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Langue française

Où placer l'adjectif épithète ? Focalisation et modularité


Henning Nølke

Abstract
Henning Nølke : Where to place the attributive adjective in French ? Focalisation and modularity
More than 450 years of research have shown that the placement of the French attributive adjective — before or after its
substantive — is governed by a huge number of apparently disparate factors. This paper argues that a cogent theory of
focalisation can explain a large scale of facts which hitherto been regarded as non-related. Conceived of as a component of a
linguistic modular model, focalisation theory may thus contribute to yielding valuable new insight into the complex mechanisms
underlying word order even at the phrase level.

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Nølke Henning. Où placer l'adjectif épithète ? Focalisation et modularité. In: Langue française, n°111, 1996. L'ordre des mots.
pp. 38-58;

doi : 10.3406/lfr.1996.5350

http://www.persee.fr/doc/lfr_0023-8368_1996_num_111_1_5350

Document généré le 13/06/2016


Henning N0LKE
Ecole des Hautes Etudes Commerciales d'Aarhus (Danemark)
e-mail : hno@lng.hha.dk

OU PLACER L'ADJECTIF EPITHETE ?


FOCALISATION ET MODULARITÉ

Certainement, après avoir bien cherché, je n'ay point


trouvé que l'on puisse establir aucune reigle, ny qu 'il y ayt
en cela un plus grand secret que de consulter l'oreille.
(Vaugelas, 1647, Tome 1 : 309)

1 . Introduction

Un énorme repas signifie-t-il la même chose qu'un repas énorme ? En effet, un énorme
mangeur n'est certainement pas forcément (aussi) un mangeur énorme (même s'il le devient
peut-être s'il persiste). Peu de questions linguistiques ont fait couler autant d'encre que la
position de l'adjectif épithète. Bien avant Vaugelas, ce problème a intrigué les
grammairiens : comment se fait-il que l'adjectif tantôt précède son substantif et tantôt lui succède ?
Voilà une particularité que la langue française a développée à la perfection : par
l'emplacement de l'adjectif épithète on peut jouer sur des nuances sémantiques et stylistiques parfois
très subtiles. Qui plus est, tantôt le même adjectif accepte les deux positions sans notable
distinction de sens, tantôt l'antéposition et la postposition correspondent à deux valeurs
nettement différentes. Les deux situations peuvent même se présenter pour le même adjectif
comme nous venons de le voir. Dans d'autres cas encore, seule une des deux positions est
possible. On dira une maison blanche, mais pas *une blanche maison ; inversement une
petite maison semble beaucoup plus naturelle qu'une maison petite. Voilà qui peut donner
des cheveux blancs (mais pas de blancs cheveux( ?)) !
Peut-on espérer qu'une quelconque théorie linguistique puisse jamais rendre compte de
telles subtilités ? Quelles sont les règles ? Car des règles, il y en a forcément. En effet, si
consulter l'oreille est pertinent, comme le disait Vaugelas, cette consultation n'en est pas
moins régie par des règles. Sinon, comment expliquer que toute oreille francophone donne à
peu près la même réponse pour le même énoncé ? Mais l'oreille non francophone ? Elle a
besoin de connaître ces règles. Or malgré de multiples essais judicieux, personne ne semble
avoir réussi à découvrir, voire à expliquer, tous les mécanismes qui sous-tendent ce jeu
complexe et subtil qui pose tant de problèmes aux non-francophones.
Dans cet article, je voudrais donner un aperçu de la problématique pour en proposer
ensuite une nouvelle approche qui, je l'espère, est susceptible de rendre compte d'un grand
nombre des observations faites par linguistes et grammairiens. Afin de me limiter un peu, je
ne prendrai en compte que les syntagmes substantivaux contenant un seul adjectif.
L'approche sera modulaire (cf. 3), et je montrerai que la focalisation — facteur qui jusqu'ici n'a
jamais été pris en compte que je sache — semble avoir une influence importante sur le choix
de la position.

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2. Où en sommes-nous ?

Il ne saurait être question de faire une critique approfondie de toutes les recherches
dans ce domaine x. Un bref aperçu des différents facteurs évoqués pour rendre compte de la
position de l'adjectif épithète pourra cependant nous aider à mieux apprécier l'étendue du
problème. D'autres facteurs encore seront évoqués lors des analyses dans les sections 5 et 6.

2.1. Facteur relevés par linguistes et grammairiens

Certains auteurs attribuent des valeurs différentes aux deux positions. On estime que
l'antéposition correspond à une valeur subjective (un triste personnage), expressive (le joli
chapeau !), banale, attendue (cette petite fille), ou à une valeur numérale (la dernière
séance), quantitative (par pure bêtise), determinative (la première scène), ou encore que
l'adjectif antéposé fusionne avec son substantif pour former une seule pensée (cette virginale
robe) ou pour exprimer une propriété inhérente de celui-ci (de vertes prairies : 'épithète de
nature'). Le sens de l'adjectif antéposé est affaibli (l'unique fils), il peut avoir un sens figuré
(sa brillante carrière) et il peut qualifier l'acte verbal inclus dans la signification du
substantif acquérant ainsi une valeur adverbiale (un énorme mangeur : 'l'antéposition
adverbiale'). Dans la postposition, par contre, l'adjectif aurait une valeur objective (un
personnage triste), distinctive (l'eau pure), qualificative (la scène première) ou classifica-
trice (la maison verte). Véhiculant une information proprement nouvelle, il y exprimerait
une pensée distincte de l'idée exprimée par le substantif (une robe virginale), il garderait sa
valeur pleine (le fils unique), son sens littéral (une lampe brillante) et correspondrait
souvent à une subordonnée relative (un mangeur énorme). On se rend facilement compte
que ces caractéristiques se chevauchent largement et que beaucoup des exemples donnés se
prêtent à illustrer plusieurs facteurs.
Mais la nature de l'adjectif jouerait aussi un rôle essentiel. Il est d'usage dans les
grammaires d'affirmer que seraient antéposés les adjectifs dits élémentaires (petit, grand,
beau, ...) et, d'une manière générale, les adjectifs ayant un sens large ou vague ou à usage
fréquent (vaste, gigantesque, ...). Seraient postposés, par contre, les adjectifs relationnels
(français, catholique, ...) ou de couleur, et, plus généralement, les adjectifs ayant un sens
précis (spacieux, géant) ou technique (ligne circulaire, tige bulbeuse). Certains adjectifs
auraient même dans les deux positions des sens si différents que certains parlent d'adjectifs
homonymes. On mentionne des exemples comme pauvre (un pauvre homme vs un homme
pauvre) et brave (un brave soldat vs un soldat brave).
Enfin, le linguiste suédois Mats Forsgren a montré qu'il faut tenir compte également
d'un certain nombre de facteurs formels ou syntaxiques. Ainsi, l'antéposition est beaucoup
plus fréquente si le syntagme substantival est défini que s'il est indéfini. De même,
l'antéposition est favorisée par la présence d'un substantif composé ou polysyllabique (et/ou d'un

1. Selon le Suédois Bjorn Larsson (1994 : 9) : « plus de sept mille pages ont été écrites sur ce sujet
à travers les siècles » . LT Allemand Erwin Reiner a fait un excellent compte rendu des recherches qui ont
été effectuées depuis le livre de John Palsgrave, livre qui date de 1530, jusqu'à 1968. Delomier (1980) fait
le bilan des points de vue et théories du XXe siècle, et Bjôrn Larsson, enfin, donne un aperçu critique des
travaux majeurs qui sont parus depuis 1968. Il ressort de ces aperçus que tous les grammairiens et
linguistes n'ont pas été aussi pessimistes que ne l'était Vaugelas en 1647 quant aux possibilités de trouver
une explication ; cf. la citation en tête de l'article.

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adjectif monosyllabique) et si le syntagme entier est sujet de la phrase. La postposition, elle,
est favorisée par la présence d'un substantif monosyllabique (et/ou d'un adjectif
polysyllabique) et si le syntagme est complément d'attribut ou apparaît dans le contexte pas . . . de, et
elle est obligatoire si l'adjectif a des compléments valentiels (un homme fier de sa femme).

2.2. La tradition grammaticale

Devant ce chaos apparent on comprend que les grammairiens aient cherché quelques
principes plus fondamentaux qui expliqueraient toutes ces observations. La tendance
traditionnelle a été de trouver ces principes parmi les facteurs observés. Ainsi pour Clédat
(1901-1902), antéposé, Г adjectif exp rime des qualités essentielles, et postposé, il exprime des
qualités non essentielles ou circonstancielles ; et pour Damourette & Pichon (1901-1930),
dans l'antéposition « le sémième de l'adjectif [se combine] avec celui du substantif, pour
former une nouvelle idée substantielle » , alors que dans la postposition, l'adjectif « n'affecte
pas le sémième dudit substantif » (1911-1930 : 41). Encore une fois, c'est cependant le
linguiste danois Andreas Blinkenberg qui fait le point. Ses analyses minutieuses ont exercé
une influence importante sur tous ses sucesseurs. Prudemment, il formule ses principes sous
forme de tendances. Ainsi il affirme que :
« Plus le sens de l'adjectif antéposé se rapproche des sens de bon-mauvais, grand-petit
(qualité, nombre, degré), plus ordinaire et partant plus naturelle sera l'antéposition ;
plus le sens de l'adjectif s'écarte de ces sens, plus exceptionnelle sera l'antéposition, et
plus grand, mais plus risqué aussi, sera l'effet stylistique obtenu. » (1933 : 100-101)
Ce principe est censé subsumer les valeurs stylistiques et psychologiques dégagées par
Blinkenberg.

