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L'Information Grammaticale

Où en sont les actes de langage ?


Catherine Kerbrat-Orecchioni

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Kerbrat-Orecchioni Catherine. Où en sont les actes de langage ?. In: L'Information Grammaticale, N. 66, 1995. pp. 5-12.

doi : 10.3406/igram.1995.3041

http://www.persee.fr/doc/igram_0222-9838_1995_num_66_1_3041

Document généré le 16/10/2015


OU EN SONT LES ACTES DE LANGAGE ?

Catherine KERBRAT-ORECCHIONI

La théorie des actes de langage constitue comme chacun même des unités non verbales comme la pause, ou la
sait le noyau dur de la pragmatique linguistique. Si l'on réaction mimo-gestuelle @) ; et que l'on rencontre
prend donc dans cette acception restreinte le terme aujourd'hui dans la littérature des « actes conversationnels »
« pragmatique », on peut se demander à quoi ressemble (Dore 1979), des « actes illocutoires coopératifs »
aujourd'hui, plus de trente ans après la parution de How (Hancher 1979), des « actes de gestion de la
to do things with words, ce noyau durC>. C'est à cette conversation » (McLaughlin 1984), et divers « actes de composition
question que je vais ici tenter de répondre, en brodant textuelle » (Gùlich et Kotschi 1987)...
autour de l'idée suivante : si tout le monde admet
actuellement que dire, c'est aussi faire, et qu'il existe bien Cet élargissement quelque peu désordonné du paradigme
quelque chose qui ressemble à des actes de langage de ce que l'on avait coutume d'admettre comme des
(actes accomplis au moyen de l'enonciation d'un énoncé), actes de langage n'a fait en réalité qu'exacerber cette
la façon d'appréhender ces actes s'est sensiblement question, qui dès ses origines a fragilisé la notion de
speech act : un acte de langage, c'est quoi au juste ? une
enrichie, diversifiée, complexifiée depuis les premières suite linguistique dotée d'une certaine valeur illocutoire
propositions d'Austin, et les incertitudes en la matière se sont
multipliées d'autant, occasionnant dans le petit monde (ou force illocutionnaire) ; mais encore ? une séquence
qui prétend opérer sur le destinataire un certain type de
des pragmaticiens d'assez vifs débats, dont on trouvera
ici quelques échos. transformation... Mais ces transformations que visent, et
généralement opèrent, les actes de langage, peuvent
être de nature extrêmement diverse (et concerner par
1. D'UN POINT DE VUE PARADIGMATIQUE : exemple le système des obligations conversationnelles
PROBLÈMES D'INVENTAIRE ET DE dans lequel se trouvent engagés les interlocuteurs, mais
CLASSIFICATION DES ACTES DE LANGAGE aussi plus discrètement leur état cognitif ou leurs
A chacun sa liste, et sa taxinomie : si la plus célèbre est dispositions affectives). Ironiser, présupposer, réguler
sans doute « la classification raisonnée des actes illocu- (autant de comportement verbaux potentiellement «
toires en certaines catégories ou types fondamentaux » agissants », et soumis à certaines conditions de réussite),
que propose Searle dans le premier chapitre de Sens et sont-ce des actes de langage ? En fait, il faut bien
expression <2), elle n'est pas pour autant la seule sur le reconnaître que personne n'est aujourd'hui en mesure de
marché : on a pu dénombrer une vingtaine de propositions répondre à cette question des critères qui font ou non,
allant dans le même sens... Situation aggravée du fait d'une séquence verbale d'un certain type, un speech
que sur les typologies élaborées dans le cadre de act; question à multiples facettes - j'en retiendrai ici
l'approche « classique » sont venues rapidement se deux:
greffer des considérations émanant d'une tout autre 1.1. Problème des relations existant entre les actes
perspective, celle de l'analyse des conversations - illocutoires (construits dans et par la théorie) et les verbes
considérations certes légitimes, mais qui n'ont fait qu'ajouter à la illocutoires (fournis par la langue naturelle).
confusion : c'est ainsi par exemple que Labov et Fanshel
(1977) envisagent une catégorie particulière d'actes De tous côtés on nous le dit et répète : pas question de
« métalinguistiques » (tels que « initier », « interrompre », faire coïncider la liste des actes de langage avec celle
« continuer », « répéter », « renforcer », « achever », des termes qui les décrivent dans une langue donnée ;
etc.) ; que Sinclair et Coulthard (1975) ajoutent aux c'est là une « confusion persistante » que Searle reproche
canoniques directifs, informatifs et interrogatifs, des actes plus à Austin (1982 : 48-9), Leech à Austin et Searle (1983 :
inédits comme les « répliques », les « commentaires », 174-5), et Grunig à l'ensemble des pragmaticiens (1979 :
les « évaluations », les « méta-assertions », ainsi que 14-5) - Leech parlant à ce sujet de la « Performative
diverses unités à fonction phatique ou régulatrice, et Fallacy », et Grunig des « pièges et illusions de la pragma-
3. Dans la lignée de Sinclair et Coulthard, Heddesheimer et Roussel
1 . En 1984 déjà, le n° 8-1 de Journal of Pragmatics faisait le point sur (1 986) distinguent onze sortes d'actes dont les « préfaces », le « bornage »,
la question des « Speech acts after speech act theory ». la « focalisation », les phatiques, et les régulateurs (accomplissant un acte
2. Classication reprise et affinée dans Searle et Venderveken (1985). d'« intégration »).

