ce n'est vrai qu'en partie. L'I.S. se vante d'avoir
prévu non pas la date de l'explosion mais son contenu
(IS, 12/54). Mai 68 a été la preuve qu'un événement très voi-
sin d'une révolution pouvait effectivement se produire dans
les sociétés modernes, et ceci plus ou moins dans les termes
que les situationnistes avaient annoncés. En 1967 Lefebvre,
dans Position contre les technocrates, conclut ainsi quelques
observations sur les situationnistes : « Or, ils ne proposent
pas une utopie concrète, mais une utopie abstraite. Se figu-
rent-ils vraiment qu'un beau matin ou un soir décisif, les
gens vont se regarder en se disant: "Assez! Assez de labeur
et d'ennui! Finissons-en!" et qu'ils entreront dans la Fête
immortelle, dans la création des situations? Si c'est arrivé
une fois, le 18 mars 1871 à l'aube, cette conjoncture ne se
reproduira plus.» En 1967 les situationnistes citent cette
affirmation sans faire de commentaires (IS, Il/52), et la
citent de nouveau en 1969 dans le numéro suivant (IS, 12/6),
avec un orgueil bien compréhensible.
On reconnaît généralement aujourd'hui que 68 a été l'une
152 GUY DEBORD

des césures les plus profondes de ce siècle. Mais le reflet


simplifié d'une « révolte étudiante" en a opacifié l'image; il
faut se rappeler qu'a eu lieu alors la première grève géné-
rale sauvage, et jusqu'à présent la seule, avec dix millions
de travailleurs arrêtant leur travail et occupant en partie les
usines. Au cours des mois précédents, il y avait eu déjà plu-
sieurs grèves sauvages, parfois accompagnées de formes de
« fête permanente" - les ouvriers n'avaient pas seulement
« imité" l'occupation de la Sorbonne". Aucune crise éco-
nomique n'en fut à l'origine, comme l'I.S. l'a justement sou-
ligné (lS, 12/6), et il est bien évident que les revendications
particulières concernant la réforme universitaire ou l'aug-
mentation des salaires ne constituaient pas le mobile pro-
fond d'une situation aussi inattendue et à la limite de la
guerre civile. Pendant quelques semaines il y avait eu une
démission de toutes les autorités, un sentiment que « tout est
possible", un « renversement du monde renversé", qui
représentaient à la fois un événement historique et quelque
chose qui concernait les individus dans leur essence intime
et quotidienne. C'était la preuve que chez un grand nombre
de gens sommeille le désir d'une vie totalement différente,
et que si ce désir trouve le moyen de s'exprimer, il peut à
tout moment mettre à genoux un État moderne: exactement
ce qu'avait toujours affirmé l'I.S. Si un autre Mai 68 ne s'est
pas reproduit jusqu'à présent, il n'en demeure pas moins
que les causes qui l'ont créé n'ont pas pour autant disparu,
et que si un jour le désir d'être maître de sa propre vie devait
redescendre dans la rue, on se rappellerait plus d'un ensei-
gnement de l'I.S.

Après avoir connu ce moment de gloire, l'I.S. se voit dans


un premier temps renforcée. Elle admet une série de nou-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 153

veaux membres et se réorganise en quatre sections - fran-


çaise, italienne, scandinave et américaine - qui réussissent
chacune à publier une revue. La section italienne se dis-
tingue aussi par certaines interventions très acérées à pro-
pos des bombes de Piazza Fontana ainsi que sur d'autres
événements italiens 82. Les thèses situationnistes obtiennent
un vaste écho dans divers secteurs; c'est ainsi qu'un jour-
naliste croit même reconnaître dans La Société du Spectacle
« Le Capital de la nouvelle génération 83». Mais en vérité l'I.S.
entre en crise, apparemment du fait de l'incapacité de
nombre des nouveaux membres; après une série d'exclu-
sions et de scissions, il ne reste que Debord et deux autres
personnes qui dissolvent l'I.S. au printemps 1972 84 •
Debord et l'Italien Gianfranco Sanguinetti présentent leur
explication des faits dans La Véritable Scission dans l'Inter-
nationale. Ils constatent que l'époque s'avance vers une
vraie révolution et que les idées situationnistes sont large-
ment présentes dans toutes les luttes; les auteurs en tirent la
conclusion que la tâche de l'I.S. en tant qu'organisation est
terminée. Mais la tentative de présenter la fin de l'I.S. comme
dépassement de l'avant-garde séparée dont une époque
révolutionnaire n'a pas le même besoin qu'une époque où
la révolution est lointaine (VS, 73) n'est pas très convain-
cante. Ils admettent eux-mêmes que l'I.S. était entrée en
crise, et en attribuent la faute aux nombreuses personnes,
principaleme nt des étudiants et des intellectuels, qui
contemplent et approuvent abstraitement la radicalité situa-
tionniste sans être capables de lui donner un minimum d'ex-
pression pratique. La description de ces « pro-situs» et de
toute la couche sociale des petits et moyens cadres à
laquelle ils appartiennent est aussi cinglante que brillante.
Mais la surévaluation de ce phénomène, comme en général
154 GUY DEBORD

l'identification du « projet révolutionnaire moderne» avec


l'J.S., est également l'indice d'une mégalomanie - déjà
ancienne - et d'une perte du sens de la réalité. Les auteurs
constatent la disparition de la petite bourgeoisie indépen-
dante remplacée par la progression des cadres, techniciens
et bureaucrates, qui sont les principaux créateurs et
consommateurs du spectacle. Encore que les cadres
moyens et petits sont objectivement - mais non subjecti-
vement - proches du prolétariat (VS, 59).
Le véritable échec de l'I.S. réside dans le fait que la dif-
fusion de sa théorie s'est essentiellement limitée au milieu
méprisé des étudiants et des intellectuels. Il existe de nom-
breuses luttes ouvrières autour de 1970, et l'on peut y trou-
ver parfois quelques bribes de théorie situationniste, mais il
n'existe pas de prolétariat qui, en tant que classe, s'oppose
à la totalité de la société du spectacle. Debord et Sanguinetti
citent comme exemple de l'insubordination générale qui
s'étend: « les gens de couleur, les homosexuels, les femmes
et les enfants [qui] s'avisent de vouloir tout ce qui leur était
défendu» (VS, 22). Mais ce n'est pas un hasard si avant 68
l'I.S. n'en avait jamais parlé. Les luttes de ces secteurs
sociaux sont souvent très énergiques et aboutissent parfois
au refus des représentations, à l'action à la première per-
sonne et à la prise en compte de leur propre vie quotidienne
comme moyen et comme but de la lutte; mais elles ne se
réfèrent quasiment jamais à la société dans son intégralité,
et sont conduites par des individus qui se définissent à tra-
vers un aspect séparé quelconque. Les situationnistes se
réclament, du moins en paroles, de la théorie selon laquelle
seul le prolétariat, grâce à sa fonction dans le processus de
production et grâce à sa tradition, a les moyens de renver-
ser le système. Toutefois, leur élargissement du concept de
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 155

prolétariat à tous ceux qui ont été dépossédés de quelque


chose de fondamental préfigurait très bien, en vérité, cette
révolte des différentes « minorités». Toutes les luttes réelles,
celle des Noirs de Los Angeles, celle des étudiants parisiens
ou celle des ouvriers polonais, sont définies par les situa-
tionnistes comme des « luttes contre l'aliénation», sans se
préoccuper beaucoup des circonstances et des revendica-
tions très différentes que chacune présente à son tour. Il est
sûrement juste de chercher l'essence de ces luttes ailleurs
que dans leurs revendications manifestes; mais la tentative
d'en expliquer l' «en soi» reste en général sur un plan trop
abstrait. Les derniers situationnistes se moquent des appels
vagues et abstraits qu'adresse Vaneigem - sorti de l'l.S.
avec déshonneur - aux « insurgés de la volonté de vivre »
(VS, 125) ; mais eux aussi ont maintenant quelques difficul-
tés à nommer le sujet révolutionnaire. En vérité, Debord lui-
même semble se fier aux automatismes du développement
capitaliste : la contradiction entre économie et vie a atteint
un seuil qualitatif, et l'opposition que l'économie suscite
détermine également un retour de la crise économique tra-
ditionnelle (VS, 26-28) ; tout ceci rend l'époque plus révolu-
tionnaire que jamais.
L'aspect le plus intéressant de La Véritable Scission dans
l'Internationale est l'attention portée sur un phénomène qui
n'était a lors qu'aux tout débuts d'une grande «carrière» : la
pollution et la catastrophe écologique, y compris celles cau-
sées par l'énergie nucléaire (VS, 30). Il est évident ici que le
capitalisme est entré dans une phase d'« irrationalisation
galopante» (VS, 37). La production industrielle reprend le
modèle agraire: comme celui-ci, elle cherche en toute sai-
son à recueillir la plus grande quantité possible, se croyant
toujours menacée par la pénurie ; d'autre part, elle est appa-
156 GUY DEBORD

remment cyclique, car seule l'usure programmée des


choses permet de continuer toujours à produire. Mais en
réalité, la production industrielle est «cumulative", et cet
aspect «revient sous la forme de la pollution" (VS, 33). La
science soumise au capital reste impuissante, autant que les
remèdes promis dès lors par le pouvoir. Les auteurs de La
Véritable Scission dans l'fnternationale voient dans la cata-
strophe écologique la preuve que l'économie et la mar-
chandise contaminent toute la vie et menacent la survie
même de l'humanité ; ils observent en outre que «le capi-
talisme a enfin apporté la preuve qu'il ne peut plus déve-
lopper les forces productives" - non pas «quanlilati-
vement", comme l'avait toujours prédit la scolastique
marxiste, «mais bien qualitalivemenl" (VS, 29). Même les
biens les plus immédiats comme l'eau et l'air entrent alors
dans la lutte, comme le pain au XIX' siècle (VS, 33), et le
vieux slogan «la révolution ou la mort" prend un sens
nouveau (VS, 31).
Aujourd'hui, nous voyons que cette situation a fait naître
un mouvement d'opposition vaste, certes, mais dépourvu de
toute perspective globale face à une société dont la sépara-
tion d'avec ses propres moyens techniques et économiques
a atteint un stade délirant.

Le mythe Debord

Les événements de 1968 app0l1ent à j 'improviste une cer-


taine notoriété à Debord; lui qui n'a jamais eu le goût d'oc-
cuper le moindre poste sur le devant de la scène d'une
société qu'il méprise, et qui de plus a toujours apprécié la
discrétion, il se rend encore plus inaccessible. Il ne veut rien
LA. PRATIQUE DE LA THÉORIE 157

avoir à faire avec les nombreux groupuscules de divers pays


qui prétendent être les héritiers des situationnistes et passent
leur temps en querelles de basse-cour considérées comme
des actes révolutionnaires, pas plus qu'avec les tentatives de
« récupération» qui transforment les héros de 68 en direc-
teurs de collections éditoriales, en professeurs, en hommes
politiques ou pour le moins en objets complaisants d'inter-
views. Sa réponse est: « Je trouverais aussi vulgaire de deve-
nir une autorité dans la contestation de la société que dans
cette société même» (OCC, 269-270). En se retirant, il s'at-
tire le titre de « l'homme le plus secret pour l'un des sillages
les plus significatifs des vingt-cinq dernières années 85 », ainsi
que quelques accusations de vouloir continuer par sa « dis-
parition» à créer un mythe autour de sa personne.
Cette prétendue disparition est néanmoins toute relative.
Debord se lie d'amitié avec Gérard Lebovici, imprésario de
cinéma brillant et peu orthodoxe, qui en 1970 avait financé
la création des éditions Champ Libre. En 1971, Debord lui
confie la réédition de La Société du Spectacle, et, après 1974,
sans assumer aucune fonction officielle, il acquiert une
influence déterminante sur la production de cette maison
d'édition unique en son genre. Sans mettre en avant la ren-
tabilité économique, Champ Libre publie des textes de théo-
rie et de pratique de la révolution, de Hegel à Bakounine,
de Saint-Just aux anarchistes espagnols; à la critique du
maoïsme 86 et du stalinisme, s'ajoutent des classiques
anciens et modernes, depuis Omar Khayyam ou Baltasar
Gracian à George Orwell et Karl Kraus; mais aussi Clause-
witz et les dadaïstes allemands, Georg Groddeck ou les écrits
de Malevitch sortent de l'oubli. Naturellement, les écrits de
Debord et des autres situationnistes sont également publiés.
Pour comble de provocation, Lebovici réédite en 1984 L 'Ins-
158 GUY DEBORD

tinet de mort du fameux bandit et «roi de l'évasion» J. Mes-


rine, considéré comme 1'« ennemi public numéro un ", jus-
qu'à sa barbare exécution par la police française.
Lebovici et Debord entretiennent volontairement des rap-
ports exécrables avec la presse et le monde dit intellectuel.
Champ Libre acquiert aux yeux de beaucoup une réputa-
tion terrible, et, comme Debord le dit lui-même, il y a
«autour de ces éditions une louche allure de complot per-
manent, contre le monde entier"»; ce dont témoignent les
deux volumes de la Correspondance de Champ Libre (1978
et 1981) où, pour des motifs parfois futiles, on passe souvent
à l'échange d'insultes.
Lebovici a beaucoup d'ennemis, en particulier à cause de
sa fulgurante carrière dans l'industrie cinématographique.
En mars 1984, on le retrouve dans un parking, tué par balles.
Le crime n'a jamais été élucidé, mais la presse française s'est
longuement intéressée à la fin de cet insolite personnage
aux deux visages, capitaliste fortuné et mécène de l'ultra-
gauche. Tous les journaux trouvent inexplicable l'influence
exercée par Debord sur Lebovici; ils parlent de «manipula-
tion» et accusent Debord d'avoir entraîné Lebovici sur une
«mauvaise pente », lui attribuant ainsi une sorte de cores-
ponsabilité morale dans sa mort. Mais certains journaux
vont encore plus loin: estimant que Debord serait lié à des
groupes terroristes, ils le désignent comme le commandi-
taire de l'assassinat de son ami, selon la «logique» suivante:
«Lebovici a été tué [ ... ] pour avoir refusé, une fois, ce qu'on
était sûr qu'il accepterait"".» Contrairement à ses habitudes,
et pour mettre un terme à ces insinuations, Debord fera
appel à un tribunal qui lui rend justice. L'année suivante il
publie ses Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici.
Il y parle avant tout de lui-même, énumère - non sans une
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 159

certaine complaisance pour le rôle méphistophélique qu'on


lui a attribué -les affirmations souvent bizarres de la presse
française sur son compte, et déploie son habituel talent de
polémiste 89.
Avec Alice Becker-Ho 90 , qu'il épouse au début des années
soixante-dix, il se déplace fréquemment entre Paris, l'Au-
vergne, Arles, l'Italie et l'Espagne. En 1988, il revient à la cri-
tique sociale avec les Commentaires sur la Société du Spec-
tacle (voir ci-dessous) qui suscitent un important écbo, pas
seulement en France. Un an après, il publie le premier
volume de son autobiograpbie, intitulée de façon significa-
tive Panégyrique. En 1991, Debord se sépare des éditions
Lebovici, qui deviennent les éditions Ivrea 91. Dès l'année sui-
vante, presque toutes ses œuvres sont rééditées cbez Galli-
mard par les soins de Jean-Jacques Pauvert, ainsi que cbez
d'autres éditeurs. La presse française parle de lui plus que
jamais. Dans {( Cette mauvaise réputation. .. » publié à la fin
de l'année 1993, seul texte nouveau des cinq dernières
années de sa vie, il cite un grand nombre de ces articles en
faisant des commentaires sarcastiques. Si le contrat avec
Gallimard a pu cboquer un certain public, il y eut une autre
surprise avec un film réalisé avec B. Cornand pour Canal +,
diffusé pour la première fois le 9 janvier 1995 : Guy Debord,
son art, son temps, où il présente comme {( son art» un
résumé de l'écran noir silencieux extrait de son premier
film. Pour illustrer {( son temps», il montre quelques-unes des
images les plus funestes apparues sur les écrans au cours
des dernières années, commentées çà et là par des cartons
tels que: {( Ce sont les événements les plus modernes de la
réalité bistorique qui viennent d'illustrer très exactement ce
que Thomas Hobbes pensait qu'avait dû être la vie de
l'homme, avant qu'il pût connaître la civilisation et l'État:
160 GUY DEBORD

solitaire, sale, dénuée de plaisirs, abrutie, brève. >J Seuls les


hypocrites - et il n'en manque pas - pourraient prétendre
être surpris par un résumé aussi sombre de l'état du monde.
Le 30 novembre 1994, Guy Debord se suicide dans sa mai-
son de Champa! (Haute-Loire), d'un coup de fusil dans le
cœur. Il expose les raisons de son geste par ce carton parais-
sant après le film: «Maladie appelée polynévrite alcoolique,
remarquée à l'automne 1990. D'abord presque impercep-
tible, puis progressive. Devenue réellement pénible seule-
ment à partir de la fin novembre 1994. Comme dans toute
maladie incurable, on gagne beaucoup à ne pas chercher,
ni accepter de se soigner. C'est le contraire de la maladie
que l'on peut contracter par une regrettable imprudence. Il
y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie.»

Debord, en plus d'un théoricien, s'est toujours présenté


comme un cinéaste, donnant à voir par là son véritable
«métier» (IS, 12/96). Fidèle à son idée que l'œuvre de des-
truction des vieilles valeurs ne peut être poursuivie à l'infini
et qu'il faut passer à un nouvel et positif usage des éléments
existant dans le monde, il fait suivre son premier film privé
d'images par d'autres qui en contiennent. Rares sont les
images qu'il filme lui-même", la plupart sont des images
détournées provenant de films divers, documentaires histo-
riques, actualités politiques et spots publicitaires. Elles
accompagnent, normalement sans l'illustrer directement,
un texte lu en voix off Dans deux moyens-métrages, l'un de
1959 (Sur le passage de quelques personnes à travers une
assez courte unité de temps), l'autre de 1961 (Critique de la
séparation), le texte comporte des réflexions parfois mélan-
coliques sur la vie des situationnistes et sur leur rôle histo-
rique. Debord affirme toutefois, aux autres situationnistes,
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 161

qu'il n'a jamais fait de film situationniste (IS, 7/27) -l'I.S.


dit clairement à ses débuts que tous ses actes ne peuvent
être que des ébauches des futures actions situationnistes.
D'autres projets de films appartenant à cette époque ne
seront pas réalisés; mais son amitié avec Lebovici offre à
Debord l'occasion de revenir à ses premières amours. En
1973 il « porte à l'écran» La Société du Spectacle, où la lec-
ture de passages du livre est accompagnée d'un collage
d'images. À la différence de ses premiers films, celui-ci est
entré, bien que modestement, dans les salles de cinéma.
Aux réactions de la presse, très disparates, Debord réplique
en 1975 par un autre moyen-métrage, Réfutation de tous les
jugements, tant élogieux qu 'hostiles, qui ont été jusqu'ici par·
tés sur le film «La Société du Spectacle ». Il cite en épigraphe
cette phrase de Chateaubriand: « II y a des temps où l'on ne
doit dépenser le mépris qu'avec économie, à cause du
grand nombre de nécessiteux» (OCC, 161). Il réfute tout
autant les éloges sur son film, provenant de ceux qui « ont
aimé trop d'autres choses pour pouvoir l'aimer» (OCC, 163).
Son chef-d'œuvre cinématographique, annoncé comme le
dernier de ses films, est ln girum imus nocte et consumimur
igni, réalisé en 1978 et sorti en 1981; le titre est un palin-
drome latin - c'est-à-dire qu'il peut se lire également en par-
tant de la fin - que l'on peut traduire par « Nous tournons
en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu»
(OCC, 242). Lebovici achète un petit cinéma au Quartier
latin, le Studio Cujas, où sont projetés exclusivement les
films de Debord. En réaction contre la campagne de presse
qui suivit la mort de Lebovici, Debord retire ses films de la
circulation, et plus personne n'a pu les voir jusqu'à ce que
La Société du Spectacle et Réfutation à tous les jugements
162 GUY DEBORD

soient retransmis à la télévision avec Guy Debord, son art,


son temps.
Les jugements sur les films de Debord sont très partagés.
Le mythe de leur auteur, puis l'impossibilité de les voir en
ont fait un objet de grande curiosité dans certains milieux.
Des critiques ont souligné l'originalité absolue de ces films,
et la dette que leur doivent d'autres metteurs en scène
d'« avant-garde» comme J.-L. Godard". Cependant la plu-
part des observateurs, même quand ils ne pouvaient plus
ignorer les autres activités de Debord, ont toujours ma'nifesté
peu d'intérêt pour son cinéma. Debord attribue ce manque
d'intérêt à une conspiration du silence du fait que ses films
seraient encore plus transgressifs que ses œuvres théoriques
et constitueraient un «excès» insupportable pour les petits
employés du spectacle (OCC, 168). «On a même poussé le
dégoût jusqu'à m'y piller beaucoup moins souvent
qu'ailleurs, jusqu'ici en tout cas» (Oee, 213).

Dans ses films, en particulier dans ln girum, les traits per-


sonnels de Debord ressOltent davantage; même s'ils sont
inséparables de l'activité publique d'un homme qui, comme
il l'affirme, n'a jamais rien fait d'autre que suivre ses propres
gOÛL<; et «cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre
de situations poétiques"». Quelqu'un qui l'a bien connu l'a
défini comme «l'homme le plus libre que j'aie jamais ren-
contré». Debord a intéressé son époque non seulement par
son travail théorique et pratique, mais aussi du fait de sa per-
sonnalité et de l'exemple vivant qu'il représentait. Sa gloire
est de ne jamais s'être soucié de carrière ou d'argent, mal-
gré les nombreuses sollicitations, de n'avoir jamais tenu de
rôle dans l'État, ni obtenu un seul de ses diplômes, hormis
le baccalauréat, de n'avoir pas eu de contact avec les célé-
LA PRATIQUE DE LA THÉORiE 163

brités de la société du spectacle, de ne pas avoir utilisé ses


canaux; et d 'avoir malgré tout réussi à tenir une place
importante dans l'histoire contemporaine. Debord se pré-
sente comme un exemple de cohérence personnelle, qui ne
vient pas, comme chez d'autres, d'un idéal ascétique, mais
d'un authentique dégoût pour le monde environnant. Il peut
affirmer: « De prime abord, j'ai trouvé bon de m'adonner au
renversement de la société», à une époque où cela devait
sembler bien lointain, « et depuis lors, je n'ai pas, comme les
autres, changé d'avis une ou plusieurs fois, avec le change-
ment des temps; ce sont plutôt les temps qui ont changé
selon mes avis» (OCC, 215-216). Ce qui ne signifie pas s'en
tenir une fois pour toutes à une vérité déterminée, mais, au
contraire, suivre avec attention les conditions sans cesse
nouvelles dans lesquelles doit se dérouler la réalisation d'un
projet qui reste identique dans ses intentions fondamentales.
Les situationnistes eux-mêmes ont souligné que leur théorie
a évolué et dépassé certaines erreurs initiales crS, 9/3, 11/58,
VS, 45-50), mais qu'il y a bien peu de mérite à parvenir aux
mêmes conclusions des années après eux.

Quelqu'un comme Debord est sans doute encore plus


singulier en France qu'il ne le serait ailleurs. Les intellectuels
français, liés à l'État en qualité de fonctionnaires depuis
l'époque de Richelieu, ont fait preuve, en particulier durant
ces dernières décennies, d'une capacité infinie à changer
d'opinion, à s'adapter aux modes du jour, à collaborer avec
des personnes qu'ils détestaient encore la veille, et à pacti-
ser avec l'État dès que celui-ci leur fait une offre avanta-
geuse. La génération de 68 y a particulièrement excellé -
il suffit de penser aux grotesques althussériens maoïstes
devenus en quelques années les « nouveaux philosophes»
164 GUY DEBORD

ou les «postmodernes ". C'est dans un tel contexte qu'il faut


prendre l'orgueilleuse solitude revendiquée par Debord
dans ses derniers livres, et sa phrase : «J'ai vécu partout, sauf
parmi les intellectuels de cette époque"." Avec cette fer-
meté, Debord s'est retrouvé pratiquement seul, peut-être
même avec un certain plaisir. Il s'est séparé, généralement
en assez mauvais termes, de presque tous ceux qui ont col-
laboré avec lui, observant ensuite non sans satisfaction
qu'une fois exclus de l'I.S. ou éloignés de lui d'une autre
façon, ceux-ci retombaient presque toujours dans toutes
sortes d'accommodements avec la société existante.
Debord assure, et on peut le croire, qu'il n'a jamais rien
demandé à personne, mais qu'on est toujours venu vers lui.
La fascination qu'il exerce sur nombre de personnes tient à
son style, dans sa vie comme dans ses écrits. C'est une sin-
gulière combinaison entre un élément formaliste, sévère et
«classique", et un appel constant au dérèglement, à l'hé-
donisme et au plus grand extrémisme dans l'ardeur révolu-
tionnaire. L'esprit aristocratique et la prédilection pour le
XVII' siècle contrastent et pourtant s'harmonisent avec le pro-
gramme de la révolution prolétarienne, l'approbation pour
certaines formes de banditisme juvénile ou les tombereaux
d'injures adressées à ses adversaires: il serait un peu trop
banal de définir cette combinaison comme de 1'« esthé-
tisme". On a souvent comparé Debord à André Breton 96 en
raison de cette combinaison, mais aussi à cause de sa fer-
meté dans la conduite de l'I.S. et de la rigueur avec laquelle
il a défini l'orthodoxie dans les rangs des ennemis de toute
orthodoxie. Un autre personnage moderne auquel on peut
le rapprocher est Karl Kraus. Non seulement par le soin
extrême qu'il apporte à son expression: par ses phrases cise-
lées qui condamnent sans appel et sans discussion; par son
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 165

orgueilleux mépris de toute « opinion publique » et surtout


de la presse ; par sa lutte solitaire contre un monde dont l'ap-
probation ou l'exécration lui sont également indifférentes;
par son désintérêt pour toute « carrière»; par sa haute opi-
nion de lui-même, la force de son dédain, mais aussi par son
rapport avec son public et ses admirateurs. Ces derniers
recherchent d' autant plus la bienveillance du « maître» inac-
cessible et intraitable, qu'ils sont plus maltraités. Oebord,
comme Kraus, illustre le paradoxe d'une liberté extrême qui
aux yeux des autres fait figure d'une autorité extrême. Elias
Canetti 97 rapporte que, dans sa jeunesse, fervent admirateur
de Kraus , il n'avait pas osé, des années durant, lire la
moindre ligne d'auteurs pour lesquels Kraus avait manifesté
du mépris. De même, bon nombre d'individus en France,
comme ailleurs, ont pris pour un credo tout jugement porté
par Oebord sur un auteur ou un vin, sa façon d'écrire et ce
qu'ils croient savoir de la conduite de sa vie. Kraus et
Oebord ont toujours retrouvé leur mépris confirmé par la
connaissance de l'homme méprisable qu'est réellement le
spectateur (SdS § 195) 98.
Au « personnage», il faut ajouter une capacité de styliser
et de dramatiser les événements pour leur donner une
dimension historique en identifiant les participants avec
ceux d'un fait du passé 99. On peut y discerner toute une cul-
ture du « geste». Rien n'est fortuit dans ce que Oebord pré-
sente au monde: l'image de lui-même est élaborée dans
tous ses détails 100.
Il se dit « mégalomane» (Potl., 277), au-delà même des
résultats effectifs; car, toujours selon ses propres termes: « II
n'y avait pas de succès ou d'échec pour Guy Oebord, et ses
prétentions démesurées» (OCC, 281) . Il voulait une vie
d'aventures, et au lieu de la chercher dans l'exploration des
166 GUY DEBORD

grottes ou les spéculations financières, il a choisi d'organi-


ser l'attaque de la société existante comme la plus sédui-
sante des aventures. Il a réalisé pour lui-même ce qui,
d'après sa théorie, est désormais possible à une échelle
générale: vivre sa propre vie comme une aventure histo-
rique. À un degré raremen t atteint dans ce siècle, Debord a
réussi à transformer sa vie en légende. L'!.S., quand elle s'est
dissoute, était devenue depuis longtemps un mythe.
On peut appliquer à Debord la phrase de Paul Gondi, car-
dinal de Retz (1613-1679) : "y a-t-il une action plus grande
au monde que la conduite d'un parti lOI? 1) Debord en fut un
grand admirateur; il cite plusieurs fois ses Mémoires et le fait
apparaître de façon fugace dans ses derniers livres et films.
li semble s'identifier - jusqu'à en reprendre par jeu le
nom - au cardinal peu ecclésiastique qui fut le véritable
esprit de la Fronde et qui souleva à plusieurs reprises le
peuple de Paris, parmi lequel il vivait sans en faire partie. En
1956 Debord écrivait déjà: "L'extraordinaire valeur ludique
de la vie de Gondi, et de cette fronde dont il fut l'inventeur
le plus marquant, reste à analyser dans une perspective vrai-
ment moderne» (Potl., 242). Debord apprécie le fait que
Retz, au cours de sa vie aventureuse et dans ses continuelles
conspirations, n'ait pas été animé par l'ambition, mais par
le désir de jouir de situations dramatiques et de jouer avec
les constellations historiques. Retz reflète au plus haut degré
la conception baroque du monde comme un grand théâtre
dans lequel il faut assumer un rôle, frapper l'imagination,
créer des effets dramatiques, prpsenter ce que l'on veut dire
sous une forme insolite et occuper ainsi le devant de la
scène; les situationnistes ont beaucoup appris de lui. S'il
manque à Debord l'aspect protéiforme de Retz qui était
capable de jouer les rôles les plus divers, lui aussi se conçoit
LA PRATIQUE DE LA THËORIE 167

néanmoins comme un « meneur de jeu», un stratège qui


observe la dynamique des groupes humains pour y interve-
nir au moment propice. Retz comme Debord, après un
échec relatif sur le plan historique, éprouvent une grande
satisfaction à évoquer leurs actions passées, en exagérant
peut-être parfois le rôle qu'ils ont eu dans les événements.