2.3. Les grandes théories unitaires

La deuxième partie du XXe siècle a vu naître la tendance à se libérer des facteurs


purement sémantiques qui dominaient auparavant (cf. Delomier 1980) en cherchant
l'explication à un niveau plus abstrait. L'idéal serait évidemment de trouver un seul principe
explicatif capable de prévoir l'existence de toutes les données, ce qui est exactement le but de
quelques travaux récents. Passons rapidement en revue les théories unitaires les plus
influentes. On peut distinguer trois types d'approches : structuraliste, fonctionnelle et
cognitive.

2.3.1. Approche structurelle


Les structuralistes dominent largement la scène. Je voudrais mentionner cinq théories
structuralistes unitaires.
Dans un article fort suggestif datant de 1966, partant d'une approche résolument
structuraliste, Harald Weinrich place la problématique dans un cadre général. Il argue que,
ne sachant pas ce qu'est un mot, on doit se contenter d'examiner l'ordre des monèmes. Puis
il montre qu'en français l'antéposition est la position réservée aux morphèmes alors que la
postposition est réservée aux lexemes. Cette constatation lui permet de poser la règle selon
laquelle « L'adjectif antéposé fait fonction de morphème, tandis que l'adjectif postposé fait

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fonction de lexeme » (p. 85). Cette théorie simple et à grand potentiel explicatif touche sans
aucun doute à un point important. Des recherches ultérieures s'appuyant sur des corpus
importants semblent cependant avoir montré que l'idée est encore trop vague pour rendre
compte de la subtilité extraordinaire du positionnement des adjectifs. Il reste que la théorie
de Weinrich a des analogies frappantes avec l'explication que je vais proposer dans cet
article, explication qui est issue d'une approche qui diffère passablement de la sienne.
En 1968, après un compte rendu (très substantiel) des travaux antérieurs, Erwin Reiner
essaie de trouver lui-même un principe directeur. Il part de l'idée que le choix entre
l'antéposition et la postposition est gouverné par des motifs stylistiques. Il propose :
« la combinaison AS (...) exprime l'attitude d'absorption du sujet parlant, et (...) la
combinaison SA correspond à l'attitude d'objectivation » (p. 375)

II est évidemment difficile de vérifier une telle théorie parce qu'elle se sert de termes
stylistiques mal définis. Nul doute, cependant, que Reiner touche à un point essentiel : pour
dire quelque chose de pertinent de la position de l'adjectif épithète, il faudra faire intervenir
une analyse du syntagme substantival entier. En effet, l'interaction entre le substantif et
l'adjectif joue un rôle décisif aussi bien au niveau formel qu'au niveau fonctionnel.
Linda Waugh s'est inspirée du structuralisme de Roman Jakobson pour proposer une
théorie unitaire qui serait capable d'expliquer toutes les instances d'adjectifs épithètes
observées. Selon Waugh, la valeur concrète d'un adjectif est le résultat d'une combinaison de
deux constantes : son sémantisme inhérent et la valeur de la position. L'antéposition est
l'ordre marqué, la postposition l'ordre non marqué. L'antéposition ajoute une valeur
déictique à l'adjectif. Dans l'antéposition, l'adjectif modifie déictiquement « not only the
substantive but also the lexical meaning of the substantive in preposition » (1977 : 89-90).
Waugh donne à l'appui de sa théorie une série de paires minimales. Ainsi, dit-elle, un vieil
ami est une personne qui est ami depuis longtemps, alors qu'un ami vieux est tout
simplement un ami âgé. Un méchant livre est un livre médiocre, alors qu'im livre méchant a un
contenu méchant, etc.
Marc Wilmet a publié plusieurs textes portant sur la position de l'adjectif épithète. Dans
son dernier article, qui date de 1993, il résume ses résultats dans deux « clés » qui, selon
l'auteur, donneraient l'explication définitive :
Clé 1 : neutralisation (c'est la clé pour l'antéposition).
Clé 2 : spécialisation (c'est la clé pour la postposition).
Sous forme symbolique :
AS « S Z) A (inclusion)
SA » S П A (intersection) (1993 : 21+23)

Wilmet, lui aussi, donne beaucoup d'exemples à l'appui de sa thèse 2.


Bj0rn Larsson, dernier rejeton des structuralistes, s'est limité à l'étude des adjectifs
valorisants. Or ces adjectifs sont parmi les adjectifs les plus « labiles » (acceptant souvent les

2. Ainsi : « le conte plaisant procède de la manière standard d'être récréatif » (ibid. : on aura
intersection : S П A), et « le plaisant conte est récréatif de la manière des contes » (ibid. : on aura
inclusion : S D A).

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deux positions), et Larsson suggère lui-même l'idée que son hypothèse explicative pourrait
bien s'appliquer à la totalité des adjectifs. Pour Larsson c'est l'extension de l'adjectif qui est
essentielle :
« Plus l'extension d'un adjectif épithète est grande, plus sa probabilité d'antéposition
sera forte » (1994 : 206)
Comme le précise Larsson, cette hypothèse exprime une tendance, non une nécessité. Il s'agit
d'un facteur superordonné qui devra être combiné à d'autres facteurs que Larsson
mentionne sans pour autant les formaliser.

2.3.2. Approche fonctionnelle


À ma connaissance, la seule tentative fonctionnelle d'expliquer la position de l'adjectif
épithète est celle de Sciaroni de 1967. En réaction aux analyses proposées par Weinrich
(1966), cet auteur affirme que l'important est de comprendre que les structures linguistiques
servent un but communicatif. Il faudra donc chercher l'explication dans la valeur
communicative de chaque structure individuelle. Il commence par expliquer le mécanisme du sens
des mots. Selon Sciaroni, le mot a un pouvoir généralisant, d'où il suit que « comme tel [il]
ne peut jamais désigner un objet dans la réalité » (1967 : 591-592). L'emploi concret du mot
le dégénéralise et les facteurs qui interviennent sont les structurations linguistiques
(formations de syntagmes, linéarisation, etc.) ainsi que le contexte au sens large (connaissance du
monde, gestes, etc.). Dans ce cadre, il propose le principe suivant :
« Plus un adjectif a pour fonction de dégénéraliser le sens du substantif plus l'adjectif
a l'occasion d'être postposé. Moins un adjectif dégénéralise plus un adjectif a l'occasion
d'être antéposé. » (p. 593)
Malgré la différence d'approche et de terminologie, l'analogie avec le principe proposé par
Larsson est frappante. En fait, cette théorie a été développée pour l'italien, où elle
fonctionnerait dans presque tous les cas, mais Sciaroni la considère également valable pour le
français (écrit) et montre comment elle permet de réinterpréter la description fourme par
Blinkenberg.

2.3.3. Approche cognitive


Dans un long article récent, Nicole Delbecque (1990) propose, en termes cognitifs, une
explication fort suggestive. Elle compare l'espagnol et le français et montre que le français
observe des principes cognitifs très simples. Elle part de la distinction entre 'figure' et
'fond' 3. S'appuyant sur un principe iconique qui met en rapport l'ordre des mots et le
fonctionnement cognitif (1990 : 368), son idée fondamentale est que l'adjectif est fond dans
l'antéposition et figure dans la postposition. Ce principe cognitif a une longue série de
conséquences qu^ l'auteur s'efforce d'illustrer à l'aide de nombreux exemples. Ainsi, il lui
permet d'expliquer pourquoi l'emploi connotatif du syntagme substantival est seul possible
avec l'adjectif antéposé :
(1) a. C'est un authentique chef-d'œuvre : il fait l'admiration de tous.
b. © C'est un authentique chef-d'œuvre : les experts l'ont certifié.
с © C'est un chef-d'œuvre authentique : il fait l'admiration de tous.
d. C'est un chef-d'œuvre authentique : les experts l'ont certifié.
(Delbecque 1990 : 376)

3. C'est la distinction introduite par Langacker (1983) qui parle de « figure and ground ».

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Les exemples b. et с. sont bizarres (© , ma notation) parce que le locuteur justifie une lecture
connotative par une affirmation denotative (b.) et vice versa (c). L'article de Delbecque est
très bien documenté et l'auteur apporte beaucoup d'exemples à l'appui de ses thèses.
Toutefois, un problème pourrait être qu'elle ne dit pas grand-chose sur les rapports
éventuels entre son approche et les multiples autres tentatives d'expliquer la position de
l'adjectif épithète. Quel est, par exemple, le statut de sa classification sémantique (ibid. :
356+369) dont le fondement non argumenté semble contraster de manière étonnante avec le
soin avec lequel elle développe ses explications cognitives ? Je reviendrai brièvement sur ce
problème dans la section 5.1.