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tique linguistique ». Mais en même temps, on ne voit pas sollicite une information. Mais dès qu'il s'agit de mettre en
comment dans les faits l'analyste pourrait se passer des correspondance catégories abstraites et énoncés réels,
termes que la langue naturelle met à sa disposition. Cela on constate que bien des énoncés ont en fait un statut
vaut du reste pour la plupart des notions que manipule le intermédiaire, et que c'est un continuum que nous offre la
linguiste : lorsqu'il définit par exemple un concept auquel réalité empirique (telle est du moins l'idée que j'ai tenté
il fait correspondre le signifiant « ironie », ou « sous- ailleurs de défendre et d'illustrer <7>). Une fois de plus, la
entendu », c'est bien en gros, malgré qu'il en ait, sur la terminologie se trouve logée à la même enseigne que la
base du sens que possèdent dans la langue française les langue ordinaire : parler, c'est en effet imposer à une
mots correspondants, dont il s'évertue toutefois à réduire réalité continue une grille de catégories discrètes, et en
le flou. Semblablement, voulant inventorier et étiqueter nombre fini ; certains objets vont donc facilement pouvoir
les actes de langage, j'aurai tendance à m'inspirer de se loger sous les concepts découpés par la langue, quand
cette « taxinomie sauvage » qui se trouve cristallisée dans d'autres se trouveront occuper par rapport à cette grille
la langue ordinaire, et à recourir au lexique existant, plus une position plus marginale. Similitude qui invite à
ou moins débarrassé de ces « défauts » que constituent appliquer à cette terminologie, c'est-à-dire à l'ensemble
pour une terminologie la synonymie, et la polysémie W. des termes désignant des actes de langage, l'approche
Cette excessive « confiance dans la vertu métalinguistique prototypique, qui rend d'indéniables services à la
du linguistique » que dénonce Ducrot (1981 : 17 sqq.) - description du lexique ordinaire : c'est ce que fait de
autrement dit : le fait que les terminologies se Fornel (1989 et 1990), qui à partir de l'exemple des
compromettent avec la langue naturelle - est inévitable, couples « complimenter/féliciter », et « accuser/
en linguistique comme dans les autres sciences critiquer », défend l'idée selon laquelle les énoncés qui
empiriques <5>. Searle ne reconnaît-il pas lui-même (1982 : réalisent ces actes, définis abstraitement par un ensemble
40) que « les différences entre verbes illocutoires », à de traits distinctifs, peuvent le faire de façon plus ou
défaut d'être « un guide infaillible des différences entre moins forte ou faible. Reste à préciser que les réalisations
actes illocutoires », constituent tout de même un « bon prototypiques peuvent dans certains cas être l'exception
guide »? - surtout quand on n'en a pas sous la main de (par exemple, on pourrait montrer que les « vraies »
meilleur, en l'absence de critères « scientifiques » fiables ; questions sont en réalité minoritaires) ; et surtout, que le
ainsi : pour Searle (1990 : 417), la « remarque » et le problème reste entier de savoir sur quelle base le linguiste,
« commentaire » ne constituent pas deux types distincts s'il refuse d'admettre les catégories toutes faites de la
d'actes illocutoires, pour la bonne raison qu'ils « ne langue ordinaire, va construire les siennes propres. Et
spécifient pas de point illocutoire particulier » : soit. Mais nous voici' renvoyés à la question précédente (que ne
« conclure » et « déduire » sont des actes distincts, tout soulève pas de Fornel) : combien d'actes différents ?
comme « ordonner » et « commander » : ah bon. Aucun Quel degré de finesse convient-il d'admettre dans la
doute pourtant pour Searle (1 982 : 34) : « Les actes classification proposée ? Reprenons le couple «
illocutoires sont, en quelque sorte, des espèces conceptuelles complimenter/féliciter » : en dehors du fait qu'il existe en français
naturelles »... deux verbes distincts, quels arguments avancer pour
1 .2. Il est toutefois permis d'être sceptique sur le caractère justifier l'existence de deux actes distincts, plutôt que de
deux variantes du même acte ? W Même chose pour les
« naturel » des frontières qui séparent les différentes trios « blâmer »/« réprimander »/« admonester » (on peut
catégories illocutoires, qu'il s'agisse des grandes familles
d'actes (les déclaratifs ne sont pas si nettement distincts toujours trouver quelque nuance qui les oppose), ou
« prier »/« implorer »/« supplier » (un axe intensif
des assertifs que le prétend Searle, ni les assertifs des intervient ici, qui peut dans la réalité comporter autant de
expressifs <6)), ou des actes eux-mêmes. degrés qu'il y a de formulations différentes de l'énoncé
Deuxième problème donc : a-t-on affaire en la matière à suppliant, or ces formulations sont innombrables si l'on
des catégories discrètes, ou non discrètes ? Il est tient compte des variations prosodiques). On voit mieux
évidemment possible de postuler, au niveau de la définition des alors comment se formule le précédent problème (qui
concepts, la discrétion ; par exemple, d'opposer sera repris en fin de parcours, à propos de l'universalité
radicalement l'assertion à la question, comme l'acte qui fournit vs des actes de langage) : en quoi consiste la prétendue
« naturalité « des actes illocutoires, dès lors qu'on refuse
de les identifier aux verbes illocutoires ?
4. Par exemple, le verbe « s'excuser » correspond à deux actes
différents, la « demande de pardon », et la « justification de la faute » ; et 2. La question « A-t-on affaire ici à un seul et même acte
dans la langue ordinaire, « promettre » n'implique pas toujours un ou à deux actes distincts ? » peut également être posée
événement heureux pour le destinataire (France-Inter, 18 oct. 1991 : « Les
sismologues ont promis avant la fin du siècle un grand tremblement de dans une perspective non plus paradigmatique, mais
terre à San Francisco »).
5. En physique par exemple, on parle bien de « forces » ou
d'« énergie », l'emploi spécialisé de ces termes n'étant pas totalement 7. Voir Kerbrat-Orecchioni (1991).
déconnecté de leur emploi ordinaire. Mais il est vrai qu'en linguistique, le 8. Pour de Fornel, la différence réside uniquement dans la hiérarchie
problème se corse, car l'analogie entre termes spécialisés et ordinaires se (le « degré de saillance ») des deux traits que les deux termes possèdent
double du fait que les referents de ces métatermes sont eux aussi des en commun : [l'état de chose est bon], et [le destinataire de l'acte de
objets du langage. langage est responsable de l'état de choses] - mais le point de vue de
6. « Se plaindre » {complain) relevant ainsi pour Searle des assertifs et Vanderveken sur ce couple (1988 : 201) est quasiment opposé à celui de
« déplorer » {deplore) des expressifs. de Fornel.

