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Saïd SEDDIK-KHODJA

LA GRAINE DU HASARD

ROMAN

Contenue masqué

Tout se combat, tout se hait, tout se dévore.

Il n’y a ici–bas que sang et rapine. Je suis

persuadé que, dans l’ordre des planètes, la

terre appartient à la dernière catégorie. C’est

peut-être l’enfer. Nous y sommes sans nous

en douter. Aurélien SCHOLL, journaliste

écrivain (1833-1902)

Avertissement :

Toute ressemblance ou similitude avec des lieux, des

personnages relatés dans ce roman, existants ou ayant vraiment

existé, me ferait énormément plaisir. Elle montrerait que j’ai su créer

des lieux et des faits crédibles. Il va de soi que, dans cette histoire

fictionnelle, - inspirée à partir de certaines informations rapportées

par la presse -, ni les événements ni les faits ne correspondent à des

cas réels.

En revanche, que certains détails factuels soient réalistes,

personne ne le contredira : il suffit de suivre l’actualité pour les

évaluer.

-0-
A la journaliste S. Tlemçani, du quotidien El Watan.

CHAPITRE I

Athmane Hennou descendit à dix-neuf heures trente du train d’Oran en gare

centrale d’Alger. Il n’avait rendez-vous avec son amie Noudjoud au café, que le

lendemain en début d’après midi. Il gagna d’un pas pressé son hôtel, obtint une

chambre au premier étage et demanda à la réception qu’on le réveille à onze heures.

Contrairement à son attente, il ne trouva pas le sommeil et, des heures durant, il se

débattit, coincé entre sa fatigue, ses remords et son angoisse. Il faisait une chaleur

étouffante. Il retourna son coussin une fois, deux fois ; il brûlait. Il le tassa d’un seul

coup de poing sous sa tête, avec colère. Quelle chaleur… Il valait mieux baisser la

vitre. Mais le vent soufflait en tempête. En une seconde, les papiers sur la table, les

journaux s’envolèrent. Il jura, referma, tira le store, éteignit.

L’air était pesant, lourd et dégageait une odeur au relent d’eau de toilette

remontant du rez-de-chaussée, fade, écœurante. Instinctivement, il faisait des efforts

pour respirer plus, profondément, comme pour tenter de faire passer cet air pesant, que

les poumons refusaient, rejetaient, qui demeurait dans la gorge comme on avale de

force un aliment que l’estomac n’accepte plus. Cela l’empêchait de fermer l’œil. Il

toussota : « Je suis tellement fatigué » murmura–t-il comme s’il se plaignait à

quelqu’un d’invisible.

Il se tira lentement, se mit sur le dos, puis, de nouveau, sur le côté, s’accouda.

Il toussa encore une fois, exprès, plus fort, pour se débarrasser de cette sensation de

gêne insupportable dans le haut de la poitrine, dans la gorge. Non, cela ne s’en allait
pas, bien au contraire. Il bâilla péniblement, mais les spasmes arrêtaient le bâillement,

le transformaient en une suffocation brève et douloureuse. Il tendit le cou, remua les

lèvres. Peut-être s’était-il couché trop tôt ? Un frisson subit lui saisit la nuque, le dos.

« Qu’est-ce que c’est ? » chuchota-t-il brusquement. A mi-voix, courageusement, il

dit : « Non, ce n’est rien, ça va passer, ce n’est rien… » Et il s’aperçut qu’il parlait

tout haut, seul. Il s’arc-bouta tout entier, dans une furieuse et vaine aspiration. Non,

l’air ne passait pas. Il lui semblait qu’un poids invisible lui écrasait sa poitrine. Il rejeta

la couverture, le drap, ouvrit la chemise, haleta. « Mais, qu’est-ce que j’ai, bon

Dieu ! » L’obscurité, épaisse et noire, opaque, pesait sur lui comme un couvercle. Oui,

c’était cela qui l’étouffait… Il fit un mouvement pour allumer, mais ses mains

tremblaient, tâtonnaient péniblement le long du mur, cherchant vainement la petite

lampe enchâssée dans la cloison, à son chevet. Il poussa un soupir irrité, de dégoût, de

regrets et gémit. Lentement, malgré lui, il abaissa le bras. Attendre… ne pas bouger,

surtout ne pas penser… Il respirait de plus en plus fort et vite. L’air entrait dans ses

poumons avec un bruit étrange et grotesque, le bouillonnement de l’air infect qui fuse

d’en-bas et, quand il se retirait, la poitrine toute entière gémissait, s’emplissait d’un

sifflement rauque et inarticulé, comme un râle, comme une plainte. Ces ténèbres

épaisses pénétraient dans la gorge avec une molle et insistante pression, comme si on

lui enfonçait de la paille ou de la terre dans la bouche, comme à l’autre… au mort. Les

morts : lui, il en a connus ; il n’en a cure. Et quand il se fut laissé envahir par cet image

funèbre, les souvenirs des centaines de morts passés par ces mains, dans la glaise jaune

trempée de pluie avec les longues racines comme des serpents accrochés au fond des

trous, il eut brusquement un tel besoin, un désir si passionné des ténèbres, de voir les

choses quotidiennes, familières qui l’entouraient…


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Il eut le temps de penser, de voir toute la nuit, des rivières de sang, des têtes

coupées dans les maquis durant des années. Les remords le précipitaient dans une sorte

de trou à une profondeur infinie, d’entonnoir, étouffant et étroit comme une tombe. Il

entendit ses cris, sa propre voix et les cris des plaintes, des gémissements d’enfants, de

femmes, comme poussés très loin, par un autre, séparés de lui-même par une épaisseur

d’une rivière rouge de sang mélangé à de l’eau noire et bourbeuse, profonde qui

passait sur sa tête et le tirait en avant, toujours plus bas dans cette rivière aux trous

ouverts, béants. La douleur de son repos était horrible. Plus tard la syncope

suffocation, de lutte épuisante et vaine. De nouveau, il entendit quelqu’un de très loin,

gémir, haleter, crier, se débattre. Il lui semblait qu’on lui coupait la tête et que cela

durait des années.

Enfin il revint à lui. La souffrance aiguë avait cessé. Mais par tout le corps, il

ressentait des courbatures telles que ces os étaient comme brisés, comme broyés par

des roues pesantes. Et il avait peur de bouger, de soulever un doigt, d’appeler. Au

moindre cri, au moindre mouvement, cela allait recommencer, il le sentait… et cette

fois ce serait la mort. La mort ? « Non, non, ce n’était pas possible ! « Je suis encore

jeune et fort. » Est-ce que personne ne sentirait, personne ne devinerait qu’il était là, à

bout de souffle, seul comme un chien de chasse abandonné, mourant ? « Si je pouvais

du moins appeler mon chef ? » Mais non il faut attendre demain, attendre… La nuit va

passer tout de même. Il devait être tard, déjà, très tard… Il scruta avidement les

ténèbres qui l’entouraient tout aussi épaisses et profondes, sans une lueur, le petit

rayonnement indécis qui précède le jour. Il était six heures. Il était déjà envahi par le

sommeil, quand, brusquement, il se souleva, dit tout haut : Une espèce de remords ?
« Non, ce n’est pas ma faute. » Plus bas, plus rageusement, il ajoute : « Je ne regrette

rien. » Cette fois, il ferma les yeux et s’endormit.

A chaque mission, c’était la même chose. Athmane partait en service commandé

avec la joie au cœur, car il aimait la ruse ; l’action et le danger ne le décourageaient

pas. Athmane, d’origine incertaine, féru des jeux de hasard, imprévisible, goûtait dans

son métier de narcotrafiquant les combinaisons longuement étudiées, les coups

rapidement portés et qui laissent l’adversaire sans réaction. Mais sitôt la victoire

acquise, le trafiquant changeait de mentalité. En possession de la cocaïne qu’il était

parvenu à se procurer, il vivait des jours d’agonie jusqu’au moment où il réussissait à

remettre la marchandise à la personne qui l’attendait. Il n’aimait pas se sentir

poursuivi, surveillé, repéré, traqué.

Après deux années passées à Oran – plaque tournante des gros bonnets de la

drogue ayant pignon dans cette région côtière – avec une fausse identité lui ayant

permis de se faire engager provisoirement comme serveur dans un hôtel restaurant le

plus huppé, Athmane s’était mis en concubinage avec Noudjoud, dite : « Nounou »,

une fille frôlant la trentaine d’années, solide, yeux brillants et opaques saillaient

fortement sous ses sourcils rares et clairs, travailleuse mais, d’une intelligence plus que

courte.

Son compagnon l’avait séduite par sa force quasi colossale. Il maniait les objets

les plus lourds sans effort apparent. Noudjoud avait une camarade qui travaillait dans

les entrepôts des garde-côtes, à Oran, dont elle assurait les travaux de nettoiement et

qui, cuisinée par Hennou, ne se rendait pas compte qu’elle fournissait des informations

détaillées sur les locaux où sont stockées des quantités de drogues saisies dans des

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interceptions en mer par les services des garde –côtes. Comme Athmane ne pouvait

songer à pénétrer dans les bâtiments qui l’intéressaient sans de très gros risques, il lui

fallut se résoudre à s’ouvrir de ses intentions profondes à Nounou qui, d’abord,

s’indigna lorsqu’elle apprit que son ami était un terroriste repenti et un trafiquant de

drogue. Mais les films de James Bond étant sa tasse de thé, sa colère se nimbait du

souvenir de beaux figurants de l’écran et des belles blondes – auxquelles elle

s’assimilait – leur tombant dans les bras après les avoir sauvés et protégeant leur fuite.

C’est pourquoi, après ce premier mouvement, la réflexion finit par balayer l’obstacle

représenté par la jeune femme. Son compagnon lui promit de la prendre pour épouse

sitôt, qu’avec elle, ils feront un beau couple. Cette promesse décida Noudjoud, et tout

se déroula sans la moindre difficulté. Dès que la cocaïne – objet de sa préoccupation -

fut dans les mains de son amie, l’homme décida de filer au plus vite et donna rendez-

vous à sa dulcinée à la gare centrale d’Alger, ville dont Nounou est originaire. Mais en

bonne Algéroise qui n’aime point à s’en laisser faire, elle avait gardé la marchandise,

jurant de la remettre à son bien-aimé sitôt qu’ils seraient arrivés à la ville d’Annaba -

leur première destination -, et que, leur projet final serait d’atteindre par route, la

Tunisie. Elle ne tenait pas - en dépit de la confiance qu’elle manifestait à l’endroit de

son compagnon – à être plaquée dès que le repenti serait en possession de la drogue,

dont la disparition allait susciter un sérieux problème vis-à-vis de ses chefs.

Si l’ex- terroriste avait donné rendez-vous à sa complice à Alger, ce n’était pas

pour lui permettre d’aller rendre visite à sa famille dont la demoiselle, d’ailleurs s’en

souciait très peu. D’abord, parce que la capitale s’imposait comme étant une grande

ville et qu’ils pouvaient passer inaperçus. Ensuite, résidait le plus grand chef du réseau

de trafiquants agissant de connivence avec de gros bonnets de la drogue et qui payaient


les services de l’ami de Nounou. Athmane n’ignorait pas qu’il devait s’arranger pour

tenir au courant ce puissant personnage de ses faits et gestes afin qu’il puisse profiter

d’une protection sérieuse, le cas échéant.

A dix heures piles, l’envoyé spécial se délivra de son sommeil après une longue

nuit malsaine et agitée. La main rampa jusqu’à la table, prit le verre. Dieu merci, il

était plein d’eau, il n’aurait jamais pu soulever la bouteille. Il redressa difficilement la

nuque, avança les lèvres et but. Quels délices… L’eau fraîche qui coulait, mouillait

l’intérieur des lèvres, la langue sèche et gonflée, la gorge. Lentement, avec des

mouvements calculés, méthodiques, il prit son mouchoir, essuya ses joues, ses yeux et

ses lèvres, se releva et entra dans la salle de bain.

Une demi-heure après, de sa chambre, Athmane appela le numéro qu’on lui

avait donné. Il entendit à l’autre bout du fil la sonnerie retentir interminablement.

Enervé, il raccrocha. Il n’eut guère le temps de poser son téléphone, car la sonnerie

retentit.

- Qui êtes-vous?

- Un ami envoyé par sa grand-mère.

Il y’eut un court silence, et la voix reprit :

- Où êtes-vous?

- Hôtel de…….

Il l’arrêta:

- … Je vois, je vois… Sous quel nom êtes- vous inscrit ?

- Athmane… H…

- Alors, comment se porte-t-elle, votre grand-mère ?


-

Oui, elle se porte à merveille et vous envoie son affection. Pour moi, je

rentre en rapportant le cadeau que mes parents souhaitaient ardemment. J’espère qu’ils

seront très contents.

Je n’ai aucun doute cher monsieur Athmane. Vous pensez être chez vous

bientôt ?

- Demain, en fin d’après – midi.

- Parfait. Je vous souhaite un agréable voyage. Rappelez- moi aux bons

souvenirs de votre grand-mère et n’oubliez pas que je reste à votre disposition au cas

où vous auriez besoin d’un service quelconque.

- J’espère bien ne pas avoir recours à vos bons offices, monsieur.

- Je l’espère aussi. Au revoir monsieur H…

En dépit de ces paroles réconfortantes, Athmane ne se sentait pas

particulièrement rassuré. Il avait tant roulé sa bosse qu’il paraissait être doué de la

faculté de détecter à l’avance les ennuis qui s’apprêtaient à le cheviller. Il aurait

souhaité bien voulu être plus vieux de quelques jours.

Ayant réglé sa note, donnant un large pourboire au réceptionniste, il gagna la

gare centrale où il devait retrouver Noudjoud. Immédiatement, il s’aperçut de

l’absence de la jeune femme et son inquiétude s’en accrut. Assis à une table devant un

café, il regardait, las, les voyageurs qui attendaient le train et que le train ne les

attendait pas. Le dealer se sentait encore moins à son aise que les autres jours. Il

éprouvait la sensation d’être épié, et lorsqu’un agent de police en faction, tombe dans

ce travers, il laisse la panique l’envelopper ; dès lors, il est bien près de sa fin.
L’homme n’ignorait rien de tout cela. Dix années dans les maquis terroristes sous tous

les horizons l’avaient en quelques sortes formé et éduqué. Jamais jusque-là, il n’avait

eu le courage de se confier à une femme, et cette volte-face dans ses habitudes le

troublait, le déréglait. Avec un sourire railleur, il pensait que mademoiselle Noudjoud

lui paierait durement ce qu’elle le contraignait à endurer. Une seconde après, le

trafiquant savourait le moment où, la mission accomplie, il exposerait calmement,

cyniquement, sadiquement à son amie le sort qu’il lui avait réservé et, pendant qu’elle

prendrait le chemin de la prison, il irait remettre à son client la marchandise tant

attendue.

De plus, Hennou était froissé de ce que cette amie – bornée comme il n’était pas

permis de l’être – ait osé lui tenir la tête. Il s’imaginait que cette garce lui mangerait

dans la main et lui obéirait au doigt et à l’œil. Il en avait bien été ainsi jusqu’au

moment où la jeune femme s’était trouvée en possession de la cocaïne. Depuis, pas

moyen de la persuader de s’en séparer. Ni les câlineries, ni les menaces n’avaient pu

entamer sa détermination. Ou le mariage ou pas de drogue. Son ami avait dû feindre de

se soumettre. Mais elle ne perdrait rien pour attendre et quelles que soient les

conséquences.

Athmane Hennou sursauta en entendant l’inaudible petit haut- parleur de la gare

appeler :

« M. Djelloul … M. Djelloul est demandé à la cafétéria de la gare où on

l’attend… »

Hennou s’en voulut encore de cette fébrilité le faisant sans cesse paniquer. En

quoi cela pouvait-il le contrarier ou l’intéresser qu’on appelât un nommé Djelloul ?

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S’il ne se maîtrisait pas davantage, les agents du DRS l’arrêteraient avant même qu’il

n’ait atteint le but où son client l’attendait. Mais qu’est-ce qu’elle fabriquait donc,

cette poule de Noudjoud ? Il était convenu qu’elle serait là à midi, et midi trente

n’allait pas tarder à sonner ! En imaginant que cette idiote casserole se trouvait peut-

être avec les menottes aux poignets, Hennou épluchait à voix basse tous les jurons

qu’ils lui passaient par la tête dans toutes les langues qu’il connaissait. Puis l’idée lui

vint que la demoiselle Nounou collaborait peut-être avec d’autres et que, dans ces

conditions, elle avait parfaitement joué en lui lançant les agents de sécurité à ses

trousses pendant qu’elle rejoignait ses complices. Focalisant sur cette idée, l’homme

n’avait plus aucune raison de s’arrêter. Déjà il s’apprêtait à quitter la gare à seule fin

d’éviter le moindre piège, lorsque la jeune femme arriva, accompagnée d’une gamine

âgée d’environ sept ans. Son ami ouvrait la bouche pour l’injurier lorsque, de nouveau

le microphone appela.

« On demande M. Djelloul… M. Djelloul est prié de se présenter à la cafétéria

où on l’attend… »

Athmane se contenta de grogner :

- Moi aussi, je t’attends depuis des lustres !

Noudjoud expliqua qu’elle n’avait pu quitter Oran à l’heure prévue, son patron

ayant menacé de lui sauter sa paie si elle ne lui accordait pas un temps nécessaire pour

lui trouver une remplaçante.

Son ami acquiesça.

- Et maintenant, je ne pouvais même pas faire un crochet chez ma famille

pour lui dire bonjour !

Son homme haussa les épaules et ria :


- Oh ! Tu sais, elle ne s’en portera pas plus mal. Où sont tes babioles ?

- Ne t’inquiète pas pour les affaires.

Il baissa la voix :

- Et la… ?

- Arrête s’il te plait ! Je ne suis pas folle après tout !

- Le train part dans trente cinq minutes.

Et son amie demanda :

- Tu as acheté les billets ?

- Le mien, oui. Attends-moi je vais chercher le tien.

- Et le billet de la petite ?

L’homme, qui essayait de se lever se laissa affaler sur sa chaise.

- Répète, répète ce que tu as dit ?

Je ne vais tout de même pas abandonner la gamine derrière moi, encore une

fois ?

Mais, qui est cette garce ?

Ma fille… Loubna… Je l’appelle Loulou…. Elle vient de fermer ses sept

ans. Dis bonjour au monsieur, Loulou !

La petite, une brunette aux yeux frétillants et curieux ne semblait pas manquer

d’audace. Elle toisa directement le compagnon de sa mère et affirma tranquillement :

- Ce type ne me plait pas !

Souhaitant prévenir un incident que la tête de son compagnon lui laissait


supposer dangereux, Nounou se hâta de commenter :

Ne fait pas attention à ce qu’elle dit Athmane… C’est un genre qu’elle

s’offre… Que veux-tu, j’ai été obligée de négliger son éducation. Une femme seule…

dans cette société, hein ? Mais tu verras, elle a du grain et du cœur. Je suis certaine

qu’elle t’aimera comme son père !

Comment ça, comme son père !? Tu plaisantes ou quoi ?

Le repenti – trafiquant n’en revenait pas. Il se préparait à tout, sauf à ce qu’on le

transforme en père de famille. Il aurait pu le devenir plusieurs fois pendant toutes ces

années passées au maquis. Il prit une large inspiration pour tenter d’éliminer

l’exaspération qui le secouait :

- Ecoute-moi, Nounou… Si on prenait cette enfant avec nous, nous serions

vite repérés et embarqués au premier arrêt. Et dans ces conditions, je ne marche pas.

Je préfère te laisser ce que tu as et filer. Je tiens à ma liberté, moi !

Affolée à l’idée de perdre ce mari qu’elle espérait depuis des années, elle

poussa un gémissement qui couvrit le haut-parleur de la gare répétant inlassablement :

« S’il vous plait, on demande en urgence M. Djelloul à la cafétéria de la gare.

M. Djelloul est attendu à la cafétéria !»

Loulou s’exclama :

- Djelloul ! En voilà un drôle de nom !

Aussitôt, sa mère la gifla violemment, la fille hurla et tous les voyageurs

portèrent leur regard vers le trio. Hors de lui, Hennou se contracta :


- Bravo à toi ! Tu fais tout pour attirer l’attention !

Ecrasée par ce coup du sort, Nounou gémit :

- Qu’est-ce que tu veux que je fasse, bon Dieu ?

- Débarrasse-toi d’elle immédiatement, je ne veux plus la voir !

- Pardon ?

- Expédie-la à son père sans tarder ?

- Son père ? Ne m’en rajoute pas s’il te plait ! Son père doit être très loin s’il

court encore !

L’enfant, irritée par cette conversation à mi-voix, déplaisante pour elle, s’en fut

se promener entre les tables de la salle.

- Bon, et si tu me disais qui est son père ?

- Je n’en sais rien !

- Ça, par exemple ! Comment tu ne sais rien ?

Dans une conversation sans fin entrecoupée de geignements, Nounou confessa

sa faute ancienne. A vingt-trois ans, au cours d’un dîner de noces qu’elle servait dans

un restaurant sur la côte Algéroise, elle avait lié connaissance avec un invité qu’on

nommait M. Daoud, et Loulou était née d’un égarement de quelques minutes. Sa mère

n’avait jamais revu ce Daoud et n’avait pas réussi à se souvenir de son nom de famille.

Son homme profita de cet aveu pour stigmatiser l’attitude des classes oligarques,

capitalistes à l’égard du prolétariat, ce qui, en tout cas ne résolvait pas le problème en

ce qui concernait l’avenir immédiat de la petite môme. La femme se permit de faire la

remarque. Il rétorqua :

Tu m’as bien dit que ta famille habitait Alger, n’est-ce pas ?


- Oui.

Alors, expédie-lui la petite… Et fais vite, car le train ne nous attendra pas. Il

part dans vingt minutes.

Ce n’est pas possible, j’ai toujours caché à ma famille l’existence de

Loulou !

Figure-toi que ça leur fera une belle surprise !

Si tu connaissais mon père, tu ne parlerais pas de cette manière ! Papa est

quelqu’un qui ne rigole pas sur le chapitre de l’honneur ! Il a fait la guerre d’Algérie à

Paris, lui. C’est un rescapé du massacre de la Seine !

Et alors ? C’est quoi toute cette histoire ? En quoi le fait d’avoir combattu

pour son pays lui interdit-il de recevoir sa petite fille ? Moi aussi j’ai combattu pendant

dix ans !

Je ne peux pas t’expliquer, toi et lui… Mais la guerre, la petite, c’est ce

qu’il appelle l’honneur, quoi !

Son ami avoua à lui-même qu’il ne comprendrait rien au comportement des

gens quelque soit leur classe sociale. Le dialogue ne pouvait pas s’éterniser encore

longtemps et l’homme s’irritait à l’idée que ses chefs l’employant risquaient d’être
privés de la marchandise tant désirée uniquement parce qu’un vieux nostalgique

Algérois professait des idées d’un autre âge, celles d’avoir fait la guerre d’Algérie plus

que les autres. Il fallait - et de toute urgence – effrayer Noudjoud. Il se leva et prit un

ton imbibé de colère pour déclarer :

Bon, écoute-moi ma chère, je suis désolé que cela se termine ainsi pour

nous deux... On peut se dire adieu en amis, hein ?

Pâle comme une feuille d’automne tombant d’un arbre centenaire, la femme prit

la main de son ami et s’y agrippa, susurrant :

Tu ne vas pas m’abandonner, hein ? Tu ne vas pas le faire !?

Au regard de son attitude, Athmane témoignait de sa prostration d’agir de cette

manière, de son impossibilité de s’y prendre autrement.

- Ecoute Nounou, tu dois admettre que je ne tiens pas à passer le restant de

mes jours au cachot, pas vrai ? Sinon, partir avec la môme, c’est m’ouvrir la porte de

la geôle, et toi avec moi.

Et Nounou céda au moment où, une fois encore, le haut-parleur beuglait :

« On demande M. Djelloul à la cafétéria… M. Djelloul est prié de se rendre

immédiatement à la cafétéria où on l’attend… »

En colère et parce qu’il lui fallait passer ses nerfs sur quelque chose, Nounou,

instinctivement, vociféra :

Ils nous cassent les oreilles avec ce Djelloul ! Encore que, quand on a un

nom aussi ringard, on ne le chante pas sur tous les toits !


La brave femme oubliait qu’elle s’appelait Azhar. Une séduisante jeune femme,

merveilleusement contrastée, d’une fraîche peau blanche qui illuminait son visage et

envoyait une lumière qui ressemblait aux étoiles, fort distinguée, assise à une table

proche de celle de Athmane, interpella Noudjoud :

- Je suis désolée, madame, que le nom de mon fiancé vous déplaise. Il fera

sûrement son possible pour le changer à seule fin de vous être agréable.

Noudjoud rougit jusqu’aux cheveux et s’apprêtait à répliquer à cette femme aux

grandes allures, quand son ami, lui écrasant le pied, lui ordonna de se taire, car ce

n’est ni le jour ni l’heure pour créer un scandale qui risquerait de compliquer

davantage la situation. Pour ramener sa copine à un sentiment plus juste de cet

impondérable incident, il alla au bureau de tabac attenant à la cafétéria et apporta une

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enveloppe, une feuille et un stylo pour écrire une lettre. Revenue à ses afflictions

personnelles, Noudjoud comme entravée par un poids, murmura :

- Mon Dieu, qu’est-ce que je vais raconter à mon papa maintenant ?

L’homme, qui se fichait du père de sa compagne comme de sa première paire

d’espadrilles, la rassura d’un air complaisant:

- Prends… Ecoute bien et écris ce que je te dicterai. Commence par mettre

l’adresse avant : « Monsieur Azhar Antar, Impasse des anciens combattants, quartier

des damnés, Alger. »

N’ayant guère l’habitude de jouer les épistolières, Nounou s’appliqua, sortant

un petit bout de sa langue qui apportait la preuve de l’intensité de son effort.

- Continue : « Très cher père… »

Elle s’indigna :
- Jamais je ne cause de cette façon à mon père ! Je mets : mon petit papa, sinon

il se rendrait compte que ce n’est pas moi… Ensuite… ?

- Comment veux-tu que je sache ce qui se passe de caprices dans ta sotte tête ?

Grommela avec irritation son compagnon. Ecris ce que tu veux, mais fais vite, le train

n’attendra pas.

Le haut-parleur ne permit pas à Noudjoud de saisir les propos que lui disait son

homme.

« On réclame M. Djelloul à la cafétéria de la gare… M. Djelloul est invité à se

rendre en urgence à la cafétéria où on l’attend… »

Une réflexion enflammée monta aux lèvres de Noudjoud mais, s’apercevant

qu’on la regardait, elle tourna la tête et vit la fiancée du nommé Djelloul qui l’épiait,

guettant sans nul doute la moindre manifestation de sa part pour recommencer ses

tentatives de chamailleries. Nounou n’était pas femme à supporter ce genre de

challenge, aussi minime soit-il, et malgré les avertissements de son compagnon, elle se

serait laissée emporter par son caractère accrocheur si à ce moment précis un homme

jeune, grand et brun n’était arrivé un peu essoufflé à la table voisine et s’inclinait en

déclarant :

Mellina, je suis désolé du retard, je te demande pardon… mais un bouchon

monstre sur la route m’a empêché d’arriver à l’heure. Excuse-moi, Mellina.

La nommée Mellina répliqua rudement à son fiancé :

Assieds-toi, je te prie… J’ai assez attiré l’attention avec mes appels par

haut-parleur… Des appels qui offusquaient certains ! (Et elle eut un coup d’œil cruel
en direction de Noudjoud Azhar anhélant sur sa tâche épistolaire.) Mais, te connaissant

comme je te connais… Tu n’oses même pas prêter attention à mes appels… ? Tu es

capable de tout, Daoud !

Oh ! Mellina, comment oses-tu me dire des choses pareilles ?

Pendant que Mellina et son fiancé continuaient à s’envoyer des propos avec une

acrimonieuse manière, Nounou – sous la dictée de son ami Athmane – achevait la

lettre qui, espérait-elle, apaiserait la fureur de son père et le convaincrait d’accueillir

chez lui une petite fille dont il ne soupçonnait pas l’existence. Puis, Loulou ayant

accepté la rejoindre, sa mère se mit à la catéchiser de façon qu’elle puisse répondre à

la curiosité de son grand-père, dans le cas où celui-ci l’extérioriserait.

Ecoute-moi bien, Loulou… Je ne peux pas te prendre avec moi …

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La fille, qui avait toujours vécu de pension en pension, de famille en famille…

et chez des amies de sa mère, ne manifesta pas d’émotion désespérée de la décision

maternelle. Elle essaya de deviner :

Donc, tu me réexpédies à la pension !?

Non ! Tu habiteras chez ton grand-père…, le temps que je revienne te

récupérer.

C’est qui, celui-là ?


-

C’est mon père à moi… Et ne t’inquiète pas, il y’aura maman, ta grand-

mère, et je suis certaine que tu t’entendras très bien avec ta tante Sissi…

C’est une vieille ?

Mais non ! Elle est très jeune, elle n’a que vingt-trois ans.

Pas si jeune que ça, dit !

Athmane intercéda, serrant les mâchoires :

- Grouille-toi, Noudjoud, nous avons un train à prendre !

La petite Loubna lui jeta un œil ébène.

- De quoi se mêle-t-il à la fin, celui-là ?

L’ami de sa mère se dit que s’il avait encore du temps, il aurait vite fait de

mettre cette sale gosse à la raison. La mère continuait, s’évertuant de persuader la

gamine :

- Si ton grand-père t’interroge sur ton papa à toi…

Elle lui coupa :

- … Mais je n’en ai pas !

Mais si, tu en as un comme tout le monde… Seulement, le tien de papa, il a

filoché… Il s’appelait Daoud… Tu te souviendras ? Daoud…

Daoud… c’est rigolo ! Alors je m’appelle Loubna Daoud… Loulou


Daoud ?

Tu m’embêtes à la fin avec tes questions ! Si ton grand-père te demande

comment est ton papa…

Je lui répondrai que je ne le connais pas.

Mais non ! Ça lui ferait de la peine !... Tu sais bien qu’on doit toujours

chercher à plaire aux vieux, hein ?

Les vieux, je ne les aime pas ! Ils grognent tout le temps !

Tais-toi punaise ! Parle-lui de cette manière, et tu verras qu’en rien de

temps, il te dressera comme… une mal-éduquée ! Alors, fais attention à ce que tu lui

diras ! Ensuite, si mes parents t’interrogent : comment il est ton papa, à quoi il

ressemble et tout, tu te rappelleras des messieurs qui sont venus plusieurs fois dans ta

pension et tu décriras celui que tu voudras… Tu as bien compris ?

Il n’y avait que l’imam qui est venu, une fois !

Eh bien ! L’iman fera l’affaire !

Incrédule, la petite fille examina sa mère pour deviner si elle plaisantait, avant

de s’enquérir :

- Il faudra que je dise que mon papa, c’est l’imam ?


- Idiote ! S’il n’y avait pas autant de monde autour de nous, je te flanquerais

encore une bonne raclée pour t’ouvrir ta petite cervelle. Je me demande à qui cette

petite ressemble pour être si bouchée ! Athmane faillit répondre qu’il n’y avait pas à

chercher le modèle très loin, mais l’heure du départ allait bientôt sonner et il crut bon

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de mettre un terme à ce commérage sans issue. Sortant quelques billets de mille dinars

de sa poche, il les glissa dans le courrier destiné à Antar Azhar, en insinuant :

- Ça lui facilitera la compréhension des choses. Allez, on décampe !

- Eh ! Pas trop vite. Et la petite, je ne vais tout même pas l’abandonner ici !?

Elle ne peut pas partir toute seule chez mes parents, d’autant plus qu’ils habitent en

enfer !

- Et si on la confiait à une agence, il doit bien y en avoir une dans les

parages ? Je paierai ce qu’il faut.

Le trio s’en fut à la recherche d’une agence qui, bien rémunérée, accepterait à

emmener Loulou chez son grand-père. Mellina Choukri, la fiancée de ce Djelloul si

longuement réclamé par le haut-parleur de la gare, regarda s’éloigner cet étrange petit

groupe et constata avec mépris :

- Tu manques vraiment de tact, Daoud ! Me faire attendre dans pareil milieu…

Dans une proximité écœurante… n’illustre pas une quelconque galanterie de ta part !

- Je t’ai déjà présenté mes excuses, Mellina… crois-moi ou pas que, je me

suis fort ennuyé durant ton absence. Il me semblait que l’attente n’en finissait pas !

Sa fiancée parut se dégeler. Elle sourit et, du coup, devint plus belle.

- Je sais que tu ne penses pas un mot de ce que tu dis, mais je suis très obligée

de t’entendre.
- Dis-moi, Mellina : pourquoi refuses-tu de croire que je t’aime ?

- Oh ! Mais, quelle question ! Et si je te disais que tu ne m’aimes pas plus que

je ne t’aime, tu me croirais, Daoud ? Il est vrai que, nous avons un peu plus que de la

sympathie l’un pour l’autre, mais d’ici à parler d’amour, je pense qu’il y a une marge !

- Tu as un cœur dur, Mellina.

- Mais non ! Figure-toi que si nos parents n’avaient pas décidé que l’union de

nos deux familles était nécessaire – pour redorer le blason de la tienne, pour donner

aussi un peu d’assise à la mienne – ni toi, ni moi n’aurions jamais pensé à nous

marier ?

- J’avoue que je ne suis pas malheureux avec toi. Au début, peut-être, mais

depuis que je t’ai rencontrée, Mellina, l’idée de vivre à tes côtés me plaît de plus en

plus.

- Tu es très gentil, Daoud, et je pense que nous ferons un couple exemplaire.

C’est l’essentiel, n’est-ce pas ? Où as-tu rangé ta voiture ?

- Au parc de la gare, à trois minutes d’ici.

A la sortie de la gare, sur le trottoir, Djelloul, avec la valise de sa future épouse,

manqua buter une fillette portant un petit cabas et qui prenait la main d’un vieil

homme– guide désigné par l’agence pour conduire Loulou chez son grand-père -,

Mellina cria :

- Fait attention à toi, Daoud !

Le jeune homme donna une tape amicale sur la joue de la môme.

- Excuse-moi, petite…

Mais la fillette, comme statufiée, le gobait du regard avec des yeux circulaires,

et ce avec tellement d’insistance que mademoiselle Choukri ne put éviter de


remarquer :

- Qu’est-ce qu’elle veut, cette gamine ?

- Je ne sais pas.

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- Alors, demande-le-lui !

Djelloul obéit illico à sa fiancée :

- Tu as perdu quelque chose, petite ?

- Oui, j’ai perdu quelque chose que… je crois trouver. Maman avait raison de

me dire que vous ressemblez à l’imam !

La bouche de mademoiselle Choukri s’ouvrit jusqu’aux oreilles tandis que son

fiancé restait inerte, sans voix.

- Vous êtes bien mieux… et ça me fait rudement plaisir !

Merci fillette, mais… que voulais-tu dire, par-là ? Pourquoi … ?

Parce que vous êtes mon papa et que j’aime mieux avoir un beau papa

qu’un vilain… imam ! Vous-vous appelez bien Daoud, hein, papa ?

Mellina mugit, quant à Daoud il avait l’impression de se trouver n’importe où,

sauf à la gare d’Alger en compagnie de sa fiancée. Ce fut elle qui, la première, reprit

ses esprits. Elle s’adressa férocement à la fillette :

Je te connais, toi ! Tu étais assise à la table voisine de la mienne à la

cafétéria, avec cette femme si horriblement méchante qui s’est permis des vulgarités

avec moi ! C’est ta mère, je suppose, non?


Loulou n’éprouvait pas pour une maman vue que très rarement, au cours de ses

années de pension, une tendresse frénétique, mais elle ne pouvait supporter qu’on la

médise en sa présence. Aussi, se redressant, elle lança dignement à Mellina Choukri «

fille unique du riche homme d’affaires, Fawzi Choukri » :

- Ma mère, elle vous em…, madame !

En tournant le dos à ce couple qui ne l’intéressait plus, la courageuse petite

Loubna Azhar saisit la main de son accompagnateur et déplora :

- Dommage que papa soit avec cette antipathique bonne femme… Allons chez

mon grand-père !

Le vieil homme, qui servait de mentor à la môme, crut de son devoir

d’expliquer :

En me la confiant, mon agence m’a prévenu qu’elle était impossible !

Encore rouge de honte de s’être entendu traiter de la sorte, Mellina confirma :

Ça, vous pouvez le dire ! Que Dieu vous aide dans votre mission, monsieur.

Quand la petite Loulou et son guide se furent éloignés, Mellina se retourna vers

son fiancé qui, lui, n’était pas encore revenu de cette histoire.

Et maintenant, peux-tu bien t’expliquer au sujet de cette paternité

inattendue ?

Lorsque le train s’ébranla, le trafiquant poussa un soupir de soulagement. Sa

compagne et lui seraient, dans quelques heures à la coquette, ils y passeraient la nuit

et se comporteraient comme de bons et honnêtes touristes. Ils visiteraient la ville et


ne tenteraient pas de passer inaperçus. Ensuite, ils gagneraient la frontière Tunisienne

par la route, et atteindraient la capitale où les deux compères verraient se terminer

leurs épreuves et se dissiper leurs angoisses. Athmane eût été moins serein s’il avait

pu deviner dans le wagon précédant le sien avaient pris place deux agents des

services spéciaux du DRS.

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Lâchés sur la piste des deux fugitifs, les deux agents avaient dû cuisiner un

certain temps la femme de ménage chargée de l’entretien des locaux des garde-côtes

d’où la cocaïne s’était envolée. Cette brave femme, loin de soupçonner ses amis, jura,

de la meilleure foi du monde, n’avoir eu de contact avec personne, et ainsi les agents

secrets perdirent plus de quarante-huit heures. Ce ne fut que lorsqu’on lui demanda

qui pouvait répondre d’elle qu’elle donna les noms de Noudjoud Azhar et Athmane

Hennou. Quand on se rendit compte que ces deux-là venaient de quitter brusquement

Oran, on réalisa qu’on connaissait les coupables. Dans l’impossibilité de deviner où

se cachait Athmane, on se rabattit sur son amie qui ignorait l’art de se dissimuler. Par

recoupements et interrogatoires de tous ceux ayant eu l’occasion d’approcher la

concubine de l’ex-repenti, les deux policiers: Djahid et Fethi - des prête-noms de

service – étaient parvenus à suivre la piste. Apprenant l’origine Algéroise de

Noudjoud, les deux hommes avaient filé en direction de la capitale, et le hasard, sans

qui les policiers n’arriveraient pas souvent à grand-chose, voulut qu’ils débarquassent

sur le quai au moment précis où les trafiquants y apparaissaient, montant dans le

wagon. Ce fut Djahid qui reconnut la demoiselle d’après les photographies qu’il

gardait avec soin dans sa poche. Ils emboîtèrent le pas au couple et, quand ils le

virent, ils comprirent qu’ils tenaient leur gibier. Il n’y avait plus qu’à attendre leur
arrivée à la gare d’Annaba. Les policiers, là-bas, prévenus à cet effet, retiendraient

l’homme et la femme le temps qu’il faudrait jusqu’à ce qu’on ait trouvée la cocaïne.

Daoud Djelloul eut beaucoup de mal à convaincre sa future épouse que cette

soudaine reconnaissance en paternité s’affirmait une erreur ou une gaminerie de la

part d’une fillette mal élevée qui, par d’autres répliques, avait montré qu’elle ne

craignait guère d’affronter qui que ce soit. Au rappel de cet incident fort désagréable,

Mellina rougit de colère.

Je n’ignore rien de ton passé, Daoud ! Je te sais fort capable de toutes les

aventures et c’est pourquoi j’ai du mal à me laisser convaincre par tes explications

bien embrouillées !

Je n’ai jamais été très habile pour prononcer des discours, ma chère

Mellina.

Comment se fait-il, qu’une fillette de huit ans, peut-être moins, mais

d’intelligence apparemment plus mûre n’appelle pas tous les passants, « papa » ?

En effet, Mellina, mais je suis désolé de ne pouvoir trouver une explication

à cet incident ridicule… et navré aussi de te faire de la peine…

La jeune femme eut un rire narquois :

Détrompe-toi Daoud ! De la peine ? Sache que j’aurais de la peine aussi si

je t’aimais follement. Par contre, je ne supporterai pas que qui que ce soit, fût-ce un
membre de la très respectée famille Djelloul se moquât de moi ! Mon père n’a pas

amassé des milliards pour qu’un jour on puisse se payer ma tête ! Et tiens-le pour dit,

Daoud !

Son fiancé, d’un air gêné, balbutia:

- Mais personne n’y songe, j’en suis certain, et… et moi moins que tout le

monde.

- Tu es un garçon bien élevé, Daoud, je le sais depuis notre première

rencontre.

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- Excuse-moi d’insister, Mellina. Quoiqu’habitué à obéir à mes parents qui

m’ont toujours évité d’avoir à prendre des décisions, jamais il n’aurait été question de

mariage entre nous, si tu ne m’avais plu… si tu n’avais plu à ma mère… Et depuis, tu

m’es devenue plus familière, plus agréable…

- Ecoute-moi, Daoud, soyons francs. Tu m’épouses pour mon argent. Je

t’épouse pour ton nom. C’est une affaire que nous concluons, pas une histoire

d’amour…

- Pourtant, très souvent, j’ai envie de te prendre dans mes bras, Mellina. Je

me sens des fourmillements par tout le corps, en songeant que, bientôt, nous vivrons

dans la plus grande intimité.

- Daoud ! Je te remercie de tes confidences qui me touchent, mais ce n’est

pas une raison pour glisser dans l’interdit de nos coutumes et religion ! Pour ma part,

ces pensées de totale intimité, pour reprendre tes propos, me répugnent assez

fortement, pour être tout à fait sincère…

-
Ah bon ?...

Oui. Et si l’on nous unit, c’est principalement pour que nous perpétuions

une nouvelle génération dont nos familles respectives sont particulièrement fières,

n’est-ce pas, Daoud?

- A t’entendre, j’ai l’impression que je vais me préparer dès maintenant,

Mellina !

Ne sois pas vulgaire, Daoud !... Après tout, ta réflexion, pour si grossière

qu’elle puisse paraître, n’est pas aussi fausse qu’on pourrait le croire.

Cette mise au point se déroulait dans la voiture de Daoud Djelloul parquée sur

la rue où se dressait la grande villa des Choukri. Pendant tout le trajet, de la gare

centrale d’Alger jusque-là, il n’avait été question que de l’incident déclenché par la

petite Loulou Azhar s’imaginant découvrir son père en la personne de Daoud, sous

prétexte qu’il répondait au même nom que l’auteur des ses jours. A la décharge de

l’enfant, c’est la première fois de sa courte existence qu’elle entendait prononcer ce

prénom peu commun qu’elle pouvait prendre pour un nom et se persuader qu’il était

unique et réservé à un seul : son papa.

Pendant ce temps, confortablement installée dans son compartiment, Noudjoud

vivait les premières heures de ce qu’elle tenait pour son voyage de noces. Bientôt,

elle serait madame Hennou. Au fond d’elle-même, elle s’avouait qu’elle eût préféré

s’appeler autrement, mais elle avait trente-deux ans et sa Loulou, sept. Il était grand

temps, qu’elle fasse une fin et que sa fille trouve un père. Elle se sentait si bien dans

son coin, qu’elle aurait souhaité un ralentissement du temps et ce, à l’opposé des
espérances nourries par son ami, jugeant que ce train n‘avançait pas.

Le temps durait aussi aux deux agents de rentrer en gare d’Annaba, de façon à

ce que les policiers prévenus au départ fassent descendre le couple à l’arrivée pour

procéder à une fouille complète et de leurs personnes et de leurs bagages,

interpellation qui les conduirait directement devant le tribunal criminel. Les

voyageurs, voisins de Djahid et de Fethi ne se doutaient certainement pas que ces

hommes calmes, concentrés, étaient tout autre chose que des simples citoyens. Ils

seraient vraisemblablement, demeurés incrédules si on leur avait révélé que ces

paisibles voyageurs à l’allure peu ordinaire, comptaient à leur tableau de chasse un

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certain nombre de cadavres. Leur acharnement à poursuivre les trafiquants de toutes

espèces, ils le puisaient dans une animosité profonde à l’égard de ceux qui les

obligeaient à mener une existence dans laquelle ils étaient entrés par hasard, mais

qu’ils n’aimaient pas. Ils en voulaient à ce repenti – converti en trafiquant de drogue -

des quarante-huit heures d’angoisse qu’il leur avait infligées à Oran, quand ils ne

parvenaient pas à trouver un début de piste et que leur supérieur les harcelait. A l’idée

de mettre bientôt fin à la liberté de Hennou, leurs poings se crispaient de plaisir. Avec

deux limiers de cette trempe à ses trousses, le trafiquant n’avait donc pas la moindre

chance de s’en tirer, aussi, valait-il mieux pour sa tranquillité personnelle qu’il

ignorât tout ce qui se tramait contre lui. Quant à Noudjoud, rêvant d’un avenir

agréable sous un ciel plus libre dans des palaces Tunisiens, elle ne soupçonnait pas

qu’elle vivait peut-être ses derniers instants de liberté.

Il faut que je rentre, Daoud, mes parents doivent s’impatienter de mon


retard. De plus, les voisins ont vraisemblablement repéré ta voiture et sans doute, se

demandent-ils ce que nous faisons. Je te remercie de m’avoir parlé franchement, cela

facilitera notre mutuelle compréhension.

Elle eut un petit rire sans gaieté avant de compléter :

Il est grand temps, d’ailleurs, de nous expliquer, puisque nous convolerons

en justes noces dans un mois maximum… Allons, à demain soir, puisque nous dînons

chez vous !?

- Oui.

Au moment où la jeune femme s’apprêtait à sortir de la voiture, Daoud la prit

dans ses bras. Elle poussa un léger cri de surprise étouffé :

- Alors, Daoud ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Mellina, je voudrais t’embrasser…

Ça ne va pas dans ta tête… ? Laisse ce genre de manifestations aux

demoiselles et commis de restaurants étoilés !

Mais, Daoud, ne contrôlant plus sa fougue, refusait de relâcher son étreinte et,

serrant contre lui la belle et unique fille des Choukri, il persistait à vouloir coller ses

lèvres contre les siennes.

Mellina, nous allons bientôt nous marier ! Laisse-moi t’embrasser !?

Mademoiselle Mellina se dégagea et, très rudement ordonna :

- Daoud ! Retiens-toi !

Il la lâcha immédiatement car cet ordre, il l’entendait depuis qu’il était enfant et
cette formule remâchée par sa mère, l’annihilait.

- Désolé, Mellina… Cela ne m’arrivera plus jamais. Au revoir.

- Je comprends parfaitement ton impatience, ton excès contraire un peu

bestiale, même si cela devrait me flatter, il faut t’en persuader, Daoud, je suis une

femme bien élevée.

Et il démarra sur les chapeaux de roues, laissant sa fiancée à l’entrée de chez

elle. Elle y demeura un moment, légèrement assommée, puis, haussant les épaules,

réintégra le domicile de ses parents.

Exaspéré, Daoud fonçait au mépris de tous les interdits du code de la route.

Cette Choukri, décidément, s’affirmait une prétentieuse et l’avenir en sa compagnie

n’augure pas des jours meilleurs. Après tout, rien ne l’obligeait à se marier ! Il lui

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suffisait d’avertir ses parents qu’il préférait en fin de compte l’état de célibataire. Mais

la seule perspective de l’attitude de son père et de sa mère devant la révolte de leur fils

lui serrait la gorge et lui mettait la sueur aux tempes. Il ne pouvait rien contre ce

sentiment de culpabilité qu’il traînait depuis trente – deux ans. Ce grand colosse, à

l’allure d’un Turc, capable de se mesurer avec n’importe qui, s’affirmait un cas – type

à ceux qui lui reprochaient de vivre dans un luxe dont il ne pourrait plus se passer, à

une facilité de vie qui lui rendrait toute adaptation à un autre milieu, à un autre genre

d’existence, terriblement difficile sinon impossible.

Les gens qui montraient de l’affection pour Daoud Djelloul appartenaient au

monde de la finance. Quant aux femmes, il s’en était toujours un peu méfié, car dès le

début de sa carrière amoureuse, il lui apparut très vite que les demoiselles fréquentées

s’intéressaient essentiellement à la fortune des Djelloul plutôt qu’à la personne du


jeune homme. Il en éprouva une amertume dont il ne se guérit jamais, et qui le chevilla

d’un scepticisme protecteur.