2.4. Bilan

On peut conclure que la position de l'adjectif épithète dépend d'un jeu très complexe de
facteurs divers. Malgré le dévoilement d'une série de facteurs formels, les auteurs semblent
pourtant s'accorder sur la nature foncièrement sémantique du choix de la position. C'est
pourquoi le rêve de trouver la raison définitive a entraîné des hypothèses sémantiques . La
plupart des explications sémantiques se heurtent cependant à un double problème : elles
prédisent, d'une part, qu'un adjectif donné aura deux sens différents dans les deux positions
et, d'autre part, que cet adjectif a toujours le même sens dans la même position (et avec le
même substantif). Or il est facile de trouver des exemples qui prouvent le contraire. Larsson
mentionne des syntagmes tels qu' une fontaine merveilleuse et un film fantastique (1994 :
115), où l'adjectif postposé est nettement ambigu 4 sans qu'il soit pour autant naturel de
parler de deux adjectifs différents (homonymes). Inversement, il semble difficile de discerner
une différence entre une énorme maison et une maison énorme. Par contre, il y a une
différence évidente entre un énorme mangeur et un mangeur énorme : en effet, un énorme
mangeur est quelqu'un qui mange énormément, alors qu'un mangeur énorme est quelqu'un
qui a un corps énorme 5. Cela montre qu'on aura différenciation de sens seulement si le
substantif s'y prête (le permet), ce que les recherches de Blinkenberg démontrent d'ailleurs
de manière convaincante (cf. Blinkenberg 1933 : 82-83). Les possibilités concrètes
dépendent des combinaisons de traits sémantiques (de sèmes). L'interaction entre l'adjectif et le
substantif est décisive, et une théorie qui ne peut pas en rendre compte est vouée à
l'incomplétude.
La situation énonciative est, elle aussi, susceptible de jouer un rôle important dans la
mesure où l'interprétation exacte d'un adjectif antéposé peut dépendre entièrement de la
situation. Ainsi, on ne peut préciser ce qu'on entend par un bon écrivain sans connaître tout
le contexte de renonciation. Apparemment, ce ne sont que les adjectifs qui permettent
l'influence situationnelle (merveilleux, bon, sacré( !)) qui acceptent l'antéposition 6. En
effet, si les adjectifs de couleur sont toujours postposés, c'est précisément parce qu'ils ne
sont pas — normalement — influencés par la situation. Les choses sont rouges (etc.).
Exception faite, évidemment, des emplois métaphoriques (une noire colère) ou d'épithète de

4. Il peut en effet se revêtir du sens de « surnaturel » ainsi que du sens d'intensification pure.
5. Cf. Charlemagne était [...] un de ces très rares grands hommes qui sont aussi des hommes
grands (Hugo, cité de Grevisse 1986 : 539) ou : II n'est pas seulement heureux poète, mais poète
heureux.
6. Blinkenberg est même convaincu que « l'émotion est la première raison d'être de
l'antéposition »> (1933 : 54).

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nature (de vertes prairies). Mais ce sont là exactement les cas où les adjectifs de couleur
s'antéposent. Par contre, dire de quelqu'un ou de quelque chose qu'il est bon, par exemple,
dépend d'une évaluation faite dans la situation particulière 7. Pour la même raison, on
antéposé normalement l'adjectif si on désire obtenir des effets argumentatifs ou exclamatifs
(Quelle sacrée jolie fille !). Un autre aspect de la situation a été largement ignoré par les
chercheurs : l'influence de la prosodie. Delbecque (1990) y fait allusion, mais seule la
grammaire rédigée par Riegel et al. (1994) propose une analyse réelle de son influence. Cela
est d'autant plus surprenant qu'il s'avère que l'intonation joue un rôle tout à fait essentiel
pour la compréhension de ce jeu complexe.
Aucune des théories citées ne semble rendre compte de manière satisfaisante de la
totalité des observations faites. Certaines sont trop vagues ; ainsi il semble difficile
d'imaginer des contre-exemples aux théories de Reiner et de Sciaroni, par exemple. D'autres sont
assez précises, mais alors elles sont réduites à considérer les fines nuances observées comme
des effets de sens pour lesquels elles n'offrent pas d'instructions. Cela semble être le cas de
Waugh et de Delbecque. Je reconsidérerai cette question dans la section 5.1.

3. Une explication modulaire

La leçon à tirer de ces réflexions semble être qu'aucune théorie unitaire ne saurait
décrire tous les faits observés, voire les expliquer. En effet, tout porte à croire qu'il n'existe
aucun facteur décisif. En revanche, toute une série de facteurs semble interagir, et une
première tâche sera dès lors de juger de leurs poids relatifs. Une approche modulaire
s'impose.
L'explication modulaire part de l'hypothèse que les différents effets que nous pouvons
observer — depuis les propriétés formelles et syntaxiques jusqu'aux effets stylistiques —
s'expliquent comme le résultat d'une interaction réglée des phénomènes impliqués (voir
N0lke 1994). L'idée est de trouver des principes indépendants de la problématique
considérée et dont on a besoin pour l'explication d'autres phénomènes également. L'approche
modulaire nous permet ainsi de placer l'analyse dans un cadre plus général garantissant par
là une meilleure valeur explicative 8.
L'analyse modulaire de l'adjectif épithète doit rendre compte de tous les phénomènes
proprement linguistiques qui jouent un rôle pour le choix de la position. Les facteurs
extralinguistiques invoqués par certains auteurs, par contre, s'expliqueront comme des
effets de sens. Plus précisément, l'analyse modulaire d'un texte donné produit comme output
un ensemble d'instructions susceptibles de fonctionner comme input dans un modèle de
l'interprétation qui, en principe, calcule l'influence du contexte général et occasionnel sur
l'interprétation particulièrement de ce texte donné 9.

7. Cette propriété est particulièrement marquée pour les adjectifs dits sync atégoréma tiques, qui
sont définis par le fait d'emprunter leur sens (exact) au substantif auquel ils s'attachent (cf. Zuber 1973).
C'est la raison pour laquelle on parle parfois d'une « virtualité intégrée » à propos de bon.
8. Il est caractéristique de tous les auteurs discutés qu'ils ne mettent pas les phénomènes observés
en rapport avec d'autres phénomènes linguistiques, exception faite de Weinrich (dont l'explication est
pourtant trop vague pour être opérationnelle) et de Delbecque qui fait certaines remarques d'ordre
général. Je reviendrai sur la théorie de Delbecque dans la section 5.1.
9. Tout ce système est décrit et développé partiellement dans ]\0lke (1994 : ch. II).

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Nous avons vu qu'il faudra compter, pour notre explication, avec tous les phénomènes
suivants :
• le sémantisme de l'adjectif ;
• le sémantisme du substantif ;
• la structure morpho-syntaxique de l'adjectif ;
• la structure morpho-syntaxique du substantif ;
• la position et la fonction syntaxiques du syntagme substantival dans la phrase.
Et nous verrons que deux phénomènes encore sont susceptibles de jouer un rôle 10 :
• la reetion syntaxique interne au syntagme substantival ;
• la prosodie.
Il s'ensuit que nous aurons besoin de modules s'occupant des analyses sémantique et
morpho-syntaxique des mots et de la structure superficielle de la phrase. L'analyse que je
voudrais proposer repose sur l'idée fondamentale que le module de la focalisation joue un
rôle primordial dans l'explication. Plus précisément, l'idée fondamentale que je voudrais
poursuivre est la suivante :
(i) Le locuteur a un choix sur lequel pèsent cependant des contraintes de forces
différentes .
(ii) Un facteur très fort est la focalisation.
Pour développer un peu, on peut dire que le sens d'un adjectif en emploi concret se déduit
d'un jeu de facteurs dont le plus important est en général la focalisation. En effet, pour
l'ordre des mots, la focalisation est un facteur crucial mais apparemment négligé par les
linguistes qui ont étudié la position de l'adjectif épithète. C'est pourquoi je me concentrerai
sur le module de la focalisation, mais l'approche modulaire me permet, du même coup, de
placer le problème dans une perspective plus globale. Je présupposerai donc certaines
analyses effectuées dans d'autres modules — notamment des analyses sémantiques que je
présenterai en termes de sèmes (ou traits sémantiques), mais n'importe quelle analyse
sémantique aurait pu me tirer d'affaire. De même, pour les catégories d'adjectifs, je me
contenterai de faire appel aux classifications traditionnelles. En effet, le traitement de ces
aspects ne servira qu'à illustrer le rôle important de la focalisation.