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syntagmatique : elle renvoie alors au problème du Dans cette perspective, l'objectif est de dégager une
bornage des actes de langage figurant dans un même sorte de grammaire des conversations, qui rende compte
énoncé, et du découpage de celui-ci en unités de leur cohérence interne, et de leur organisation
pragmatiques successives. Problème qui en l'absence de critères structurale ; organisation généralement décrite comme une
opératoires W est largement abandonné à l'intuition de construction hiérarchique faite d'unités emboîtées les
l'analyste ; celle d'Anscombre par exemple, lorsque dans unes dans les autres, de la plus petite (acte de langage)
un énoncé tel que « Je suis bougrement d'accord avec toi à la plus grande (conversation), en passant par des unités
que cet abruti de Pierre n'avait pas à fourrer son foutu intermédiaires (échange, séquence), ces unités obéissant
nez dans cette saloperie », il identifie « au moins cinq à chaque niveau à des règles de composition qui
actes illocutoires - six si on adjoint la présupposition - à déterminent la bonne formation de l'ensemble <12>.
différents niveaux : un acte d'exprimer son accord, deux Dans cette perspective donc, l'acte de langage voit tout à
jurons, deux insultes » (1980 : 67) - exemple qui montre la fois son statut conforté (car il se trouve placé à la base
qu'en tout état de cause, les frontières de l'acte de
langage ne coïncident pas avec celles ni de la phrase, ni de cet édifice complexe qu'est une conversation), et
affaibli (car il n'apparaît plus que comme une unité parmi
de la proposition <1°). d'autres).
Pour compliquer encore un peu les choses, on verra plus Ce nouveau sort réservé à l'acte de langage n'a
loin que différents actes peuvent non seulement se évidemment pas manqué de susciter quelques polémiques, la
succéder dans un même énoncé, mais aussi s'y
amalgamer. Mais pour en rester à cette question de la mise en cause pouvant adopter plusieurs angles
syntagmatique des actes de langage, notons qu'elle peut d'attaque :
s'envisager de deux manières : (1) La théorie des actes de langage n'apporte rien à
l'analyse des conversations.
(1) Au sein d'un même énoncé produit par un même
locuteur (cf. supra). Je me contenterai à cet égard de noter qu'il n'existe à ce
(2) Au sein d'un discours dialogué : c'est la grande jour à ma connaissance aucune théorie conversationnelle
question de l'organisation séquentielle des actes de qui fasse l'économie de la notion d'acte de langage
langage dans les échanges conversationnels, (entendue au sens large) (13).
question qu'il nous faut ici aborder.
(2) L'analyse conversationnelle n'apporte rien à la théorie
L'approche standard en matière d'actes de langage est des actes de langage, et ne constitue en rien un
atomiste : elle décrit des actes isolés sans prendre en dépassement du modèle pragmatique standard.
compte leurs suites possibles (du moins ouvertement,
car il va de soi que les forces illocutoires sont en elles- Attitude défendue, comme on peut s'en douter, par Searle,
qui dans un ouvrage consacré à la confrontation de ces
mêmes porteuses de virtualités d'enchaînement). Dans
une perspective interactive au contraire <1 1), dire, c'est deux théories (Searle et al. 1992) <14), s'évertue à
non seulement faire, mais c'est aussi faire faire : l'unité conserver au speech act son monopole d'unité pragmatique,
face à la dangereuse concurrence d'unités plus larges.
fondamentale de la description, c'est non pas l'acte isolé,
mais le couple d'actes (la « paire adjacente », ou Schegloff a beau mettre un peu d'eau dans son vin (en
l'« échange », lequel peut du reste comporter plus de accordant que les « règles » conversationnelles ne sont
deux éléments), dans la mesure où la réalisation d'un peut-être tout compte fait que des « pratiques engendrant
acte donné exerce sur la suite un certain nombre de des régularités ») ; Dascal a beau arguer que Searle
contraintes, et crée un système d'attentes tel que par pose mal le problème (quand il dit que les conversations
ne sont pas structurées, puisqu'elles ne sont pas
exemple : structurées comme les speech acts - mais demande-t-on aux
si L1 salue L2, on s'attend généralement à ce que L2 molécules d'être organisées comme les atomes, ou aux
lui « rende » son salut ; morphèmes d'être structurées comme les phonèmes ?),
si L1 pose une question à L2, on s'attend rien n'y fait : en fin de volume, Searle persiste et signe :
généralement à ce que L2 lui réponde, etc. « There is no additional level of meaning that goes
with the conversation as opposed to the meaning of
9. On ne peut en effet guère tirer parti de définitions telles que : « l'acte the individual speech acts » (p. 147) * :
de langage est le segment discursif associé à un seul contenu propo-
sitionnel » (Moeschler 1985: 81), ou encore: «l'acte est une unité au-delà de l'acte individuel, il n'y a rien.
discursive qui véhicule une intention communicative distincte »
(Heddescheimer et Roussel 1986 : 48). (3) Mais Searle n'est pas le seul à dénier aux
10. Rubattel oppose quant à lui (1986 : 138-9) les « actes », qui se conversations la propriété d'être structurées, et d'obéir à
réalisent syntaxiquement sous la forme de propositions indépendantes ou
principales, aux « semi-actes », correspondant à la proposition ou au
syntagme (ex. : « bien que la météo annonce du mauvais temps », ou 12. Cette présentation est excessivement sommaire : pour plus ample
« malgré une météo pessimiste »). informé, nous ne pouvons que renvoyer à nos Interactions verbales, 1. 1,
1 1 . Précisons qu'il ne sera pas ici question de la distinction effectuée chap. 4 - L'organisation structurale des conversations ».
par Moeschler (à la suite de Levinson) entre « Analyse du Discours » et 13. Voir en particulier Van Rees (1992), qui montre l'utilité d'une telle
« Analyse Conversationnelle » ; distinction qui me semble parfaitement notion pour expliquer les phénomènes conversationnels.
artificielle, au même titre que celle qui opposerait les méthodes 14. Voir aussi sur ce même thème le n* 13 (1992) des Cahiers d*
« hypothético-déductiv» » tt « empirico-inductive ». Linguistique Française.