Les usines Djelloul subissant une crise de plein fouet depuis une dizaine

d’années, connurent des moments très difficiles. Bientôt se posèrent de graves

questions de trésorerie. Monsieur Djelloul père pensa alors au remède classique en

usage parmi les grandes familles dans l’embarras, qu’elles fussent de l’oligarchie ou

simplement de la bourgeoisie : le beau mariage. Malheureusement, toutes les jeunes

filles que Daoud eût pu épouser appartenaient à des familles connaissant les mêmes

soucis que les Djelloul. Dès lors, il fallut regarder un peu en dessous, du côté de ceux à

qui, en temps normal, on n’aurait pas tendu la main. Ainsi, les Choukri dont le chef,

Fawzi, un parvenu illettré, roublard et sans pitié, était apparu à Alger au début des

années quatre-vingt, ouvrant un petit atelier de confection pour femmes pas loin de la

place des Martyrs. Ce fut son comptable qui attirait l’attention de tout le quartier sur la

famille Choukri, lorsque le père eut un compte en banque des plus somptueux. Le petit

atelier avait été alors remplacé par une usine et un grand local, sur les hauteurs

d’Alger, où des jeunes femmes élégantes recevaient les clients. Ainsi, on commença à

s’agiter dans les milieux bourgeois du quartier. Les grandes familles en difficulté firent

prendre des renseignements. On sut que les affaires des Choukri étaient en pleine

expansion et que les banques s’affirmaient prêtes à leur consentir des crédits quasi

illimités. On complota dans les grands salons obscurs pour voir de quelle manière on

pouvait – sans perdre la face – inviter les Choukri. Quand on sut que l’unique héritier

de leur fortune était une jeune fille bien élevée dans les meilleures conditions, les

ambitions ne tinrent plus en place. Les Choukri, qu’on avait ignorés pendant des

années, se virent assaillis, submergés par les invitations. Après une lutte des plus âpres,
la victoire revint finalement aux Djelloul.

Certes, c’est à son cœur défendant que, Zoubir Djelloul – pour éviter une crise

financière dont il risquait de ne pas se relever – fût entré en relation avec Choukri.

Lorsque, le père de Daoud, cédant aux sollicitations de sa femme, accepta que Choukri

lui soit présenté, le triomphe des parvenus fut assuré. Une alliance avec les Djelloul

installerait les Choukri là où leur argent ne pouvait leur donner accès. On s’entendit

très vite, et d’abord à mots couverts. Si, Zoubir Djelloul sut se défaire de toute hauteur

méprisante, Fawzi Choukri montra assez de tact pour éviter au futur beau-père de sa

fille Mellina des demandes humiliantes. On présenta les deux tourtereaux l’un à

l’autre. Mellina, aussi ambitieuse que ses parents, savait que son mariage devait être

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une affaire et la personne de son futur époux comptait peu. Elle voulait le nom et était

bien obligée de prendre celui qui le portait. Daoud se montra plus difficile à

convaincre. Il se permit même de faire une scène violente à ses parents, scène qui, si

elle surprit son père et sa mère, peu habitués à ces incartades, frappa de stupeur la

femme de ménage et le chauffeur de famille qui, s’oublièrent jusqu’à écouter à la

porte. Finalement, les choses allèrent si loin que madame Djelloul coupa la véhémente

apostrophe de son fils d’un : « Daoud, retiens toi !... s’il te plait ! » si autoritaire et si

sec que le jeune homme resta la bouche béante. Désorienté, ayant perdu le fil de son

argumentation, Daoud, après quelques secondes de vertige et de flottement, sous l’œil

froid de ses parents, s’inclina :

- Oui, mère…

- Tu épouseras Mellina Choukri, une femme sur laquelle les plus mauvaises

langues ne trouvent rien à dire.


- Je ne l’aime pas !

- Belles excuses ! Crois-tu donc que j’aimais ton père quand nous nous

sommes mariés ?

Daoud, jeta un coup d’œil anxieux sur son père, mais, à son étonnement, il

paraissait approuver sa femme, qui continuait :

- Quand tu seras marié depuis plusieurs années, Daoud, tu t’apercevras que

l’amour est très surfait. Il y a grâce à Dieu, autre chose dans la vie ! Enfin, tout cela, il

t’appartient de le découvrir toi-même. Pour l’heure, tu épouseras Mellina Choukri, les

fiançailles auront lieu dans un mois.

La femme de ménage et le chauffeur qui écoutaient derrière la porte, eurent le

temps de disparaître et les Djelloul traversèrent un hall respectueusement désert, pour

gagner le bureau du maître de maison. C’est ainsi que le jeune Daoud fut fiancé à

Mellina.

Quand le train entra en gare d’Annaba, Noudjoud ne se doutait absolument pas

de ce qui devait se passer ; il n’en était pas de même pour son compagnon. Ne voulant

à aucun prix donner la plus légère impression d’inquiétude, le repenti évita de se

pencher à la fenêtre et, pour la même raison, s’abstint de chuchoter le moindre mot à

son amie, dont la naïveté s’affirmait la meilleure arme.

Les policiers, déjà alertés par les deux agents pénétrèrent dans le compartiment

de Athmane Hennou ; ils feignirent de ne pas s’intéresser à eux particulièrement. Déjà

le convoyeur respirait. Mais il déchanta lorsque l’officier de police, ayant examiné ses

papiers d’identité, le pria de le suivre avec ses bagages. Le suspect voulut manifester

sa désapprobation, jouer les indignés, mais il manquait à un tel point de conviction que

l’homme du service d’ordre remarqua, en souriant :


- Ne pensez-vous pas que ce discours est inutile, monsieur ?

Vaincu, Athmane s’inclina et suivit l’officier, espérant que son amie s’en tirerait

mieux que lui, et, comme c’était elle qui possédait la marchandise, ils pouvaient se

retrouver tous les deux le soir même, où cette idiote aurait, du moins voulait-il s’en

persuader, l’idée de l’attendre. Cependant, cette fois encore, ses espérances furent

déçues, car l’officier fit signe à Noudjoud.

- Vous aussi, madame, suivez-moi, s’il vous plait ?

19

A l’angoisse trop visible qui s’empara de la jeune femme, Athmane comprit

qu’elle ne tiendrait pas le coup, et il commença à craindre beaucoup pour sa liberté.

Les autres voyageurs regardèrent partir le couple, persuadés qu’il s’agissait de

trafiquants.

A l’arrivée au bureau de la police, Athmane protesta :

- Vous n’avez pas le droit ! Vous avez fouillé mon bagage, C’est suffisant,

non ? A cause de vous, je vais manquer mes rendez-vous à Tunis !...

Un policier soupira :

- Pas seulement à Tunis…

Et le suspect se mit à suer, car, il ne parvenait plus à réfréner sa peur. On

l’entraîna dans une chambre, où il subit une fouille des plus humiliantes, tandis que

Djahid, dans une autre pièce, en compagnie d’un policier de service, s’occupaient de

sa valise dont ils ne laissaient pas un millimètre carré échapper à leur vigilance.

Pendant ce temps, Fethi, l’autre agent des services spéciaux avec l’aide de l’officier,

infligeaient le même traitement aux bagages de sa compagne, laquelle était examinée

par des dames fort minutieuses, qui tinrent à se rendre compte si elle ne dissimulait pas
quelque chose en quelque cachette naturelle, ses vêtements ne recélant rien. Tout en se

rhabillant, Hennou ne se réjouissait guère, car, crispé, il s’attendait, à chaque seconde,

à entendre le cri que pousserait son amie Noudjoud quand les fouilleuses

découvriraient la cocaïne. Il en arrivait presque à souhaiter qu’elle râlât, pour être

délivré de son angoisse. Toutefois, contrairement à ce qu’il pensait, il ne se produisit

rien d’extraordinaire, et l’officier de police lui demanda sèchement :

- Vous allez toujours à Tunis ?

- Oui.

Et, sur cette précision, les policiers sortirent, laissant l’homme quelque peu

décontenancé. Que s’était-il passé ? Comment son amie Noudjoud s’y était-elle prise ?

Serait-elle beaucoup plus forte qu’elle ne le paraissait ? Dans ce cas, son chantage au

mariage se révélait aussi une ruse ? Mais, alors, pour quelles raisons l’accompagnerait-

elle ? Pour sortir, elle aussi de son pays ? Devant la porte du bureau de la police,

Athmane retrouva son amie qui l’attendait. Elle se précipita vers lui et, à l’instant où

elle montrait ses dents, il lui intima à voix basse :

- Ferme- la !

Elle fut sur le point de protester, mais le regard de son homme arrêta les mots

sur ses lèvres. Il savait qu’on les observait. Il l’empoigna par le bras et se dirigea avec

elle vers la gare. Avec leurs pauvres bagages, ils ressemblaient à des émigrants en

quête d’une vie paisible. Au café de la gare, assise devant son café- crème, elle voulut

parler, mais, une fois encore son compagnon lui souffla :

- Tais-toi, imbécile !...

Puis, à voix haute :

- Et si on allait se promener tranquillement, pour prendre un peu d’air ?


- Si tu veux… Bonne idée !

En sortant de la gare, ils remontèrent le Cours de la Révolution (ex : Bartagna),

un lieu privilégié pour les habitants de cette ville à longueur d’année à la faveur des

possibilités de détente et de repos qu’il offre aux promeneurs et aux touristes qui y

trouvent relaxation et déconcentration. Noudjoud, qui, pour la première fois mettait les

pieds dans cette ville, trouva cet endroit majestueux, un endroit, qu’elle jugea

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également, un lieu propice par excellence, pour les rendez-vous de toutes sortes, et qui

s’ouvre à l’est sur le port et la vieille ville. Longtemps, ils marchèrent, main dans la

main, en silence, et Athmane ne s’arrêta que lorsqu’ils se trouvèrent sur la route

montante, dominant le port. Par mesure de précaution, Athmane s’avança sur la langue

de terre boisée donnant sur un chantier désaffecté. Son amie le suivit avec

appréhension, mais sans oser manifester sa peur. Lorsque la route, derrière eux,

disparut derrière les grandes bâtisses, l’ex-terroriste s’assit sur un bloc de béton et la

jeune femme s’installa à coté de lui. Elle ne disait mot et son ami se mit à rire de son

obéissance. Soulagée de l’entendre rire, elle rit à son tour. Il glissa doucement sa main

sur son épaule, ensuite sur sa poitrine, et l’attira contre lui. Elle se laissa aller, sa

confiance retrouvée.

- Dis-moi, Noudjoud, tu es peut-être bien plus maligne que je ne le pensais,

hein ?

Elle eut une sorte de gloussement pour montrer qu’elle appréciait le

compliment, quoi qu’elle n’en comprit pas la raison.

- Comment t’es-tu débrouillée avec la police ?...

- Comment je me suis ?...


- Oui, de quelle manière t’y es-tu prise avec eux ?

- De quelle manière ?

Elle s’écarta légèrement pour le contempler.

- Qu’est-ce que tu racontes, Athmane ?

Il se mit en boule.

- La marchandise !... la cocaïne… Noudjoud ! Tu as été fouillée des pieds aux

cheveux, non ?

- Oui.

- Dis-moi alors, pourquoi ne l’ont-ils pas trouvée ?

Elle eut une hésitation, le rouge lui monta aux joues et, baissant la tête, elle passa

aux aveux :

- Parce que je ne l’avais pas…

Son compagnon eut l’impression que son cœur cessait de battre et que le

chantier où il se trouvait se mettait à trembler en toute vitesse tel un séisme.

- C’est vrai que… tu ne l’avais pas ?

La pauvre femme éclata en sanglots. L’homme, brutal, l’empoigna par les

cheveux et, lui relevant la tête, lui cria dans la figure :

- Tu parles, ou je t’envoie une claque sur la figure ?

- J’ai… j’ai…. oublié de la prendre avec moi… que par mesure de

précaution… je l’avais cachée… avant de… de… quitter Oran.

Athmane dut s’imposer un sérieux effort pour ne pas l’étrangler, à seule fin de

calmer la fureur le secouant.

- Où l’as-tu cachée ?

- Dans les affaires de ma petite fille…


Hors de lui, suffoqué par la rage, il râla :

- Espèce d’idiote ! Imbécile ! Maudite sotte !... Maintenant, il faut retourner à

Alger, hein ? Alors que nous avons la police aux fesses !

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- Je suis désolée Athmane, je te demande pardon… J’irai la récupérer chez

mes parents… Je te donne ma promesse. Je te promets qu’à, l’avenir, je ne te causerai

plus jamais de problèmes… Je le jure par Dieu et sur la tête de ma petite Loulou !

Ce visage levé vers lui, méconnaissable par l’émotion et les larmes, fit voir

rouge au trafiquant. Tous ses efforts réduits à néant !... Ce fut plus fort que lui. Il leva

la main et ne frappa qu’une fois, mais cela fut suffisant pour disloquer les vertèbres

cervicales de Noudjoud Azhar et l’envoyer dans un autre monde où, on le souhaite

pour elle, les affaires et les êtres humains sont moins compliqués.

Sitôt que la jeune femme, piquant du nez, s’écroula sur lui, Athmane commença

à se dire qu’il avait, à son tour, agi comme le dernier des idiots. D’abord, il essaya de

la ranimer sans beaucoup de conviction, sachant que ce coup porté du tranchant de la

main avec une aussi forte pression ne pardonne pas. L’homme, habitué à ce genre de

situation au maquis, n’éprouva aucun chagrin de la disparition de son amie qui ne le

touchait que par les ennuis qu’elle pouvait lui susciter, y compris de finir un de ces

petits matins derrière les barreaux. Pour lui, il devenait urgent de passer la frontière

Tunisienne, mais c’était impossible sans remettre la marchandise à son propriétaire. Il

devait retourner à Alger, reprendre la cocaïne, quelques soient les conséquences,

ensuite…

Le départ du train en partance sur Alger créa un certain remue – ménage.

Soudain, Djahid tapa sur le bras de son collègue et lui montra le trafiquant qui, sa
valise à la main, se glissait sur le quai. Les deux agents, d’un même mouvement, se

lancèrent sur ses traces, et l’aperçurent montant dans le train qui allait s’ébranler en

direction de la capitale. Djahid confia à son camarade :

- Je le suis. Toi, cherche la fille.

L’aventure que, le repenti croyait terminée, recommençait. Il était exactement

dix-huit -heures trente.

22

CHAPITRE II

Le vieil homme à qui l’agence avait confié la fille de Noudjoud se nommait

Fouad et était d’une nature foncièrement honnête, mais il éprouvait une passion

irrésistible pour les coteaux de Tlemcen dont, bien qu’il en eût fait connaissance

quelques quarantaines d’années plus tôt, il ne parvenait pas à se détourner, ni même à

apporter un léger ralentissement dans leurs relations. Cela se révélait plus fort que lui

et, lorsqu’au détour d’une rue il humait la divine odeur, il remontait jusqu’à la source

des ces effluves enchanteresses. Ce magnifique buveur, comme tant d’autres de sa

génération, en se réveillant le matin, bénissait Dieu d’avoir créé la vigne.

Tout ceci explique que, sitôt qu’il eut entre les mains le billet que lui avait

remis la mère de la petite Loulou en guise de pourboire, Fouad pensa – par une

inclination naturelle de son esprit - à transformer cet argent en verre à travers le jus de

sa vigne divine. Ainsi, l’homme décida de gagner à pied le quartier des « damnés », au

centre-est d’Alger, où résidait depuis toujours la famille Azhar, non pas que Fouad fût

plus qu’un autre un fervent du footing, mais simplement parce qu’il savait que, sur son

chemin, il aurait mille occasions d’étancher cette soif qui, depuis ses vingt ans, ne le

quittait jamais.
Pendant que le train menant Athmane et son amie roulait en direction

d’Annaba, tandis que Daoud reconduisait Mellina chez elle, Fouad, tenant solidement

par la main la petite Loulou à lui confiée par l’agence, se mit en marche afin de la

remettre à ses grands-parents. Pour gagner l’adresse indiquée sur l’enveloppe, le vieux

et l’enfant longèrent le boulevard Zighout, suivirent le boulevard Amirouche pour

mettre pied bientôt dans la rue Hassiba ben Bouali, où Fouad avait ses habitudes dans

un petit bar jouxtant cette rue, sombre et humide, dont le patron ressemblait à un gros

champignon blanc. Fouad but son verre de vin, sans songer à demander à la petite fille

si elle avait soif, car il savait qu’on ne donne pas à boire des boissons alcoolisées aux

petits, et il ne réalisait pas qu’on pût boire autre chose que du vin. La seconde halte eut

lieu à la place du premier Mai. Déjà, bien abreuvé, Fouad put effectuer la traversée de

la rue Belouizdad, mais, après cette étape, il se sentit le besoin de reprendre des forces,

et, atteignant la rue montant à salle Harcha, il se précipita dans le petit bar rencontré

pour vider encore quelques pots, estimant que ce cru seul s’affirmait capable de lui

apporter les secours nécessaires à la poursuite de son raid. Un dernier verre, qu’il buva

d’un trait, le foudroya. Il s’effondra sur la table et s’endormit de telle façon qu’il

n’était au pouvoir de personne de le réveiller. Le patron du bar demanda à Loulou si ce

bonhomme relevait de sa parenté. Elle expliqua que l’agence pour qui, il travaille,

l’avait engagé par l’intermédiaire de sa mère, à la gare d’Alger, pour la conduire dans

sa famille. Et, pour prouver ces dires, la petite prit dans la poche de son

accompagnateur assommé, l’enveloppe explicative destinée à son grand-père. En lisant

l’adresse, le patron s’exclama :

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- Antar Azhar… Mais, je le connais… c’est un de mes anciens clients ! Il


n’habite pas loin… Viens, je vais te montrer.

Et, du seuil de son bar, le patron indiqua à la gamine une impasse s’ouvrant à

cent ou deux-cents mètres de là.

- Mon ami Antar habite la dernière maison… Tu entres dans le couloir qui

donne sur une petite cour… Au fond, il y a un escalier. Tu montes jusqu’au

deuxième… C’est là. Tu as bien compris, petite ?

Vexée, Loulou se redressa :

- Je ne suis pas idiote, tu sais !

Et elle s’en fut, trainant son petit cabas, d’un pas décidé. Il ne fallait tout de

même pas que ces Algérois s’imaginent qu’une fillette de sept ans élevée à Oran était

incapable de se débrouiller !

Antar Azhar, un gros lard, ancien émigré avec une maigre retraite, restait le plus

souvent chez lui, dont il ne sortait que pour aller boire un coup au bar d’où la petite

Loulou venait de sortir. Antar Azhar s’ennuyait et ennuyait les autres. Sa femme,

Houda, qui arrondissait la maigre retraite de son mari en faisant des ménages dans le

quartier, était encore très solide à soixante-deux ans, et leur fille cadette, Sihem, une

jolie brune très attirante, de vingt-trois ans, qu’on appelait généralement Sissi, était

aimée de tout le monde pour sa gentillesse et son courage, mais chacun la redoutait,

car elle ne craignait personne et volait fréquemment au secours des malheureux,

comme elle. Antar Azhar, dont les colères aveugles glaçaient le sang de sa pauvre

femme, se calmait devant Sissi qui se contentait de le regarder dans les yeux, en

lançant paisiblement : « c’est fini, p’pa…, oui ? »

Alors Antar baissait la tête et, pour éviter d’avoir honte publiquement, il

protestait qu’on ne le respectait plus, et que ce n’était pas la peine d’avoir participé à la
guerre pour être manqué par ses propres enfants. Quand il repartait ainsi dans ses bons

souvenirs d’autrefois, en les décantant, il en avait pour un moment de tranquillité.

L’ancien combattant Azhar s’attendrissait sur les camarades disparus et s’en allait

apaiser sa peine et noyer son chagrin dans un cru bien de chez nous. Quant à Sissi,

dont l’éducation négligée n’avait pu lui procurer les diplômes nécessaires à l’obtention

d’une place stable et honorable, elle gagnait son existence et une partie de celle des

siens en se livrant à toutes sortes d’activités, et dont la vente à la sauvette de foulards,

de bouteilles de parfum constituait l’essentiel. Pour sa sœur ainée, Noudjoud, ayant

hérité de sa mère une placidité expliquant une partie de ses malheurs, elle rappelait son

existence par un petit mandat survenu de loin, pour dire à Antar et Houda Azhar que

leur aînée pensait encore à eux. Ils s’en montraient toujours émus.

Lorsque la petite Loulou – portant dans la doublure de son cabas la cocaïne

pour l’obtention duquel bien des gens étaient capables de s’entretuer, et qui devait

indirectement causer la mort de sa maman – entra dans le couloir de la dernière maison

de l’impasse des « damnés », Antar Azhar, après une violente altercation avec sa

femme Houda, s’était heurté à Sissi et, selon le scénario habituel, invoquait ses

compagnons disparus dans le massacre de Paris sur Seine en octobre dix-neuf cents

soixante et un. La Gosse monta l’escalier, attentive aux éclats de voix se précisant au

fur et à mesure qu’elle se rapprochait du deuxième étage. Quand elle cogna à la porte,

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tout se calma subitement. Elle perçut les bruits de pas venant de l’intérieur, et tout de

suite, elle fut conquise par cette grande fille qui lui ouvrait. Spontanément, elle lui

sourit et Sissi lui rendit son sourire, tout en demandant :

- Que veux-tu, petite ?


- C’est toi, Sissi ?

La demoiselle Azhar accusa le coup, surprise d’être aussi familièrement

interpellée par ce petit bout de femme qui, elle non plus, ne semblait pas avoir froid

aux yeux.

- Oui, je suis Sissi… mais, toi, comment tu t’appelles ?

- Loubna… Loulou.

- Loubna ?... Loulou… qui ?

Ce fut au tour de la petite fille de montrer sa surprise.

- Ma mère ne t’a jamais parlé de moi ?

- Et pourquoi donc m’aurait-elle parlé de toi, ta mère ?

- Parce qu’elle s’appelle Noudjoud Azhar.

Sissi faillit tomber, mais dut se tenir à la porte. Croire sa sœur demoiselle, et

voir rappliquer une fillette d’un tel âge se disant sa fille – et donc votre nièce – ça vous

donne un terrible choc. Se reprenant, Sissi ordonna :

- Entre mon poussin… entre ma douce…, et embrasse-moi !

Loulou obtempéra volontiers, puis sa tante la prit par la main et la dirigea vers

la cuisine, où Houda pelait les pommes de terre quotidiennes, alors que son mari

énumérait les noms des camarades de combat d’autrefois et les lieux où la mort les

avait happés. Une litanie que sa femme Houda connaissait par cœur, et qu’elle

n’écoutait plus depuis longtemps, mais dont le ronronnement la berçait. Monsieur et

madame Azhar ouvrirent des yeux ronds à l’entrée de leur fille Sissi et de Loulou.

Houda demanda :

- Qui est-ce, cette môme ?

- Ta petite – fille.
Antar ne réalisa pas sur le coup, surtout qu’il éprouvait de grandes difficultés à

s’arracher au monde de ses camarades de combats pour revenir au présent. Avant qu’il

n’ait réagi, sa femme eut le temps de demander des précisons :

- Comment ça, notre petite-fille ? Je n’ai pas saisi.

Antar Azhar se leva péniblement et, frappant sur la table un maître coup de poing

destiné à souligner son indignation, il cria à l’adresse de son épouse dont, il méprisait

le manque d’intelligence :

- Tu ne comprends pas donc que c’est sa fille qu’elle nous expédie ? Sa fille,

qu’elle nous avait dissimulée jusqu’à présent ? Sissi… Tu es la dernière des dernières

de la classe ! Et si tu y comptes que tu vas pouvoir insulter mes cheveux blancs, tu te

trompes lourdement !

Sissi, ignorant les propos de son père, interrogea Loulou :

- Quel âge as-tu ma puce ?

- Sept ans.

- Sept ans… Tu es mignonne Loulou… Moi, j’en ai vingt-trois.

Par cette indiscutable vérité, le vieux Azhar resta bouche cousue un moment

tandis que Houda, craintive, s’enquérait :

- Mais alors, c’est la fille de Noudjoud ?

25

Ce fut un nouveau coup pour le maître de maison, car il estimait

particulièrement Noudjoud du fait qu’il ne la voyait pratiquement jamais et aussi parce

qu’elle lui envoyait d’agréables mandats. Se révoltant contre une évidence qui le

touchait cruellement, il protesta :

- Ce n’est pas vrai !


Alors la petite Loulou se rapprocha de son grand-père et lui tendit l’enveloppe

que lui avait remise sa mère. L’homme fixa la lettre de ses gros yeux striés de jaune et

de rouge par toutes les centaines de litres de vin englouties au cours de son existence.

- Qu’est- ce que c’est ?

- Une lettre que maman m’a donnée et que je devais te remettre, pépé !

Antar eut une complainte :

- Pépé…

Puis il se laissa affaler sur son canapé et tenant l’enveloppe, la remit à Sissi :

- Ouvre-là, toi, et lis… Mois je ne peux pas, je suis à bout de force…

La demoiselle Sissi décacheta la lettre dans un silence d’oraison funèbre et

commença à lire à haute voix :

« A mon cher petit papa et à ma chère maman… Vous allez sans doute m’en

vouloir, mais je ne peux plus vous cacher la vérité. J’ai eu une petite fille, il y’a sept

ans, d’un homme que je n’ai jamais revu depuis. Tout ce que dont je suis certaine, c’est

qu’il s’appelle Daoud, un jeune homme d’une trentaine, beau, brun et costaud. Je m’en

rends compte évidemment, mais cette petite je ne peux pas la tuer, ma petite Loulou,

surtout que c’est tout le portrait de papa… et elle est intelligente comme Sissi. Si je

l’aie dirigée vers vous, c’est que je pars pour l’étranger et que je ne peux pas la faire

voyager avec moi. Je vous mets dans l’enveloppe une petite somme d’argent pour sa

prise en charge au moins pour les premiers jours, après, je tâcherai de vous envoyer

des mandats. Je suis vraiment désolée de vous importuner « peut-être » avec ma chère

petite fille, mais tout ce que je vous demande, c’est de l’aimer comme vous aimez

votre fille. Toutes mes affections et vous embrasse tous. » Noudjoud Azhar.

Il y’eut un long silence, que perçait seulement le reniflement de Houda, tentant


vainement de contenir un plein de larmes lui ruisselant sur ses joues. Sissi, perplexe,

contemplait la petite fille qui semblait juger qu’on faisait beaucoup pour elle pour

l’accueillir. On guettait la réaction paternelle. Comme dans les scènes de théâtre, Antar

finit par se lever difficilement de son canapé, image vivante de l’homme accablé par le

destin, et cria fort d’une voix où vibrait une douleur sans limites :

- Nous sommes déshonorés… Nous sommes déshonorés !

Les femmes se sentaient tellement bouleversées par ce désespoir qu’aucune ne

songea à demander des explications sur les rapports inattendus qu’on pouvait établir

sur la légèreté de Noudjoud. Comme s’il étouffait, Antar porta la main au col de sa

chemise. Sissi se précipita, craignant une attaque, mais son père la repoussa

fermement. Subitement, un sourire illumina le visage du père Azhar, le rajeunissant de

trente ans et, d’une voix énamourée, il prononça un jugement sans appel :

- Ah ! Le connard… le salaud, le vaurien… le débile !

Des insultes, des injures qui, prononcées sur un coup d’enchantement,

devenaient autant de mots d’amour.

- Viens embrasser ton pépé, ma petite ! Tu es bien de chez nous, toi !

26

La petite Loulou et le vieil homme s’embrassèrent à plusieurs reprises, puis la

gamine grimpa sur les genoux de sa grand-mère, sorte de trône en quelque sorte du

haut duquel, elle le devinait, elle régnerait sur cette famille qui l’adoptait. Ainsi au

deuxième étage, de braves pauvres gens fêtèrent l’arrivée d’une gosse qui semblait

encore plus démunie qu’eux. Aucun ne soupçonnait que cette môme avait dans la

doublure de son cabas de la cocaïne que bien des personnes auraient échangé contre

une fortune qui eût mis la famille Azhar à l’abri du besoin jusqu’à la fin de leurs jours.
Encore, le père de famille revint à la charge, déclarait :

- Noudjoud n’est plus ma fille ! Elle nous a déshonorés ! Mais cette petite

fille, ce n’est pas de sa faute, hein ? Elle n’est pas venue seule au monde !? Alors, je ne

veux plus de questions, elle reste avec nous et sa mère ne la récupérera que le jour où

elle aura retrouvé son géniteur !

- Il n’est pas loin, mon papa !

Tous les regards se fixèrent sur la gosse.

- Tu plaisantes ?

- Non. J’ai vu mon papa.

- Il y a longtemps ?

- Tout à l’heure, à la gare centrale.

- Il était avec ta maman ?

- Non, avec une autre femme plus belle …

Son grand-père hurla :

- Le voyou ! Le bandit ! Le vaurien ! Je jure que si jamais je mets la main sur

lui, je l’obligerai à reconnaître la petite et lui casserai les reins !

Incrédule, la grand-mère intervint :

- Tu lui as parlé, ma petite chérie ?

- Oui… Je lui ai dit qu’il était plus beau que l’imam.

Communiste de la vieille école, considérant l’imam comme l’ennemi numéro

un de la société, Antar grommela :

- Qu’est-ce que ce fossile vient foutre dans cette histoire ?

Loulou expliqua qu’elle vivait de pension en pension, des fois chez des

familles, amies de sa mère depuis toujours et l’homme douloureux, constata :


- Noudjoud nous a déshonorés jusqu’à la moelle !

Mais, Houda et sa fille s’intéressaient beaucoup plus à la rencontre de la petite

avec son père, qu’aux convictions anticléricales de leur mari et père.

- Et qu’est- ce que ton papa à répondu ?

- Il était étonné… J’ai pensé qu’il ne me reconnaissait pas…

Sa grand-mère donna son avis :

- Moi, je pense plutôt qu’il était gêné parce qu’il se trouvait en compagnie

d’une autre ! Où était ta mère, pendant ce temps ?

- Elle était pressée et courait pour prendre son train.

- Seule ?

- Je ne sais pas trop… Mais, il y avait un homme avec nous à la cafétéria de la

gare, un… sale type…

Antar s’adressant à sa femme, remarqua péniblement :

- C’est vraiment quelqu’un de bien, ta petite fille !

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Houda baissa les yeux comme une coupable. Satisfait de ce succès, son mari

reprit l’interrogatoire de Loulou :

- Dis-moi, ma petite : Et la femme qui était avec ton père, elle t’a parlée ?

La gamine parut ennuyée.

- Si…

L’embarras de la môme n’échappant à personne. Son grand-père insista :

- Et qu’est-ce que tu lui as- dit, alors ?

- Elle hésita une seconde avant de lâcher :

- Un gros mot…
Il y eut un court instant de stupéfaction qui rendit muet les auditeurs de Loulou

jusqu’à ce que Sissi intervienne :

- Et pour quelles raisons lui as-tu répondu grossièrement ?

- Parce qu’elle disait des mots pas gentils sur ma mère !

Sa grand-mère ajouta:

- Sans doute par jalousie ? Si ça se trouve, c’est peut-être bien la femme de

ton père ?

Quant à son mari Antar, il bramait de joie, jurant par tous les saints qu’en

Loulou, il reconnaissait sa petite fille ! En elle, assurait-il, coulait le sang vif de la

famille Azhar !

Ce fut un ouvrier qui, de passage dans le chantier, remarqua de l’autre côté des

bâtiments en abandon, le corps d’une femme gisant entre des blocs de béton. Il se

précipita immédiatement pour donner l’alerte au commissariat où, l’agent Djahid

tenait déjà une réunion avec l’officier de police. En entendant ce qu’exposait cet

ouvrier, l’agent ne pensa pas tout de suite à Noudjoud Azhar. Hébété, il attendait des

nouvelles de son collègue lancé aux trousses d’Athmane. C’est lorsque les services de

la police criminelle prévenus arrivèrent sur le lieu où gisait le pauvre corps disloqué de

la jeune femme, que Djahid se rappela soudain que le fugitif était remonté seul dans le

train. L’homme des services secrets se précipita alors, et sauta dans la voiture de police

au moment où elle démarrait.

Daoud qui, depuis trente-deux ans, connaissait parfaitement la manie

maternelle, prenait garde à ne jamais l’irriter. Très à cheval sur l’étiquette, sa mère

considérait comme un manquement grave au respect lui étant dû, un retard – ne fut-il

de quelques minutes – aux repas servis à midi et à vingt-heures précises. Son fils, pour
rien au monde et quelques soient les motifs, ne se serait permis de contrarier sa mère

sur la table. Daoud, à dix-huit heures trente, il salua ses camarades de foot et proposa à

son copain, Samir de le déposer chez lui, blessé l’avant-veille en jouant à

l’entraînement, éprouvait quelques difficultés à marcher.

C’est ici – comme eussent dit les croyants des temps anciens – que le bon Dieu

intervint, sans doute pour se prouver une fois de plus qu’entre son pouvoir divin, les

hommes et les femmes ne seraient jamais que des pantins. Si Noudjoud Azhar n’avait

pas été en retard au rendez-vous de son ami Athmane, si Daoud n’avait pas eu un léger

retard à cause d’un embouteillage sur la route, Loulou n’aurait pas entendu appeler le

sieur Djelloul par le haut- parleur de la gare et peut-être ne l’eût-elle pas interpellé à la

sortie, sur le trottoir. Si Samir n’avait pas joué au foot, il n’aurait pas été blessé et son

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ami Daoud n’aurait pas songé à l’accompagner chez lui dans le quartier

des « damnés ». Et ainsi de suite. Mais lorsque le bon Dieu décide de déclencher toute

la machinerie, il n’y a qu’à subir, les regrets s’avérant superflus.

Samir habitait en face de l’immeuble dans la cour duquel logeait la famille

Azhar. Le blessé, un peu honteux d’habiter en un pareil endroit, s’en prit à de vagues

autorités municipales qui, selon lui, ne témoignaient pas de beaucoup d’humanité.

Samir en veut tout d’abord, à lui, mais aussi à ces voisins qui vivent dans une situation

inadmissible, désolante, sans lever le petit doigt. Vétuste et délabré, ce quartier

rappelle on ne peut mieux les anciennes cités coloniales, voire les geôles les plus

odieuses des maudits damnés. L’absence d’entretien sur tous les plans semble avoir

donné à ces bâtisses, maintes rides qui se voient en toute aisance à ces murs bombés,

insalubres ternis et fissurés. Jamais laideur n’a pu régner en maîtresse qu’en ces lieux.
Le champ lexical, le plus approprié pour faire part de la situation aura été ceci : misère,

précarité, insécurité, maladie, accidents, effondrement brutal …

- Tu as vu, mon ami, mon cher Daoud !? Encore que, tu ne vois que l’aspect

extérieur déjà assez médiéval, mais si tu entrais dans les cours, tu n’en croirais pas que

nous sommes au 21ème siècle, en Algérie !

Djelloul approuva hautement les dires de son ami et ce, d’autant plus que la

municipalité n’appartenant point à son clan, il ne prouvait aucun remords à la blâmer,

fût-ce par ricochet. Ayant accompagné Samir jusqu’à son escalier, il rebroussa chemin,

et alla à sa voiture, mais à l’instant où il se préparait à y monter, il se rappela que ses

parents avaient pour ami un député et que l’occasion serait bonne pour lui parler de

certaines situations ressemblantes à celles d’où il venait de sortir. Afin de confirmer

son rapport, il pénétra dans le couloir lépreux de la maison des Azhar et émergea dans

la cour. Peu accoutumé à ce genre de spectacle, Daoud en resta un moment sidéré.

Pivotant lentement sur lui-même, il contemplait les murs lézardés, et humait

silencieusement et avec précaution des odeurs qu’il jugeait terribles, insupportables

autant qu’anormales, car il ignorait que c’étaient celles de la misère. Il notait des

détails sordides pour les apporter comme preuves dans la discussion qui l’opposerait

au député, hôte se ses parents, lorsque Sihem Azhar sortit pour se rendre chez l’épicier

du coin afin d’y acheter de quoi fêter dignement – avec l’argent de Noudjoud –

l’entrée de Loulou dans le cercle familial. A la vue de cette brune jolie fille, Daoud ne

put retenir une exclamation d’admiration que la demoiselle prit assez mal. Habituée à

se bagarrer avec les agents de l’ordre, elle ne redoutait guère un homme seul, même

s’il paraissait un type bien musclé ou de la haute. Elle fonça droit sur lui :

- Vous cherchez quelque chose ?


Devant cette interpellation, Djelloul, amusé, répliqua :

- Rien qui puisse vous fâcher, mademoiselle. Juste que…, je m’étonnais

qu’une aussi charmante belle fille habite en un pareil endroit…

- Parce que vous croyez que c’est mon choix ?

- Evidemment… que non.

- Apparemment, vous ne semblez pas bien être au courant de la vie, vous,

hein ? Vous ne devez pas vous fatiguer beaucoup Ce n’est pas votre cercle !

- Et si je vous disais que c’est pour vous voir ?

- Inutile de vous fatiguer ! Vous êtes de cette classe bourgeoise qui vient

respirer la misère des autres, histoire de trouver votre nid plus douillet en rentrant

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chez vous ! C’est ça, hein ? Eh bien si vous voulez entendre mon opinion : vous êtes

un dégoûtant !

- Calmez-vous, chère demoiselle. Vous y allez un peu fort, là !

- Foutez-moi la paix avec votre demoiselle ! Je suis Sihem Azhar et ce n’est

pas une espèce comme vous qui me donnera des leçons ! Avez-vous compris ?

Les voisins de palier se postaient aux fenêtres pour jouir d’un spectacle qui

n’avait rien de tellement original en soi, mais qui prenait un certain plaisir par suite de

la personnalité apparente du jeune homme. Chez les Azhar aussi on mit le nez dehors,

et Loulou reconnut l’homme qui se disputait avec sa tante. Elle cria, enthousiasmée :

- Papa !

Ce cri arrêta net la dispute de la cour et si Djelloul – placé dans la même

position – ne pouvant reconnaître la fillette et encore moins penser que cet appel

s’adressait à lui, ne prêtait pas succinctement attention au glapissement de Loulou,


Sihem, stupéfiée par cette révélation, restait sans voix, Daoud persuadé que l’incident

était clos, salua la jeune fille et s’apprêtait à se retirer, lorsqu’elle se cramponna à son

bras.

- Eh ! Seconde, s’il vous plait !

Il la fixa, surpris. Rudement, elle demanda :

- Comment vous appelez-vous ?

- Si je comprends bien, vous vous amadouez maintenant ?

- Vous avez peur de me donner votre nom ?

- Pourquoi aurais-je peur, mademoiselle ? Je… m’appelle Daoud…

La fille rugit comme une lionne, fit reculer le jeune homme d’un pas. Mais déjà,

elle lui sautait dessus, l’attrapait par les revers de sa veste et, le secouant, hurlait :

- Espèce de lâche !... Attendez que je vous en envoie une !

Daoud pensa, en dépit de sa gentillesse naturelle et de son éducation maternelle

que cette belle fille dépassait tout de même un peu les bornes. Il prit son accent le plus

calme et répondit :

Mademoiselle… Calmez-vous s’il vous plait, cette scène ridicule a assez

duré ! Je vous en supplie…, lâchez-moi !

C’est le remords qui vous a poussé jusqu’ici, hein ? Dîtes la vérité ? Votre

attitude est révoltante ! Quand on est capable, et responsable, on n’abandonne pas son

enfant… Avouez-le donc !

Daoud Djelloul, s’y perdait complètement. C’était la deuxième fois dans la

même journée qu’on le rendait père, d’autorité.


- Mais enfin, mademoiselle, qu’est-ce qui vous prends ?

- Votre attitude est délinquante !

- C’est exactement ce que je pense de la vôtre.

- Et en plus, vous vous fichez de moi, par-dessus le marché ?

- Et si on arrêtait de se disputer mademoiselle ? Il doit bien y avoir un

malentendu ?

- Comptez sur moi, monsieur … Daoud, il va s’éclaircir.

Ce changement de tempérament subit de la part d’une personne qu’il rencontrait

pour la première fois déconcerta le jeune homme.

- S’il vous plait, mademoiselle, soyez gentille !

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Je ne suis pas gentille, je n’écoute rien ! En tout cas, vous vous expliquerez

avec mon père ! Allez, montez devant moi !

De quoi se mêle t-il, votre père ?

De la petite fenêtre, donnant directement sur la cour, Antar Azhar lança :

- Veux-tu que je descende, Sissi ?

- Non, p’pa… on arrive !

Toute sa pudeur bourgeoise révoltée, Daoud, irrité par le spectacle qu’il offrait

aux yeux ébahis des voisins ayant pignon sur cour, décida d’en finir avec cette histoire

ridicule et d’obtempérer. Suivi par la jeune fille, il s’engagea dans l’escalier où son

odorat distingué s’offusqua d’odeurs pestilentielles, insupportables. Sur le palier du

deuxième, la porte était déjà ouverte et Daoud, effaré, reconnut, lui souriant, la fillette
qui, sur le trottoir de la gare d’Alger, l’avait désigné pour son père à la grande

stupéfaction et indignation de sa fiancée, Mellina Choukri. Avant même qu’il n’ait

ouvert la bouche, Loulou sautait sur lui en criant :

- Papa !

Comme toujours lorsqu’il se trouvait dans une situation dépassant nettement les

circonstances ordinaires, Daoud flotta et Sihem en profita pour le pousser dans

l’appartement des Azhar dont elle referma la porte derrière eux. La petite Loulou prit

son « père » par la main et l’entraîna jusque dans la cuisine où elle le força à s’asseoir

avant de lui monter sur les genoux et de s’y installer. La môme, visiblement était

sincère et très heureuse de retrouver un père aussi beau. Antar Azhar contemplait celui

qu’il tenait pour son gendre d’un œil sévère. Par contre, sa femme Houda, extasiée,

fixait le jeune homme avec une admiration qu’elle ne songeait pas à dissimuler. Pour

la belle Sihem, se tenant devant la porte de la cuisine, elle semblait se méfier d’une

fuite possible de sa proie et restait sur ses gardes. Quant à Daoud, il se demandait s’il

ne vivait pas une farce ou un de ces cauchemars absurdes où personne n’entend vos

cris ni ne prête attention à vos paroles. Digne, Antar observa :

Qu’attendez-vous pour embrasser votre petite, monsieur… ?

Comment ?

Je disais que depuis que vous êtes là, vous n’avez pas encore embrassé

votre fille…

-
Ah ?... Bon…

C’est normal, non ?

Le jeune homme déposa ses lèvres rapidement sur la joue de Loulou qui lui

répondit fougueusement en lui mettant les bras autour du cou et en lui mouillant la

figure. La petite, faut-il le souligner n’avait pas été très gâtée au point de vue affection

jusque-là. De pension en pension, de famille en famille, elle n’avait guère eu

l’occasion d’être câlinée et, en dépit de son caractère indépendant, cela lui manquait

terriblement. Daoud ne pouvait prétendre que cette tendresse exubérante lui était

foncièrement désagréable, simplement, il craignait qu’elle redoublât le malentendu,

impression se confirmant de la vue des spectateurs souriants et nettement attendris par

le tableau du père et de la fille enlacés. Houda Azhar, relevant son tablier de cuisine,

s’essuya les yeux et son mari mordilla sa moustache. Djelloul, se sentant comme un

prisonnier impuissant, eut le sentiment qu’on l’embarquait dans un labyrinthe sans

issue. Il écarta légèrement la gamine pour adresser à ses bourreaux un discours qui ne

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laisserait plus place à la moindre équivoque mais, avant qu’il n’ait prononcé un mot,

Antar Azhar articula dans un sourire :

- Alors, ce n’est pas mieux comme ça ? Et…, appelez-moi Antar… ou beau-

père, à votre choix… Il y a bien longtemps que vous ne l’aviez pas vue votre Loulou ?

C’est la première fois aujourd’hui que…

Eh, oui ! Sept ans ! Vous avez eu le courage de rester toutes ces années
sans embrasser votre enfant ? C’est incroyable !... Enfin, vous êtes là, cela prouve que

vous êtes un bon musulman, un bon croyant. C’est bien de se repentir, comme ça, je ne

vous engueulerai pas… mais tout de même… sept ans, votre propre fille…

sincèrement, je n’aurai pas pensé que ça soye possible… Hein, Houda ?

Madame Azhar versa une larme :

Oui… je suis entrain de penser si on est tous faits de la même façon !...

Vous nous l’enlevez ?... Enfin, je voulais dire : vous l’emmenez avec vous ?

- Qui ?

- Comment ça, qui ? Mais votre fille ?

Daoud Djelloul remit Loulou sur ses pieds et se leva bien décidé à mettre un

terme à ce film en noir et blanc stupide.

Ouvrez vos oreilles et écoutez-moi… Il s’agit d’une méprise dont je ne

comprends pas l’origine… Je n’ai jamais rencontré cette fille avant cet après – midi…

Je ne suis pas son père et je ne vois pas pourquoi vous faîtes tout ce cinéma…

Arrêtez de vous dérober !

Antar Azhar, le visage mauvais, s’avançait vers le jeune homme, hurla :

Nous ne sommes pas là en train de jouer ! Alors arrêtez de vous foutre de

nous, hein ? Ni renier ma fille Noudjoud ! Sinon je vous casse les côtes ! Je ne suis pas

quelqu’un de la haute, moi ! Vous entendez ? Et si vous avez honte de nous, il fallait y

penser avant et laisser Noudjoud en paix !


-

Mais qui est donc Noudjoud ?

Antar mordit ses lèvres et poussa une sorte de rugissement et courut à la cuisine

d’où il prit un énorme couteau. Se retournant face à son gendre récalcitrant, il déclara :

Il faut que je le saigne ! Il faut que je lave l’honneur des Azhar !

Sihem se jeta sur son père pour le retenir tandis que Houda, sa femme, en

larmes, sermonnait Daoud.

Regardez dans quel état vous l’avez mis, maintenant ! J’ai peur pour sa

tension !

Sihem, à son tour s’approcha de Daoud.

- Qu’avez-vous fait de ma sœur Noudjoud ?

- Je vous répète que je ne sais pas qui est cette femme !

Vous vous n’en souvenez même pas du prénom de celle qui s’est donnée à

vous, de celle que vous avez rendue mère ? Ah ! Les hommes de nos jours, c’est

vraiment du propre !... Tenez, vous me donnez vraiment envie de vomir !

C’est facile, appelez donc cette Noudjoud et nous verrons bien si elle me

reconnaît ?

Le père eut un sourire forcé de mépris, serra violemment les mâchoires et reprit

avec une sorte de rage.

- Ma fille, elle travaille monsieur… Elle travaille pour se nourrir et pour


élever sa fille, votre fille, monsieur ! Et pour cela, elle est quelquefois obligée d’aller à

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l’étranger, et c’est là où elle est maintenant, ma Noudjoud, monsieur ! Et ne me

demandez pas comment ça s’appelle, parce que je vous répondrais que je n’en sais

rien, monsieur ! Et je n’en sais rien, car ma fille a honte à cause de vous, monsieur ! Et

moi, j’ai bougrement envie de vous casser la gueule, monsieur !

Sa femme gémissante, intervint :

- Calme-toi Antar ! Pense à ta tension !

Son époux s’arrêta court, étendit une main apaisante.

Je me calme, Houda, d’accord… mais c’est juste parce que je te respecte !

Vous écoutez, monsieur ? J’arrête d’aboyer pour obéir à ma femme, pour lui conserver

son époux… Ne pensez-pas que j’ai peur de mourir, tout de même ! J’ai fait la guerre,

moi, monsieur, et vous ?

Je n’étais pas né.

Le vieux eut un ricanement amer, sous le regard de sa fille Sihem, et reprit :

En tout cas, j’aime autant vous avertir, sait-on jamais que vous vous

dégonflerez en ce qui concerne vos obligations ! Au faîte, comment vous appelez-

vous?

Daoud Djelloul.

-
Moi, c’est Antar, Antar Azhar… Elle, c’est ma femme, Houda et ma fille

Sihem, qu’on appelle Sissi, c’est plus pratique… Quant à Noudjoud, vous la

connaissez, bien évidemment pour que Loulou soit là, hein ?

Je jure par Dieu que…

Arrêtez ! Dîtes-moi : comment gagnez-vous votre vie, monsieur Djelloul ?

Je travaille avec mon père… Je surveille la bonne marche de nos usines…

Où est-ce que vous habitez ?

A Hydra… quartier des oligarques.

Le vieux émit un long sifflement entre les dents, ricana à son épouse et

continua :

Tu as entendu ma chère ?... Nous sommes vieux, toi et moi…, voilà ce que

nous avons autour de nous, …, du monde comme cette catégorie qui n’a peur ni de

Dieu ni des êtres humains. Ce n’était pas ainsi autrefois, mais tout passe… Tout est

clair maintenant… vous faîtes parti du gratin, monsieur et, naturellement, la pauvre

Noudjoud, elle, n’était pas à sa place, seulement vous deviez penser avant…

Avant quoi ?