4. La théorie de la focalisation
La théorie de la focalisation, telle que je l'ai développée ailleurs (N0lke 1994), combine
la plupart des phénomènes mentionnés au niveau de l'énoncé.

4.1. Propriétés de la focalisation


Avant de procéder à l'analyse des adjectifs, il convient donc de donner un bref résumé
de ma conception de la focalisation. Le foyer est conçu comme le résultat d'un acte de
focalisation, qui a heu au moment de renonciation. Il est caractérisé par trois propriétés,
constitutives et interdépendantes.

10. Ces deux phénomènes sont notamment importants pour l'étude de syntagmes renfermant
plusieurs adjectifs. Dans ces cas, il est en effet essentiel de distinguer adjectifs postposés épithètes des
adjectifs postposés plutôt appositionnels. Cependant, même pour l'étude des structures simples dont je
m'occupe dans cet article, la prise en compte de ces deux facteurs — et notamment de la prosodie —
s'avère importante.

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La première est syntagmatique : le foyer se manifeste dans l'énoncé comme touchant une
partie continue de la chaîne linéaire. Il peut s'agir d'une série de mots, d'un seul mot ou
d'une partie d'un mot. L'interprète doit repérer l'étendue du foyer.
La deuxième est paradigmatique : le foyer est présenté comme résultant d'un choix fait entre
les éléments d'un paradigme. L'interprète doit rétablir ce paradigme.
La troisième enfin, est intentionnelle : le choix paradigmatique a été effectué dans un certain
but : la visée de la focalisation. L'interprète doit comprendre cette visée.
Définie de cette manière, la focalisation semble correspondre à l'idée que se font la plupart
des linguistes de ce phénomène. Se fondant sur la troisième propriété, donc sur la visée de la
focalisation, on peut distinguer ensuite foyer simple et foyer spécialisé. Les énoncés sous (2)
et (3) donnent un exemple de chaque type :
(2) Paul s'est promené dans la forêt. (foyer simple)
(3) Même la robe blanche est belle. (foyer spécialisé)
Dans la lecture « normale » de ces énoncés n, les segments soulignés constituent les foyers.
On verra que toute focalisation est fondamentalement une focalisation d'identification. Dans
le cas de la focalisation simple, l'identification est le seul but de la focalisation. En effet, dans
(2), c'est l'identification du lieu où Paul s'est promené qui est essentiel. Dans d'autres cas,
d'autres visées s'ajoutent à l'identification et on aura la focalisation spécialisée. Ainsi dans
(3), non seulement la focalisation sert à identifier la robe particulière, elle fait aussi
comprendre que la prédication est également vraie pour d'autres membres du paradigme et
que le fait qu'elle soit vraie pour la robe blanche est en quelque sorte imprévue 12. Les deux
types de focalisation se distinguent aussi par des traits formels : la focalisation simple est
toujours marquée dans la structure de la phrase et ne contracte aucune relation privilégiée
avec l'accentuation ; la focalisation spécialisée, par contre, n'est marquée
qu'accidentellement par la syntaxe mais elle est toujours assistée par l'accentuation d'insistance. Pour
certains linguistes, ce n'est que la focalisation spécialisée (en ce sens) qui est considérée
comme focalisation.
Pour l'analyse de l'adjectif épithète, seule la focalisation simple est directement
pertinente, et dans ce qui suit je ne m'occuperai que de ce type. Le foyer simple est marqué
syntaxiquement pour autant que toute phrase renferme un domaine de focalisation simple
qui est une partie de la phrase à l'intérieur de laquelle la focalisation simple doit avoir lieu.
Ce domaine est engendré par la syntaxe et se caractérise prosodiquement par le fait qu'il est
terminé par l'intonème conclusif et syntaxiquement par le fait qu'il est structuré comme un
arbre dans lequel le mot est l'unité minimale. Ainsi, dans (2) :
(2) Paul s'est promené dans la forêt.
le domaine de focalisation a la structure donnée dans (2') :
(2') (promené (dans la forêt))
Les propriétés prosodiques, syntaxiques et sémantiques posent toutes des contraintes
précises quant à la réalisation effective de la focalisation au moment de renonciation de la
phrase. Cette réalisation doit se faire à l'intérieur du domaine et concerner un des noyaux de
l'arbre. De plus, l'élément focalisé doit s'y prêter sémantiquement, ce qui signifie qu'il doit

11. Plus précisément dans l'interprétation par défaut, cf. ]\0lke (1994 : 54sv).
12 . Même est un adverbe paradigmatisant et fonctionne en tant que tel toujours comme « particule
focalisatrice ». Voir N0lke (1983) pour une analyse approfondie de cet adverbe.

46
être possible de le concevoir comme étant le résultat d'un choix fait entre les éléments d'un
paradigme. Dans (2) la phrase indique donc deux foyers virtuels : sera focalisée soit la chaîne
dans la forêt — c'est l'interprétation par défaut considérée plus haut — soit la chaîne
promené dans la forêt. En effet, si (2) est énoncé dans un contexte où il s'agit de savoir ce
qu'a fait Paul, alors toute la chaînepromené dans la forêt constituera le foyer. Or par là nous
avons épuisé les possibilités de focalisation : prononcée sans accentuation particulière
(d'insistance, par exemple), la phrase dans (2) n'offre que ces deux possibilités de
focalisation. C'est ce qu'exprime (2').
Cette théorie de la focalisation a été développée pour le niveau (structurel) de l'énoncé
(ou de la phrase), où elle a, entre autres, une valeur explicative quant à l'ordre des mots. Les
exemples dans (4) nous en donnent une illustration :
(4) a. Dans l'armoire, les chaussures sont rangées,
b. © Dans l'armoire, les chaussures se trouvent.
Alors que l'énoncé de a. s'insère naturellement dans un contexte du type :
(4') Dans l'entrée, les chaussures se trouvent dans un désordre affreux, alors que dans
l'armoire elles sont rangées
l'énoncé de b. semble bizarre dans tout contexte. Cela s'explique par le fait que le verbe, se
trouvant en dernière position du domaine de focalisation, y sera forcément focalisé. Or
contrairement à se ranger, on conçoit mal se trouver comme étant le résultat d'un choix
paradigmatique : ce verbe a un sens trop général.

4.2. Focalisation à l'intérieur du syntagme substantival

On peut déceler des effets de focalisation semblables à l'intérieur du syntagme


substantival. En effet, il convient de distinguer focalisations majeure et mineure. Tout énoncé
donne lieu à une seule focalisation majeure (simple) et tout groupe rythmique à une
focalisation mineure. Ces deux focalisations se confondent dans les groupes rythmiques
terminaux, ce qui influe sur l'ordre des mots même à l'intérieur des groupes concernés. Dans
cette conception, la focalisation simple est liée directement à la présence de montées et de
descentes mélodiques qui, précisément, fonctionnent comme délimiteurs des groupes
rythmiques. En effet, focalisations majeure et mineure correspondent aux délimiteurs majeur et
mineur des phonosyntacticiens (p. ex. Martin 1981). Sémantiquement, la focalisation,
mineure ou majeure, consiste dans une présentation du foyer comme étant le résultat d'un
choix fait à l'intérieur d'un paradigme. Par là, les sèmes (les traits sémantiques) spécifiques
qui se trouvent dans le foyer seront soulignés, alors que les sèmes spécifiques se trouvant hors
du foyer seront atténués. Autrement dit, le lexeme focalisé garde son sens plein, alors que le
lexeme non focalisé perd de sa valeur sémantique.
Il découle de ces définitions qu'une focalisation a lieu à l'intérieur de chaque syntagme
substantival. En effet, la fin d'un tel syntagme est toujours marquée par un délimiteur
prosodique. Il s'ensuit que le syntagme constitue toujours un ou plusieurs groupes
rythmiques, et dans le cas simple qui nous intéresse (où on n'a qu'un seul adjectif), on aura toujours
un seul groupe rythmique. En d'autres termes, chaque syntagme substantival constitue un
domaine de focalisation mineure (abstraction faite de l'article, qui, étant un mot fonctionnel

47
— un morphème — , ne supporte pas la focalisation simple). Alors, si nous admettons, pour
la focalisation mineure, la même structure que nous avons dégagée pour la focalisation
majeure, nous aurons les structures suivantes :
(5) Antéposition : (Adj (Sub))
Postposition : (Sub (Adj))
Découlent directement de ces structurations les deux règles suivantes :
• Un adjectif antéposé ne constitue jamais à lui seul le foyer simple : ou bien il est focalisé
avec son substantif ou bien il se trouve en dehors du foyer.
* Un adjectif postposé est toujours focalisé : ou bien il forme le foyer avec son substantif,
ou bien il est seul à être focalisé .
Ces deux règles seront mises à l'épreuve dans les deux dernières sections. Dans 5. je
considérerai leur potentiel explicatif et dans 6. j'examinerai une série d'exemples en vue de
vérifier leur valeur descriptive.

5. Potentiel explicatif du module de la focalisation

Quel est le potentiel explicatif de la théorie de la focalisation vue comme un module


(central) d'un modèle modulaire ?