La conception de l'histoire comme un jeu - qui peut être


également un jeu très sérieux, un jeu de forces - a conduit
Debord à s'intéresser de plus en plus à la stratégie au sens
strictement militaire du terme, mais aussi au sens d'une
science de l'évaluation des forces, des occasions, des fac-
teurs humains, qui donne aux « meneurs du jeu» l'occasion
de déployer leur propre intelligence. Lui-même s'est dépeint
comme le chef de l'armée de la subversion (OCC, 261-262),
et son film In girum abonde en métaphores militaires et en
images de batailles. Déjà quelques années plus tôt, Clause-
witz était devenu l'un des auteurs les plus cités par les situa-
tionnistes ; et Champ Libre a entrepris la publication de ses
œuvres complètes, ainsi que d'autres essais classiques de
stratégie. Debord a inventé un « Jeu de la guerre», commer-
cialisé sous différentes versions, et il a publié une partie
exemplaire disputée avec Alice Becker-Ho 102.
Il considère enfin que la théorie qu'il a élaborée n'est pas
un exercice de philosophie car « les théories ne sont faites
que pour mourir dans la guerre du temps: ce sont des uni-
tés plus ou moins fortes qu'il faut engager au juste moment
dans le combat » (OCC, 219). Toute l'histoire n'est qu'un per-
pétuel conflit, dont il faut apprendre le mieux possible
quelques règles. Ceci l'amène à s'intéresser non seulement à
la stratégie militaire, mais aussi aux auteurs qui ont cherché
à définir les règles du jeu historique et social : Machiavel,
168 GUY DEBORD

Baltasar Gracian, Castiglione. On peut voir là une tentative


de rester ancré dans un monde qui pour l'essentiel est
compréhensible, qui n'est pas un chaos indéchiffrable, mais
où, dans certaines limites prévisibles, les passions peuvent
suivre leur propre cours, précisément parce qu'elles exploi-
tent une marge d'incertitude. fi en était ainsi du temps de
Retz. La politique était comme une grande partie d'échecs,
avec ses surprises et ses règles. La conception stratégique de
Debord se réfère clairement au XVIII' siècle, et ce n'est pas
un hasard s'il ne s'exprime pas sur les stratégies contempo-
raines. La stratégie classique où deux armées, après de nom-
breuses manœuvres préparatoires, s'affrontent en bataille
rangée correspond à ce qui constitue l'un des points de
force et de faiblesse majeurs dans la pensée de Debord : la
réduction de la société à deux seu ls blocs qu i s'opposent
sans contradictions internes véritables, et où l'un des blocs
pourrait être le prolétariat, ou les seuls situationnistes, ou
Debord lui-même.
Debord a maintes fois témoigné sa sympathie pour le
baroque. Peut-être est-ce dû au fai t que le baroque se situe
au-delà de « l'opposition classique-romantique», que les
situationnistes jugeaient «déjà si malheureuse chez Marx»
(IS, 7/52); ou bien à la constatation que les féodaux de
l'époque baroque jouissaient d'une « liberté du jeu temporel
irréversible» (SdS § 140) et de «cond itions partiellement
lud iques» dans une quasi-i ndépendance de l'État (SdS
§ 189). Le progrès aurait pu rendre possible une telle vie pour
tous les hommes, en les transformant en «maîtres sans
esclaves», tandis qu'au contraire ce monde a été remplacé
jusqu'à maintenant par le monde bourgeois de la quantité et
de la marchandise. Déjà les jeunes lettristes, dans leur cam-
pagne contre le fonctionnalisme et pour le jeu, valorisaient
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 169

le baroque à cause de l'importance prise par chaque œuvre


d'art pour y créer des ambiances et générer un style de vie
(Pot!., 157, 179 ; IS, 1/10). Mais la raison la plus profonde de
l'intérêt de Debord pour le baroque est que celui-ci repré-
sentait au plus haut degré l'art du temps, du temps histo-
rique et « l'art du changement» (SdS § 189). Dans le baroque
et dans ses suites, « du romantisme au cubisme» (SdS § 189),
s'est dégagée l'œuvre négative du temps qui dissout toutes
les tentatives exprimées par les divers classicismes, pour
fixer l'état momentané de la société comme condition de la
vie humaine. « Le théâtre et la fête, la fête théâtrale, sont les
moments dominants de la réalisation baroque» (SdS § 189)
car ils expriment le passage: le baroque est donc par cer-
tains aspects une préfiguration de ce « dépassement et réa-
lisation» de l'art auxquels aspirent les situationnistes. Le
dépassement de l'art doit conduire à une vie riche dans cha-
cun de ses moments par une profusion de créativité, géné-
reuse et sans souci de la conservation, et non par son enfer-
mement dans des œuvres d'art qui aspirent à l'éternité.
L'une des causes de la sensibilité baroque était la
conscience aiguë de la fragilité de l'homme dans le temps.
Debord a pour sa part donné une sorte de fondement exis-
tentiel au projet situationniste: l'acceptation du passage du
temps, opposée à la fixation rassurante et à l'éternité de l'art
traditionnel. Nous avons vu qu'il conçoit l'historicité comme
essence de l'homme et qu'il condamne la négation de l'his-
toire par le spectacle, faux présent éternel. Dans le Rapport,
Debord écrit: « Le principal drame affectif de la vie, après
le conflit perpétuel entre le désir et la réalité hostile au désir,
semble bien être la sensation de l'écoulement du temps.
L'attitude situationniste consiste à miser sur la fuite du
temps, contrairement aux procédés esthétiques qui ten-
170 GUY DEBORD

daient à la fixation de l'émotion » (Rapp, 700). La «situation


construite» se distingue de l'œuvre traditionnelle par son
renoncement à vouloir construire quelque chose de durable
(IS, 4110). L'opposition entre vie et survie existe également
dans l'art, comme opposition entre «la sUivie par l'œuvre»
et la vie (IS, 7/6).
Debord dit en parlant de lui-même: «La sensation de
l'écoulement du temps a toujours été pour moi très vive, et
j'ai été attiré par elle, comme d'autres sont attirés par le vide
ou par l'eau » (Oee, 277). Au fond de l'aventure de Debord
il y a la conscience que «Ô gentilshommes, la vie est
courte ... » et par conséquent «Si nous vivons, nous vivons
pour marcher sur la tête des rois 103 ». Le qualitatif et la pas-
sion ne peuvent naître que de la conscience de l'irréversi-
bilité et de l'unicité des actions humaines, contrairement à
l'illusion que tout est toujours possible car tout se vaut,
comme l'enseigne la valeu r d'échange. «Mais ceux qui ont
choisi de frapper avec le temps savent que leur arme est éga-
lement leur maître; et qu'ils ne peuvent s'en plaindre. Il est
aussi le maître de ceux qui n'ont pas d'armes, et maître plus
du [II (Oee, 254). La même «absence sociale de la mort»
dans le spectacle est l'autre aspect de l'absence de la vie:
«La conscience spectatrice ne connaît plus dans sa vie un
passage vers sa réalisation et vers sa mort» (SdS § 160). Un
signe indubitable de l'ineptie du «pro-situationniste» est par
conséquent son refus de reconnaître cette dimension: «Le
temps lui fait peur parce qu'il est fait de sauts qualitatifs, de
choix irréversibles, d'occasions qui ne reviendront jamais»
(VS, 47). C'est pourquoi les individus de ce genre,« qui n'ont
pas encore commencé à vivre, mais se réselvent pour une
meilleure époque, et qui ont donc une si grande peur de
vieillir, n'attendent rien de moins qu'un paradis permanent»
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 171

(oee, 254). Ils sont le contraire des compagnons de Debord


de 1952 qui ne quittaient pas « ces quelques rues et ces
quelques tables où le point culminant du temps avait été
découvert» (Oee, 235), où « le temps brûlait plus fort
qu'ailleurs, et manquerait» (Oee, 239), où l'on entendait « le
bruit de cataracte du temps» et où l'on déclamait: damais
plus nous ne boirons si jeunes » (Pan, 39).
Les textes de Debord, en particulier les derniers, frappent
aussi par la beauté des nombreuses citations; celles qui trai-
tent de la vanité des hommes et de l'écoulement du temps
y tiennent une place privilégiée : Omar Khayyam et Sha-
kespeare, Homère et l'Ecclésiaste. Debord a traduit en fran-
çais les Stances sur la mort de son père du poète espagnol
du xv e siècle Jorge Manrique 104 qui proclama « cualquier
tiempo pasado fue mejor». Ces considérations, ainsi que son
mépris extrême envers la petite vie des hommes qui ont
accepté de se soumettre au spectacle, ont finalement fait de
Debord un « contempteur du monde», comme le roi Salo-
mon (Pan, 35-36), et une figure comparable aux grands
moralistes français de l'époque classique. Désormais,
Debord est bien loin de se sentir à l'avant-garde d'un puis-
sant mouvement social. Quoi qu'il en soit, sa prétention
d'être le seul individu libre dans une société d'esclaves a
pour effet de produire des pages d'une sobre beauté comme
on peut rarement e n trouver aujourd'hui.
Mais cette évolution, jusqu'à la triste conclusion qui sous-
crit au vers de François Villon: « Le monde n'est qu'abu-
sion» (Pan, 84), n'a pas empêché Debord de rester un
témoin extrêmement vigilant de son temps. Séjournant
quelque temps en Italie dans les années soixante-dix, il a
l'occasion d'observer une situation qui se rapproche du
genre de révolte sociale qu'il a toujours préconisée, et d'étu-
172 GUY DEBORD

dier les contre-mesures prises par le pouvoir. « L'Italie


résume les contradictions sociales du monde entier, et tente,
à la manière que l'on sait, d'amalgamer dans un seul pays
la Sainte Alliance répressive du pouvoir de classe, bourgeois
et bureaucratique-totalitaire» (Pré!., 142-143), Debord et ses
amis italiens sont parmi les premiers à dénoncer dans le ter-
rorisme une machination de l'État, dans le but de briser une
subversion rendue particulièrement dangereuse du fait que
les ouvriers sont en train d'échapper au contrôle tradi tion-
nel du Parti communiste 105, Sa Préface à la quatrième édition
italienne de «La Société du Spectacle» 106 analyse le rôle de
l'enlèvement d'Aldo Moro et la fonction du Palti commu-
niste italien dans le dépassement de la crise de l'État, en
termes généralement acceptés aujourd'hui, mais alors
inconcevables, Ainsi qu'il l'avait dit: «La version des auto-
rités italiennes [, .. ] n'a pas été un seul instant croyable. Son
intention n'était pas d'être crue, mais d'être la seule en
vitrine" (Pré!., 133). Quelques années plus tard, les com-
missions parlementaires elles-mêmes concluaient que les
Brigades rouges étaient de quelque façon manœuvrées par
une faction du pouvoir.

Le spectacle vingt ans après

Ses observations sur l'Italie sont clairement à la base de


celtaines analyses que Debord expose dans ses Commen-
Inires sur la sociélé du spectacle, parus en 1988. Leur point
central repose sur la constatation que désormais dans de
nombreux pays le pouvoir «spectaculaire diffus» et le pou-
voir «spectaculaire concentré» ont fusionné dans un spec-
taculaire intégré dont l'Italie et la France des années
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 173

soixante-dix auraient été les inventeurs (Com., 22). Dans ce


dernier, la victoire essentielle du spectaculaire diffus s'ac-
compagne de l'introduction généralisée du secret et de la
falsification, jusqu'alors plus spécifiques des régimes autori-
taires. À la différence des précédents types de spectacle, le
« spectaculaire intégré)) ne laisse plus échapper aucune part
de la société réelle: il ne plane plus au-dessus d'elle, mais
« s'est intégré dans la réalité même)). Celle-ci « ne se tient
plus en face de lui comme quelque chose d'étranger », étant
donné que le spectacle a pu la reconstruire à sa convenance
(Com., 22). La continuité du spectacle est son principal suc-
cès, car ainsi il a « pu élever une génération pliée à ses lois»
(Com., 20) ; de sorte que celui qui a grandi dans ces condi-
tions parle le langage du spectacle, même si ses intentions
subjectives sont complètement différentes (Com., 48-49).
Jamais un système de gouvernement n'a été plus parfait, et
« tous ceux qui aspirent à gouverner veulent gouverner
[cette société-là], par les mêmes procédés)) (Com., 37) .
Debord souligne combien nous sommes désormais éloignés
de l'époque de la démocratie pré-spectaculaire, qui com-
parativement paraît presque idyllique. Autant chez les gou-
vernants que chez leurs opposants, beaucoup n'ont pas
compris assez vite un tel changement et ignorent encore « de
quels obstacles» les gouvernements sont désormais libérés
(Com., 117).
Dans cette œuvre courte et dense, le ton optimiste que
Debord utilisait encore en 1979 a disparu. Il ne voit plus à
l'œuvre aucune force organisée contre le spectacle et
déclare d'emblée que ses « commentaires n'envisagent pas
ce qui est souhaitable, ou seulement préférable. Ils s'en tien-
dront à noter ce qui est» (Com., 17), même si l'on ne peut
jamais exclure un retour de l'histoire (Com., 99). Ce ne sont
174 GUY DEBORD

pas les conditions pour une révolution qui manquent, « mais


il n'y a que les gouvernements qui le pensen t)) (Com., 112).
Dans le spectaculaire intégré, il y a partout des luttes en
cours, mais elles présentent presque toujours un aspect
incompréhensible et J'essentiel en demeure secret. En géné-
rai il s'agit de conspirations en faveur de l'ordre existant
(Com., 100) et de conflits entre différentes factions du pou-
voir, ou pire, d'une contre-révolution préventive: le spec-
tacle du terrorisme a été mis sur pied pour faire apparaître
comparativement J'État comme un moindre mal (Com., 40).
Debord souligne que voir partout des conspirations, des
machinations de la poiice et des activités des services
secrets, c'est-à-dire la « conception policière de J'histoire»
(Com., 82), était effectivement une vision réductrice jusqu'à
une date réce nte. Aujourd'hui au contraire, les services
secrets sont devenus la « plaque tournante centrale)) des
sociétés spectaculaires (Com., 105-106) : ce sont eux, et
beaucoup d'autres formations travaillant dans le secret, qui
diffusent continuellement, sur chaque aspect de la vie, une
avalanche d',dnformations)) contradictoires, interdisant de
se faire une idée précise de quoi que ce soit. Ici la police se
joint au « médiatique)) : depuis que toutes les communautés
se sont dissoutes (Corn., 34-35), l'individu n'est en contact
avec le monde qu'au travers des images choisies par
d'autres, qui peuvent y mettre n'importe quel contenu
(Com., 44). En luttant contre toute trace authentique du
passé historique, le spectacle veut faire oublier qu'il est un
« usurpateur » qui vient de s'installer (Com., 30), espérant
ainsi, par l'absence de comparaison, se faire accepter
comme la meilleure et J'unique possibilité. Le spectacle
crée un présent perpétuel, où la répétition continue des
mêmes pseudo-nouveautés fait disparaître toute mémoire
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 175

historique (Corn., 28-30), afin qu'aucun événement ne


puisse plus être compris dans ses causes et dans ses consé-
quences : il en résulte la dissolution de toute logique, non
seulement la logique dialectique, mais tout simplement la
logique formelle (Corn., 44-47). Dans ces conditions, il est
possible de faire passer n'importe quel mensonge , aussi
incohérent et invraisemblable soit-il. Toute affirmation des
mass media, répétée seulement deux ou trois fois, devient
une vérité (Corn., 34), tandis que « ce dont le spectacle peut
cesser de parler pendant trois jours est comme ce qui
n'existe pas» (Corn. , 35). Le passé lui-même peut être remo-
delé impunément, aussi bien que l'image publique d'une
personne (Corn ., 33). Et pour quelques vérités qui vien-
draient à percer, l'accusation de « désinformation» est tou-
jours présente (Corn., 64-70). Toute science autonome, toute
véritable érudition, tout goût indépendant et toute rigueur
qui avaient distingué l'époque bourgeoise sont en voie de
disparition. Il devient pratiquement impossible de « lire»
toutes ces informations et falsifications qui correspondent à
autant d'intérêts singuliers. Ceux-ci s'entrecroisent, se super-
posent et opèrent de façon sophistiquée : beaucoup d'in-
formations sont des « leurres»; d'autres, qui se présentent
comme tels, servent en réalité à détourner l'attention (Corn.,
82). « Qui place de grands intérêts dans un tunnel sous-marin
est favorable à l'insécurité des feny-boats»; et les concur-
rents de l'entreprise chimique suisse qui a empoisonné la
vallée du Rhin étaient indifférents au sort du fleuve, dit
Debord en faisant allusion à deux grandes catastrophes des
années quatre-vingt (Corn., 109) . Mais la majeure partie des
événements est aussi difficile à déchiffrer que l'assassinat
d'Olaf Palme (Corn., 86) ou « les tueurs fous du Brabant»
176 GUY DEBORD

(Corn. , 77), même si ces événements contiennent à coup sûr


un «message».
Dans ces conditions, il est évident qu'aucune «opinion
publique» ne peut plus se former (Corn., 27), qu'il ne peut
plus y avoir de véritable scandale (Corn., 38) et que ceux
qui prennent les décisions nous disent aussi «ce qu'ils en
pensent» (Corn., 19). Comment pourrait-il y avoir encore
des «citoyens»? «Qui regarde toujours, pour savoir la suite,
n'agira jamais: et tel doit bien être le spectateur» (Corn.,
38). Tout ceci est d'autant plus déplorable que cette «éco-
nomie toute-puissante [ ... ] devenue folle» (Corn., 58) a ôté
au spectacle toute vision stratégique (Corn. , 36) et le pousse
de plus en plus à agir contre la survie de l'humanité, comme
on le voit très clairement dans le cas du nucléaire (Corn.,
52-54). À ce stade, le spectacle n'obéit même plus aux lois
de la rationalité économique (Corn., 78-79).
Dans un tel monde, la mafia n'est pas du tout un
«archaïsme». Son humus, 1'« obscurantisme», progresse
sous une forme nouvelle. Le chantage, l'avertissement, le
racket, l'omertà sont les modes par lesquels les différents
groupes au pouvoir règlent leurs affaires avec un total
mépris de la légalité bourgeoise (Corn., 60-63). Le parfait
«prince de notre temps» est alors Noriega «qui vend tout et
simule tout» (Corn., 56) 107.
Comme nous l'avons déjà dit, Debord n'entrevoit aucune
véritable opposition et se méfie de tout ce qui y prétend. Si
le spectacle falsifie tout, il falsifie aussi la critique sociale,
allant même jusqu'à encourager l'élaboration d'une «cri-
tique sociale d'élevage» (Corn., 101) en fournissant à ceux
qui ne se contenteraient pas des explications habituelles
des informations réservées auxquelles il manquera toujours
l'essentiel. Et ce n'est pas tout: le spectacle vise à ce «que
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 177

les agents secrets deviennent des révolutionnaires et que les


révolutionnaires deviennent des agents secrets» (Corn., 19).
« De sorte que personne ne peut dire qu'il n'est pas leurré
ou manipulé» (Corn., 111). Un tel système a toutes les rai-
sons de se défendre, car il est « d'une perfection fragile»
(Corn., 36) et n'est plus réformable, même pas dans ses
détails (Com., 107). Désormais, le principal ennemi du spec-
tacle c'est le spectacle lui-même: ses factions en lutte met-
tent en circulation une masse d'informations fausses ou
invérifiables qui rendent très difficiles les calculs, même aux
sommets dirigeants de la société. Son principal problème est
que l'abandon de toute logique, de tout sens historique, de
tout rapport avec la réalité rend finalement impossible toute
gestion rationnelle de la société, ne serait-ce que du point
de vue du spectacle.
Certaines de ces affirmations pouvaient sembler assez
surprenantes lors de la parution du livre. Debord, qui a
poussé si loin la recherche sur les mécanismes et les racines
du pouvoir contemporain, se convertirait-il maintenant à
une conception « primitive» de la domination, qui voit par-
tout des intrigues et des espions? On ne peut cependant nier
que les années qui ont suivi ont apporté de nombreuses
confirmations. Après les bouleversements des régimes d'Eu-
rope de l'Est, on a vu la part prépondérante que tenaient les
services secrets de ces pays dans ces événements, n'hésitant
pas à organiser des manifestations d'opposition et à sur-
chauffer le climat par de fausses rumeurs sur de prétendus
assassinats, comme à Prague en novembre 1989. En Alle-
magne de l'Est, il est apparu que presque tous les chefs de
l'opposition au régime stalinien avaient été au service de la
police secrète, la « Stasi». Ou plutôt, c'est ce qui ressort, une
partie de ces preuves ayant probablement été fabriquées par
178 GlIY DESORD

certains, pour être utilisées à présent contre leurs rivaux. Les


archives de la Stasi ont été ouvertes, mais de nombreux
documents ont pu aussi bien être falsifiés par la même Stasi,
qui continuerait à agir de façon camouflée. En attendant, on
s'interroge aussi sur le rôle que peut avoir eu son chef, le
fameux Markus Wolf, dans la préparation de la capitulation
de la bureaucratie stalinienne et de sa reconversion.
En Roumanie, le «faux médiatique» a été flagrant. Les
journalistes occidentaux, qui photographiaient si habile-
ment les victimes de la répression à Timisoara, multipliaient
leur nombre par cent, fomentant ainsi la révolte 10'. De la
même manière, il semble qu'on ait multiplié les morts de la
révolte de Tien-an-men. Aux crimes réels de Sadd am Hus-
sein on en a rajouté un autre partiellement inventé: pen-
dant la guerre du Golfe, on a présenté au monde entier la
photo d'un innocent cormoran pris dans le pétrole répandu
par Sadd am dans la mer; mais une fois la guerre terminée,
quelqu'un ayant fait remarquer qu'aucun cormoran ne sta-
tionnait jamais dans la région du Golfe au printemps, on
reconnut qu'il s'agissait d'une photo d'archive prise en Bre-
tagne lors d'une catastrophe écologique quelques années
plus tôt. En dépit de toutes les théories sur le «village glo-
bal» engendré par les media, on n'a jamais su le nombre réel
des morts en Irak - 15000 ou 150000? Toutes les informa-
tions étaient exclusivement diffusées selon les intérêts de
ceux qui les détenaient. Et si l'on peut se réjouir parfois de
voir que le monde est un peu moins terrible que ce que les
media en montrent, il faut égalemen t tenir compte de ce qui
reste toujours caché. Les Commentaires font une autre décla-
ration surprenante : c'est que de nombreuses personnes a
priori insoupçonnables, en particulier parmi les artistes,
seraient de quelque façon liées aux services secrets. Mais on
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 179

sait maintenant que beaucoup d'écrivains d'Allemagne de


l'Est étaient des informateurs de la police. L'impOliation du
pop art américain en Europe, au début des années soixante,
a été décidée aux plus hauts niveaux gouvernementaux des
États-Unis et organisée par la C.LA. 109.
En Italie, on avait sans doute moins besoin qu'ailleurs de
preuves supplémentaires pour se convaincre de la vision
aigus des Commentaires. L'interpénétration de la mafia et de
la politique, et plus généralement la création de nouvelles
logiques de clientélisme -qui se basent largement sur la par-
ticipation à certains secrets (Com., 84) , lui sont en effet fami-
lières. Celui qui a suivi des enquêtes comme celle de la « Tra-
gédie d'Ustica » - quand, le 27 juin 1980, un avion avec
81 personnes à bord s'écrasait en mer, probablement frappé
par un missile « d'origine inconnue» - ou celle des « mas-
sacres d'État» sait parfaitement ce que signifie être inondé
de mille versions contradictoires. Celles-ci seront présentées
par de soi-disant experts, de telle sorte qu'il deviendra
impossible de reconnaître les intérêts réels en jeu. Ce que
décrit Debord est la combinaison des méthodes les plus
anciennes avec les méthodes les plus modernes de la domi-
nation, et dans ce secteur l'Italie détient peut-être le record
mondial.
On pourrait objecter que ces phénomènes ne sont pas
tous si nouveaux. Par exemple, nombre de puissants du
passé nous conduisent à douter que « pour la première fois,
on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artis-
tique ni aucun sens de l'authentique ou de l'impossible »
(Com., 73).

