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L'Homme

Cl. Fabre-Vassas, La bête singulière. Les, juifs, les chrétiens et le


cochon
Françoise Armengaud

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Armengaud Françoise. Cl. Fabre-Vassas, La bête singulière. Les, juifs, les chrétiens et le cochon. In: L'Homme, 1997, tome 37
n°143. Histoire d'homme Jean Pouillon. pp. 250-251;

http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1997_num_37_143_370341

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250 Comptes rendus

Claudine Fabre-Vassas, La bête singulière. Les juifs, les chrétiens et le cochon. (Publié
avec le concours du Centre national du livre.) Paris, Gallimard, 1994, 423 p., réf., index., ill.,
fig. (« Bibliothèque des Sciences humaines »).

Cette bête — le cochon — est certes singulière, parce que deux groupes humains (mais
pas au même titre) lui ont fait jouer, au prix de sa vie et de sa chair, un rôle discriminant.
Elle est aussi exemplaire, parce que le triple caractère de l'exploitation de l'animal
(économique, symbolique, idéologique) ainsi que la nature de fait social liée à cette exploitation
s'illustrent au mieux et au plus clair dans le traitement de cet animal domestique tel que
Claudine Fabre-Vassas le décrit dans un ouvrage dont l'érudition historique et la richesse
sont remarquables. Étudiant la façon dont sont élevés, pensés, évoqués, tués et cuisinés les
porcs dans la pratique paysanne européenne traditionnelle (et d'abord dans les Pyrénées
languedociennes), l'auteur commence par relever « la séquence des gestes, le foisonnement
des mots qui, en le manipulant et en le désignant, le constituent comme fait social » (p. 8).
Le travail de Claudine Fabre-Vassas se situe, on l'aura compris, dans la lignée des
ethnologues qui, depuis les années 70, s'intéressent à la cuisine et aux manières de table.
L'expression « faire le cochon » signifie d'une part (ou d'abord) l'élever, le garder
plusieurs mois dans la maison ou à proximité, d'autre part (ou plutôt ensuite) le tuer, le
découper, en distribuer les parts dans l'espace social et selon le calendrier. Les animaux
— ici en tant que cuisinés et mangés, mais aussi en tant qu'ils sont objets de discours et
d'investissements affectifs — médiatisent les rapports entre les humains. Edmund Leach avait
bien montré, s'agissant de l'usage des noms d'animaux comme injures, que la proximité
fusionnelle nécessite la mise à l'écart, à la façon dont la prohibition de l'inceste sépare les
enfants de leurs géniteurs. On sait que, dans les campagnes autrefois, il fallait déshumaniser
le cochon, le décréter « méchant » pour pouvoir non seulement l'abattre mais aussi le
manger sans manger de l'humain. Tout se passe comme si l'important, sur le plan eminent
du symbolique, était de ne pas être cannibale... On retrouvera ce thème à propos de F«
explication » chrétienne de l'interdit juif porté sur la consommation du porc.
L'exploitation économique se laisse aisément décrire, ou plutôt énumérer. Côté
comestible : sang, lard, saindoux, viande, dont les portions cuisinées ou salées sont distribuées
dans la maisonnée et dans le village. Côté non comestible : soies, peau, corne... Un proverbe
dit que tout est bon ou utile dans le cochon. Quant à l'exploitation symbolique, elle vient se
greffer sur l'exploitation économique et faire corps, si l'on ose dire, avec elle : elle en
accompagne en quelque sorte le mode d'emploi. Partage significatif des morceaux entre
membres de la famille, entre voisins. Partage du travail : qui fait quoi dans la mise à mort, le
dépeçage, la cuisine et les salaisons ? Qui mange quoi ? Que mangent, du cochon, les
hommes, les femmes, les enfants, les chiens ? C'est tout cela qui constitue, autour du corps
porcin, une représentation en action de la communauté familiale et villageoise.
Mais c'est à propos de l'exploitation idéologique qu'intervient, à mon sens, l'originalité
des analyses de Claudine Fabre-Vassas sur le cochon en que « bête singulière ». En effet,
depuis les temps médiévaux en Europe, le cochon sert aux chrétiens à se démarquer des juifs
et à stigmatiser ces derniers. Suivant l'interdit biblique, les juifs ne mangent pas de cochon ;
les chrétiens en mangent. Voilà, sinon toute la différence, du moins le lieu où celle-ci
a trouvé à se concrétiser, mais aussi à se mythifier et même à s'exprimer sous la forme
d'un délire. Plus exactement, celui où les chrétiens ont trouvé à la fois à la concrétiser, à
l'emblématiser et à en faire une sorte d'opérateur idéologique, de pivot doctrinal, certes
aberrant mais consistant. Car on assiste, au fur et à mesure qu'on lit les « histoires de
cochon » recueillies par Claudine Fabre-Vassas, à l'élaboration de cette construction
délirante de F antijudaïsme médiéval qui culmine avec l'accusation de meurtre rituel. Si l'on se

L'Homme 143,juil.-sept. 1997, pp. 207-268.