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des règles d'enchaînement. Cette même idée est aussi 3. Quoi qu'il en soit de ces controverses, il est certain que
défendue par Levinson (1983), puis par Trognon et la découverte et l'exploration progressive de ce nouveau
Brassac (1988, 1992), qui n'y vont pas de main morte : champ d'investigation qu'est l'analyse conversationnelle
« Le dialogue n'a pas de syntaxe [...] La conversation ne (ou plus largement, l'analyse des interactions verbales)
comporte pas de règles » (1988 : 228-9). constitue pour la pragmatique l'événement majeur de ces
« Il est donc vrai de dire qu'en général aucune deux dernières décennies ; événement dont on ne peut
contrainte ne pèse sur les actes de langage qui se pas dire qu'il ait relégué dans les poubelles de l'histoire la
suivent dans une conversation. » (1992 : 91) <15). notion d'acte de langage, mais qui a sans nul doute
entraîné ou favorisé certaines révisions à son sujet. On
Affirmation bien imprudente, comme le prouvent a envisagera donc dans cette rubrique quelques-uns des
contrario les effets (garantis : nous en donnons un certain points sur lesquels la « pragmatique de deuxième
nombre d'exemples dans Les interactions verbales t. I : génération » a été amenée à infléchir ou enrichir son
195 sqq.) que produit la transgression des « règles » de
la grammaire conversationnelle - si l'on trouve en regard sur les actes de langage.
l'occurrence trop fort le mot de « règle », va pour 3.1. On vient de parler d'acte de langage. Mais
« régularités »<16>. Il est de fait qu'elles n'ont pas la précisément, dès lors que l'on travaille sur des échanges
propriété d'être « prédictives » (mais les règles de la oraux, et que l'on cherche à en reconstituer la cohérence,
syntaxe phrastique le sont-elles ? Il faut être bien naïf on est bien obligé d'accorder aux unités non verbales
pour s'imaginer qu'on peut prédire la fin d'une phrase à (gestes, mimiques, regards) un rôle comparable à celui
partir de son début !) ; qu'elles sont aussi plus ou moins des unités verbales : dans le cas par exemple de l'ordre,
contraignantes, selon le secteur auquel elles s'appliquent, la réalisation non verbale de l'intervention réactive
et un certain nombre de facteurs que nous avons ailleurs constitue la forme par excellence que doit prendre
tenté de dégager (ibid. : 200 sqq.). Mais l'essentiel est l'enchaînement « préféré », certains actes (comme les
d'admettre le principe suivant, fort bien formulé par Franck présentations) ne pouvant au contraire se réaliser que par des
(1979 : 461-6) : « Every speech act in a conversation is a moyens verbaux, quand d'autres (comme les salutations)
step in the process of interaction, or, so to speak, a move admettent les deux types de réalisation. Dans une telle
in a game [...] ». Par exemple, « the question establishes perspective donc :
a set of continuation options (SCO), and every next move - D'un point de vue descriptif : le matériel sémiotique
will be screened with regard to the choice made out of pertinent ne se réduit pas aux unités verbales ; la
this set of options [...] Each conversational move confronts communication est multicanale, c'est-à-dire :
the addressee with a more or less well defined - que les unités non verbales peuvent remplir à elles
continuation pattern. The participant who continues after a
first move is free to do what he wants but he must be seules la fonction d'actes,
conscious of the fact that, whatever his reaction will be, it - et qu'elles peuvent aussi contribuer, en symbiose avec
will be interpreted in the framework of the given les signifiants verbaux, et au même titre que les unités
continuation pattern ; and if he chooses a reaction which will paraverbales, à la détermination de la valeur
be classified as one of the less acceptable continuation pragmatique globale de l'énoncé : pour le fonctionnement des
types, he must be aware of the consequences ».** actes indirects en particulier, le rôle du paraverbal et
du non verbal est déterminant - par exemple : lorsqu'il,
On ne saurait mieux dire : chaque « coup » joué dans la vaut pour une requête, l'énoncé « Tu peux me passer
conversation ouvre un paradigme (dont l'étendue varie le sel ? » est régulièrement accompagne d'un
selon la nature de l'acte initiatif) d'enchaînements mouvement de la tête et/ou d'un geste d'ostension ;
possibles <17), mais qui ne sont équivalents ni par leur « Il fait chaud ici » sera sans aucun problème interprété
degré de probabilité (principe d'organisation préférentielle comme une demande (d'ouvrir la fenêtre) dès lors que
des échanges), ni corrélativement par leurs conséquences la séquence verbale s'accompagne d'une prosodie et
sur le déroulement de l'interaction. d'une mimique exprimant le désagrément, ainsi que
Il est donc inexact qu'une conversation soit totalement d'un regard porté alternativement sur l'interlocuteur, et
« imprévisible », même s'il est bien vrai qu'elle est en sur l'objet de la requête.
même temps « construite » au coup par coup par les - D'un point de vue théorique : le système des actes de
participants, qui mènent la conversation tout en étant langage doit être conçu et formulé dans la perspective
menés par elle. plus globale d'une théorie de l'action (voir sur cette
question Bange 1992 : chap. 3).
15. Trognon et Brassac considérant que l'« enchaînement 3.2. Il doit aussi être envisagé dans la perspective de la
conversationnel relève plus d'une logique de l'action que d'une grammaire du communication. Or on sait que la façon dont les linguistes
discours » - mais une grammaire du discours peut fort bien reposer sur envisagent la communication s'est considérablement
une logique de l'action (idée avec laquelle les grammaires narratives nous complexifiée ces derniers temps. En particulier :
ont depuis longtemps familiarisés).
16. C'est là finalement un problème de définition, Trognon et Brassac - Du point de vue de l'émission : les diverses théories de
se référant à celles que propose Parrett (1984). la polyphonie ont montré que sous un même locuteur
17. Par exemple, l'acte dit « compliment » ouvre un paradigme riche pouvaient se dissimuler différents énonciateurs - ainsi
d'une dizaine de possibilités réactives, cf. Kerbrat-Orecchioni 1994 : chap. 5.