-
Avant de la rendre mère, monsieur ! Ne bougez-pas ! Asseyez-vous et

écoutez-moi !

Le jeune homme obéit.

Vous ne connaissez pas les Azhar, monsieur ! Des gens honnêtes… simples. On

n’a pas l’intention de vous réclamer quoi que ce soit… Vous n’entendrez plus parler de

nous, d’accord ? Evidemment, on aimerait revoir la petite fille, mais son avenir avant

tout, et Antar Azhar que vous voyez devant vous a assez de cervelle et de prévenance

pour se rendre compte qu’il n’a pas ses entrées chez vous… Et quand Noudjoud

reviendra, vous vous arrangerez avec elle… ça ne me regarde pas. Ce qu’elle a fait,

personne ne l’y a obligée, elle était majeure sauf qu’elle n’était pas vaccinée ! Vous

m’écoutez ? Mais Loulou, hein ?... Loulou, ce n’est pas de sa faute ! Donc, je ne me

mêle de rien, sauf pour la petite Loulou et si j’apprends qu’elle est malheureuse, alors

aussi vrai que j’ai été un miraculé … je fonce sur votre quartier… d’imbéciles et je

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fous tout en l’air dans votre baraque de Hydra !... Sissi, remets-lui l’argent que

Noudjoud à envoyé par Loulou !

La jeune fille mit dans la main de Daoud Djelloul les quelques billets de mille

dinars envoyés dans l’enveloppe. Stupéfait, il regarda cet argent, et relevant la tête,

s’enquit :

- C’est quoi ça ?

Cet argent vous appartient, monsieur ! C’est votre femme qui l’a envoyé

pour subvenir aux premiers besoins de votre petite fille, alors puisque c’est vous qui,
maintenant, vous occuperez d’elle…

Toute cette histoire burlesque laissait Daoud Djelloul sans réaction. Il éprouvait

la sensation de se heurter à un rideau de fer. Peu habitué à prendre des décisions dans

pareilles situations, le jeune homme renonçait à la lutte. Et puis, parce qu’il était le

meilleur garçon du monde, il ne laissait pas d’être ému par cette violence

sympathique et sincère. Qu’on lui remit l’argent envoyé par Noudjoud, disait assez

l’honnêteté des Azhar. Enfin, Daoud avait connu- au sens propre du mot - quelques

demoiselles du temps qu’il poursuivait ses études de droit à la Faculté de Benaknoun.

Que l’une d’elles se fut trouvée mère à la suite de leurs amourettes, il n y avait là rien

d’étonnant… Timidement, il se renseigna :

Où est née la petite fille ?

On se tourna vers Loulou.

Tu as entendu ce que ton papa demande ?

Je suis née à Alger, dans une famille, amie de maman à Benaknoun.

Et, récitant une leçon enseignée par une mère attentive au cas où sa fille se

serait perdue, elle compléta :

Je m’appelle Loubna Azhar ; j’ai sept ans, et j’étais élevée à Oran dans des

familles et pensionnats au quartier Gambetta. Ma mère ne pouvait pas s’occuper de

moi car elle travaillait et partait souvent à l’étranger… Tu me prends avec toi, papa ?
Avant que Djelloul ait eu le temps de réaliser ce que signifiait exactement pour

lui, sur le plan moral d’abord, et matériel ensuite, la demande de la petite Loulou son

grand-père avait déjà répondu :

Evidemment qu’il t’emmène dans ta maison où il consent enfin à te

recevoir avec sept ans de retard, petite !

Le jeune homme tourna brusquement la tête vers le vieux Azhar, le regarda un

moment avec malaise ses traits tirés, blafards. Il y avait quand même des limites et le

fils de Zoubir Djelloul n’était pas habitué à être traité de la sorte. Il s’approcha d’Antar

Azhar et grogna :

Dîtes donc, vous, monsieur l’Azhar, il faudrait me parler sur un autre ton si

vous ne tenez pas à ce que je vous enseigne les rudiments de la correction ! Y’ en a

marre, à la fin !

Le visage du grand-père de Loulou changea brusquement de couleur. D’abord,

il eut de la peine à émettre un son intelligible, tant la colère le déréglait. Enfin, on

entendit :

Sale voyou ! Délinquant va ! Fuyard !... Crapule ! Lâche ! Je ne suis peut-

être pas un homme à manières, moi ! Mais je n’ai jamais abandonné mes enfants, moi !

Je ne suis pas un fils à maman qui s’en colle plein les joues pendant que les pauvres

filles qu’ils ont déshonorées se crèvent pour élever les enfants qu’ils n’ont pas le

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courage d’élever, eux ! Vous n’êtes qu’un moins que rien, malgré votre argent, voilà ce
que vous êtes, espèce de Djelloul de mes…

Antar, s’il te plait, respecte au moins la petite !

Ramené au sens des convenances par la remarque de sa femme, il se calma

subitement pour conclure avec dignité :

Et puis, tenez, vous me donnez envie de vomir, monsieur Djelloul… Fichez

le camp d’ici, espèce de sans foi ni loi ! Je ne veux plus vous voir ! La petite, on s’en

occupera… à la place de ceux qui n’ont rien dans le ventre !

Voyant rouge, Daoud fut sur le moment de frapper le vieux Antar, mais à la

seconde près, du fond de son subconscient, émergea le conseil impératif rabâché

depuis son enfance par Douja Djelloul, sa mère : « Daoud ! Retiens-toi, s’il te plait ! »

Et, paralysé par son vieux réflexe, il baissa la garde devant l’indignation du

combattant, Antar Azhar.

Désolé, et n’en parlons plus. Excusez-moi. Si vraiment cette petite fille est

la mienne, je ne l’abandonnerai jamais… Mais avant cela, je voudrais bien rencontrer

sa mère pour savoir si nous nous reconnaissons mutuellement ?

Magnanime, le père Azhar accepta :

Pas de problèmes, monsieur Djelloul… qu’est-ce qu’il y a de plus juste ?

Sitôt que Noudjoud aura donné de ses nouvelles, on vous avisera, et si le cœur vous en

dit, vous pourrez aller la rejoindre pour une explication. Sinon, nous laisserons la

justice et la science parler.


- Comptez sur moi ! J’irai sûrement !

Sans s’en douter, Daoud Djelloul prenait un engagement impossible à tenir, car

à cette minute même, la pauvre Noudjoud Azhar avait rendu son âme candide au

Créateur.

Lorsque les policiers eurent ramené le corps signalé par l’ouvrier, les pompiers

en prirent possession et le hissèrent dans l’ambulance qui attendait. Djahid se pencha

sur le corps inerte de Noudjoud et reconnut la jeune femme voyageant en compagnie

d’Athmane. Il serra les dents et sifflota légèrement. Désormais, il tenait un motif pour

arrêter ce trafiquant. Il ne dit mot de sa découverte aux policiers, car ses fonctions ne

l’appelaient pas à s’occuper de crimes crapuleux. Il retourna à la gare, où, en buvant

un café, il essayait de comprendre pourquoi Athmane avait tué sa compagne. N’était-il

pas plus simple de penser que Noudjoud, ayant caché quelque part quelque chose pour

des raisons inconnues, son ami l’avait tuée après lui avoir arraché son secret ? Cela

expliquerait qu’il revînt sur ses pas au risque d’être coincé pour meurtre.

Subjuguée par la voiture dans laquelle elle roulait, la petite Loulou savourait les

prodigieuses minutes présentes. Il était à prévoir que lorsque le plein serait atteint, on

aurait droit à une pharamineuse explosion. Mais, c’est un processus exactement

contraire qui se déroulait dans l’esprit de Daoud Djelloul. Par besoin de se montrer

aussi généreux que son adversaire, Daoud avait tendu une main protectrice sur le cou

de Loulou et juré que si elle était bien une Djelloul, rien ni personne ne pourrait

empêcher qu’elle reçoive une éducation digne des familles aisées. Houda Azhar l’avait

béni, Antar lui avait pardonné et Sihem (que le jeune Daoud trouvait fort à son goût)

l’avait remercié en lui promettant qu’aucun membre de la famille Azhar ne se

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permettrait de mettre les pieds dans la rue des « oligarques », au quartier de Hydra,

mais elle lui confia qu’elle serait heureuse de recevoir, de temps en temps, des

nouvelles de la petite. Emu par la générosité de cette famille et par sa propre

générosité, l’homme goûta des instants émouvants. Au fur et à mesure qu’il

s’approchait du somptueux appartement des Djelloul, il commençait à prendre

conscience de l’incroyable aventure où il s’était embourbé. Il jetait de rapides coups

d’œil furtifs à droite et à gauche, et sur le visage de la petite fille qu’il voyait de profil,

faisant un effort d’y trouver une ressemblance qui éveillerait ses souvenirs, ou bien qui

lui rappellerait ses propres traits d’enfants. Noudjoud ?... Il se creusait la mémoire…

Noudjoud ? Ce prénom ne suscitait en lui aucun écho familier. Comment donc se

prénommait cette serveuse de restaurant à façon fréquentée la dernière année de sa

licence en droit à l’université de Benaknoun ? Faiza ? Zahia ? A moins que ce ne fut

Noudjoud, en fin de compte.

Dans le train le ramenant vers Alger, Athmane se félicitait d’avoir obligé cette

idiote de Noudjoud à écrire à sa famille une lettre pour lui confier la petite fille. Ainsi,

il connaissait l’adresse des Azhar. Il trouverait n’importe quel subterfuge pour se

procurer le cabas et les affaires de la môme même en offrant un prix exorbitant qui

empêcherait ses parents de s’interroger sur cette offre invraisemblable. Sitôt la cocaïne

en sa possession, le repenti filerait et prendrait une autre direction, car il n’était pas dit

qu’on ne retrouve pas le corps de son amie avant son retour, et si on se souvenait de les

avoir vus ensemble, il aurait certainement des moments très pénibles. Si tout

fonctionnait bien, il regagnerait Annaba, ensuite Tunis le lendemain soir.

Daoud faillit heurter un piéton lorsque, sorti de ce tumulte sentimental l’agitant

depuis que Sissi l’avait entraîné chez ses parents, il réalisa qu’il lui fallait introduire
cette petite fille chez lui et que, de plus, il était presque vingt-et-une heure trente, c’est-

à-dire qu’il avait accumulé un retard à tel point que sa mère se montrait, sans aucun

doute, d’une humeur exécrable. Etant dans l’incapacité de prendre une décision rapide,

Daoud commença par conduire sa voiture à un garage voisin sous prétexte d’un

nettoyage et, prenant Loulou par la main, il entreprit de gagner son appartement

communiquant intérieurement avec celui de ses parents par un escalier unissant les

deux étages. Au fur et à mesure qu’il approchait de sa demeure, le jeune homme

ralentissait le pas et cela à tel point que sa « fille » abandonna sa main pour courir sur

le trottoir afin de libérer les impatiences l’agitant depuis la descente de la belle voiture

de son « papa ». Daoud, intimant à la petite fille de rester à ses côtés, et la tenant

ensuite solidement par la main, décida de gagner son logement furtivement par

l’escalier de service. Il ne pipait mot. Simplement, il souhaitait éviter une catastrophe

immédiate. Il recommanda à la petite de ne faire aucun bruit qui puisse attirer

l’attention, sans quoi on la mettrait dehors et elle serait obligée d’aller coucher à la

belle étoile, voire dans un commissariat. Elle sourit – car ce mystère lui plaisait -

mais, pressant les doigts supposés paternels remarqua :

- J’espère que tu ne les laisserais pas me jeter dehors, hein ?

- Mais non, mais non… sinon je partirais avec toi…

Daoud ouvrit la porte palière aussi silencieusement qu’il le put. Personne dans

le couloir. Posant un doigt sur les lèvres pour prévenir toute tentative d’exubérance de

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la part de Loulou, il l’entraîna vivement à l’intérieur de son appartement mais, la

petite, abasourdie par le décor luxueux, ne songeait qu’à admirer ce qui l’entourait.

Dans la chambre, Daoud Djelloul parla à sa petite « fille ».


-

Ecoute- moi bien, petite : personne ne doit soupçonner ta présence ici

pendant quelques jours tout au moins, sinon tu m’attirerais, tu nous attirerais de gros

problèmes. Je descends voir mes parents qui sont très sévères et, dans quelques

minutes, je te ramènerai quoi manger. En attendant, allonge-toi sur le lit et repose-toi.

Tu me promets de ne pas faire de bruit ?

Elle leva ses petits bras au plafond et, solennelle, déclara :

- Je jure par Dieu, que, si je mens, je vais en enfer !

Lorsque Daoud entra dans la salle à manger vide, la table était desservie. A

peine assis, Kella, la femme de ménage apparut et, d’une voix dont l’impersonnalité

s’était miraculeusement renforcée par le retard du jeune homme, elle s’enquit :

- Bonsoir monsieur Daoud ! Dois-je servir votre dîner ?

- Avec plaisir, Kella.

Soupe aux légumes, haricots verts sautés, côtelettes d’agneau, oranges et

bananes.

Oh ! Merci Kella.

Le jeune Daoud pensa qu’il ne pouvait facilement emporter de la soupe et des

haricots verts, mais peut-être qu’une côtelette… ? En tout cas, des fruits. Toutefois un

scrupule lui vint : une fillette de cet âge pouvait-elle survivre en ne mangeant que des

fruits, du moins pour un soir ? La femme de ménage déposa deux côtelettes d’agneau

sur la table et se retira dignement après avoir demandé :

-
Monsieur prendra-t-il autre chose que les fruits pour dessert ?

Non, merci, ça ira avec les fruits.

Daoud Djelloul prit sa pochette et en enveloppa une des côtelettes qu’il glissa

dans sa poche, puis mangea la seconde. La femme de ménage revint avec les fruits et

desservit. Soudain, elle sursauta en se rendant compte qu’il n’y avait qu’un os de

côtelette dans l’assiette. Elle jeta un coup d’œil discret sous la table sans n’y voir

aucun débris. Elle retourna fort intriguée à la cuisine et décida d’en faire part à

madame Douja Djelloul, la maîtresse de maison. Mais avant cela, elle retourna à la

salle à manger et se conseilla de balayer sous la table où l’os avait dû glisser. Point

d’os ! Mal convaincue, Kella regagna encore la salle à manger pour savoir si elle

devait préparer du café, lorsqu’elle s’arrêta net, les yeux exorbités : non seulement le

panier à fruits était vide, mais dans l’assiette, il n’y avait pas trace des épluchures des

cinq oranges et des trois bananes. Elle balbutia :

Est-ce que les fruits étaient au… goût de monsieur ?

Pas mal, pas mal… Kella. Excellents !

Dîtes-moi, mais… où sont les… peaux des oranges et des bananes ?

Comme frappé par cette réflexion, Daoud fixa son assiette et, relevant la tête, se

justifia dans un sourire :

Tellement qu’elles étaient savoureuses, j’ai du les manger sans y prêter


attention… J’espère au moins que vous les aviez lavées ?

A chaque fois… toujours avant de servir… monsieur Daoud.

Alors, vous pouvez disposer, je vous dis bonsoir.

B… bonne soirée, monsieur.

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Monsieur Djelloul junior sorti, Kella hésita quelques secondes, puis, d’un air

décidé, sortit à son tour pour s’en aller frapper à la porte de madame Douja Djelloul.

- Qu’est-ce que tu veux, Kella ?

Madame voudra bien m’excuser, mais c’est à propos de votre fils.

Il s’est donc décidé à rentrer ?

Oui, madame, il finit de dîner.

A-t-il bien mangé ?

Oui, madame, je peux dire que c’est même un peu trop, s’il m’est permis de

donner mon avis ?

Explique- toi Kella. Je ne te suis pas !


-

Je voulais dire que… monsieur votre fils a mangé pour dessert cinq oranges

et trois bananes !

Oui, mais… où est le problème ? Je ne vois rien d’inquiétant à cela. Pour

quelqu’un qui aime les fruits, cette quantité est un peu forte, peut-être, mais pas

anormale !

Le problème, madame, c’est qu’il a dévoré les oranges et les bananes avec

leurs peaux !

Qu’est-ce que tu me chantes là, Kella ? Tu es sérieuse ou tu veux juste

plaisanter ?

Non, madame, je ne plaisante pas. Et la côtelette aussi, il n’en a rien laissé

Il a mangé même les os ?

Oui, tout y est passé, y compris l’os ! Tout ! Il a tout mangé ! Les os de

côtelettes, les peaux d’oranges et de bananes… Est-ce que madame trouve cela

normal ?

Douja Djelloul se leva, et paraissait outrée.

- Bon ! Arrête maintenant ton cirque !

La femme de ménage s’inclina.


- Désolée madame et, je vous prie de m’excuser.

- C’est bon… Allez, sors d’ici !

La mère de Daoud attendit que le pas de la femme de ménage se fut évanoui

dans le couloir pour gagner le bureau de son mari qui, à sa vue, montra quelque

surprise :

- Oh ! Ma chère, que se passe-t-il ?

Je voudrais te parler de notre fils… Ne penses-tu pas qu’il change depuis

quelques jours ?

Jamais Loulou n’avait eu un repas aussi riche en vitamines : une côtelette, des

oranges et des bananes et, comme elle réclamait à boire, Daoud lui donna de l’eau

pétillante de robinet. Harassée par une journée chargée en émotions, Loulou décida

qu’elle désirait dormir. Son « papa » l’aida à se déshabiller, à mettre son pyjama, la fit

grogner et la borda dans son propre lit. Il allait prendre congé d’elle, lorsque la gosse

dit :

- Tu ne m’embrasses pas ?

Un peu gêné, il se pencha vers la petite frimousse et Loulou, l’empoignant par

le coup, l’embrassa frénétiquement en lui chuchotant à l’oreille :

Je suis aux anges que tu sois mon papa. Je n’en voudrais pas un autre !

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Il se redressa, la gorge un peu serrée. Brusquement, tandis que la petite fermait

les yeux et qu’il contemplait le visage innocent, il comprenait que quelque chose lui

avait manqué jusqu’ici, sans qu’il s’en rendit compte, et il se jura que Loulou ne le
quitterait jamais parce que, qu’elle fût ou non sa fille, elle était la première qui l’ait

embrassé en l’appelant papa.

A vingt-trois heures quarante-cinq, Athmane Hennou descendit en gare d’Alger.

Il prit une chambre à son hôtel habituel. Quelque peu éreinté par une journée dont il ne

perdrait pas le souvenir de sitôt, le trafiquant pensait à cette petite fille qu’il lui

incombait de retrouver au plus vite, avant que quiconque ait pu s’apercevoir de ce

qu’elle conservait dans ses affaires.

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CHAPITRE III

Lorsque Djahid arriva au petit matin à l’hôtel où, le fugitif avait passé la nuit,

son collègue l’attendait. Il mit immédiatement ce dernier au courant de la mort de

Noudjoud Azhar, et les deux agents se lancèrent dans les hypothèses. Ils reconnurent

se trouver pareils à des limiers qui auraient perdu la piste du gibier traqué et

convinrent qu’ils ne pouvaient être remis sur le bon rail que par Athmane Hennou lui-

même. Habitués aux longues attentes sans impatience, Fethi se recroquevilla un peu

dans son fauteuil et s’endormit d’un sommeil sans rêve, car il avait la chance de ne

posséder aucune imagination. Djahid, éveillé demeura aux aguets, prêt à emboîter le

pas au trafiquant.

Allongé sur le canapé dans son salon, Daoud fut tiré de son repos assommé par

la femme de ménage qui frappait à la porte. Il se leva, mit un temps à reprendre ses

esprits et, se rappelant qu’il était devenu inopinément père, se hâta de fermer la

chambre où reposait Loulou. Il ouvrit à Kella qui, vexée, ne put s’empêcher de

murmurer :

-
Monsieur n’a pas l’habitude de s’enfermer… J’espère que monsieur ne me

tiendra pas rigueur si son café-crème a quelque peu refroidi… car j’ai attendu

longtemps devant la porte.

Pose le plateau sur la table et garde tes réflexions pour toi, Kella !

Outragée, la femme de ménage répliqua avec raideur, avant de quitter les lieux :

Que monsieur veuille bien m’excuser pour avoir oublié un instant que je ne

suis qu’une domestique.

Daoud avait beaucoup d’estime pour Kella et il éprouva quelques remords de la

peine qu’il lui infligeait, mais il fallait absolument l’empêcher de fourrer son nez dans

ses affaires déjà assez compliquées. Le jeune Djelloul déjeuna de fort bon appétit,

d’abord parce qu’il jouissait d’une excellente santé, ensuite parce que d’une nature peu

portée à se compliquer la vie, avoir des responsabilités pour la première fois de son

existence l’amusait, bien qu’il ne sût pas du tout comment les choses allaient évoluer.

Il prit la décision de ne pas se précipiter pour annoncer à ses parents une nouvelle

qu’ils ne jugeraient peut-être pas des meilleures à la veille du mariage sauveur de leurs

fils avec Mellina Choukri. Daoud terminait son petit déjeuner lorsqu’une douce petite

voix pointue, en réclamant : « Alors, moi, je me serre la ceinture ? » le fit sursauter.

Loulou, appuyée à la porte de sa chambre dans son pyjama à fleurs froissé et ses

cheveux en désordre, contemplait « son » papa d’un œil chargé de reproche et qui déjà

semblait stigmatiser l’égoïsme masculin. Daoud la trouva si drôle qu’il éclata de rire et

la môme, se précipitant, lui sauta sur les genoux pour l’embrasser fougueusement :

- Salut, p’pa !
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Djelloul l’embrassa à son tour et, la redressant debout au sol, lui prit les deux

bras pour l’immobiliser et la regardant bien dans les yeux :

- Tu es sûre que je sois ton papa ?

Certainement. D’abord, tu t’appelles Daoud… et puis, tu m’as fait coucher

chez toi.

Oui, mais ce ne sont pas là des arguments convaincants…

Elle le fixa, étonnée :

- Mais, toi, tu ne le sais pas si je suis ta fille ?

Daoud stupéfait, balbutia :

Euh… voilà : comme il y a bien longtemps qu’on ne s’était pas vu, alors…

tu comprends…

Pourquoi m’avais-tu abandonnée ?

De plus en plus gêné, Daoud s’en tira mal.

- Je t’expliquerai plus tard.

Loulou battit des mains.

- Donc, tu me gardes ?

- Evidemment, que je te garde mon chouchou.

Qu’elle fût sa fille ou non, Daoud était maintenant convaincu qu’il aurait du

chagrin à se séparer de la fillette. Loulou, qui paraissait avoir de grandes réserves de


tendresse à dépenser, sauta telle une petite grenouille au cou de son père, qui, après

avoir lui rendu ses câlins, déclara :

- Je croyais que tu avais faim ?

- Oui !

Allez va manger, après, retourne dans ta chambre et tu restes tranquille.

Athmane, dans son hôtel, pendant qu’il prenait son petit déjeuner, et ayant

constaté en même temps qu’on ne faisait aucune allusion à lui, se détendit un peu.

Pour se mettre à couvert vis-à-vis de son chef, il appela le mystérieux maître,

s’énervant du cérémonial qu’on lui imposait avant d’entrer en contact avec son

protecteur inconnu. Au moment où il l’allait appeler, la sonnerie de son téléphone

retentit :

- Alors ? Mission accomplie… ou pas encore parti ?

- Désolé, imprévus en cours de route.

- De quel genre ? Explique ?

A Annaba, je me suis rendu compte que j’avais oublié le cadeau promis à

mes parents.

Ah !... Et vous souvenez-vous où vous avez pu le laisser ?

Chez les Azhar, quartier des anciens combattants, à l’impasse des damnés.

Débrouillez-vous pour y aller le récupérer !


-

Je m’y rends immédiatement.

Parfait. Téléphonez-moi une fois que tout est rentré dans l’ordre. Dans le

cas contraire, je serais trop navré pour vos parents… et pour vous, aussi.

La mystérieuse personne raccrocha sur cette menace à peine voilée, et le

trafiquant fut repris par son angoisse. Il fallait absolument convaincre les Azhar de lui

remettre la fillette pour qu’il la puisse interroger et l’obliger à dire, où elle cachait ce

que sa mère lui avait remis.

41

En quittant son hôtel, il laissa sa valise à la réception, déclarant qu’il viendrait

la reprendre dans l’après-midi. Il quitta son refuge, sans se douter une seconde qu’il

avait deux suiveurs à ses trousses. L’assassin de Noudjoud Azhar monta dans un taxi,

et sa prudence endormie ne lui fit pas sentir, ni deviner que le taxi collant presque à

lui, avec deux messieurs qui paraissaient gaiement bavarder, symbolisait la plus

dangereuses des menaces. Le convoyeur intima à son taxi de s’arrêter juste à l’entrée

de l’impasse des damnés - quartier où habitait la famille de la petite Loubna Azhar-

tandis que la voiture suiveuse doublait. Sitôt que le fugitif s’engageait dans l’impasse,

les deux agents secrets, sortirent de leur voiture et se dirigèrent vers l’endroit où le

trafiquant venait de disparaître. Les deux hommes arrivèrent à temps pour le voir

s’enfoncer dans le couloir de la maison des Azhar. Une locatrice qui, - rappelant les

souvenirs des scènes de ménage des femmes de la Casbah dans les années soixante -,

battait sa descente de lit, au balcon, répondit à la question d’Athmane par un

hurlement :
- Antar ! Antar… ! Il y’a quelqu’un qui demande après vous !

Cette alerte solennelle amena à la fenêtre la vieille tête hirsute d’Antar Azhar.

- Qu’est-ce qu’il y a Halima ?

La femme en question dirigea son index vers la cour et, montrant l’intrus :

- Ce type, il cherche après vous !

Le trafiquant jugea le moment propice pour intervenir :

- Monsieur Azhar ?

- Que voulez-vous ?

- Je peux vous parler ?

- Pour dire quoi ?

- C’est strictement personnel… monsieur Azhar.

- Ah !... Et pourquoi ça ?

- Parce que c’est ça, c’est personnel, voilà !

Antar Azhar n’aimait pas beaucoup ça. Il se rappelait que, bien des décennies

plus tôt, durant la guerre d’indépendance, en France, un homme était venu le chercher

dans sa chambre où il dormait paisiblement, en lui affirmant que c’était personnel. Il

l’avait suivi sans défiance, pour se retrouver au bord de la Seine, car l’inconnu

appartenait à la police et recherchait les meneurs du soulèvement de Paris en 1961 au

cours duquel il avait été bien tabassé. Alors, depuis, le vieux éprouvait une certaine

méfiance… En une ultime précaution, il s’enquit :

- Vous ne seriez-vous pas un policier, des fois ?

La question surprit le visiteur autant qu’elle l’amusa. Après avoir donné

l’assurance au méfiant Antar qu’il ne touchait ni de près, ni de loin à la police, il fut


autorisé à monter. Mais ce long dialogue avait permis à Fethi et Djahid, les deux

agents, de repérer leur proie et de la regarder glisser dans l’escalier menant chez les

Azhar. Ils hésitèrent sur la conduite à tenir, puis décidèrent d’attendre la sortie du

trafiquant pour continuer la filature, quitte à l’appréhender s’ils le voyaient retourner à

la gare.

Sihem absente, c’est Houda, sa mère qui ouvrit la porte au visiteur. Elle

l’introduisit dans la cuisine, où Antar l’attendait.

- Bonjour monsieur Azhar…

- Qu’est-ce que vous me voulez ?

42

- C’est au sujet de Loubna, votre petite fille… Est-elle là ?

- Non, mais… quel intérêt affichez- vous à Loubna ?

- Vous permettez que je m’asseye ?

Avant même que son hôte ne répondit, Athmane prit une chaise. Houda, revenue

dans la cuisine tendait l’oreille.

Voilà… Monsieur Azhar, je vais être direct avec vous. J’ai connu votre fille

Noudjoud à Oran… Nous étions des collègues de travail, et, j’étais même, je crois, un

bon ami pour elle et, ma foi, je me suis attaché à la petite Loulou. Je souhaiterais faire

quelque chose pour elle.

Oh ! C’est gentil à vous, monsieur le mécène ! Monsieur… comment c’est

déjà ?

-
Hennou.

Drôle de nom !

Mon père est Marocain, et ma mère, Algérienne Oranaise. Je suis né à Oran.

Eh ! bien ! Monsieur Hennou… Vous n’avez plus à vous soucier de la

petite, elle a retrouvé son père qui l’a emmenée avec lui.

Le trafiquant, ne sachant quoi dire, balbutia :

Comment… ? Son… son père ?... Mais… mais ce n’est pas possible !

Et pourquoi ? Vous n’êtes pas content, apparemment !

Non, mais… Il a disparu depuis longtemps !

Ce n’est pas une raison pour qu’il ne revienne pas, hein ? Alors ! Il est

revenu. En plus, c’est un type de la haute classe. Ma petite Loulou, elle sera heureuse.

Elle deviendra une grande demoiselle, quoi ! Sa mère sera contente…

Sa mère ?

Ma fille aînée… Noudjoud… Vous disiez que vous la connaissiez bien,

non ?
-

Euh… Oui… mais, d’apprendre que Loubna… cela m’a vraiment fichu un

coup…

Peut-être que vous aviez des idées sur sa mère et sa petite ?

Enfin… oui… non… Est-ce que Loubna vous a quittés avec les mêmes

affaires qu’elle avait en arrivant ?

Quelle curiosité ! Vous croyez que ma maison est un magasin de babioles

pour mômes?... Et Noudjoud, il y a longtemps que vous l’avez vue ?

L’intrus était tellement accaparé à réfléchir sur le nouvel aspect du problème

qu’il se devait de résoudre, qu’il ne prit pas garde et répondit :

Hier soir.

Où elle allait ?

En Tunisie.

- Elle a raison, il paraît que le climat des affaires là-bas est plus propice…

mais, tout de même, elle aurait pu passer pour embrasser son vieux père, enfin, la

famille, quoi ? Quand on se verra, je lui dirai ma façon de penser !

Pouvez-vous me donner la nouvelle adresse de Loulou pour que j’aille


l’embrasser avant de quitter Alger ?

Le vieux Azhar hésita :

Je ne sais pas si son père accepterait…

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Hennou sortit une petite liasse de billets de mille dinars de sa poche et la tendit

à son interlocuteur.

Je vous prie d’accepter ce petit cadeau, monsieur Azhar, pour vous

remercier d’avoir accueilli votre petite-fille.

C’est le moins que je puisse faire, non ? Et puis, en quoi cela vous regarde ?

Je vous ai déjà dit que je m’étais très attaché à Loubna.

- Ouiiii… je vois.

Après un court débat de conscience, le grand-père de Loulou prit les billets et

avoua :

- Elle habite à Hydra… quartier des oligarques, chez les Djelloul. Vous

connaissez ?

- Je crois connaître.

Après s’être levé, Athmane Hennou prit congé et saluait fort courtoisement ses

hôtes, lorsque Sihem arriva dans la cuisine, haletante en brandissant un journal :

- Père ! Père !… Oh ! Mère !...

Tous s’immobilisèrent devant le visage ravagé de la jeune fille et les larmes


coulant sur ses joues. Sissi les fixa tous et, d’une voix désespérée :

- Noudjoud est morte… morte !...

Athmane regretta de n’être pas parti quelques secondes plus tôt. Antar

demanda :

- Comment le sais-tu, Sissi ?

C’est dans le journal… Le journal El-Watan, on l’a assassinée !

Houda, qui s’était dressée à l’entrée de sa fille, se laissa affaler par terre en

poussant un cri strident des plus sinistres, où se mêlaient l’amour maternel meurtri par

l’annonce inattendue et prématurée, et la honte de voir le nom de la famille Azhar mêlé

à une atroce histoire de meurtre. Quant au vieux Antar, blême, il regarda son invité et

s’exclama :

- C’est vous qui l’avez assassinée, ma fille ?... Vous l’avez vue hier soir !

Jamais de la vie !

Antar marcha vers Hennou :

- Sacré de bon Dieu ! Vous n’êtes qu’un menteur !

- Je vous interdis de…

- Fermez votre gueule, espèce de voyou !

Brusquement, Houda se jeta sur le trafiquant en hurlant, de toutes ses cordes

vocales :

- Assassin ! Assassin !

Athmane Hennou se crut perdu. Il lui fallait agir vite. D’un direct puissant, il se

débarrassa de la vieille Houda, évita le coup que lui portait Antar et étendit ce dernier
d’un crochet court. D’un bon, il rattrapa Sihem, qui s’esquivait pour appeler au

secours, et, du dos de la main solidement appliqué, l’envoya rejoindre ses parents sur

le sol. Débarrassé, il fonça dans l’escalier, où il surprit Djahid qui montait.

Immédiatement, il flaira le policier et, avant que l’agent secret ait pu esquisser un geste

de défense, le fugitif le mitraillait d’un coup de tête dans l’estomac et l’envoya rouler à

terre. La chance du trafiquant voulu que, le collègue du policier se soit absenté pour

aller chercher des cigarettes au bureau de tabac du quartier. Le bandit sauta dans le

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premier taxi rencontré et se fit conduire chez les Djelloul, au quartier des oligarques, à

Hydra.

Ayant terminé d’aider Loulou à faire sa toilette et à s’habiller, Daoud la serra

contre lui :

- Je suis convaincu que tu es une fille intelligente…

- Tu ne t’es pas trompé, papa !

- Allez ! Parle-moi un peu de ta maman !?

- Que veux-tu que je te dise ?

Comment elle est… la couleur de ses cheveux… si elle est grande…

petite… grosse… maigre, enfin, comment elle est, quoi !

Parce que tu ne la connais pas ?

Disons que… je ne me rappelle pas très bien.

La petite raconta tout ce qu’elle put, donna tous les détails sans pour autant,
suggérer un visage familier dans l’esprit de son pseudo-père qui, pensa et se dit :

« après tout, Loulou était peut-être bien ma fille ».

En revenant tranquillement du bureau de tabac, Fethi ne s’étonna pas de ne pas

apercevoir son collègue Djahid. Il pensait qu’il était monté chez les Azhar pour tenter

d’écouter ce qui s’y discutait vraisemblablement à voix haute, le vieux Antar ne lui

ayant pas donné l’impression de savoir s’exprimer autrement qu’en hurlant. Son

collègue attendit donc paisiblement en fumant une cigarette. Cependant, au bout d’une

dizaine de minutes, il estima surprenant, d’une part, que le trafiquant poursuivit aussi

longtemps sa conversation avec les parents de la femme qu’il avait assassinée, et,

d’autre part, que, méprisant toute prudence, Djahid restât là-haut sur le palier. Pour en

avoir le cœur net, il fonça à son tour dans l’escalier et, tout de suite, découvrit son

collègue qui reprenait ses esprits, dans une position inconfortable, contre le mur. Il le

ranima assez brutalement, selon les méthodes en usage et lui cria :

- Qui t’a mis dans cet état ?

Athmane… Il m’a foudroyé d’un coup de tête à l’estomac, quand je

montais…

- Il a filé dans quelle direction ?

- Je ne sais pas…

Fethi aida son ami à se remettre sur les jambes.

- Comment le retrouver, maintenant ?

Rien à faire que d’aller interroger le monsieur… C’est notre seule chance.

Ils remontèrent immédiatement vers le palier du deuxième et, Sihem – l’œil


encore un peu flou – qui leur ouvrait, ils demandèrent à parler à monsieur Antar Azhar

au sujet de la visite qu’il venait de recevoir. A cette seule évocation, Sissi rugit :

Ah ! Le salaud ! L’assassin ! Si jamais je lui mets la main dessus, il

regretterait d’être venu au monde !

L’agent Fethi, qui appréciait les femmes courageuses, entreprenantes, trouva

cette jolie brunette fort sympathique. Dans la cuisine, Houda, sur son canapé, balançait

sa tête sur laquelle elle maintenait une compresse, tout en gémissant. Quant au vieux

Antar, le regard légèrement vitreux, il essayait de se faire une perspective plus claire

sur cet événement extraordinaire, voulant qu’un bon citoyen, de surcroît, ancien

combattant soit attaqué chez lui par un maudit qu’il n’avait jamais rencontré

45

auparavant. Il sortit de son abrutissement pour recevoir assez mal les deux agents

secrets.

Qu’est-ce qu’ils veulent encore ces deux-là ? Je commence à en avoir par-

dessus la tête !

Fethi parla le premier au père de Sissi :

- Vous avez été bien secoué, on dirait, monsieur ?

Antar réagit vivement, rendu à ses fureurs vindicatives.

Secoué ? Je suis tout abîmé, oui ! Jamais dans ma vie je n’ai reçu un colosse

de cette taille ! Bon Dieu ! Je me suis cru revenu au bord de la Seine, quand la

préfecture nous expédiait des gros bras musclés qui, en pétant, nous secouaient les
boyaux ! Sans compter que ma femme, elle a prit son paquet, elle aussi, ma pauvre

Houda ! Il a fallu qu’elle ramène son nez dans ce qu’il ne la regardait pas !

Sihem tenait à ne pas être oubliée sur la liste des victimes :

Et moi !? J’ai cru un instant que la tête n’y était plus sur mes épaules… Si

jamais je le croise, ce forcené, je l’arrangerais à tel point que sa mère ne le

reconnaîtrait plus !

Son père, philosophe, remarqua:

Sa mère, elle a dû déjà mourir de honte d’avoir mis ce monstre affreux au

monde !

Djahid jugeait cette famille d’une indépendance extraordinaire. Interrogé sur les

raisons de ce massacre, le chef de famille raconta que l’homme était venu lui

demander l’adresse de la petite Loubna, à laquelle il s’intéressait par amitié pour sa

mère. Il avait même donné quelques billets à Antar pour le remercier, mais les choses

s’étaient gâtées lorsque sa fille Sissi avait fait irruption dans la cuisine en brandissant

un journal, annonçant le meurtre de sa sœur Noudjoud… De prononcer ce mot sembla

faire toucher aux Azhar la réalité. Ils parurent prendre conscience alors de la mort de

leur fille. Le père se tut brusquement. Houda cessa de gémir. Antar murmura :

- Ah ! La petite Noudjoud…

Le fantôme évoqué de sa fille, qui ne ressemblait certainement plus à la femme

qu’elle était devenue, emplit les Azhar d’une douleur extrême qui s’exprima dans le

silence. Tous trois pleuraient sans le moindre sanglot. La différence s’affirmait telle

que le froid Fethi lui-même en fut profondément remué. Au bout d’un moment, le
vieux Antar s’enquit :

- Dîtes-moi, vous… vous êtes de la police ?

- Si vous voulez, oui.

- Vous êtes après ce bandit ?

- Oui.

Alors, attrapez-le, et vite ! C’est sûrement lui qui a assassiné notre fille… Il

faut qu’il paye !

L’agent mit la main sur l’épaule du vieux Azhar.

- Je vous promets qu’il paiera.

Athmane Hennou avait perdu sa bonne humeur du réveil. Il recommençait à être

poursuivi par l’inquiétude. L’accusation lancée par l’infortuné Azhar, et contre

laquelle, au lieu de se défendre sagement, il avait réagi avec une brutalité bête

qu’aveugle, le menaçait. Il se doutait que son sort allait se jouer dans les quelques

46

heures à venir. Maintenant, il est trop tard pour se perdre en démarches et ruses. Il

fallait frapper comme le sanglier pourchassé par la meute de chiens, qui profiterait de

la première erreur pour l’immobiliser. Un métier où toutes les erreurs se paient cash, et

vite. Athmane regretta le temps où il exerçait ses talents au maquis. Au fond, il ne se

souvenait plus exactement de toutes ces années-là. L’homme se secoua. Il pensa que

seule l’action pouvait lui rendre la pleine possession de ses moyens.

Kella, la femme de ménage ne put s’empêcher de marquer sa surprise devant cet

inconnu à l’allure étrange et vulgaire, qui ne craignait point d’appeler monsieur Daoud

Djelloul par son prénom. En effet, le trafiquant, confiant dans l’information obtenue du
vieux Azhar, avait demandé :

Puis-je parler à monsieur Daoud ?

- De la part de qui, s’il vous plait ?

- Athmane… Athmane Hennou…

En bonne Algéroise, la femme de ménage eut un rictus écœuré en entendant

prononcer un nom aussi bizarre.

Si monsieur veut bien patienter un moment… Je vais voir si monsieur est

chez lui.

La femme de ménage monta lentement à l’étage au-dessus, persuadée que cet

individu devait être un des ses amis. La taille et la corpulence imposantes de la femme

de ménage n’avaient pas échappé à Hennou, installé dans un fauteuil du hall, qui

savourait imaginairement le plaisir qu’il éprouverait à mettre son poing sur la figure

de cette esclave prétentieuse de l’oligarchie. Devant la porte de l’appartement de

l’héritier Djelloul, Kella demeura interdite, ne comprenant pas à quoi rimaient les sons

qu’elle percevait. On aurait cru qu’une bataille impitoyable se livrait à l’intérieur de

l’appartement de Daoud. Pâle et gênée, la femme de ménage hésita se demandant

s’elle ne devait pas redescendre quêter de l’aide. En vérité, il n’y avait pas de bataille,

mais une poursuite effrénée de Daoud et sa fille, qu’il ne parvenait pas à rattraper entre

les meubles. La femme heurta le panneau d’un doigt inquiet. Aussitôt, le père et la fille

arrêtèrent leurs ébats et, sur un ordre du pseudo-auteur de ses jours, Loulou disparut

une fois encore et s’immobilisa sous la table. D’une voix essoufflée, le jeune homme

ordonna :
- Entrez !

Sur le seuil, Kella se figea, médusée par le spectacle qu’elle imaginait et qui la

scandalisait.

- Alors, Kella ?

- Oh ! Monsieur Daoud !...

- Quelque chose qui ne va pas ?

Moi ? Oh ! Merci, je vais bien… Puis-je vous demander si votre santé…

Excellente, Kella, merci. Vous êtes venue pour prendre de mes nouvelles ?

A vrai dire, non. Il y’a un monsieur qui vous demande. Il attend dans le hall

et prétend se nommer Hennou… Athmane Hennou. Il s’est même permis de vous

appeler par votre prénom… Je vous laisse le soin de juger la qualité de votre visiteur…

Ce que vous êtes drôle, Kella ! Que désire ce type ?

Je l’ignore, monsieur Daoud.

Merci, et dîtes-lui de monter !

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La femme de ménage repartie, Daoud se pressa d’enfermer Loulou dans la

chambre, avec interdiction de faire aucun bruit et de manifester sa présence. A peine

avait-il terminé de donner ses instructions à la môme, que la servante introduisait


Hennou.

- Monsieur Daoud ?

Je n’autorise, cher monsieur, qu’un nombre infime de personnes – dont à

ma connaissance vous n’êtes pas – à m’appeler par mon prénom.

Je présume que, Daoud n’est donc pas votre nom ?

Mon prénom… Je suis Daoud Djelloul. Je ne pense pas vous avoir déjà

rencontré ?

Je ne pense pas. Mais avant tout, permettez-moi de vous présenter mes

excuses, pour ce qui a pu vous paraître irrespectueux à votre personne qui n’était du

qu’à l’ignorance de ma part. Je viens vous demander de m’autoriser à parler à la petite

fille, Loubna.

- Présentez-vous, monsieur !?

Je suis un ami de sa mère…

Prenez place, monsieur, et ayez l’amabilité de me décrire cette femme,

enfin la mère de cette fille ?

Je suis pour le moins surpris, mais … tenez, voici le journal avec sa photo,

je pense que cela illustrera mieux toutes les explications.


-

Parce qu’elle a sa photo dans le journal ?

Elle a été découverte par la police assassinée à Annaba, dans un chantier

abandonné.

Daoud poussa une exclamation étouffée et, du geste, imposa silence à son invité

qui sut alors que Loubna est toute proche, et il eut le sentiment de toucher au but. Le

jeune Djelloul examinait avidement la photographie de Noudjoud Azhar, dont les traits

s’affirmaient, pour lui, parfaitement inconnus. Maintenant, il savait n’avoir jamais

rencontré cette femme. Il en fut soulagé en même temps qu’il ressentait un léger

pincement au cœur à l’idée qu’il lui faudrait perdre la petite Loulou, puisqu’il n’était

pas son papa. Il rangea le journal dans un tiroir pour que la gosse, qui savait déjà lire,

ne soit pas mise au courant du destin tragique de sa maman. Athmane, qui scrutait

Daoud, s’enquit :

- Vous n’êtes donc pas le père de la fillette, n’est-ce pas ?

- Non, je ne le pense pas.

En tout cas, moi j’en suis persuadé, Noudjoud n’appartenait pas à votre

milieu, même de loin.

Oui… la petite a entendu mon nom, ou plutôt mon prénom, et elle en a

déduit qu’elle était ma fille. J’avoue que durant mes années d’études à l’université,

j’ai eu plusieurs aventures, dans le temps, je ne pouvais jurer que l’une d’elles n’ait

pas été rendue mère par mes soins sans que je fusse au courant. Ah ! Les erreurs de
jeunesse : qui n’en a pas commis ?

Dites-moi, vous n’étiez pas à la cafétéria de la gare, hier ?

Si, j’y étais venu récupérer ma fiancée. Vous y étiez donc, aussi ?

Oui. Et maintenant, pourrai-je parler à la môme ?

D’accord… Loubna ?

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La fillette pointa son nez dans l’entrebâillement de la porte de la chambre. Elle

avança doucement et reconnut illico le compagnon de sa mère. Ce dernier constata

avec soulagement que l’enfant était la même, vue à la gare avec sa mère la veille.

Mais, avant que le trafiquant ait pu prononcer un mot, Loulou glapissait :

Je le reconnais… c’est lui qui était avec maman ! Je refuse de le voir !

Non !... je ne veux pas le voir ! Il me fait peur !

Hennou tenta de la prendre dans ses bras, mais elle rebondit de travers et courut

se refugier dans la chambre, l’homme jura.

- Il faut que je lui parle !

Intrigué, « son » papa se leva.

Arrêtez ! Il y a quelque chose que je n’arrive à suivre, là ! Votre attitude me

déplaît ! Et pourquoi vous la brusquez ainsi ?


L’assassin de Noudjoud ne pouvait plus se permettre d’être patient. Quand on a

un meurtre sur la conscience, il est plus indiqué de se dépêcher de terminer son travail

et de prendre la poudre d’escampette avant que ça ne soit trop tard. Il fixa

haineusement ce fils d’oligarque se permettant de prendre des grands airs avec lui. Il

lui aurait volontiers cassé la figure en son nom personnel et au nom du prolétariat. Il

ordonna :

- Tirez-vous de là, j’ai besoin de discuter avec cette fille !

Daoud, agacé, rouge de colère que chez lui un inconnu se permit de lui donner

des ordres et de lui parler sur ce ton, protesta :

- Je vous interdis de… Sortez de chez moi, et vite !

Le poing gauche du repenti l’atteignant au menton lui donna l’impression que

sa tête, ne tenait plus sur ses épaules, filait loin de son corps, lequel s’écroulait sur le

tapis. Athmane jura de nouveau en se rendant compte que la petite s’était enfermée à

clé dans la chambre. Il ne pouvait songer à enfoncer la porte de crainte d’ameuter les

membres de la famille Djelloul. La rage au cœur, il dut se presser, obligé de guetter

une meilleure occasion, attente qui pouvait être pour lui terriblement risquée. Dans

l’escalier, il croisa Kella qui montait. Cette dernière pivota sur elle-même pour

annoncer :

- Je reconduis monsieur… ?

Pour toute réponse, le malfaiteur, à qui la déception brouillait complètement

l’esprit, la frappa d’un crochet au foie. La femme, exhalant une sorte de râle, se plia en

deux, descendit les marches sans tomber, ce qui relevait du miracle et se mit à tourner

littéralement sur place tandis que le fuyard quittait la maison. Madame Douja Djelloul,

la maîtresse de maison, sortant à l’improviste de son appartement, refusa – sur le


champ - d’en croire ses yeux. La compassée pauvre Kella se trémoussait comme une

girouette prise par un vent de folie. Outrée par le comportement bizarre de sa femme

de ménage, Douja, lança : « Kella ! » qui résonna longuement dans le hall. La femme

de ménage s’arrêta, se redressa légèrement pour faire face à sa maîtresse.

- Kella ! Tu n’avais pas honte de faire le clown ?

- J’ai… j’ai très mal ma… madame Dou… Douja!

- Eh bien, ton comportement me déçoit !

Et, superbe, elle laissa là la malheureuse domestique pour rentrer dans son

appartement. Mis au courant, le chauffeur des Djelloul ne crut pas tout à fait ce que lui

racontait la femme de ménage, de cette nouvelle incartade ajoutée à celles déjà

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rapportées qui obligeait à regarder Kella d’un autre œil. Tenant une tasse de thé, le

regard hagard, la femme murmurait au chauffeur :

Il s’en passe des événements incroyables, ici, … Oui, il s’en passe des

choses, ou alors, c’est moi qui suis devenue folle sans m’en rendre compte…

Le chauffeur n’osa pas lui confier qu’elle n’était pas loin d’adopter cette

dernière hypothèse.