5.1. Compatibilité avec les théories unitaires

On peut montrer que notre explication est compatible avec les sept théories unitaires
mentionnées dans 2.3.
Pour autant que je puisse en juger, les effets de morphémisation et de lexémisation qui
étaient au cœur de la théorie de Weinrich (1966) découlent directement de notre hypothèse.
En effet, dans l'antéposition l'adjectif perd de ses sèmes spécifiques, s'approchant ainsi du
statut de morphème, et la postposition n'est possible que si ses sèmes spécifiques sont mis en
vedette, c'est-à-dire que si son statut comme lexeme (plein) est souligné.
Selon Reiner (1968), l'antéposition exprime l'absorption. Or cet effet découle
directement du fait que l'adjectif antéposé n'est jamais focalisé seul. Ou bien il échappe à la
focalisation, ce qui le dote d'une valeur présuppositionnelle, ou bien il sera focalisé avec son
substantif, ce qui donne un véritable effet de mariage sémantique. Par contre, dans la
postposition la valeur inhérente de l'adjectif sera mise en relief grâce à la focalisation, et on
aura « objectivation ».
Linda Waugh (1977) situe sa théorie au niveau de la langue, et son explication équivaut
à notre structuration en domaines de focalisation. Notre explication a l'avantage de décrire
le rapport qu'entretient la phrase avec la parole et de rendre possible par là la prévision de
l'impact que peut avoir la situation énoneiative.
Notre formulation des domaines de focalisation semble presque équivalente aux
formules de Marc Wilmet (1993). Dans l'antéposition, l'adjectif fera partie intégrante de
l'expression référentielle globale (et nous aurons S Z> A), alors que dans la postposition, l'adjectif
garde tous ses traits sémantiques et la référence de l'expression globale sera déterminée par
la réunion de tous les traits impliqués (S U A), ce qui signifie que l'ensemble de referents sera
l'intersection des referents (virtuels) du substantif et de l'adjectif (S П A).

48
Pour Bjorn Larsson (1994), enfin, l'extension de l'adjectif est décisive. Si l'on décrit
l'extension d'un mot en termes de sèmes, il en résultera que plus il y a de sèmes spécifiques
moins l'extension est grande, et, inversement, moins il y a de sèmes spécifiques plus
l'extension est grande. Or nous avons vu que la focalisation s'appuie sur les sèmes
spécifiques. En effet, la focalisation met en relief les sèmes spécifiques, et le manque de focalisation
d'un mot a comme effet une atténuation des sèmes spécifiques qui peut mener jusqu'à leur
effacement. Nous en verrons un exemple spectaculaire dans 6.3. où j'analyserai le syntagme
un très catholique harem. Ainsi, notre hypothèse semble être une formalisation de
l'hypothèse proposée par Larsson 13. On peut peut-être aller jusqu'à dire que c'est l'explication
que cet auteur cherche lui-même :
« Si notre hypothèse se trouve vérifiée de manière plus définitive, il restera toujours à
expliquer comment et pourquoi l'extension des mots peut avoir une influence sur
l'ordre des mots. » (Larsson 1994 : 231)
Dans la mesure où la théorie fonctionnelle proposée par Sciaroni (1967) présente une
analogie prononcée avec celle de Larsson, les mêmes remarques sont valables pour les deux
théories. Vu le vague de la terminologie de Sciaroni, il est pourtant difficile d'en juger
réellement.
Il me semble en revanche que la compatibilité avec la théorie cognitive proposée par
Delbecque (1990) est manifeste. Il y a des analogies évidentes entre le couple cognitif
'fond/figure', d'une part, et notre couple 'non-foyer/foyer' 14, d'autre part. Les deux
couples notionnels sont reliés au niveau de renonciation, étant ainsi sensibles au contexte au
sens large, et les deux couples sont censés rendre compte du fait que certains fragments du
sens sont accentués alors que d'autres sont atténués lors du processus de l'interprétation. Il
faudra évidemment souligner que la notion cognitive de focalisation diffère passablement de
la mienne. Tout compte fait, l'analyse que Delbecque propose des effets cognitifs de ce genre
est beaucoup plus élaborée que ne le permet la théorie de la focalisation. Il reste à vérifier si
la prise en compte des autres modules pertinents pour une analyse qui se veut complète
pourrait nous fournir les mêmes détails. Si la théorie de Delbecque est plus fine que la nôtre
pour ce qui est des effets (cognitif s) d'interprétation, en revanche, il est moins facile de savoir
comment elle nous permet de déduire des règles opérationnelles. Cette incertitude est un
corollaire du fait que cet auteur ne s'intéresse ni aux faits structurels ni aux rapports qui
pourraient exister entre son approche et les résultats obtenus par ses prédécesseurs. On
pourrait penser qu'il serait possible d'« opérationnaliser » sa théorie en la combinant avec
une sémantique proprement instructionnelle. Quoi qu'il en soit, la compatibilité entre les
deux théories semble assurée. Seules des recherches à venir pourront montrer si elles
peuvent aussi se féconder mutuellement.

5.2. Avantages de l'hypothèse de la focalisation

II me semble que cet aperçu rapide nous permet de conclure que l'hypothèse de la
focalisation, vue comme un module (central) d'un modèle modulaire, a au moins le même
potentiel explicatif que les grandes théories unitaires brièvement discutées dans 2.3. À cela

13. Pour une étude du rapport entre la focalisation et la notion d'extension appliquée par Larsson,
voir ]N0lke (à paraître).
14. Plus précisément 'substrat/foyer', voir N0lke (1994) ou Kronning (1993).

49
s'ajoute qu'elle a un certain nombre d'avantages théoriques et méthodologiques. Elle a été
élaborée à partir de phénomènes généraux et indépendamment des observations relatives à
l'emplacement de l'adjectif avant ou après le substantif. Elle a recours à des notions bien
définies et elle arrive à formuler une explication précise de l'influence du sémantisme sur
l'ordre des mots. L'analyse même reste proprement Linguistique tout en plaçant la
problématique dans un cadre plus général, ce qui lui permet de prévoir les effets de sens souvent
très subtils auxquels le positionnement de l'adjectif donne lieu. En effet, l'hypothèse de la
focalisation prévoit non seulement que le locuteur peut jouer sur les deux positions de
l'adjectif (pour des fins stylistiques, par exemple), mais elle pose aussi le cadre et les limites
à l'intérieur desquels ce jeu doit se dérouler — on pourrait presque dire qu'elle formule les
règles de ce jeu. Qui plus est, et contrairement à certaines théories sémantiques, elle prévoit
la possibilité de Г« effet de neutralisation », c'est-à-dire du cas où on ne semble pouvoir
repérer aucune différence de sens entre l'antéposition et la postposition du même adjectif (p.
ex. : un énorme succès vs un succès énorme).

5.3. Contre-exemples apparents

Avant d'examiner dans quelle mesure l'hypothèse de la focalisation est capable de


rendre compte dans les détails des divers effets liés à l'emplacement de l'adjectif épithète, il
convient de discuter de quelques contre-exemples apparents. Le premier type concerne
l'antéposition de l'adjectif afin d'accentuer des traits sémantiques inhérents au substantif
(l'épithète de nature). Cette accentuation n'est-elle pas une variante de la focalisation ? Je
considérerai ce (pseudo-)problème dans 6.3. , où j'analyserai les mécanismes attachés à
l'effet d'« épithète de nature ». Damourette & Pichon mentionnent un autre type de
contre-exemples apparents :
L'univers est peuplé d'esprits : chaque homme en a deux, un bon et un mauvais. Dans
le monde, les bons esprits sont ceux de l'air, les méchants ceux de la terre. (Salomon
Reinach, Orpheus, p. 224 ; cité de Damourette & Pichon 1911-1930 : 44)
II est évident que l'adjectif antéposé bons est focalisé dans ce texte dans la mesure où il est
contrasté avec l'adjectif suivant : méchant. D'après Damourette & Pichon, ce type
d'exemples est rare. Ce qui nous importe est cependant de noter que, dans de tels cas, l'adjectif est
toujours prononcé avec l'accentuation d'insistance. Cela montre clairement qu'il s'agit de la
focalisation spécialisée (cf. 4.1.), ce qui ressort également d'un examen du contexte. Plus
précisément, il s'agit d'une focalisation de contraste. Cet exemple sert à souligner que nos
règles font appel à la focalisation simple. Rien n'est dit quant à la focalisation spécialisée qui
est susceptible de cibler n'importe quel élément de l'énoncé.