Debord semble cependant hésiter quant au fait de savoir


si le spectacle est oui ou non en crise. Les agitations sociales
180 GUY DEBORD

des années soixante-dix, et peut-être aussi la nécessité d'ac-


corder le plus d'importance possible à 68 et donc à lui-
même, l'amènent à déclarer que rien n'est plus comme
avant. En 1979 il affirme qu'auparavant, la société du spec-
tacle <t croyait être aimée ». Maintenant, elle ne promet plus
rien. Elle ne dit plus: «Ce qui apparaît est bon, ce qui est
bon apparaît.» Elle dit simplement: «C'est ainsi.» C'est pour-
quoi les «habitants» de cette société «se sont divisés en
deux partis, dont l'un veut qu'elle disparaisse» (Pré!. , 145-
147). Quelques années plus tôt il avait écrit que" le spec-
tacle n'abaisse pas les hommes jusqu'à s'en faire aimer»
(OCC, 165). Les Commentaires affirment que la société
mod eme se contente désormais de se faire redouter, car elle
sait bien que «son air d'innocence ne reviendra plus»
(Com., 110). <t Personne ne croit vraiment le spectacle»
(Corn., 83) qui suscite un <t mépris général» (Cam., 81).
Aujourd'hui la «servitude» ne promet plus aucun avantage,
mais elle veut <t être aimée véritablement pour elle-même»
(Pan, 84). En somme, le spectacle n'a plus l'approbation de
ses sujets, et ceci équivaut à un substantiel échec. Le plus
grand titre de gloire de Debord est, d'après lui, d'avoir
«contribué à mettre en faillite le monde 110 ». Dans l'intro-
duction à la réédition de Potlatch il affirme que les idées
exprimées ici « finalement ruinèrent» les <t banalités » de
cette époque III (Potl., 8-9).
Néanmoins tout ceci s'accorde assez mal avec l'analyse
proposée dans les Commentaires, qui veut que le spectacle
soit plus parfait que jamais et qu'il <t ait pu élever une géné-
ration pliée à ses lois» (Com., 20). En effet, les dernières
œuvres de Debord n'ont pas du tout pour objet la lutte
entre des masses révoltées et le spectacle, mais plutôt l'im-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 181

bécillité d'un monde dans lequel tous se sont soumis à la


tyrannie.
La vérité devrait se trouver à mi-chemin entre ces deux
extrêmes auxquels Debord est conduit par deux exigences
opposées: augmenter l'importance des changements histo-
riques provoqués par l'I.S., et mettre en relief sa propre uni-
cité dans le paysage d'un monde sombre. D'un point de vue
moins psychologique, on peut observer que le spectacle
aujourd'hui recueille bien moins d'enthousiasme qu'autre-
fois, et qu'il y a sans doute peu de gens pour y croire sincè-
rement, mais beaucoup trouvent leur compte en y partici-
pant. D'autre part, dire que « l'imposture régnante aura pu
avoir l'approbation de tout un chacun; mais il lui aura fallu
se passer de la mienne 112» semble plutôt exagéré: ce serait
sous-évaluer l'importance des oppositions que le capita-
lisme spectaculaire continue à susciter un peu partout. Nous
reviendrons sur cet aspect dans la troisième partie.
Notes de la deuxième partie

1. Quelques années plus tard, il écrit cependant que parmi les


innombrables épithètes dont il fut affublé par la presse française,
en dehors de celle d'" Enragé », il n'accepte que celle de «théori-
cien », "cela va de soi, quoique je ne l'aie pas été uniquement et
à titre spécialisé, mais enfin je l'ai été aussi, et l'un des meilleurs»
(Debord, Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici, Galli-
mard, Paris, 1993, p. 88).
2. Comme étude standard sur le lettrisme, on peut se référer à
Jean-Paul CU11ay, La Poésie lettriste, Seghers, Paris, 1974.
3. D'après Isou, Baudelaire a détruit l'anecdote, Verlaine le
poème, Rimbaud le vers et Tzara le mot, en le remplaçant par le
rien; mais seul Isou a eu le courage de réduire tout en lettres, com-
posant ainsi le rien.
4. Reproduit in Gérard Berréby (édition établie par), Docu-
menrs relatifs à la fondation de /'Internationale situatiormiste, Allia,
Paris, 1985, pp. 109-123.
5. À Londres quelques années plus tard, un public considérable
assiste à la proj ection du film, sans aucun doute à cause de son
titre (lS, 12/105). Quand, en 1991, une version allemande, évi-
demment facile à produire, est présentée à Berlin, la célébrité du
premier film de Debord, complètement hors circuit, attire de nou-
veau beaucoup de curieux. À ceite occasion on a pu constater
que sa charge scandaleuse ne s'est pas émoussée après quarante
ans: les spectateurs furieux interrompent la projection et volent
tous les exemplaires d'un ouvrage sur l'I.S. , dont la sortie était le
LA PRATIQUE DE LA. THÉORIE 183

prétexte pour organiser cette manifestation. Rompre la passivité


était exactement le but recherché par Debord.
6. Isou, de son côté, poursuit inlassablement jusqu'à présent
son œuvre multiforme et attend , imperturbable, que le monde
entier le reconnaisse comme l'un des plus grands génies de l'hu-
manité. Constatant que Debord est davantage reconnu, Isou le per-
sécute pendant plus de trente ans d'une haine grotesque, se lan-
çant Contre le cinéma situationniste, néo-nazi (titre d'un libelle de
1979). Notons encore que Debord, après les premières attaques
rituelles, ne parle plus d'Isou, et quand, en 1979, ce dernier pro-
pose à l'éditeur et ami de Debord, Gérard Lebovici, de publier l'un
de ses écrits où il compare Debord à Goring, la réponse de Lebo-
viei, inspirée sans doute par Debord, est étrangement calme
(ColYespondance, vol. 2, Champ Libre, Paris, 1981, pp. 49-51). Une
sorte de respect pour son premier « maître » ?
7. Robert Ohrt, Phantom Avantgarde, NautiIus, Hambourg,
1990, p. 64.
8. Comme l'affirme un sociologue beaucoup plus intéressé par
les groupes marxistes que par les tendances artistiques, Richard
Gombin, Les Origines du gauchisme, Le Seuil, Paris, 1971, p. 79.
9. Données fournies dans Castoriadis, La Société française, UGE,
coll. 10/18, Paris, 1979, pp. 108 et 139.
10. Le Débat, n° 50 (Matériaux pour servir à l'histoire intellec-
tuelle de la France 1953-1987), mai-août 1988, p. 174.
Il. Comme le fait observer le Discours préliminaire de la revue
Encyclopédie des nuisances, Paris, 1984, p. 13.
12. Cf. Louis Chevalier, L'Assassinat de Paris, Cal mann-Lévy,
Paris, 1977, par exemple p. 19; un livre très apprécié par Debord
(Pan., 52) . Nouvelle édition chez Ivrea, Paris, 1997.
13. Debord déclare cependant dans son film consacré à la célé-
bration du milie u lettriste à Saint-Germain-des-Prés : « Ces gens
méprisaient aussi la prétendue profondeur subjective. Ils ne s'in-
téressaient à rien qu 'à une expression suffisante d 'eux-mêmes,
concrètement » (OCC, 21) .
14. On trouve de nombreux éléments iconographiques et docu-
mentaires sur la vie des jeunes lettristes in Greil Marcus, Lipstick
Traces , Harvard Université Press, Cambridge (Mass.), 1989, tr.
fr. Allia, Paris, 1998 ; Gallimard, coll. Folio, Paris, 2000 et in
184 GUY DEBORD

Robert Ohrt, op. cit., qui ont utilisé aussi quelques interviews
accordées par des ex-participants du mouvement. Cf. aussi le livre-
interview de Jean-Michel Mension, La Tribu, Allia, Paris, 1998, avec
beaucoup de photographies.
15. Reproduits par exemple in Berréby, op. cit., pp. 265-266.
16. Berréby, op. cit., pp. 154 et 157.
17. Le seul contact direct entre l'IL. et les surréalisles devait très
mal finir. À l'automne 1954, ils font le projet de contester ensemble
les festivités officielles du centenaire de Rimbaud. Mais les su r-
réalistes se retirent, estimant le texte commun trop" marxiste ». Les
lellristes les attaquent dans un feuillet auque l les surréalistes
répondent par un tract intitulé" Familiers du Grand Truc », où ils
accusent les lettristes d'être staliniens, falsificateurs et uniquement
intéressés par leur propre publicité (Pot!. 87-90, Berréby, op. cit.,
pp. 274-275). Les épigones les plus tenaces du surréalisme n'ont
jamais pardonné aux lettristes cette attaque; trente ans plus tard,
ils les accuseront encore d'avoir tendu un "piège» aux surréalistes
et d'être des dogmatiques voulant subordonner la liberté artistique
à la politique (cf la reproduction commentée du tract in José
Pierre, Tracts surréalistes et déclarations collectives, vol. Il : 1940-
1969, Le Terrain Vague, Paris, 1982).
18. Berréby, op. cit., p. 154.
19. Le mot «situationniste» apparaît pour la première fois en
1956 (Potl. , 227).
20. Un tract de 1956, édité avec le Bauhaus imaginiste, pro-
clame: «L'art est l'opium du peuple» (Band ini, op. cil., p. 275, pas
contenu dans l'édition française) .
21. André Breton, Nadja, Gallimard, col l. Folio, Paris, 1988,
pp. 188-189.
22. Déclaration du 27 janvier 1925, cité in Maurice Nadeau, His-
toire du surréalisme, Le Seuil/Points, Paris, 1964, p. 67.
23. Cf. par exemple Potl., 109-110; Berréby, op. cit., pp. 300, 324-
326.
24. Debord , «Théorie de la dérive », in Les Lèvres nues, n° 9,
Bruxelles, 1956, reproduit in Berréby, op. cit., pp. 312-319, et par-
tiellement in IS, 2/19-23 (cf également" Introduction à une cri-
tique de la géographie urbaine» de Debord in Les Lèvres nues,
n° 6, 1955) reproduit in Berréby, op. cit., pp. 288-292.
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 185

25. In Les Lèvres nues, n° 8, reproduit in Berréby, op. cit.,


pp. 302-309.
26. Rappelons quelques-uns des détournements de phrases de
Marx et Hegel dans La Société du Spectacle: § 4 : Le Capital, vol. l,
op. cit., p. 1226; § 9 : Hegel, Phénoménologie de l'esprit, vol. l, tr.
fr. Jean Hyppolite, Aubier-Montaigne, Paris, 1939, p. 35; § 35 : Le
Capital, vol. l, op. cit., p. 604 ; § 43 : Marx, Manuscrits de 1844, op.
cit., p. 72; § 74 : Manifeste du Parti communiste, op. cit. , pp. 164-
165; § 107 : Hegel, Phénoménologie, op. cit., vol. Il, pp. 46-49;
§ 164 : Lettre de Marx à Ruge, in Marx, Œuvres, vol. III, op. cit.,
p. 345; § 188 : Hegel, Principes de la philosophie du droit, « Intro-
duction», tr. fr. Vrin, Paris, 1975, p. 59; § 191 : Marx, Critique de la
philosophie du droit de Hegel. Introduction, in Marx, Œuvres,
vol. III, op. cit., p. 389; § 202 : Marx, Contribution à la critique de
l'économie politique, « Préface )), tr. fr., Éditions sociales, Paris,
1977, p. 3. La deuxième phrase du § 14 se réfère à une affirmation
bien connue d'Eduard Bernstein; le § 21 à S. Freud, L'Interpréta-
tion des rêves, section V, chap. C; le § 207 est un détournement
d'une phrase de Lautréamont qui préconise le détournement.
La Société du Spectacle se rapproche beaucoup de la proposi-
tion de Walter Benjamin d'écrire une œuvre uniquement compo-
sée de citations.
En annexe à l'édition Fayard (1998) de La Véritable Scission se
trouve une liste, dressée par Debord lui-même, de certains détour-
nements contenus dans ce livre. Cf. aussi la brochure suivante:
(Guy Debord), Relevé des citations ou détournements dans «La
Société du Spectacle ", Farândola, Paris, 2000.
27. Berréby, op. cit., p. 305; lS, 3/1 0 ; SdS, § 165; Marx et Engels,
Manifeste du Parti communiste, op. cit., p. 165.
28. Cf Potl., 114; Mémoires; OCC, 241.
29. Berréby, op. cit., p. 156.
30. Détournement d'une phrase de L'Idéologie allemande, qui
dit : « Dans une société communiste, il n'y a pas de peintres, mais
tout au plus des êtres humains qui, entre autres choses, font de la
peinture)) (Œuvres, vol. III, op. cit., p. 1290).
31. Par exemple Debord-Canjuers, Préliminaires, in Bandini , op.
cit., p. 345 ; tr. fr., p. 310.
32. Publié en 1957 à Copenhague par le Bauhaus imaginiste,
186 GUY DEBORD

reproduit partiellement in Berréby, op. cit., et réédité en volume


séparé aux éditions Allia, Paris, 1986.
33. Publié en 1959 à Copenhague par l'Internationale situa-
tionniste, reproduit partiellement in Berréby, Marcus, Ohrt, op. cit.
Nouvelle édition complète aux Belles-Lettres, Paris, 1994.
34. Quand, en 1967, 1'1.5. admet avoir employé quelquefois
dans les premiers temps" d'une manière encore non critique [ ... ]
certains concepts de la vieille extrême gauche (trotskiste)>> (lS,
Il/58) et quand l'orthodoxe Histoire de l'Internationale situation-
niste de Jean-François Martos concède que ce n'est qu'en 1961
que l' I.S.<< a élim iné ses derniers zestes d'influence trotskiste» (His-
toire de /'lnternationale situationniste, Gérard Lebovici, Paris, 1989,
p. 143), c'est probablement par allusion à des affirmations comme
celle-ci, ou à celle sur les« demi-succès locaux» auxquels seraient
parvenus les mouvements révolutionnaires qu i, «principalement
dans le cas de la révolution chinoise, favorisent un renouveau de
l'ensemble du mouvement révolutionnaire» (Rapp., 689), ou bien
à l'affirmation de Debord que les situationnistes ont «des ambi-
tions nettement mégalomanes, mais peut-être pas mesurables aux
critères dominants de la réussite », car ils «se satisferaient de tra-
vailler anonymement au ministère des Loisirs d'un gouvernement
qui se préoccupera enfin de changer la vie, avec des salaires
d'ouvriers qualifiés» (Potl., 277).
35. Debord et Jorn continuent de se porter une estime réci-
proque jusqu'à la mort de Jorn en 1973, cf «Sur l'architecture sau-
vage, préface de Debord à Asger Jorn », Le Jardin d'A/bisa/a, Pozzo,
Turin, 1974.
36. L'exigence de réaliser le contenu de l'aIt s'était déjà fait sen-
tir chez bon nombre de romantiques. En 1794, Hôlderlin écrivait
à son ami c.L. Neuffer : «Tant pis! S'il le faut, nous briserons nos
malheureuses lyres et nous ferons ce que les artistes n'ont fait que
rêver!» On trouve cette intéressante citation, et d'autres encore,
concernant notre propos, in Maltos, op. cit., pp. 84-100.
37. Il est remarquable que cette analyse ait été faite environ
quinze ans avant que ne soit lancée sur le marché intellectuel la
mode du «post-modernisme» qui préconise explicitement un tel
rapport avec la culture.
38. Cf. André Breton, Du temps que les surréalistes avaient roi-
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 187

son (1935), in Manifestes du surréalisme, Société Nouvelle des Édi-


tions Pauvelt, Paris, 1979, p. 255.
39. Racontée in Le Temps des méprises, Stock, Paris, 1975 et in
La Somme et le Reste, La Nef de Paris, Paris, 1958.
40. Il a cependant souligné à de nombreuses occasions sa
méfiance envers Lukacs, dont il critique à la fois Histoire et
conscience de classe et les premières œuvres, tout comme les
œuvres tardives, bien qu'il en apprécie certains aspects.
41. C'est ainsi qu'il est présenté sur la couverture de La Somme
et le Reste.
42. Un troisième volume qui pOlte en sous-titre : De la moder-
nité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien) est
paru aux éditions de l'Arche, Paris, 1981.
43. Lefebvre, Le Temps des méprises, op. cit., p. 109.
44. Comme de coutume chez les situationnistes, la conférence
n'est pas prononcée de vive voix, mais diffusée par un magnéto-
phone : un autre exemple de procédures aujourd'hui banales
(songeons aux vidéocassettes remplaçant les invités aux confé-
rences) qui furent inventées par des groupes d'avant-garde dans
un tout autre but.
45. Lefebvre, Le Temps des méprises, op. cit., p. 52.
46. Op. cit., p. 166. Cf. aussi l'interview avec Lefebvre in Octo-
ber n° 79, 1997, et Remi Hess, Henri Lefebvre et l'aventure du siècle,
A.-M. Métailié, Paris, 1988.
47. C'était aussi, paradoxalement, une défense de la philoso-
phie qui, selon le stalinisme, avait été rendue superflue par la
science.
48. Lefebvre fait cette observation à propos d'un sujet bien pré-
cis, le sport et les « supporters» (Cdvq l, 45). Ici, comme dans
d'autres cas, les situationnistes ont à juste titre transformé en un
principe d'application générale ce que d'autres observateurs
avaient déjà noté à propos de questions très circonscrites et sans
en tirer plus de conséquences. Cette sorte de détournement des
résultats des « sciences particulières» a été sans doute l'un des
points fOits de l'I.S.
49. Toutefois, Lefebvre se contorsionnait encore dans de sub-
tils équilibres sur les aspects « positifs » et « négatifs » de l'URSS.
188 GUY DEBDRD

50. Reproduit in Au-delà du structuralisme, Anthropos, Paris,


1971, pp. 27-50.
51. On peut citer: Le Droit à la ville, Anthropos, Paris, 1968; Du
rural à l'urbain, Anthropos, Paris, 1970; La Révolution urbaine, Gal-
limard, Paris, 1970; Espace et politique, Anthropos, Paris, 1972; La
Pensée marxiste de la ville, Casterman, Paris et Tournai, 1972.
52. Debord n'a cependant pas renoncé à une certaine forme de
«gloire '.
53. Cf. 15, 12/108-111 et Lefebvre, Le Temps des méprises, op.
cit., p. 160.
54. Reproduit in Au-delà du structuralisme, op. cit., pp. 241-259.
55. On peut citer: Gombin, op. cit.; M. Demonet (collectif), Des
tracts en Mai 68, Champ Libre, Paris, 1978; Pascal Dumontier, op.
cit., Marie-Louise Syring (sous la direction de), Um J968. Konkrete
Utopien in Kunst und Gesellschaft, Du-Mont-Verlag, Cologne, 1990
[catalogue de l'exposition du 27.5.1990 au 8.7.1990 à la Stàdtische
Kunsthalle de Düsseldorf). Ce dernier texte fait un compliment
ambigu: «De loin l'influence la plus grande, provenant de la théo-
rie de l'art et de l'esthétique sur le mouvement de protestation des
étudiants et des intellectuels de gauche, partait vraisemblable-
ment des situationnistes, chose qu'aujourd'hui presque tout le
monde ignore. »
56. Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande,
réédition aux Belles Lettres, Paris, 1993.
57. Le refus de 1'1.5. d'accepter comme ses membres les prota-
gonistes de ce scandale, qui se sentent donc manipulés, produit
en fin de compte un furieux échange d'accusations et génère éga-
Iement l'exclusion de tous les situationnistes de Strasbourg. De
telles polémiques se sont plusieurs fois produites, mêlées souvent
d'accusations contre Debord pour la dictature qu'il aurait exercée
sur 1'1.5.
58. Gallimard, Paris, 1967; coll. Folio, 1992. Ce livre a connu un
succès au moins aussi grand que celu i de Debord, et à cette
époque on considérait souvent que ces deux textes disaient en
substance la même chose. Aujourd'hui les différences sont beau-
coup plus évidentes; et dans les années soixante-dix, les partisans
de Vaneigem et ceux de Debord s'opposaient avec acharnement.
59. On peut d'autant moins accorder de valeur à la prétendue
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 189

bohème de gens qui ne veulent même pas renoncer à être étu-


diants (De la misère, op. cil., p. 8).
60. Debord désigne Lénine comme un «kautskiste fidèle et
conséquent» (SdS § 98), en reprenant presque littéralement une
affirmation de Karl Korsch, l'autre grand hérétique de la théorie
marxiste des années vingt. Debord lui doit également d'autres
intuitions, avant tout la nécessité de ne pas abolir la philosophie
sans la réaliser. Cf. Karl Korsch, l'v1arxisme et philosophie (1923),
tr. fr. Éditions de Minuit, Paris, 1964, et en particulier la critique à
Lénine dans la préface à la seconde édition de 1930.
61. L'I.S. refuse qu'on la considère comme un phénomène de
«jeunesse», comme le voudrait Lefebvre en 1962 (lS, 8/61).
62. Champ Libre a republié, en 1976, L'URSS: collectivisme
bureaucratique, du trotskiste italien Bruno Rizzi, publié originaire-
ment en 1939 à Paris, à compte d'auteur, et demeuré presque
inconnu; le texte de couverture de l'édition Champ Libre affirme
que Socialisme ou Barbarie a largement puisé à cette source sans
jamais la citer.
63. Une réédition partielle, limitée à la période 1953-1957, est
sortie en 1985 chez Alcratie, Paris. Les articles de Castoriadis ont
été réédités à partir de 1973, chez UGE dans la collection 10/18 en
plusieurs volumes (La Société bureaucratique, La Société française,
etc.). Cf. Philippe Gottraux, «Socialisme ou Barbarie ". Un engage-
ment politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre, Payot,
Paris, 1997, où, pp. 221-227, il est aussi question des rapports avec
l'/.S.
64. «Les relations de production en Russie », Socialisme ou Bar-
barie n° 2 (mai 1949) reproduit in Castoriadis, La Société bureau-
cratique, vol. l, UGE, coll. 10/18, Paris, 1973, pp. 205-281.
65. Articles de P. Brune dans les numéros 24 et 29.
66. Cf. en particulier« Sur le contenu du socialisme », paru dans
Socialisme ou Barbarie, n° 22 Quillet 1957) et reproduit in Casto-
riadis, Le Contenu du socialisme, UGE, coll. 10/18, Paris, 1979,
pp. 103-222.
67. In Arguments, n° 4, septembre 1957.
68. Reproduit in Bandini, op. cit., pp. 342-347 tr. fr., pp. 307-313.
69. Étant donné que Lefort et Castoriadis allaient tous deux
190 GUY DEBORD

devenir quelques années plus tard des universitaires célèbres, on


ne peut donner tort à cette critique.
70. Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupa-
tions, Gallimard, Paris, 1968, nouvelle édition 1998.
71. Op. cit., p. 25.
72. Le concept de commllnicl1tion est entendu par eux dans un
sens plus large, incluant également l'expression de l'impossibilité
de toute communication. Cette expression fut typique de l'art
moderne - dans sa destruction des langages traditionnels - et
jugée par beaucoup comme peu «compréhensible" et donc peu
communicative.
73. «Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme
moderne" paru dans Socialisme ou Barbarie, n° 31 (décem-
bre 1960) et reproduit in Castoriadis, Capitalisme moderne et révo-
lution, vol. Il, UGE, coll. 10/18, Paris, 1979.
74. Il en était déjà ainsi du temps des lettristes (potl., 92-94).
75. Cf. Gombin, op. cit., p. 96-97.
76. Debord-Canjuers, Préliminaires, op. cit., p. 346; tr. fr., 311.
77. Certaines de leurs préoccupations sont plutôt étrangères à
celles des étudiants et témoignent du désir de donner une pers-
pective historique à leurs actions, comme la proposition de déter-
rer de la chapelle de la Sorbonne les restes de 1'« immonde Riche-
lieu, homme d'État et cardinal", pour les renvoyer à l'Élysée ou
au Vatican (Viénet, op. cit., p. 77).
78. Viénet, op. cit., p. 274. Ce télégramme fut expédié par le
Comité d'occupation de la Sorbonne, fortement influencé par l'l.S.
79. Debord finit par dire qu'il est« celui qui a choisi le moment
et la direction de l'attaque" (aCC, 263) et que «personne n'a sou-
levé deux fois Paris" (Pan., 79), en se référant toujours, évidem-
ment, au rôle qu'il tint en 68.
80. Mario Perniola, «1 situazionisti", in Agar-Agar, n° 4, Rome,
1972, p. 87; nouvelle édition Caste1vecchi, Rome 1999.
81. Gombin, O{J. cit., p. 158.
82. Le seul numéro paru d'fnternazionale situazionista (Milan,
juillet 1969) et les autres écrits de la section italienne ne sont
actuellement disponibles qu'en traduction française (Contre-
Moule, Paris, 1988). Le 12 décembre 1969, l'explosion d'une
bombe dans une banque de Piazza Fontana à Milan fit seize malts.
[--

LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 191

On accusa alors généralement les «extrémistes de gauche», tandis


que la longue et tortueuse enquête judiciaire devait confirmer ce
qui avait été auparavant affirmé par la section italienne de l'I.S.
dans son tract « Le Reichstag brûle» : il s'agissait d'une provocation
ourdie par les services secrets avec l'aide d'extrémistes de droite,
dirigée contre la vague révolutionnaire croissante dans le pays. Il
devait y avoir d'autres « massacres d'État» au cours des années sui-
vantes (le train Italicus, la Piazza della Loggia à Brescia, etc.).
83. Le Nouvel Observateur, 8.11 .1971, cit. in VS, 20.
84. Les dernières années de l'I.S., peu réjouissantes, sont expli-
citées in VS, pp. 85-100 et retracées grâce aux documents internes
in Dumontier, op. cit.
85. Ainsi commence la fiche biographique qui lui est consacrée
in Le Débat, n° 50, op. cit., p. 239.
86. Les Habits neufs du président Mao, de Simon Leys (1971),
était une véritable « bombe», s'agissant de la première réfutation
de la «maolâtrie » des intellectuels français.
87. Debord, Considérations, op. cit., p. 28.
88. Op. cit., p. 54.
89. Les affirmations non seulement fantaisistes, mais souvent
très offensantes de la presse française à l'encontre de Debord et
Lebovici sont recueillies aussi in Gérard Lebovici, tout sur le per-
sonnage, Gérard Lebovici, Paris, 1984.
90. Auteur de Les Princes du JQ}~gon, Gérard Lebovici, Paris,
1990, réédition Gallimard, Paris, 1993; collection Folio, 1995, de
L'Essence du Jargon, Gallimard, Paris, 1994, de D'azur au triangle
vidé de sable, Le Temps qu'il fait, Cognac, 1998, de Paroles gitanes,
Albin Michel, Paris, 2000, et de Au pays du sommeil paradoxal, Le
Temps qu'il fait, Cognac, 2000.
9l. Dans« Cette mauvaise réputation ... », op. cit., p. 86, Debord
présente sa version concernant ce divorce sans consentement
mutuel.
92. Selon La Quinzaine littéraire, celles-ci sont toutefois suffi-
santes pour faire figurer Debord sur la liste des grands cinéastes
(article reproduit dans Ordures et décombres déballés à la sortie
du film «In girum imus nocte et consumimur igni», Champ Libre,
Paris, 1982, p. 31).
93. Jusqu'à présent la seule étude un peu approfondie sur le
192 GUY DEBORD

cinéma de Debord est un long article très élogieux de Thomas


Y. Levin : "Dismantling the Spectacle - The Cinéma of Guy
Debord ", in E. Sussman (sous la direction de), On the Passage of
a Few Persons Through a Rather Brief Moment in rime, The M.I.T.
Press, Cambridge (Mass.) et Londres, 1990, pp. 72-122. Le n° 487
des Cahiers du Cinéma (janvier 1995) consacre trois articles à
Debord. On trouve un exemple éloquent des tentatives de neu-
traliser Debord comme un "précurseur des néo-avant·gardes de la
vidéo, dans la rétrospective qu'on voulait lui consacrer à la "Ras-
segna video d'autore, du festival Taormina AI1e 1991 (Sicile) et
dans le catalogue s'y rapportant (Dissensi tra film, video, televi-
sione, Sellerio, Palerme, 1991, pp. 23!>-268). Debord a lui-même
cité (" Celte mauvaise réputation ... , op. cil., p. 68) un aliicle de
Serge Daney publié dans la revue Trafic (hiver 1991) qui ridiculise
le débat de Taormina sur ses films, s'agissant d'intervenants qui
ne les ont même pas vus.
94. Debord," Celle mauvaise réputation. .. " op. cil., p. 24.
95. Debord, Considérations, op. cit., p. 77.
96. Le premier à le dire fut justement Asger Jorn. Après son
départ de l'I.S., Jorn écrit rétrospectivement qu'à la suite de la dis-
solution de COBRA, il avait souhaité fonder un nouveau groupe,
sans le confusionnisme et la prédominance nordique de COBRA.
Ceci" m'a fait chercher la collaboration d un homme dont je pen-
sais qu'il pouvait être le successeur idéal d'André Breton en tant
que fertile promoteur d'idées nouvelles. J'ai nommé Debord, et
rien depuis ne m'a fait changer d'avis à son sujet., Jorn appréciait
également chez lui la "formation politico-Iatine" (Asger Jorn,
Signes gravés sur les églises de l'Eure et du Calvados, Borgen,
Copenhague, 1964, pp. 290 et 294). Plus tard, la presse française,
ainsi que beaucoup d'autres, a rapproché Debord de Breton, en
qualité de "papes', et Debord lui-même ne semble pas trouver
déplacée une telle comparaison (Considérations, op. cit., p. 49).
97. In Le Flambeau dans l'oreille, Albin Michel, Paris, 1982.
98. Champ Libre fut la première maison d'édition française à
publier, à partir de 1975, les Aphorismes de Kraus. Mais la seule
fois où Debord parle à la dérobée de Kraus, il n'emploie pas pré-
cisément un ton élogieux (" Celle mauvaise réputation ... ", op. cit.,
p. 120).
LA PRATIQUE DE LA THÉORIE 193