Dans l’appartement de Djelloul –fils, versant toutes les larmes de son corps, la

petite Loulou, agenouillée près de « son » père qu’elle croyait mort, l’embrassait sur

tout le visage. Sous cette humide tendresse, Daoud consentit à ouvrir un œil quelque

peu hagard. Il lui fallut quelques minutes pour s’apercevoir que sa tête collait toujours

à ses épaules, mais bien qu’il avait été mis hors de combat par le plus formidable

crochet reçu de sa vie. Et puis, il distingua la petite fille, sentit qu’elle l’embrassait et
lui pleurait dessus tout à la fois. Cette constatation l’aida à reprendre ses esprits. Il

serra la fillette contre lui et embrassa à son tour une Loulou, qui oubliant

merveilleusement ses angoisses, riait du plus beau rire que Djelloul eût jamais

entendu.

Dès que le trafiquant eut tourné le coin de la rue jouxtant la maison des

Djelloul, l’agent Fethi lui tourna le dos pour se plonger dans une discussion animée

avec son collègue Djahid que le fuyard ne connaissait pas. Fethi se lança sur ces traces

alors que son camarade montait chez les Djelloul.

La femme de ménage faillit s’oublier jusqu’à pousser une exclamation

d’angoisse lorsque, de nouveau un inconnu lui demanda de parler à « Monsieur

Daoud ». Instinctivement, la femme de ménage se recula, redoutant un mauvais coup.

En se tenant très éloignée du visiteur, la femme l’invita à patienter dans le hall et

monta haletante, prévenir Djelloul junior. Une fois encore, Kella crut être le jouet

d’une hallucination auditive en percevant – venant de l’appartement de Daoud – un

rire si frais, si innocent qu’elle ne devinait pas de quelle gorge il pouvait bien

échapper, car jamais elle ne lui serait venu à l’idée qu’une enfant put se trouver dans

l’austère domaine de la famille Djelloul. En cognant, il fit cesser net les euphories

jubilatoires et, de l’autre côté de la porte, sur un signe de son père, Loulou fonça sous

la table où elle commençait à passer pas mal de temps. La femme de ménage qui, tout

doucement, inclinait à ne plus s’étonner de rien, se surpassa pour ne point marquer sa

surprise à la vue du jeune Daoud riant tout seul comme s’il chantait. En apprenant

qu’un monsieur souhaitait parler avec lui, le jeune homme ferma les poings et se dit

que cette fois-ci il ne se laisserait pas surprendre si son invité manifestait des

intentions aussi belliqueuses que son prédécesseur.


Sitôt qu’elle eut introduit l’agent secret chez Daoud, la femme de ménage

s’évapora dans l’escalier. La petite Loubna avait regagné sa chambre et « son » papa

dissipa immédiatement l’erreur de son hôte touchant son patronyme. L’agent se

confondit en excuses et, presque aussitôt, parla de la petite fille qu’il désirait voir. Il

n’a pas terminé d’énoncer sa demande qu’il recevait un direct fulgurant qui l’envoya

rouler les jambes en l’air sur le sol. Quand le policier revint à lui, il s’enquit

doucement :

Mais… vous êtes fou ou quoi ? Et… si vous m’expliquiez ?

Daoud s’excusa. Djahid hocha la tête.

50

Je comprends… mais tout de même, la prochaine fois, avant de cogner sur

quelqu’un, apprenez à qui vous avez affaire… Je m’appelle Djahid. Je suis agent secret

attaché au service du DRS.

Je ne sais comment vous exprimer mes regrets… Je suis vraiment navré sur

ce malheureux évènement.

Pourquoi ce repenti, reconverti en trafiquant de drogue – de son nom

Athmane Hennou – bien connu chez nous, est venu vous rendre visite après avoir

commis un meurtre hier soir ?

Un meurtre ?
-

Vous n’avez pas lu le journal ?

C’est lui qui… ?

Oui, c’est lui.

Oh, la canaille, l’assassin !

Qu’est-ce qu’il voulait de vous ?

Il a demandé à parler à ma fille.

Votre fille ?

Oui. Celle, où j’ai cru un moment être ma fille… L’enfant de cette

malheureuse que votre homme a assassiné…

La môme est là ?

Oui, dans sa chambre.

Avez-vous une idée de ce que Hennou attendait d’elle ?

-
Aucune idée.

Djahid s’installa dans le fauteuil pendant que l’héritier Djelloul, tenant à lui

faire oublier l’incident, l’invitait à boire quelque chose. Puis, sur demande de son hôte,

il raconta l’aventure commencée la veille avec l’annonce imprévue d’une paternité

inattendue.

Et, maintenant, êtes-vous convaincu que l’enfant n’est pas de vous ?

- Très convaincu.

- Vous le lui avez dit ?

- Non.

- Non ? Pourquoi ?

- J’aurais du chagrin et de la peine à l’idée de la voir s’en aller… Elle n’a

plus de mère… Une orpheline, si j’ose dire puisque elle n’a jamais eu de père. Il me

paraît évident qu’elle mérite mieux que l’éducation qu’elle serait susceptible de

recevoir chez ses grands- parents, de braves gens, sans aucun doute, mais…

- Je vois. Mais…, il faut que nous sachions quel renseignement notre

adversaire espérait arracher à la petite… Je vous serais obligé de l’appeler.

Daoud n’eut pas le temps de répondre, la petite Loulou se montra. « Son » père

remarqua sévèrement :

- Tu écoutes maintenant aux portes ? Ce n’est pas bien ! N’est-ce pas

monsieur Djahid, que c’est très mal ?

- Oui, mais… avec mon métier, je serais mal fondé de le lui reprocher…

Approche-toi, ma petite.

La fille paraissait subjuguée par cet homme à la voix calme et mielleuse.


- Quel âge as-tu, ma puce ?

- Sept ans.

51

- Pour moi, tu es une grande fille intelligente… Tu connaissais le bonhomme

qui est venu tout à l’heure rendre visite à… ton père ?

- Oui.

- Où l’as-tu connu ?

- Je ne le connais pas, mais je l’ai vu à la cafétéria de la gare en compagnie de

maman. Il nous attendait. Il ne me plaisait pas.

- Peux-tu me dire ce qu’il te voulait, petite ?

- Il voulait me reprendre.

- Je ne pense pas que c’est ça qu’il voulait, mais bon… Et ta maman ne t’a

rien remis ces jours-ci en te recommandant de bien le cacher ?

- Non.

- Tu es certaine ?

- Tout ce que je sais, c’est que maman était pressée de partir avec ce

monsieur de la gare.

Djahid soupira.

- Je ne vois qu’une chose : il n’y a que cet individu qui pourrait nous

renseigner, mais je doute fort qu’il y consente. Je suis convaincu qu’il n’a pas ce qu’il

cherchait, sinon il ne se serait pas risqué pour revenir sur ses pas avec une toute petite

chance de s’en sortir… dans son esprit, pas dans le nôtre. Pour une raison qui nous

échappe, la petite joue un rôle important dans toute cette situation. C’est par elle qu’il
compte arriver à ses fins. Euh… avez-vous fouillé ses affaires ?

- Pour ce qu’elle avait !...

- Vous permettez que j’y jette un coup d’œil ?

- Allez-y.

L’agent de recherche examina le maigre trousseau de la petite Loulou et s’il

eut l’idée de passer au peigne fin toutes ses affaires, il ne songea pas à fouiller

l’intérieur du cabas.

- Il n’y a rien monsieur Djelloul… Mais je compte bien sur vous pour garder

l’enfant jusqu’à ce que nous parvenions à notre but. En tout cas, elle ne sera nulle part

plus en sécurité qu’ici.

A la manière dont l’agent prit congé de Daoud, Kella, qui attendait dans le

hall, comprit que, cette fois, elle avait affaire à un homme bien élevé et ce fut sans la

moindre crainte qu’elle l’accompagna jusqu’à la sortie de la maison. Au moment de la

quitter, Djahid se retourna vers elle et, dans un sourire attendri, prononça :

- Vous êtes adorable, chère madame.

Ayant soigneusement refermé la lourde porte de chêne sculptée, elle gagna la

cuisine, où, le chauffeur - tenant une tasse de café - rien qu’à son air, devina qu’il

venait encore de lui arriver une histoire insolite.

- Qu’est-ce qu’il y a encore Kella, tu parais essoufflée !?

Reprenant sa voix normale, s’étant laissée tomber lourdement sur sa chaise,

révéla :

- Vous savez ce que le monsieur, qui a rendu visite à monsieur Daoud, m’a

confié en partant ? : « vous êtes adorable, chère madame ». Je ne comprends plus rien

à rien… Si vous voulez mon avis, il se passe des choses, ici, incroyables…
Le chauffeur, riant, posa sa tasse sur la table, quitta les lieux.

52

Djahid rejoignit Fethi à l’hôtel où Hennou avait réintégré sa chambre. Il rendit

compte à son collègue de sa visite à Djelloul junior et il partagea son opinion quant au

rôle capital que la petite fille jouait dans l’histoire sans qu’ils soupçonnassent en quoi

cela consistait. Ils décidèrent de poursuivre de plus en plus près leur gibier et de

monter une garde constante dans le quartier des « oligarques ». Quant au trafiquant,

tournant en rond dans sa chambre, il sentait s’amenuiser ses chances d’y parvenir sans

dommage dans son aventure. Pourtant, ne pas remettre la marchandise à son

propriétaire à Annaba était hors de question. Alors, autant mener la partie jusqu’au

bout en dépit des risques mortels que cela comportait. Il fallait impérativement mettre

la main sur cette petite fille ou, tout au moins, sur ses affaires. Il crevait d’angoisse à

l’idée que cet imbécile de faux père voulut offrir de nouveaux habits à la petite et qu’il

jetât ses vieux effets. Ce serait la catastrophe définitive, et pour lui, et pour ses chefs !

Le trafiquant n’aurait plus alors qu’à se rendre aux autorités sans tarder en essayant de

sauver ce qu’il en reste, c’est-à-dire, sa vie. Athmane Hennou, se sentait tellement si

perdu et après mille réflexions qu’il décida d’appeler son chef au secours. Il entendit

avec un certain soulagement la voix de son interlocuteur.

- Bonsoir, Athmane… Vous me téléphonez pour me confirmer que tout est

rentré dans l’ordre ?

- Hélas ! Pas tout-à-fait.

- Je n’aime pas cette réponse, Athmane.

- Croyez-moi, je souhaiterais pouvoir vous en donner une autre.

- Les souhaits importent peu, cher monsieur Athmane… H. Vous le savez très
bien. Ce n’est pas sur les souhaits que nous sommes jugés, punis ou récompensés. Où

est le cadeau de vos parents ?

- Il est chez les Djelloul.

Il y eut un court silence et Hennou s’imagina que la communication était coupée

mais, bientôt la voix reprit avec une inaudible fissure :

- Chez qui avez-vous dit ?

- Les Djelloul, au quartier des oligarques.

J’en ai entendu parler…. de cette crème. Comment se fait-il que votre

cadeau a atterrit là-bas ?

C’est long à vous expliquer…

Vous avez commis beaucoup de sottises et d’erreurs cher monsieur H…

beaucoup plus que nous n’en tolérons généralement de nos employés. Il vous faudra,

sans doute, tenter un gros effort pour nous aider à oublier vos maladresses. N’essayez

pas de prendre contact avec moi. Nous prendrons les dispositions nécessaires pour être

sûrs que vous n’êtes pas surveillé. Réintégrez votre hôtel et n’en sortez plus avant que

vous n’ayez reçu de nouvelles instructions. Je préfère être dans ma peau que dans la

vôtre si vous ne parvenez pas à récupérer la marchandise tant désirée par vos parents.

Daoud Djelloul ne pouvait demeurer enfermé dans son appartement sans

susciter des étonnements voire des inquiétudes de la part de son entourage. Il annonça

à Loulou qu’il se voyait obligé de la quitter et qu’il comptait sur elle pour rester très

sage. Il lui promit de lui acheter de beaux habits, des jouets et tout ce dont elle aura
besoin, mais elle avait entendu l’homme que « son » père avait assommé d’un coup de

poing, affirmant que des gens voulaient lui faire du mal. Elle devait donc rester à

l’abri. Le jeune homme ne pouvait fermer à clé, car ce geste inhabituel donnerait

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naissance à des commentaires et suppositions, c’est-à-dire éveillerait la curiosité.

Loulou reçut l’ordre de se tenir dans la chambre et de passer sous le lit à la moindre

alerte. Ce passionnant jeu de cache-cache amusa la môme qui prit tous les

engagements exigés d’elle.

Après le départ de celui qui, pour elle, serait toujours son papa quoi qu’on pût

lui raconter, Loulou resta bien sage. Mais elle n’était pas un caractère apathique et,

bientôt, elle commença à s’agacer ferme. Elle s’approcha de la fenêtre qui donnait sur

la rue et aperçut des filles, presque de son âge qui jouaient sur le trottoir. Une envie

folle l’empoigna de sortir. Elle lutta un instant pour triompher de l’élan la poussant à

courir dehors au lieu d’obéir aux promesses faites, et puis, comme elle n’avait que sept

ans, la joie l’emporta sur la prudence et, traversant silencieusement le hall, glissa sur le

palier, ouvrit sans bruit la porte de l’escalier de service et se trouva bientôt sur le

trottoir où nul ne lui prêta attention.

Dans sa chambre où il s’était refugié, pour obéir et aussi parce qu’il avait peur

et qu’entre les quatre murs de la pièce il se sentait pour un temps à l’abri, Athmane,

ayant hérité de son croisement un fatalisme qui penchait très vite à l’abandon, se

voyait déjà mort et se pleurait avec beaucoup de sentiment. Il n’émergeait de son

inertie que pour s’en prendre à la mémoire de son ex-compagne, Noudjoud Azhar qu’il

rendait responsable de tous ses malheurs. En tout cas, il était résolu à ne pas

disparaître avant d’avoir tiré une éclatante vengeance de ces ploutocrates – du genre
Djelloul – qui s’entêtaient à empêcher le brave Hennou de remplir la mission pour

laquelle il était payé.

Après avoir passé son temps à jouer et à taquiner les enfants qu’elle trouvait pas

du tout à son gout, Loulou comprit que le moment se présentait où il lui fallait

absolument rentrer. Elle dut se hisser sur la pointe des pieds pour tirer sur l’anneau qui

déclencha une sonnerie mélodieuse très loin jusqu’à l’appartement des parents de

« son » père. Le cœur battant, elle attendit. Elle sentit son ventre se rétrécir lorsque des

pas se rapprochèrent. La porte s’ouvrit devant l’imposante Kella un peu surprise

d’apercevoir cette gamine, mais avant qu’elle ne lui eût demandé ce qu’elle désirait,

elle franchissait le seuil, saluant la femme de ménage avec une apesanteur : « salut

Kella ! » qui laissa la domestique sans réaction immédiate, et, ce fut contre les enfants

qui l’accompagnaient jusqu’à l’entrée que Kella tourna son courroux.

Fichez le camp d’ici ! Il n’y a pas d’autres endroits pour s’amuser que

devant la porte des Djelloul ? Quelle éducation !... Et cette petite fille…

Elle réalisa alors que la môme ne se trouvait pas avec ses camarades et qu’elle

avait dû avoir l’effarant culot de s’enfoncer dans l’appartement. Refermant avec

colère la porte, elle monta aussi vite qu’elle le pouvait à l’étage supérieur pour jeter

un coup d’œil chez monsieur Daoud Djelloul, mais la petite Loulou avait eu le temps

de se glisser sous le lit conformément aux directives reçues de son papa en cas

d’alerte. Indécise, la femme de ménage redescendit, regarda méticuleusement dans la

salle à manger, dans le salon, tout en pensant que cette petite n’aurait sûrement pas eu

l’idée de se cacher dans une pièce. Ne découvrant rien, et se persuadant vivre dans un

environnement étrange depuis la veille au soir, consentit qu’elle ait peut-être rêvé et
que la gamine ait rejoint les filles pendant qu’elle les sermonnait. Néanmoins, par

acquit de conscience, elle tint à inspecter sous le grand canapé, occupant toute la

longueur d’un mur du hall. Elle dut se plier en quatre. A ce moment là, madame Douja

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Djelloul – légèrement myope - sortit de sa chambre. Elle ne comprit pas ce qu’était la

chose qu’elle distinguait dans sa vision. Elle s’approcha, se pencha et poussa une

vocifération indignée en constatant qu’elle touchait la croupe de sa domestique. D’une

voix tremblante, elle brama :

Kella !... Qu’est-ce que tu fais dans cette position cocasse ?

Piteuse, la femme de ménage se redressa avec peine.

- Excusez-moi madame Douja… je cherchais une petite fille.

Les yeux de Douja Djelloul manquèrent de lui giclèrent des orbites.

- Qu’est- ce que tu dis ?

- Une petite fille qui est entrée en me lançant : salut Kella !

- Et qui est cette gamine, je te prie ?

- Je l’ignore, madame, apparemment, elle s’est évaporée.

- Tu trouves cela normal ?

Non, madame, oh, non !... Mais depuis hier soir, il s’en passe ici des choses

invraisemblables, étranges, madame…

La maîtresse de maison recula furtivement, attendit d’être à quelques pas de sa

femme de ménage et, pivotant brusquement sur ses talons, fonça vers le salon.

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CHAPITRE IV

En se levant, Antar Azhar – qui avait l’habitude de voir sa femme se hâter de lui

servir son petit déjeuner – s’étonna d’un abandon flagrant sur des habitudes bien

établies… par lui-même. En bon communiste qui, chez lui, est partisan de

l’égalitarisme le plus absolu, Antar flaira dans cette absence insolite les prémices

d’une révolte qu’il fallait mater en ses débuts pour ne point risquer d’être emporté par

elle. Les pieds dans ses savates, le poil hirsute, l’œil chargé d’éclairs et la bouche

mauvaise, Antar cria :

- Dieu Clément ! Houda ! Qu’est-ce que ça veut dire ?

Sa voix enrouée vibra longtemps sans susciter le moindre écho de la part de sa

femme. Le silence fit s’asseoir Azhar sur son lit. Il pensa à des abandons criminels. Il

se vit seul, conduit « chez les vieux » et cette perspective le propulsa vers la porte

qu’il ouvrit en hurlant :

- Houda !... Houda !

Mais au lieu de sa femme, ce fut sa fille Sissi qui se montra sur le seuil de la

cuisine et qui, sévère, interrogea :

- Il sert à quoi tout ce vacarme ?

Antar Azhar redoutait sa fille sans trop oser le montrer :

- Je n’entendais personne…

- C’est avec tout ce clapotis que tu veuilles qu’on t’entende ?

Euh… Ta mère, elle ne m’a pas apporté mon déjeuner… Je me sens mou

comme une banane…

-
Allez, viens dans la cuisine et n’en rajoute pas avec ta grosse voix. Avec la

mère, nous commérons !

Vous commérez ?...

Cette mise au point acheva de démontrer au vieux Antar que chez lui, ce matin-

là, quelque chose ne tournait pas rond. Voilà que Houda se mettait à parler, à présent !

Il lui parut, sans trop comprendre pourquoi, que c’était une irrévérence à son égard.

Dans ce terme « commérer » employé de si bonne heure, il devinait une sorte

d’exclusive à son adresse. La colère le reprit et, se jetant dans la cuisine, il beugla :

- Et de quoi donc vous commérez ?

- De Noudjoud.

Antar se figea, les bras pendants, oscillants, ne trouvant plus un mot à

prononcer, plus un geste à esquisser. Sissi s’enquit :

- Un peu de retenue, tu as déjà oublié ! ?

Ce propos prononcé par sa fille le fit sursauter. Maintenant, il se souvenait. La

visite de ces hommes, le coup reçu et la nouvelle de sa fille assassinée. Une Azhar

assassinée !... De quoi déshonorer une famille pour plusieurs générations. Il baissa la

tête et ne fut plus qu’un vieux en proie à un chagrin trop grand. Il prit place près de sa

femme et mit sa grosse main mouchetée sur le genou de sa compagne. Il soupira :

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Houda… Noudjoud n’était pas une si mauvaise fille, notre Nounou, hein ?

La tête un peu folle bien sûr, et aussi un manque de considération pour sa famille.

Mais, vrai de vrai, elle n’était pas une mauvaise fille, au fond.
Sissi, assise en face d’eux, regardait son père et sa mère. Jamais comme en ce

moment ils ne lui avaient paru aussi fatigués, aussi usés, aussi démunis. Elle ne

pourrait jamais les abandonner. Incapables de vivre seuls… Houda eut un gémissement

éraillé qui venait du plus profond des ses entrailles. Sissi pensa à ses grandes bêtes

fortes qui, subitement, s’arrêtent et poussent un cri étrange avant de mourir.

- Tiens bon, toi, maman…

Je ne peux, hélas, me faire à l’idée que je ne reverrai plus jamais ma

Noudjoud…

Son mari souligna :

- Depuis toutes ces années où elle nous manquait…

Oui, mais je savais qu’elle vivait… loin de nous peut-être, mais qu’elle

vivait… et puis assassinée, une jeune fille qui avait reçu une si bonne éducation.

Ce rappel souffleta Antar Azhar pour qui il évoquait l’unique défaite de toute

son existence conjugale, une défaite qui lui avait sûrement coûté une place importante

dans un ministère, comme certains de ses amis de combat. Penser que lui, le

communiste pur sang, lui qui cognait contre ceux qui huaient les libérateurs du pays –

mais alors les vrais, authentiques, morts ou vivants, à plus de cinquante années de

distance, le rouge de la honte lui montait encore au front. Heureusement qu’il avait

tenu bon pour la seconde. Remâchant la vieille rancune, il ne put se tenir de

remarquer :

Peut-être que si j’avais été dans leur… camp oligarque, comme beaucoup
de mes compagnons qui avaient trahi la patrie, ma Noudjoud aurait au moins reçue une

éducation à la laïque à Hydra ou au Club des Pins, et aujourd’hui, elle n’en serait pas

là où elle est à cette heure !

Sa femme Houda supportait tout de son époux et depuis plus de quarante ans,

mais elle ne tolérait pas qu’on touche à la religion. Jadis, quand Antar lui avait

demandé sa main, elle avait bien failli dire non, de peur d’être damnée pour avoir

épousé un communiste et mis au monde des petits communistes. Seulement, Antar

était bel homme dans sa tenue de Parisien et avait triomphé des menaces de l’enfer.

Grâce à Dieu, Houda ne donna pas le jour à des garçons, des garçons qui auraient pu

suivre l’exemple paternel. Sa fille aînée se révéla semblable à sa mère, c’est-à-dire

perméable aux bonnes idées. Quant à Sissi, elle ne ressemblait à personne. Quoi qu’il

en soit, madame Azhar n’acceptait pas que son mari profitât de leur malheur pour

essayer de prendre sa revanche.

Les Azhar ! Espèces de sans Dieu ! J’ai honte de porter ton nom quand je

t’entends parler de cette manière ! Tu crois que notre pauvre fille, elle a demandé à

être tuée ?

Gêné, Antar n’insista pas, mais d’un autre coté, le souci de son prestige lui

interdisait de rompre le combat en ayant l’air de se reconnaître fautif.

En tout cas, dans notre famille, il y en a jamais eu qui se sont fait

assassiner ! Tout le monde nous respectait !

57
-

N’importe quoi ! Raconte que Noudjoud, elle n’est pas ta fille, peut-être ?

Devant Sissi qui nous écoute, tu dirais que je n’avais jamais été une femme honnête et

fidèle ?

Houda, parvenue à sa mise au point, porta vivement la main à la partie gauche

de sa poitrine, ferma les yeux et s’écroula sur sa chaise, en murmurant d’une voix

faible, inaudible :

Mon cœur… J’ai mal au cœur… Sûr qu’il va s’arrêter… J’ai la tête qui

tourne tellement que je n’y vois quasiment plus… Certain que j’ai les nerfs croisés sur

l’estomac à cause de ce vaurien !... Sissi, vite, donne-moi un verre d’eau…

Lorsque sa mère but, Sihem s’adressa rudement aux auteurs de ses jours :

Ça suffit maintenant, vous deux ! J’en ai marre de vos chamailleries

inutiles ! Ma sœur est morte, elle est morte, c’est tout, et elle ne reviendra plus ! On la

pleurera plus tard… Et n’oubliez pas qu’il y a sa fille…

Son père ne devinait pas où elle souhaitait en venir.

- Et puis après ?

Et puis après… ? Dis-moi alors pourquoi ce type lui court-il derrière ? Si

vraiment il a tué sa mère, je ne vois pas pour quelle raisons il aurait de l’affection pour

la petite fille !

Son père, peu enclin au raisonnement, s’efforçait de bien ordonner ses idées.

- Tu penses qu’il lui ferait du mal ?


- Sans aucun doute !

Qu’on puisse faire du mal à un enfant dépassait l’entendement du vieux Azhar.

Quant à sa femme, elle avait tellement l’habitude d’être accablée par le sort qu’elle ne

savait plus guère que gémir, ce dont elle ne se priva pas. Sissi comprit qu’elle n’avait

aucun secours à attendre de ses parents. Elle décida :

Nous avons promis de ne pas nous montrer au quartier des Djelloul, mais

c’est un cas de force majeure. Je vais aller voir le père à Loulou pour le mettre au

courant et lui conseiller de se méfier.

Lorsque Sissi les eut quittés, Houda et Antar se prirent la main – et ce geste

inhabituel disait assez la profondeur de leur désarroi – hésitant entre pleurer la

disparition de Noudjoud ou se féliciter du courage de leur benjamine.

Athmane Hennou fut tiré de son sommeil par la sonnerie du téléphone. Il était

certain qu’il s’agissait de son chef inconnu.

Athmane ?... On m’a mis au courant de vos malheurs… Mais ce genre de

malheurs n’arrive qu’aux maladroits, mon cher ami, et si nous étions des militaires, je

dirais aux traîtres…

Le missionnaire eut du mal à avaler les propos de son chef, mais il n’avait

d’autres choix que d’être attentif, malgré lui.

Vous m’écoutez monsieur… H… ? Je viens de recevoir des nouvelles de

vos parents. Ils s’impatientent et, pour vous exprimer le fond de ma pensée, ils

n’admettent pas qu’il puisse s’agir d’une simple bévue. Ils sont profondément fâchés
de la fin inutile donnée à votre histoire d’amour. Ils affirment que cela prouve un

manque de savoir-faire tout à fait incompatible avec les charges que vous assumez de

votre propre gré. Je pense que si vous ne tenez pas à ce que votre famille vous réserve

une réception qui ne ressemblerait en rien à celle organisée pour célébrer le retour d’un

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héros, vous seriez bien inspiré de vous mettre immédiatement au travail et de réussir

par n’importe quel moyen. Vous m’écoutez, Athmane ?... par n’importe quel moyen.

Je précise bien encore : par n’importe quel moyen. J’attends de vos nouvelles. Bon

vent.

Les lèvres sèches, Hennou raccrocha. Pris entre le marteau et l’enclume, il ne

savait pas comment s’en sortir. Après tout, perdu pour perdu, que risquait-il ? Il bondit

hors de son lit, entra dans la salle de bain et, gonflé à bloc maintenant qu’il savait ne

plus avoir le choix (ce qui lui ôtait toute hésitation), il se jura d’en terminer la tâche le

jour même avec l’affaire le préoccupant. Il lui fallait impérativement trouver cette

môme et découper en lanières son maigre bagage pour dénicher la cocaïne qui,

désormais, pour ce trafiquant, devenait une sorte de laissez-passer. Il quitta l’hôtel,

Djahid sur ses talons. Son collègue errait du côté du quartier des « oligarques »,

attendant la prochaine manifestation du gibier qui ne pouvait pas ne pas tenter un

nouvel essai.

Pour se donner le temps de préparer son nouveau plan d’attaque, le dealer

allongea un peu son parcours, descendant jusqu’à la place d’Hydra où il fit plusieurs

tours afin de fortifier dans sa haine du régime capitaliste et puiser dans cette aversion

les ressources d’énergie nécessaires à l’achèvement de sa mission. Il remonta par une

rue exigüe qu’il parcourra très vite, alors même que Sihem Azhar, descendue d’un
taxi, y posait le pied. Le hasard qui s’amuse souvent à compliquer les aventures

humaines, s’arrangea pour que Hennou se dirige vers le quartier des « oligarques »

suivi de la jeune fille. Ni l’un ni l’autre ne soupçonnait la chose. Quelle impression

fugitive attira l’attention de la cadette des Azhar ? Certains appellent cela l’intuition.

Quoi qu’il en soit, tous ses sens soudain en éveil, Sissi étudia la silhouette qui, tout

d’un coup, l’intriguait. Elle n’a pas digéré le coup reçu la veille chez les Djelloul et ne

demandait qu’une chose : que le bon Dieu la remit en présence de son agresseur qui

était sans doute l’assassin de sa sœur Noudjoud. Le physique de l’homme, autant

qu’elle s’en souvenait, rappelait celui de Hennou. Une colère de plus en plus violente

l’agitait au fur et à mesure qu’elle se persuadait que Dieu l’avait exaucée. A quelques

pas derrière elle, l’agent Djahid, uniquement préoccupé de ne point perdre le trafiquant

de vue, ne se souciait guère de la demoiselle pressant le pas devant lui. Afin d’en avoir

le cœur net, Sissi rejoignit le meurtrier devant l’étalage d’une épicerie de volaille et

d’œufs et, la voix quelque peu vibrante, dit :

- Excusez-moi, monsieur…

Sans défiance, Athmane Hennou se retourna et resta figé, sans voix, en

reconnaissant la sœur de son ex-compagne. Il se passa cinq secondes à peine avant que

l’homme, voulant bluffer, s’enquit :

- Vous désirez, mademoiselle ?

Djahid se rapprocha, inquiet. Avec un hurlement qui alerta les passants à se

retourner et attira d’un même élan le propriétaire de l’épicerie du coin ainsi que ses

clients à l’entrée, Sissi, d’un revers de main, faisait sauter la casquette de Hennou, lui

empoignait la chevelure à pleines mains, tirait dessus de toutes ses forces tout en lui

flanquant de puissants coups de pied dans les tibias et en criant :


- Espèce d’assassin !... Sale crapule… Assassin !...

Djahid, ayant reconnu Sissi mais qui ne voulait surtout pas que son adversaire

tombât entre les mains de la police, avança pour séparer les deux lutteurs. L’Oranais,

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les yeux larmoyants, la cervelle embrumée par un vertige dû aussi bien à la douleur

qu’à l’épouvante de ce qui se passerait si les policiers débarquaient, frappa

violemment la jeune fille à l’estomac et Sissi, le souffle coupé, lâcha prise et recula.

Un autre coup l’atteignit à l’œil et lui mit des milliers d’étoiles dans la tête. Elle

s’affaissa sur son derrière, mais se reprit aussitôt et, se remettant sur les jambes, rafla à

l’étalage de l’épicerie un plateau d’œufs qu’elle écrasa sur la face de son adversaire

qui, aveuglé, ne put parer le direct que la bagarreuse Sissi lui appliqua de toute sa

puissance sur le nez. Se déchaussant, la courageuse Azhar lui fonça dessus et du talon

de sa chaussure, lui fit éclater les lèvres. Occupé à se désengluer les yeux du jaune

d’œuf qui les fermait, le repenti se trouvait en très mauvaise posture. Un autre coup de

talon lui fendit l’arcade sourcilière. Une rage criminelle l’empoigna et il se rua sur la

demoiselle Azhar pour l’étrangler. Un jeune homme, que la combativité de Sissi

enthousiasmait, tendit la jambe. Athmane Hennou y emmêla les siennes et s’étala à

plat ventre devant son nouvel adversaire qui eut le temps de lui envoyer un solide coup

de pied dans les côtes. Mais le trafiquant avait la force et la vitalité d’un taureau. Il se

releva et, vraisemblablement, les spectateurs ne tenant pas à se mêler de ce duel

sanglant, mademoiselle Azhar eût vécu un fort vilain quart d’heure si Djahid, l’agent

secret ne s’était pas jeté entre les deux protagonistes, face à Hennou à qui il chuchota :

Vous êtes malade ou quoi ? Et votre boulot, vous vous en moquez ?


Le trafiquant se demanda bien quel pouvait être ce type, mais le conseil qu’il lui

donnait le rappelait à sa mission. Sans dire un mot, il pivota sur ses talons et partit en

courant. Sihem voulut se lancer à sa poursuite, mais Djahid l’arrêta :

Oh ! Mademoiselle… Vous avez eu de la chance de vous en être tirée

vivante… N’en recommencez pas !

C’est l’assassin de ma sœur !

Ne vous en faîtes pas mademoiselle. Nous savons où le cueillir quand nous

le voudrons !

Mais… Je vous reconnais, vous !?

L’agent secret porta le doigt à ses lèvres :

Chut !... A la seconde où je vous parle, cet individu est suivi par un de mes

collègues. N’ayez aucune crainte, il ne nous échappera pas…

Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?

Parce que nous souhaitons qu’il nous mène à ses complices. Ne vous

inquiétez pas, votre sœur sera vengée… Euh… Puis-je vous reconduire quelque part ?

Inutile, c’est gentil à vous. En tout cas, je ne peux plus aller où je voulais
me rendre, avec cette mine… Je préfère retourner chez moi.

Djahid fit arrêter un taxi, de passage et paya au chauffeur la course en lui

ordonnant de déposer la jeune fille au quartier des « damnés ». Sissi voulut refuser,

mais l’homme l’apaisa en lui avouant que cette dépense serait incluse dans ses frais de

mission. L’épicier à qui il voulait aussi régler le prix du plateau d’œufs utilisé par Sissi

comme arme de jet, s’y refusa.

Une sacrée machine, cette petite ! Je n’ai jamais vu une bagarreuse aussi

entreprenante. Cette démonstration féminine de haut niveau valait bien un plateau

d’œufs, et même plusieurs !

60

L’affaire réglée Djahid rejoignit son collègue Fethi dans le quartier des

« oligarques » et lui apprit l’évènement auquel il avait assisté entre Sissi et le

trafiquant. Fethi s’inquiéta :

- Où est Hennou maintenant ?

Son ami haussa les épaules.

- Où voulez-vous qu’il soit ? Sinon à l’hôtel pour se changer.

Effectivement, Athmane Hennou s’était refugié à l’hôtel où son entrée suscita

quelque émotion. Il dit avoir été attaqué par des voyous et qu’il avait porté plainte.

Allongé sur son lit, un peu fiévreux, il s’interrogeait sur les causes profondes de

ce mauvais sort s’acharnant contre lui. Pourquoi avait-il rencontré cette fille voulant

venger sa sœur ? Penser à Sissi lui montait le sang à la tête. Il rêvait qu’il la dénichait

dans un endroit désert et il tremblait de plaisir à la perspective de tout ce qui lui

infligerait avant de serrer ses mains lentement sur son coup pour savourer tout
finement la joie de la sentir mourir entre ses doigts mais, avant cela, il jura de repartir

chez les Djelloul jusqu’à ce que sa mission – celle de récupérer la marchandise- soit

accomplie. Il s’endormit et tout aussitôt plongea dans un monde – son monde à lui –

de cauchemar comme à son habitude.

Lorsque Antar Azhar et sa femme virent entrer leur fille avec une physionomie

abîmée, ses habits déchirés, ils en restèrent, sur le moment, tellement saisis qu’ils ne

purent articuler un mot. Courroucée, Sissi prit immédiatement la mouche :

Pourquoi me fixez-vous avec cet air ? J’ai encaissé ma monnaie, et après ?

Son père s’imposa un énorme effort pour reprendre ses esprits.

- Qui… qui t’a fait ça ?

- L’assassin de Noudjoud !

- Tu l’as rencontré ?

J’ai fait plus que le rencontrer, je lui ai flanqué une soupe de patates bien

chaude… malheureusement, j’ai écopé des éclats !

Elle dut entreprendre le récit de la dure et rapide épreuve sanglante qui l’a

opposée au tueur de sa sœur à la place d’Hydra.

Quand Sissi en eut terminé avec son rapport, le père Azhar, congestionné

jusqu’aux yeux, se leva, alla à sa chambre et, dans une caisse, d’un tas de babioles,

sortit une épée des années soixante, souvenir de la guerre qu’il entretenait jalousement.

Il revint dans la cuisine l’arme au poing. A sa vue, Sa femme cria :

- Antar, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

-
Je vais saigner ce bandit, je vais le décapiter en plein public !

- A ton âge !...

Il n’y a pas d’âge qui tient ! On m’a tué ma fille aînée, on m’esquinte ma

cadette et je resterais sans réaction? Non, mais dis donc Houda, je suis encore un

homme capable ou pas ?

Emue, Sihem s’approcha de son père.

Où tu la trouveras cette canaille ? Il a filé, si tu avais vu ça…

Le vieux Antar n’y avait pas pensé. Il s’apprêtait à partir à l’attaque comme

autrefois – comme au temps des vendettas - Les temps ne sont plus les mêmes. Il

fallait s’en rendre compte et du coup, il parut plus vieux à sa femme et à sa fille

l’observant. Sissi l’embrassa.

61

Ne t’inquiète pas… Je me repose un peu. Je m’arrange la figure et ce soir,

je retourne sur le champ de bataille, comme tu le disais.

- J’irai avec toi !

- Non ! A deux, on se ferait vite repérer.

Quartier des « oligarques », chez les Djelloul, on s’affairait, car ce soir-là on

recevait les Choukri afin de discuter les derniers détails de la cérémonie du mariage

qu’ils voulaient fastueuse, afin de montrer au Tout-Hydra que les bruits fâcheux

courant sur leur compte n’avaient pas de raison d’être. Il s’agissait non seulement

d’obtenir de Choukri une dot plus que confortable, mais encore de le convaincre
d’engager une partie des ses capitaux dans l’usine Djelloul qui pourraient ainsi panser

leurs plaies et trouver le répit nécessaire à une reconversion salvatrice. Pour mener à

bien cette opération de la persuasion, madame Djelloul et la femme de ménage Kella

avaient élaboré un menu digne du passé gastronomique Algérois où manger est devenu

un art des plus subtils. Quant à Daoud, dûment sermonné par sa mère, il promit de

témoigner de l’empressement le plus vif auprès de Mellina Choukri, des attentions les

plus filiales envers la mère de sa fiancée et de l’admiration la plus sincère à l’égard de

son futur beau-père. Le jeune Daoud s’engagea à tout ce qu’on exigeait de lui et ce

d’autant plus facilement qu’il n’écouta pas la moitié de ce qu’on lui raconta, tout entier

occupé à prêter l’oreille en direction du plafond de crainte que la petite Loulou ne se

livrât à quelques extravagances. Leur plan de campagne parfaitement mit au point, les

Djelloul se séparèrent enchantés les uns des autres.

Lorsque ses parents lui eurent rendu sa liberté, Daoud remonta dans son

appartement où il s’enferma. Tout de suite, il s’inquiéta de ne pas entendre la petite

fille et, à l’émotion le bouleversant, il comprit combien il tenait à elle. A voix basse, il

la nomma :

- Loulou ?... Loulou ?

Comme la petite ne répondit pas, il se précipita dans la chambre. Allongée sur le

lit, elle dormait. Daoud poussa un soupir de soulagement et, s’agenouillant près de la

rêveuse, il contempla ému, l’innocent petit visage où des larmes avaient laissé un

sillon humide. Jamais il ne la laisserait repartir. Désormais sa vie avait un but. Il rêvait

de la grande fille qu’il aurait plus tard et près de laquelle il vieillirait. Perdu dans ses

songes, il ne se rendait pas compte qu’il ne pensait plus à Mellina, sa fiancée. Quand il

en prit conscience, il demeura effaré. En dépit de ses illusions, tenait-il donc si peu à
l’héritière des Choukri ? Il en convint avec un certain sentiment de honte et s’accorda

qu’il échangerait toutes les Mellina du monde contre la seule Loulou, tout simplement

parce que celle-ci l’aimait, tandis que celle-là ne lui avait jamais caché son

indifférence polie.

Daoud se pencha sur la petite tendresse de Loulou, l’embrassa et la môme, se

réveillant, lui mit ses petits bras autour du cou en disant d’une voix crémeuse et

entrecoupée de sanglots (car elle retrouvait au réveil le chagrin qui était le sien

lorsqu’elle s’était endormie) :

- J’avais peur que tu ne reviennes pas…

Quelle idée ! Pourquoi voudrais-tu que je m’en aille et que je t’abandonne ?

Peut-être parce que tu ne serais pas mon papa ?

Il tremblait une telle inquiétude dans le ton de la gamine que Daoud en eut la

gorge serrée.

62

- Tu es une petite folle, toi !

Un soupir de soulagement la gonfla.

- Si c’est vrai, alors, dis-moi que tu es mon papa !?

Naturellement que je suis ton papa, je voudrais bien voir que quelqu’un

s’avisât de prétendre le contraire !

Et il était sincère.

Lorsque Djahid atteignit la rue où habitaient les Djelloul, le soir tombait et il eut
le sentiment de pénétrer dans un monde à part aux échos feutrés, où la vie se

développait sur un rythme discret. Sur des trottoirs presque toujours déserts, des

hommes et des femmes glissaient, silhouettes furtives et pressées que les façades de

belles et sévères maisons absorbaient. Tout ici respirait l’opulence et la discrétion,

qualités maîtresses de la civilisation bourgeoise algéroise. Le tumulte moderne de la

grande cité paraissait lointain et n’arrivait jusqu’au quartier paisible que par bouffées

vite dissipées. On devinait là des refuges inviolables, des retraites secrètes

transformant ceux qui les occupaient en une humanité à part dont les mœurs ne

ressemblaient nullement à celles du commun des mortels.

Blotti sous le portail où il commençait à se sentir chez lui, Djahid vit sortir

Daoud Djelloul qui paraissait très pressé. L’agent secret s’inquiéta à l’idée que la petite

fille restât seule et sans protection. Il fallait rattraper vite le jeune homme des Djelloul

pour le rappeler aux devoirs d’une paternité acceptée. Mais, après tout, tant que le

trafiquant de Hennou ne se montrait pas dans les parages… Avant que l’agent ne

terminât sa pensée, il s’y montra et Djahid s’aplatit un peu plus contre le mur et tourna

du dos. Derrière l’assaillant, il repéra son collègue Fethi. Faisant semblant de ne pas

apercevoir son ami, il s’attacha à suivre les faits et gestes de Hennou qui passait une

première fois devant l’entrée de la maison des Djelloul, en regardant de l’autre côté de

la rue. Quelques secondes à peine, il revint sur ses pas une nouvelle fois devant la

maison. Ce ne fut qu’au troisième passage qu’il se décida brusquement et entra. Djahid

se demanda comment agir. Il pouvait certes l’attendre à la sortie, mais devait-il lui

laisser toutes facilités pour maltraiter la petite Loulou stupidement abandonnée par

Daoud ? Il exposa ses hésitations à son collègue Fethi venu le rejoindre. Ils décidèrent

d’un commun accord de rester sur place encore un instant, car il était peu probable que
Hennou brutalisât tout de suite la fillette, au risque de provoquer des cris et donc

d’alerter toute la maison. De plus, il n’était pas impossible que la gosse finît par

donner ce qu’on lui réclamait, auquel cas le trafiquant ressortirait dare-dare et… son

compte serait aussitôt réglé.

Pendant que les deux collègues arrêtaient leur plan d’action (commençant par

l’inaction) au point, Athmane montait jusqu’au palier des Djelloul. Devant la porte, il

hésita. Après ce qui s’était produit entre la vigilante femme de ménage et lui, il y avait

bien des chances que celle-là ne l’invitât pas à entrer, mais au contraire appelât au

secours pour le chasser. Son chef, ayant déclaré que tous les moyens pouvaient être

employés, l’homme décida d’user de la manière forte et de s’en remettre à sa bonne

étoile. Il heurta directement le panneau, évitant de sonner afin d’attirer le moins

possible l’attention. Sa chance se manifesta presque aussitôt en voulant que Kella

traversât le hall juste à la minute où l’intrus frappait. Intriguée, Kella s’en fut ouvrir et,

ne distinguant personne sur le palier, elle avança d’un pas et reçut un tel coup à la

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mâchoire qu’elle perdit en une seconde connaissance. Le visiteur l’empoigna à bras-le-

corps pour l’empêcher de tomber et s’en fut la déposer sur le grand divan, à l’entrée;

puis, ayant fort discrètement repoussé la porte, sur la pointe des pieds, il escalada en

toute vitesse le palier menant à l’appartement de Daoud junior. A peine s’y était-il

glissé que madame Djelloul, passant à l’improviste dans le hall, aperçut sa femme de

ménage vautrée sur le divan. Elle en fut indignée et se précipita pour avertir son mari.

Douja entra avec une telle véhémence que son époux porta vivement la main à sa

poitrine et grommela :

-
Tu sais bien que j’ai le cœur qui ne tient qu’à un fil, ma chère ? Un jour tu

finiras par me tuer en me causant des émotions pareilles !... Mais… que se passe t-il ?

Une catastrophe !... Zoubir… Une catastrophe !

La femme de ménage ? Qu’a-t-elle encore fait ?

Elle est… Oh ! Je préfère… que tu te rendes compte de toi-même ! Elle est

dans le hall…

Suivi de sa femme, Zoubir Djelloul se précipita et n’en crut pas immédiatement

ses yeux en voyant Kella gisante sur le divan.

- Elle est morte ?

Je… je ne pense pas… il y a quelques minutes, sa poitrine bougeait

régulièrement.

- Mon Dieu ! Et juste à l’heure où les Choukri vont arriver !

Zoubir se pencha sur la femme de ménage qu’il dut secouer longtemps pour

l’obliger à ouvrir un œil verdâtre.

Kella ! Tu n’as pas honte de te mettre dans un état pareil ? Toi qui a notre

confiance depuis toujours ? Ah ! Si tu n’étais pas chez moi depuis de longues années,

je te flanquerais à la porte sur-le-champ ! Lève-toi ! C’est scandaleux et dégoûtant ce

que tu fais !

Kella marmonna :
- C’est… c’est l’homme…

Zoubir Djelloul, tout en l’aidant à se relever et à se maintenir debout, Kella,

devant l’incompréhension du monde, se remit péniblement sur ses jambes et balbutia :

Monsieur, je ne mérite pas que vous m’accusiez de cette façon. Seulement,

la voix d’une domestique n’est jamais entendue. Permettez-moi de vous dire que je le

regrette et personne ne m’empêchera d’affirmer qu’il se passe ici des choses !...

Vacillante légèrement sur ses jambes encore faibles, la femme de ménage se

retira lentement et se dirigea vers la cuisine. Zoubir Djelloul et son épouse la

regardèrent s’éloigner, et, Douja s’enquit à mi-voix :

Crois-tu que nous trouverons une autre un jour pour la remplacer ?

Je ne le pense pas, ma chère, Kella appartient à la dernière génération des

femmes de chambre dévouées. Quand elle ne sera plus chez nous, tu seras dans

l’obligation de faire ouvrir la porte toi-même à nos visiteurs.

Douja Djelloul, hésitante et songeuse, restait debout un instant dans le hall, car,

subitement, elle prenait conscience, après la réflexion de son mari, que bien des choses

avaient changé en Algérie depuis… 1962. Elle s’en indignait comme d’un abus de

confiance, commis, elle ne savait par qui, mais dont elle s’estimait la pitoyable victime

par les propos - lourds de sens - tenus par son mari.

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Les deux agents, chargés de traquer Athmane s’apprêtaient à monter au secours

de Loulou puisque l’homme ne se montrait pas, lorsque Djahid retint son collègue en
lui montrant Sissi Azhar qui, d’un pas décidé, gagnait la maison des Djelloul. Elle

atteignait la porte d’entrée principale quand Daoud la rejoignit, parlementa avec elle

quelques secondes, la prit par le bras et l’entraîna vers l’entrée de l’escalier de service

où il la laissa pour revenir à l’entrée principale. Djahid donna un léger coup de coude à

son collègue.

- Je crois que c’est l’heure de la récréation, cher ami, Fethi.

Athmane Hennou était persuadé que la petite Loulou se tenait derrière la porte

qu’il ouvrait avec tant de précautions, mais l’appartement du jeune Djelloul s’offrait

désert à son regard inquiet. Il referma le plus silencieusement possible et se glissa dans

la chambre où la gamine, à plat ventre sur le plancher, regardait un film de dessins

animés, un tel intérêt qu’elle ne prit pas tout de suite conscience de la présence de

l’étranger.

Il l’appela doucement :

- Loubna…

Elle se retourna, s’arrachant difficilement à l’envoûtement des images. Mais, à

la vue de son cauchemar, elle se raidit et ouvrit la bouche pour crier. Il lui plaqua

vivement sa grosse main sur les lèvres tout en lui susurrant d’un ton menaçant :

- Si tu cries, je t’étrangle immédiatement ! Tu as compris ?