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demande en quoi cet aspect, que j'appelle ici idéologique, se distingue du symbolique social
évoqué plus haut, la réponse pourrait être celle-ci : il s'agit moins d'une représentation que
d'une distorsion de la réalité, distorsion dont la finalité est sans doute d'assurer une identité
propre (chrétienne) contre une altérité (juive) perçue comme menaçante. On peut admettre
que, par le symbolique, une culture se pense dans son articulation interne de façon
relativement « immédiate », et que c'est lorsqu'elle se pense dans sa différenciation d'avec des
cultures proches, mitoyennes (voire « parentales »), qu'apparaît la distorsion idéologique.
Ici, notamment, intervient le déni d'une filiation.
Comment le cochon devient-il ce qu'on pourrait appeler — pour le distinguer de cet
emblème lumineux et patent que constitue l'agneau — l'emblème sombre et latent du
christianisme ? Celui-ci, écrit Claudine Fabre-Vassas, « recommande très tôt la consommation de
porc qu'exècre la charnelle synagogue, selon le mot des évêques du concile d'Antioche
(me siècle) [...] Sur tous les plans le porc incarne un mode de vie, il est le signe d'un bon
gouvernement domestique autant que d'une appartenance chrétienne » (p. 13).
En fait, F« explication » que donnent les chrétiens de l'interdit juif quant à la
consommation de porc ne renvoie pas uniquement aux préceptes bibliques. Elle va chercher plus loin,
au plus profond, au plus archaïque, au plus mythique, au plus... que dire encore devant cette
stupéfiante invention d'un imaginaire aussi peu contrôlé ? Car c'est rien moins que l'interdit
du cannibalisme qui se trouve invoqué : si les juifs ne mangent pas de porc, c'est qu'ils ne se
mangent pas entre eux. Les petits cochons ne sont autres, en vérité, que des enfants juifs
métamorphosés... Du coup, note Claudine Fabre-Vassas, « les juifs sont assimilés à la bête.
Tous les traits de la nature porcine se trouvent imputés au " peuple déicide ". Mieux encore,
les juifs, dans leurs rites, dont on retient qu'ils font couler le sang, se traitent eux-mêmes
comme des cochons.... » (p. 14). Mais cette assimilation n'est pas sans exercer un effet en
retour sur le christianisme. La division n'est pas seulement extérieure, elle ne se limite pas à
un affrontement avec les seuls juifs, elle traverse la bête analogique et aussi chaque chrétien
dans son âme et dans son corps.
Double portée de cette « explication » : sur l'intelligibilité apportée à la liturgie
chrétienne et sur la catégorisation des juifs. Comme le signale Claudine Fabre-Vassas à propos
de la consommation du porc et en premier lieu de son sang, le discours des chrétiens sur
l'autre vient objectiver « leurs interrogations, leurs doutes, singulièrement à propos d'un
mystère central, l'eucharistie, ce repas — tout spirituel — de " chair et de sang " dont le
" sacrifice " juif, présenté comme une parodie de communion, révélerait l'envers barbare ».
On voit donc bien jusqu'où conduit cette idéologie propre à un certain discours chrétien dont
la logique constitue, selon l'auteur, « la plus commune matrice de l' antijudaïsme », tandis
que le système des représentations qui lui est associé « génère les plus agressives rumeurs »
(p. H)-
Sans doute eût-on préféré que les précisions, apportées ici et là, quant aux limites
données, historiquement parlant, à la validité de cette analyse, fussent plus nettement
regroupées, ce qui eût permis une mise en perspective des relations entre communautés juives et
communautés chrétiennes sur une plus longue durée. Cependant cette recherche, qui part
d'un sujet relativement pointu, surprend et captive par l'ampleur tant du parcours que des
conclusions et des ouvertures proposées : entre autres la question du sacrifice, ce « fond
obscur et inextirpable », lié à « une certaine barbarie », ne survivant toutefois qu'à l'état de
« trace dans les marges de notre monde », et celle des rapports entre judaïsme et christianisme
sur lesquels est jetée la lumière la plus « crue », c'est-à-dire aussi la plus cruelle...

Françoise Armengaud
Université Paris X-Nanterre

L'Homme 143,juil.-sept. 1997, pp. 207-268.