99. Le titre La Véritable Scission dans l'!nternationale est un


détournement de Les Prétendues Scissions dans f'lnternationale
dans lequel Marx et Engels expliquaient l'exclusion des anar-
chistes en 1872; dans leur échange de correspondance, Debord
et G. Sanguinetti signent sous les noms de « Machiavel» et « Caval-
canti». Cf. Champ Libre, Correspondance, op. cit., pp. 97-118.
100. L'affirmation d'avoir réalisé dans sa propre vie « la révolu-
tion de la vie quotidienne» n'était pas infondée: les deux courts
romans publiés par Michèle Bernstein (Tous les chevaux du roi,
Buchet-Chastel, Paris, 1960; La Nuit, Buchet-Chastel, Paris, 1961)
donnent une vivante description de la vie hédoniste et expéri-
mentale qu'elle menait avec Debord, en particulier dans le champ
des relations passionnelles. Cela faisait néanmoins partie d'un cer-
tain climat de l'époque.
101. Cardinal de Retz, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, Paris, 1984, p. 147.
102. A. Becker-Ho et G. Debord, Le Jeu de la guerre, Gérard
Lebovici, Paris, 1987.
103. Ce sont les deux parties d'une citation de Henry IV de Sha-
kespeare, placées en épigraphe du cinquième chapitre de La
Société du Spectacle.
104. Champ Libre, 1980.
105. On se souvient que G. Sanguinetti a diffusé en 1975, sous
le pseudonyme de « Censor », le Véridique rapport sur les dern ières
chances de sauver le capitalisme en Italie (publié ensuite chez Mur-
sia). Ce livre se présentait comme une analyse faite par un
membre de la haute bourgeoisie qui voyait dans la participation
du PCI au gouvernement la seule possibilité d'arrêter la subver-
sion parmi les ouvriers. Ce texte, pris pour authentique, fit beau-
coup de bruit. Debord le traduisit aussitôt en français (Champ
Libre, 1976).
106. Dans J'édition Vallecchi de La società dello spettacolo
(1979), et dans la même année chez Champ Libre en volume
séparé.
107. Écrit plus d'un an avant sa fin, que l'on peut peut-être attri-
buer à un excès de provocation et de jeu.
108. Après avoir écrit ces lignes sur un fait désormais largement
diffusé, en particulier en France, une actrice de la révolte de Timi-
194 GUY DEBORD

soara a assuré à l'auteur de ce livre que non seulement les nou-


velles concernant les 4000 morts étaient vraies, mais que la réa-
lité était encore bien plus tragique. Vrai ou faux, on constate com-
bien il est difficile, dans le "village planétaire», de se forger une
quelconque idée sur les événements.
109. C'est ce qu'affirme tout du moins Enrico Bai, dans Case
de/I'al/ro monda, Eleuthera, Milan, 1990, pp. 72-73.
110. Oebord, Cansidéralions, op. cil., p. 92.
Il l. Préface à Potlatch 1954-1957, Gérard Lebovici, Paris, 1984,
p.8.
112. Oebord, Considérations, op. cil., p. 91.
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE

La critique situationniste
dans le contexte de son époque

Il convient d'examiner la place de la critique situation-


niste à l'intérieur de la pensée française moderne, marxiste
ou non. On verra à quel point elle pouvait aller à « contre-
courant» dans les années soixante, mais en même temps
combien elle était objectivement proche d'autres courants
de pensée.
Le marxisme français a toujours présenté des caractéris-
tiques tout à fait particulières. Il faut avant tout rappeler que
la pensée socialiste a été en France moins marxiste
qu'ailleurs, au profit d'auteurs comme Proudhon et Fourier.
Et même là où elle se réclamait du marxisme, il y a eu deux
tendances qui ne se sont jamais vraiment rencontrées :
d'une part un « marxisme» à usage « populaire», réduit au
strict minimum et abondamment « pédagogisé », que le PCF
offrait comme un catéchisme à ses fidèles. D'autre part, un
« marxisme des intellectuels», réapparu à chaque généra-
tion, raffiné jusqu'à la « sophistication baroque 1 » et tendant
immanquablement à mélanger Marx avec mille autres
196 GUY OEBORD

auteurs et à le lire à travers des filtres empruntés ailleurs.


"Marx est hégélianisé, kierkegaardisé, abondamment hei-
deggerianisé, bref "révisé", avant d'avoir été assimilé vrai-
ment ' . " Les résultats insatisfaisants de ces élaborations, et
le fait que leurs représentants fussent normalement des pen-
seurs, dans J'université ou ailleurs, à la solde de l'Ëtat,
conduisaient généralement le " marxism e critique" à deve-
nir rapidem ent une critique faite à Marx lui-même, et en fin
de compte une condamnation à so n égard. Une sorte de
champion et de précurseur de cette tendance fut la revue
Arguments' - cible privilégiée du mépris situationniste -
qui a effectué ce parcours pendant les quelques années de
son existence (1957-1962); elle a néanmoins accompli un
travail utile de traductions - dont les situationnistes se sont
eux-mêmes largement servis - en présentant pour la pre-
mière fois au public français des auteurs comme le jeune
Lukacs, Korsch, Marcuse, Reich et Adorno. Par la suite, les
auteurs de Socialisme ou Barbarie prirent le même chemin
qu'Arguments, et, comme on sait, après 68 les" marxistes"
apostats sont devenus un phénomène de masse'.
Le marxisme français a toujours privilégié certains aspects
de l'œuvre de Marx au détriment d'autres. Il préférait sou-
vent le jeune Marx, critique de l' " aliénation de l'essence
humaine ", au Marx de la critique de J'économie politique;
ou bien il opposait sur le mode le plus absolu le "Marx de
la maturité" au jeune Marx. Lorsqu 'il parlait d'aliénation,
celle-ci était détachée de la critique de l'économie poli-
tique, ou même opposée à cette dernière. En général, les
intellectuels marxistes français préféraient s'en tenir à la
sphère sociale et à la "superstructure ". Leurs analyses gar-
daient presque toujours un caractère abstrait et philoso-
phique, avec des accents éthiques ou esthétiques, et ceci
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 197

chez des auteurs aussi différents que Sartre, Lefebvre et


Althusser. À l'origine, il y avait une importante équivoque
qui, dans bien des milieux, perdure encore aujourd'hui : le
refus du déterminisme économiciste, identifié avec le stali-
nismes, conduisait à confondre la constatation du caractère
déterministe du capitalisme avec son approbation. Mais on
ne fait pas disparaître le caractère fétichiste de la société
marchande par la seule affirmation qu'« en vérité» le sujet,
même celui créé par la socialisation capitaliste, est indé-
pendant ou que l'autonomisation des «lois économiques»
est une pure apparence. Debord lui-même n'échappe pas à
l'idée que l'on puisse ramener l'automatisme de la valeur à
l'action consciente de sujets présupposés. Pour lui, l'histoire
est exclusivement produite par des actions humaines
conscientes: il parle de «l'histoire, c'est-à-dire ceux qui la
font» (VS, 161), et il affirme: « La révolution dont il s'agit est
une forme des rapports humains» (VS, 72).
Dans cette forme de «subjectivisme », on peut reconnaître
les racines existentialistes de la théorie situationniste. Si la
pensée de Debord est radicalement différente de celle qui
prédomine dans les années soixante - autour de 68 tout ce
qui se croit «moderne» est rigoureusement antihégélien 6,
même quand il se veut marxiste - , en revanche elle appar-
tient par bien des aspects à la génération philosophique qui
s'est affirmée dans les années cinquante. Le marxisme
humaniste et historiciste de Sartre présente plus d'une ana-
logie avec les idées des situationnistes, même si ces derniers
manifestent un mépris extrême pour ce penseur, considéré
comme un stalinien, un éclectique ou simplement un
« imbécile» crS, 10/75). Les situationnistes, comme Lefebvre
avant eux, reprochaient à l'existentialisme de partir du vécu
tel qu'il se présente aujourd'hui, et de l'identifier avec tout
198 GUY DEBORD

l'horizon possible du réel. Mais il est indéniable qu'on


trouve déjà chez Sartre, bien qu'en termes différents, les
thèmes de la "situation», du "projet», du vécu et de la
praxis. La confiance de Sartre en l'homme qui faço nne dans
l'histoire son propre destin, l'opposition qu'il fait entre les
"choses» et les «hommes», autrement dit le rôle central
d'un "sujet» fort, ont des échos chez Debord. Même si l'on
ne peut parler d'" influence» au sens strict, il est difficile
d'imaginer que Debord n'aurait pas assimilé un certain
climat culturel prédominant dans sa jeunesse, comme c'était
inévitable. Le lettrisme d'Isou constituait aussi, par certains
côtés, une aile extrémiste du mouvement existential iste.
Enfin, Socialisme ou Barbarie était également liée de quel-
que fa çon à la phénoménologie '.
En France, la compréhension de Marx se trouvait dimi-
nuée par une longue résistance à Hegel. Jusqu'en 1930, ce
dernier n'avait pas droit de cité dans le monde intellectuel
français, et lorsqu'il y est entré, c'était en tant qu'" existen-
tialiste »; son interprétation fut longtemps marquée par la
lecture importante, mais très pal1iculière, qu'en avait faite
A. Kojève. En général, les hégéliens français n'étaient pas
marxistes, et souvent les marxistes n'étaient pas hégéliens,
ou étaient même explicitement anti-hégéliens, tel Althusser.
La rem ontée de Marx, ou en tout cas une certaine manière
de l'entendre, de même que celle de Freud ou Nietzsche
dans les années soixante, était une réaction à la prédomi-
nance de Hegel- à côté de Husserl et Heidegger - durant
les trois décennies précédentes '.
Debord fait partie des rares hégélo-marxistes français; et
il a toujours revendiqué cette descendance avec fierté. L'es-
sentiel ne tient certes pas à l'usage çà et là de citations hégé-
li ennes, qui peut parfois rappeler l'util isation rafraîchissante,
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 199

quoique superficielle, qu'en ont fait les surréalistes. Sartre,


mais aussi Debord par quelque voie indirecte, ont subi l'in-
fluence de l'interprétation que Kojève proposait de Hegel
dans ses célèbres cours des années trente 9. Kojève mettait
l'accent sur la lutte et sur l'aspect tragique chez Hegel, plutôt
que sur la réconciliation finale. L'interprétation de Kojève
est centrée sur l'homme et sur son histoire, et se désintéresse
ouvertement de la nature qui ignore la différence et le néga-
tif. Le ressort humain est le désir, qui s'exprime comme
conscience d'un manque et d'un négatif. En niant les choses
comme données, l'homme crée, et crée la vérité, car elle
aussi est un produit de l'action historique. Le négatif et le
néant, combattus par les philosophies du néo-kantisme et
du bergsonisme, étaient revalorisés par Kojève et, dans son
sillage, par Sartre qui reconnaissait dans la possibilité de nier
le monde existant le fondement de la liberté humaine.
Le rapport de Debord, des lettristes et des situationnistes,
avec le négatif est complexe. Dans les années cinquante,
époque où l'art se fait particulièrement répétitif, ils stigmati-
sent le vide et le néant de la culture bourgeoise, dont l'exis-
tentialisme ne serait qu'un travestissement. Ils ridiculisent
le « néant dialectique de Merleau-Ponty», « un vide qui ne
cherche même pas à se dissimuler» (Potl., 220). Si les
lettristes sont des dadaïstes, ils ne le sont que sous la forme
d'un « dadaïsme en positif» (Potl., 43). D'un autre côté, ils
confèrent une grande importance à la négation, c'est-à-dire
à la nécessité de détruire l'ordre existant avant d'en recons-
truire un autre. L'LS. considérait comme l'un de ses succès
d'avoir « su commencer à faire entendre à la partie subjec-
tivement négative du processus, à son "mauvais côté" , sa
propre théorie inconnue », et l'I.S. ( appartenait elle-même à
ce "mauvais côté"» (VS, 14-15). « Le négatif s'enfonce avec
200 GUY DEBORD

le positif dont il est la négation», écrit Debord en citant


Hegel (OCC, 145). Il faut rappeler que dans cette théorie, la
destruction et le négatif sont toujours entendus dans un sens
hégélien, c'est-à-dire comme « négation de la négation» et
comme passage au stade successif.
Une telle conception se place naturellement aux anti-
podes de la proclamation de la « mort de l'homme», de
l'" histoire sans sujet» et de l'identificati on du moteur de
l'histoire dans les " structures». Debord voit la principale
idéologie apologétique du spectacle dans le structuralisme
(SdS § 196) qui nie l'histoire et veut fixer les conditions
actuelles de la société comme des structures immuables;
Debord le ridiculise en tant que" pensée universitaire de
cadres moyens» (SdS § 201) et « pensée garantie par l'État»
(SdS § 202). Plus généralement, le structuralisme - qui jus-
tement en Mai 68 voit sa propre réfutation: C. Lévi-Strauss
s'exclamant que, depuis, l'objectivité a été rejetée et que le
structuralisme est « passé de mode 10» - ainsi que d'autres
théories des années soixante et soixante-dix ont cherché à
démontrer que l'idée même de révolution était impossible,
illogique et ridicule. On peut voir là une manifestation, sur
le plan des idées, de la destruction effective de toutes les
bases sociales d'une possible révolution, « du syndicalisme
aux journaux, de la ville aux livres» (Cam., 107). Ceci ne
contredit en rien le fait que le structuralisme se voulait par-
fois « critique» et que la revue Tel Quel découvrait alors qu'il
existe un " isomorphisme» entre avant-gardes esthétiques et
avant-gardes politiques, parce que des œuvres comme
celles de Joyce ou Mallarmé démolissent en effet les « codes
bourgeois» et sont donc supérieures à des créations du
genre « réalisme socialiste Il » - auquel, il faut bi en le dire,
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 201

les découvreurs en question croyaient encore quelques


années plus tôt.
Pendant un certain temps, de 1965 à 1975 environ, l'aban-
don de la théorie marxiste a eu largement recours aux
concepts de « désir» et d'II imaginaire» - il suffit d'évoquer
les noms de Castoriadis (( qui croit sans doute, là comme
ailleurs, qu'il suffit d'en parler pour en avoir» [IS, 10/79]),
Deleuze et Lyotard. Ces concepts avaient eu en effet une
grande importance dans toutes les tentatives d'une libéra-
tion du vécu individuel , en particulier dans le surréalisme.
Les situationnistes appartiennent eux aussi à cette tradition,
mais la grande originalité - et d'une certaine façon la limite
- de leurs idées dans ce domaine est la conception du désir
comme une force non pas inconsciente et liée aux besoins,
mais consciente et choisie par l'individu. Debord ne partage
pas la confiance surréaliste dans la « richesse infinie de
l'imagination inconsciente [ .. . ] Nous savons finalement que
l'imagination inconsciente est pauvre, que l'écriture auto-
matique est monotone» (Rapp ., 691) 12. Contrairement au
besoin, le désir est un plaisir et il doit être accru au maxi-
mum. Au début, l'I.S. annonce que « la direction réellement
expérimentale de l'activité situationniste est l'établissement,
à partir de désirs plus ou moins nettement reconnus, d'un
champ d'activité temporaire favorable à ces désirs. Son
établissement peut seul entraîner l'éclaircissement des
désirs primitifs, et l'apparition confuse de nouveaux désirs »
(IS, 1/11); mais reconnaître, spécifier et développer ses
propres désirs est une activité consciente. Au contraire le
besoin, qui ne peut évidemment être supprimé , s'oppose
souvent au désir et se prête à la manipulation intéressée :
I( L'habitude est le processus naturel par lequel le désir
(accompli, réalisé) se dégrade en besoin [ ... ] Mais l'éco-
202 GUY DEBORD

nomie actuelle est en prise directe sur la fabrication des


habitudes, et manipule des gens sans désirs» (lS, 7117). Le
capitalisme crée sans cesse des besoins artificiels qui n'ont
jamais été des désirs et qui empêchent la réalisation de
désirs authentiques ". Pour Debord, les désirs ne sont pas
une part de la vie qu'on laisse après les avo ir satisfaits, pour
revenir aux « choses sérieuses»; toutes les activités humai-
nes pourraient se dérouler sous la forme de la réalisation de
désirs et de passions. Ce qui n'est pas possible sans la maî-
trise de son propre milieu et de tous les moyens matériels et
intellectuels, et signifie à long terme la reconversion de
toutes les activités productives en jeu 14.
Le refus situationniste de l'identification courante du désir
avec le désir amoureux ou sexuel, qui constitue déjà une
limitation, est également important. Dans une conférence
de 1958, Debord reproche au surréalisme sa « participation
à cette propagande bourgeoise qui présente l'amour comme
la seule aventure possible dans les conditions modernes
d'existence» (lS, 2/33). Et en 1961 il déclare: « Il convient
de noter aussi à quel point l'image de l'amour élaborée et
diffusée dans cette société s'apparente à la drogue. La pas-
sion y est d'abord reconnue en tant que refus de toutes les
autres passions; et puis elle est empêchée, et finalement ne
se retrouve que dans les compensations du spectacle
régnant» (lS, 6/24).
Les situationnistes se situent par conséquent à l'opposé
des théorisations de la dissolution du sujet par des pulsions
impersonnelles, si souvent affirmée au cours des dernières
décennies. Mais leur désintérêt pour la dimension incons-
ciente les empêche en même temps d'en saisir pleinement
le poids et d'y voir une des causes de la persistance de
l'ordre social présent. Toutefois, ils considèrent comme
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 203

positif l'apport de la psychanalyse initiale, « une des plus


redoutables éruptions qui aient jusqu'ici commencé à faire
trembler l'ordre moral » (lS, 10/63), même si l'abusive iden-
tification freudienne de l'ordre capitaliste avec une « civili-
sation» supra-temporelle ouvrait déjà la route à toutes les
récupérations ultérieures (lS, 10/63).
Nous avons déjà vu que Debord conçoit l'émancipation
individuelle et collective comme une prise de conscience et
comme la reconnaissance du fait que les forces apparem-
ment autonomes sont en réalité l'œuvre de l'homme; le pro-
jet révolutionnaire est, selon lui, « la conscience du désir et
le désir de la conscience» (SdS § 53). L'inconscient, tel qu'il
se présente aujourd'hui, n'est pas du tout une source pure
dont les exigences, si elles étaient satisfaites, conduiraient à
la joie ou même à la révolution. Comme l'imaginaire 15, il est
un produit historique, et son irrationalité n'est pas une ins-
tance originaire qu'il faut opposer au monde trop « ration-
nel », mais un réceptacle de toutes les oppressions du passé ;
le sens initial de la psychanalyse n'était pas de justifier l'in-
conscient et le monde, mais de les critiquer (lS, 10/79). Déjà
du temps des lettristes, Debord voulait en effet inventer des
passions nouvelles, au lieu de vivre les passions déjà exis-
tantes (Rapp., 701).
Si par là Debord est très éloigné de Marcuse et de tant
d'autres conceptions en dernière instance rousseauistes, il
est en revanche proche de Marx. L'Internationale situation-
niste cite l'affirmation marxienne selon laquelle « l'histoire
entière n'est que la transformation progressive de la nature
humaine» (lS, 10/79). Il n'existe pas de nature humaine ori-
ginaire, avec ses désirs et son imaginaire, qu'une société
mauvaise viendrait ensuite pervertir. C'est là l'un des points
204 GUY DEBORD

où Debord refuse clairement l'hypothèse d'un sujet ontolo-


gique.
Les situationnistes semblent présenter cependant une cer-
taine affinité avec le soi-disant «freudo-marxisme ", caracté-
risé par le recours à Marcuse et à Reich. Si l'on peut effecti-
vement trouver quelques ressemblances dans les analyses
de Marcuse et de Debord, il n'y a pas de parallélisme en
ce qui concerne leur contribution à Mai 68. Le freudo-
marxisme n'est pas à l'origine de 1968, mais s'y agrège aus-
sitôt après" : tandis que les premiers livres de Marcuse en
France n'étaient pas du tout des succès - Éros et civilisa-
tion, traduit en 1963, s'était vendu à quarante exemplaires
avant Mai 68 17 - , L 'Homme unidimensionnel, paru en
mai 68, se vend au rythme de mille exemplaires par jour ".
En outre, il ne faut pas oublier que Marcuse était perçu de
façon plutôt confuse: chez beaucoup d'étudiants, l'en-
thousiasme pour les thèses de la révolution sexuelle allait
de pair, pour autant que cela puisse sembler bizarre, avec
le maoïsme et l'admiration pour cette lointaine «révolution
culturelle)) en Chine ", dont les situationnistes étaient alors
les seuls à dénoncer le caractère de simple «lutte pour le
pouvoir)) (1S, 11/5).
Les cibles polémiques que privilégient des auteurs comme
Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, Baudrillard et Lyotard
sont la dialectique et l'identité, la première étant considérée
comme incapable de dépasser la« logique de l'identité ")) et
de rendre compte de la différence". Ils rejettent l'idée d'un
sujet doté d'une identité suffisamment forte pour rester inal-
téré, dans son noyau, au milieu des changements. Il est
facile de constater que l'abandon d'une telle conception du
sujet prive de tout sens l'idée d'une aliénation à laquelle l'in-
dividu est en mesure de résister. Le concept d' «aliénation))
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 205

avait suscité un débat philosophique intense aux alentours


de 1955 22 , alors même que Debord était en train de concré-
tiser ses idées. Dans les années soixante, et plus encore
après 68, ce concept allait être abandonné. Si les structures,
ou le langage, ou les pulsions libidinales, sont le sujet de
J'histoire, il ne peut exister une «essence» de l'homme qui
serait dévoyée par une société inadaptée. La «sémiotique »
se refuse à voir dans l'œuvre d'art l'expression d'un vécu, se
situant ainsi aux antipodes de ce que les situationnistes attri-
buent aux œuvres du passé.
Il serait peut-être excessif de voir dans les philosophies qui
seront à la mode après 1968 une réponse directe aux théo-
ries situationnistes, même si les auteurs en question les
connaissent souvent fort bien. Non seulement ceux-ci affir-
ment leur volonté d'attaquer la conception «cartésienne»
du sujet, et par là toute une longue tradition philosophique,
mais très souvent ils proposent aussi leurs théories comme
une critique particulièrement radicale de l'existant. Beau-
coup de ces auteurs, sous le prétexte qu'ils sont à la
recherche des racines les plus profondes et les plus cachées
du capitalisme, exercent en réalité un subtil sabotage de la
théorie radicale. Si les causes du mal ne sont pas des phé-
nomènes historiques concrets, tels que l'économie mar-
chande et l'État moderne, mais des phénomènes très géné-
raux, comme penser en catégories d'«identité», il est alors
insensé de proposer le dépassement de ces maux. Selon ces
courants de pensée, le concept de révolution évolue sur le
même terrain mental que le système existant, auquel ils
opposent les horizons infinis de la «différence » ou des «pul-
sions». L'idée même de révolution est dénoncée comme un
mythe ou un « grand récit », comme une figure de l'existence
206 GUY DEBORD

humaine qui a toujours existé et qui, par conséquent, est


loin d'avoir au présent une existence historique concrète.
On peut trouver une référence plus directe à la théorie
situationniste dans la théorie du simulacre qui nie explicite-
ment toute possibilité de distinguer le vrai du faux, et donc
l'existence d'un authentique pouvant être falsifié. En par-
ticulier, l'analyse faite par Baudrillard - à l'évidence
influencé par Debord, ayant par ailleurs été l'assistant de
Lefebvre - accepte la définition de la société existante
comme un « spectacle ". Mais il détache ce concept de sa
base matérielle et en fait un système « autoréférentiel ", où
les signes ne sont plus un travestissement de la réalité, mais
sont effectivement la réalité. C'est ainsi qu 'il se réjouit de ne
plus devoir s'occuper d'une fastidieuse « vérité ", étant
donné que celle-ci n'est pas cachée, mais tout simplement
inexistante. Pour Baudrillard, l'échange des signes a occupé
tout l'espace social. Il ne peut donc y avoir aucune résis-
tance, car celle-ci devrait se référer à des concepts tels que
contenu, signification ou sujet qui, selon Baudrillard, sont
eux-mêmes devenus signes. Il est curieux d'obselver com-
ment Baudrillard reprend des concepts de Debord pour,
tout en semb lant les radicaliser, en réalité les retourner.
Cette théorie prétendument critique ne fait rien d'autre que
rêver d'un spectacle parfait qui se serait débarrassé de sa
base matérielle - autrement dit: d'une consommation qui
se serait débarrassée de la production - et n'a donc plus
rien à craindre des contradictions de celle-ci. Interprété de
cette façon, le terme « société du spectacle" est devenu un
mot courant du jargon journalistique que nous pouvons
entendre tous les jours - une possibilité que Debord lui-
même avait prévue (SdS § 203) " .
C'est une grande erreur que de vouloir rattacher Debord
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 207

aux théories - plus ou moins ({ postmodernes» - centrées


sur la communication, l'image et la simulation. Si les
adeptes de ces théories font l'éloge de Debord pour ses dons
({ prophétiques », il ne peut s'agir que d'une équivoque. Iden-
tifier le spectacle avec la simple impossibilité de pouvoir
s'assurer de toute chose par ses propres yeux, et la subsé-
quente dépendance à des moyens de communication sou-
vent peu fiables, signifierait noyer le poisson. Ce fait, s'il n'est
pas vieux comme l'humanité, fut cependant déjà observé au
XVIe siècle par Guichardin : ({ Ne vous étonnez pas que l'on
ne sache rien des choses des temps passés, et pas davantage
de celles qui se font dans les provinces ou les lieux éloignés,
parce que, à bien considérer, nous n'avons pas de vraies
nouvelles des choses présentes, et pas davantage de celles
qui, journellement, ont lieu dans une ville; il n'est pas rare
qu'il y ait entre le palais et la place un brouillard si dense
ou un mur si épais que, l'œil des hommes n'y pénétrant pas,
le peuple en sait autant de ce que font ceux qui le gouver-
nent ou de ce pourquoi ils le font, que des choses qui se
font en Inde. Et, par conséquent, le monde s'emplit aisément
d'opinions erronées et vaines 24 .» Le problème n'est pas uni-
quement l'infidélité de l'image par rapport à ce qu'elle
représente, mais l'état même de la réalité qui doit être repré-
sentée. On peut ici rappeler opportunément la distinction
établie dans le premier chapitre de cet ouvrage entre une
conception superficielle du fétichisme de la marchandise
qui n'y voit qu'une fausse représentation de la réalité, et une
autre qui y reconnaît une distorsion intervenant de la part
de l'homme dans la production même de son monde . La cri-
tique du ({ spectacle» aide non seulement à co mprendre
comment la télévision parle de la Bosnie, mais aussi cette
208 GUY DEBORD

question bien plus importante de savoir pourquoi une telle


guerre a lieu.
Ce que Debord critique n'est donc pas l'image en tant que
telle, mais la forme-image en tant que développement de la
forme-valeur. Comme cette dernière, la forme-i mage pré-
cède tout contenu et fait en sorte que les luttes entre les
divers acteurs sociaux ne soient pas autre chose que des
luttes au niveau de la distribution. Les bourgeois comme les
ouvriers - pour nous en tenir aux schémas classiques -
expriment leurs intérêts, apparemment inconciliables sous
une forme commune, l'argent, qui n'est absolument pas
neutre ou "naturelle », comme on l'admet tacitement, mais
qui représente au contraire le vrai problème. De la même
man ière, dans le spectacle, tout contenu quel qu'il soit,
même celui qui se prétend antagoniste, se présente toujours
sous la forme nullement innocente de l'image spectaculaire.