Elle fit signe que oui. Il ôta sa main, s’assit sur le lit et la met sur ses genoux.

Si tu réponds gentiment à mes questions, non seulement tu n’auras aucun

mal, mais j’irai t’acheter le plus beau jouet qu’on ait jamais vu à Alger.

La petite martyrisée l’observait d’un œil sceptique. On devinait qu’aucune

promesse ne pourrait venir à bout de sa méfiance. Il s’en rendit compte et s’énerva.


-

Tu as intérêt à me répondre sans mentir, sans ça, je te découpe en

morceaux ! Dis-moi : qu’est-ce que ta mère t’a donné à garder en te recommandant de

ne le montrer à personne ?

- Rien.

Mais si, souviens –toi ! Juste avant que vous ne quittiez, toi et ta mère,

Oran !

Rien.

Loubna, il vaudrait mieux ne pas t’entêter… Vas-tu me dire ce qu’elle a

caché dans tes affaires ?

Rien.

Il la gifla de la main droite tout en lui appliquant sa main gauche sur la bouche.

Les larmes jaillirent des yeux de l’innocente.

Je n’aime pas ce à quoi tu m’obliges, Loulou, mais je te jure que je

continuerai jusqu’à ce que tu te décides à parler ! Aïe ! Espèce de sale carnivore

enragée !

D’une poussée, il envoya la petite fille rouler au sol tandis qu’il secouait la

main où Loulou avait solidement planté les dents.

- Tu vas me le payer, petite garce !


Mais la petite Loulou, preste, se refugia sous le lit et son tortionnaire dut se

mettre à plat ventre pour pouvoir l’attraper et la ramener vers lui en dépit de ses

ruades. Il en devenait fou de rage. Il réussit enfin à l’empoigner par le cou et l’attira

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comme une ménagère ayant capturé la poule qu’elle entend mettre à la marmite.

Suffoquée, la gamine ne pouvait plus articuler un son. Hennou en profita pour lui

administrer une solide fessée puis, la lâchant, il la laissa tomber sur le lit à moitié

évanouie où elle demeura sans réaction. Il attendit quelques secondes, la replaça sur le

dos, l’agrippa par les cheveux, la força à s’asseoir et, lui levant brutalement la tête :

- Alors, tu te décides, oui ou non ?

Gonflée de larmes qui refusaient de couler, la petite était secouée de

tremblements qui la faisaient claquer des dents. Et puis, brusquement, le visage de la

pauvre fille changea. Une onde de joie parcourut sa physionomie et son tremblement

cessa. Son bourreau s’aperçut une seconde trop tard de cette transformation. Il eut

juste le temps de se retourner avant de recevoir sur le crâne le grand pot de fleurs et la

terre qu’il contenait et de s’écrouler aux pieds de Sihem Azhar pas déçue de son

attaque brusquée. Loulou applaudit pour témoigner de l’enthousiasme la suffocant au

point de la priver de voix. Sa tante ouvrit les bras à sa nièce :

- Alors, mon petit chou, je suis arrivée juste à temps !?

Les Choukri remarquèrent, en entrant chez leurs hôtes, que la femme de ménage

avait un air quelque peu hébété. Cette observation fournit un excellent sujet de

conversation pour dissiper la gêne obligée des premiers instants d’une rencontre

capitale. Douja Djelloul, oubliant les beaux mépris dont elle avait été nourrie toute sa

vie à l’égard des parvenus, faisait mille grâces à Samia Choukri. De son côté, Zoubir
Djelloul entreprenait Fawzi Choukri sur les dernières fluctuations boursières et flattait

son amour-propre en sollicitant des conseils qu’il était bien résolu à ne point suivre.

Quant au jeune Daoud Djelloul, il devait s’imposer un véritable effort pour témoigner

de quelque plaisir de la présence de sa fiancée, car il ne parvenait pas à détacher sa

pensée de « sa fille » qui, au-dessus de sa tête, recevait la visite de sa tante. Depuis qu’il

a revu Sihem, Daoud se demandait comment il ne s’était pas aperçu tout de suite de la

beauté de cette jeune fille auprès de laquelle celle de Mellina s’effaçait. Pourtant

mademoiselle Choukri montrait un visage fin aux traits réguliers, mais auquel il

manquait cette merveilleuse flamme dansant dans le regard de Sissi et qui révélait être

un amour passionné de la vie et de la bagarre.

Pendant qu’on servait le café et les boissons, Mellina souligna aigrement que

son fiancé semblait avoir la tête ailleurs. Daoud protesta sans chaleur. La jeune fille, que

cette indifférence paraissait toucher plus que les manifestations de la passion, s’énerva :

Daoud… Pourquoi fais-tu cette tête ? Parce que je me suis montrée… plutôt

réservée hier, dans ta voiture que… que tu t’es fâché ?

Pas du tout ! Cela n’avait aucun rapport… aucune importance.

Elle regimba :

- Aucune importance ? Je te remercie.

Conscient de sa maladresse, il tenta de rectifier :

Ne donne pas un autre sens à mes propos, Mellina. J’ai voulu simplement

exprimer que tes mouvements d’humeur n’ont aucune répercussion sur… sur la
tendresse que je te porte.

Tout en discutant, Daoud se sentait rougir, ailleurs, car il lui fallait se rendre

compte qu’il ne s’intéressait plus du tout, mais alors là, plus du tout, à mademoiselle

Mellina Choukri, et il s’interrogeait s’il aurait jamais le courage de le lui avouer. Tirant,

66

sans s’en douter, le jeune homme de l’embarras, Kella ouvrit la porte de la salle à

manger communiquant avec le salon, et annonça :

- La table est servie…

Au moment où Douja Djelloul se levait et se dirigeait vers Fawzi Choukri pour

l’aider à se mettre droit, un choc violent – qui entraîna l’oscillation du lustre – suspendit

le mouvement du vieux Choukri qui, se laissant retomber sur le fauteuil, alerta :

- Que se passe-t-il chez vous, Daoud ?

Avant que Daoud ait pu répondre, il y eut encore deux chocs stridents, un cri,

l’écho du verre se fracassant. Seule, Kella, la femme de ménage ne manifestait pas le

moindre signe d’émotion. Djelloul père s’en prit à elle :

- Alors, Kella ! Tu n’entends rien ?

La domestique hocha la tête et avec indifférence, répondit :

J’entends aussi parfaitement que je vois, monsieur Djelloul, mais quand je

dis que je rencontre dans la maison des gens qui n’ont rien à y faire, on me prend pour

une folle et on me rit au nez ! J’ai déjà eu le regret de vous apprendre qu’il se passait

des choses… des choses bizarres et personne n’a daigné me croire. Désolée, je ne vois

rien, je n’entends rien.

Et, très digne, s’effaçant le long d’un des panneaux de la porte ouverte à deux
battants, elle répéta :

- La table est servie !

Ponctuant cette déclaration, un choc plus violent que les premiers secoua le

plafond. Daoud bondit hors de la pièce. Les autres lui emboîtèrent le pas, mais à

distance. La femme de ménage haussa les épaules et but le verre de jus d’un trait que

madame Djelloul n’avait pas entamé.

A l’étage au-dessus, Athmane Hennou, que Sihem Azhar avait eu le tort de

croire hors de combat, repris ses sens et feignit l’immobilité. Il laissa le temps à la jeune

fille s’occuper de Loulou, la coucher et lui annoncer :

Je parlerai à ton père et lui demanderai ce que cela signifie de te laisser

seule à la merci du premier voyou venu.

Pour aller plus vite, elle monta carrément sur le corps de son adversaire qui lui

empoigna une cheville et la fit choir. Le premier choc que les Djelloul et leurs invités

perçurent. Légèrement étourdie, Sissi se reprit assez tôt pour éviter la charge de Hennou

que la gamine, volant au secours de sa tante, tint un moment par les cheveux avant qu’il

ne se débarrasse d’elle d’un violent coup de poing qui envoya la môme de nouveau sur

le lit. Lorsque son agresseur se jeta sur elle, Sissi le reçut avec une esquive et elle lui

appliqua un tel coup sur le crâne qu’il ploya sur les genoux. Mais l’homme s’affirmait

d’une force exceptionnelle et, enlaçant les jambes de son antagoniste, il la réexpédia au

sol. Déjà, ses mains cherchaient le cou de la demoiselle Azhar – pour l’étrangler – qui

lui labourait le visage de ses ongles solides et bien aiguisés, lorsque Daoud entra et, sans

prendre la peine de penser à quoi que ce soit, obligea Hennou à lâcher prise d’un violent

coup de pied dans les côtes qui lui coupa le souffle. Véritable force de la nature,
Athmane se releva et la mêlée recommença. Fidèle à une tactique ayant déjà montré ses

preuves, Loulou s’était refugiée sous le lit, bien décidée à n’en point sortir tant que son

père ou sa tante ne l’y aurait pas autorisée.

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Comme il se devait, Zoubir Djelloul marchait en tête du groupe prudent qui

montait en sa compagnie l’escalier menant à l’appartement de Daoud. Choukri suivait à

trois marches d’intervalle. Ensuite les femmes, dont Mellina était la dernière, non pas

par manque de courage, mais parce qu’elle jugeait tout cela tout à la fois ridicule et

déplacé. Cet événement se serait passé chez elle, elle en aurait été malade de honte. Une

pareille tenue de la part des Djelloul, l’étonnait. Elle en arrivait à se poser des questions

si ces gens-là étaient aussi « honorables » que la rumeur publique le prétendait.

Le groupe Djelloul-Choukri, s’apprêtait à franchir la partie terminale menant au

palier, lorsque sous leurs yeux terrifiés, la porte de la chambre de Daoud s’ouvrit, une

femme traversa à reculons l’espace s’offrant à eux, heurta violemment le mur du dos et

s’affaissa jusqu’à terre où elle resta un moment comme privée de sentiment. Devant ce

regrettable spectacle dans une maison aussi respectable, Zoubir Djelloul s’arrêta net,

imité par les autres et tous regardèrent les événements qui suivirent comme s’il

s’agissait d’une aventure se déroulant sur un écran de cinéma. Tellement sidérés les uns

et les autres qu’aucun ne songeait à porter secours à la malheureuse qui gisait au pied du

mur. Mais bientôt, celle-ci revint à elle, se secoua, respira de tous ses poumons, se

releva et fonça rapidement dans la chambre de Daoud pour en ressortir presque aussitôt

cul par-dessus tête. Aplatie à même le plancher, Sihem, les deux yeux ballonnés, le nez

rouge de sang, faillit heurter Zoubir Djelloul. Celui-ci réussit à dire :

- Mademoiselle… vous n’êtes pas blessée ?


Avant que Sissi ait pu répondre, c’était le tour de son fils d’apparaître sous

forme d’une fusée s’écrasant en travers du corps de la jeune fille qui exhala un râle de

noyé. Madame Djelloul hurla :

- Daoud !

Intéressée – quoique dégoûtée – Mellina Choukri jugeait cette incursion fort

pittoresque. Elle ne s’interrogeait pas encore sur la présence de cette fille en piteux état

dans l’appartement de son fiancé. Daoud se relevant fonça de nouveau dans la chambre.

Sihem, après avoir jeté à monsieur Djelloul :

- T’inquiète pas mon petit vieux, je suis encore vivante !

Sur ce, elle se mit sur les jambes, rabaissa sa jupe et, retourna dans la mêlée

dont les Djelloul et les Choukri ne percevaient que les farouches échos. Ils n’osaient

bouger ni les uns ni les autres. Ce fut Mellina qui, la première, se décida :

Sommes-nous en droit de savoir après tout ce qui se passe dans cette

maison ?

Enervé par cette remarque, le vieux Djelloul reprit son ascension, entraînant

tous les autres. Ils n’eurent pas le temps de poser le pied sur le palier. Un homme, qu’ils

n’avaient jamais vu, surgit de l’appartement de Daoud, le regard hébété, et le sang

coulant de son cuir chevelu transformait son visage en une sorte de vitrail. Titubant, il

contempla quelques secondes la troupe qui le fixait, effarée, et soudain il se précipita en

avant. Fawzi Choukri, qui se trouvait sur son passage, fut littéralement catapulté au bas

de la rampe d’escaliers où il resta les bras allongés. L’intrus dévala les marches, ouvrit

la porte d’entrée et disparut, suivi par Sihem qui, profita du vide creusé dans les rangs

des Djelloul et des Choukri pour se jeter à la poursuite du trafiquant à qui elle tenait
absolument – si l’on en devait croire ce qu’elle criait – à arracher les yeux. Et pour

compléter le bouquet de cet incroyable désarroi, Daoud se montra, souriant, le visage

quelque peu tuméfié, le costume légèrement fripé, pour annoncer gentiment :

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- Désolé, je suis à vous dans quelques minutes…

Chacun s’examinait, essayant de deviner ce que la situation commandait,

quand, soudain, Samia Choukri qui, ainsi que les autres, avait oublié la mésaventure de

son mari, se retourna et découvrit son époux gisant sur le hall, pareil à un mort. Elle se

crut veuve et poussa un cri qui acheva de semer la panique et attira hors de la salle à

manger la femme de ménage. Celle-ci s’approcha de l’invité et constata :

- Il respire !

Douja Djelloul leva les mains au ciel et remercia Dieu qui – par faveur spéciale

sans aucun doute – lui évitait un scandale dont la famille ne se serait peut-être pas

relevée. On transporta le père de Mellina Choukri dans le salon où l’on s’empressa de le

ramener à ses sentiments. Daoud ne se montrait pas le moins attentif. Sa fiancée

l’observait, mais elle attendit que son père eût rassuré tout le monde sur son compte en

demandant ce que lui est arrivé, pour dire de sa voix glacée et tranchante :

Et maintenant, Daoud, peux-tu nous expliquer ce que faisaient ces gens

chez toi, et notamment cette jeune fille qui ne craignait pas de prendre sous nos yeux

des attitudes plus ou moins pudiques ?

Le jeune homme répliqua sèchement :

Si tu avais reçu les coups que cette fille a reçus, Mellina, je doute fort que
tu eusses pu garder ton admirable dignité !

Oui mais… Daoud, ma dignité - comme tu la qualifies – m’aurait interdit de

me mêler à des distractions de cette nature !

La mère de Daoud, devinant que les choses se compliquaient rapidement entre

son fils et sa future belle-fille, intervint :

- Daoud, et si tu nous expliquais…

Mais, vous êtes impossibles, tous ! Je ne connais pas ces gens !

Mademoiselle Choukri détestait être prise pour une bornée.

Il doit bien y avoir une raison puisqu’ils étaient chez vous !?

C’est bien la question que je me pose…

Pendant ce temps, Zoubir Djelloul se confondait en excuses auprès de son hôte,

Choukri. Ayant bu un verre d’eau, il passa sa main sur son front mouillé de sueur et

soupira :

Croyez-moi que, je n’aurais jamais supposé, mon cher ami, que pareille

mésaventure m’arriverait chez vous…

Madame Djelloul ne put en supporter davantage et pria ses invités de lui

permettre de se retirer un instant. Elle souhaitait gagner sa chambre pour se reposer un

moment afin de se remettre de la trop violente épreuve subie. On accueillit sa demande

avec froideur visible. Quelque chose ne marchait plus dans les relations entre les
Djelloul et les Choukri, et si les parents s’en inquiétaient, Mellina affectait de ne point

s’en soucier. Quant à Daoud, il s’en fichait éperdument, car sa fiancée lui devenait de

plus en plus antipathique. Il pensait à Sissi, à sa disponibilité, à son énergie, à sa verve,

à son courage, et il n’entendait pas se distraire de rêves aimables pour jouer une mime

qui ne l’intéressait plus.

Dans sa chambre, madame Djelloul, après avoir bu une goutte d’eau, ferma les

yeux afin d’essayer de retrouver son calme. Un bruit léger les lui fit rouvrir

instantanément et sa mâchoire inférieure toucha sa poitrine, tant sa stupeur était

69

profonde devant ce qu’elle apercevait : une petite fille en pyjama, le visage labouré de

larmes, et qui, d’une petite voix douce, suppliait :

- Où es –tu, papa ?... Papa… Il n’est pas là ?

Madame Djelloul était dans l’impossibilité absolue de répondre à cette question

burlesque. Pour tout dire, la mère de Daoud se trouvait au bord de la dépression

nerveuse. Cette petite fille se battant dans la chambre de son fils avec une brute

monstrueuse qui assommait ce malheureux Choukri… Daoud qui paraissait juger tout

cela fort normal et envoyait promener sa fiancée… Enfin, cette incroyable môme qui,

visiblement, sortait du lit, qu’elle n’avait jamais vue et qui cherchait un père dont Douja

Djelloul ne soupçonnait même pas l’existence. Et d’abord, comment se trouvait-elle là ?

De quelle façon, dans cette tenue, s’était-elle introduite dans l’appartement ? Mais avant

que madame Djelloul se fut suffisamment ressaisie pour interroger la gamine, celle-ci,

désespérant d’obtenir une réponse, s’évaporait dans le hall.

A son tour, la mère de Daoud gagna le hall et appela la femme de ménage qui le

traversait.
- Kella ! Kella !

- Oui, madame ?

- Kella… tu n’as pas vu passer une petite fille ?

La femme de ménage contempla sa patronne avec surprise d’abord, puis avec

amitié ensuite et se contenta de répondre d’une voix pleine d’attraction :

Oh ! Vous aussi madame… Le mieux, je crois, c’est de n’y pas penser…

Mais moi, je l’ai vue, Kella !

C’est aussi ce que je prétendais, madame, mais on n’a pas daigné me

croire. Dois-je vous servir quelque chose, madame ?

Je vous appellerai…

Perplexe, Douja retourna vers ses invités en se demandant si vraiment elle

n’avait pas eu une hallucination. Au salon, le calme semblait revenu et Choukri

conversait familièrement avec Djelloul tandis que madame Choukri taquinait son futur

beau-fils. Chacun s’enquit poliment de la santé de la mère de Daoud réapparaissant.

Toujours préoccupée par cette petite fille dont elle ne savait plus si elle existait

réellement ou si elle était le fruit de son imagination fatiguée, Douja convia tout le

monde à passer à table. On se levait lorsque la porte du salon s’ouvrit et une étonnante

gamine se montra dans un accoutrement fripé. Les Djelloul et les Choukri, suspendant

leur action, paraissaient être victimes de quelque magicien les ayant plantés sur place.

Douja Djelloul porta vivement la main à ses yeux comme pour dissiper une vision. Son
mari, ébahi, dit :

- Qui est-ce, cette môme ?

Les autres tournèrent brusquement leur regard vers la porte du salon avec

malaise, leurs traits tirés, blêmes, marbrés et ne pipèrent mot, car c’est une règle

générale, paraît-il, on reste toujours muet au moment où se déclenche la catastrophe qui

doit vous emporter. Loulou examina de haut en bas ces gens qui la considéraient avec

des yeux ronds et, apercevant Daoud, elle courut à lui en criant :

- Papa… Papa… je te cherchais depuis tout à l’heure !

Elle sauta dans les bras de Djelloul junior et, le tenant par le cou, l’embrassa

ardemment, puis s’arrêtant brusquement, elle gémit, son chagrin retrouvé :

J’ai vu la photo de maman… dans le journal. C’est vrai qu’elle est morte ?

70

La question de la fillette tomba dans un silence de mort que la voix délectable y

prit des résonances insoupçonnées. Devant les larmes qui gonflaient la môme, Daoud

oublia les invités, et la serra fortement contre lui.

- Ne pleure pas, ma douce…

- C’est vrai que… dis-moi ?

Oui, ma chérie… elle est morte dans un accident… tu sais, comme il y en a

tellement sur les routes…

C’est –à-dire que, je ne la reverrai plus jamais ?

-
Si, mais plus tard… bien plus tard.

Ça fait long, plus tard ?

Oui, assez… Mais ne t’inquiète pas, je suis là, moi.

Immédiatement, Daoud et sa fille s’embrassèrent pour bien se démontrer

mutuellement que rien ni personne ne les séparerait jamais. Si la petite Loubna n’avait

aucun mérite à en être convaincue, cela pouvait sembler plus étrange de la part de son

pseudo papa. Mais le cœur a des raisons que la raison n’a pas.

Quant à Mellina Choukri, elle contemplait cette scène avec plus d’ahurissement

que d’émotion. Elle finit par prendre conscience, et de la stupeur générale et de la

situation ridicule dans laquelle elle se trouvait. Alors, elle explosa :

Daoud ! Je pense que tu me dois quelques explications ! Qui est cette petite

fille ?

Avant que Daoud ait pu répondre à sa fiancée, Loulou intervint :

- C’est mon papa !

Mellina Choukri scruta plus attentivement le visage de la môme avant de

s’écrier, outrée :

Tiens, tiens ! Mais … Daoud, je me rappelle de cette enfant ! C’est cette

gamine insolente, mal éduquée qui m’a si grossièrement répondu à la gare centrale

d’Alger et qui déjà t’appelait papa !

Elle se leva, plus énervée.


-

Et voilà donc, Daoud, tu m’as menti… Cette effrontée est le fruit d’une

relation ancienne ! Il n’y a aucun doute. Et tu as le courage de vouloir que je devienne

ton épouse alors que tu traînes des casseroles (d’un geste dédaigneux, elle montra du

doigt Loulou) derrière toi ? J’appelle ça : l’abus de confiance, Daoud !

Bien qu’elle tint essentiellement à l’union sacrée de leurs deux familles,

madame Douja Djelloul commençait à juger que cette demoiselle Choukri qui en prenait

un peu trop à ses dépends et éprouvait de furieuses envies de lui dire textuellement sa

façon de penser quant à son éducation. Toutefois, elle reconnaissait elle-même trop

désemparée par cette scène invraisemblable pour ne pas comprendre la fureur de

Mellina. Elle tenta d’arranger tant bien que mal les choses en s’adressant directement à

son fils :

Alors, Daoud, peux-tu nous donner une explication à tout cela ? Cette

fillette sortie d’on ne sait où, n’est sûrement pas la tienne... Enfin, ton enfant ?

Crois-tu, mère que ce soit le moment de poser une telle question ?

Surprise et ayant vaguement conscience d’avoir commis une bévue, Douja

Djelloul se tut. Mais mademoiselle Choukri n’acceptait pas si facilement la défaite, prit

le relai et protesta :

71

Il est toujours le moment de poser les questions qui servent à éclaircir une

situation fort désagréable et enchevêtrée, cher Daoud !


La moutarde montait au nez de Daoud :

Je t’en prie, Mellina ! Tu vas manquer de tact ! De ta part, ce serait

inadmissible…

La fiancée en resta la bouche bée une seconde, comme si elle ne parvenait pas à

se remettre de la réponse de son futur époux, de ce coup droit. Quand elle retrouva ses

sentiments, ce fut pour dire agressivement :

A la minute où nous allons conclure notre union, tu m’offres en guise de

cadeau une gamine inconnue qui se prétend ta fille sans que tu protestasses, et tu

estimes que c’est moi qui manque de tact ?

Madame Choukri, qui ne comprenait pas très bien ce qui se passait, mais

entendait soutenir sa fille quoi qu’il put arriver, déclara « Bonne argumentation, en

effet » et se tut, certaine d’avoir apporté un argument de taille. Quant au père de Daoud

et à son invité, ils évitaient d’intervenir, comprenant que s’ils entraient dans le débat,

tous leurs projets tomberaient à l’eau. Devant l’indifférence totale de son fiancé,

Mellina s’apprêtait à une nouvelle attaque, lorsque Daoud se leva, la petite Loubna dans

les bras :

- Va, ma petite, il faut retourner dans la chambre… ma puce.

Sa mère balbutia :

- Parce … qu’elle… dort dans ta chambre ?

- Où veux-tu qu’elle dorme, alors ?

- Comment ça ?… Je ne te suis pas !

-
Où veux-tu qu’elle couche, mère, voyons !? Dans ma chambre,

naturellement…

Avec un regard d’éléphant assommé, sa mère répéta : « Dans ma chambre,

naturellement… »

CHAPITRE V

72

Lorsque Athmane Hennou, éreinté, griffé et sanglant était sorti de la maison des

Djelloul, Djahid n’avait pas manqué de lui emboîter le pas. Quant à son collègue,

Fethi, il prit en filature la demoiselle Sihem Azhar, sitôt qu’elle jaillit de l’entrée

principale, presque sur les pas du trafiquant qu’elle jurait de rattraper pour reprendre le

combat. L’agent secret l’attrapa prestement par le bras, ce que la jeune fille accepta

fort mal.

- Qu’est-ce qui vous prend, monsieur ?

Vous êtes mademoiselle Azhar… Vous ne me reconnaissez pas ?

Sissi examina sévèrement son interlocuteur, puis son visage se détendit :

- Vous n’êtes pas le policier qui est venu chez nous ?

Exact ! Puis-je me permettre de vous conseiller de rentrer chez vous ?

Dîtes toujours ! Mais moi, vos conseils, je m’en balance ! J’ai un compte à

régler avec l’assassin de ma sœur qui a bien failli m’ajouter à son tableau de chasse !

Vous me paraissez une fille courageuse et aussi de bon sens, alors, rentrez
chez vous, je vous en prie. Croyez- moi que ce que nous réservons au meurtrier de

votre sœur est beaucoup plus qu’une simple raclée… Mais ce n’est pas seulement lui

que nous voulons. Il nous faut encore ceux à qui il obéit. Vous comprenez ?

- Si vous voulez, oui…

Alors, remettez-vous-en à nous… Vous voyez ce monsieur là-bas appuyé

contre le mur ?

- Oui, mais… qui est-ce ?

Celui qui vous a fait montée dans le taxi ce matin après votre premier

combat avec l’assassin de votre sœur.

- Et… qu’est-ce qu’il fait, ce monsieur ?

Il surveille votre homme pour le filer. Il ne risque pas de nous échapper.

Alors, vous rentrez chez vous ?

Mais avant, promettez-moi de me prévenir sitôt que vous y avez réglé son

sort, à cette canaille !?

- Vous avez ma promesse !

- Dans ce cas, bonne soirée…

- Bonne soirée, mademoiselle.

Antar Azhar, en tête à tête avec sa femme, commençait de manger sa soupe de

pomme de terre. La première cuillerée avalée, il repoussa son assiette, s’essuya sa

moustache et, s’interrogea :


- Je me demande bien où elle a pu passée, Sissi ?

- Probablement qu’elle est auprès de Loulou.

Sincèrement, ça ne me plait pas de la voir fréquenter des gens comme ça…

Si tu veux mon avis, cet individu – le père de Loulou – il ne me revient pas !

- Pourquoi tu dis ça ?... il a l’air si gentil et distingué.

Justement, les gens distingués, je m’en méfie jusqu’à l’os, Houda.

Moi, en tout cas, je pense qu’un gendre comme lui, il y’en n’a pas un dans

tout Alger qui pourrait se vanter d’avoir le même !

Antar fixa sa femme avec attendrissement.

Oh ! Ma pauvre Houda, tu seras toujours aussi naïve… Tu as déjà oublié

que notre fille Noudjoud n’est plus de ce monde ? Alors, dis-moi comment qu’il serait

notre gendre ce Daoud, puisqu’on n’a pas de fille à lui donner ?

73

Sa femme, désemparée, ne répondit pas. Elle n’avait pas pensé à ça. Il lui

semblait naturel de considérer Daoud pour son gendre du moment qu’il était le père de

sa petite- fille, et que les absences continuelles de Noudjoud rendaient sa disparition

moins cruelle. Sans même en prendre conscience, Houda se mit à pleurer

silencieusement. Emu par le chagrin de sa compagne, Antar remarqua tendrement :

Ne pleure pas Houda… ne pleure pas, tu vas te rendre encore malade !


La femme, balbutia :

Tu sais bien que je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on ne reverra plus

la Noudjoud…

Déjà qu’on ne la voyait que rarement, ma pauvre. Alors inutile de te faire

du mauvais sang, Houda.

N’ayant pas encore terminé leur conversation, lorsque Sihem entra dans la

cuisine. Houda, sa mère, manqua de s’étrangler en constatant dans quel état se trouvait

le visage de sa fille. Quant à son époux, Antar, il en resta ébahi, tenant dans sa main

suspendue, la cuillère et ne se décidant ni de la porter à sa bouche, ni à la poser dans

l’assiette. La réaction de Sissi fut immédiate.

Et alors, pourquoi me regardez-vous de cette façon ? Vous me prenez pour

une bête légendaire, ou quoi ?

Sa mère leva les bras et gémit :

- Dieu Clément ! Tu as vu dans quel état ils l’ont mise !?

Son père finit par déposer sa cuillère dans l’assiette sans avaler la soupe, ce qui

démontrait chez lui un grand désarroi.

C’est les parents de Daoud qui t’auraient arrangée de cette façon ?

Sissi haussa les épaules.

- Arrêtez encore vos divagations, tous les deux !

- C’est donc les flics qui…


- C’est l’assassin de Noudjoud !

Il fallut un temps à Antar pour reprendre ses esprits tandis que sa femme, de

nouveau perdue dans un univers lui échappant, ne manifestait plus aucune émotion.

- Tu… tu l’as encore croisé ?

- Ça se voit, non ?

- Oui, mais, où ça ?

- Chez les Djelloul.

- Et comment … ils re… reçoivent ce type-là ?

- Je ne pense pas qu’il ait été convié !

Antar Azhar se leva fou furieux.

- Tout Djelloul qu’ils sont, je m’en vais leur dire juste un mot, moi !

- Papa, ne recommence pas tes bêtises !

Je ferai ce que je juge nécessaire de faire, et ce n’est pas toi qui donneras

des ordres à ton père, non ? On m’esquinte ma fille, et tu imagines que je vais rester

indifférent sans protester ? Et Loulou, tu penses que je la laisserai plus longtemps dans

une maison où se balade l’assassin de sa mère ? Qui prouve qu’il n’a pas l’intention de

massacrer tous les Azhar, cette bête enragée ?

Sa fille ne pipa mot car, subitement, elle prenait conscience qu’emportée par la

colère et sa soif de vengeance, elle avait oublié sa nièce qui n’était peut-être plus en

sécurité dans le quartier des « oligarques », chez les Djelloul, à Hydra.

74

Lorsqu’il eut couché Loulou, Daoud redescendit au salon affronter ses parents,

sa fiancée et les parents de celle-ci. Sa fausse paternité lui donnant une autorité qu’il
n’avait jamais eue, il devança les questions ou les remarques déplaisantes en prenant la

parole pour raconter son aventure avec la petite fille. Il dit le hasard qui la mit sur son

chemin, son incertitude quant à l’hypothèse d’une amie oubliée jusqu’à ce qu’enfin, il

soit assuré n’être pas le père de cette enfant. La jeune fille brune qui se disputait chez

lui était la tante de Loulou.

Soulagée un tant soit peu, Douja interrompit son fils pour assurer avec des

frémissements de reconnaissance dans la voix :

Je me doutais bien qu’il y avait une explication à toute cette magie !

D’ailleurs, mon fils ne m’a jamais menti !

L’atmosphère du salon devenait plus légère, les visages s’éclairaient et l’on

commençait même à sourire de cette extraordinaire aventure lorsque le Fawzi Choukri,

- le futur beau père de Daoud - remarqua :

Mon cher Daoud, je ne me permettrai pas de mettre en doute le moins du

monde votre récit, mais il y a cette bagarre dont – excusez-moi de vous le rappeler –

j’ai été une des victimes où j’ai failli laisser ma peau. Quels rapports peut-elle avoir

avec votre paternité illusoire ?

Force fut à Daoud d’expliquer ce qu’il en était. Il dut parler de Noudjoud, de sa

mort, de la drogue et les motifs poussant aussi bien le trafiquant que les agents du DRS

à penser que la fillette, sans peut-être s’en rendre compte, savait où la cocaïne avait été

dissimulée par sa mère. C’est la raison pour laquelle, dans les deux camps, on essayait

de prendre l’enfant pour la forcer à se souvenir. On écouta ce nouveau récit avec

encore plus de stupeur que le premier. Le vieux Fawzi Choukri paraissait indifférent
aux récits de son futur beau-fils comme s’il connaissait un bout de l’histoire. Madame

Douja Djelloul pensait que de mémoire d’habitant du quartier des « oligarques » à

Hydra, on n’avait entendu des abominations pareilles. Enfin, comment était-il possible

qu’un tel événement survint chez les Djelloul ? Si elle n’avait pas su son fils incapable

de mentir, elle aurait cru à une farce de mauvais goût. Quant à madame Choukri, elle

se demandait si elle comprenait bien le sens des propos prononcés, tant il lui paraissait

invraisemblable qu’une aventure qu’on ne voit qu’au cinéma pût s’immiscer dans la

vie de tous les jours et plus encore dans sa propre existence. Le vieux Choukri prêtait

attentivement l’oreille à son futur gendre, et Zoubir Djelloul ne parvenait pas à établir

un lien qui puisse le convaincre de cette situation pas tout à fait ordinaire.

Encore une fois, il appartint à Mellina de mettre un terme à la scène et de

dissiper l’espèce d’enchantement qui figeait les auditeurs de Daoud sur leurs sièges.

De sa voix calme mais terriblement résolue elle posa nettement les données du

problème pour y apporter tout de suite la solution que le bon sens imposait.

En supposant que tu nous dis toute la vérité, Daoud, il apparaît que c’est la

présence de cette enfant sous ton toit qui non seulement a failli altérer nos rapports,

mais encore est la cause des troubles graves qui se sont déroulés ici, des dangers que

mon père et toi-même avaient courus. Je propose donc une solution très nette : rends

cette petite fille qui ne t’est rien chez ses vrais parents. Une fois partie, nous ne

risquerons plus d’être éclaboussés par cette sale histoire. Qu’en penses-tu, Daoud ?

75

L’interrogatoire autoritaire tomba dans un silence stressant et madame Samia

Choukri se répéta une fois de plus qu’elle avait mis au monde une fille réellement
intelligente. Chacun se tourna vers Daoud junior, attendant l’approbation qui les

délivrerait. Il faillit répondre ainsi que sa fiancée le souhaitait, mais à cette seconde, un

bruit léger courut au plafond qui ramena devant les yeux de Daoud l’image de Loulou

le désirant pour père.

- Non !

Ce non fit l’effet d’un séisme démesuré dans le salon feutré des Djelloul.

Mellina, plus tranchante encore, masqua son dépit sous une hauteur qui, pour être

affectée n’en était pas moins impressionnante.

- Et, peux-tu me dire les raisons de ton refus, je te prie ?

Il ne faut pas être fou pour comprendre, Mellina. Car j’aime cette enfant,

tout simplement !

Et moi, alors… ?

Toi, ce n’est pas la même chose, Mellina.

Serais-je une folle, comme tu dis et que je ne m’en rends pas compte ? En

tout cas, sois-en persuadé…

Elle se leva, comme piquée par une mouche.

Réfléchis bien, Daoud. Je ne remettrai plus jamais les pieds ici tant que

cette gamine effrontée y demeurera. Partons, mère !?

Après avoir très impudemment salué les Djelloul, elle sortie suivie de sa mère
affreusement ennuyée. Djelloul père essaya de retenir Choukri pour tenter de lui faire

entendre raison, mais il n’accepta pas de discuter.

Mon cher, mettez-vous à ma place ! Je viens ici pour me mettre d’accord

avec vous sur les fiançailles de nos enfants. J’étais en droit, vous en conviendrez,

d’espérer une soirée paisible. Au lieu de cela, votre fils rabroue ma fille et refuse

d’accéder à une requête naturelle, tandis que je suis assommé par un énergumène

qu’on m’apprend être un bandit ! Je ne goûte guère ce genre d’émotion, mais bon.

Et très digne, il s’en fut, heureux au fond de l’occasion qu’il avait eue de

pouvoir planter son clou à ce Djelloul qui semblait se figurer qu’il était né de la

première pluie.

A peine la rumeur de l’indignation des Choukri s’était-elle éteinte dans

l’escalier des Djelloul que celle des Azhar y faisait irruption, plus véhémente encore et

encore moins distinguée. Depuis que le père et la fille avaient quitté l’impasse des

« damnés » Antar continuait un monologue tout entier composé de menaces ajoutées

les unes aux autres et adressées aux bourgeois en général, et aux habitants de

l’aristocratie quartier des « oligarques » en particulier, le tout entremêlé de rappels

historiques visant à mettre en lumière le courage du combattant Antar Azhar qui en

avait vu d’autres à Paris sur Seine en dix-neuf cent soixante et un !

Le premier réflexe de Kella – la femme de ménage – répondant à l’impérieux

coup de sonnette des Azhar fut d’interdire l’entrée de l’appartement à ce couple dont

elle reconnaissait l’arrogante jeune fille. Oubliant de saluer la femme de ménage,

Antar s’enquit bruyamment :

- Ils sont là tes patrons ?


La femme de ménage éprouvait une horreur profonde de toute vulgarité. Elle

répondit avec superbe.

76

- Peut-être, mais sûrement pas pour vous, brave homme !

- Ah ! bon ? Et bien, c’est ce qu’on va voir tout de suite !

En traînant derrière lui une Sihem un peu gênée tout de même, son père fonça

tout droit à l’intérieur de l’entrée. Outrée, Kella tenta de s’opposer à cet assaut

contraire à toutes les règles de la bienséance, mais Antar Azhar l’écarta d’un bras

puissant et se dirigea tout droit vers la grande porte en face de lui. Il ignorait que cette

porte donnait sur le salon où la famille Djelloul commentait amèrement le départ des

Choukri et reprochait à leur fils une attitude les privant de la dernière chance restante

de sauver leurs usines. S’appuyant sur tant et tant d’années de dévouement, Kella

triompha de sa peur et se plaça résolument, les bras en guise de barrière, devant le

salon, afin d’en empêcher l’accès aux Azhar. Mais Antar Azhar n’avait pas parcouru

un si long chemin pour obéir à l’injonction d’une domestique.

- Ôte- toi de là, esclave !

- Non !

- Non ? Alors, c’est ce qu’on va voir !

Antar Azhar se ramassa sur lui-même et, d’une formidable poussée, catapulta la

femme de ménage. Sous l’impact du grand corps de Kella parti en arrière, la porte du

salon s’ouvrit toute entière et la malheureuse domestique, l’esprit à moitié perdu, ne

parvenant pas à rattraper son équilibre, se retrouva assise sur le fauteuil, presque sur

les genoux de sa patronne l’esprit légèrement commotionné ; elle ne se rendait pas

compte du tout de sa position. Douja Djelloul, rentrant la poitrine et redressant la


taille, attira agressivement son attention.

- Alors, Kella ! Je te trouve bien familière ces jours-ci !

La femme de ménage tourna vers sa patronne un regard vide et puis,

brusquement, une lueur d’intelligence brilla dans ses prunelles. Puis, elle baissa les

yeux et réalisa l’inconvenance de sa situation. Elle rougit jusqu’aux oreilles, se leva

d’un bon et balbutia :

- Excusez-moi madame, oh ! Madame… Je ne sais plus…

Madame Douja Djelloul, solennelle, jugea :

Je n’attends pas des excuses, mais des explications de ta part, Kella ! Et

d’abord, qui sont ces gens-là ?

Daoud Djelloul reconnut tout de suite Sissi et son père. Il se leva pour

accueillir la fille, lorsque le vieux Antar entra dans la danse. Il s’y employa à sa

manière, brutale :

Ça suffit ! On n’est pas venus ici pour s’envoyer des amabilités ! Je suis là

pour des explications ! Qui est ce qui s’est permis de mettre ma fille dans cet état ?

L’air, quelque peu inquiet, Zoubir Djelloul s’adressa à son fils :

Je pense que c’est ta mauvaise histoire qui continue, Daoud ? Je t’ordonne

immédiatement de les conduire à la sortie, ta mère et moi sommes fatigués.

Antar détestait qu’on portât atteinte à ses droits d’homme libre. Il annonça,

solennel :

-
Le premier qui me touche, je lui colle un direct sur sa figure !

A l’énoncé d’une telle menace, Djelloul père sursauta. Mais que se passait-il

donc depuis quelques heures ? Tout changeait de visage autour de lui. Cette bataille

qu’il avait suivie dans la coulisse, au premier étage, la dispute entre Mellina et Daoud,

le changement survenu en un fils jusqu’ici parfaitement respectueux des décisions

77

prises par ses parents, les gamineries intolérables de Kella et enfin, l’intrusion de cet

homme et de cette jeune femme pénétrant de force dans le salon des Djelloul pour leur

adresser les plus vulgaires des menaces !

Douja, comprenant que son mari se trouvait, pour l’heure, incapable de prendre

la décision qui s’imposait, intervint :

- Appelle la police, Kella !

Daoud s’amusait beaucoup de cette scène mettant aux prises le nommé Azhar et

ses parents. Il souhaitait voir comment les choses allaient évoluer. Il fut vite éclairé sur

ce point, car Antar Azhar s’approcha de Douja Djelloul et, se frappant la poitrine :

Vous prétendez me faire peur avec votre police !? Mais la police, je l’em…

moi, madame ! Vous entendez ? Quand on a été comme moi, un rescapé du massacre

de la Seine, ce n’est pas votre police qui peut m’intimider, ni les bonnes femmes dans

votre espèce !

Douja eut une sorte de nausée. Il lui avait fallu atteindre sa soixantième année,

pour entendre quelqu’un lui adresser sur un pareil ton, et devant son mari et son fils, de

telles obscénités, qui l’anéantissaient. Elle demanda du secours à son mari.

Zoubir Djelloul ne resta pas insensible à cet appel. Il se leva et s’approcha du


vieux Azhar :

Mais, pour qui vous prenez-vous, à la fin ? La Seine… la Seine avec tous

ses composants et je ne sais quoi encore ! Après tout, vous n’êtes pas le seul à vous y

être trouvé, non ? Alors, arrêtez votre cirque, bonhomme !

Antar, qui ne prévoyait pas ce genre de riposte, pris au dépourvu, répliqua

mollement :

Oui… Mais parmi ceux qui étaient là-bas, personne n’est revenu lourd !

Eh bien, que cela vous plaise ou pas, j’en suis revenu, moi !

Azhar regarda son interlocuteur d’un œil sceptique.

- Vous étiez au massacre de Paris sur Seine, vous ?

- Vous vous en doutez ?

Bon Dieu ! Vous vous rappelez alors de Si-Bachir, un type, grand de taille

et aussi, bel homme ? Quel meneur d’hommes, celui-là !

Oui, on l’appelait : le rouquin. Il était mon meilleur ami.

Antar Azhar n’en croyait pas ses oreilles et rappela :

Il faisait parti des cinquante manifestants tués à Paris, au boulevard Saint-

Michel. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés…

La femme de Djelloul ne comprenait pas exactement de quoi retournait cette


conversation entre les deux hommes et était quelque peu choquée de constater son

mari se mettre au diapason de la trivialité de son interlocuteur. Mais les deux compères

n’en avaient cure. Ayant tout oublié sauf l’histoire terrible parisienne de leur jeunesse

et de la grande aventure de leur vie, ils se lançaient à corps perdu dans les souvenirs.

Antar, intrigué, ayant oublié sa hargne prolétarienne, s’enquit :

- Mais alors… dîtes-moi… qui êtes-vous ?

Zoubir Djelloul. On m’appelait : Zouzou à l’époque des événements de

Paris.

Oh ! Mon Dieu ! C’est donc toi… ?

Oui, c’est moi !

78

Ils se fixèrent en silence, loin de ce salon et subitement revenus tellement en

arrière que plus personne ne pouvait les suivre. Dans le cadre si comme-il-faut des

Djelloul, appelés par leurs mémoires fidèles, des morts de tous âges, de tout poil

entrèrent avec leurs grosses plaisanteries et leur langue glauque. Les autres n’osaient

se mêler à une conversation qui ne les concernaient en rien, et encore moins

l’interrompre. Redevenu le combattant Djelloul Zoubir, il oubliait tout pour se

retremper dans ce bain de Jouvence. Pour lui, Azhar était un frère retrouvé et, assis

l’un en face de l’autre, s’envoyant des petites tapes amicales sur les genoux, ils

confrontaient leurs souvenirs. Sur le rappel d’un ami mort de bien vilaine façon, ils

émergèrent ensemble, les yeux voilés, de ce monde disparu, et reprirent pied parmi les
vivants. Ils en paraissent tous désorientés.

Ils se ré-apprivoisèrent peu à peu et s’ils gardèrent le tutoiement ancien, ils

regagnèrent néanmoins leurs places respectives dans la hiérarchie sociale dont Antar

éprouva un sentiment de peine et de trahison. Cela se sentit au ton sur lequel Djelloul

s’enquit :

Bon, et si vous me disiez maintenant, l’objet de votre visite ?

Un instant, Antar se le demanda tant était dissipée sa grande colère, et ce fut en

hésitant qu’il relata ses doléances visant les coups reçus par sa fille. Une fois encore,

Daoud dut intervenir et reprendre son récit et quand il eut expliqué pour quels motifs

Loulou ne pouvait être sa fille, Antar et Sihem acceptèrent le raisonnement sans

protester. Antar, redevenu un vieil homme fatigué, se leva pesamment de sa place.

Alors, puisque c’est comme ça… vous n’êtes pas le père de Loubna… On

va l’em… l’emmener avec nous… Elle n’est pas chez elle… Pouvez-vous y aller la

chercher ?

Elle aurait trop de chagrin et j’avoue que moi-même, également. Si

mademoiselle daigne bien monter la réveiller, je… préférerais.

Sihem monta à l’étage. Au salon, ils se turent, n’ayant plus rien à se dire. Ils

entendirent bouger au-dessus de leurs têtes, puis le pas de la jeune Azhar dans

l’escalier, enfin le bruit de la porte palière qu’on ouvrait. Presque à ce moment-là,

Kella se montra :

- Elles sont parties…


Et, se tournant vers Antar :

-… Elles attendent monsieur.

Antar les dévisagea les uns après les autres, cherchant des mots qui ne venaient

pas. Il hocha la tête à plusieurs reprises avant de décider :

- Enfin, tout est terminé, maintenant…

Et tendant la main à Djelloul :

- Adieu, mon vieux…

Djelloul prit la main de son hôte et, un peu ému parce qu’il savait aussi bien que

l’autre que leur rencontre ne se renouvellerait pas :

- Adieu, mon vieux…

De retour dans sa chambre, Athmane Hennou dressa le triste bilan de ses

échecs. Son nez enflé lui donnait l’impression d’être devenu un ognon. Si seulement il

la tenait, cette garce, il l’estropierait pour le reste de ses jours ! A moins qu’il ne lui

infligeât le même sort qu’à sa sœur ?... A cette perspective, un sourire de satisfaction

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illumina fugacement le visage meurtri du trafiquant malheureux, mais un sourire pas

trop accentué par suite des multiples écorchures l’empêchant de remuer les muscles

faciaux. En tout cas, il devinait que dans un sens ou dans l’autre, la fin approchait : ou

il se procurerait rapidement la marchandise ou il lui faudrait prendre la fuite pour

échapper tout à la fois à ses ennemis et à ses amis. Une rude tâche qui, d’avance, le

décourageait, car il ne se croyait plus possible de la mener à bien. Assis sur le bord de

son lit, il se remémorait la suite des évènements pour essayer de se rendre compte à

quel moment il avait pu commettre une faute. Il ne voyait pas… il aurait sûrement

obtenu de la môme le renseignement dont il avait besoin si cette saleté de fille n’était
survenue. Après, il ne se souvenait plus que d’une bataille féroce où le pseudo-père de

la gosse s’était mêlé, un jeune homme solide et qui cognait sec. Mais Hennou en serait

venu facilement à bout si l’autre peste… Ah ! Celle-là, si un jour il l’empoignait sans

témoin… il ne lui laisserait pas un os intact ! Et puis ces gens dans l’escalier qu’il

avait dû bousculer pour s’échapper… Il croyait même se souvenir que d’un coup de

tête, il en avait assommé un… Etait-il mort ? Evidemment, cela compliquerait encore

les choses mais, au point où il en était… Désespérant de se sortir seul du pétrin où il

avait glissé, ce trafiquant décida d’appeler une fois encore son chef inconnu à la

rescousse, en dépit du danger que cela comportait.

L’agent secret ne regagna son lit que lorsqu’il fut certain que le trafiquant, de

guerre lasse, s’était couché. Tout en se déshabillant, Djahid confia à son collègue qu’à

son avis, il fallait dès le matin se précipiter chez Daoud Djelloul et lui recommander

vivement de ne pas quitter la petite Loulou d’un iota, car Athmane devait

obligatoirement tenter de revoir l’adolescente dans l’espoir de lui arracher le secret de

la cachette de la cocaïne. Pour Djahid, il pensa qu’il était impossible que le trafiquant

ait renoncé à poursuivre sa mission à laquelle il était chargé d’exécuter, et quelque soit

le prix à payer.