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pour Ducrot (1983 : 89 sqq.), la question la plus simple surpris de voir Clark et Carlson conclure (p. 364) que les
n'accomplit pas moins de trois actes distincts -, ce qui possibilités de statut pragmatique des énoncés dans les
n'est pas fait pour simplifier la description pragmatique échanges à partenaires multiples « défient presque
des énoncés. l'imagination ».
- Du point de vue de la réception : la théorie standard 3.3. Mais revenons au cas plus simple où l'énoncé n'a
des actes de langage n'envisage ceux-ci (qu'ils soient qu'un seul destinataire : même alors, il peut comporter
directs ou indirects) qu'adressés à un destinataire plusieurs valeurs amalgamées.
unique, car elle adopte sans le dire (et sans en avoir
même conscience) une conception exclusivement L'observation n'est pas nouvelle : elle date de la
dyadique de la communication (18>. Conception que reconnaissance des actes de langage indirects, les
dénoncent Clark et Carlson (1982), dans un article qui spécialistes des speech acts ayant vite pris conscience
constitue à mes yeux l'une des contributions récentes du fait que dire, c'est souvent faire plusieurs choses à la
les plus intéressantes en matière de théorie des actes fois ; c'est-à-dire que :
de langage. Partant en effet de l'exemple suivant : - du point de vue de la réception : un acte peut en
« Othello, to Desdemona, in front oflago and Rodrigo : cacher un autre,
Corne, Desdemona. », - et du point de vue de la production : il y a bien des
façons (explicites/indirectes conventionnelles/indirectes
Clark et Carlson constatent que pour Desdémone, à qui non conventionnelles) d'accomplir un même acte
la réplique s'adresse ouvertement, cet énoncé a une ainsi : l'excuse peut se réaliser par une formule
valeur d'ordre ; mais qu'il s'accomplit en présence de explicite (« je m'excuse », « excusez-moi », etc.), mais
deux témoins (destinataires indirects, ou « latéraux »), aussi plus indirectement, par l'expression d'un
pour lesquels il a aussi une certaine valeur d'acte. Quelle sentiment de contrition (« je suis désolé », etc.), ou la
est cette valeur ? La théorie standard reste muette sur justification de l'offense, ou encore la reconnaissance
cette question, à laquelle Clark et Carlson répondent de de la faute, Olshtain (1983) appelant speech act set
la façon suivante : l'énoncé d'Othello informe les témoins l'ensemble de formules permettant d'accomplir un acte
de ce qu'il est en train de donner un ordre à Desdémone. donné.
De même, lorsque Perdican fait à l'intention du Baron, On sait donc depuis belle lurette (20> :
mais en présence de Camille, l'éloge de celle-ci : - qu'un énoncé donné ne réalise par toujours un seul et
« Regardez donc, mon père, comme Camille est unique acte,
jolie ! » (19>, - et qu'il n'y a pas de correspondance biunivoque entre
l'énoncé sera pour son destinataire officiel un appel à les valeurs illocutoires et les structures qui les réalisent.
communion esthétique, mais ce sera aussi, pour son
récepteur « latéral », un compliment. Mais il est certain que l'observation du fonctionnement en
discours (et en discours dialogué) des actes de langage a
Remarque : on peut estimer que dans ce cas, c'est bien permis d'affiner leur description, en ce qui concerne en
Camille qui constitue en fait le destinataire principal de particulier les relations qui peuvent exister entre les
l'énoncé (on aurait alors affaire à cette sorte de trucage différentes strates illocutoires s'attachant à un énoncé.
énonciatif que j'ai coutume d'appeler « trope communica- Soit ainsi :
tionnel ») : dans ce cas, la valeur de compliment
« remonte » en quelque sorte dans la hiérarchie des « Tu pourrais fermer la fenêtre ? »,
valeurs illocutoires, en devient elle aussi la principale. De énoncé dans lequel on peut voir par exemple :
même peut-on donner des ordres dans le but essentiel (1 ) une question : valeur littérale,
de signifier aux témoins de la scène qu'on est en mesure (2) une requête : valeur dérivée conventionnelle,
d'en donner. Dans les situations de ce genre, la pertinence
de l'analyse de Clark et Carlson se fait plus évidente (3) et éventuellement en contexte favorable, un
encore. Mais elle vaut aussi pour les situations « reproche : valeur dérivée non conventionnelle
normales », où le destinataire direct reste secondaire, ainsi (« dérivation allusive », ou hint).
corrélativement que la valeur illocutoire qui lui est La valeur (2) étant conventionnelle (codée en langue : la
associée. structure est de type whimperative), c'est elle qui
généralement prédomine lorsque s'actualise l'énoncé (Searle dit
Donc : un même énoncé peut avoir plusieurs valeurs donc « primaire » cette valeur dérivée), (2) venant se
illocutoires selon la relation ailocutive dans laquelle on substituer à (1), selon un mécanisme en tous points
l'envisage. Si l'on pense que ce mécanisme peut se comparable à celui du trope. Est-ce à dire que (1) soit
combiner avec le « trope communicationnel », comme totalement expulsé par (2) de l'énoncé ? Les avis à ce
d'ailleurs avec le « trope illocutoire », on ne sera pas sujet divergent : certains considèrent que le processus
inférentiel est dans un tel cas « court-circuité », et que le
18. Comme nous le signalons dans Le Trilogue, la même chose peut
être dite des modèles conversationnels dans leur ensemble. 20. Malgré ce qu'affirme Levinson (1983), qui donne de la théorie des
19. Musset, On ne badine pas avec l'amour: se. II. actes de langage une représentation quelque peu caricaturale.