Les apories du sujet et les perspectives de l'action

lei, comme en d'autres occasions, Debord d'une part


dépasse la conception d'un sujet ontologiquement anta-
goniste au capitalisme, et d'autre part y adhère. L'abandon
implicite de cette conception qui a lieu dans l'analyse de la
forme-image citée plus haut coexiste chez Debord avec des
discours sur la "communication », qui se rapprochent beau-
coup d'un autre sujet de préd ilection de la nouvelle
gauche: la manipulation. À travers ce concept, on conçoit
l'avènement de la société marchande et des sociétés oppres-
sives du passé comme une agression extérieure venue d'un
lieu indéterminé, contre un sujet préexistant et "différent»
de l'ordre social imposé par les" classes dominantes ». Ces
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 209

systèmes, contraires aux intérêts de la grande majorité, se


maintiendraient au pouvoir inexplicablement, depuis des
millénaires, par une astucieuse «manipulation», en plus de
la violence qui n'est jamais suffisante en soi. Dans l'impor-
tance que les situationnistes attribuent à la trahison perpé-
trée par les représentants envers les représentés, et dans l'in-
térêt subséquent quasiment obsessionnel qu'ils manifestent
pour les questions d'organisation, apparaît une illusion fon-
damentale commune à toute la gauche: les masses, les pro-
létaires, les individus, les sujets sont manipulés, séduits, cor-
rompus, trompés; ils ne peuvent ni s'exprimer ni agir. Mais
si on les laissait vraiment faire, la société capitaliste dispa-
raîtrait immédiatement comme un mauvais rêve. Cepen-
dant, personne n'explique où une telle subjectivité toute
faite a bien pu se former. Rien ne nous autorise à penser
qu'elle ait existé dans le passé - sinon sous une forme frag-
mentaire - pour être ensuite conquise par l'action corro-
sive de la marchandise. L'apriorisme du sujet, pivot de la
gauche moderniste, absout le capitalisme, sans même s'en
rendre compte, de sa faute la plus grave, celle d'empêcher
la formation de cette subjectivité consciente dont le capita-
lisme lui-même a créé nombre de présupposés nécessaires.
La fausse réponse à ce problème est représentée par le struc-
turalisme, pour qui le sujet n'a pas à être réalisé, puisqu'il
ne peut exister, ce qui signifie élever la société actuelle au
rang d'une éternelle condition humaine.
Depuis que l'action du prolétariat historique s'est conclue
victorieusement par son intégration dans la société capita-
liste - transformant ainsi une société encore à demi féo-
dale en une société véritablement capitaliste - la gauche a
placé nombre d'autres prétendants sur le trône vacant de la
«bonne cause » : les peuples du tiers-monde et les femmes,
210 GUY DEBORD

les étudiants et les immigrés, les «exclus» et les travailleurs


informaticiens, ou bien des phénomènes impersonnels
telles que la sexualité, la créativité, la vie quotidienne". Le
militantisme par lequel ces catégories défendent parfois
leurs intérêts masque le fait qu'elles ne sont nullement, dll
moins dans leur forme actuelle, extérieures à la forme-valeur
et au système de l'argent.
Les situationnistes croyaient même avoir trouvé le sujet le
plus vaste et le plus irréductible possible: «la vie». Mais la
solution au problème du sujet ne se trouve pas de cette
manière, comme on peut déjà en juger d'après la vision
dichotomique rigide à laquelle elle conduit. Le rapport de
la société avec le spectacle est conçu comme un rapport
entre vie et non-vie. À la marchandise, à l'économie et au
spectacle, définis comme «une négation de la vie qui est
devenue visible» (SdS § 10), comme «non-vie» (SdS § 123)
et comme «la vie de ce qui est mort, se mouvant en soi-
même"» (SdS § 215), s'oppose la vie comme flux. Toute ten-
tative d'interrompre le flux du temps apparaît comme une
réification. Ce serait certainement une erreur de reprocher
aux situationnistes un «vitalisme» en termes traditionnels,
au sens de Bergson ou de Simmel ". Ils n'entendent pas du
tout critiquer les institlltions sociales ou l'art en tant qu'ex-
tranéité à la vie telle qu'elle existe aujourd'hui. Lorsque cer-
tains critiques les définissaient précisément comme des
«vitalistes», ils répondaient qu'ils avaient fait «la plus radi-
cale critique de la pauvreté de toute la vie permise»
(IS, 5/4). S'ils veulent opposer la vic à ses réifications, c'est
au nom d'une autre vie. Mais de la même manière que le
bergsonisme avait profondément influencé l'existentialisme
français, même quand celui-ci le niait, de même il n'était
pas resté sans effets sur Debord " , principalement dans la
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 211

définition du flux temporel comme vraie dimension


humaine.
On se demande aussi jusqu'à quel point on peut appli-
quer aux théories de Debord une critique souvent dirigée
contre Histoire et conscience de classe. Beaucoup d'obser-
vateurs y ont vu une transformation de la problématique
concrète et historique du fétichisme en une problématique
générique et anthropologique: Lukacs y montre en effet que
la réification provient d'une absence de dissolution des faits
dans leurs processus, et en dernière analyse de l'existence
même des faits et d'un monde matériel. Vu que l'on ne peut
abolir la matérialité, la désaliénation se déroulerait alors,
comme c'était déjà le cas chez Hegel, dans la sphère de la
conscience, lieu où il faut restaurer !'« homme total».
Adorno lui aussi reproche à Histoire et conscience de classe
de concentrer sa critique sur une forme de conscience, la
réification, quand il faudrait critiquer les conditions dans
lesquelles vivent les hommes, et non la façon dont elles se
présentent 29 . On a même tenté de faire entrer Histoire et
conscience de classe dans un courant «vitaliste» au sens le
plus large, apparu à la fin du XIX· siècle. La thèse fonda-
mentale de ce courant serait la nécessité de dissoudre les
choses en un mouvement continu, parce que tout moment
est abusivement figé par l'intellect. L'aliénation réside alors
dans la distinction entre sujet et objet et dans l'existence
d'un monde irréductible au sujet; le remède en serait la
réduction des choses au mouvement, réduction qui aura
lieu dans la seule pensée.
En retrouve-t-on quelque chose chez Debord? Il a écrit
qu'il est «essentiel» au spectacle de «reprendre en lui tout
ce qui existait dans l'activité humaine à l'état fluide, pour le
posséder à J'état coagulé » (SdS § 35), voyant ainsi dans la

L
212 GUY DEBORD

fluidité la vraie dimension humaine. Chez Lukacs nous trou-


vons la conviction que l'apparition en tant que « chose" est
déjà une réification: «La reconnaissance que les objets
sociaux ne sont pas des choses mais des relations entre
hommes aboutit donc à leur complète dissolution en pro-
cessus» (HCC, 224). Et Debord nous apprend que dans le
spectacle, «des choses concrètes sont automatiquement
maItresses de la vie sociale» (SdS § 216) et qu'elles ont tout
ce qui manque aux hommes vivants: «Ce sont des choses
qui règnent et qui sont jeunes; qui se chassent et se rem-
placent elles-mêmes » (SdS § 62). En 1958, Debord annonce
qu'« il s'agit de produire nous-mêmes, et non des choses qui
nous asservissent» (lS, 1/21). À l'histoire produite par la
société bourgeoise, il reproche de n'être qu'une « histoire du
mouvement abstrait des choses» (SdS § 142). ]] faut natu-
rellement souligner que Debord pense à la marchandise,
non à la chose en tant que telle, et qu'il désigne explicite-
ment la «coagulation» comme une conséquence du spec-
tacle, et non l'inverse (SdS § 35). Mais il ne s'agit pas seule-
ment d'une question de terminologie: Debord semble
partager le désir d'Histoire et conscience de classe de tout
réduire à un processus. ]] écrit que le prolétariat «est la
classe totalement ennemie de toute extériorisation figée"
(SdS § 114). Ici, l'important est d'affirmer avec toute la clarté
nécessaire que, dans la société gouvernée par la valeur, les
choses sont effectivement « maîtresses de la vie sociale ",
mais seulement parce que le rapport social autonomisé qui
gouverne la vie sociale s'est objectivé dans ces choses.
Par ailleurs Debord - proche en cela de Marx et aussi de
Breton - ne pal1age pas un autre aspect central du vita-
lisme et d'Histoire et conscience de classe, que l'on peut éga-
Iement trouver dans La Dialectique de la Raison d'Horkhei·
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 213

mer et Adorno, ou chez Marcuse : l'accusation selon


laquelle la science, la technique et leurs méthodes quanti-
tatives sont en soi réificatrices. Nous avons vu que le projet
situationniste était, du moins au début, de fournir à la
«société technicienne» <<l'imagination de ce qu'on peut en
faire» (IS, 7/17). Quand plus tard l'attention de Debord se
tourne vers les désastres que produit la science, il n'en voit
pas la cause dans la science elle-même, dont il rappelle
d'ailleurs le « passé antiesclavagiste », mais dans sa subordi-
nation désormais totale à l'économie et à la domination
qui «a fait abattre l'arbre gigantesque de la connaissance
scientifique à seule fin de s'y faire tailler une matraque»
(Corn., 59).
La dichotomie situationniste entre vie et non-vie a son
pendant dans une forte et simple dichotomie entre «vrai» et
« faux». Le spectacle « falsifie» la « vraie» vie sociale. La
« vérité» est conçue par Debord sur un mode statique: ce
n'est pas un hasard s'il parle à plusieurs reprises de quelque
chose de finalement « découvert» ou « dévoilé». Les mots
« mensonge» et « mensonger» sont très fréquents dans La
Société du Spectacle 30, et l'importance donnée à la « com-
munication» renvoie également à l'idée d'une vérité qui
demeure sous la chape de sa falsification et qui n'attend que
d'être portée à la lumière. Une telle vérité devrait apparte-
nir à ce sujet inaliénable dans son essence, dont nous avons
déjà parlé. Le spectacle est défini comme « le refoulement
de toute vérité vécue sous la présence réelle de la fausseté»
(SdS § 219), et la tâche du prolétariat révolutionnaire est
« cette "mission historique d'instaurer la vérité dans le
monde"» (SdS § 221). Le spectacle est ennemi de la vérité
au point d'être un règne de la folie - Oebord cite à ce pro-
pos la comparaison que fait le psychiatre J. Gabel entre idéo-

L
214 GUY DEBORD

logie et folie (SdS §§ 217-219)- et de s'opposer aux vérités


les plus élémentaires: « Dire que deux et deux font quatre
est en passe de devenir un acte révolutionnaire " . }) Dans les
Commentaires, Oebord revient souvent sur le caractère
« totalement illogique}) du spectacle (Corn., 45). La même
notion de « secret», pivot de cet ouvrage, renvoie à une
vérité existant au-delà de toute manipulation, un concept
envers lequel Hegel- qu'on songe à l'introduction à la Phé-
noménologie de /'esprit- se serait sans doute montré plu-
tôt sceptique. On a parfois l'impression d'être face à une
conception de la vérité comme « re fl et », typique du lén i-
nisme et du positivisme. Mais l'observation de Oebord selon
laquelle toute logique a disparu avec le dialogue, qui en est
la base sociale (Corn, 4547), semble renvoyer à une défini-
tion plus médiate de la vérité.
Par ailleurs, Debord ne précise pas si le spectacle n'est
qu'une fausse représentation de la réa lité, ou bien s'il s'agit
d'une falsification de la réalité elle-même. Dans ses écrits on
peut néanmoins observer une évolution vers la seconde de
ces interprétations. Selon les Commentaires, le spectacle a
désormais les moyens de falsifier la production comme la
perception (Com., 23). Le concept de falsification tel qu'il
est utilisé par Debord est cependant utile à la seule condi-
tion de ne pas y voir la « manipulation» d'une réalité don-
née en soi. Inversement, l'idée que la réalité puisse être fal-
sifiée compOlte des problèmes conceptuels: par rappOlt à
quelle chose, à quel « authentique» la réalité se trouve-t-elle
falsifiée? Ici la théorie de Debord semble soudain révéler
une racine que l'on pourrait appeler « platonicienne» : les
phénomènes concrètement existants peuvent être compa-
rés avec leurs modèles; le pain ou le vin par exemple, dont
la sophistication préoccupe particulièrement Debord, peu-
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 21 5

vent être comparés avec le « vrai» pain et le vin « authen-


tique». Le terme de la comparaison n'est naturellement pas
un {( archétype» du vin qui existerait dans le ciel platonicien
des idées, mais le vin tel qu'il existait avant les progrès de
l'industrie agroalimentaire. Ceci ne constitue évidemment
pas une définition philosophique de 1'« authenticité» ; mais
il n'en est pas moins évident qu'il s'agit d'une réalité pal-
pable. Debord accorde également une grande importance à
l'exactitude des définitions, conférant au langage et à ses
formes les plus anciennes la tâche d'une conservation de la
vérité; et il fustige souvent, dans le sillage de G. Orwell, le
« néo-langage» que le spectacle crée pour son propre usage.
La seule réponse possible, fournie d'ailleurs par Debord
lui-même, est qu'il ne s'agit pas d'exalter un «authentique»
au sens absolu, une essence statique 32. Il existe au contraire
une lente évolution du sujet et de ses besoins (SdS § 68) .
L'histoire est l'histoire de la production du sujet par lui-
même, dans une interaction entre son « soi» et ses créations
qui restent toujours un reflet de son « soi». L'économie
séparée, et plus généralement chaque instance, chaque
institution et chaque activité séparées au point de s'ériger
en puissances indépendantes, rompent ce « développement
organique des besoins sociaux» et libèrent « un artificiel illi-
mité» (SdS § 68) .
Mais est-il souhaitable que tout dans le monde soit un
miroir du sujet? Chez beaucoup d'auteurs la critique de
l' « aliénation» peut en arriver au point de désirer un monde
où rien n'est étranger au sujet. Ceci est toutefois inconci-
liable avec la perspective dialectique selon laquelle sujet et
objet ne sont pas une dualité ultime, et ne renvoient pas non
plus à une unité ultime, mais se constituent réciproquement.
On peut rappeler ici la critique d'Adorno selon qui un
216 GUY DEBORD

concept fétichisé de "totalité» tend à instaurer partout une


tyrannie du sujet 33. Adorno fait une distinction entre le
concept de" réification» - qui est une juste critique du féti-
chisme de la marchandise et d'une malsaine subordination
des hommes aux choses - et le concept d'" aliénation",
derrière lequel il voit un type de mentalité « pour qui le cho-
sifié est le mal radical, celui qui voudrait dynam iser tout ce
qu i est en pure actualité, tend à l'hostilité à l'égard de l'autre,
de l'étranger [ ... ] Mais ce serait une dynamique absolue que
cette activi té absolue qui se satisfait violemment en elle-
même et mésuse du non-identique à ses propres fins 34. "
Pour ceux qui se préoccupent par trop de la réification, "ins-
pirée par l'idéal d'une immédiateté subjective sans faille",
Adorno rappelle que « la fluidification de tout chosifié (din-
ghaft) sans résidu régresserait dans le subjectivisme de l'acte
pur, hypostasierait la médiation comme immédiateté. Pure
immédiateté et fétichisme sont également non vrais 35 . "
Adorno rappelle à l'" existentialisme" que l'objectivité -
dans le cas dont il parle, celui des catégories métaphy-
siques- et le non-identique peuvent être effectivement l'ex-
pression d'une société « sclérosée", mais peuvent indiquer
aussi l'existence réelle du monde objectal, sans l'accepta-
tion et la pacification duquel le sujet ne sera jamais autre
chose qu'un tyran.
Toute la théorie de Debord, en particulier dans sa
condamnation de la « contemplation" et de la "non-partici-
pation », est marquée par un f0l1 activisme, où chaque occa-
sion dans laquelle le sujet ne modèle pas son monde est
considérée comme une démission. « Dans le pouvoir des
Conseils [ ... ] le mouvement prolétarien est son propre pro-
duit, et ce produit est le producteur même. Il est à lui-même
son propre but" (SdS § 117) et « il veut être reconnu et se
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 217

reconnaÎtre lui-même dans son monde» (SdS § 179) : il s'agit


donc de l'unité sujet-objet. Il est évident que Debord ne l'en-
tend pas sous la forme d'une identité totale, mais plutôt d'un
monde où s'effacent les objectivations qui s'opposent de
façon absolue à l'individu. L'idée même de dérive, ou plus
généralement d'aventure, suppose un monde inconnu et
« autre» par rapport au sujet. La Véritable Scission dans
l'Internationale cite une phrase de la Science de la Logique
de Hegel selon laquelle seule « la contradiction est la source
de tout mouvement, de toute vie», tandis que l'identité est
quelque chose de mort (VS, 153) 36. La fin de la réification
existante n'est pas entendue par Debord comme un état de
repos sans mouvement, sans conflit et sans altérité : l'hu-
manité libérée « pourra enfin se livrer joyeusement aux véri-
tables divisions et aux affrontements sans fin de la vie his-
torique» (Préf., 147)37. Debord ne s'oppose pas à l'idée de
se perdre ou de s'aliéner dans le monde environnant, mais
il désire un monde qui donne envie de s'y perdre
(SdS § 161). Ici encore on peut rappeler les Manuscrits de
1844 où Marx dit que « l'homme ne se perd pas dans son
objet à la seule condition que celui-ci devienne pour lui
objet humain ou homme objectif. Cela n'est possible que
lorsque l'objet devient pour lui un objet social, que s'il
devient lui-même, pour soi, un être social » 38. L'Urbanisme
unitaire était conçu comme la construction d'un milieu vrai-
ment humain, dans lequel on s'éloigne volontiers des sen-
tiers connus pour aller ({ à la dérive ».
Sous de nombreux aspects, la théorie situationniste par-
ticipe de l'optimisme typique des années cinquante et
soixante. Quand les lettristes ont commencé à développer
leurs idées, la Seconde Guerre mondiale et le nazisme
n'étaient terminés que depuis quelques années. La réflexion
218 GUY DEBORD

de nombreux individus était fortement marquée par les hor-


reurs qui s'étaient passées et par le souci d'empêcher à
jamais leur retour. Chez les lettristes au contraire, comme
plus tard chez les situationnistes, on trouve rarement des
allusions à ces événements. La possibilité que la terre puisse
retomber dans la barbarie 39 les préoccupe moins; ils s'in-
quiètent davantage du fait que les nouveaux moyens ne
seront pas utilisés pour un usage libre; c'est-à-dire qu'ils crai-
gnent plus la conservatian du statu quo qu'une régression.
Au cours des années cinquante, la domination de la
nature avait atteint un point où elle était devenue sensible
même dans la vie quotidienne , alors que personne ne s'in-
terrogeait encore sur le « prix du progrès» en termes écolo-
giques ou autres. On sait combien cette époque avait
confiance dans le développement des moyens techniques
pour conduire l'humanité vers le bonheur. Au début, les
situationnistes ont vu, dans l'automatisation de la produc-
tion la possibilité de racheter l'humanité de l'esclavage mil-
lénaire du travail; tout le programme d'une «civilisation du
jeu» est basé sur ce présupposé. Debord cite plusieurs fois
cette affirmation de Marx: « L'humanité ne se pose jamais
qu e les problèmes qu'elle peut résoudre» (par exemple :
PotI., 187). La tâche qui s'impose est la création d'un ordre
social qu i utilisera ces moyens dans l'intérêt de la société
entière, et non dans celui d'une seule classe et de ses vel-
léités de domination. On en reste donc au schéma des
forces productives dont l'évolution renverse les rapports de
production. Dans les prem iers numéros d'Internationale
situationniste, on est souvent frappé par la certitude que la
société est en train de se développer dans la bonne direc-
tion, quand les superstructures, elles, ne suivent pas. À cette
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 219

époque, on remarque chez les situationnistes une confiance


dans les capacités du monde à se débarrasser du spectacle.
Sur un autre terrain, la société semblait également parve-
nue à contrôler ses propres mécanismes. Les taux de crois-
sance soutenus, le plein emploi, les hauts salaires et l'ab-
sence de graves crises économiques qui avaient caractérisé
les années cinquante et soixante étaient alors considérés par
beaucoup comme un acquis durable. Les gauchistes, en par-
ticulier, estimaient que le capitalisme ne mettrait plus en
question cette évolution qui lui assurait la stabilité 40 au tra-
vers de la fameuse « intégration du prolétariat». La produc-
tion capitaliste n'était pas comprise comme un système en
soi contradictoire et, à long terme, nécessairement porteur
de crises, mais on y voyait le résultat d'une volonté présup-
posée, capable de décider de ses développements. La
dénonciation de l'économie en tant que sphère séparée,
point central chez Debord, n'est pas du tout en contradic-
tion avec les espoirs mis dans l'automatisation : cette der-
nière pourrait servir à faire de la production matérielle un
pur moyen, destiné à satisfaire les désirs humains, au lieu
de mettre ceux-ci au service du développement d'une éco-
nomie autonomisée.
Les années soixante-dix ont démontré par la suite que le
« bien-être» est révocable. Dans une situation où l'essentiel
paraît assuré, on est plus facilement porté à s'interroger s'il
ne pourrait pas exister quelque chose de meilleur; ou, dans
la terminologie situationniste : quand la survie est garantie,
la vie devient une revendication. De ce point de vue, il était
parfaitement fonctionnel pour le capitalisme que revienne,
dans les années soixante-dix, la crise traditionnelle avec l'in-
quiétude pour l'emploi et la diminution du salaire. Lors-
qu'on est entouré de millions de chômeurs, pouvoir rester à
220 GUY DEBORD

la chaîne de montage redevient une bénédiction; et dans


une telle situation , il n'est jamais difficile de trouver des
jaunes. De plus, la conscience du risque d'une catastrophe
écologique puis, plus tard, la reprise de la «guerre froide »
ramenaient au premier plan le problème de la simple sur-
VIe.
Comme tout concept valable, celui du «spectacle» est en
partie lié à son époque, celle du welfare SIGle cybernétique
et de l'apogée du fordisme, où le capitalisme prétendait
avoir résolu ses antagonismes traditionnels tels que l'exclu-
sion de la majorité de la population de l'abondance des
biens ". Il faut cependant admettre qu'à cette époque déjà,
la critique opérée par Debord et les situationnistes, pour
autant qu'elle fut la plus avancée, n'avait pas réussi, comme
d'ailleurs toutes les autres, à indiquer les remèdes possibles.
On ne peut nier qu'il ne suffit pas, ainsi que beaucoup l'ont
fait, de désigner l'aliénation et l'insatisfaction qui en résulte
comme les mobiles d'un nouveau mouvement révolution-
naire. Les années qui ont suivi 1968 ont précisément mon-
tré l'impossibilité de changer la société individuellement,
sans programme et sans organisation, sous la forme d'une
lente infiltration de mœurs nouvelles, ou comme un chan-
gement de climat: chaque innovation particulière est alors
intégrée dans un tout substantiellement inchangé. Debord
avait tenté d'identifier une force ayant la possibilité réelle
d'intervenir, mais les espoirs placés dans le prolétariat se
sont révélés à la longue être des illusions. En outre, le poids
de la théorie était surévalué. Si l'histoire est une prise de
conscience, la théorie a naturellement un poids considé-
rable : selon ln girum, l'agitation de 68 et de la période sui-
vante résulte essentiellement de la diffusion de la théorie
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 221

situationniste, « tant est grande la force de la parole dite en


son temps» (OCC, 258) 42.
La difficulté de cerner les possibilités d'une critique et de
sa pratique vient également de l'absence de réponse à la
question de savoir si la critique du spectacle fait partie du
spectacle, et de quelle manière on peut se situer en dehors
de celui-ci. Au début des années soixante-dix, après le «suc-
cès» des situationnistes, on objectait parfois à Debord que
la diffusion de ses idées, de ses livres et de ses films était
déjà une participation au spectacle; lui-même n'y voyait que
de l'envie née du fait qu'il était devenu impossible d'igno-
rer ses théories. II reste difficile à comprendre pour quelle
raison, d'une part, le monde est plein de résistances au spec-
tacle, du moins autour de 1970, tandis que par ailleurs, aux
yeux des situationnistes, rien n'échappe à la qualification
d'« opposition spectaculaire».
Ceci est dû à la flexibilité extrême du concept de «spec-
tacle». Debord l'entend d'une part dans son sens le plus
restreint comme industrie culturelle, mass media et règne
des images. L'Internationale situationniste peut parler alors
de «l'indifférence qui est celle des prolétaires, en tant que
classe, devant toutes les formes de la culture du spectacle»
(lS. 4/4). Le spectacle, ainsi compris, «est plus éloigné que
jamais de la réalité sociale» (IS, 8/15). Dans un sens plus
figuré, au contraire, la notion de spectacle désigne avant
tout le capitalisme occidental, puis toute société existante
et finalement les sociétés du passé, puisque « tout pouvoir
séparé a donc été spectaculaire» (SdS § 25) 43.
Mais en outre, bien qu'il ait affirmé que le camp des diri-
geants n'est pas vraiment monolithique (lS, 8/13), Debord
n'a pas trop approfondi les articulations et les contradictions
internes du spectacle, définies autrefois par «contradictions
1
222 GUY DEBORD

secondaires >J . Si la stratégie léniniste d'utiliser les antago-


nismes du camp adverse pour l'affaiblir a été à l'origine de
la pratique consistant à nouer partout allégrement des
alliances, il n'en reste pas moins vrai que la recherche d'un
simple affrontement de la part la plus faible des forces en
présence est contraire à toutes les lois de la stratégie et rend
quasim ent impossible toute issue victorieuse.
Selon certains, dans les Commentaires, un sombre pessi-
misme a remplacé l'optimisme précédent. Il semble que
toutes les oppositions au spectacle y sont montées par le
spectacle lui-même et qu'il n'existe plus l'ombre d'une force
révolutionnaire. Mais à bien les lire " , Debord n'y annonce
pas du tout la victoire finale du spectacle. Il parle beaucoup
de l'activité des services secrets, sans pour autant prétendre
qu'ils soient en mesure de dominer le monde. Au contraire,
il constate que la société du spectacle a perdu toute capa-
cité à se gouverner stratégiquement et se limite à camper sur
les positions de sa « fragile perfection». Autrement dit:
quand la forme-marchandise , avec le « spectaculaire inté-
gré », a complété son occupation de la société, la possibilité
même de gérer les lois folles de l'économie est réduite à la
vaine gesticulation de mille obscurs comploteurs. L'affirma-
tion de Debord, si contestée, selon laquelle il n'y aurait plus
aucune opposition parce qu e tout le monde serait mainte-
nant dans le système, exprime le fait que se sont définitive-
ment épuisées les oppositions immanentes, tels le classique
mouvement ouvrier ou les « mouvements de libération » du
tiers-monde. Seule la fantaisie avait pu leur attribue r une
fonction transcendante, alors qu'en vérité ces oppositions
combattaie nt les stades impa rfaits du capitalisme, où de
larges secteurs étaient exclus des formes de socialisation
capitaliste. Quand le système de la marchandise en tant que
r
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 223

tel entre en crise, le rôle des oppositions immanentes cesse.