Fethi, non convaincu par les propos de son collègue, donna son avis :

Crois-tu, cher ami, que la fillette finira par révéler l’endroit où sa mère a

dissimulé la drogue ? Avec les enfants on a parfois de curieuses surprises. Ils sont

capables de beaucoup plus de discrétion que les adultes, surtout s’ils se sont mis dans

la tête que leur silence protège un être aimé…

Djahid rétorqua avec sagesse :


-

Je doute que la gamine sache quelque chose. L’enfant aime beaucoup celui

qu’elle tient pour son père et à lui, elle aurait confié le secret si elle le connaissait,

mais je suis persuadé qu’elle ignore tout de cette affaire-là.

Si je te comprends bien, depuis le début, Hennou et nous, nous avons les

pieds dedans ?

Non. Pour moi, la mère de Loulou a agi à l’insu de sa fille et je pense qu’il

faudrait reprendre l’interrogatoire de la petite sur un autre plan et avec un autre ton.

J’ai ma petite idée là-dessus.

Alors, à toi de jouer, mon ami.

Dans la chambre de l’hôtel où, le trafiquant élisait domicile depuis son arrivée à

Alger, il se tournait et se retournait, incapable de trouver le sommeil : pourquoi son

chef ne répondait-il pas à son appel ?

80

Pris entre les sentiments contradictoires, Daoud Djelloul n’avait guère fermé

l’œil. Son petit appartement, par suite de l’absence de la petite fille, lui semblait tout

d’un coup immense et vide. Il se rendait mieux compte combien il s’était attaché à la

petite graine que le hasard avait mise sur son chemin, et comme il lui serait difficile de

vivre, désormais, sans la revoir. De plus, sa rupture avec Mellina Choukri le troublait

sans le peiner outre mesure. Il regrettait le secours qu’elle représentait pour ses parents

et sur ce point – mais sur ce point seulement – il se demandait s’il n’avait pas agi
bêtement. Tant pour Mellina que pour Loulou, ses sentiments s’affirmaient limpides,

dénués de toute ambiguïté. Il n’en était plus de même lorsqu’il songeait à la belle et

rebelle Sihem Azhar. Daoud s’avouait que du moment où il avait rencontré la tante de

la petite, il pensait beaucoup à elle. Il aimait sa franchise, son autonomie, sa beauté

saine, naturelle et vigoureuse. Il est évident que l’on ne pouvait envisager

courageusement l’introduction de Sihem dans la famille des Djelloul, et rien qu’à la

perspective du comportement de celle-ci. Daoud sentait des frissons glacés courir le

long de son dos. Pourtant, il devinait que cette fille saine, au tempérament de feu,

tenace et accrocheuse, ferait une compagne solide. Sans compter qu’elle devait aimer

le football !

A l’immense surprise de la solennelle Kella dont les aventures récentes avaient

quelque peu amoindri la superbe, Daoud Junior se présenta à la cuisine à six heures du

matin. A peine avait-il terminé sa tasse de café, il se précipita dehors, se dirigeant vers

le quartier où élisent domicile les Azhar. Il se donnait pour excuse le besoin impérieux,

vital, de revoir au plus tôt Loubna et de savoir comment elle appréciait son

changement de résidence. Mais quand il poussait la porte, il reconnaissait que le désir

de rencontrer de nouveau Sihem entrait pour un bon coefficient dans la promptitude de

sa démarche.

Le jeune Djelloul dissimula mal son dépit lorsque Houda Azhar lui ouvrit la

porte. Il se perdait dans des explications sans fin et peu convaincantes, lorsque Loulou

– comme à son habitude – sauva la situation. Reconnaissant sa voix, elle se précipita et

courut se jeter dans les bras de celui qu’elle persistait à considérer comme son papa.

Sous l’œil attendri de sa grand-mère qui les avait conduits dans la cuisine, Daoud et

Loulou s’embrassèrent, se câlinèrent, échangèrent mille caresses.


- Pourquoi tu m’as expédiée ici, papa ?

- Parce que… Enfin….

- Tu ne veux plus que je dorme chez toi ?

- Si, mais… Tu ne te plais pas ici ?

- Si…

Puis, se rapprochant de l’oreille de son père, elle chuchota :

Pour tout dire, j’étais mieux avec toi… Tu me reprends, papa ?

Si je te ramène chez moi, ta tante Sihem serait malheureuse, n’est-ce pas ?

- Il n’y a qu’à l’emmener avec nous ?

Daoud n’eût, sans doute, pas demandé mieux, mais les petits enfants ne tiennent

pas compte des impératifs sociaux qu’ils ignorent. Djelloul sauta sur l’occasion offerte

pour changer le cours de la conversation.

- Et… ta tante, elle dort encore ?

- Elle est sortie.

- C’est une lève-tôt, dis ? Où est-elle allée ?

81

- J’ignore.

Houda Azhar apporta les éclaircissements à la curiosité de Daoud.

- Nous sommes une famille pauvre… Sissi est obligée de gagner un peu

d’argent pour arrondir la retraite de son père. Il faut savoir aussi qu’elle est pour

l’instant, en chômage, alors elle se débrouille en vendant des petites babioles au

marché de Laâkiba, pas loin d’ici.


-

Et qu’est-ce qu’elle vend ?

Des foulards, des bouteilles de parfum… Elle arrive à s’en sortir, tant bien

que mal.

Daoud l’aperçut de loin, et il se dissimula pour qu’elle ne le repérât point. Il est

vrai qu’elle ne songeait sûrement pas à lui et qu’elle ne lui prêterait seulement pas

attention si d’aventure, leurs regards se croisaient Il l’admirait, abordant discrètement

les passantes et il s’amusait de ses esquives, de ses retraits, des cachettes qu’elle

utilisait et aussi de voir son panier disparaissait vite sitôt qu’apparaissait la casquette

d’un agent de police en faction. Dans ce marché aux puces, un monde inconnu se

révélait au jeune Daoud. Il ne savait rien de la manière dont vivaient toutes ces petites

gens en marge de la société aisée dont lui seul, a le secret. Ce qui le frappait, c’était

surtout la bonne humeur qui paraissait régner dans ce quartier, loin des fronts crispés

dans la haute classe à Hydra.

Le jeune Djelloul s’approcha furtivement de Sissi qui lui tournait le dos :

- Alors, le business marche bien ?

Surprise, la jeune fille se retourna brusquement, s’attendant à se trouver en

présence d’un policier. Quand elle reconnut son interlocuteur, son visage s’éclaira :

Quelle surprise ! Qu’est-ce que vous faites par ici ? Ce n’est pourtant pas un

endroit pour vous !

- Je suis venu spécialement pour te voir, Sihem.

- Comment saviez-vous que je suis ici ?


- Par ta mère.

- Vous êtes passé chez nous ?

- Oui, je tenais vraiment à embrasser Loulou.

- C’est bien gentil à vous… Vous l’aimez bien, alors ?

- Oui… et… et pas uniquement elle…

Elle rougit légèrement, mais détourna la conversation, ou du moins se

l’imagina.

- Vous aviez quelque chose à me dire ?

- Je… commence à bien le croire, Sissi.

La conversation tournait nettement au sentimental et mademoiselle Azhar ne se

sentait pas du tout dans sa peau.

- Pourquoi êtes-vous venu me retrouver ?

- Parce que…

- Parce que quoi ?

Avec une autre fille, c’eût été facile, mais avec Sissi qui vous fusillait des yeux,

le jeune homme perdait toute désinvolture.

82

- Eh bien ! Disons … puisque maintenant il est évident qu’il n’y a rien eu

entre ta sœur et moi, tu… tu ne m’es pas indifférente… C’est pour cette raison que je

suis ici avec toi.

En vérité, vous tenez à rester fidèle à la famille ?

Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, Sissi !


Elle s’arrêta.

Mais si… je vous comprends parfaitement où vous voulez en venir. Vous

souhaiteriez que je prenne au sérieux vos histoires ? Où ça me mènerait ?

- Mais Sissi…

Arrêtez monsieur Djelloul. Je sais que vous êtes sincère dans votre

démarche, seulement, vous n’avez pas encore reçu ma main sur la figure… alors,

raison de plus pour décamper tout de suite. Il ne peut rien se passer entre la fille

d’Antar Azhar et le fils de Zoubir Djelloul, rien de propre tout au moins, et moi, il n’y

a que les choses propres qui m’intéressent ! Je sais que cela vous a amusé et occupé de

regarder le milieu misérable où vivent les pauvres, d’accord, et maintenant, tirez-vous

de là et retournez chez les riches de votre quartier, à votre place ! Laissez-moi s’il vous

plait, il faut que je vende ma marchandise !

Il la regardait, le cœur un peu gonflé, s’éloigner, et il pensait que le châtiment

des riches est sans doute d’être obligé de vivre avec des riches, et exclusivement avec

eux.

L’ex-terroriste en se levant, avait essayé de nouveau et à plusieurs reprises

d’entrer en contact avec son chef inconnu avant d’y parvenir. Tant que le trafiquant ne

se décidait pas à quitter l’hôtel, l’agent Djahid restait en permanence à l’affût pour

surveiller le moindre mouvement de Hennou. Son chef lui eut signifié qu’il n’était

plus besoin de l’appeler pour quoi que ce soit, et qu’il lui donnait jusqu’à vingt-trois

heures pour réussir dans la tâche qu’il avait acceptée. Un échec de sa part serait

considéré comme définitif et entraînerait – il devait s’en douter, remarqua- t-on avec
une douleur perfide – de gros ennuis pour sa personne. L’agent secret devina qu’on

s’acheminait vers la fin de l’aventure, et appela tout de suite son collègue Fethi pour

qu’à nouveau il suive l’homme dès qu’il quitterait sa chambre.

Daoud Djelloul ne rentra chez lui que peu avant midi. Pour essayer de tromper

sa mélancolie, il s’était offert une ballade au bord de la mer pour décompresser. Il avait

beau se raisonner et se dire que deux jours plus tôt il ne soupçonnait pas l’existence

des Azhar, et que cela ne l’empêchait pas d’être heureux. Heureux ? Voilà que

maintenant, il en doutait. Poussé au pessimisme, il se voyait sous son vrai jour : un

égoïste qui, de crainte de souffrir matériellement sans ses habitudes de luxe, acceptait

de subir l’autorité de ses parents même quand elle disposait abusivement de son sort.

La petite Loulou lui manquait terriblement qui l’appelait papa, et il regrettait de ne

plus pouvoir rencontrer cette Sissi si belle, courageuse et si franche.

En s’introduisant dans l’appartement de ses parents, Djelloul junior se heurta à

Kella, la femme de ménage, qui, après l’avoir salué, lui apprit que sa mère l’attendait

au salon où elle lui demandait de se rendre sitôt de retour. Daoud obéit illico, car il

n’avait aucune raison de ne pas obtempérer aux ordres de sa mère, n’étant pas encore

prêt à secouer un joug subi depuis trop longtemps.

83

Au salon, il eut un mouvement de surprise en voyant Mellina Choukri converser

avec Douja Djelloul. Avant que le nouveau venu n’ait remué ses lèvres pour saluer ces

dames, Mellina se leva.

- Daoud, mon cher Daoud… j’ai réfléchi… Je me suis comportée comme une

bornée hier soir. Je suis venue te demander d’excuser un mouvement d’humeur qui,

ma foi, prenait sa source dans un sentiment de jalousie dont je ne me croyais pas


capable. Je tiens beaucoup plus à toi que je ne me le figurais, Daoud… J’ai un peu

honte à te l’avouer, mais tu me connais assez pour savoir que j’aime les situations

claires. J’ai convaincu mes parents d’oublier la soirée d’hier. Pour ma mère, ça n’a pas

été difficile, car elle éprouve beaucoup de sympathie à ton endroit. Mon père a résisté

un peu plus longtemps… Si tu le veux, demain, mes parents reviendront reprendre la

discussion fâcheusement interrompue. J’ajoute que lorsque je suis arrivée j’ignorais

que la petite était partie… Je n’aurai pas l’hypocrisie d’en marquer de l’ennui, mais,

pour moi, cela compense un peu l’humiliation de cette démarche.

Daoud ferma les yeux. Il lui fallait absolument répondre et vite. Or, il éprouvait

toujours de l’angoisse quand il lui fallait décider quoi que ce soit. Adieu ma petite

Loulou… Adieu Sissi… Mellina serait une bonne épouse, du genre traditionnel, la

femme que sa position dans le grand Hydra lui destinait de toute éternité. Il soupira :

- Ça marche, Mellina… J’espère que nous serons capables de fonder un

foyer heureux et exemplaire.

D’une voix assurée, elle répondit :

- Tu peux compter sur moi, Daoud !

Devant la fermeté et l’assurance de cette réplique, Daoud Djelloul, eut la chair

de poule.

A la cuisine, la femme de ménage annonça avec satisfaction au chauffeur de la

famille qui venait d’arriver :

- Oh ! Bilal, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer. Je t’apprends que tout

rentre dans l’ordre. Monsieur Daoud est en train de se réconcilier avec sa fiancée.

Mutin, le chauffeur la menaça du doigt :

- Aurais-tu encore écouté à la porte, Kella ?


- Juste ce qu’il fallait, Bilal… ce qu’il fallait.

Elle se leva et entra dans la salle à manger sans se douter qu’au même instant

Athmane Hennou s’était infiltré dans l’appartement de Daoud en empruntant l’escalier

de service. Il jura de bien vilaine façon en constatant que la gamine ne se trouvait plus

dans la chambre et que ses affaires disparues indiquaient que la fillette avait quitté cet

asile. Voyant rouge, le repenti redescendit l’escalier couteau à la main et, après une

hésitation, prit la direction de la cuisine. Il y surgit alors que Kella sortait de la salle à

manger. Elle en hoqueta de surprise et le chauffeur s’étant retourné, eut tellement peur

qu’il tomba en arrière sur les genoux de la femme de ménage. L’écho d’un pas se

rapprochant obligea l’assaillant à se dissimuler dans l’angle formé par l’avancée de

l’armoire métallique. Il intima au couple de ne pas bouger et de ne pas faire de bruit.

- Un seul geste, et je vous décapite en petits morceaux, comme au bon vieux

temps !

Comme les Djelloul, homme et femme et leur visiteuse s’apprêtaient à quitter le

salon, la porte s’ouvrit brutalement devant la femme de ménage et le chauffeur

marchant les bras levés tandis que Hennou les suivait, le couteau toujours au poing.

84

Les Djelloul, tout autant que la future épouse de Daoud, mirent un certain temps à

prendre conscience de la réalité du spectacle s’offrant à leurs yeux. Arrêté dans son

élan, Zoubir Djelloul bégaya :

- Mais… mais qu’est-ce que cela signifie ?

Le chauffeur voulut expliquer, mais une poussée l’envoya trébucher au milieu

du salon où il pivota deux fois sur lui-même avant de perdre l’équilibre et de

s’effondrer sur les genoux de Douja Djelloul qui, indignée, se redressa en remarquant :
- Décidément, vous profitez de toutes les situations, Bilal !

Le chauffeur, assis à même le sol, ne comprenait plus rien et se résignait à ne

plus rien comprendre. Le trafiquant d’un geste rapide tira vers lui de la main gauche,

Kella et, la serrant contre lui, de dos, ordonna :

- Que personne ne bouge ou je plante le couteau dans le cœur de cette

domestique ! Où est la petite fille ?

Le silence des autres l’exaspéra, car l’homme commence à en avoir assez des

mauvais tours que ces maudits bourgeois ne cessaient de lui jouer pour l’empêcher de

remplir sa mission. Il brandit son couteau et posa la pointe dans la région du cœur du

malheureux otage qui, cria d’un air étouffé.

- Je compte jusqu’à dix… et si personne ne m’a divulgué où vous avez caché

la petite fille, j’enfonce la lame dans son cœur … et puis je compterai encore dix

avant de saigner à mort le vieux… et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un se décide

à me renseigner !

Le vieux Zoubir et la demoiselle Mellina commencèrent à éprouver des

difficultés à respirer.

Mellina Choukri ne tenait pas à montrer à son fiancé qu’elle avait peur et elle

pariait sur sa tendresse pour la sauver en fournissant au ravisseur les indications qu’il

réclamait. Quant au père de Daoud, convaincu que sa femme ne prendrait aucune

initiative visant à le protéger, il s’apprêtait à confier ce qu’il savait à Hennou, lorsque

quelqu’un derrière, ordonna sèchement :

- Lâchez votre arme, Hennou !

Le trafiquant se retourna vivement et Djahid, pensant qu’il tenait dans sa main

un pistolet tira, en blessant son adversaire au bras, qui fit tomber le couteau. Se rendant
compte qu’il ne pouvait plus rien, le bourreau exécuta un bond formidable, envoya

rouler à terre l’agent secret et fila en direction de la sortie avant que quiconque ait eu

l’idée (ou l’envie) de se jeter à sa poursuite. Daoud cependant allait le faire lorsque

leur sauveur, relevé, l’arrêta :

- Laissez-le partir… Mon collègue l’attend en bas. Hennou ne nous intéresse

pas tellement. C’est celui auquel il obéit que nous voulons. Vous pensez bien que si je

l’avais voulu, il n’aurait pas quitté cette maison vivant. Je souhaitais qu’il puisse fuir

sans se douter que je le laissais fuir. Et maintenant, où est la petite fille ? Il faut que

nous la protégions…

Daoud Intervint :

- Elle est repartie chez ses grands-parents.

- Au quartier des anciens combattants, impasse des damnés ?

- Oui.

- Parfait. Je ne pense pas que vous ayez maintenant quoi que ce soit à

craindre… Ils savent que la fillette ne se trouve plus ici.

85

Avant de quitter les Djelloul et Mellina Choukri, Djahid crut bon de spécifier à

Daoud :

- En tout cas, si vous entendez le moindre bruit, avertissez-moi. Veuillez

noter mon numéro de téléphone.

Le reste de la journée se passa sans incident notable. Daoud s’en fut faire une

promenade en ville avec Mellina afin de lui faire oublier le triste événement qui venait

d’avoir lieu chez lui ; et les parents Djelloul, apaisés, reprirent espoir dans une

évolution favorable de leur situation financière. Chez les Azhar, Loulou découvrait son
nouvel environnement et Sissi essayait de ne plus penser à Daoud. Quant au trafiquant

Athmane Hennou, s’étant pansé tant bien que mal sa blessure, il passa l’après-midi et

la soirée au lit bourré de cachets susceptibles d’apaiser la fièvre le dévorant. Vers

vingt-heures, on l’appela au téléphone. Obéissant, il entendit la voix habituelle lui

ordonner de se rendre au café-restaurant les « 2as » à Staouali pour y rencontrer son

interlocuteur qui le connaissait et lui transmettrait les dernières instructions de son chef

inconnu. Le rendez-vous était fixé à vingt-deux-heures. Son chef raccrocha avant que

son locuteur ait pu dire quoi que ce soit. Cette attitude témoignait du mépris nourri

envers l’agent maladroit. Hennou se rendit à l’adresse indiquée. Djahid à ses trousses.

Dans le personnage le rejoignant, l’agent secret reconnut Madani, un homme d’une

quarantaine d’année, entrant avec un air agacé et triste ; il avait un comportement

hostile. De taille plus élevée que Hennou, fine et souple, la figure longue, les yeux

bridés, le front sillonné de rides perpendiculaires, la barbe inculte, les lèvres

proéminentes et gardant l’air hautain sous son costume aplati par un veston en cuir,

l’homme se rapproche plus du type Afghan, impassible et grave, toujours sur ses

gardes, et ne trahissant rien en dehors des émotions intérieures. Les deux hommes,

n’ont de traits communs que la résignation et l’indifférence apparentes. Tous les deux

ont tué… égorgé des bébés, des femmes, des hommes, pillé et volé ; ils n’y

contredisent pas, mais ils n’ont tué et pillé que l’état. Aucun citoyen désarmé, disent-

ils n’est tombé dans leurs coups ; c’étaient affaires entre les services de sécurité et eux.

Ils ont joué et perdu une partie impossible ; ils ont tenu bon jusqu’au bout. Vaincus, ils

ont évité la peine du talion. C’était voulu, il en sera ce qu’il plaira à Dieu. Djahid ne

put entendre ce que les deux hommes se racontaient. L’envoyé spécial du grand baron

inconnu arborait un sourire devenu rictus. Il fut frappé par le regard fiévreux de son
vis-à-vis.

- Ça ne va pas ?

Pour toute réponse, Hennou exhiba son pansement rouge de sang.

- C’est quoi, ça ?

- Une balle.

- Qui ?

- Mon suiveur…

- Vous souffrez ?

- Un peu, oui. Connaissez-vous quelqu’un pouvant me panser ?

- Oui, je vais m’en occuper. Mais, avant, dites-moi où vous en êtes ?

- Ça traîne… Je n’ai toujours pas récupéré la camelote.

- Embêtant ça… beaucoup de monde au courant ?

- Pas mal, oui.

- Nous n’aimons pas ça, cher ami.

86

- Moi non plus !

Et puis, brusquement, une idée lui traversa l’esprit.

- Vous n’allez tout de même pas m’abandonner ?

- A votre avis ?

- Je pense que vous en seriez capables, mais…

- Mais, quoi ?

- Si vous me laissez tomber, j’irai voir la police !

- Pour leur expliquer comment vous avez assassiné Noudjoud ?

Athmane montra ses dents.


- Le meurtre de Noudjoud Azhar sera peu de chose en comparaison de ce que

je leur dirai !

Son interlocuteur accentua un sourire.

- Si je ne savais pas que vous plaisantez, je pourrais être inquiet et nous

détestons l’inquiétude… Allons, il est temps que je vous conduise chez un médecin de

nos amis. Vous ne pouvez continuer à souffrir ainsi.

- Où habite-t-il, votre médecin ?

- Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Allez, venez !

Ils quittèrent les lieux en bavardant comme de vieux amis. L’agent secret se

demanda où ils se rendaient à une heure pareille. Il les suivit sans nourrir beaucoup

d’illusions. Si les deux complices s’écartaient des rues encore animées, la filature

deviendrait difficile et dangereuse. Le repenti, fiévreux, parlait beaucoup, poursuivant

une sorte de plaidoiries à propos de la malchance l’ayant accablé depuis le vol réussi

de la cocaïne dans les entrepôts des garde-côtes à Oran. Madani semblait très

compréhensif.

- Que voulez-vous, mon ami, on ne saurait gagner à chaque fois… Je suis

persuadé que notre chef ne vous garde aucune rancune de votre échec. Peut-être, on

vous changera de région… Auriez-vous une préférence ?

- L’ouest… l’Oranie me conviendrait parfaitement. Je connais bien la

région… en plus, j’y étais né.

Les deux hommes, entrés dans une discussion sans fin, ne se rendirent pas

compte que la ville était déjà derrière eux. Immédiatement, ils s’engagèrent sur la

longue avancée de terre déserte donnant directement sur la plage. Brusquement,

Madani, qui marchait à la gauche du repenti, se retourna comme pour revenir sur ses
pas et, avant que Hennou ait réalisé ce qui se passait, il encaissa trois coups de couteau

dans la région du cœur. Il s’affaissa comme une fripe sur les genoux, vomissant du

sang. Il réussit à dire :

- Traître…

Le tueur murmura :

- Désolé, cher ami… mais je vous l’ai répété, nous détestons être inquiets et

vos menaces s’affirmaient inquiétantes…

Djahid, ayant perdu les traces des deux hommes, dut revenir sur ses pas pour

entrer, à son tour, sur la langue de terre que Madani venait juste de quitter. Il ne tarda

pas à trouver le corps du trafiquant. Il s’agenouilla, éclaira le visage :

- C’est terminé, Hennou… Tu ne pensais pas retrouver Noudjoud Azhar si

vite, hein ? Quant à ce monsieur Madani, je te promets que je m’occuperai de lui. Fais-

moi confiance.

87

L’aube pointait sur Alger encore enveloppé dans ses écharpes de brume. La

petite Loulou dormait dans le lit de sa tante, mais d’un sommeil agité. Tant de choses

s’étaient passées depuis son départ d’Oran… Elle qui se considérait comme une

orpheline (elle voyait rarement sa maman !) avait subitement découvert un grand-père,

une grand-mère, une tante qu’elle admirait déjà et à laquelle elle souhaitait ressembler,

mais surtout le plus merveilleux papa du monde habitant dans le plus beau quartier

d’Alger, dans la plus jolie maison. Elle rêvait qu’elle se trouvait encore dans la

chambre à Hydra, dans le quartier des oligarques, petite princesse régnant sur un

univers douillet et elle souriait aux images se levant en elle pour enchanter ses songes.

Même si la petite ne lui eût pas donné tant de coups de pieds, Sihem n’aurait
pas trouvé le repos. En dépit de toutes les admonestations qu’elle s’adressait, elle ne

parvenait pas à ne pas penser à Daoud Djelloul. A vingt-trois ans, la fille cadette des

Azhar n’avait jamais envisagé de se marier. Elle était trop attachée à sa liberté. D’autre

part, l’exemple de sa mère ne l’incitait pas à fonder un foyer qui ne pourrait être à

l’abri de la gêne. Sissi ne nourrissait guère d’illusions : les filles pauvres n’épousent

que des garçons pauvres et sa pauvreté, elle ne se sentait pas le goût de la partager.

Sissi s’en voulait de ne pas arriver à distraire sa pensée de la personne de Daoud

Djelloul. Le jeune Daoud, un garçon d’un naturel assez timide, lui semblait-il,

paraissait beaucoup plus à son aise lorsqu’il s’agissait de faire le coup de poing.

Disait-il la vérité lorsqu’il lui racontait qu’il s’intéressait à elle ? Pourtant, quel plaisir

pouvait-il éprouver à fréquenter une personne n’appartenant pas à son milieu ? Aucune

alliance possible entre les Azhar et les Djelloul. Sissi se surprenait à en vouloir à ses

parents de leur abaissement inacceptable et avait honte de son injustice. Antar et sa

femme Houda, se contentaient d’être de braves gens et si leur fille se permettait

d’extravaguer, on ne pouvait leur en tenir rigueur. Mécontente des autres et d’elle-

même, Sissi se révoltait contre l’humanité entière et repoussait brutalement Loulou

endormie car, au fond, sans l’arrivée de cette innocente, elle aurait toujours ignoré

l’existence des Djelloul. Mais comme Sissi devait être la meilleure belle fille du

quartier des damnés, elle embrassa la petite Loulou avant de chercher vainement à

attraper le sommeil la fuyant.

Dans la chambre à côté, Antar dormait en paix. Il avait toujours bien dormi -

même à Paris pendant les événements - manquant de l’imagination nécessaire pour

rêver. A ces côtés, sa femme Houda pleurait silencieusement en pensant à sa fille

Noudjoud. Mais c’est sur le bébé qu’avait été son ainée que la vieille femme pleurait,
non sur la Noudjoud désertant la maison pour mener une existence dont Houda ne se

doutait bien qu’elle n’était pas des plus honorables. Absorbée par l’angoisse, elle se

demandait si le bon Dieu pardonnerait à Noudjoud, morte en suivant le mauvais

chemin. Croyante jusqu’à la moelle, elle se promit de se rendre dès le matin auprès de

l’imam de la mosquée du quartier pour solliciter son avis.

A l’entrée de l’impasse des damnés, au quartier des anciens combattants, Fethi

veillait. Djahid et lui demeuraient persuadés que le baron d’Alger n’avait éliminé

Athmane que parce qu’il avait décidé de se charger lui-même de la tâche manquée par

Hennou. Les deux agents secrets sentaient que la petite fille serait en danger de mort

tant qu’ils n’auraient pas mis la main sur le chef du réseau. Ayant relevé son collègue

vers minuit, Fethi guettait à l’abri de l’humidité dans une encoignure de porte. Le

88

silence et la fraîcheur de l’air l’engourdirent. Fatigué, il se laissa aller à son tour dans

des rêves infinis. Un agent secret ne doit jamais rêver. Fethi n’entendit pas celui qui

s’approchait de lui à pas feutrés. L’agent passa du rêve au néant sans en prendre

conscience. L’exécuteur Madani, eut un rire silencieux et essuya longuement son

poignard sur le vêtement du mort, puis il monta vers l’appartement des Azhar dont,

grâce à sa précédente victime, il connaissait la situation et la topographie de

l’immeuble.

Sihem sentait qu’elle s’enfonçait de plus en plus dans le sommeil lorsqu’elle

crut entendre un bruit de porte. Elle donna de la lumière, regarda l’heure : cinq

heures ! Qui pouvait bien venir à cette- heure? Mais comme on choquait la porte de

nouveau, elle sauta hors du lit, passa sa robe de chambre et s’en fut ouvrir. Elle n’eut

pas le temps de voir à quoi ressemblait l’homme se trouvant devant elle, car un coup
puissant lui ôta toute notion du monde extérieur. Madani, qui avait reçu la jeune fille

évanouie dans ses bras pour éviter tout bruit inutile, la déposa sur le plancher, le dos

contre le mur, puis referma doucement la porte. D’où il se trouvait, il apercevait la

gosse endormie dans la chambre de sa tante. Avançant sur la pointe des pieds, l’intrus

sortit de sa poche un petit flacon, l’imprégna de quelques gouttes dans les narines de

Loulou qui se débattait quelques secondes. Aussitôt, la petite fille plongée dans un

sommeil artificiel, l’homme l’enveloppa dans une couverture et ressortit avec autant de

discrétion qu’il était entré. Pendant ce temps, Antar Azhar continuait à dormir

paisiblement et Houda, - pratiquante convaincue -, plongée dans la lecture des versets

coraniques concernant les promesses et les menaces du Livre Saint, ne prêtait pas

attention à ce qui pouvait se passer autour d’elle.

Sihem mit longtemps à recouvrer ses esprits. D’abord, elle ne comprit pas, se

questionnant ce qu’elle pouvait fabriquer, assise par terre, dans l’entrée. Mais ayant

voulu bouger, elle sentit une telle douleur à la mâchoire qu’elle ne retint pas le pleur

lui montant aux lèvres. Bien que son esprit fût entièrement occupé par le souci de

l’avenir réservé – dans l’autre monde – à sa fille Noudjoud, l’instinct maternel de

Houda Azhar demeurait toujours en éveil. La plainte de Sissi l’arracha à ses prêches

métaphysiques. N’osant pas appeler sa fille de peur de réveiller son époux qui aurait,

selon son habitude, très mal pris la chose, elle se leva et, glissant ses pieds dans des

savates, elle gagna l’entrée où la vue de sa cadette, le visage ensanglanté, lui arracha

un gémissement venu du fond de ses entrailles et qui eut pour effet immédiat

d’arracher à son repos le vieux Antar Azhar qui, à son tour, poussa un cri : « sauve-qui-

peut ! » persuadé qu’il se trouvait encore à Paris Sur-Seine et que la police de Maurice

Papon attaquait. Lorsqu’il réalisa qu’il était très loin dans sa chambre et fort loin dans
le temps, des massacres de jadis, il s’emporta tout en s’enquérant de l’idiote qui avait

cru bon de jouer la sirène d’alarme. Les gémissements redoublant en guise de réponse,

Antar – un peu inquiet tout de même – se leva à son tour, en pestant contre les gens

acharnés à sa perte et qui entendaient l’y acheminer le plus vite possible en le privant

de sommeil. Mais, lorsqu’il fut devant sa fille dont la figure était sillonnée de rigoles

sanglantes, il ne pensa plus à dormir et aida sa femme à apporter Sissi sur son lit,

tellement préoccupés par ce qui arrivait à leur fille qu’ils ne remarquèrent pas tout de

suite l’absence de Loulou.

89

Kella, la femme de ménage des Djelloul, habituée depuis toujours à une vie

réglée selon les préceptes intangibles de la maison, vaquait déjà aux soins du ménage

qui lui incombaient. Aussi, ne fut-elle pas peu surprise d’entendre sonner à la porte

d’entrée alors qu’elle se levait à peine et n’avait point encore mis tout en ordre dans la

cuisine. Kella, haïssait l’imprévu et, au lieu d’aller s’enquérir, elle se perdait dans les

conjectures infinies touchant la signification de ce coup de sonnette plus que matinal.

Une nouvelle sonnerie, plus accentuée que la précédente, lui rendit conscience de ses

devoirs, et à l’idée que monsieur et madame Djelloul pourraient être réveillés

intempestivement par une récidive de l’importun, elle se précipita. Mais, sitôt la porte

ouverte, elle recula promptement, reconnaissant Antar Azhar.

- Je veux parler à monsieur Daoud en urgence !

- A cette heure-ci ?

- Où est le problème ?

- Mais… monsieur, il dort !

- A cette heure-ci, il dort !? Réveillez-le immédiatement !


Une telle désinvolture touchant les mœurs des Djelloul scandalisait l’infatigable

Kella à un point tel qu’elle ne trouvait pas plus de réponse à fournir au vieux Antar.

Elle rétorqua assez piteusement :

- Jamais, je ne vous permettrai de rentrer !

- Ecarte- toi de là, esclave !

Et Antar fonça dans l’escalier, laissant la femme de ménage pantoise, sur place.

Secoué rudement, Djelloul junior fut arraché au sommeil dans un état d’abrutissement

parfait. Il lui fallut un moment pour se rendre compte que la présence du vieux Azhar à

son chevet ne relevait pas d’un cauchemar. Il jeta un coup d’œil à la montre murale

marquant cinq heures quarante cinq et cette constatation acheva de lui faire perdre

pied. Antar le somma de se lever illico. Daoud protesta :

- Mais enfin, pourrais-je savoir par où vous êtes entré ?

Surpris, l’envahisseur Azhar, le fixa, étonné.

Par où voulez-vous qu’on rentre, si ce n’est par la porte comme tout le

monde ? Vous rêvez encore, on dirait ! Allez, ouste ! Levez-vous !

Et la femme de ménage vous a laissé…

Je n’ai nul besoin de demander son avis ! Allez, grouillez-vous !

Ecoutez-moi monsieur Azhar… Je suis quelqu’un de paisible, ennemi de

toutes les complications et pas curieux pour un rond… Cependant, je vous serais gré

de bien vouloir me confier pour quels motifs vous vous croyez autorisé à vous
introduire dans ma chambre à l’heure où les honnêtes gens dorment ?

Car on a enlevé Loulou.

Com… comment ? Quoi ?

Oui, elle a été enlevée après que Sissi fut assommée !

Nom de Dieu !

Daoud était déjà debout dans son pantalon et dans ses souliers. Devant une telle

rapidité enrichie d’une dextérité incroyable, Antar en bavait d’étonnement. A Daoud

exigeant des explications, Azhar raconta les événements de l’impasse des damnés, et

que c’était sur ordre de sa fille qu’il venait trouver Djelloul junior. Le père de Sissi fut

bien un peu surpris de l’inquiétude manifestée par son hôte obligé au sujet de sa

benjamine, mais il estima que ce garçon avait beaucoup de cœur.

90

Ce voyou lui a esquinté la figure à tel point que le médecin lui a collé deux

agrafes dans les narines ; quant à la petite Loulou… J’espère qu’ils y auront rien fait.

Si jamais ils ont touché à un de ses cheveux, monsieur Azhar, ils auraient

affaire à moi.

Ce fut affirmé avec un tel calme que Antar le crut et s’en montra impressionné.

A son tour, Djahid réveillé par le coup de téléphone de Daoud, se montra


d’abord incrédule : Fethi se trouvait là-bas et il lui semblait impossible qu’on ait pu

tromper la vigilance de son collègue. Néanmoins, il donna aussitôt rendez-vous à

Djelloul junior chez les Azhar.

En arrivant dans le quartier des anciens combattants, l’agent s’étonna de n’y pas

rencontrer son ami et de ne pas le voir davantage auprès de Sihem Azhar que chacun

accablait de questions. Ras-le bol, la jeune fille finit par crier :

Je vous répète que je n’ai rien vu sauf une silhouette d’homme avant de

tomber dans les pommes ! Et puis, y’en a marre, à la fin ! II faut penser à Loulou ! Il

faut la retrouver !

Sur ce, elle éclata en sanglots et Daoud lui glissa un bras autour des épaules et,

l’attirant contre lui, l’embrassa sur le front pour la consoler, lui chuchotant à l’oreille,

sans trop se rendre compte de ce qu’il lui racontait :

- Ne pleurez pas, Sissi, je te jure que je la ramènerai !

Le combattant Azhar, qui regardait la scène ne s’indigna pas outre-mesure de

l’attitude de l’héritier des Djelloul. Il se contenta de juger, au contraire, que ce garçon

relevait du genre doux et affectueux. Brusquement, Sissi réalisa que son interlocuteur

dépassait un peu les limites. Elle se dégagea :

- En voilà des manières !

Daoud rougit et bafouilla :

- Excuse-moi Sihem ! Désolé, je… enfin…

Emue, elle lui sourit. Il lui rendit son sourire et elle reposa sa tête sur la poitrine

du jeune homme. Djahid, quant à lui, ne parvenait pas à comprendre la défection de

son collègue Fethi. L’aurait-on kidnappé en même temps que la petite Loubna Azhar ?
Une voisine venue aux nouvelles – car tout l’immeuble dévoré de curiosité -, déclarait

que ce matin, on avait découvert le corps d’un homme tué d’un coup de couteau juste

à l’entrée de l’impasse des damnés. Alors, Djahid sut qu’il était désormais seul à la

poursuite du grand baron de la drogue d’Alger. Il eut une pensée fraternelle pour son

collègue qu’il ne reverrait plus, et tout de suite songea à le venger. Athmane Hennou

aussi était mort d’un coup de couteau. La manière de Madani. L’agent secret crispa les

poings. Il était grand temps qu’il ait une conversation avec cet individu.

- Je crois savoir où est la fillette.

Ils le regardèrent, sceptiques, mais avec quand même un espoir qu’ils ne

songeaient pas à dissimuler.

- Et je vais la chercher.

- On vous suit !

Loulou avait mis du temps à sortir de son étourdissement provoqué et c’est sans

doute ce qui la sauva. Quand elle ouvrit les yeux et qu’elle vit le visage de son

ravisseur penché sur le sien, elle dit paisiblement :

- Papa est plus beau que toi…

91

Une gifle l’envoya rouler à l’autre bout du lit où elle était assise. Elle ne pleura

pas tout de suite et, rageuse, menaça :

- Quand mon papa saura que tu m’as frappé, tu verras ce que tu prendras !

Madani avança sa longue figure triste vers la petite fille.

- Ferme-la ! Tu parleras quand je t’interrogerai, pas avant !

Le ton de l’homme, plus que le coup reçu, fit sangloter la petite fille. Il attrapa

quelques cheveux de la môme et, d’un coup sec, les arracha. L’enfant hurla.
- Si tu réponds gentiment, je te ramènerai chez toi… Sinon, je t’arracherai

tous les cheveux, compris ?

Comme elle ne bougeait pas, il leva la main.

- Compris ?

- Oui.

Je veux que tu me répondes plus vite ! Dis-moi maintenant où ta mère a

caché la drogue ?

- La quoi ?

La cocaïne qu’elle a dissimulée dans tes affaires avant que vous ne quittiez

Oran ?

- Je ne sais pas…

Djahid partait de ce principe que le grand chef de bande ne pouvait avoir enlevé

la gamine lui-même. C’eût été trop risqué, et de même qu’il avait confié à Madani le

soin, d’éliminer Hennou, on pourrait supposer que le même Madani avait tué Fethi et

emmené Loulou après avoir assommé Sihem Azhar, c’est pourquoi l’agent secret –

toujours suivi de Daoud, de Antar Azhar et de sa fille – entrait dans la maison habitée

par l’assassin lorsque le cri poussé par la fillette les galvanisa.

Madani arracha une nouvelle mèche de cheveux à la petite qui hurla de toutes

ses forces. Presque aussitôt, sous la triple ruée de Djahid, Djelloul et Azhar, la porte

sauta en plusieurs panneaux. Surpris, Madani sortit son poignard et le pointa en

direction de son otage.

-
Un seul geste de plus et je la saigne ! Restez où vous êtes !

Ils se figèrent sur place et Sissi, instinctivement, peut-être pour être plus proche

de sa nièce, peut-être pour protéger son père, se plaça devant ce dernier. Djahid tenta

de négocier :

Soyez raisonnable, Madani. C’est fini pour vous ! Vous ne pouvez pas nous

échapper… Lâchez la fillette!

Dans ces conditions, ce sera fini pour elle aussi !... Je vais sortir avec

l’enfant et vous me laisserez partir… Vous resterez ici… La jeune femme, à vos côtés

m’accompagnera jusqu’à la sortie et je lui confierai la petite sitôt que je serai monté

dans la voiture. Accepteriez-vous ces conditions ?

Djahid s’inclina, ne pouvant rien tenter d’autre, de peur que le sort de la petite

ne se soit aggravé. A ce moment précis, appelée par ce qui se déroulait sous ses yeux,

une image monta dans la mémoire du vieux Azhar. Il se revoyait à Paris sur Seine

tirant sur le policier qui s’apprêtait à embrocher un des ses camarades avec sa

baïonnette. Ainsi, c’est le combattant Antar plus jeune de plus d’un demi-siècle qui,

entre sa fille et Daoud Djelloul, envoya, telle une fusée, son couteau, - qu’il cachait

dans sa poche -, et atteignit le ravisseur en plein cœur. La rapidité et la précision avec

lesquelles le couteau a été lancé laissèrent inertes ceux qui se trouvaient dans la pièce

92

qui ne crurent pas leurs yeux, tous, sauf le kidnappeur de la petite Loulou qui, touché

en plein cœur, s’en fut cogner le mur sous l’impact de la puissante frappe et mourut

avant de comprendre ce qui lui arrivait. Sissi fonça sur sa nièce qu’elle enleva dans ses
bras, mais son père la lui arracha presque aussitôt en criant :

- C’est quand même moi qui l’ai sauvée, non ?

L’agent Djahid et Daoud regardaient le cadavre du tueur qui ne pensait

certainement pas finir de la main d’un vieil homme retraité. Djelloul junior soupira et,

s’adressant à l’agent secret :

- Alors, vous êtes content ?

Je ne le serai que lorsque j’aurai appris comment son chef a su que Loulou

n’était plus chez vous, mais chez ses grands- parents.

Lorsque Daoud, Antar et sa fille eurent ramené la petite Loulou à sa grand-mère

qui, après l’avoir couchée, réclama qu’on la laisse en paix ; le jeune Djelloul prit

congé de cette brave famille. A l’instant où il quittait l’appartement des Azhar, Sihem

lui dit :

- Je vous raccompagne.

Un peu surpris, mais content, Daoud attendit la jeune fille et, avec elle,

descendit l’escalier branlant, gagna la rue Belouizdad, et la suivit en direction de la

place du 1er Mai. L’homme gardait le silence durant tout le trajet, se doutant bien que

Sissi ne marchait à ses côtés que parce qu’elle avait quelque chose à lui confier.

- Dîtes-moi, monsieur Djelloul… ?

- Oui, Sissi ?

- Pourquoi m’avez-vous embrassée tout à l’heure ?

Le jeune homme flotta un peu car il ne s’attendait pas à cette question.

- Ben… parce que … je t’aime.

La jeune fille ne parut pas tellement enchantée de cet aveu et soupira :


-

C’est bien ce que je craignais… Ecoutez-moi monsieur Djelloul…

- Ne peux-tu pas m’appeler directement Daoud ?

Ça compliquerait les choses et elles sont déjà assez difficiles comme ça…

Vous prétendez m’aimer, mais je ne vous crois pas… C’est Loulou que vous aimez et

c’est votre affection pour la petite que vous reportez sur moi.

- Je te jure que je t’aime, toi !

- Alors, c’est pire que tout !

- Mais, arrête à la fin… Pourquoi tu dis ça ?

- D’abord, parce que vous avez une fiancée…

Et Daoud constata qu’il avait complètement oublié Mellina. Il en éprouva un

léger regret.

Ensuite, parce que nous deux, ce n’est pas possible… Je suis une honnête

fille, monsieur Djelloul… il n’y a rien à espérer en dehors du mariage. Et vous vous

rendez compte, d’un mariage entre nous ?

Où est le problème ?

Elle s’arrêta et le contempla.

- Vous n’êtes pas sincère, monsieur Djelloul.

Il baissa la tête. Elle se mit en route.

Peut-être, vous vous figurez seulement m’aimer, mais vous m’oublierez vite
quand vous serez installé avec votre belle jeune fiancée… j’ai vingt-trois ans… vous

93

sûrement plus de trente… Ce serait déplacé, à nos âges, de croire encore aux contes de

fées…

Tu parles comme si je te suis indifférent !

Une fois encore elle s’arrêta et, de nouveau, fixa de ses yeux fiévreux le visage

de son compagnon.

C’est parce que je vous aime que je ne veux plus avoir envie de vous revoir.

Et pour éviter toute réponse, elle le quitta brusquement pour remonter vers son

quartier. Il resta figé sur place sans manifester la moindre volonté de la suivre.

Les larmes qui gonflaient les yeux de sa fille cadraient si peu avec le caractère

qu’elle lui connaissait que sa mère en demeura étonnée, mais Sissi lui intima l’ordre de

se taire en lui promettant de lui expliquer plus tard.

- Comment va Loulou ?

Sa mère haussa les épaules et, de la tête, indiqua la chambre d’où arrivait l’écho

d’une conversation où grondait la voix du vieux Azhar qui racontait à la petite fille ses

exploits guerriers auxquels son triomphe rapide sur le sieur Madani redonnait une

actualité nouvelle et une rigueur toute moderne. Dans la chambre, la tante et la nièce

n’eurent pas le temps de passer aux confidences, car Djahid se présenta, déclarant

souhaiter parler à la fillette, en tête à tête.

L’entretien entre Djahid et Loulou fut de courte durée. Bientôt, l’agent secret

reparut, rit en voyant Sissi près de la porte.


- Vous n’aviez pas tellement confiance, hein ?

- Pas tellement.

Eh ! bien, soyez rassurée, c’est terminé. Mais, si vous permettez,

mademoiselle, j’ai besoin de vous parler en particulier.

- Moi ?

- Oui. Pour arrêter un petit plan en commun.

Daoud Djelloul avait passé une très mauvaise journée, partagé entre le désir de

tout envoyer en l’air, leurs usines en péril, la famille Choukri et ses capitaux, Mellina

et ses vertus, et la crainte de trahir le quartier des oligarques, à Hydra où il était né, où

il avait toujours vécu, où il avait appris à penser selon des directives immuables et qui

l’avaient façonné. Son bon sens d’homme aisé lui chuchotait que la belle Sissi était

dans le vrai et qu’il devait se résigner à ne rester qu’un bourgeois cossu. Pourtant, il

savait que même dans un foyer confortable, entouré des soins d’une femme attentive et

de l’affection de ses enfants, il ne se consolerait jamais d’avoir accepté de passer à

côté du bonheur, un bonheur qu’il n’avait pas le courage de conquérir au prix d’un

éclat.

Comme convenu, les Choukri se présentèrent chez les Djelloul pour fêter la

réconciliation des deux familles et reparler du mariage de leurs enfants. Le repas se

déroula dans une fausse ambiance. Mellina, attentive aux réactions de Daoud,

s’étonnait, avant d’en montrer de l’humeur, de son air sombre. Les Djelloul, de leur

côté, épiaient les réactions de leur fils dont ils devinaient qu’il n’assistait à cette

réunion que contraint. Madame Choukri, continuant à ne rien comprendre, s’affirmait

la seule à apprécier le repas qu’on lui servait, tandis que son mari se forçait pour
animer une conversation toujours en passe de s’estomper.

94

On passait au salon pour y prendre le café lorsque la femme de ménage annonça

qu’un certain M. Djahid demandait à entretenir monsieur Daoud. On marqua quelque

surprise, mais, au fond, chacun s’estimait content de cette diversion et on donna ordre

à Kella d’introduire l’agent secret au salon.

Djahid, après avoir salué l’assistance, accepta une tasse de café puis expliqua

que les auteurs de l’attaque contre Daoud ayant été mis hors d’état de nuire, il estimait

sa mission accomplie et regagnait son poste à Oran. Le jeune Djelloul ne put

s’empêcher de lui demander :

- Auriez-vous réussi à mettre la main sur ce que ces hommes cherchaient

auprès de Loulou ?

- Non. A mon avis, nos adversaires se sont imaginé des choses qui n’ont pas

eu lieu. La cocaïne a vraisemblablement été détruite par la compagne de Hennou prise

de remords à l’idée qu’elle salissait sa famille. Un sursaut de dignité si vous voulez. Je

pense qu’elle ne comptait informer son compagnon de son geste que lorsqu’elle se

serait trouvée à Annaba, espérant qu’il lui pardonnerait ; et malheureusement ce ne fut

pas le cas. Elle se faisait de bien étranges illusions, la pauvre fille…

- Alors, tout ça pour ça… Enfin, tous ces morts… pour rien ?