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récepteur de l'énoncé n'a pas à passer par le sens littéral fortement conventionnel, c'est en principe sur la valeur
pour identifier le sens dérivé (Morgan 1978, Blum-Kulka dérivée que doit s'effectuer l'enchaînement (« Tu pourrais
1987), quand d'autres au contraire maintiennent que le fermer la porte ? » doit être traité comme un ordre, et non
traitement cognitif se fait toujours en deux temps, et que comme une simple question) ; plus généralement, une
même en cas d'indirection conventionnelle, le sens littéral valeur peut d'autant mieux servir de base à
est « calculé », conservant ainsi certaines de ses l'enchaînement qu'elle est plus fortement inscrite dans l'énoncé.
propriétés conversationnelles (Clark et Lucy 1975, Frank Mais ce principe laisse aux interlocuteurs une large marge
1979, Clark et Schunk 1980) <21>. Pour expliquer en effet de manoeuvre. Soit par exemple ce court extrait d'un
que « tu pourrais fermer la fenêtre ? » soit perçu comme dialogue de théâtre (Attention au travail, de Gildas
plus poli que « ferme la fenêtre », il faut bien admettre Bourdet) :
que la valeur de question se maintient « quelque part » (1) L1 - « Quand je suis à côté d'une jolie femme, ça
dans l'énoncé, permettant d'en adoucir les angles, et de m'intimide.
lui donner des allures moins autoritairement directives <22>. (2) L2 - Vous dites ça pour me faire plaisir.
Par ailleurs, le travail sur corpus fait apparaître : (3) L1 - Je vous avais demandé de me tutoyer.
- que l'axe de la conventionalisation est un axe graduel : (4) L2 - Mais non, vous m'avez simplement demandé
entre le trope complètement lexicalisé, et le sous- de vous appeler Robert » :
entendu qui surgit en contexte de façon inédite, tous
les degrés intermédiaires peuvent se rencontrer <23> ; En (2), L2 enchaîne sur un contenu implicite de (1) : le
- et que le contexte joue un rôle équivalent à la compliment, assertion evaluative portant sur L2, alors
conventionalisation : il peut exceptionnellement dans « Tu qu'explicitement, (1) est un constat de caractère
pourrais fermer la porte ? » maintenir la valeur littérale psychologique portant sur L1 (on voit au passage que
l'« enchaîner » doit déterminer quel acte il va traiter, avant
et bloquer le mécanisme dérivationnel ; il peut surtout même de choisir un certain type d'acte réactif dans le
à l'inverse imposer une valeur allusive, ainsi qu'on
peut chaque jour le constater : paradigme ouvert par l'acte initiatif).
« Un ami nous racontait qu'il s'amusait de temps en En (3), L1 quitte le terrain des contenus pour commenter
temps à faire une expérience : se trouvant à table, il une composante de renonciation, le « vous » : cet
essaye, au cours du repas, d'énoncer des phrases enchaînement, de type métacommunicatif, est tout à la
naïves, comme si rien d'autre ne le motivait que de fois un rappel (assertion portant sur un fait précédent), un
faire des constatations dépourvues d'arrière-pensées : reproche (implicite), et une réédition (implicite) de la
« Mon verre est vide », « La fenêtre est ouverte », requête « tutoyez-moi » (il n'est jamais trop tard pour
« Je n'ai pas de fourchette ». A chaque fois, il observe bien faire).
des réactions du genre « Vous avez soif ? », « Vous En (4), L2 réagit simultanément aux trois actes
avez froid ? », « Tenez, en voici une » (Charaudeau précédents : explicitement au contenu explicite (réfutation
1983: 24) de l'assertion), et implicitement aux contenus implicites
- en contexte propice, les hints sont calculés de façon (dénégation du reproche, et réaction négative à la
aussi aisée et immédiate que les valeurs indirectes requête : L2 s'obstine à vouvoyer Robert).
conventionnelles.
Dans cet échantillon de dialogue, dont l'analyse montre
Récapitulons : la substitution totale d'une valeur à une que L2 peut selon les cas traiter l'ensemble de l'énoncé
autre n'apparaît finalement que comme un cas limite, qui lui est soumis (réplique (4)), ou une seule de ses
donc exceptionnel ; la complexité pragmatique des composantes seulement (réplique (2)), les deux
énoncés se ramène généralement (outre les cas de interlocuteurs sont manifestement à l'unisson en ce qui concerne
succession et d'acte intermédiaire - « semi-question », la façon dont ils interprètent le dialogue. Il n'en est pas de
ou « semi-assertion » - qui ont été précédemment même dans l'exemple suivant :
évoqués) à un phénomène d'addition, c'est-à-dire à une « - Vous êtes un vrai juif comme dirait Mamie.
superposition de valeurs hiérarchisées, la hiérarchie des - Merci.
valeurs illocutoires résultant à la fois du degré de
codification de l'acte indirect, et de l'action du contexte. - Mamie déteste les juifs » (Woody Allen, Annie Hall),
3.4. Reste à signaler que dans le dialogue, cette exemple qui illustre cette idée fondamentale, à savoir que
complexité est providentielle pour l'enchaînement, qui dans l'interaction, les actes de langage peuvent prêter à
peut s'effectuer sur l'une et/ou l'autre des couches malentendu, donc à négociation entre les interactants.
illocutoires de l'énoncé précédent. Non point tout de même
ad libitum, car intervient là encore un système
d'« organisation préférentielle » : en cas d'acte indirect 22. Le « trope illocutoire » ne se distingue pas à cet égard des autres
tropes : dans une métaphore, l'actualisation prioritaire du sens dérivé
n'implique pas pour autant l'élimination du sens littéral, qui se conserve
21 Notons que Searle considère aussi que les « illocutions littérales » mais sous forme de « trace connotative » (sinon, tout trope serait le simple
sont transmises même quand la phrase sert à accomplir un acte illocutoire équivalent de sa traduction en termes littéraux).
.

primaire non littéral (1982 : 84-5). 23. Encore un point commun avec les autres tropes...