Le problème est plutôt que cette prise de conscience se pré-
sente chez Debord sous l'aspect inadéquat d'une critique de
la « manipulation» et que pour lui cela semble signifier la fin
de toute opposition, plutôt que le début d'une opposition
réelle. Il ne doute pas du tout de la crise du capitalisme et
il en repère la cause moins dans l'insatisfaction qu'elle crée
que dans sa dynamique propre. Dans son dernier texte, il
parle de « la dissolution patente de l'ensemble du système»
et assure que «plus rien ne marche, et plus rien n'est cru 45».
Nous assistons effectivement à une crise de la forme-
valeur elle-même et non pas seulement de ses aspects secon-
daires. En font partie : la crise écologique ; l'impossibilité, à
l'époque de la mondialisation, pour la« politique» et les États
nationaux de continuer à fonctionner comme instances
régulatrices; la crise du sujet constitué par la valeur, parti-
culièrement visible dans la crise des rapports entre les sexes.
Mais ce qui produit les effets les plus tangibles est l'épui-
sement de la «société du travail». Seule une mince pali de
travail est encore nécessaire pour faire aller de l'avant la pro-
duction; néanmoins, pour pouvoir œuvrer dans des condi-
tions suffisamment rentables, il faut de très forts investisse-
ments en capital fixe, qui ne sont possibles que dans les pays
les plus avancés et dans les secteurs de pointe. Et puisque
la mondialisation effective, non seulement des échanges,
mais aussi de la production, contraint le monde entier à s'ali-
gner sur les niveaux de productivité des centres les plus évo-
lués, une grande partie du monde est d'ores et déjà perdante
dans cette compétition. Les capacités productives de ces
pays, bien qu'en mesure de créer des biens d'usage, ne par-
viennent plus à employer le travail vivant de façon à pro-
duire de la valeur d'échange sur le marché mondial, et sont
.,

224 GUY DEBORD

par conséquent démantelées. Ces pays et ces secteurs res-


tent coupés des circuits globaux de la valeur, mais exercent
une pression menaçante sur les rares vainqueurs, provo-
quant d'interminables guerres, mafias, et trafics ignobles
des quelques matières commercialisables encore en leur
possession. Debord fait partie des rares personnes qui ont
compris que l'écroulement des pays de l'Est ne signifie pas
le triomphe de la version occidentale de la société, mais
constitue au contraire un stade ultérieur de la faillite globale
de la société de la marchandise. Les régimes d'économie
planifiée n'en étaient qu'une variante adaptée aux pays arrié-
rés, et leur fonction s'est éteinte avec l'institution des indus-
tries de base". Mais Debord n'en saisit pas très bien les
causes lorsqu'il écrit encore en 1992, dans la préface à l'édi-
tion Gallimard de La Société du Spectacle, que le problème
central pour le capitalisme est, et continuera d'être, «com-
ment faire travailler les pauvres n. En vérité, le problème
majeur aujourd'hui pour le capital est de savoir ce qu' il doit
faire de l'immense majorité de l'humanité dont il n'a plus
besoin en tant que travail vivant, étant donné le degré d'au-
tomatisation de la production 17.

Les deux sources et les deux aspects


de la théorie de Debord

La réelle nouveauté dans la théorie de Debord tient en


grande partie à sa référence au rôle fondamental de
l'échange et du principe d' équivalence dans la société
contemporaine. C'était d'aille urs l'un des points capitaux
des jeunes lettristes, comme en témoigne le nom de leur
revue. Ceux-ci n'expliquent pas le choix du nom lorsqu'ils
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 225

publient le premier bulletin envoyé gratuitement 48. Mais le


seul numéro d'une «nouvelle série» de Potlatch, conçu
comme organe interne de l'I.S. (1959), est présenté par
Debord avec une référence explicite au potlatch des Indiens
et l'annonce que « les biens non vendables qu'un tel bulle-
tin gratuit peut distribuer, ce sont des désirs et des pro-
blèmes inédits; et seul leur approfondissement par d'autres
peut constituer un cadeau en retour» (Pot!., 283). Il faut rap-
peler que le potlatch est une pratique de certaines tribus du
Canada, qui survivait encore au début du siècle et que l'on
peut d'ailleurs trouver sous une forme similaire dans
d'autres cultures. Il s'agit d'affirmer le prestige d'une per-
sonne ou d'un groupe par un don offert au riva!. Celui-ci
répond par un don plus grand , s'il ne veut pas reconnaître
la suprématie du donateur, lequel essaiera de répondre par
un cadeau encore plus important, et ainsi de suite, parfois
jusqu'à la destruction ostentatoire de ses propres richesses.
Plutôt que sur l'équivalence, le potlatch est basé sur le gas-
pillage de ses ressources qui sont prodiguées sans la certi-
tude, voire même avec le secret désir de ne pas en recevoir
en retour une valeur équivalente. M. Mauss a introduit ce
concept en ethnologie (Essai sur le don, 1924), mais c'est
surtout grâce à La Part maudite (1949) de G. Bataille que la
notion de potlatch est entrée dans la réflexion française et y
a acquis la valeur d'une sorte d'alternative à l'économie
d'échange.
Élaborer une théorie critique autour de la catégorie de
l'échange, ainsi que l'a fait Debord, et d'une autre façon
l'École de Francfort, constituait un progrès important par
rapport au marxisme du mouvement ouvrier, pour lequel
seul comptait cet échange « déséquilibré» qu'est le com-
merce de la force de travail. Aux yeux de ces « marxistes»,
226 GUY DEBORD

donner à l'échange la place centrale équivaut à consacrer


une attention primordiale à la sphère sociale et aux rappOlts
intersubjectifs, au détriment de toute considération pour la
relation entre l'homme et la nature, c'est-à-dire pour l'ob-
jectivité à laquelle conduirait l'analyse de la production.
Quand Lukâcs en 1967 dresse la liste des erreurs d'Histoire
et conscience de classe, il fait quelques observations qu'il
aurait assurément appliquées aussi à son tardif rejeton, La
Société du Spectacle. Selon lui , Histoire el conscience de
classe palticipait de la «tendance à interpréter le marxisme
exclusivement en tant que théorie de la société, comme phi-
losophie du social, et à ignorer ou à repousser sa position
par rapport à la nature. [ ... ] Dans plusieurs passages on
affirme que la nature est une catégorie sociale [... ] [et que]
seule la connaissance de la société et des hommes qui y
vivent serait philosophiquement intéressante». Il voit préci-
sément une conséquence de cette tendance «dans l'exis-
tentialisme français et son entourage intellectuel» (HCC, 392
postface). À Histoire et conscience de classe ct à la «ten-
dance» qui s'ensuivit, le philosophe hongrois reproche au
même titre de ne pas analyser le travail, mais seulement les
«structures complexes" (HCC, 396 postface). Lukâcs affirme
que c'était toutefois contraire à ses intentions subjectives et
qu'il avait voulu maintenir la fondation économique de l'his-
toire : «Il y a certes un effort pour expliquer tous les phé-
nomènes idéologiques à partir de leur base économique,
mais l'économie est appauvrie puisque sa catégorie marxiste
fondamentale, le travail comme médiateur de l'échange
organique entre la société et la nature, en est éliminée»
(HCC, 393 postface). Cette incapacité d'évaluer correcte-
ment le poids de l'objectivité matérielle est ensuite rattachée
r-
!

PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORlE 227

par Lukacs à son identification erronée de l'objectivation


avec l'aliénation.
À partir de cette perspective, le concept de spectacle
semble absolutiser ce que l'on peut appeler la superstruc-
ture, la sphère de circulation, la sphère de la consomma-
tion, le social. Debord a cependant repoussé la critique que
lui adressait C. Lefort 49 qui ({ impute faussement à Debord
d'avoir dit que "la production de la fantasmagorie com-
mande celle des marchandises", au lieu du contraire [ .. . ]
clairement énoncé dans La Société du Spectacle, notamment
dans le deuxième chapitre; le spectacle n'étant défini que
comme un moment du développement de la production de
la marchandise» (IS, 12/48). Bien sûr, la grande importance
accordée à la culture, c'est-à-dire à la superstructure, fait
partie de l'analyse de Debord. Dans les premières années,
les situationnistes justifiaient leurs tentatives de parvenir à
une sorte d' ({ hégémonie» dans le monde de la culture par
le fait que celle-ci est « le centre de signification d'une
société sans signification» (IS, 5/5). Dans un langage plus
sociologique, on pourrait dire qu'ils repèrent dans la culture
le lieu où advient la « création de consensus ». Dans leur défi-
nition, la « culture» recouvre un vaste champ, c'est-à-dire
tout ce qui dépasse la pure reproduction 50. Plus tard, leur
intérêt se déplace vers la critique de l'idéologie; et quand
Debord définit le spectacle comme « idéologie matériali-
sée», il est clair qu'ici l'idéologie est loin d'être conçue
comme une simple « superstructure».
Le concept de spectacle analyse comment le processus
d'abstraction transforme aussi bien la pensée que la pro-
duction. C'est ainsi qu'un tel concept va précisément dans
la direction d'un dépassement de l'opposition dualiste
entre « base» et « superstructure», entre « apparence» et
228 GUY DEBORD

"essence", entre" être" et "conscience" dont se faisait fort


un" marxisme" qui n'avait pas compris que la valeur est un
"fait social total" - comme dirait M. Mauss - qui instaure
lui-même la division en différentes sphères. Ce marxisme
sociologiste faisait ensuite passer pour de la "dialectique"
ses dissertations sur les" rapports réciproques" de ces
sphères maintenues distinctes de manière rigide. Ne pas
avoir accepté cette distinction n'est donc pas une faille des
situationnistes, mais au contraire un impOitant progrès théo-
rique qui peut, à juste titre, se réclamer de Hegel et de Marx.
De la même façon, le refus de placer le travail à la base de
leur théorie est loin d'être un défaut. Des conceptions du tra-
vail, comme celle de Lukâcs en 1967 évoquée plus haut,
transforment en une éternelle nécessité ontologique ce qui
est une caractéristique du capitalisme. Si le concept de
travail est compris comme" échange organique avec la
nature", il est alors aussi vrai et aussi conceptuellement
inutile que l'affirmation disant que l'homme doit respirer.
Entendu comme modalité spécifique pour organiser cet
échange, le travail est au contraire une donnée historique
potentiellement dépassée par le développement même du
capitalisme. L'" échange" d'unités de travail objectivées en
marchandises serait superflu dans un mode de production
immédiatement socialisé. Le mode de production présent
est déjà socialisé sur le plan matériel, mais ne réussit pas à
se libérer d'un système où l'individu ne participe au produit
commun qu'à travers sa part de travail individuel. Les situa-
tionnistes, avec leur critique du travail, ne sont donc pas des
bohèmes attardés, mais ont anticipé, à partir d'une pers-
pective marxiste, un phénomène tout à fait actuel.
De ce point de vue, les idées de Debord ont bénéficié du
fait qu'elles sont parties de considérations sur l'art. C'est une
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 229

chose fréquente dans la tradition française 5\, qui privilégie


généralement l'aspect « social» par rapport à la « dure
réalité» de l'économie. Mais là se cache aussi une opposi-
tion tout à fait justifiée, quoique déformée, envers un
« marxisme» réduit à n'être que le garant de la modernisa-
tion économique. Si Oebord et les situationnistes ont été
parmi les premiers à saisir en partie les nouvelles données
créées par la fin du cycle fordiste, cela dépend aussi de la
fracture qu'ils représentent par rapport à presque toute la cri-
tique sociale précédente. S'ils ont pu annoncer quelque
chose de neuf dans ce domaine, redécouvrant en même
temps certains aspects ensevelis de la théorie marxienne,
c'est précisément parce qu'ils n'étaient pas issus du débat
marxiste interne. Les situationnistes avaient compris que les
idées de Marx, elles aussi, devaient être soumises au détour-
nement; elles devaient être retournées et insérées dans un
nouveau contexte pour retrouver leur validité. Si les situa-
tionnistes étaient prédisposés à opérer ce détournement,
c'était parce qu'ils sortaient de l'expérience de la décom-
position des arts. La situation créée par la fin - réelle ou
présumée - de la poésie, ainsi que le désir de se forger une
vie quotidienne passionnante, était au centre de l'intérêt de
Oebord, bien avant qu'il ne réfléchisse à la théorie marxiste.
L'origine artistique de l'I.S. s'est révélée plus tard comme un
grave obstacle, lorsqu'il a fallu passer de la secte - elle-
même conçue comme l'œuvre suprême d'un art sans
œuvres - à un mouvement de masse; mais c'est justement
cette origine qui permit à l'I.S. de trouver le « passage au
nord-ouest », en tout cas pour ce qui concerne la théorie
marxiste.
Comme nous l'avons déjà souligné à plusieurs reprises, les
différents marxismes ont toujours évolué à l'intérieur de la

L
230 GUY DEBORD

socialisation créée par la valeur, se limitant à en demander


une organisation plus« juste». L'abolition du travail abstrait,
de l'argent, de l'État et de la production comme une fin tau-
tologique en soi était au mieux remise à un futur très loin-
tain, et seulement après avoir étendu à la soc iété entière les
formes sociales créées par la marchandise. Même les
marxismes hérétiques ne demandaient en substance
qu'une gestion plus radicale ou plus démocratique de ce
processus. On peut par conséquent affirmer que ce n'est
que dans les avant-gardes artistiques et, su r un mode plus
conscient, dans le surréalisme - mais aussi dans la tradi-
tion utopiste française, comme chez Fourier - qu'on
décèle l'exigence de libérer le concret, exprimée de façon
peut-être ingénue, mais qui renvoyait déjà au-delà de l'ho-
rizon de la société industrielle. C'est seulement là qu'on
trouve les rudiments d'une pensée dépassant les catégories
créées par la forme-marchandise. Cet héritage permit pré-
cisément à Debord d'arriver à un seuil que n'avaient pu
atteindre Arguments ou Socialisme ou Barbarie. Leurs ten-
tatives pour rajeunir le marxisme ne partaient pas de Marx
lui-même, et ne comprenaient donc pas que l'économi-
cisme qu'ils combattaient pouvait être critiqué de la façon
la plus efficace par le recours à la «critique de l'économie
politique» marxienne. Au contraire, ils tentaient de sup-
pléer aux défauts du «marxisme », pris en bloc, par l'intro-
duction d'éléments empruntés ailleurs. Socialisme ou Bar-
barie, malgré tous ses mérites dans la critique de l'Union
soviétique, d' une part restait attachée à un très banal
marxisme sociologiste, très éloigné d'une critique de la
forme-valeur ou du fétichisme, et d'autre part assimilait
d'une façon non critique diverses autres disciplines, telles
l'anthropologie et la psychologie. Cette combinaison pure-
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 231

ment extérieure d'éléments en soi indiscutés aboutissait


naturellement à des résultats peu satisfaisants; il n'est donc
pas surprenant que les Morin et les Castoriadis aient com-
plètement tourné le dos, après quelques années, à toute
critique sociale sérieuse.
Debord fait donc partie des rares personnes en mesure de
porter la critique sociale au-delà des diverses variantes au
marxisme du mouvement ouvrier, qui en 1968 a connu
encore un faux été de la Saint-Ma11in, avant que le proces-
sus de modernisation ne s'achève pour se transformer en
catastrophe. Il n'était pas facile de comprendre que presque
toutes les oppositions au capitalisme ont visé seulement ce
qui était encore extérieur à la pure forme-valeur, et qu'il était
par conséquent inutile de persister dans cette voie. Un tel
renversement de perspective avait été perçu d'abord dans
le domaine des arts 52.
L'art avant-gardiste et formaliste, entre 1850 et 1930, était
surtout un processus de destruction des formes tradition-
nelles, bien plus qu'une élaboration de formes nouvelles. Ce
processus avait une fonction éminemment critique, liée à la
phase historique dans laquelle s'imposait l'organisation
sociale basée sur la valeur d'échange. Le rapport de l'art
moderne et du développement de la logique de la valeur
d'échange était ambigu à plus d'un égard. D'un côté, l'art
moderne a enregistré négativement la dissolution des
formes de vie des communautés traditionnelles et de leurs
modes de communication. Le choc par 1'«incompréhensi-
bilité » se proposait de rendre évidente cette disparition.
Déjà bien avant les avant-gardes au sens strict, la nostalgie
d'une ({ authenticité » perdue du vécu était devenue l'un des
thèmes centraux de l'art, comme chez Flaubert. D'autre
part, l'art a vu dans cette dissolution une libération de nou-

L.
232 GUY DEBORD

velles potentialités et un accès à des horizons inexplorés de


la vie et de l'expérience. Il s'est enthousiasmé pour un pro-
cessus qui consistait de facto dans la décomposition des for-
mations sociales prébourgeoises et dans l'affranchissement
de l'individualité abstraite des contraintes prémodernes.
Cependant, l'art concevait ces contraintes non seulement en
termes d'exploitation et d'oppression politique - comme
c'était le cas du mouvement ouvrier- mais également sous
l'angle de la famille, de la morale, de la vie quotidienne et
aussi des structures de la perception et de la pensée. L'art,
tout comme le mouvement ouvrier, ne savait pas reconnaître
dans ce processus de dissolution le triomphe de la monade
abstraite de l'argent. Il pensait 53 pouvoir y reconnaître le
début d'une désagrégation générale de la société bour-
geoise, incluant l'État et l'argent, au lieu d'y voir une victoire
des formes capitalistes les plus développées - telles que l'É-
tat et l'argent - sur les restes précapitalistes. C'est ainsi que
l'art moderne a tracé involontairement la voie au triomphe
intégral de la subjectivité structurée par la valeur sur les
formes prébourgeoises. L'art moderne s'attendait à ce que le
bouleversement des modes de production, opéré par l'évo-
lution capitaliste, ait pour conséquence logique de provo-
Quer le renversement rles sllperstru~tures tmrlitionnelles,
depuis la morale sexuelle jusqu'à l'aspect des villes. Il accu-
sait la "bourgeoisie» de s'y opposer dans le but de conser-
ver son pouvoir. Mais les artistes se trompaient lourdement
lorsqu'ils pensaient qu'il fallait revendiquer ce renversement.
«La destruction fut ma Béatrice» de Mallarmé s'est réalisé
très différemment de ce que le poète avait pu s'imaginer.
C'est la société capitaliste elle-même Qui a tout mis sens des-
sus dessous. On a effectivement pu assister à l'ouverture de
voies nouvelles et à l'abandon des modes traditionnels, non
f
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 233

pas pour délivrer la vie des individus de liens archaïques et


étouffants, mais plutôt pour abattre tous les obstacles à la
transformation totale du monde en marchandise. L'abandon
aux pulsions inconscientes, le mépris de la logique, les sur-
prises continuelles, les combinaisons arbitraires et fan-
tasques ont été réalisés par le progrès de la machine écono-
mico-étatique -- d'une façon toutefois différente de ce
qu'attendaient les surréalistes. La décomposition des formes
artistiques devient alors complètement isomorphe à l'état
réel du monde et ne peut plus exercer une action de choc.
Le manque de sens et l'aphasie, comme chez Beckett, l'in-
compréhensibilité et l'irrationalisme ne peuvent sembler
qu'une partie intégrante et indistincte du monde environ-
nant et deviennent alors une apologie et non une critique.
Ce sont les représentants de la partie la plus consciente
des avant-gardes qui, les premiers, ont reconnu que la pour-
suite de leur travail critique exigeait une révision. En 1948,
André Breton, à qui l'on demande si les surréalistes en 1925
ne seraient pas allés jusqu'à saluer la bombe atomique dans
leur désir de troubler la paix bourgeoise, répond: « Dans La
Lampe dans l'horloge [ ... ] vous verrez que c'est sans embar-
ras que je m'explique sur cette variation capitale: l'aspira-
tion lyrique à la fin du monde et sa rétractation, celle-ci en
rapport avec de nouvelles données 54.» En 1951, Breton
exprime en quelques mots efficaces le grand changement
qui s'est produit en moins de trois décennies et qui, ajou-
tons-nous, n'a cessé depuis lors de s'élargir infiniment: « En
France, par exemple, l'esprit était alors menacé de figement
alors qu'aujourd'hui il est menacé de dissolution 55.»
Les situationnistes étaient les successeurs de cette auto-
critique des avant-gardes. L'« irrationalisme» déclaré de
nombre d'entre elles constituait une protestation contre
234 GUY DEBORD

l'emprisonnement, dans les limites d'une « rationalité»


étroite et douteuse, des potentialités humaines, préfigurées
dans l'imaginaire et dans l'inconscient. Il est tout à fait carac-
téristique du développement de ce siècle que la critique du
mode de vie de la société capitaliste ait été inaugurée par
les surréalistes comme une critique du ralionalisme exces-
sif, tandis que les successeurs de cette critique ont dû
constater que même le rationalisme mesquin du XIX' siècle,
tant persiflé par les surréalistes, ferait aujourd'hui figure
de sagesse en comparaison de l'irrationalité galopante du
spectacle. Ce que Debord reproche aux surréalistes c'est
précisément leur irrationalisme, désormais utile à la société
en place, et il insiste sur la nécessité de "rationaliser davan-
tage le monde, première condition pour le passionner»
(Rapp., 691 -692). Si les surréalistes ont présenté en 1932
leurs « Recherches expérimentales sur certaines possibilités
d'embellissements irrationnels d'une ville», Potlatch a pré-
senté en 1956 un amusant « Projet d'embellissements ration-
nels de la ville de Paris» (Potl., 203-207). Du surréalisme, les
situationnistes refusaient justement la conception idéaliste
de l'histoire qui n'y voit que la lutte entre l'irrationnel et la
tyrannie du logico-rationnel (lS, 2/33). De la même façon,
les situationnistes n'aimaient pas le désordre comme fin en
soi: selon Debord, « la victoire sera pour ceux qui auront su
faire le désordre sans l'aimer » (IS, 1/21).
On peut faire des considérations semblables sur la culture
humaniste et sur le rappOlt avec le passé. Les situationnistes
ont toujours méprisé l'humanisme des belles âmes, qui au
bout du compte ne demandent rien d'autre qu'une petite
place dans le spectacle; ils soutenaient qu'il est inutile d'op-
poser les méchants mass media à la bonne « grande culture»
ou à la vraie satisfaction altistique (IS, 7/21) qui, en réalité,
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 235

ne sont pas moins aliénées. Au début, les situationnistes


affirmaient que « les artistes libres et la police» sont en
concurrence pour le contrôle des nouvelles techniques de
conditionnement des hommes, tandis que « c'est toute la
conception humaniste, artistique, juridique, de la person-
nalité inviolable, inaltérable, qui est condamnée. Nous la
voyons s'en aller sans déplaisir» (rS, 1/8).
Mais sur l'appréciation des œuvres du passé, Debord a
changé d'avis. En 1955, selon le compte rendu d'une
réunion lettriste consacrée aux « embellissements rationnels
de la ville de Paris» déjà évoqués, il se « déclare partisan de
la destruction totale des édifices religieux de toutes confes-
sions»; avec les autres lettristes, il s'accorde « à repousser
l'objection esthétique, à faire taire les admirateurs du por-
tail de Chartres. La beauté, quand elle n'est pas une pro-
messe de bonheur, doit être détruite» (Potl., 204). Après bien
des années, il trouve au contraire que la chose la plus stu-
péfiante aujourd'hui serait de voir « resurgir un Donatello»
(OCC, 225), que les restaurations « à l'américaine» de la cha-
pelle Sixtine ou de Versailles sont un crime (Corn., 72), et
que certains édifices anciens sont, au même titre que
quelques livres, tout ce qui n'a pas encore été transformé
par l'industrie moderne (Corn., 23). À l'origine, les situa-
tionnistes voulaient être « les partisans de l'oubli» (IS, 2/4);
ils pouvaient difficilement prévoir que le spectacle lui-même
se ferait le porteur de l'oubli de tout passé historique et de
la destruction de toutes les « vieilleries» faisant obstacle à
son progrès, sans que cela facilite le moins du monde le pro-
jet révolutionnaire. Le passé, imparfait et parfois exécrable,
devient alors un moindre mal et mérite souvent d'être
défendu. Debord écrit en 1989 : « Quand "être absolument
moderne" est devenu une loi spéciale proclamée par le

236 GUY DEBORD

tyran, ce que l'honnête esclave craint plus que tout, c'est


que l'on puisse le soupçonner d'être passéiste» (Pan., 83) 56.
Ce qui, dans le passé, se croyait une contestation radicale
de la société bourgeoise, n'a servi en réalité qu'à débarras-
ser ce qui déjà était caduc et de toute façon destiné à être
balayé par le triomphe de la marchandise. Debord y fait une
allusion dans Cuy Debord, SOli art, son temps, en rappro-
chant la révolte dadaïste - c'est-à-dire un des moments aux-
quels les situationnistes se sont le plus constamment réfé-
rés - de ce qui peut exister de plus méprisablement
moderne, et qu'il qualifie de "dadaïsme d'État », à savoir les
colonnes à rayures de D. Buren au Palais-Royal, puis en
comparant ces dernières aux « codes à barres» des mar-
chandises contemporaines. En effet, les dadaïstes, comme
d'autres mouvements iconoclastes, étaient involontaire-
ment les précurseurs des urbanistes modernes. Ce que ces
derniers ne peuvent détruire, ils doivent au rnoins le trans-
former de façon à lui ôter toute épaisseur historique, et donc
tout souvenir d'un passé différent du spectacle. En combi-
nant la cour du Louvre ou le Palais-Royal avec un élément
architectural qui n'a rien à voir, on réduit ces édifices au
rang de simples coulisses de théâtre qui paraissent aussi fac-
tices que le reste.
Pendant longtemps, la tâche de la critique sociale fut de
combattre le « vieux », des centres historiques jusqu'aux phi-
losophies classiques, de la famille aux métiers traditionnels.
Une première observation que l'on doit faire à ce propos,
c'est que le pouvoir s'approprie nombre d'innovations pro-
posées ou concrétisées par ses contestataires. La pratique
du détournement, telle qu'elle fut définie par les situation-
nistes, est restée un épiphénomène au regard de ce gigan-
tesque détournement qui a été appliqué à toutes les ten-
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 237

dances révolutionnaires du siècle. Les situationnistes le


savaient: « Le pouvoir ne crée rien, il récupère» (lS, 10/54).
Mais on ne peut parler de détournement qu'en se référant
aux intentions subjectives des contestataires. Le contenu
objectif de leurs actions allait généralement de pair avec la
tendance profonde du développement de la société mar-
chande. On peut citer un exemple où les situationnistes
furent de véritables pionniers : le mépris de l'éthique du tra-
vail et le fait de considérer le travail comme une pure source
de gain, encore nécessaire momentanément. Aujourd'hui,
ce point de vue est admis par presque tout le monde, sans
que cela ne dérange en quoi que ce soit la «société du
travail». Au contraire, l'organisation spectaculaire a su tirer
profit de la dissolution de toutes les formes d'associations
professionnelles, de la perte des compétences spécifiques et
de l'absence généralisée d'identification avec son propre
métier, qui renforcent la disparition de tout aspect qualita-
tif et favorisent tous les forfaits. Debord lui-même observe
dans les Commentaires: «On s'égarerait en pensant à ce que
furent naguère des magistrats, des médecins, des historiens,
et aux obligations impératives qu'ils se reconnaissaient, sou-
vent, dans les limites de leurs compétences» (Corn., 35),
tandis qu'aujourd'hui s'est déchaînée« une fin parodique de
la division du travail» (Corn., 24). Une autre anticipation
situationniste, qui en fin de compte s'est révélée en concor-
dance avec l'évolution de ces dernières décennies, consis-
tait à critiquer comme « aliénante» ou « spectaculaire » toute
activité n'ayant pas pour but la satisfaction immédiate de ses
propres besoins ou de ses désirs. Pour autant que fut justi-
fiée dans les années soixante la dérision du militant poli-
tique qui oublie sa misère en s'identifiant à des événements
lointains ou à des actions de chefs politiques, elle n'est
238 GUY DEBORD

qu'une anticipation de l'homme contemporain qui refuse


d'entendre parler de guerres et de désastres qui" ne le regar-
dent pas». À l'évidence, de tels effets n'étaient pas prévus,
ni même prévisibles.
En conclusion on peut dire que beaucoup parmi les
aspects les plus forts de la théorie de Debord s'inscrivent
dans la ligne de la continu ité et de l'autocritique de la
philosophie des Lumières, c'est-à-dire de la «dialectique
des Lumières 51». Nous en tendons la "philosophie des
Lumières » au sens qu'en donnèrent Adorno et Horkheimer:
"De tout temps, l'AufkiëJrung, au sens le plus large de pen-
sée en progrès, a eu pour but de libérer les hommes de la
peur et de les rendre souverains 58. » La philosophie des
Lumières s'était toujours employée à révéler que les forces
dominant la société sont d'origine humaine, ou bien qu'il
est de toute façon possible de les soumettre à un contrôle
rationnel de la part de l'homme. Longtemps la religion fut
sa cible principale, et Debord considère le spectacle
comme l'héritier de la religion (SdS § 20, IS, 9/4) : ils consti-
tuent tous deux une contemplation par l'humanité de ses
propres forces séparées. Ce n'est pas un hasard si des formes
de « fétichisme» sont présentes dans la religion tout comme
dans la production moderne. Debord compare de même
l'art à la religion. Le développement matériel a désormais
ôté la légitimité à toutes les formes qui auparavant ont été
la cause et l'effet d'une impossibilité à réaliser directement
les désirs, tandis que par la suite" la construction des situa-
tions remplacera le théâtre seulement dans le sens où la
construction réelle de la vie a remplacé toujours plus la reli-
gion» (lS, 1/12). Le programme visant à abolir tout ce qui
est séparé de l'individu - l'économie, l'État, la religion, les
œuvres d'art -, afin que celui-ci puisse accéder directement
I~

PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 239

à la construction de sa vie quotidienne, est sans aucun


doute un programme qui poursuit l'œuvre de démystifica-
tion entreprise par Marx et Freud. Selon la définition de
Kant, l'Aufklarung est ({ la sortie pour l'homme de son état
de minorité» ; d'après Debord, le spectacle maintient les
hommes dans un état d'infantilisme, en conditionnant le
« besoin d'imitation qu'éprouve le consommateur» (SdS
§ 219), tandis qu'({ il n'y a nulle part d'accès à l'âge adulte ii
(OCC, 45).
La théorie de Debord est une critique aussi bien de la phi-
losophie des Lumières incomplète que des renversements
de cette philosophie. Adorno et Horkheimer ont analysé
comment l'Aufklarung retombe dans le mythe et se trans-
forme en une nouvelle domination quand sa rationalité s'au-
tonomise et devient fétichisme de la quantité. Le spectacle
décrit par Debord, produit de la rationalisation capitaliste,
est également un nouveau mythe et une nouvelle religion
issus d'une philosophie des Lumières irréfléchie. Il est la
séparation des forces humaines du projet conscient global,
conduisant à ce que La Dialectique de la Raison décrit ainsi :
({ Les hommes attendent que ce monde sans issue soit mis à
feu par une totalité qu'ils constituent eux-mêmes et sur
laquelle ils ne peuvent rien 59. ii
L'actualité des concepts de Debord n'est plus à vouloir
généraliser une culture du jeu que le progrès aurait rendue
possible, mais dans le fait d'avoir donné un nouveau fon-
dement à l'observation du jeune Marx selon laquelle l'éco-
nomie politique est ({ le reniement achevé de l'homme ii
(Com., 58). Il en ressort au moins un avantage pour le pro-
jet de libération: pour la première fois, celui-ci peut mobi-
liser à son profit l'instinct de conservation 60. Dans son film
de 1961, Debord observe que « la question n'est pas de
240 GLN DEBORD

constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement;


mais toujours d'une manière qui leur échappe » (Oee, 45).
Plus de trente ans après, les conséquences d'une société
organisée de cette façon sont devenues évidentes. Une nou-
velle théorie critique, dont ces temps ont un si urgent
besoin , et la praxis qui doit s'ensuivre, sauront reconnaître
à sa juste valeur la contributioll de Debord.
Notes de la troisième partie

l. Daniel Lindenberg, Le Marxisme introuvable, Cal mann-Lévy,


Paris, 1975, p. 243. La réflexion qui suit s'appuie sur certaines
conclusions de ce livre.
2. Op. cit., p. 9.
3. Réédition intégrale en deux volumes chez Privat, Toulouse,
1983.
4. On trouve une âpre critique de certains de ces auteurs
(Glucksmann, Castoriadis, etc.) dans une perspective proche des
situationnistes in Jaime Semprun, Précis de récupération, Champ
Libre, Paris, 1976.
5. Gombin, op. cit., p. 70, voit le trait distinctif de tout le gau-
chisme, même par rapport aux « communistes extrémistes», dans
le refus du déterminisme économiciste.
6. C'est ce qu'affirme Vincent Descombes, Le Même et l'autre.
Quarante-cinq ans de philosophie française (J 933-1978), Minuit,
Paris, 1979, p . 24. Ce livre, malgré ses nombreuses tares, peut être
utilisé pour lire ex negativo la théorie situationniste - que Des-
combes ne cite jamais - et pour voir en quoi elle se distingue des
autres théories de son époque.
7. C. Lefort était l'élève et l'ami de Merleau-Ponty. Il a établi
l'édition de ses écrits posthumes.
8. Descombes, op. cit., p. 13.
9. Il a pourtant connu directement l'enseignement de l'autre
grand interprète français de Hegel, Jean Hyppolite, dont il a suivi
autour de 1967 les cours au Collège de France.
242 GUY DEBORD

10. New Yoril Times, 31 décembre 1969, cité in M. Poster, Exis-


tential Marxism in Postwar France. Fram SO/tre to Althusser, Prin-
ceton, 1975, p. 386.
11. Descombes, op. cit, p. 150.
12. Déjà le groupe COBRA avait refusé le cu lte surréaliste de l'ir-
rationne l.
13. Debord-Canj uers, Préliminaires, op. cit., p. 344; tr. fr., p. 309.
14. CeUe vision est - certains en seront surpris - très proche
de celle de Marx, si souvent accusé de "fétichisme du travail ».
Marx rappelle la composition musicale comme exemple d'une
activité qui combine l'aspect ludique avec une application
sérieuse (cf. Principes d'une critique de l'économie politique, in
Œuvres, vol. Il, op. cit., p. 289).
15. Les situationnistes récusaient l'un des slogans les plus
répandus de Mai 68, ,d'imagination au pouvoir », parce que
«pauvre » et «abstrait» OS, 12/4).
16. Gombin, op. cit., p. 167.
17. C'est ce qu'affirme D. Cohn-Bendit, cité in R.J. Sanders,
Beweging legen de schijn, Huis aan de Drie Grachten, Amsterdam,
1989, p.271.
18. Le Débat, n° 50, op. cit., p. 59.
19. Lindenberg, op. cil., p. 30.
20. L'idée d'une dialectique non identique, comme celle qu'a
tenté d'élaborerT. Adorno, ne semble même pas avoir effleuré ces
penseurs.
21. Descombes, op. cit., p. 93.
22. Le Débat, n° 50, op. cit., p. 176.
23. Si l'on veut descendre à des niveaux plus bas, on peut citer
Il teatro nello società della spellocolo, sous la direction de Claudio
Vicentini, Il Mulino, Bologne, 1983, où Vicentini affirme que per-
sonne ne nie la spectacularisation, mais - se demande-t-il -
pourquoi donc en donner une évaluation négative?
24. Francesco Guicciardini, Ricordi politici e civili, Redazione
C, § 141 [cf. François Guichardin, Ricordi, tr. fr. Ivrea, Paris, 1998,
p.164].
25. Identifier le" sujet révolu tionn aire» avec un prolétariat dont
le concept avait été démesurément élargi restait de toute façon
généralement plus proche de la réalité que de l'identifier à un
r
1

PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 243

groupe sociologique bien précis, ainsi que le fit Marcuse en défi-


nissant les étudiants comme un «sujet révolutionnaire».
26. Debord ajoute qu'il s'agit là de la définition de l'argent four-
nie par Hegel dans la Realphilosophie d'Iéna.
27. Il ne serait pas moins erroné de l'attribuer à Lukacs ; celui-
ci repousse «la philosophie irrationaliste de Hamann jusqu'à Berg-
son» (HCC, 140).
28. Pour qu'i! en soit influencé, il n'est nul besoin que Debord
l'ait attentivement étudié; pendant longtemps, toute la vie cultu-
relle française fut imprégnée de bergsonisme.
29. Theodor W. Adorno, Dialectique négative (1966), tr. fr.
Payot, Paris, 1978, p. 15l.
30. §§ 2, 102, 105, 106, 107, 108, 110, 111,206.
31. Debord, Considérations, op. cit., p. 55.
32. À l'origine, les situationnistes concevaient le détournement
comme une négation du culte bourgeois de l'authentique.
M. Bernstein considérait comme « réactionnaires» des problèmes
du genre «le vrai buffet Henri Il, le faux buffet Henri Il, la fausse
toile qui n'est pas signée» (IS, 2/27) - mais ces phrases remon-
tent à 1958, quand la falsification généralisée n'en était qu'à ses
débuts.
33. Par exemple in Dialectique négative, op. cit., pp. 119-12l.
34. Op. cit., pp. 151-152.
35. Op. cit., p. 293.
36. C'est ce que déclare un communiqué de l'I.S., qui critique
sévèrement Vaneigem, juste après sa démission. Dans le Traité de
Vaneigem, on peut effectivement déceler le désir d'une totale cor-
respondance entre soi et le monde, qui semble parfois confiner
au mysticisme - tendance apparue à diverses reprises dans les
rangs des lettristes et des situationnistes.
37. Alors que d'autres parlaient de la «fin de l'histoire », les
situationnistes voulaient qu 'o n entre enfin dans l'histoire vraie et
qu'on sorte de la préhistoire (IS, 4/36, VS, 35).
38. Marx, Manuscrits, op. cit. , p . 92.
39. Une peur qui incitait par exe mple Adorno à accepter la
société contemporaine comme un moindre mal, craignant que
toute tentative de la changer ne puisse conduire à quelque chose
de pire.
244 GUY DEBORD

40. G par exemple la suite de l'article" Le mouvement révo-


lutionnaire sous le capitalisme moderne" parue dans Sociolisme
ou Barbarie n" 32 et 33 (avril et décembre 1961), reproduit in Cas-
toriadis, capitalisme moderne et révolution, vol. Il, op. cil.
41. Ainsi par exemple in Jacobs-Winks, At Dusk, Berkeley, 1975,
pp. 42-43.
42. Cette force est si grande que Debord est convaincu que si
son ami G. Sanguinetti avait rendu publique, au moment même
de l'enlèvement de Moro, son affirmation selon laquelle cet enlè-
vement était orchestré par les services secrets, cela aurait pu faire
échouertoute cette mise en scène. Sanguinetti a par la suite publié
en 1979 Du ten-orisme et de l'ttat. La théO/ie et la pratique du ter-
rarisme divulguées pour la première fois. Ouvrage publié en tra-
duction française sans nom d'éditeur en 1980. G Champ Libre,
Con-espondance, vol. Il, op. cit., pp. 118-124.
43. On peut noter ici le risque de glisser vers une notion
"déshistoricisée" de l'aliénation, comme il arrive lorsqu'on sou-
ligne excessivement - ainsi que le fait Histoire et conscience de
classe - l'effet réificateur de la division du travail, laquelle a en
effet existé bien avant le capitalisme.
44. Il le déclare explicitement in "Cette mauvaise réputa-
tion ... ", op. cit., p. 31.
45. Op. cil., pp. 42, J07,
46. Op. cit., p. 30. On trouve la meilleure analyse de ce proces-
sus chez Robert Kurz, Der Kollaps der Modernisierung, Eichborn,
Francfort, 1991.
47. Un tel changement d'époque n'est pas mieux compris par
ceux qui s'obstinent à utiliser des catégories comme" impéria-
lisme", alors qu'à l'évidence, le capital aujourd'hui n'a aucun inté-
rêt à aller conquérir des espaces où il n'y a plus rien à gagner et
qui seraient autant de poids morts. Les pays de l'Est et du Sud se
mettent à genoux, ces derniers temps, pour se faire exploiter en
échange d'une survie, mais les prétendus" centres impérialistes"
n'en ont pas plus envie que d'intervenir efficacement dans les
zones de crises du monde.
48. Les jeunes lettristes auraient pu également découvrir le pot-
latch dans Socialisme ou Barbarie, où C. Lefort avait fait un compte
rendu de l'Essai sur le don lors de sa réédition (1950). J. Huizinga,
PASSÉ ET PRÉSENT DE LA THÉORIE 245

l'auteur de Homo ludens (1938) partiellement apprécié par


Debord, rappelle lui aussi le potlatch.
49. « Le parti situationniste", compte rendu de La Société du
Spectacle, in La Quinzaine littéraire, 1-15.2.1968.
50. Debord-Canjuers, Préliminaires, op. cit., p. 342.
51. Des auteurs comme Lefebvre et Sartre préfèrent au concept
de « travail ", qui implique une relation entre homme et nature,
celui d'" action» qui est purement intersubjectif.
52. Pour plus de précisions sur ce qui suit, nous nous permet-
tons de renvoyer à notre article « Lo scacco dell'arte. Le teorie di
Theodor W. Adorno e di Guy Debord », in Ifer n° 7 (1994), et sur-
tout à sa version modifiée parue en allemand sous le titre « Sic
transit gloria artis» in Krisis n° 15 (1995) , tr. anglaise in Substance
n° 90 (1999) .
53. Parfois d'une manière explicite, comme chez les dadaïstes,
les surréalistes, les futuristes et les constructivistes russes; dans
d'autres cas, d'une façon implicite.
54. André Breton, Entretiens, Gallimard, Paris, 1969, p. 271.
55. Op. cit., p. 218.
56. Cela ne signifie pas le regret nostalgique d'un âge d'or
perdu: « J'ai évoqué, dans le Spectacle, les deux ou trois époques
où l'on peut reconnaître une certaine vie historique dans le passé,
et leurs limites. À considérer ceci froidement, il apparaît que, sur
l'ensemble de l'existence du vieux monde, on n'a pas eu grand-
chose à perdre" (D'une lettre de Debord à D. Denevert du
26.2.1972, reproduite in Chronique des secrets publics, Centre de
recherches sur la question sociale, Paris, 1975, p. 23) .
57. Les situationnistes ont toujours manifesté une affinité élec-
tive pour la philosophie des Lumières du XVlll e siècle, et M. Khayati
avait caressé le projet d'éditer une nouvelle Encyclopédie (IS,
10/50-55) .
58. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La Dialectique de
la Raison, Gallimard, Paris, 1974, p. 21.
59. Op. cit., p. 45.
60. Comme l'exprime très bien le Discours préliminaire (1984)
de l'Encyclopédie des nuisances, pp. 9-10.
,-
Bibliographie de Guy Debord

1952-1957

«Prolégomènes à tout cinéma futur», suivi d'un premier scéna-


rio du film Hurlements en faveur de Sade, in Ion, Paris, 1952, repro-
duit in Gérard Berréby (édition établie par), Documents relatifs à
la fondation de l'Internationale situationniste, Allia, Paris, 1985,
pp. 109-123.
Courts articles dans les numéros 1-4 de la revue Internationale
lettriste, Paris 1952-1954, reproduits in Berréby, op. cit., pp. 143-158.
Articles dans les numéros 1-29 de la revue Potlatch, Paris, 1954-
1957; réédition intégrale de la revue avec une préface de Debord,
Gérard Lebovici, Paris, 1985, puis avec le titre Guy Debord présente
Potlatch (1954-195 7), Gallimard, collection Folio, Paris, 1996 ;
reproduite (avec des erreurs) in Berréby, op. cit., pp. 159-258 et en
édition séparée chez Allia, Paris, 1998.
Articles dans les numéros 6 (<< Introduction à une critique de la
géographie urbaine» , 1955), 7 (autre scénario de Hurlements, avec
une préface intitulée «G rande fête de nuit», 1955), 8 (<< Mode
d'emploi du détournement », avec Gil .J. Wolman, 1956) et 9
(<< Théorie de la dérive», 1956) de la revue Les Lèvres nues,
Bruxelles; reproduits in Berréby, op. cit., pp. 288-319; le dernier
article est également paru (mais sans les deux appendices)
in Internationale situationniste, 2/19-23. Réédition intégrale de
Les Lèvres nues chez Plasma, Paris, 1978, et Allia, Paris, 1995.
Guide psychogéographique de Paris - Discours sur les passions
248 GUY DEBORD

de l'amour, édité par Le Bauhaus Imaginiste, Copenhague, 1957,


reproduit in Berréby, op. cit., p. 402.
The Naked city, illustration de l'hypothèse des plaques tournantes
en psychogéographie, 1957, in Asger Jorn, Pour la forme, éd ité par
l'Internationale situationniste, Paris, 1958; reproduit in Berréby,
op. cit., pp. 535-537.
[Pour les deux derniers titres, il s'agit de plans perspectives de
Paris dans lesquels les [lèches indiquent des parc ours psycho-
géographiques.]
Fin de Copenhague (avec Asger Jorn), édité par Le Bauhaus Ima-
gin iste, Copenhague 1957, reproduit en couleur in Berréby, op.
cit., pp. 553-591, et séparément chez Allia, Paris, 1986 [ouvrage de
collage].
Rapport sur la construction des situations et sur les conditions de
l'organisatian et de l'action de la tendance situationniste interna-
tionale, sans éditeur, Paris, 1957. Reproduit (avec des erreurs) in
Berréby, op. cit., pp. 607-620, comme annexe in Internationale
situationniste, Arthème Fayard, Paris, 1997, pp. 689-701 et séparé-
ment chez Mille et une nuits, Paris, 2000.
Remarques sur le concept d'art expérimental, document interne
de l'I.S., reproduit in Guy Debord, Textes rares, s.e. [édition pirate].
Saint-Nazaire, 198 1, et partiellement in Bandini, L'estetico, il poli-
tico, Officina Edizioni, Rome, 1977, pp. 297-299, tr. Ir. L'Esthétique,
le politique, Sulliver, Arles, 1998, pp. 269-271.

1958-1972

Articles dans les numéros 1-12 de la revue Internationale situa-


tionniste, Paris, 1958-1972. Réédition intégrale chez Van Gennep,
Amsterdam, 1970, chez Champ Libre, Paris, 1975, et chez Arthème
Fayard, Paris, 1997. Signalons les traductions intégrales allemande
(1976-77) et italienne (1994), ainsi qu'une large anthologie
anglaise (1981). Outre les huit articles signés par Debord, de nom-
breux autres, anonymes, lui sont attribuables.
«10 ans d'art expérimental: Jorn et son rôle dans J'invention
théorique", publié en hollandais dans Museum Journaal, vol. IV,
n. 4, Otterl0, octobre 1958; reproduit (retraduit en français) in
r
BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 249

Archives situationnistes, vol. l, Contre-Moule/Parallèles, Paris, 1997,


pp. 16-17.
Éditorial in Potlatch, nouvelle série, n° l, 1959, reproduit in
Berréby, op. cit., pp. 253-254, et in Guy Debord présente Potlatch,
op. cil., pp. 282-284.
Mémoires (avec Asger Jorn), édité par l'Internationale situa-
tionniste, Copenhague, 1959. Réédition chez Les Belles Lettres,
Paris, 1994 [ouvrage de collage J.
Préliminaires pour une définition de l'unité du programme révo-
lutionnaire (avec P. Canjuers [i.e. Daniel Blanchard]), Paris, 1960.
Reproduit in Bandini, op. cit., pp. 342-347, tr. fr. cit. pp. 307-313.
« Les situationnistes et les nouvelles formes d'action dans la poli-
tique et dans l'art» in Destruktion af RSG-6 : En kollectiv manifes-
tation af Situationistik Internationale, Galeria EXI, Odense (Dane-
mark), pp. 15-18. Reproduit in Debord, Textes rares, op. cit., et
Rapport, etc., Mille et une nuits, Paris, 2000.
Contre le cinéma, publié par l'Institut scandinave de vandalisme
comparé, Aarhus (Danemark), 1964. Contient les scénarios et
les notes techniques des trois premiers films de Debord. Préface
d'Asger Jorn.
Le Déclin et la chute de l'économie spectaculaire-marchande, bro-
chure à l'origine publiée en anglais, Paris, 1965. Reproduit in Inter-
nationale situationniste, 10/3-11 . Réédition aux Belles-Lettres, Paris,
1993.
Le Point d'explosion de l'idéologie en Chine, brochure, Paris,
1966. Reproduit in Internationale situationniste, 1113-12.
La Société du Spectacle, Buchet-Chastel, Paris, 1967. Nouvelle
édition chez Champ Libre, Paris, 1971. (À partir de 1984, la mai-
son d'édition Champ Libre s'appelle Éditions Gérard Lebovici; ce
nom apparaît aussi dans les réimpressions d'œuvres publiées pré-
cédemment.) Puis chez Gallimard, Paris, 1992; collection Folio,
1996. Signalons les éditions en Italie (1968, 1979), aux USA (1970,
1994), au Danemark (1972), au Portugal (1972), en Allemagne
fédérale (1973), en Argentine (1974), en Hollande (1976), en
Espagne (1977) , en Grèce (1972 , 1985), au Japon (1993) , en
Égypte (1993), au Brésil (1997) et en Turquie.
La Véritable Scission dans l'Internationale - Circulaire publique
de l'Internationale situationniste (avec Gianfranco Sanguinetti),
250 GUY DEBORD

Champ Libre, Paris, 1972, puis Althème Fayard, Paris, 1998, avec
des annexes.

Après 1972

«Sur l'architecture sauvage ", préface (datée de sep-


tembre 1972) à : Asger Jorn, Le Jardin d'A/bisa/a, Pozzi , Turin,
1974; aussi in Debord, Textes rares, op. cit.
Œuvres cinématographiques complètes, Champ Libre, Paris,
1978, puis Gallimard, Paris, 1994.
Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spec-
tacle », Champ Libre, Paris, 1979, puis in Commentaires sur la
société du spectacle, Gallimard, Paris, 1992.
Postface à la traduction de J. Manrique (voir ci-dessous).
«Aux libertaires», préface à : Coordination des groupes auto-
nomes d'Espagne, Appels de la prison de Ségovie, Champ Libre,
Paris, 1980. Appel en faveur des libertaires détenus dans la prison
de Ségovie.
Considérations sur l'assassinat de Gérard Lebovici, Gérard Lebo-
vici, Paris, 1985, puis Gallimard, Paris, 1993.
Préface à Potlatch 1954-1957, Gérard Lebovici, Paris, 1985, puis
in Guy Debord présente Potlatch (1954-1957), Gallimard, collec-
tion Folio, Paris, 1996.
Le ((jeu de la guerre n. relevé des positions successives de toutes
les forces au cours d'une partie (avec Alice Becker-Ho), Gérard
Lebovici, Paris, 1987.
Commentaires sur /0 société du spectacle, Gérard Lebovici, Paris,
1988, puis Gallimard, Paris, 1992; collection Folio, 1996.
Panégyrique. Tome premier, Gérard Lebovici, Paris, 1989, puis
Gallimard, Paris, 1993.
«Les thèses de Hambourg en septembre 1961 (Note pour servir
à l'histoire de l'Internationale situationniste) », écrite en 1989,
publiée comme annexe dans l'édition Fayard d'Internationale
situationniste.
ln girum imus nocte et consumimur igni, édition critique, Gérard
Lebovici, Paris, 1990; puis Gallimard, 1999. Réédition du scénario
du film homonyme, avec l'indication de l'origine des citations.
BIBLIOGRAPHIE DE GUY DEBORD 251

Préface à la troisième édition de La Société du Spectacle, Galli-


mard, Paris, 1992; collection Folio, 1996.
Préface à la nouvelle éd ition de Considérations sur l'assassinat
de Gérard Lebovici, Gallimard, 1993 ; coliection Folio, 1996.
« Cette mauvaise réputation ... », Gallimard, Paris, 1993; collec-
tion Folio, 1998.
Préface à Mémoires, Les Belles Lettres, Paris, 1993.
Des contrats, Le Temps qu'il fait, Cognac, 1995. Il s'agit de trois
contrats pour ses films, entre 1973 et 1984, d'une préface et d'une
lettre écrite quelques jours avant sa mOlt.
Panégyrique. Tome second, Arthème Fayard, Paris, 1997.
Contient SUltOUt des photographies, mais aussi des citations et un
« avis». En appendice une note « Sur les difficultés de la traduction
de Panégyrique ».
Correspondance, volume 1 : juin 1957-août 1960, Arthème
Fayard, Paris, 1999. Contient des centaines de lettres, avec des
notes explicatives. Cinq autres volumes sont annoncés.

Traductions effectuées par Debord

de l'italien : Gianfranco Sanguinetti (Censor), Véridique rapport


sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie, Champ
Libre, Paris, 1976.
du castillan : Jorge Manrique, Stances sur la mort de son père.
Champ Libre, Paris, 1980, avec une postface de Debord, puis
Le Temps qu'il fait, Cognac, 1996.

On peut attribuer à Debord certaines des notes éditoriales et des


présentations des ouvrages de Champ Libre.
Certains documents internes de 1'1.5., signés par Debord, sont
reproduits in Pascal Dumontier, Les Situationnistes et Mai 68,
Gérard Lebovici, Paris, 1990; deux dans l'édition Fayard d'Inter-
nationale situationniste, un dans l'édition Fayard de La Véritable
Scission.
Il faut aussi signaler un recueil polycopié de neuf textes de
Debord: Textes rares 1957-1970, s.e. , Saint-Nazaire, 1981.
Certaines des lettres de, et adressées à Debord, conservées à
252 GUY DEBORD

l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam, se trouvent


dans deux recueils polycopiés: Débat d'orientation de l'ex-Inter-
nationale situationniste 1969-1970, Centre de recherche sur la
question sociale, Paris, 1974, et Chronique des secrets publics, édi-
tion établie par Jeanne Charles et Daniel Denevert, Centre de
recherche sur la question sociale, Paris, 1975. Partiellement repro-
duites in Dumontier, op. cit.
On trouve également des leUres de, et adressées à Debord in
Champ Libre, Correspondance, vol. l, 1978, vol. Il, 1981, Champ
Libre, Paris.
Jean-François Martos, Correspondance avec Guy Debord, Le fin
mot de l'histoire, Paris, 1998, est une publication abusive de nom-
breuses lettres de Debord à Martos et à d'autres personnes écrites
dans les années quatre-vingt, et de quelques documents. L'héri-
tière de Debord en a obtenu le séquestre judiciaire.

Filmographie de Guy Debord

Hurlements en faveur de Sade, Paris, 1952,90 minutes.


Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte
unité de temps, Paris, 1959 (Dansk-Fransk Experimentalfilmskom-
pagni), 20 minutes.
Critique de la séparation, Pari", 1961 (Dansk-Fransk Experimen-
talfilmskompagni), 20 minutes.
La Société du Spectacle, Paris, 1973 (Simar Films), 80 minutes.
Réfutation de tous les jugements, tant élogieux qu'hostiles, qui
ont été jusqu'ici portés sur le film «La Société du Spectacle )), Paris,
1975 (Simar Films), 30 minutes.
ln girum imus nocte et consumimur igni, Paris, 1978 (Simar
Films), 80 minutes.
Guy Debord, son art, son temps, 1995 (Canal +). Avec Brigitte
Cornand, 60 minutes.