- Oui, monsieur Daoud. C’est souvent ainsi, hélas, dans notre métier.

Ayant terminé de boire son café, Djahid s’apprêtait à prendre congé lorsque

Kella – toujours elle – entra sans frapper, le visage congestionné, ouvrant et fermant

convulsivement la bouche. Cet état de fait créa une sensation violente. Sévère,

madame Djelloul l’admonesta :


- Que se passe t-il encore, Kella ?

Incapable de prononcer un mot, la femme de ménage se transforma en une sorte

de sémaphore, tentant d’expliquer par gestes ce qu’elle ne parvenait pas à exprimer.

Encore, Douja Djelloul, stupéfaite, s’enquit :

- Qu’est-ce qu’il y’a ? Tu es devenue muette, subitement ?

A l’instant où Kella s’apprêtait à répondre à sa patronne, Sihem Azhar se

montra sur le seuil du salon – tenant Loulou par la main - dispensant madame Djelloul

de trouver une explication au comportement de sa femme de ménage. La gamine

courut à Daoud qui la prit dans ses bras, scène que Mellina Choukri regardait avec

contrariété, non dissimulée. La mère de Daoud, devinant l’irritation de celle qu’elle

espérait pour bru, se rangea tout de suite de son côté en s’adressant sur un ton très sec

à mademoiselle Azhar.

Permettez-moi de vous dire que cette visite est inopportune à cette heure-

ci…

- Excusez-moi, madame, mais demain matin, ma petite nièce retourne à Oran,

en pension… Elle n’a pas voulu s’en aller sans dire au revoir à son… à Da… enfin à

votre fils, quoi ! Je ne tenais pas à la ramener, mais comme nous devons nous rendre à

une fête familiale où nous sommes invités, pas loin d’ici, on a fait un crochet…

Loulou part pour longtemps… on ne peut pas la garder chez nous…

- Mais… Mademoiselle, de quoi je me mêle ? Agissez comme il vous plaira.

Maintenant qu’il est prouvé que cette fille ne nous est rien, nous n’avons pas qualité

pour nous immiscer de son avenir encore moins de son existence…

A son tour, et pour épauler sa femme, monsieur Djelloul père entra en scène.
95

- Nous comprenons parfaitement la raison de votre initiative quelque peu

inutile, mademoiselle, mais je juge que cette comédie inattendue a assez duré…

Mellina Choukri approuva :

- C’est aussi mon sentiment !

Fawzi Choukri, plus conciliant, apaisa sa fille.

- Calme-toi Mellina, ce n’est pas grave… Un caprice de gamine, c’est tout.

Non convaincue par les propos de son père, Mellina commençait à perdre son

sang froid.

- Oui, un caprice de gosse, je comprends… mais depuis que ces gens sont

entrés, Daoud a complètement changé d’attitude !

Sihem Azhar savourait un triomphe que ses adversaires eux-mêmes

reconnaissaient. Condescendante, elle ordonna :

Loulou… allons-nous-en, et amène-toi ! Je crois que nous ne sommes pas

en sympathie, ici.

Daoud reposa la gamine à terre, s’engageant en échange à lui rendre visite

régulièrement. Mellina, outrée, protesta :

- Pourquoi te donner de la peine ainsi, Daoud ? Adopte-la donc, pendant que

tu y ‘es !

- Pourquoi pas, Mellina ?... Il est si rare qu’un enfant puisse choisir lui-même

son père…

Loulou, comme à son habitude, imprévisible, crut bon d’ajouter son grain de sel

et, montrant mademoiselle Choukri du doigt :


- Qu’est-ce qu’elle a donc toujours à râler, celle-là ?

- Eh !

Mellina ne put rien exhaler d’autre que cette exclamation monosyllabique

pendant que la drôle Loulou rejoignait sa tante mais, au passage, Djahid attrapa la

petite par le bras et l’attira à lui.

Nous ne nous verrons plus, Loulou… Alors, et avant que tu partes, tu ne

veux pas confier à moi le secret ?

- Quel secret ?

Celui que ta maman t’a confié et t’a fait jurer de ne divulguer à personne ?

- Elle ne m’en a jamais parlé.

Avant de partir pour la gare, tu sais, à Oran, elle ne t’a pas montré qu’elle

cachait quelque chose dans tes affaires ?

- Non.

Djahid adressa un sourire triomphant à l’assistance.

Vous voyez que depuis le début, les uns et les autres, nous sommes partis

sur une fausse piste.

Mais brusquement, son visage redevint sérieux sous l’influence d’une idée

nouvelle.

- A moins que…

Il rattrapa la fillette qui déjà s’écartait de lui.


-

Écoute-moi bien, Loulou… juste avant de quitter la chambre où vous aviez

dormi… ta mère n’a pas réparé quelque chose dans tes affaires ?

96

Si… mon cabas… Elle a trouvé qu’une paroi se défaisait… Je ne m’en étais

pas aperçue… Elle a emporté le cabas dans la salle de bain et elle y a travaillé

longtemps avant de me le rendre.

Nom de Dieu !

Tout le monde fixa l’agent secret. Il s’adressa à sa tante :

- Excusez-moi, mademoiselle, où sont-elles ses affaires ?

Mais… dans ma chambre. Je n’ai pas encore préparé sa valise.

- Djahid se leva.

- Filons tout de suite les chercher !

- Oui mais… Mes parents nous attendent pour la fête !

L’homme eut une hésitation.

Bon, je ne tiens pas à priver Loulou de la fête… Je serai chez vous demain

matin à la première heure. Et surtout ne touchez à rien.

- Je n’ai pas envie de me mêler à ces histoires, monsieur !

Sihem et Loubna Azhar parties, Djahid soupira :

-
On ne pense jamais aux choses les plus simples… Dans cette profession, le

plus difficile est de se mettre à la place de ceux que nous traquons… d’adopter leur

mentalité pour tenter de prévoir ou de deviner leurs réactions. Eh bien ! Je ne suis pas

mécontent de rentrer chez moi en considérant que ma mission est bien accomplie.

Ainsi, la mort de mon collègue Fethi ne sera pas vaine.

A la stupéfaction générale, Fawzi Choukri piqua une colère inattendue. Se

mettant debout, il déclara :

Ça suffit maintenant ! Nous avons encaissé assez d’humiliations, ma fille,

ma femme et moi ! Puisque votre fils semble tellement s’accrocher à cette gamine,

Djelloul, faites-lui donc épouser cette insolente personne qui sort d’ici ! J’aimerais

vous apporter mon argent pour sauver vos usines en ruine, mais pas à n’importe quel

prix !

Ne sachant quoi dire, car, pris au dépourvu, Zoubir Djelloul essaya de calmer

son invité.

- Calmez-vous, Fawzi, voyons !

- Non, cela suffit comme ça !

Sa fille Mellina, tenta de protester.

- Mais, père… Qu’est ce qu’il te prend ?

- Ferme-la, toi ! Tu n’as pas assez avalé de couleuvres ? Aie donc un peu de

dignité ! Des garçons comme ça, tu en trouveras dans tous les coins de rues tant que tu

voudras ! Avec ma fortune, les coureurs de dot ne te manqueront pas !

- Du coup, Zoubir Djelloul se fâcha.

- Je vous rappelle que vous êtes chez moi, cher monsieur !


- Oui, mais plus pour longtemps !

Ordonnant à sa femme et à sa fille de le suivre, Choukri s’en fut sans prendre

congé de personne.

Lorsque les Djelloul se retrouvèrent entre eux, leur indignation un peu calmée,

leur fils s’avoua assez content de ce qui venait de se passer, convaincu de l’échec

qu’eût été son mariage avec Mellina. Ses parents prirent assez mal la situation. Le père

gronda :

- Et nos usines, maintenant, tu t’en moques ?

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- Excuse-moi, père, mais je ne pense pas que leur bonne santé vaille d’être

payé de mon malheur.

- Ce ne sont que des propos vides de sens !

- Pas pour moi… C’est long une vie ratée.

Et son père, frappé par cet imprévu, s’oublia au point d’insulter son fils, tout

comme un vulgaire prolétaire. Sa mère sursauta.

- Que vas-tu faire maintenant, Zoubir ?

- Rien… Sauf que tu ne peux pas comprendre, ma chère. Après tout, je crois

que tu as peut-être raison, Daoud… Je vends tout et nous nous retirons dans notre

propriété, au bled.

Sa femme protesta.

- Dans ce trou ?

- Eh ! oui, ma chère, quand on a raté ce qu’on a entrepris, rien de mieux

qu’un trou pour se cacher. Bonne nuit.

Entrant dans son appartement, Daoud eut une surprise en y découvrant l’agent
Djahid installé confortablement dans un fauteuil. L’agent secret accueillit Djelloul

junior avec des excuses.

Pardonnez-moi de cette intrusion chez vous en empruntant l’escalier de

service.

- Mais pourquoi ?

- Parce que j’ai l’intention de profiter de ce que la famille Azhar est à la fête

pour aller examiner les affaires de la gamine…

- Mais, n’aviez-vous pas promis à Sissi que vous n’irez que demain matin ?

- En effet, mais voyez-vous, cette affaire a coûté tant de sang, déjà, il me

semble que je n’ai pas le droit de ne pas m’en emparer de cette marchandise aussi vite

que possible. J’irai m’en excuser auprès de mademoiselle Azhar. Je suis persuadé

qu’elle comprendra.

- Probablement… Au fait, et pour quelles raisons ces confidences ?...

- J’ai pensé que vous aimeriez m’accompagner, d’autant plus que vous avez

été mêlé à cette histoire contre votre volonté. Je me suis figuré que cela vous plairait

d’assister à sa fin ? En plus, si les Azhar rentraient plus tôt que prévu, vous seriez là

pour m’aider à obtenir des excuses.

- Puisque vous y tenez, allons-y !

- Merci… mais nous attendrons vingt-deux heures au moins pour nous y

rendre… Comme nous devrons entrer par effraction, cette heure nous permettra de ne

pas éveiller les soupçons du voisinage… vous comprenez ?

Le cœur de Daoud battait un peu plus fort que d’habitude lorsqu’il s’engagea

derrière son acolyte, dans l’escalier menant chez les Azhar. Une bouffée de jeunesse
lui montait au cerveau et le grisait. Devant la porte qu’il leur fallait franchir, Djahid

tendit la torche de son téléphone à son accompagnateur, en chuchotant :

- Eclairez bien droit la serrure…

Le jeune Daoud dirigea le rayon étroit sur les mains de son confident qui

crochetait la porte sans le moindre bruit. L’opération réussie en quelques secondes,

Daoud Djelloul admira une dextérité susceptible de transformer son compagnon en un

habile cambrioleur. Ils gagnèrent directement la chambre de Sihem Azhar, mais là, à la

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grande surprise du jeune Daoud, l’agent secret s’accroupit derrière la tête du lit et ne

bougea plus. L’héritier des Djelloul, interloqué, demanda :

- Que se passe t-il ?

- Eteignez la lampe, vite, et abritez-vous derrière la porte et ne bougez plus.

J’attends quelqu’un.

- Qui ?

- Le gros poisson.

Une multitude de questions montaient aux lèvres de Daoud, mais il comprit tout

de suite que ce n’était pas le moment de bavarder. Ils restèrent silencieux comme des

morts, écoutant le silence vivant de la maison endormie. Les minutes passèrent et qui

parurent interminables au néophyte pas tellement rassuré. Soudain, un chuchotement

vint jusqu’à lui.

- Tenez-vous sur vos gardes… il arrive…

Daoud se concentra et il lui parut, en effet, saisir l’écho d’un objet métallique

frottant contre un autre objet métallique. Il réalisa qu’on essayait de nouveau d’ouvrir

la serrure. Parce qu’il s’efforçait à écouter, il surprit le craquement léger de la porte


qu’on refermait, puis le glissement d’un pas feutré, suivi d’un arrêt que le visiteur dut

prolonger longtemps. Daoud en eût crié d’énervement. Enfin, la porte de la chambre

s’entrebâilla à peine, puis un peu plus franchement avant que le panneau soit repoussé

presque à toucher Daoud. Il ne pouvait distinguer la silhouette de celui qui s’encadrait

sur le seuil très légèrement éclairé par la fenêtre du couloir. L’homme resta encore un

instant immobile. Alors qu’il se mettait en mouvement vers le lit, la voix perçante de

Djahid éclata dans le silence :

- Entrez donc, et bienvenu monsieur, le grand chef !

En réponse, avec une rapidité de réflexe qui sidéra le jeune Djelloul, l’intrus

tira, mais dans le vide. L’agent secret riposta presque aussi rapidement et l’homme

s’effondra d’un bloc avec un bruit doux. Aussitôt, une rumeur nocturne gronda dans

l’immeuble. Djahid, doucement, ordonna :

- C’est terminé monsieur Daoud, vous pouvez donner la lumière.

Daoud toucha le commutateur, se pencha sur le cadavre. Une contraction subite

passa sur ses traits à la vue du sang qui coulait des deux côtés du corps de l’homme

gisant sur le sol ; ses doigts tremblaient si fort qu’il ne parvenait pas à le toucher.

Reprenant ses esprits, il le retourna pour voir son visage, mais, il le lâcha aussitôt en

hurlant de toutes ses entrailles :

- Mon Dieu ! Mon Dieu… c’est… c’est Fawzi Choukri !...

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CHAPITRE VI

100

- Ce que je ne comprenais pas, dit Djahid, c’est comment ces trafiquants

avaient pu savoir que la gamine ne se trouvait plus chez vous et ce qui m’intriguait
davantage, c’est que Hennou n’était pas au courant… Or, il ne faisait aucun doute que

son chef et lui étaient en relations étroites. J’en arrivai donc à cette conviction :

Hennou croit Loulou chez vous et, par conséquent, son patron en est également

persuadé, sinon il eût chargé l’assassin de la jeune femme de se rendre directement

chez les Azhar à l’impasse des damnés. J’en déduisis que nos adversaires surent le

changement d’adresse de la petite fille presque au moment même où ses grands-

parents venaient la récupérer. De là à penser qu’il y’avait un informateur qui se tenait

dans votre salon, cher monsieur Daoud, il n’y avait qu’un pas que la logique m’invitait

à franchir. Je le franchis et, immédiatement, je mis hors de cause la femme de ménage

quelque peu fatiguée et surveillée, le chauffeur de la famille, qui était tout le temps à

l’extérieur qu’en plus, ce jour-là, il était absent lors du départ de la môme. De gré ou

de force, je devais impérativement admettre que le grand baron se révélait être ou un

Djelloul ou un Choukri. Vous, pas question, puisque la petite Loulou ne demandait pas

mieux que de rester en votre compagnie. Votre mère, sûrement pas. Quant à votre père,

il jouit d’une réputation ancienne qui m’interdisait de soupçonner quoi que ce soit sur

lui. Restaient donc les Choukri.

Daoud écoutait avec intérêt l’agent du DRS, ne parvenant pas à croire tout à fait

à la réalité de ce qu’il avait vu et de ce qu’il entendait. Il suivait la démonstration de

Djahid en tenant la tête.

- Ce qui me frappa, tout de suite, lorsque je m’interrogeai sur les antécédents

de la famille Choukri, c’est qu’on ne peut guère remonter au-delà d’une trentaine

d’années, c’est-à-dire au moment où elle fait une apparition modeste à Alger dans un

petit commerce de tissu, à la place des Martyrs. Rapidement, sans tambour ni

trompette, sans éclat, sans la moindre publicité Choukri réussit et son compte en
banque s’élève tous les jours ou presque à des hauteurs plus qu’enviables. Une année

plus tard, il dirige un bureau d’import-import et une usine sur les hauteurs d’Alger

pour lesquels il obtient beaucoup d’aides et de facilités parmi l’oligarchie. Il est un des

premiers à traiter des affaires avec les pays voisins, notamment le Maroc, et cela a mit

la puce à l’oreille à l’Administration qui m’emploie. Dans l’impossibilité où j’étais de

soupçonner sa pauvre femme, dont la sottise n’est point feinte, je n’avais plus le choix

qu’entre Choukri et sa fille. Je penchai plutôt pour Mellina Choukri dont le caractère

entier me paraissait capable de prendre toutes les responsabilités, mais contre cette

hypothèse, son âge. Les affaires de son père s’affirmaient prospères avant qu’elle n’eût

atteint l’âge de la raison. Il ne me restait donc que Fawzi Choukri lui-même. Je décidai

de lui tendre un piège. D’autant plus que la mort de Hennou Athmane, puis celle de

Madani, devaient – s’il était le gibier que je cherchais – l’obliger à mettre la main à la

pâte, car il semblait moins sûr qu’il fît appel à un tiers pas encore apparu dans le

circuit.

- Et alors, la cocaïne, l’avez-vous finalement, découverte ?

- Exactement comme je l’ai pensé subitement chez vous, dans votre salon. Je

m’étais autorisé à croire que la mère de la fillette ait détruit ou abandonné cette drogue

qui, pour elle, ne valait pas la meilleure garantie. D’autre part, puisque Loulou, en

dépit des menaces, voire des coups, persistait à répéter qu’elle n’était au courant de

rien, c’est qu’en effet, elle ne savait rien. A son âge, on ne joue pas les martyres pour

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une promesse à une morte. Donc, obligatoirement, sa mère avait détruit la marchandise

à la dernière minute et c’est ainsi que, me rendant chez les Azhar, je lui ai posé la

question que personne n’avait songé à lui poser et que j’ai pu examiner au millimètre
carré le cabas que Noudjoud avait cousu. Il n’y avait aucune trace de cocaïne. Avec

l’accord de mademoiselle Sihem et sa nièce, nous avons mis sur pied le scénario joué

chez vous. Si Fawzi Choukri était l’homme que je soupçonnais, il lui faudrait se rendre

presque immédiatement au quartier des anciens combattants, chez les Azhar

miraculeusement absents cette nuit-là. La colère soudaine, imprévue, inexplicable, que

Choukri piqua m’assura que mon intuition m’avait donné raison. Ce coup d’éclat

n’avait d’autre motif que de lui permettre une sortie précipitée. Vous connaissez la

suite.

Dans certains journaux proches du pouvoir, on parla d’accident pour maquiller

la mort de l’homme d’affaires, Fawzi Choukri ; seul, le quotidien indépendant El

Watan, dans sa livraison du lendemain, rapportait - dans un article signé par la

journaliste S. Tlemçani - cette affaire de trafic de cocaïne, qui a pris l’ « allure d’un

grand scandale, ayant éclaboussé certains hauts responsables des garde-côtes d’Oran ».

Sa femme et sa fille quittèrent leur résidence lorsque les enquêteurs eurent acquis la

conviction qu’elles ignoraient tout des agissements de leur père et mari. Et l’on

entendit plus parler d’elles.

Les Djelloul, à leur tour, après avoir vendu leurs biens, abandonnèrent Hydra

pour s’installer à demeure, dans leur propriété campagnarde, à Tlemcen. La femme de

ménage et le chauffeur de famille se sont unis pour le meilleur et pour le pire et ont

convolé en justes noces et vivent dans un quartier pas loin d’Alger. Quant à Daoud

Djelloul, il resta dans son quartier natal à Hydra pour y travailler, ne manquant jamais

d’aller chercher « sa » fille Loulou chaque fin de semaine pour la promener et la

chouchouter. Cette graine du hasard que Dieu lui a offert, il l’acceptait pour que son

existence ne fût pas complètement inutile.


Un jour qu’il se rendait à l’impasse des damnés, pour embrasser celle qui allait

devenir officiellement sa fille avec le consentement des Azhar, il rencontra Sissi qui

l’évitait méticuleusement depuis la fin de l’aventure Choukri. Il l’apostropha

calmement :

- Tu penses que ce n’est toujours pas possible, Sissi ?

L’imperturbable Sihem, émue, rougit et finalement se mit à pleurer tout en

marmonnant :

- Non… jamais, Daoud… jamais ! Vous êtes Daoud Djelloul et moi Sihem

Azhar… et à cela personne ne peut rien changer.

- Pardon… Mais… Il y a monsieur le maire qui a le pouvoir de te transformer

en Sihem Djelloul, non ?

Perplexe, elle le fixa à travers ses larmes et, l’imprévisible Loulou, qui détestait

l’inaction, interpella son père :

- Pourquoi tu n’embrasses pas Sissi puisqu’elle a du chagrin?

Et Daoud qui, ne demandait pas mieux, obtempéra.

FIN.

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Du même auteur, chez le même éditeur:

- Deux femmes, deux destins : (nouvelles 2009)

- La dame au parfum des Genêts : (roman 2013)

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Il l’arrêta:
… Je vois, je vois… Sous quel nom êtes- vous inscrit ?
Athmane… H…
Alors, comment se porte-t-elle, votre grand-mère ?
En dépit de ces paroles réconfortantes, Athmane ne se sentait pas particulièrement rassuré. Il
avait tant roulé sa bosse qu’il paraissait être doué de la faculté de détecter à l’avance les ennuis
qui s’apprêtaient à le cheviller. Il aurait souhaité bien voulu être plus vieux de quelques jours.
Ayant réglé sa note, donnant un large pourboire au réceptionniste, il gagna la gare centrale où il
devait retrouver Noudjoud. Immédiatement, il s’aperçut de l’absence de la jeune femme et son
inquiétude s’en accrut. Assis à une table devant un café, il regardait, las, les voyageurs qui
attendaient le train et que le train ne les attendait pas. Le dealer se sentait encore moins à son
aise que les autres jours. Il éprouvait la sensation d’être épié, et lorsqu’un agent de police en
faction, tombe dans ce travers, il laisse la panique l’envelopper ; dès lors, il est bien près de sa
fin. L’homme n’ignorait rien de tout cela. Dix années dans les maquis terroristes sous tous les
horizons l’avaient en quelques sortes formé et éduqué. Jamais jusque-là, il n’avait eu le courage
de se confier à une femme, et cette volte-face dans ses habitudes le troublait, le déréglait. Avec
un sourire railleur, il pensait que mademoiselle Noudjoud lui paierait durement ce qu’elle le
contraignait à endurer. Une seconde après, le trafiquant savourait le moment où, la mission
accomplie, il exposerait calmement, cyniquement, sadiquement à son amie le sort qu’il lui avait
réservé et, pendant qu’elle prendrait le chemin de la prison, il irait remettre à son client la
marchandise tant attendue.
De plus, Hennou était froissé de ce que cette amie – bornée comme il n’était pas permis de
l’être – ait osé lui tenir la tête. Il s’imaginait que cette garce lui mangerait dans la main et lui
obéirait au doigt et à l’œil. Il en avait bien été ainsi jusqu’au moment où la jeune femme s’était
trouvée en possession de la cocaïne. Depuis, pas moyen de la persuader de s’en séparer. Ni les
câlineries, ni les menaces n’avaient pu entamer sa détermination. Ou le mariage ou pas de
drogue. Son ami avait dû feindre de se soumettre. Mais elle ne perdrait rien pour attendre et
quelles que soient les conséquences.
Athmane Hennou sursauta en entendant l’inaudible petit haut- parleur de la gare appeler :
« M. Djelloul … M. Djelloul est demandé à la cafétéria de la gare où on l’attend… »
« On demande M. Djelloul… M. Djelloul est prié de se présenter à la cafétéria où on l’attend…
»
Athmane se contenta de grogner :
Moi aussi, je t’attends depuis des lustres !
Noudjoud expliqua qu’elle n’avait pu quitter Oran à l’heure prévue, son patron ayant menacé de
lui sauter sa paie si elle ne lui accordait pas un temps nécessaire pour lui trouver une
remplaçante.
Son ami acquiesça.
Et maintenant, je ne pouvais même pas faire un crochet chez ma famille pour lui dire bonjour !
Son homme haussa les épaules et ria :
Oh ! Tu sais, elle ne s’en portera pas plus mal. Où sont tes babioles ?
Ne t’inquiète pas pour les affaires.
Il baissa la voix :
Et la… ?
Arrête s’il te plait ! Je ne suis pas folle après tout !
Le train part dans trente cinq minutes.
Et son amie demanda :
Tu as acheté les billets ?
Le mien, oui. Attends-moi je vais chercher le tien.
Et le billet de la petite ?
L’homme, qui essayait de se lever se laissa affaler sur sa chaise.
Répète, répète ce que tu as dit ?
Je ne vais tout de même pas abandonner la gamine derrière moi, encore une fois ?
Mais, qui est cette garce ?
Ma fille… Loubna… Je l’appelle Loulou…. Elle vient de fermer ses sept ans. Dis bonjour au
monsieur, Loulou !
La petite, une brunette aux yeux frétillants et curieux ne semblait pas manquer d’audace. Elle
toisa directement le compagnon de sa mère et affirma tranquillement :
Ce type ne me plait pas !
Souhaitant prévenir un incident que la tête de son compagnon lui laissait supposer dangereux,
Nounou se hâta de commenter :
Aussitôt, sa mère la gifla violemment, la fille hurla et tous les voyageurs portèrent leur regard
vers le trio. Hors de lui, Hennou se contracta :
Bravo à toi ! Tu fais tout pour attirer l’attention !
Ecrasée par ce coup du sort, Nounou gémit :
Qu’est-ce que tu veux que je fasse, bon Dieu ?
- Débarrasse-toi d’elle immédiatement, je ne veux plus la voir !
- Pardon ?
- Expédie-la à son père sans tarder ?
- Son père ? Ne m’en rajoute pas s’il te plait ! Son père doit être très loin s’il court encore !
L’enfant, irritée par cette conversation à mi-voix, déplaisante pour elle, s’en fut se promener
entre les tables de la salle.
Bon, et si tu me disais qui est son père ?
Je n’en sais rien !
Ça, par exemple ! Comment tu ne sais rien ?
Dans une conversation sans fin entrecoupée de geignements, Nounou confessa sa faute ancienne.
A vingt-trois ans, au cours d’un dîner de noces qu’elle servait dans un restaurant sur la côte
Algéroise, elle avait lié connaissance avec un invité qu’on nommait M. Daoud, et Loulou était
née d’un égarement de quelques minutes. Sa mère n’avait jamais revu ce Daoud et n’avait pas
réussi à se souvenir de son nom de famille. Son homme profita de cet aveu pour stigmatiser
l’attitude des classes oligarques, capitalistes à l’égard du prolétariat, ce qui, en tout cas ne
résolvait pas le problème en ce qui concernait l’avenir immédiat de la petite môme. La femme
se permit de faire la remarque. Il rétorqua :
Tu m’as bien dit que ta famille habitait Alger, n’est-ce pas ?
Oui.
Alors, expédie-lui la petite… Et fais vite, car le train ne nous attendra pas. Il part dans vingt
minutes.
Ce n’est pas possible, j’ai toujours caché à ma famille l’existence de Loulou !
Figure-toi que ça leur fera une belle surprise !
Si tu connaissais mon père, tu ne parlerais pas de cette manière ! Papa est quelqu’un qui ne
rigole pas sur le chapitre de l’honneur ! Il a fait la guerre d’Algérie à Paris, lui. C’est un rescapé
du massacre de la Seine !
Et alors ? C’est quoi toute cette histoire ? En quoi le fait d’avoir combattu pour son pays lui
interdit-il de recevoir sa petite fille ? Moi aussi j’ai combattu pendant dix ans !
Je ne peux pas t’expliquer, toi et lui… Mais la guerre, la petite, c’est ce qu’il appelle l’honneur,
quoi !
Son ami avoua à lui-même qu’il ne comprendrait rien au comportement des gens quelque soit
leur classe sociale. Le dialogue ne pouvait pas s’éterniser encore longtemps et l’homme
s’irritait à l’idée que ses chefs l’employant risquaient d’être privés de la marchandise tant
désirée uniquement parce qu’un vieux nostalgique Algérois professait des idées d’un autre âge,
celles d’avoir fait la guerre d’Algérie plus que les autres. Il fallait - et de toute urgence –
effrayer Noudjoud. Il se leva et prit un ton imbibé de colère pour déclarer :
Bon, écoute-moi ma chère, je suis désolé que cela se termine ainsi pour nous deux... On peut se
dire adieu en amis, hein ?
Pâle comme une feuille d’automne tombant d’un arbre centenaire, la femme prit la main de son
ami et s’y agrippa, susurrant :
Tu ne vas pas m’abandonner, hein ? Tu ne vas pas le faire !?
Au regard de son attitude, Athmane témoignait de sa prostration d’agir de cette manière, de son
impossibilité de s’y prendre autrement.
Ecoute Nounou, tu dois admettre que je ne tiens pas à passer le restant de mes jours au cachot,
pas vrai ? Sinon, partir avec la môme, c’est m’ouvrir la porte de la geôle, et toi avec moi.
Et Nounou céda au moment où, une fois encore, le haut-parleur beuglait :
« On demande M. Djelloul à la cafétéria… M. Djelloul est prié de se rendre immédiatement à la
cafétéria où on l’attend… »
En colère et parce qu’il lui fallait passer ses nerfs sur quelque chose, Nounou, instinctivement,
vociféra :
Ils nous cassent les oreilles avec ce Djelloul ! Encore que, quand on a un nom aussi ringard, on
ne le chante pas sur tous les toits !
La brave femme oubliait qu’elle s’appelait Azhar. Une séduisante jeune femme,
merveilleusement contrastée, d’une fraîche peau blanche qui illuminait son visage et envoyait
une lumière qui ressemblait aux étoiles, fort distinguée, assise à une table proche de celle de
Athmane, interpella Noudjoud :
- Je suis désolée, madame, que le nom de mon fiancé vous déplaise. Il fera sûrement son
possible pour le changer à seule fin de vous être agréable.
Noudjoud rougit jusqu’aux cheveux et s’apprêtait à répliquer à cette femme aux grandes allures,
quand son ami, lui écrasant le pied, lui ordonna de se taire, car ce n’est ni le jour ni l’heure pour
créer un scandale qui risquerait de compliquer davantage la situation. Pour ramener sa copine à
un sentiment plus juste de cet impondérable incident, il alla au bureau de tabac attenant à la
cafétéria et apporta une enveloppe, une feuille et un stylo pour écrire une lettre. Revenue à ses
afflictions personnelles, Noudjoud comme entravée par un poids, murmura :
Mon Dieu, qu’est-ce que je vais raconter à mon papa maintenant ?
L’homme, qui se fichait du père de sa compagne comme de sa première paire d’espadrilles, la
rassura d’un air complaisant:
- Prends… Ecoute bien et écris ce que je te dicterai. Commence par mettre l’adresse avant : «
Monsieur Azhar Antar, Impasse des anciens combattants, quartier des damnés, Alger. »
N’ayant guère l’habitude de jouer les épistolières, Nounou s’appliqua, sortant un petit bout de sa
langue qui apportait la preuve de l’intensité de son effort.
Continue : « Très cher père… »
Elle s’indigna :
- Jamais je ne cause de cette façon à mon père ! Je mets : mon petit papa, sinon il se rendrait
compte que ce n’est pas moi… Ensuite… ?
- Comment veux-tu que je sache ce qui se passe de caprices dans ta sotte tête ? Grommela avec
irritation son compagnon. Ecris ce que tu veux, mais fais vite, le train n’attendra pas.
Le haut-parleur ne permit pas à Noudjoud de saisir les propos que lui disait son homme.
« On réclame M. Djelloul à la cafétéria de la gare… M. Djelloul est invité à se rendre en
urgence à la cafétéria où on l’attend… »
Une réflexion enflammée monta aux lèvres de Noudjoud mais, s’apercevant qu’on la regardait,
elle tourna la tête et vit la fiancée du nommé Djelloul qui l’épiait, guettant sans nul doute la
moindre manifestation de sa part pour recommencer ses tentatives de chamailleries. Nounou
n’était pas femme à supporter ce genre de challenge, aussi minime soit-il, et malgré les
avertissements de son compagnon, elle se serait laissée emporter par son caractère accrocheur
si à ce moment précis un homme jeune, grand et brun n’était arrivé un peu essoufflé à la table
voisine et s’inclinait en déclarant :
Mellina, je suis désolé du retard, je te demande pardon… mais un bouchon monstre sur la route
m’a empêché d’arriver à l’heure. Excuse-moi, Mellina.
La nommée Mellina répliqua rudement à son fiancé :
Assieds-toi, je te prie… J’ai assez attiré l’attention avec mes appels par haut-parleur… Des
appels qui offusquaient certains ! (Et elle eut un coup d’œil cruel en direction de Noudjoud
Azhar anhélant sur sa tâche épistolaire.) Mais, te connaissant comme je te connais… Tu n’oses
même pas prêter attention à mes appels… ? Tu es capable de tout, Daoud !
Oh ! Mellina, comment oses-tu me dire des choses pareilles ?
Pendant que Mellina et son fiancé continuaient à s’envoyer des propos avec une acrimonieuse
manière, Nounou – sous la dictée de son ami Athmane – achevait la lettre qui, espérait-elle,
apaiserait la fureur de son père et le convaincrait d’accueillir chez lui une petite fille dont il ne
soupçonnait pas l’existence. Puis, Loulou ayant accepté la rejoindre, sa mère se mit à la
catéchiser de façon qu’elle puisse répondre à la curiosité de son grand-père, dans le cas où
celui-ci l’extérioriserait.
Ecoute-moi bien, Loulou… Je ne peux pas te prendre avec moi …
La fille, qui avait toujours vécu de pension en pension, de famille en famille… et chez des amies
de sa mère, ne manifesta pas d’émotion désespérée de la décision maternelle. Elle essaya de
deviner :
Donc, tu me réexpédies à la pension !?
Non ! Tu habiteras chez ton grand-père…, le temps que je revienne te récupérer.
C’est qui, celui-là ?
C’est mon père à moi… Et ne t’inquiète pas, il y’aura maman, ta grand-mère, et je suis certaine
que tu t’entendras très bien avec ta tante Sissi…
C’est une vieille ?
Mais non ! Elle est très jeune, elle n’a que vingt-trois ans.
Pas si jeune que ça, dit !
Athmane intercéda, serrant les mâchoires :
Grouille-toi, Noudjoud, nous avons un train à prendre !
La petite Loubna lui jeta un œil ébène.
De quoi se mêle-t-il à la fin, celui-là ?
L’ami de sa mère se dit que s’il avait encore du temps, il aurait vite fait de mettre cette sale
gosse à la raison. La mère continuait, s’évertuant de persuader la gamine :
Si ton grand-père t’interroge sur ton papa à toi…
Elle lui coupa :
… Mais je n’en ai pas !
Mais si, tu en as un comme tout le monde… Seulement, le tien de papa, il a filoché… Il
s’appelait Daoud… Tu te souviendras ? Daoud…
Daoud… c’est rigolo ! Alors je m’appelle Loubna Daoud… Loulou Daoud ?
Tu m’embêtes à la fin avec tes questions ! Si ton grand-père te demande comment est ton papa…
Je lui répondrai que je ne le connais pas.
Mais non ! Ça lui ferait de la peine !... Tu sais bien qu’on doit toujours chercher à plaire aux
vieux, hein ?
Les vieux, je ne les aime pas ! Ils grognent tout le temps !
Tais-toi punaise ! Parle-lui de cette manière, et tu verras qu’en rien de temps, il te dressera
comme… une mal-éduquée ! Alors, fais attention à ce que tu lui diras ! Ensuite, si mes parents
t’interrogent : comment il est ton papa, à quoi il ressemble et tout, tu te rappelleras des
messieurs qui sont venus plusieurs fois dans ta pension et tu décriras celui que tu voudras… Tu
as bien compris ?
Il n’y avait que l’imam qui est venu, une fois !
Eh bien ! L’iman fera l’affaire !
Incrédule, la petite fille examina sa mère pour deviner si elle plaisantait, avant de s’enquérir :
Il faudra que je dise que mon papa, c’est l’imam ?
Idiote ! S’il n’y avait pas autant de monde autour de nous, je te flanquerais encore une bonne
raclée pour t’ouvrir ta petite cervelle. Je me demande à qui cette petite ressemble pour être si
bouchée ! Athmane faillit répondre qu’il n’y avait pas à chercher le modèle très loin, mais
l’heure du départ allait bientôt sonner et il crut bon de mettre un terme à ce commérage sans
issue. Sortant quelques billets de mille dinars de sa poche, il les glissa dans le courrier destiné
à Antar Azhar, en insinuant :
Ça lui facilitera la compréhension des choses. Allez, on décampe !
Eh ! Pas trop vite. Et la petite, je ne vais tout même pas l’abandonner ici !? Elle ne peut pas
partir toute seule chez mes parents, d’autant plus qu’ils habitent en enfer !
Et si on la confiait à une agence, il doit bien y en avoir une dans les parages ? Je paierai ce qu’il
faut.
Le trio s’en fut à la recherche d’une agence qui, bien rémunérée, accepterait à emmener Loulou
chez son grand-père. Mellina Choukri, la fiancée de ce Djelloul si longuement réclamé par le
haut-parleur de la gare, regarda s’éloigner cet étrange petit groupe et constata avec mépris :
Tu manques vraiment de tact, Daoud ! Me faire attendre dans pareil milieu… Dans une
proximité écœurante… n’illustre pas une quelconque galanterie de ta part !
Je t’ai déjà présenté mes excuses, Mellina… crois-moi ou pas que, je me suis fort ennuyé durant
ton absence. Il me semblait que l’attente n’en finissait pas !
Sa fiancée parut se dégeler. Elle sourit et, du coup, devint plus belle.
Je sais que tu ne penses pas un mot de ce que tu dis, mais je suis très obligée de t’entendre.
Dis-moi, Mellina : pourquoi refuses-tu de croire que je t’aime ?
Oh ! Mais, quelle question ! Et si je te disais que tu ne m’aimes pas plus que je ne t’aime, tu me
croirais, Daoud ? Il est vrai que, nous avons un peu plus que de la sympathie l’un pour l’autre,
mais d’ici à parler d’amour, je pense qu’il y a une marge !
Tu as un cœur dur, Mellina.
Mais non ! Figure-toi que si nos parents n’avaient pas décidé que l’union de nos deux familles
était nécessaire – pour redorer le blason de la tienne, pour donner aussi un peu d’assise à la
mienne – ni toi, ni moi n’aurions jamais pensé à nous marier ?
J’avoue que je ne suis pas malheureux avec toi. Au début, peut-être, mais depuis que je t’ai
rencontrée, Mellina, l’idée de vivre à tes côtés me plaît de plus en plus.
Tu es très gentil, Daoud, et je pense que nous ferons un couple exemplaire. C’est l’essentiel,
n’est-ce pas ? Où as-tu rangé ta voiture ?
Au parc de la gare, à trois minutes d’ici.
A la sortie de la gare, sur le trottoir, Djelloul, avec la valise de sa future épouse, manqua buter
une fillette portant un petit cabas et qui prenait la main d’un vieil homme– guide désigné par
l’agence pour conduire Loulou chez son grand-père -, Mellina cria :
Fait attention à toi, Daoud !
Le jeune homme donna une tape amicale sur la joue de la môme.
Excuse-moi, petite…
Mais la fillette, comme statufiée, le gobait du regard avec des yeux circulaires, et ce avec
tellement d’insistance que mademoiselle Choukri ne put éviter de remarquer :
Qu’est-ce qu’elle veut, cette gamine ?
Je ne sais pas.
Alors, demande-le-lui !
Djelloul obéit illico à sa fiancée :
Tu as perdu quelque chose, petite ?
Oui, j’ai perdu quelque chose que… je crois trouver. Maman avait raison de me dire que vous
ressemblez à l’imam !
La bouche de mademoiselle Choukri s’ouvrit jusqu’aux oreilles tandis que son fiancé restait
inerte, sans voix.
Vous êtes bien mieux… et ça me fait rudement plaisir !
Merci fillette, mais… que voulais-tu dire, par-là ? Pourquoi … ?
Parce que vous êtes mon papa et que j’aime mieux avoir un beau papa qu’un vilain… imam !
Vous-vous appelez bien Daoud, hein, papa ?
Mellina mugit, quant à Daoud il avait l’impression de se trouver n’importe où, sauf à la gare
d’Alger en compagnie de sa fiancée. Ce fut elle qui, la première, reprit ses esprits. Elle
s’adressa férocement à la fillette :
Je te connais, toi ! Tu étais assise à la table voisine de la mienne à la cafétéria, avec cette
femme si horriblement méchante qui s’est permis des vulgarités avec moi ! C’est ta mère, je
suppose, non?
Loulou n’éprouvait pas pour une maman vue que très rarement, au cours de ses années de
pension, une tendresse frénétique, mais elle ne pouvait supporter qu’on la médise en sa
présence. Aussi, se redressant, elle lança dignement à Mellina Choukri « fille unique du riche
homme d’affaires, Fawzi Choukri » :
Ma mère, elle vous em…, madame !
En tournant le dos à ce couple qui ne l’intéressait plus, la courageuse petite Loubna Azhar saisit
la main de son accompagnateur et déplora :
Dommage que papa soit avec cette antipathique bonne femme… Allons chez mon grand-père !
Le vieil homme, qui servait de mentor à la môme, crut de son devoir d’expliquer :
En me la confiant, mon agence m’a prévenu qu’elle était impossible !
Encore rouge de honte de s’être entendu traiter de la sorte, Mellina confirma :
Ça, vous pouvez le dire ! Que Dieu vous aide dans votre mission, monsieur.
Quand la petite Loulou et son guide se furent éloignés, Mellina se retourna vers son fiancé qui,
lui, n’était pas encore revenu de cette histoire.
Et maintenant, peux-tu bien t’expliquer au sujet de cette paternité inattendue ?

Lorsque le train s’ébranla, le trafiquant poussa un soupir de soulagement. Sa compagne et lui


seraient, dans quelques heures à la coquette, ils y passeraient la nuit et se comporteraient comme
de bons et honnêtes touristes. Ils visiteraient la ville et ne tenteraient pas de passer inaperçus.
Ensuite, ils gagneraient la frontière Tunisienne par la route, et atteindraient la capitale où les
deux compères verraient se terminer leurs épreuves et se dissiper leurs angoisses. Athmane eût
été moins serein s’il avait pu deviner dans le wagon précédant le sien avaient pris place deux
agents des services spéciaux du DRS.