6. Valeur descriptive de la focalisation

Ayant argumenté en faveur du potentiel explicatif de l'hypothèse, il est temps de


considérer sa valeur descriptive. Dans quelle mesure la théorie peut-elle rendre compte des
effets (syntaxiques, sémantiques, stylistiques, etc.) attachés aux deux positions ?
Pour autant qu'elle soit compatible avec les grandes théories unitaires, nous avons déjà
vu qu'elle est susceptible de traiter des mêmes données que celles-ci. Dans cette section, je
voudrais tenter de voir dans quelle mesure elle pourra prévoir et expliquer les facteurs

50
particuliers qui, selon les grammairiens et les linguistes, sont reliés au choix de position.
Beaucoup de ces facteurs dépendent les uns des autres, et les interactions sont nombreuses et
complexes. Pour plus de clarté, je voudrais cependant les examiner l'un après l'autre et en
groupes, pour discuter ensuite des cas où différents facteurs semblent se contredire. Enfin,
je voudrais montrer que notre modèle explicatif est capable aussi de rendre compte des cas
où le même adjectif semble avoir deux sens tout à fait différents dans les deux positions.

6.1. Facteurs sémantiques

Les effets de sens qu'on peut observer pour l'adjectif antéposé s'expliquent par le fait
que celui-ci n'est jamais focalisé seul dans cette position : ou bien il échappe complètement à
la focalisation, ce qui le dote d'un statut présuppositionnel (cf. l'exemple (6) ci-dessous, ou
bien il est focalisé avec son substantif (cette virginale robe, cf. infra). Dans les deux cas, mais
à des degrés différents, les sèmes spécifiques de l'adjectif sont atténués (cf. 4.2.).
C'est la première structure (où il échappe à la focalisation) qui explique la valeur
subjective ou même expressive dont l'adjectif peut se vêtir dans l'antéposition. En effet,
subjectivité ou émotionnalité ne peuvent jamais être exprimées par des éléments focalisés.
L'antéposition parfois dite « émotionnelle » ou « subjectivisante » 15 est ainsi
fondamentalement une antéposition « défocalisante ». La littérature abonde d'exemples de ce type.
Damourette & Pichon donnent quelques exemples d'adjectifs verbaux qui, on le sait, sont
normalement postposés : cet infâme et excommunié Corneille ; de très fins et massés
cheveux ; une méritée défaite (1911-30 : 101) 16.
En revanche, c'est la deuxième structure, où l'adjectif est focalisé avec son substantif,
qui explique qu'il peut « fusionner » avec celui-ci pour former une seule pensée (cette
virginale robe). Inversement, dans la postposition, il exprime une pensée indépendante,
parce que là, il est toujours focalisé et peut être focalisé seul.
Dans l'antéposition, l'adjectif est susceptible d'avoir un emploi anaphorique, cf.
l'exemple de Waugh (1977 : 132) :
(6) J'ai vu un éléphant énorme Cet énorme éléphant buvait de l'eau.
Les anaphores ne supportent pas la focalisation (cf. N0lke 1996). Désireux de préciser le hen
anaphorique, le locuteur se voit ainsi forcé de défocaliser l'adjectif, ce qui n'est possible que
s'il l'antéposé. Dans le premier énoncé de (6), par contre, l'adjectif véhicule une information
proprement nouvelle. Or pour présenter une information comme étant proprement
nouvelle, il faudra la focaliser, et la postposition s'impose.
L'atténuation des sèmes spécifiques dans l'antéposition a un certain nombre d'effets.
Elle explique notamment les emplois métaphoriques (une brillante carrière vs une lampe
brillante) et d'épithète de nature (de vertes prairies vs des maisons vertes). Les sèmes
spécifiques servent à classifier. Leur perte a donc pour effet (dans ce cas) que l'adjectif ne
peut plus avoir de fonction classificatrice. Il s'ensuit que les propriétés du réfèrent exprimées

15. Rappelons que pour Blinkenberg « l'émotion est la première raison d'être de l'antéposition »
(1933 : 54).
16. D'autres exemples seraient Si Gala avait tenu Amanda Lear pour une rivale, elle aurait tenu
à assister à chacune de ces sorties ou de ces fêtes qui semblent tellement rapprocher, dans une complicité
amoureuse, SON VIEILLISSANT MAIS INFATIGABLE ÉPOUX et la Libellule (Dominique Bona :
Gala, Flammarion, 1995) ; ou : [...] cascadant de délicieux livres en vrais nanars (lisez L'EFFARANT
NÉORÉALISME de « La pluie d'été » !), mais Duras était canonisée (Le Point, 1225 : 63).

51
par l'adjectif sont présentées comme inhérentes au substantif. Une propriété inhérente du
réfèrent sera ainsi mise en relief et présentée comme étant particulièrement importante dans
le contexte donné. Cette mise en saillie pourrait ressembler à première vue à la focalisation
(cf. 5.3), mais elle est d'une nature complètement différente. En effet, l'épithète de nature
n'implique pas de choix de réfèrent, donc pas de choix à l'intérieur d'un paradigme 17.
Notons en passant que cette analyse illustre combien il est important de disposer de notions
théoriques bien définies. Plusieurs auteurs ont souligné qu'il y a effectivement un glissement
entre emplois métaphorique et d'épithète de nature. A propos de l'exemple classique : de
vertes prairies, Larsson fait le commentaire suivant :
« (...) l'adjectif vert ne désigne pas seulement la couleur de la prairie, mais également —
par extension métaphorique pourrait-on dire dans la terminologie classique — d'autres
propriétés chez l'objet que la seule couleur » (1994 : 215)

Contrairement à ce que certaines théories semblent admettre, il n'y a pas non plus de
relation d'exclusion entre l'épithète de nature et l'« antéposition élémentaire » (où l'adjectif
aura une valeur proche des adjectifs élémentaires : bon, grand, gros, ...). Forsgren fournit
l'exemple suivant :
(7) C'est ainsi que nous allons découvrir ce qui se passait derrière les confortables
apparences. (1978 : 124)

On a souvent noté que l'adjectif s'approche des déterminants et des quantificateurs


dans Г antéposition (la dernière séance, pure bêtise, la première scène). Or ni la
détermination ni la quantification ne servent à sélectionner des referents à l'intérieur d'un paradigme,
mais par contre à ajouter des propriétés au réfèrent déjà sélectionné. Ces propriétés
concernent sa taille, sa quantité et ses relations à l'univers de discours. Comme les (vrais)
quantificateurs et les autres unités à portée (cf. N0Îke 1994), les adjectifs munis de cette
fonction n'acceptent pas la focalisation. Si le locuteur désire insister sur les propriétés
(éventuelles) quantitatives et/ou déterminantes d'un adjectif, il est donc obligé de l'antépo-
ser afin que celui-ci puisse échapper à la focalisation. Cela explique pourquoi des adjectifs
tels que nombreux et vaste, dont les sèmes essentiels concernent précisément ces aspects,
sont presque toujours antéposés. C'est également dans cet ordre d'idées qu'on trouve
l'explication du fait que, contrairement à la plupart des autres modifications de l'adjectif,
non seulement l'adverbe très accepte Г antéposition mais qu'il va, parfois, jusqu'à la
provoquer. En effet, très modifie l'élément graduable. C'est pourquoi on a très bien la très
heureuse réponse, car une réponse peut être plus ou moins heureuse ; et c'est pourquoi on
remarque une tendance à l'antéposition dans des exemples tels que la très officielle
conférence, alors que la postposition de l'adjectif semble quasiment obligatoire sans l'adjonction
de très. En effet, dans la conférence officielle l'adjectif n'implique pas l'idée de graduation :
une conférence est soit officielle soit officieuse. Or l'adjonction de très entraîne une lecture
graduelle et l'antéposition devient alors possible et peut servir à souligner cet aspect graduel.
Si la théorie de la focalisation anticipe ainsi de nombreux effets de sens engendrés par le
positionnement de l'adjectif épithète, elle n'offre pas d'explication du fait que l'adjectif aura

17. Rappelons que ce choix est une propriété constitutive de la focalisation : c'est la propriété
paradigmatique, cf. 4.1.