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Les négociations <24> peuvent se réaliser de manière Il va de soi que les réalisations des actes de langage
explicite (« C'est une simple question que je te pose. » / varient d'une langue à l'autre : les études sont
« Qu'est-ce que tu veux insinuer au juste ? » / « Dois-je nombreuses qui comparent les formules permettant
le prendre comme un compliment ? »), mais se font le d'ac omplir, ici et là, la requête, l'excuse, ou le remerciement (28>.
plus souvent en sourdine, à la faveur de l'enchaînement. Mais le problème se pose d'abord en amont : que veut
Leur terrain de prédilection, c'est évidemment les énoncés dire « comparer l'expression du remerciement dans les
au statut pragmatique volontiers ambigu : compliments, langes X, Y et Z ? » Cela a-t-il un sens ? C'est-à-dire,
reproches, ou bien encore ces « salutations étant admis que l'acte de remerciement consiste dans la
complémentaires », (« ça va ? »), actes hybrides où s'amalgament manifestation d'une certaine reconnaissance envers celui
selon des dosages variables question et salutation <25>. ou celle qui vous a fait un cadeau, rendu un service, ou
3.5. Le déroulement et l'issue de ces négociations ne gratifié de quelque autre action bénéfique :
sont évidemment pas sans conséquence sur le (1) La chose (l'activité correspondante) existe-t-elle ? Ce
fonctionnement de l'interaction, et en particulier sur l'état de la n'est pas si sûr : voir par exemple Heeschen et al. (1980 :
relation interpersonnelle. Ce qui nous conduit à un aspect 115) sur les Eipo de Nouvelle-Guinée, ou Wierzbicka
du fonctionnement des actes de langage que nous ne (1991 : 157) sur certaines peuplades aborigènes
pouvons ici que mentionner, car il constitue à lui seul tout d'Australie, qui ignoreraient la notion de faveur, donc de
un continent : dans une perspective plus « gratitude. C'est donc bien imprudemment que les
psychosociologique » que l'analyse pragmatique classique, mais « universalistes » tels que Fraser et al. (1980 : 78) ou
en même temps dans son prolongement direct (car les Oleksy (1 984 : 359) avancent que toutes les langues
valeurs relationnelles découlent des valeurs illocutoires), mettent à la disposition de leurs usagers le même
les actes de langage peuvent être décrits comme de « ensemble basique d'actes de langage », à l'exception
puissants « relationèmes ». Ils constituent la catégorie la de quelques actes très fortement ritualisés, et spécifiques
plus riche des marqueurs verbaux du « rapport de d'une culture donnée, comme les actes de baptiser ou
place » ; reformulés en termes de « FTAs » et « anti- d'excommunier.
FTAs » (actes menaçants ou valorisants pour les faces
des interlocuteurs), ils sont au centre du modèle de la (2) Mais en outre, même quand le réfèrent manifestement
politesse linguistique élaboré à la fin des années 1970 existe, le concept correspondant n'existe pas forcément,
par Brown et Levinson - modèle qui a été depuis car il en est de ce champ d'expérience comme de tous
largement affiné, appliqué et débattu, les recherches les autres : les découpages conceptuels qu'opèrent les
menées dans cette perspective constituant une des différentes langues ne coïncident jamais totalement. Par
exemple :
grandes avancées de la pragmatique de ces dernières
années <26>. en baatombe (parlé au nord du Bénin), le mot tobiri peut
selon les circonstances désigner une salutation, un
On le voit, les prolongements auxquels se prête la théorie remerciement, une louange, une felicitation, un souhait, un
des actes de langage ne sont pas minces. Pour conclure encouragement, ou une manifestation d'apitoiement
sur ce point, on dira que dans une perspective interactive (d'après Schottman 1991) ;
les speechs acts deviennent des actes communicatifs, et
qu'au modèle « à une place » de la théorie standard se en wobé (Côte d'Ivoire), l'équivalent de notre
substitue un modèle à deux places, qui au lieu de remerciement est l'élément se-, qui exprime en fait un sentiment
général d'« empathie » (je suis sensible à ton bonheur/
rapporter les actes de langage à la seule intention du
locuteur, les envisage comme le produit d'une ton malheur/ce que tu as fait pour moi) : la valeur de
collaboration active (et parfois conflictuelle) entre les remerciement n'est donc qu'une des facettes de cette
interlocuteurs (27>. forme dont la signification est en réalité beaucoup plus
étendue d'après Egner (1988) <29) ; et Rosaldo (1982) de
4. Nous voudrions pour terminer évoquer un dernier sujet montrer que la notion de « promesse » telle que la définit
de controverse en ce qui concerne les actes de langage : Searle n'a pas de sens pour les llongot, et que plus
Sont-ils ou non universels ? généralement la taxinomie searlienne, qui repose sur
l'existence de croyances et d'intentions individuelles, est
mise en déroute par l'observation des actes de langage
24. Cette notion de négociation (qui refuse d'attribuer à L2 le monopole dans cette société des Philippines (30>.
de l'interprétation) s'oppose au « Principe d'Interprétation Dialogique »,
lequel assimile « interprétation d'un énoncé à un moment donné du
déroulement du dialogue » et « traitement qu'en fait L2 dans son
enchaînement» (voir Kerbrat-Orecchioni 1989 pour une critique de ce
PID). 28. Voir entre autres les travaux de l'équipe CCSARP (Cross-Cultural
25. Voir par exemple Coupland et al. (1982), pour la façon dont se Speech Acts Realization Project) réunie autour de Blum-Kulka.
négocie, dans le cadre d'entretiens réguliers entre médecins et 29. Voir aussi Ameka (1987) pour une analyse similaire des
pensionnaires d'une résidence pour personnes âgées, la formule d'ouverture expressions de congratulation et de commisération en éwé (sud-est du
« How are you ? ». Ghana).
26. Voir sur toutes ces questions le t. Il des Interactions verbales : 94 30. Ce à quoi Searle rétorque (1990: 415) que les notions de
sqq, et 2ème partie. « croyance », de « désir » et d'« intention » sont forcément pertinentes
27. Sur les modèles à une vs deux places, voir Sbisà et Fabbri (1980 : partout, puisqu'elles reposent sur une « base biologique » qui est « la
305). même dans toutes les sociétés humaines ».