Une bibliographie, apparemment exhaustive, de chaque ligne


signée ou cosignée par Debord se trouve dans l'ouvrage de Shi-
genobu Gonzalez (voir ci-dessous).
Bibliographie critique

La bibliographie la plus complète se trouve in Sanders, arrêtée


à l'année 1985, in Ford, mais limitée à la période 1972-1992 et cen-
trée sur les publications en langue anglaise et in Chollet. Une
brève bibliographie raisonnée, arrêtée à l'année 1989, se trouve in
Ohrt. In Dumontier, on trouve également une bibliographie arrê-
tée à l'année 1989, et une liste de tracts et des déclarations situa-
tionnistes de 1968. On trouve des bibliographies plus anciennes in
Bandini et in Raspaud et Voyer.

Il existe en diverses langues une copieuse production remon-


tant principalement aux années soixante-dix et généralement insi-
gnifiante, d'opuscules reprenant les idées situationnistes dans une
perspective favorable (( pro-situationniste »). On trouve également
de nombreuses références occasionnelles aux situationnistes dans
des livres d'histoire et d'histoire de l'art, en particulier au cours
des dernières années, et en plus les citations dans des diction-
naires (par exemple: Encyclopédie des philosophes, Presses uni-
versitaires françaises, Paris, 1990, Dizionario dei filosofi, Bompiani,
Milan, 1990). Les articles et comptes rendus dans la presse fran-
çaise, surtout à partir de 1988, ne se comptent plus. Certains sont
cités in « Cette mauvaise réputation ... ». Nous nous limitons ici à
indiquer les écrits traitant plus spécifiquement de ce sujet.

Poetry Must be Mode by Al!! - Transform the World, sous la


direction de Ronald Hunt. Catalogue de l'exposition ayant eu lieu

1
~
254 GUY DEBORD

du 15.11 au 21.12.1969 au Moderna Museet de Stockholm, puis à


Düsseldorf. Les situationnistes sont insérés à la fin d'une chaîne
qui commence avec les constructivistes russes et les surréalistes.
Belle iconographie.

Richard Gombin, Les Origines du gauchisme, Le Seuil, Paris,


1971.
Cet ouvrage retrace l'histoire, de la fin de la guerre jusqu'en
1968, des groupes français de l'extrême gauche qui réfutaient le
déterminisme économiciste. Avec une objectivité de sociol ogue
et beaucoup de détails, Gombin accorde une grande place à
Socialisme ou Barbarie, tout en mettant l'accent sur la place cen-
trale de l'I.S. dans la préparation de Mai 68. Considéré par De bord
comme le moins mauvais des livres publiés à cette époque sur
l'LS. (VS, 36-37).

Mario Perniola, ,, 1situazionisti", in Agar-Agar, n° 4, Rome, 1972,


nouvelle édition Castelvecchi, Rome, 1999.
Une des rares tentatives d'analyse de l'LS. du point de vue théo-
rique, ainsi que de sa critique sur son propre terrain. Perniola lui
reproche de n'avoir pas su sortir de la subjectivité artistique, dont
elle a au contraire porté le côté" signifiant» à son paroxysme, et
de n'être pas allée assez loin dans la critique de l' économie,
qu'elle confondrait avec l'" œuvre ». On peut signaler de Perniola
"Ait et révolution", in Tempo présente, décembre 1966, ainsi que
la présentation d'un texte situationniste dans Fantazaria, 1966,
articles où l'LS. était présentée au public italien en des termes
approuvés par celle-ci. La première partie de L'alienazione artis-
tica, Mursia, Milan, 1971 (tr. fr. L'Aliénation artistique, Union géné-
rale des éditions, Collection 10/18, Paris, 1977), est une élabora-
tion originale de certaines trouvailles situationnistes.

Jean-Jacques Raspaud et Jean-Pierre Voyer, L'Internationale


situationniste. Protagonistes/Chronologie/Bibliographie (avec un
index des noms insultés), Champ Libre, Paris, 1972.
Contient de nombreuses informations utiles: une chronologie,
une liste des membres de l'l.S., une bibliographie, un index des
noms cités dans Internationale situationniste et les épithètes dont
BIBLIOGR.<\PHlE CRITIQUE 255

ils furent affublés (les auteurs soulignent que le chiffre réel des
personnes insultées se réduit seulement à un peu plus de la
moitié).

David Jacobs/Christopher Winks, At Dusk. The SituatÏonist Move-


ment in Historical Perspective, Berkeley, 1975.
Opuscule de deux ex-pro-situs américains qui, au milieu de
nombreuses choses ressassées, proposent dans certaines pages
une intéressante critique de quelques-uns des aspects les plus
faibles de la théorie situationniste, utilisant des critères marxistes
«orthodoxes ».

Mirella Bandini, L'estetico, il politico. Da Cobra all '!nternazionale


Situazionista 1948-1957, Officina Edizioni, Rome , 1977, tr. fr. L'Es-
thétique, le politique. De Cobra à l'Internationale situationniste
1948-1957, Sulliver, Arles, 1998 (avec seulement une partie des
documents contenus dans l'édition italienne).
Une bonne étude sur les mouvements ayant conflué dans l'I.S.
et sur les premières années de celle-ci. On appréciera particuliè-
rement la partie consacrée aux documents, alors très rares. La
perspective est celle de l'esthétique, sans approfondissements
théoriques. De Bandini, voir aussi le catalogue Pinot Gallizio e il
Laboratorio Sperimentale d'Alba dei Movimento Internazionale per
una Bauhaus Immaginista (1955-1957) e dell'!nternazionale Situa-
zionista (1957-1960), Galeria Civica d'Alie Moderna, Turin, 1974.

Patrick Tacussel, L'Attraction sociale. Le dynamisme de l'imagi-


naire dans une société monocéphale, Librairie des Méridiens, Paris,
1984.
L'auteur s'intéresse, dans une perspective de sociologie «maf-
fesolienne », à l'élaboration de nouvelles formes d'imaginaire et
d'utopie de la part des groupes marginaux. Dans cette recherche,
au style maniériste, il consacre un chapitre (<< Profil d'une légende
moderne») à Debord, annonçant d'emblée qu'il s'intéresse davan-
tage à 1'« atmosphère» et aux «images » qu'à l'appOli théorique,
dans lequel il voit un ajout ultérieur. Une approche assez répan-
due: présenter les lettristes et les situationnistes comme de sym-
pathiques rêveurs.
256 GUY DEBORD

Documents relatifs à la fondation de l'fntemationale situationniste


(édition établie par G. Berréby), Allia, Paris, 1985.
Imposant volume très bien imprimé, présentant un matériel
exhaustif mais truffé d'erreurs, sur les lettristes, COBRA, l'Interna-
tionale lettriste, Asger Jorn , etc., sans aucun commentaire.

Mark Shipway, " Situationism " in Maximilien Rubel et John


Crump (eds), Non-Market Socialism in the 19th and 20th Century,
MacMillan , Basingstoke et Londres, 1987.
Debord aurait élaboré une théorie universelle de ce qui n'était
valable que pour une strate spécifique de la société française des
années soixante.

Stewart Home, The Assault on Culture: Utopian Currents from


LeUrism to Class War, Aporia Press/UnpopularBooks, Londres,
1988.
Pour cet au teur, le mérite principal des situationnistes est
d'avoir préfiguré le punk. Alors qu'i l loue les" nashistes", exclus
de l'I.S. en 1962, Home traite Debord de mystique, d'idéaliste, de
dogmatique, de malhonnête.

Jean-François Martos, Histoire de /'Internationale situationniste,


Gérard Lebovici, Paris, 1989.
Comme on peut s'y attendre du fait de la maison d'édition, il
s'agit ici d'une histoire très " orthodoxe", consistant presque exclu-
sivement en citations d'écrits situationnistes reliées par des pro-
positions. Cet ouvrage peut être utile comme première introduc-
tion, mais n'ajoute rien à la compréhension du phénomène.

Greil Marcus, Lipstick Traces. A Secret History of the 20tl1 Cen-


tury, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1989, tr. fr.
Lipstick Traces, Allia, Paris, 1998, puis Gallimard, Collection Folio,
Paris, 2000 (sans les illustrations).
Best-seller aux États-Unis. Il retrace l'histoire des mouvements
culturels souterrains et de la transgressivité cu lturelle, de Dada et
des premiers surréalistes à travers les lettristes et les situationnistes,
jusqu'au mouvement punk, avec des excursions vers les anabap-
tistes de Münster, les chanteurs de la Commune de Paris, etc. Ce
BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 257

livre a visiblement été écrit par un journaliste: il contient un riche


matériel narratif et iconographique. Écrit avec un brio qui fait
défaut à d'autres livres traitant de cette question, il est une bonne
introduction à l'atmosphère lettriste; mais les rapprochements
effectués entre les phénomènes (par exemple \'I.S. et les Sex Pis-
tols) sont arbitraires et témoignent d'un manque de compréhen-
sion historique.

RJ. Sanders, Beweging tegen de schijn. De situationisten, een


avant-garde, Huis aan de Drie Grachten, Amsterdam, 1989.
Ce livre tente, plus que les autres, d'inscrire l'I.S. dans le
contexte historique et dans l'histoire des idées. Certains résultats
sont intéressants, mais Sanders traite un si grand nombre de sujets
qu'il ne peut en approfondir aucun. Écrit dans un style coriace,
cet ouvrage est néanmoins appréciable par sa riche bibliographie
et la précision des informations et des renvois.

Pascal Dumontier, Les Situationnistes et Mai 68. Théorie et pra-


tique de la révolution (1966-1972), Gérard Lebovici, Paris, 1990.
Ce texte, à l'origine un travail universitaire, tout comme les livres
de Ohrt et de Sanders, retrace les années du scandale de Stras-
bourg jusqu'à l'autodissolution de \'I.S., utilisant des documents
d'accès difficile, tel celui du débat interne dans \'I.S. durant la
crise. Sa perspective est historiographique.

Robe/io Ohrt, Phan tom Avantgarde. Eine Geschichte der Situa-


tionistischen Internationale und der modernen Kunst, Nautilus,
Hambourg, 1990.
S'attache avant tout à la place de \'J.S. dans l'art moderne vers
1960. Ohrt reprend le point de vue des peintres allemands exclus
en 1962 (groupe SPUR) et il ne perd pas une occasion d'attaquer
Debord. Tous ses jugements, malgré son intention d'écrire le pre-
mier essai sérieux et critique sur \'I.S., sont extrêmement discu-
tables; cet ouvrage peut cependant être recommandé pour la
richesse de son matériel, en particulier iconographique et docu-
mentaire.
258 GUY DEBORD

On the Passage of a Few People Through a Ra!her Brief Moment


in Time: The Situationis! International, /957-/971 (sous la direc-
tion d'Elisabeth Sussman), The MIT Press, Cambridge (Mass.) et
Londres, 1989.
Il s'agit du catalogue de la grande exposition sur les situation-
nistes qui s'est tenue du 21.02 au 9.04. 1989 au Centre Pompidou,
Paris, puis du 23.06 au 13.08.1989 à l'Institute of Contemporary
Arts, Londres, et du 20.10.1989 au 7.01.1990 à l'lnstitute of Contem-
porary Arts, Boston (Mass.). Debord n'avait guère apprécié cette
exposition (" Cette mauvaise réputation. .. ", pp. 41-42) . Outre le fait
de reproduire le matériel exposé, ce catalogue contient une
dizaine de contributions, parmi lesquelles nous signalons l'ana-
lyse du cinéma de Debord faite par T. Levin, l'interprétation des
Mémoires que donne G. Marcus, l'article de P. Wollen sur" The Art
and Politics of the I.S." qui voit dans l'I.S. la somme des avant-
gardes historiques et du marxisme occidental, une contribution
de M. Bandini sur le "Laboratoire expérimental" de Jorn et Gal-
lizio à Alba, un article de T. Andersen sur Asger Jorn et l'I.S., des
extraits d'écrits situationnistes, etc.

AA. W., 1 situazionisti, Manifestolibri, Rome, 1991, tr. fr. Retour


au futur. Des situationnistes, Via Valeriano, Marseille, 1990.
Ce petit ouvrage reproduit certaines des brèves interventions
déjà parues dans un dossier publié par Il Manifesto du 6.07.1989,
avec d'autres contributions.

« Abrégé)1, in Encyclopt!die des Nuisances, n° 15, avril 1992.


Révèle l'importance de l'origine artistique de l'I.S. et les limites
qui en résultaient. Cf la réponse de Debord in "Cette mauvaise
réputalion .. . ", pp. 79-84.

Sadie Plant, The Most Radical Gesture : The Situationist Interna-


tional in a Postmodern Age, Routledge, Londres, 1992.
Comme le titre le dit, ce livre met en relation les situationnistes
avec les ainsi-dits" postmodernes", mais en opposant justement
Debord à Baudrillard.
BIBLIOGRAPHIE CRITIQUE 259

Gérard Guégan, Debord est mort, Société des saisons, Paris,


1995.
Polémique rancunière de la palt d'un gauchiste suranné. (Sur
Guégan, cf. «Cette mauvaise réputation .. . ", pp. 71-79.)

Simon Ford, The Realization and Suppression of the Situationist


International : An Annotated Bibliography 1972-1992, AK Press,
Édimbourg et San Francisco, 1995.
Démontre la quantité surprenante de travaux sur le sujet, sur-
tout en langue anglaise.

Cécile Guilbelt, Pour Guy Debord, Gallimard, Paris, 1996.


Tentative, très soutenue par les médias, de réduire Debord à un
dandy aimable et un styliste élégant.

Gianfranco Marelli, L'amara vittoria de! situazionismo, Biblio-


te ca Franco Serantini, Pise, 1996; tr. fr. L'Amère Victoire du situa-
tionnisme. Pour une histoire critique de l'Internationale situation-
niste, Sulliver, Arles, 1998.
L'énième histoire du mouvement situationniste, avec des
remarques faites cette fois du point de vue de l'orthodoxie anar-
chiste.

What is Situationism? A Reader (Steward Home ed.) , AK Press,


Édimbourg et San Francisco, 1996.
Une anthologie confuse avec des écrits de quelque dix auteurs,
presque tous de langue anglaise

Situacionistes : A rte, polÎtiCQ, urbanismo (Libero Andreotti et


Xavier Costa eds), Museu d'Art Contemporani de Barcelona et
ACTAR, Barcelone, 1996.
Catalogue, en catalan et anglais, d'une exposition sur l'activité
situationniste dans le champ de l'urbanisme et de l'art. Le maté-
riel iconographique est bien reproduit à couleurs; les essais
(parmi d'autres de L. Andreotti, T. Levin et M. Bandini) témoignent
des progrès accomplis dans l'art d'ôter tout aspect «dangereux»
aux thèses de l'l.S.
260 GUY DEBORD

Oc/ober n° 79 (New York, hiver 1997), numéro spécial sur Guy


Debord et l'Internationale situationniste.
Souffre de la concentration habituelle sur les seuls aspects
esthétiques. La contribution la plus intéressante est celle de
TJ. Clark et D. Nicholson-Smith qui polémiquent avec les inter-
prétations «de gauche, de l'histoire situationniste.

lignes n° 31 (Éditions Hazan, Paris, mai 1997).


Dix articles sur Debord. Qui sait pourquoi beaucoup d'auteurs
français, lorsqu'i ls veulent parler de Debord, le font avec un style
maniéré derrière lequel disparaît en général tout contenu, même
là où il pourrait être méritoire?

Len Bracken, Guy Debord - Revolu/ionory, Ferai House, Venice


(CA), 1997.
Cette biographie prétendue, souvent copiée d'autres livres, ne
dit rien de nouveau, sauf pour quelques insinuations extrava-
gantes et des erreurs hilarantes.

Frédéric Schiffter, Guy Debord, l'Atrabilaire, Distance, Biarritz,


1997.
Présente Debord comme un misanthrope.

Steven Best/Douglas Kellner, The Pos/modern Turn, Guilford


Press, New York, 1997.
Contient un chapitre sur« Modernity, Commodification and the
Spectacle. From Marx through Debord into the Postmodern ». Écrit
par deux académiciens de gauche.

Shigenobu Gonzalvez, Guy Debord ou la beauté du néga/if, Mille


et une nuits, Paris, 1998.
Utile pour la biographie, rnoins pour les commentaires.

Simon Sad 1er, The Situa/ionist City, The MIT Press, Cambridge
(Mass.) et Londres, 1998.
Sur les situationnistes et l'urbanisme; nombreuses illustrations.
BiBLIOGRAPHIE CRITIQUE 261

Substance n° 90 (University of Wisconsin Press, 1999) numéro


spécial sur Guy Debord.
Huit essais, dont quelques-uns méritent la lecture.

Christophe Bourseiller, Vie et mort de Cuy Debord, Plon, Paris,


1999.
L'auteur a recueilli un grand nombre d'informations et d'anec-
dotes, mais elles sont présentées d'une façon si plate qu'à la fin
de la lecture, on est amené à se demander si la vie de Debord
mérite une biographie.

Jean-Marie Apostolidès, Les Tombeaux de Debord, Exils, Paris,


1999.
Tentative d'une interprétation « psychologique» de Debord qui
ne recule pas devant le ridicule.

Gianfranco Marelli, L'ultima internazionale, Bollati Boringhieri,


Turin, 2000; tr. fr. La Dernière Internationale, Sulliver, Arles, 2000.
L'auteur reproche surtout à Debord d'avoir étouffé le potentiel
artistique de l'I.S.

Laurent Chollet, L'Insurrection situationniste, Dagorno, Paris,


2000. Gros volume illustré, aussi sur les mouvements influencés
par l'I.S.

En mai 1996, France Culture a transmis un programme en quatre


parties, « Nuits magnétiques: l'Internationale situationniste», com-
posé principalement d'interviews avec des personnes qui avaient
connu Debord. Une version sur cassette a été commercialisée par
Chronos Publications, Londres.

L
Index des noms cités

ADORNO, 76, 196, 211, 213, 215, BERRÉBY, 182, 184,247-249,256.


216,238,239,242,243,245. BEST,260.
ALTHUSSER, 76, 126, 129, 130, 138, BOIS, 7.
197, 198, 204. BOSSUET, 100.
ANAXAGORE, 15. BRETON, 95, 97, 164, 184, 192,
ANDERSEN, 258. 212, 233.
ARAGON, 129. BRUNE, 189.
Arguments, 42, 140, 189, 196, BRUNO, 15.
230. BUREN,236.
ARON,88.
MELOS, 7. CAMUS, 88.
CANETfI, 165.
BAJ,194. CANJUERS, 140, 185, 190,242,245,
BAKOUNINE, 134, 157. 249.
BANDINI, 184, 185, 189, 253, 255, CASTIGLIONE, 168.
258,259. CASTORIADIS (Chaulieu, Coudray,
BATAILLE, 225. Delvaux, Cardan), 137, 141,
BAUDELAIRE, 84, 114, 119, 182. 183,189,201,231,241,244.
BAUDRILLARD, 204, 206, 258. CAVALCANTI, 183n.
BECKER-Ho, 159, 167,250. CHARLES,252.
BECKETf, 105, 233. CHATEAUBRIAND, 82, 161.
BENJAMIN, 185. CHEVALIER, 183.
BERGSON, 210, 243. CLAUSEWITZ, 157, 167.
BERNSTEIN, 92, 107, 109, 124, 185, COBRA, 87, 105, 192,242,256.
193,243. COHN-BENDIT, 130, 150, 242.
264 GUY DEBORD

CONSTANT, 102, 106-108. GLUCKSMANN, 24 1.


CORNAND, 159. GODARD, 129, 149, 162.
CRAVAN,83, 130. GOMBIN, 183, 188, 190,24 1,254.
CURTAY, 182. GONDI (cardi nal de Retz), 166-
168.
DADA, 99, 114,256. GONZALEZ, 250, 260.
DAHOU, 92. GCRING, 183.
DANEY, 192. GRACIÀN, 157, 168.
DANIELSON, 77. GRODDECK, 157.
DELEUZE, 201, 204. GUtGAN, 258, 259.
DEMONET, 188. GUICHARDIN, 207, 242.
DENEVERT, 245, 252. GUILBERT, 259.
DE QUINCEY, 100.
DERRIDA, 204. HAMANN, 243.
DESCOMBES, 241. HEGEL, 15,25,4 2,44,47,50,70,
DROUET, 73. 71,73, 77,104,113,143,157,
DUMONTIER, 80, 188, 191 , 251, 185,198,199, 211 ,2 14, 217,
253,257. 228, 241.
HEIDEGGER, 117, 198.
DURAS, 110.
HESS, 30, 31.
HOBBES, 159.
ÉCCLÉSIASTE, 171.
HOLDERLlN, 186.
ÉCOLE DE FRANCFORT, 79, 225.
HOME,256.
ELUARD, 118.
HOMÈRE, 171.
ENGELS, 41, 46, 67, 77,193.
HORKHEIMER, 212, 238, 239, 245.
HUIZINGA, 244.
FEUERBACH, 26, 30, 113, 124, 143, HUNT, 253.
146. HUSSEIN, 178.
FICHTE, 71. HUSSERL, 117, 198.
FILUON,92. HYPPOUTE, 185, 241.
FLAUBERT, 231.
FORD, 38, 253, 259. Ion , 86, 96, 247.
FOUCAULT, 204 . IONESCO, 110.
FOURIER, 195, 230. Isou, 84-86, 89, 90, 96, 100, 182,
FREUD, 198, 239. 183, 198.
11er, 245.
GABEL,2 13.
GAXOlTE, 95. JACOBS, 244, 255.
GIDE,87. JAY, 79.
INDEX DES NOMS CITÉS 265

JORN, 99, 102, 106-108, 186, 192, MACHIAVEL, 167.


248-250, 256, 258. MALÉVITCH, 96, 114, 157.
JOYCE, 114. MALLARMÉ, 200, 232.
MANRIQUE, 171,251.
KANT,239. MAO TSE TUNG, 27.
KAUTSKY, 41 . MARC US, 183, 186, 256, 258.
KEl.LNER, 260. MARCUSE, 196,203,204,213,243.
KEYNES, 38. MARELLI, 259, 261.
KHAYATI, 127, 128, 245. MARIËN, 87, 102.
KHAYVAM, 157, 171. MARTOS, 186, 252, 256.
KOJÈVE, 198, 199. MARX, 16-20,29-38,40,41,44-48,
KORScH, 189, 196. 50,55-58,60-62,64,65, 70, 74,
KOTANYI, 108. 76-79,81,99,104,113,117,
KRAus, 157, 164, 165, 192. 124, 134, 143, 146, 168, 185,
Krisis, 77, 245. 193, 195, 196,203,212,217,
KURZ, 244. 218,228,230,239,242.
MAURIAC, 87.
LAUTRéAMONT, 83, 99, 185. MAUSS, 225, 228.
LEBOVICI, 80, 157-159, 161, 183, MERLEAU-PONTY, 88, 199,241.
191. MESRINE, 158.
LEFEBVRE, 116-126, 151, 187, 189, MOLES, 127.
197, 206, 245. MORIN, 140,231.
LEFORT (Monta!), 137, 189, 227, MORO, 172, 244.
241,244.
ÜNINE, 41, 189. NADEAU, 184.
LEVIN, 192,258,259. NAPOLÉON, 74.
LÉVI-STRAUSS, 200. NEUFFER, 186.
LEYS,191. NICHOlSON-SMITH, 250.
LINDENBERG, 241. NIETZSCHE, 117, 198.
LOHOFF, 77. NORIEGA, 176.
LUKÂcS 20 41-47 49-52 55-57
62-64, 71, 78, '79, Il'5, 187: OHRT, 183, 186, 253, 257.
196, 211, 226-228, 243. ORWELL, 157,215.
LUXEMBOURG, 41.
LYOTARD, 201 , 204. PALME, 175.
PAUVERT, 159.
MACCARTHY, 95. PERNIOLA, 151 , 190, 254.
MACLuHAN, 16. PIERRE, 184.
266 GUY DEBORD

PINOT-GALLIZIO, 102, 106, 108, 141, 147, 149, 189, 196, 198,
109,258. 230.
PU,NT, 258. SOCRATE, 15.
POSTER, 242. SOUKARNO, 27.
PROUDHON, 195. SPUR, 106, 257.
STALINE, 27, 88.
RAsPAUD, 253, 254 . SUSSMAN, 192,258.
REICH, 196,204. SYRING, 188.
Révolvtion sunéaliste, 148.
RICARDO, 76. TACUSSEL, 255.
RICHELIEU, 163, 190. Tel Quel, 200.
RIMBAUD, 115, 119, 148, 182, 184. Temps modernes, 88.
RIZZI, 189. TONNIES, 70.
ROBBE-GRIl1.ET, 96, 105. TROTSKI, 134.
ROUBIN,78. TS'IN CHE HOANG TI, 15.
RUGE, 185. TZARA, 182.
SADLER, 260.
SAGAN,73. VANEIGEM, 107, 109, 124, 128,
SAINT-JUST, 94, 104, 157. 154, 188,243.
SALOMON, 171. VANINI, 15.
SANDERS, 242, 253, 257. VATrIMO, 80.
SANGUINETTI (Censor), 153, 154, VERlAINE, 182.
193,244,249,25 1. VlCENTlNI, 242.
SARTRE, 88, 129, 130, 138, 197- VIËNET, 143, 150, 190.
199, 245. VILLON, 171.
SCHELLING, 71. VOYER, 253, 254.
SCHIFFTER, 260.
SCHwlmRS, 84. WEBER,48.
SEMPRUN, 241. WINKS, 244, 255.
SHAKESPEARE, 171, 193. WITTGENSTEIN, 75.
SHIPWAY, 256. WOLF, 178.
SIMMEL, 11 5,210. WOl1.EN, 258.
Socialisme ou Barbarie, 89, 137- WOLMAN, 92, 97, 99, 247.
Impression réalisée sur CAMERON par

BUSSIÈRE CAMEDAN IMPRIMERIES


GROUPE CPI

à Saint-Amand-Montrond (Cher)
pour le compte des Éditions Denoël
en février 2001
,

Anselm Jappe
.. Guy Debord
TRADUIT DE L'ITALIEN PAR CLAuDE GALL! l

Certaines époques ont montré qu'elles croyaient forte-


ment à la puissance de la pensée critique. Nocre époque,
au contraire, a tenu ses pe.nseurs, non sans raison, pour
Jes gens lOtaLement inoffensifs. Parmi Its rares person nes
considérées comme tOur à fait inaccep-
Anselm Jappe, né en 1962 cables. on trouve assurément Guy Debord.
à Bon n, a grandi à Cologne Pendant longtemps, c'est la police qui
et dans le Périgord, Depuis s'est intéressée li lui, pImôt que les milieux
1983 il vir à Rome, Ourre intellectuels. Lorsque, malgré toutes sortes
~e livre, traduie en six langues, d'obstacles, sa pensée a fini par s'imposer, ,
il a publié pl usieurs essais on a bien vite assisté à unc autre fo rm e
et articles. d'occultation: la banalisation. Il existe
peu d'auteurs contemporains dont les idées
ont été utilisées de façon aussi déformée; et généralement
sans même que l'on cite son nom.
Ce livre résume l'acrivité publique de Guy Debord, du
lettrisme à la fo ndation de l'Internationale situationniste,
des rencontres avec Henri Lefebvre et Socialisme 011 Bar-
ba,.ie à Mai 68, de La Société du Spectacle à ses films, Sur-
tout, il veut préciser la place de Debord Jans la pensée
moderne: sa reprise des concepts marxiens les plus impor-
tantS et les pl us oubliés, son utilisation ue Lubic<:, son
importance pour une théo rie critique aujourd'hui.
Cet ouvrage prend au sérieux Debord lorsq u'il af1Îrme
avoir « écrit sciemment pour nuite à la société specta-
culaire ».

ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE


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Alianza Francesa
de Lima j
.. B 251;0.5<5P~ O~.O I
DENOEL m
ISBN 2.207 .2H 50.0
FP TIC - 20.58 €[ l
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