52
souvent une valeur adverbiale dans l'antéposition où elle modifie le « sens verbal » du
substantif. Mais elle prévoit l'impossibilité de cet effet dans la postposition. En effet, la
valeur adverbiale qu'on trouve dans des exemples tels que :
(8) Un bon chanteur (» 'qui chante bien')
Un grand fumeur (« 'qui fume beaucoup')
Les grands brûlés (=» 'qui sont très brûlés')
Un gros mangeur (« 'qui mange beaucoup')
Un bon joueur de tennis (» 'qui joue bien')
n'est pas inhérente à l'adjectif. Or dans la postposition, les sèmes spécifiques de l'adjectif
sont mis en valeur (à cause de la focalisation). Etant donné que la valeur littérale de l'adjectif
se compose, précisément, des sèmes spécifiques de celui-ci, il s'ensuit que la postposition
bloque l'émergence d'une valeur univoque qui soit différente de cette valeur littérale. Mais
pourquoi, dans certaines conditions, l'antéposition entraîne-t-elle une lecture adverbiale de
l'adjectif ? Voilà une question qui reste en suspens. Cet exemple illustre bien qu'il faut
concevoir la théorie de la focalisation comme le module d'un modèle explicatif plus
englobant. En effet, on peut espérer trouver l'explication dans un des autres modules impliqués,
par exemple le module traitant de la modification verbale.
Considérons enfin quelques exemples des soi-disant emplois stylistiques de
l'antéposition. Le phénomène de chiasme est souvent cité. Ainsi Blinkenberg dit à ce propos :
« [. . .] la Uberté relative de la place de l'adjectif permet à l'écrivain d'employer les deux
ordres dans le seul but d'obtenir une variation dans la forme, et nulle part le chiasme
n'est d'un emploi plus étendu qu'avec les adjectifs » (1933 : 106)
Puis il cite une demi page d'exemples. Sans contester l'affirmation de Blinkenberg, il semble
possible de montrer dans chaque cas que les deux positions correspondent aux effets prévus
par notre hypothèse. Prenons un exemple proposé par Grevisse :
(9) Se justifier [ . . . ] de son origine et de son passé par une conduite IRRÉPROCHABLE , une
IRRÉPROCHABLE tenue. (1986 : 538)
Nous reconnaissons dans (9) le jeu étudié dans (6) entre information nouvelle et valeur
anaphorique. En effet, il est impossible de renverser l'ordre des deux syntagmes sans
changer les positions des adjectifs.
Précisons enfin, et en guise de résumé, que si le sens de l'adjectif est atténué dans
l'antéposition, il est plutôt renforcé dans la postposition. Comme la focalisation simple
touche les sèmes spécifiques, on comprendra que l'adjectif postposé garde sa valeur pleine ou
littérale et, partant, qu'il acquiert une valeur distincte et catégorisante et qu'il peut
véhiculer une information proprement nouvelle.

6.2. Facteurs formels


Les facteurs formels, étudiés notamment par Forsgren (1978), s'expliquent comme le
résultat de quelques facteurs plus « profonds », ou plus précisément, comme résultant de
différentes contraintes sémantiques liées aux différents éléments dont se compose le syn-
tagme substantival. C'est la raison pour laquelle il ne peut s'agir que de tendances. On doit
donc s'attendre à ce qu'il n'y ait pas de règles proprement formelles. En revanche, ces
tendances peuvent se combiner pour se renforcer ou s'affaiblir mutuellement. De plus, elles
semblent (quasiment) toujours susceptibles d'être annulées par des propriétés particulières
du contexte.

53
Considérons rapidement les facteurs formels les plus importants. On a vu que l'anté-
position est beaucoup plus fréquente si le syntagme substantival est défini que s'il est
indéfini. Si nous admettons que la fonction fondamentale du déterminant indéfini est de
présenter le(s) référent(s) du syntagme comme nouveau(x) 18, nous comprendrons que ces
syntagmes aient tendance à provoquer la focalisation de l'adjectif. En effet, en tant que
modificateur sémantique, c'est en général l'adjectif qui est responsable des traits nouveaux
introduits. Les tendances observées par Forsgren (cf. 2.1.) s'ensuivent immédiatement.
La prétendue pesanteur de l'adjectif et du substantif aurait aussi une influence sur le
choix de position. Ainsi l'antéposition est favorisée si le substantif est lourd (la désopilante
scène de séduction) et entravée si l'adjectif est lourd (la conception extrêmement large) 19.
En d'autres termes, l'élément le plus lourd tend à la postposition. La notion de pesanteur fait
partie des notions auxquelles les linguistes font souvent référence sans s'attarder à les
définir. En fait, on peut soupçonner qu'elle n'entre enjeu que si on ne trouve pas de véritable
explication d'un phénomène observé. Or, si par pesanteur nous entendons une notion qui
implique aussi bien pesanteur phonétique (nombre de syllabes) que sémantique (nombre et
type de sèmes), nous sommes en état de prévoir les effets de pesanteur enregistrés. L'élément
le plus lourd serait alors l'élément contenant le plus grand nombre de sèmes spécifiques,
donc le plus focalisable. Par conséquent, on doit s'attendre à ce qu'il soit placé vers la fin du
groupe rythmique. Remarquons que cette explication s'applique aussi aux cas où l'adjectif
a des compléments. La tendance à la postposition est alors nette. La présence de
compléments valentiels la rend même obligatoire :
(10) Vous avez mené une politique favorable aux milieux financiers .
(Le nouvel Observateur 1575 : 28)
L'antéposition est ici totalement exclue.
Deux autres tendances découvertes par Forsgren (ibid.) s'expliquent dans notre
hypothèse. Toutes les deux concernent la position du syntagme substantival dans la structure de
la phrase. Si le syntagme entier est sujet de phrase l'antéposition est favorisée, alors que la
postposition est de règle si le syntagme est complément d'attribut ou apparaît dans le
contexte pas ... de. C'est la distribution prévue par notre hypothèse. Considérons le sujet de
phrase d'abord. En fonction de sujet (non inversé), le syntagme échappe à la focalisation
majeure, et il semble naturel que les sèmes spécifiques apportés par l'adjectif aient tendance
à être atténués dans cette position. Cette idée d'une interaction entre les focalisations
majeure et mineure est mise encore plus en valeur par l'autre observation de Forsgren. Dans
le contexte pas ... de, l'article partitif « réduit », de, peut en effet être conçu comme un
marquage syntaxique du fait que le syntagme substantival est foyer de la négation 20. Le
syntagme entier est ainsi présenté comme le résultat d'un choix fait à l'intérieur d'un
paradigme. Or, je l'ai fait remarquer dans ma discussion de l'influence du déterminant
indéfini, c'est en général l'adjectif qui est responsable des traits gouvernant cette sélection.
Nous pouvons donc conclure que la focalisation majeure favorise très fortement la
focalisation (mineure) de l'adjectif et, partant, sa postposition. Toutefois, si notre explication est la

18. Nouvcau(x) dans l'univers du discours, dans l'espace mental, peu importe ces précisions.
19. Exemples empruntés à Forsgren (1978).
20. En fait, le syntagme est foyer simple de la phrase et la négation s'associe à ce foyer, cf. N0lke
(1994 : 248).

54
bonne, il ne peut s'agir que d'une tendance, quoique forte, et non pas d'une règle. Nous
devons nous attendre à trouver des exemples d'antéposition dans ce contexte, ce qui,
effectivement, ne pose pas (de gros !) problèmes :
(11) La circulation en ville ne lui pose pas de gros problèmes : J'utilise beaucoup les
trottoirs précise-t-il en souriant et les pistes cyclables quand elles existent... (La
Dépêche du midi, 29.10.1989)
En fait, il est étrange que le corpus de Forsgren ne contienne pas d'exemples de ce type.

6.3. Types d'adjectifs (et de substantifs)


Que certains adjectifs s'antéposent fréquemment, alors que d'autres sont hostiles à
l'antéposition, voilà une conséquence immédiate de l'hypothèse de la focalisation. Cela
s'explique par le fait que le sémantisme des divers adjectifs les rend plus ou moins aptes à être
focalisés. En règle générale, plus un adjectif a de sèmes spécifiques plus il favorise la
focalisation et, partant, plus grande est la tendance à sa postposition ; et inversement. Voilà
pourquoi les adjectifs dits élémentaires sont le plus souvent antéposés. Or, nous l'avons vu,
même pour ces adjectifs, l'antéposition n'est qu'une tendance, quoiqu'une tendance forte.
Par contre, il est clair que les adjectifs de couleur ayant un sens bien spécifique se
postposent. Particulièrement spécifiques sont les adjectifs relationnels qui relient deux
notions nominales. Ainsi, l'adjectif danoise dans une ville danoise combine l'idée nominale
d'une ville avec l'idée nominale d'un pays (le Danemark). Si on effaçait le sème relationnel,
il ne resterait rien. Voilà pourquoi ces adjectifs n'acceptent l'antéposition que si on peut
évoquer de nouveaux sèmes (afférents au sens de Rastier 1987) pour remplacer le sème
relationnel. C'est le cas dans un très catholique harem 21 trouvé dans le musée des curiosités
des linguistes. On voit clairement que le harem n'est pas catholique au sens propre de cet
adjectif. Il est même probable que l'antéposition est facilitée par le fait qu'on sait qu'un
harem n'est pas catholique et qu'il faudra donc comprendre l'adjectif dans une acception
connotative. Ces connotations dépendent évidemment de facteurs socio-culturels, et c'est en
ce sens que ce genre de facteurs peuvent influencer le choix de position de l'adjectif épithète.
On pourrait expliquer de façon semblable les tendances positionneurs de toutes les
autres catégories d'adjectifs évoqués par grammairiens et linguistes. C'est donc le
sémantisme (inné) des adjectifs qui les rend plus ou moins aptes à l'antéposition ou à la
postposition. C'est en ce sens, et en ce sens seulement, qu'on peut parler de classes d'adjectifs
antéposés et de classes d'adjectifs postposés. Si, par exemple, on postpose un adjectif
syncatégorématique, il deviendra catégorématique. Ainsi, l'adjectif bon dans un homme bon
aura forcément une valeur morale, et cette valeur est indépendante du substantif auquel il
est Hé. Cela explique la différence nette entre un bon joueur de tennis et un joueur de tennis
bon, ainsi que la forte bizzarerie du syntagme un problème bon 22. Inversement, dans
l'antéposition, nous en avons vu de nombreux exemples, un adjectif normalement postposé
perd de ses sèmes spécialisés, ce qui peut avoir une large gamme d'effets divers (valeur
subjective, connotative, banale, anaphorique, métaphorique, d'épithète de nature,
adverbiale, ...).