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Mais c'est surtout à Wierzbicka (1985, 1986, 1991) que « Le sens commun », nous dit encore Wierzbicka (1991 :
l'on doit la condamnation la plus véhémente de l'« éthno- 197) (33) « suggère que la vie humaine consiste, dans une
centrisme stupéfiant » qui sévit en théorie des actes de large mesure, à produire en grand nombre des actes de
langage - il est vrai que les illustrations qu'elle en donne langage. Du matin au soir, les gens demandent,
(1991 : 25) sont à cet égard édifiants. Après avoir analysé répondent, querellent, argumentent, promettent, se
un certain nombre d'exemples prouvant que les vantent ou se plaignent, ronchonnent, remercient,
différentes sociétés non seulement ne dénomment pas insinuent, font des reproches, des louanges ou des
mais aussi ne conçoivent pas de la même manière leurs confidences, etc. etc. De plus, du matin au soir, ils
actes de langage, Wierzbicka conclut qu'il est absurde de cherchent à interpréter (consciemment ou
prétendre décrire « les questions en esquimau », « les inconsciemment) ce que les autres font quand ils parlent, c'est-à-dire
ordres en zoulou », ou « les insultes en Black English », quelles sortes d'actes ils sont en train d'accomplir.
puisque les actes en question n'ont que peu à voir avec Chaque fois que quelqu'un ouvre sa bouche en notre
ce que nous entendons par « question », « ordre », ou présence nous éprouvons le besoin d'interpréter son
« insulte ». Si l'on veut faire un travail comparatif sérieux, énoncé comme étant tel ou tel acte de langage. Etait-ce
il faut renoncer aux termes de la langue ordinaire (quelle une menace, ou un simple avertissement ? Et ceci, est-
qu'elle soit), et recourir à un métalangage spécifique, ce une suggestion ou une requête ? Une critique ou une
élaboré à partir de primitifs sémantique universels, ou simple remarque ? est-ce une allusion à quelque
« quasi-universels » (la précaution s'impose en effet...), chose ? »
du genre de celui qu'elle propose elle-même <31\ et qui Quelles que soient les difficultés qu'elle rencontre en
utilise une trentaine d'éléments à savoir : chemin, la pragmatique a pour vocation de tenter de
l/you/someone/something/this/the same/two/all rendre compte de ces évidences du sens commun.
kind of/part of/good/bad
Catherine KERBRAT-ORECCHIONI
(don't) want/say/think/know/do/happen/can/imagine
place/time/after-before/above-under/like/because/if ; (*) « Il n'y a pas de niveau supplémentaire de signification qui
métalangage qui permet la comparaison systématique de accompagne la conversation et s'oppose à la signification
verbes illocutoires relevant de langues différentes par des actes de langage individels ».
exemple de satosu du japonais avec les deux verbes (**) Chaque acte de langage dans une conversation est un pas
anglais « warn » et « threaten », ainsi analysés : en avant dans le déroulement de l'interaction, ou, pour ainsi
dire, un « coup » dans un jeu [...]. La question ouvre un
Warn : ensemble d'options sur la suite et chaque nouveau « coup »
I say : if you do x, something bad (y) may happen do sera étudié en fonction du choix fait parmi les coups possibles
you [...]. A chaque « coup » de la conversation, le destinataire
est confronté à un schéma d'enchaînement plus ou moins
I think : if you know it you may not do x bien défini. Le participant qui répond à un premier coup est
I say this because I want you to know it. libre de faire ce qu'il veut, mais il doit être conscient du fait
Threaten : que sa réaction, qu'elle qu'elle soit, sera interprétée dans le
cadre du schéma donné ; et s'il choisit une réaction qui sera
I say : if you do x, I will do something bad (y) to you jugée comme l'une des suites les moins acceptables, il doit
I think : if you know it you may not do x en connaître les conséquences.
I say this because I want you not to do x.
On peut sans doute contester le choix de ces « primitifs »,
et le détail des analyses. Mais il est certain que l'entreprise
comparative n'est pas possible sans l'élaboration d'un
métalangage partiellement émancipé de la langue
ordinaire ; et que les propositions de Wierzbicka (ou autres
propositions similaires <32>) permettent de répondre à la
question que nous posions à l'orée de cet article :
comment peut-on définir des actes abstraits (qui peuvent 31 On trouvera une présentation systématique de ce natural semantic
metalanguage dans le « dictionnaire » de Wierzbicka (1987) .
.

ou non exister dans telle ou telle société), 32. Voir par exemple celles de Verschueren (1985, 1989) ou de
indépendamment des verbes qui les décrivent dans telle ou telle Vanderveken (1988).
langue naturelle ? 33. Passage traduit par nous.

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