21. Colette, cité de Togeby (1985 : 193) qui cite de Irène Frisch Fuglsang, Orbis Litterarum 4,
1946, pp. 115-116.
22. Notons que l'hypothèse ne prédit rien quant à la valeur catégorématique exacte qu'aura
l'adjectif dans la postposition. Cette valeur est probablement à trouver dans l'évolution historique ;
mais cela est une autre histoire.

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6.4. Facteurs en conflit

II peut arriver que quelques-uns des facteurs énumérés entrent en conflit. Nous en
avons déjà vu certains exemples. Je tiens à présenter encore un petit texte illustratif :
(11) Je suis avec un très profond respect,
MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,
Le très humble et très obéissant serviteur,
P. DARMANCOUR
(Perrault 1993 : 88)
Les facteurs formels indiquent fortement la postposition, mais une focalisation des adjectifs
profond, humble et obéissant (qui est même un adjectif verbal) aurait été catastrophique aux
intentions du locuteur. Elle aurait attiré l'attention sur le fait qu'il aurait été possible que
celui-ci n'ait pas de respect profond et ne soit pas humble et obéissant. Cet exemple révèle
pourquoi tant d'auteurs parlent d'effets stylistiques particuliers par rapport à l'antéposi-
tion.

6.5. Adjectifs dits ambigus (homonymes)

Considérons enfin quelques cas où le même adjectif semble avoir des significations
nettement différentes dans l'antéposition et la postposition. Nous avons déjà discuté des
adjectifs syncatégorématiques (6.3.). Les autres adjectifs dits ambigus semblent aussi se
prêter à une explication en termes de focalisation. Comme disent Damourette & Pichon :
« Du nouveau vin est celui qu'on a depuis peu, ou qu'on commence à boire ; du vin
nouveau est du vin nouvellement fait. Une nouvelle robe est une robe numériquement
différente de celle qu'on vient de quitter, une robe qu'on a nouvellement ; une robe
nouvelle est une robe à la mode » (1911-30 : 54)
Antéposé, nous avons nouveau opposé à antérieur, postposé, nouveau opposé à vieux.
Antéposé, nouveau acquiert donc une valeur numérale, postposé, une valeur classificatrice.
Une explication semblable s'appliquera pour ancien. Une ancienne mode est une mode qui
est passée, alors qu'ime mode ancienne est une mode qui existait il y a longtemps mais qui
peut toujours servir de référence 23.
La position d'autres adjectifs « ambigus » est peut-être moins facile à expliquer.
Prenons un exemple. Un pauvre homme est un homme qui fait pitié par sa situation sociale
ou par ses malheurs ; un homme pauvre n'a pas d'argent. Une explication de ce jeu
demande une analyse sémique plus affinée de pauvre. On pourrait imaginer que cet adjectif

23. S'il n'y a aucun doute que la distinction entre les sens de l'adjectif ancien en antéposition et en
postposition est bien celle entre sens numéral et classiiicateur, la valeur exacte d'une occurrence
particulière de cet adjectif peut être difficile à prévoir. En effet, ancien entre dans un jeu sémantique
subtil avec son substantif. Ainsi, une ancienne maison est quelque chose qui existe mais qui ne mérite
plus d'être appelé 'maison' : c'est peut-être une ruine. En revanche, une maison ancienne est toujours
une maison, et même une maison qui a quelque valeur précisément parce qu'elle est vieille. On retrouve
le même jeu sur la valeur positive dans un meuble ancien, une famille ancienne, etc. Mais ce n'est pas
n'importe quel substantif qui accepte les deux emplois A"1 ancien. Ainsi, si un ancien voisin est bien —
comme le prédit notre hypothèse — quelqu'un qui n'est plus voisin, on ne peut guère parler d'un voisin
ancien ( ?). Cet adjectif mériterait bien une étude à part.

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renferme un sème moins spécifique indiquant le manque d'une manière générale, et un sème
plus spécifique qui précise que le thème de ce manque, ce sont les choses matérielles. Dans
l'antéposition le sème spécifique disparaît — il ne peut se manifester que dans le contexte
focalisé — et il ne nous reste qu'une situation de manque général. Un pauvre homme est en
effet un homme qui est en manque général. Il peut s'agir d'amis, de santé, d'intelligence, etc.
Et il peut, bien sûr, s'agir d'argent. Selon nos normes, toutes choses égales, un homme
pauvre est aussi un pauvre homme : mais toutes choses ne sont pas toujours égales.
L'homme peut être heureux, parce que sans argent, il a moins de problèmes.
Reste à examiner si les autres adjectifs mentionnés par linguistes et grammairiens
comme étant ambigus (Damourette & Pichon n'en citent pas moins de 53) se prêtent au même
type d'explication.

7. Conclusion
Depuis le livre de John Palsgrave, livre qui date de 1530, on n'a cessé de s'occuper des
subtilités relices au positionnement de l'adjectif épithète en français. De nombreux exemples
ont été évoqués et de multiples descriptions et explications ont vu le jour. Il n'empêche que
personne ne semble encore avoir trouvé la solution définitive de cette question qui pose tant
de problèmes aux non-francophones.
Dans cette modeste contribution, j'ai voulu présenter un facteur qui, apparemment, a
été largement négligé par grammairiens et linguistes. Apportant peu de faits nouveaux, je me
suis proposé de montrer que la théorie de la focalisation est susceptible de rendre compte de
la plupart des facteurs et des nuances de sens décelés pendant ces 465 ans. Pour nous
approcher d'une véritable explication des données, il faudra cependant concevoir cette
théorie comme intégrée à un modèle modulaire plus étendu. Il est légitime de penser que
d'autres modules doivent intervenir pour affiner les analyses et pour permettre des
explications là où j'ai dû laisser des questions en suspens, en me contentant de constater que
l'hypothèse de la focalisation est compatible avec les faits observés. Ainsi est-il évident qu'on
aura besoin d'un module pouvant fournir une analyse sémantique des mots. De même, on
pourrait imaginer qu'un modèle s'occupant de la modification verbale et des rôles actanciels
pourrait nous aider à comprendre la valeur adverbiale dont l'adjectif est susceptible de se
vêtir dans l'antéposition.
Si le bien-fondé du recours à l'hypothèse de la focalisation semble assuré, il n'en est pas
moins évident qu'il reste à la vérifier empiriquement sur les grands corpus d'exemples dont
on dispose grâce aux travaux notamment de Wilmet, de Forsgren, de Hug (1971) et de
Larsson. Seules de telles études approfondies pourront nous montrer combien l'approche
modulaire nous permet d'avancer dans notre compréhension des mécanismes qui sous-
tendent l'emplacement de l'adjectif épithète. Le défi est de taille ; or il me semble que le
potentiel explicatif et descriptif de l'approche modulaire — et en particulier de l'hypothèse
de la focalisation — justifie un tel effort.
Un trait particulièrement intéressant de cette hypothèse est qu'elle peut tenir compte de
manière systématique du fait que le positionnement dépend de phénomènes de langue aussi
bien que de phénomènes de parole. La focalisation est contrainte ou marquée au niveau de la
langue et se manifeste au niveau de la parole. Cela explique que le locuteur peut jouer sur la
position, mais seulement à l'intérieur des limites précisées par les contraintes linguistiques.
C'est ainsi que les phénomènes de parole (considérations stylistiques, rythmiques,
d'analogie, géographiques, etc.) peuvent jouer un rôle pour le choix de position.

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L'avantage le plus important de l'approche modulaire proposée me semble être qu'elle
nous permet de placer l'étude dans un cadre plus général. Les principes dont nous nous
sommes servis ont été développés indépendamment de la problématique particulière, et
l'approche modulaire nous permettra — en principe — de rendre compte de toutes sortes de
phénomènes impliqués. Aussi tout semble indiquer que nos analyses pourront être étendues
à l'examen de l'ordre des mots en général. La voie est ouverte à des analyses plus simples et,
par là, plus explicatives. Peut-on espérer, en tant que non-francophone, avoir soulevé un
coin du voile cachant le secret qui permet au Français de résoudre le problème par une
simple consultation de son oreille ? 24

24. Je tiens à remercier Pierre Etienne, Michael Herslund, Hanne Korzen, Marie-France Pors,
Kirsten W0lch Rasmussen et Lilian Stage qui ont tous lu une version antérieure de cet article. Ce texte
a beaucoup profité de leurs remarques judicieuses sur la forme comme sur le fond.

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