Lâchés sur la piste des deux fugitifs, les deux agents avaient dû cuisiner un certain temps la
femme de ménage chargée de l’entretien des locaux des garde-côtes d’où la cocaïne s’était
envolée. Cette brave femme, loin de soupçonner ses amis, jura, de la meilleure foi du monde,
n’avoir eu de contact avec personne, et ainsi les agents secrets perdirent plus de quarante-huit
heures. Ce ne fut que lorsqu’on lui demanda qui pouvait répondre d’elle qu’elle donna les noms
de Noudjoud Azhar et Athmane Hennou. Quand on se rendit compte que ces deux-là venaient de
quitter brusquement Oran, on réalisa qu’on connaissait les coupables. Dans l’impossibilité de
deviner où se cachait Athmane, on se rabattit sur son amie qui ignorait l’art de se dissimuler.
Par recoupements et interrogatoires de tous ceux ayant eu l’occasion d’approcher la concubine
de l’ex-repenti, les deux policiers: Djahid et Fethi - des prête-noms de service – étaient
parvenus à suivre la piste. Apprenant l’origine Algéroise de Noudjoud, les deux hommes
avaient filé en direction de la capitale, et le hasard, sans qui les policiers n’arriveraient pas
souvent à grand-chose, voulut qu’ils débarquassent sur le quai au moment précis où les
trafiquants y apparaissaient, montant dans le wagon. Ce fut Djahid qui reconnut la demoiselle
d’après les photographies qu’il gardait avec soin dans sa poche. Ils emboîtèrent le pas au couple
et, quand ils le virent, ils comprirent qu’ils tenaient leur gibier. Il n’y avait plus qu’à attendre
leur arrivée à la gare d’Annaba. Les policiers, là-bas, prévenus à cet effet, retiendraient
l’homme et la femme le temps qu’il faudrait jusqu’à ce qu’on ait trouvée la cocaïne.
Daoud Djelloul eut beaucoup de mal à convaincre sa future épouse que cette soudaine
reconnaissance en paternité s’affirmait une erreur ou une gaminerie de la part d’une fillette mal
élevée qui, par d’autres répliques, avait montré qu’elle ne craignait guère d’affronter qui que ce
soit. Au rappel de cet incident fort désagréable, Mellina rougit de colère.
Je n’ignore rien de ton passé, Daoud ! Je te sais fort capable de toutes les aventures et c’est
pourquoi j’ai du mal à me laisser convaincre par tes explications bien embrouillées !
Je n’ai jamais été très habile pour prononcer des discours, ma chère Mellina.
Comment se fait-il, qu’une fillette de huit ans, peut-être moins, mais d’intelligence apparemment
plus mûre n’appelle pas tous les passants, « papa » ?
En effet, Mellina, mais je suis désolé de ne pouvoir trouver une explication à cet incident
ridicule… et navré aussi de te faire de la peine…
La jeune femme eut un rire narquois :
Détrompe-toi Daoud ! De la peine ? Sache que j’aurais de la peine aussi si je t’aimais
follement. Par contre, je ne supporterai pas que qui que ce soit, fût-ce un membre de la très
respectée famille Djelloul se moquât de moi ! Mon père n’a pas amassé des milliards pour
qu’un jour on puisse se payer ma tête ! Et tiens-le pour dit, Daoud !
Son fiancé, d’un air gêné, balbutia:
- Mais personne n’y songe, j’en suis certain, et… et moi moins que tout le monde.
- Tu es un garçon bien élevé, Daoud, je le sais depuis notre première rencontre.
- Excuse-moi d’insister, Mellina. Quoiqu’habitué à obéir à mes parents qui m’ont toujours évité
d’avoir à prendre des décisions, jamais il n’aurait été question de mariage entre nous, si tu ne
m’avais plu… si tu n’avais plu à ma mère… Et depuis, tu m’es devenue plus familière, plus
agréable…
- Ecoute-moi, Daoud, soyons francs. Tu m’épouses pour mon argent. Je t’épouse pour ton nom.
C’est une affaire que nous concluons, pas une histoire d’amour…
- Pourtant, très souvent, j’ai envie de te prendre dans mes bras, Mellina. Je me sens des
fourmillements par tout le corps, en songeant que, bientôt, nous vivrons dans la plus grande
intimité.
- Daoud ! Je te remercie de tes confidences qui me touchent, mais ce n’est pas une raison pour
glisser dans l’interdit de nos coutumes et religion ! Pour ma part, ces pensées de totale intimité,
pour reprendre tes propos, me répugnent assez fortement, pour être tout à fait sincère…
- Ah bon ?...
- Oui. Et si l’on nous unit, c’est principalement pour que nous perpétuions une nouvelle
génération dont nos familles respectives sont particulièrement fières, n’est-ce pas, Daoud?
- A t’entendre, j’ai l’impression que je vais me préparer dès maintenant, Mellina !
- Ne sois pas vulgaire, Daoud !... Après tout, ta réflexion, pour si grossière qu’elle puisse
paraître, n’est pas aussi fausse qu’on pourrait le croire.
Cette mise au point se déroulait dans la voiture de Daoud Djelloul parquée sur la rue où se
dressait la grande villa des Choukri. Pendant tout le trajet, de la gare centrale d’Alger jusque-là,
il n’avait été question que de l’incident déclenché par la petite Loulou Azhar s’imaginant
découvrir son père en la personne de Daoud, sous prétexte qu’il répondait au même nom que
l’auteur des ses jours. A la décharge de l’enfant, c’est la première fois de sa courte existence
qu’elle entendait prononcer ce prénom peu commun qu’elle pouvait prendre pour un nom et se
persuader qu’il était unique et réservé à un seul : son papa.
Pendant ce temps, confortablement installée dans son compartiment, Noudjoud vivait les
premières heures de ce qu’elle tenait pour son voyage de noces. Bientôt, elle serait madame
Hennou. Au fond d’elle-même, elle s’avouait qu’elle eût préféré s’appeler autrement, mais elle
avait trente-deux ans et sa Loulou, sept. Il était grand temps, qu’elle fasse une fin et que sa fille
trouve un père. Elle se sentait si bien dans son coin, qu’elle aurait souhaité un ralentissement du
temps et ce, à l’opposé des espérances nourries par son ami, jugeant que ce train n‘avançait pas.
Le temps durait aussi aux deux agents de rentrer en gare d’Annaba, de façon à ce que les
policiers prévenus au départ fassent descendre le couple à l’arrivée pour procéder à une fouille
complète et de leurs personnes et de leurs bagages, interpellation qui les conduirait directement
devant le tribunal criminel. Les voyageurs, voisins de Djahid et de Fethi ne se doutaient
certainement pas que ces hommes calmes, concentrés, étaient tout autre chose que des simples
citoyens. Ils seraient vraisemblablement, demeurés incrédules si on leur avait révélé que ces
paisibles voyageurs à l’allure peu ordinaire, comptaient à leur tableau de chasse un certain
nombre de cadavres. Leur acharnement à poursuivre les trafiquants de toutes espèces, ils le
puisaient dans une animosité profonde à l’égard de ceux qui les obligeaient à mener une
existence dans laquelle ils étaient entrés par hasard, mais qu’ils n’aimaient pas. Ils en voulaient
à ce repenti – converti en trafiquant de drogue - des quarante-huit heures d’angoisse qu’il leur
avait infligées à Oran, quand ils ne parvenaient pas à trouver un début de piste et que leur
supérieur les harcelait. A l’idée de mettre bientôt fin à la liberté de Hennou, leurs poings se
crispaient de plaisir. Avec deux limiers de cette trempe à ses trousses, le trafiquant n’avait donc
pas la moindre chance de s’en tirer, aussi, valait-il mieux pour sa tranquillité personnelle qu’il
ignorât tout ce qui se tramait contre lui. Quant à Noudjoud, rêvant d’un avenir agréable sous un
ciel plus libre dans des palaces Tunisiens, elle ne soupçonnait pas qu’elle vivait peut-être ses
derniers instants de liberté.
Il faut que je rentre, Daoud, mes parents doivent s’impatienter de mon retard. De plus, les
voisins ont vraisemblablement repéré ta voiture et sans doute, se demandent-ils ce que nous
faisons. Je te remercie de m’avoir parlé franchement, cela facilitera notre mutuelle
compréhension.
Elle eut un petit rire sans gaieté avant de compléter :
Il est grand temps, d’ailleurs, de nous expliquer, puisque nous convolerons en justes noces dans
un mois maximum… Allons, à demain soir, puisque nous dînons chez vous !?
Oui.
Au moment où la jeune femme s’apprêtait à sortir de la voiture, Daoud la prit dans ses bras. Elle
poussa un léger cri de surprise étouffé :
Alors, Daoud ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
Mellina, je voudrais t’embrasser…
- Ça ne va pas dans ta tête… ? Laisse ce genre de manifestations aux demoiselles et commis de
restaurants étoilés !
Mais, Daoud, ne contrôlant plus sa fougue, refusait de relâcher son étreinte et, serrant contre lui
la belle et unique fille des Choukri, il persistait à vouloir coller ses lèvres contre les siennes.
Mellina, nous allons bientôt nous marier ! Laisse-moi t’embrasser !?
Mademoiselle Mellina se dégagea et, très rudement ordonna :
Daoud ! Retiens-toi !
Il la lâcha immédiatement car cet ordre, il l’entendait depuis qu’il était enfant et cette formule
remâchée par sa mère, l’annihilait.
Désolé, Mellina… Cela ne m’arrivera plus jamais. Au revoir.
Je comprends parfaitement ton impatience, ton excès contraire un peu bestiale, même si cela
devrait me flatter, il faut t’en persuader, Daoud, je suis une femme bien élevée.
Et il démarra sur les chapeaux de roues, laissant sa fiancée à l’entrée de chez elle. Elle y
demeura un moment, légèrement assommée, puis, haussant les épaules, réintégra le domicile de
ses parents.
Exaspéré, Daoud fonçait au mépris de tous les interdits du code de la route. Cette Choukri,
décidément, s’affirmait une prétentieuse et l’avenir en sa compagnie n’augure pas des jours
meilleurs. Après tout, rien ne l’obligeait à se marier ! Il lui suffisait d’avertir ses parents qu’il
préférait en fin de compte l’état de célibataire. Mais la seule perspective de l’attitude de son
père et de sa mère devant la révolte de leur fils lui serrait la gorge et lui mettait la sueur aux
tempes. Il ne pouvait rien contre ce sentiment de culpabilité qu’il traînait depuis trente – deux
ans. Ce grand colosse, à l’allure d’un Turc, capable de se mesurer avec n’importe qui,
s’affirmait un cas – type à ceux qui lui reprochaient de vivre dans un luxe dont il ne pourrait plus
se passer, à une facilité de vie qui lui rendrait toute adaptation à un autre milieu, à un autre genre
d’existence, terriblement difficile sinon impossible.
Les gens qui montraient de l’affection pour Daoud Djelloul appartenaient au monde de la
finance. Quant aux femmes, il s’en était toujours un peu méfié, car dès le début de sa carrière
amoureuse, il lui apparut très vite que les demoiselles fréquentées s’intéressaient
essentiellement à la fortune des Djelloul plutôt qu’à la personne du jeune homme. Il en éprouva
une amertume dont il ne se guérit jamais, et qui le chevilla d’un scepticisme protecteur.
Les usines Djelloul subissant une crise de plein fouet depuis une dizaine d’années, connurent des
moments très difficiles. Bientôt se posèrent de graves questions de trésorerie. Monsieur Djelloul
père pensa alors au remède classique en usage parmi les grandes familles dans l’embarras,
qu’elles fussent de l’oligarchie ou simplement de la bourgeoisie : le beau mariage.
Malheureusement, toutes les jeunes filles que Daoud eût pu épouser appartenaient à des familles
connaissant les mêmes soucis que les Djelloul. Dès lors, il fallut regarder un peu en dessous, du
côté de ceux à qui, en temps normal, on n’aurait pas tendu la main. Ainsi, les Choukri dont le
chef, Fawzi, un parvenu illettré, roublard et sans pitié, était apparu à Alger au début des années
quatre-vingt, ouvrant un petit atelier de confection pour femmes pas loin de la place des
Martyrs. Ce fut son comptable qui attirait l’attention de tout le quartier sur la famille Choukri,
lorsque le père eut un compte en banque des plus somptueux. Le petit atelier avait été alors
remplacé par une usine et un grand local, sur les hauteurs d’Alger, où des jeunes femmes
élégantes recevaient les clients. Ainsi, on commença à s’agiter dans les milieux bourgeois du
quartier. Les grandes familles en difficulté firent prendre des renseignements. On sut que les
affaires des Choukri étaient en pleine expansion et que les banques s’affirmaient prêtes à leur
consentir des crédits quasi illimités. On complota dans les grands salons obscurs pour voir de
quelle manière on pouvait – sans perdre la face – inviter les Choukri. Quand on sut que l’unique
héritier de leur fortune était une jeune fille bien élevée dans les meilleures conditions, les
ambitions ne tinrent plus en place. Les Choukri, qu’on avait ignorés pendant des années, se
virent assaillis, submergés par les invitations. Après une lutte des plus âpres, la victoire revint
finalement aux Djelloul.
Certes, c’est à son cœur défendant que, Zoubir Djelloul – pour éviter une crise financière dont il
risquait de ne pas se relever – fût entré en relation avec Choukri. Lorsque, le père de Daoud,
cédant aux sollicitations de sa femme, accepta que Choukri lui soit présenté, le triomphe des
parvenus fut assuré. Une alliance avec les Djelloul installerait les Choukri là où leur argent ne
pouvait leur donner accès. On s’entendit très vite, et d’abord à mots couverts. Si, Zoubir
Djelloul sut se défaire de toute hauteur méprisante, Fawzi Choukri montra assez de tact pour
éviter au futur beau-père de sa fille Mellina des demandes humiliantes. On présenta les deux
tourtereaux l’un à l’autre. Mellina, aussi ambitieuse que ses parents, savait que son mariage
devait être une affaire et la personne de son futur époux comptait peu. Elle voulait le nom et était
bien obligée de prendre celui qui le portait. Daoud se montra plus difficile à convaincre. Il se
permit même de faire une scène violente à ses parents, scène qui, si elle surprit son père et sa
mère, peu habitués à ces incartades, frappa de stupeur la femme de ménage et le chauffeur de
famille qui, s’oublièrent jusqu’à écouter à la porte. Finalement, les choses allèrent si loin que
madame Djelloul coupa la véhémente apostrophe de son fils d’un : « Daoud, retiens toi !... s’il
te plait ! » si autoritaire et si sec que le jeune homme resta la bouche béante. Désorienté, ayant
perdu le fil de son argumentation, Daoud, après quelques secondes de vertige et de flottement,
sous l’œil froid de ses parents, s’inclina :
Oui, mère…
- Tu épouseras Mellina Choukri, une femme sur laquelle les plus mauvaises langues ne trouvent
rien à dire.
Je ne l’aime pas !
Belles excuses ! Crois-tu donc que j’aimais ton père quand nous nous sommes mariés ?
Daoud, jeta un coup d’œil anxieux sur son père, mais, à son étonnement, il paraissait approuver
sa femme, qui continuait :
Quand tu seras marié depuis plusieurs années, Daoud, tu t’apercevras que l’amour est très
surfait. Il y a grâce à Dieu, autre chose dans la vie ! Enfin, tout cela, il t’appartient de le
découvrir toi-même. Pour l’heure, tu épouseras Mellina Choukri, les fiançailles auront lieu dans
un mois.
La femme de ménage et le chauffeur qui écoutaient derrière la porte, eurent le temps de
disparaître et les Djelloul traversèrent un hall respectueusement désert, pour gagner le bureau du
maître de maison. C’est ainsi que le jeune Daoud fut fiancé à Mellina.
Quand le train entra en gare d’Annaba, Noudjoud ne se doutait absolument pas de ce qui devait
se passer ; il n’en était pas de même pour son compagnon. Ne voulant à aucun prix donner la
plus légère impression d’inquiétude, le repenti évita de se pencher à la fenêtre et, pour la même
raison, s’abstint de chuchoter le moindre mot à son amie, dont la naïveté s’affirmait la meilleure
arme.
Les policiers, déjà alertés par les deux agents pénétrèrent dans le compartiment de Athmane
Hennou ; ils feignirent de ne pas s’intéresser à eux particulièrement. Déjà le convoyeur respirait.
Mais il déchanta lorsque l’officier de police, ayant examiné ses papiers d’identité, le pria de le
suivre avec ses bagages. Le suspect voulut manifester sa désapprobation, jouer les indignés,
mais il manquait à un tel point de conviction que l’homme du service d’ordre remarqua, en
souriant :
Ne pensez-vous pas que ce discours est inutile, monsieur ?
Vaincu, Athmane s’inclina et suivit l’officier, espérant que son amie s’en tirerait mieux que lui,
et, comme c’était elle qui possédait la marchandise, ils pouvaient se retrouver tous les deux le
soir même, où cette idiote aurait, du moins voulait-il s’en persuader, l’idée de l’attendre.
Cependant, cette fois encore, ses espérances furent déçues, car l’officier fit signe à Noudjoud.
Vous aussi, madame, suivez-moi, s’il vous plait ?
A l’angoisse trop visible qui s’empara de la jeune femme, Athmane comprit qu’elle ne tiendrait
pas le coup, et il commença à craindre beaucoup pour sa liberté. Les autres voyageurs
regardèrent partir le couple, persuadés qu’il s’agissait de trafiquants.
A l’arrivée au bureau de la police, Athmane protesta :
Vous n’avez pas le droit ! Vous avez fouillé mon bagage, C’est suffisant, non ? A cause de vous,
je vais manquer mes rendez-vous à Tunis !...
Un policier soupira :
Pas seulement à Tunis…
Et le suspect se mit à suer, car, il ne parvenait plus à réfréner sa peur. On l’entraîna dans une
chambre, où il subit une fouille des plus humiliantes, tandis que Djahid, dans une autre pièce, en
compagnie d’un policier de service, s’occupaient de sa valise dont ils ne laissaient pas un
millimètre carré échapper à leur vigilance. Pendant ce temps, Fethi, l’autre agent des services
spéciaux avec l’aide de l’officier, infligeaient le même traitement aux bagages de sa compagne,
laquelle était examinée par des dames fort minutieuses, qui tinrent à se rendre compte si elle ne
dissimulait pas quelque chose en quelque cachette naturelle, ses vêtements ne recélant rien. Tout
en se rhabillant, Hennou ne se réjouissait guère, car, crispé, il s’attendait, à chaque seconde, à
entendre le cri que pousserait son amie Noudjoud quand les fouilleuses découvriraient la
cocaïne. Il en arrivait presque à souhaiter qu’elle râlât, pour être délivré de son angoisse.
Toutefois, contrairement à ce qu’il pensait, il ne se produisit rien d’extraordinaire, et l’officier
de police lui demanda sèchement :
Vous allez toujours à Tunis ?
Oui.
Et, sur cette précision, les policiers sortirent, laissant l’homme quelque peu décontenancé. Que
s’était-il passé ? Comment son amie Noudjoud s’y était-elle prise ? Serait-elle beaucoup plus
forte qu’elle ne le paraissait ? Dans ce cas, son chantage au mariage se révélait aussi une ruse ?
Mais, alors, pour quelles raisons l’accompagnerait-elle ? Pour sortir, elle aussi de son pays ?
Devant la porte du bureau de la police, Athmane retrouva son amie qui l’attendait. Elle se
précipita vers lui et, à l’instant où elle montrait ses dents, il lui intima à voix basse :
Ferme- la !
Elle fut sur le point de protester, mais le regard de son homme arrêta les mots sur ses lèvres. Il
savait qu’on les observait. Il l’empoigna par le bras et se dirigea avec elle vers la gare. Avec
leurs pauvres bagages, ils ressemblaient à des émigrants en quête d’une vie paisible. Au café de
la gare, assise devant son café- crème, elle voulut parler, mais, une fois encore son compagnon
lui souffla :
Tais-toi, imbécile !...
Puis, à voix haute :
Et si on allait se promener tranquillement, pour prendre un peu d’air ?
Si tu veux… Bonne idée !
En sortant de la gare, ils remontèrent le Cours de la Révolution (ex : Bartagna), un lieu
privilégié pour les habitants de cette ville à longueur d’année à la faveur des possibilités de
détente et de repos qu’il offre aux promeneurs et aux touristes qui y trouvent relaxation et
déconcentration. Noudjoud, qui, pour la première fois mettait les pieds dans cette ville, trouva
cet endroit majestueux, un endroit, qu’elle jugea également, un lieu propice par excellence, pour
les rendez-vous de toutes sortes, et qui s’ouvre à l’est sur le port et la vieille ville. Longtemps,
ils marchèrent, main dans la main, en silence, et Athmane ne s’arrêta que lorsqu’ils se trouvèrent
sur la route montante, dominant le port. Par mesure de précaution, Athmane s’avança sur la
langue de terre boisée donnant sur un chantier désaffecté. Son amie le suivit avec appréhension,
mais sans oser manifester sa peur. Lorsque la route, derrière eux, disparut derrière les grandes
bâtisses, l’ex-terroriste s’assit sur un bloc de béton et la jeune femme s’installa à coté de lui.
Elle ne disait mot et son ami se mit à rire de son obéissance. Soulagée de l’entendre rire, elle rit
à son tour. Il glissa doucement sa main sur son épaule, ensuite sur sa poitrine, et l’attira contre
lui. Elle se laissa aller, sa confiance retrouvée.
Dis-moi, Noudjoud, tu es peut-être bien plus maligne que je ne le pensais, hein ?
Elle eut une sorte de gloussement pour montrer qu’elle appréciait le compliment, quoi qu’elle
n’en comprit pas la raison.
Comment t’es-tu débrouillée avec la police ?...
Comment je me suis ?...
Oui, de quelle manière t’y es-tu prise avec eux ?
De quelle manière ?
Elle s’écarta légèrement pour le contempler.
Qu’est-ce que tu racontes, Athmane ?
Il se mit en boule.
La marchandise !... la cocaïne… Noudjoud ! Tu as été fouillée des pieds aux cheveux, non ?
Oui.
Dis-moi alors, pourquoi ne l’ont-ils pas trouvée ?
Elle eut une hésitation, le rouge lui monta aux joues et, baissant la tête, elle passa aux aveux :
Parce que je ne l’avais pas…
Son compagnon eut l’impression que son cœur cessait de battre et que le chantier où il se
trouvait se mettait à trembler en toute vitesse tel un séisme.
C’est vrai que… tu ne l’avais pas ?
La pauvre femme éclata en sanglots. L’homme, brutal, l’empoigna par les cheveux et, lui
relevant la tête, lui cria dans la figure :
Tu parles, ou je t’envoie une claque sur la figure ?
J’ai… j’ai…. oublié de la prendre avec moi… que par mesure de précaution… je l’avais
cachée… avant de… de… quitter Oran.
Athmane dut s’imposer un sérieux effort pour ne pas l’étrangler, à seule fin de calmer la fureur
le secouant.
Où l’as-tu cachée ?
Dans les affaires de ma petite fille…
Hors de lui, suffoqué par la rage, il râla :
Espèce d’idiote ! Imbécile ! Maudite sotte !... Maintenant, il faut retourner à Alger, hein ? Alors
que nous avons la police aux fesses !
Je suis désolée Athmane, je te demande pardon… J’irai la récupérer chez mes parents… Je te
donne ma promesse. Je te promets qu’à, l’avenir, je ne te causerai plus jamais de problèmes…
Je le jure par Dieu et sur la tête de ma petite Loulou !
Ce visage levé vers lui, méconnaissable par l’émotion et les larmes, fit voir rouge au trafiquant.
Tous ses efforts réduits à néant !... Ce fut plus fort que lui. Il leva la main et ne frappa qu’une
fois, mais cela fut suffisant pour disloquer les vertèbres cervicales de Noudjoud Azhar et
l’envoyer dans un autre monde où, on le souhaite pour elle, les affaires et les êtres humains sont
moins compliqués.
Sitôt que la jeune femme, piquant du nez, s’écroula sur lui, Athmane commença à se dire qu’il
avait, à son tour, agi comme le dernier des idiots. D’abord, il essaya de la ranimer sans
beaucoup de conviction, sachant que ce coup porté du tranchant de la main avec une aussi forte
pression ne pardonne pas. L’homme, habitué à ce genre de situation au maquis, n’éprouva aucun
chagrin de la disparition de son amie qui ne le touchait que par les ennuis qu’elle pouvait lui
susciter, y compris de finir un de ces petits matins derrière les barreaux. Pour lui, il devenait
urgent de passer la frontière Tunisienne, mais c’était impossible sans remettre la marchandise à
son propriétaire. Il devait retourner à Alger, reprendre la cocaïne, quelques soient les
conséquences, ensuite…

Le départ du train en partance sur Alger créa un certain remue – ménage. Soudain, Djahid tapa
sur le bras de son collègue et lui montra le trafiquant qui, sa valise à la main, se glissait sur le
quai. Les deux agents, d’un même mouvement, se lancèrent sur ses traces, et l’aperçurent
montant dans le train qui allait s’ébranler en direction de la capitale. Djahid confia à son
camarade :
Je le suis. Toi, cherche la fille.
L’aventure que, le repenti croyait terminée, recommençait. Il était exactement dix-huit -heures
trente.

CHAPITRE II

Le vieil homme à qui l’agence avait confié la fille de Noudjoud se nommait Fouad et était d’une
nature foncièrement honnête, mais il éprouvait une passion irrésistible pour les coteaux de
Tlemcen dont, bien qu’il en eût fait connaissance quelques quarantaines d’années plus tôt, il ne
parvenait pas à se détourner, ni même à apporter un léger ralentissement dans leurs relations.
Cela se révélait plus fort que lui et, lorsqu’au détour d’une rue il humait la divine odeur, il
remontait jusqu’à la source des ces effluves enchanteresses. Ce magnifique buveur, comme tant
d’autres de sa génération, en se réveillant le matin, bénissait Dieu d’avoir créé la vigne. Tout
ceci explique que, sitôt qu’il eut entre les mains le billet que lui avait remis la mère de la petite
Loulou en guise de pourboire, Fouad pensa – par une inclination naturelle de son esprit - à
transformer cet argent en verre à travers le jus de sa vigne divine. Ainsi, l’homme décida de
gagner à pied le quartier des « damnés », au centre-est d’Alger, où résidait depuis toujours la
famille Azhar, non pas que Fouad fût plus qu’un autre un fervent du footing, mais simplement
parce qu’il savait que, sur son chemin, il aurait mille occasions d’étancher cette soif qui, depuis
ses vingt ans, ne le quittait jamais.
Pendant que le train menant Athmane et son amie roulait en direction d’Annaba, tandis que
Daoud reconduisait Mellina chez elle, Fouad, tenant solidement par la main la petite Loulou à
lui confiée par l’agence, se mit en marche afin de la remettre à ses grands-parents. Pour gagner
l’adresse indiquée sur l’enveloppe, le vieux et l’enfant longèrent le boulevard Zighout, suivirent
le boulevard Amirouche pour mettre pied bientôt dans la rue Hassiba ben Bouali, où Fouad
avait ses habitudes dans un petit bar jouxtant cette rue, sombre et humide, dont le patron
ressemblait à un gros champignon blanc. Fouad but son verre de vin, sans songer à demander à
la petite fille si elle avait soif, car il savait qu’on ne donne pas à boire des boissons alcoolisées
aux petits, et il ne réalisait pas qu’on pût boire autre chose que du vin. La seconde halte eut lieu
à la place du premier Mai. Déjà, bien abreuvé, Fouad put effectuer la traversée de la rue
Belouizdad, mais, après cette étape, il se sentit le besoin de reprendre des forces, et, atteignant
la rue montant à salle Harcha, il se précipita dans le petit bar rencontré pour vider encore
quelques pots, estimant que ce cru seul s’affirmait capable de lui apporter les secours
nécessaires à la poursuite de son raid. Un dernier verre, qu’il buva d’un trait, le foudroya. Il
s’effondra sur la table et s’endormit de telle façon qu’il n’était au pouvoir de personne de le
réveiller. Le patron du bar demanda à Loulou si ce bonhomme relevait de sa parenté. Elle
expliqua que l’agence pour qui, il travaille, l’avait engagé par l’intermédiaire de sa mère, à la
gare d’Alger, pour la conduire dans sa famille. Et, pour prouver ces dires, la petite prit dans la
poche de son accompagnateur assommé, l’enveloppe explicative destinée à son grand-père. En
lisant l’adresse, le patron s’exclama :
Antar Azhar… Mais, je le connais… c’est un de mes anciens clients ! Il n’habite pas loin…
Viens, je vais te montrer.
Et, du seuil de son bar, le patron indiqua à la gamine une impasse s’ouvrant à cent ou deux-cents
mètres de là.
Mon ami Antar habite la dernière maison… Tu entres dans le couloir qui donne sur une petite
cour… Au fond, il y a un escalier. Tu montes jusqu’au deuxième… C’est là. Tu as bien compris,
petite ?
Vexée, Loulou se redressa :
Je ne suis pas idiote, tu sais !
Et elle s’en fut, trainant son petit cabas, d’un pas décidé. Il ne fallait tout de même pas que ces
Algérois s’imaginent qu’une fillette de sept ans élevée à Oran était incapable de se débrouiller !

Antar Azhar, un gros lard, ancien émigré avec une maigre retraite, restait le plus souvent chez
lui, dont il ne sortait que pour aller boire un coup au bar d’où la petite Loulou venait de sortir.
Antar Azhar s’ennuyait et ennuyait les autres. Sa femme, Houda, qui arrondissait la maigre
retraite de son mari en faisant des ménages dans le quartier, était encore très solide à soixante-
deux ans, et leur fille cadette, Sihem, une jolie brune très attirante, de vingt-trois ans, qu’on
appelait généralement Sissi, était aimée de tout le monde pour sa gentillesse et son courage,
mais chacun la redoutait, car elle ne craignait personne et volait fréquemment au secours des
malheureux, comme elle. Antar Azhar, dont les colères aveugles glaçaient le sang de sa pauvre
femme, se calmait devant Sissi qui se contentait de le regarder dans les yeux, en lançant
paisiblement : « c’est fini, p’pa…, oui ? »
Alors Antar baissait la tête et, pour éviter d’avoir honte publiquement, il protestait qu’on ne le
respectait plus, et que ce n’était pas la peine d’avoir participé à la guerre pour être manqué par
ses propres enfants. Quand il repartait ainsi dans ses bons souvenirs d’autrefois, en les
décantant, il en avait pour un moment de tranquillité. L’ancien combattant Azhar s’attendrissait
sur les camarades disparus et s’en allait apaiser sa peine et noyer son chagrin dans un cru bien
de chez nous. Quant à Sissi, dont l’éducation négligée n’avait pu lui procurer les diplômes
nécessaires à l’obtention d’une place stable et honorable, elle gagnait son existence et une partie
de celle des siens en se livrant à toutes sortes d’activités, et dont la vente à la sauvette de
foulards, de bouteilles de parfum constituait l’essentiel. Pour sa sœur ainée, Noudjoud, ayant
hérité de sa mère une placidité expliquant une partie de ses malheurs, elle rappelait son
existence par un petit mandat survenu de loin, pour dire à Antar et Houda Azhar que leur aînée
pensait encore à eux. Ils s’en montraient toujours émus.

Lorsque la petite Loulou – portant dans la doublure de son cabas la cocaïne pour l’obtention
duquel bien des gens étaient capables de s’entretuer, et qui devait indirectement causer la mort
de sa maman – entra dans le couloir de la dernière maison de l’impasse des « damnés », Antar
Azhar, après une violente altercation avec sa femme Houda, s’était heurté à Sissi et, selon le
scénario habituel, invoquait ses compagnons disparus dans le massacre de Paris sur Seine en
octobre dix-neuf cents soixante et un. La Gosse monta l’escalier, attentive aux éclats de voix se
précisant au fur et à mesure qu’elle se rapprochait du deuxième étage. Quand elle cogna à la
porte, tout se calma subitement. Elle perçut les bruits de pas venant de l’intérieur, et tout de
suite, elle fut conquise par cette grande fille qui lui ouvrait. Spontanément, elle lui sourit et Sissi
lui rendit son sourire, tout en demandant :
Que veux-tu, petite ?
C’est toi, Sissi ?
La demoiselle Azhar accusa le coup, surprise d’être aussi familièrement interpellée par ce petit
bout de femme qui, elle non plus, ne semblait pas avoir froid aux yeux.
Oui, je suis Sissi… mais, toi, comment tu t’appelles ?
Loubna… Loulou.
Loubna ?... Loulou… qui ?
Ce fut au tour de la petite fille de montrer sa surprise.
Ma mère ne t’a jamais parlé de moi ?
Et pourquoi donc m’aurait-elle parlé de toi, ta mère ?
Parce qu’elle s’appelle Noudjoud Azhar.
Sissi faillit tomber, mais dut se tenir à la porte. Croire sa sœur demoiselle, et voir rappliquer
une fillette d’un tel âge se disant sa fille – et donc votre nièce – ça vous donne un terrible choc.
Se reprenant, Sissi ordonna :
Entre mon poussin… entre ma douce…, et embrasse-moi !
Loulou obtempéra volontiers, puis sa tante la prit par la main et la dirigea vers la cuisine, où
Houda pelait les pommes de terre quotidiennes, alors que son mari énumérait les noms des
camarades de combat d’autrefois et les lieux où la mort les avait happés. Une litanie que sa
femme Houda connaissait par cœur, et qu’elle n’écoutait plus depuis longtemps, mais dont le
ronronnement la berçait. Monsieur et madame Azhar ouvrirent des yeux ronds à l’entrée de leur
fille Sissi et de Loulou. Houda demanda :
Qui est-ce, cette môme ?
Ta petite – fille.
Antar ne réalisa pas sur le coup, surtout qu’il éprouvait de grandes difficultés à s’arracher au
monde de ses camarades de combats pour revenir au présent. Avant qu’il n’ait réagi, sa femme
eut le temps de demander des précisons :
Comment ça, notre petite-fille ? Je n’ai pas saisi.
Antar Azhar se leva péniblement et, frappant sur la table un maître coup de poing destiné à
souligner son indignation, il cria à l’adresse de son épouse dont, il méprisait le manque
d’intelligence :
- Tu ne comprends pas donc que c’est sa fille qu’elle nous expédie ? Sa fille, qu’elle nous avait
dissimulée jusqu’à présent ? Sissi… Tu es la dernière des dernières de la classe ! Et si tu y
comptes que tu vas pouvoir insulter mes cheveux blancs, tu te trompes lourdement !
Sissi, ignorant les propos de son père, interrogea Loulou :
- Quel âge as-tu ma puce ?
- Sept ans.
- Sept ans… Tu es mignonne Loulou… Moi, j’en ai vingt-trois.
Par cette indiscutable vérité, le vieux Azhar resta bouche cousue un moment tandis que Houda,
craintive, s’enquérait :
Mais alors, c’est la fille de Noudjoud ?
Ce fut un nouveau coup pour le maître de maison, car il estimait particulièrement Noudjoud du
fait qu’il ne la voyait pratiquement jamais et aussi parce qu’elle lui envoyait d’agréables
mandats. Se révoltant contre une évidence qui le touchait cruellement, il protesta :
Ce n’est pas vrai !
Alors la petite Loulou se rapprocha de son grand-père et lui tendit l’enveloppe que lui avait
remise sa mère. L’homme fixa la lettre de ses gros yeux striés de jaune et de rouge par toutes les
centaines de litres de vin englouties au cours de son existence.
- Qu’est- ce que c’est ?
- Une lettre que maman m’a donnée et que je devais te remettre, pépé !
Antar eut une complainte :
- Pépé…
Puis il se laissa affaler sur son canapé et tenant l’enveloppe, la remit à Sissi :
- Ouvre-là, toi, et lis… Mois je ne peux pas, je suis à bout de force…
La demoiselle Sissi décacheta la lettre dans un silence d’oraison funèbre et commença à lire à
haute voix :
« A mon cher petit papa et à ma chère maman… Vous allez sans doute m’en vouloir, mais je ne
peux plus vous cacher la vérité. J’ai eu une petite fille, il y’a sept ans, d’un homme que je n’ai
jamais revu depuis. Tout ce que dont je suis certaine, c’est qu’il s’appelle Daoud, un jeune
homme d’une trentaine, beau, brun et costaud. Je m’en rends compte évidemment, mais cette
petite je ne peux pas la tuer, ma petite Loulou, surtout que c’est tout le portrait de papa… et elle
est intelligente comme Sissi. Si je l’aie dirigée vers vous, c’est que je pars pour l’étranger et
que je ne peux pas la faire voyager avec moi. Je vous mets dans l’enveloppe une petite somme
d’argent pour sa prise en charge au moins pour les premiers jours, après, je tâcherai de vous
envoyer des mandats. Je suis vraiment désolée de vous importuner « peut-être » avec ma chère
petite fille, mais tout ce que je vous demande, c’est de l’aimer comme vous aimez votre fille.
Toutes mes affections et vous embrasse tous. » Noudjoud Azhar.
Il y’eut un long silence, que perçait seulement le reniflement de Houda, tentant vainement de
contenir un plein de larmes lui ruisselant sur ses joues. Sissi, perplexe, contemplait la petite
fille qui semblait juger qu’on faisait beaucoup pour elle pour l’accueillir. On guettait la réaction
paternelle. Comme dans les scènes de théâtre, Antar finit par se lever difficilement de son
canapé, image vivante de l’homme accablé par le destin, et cria fort d’une voix où vibrait une
douleur sans limites :
Nous sommes déshonorés… Nous sommes déshonorés !
Les femmes se sentaient tellement bouleversées par ce désespoir qu’aucune ne songea à
demander des explications sur les rapports inattendus qu’on pouvait établir sur la légèreté de
Noudjoud. Comme s’il étouffait, Antar porta la main au col de sa chemise. Sissi se précipita,
craignant une attaque, mais son père la repoussa fermement. Subitement, un sourire illumina le
visage du père Azhar, le rajeunissant de trente ans et, d’une voix énamourée, il prononça un
jugement sans appel :
Ah ! Le connard… le salaud, le vaurien… le débile !
Des insultes, des injures qui, prononcées sur un coup d’enchantement, devenaient autant de mots
d’amour.
- Viens embrasser ton pépé, ma petite ! Tu es bien de chez nous, toi !
La petite Loulou et le vieil homme s’embrassèrent à plusieurs reprises, puis la gamine grimpa
sur les genoux de sa grand-mère, sorte de trône en quelque sorte du haut duquel, elle le devinait,
elle régnerait sur cette famille qui l’adoptait. Ainsi au deuxième étage, de braves pauvres gens
fêtèrent l’arrivée d’une gosse qui semblait encore plus démunie qu’eux. Aucun ne soupçonnait
que cette môme avait dans la doublure de son cabas de la cocaïne que bien des personnes
auraient échangé contre une fortune qui eût mis la famille Azhar à l’abri du besoin jusqu’à la fin
de leurs jours. Encore, le père de famille revint à la charge, déclarait :
- Noudjoud n’est plus ma fille ! Elle nous a déshonorés ! Mais cette petite fille, ce n’est pas de
sa faute, hein ? Elle n’est pas venue seule au monde !? Alors, je ne veux plus de questions, elle
reste avec nous et sa mère ne la récupérera que le jour où elle aura retrouvé son géniteur !
- Il n’est pas loin, mon papa !
Tous les regards se fixèrent sur la gosse.
Tu plaisantes ?
Non. J’ai vu mon papa.
Il y a longtemps ?
Tout à l’heure, à la gare centrale.
Il était avec ta maman ?
Non, avec une autre femme plus belle …
Son grand-père hurla :
Le voyou ! Le bandit ! Le vaurien ! Je jure que si jamais je mets la main sur lui, je l’obligerai à
reconnaître la petite et lui casserai les reins !
Incrédule, la grand-mère intervint :
Tu lui as parlé, ma petite chérie ?
Oui… Je lui ai dit qu’il était plus beau que l’imam.
Communiste de la vieille école, considérant l’imam comme l’ennemi numéro un de la société,
Antar grommela :
Qu’est-ce que ce fossile vient foutre dans cette histoire ?
Loulou expliqua qu’elle vivait de pension en pension, des fois chez des familles, amies de sa
mère depuis toujours et l’homme douloureux, constata :
Noudjoud nous a déshonorés jusqu’à la moelle !
Mais, Houda et sa fille s’intéressaient beaucoup plus à la rencontre de la petite avec son père,
qu’aux convictions anticléricales de leur mari et père.
Et qu’est- ce que ton papa à répondu ?
- Il était étonné… J’ai pensé qu’il ne me reconnaissait pas…
Sa grand-mère donna son avis :
- Moi, je pense plutôt qu’il était gêné parce qu’il se trouvait en compagnie d’une autre ! Où était
ta mère, pendant ce temps ?
- Elle était pressée et courait pour prendre son train.
- Seule ?
- Je ne sais pas trop… Mais, il y avait un homme avec nous à la cafétéria de la gare, un… sale
type…
Antar s’adressant à sa femme, remarqua péniblement :
- C’est vraiment quelqu’un de bien, ta petite fille !
Houda baissa les yeux comme une coupable. Satisfait de ce succès, son mari reprit
l’interrogatoire de Loulou :
- Dis-moi, ma petite : Et la femme qui était avec ton père, elle t’a parlée ?
La gamine parut ennuyée.
- Si…
L’embarras de la môme n’échappant à personne. Son grand-père insista :
- Et qu’est-ce que tu lui as- dit, alors ?
- Elle hésita une seconde avant de lâcher :
Un gros mot…
Il y eut un court instant de stupéfaction qui rendit muet les auditeurs de Loulou jusqu’à ce que
Sissi intervienne :
Et pour quelles raisons lui as-tu répondu grossièrement ?
- Parce qu’elle disait des mots pas gentils sur ma mère !
Sa grand-mère ajouta:
- Sans doute par jalousie ? Si ça se trouve, c’est peut-être bien la femme de ton père ?
Quant à son mari Antar, il bramait de joie, jurant par tous les saints qu’en Loulou, il
reconnaissait sa petite fille ! En elle, assurait-il, coulait le sang vif de la famille Azhar !
Ce fut un ouvrier qui, de passage dans le chantier, remarqua de l’autre côté des bâtiments en
abandon, le corps d’une femme gisant entre des blocs de béton. Il se précipita immédiatement
pour donner l’alerte au commissariat où, l’agent Djahid tenait déjà une réunion avec l’officier
de police. En entendant ce qu’exposait cet ouvrier, l’agent ne pensa pas tout de suite à Noudjoud
Azhar. Hébété, il attendait des nouvelles de son collègue lancé aux trousses d’Athmane. C’est
lorsque les services de la police criminelle prévenus arrivèrent sur le lieu où gisait le pauvre
corps disloqué de la jeune femme, que Djahid se rappela soudain que le fugitif était remonté
seul dans le train. L’homme des services secrets se précipita alors, et sauta dans la voiture de
police au moment où elle démarrait.
Daoud qui, depuis trente-deux ans, connaissait parfaitement la manie maternelle, prenait garde à
ne jamais l’irriter. Très à cheval sur l’étiquette, sa mère considérait comme un manquement
grave au respect lui étant dû, un retard – ne fut-il de quelques minutes – aux repas servis à midi
et à vingt-heures précises. Son fils, pour rien au monde et quelques soient les motifs, ne se serait
permis de contrarier sa mère sur la table. Daoud, à dix-huit heures trente, il salua ses camarades
de foot et proposa à son copain, Samir de le déposer chez lui, blessé l’avant-veille en jouant à
l’entraînement, éprouvait quelques difficultés à marcher.
C’est ici – comme eussent dit les croyants des temps anciens – que le bon Dieu intervint, sans
doute pour se prouver une fois de plus qu’entre son pouvoir divin, les hommes et les femmes ne
seraient jamais que des pantins. Si Noudjoud Azhar n’avait pas été en retard au rendez-vous de
son ami Athmane, si Daoud n’avait pas eu un léger retard à cause d’un embouteillage sur la
route, Loulou n’aurait pas entendu appeler le sieur Djelloul par le haut- parleur de la gare et
peut-être ne l’eût-elle pas interpellé à la sortie, sur le trottoir. Si Samir n’avait pas joué au foot,
il n’aurait pas été blessé et son ami Daoud n’aurait pas songé à l’accompagner chez lui dans le
quartier des « damnés ». Et ainsi de suite. Mais lorsque le bon Dieu décide de déclencher toute
la machinerie, il n’y a qu’à subir, les regrets s’avérant superflus.
Samir habitait en face de l’immeuble dans la cour duquel logeait la famille Azhar. Le blessé, un
peu honteux d’habiter en un pareil endroit, s’en prit à de vagues autorités municipales qui, selon
lui, ne témoignaient pas de beaucoup d’humanité. Samir en veut tout d’abord, à lui, mais aussi à
ces voisins qui vivent dans une situation inadmissible, désolante, sans lever le petit doigt.
Vétuste et délabré, ce quartier rappelle on ne peut mieux les anciennes cités coloniales, voire
les geôles les plus odieuses des maudits damnés. L’absence d’entretien sur tous les plans
semble avoir donné à ces bâtisses, maintes rides qui se voient en toute aisance à ces murs
bombés, insalubres ternis et fissurés. Jamais laideur n’a pu régner en maîtresse qu’en ces lieux.
Le champ lexical, le plus approprié pour faire part de la situation aura été ceci : misère,
précarité, insécurité, maladie, accidents, effondrement brutal …
Tu as vu, mon ami, mon cher Daoud !? Encore que, tu ne vois que l’aspect extérieur déjà assez
médiéval, mais si tu entrais dans les cours, tu n’en croirais pas que nous sommes au 21ème
siècle, en Algérie !
Djelloul approuva hautement les dires de son ami et ce, d’autant plus que la municipalité
n’appartenant point à son clan, il ne prouvait aucun remords à la blâmer, fût-ce par ricochet.
Ayant accompagné Samir jusqu’à son escalier, il rebroussa chemin, et alla à sa voiture, mais à
l’instant où il se préparait à y monter, il se rappela que ses parents avaient pour ami un député et
que l’occasion serait bonne pour lui parler de certaines situations ressemblantes à celles d’où il
venait de sortir. Afin de confirmer son rapport, il pénétra dans le couloir lépreux de la maison
des Azhar et émergea dans la cour. Peu accoutumé à ce genre de spectacle, Daoud en resta un
moment sidéré. Pivotant lentement sur lui-même, il contemplait les murs lézardés, et humait
silencieusement et avec précaution des odeurs qu’il jugeait terribles, insupportables autant
qu’anormales, car il ignorait que c’étaient celles de la misère. Il notait des détails sordides pour
les apporter comme preuves dans la discussion qui l’opposerait au député, hôte se ses parents,
lorsque Sihem Azhar sortit pour se rendre chez l’épicier du coin afin d’y acheter de quoi fêter
dignement – avec l’argent de Noudjoud – l’entrée de Loulou dans le cercle familial. A la vue de
cette brune jolie fille, Daoud ne put retenir une exclamation d’admiration que la demoiselle prit
assez mal. Habituée à se bagarrer avec les agents de l’ordre, elle ne redoutait guère un homme
seul, même s’il paraissait un type bien musclé ou de la haute. Elle fonça droit sur lui :
Vous cherchez quelque chose ?
Devant cette interpellation, Djelloul, amusé, répliqua :
Rien qui puisse vous fâcher, mademoiselle. Juste que…, je m’étonnais qu’une aussi charmante
belle fille habite en un pareil endroit…
Parce que vous croyez que c’est mon choix ?
Evidemment… que non.
Apparemment, vous ne semblez pas bien être au courant de la vie, vous, hein ? Vous ne devez
pas vous fatiguer beaucoup Ce n’est pas votre cercle !
Et si je vous disais que c’est pour vous voir ?
Inutile de vous fatiguer ! Vous êtes de cette classe bourgeoise qui vient respirer la misère des
autres, histoire de trouver votre nid plus douillet en rentrant chez vous ! C’est ça, hein ? Eh bien
si vous voulez entendre mon opinion : vous êtes un dégoûtant !
Calmez-vous, chère demoiselle. Vous y allez un peu fort, là !
Foutez-moi la paix avec votre demoiselle ! Je suis Sihem Azhar et ce n’est pas une espèce
comme vous qui me donnera des leçons ! Avez-vous compris ?
Les voisins de palier se postaient aux fenêtres pour jouir d’un spectacle qui n’avait rien de
tellement original en soi, mais qui prenait un certain plaisir par suite de la personnalité
apparente du jeune homme. Chez les Azhar aussi on mit le nez dehors, et Loulou reconnut
l’homme qui se disputait avec sa tante. Elle cria, enthousiasmée :
Papa !
Ce cri arrêta net la dispute de la cour et si Djelloul – placé dans la même position – ne pouvant
reconnaître la fillette et encore moins penser que cet appel s’adressait à lui, ne prêtait pas
succinctement attention au glapissement de Loulou, Sihem, stupéfiée par cette révélation, restait
sans voix, Daoud persuadé que l’incident était clos, salua la jeune fille et s’apprêtait à se
retirer, lorsqu’elle se cramponna à son bras.
Eh ! Seconde, s’il vous plait !
Il la fixa, surpris. Rudement, elle demanda :
Comment vous appelez-vous ?
Si je comprends bien, vous vous amadouez maintenant ?
Vous avez peur de me donner votre nom ?
Pourquoi aurais-je peur, mademoiselle ? Je… m’appelle Daoud…
La fille rugit comme une lionne, fit reculer le jeune homme d’un pas. Mais déjà, elle lui sautait
dessus, l’attrapait par les revers de sa veste et, le secouant, hurlait :
Espèce de lâche !... Attendez que je vous en envoie une !
Daoud pensa, en dépit de sa gentillesse naturelle et de son éducation maternelle que cette belle
fille dépassait tout de même un peu les bornes. Il prit son accent le plus calme et répondit :
Mademoiselle… Calmez-vous s’il vous plait, cette scène ridicule a assez duré ! Je vous en
supplie…, lâchez-moi !
C’est le remords qui vous a poussé jusqu’ici, hein ? Dîtes la vérité ? Votre attitude est
révoltante ! Quand on est capable, et responsable, on n’abandonne pas son enfant… Avouez-le
donc !
Daoud Djelloul, s’y perdait complètement. C’était la deuxième fois dans la même journée qu’on
le rendait père, d’autorité.
Mais enfin, mademoiselle, qu’est-ce qui vous prends ?
Votre attitude est délinquante !
C’est exactement ce que je pense de la vôtre.
Et en plus, vous vous fichez de moi, par-dessus le marché ?
- Et si on arrêtait de se disputer mademoiselle ? Il doit bien y avoir un malentendu ?
- Comptez sur moi, monsieur … Daoud, il va s’éclaircir.
Ce changement de tempérament subit de la part d’une personne qu’il rencontrait pour la
première fois déconcerta le jeune homme.
S’il vous plait, mademoiselle, soyez gentille !
Je ne suis pas gentille, je n’écoute rien ! En tout cas, vous vous expliquerez avec mon père !
Allez, montez devant moi !
De quoi se mêle t-il, votre père ?
De la petite fenêtre, donnant directement sur la cour, Antar Azhar lança :
Veux-tu que je descende, Sissi ?
Non, p’pa… on arrive !
Toute sa pudeur bourgeoise révoltée, Daoud, irrité par le spectacle qu’il offrait aux yeux ébahis
des voisins ayant pignon sur cour, décida d’en finir avec cette histoire ridicule et d’obtempérer.
Suivi par la jeune fille, il s’engagea dans l’escalier où son odorat distingué s’offusqua d’odeurs
pestilentielles, insupportables. Sur le palier du deuxième, la porte était déjà ouverte et Daoud,
effaré, reconnut, lui souriant, la fillette qui, sur le trottoir de la gare d’Alger, l’avait désigné
pour son père à la grande stupéfaction et indignation de sa fiancée, Mellina Choukri. Avant
même qu’il n’ait ouvert la bouche, Loulou sautait sur lui en criant :
Papa !
Comme toujours lorsqu’il se trouvait dans une situation dépassant nettement les circonstances
ordinaires, Daoud flotta et Sihem en profita pour le pousser dans l’appartement des Azhar dont
elle referma la porte derrière eux. La petite Loulou prit son « père » par la main et l’entraîna
jusque dans la cuisine où elle le força à s’asseoir avant de lui monter sur les genoux et de s’y
installer. La môme, visiblement était sincère et très heureuse de retrouver un père aussi beau.
Antar Azhar contemplait celui qu’il tenait pour son gendre d’un œil sévère. Par contre, sa femme
Houda, extasiée, fixait le jeune homme avec une admiration qu’elle ne songeait pas à dissimuler.
Pour la belle Sihem, se tenant devant la porte de la cuisine, elle semblait se méfier d’une fuite
possible de sa proie et restait sur ses gardes. Quant à Daoud, il se demandait s’il ne vivait pas
une farce ou un de ces cauchemars absurdes où personne n’entend vos cris ni ne prête attention à
vos paroles. Digne, Antar observa :
Qu’attendez-vous pour embrasser votre petite, monsieur… ?
Comment ?
Je disais que depuis que vous êtes là, vous n’avez pas encore embrassé votre fille…
Ah ?... Bon…
C’est normal, non ?
Le jeune homme déposa ses lèvres rapidement sur la joue de Loulou qui lui répondit
fougueusement en lui mettant les bras autour du cou et en lui mouillant la figure. La petite, faut-il
le souligner n’avait pas été très gâtée au point de vue affection jusque-là. De pension en pension,
de famille en famille, elle n’avait guère eu l’occasion d’être câlinée et, en dépit de son caractère
indépendant, cela lui manquait terriblement. Daoud ne pouvait prétendre que cette tendresse
exubérante lui était foncièrement désagréable, simplement, il craignait qu’elle redoublât le
malentendu, impression se confirmant de la vue des spectateurs souriants et nettement attendris
par le tableau du père et de la fille enlacés. Houda Azhar, relevant son tablier de cuisine,
s’essuya les yeux et son mari mordilla sa moustache. Djelloul, se sentant comme un prisonnier
impuissant, eut le sentiment qu’on l’embarquait dans un labyrinthe sans issue. Il écarta
légèrement la gamine pour adresser à ses bourreaux un discours qui ne laisserait plus place à la
moindre équivoque mais, avant qu’il n’ait prononcé un mot, Antar Azhar articula dans un sourire
:
- Alors, ce n’est pas mieux comme ça ? Et…, appelez-moi Antar… ou beau-père, à votre
choix… Il y a bien longtemps que vous ne l’aviez pas vue votre Loulou ?
- C’est la première fois aujourd’hui que…
Eh, oui ! Sept ans ! Vous avez eu le courage de rester toutes ces années sans embrasser votre
enfant ? C’est incroyable !... Enfin, vous êtes là, cela prouve que vous êtes un bon musulman, un
bon croyant. C’est bien de se repentir, comme ça, je ne vous engueulerai pas… mais tout de
même… sept ans, votre propre fille… sincèrement, je n’aurai pas pensé que ça soye possible…
Hein, Houda ?
Madame Azhar versa une larme :
Oui… je suis entrain de penser si on est tous faits de la même façon !... Vous nous l’enlevez ?...
Enfin, je voulais dire : vous l’emmenez avec vous ?
Qui ?
Comment ça, qui ? Mais votre fille ?
Daoud Djelloul remit Loulou sur ses pieds et se leva bien décidé à mettre un terme à ce film en
noir et blanc stupide.
Ouvrez vos oreilles et écoutez-moi… Il s’agit d’une méprise dont je ne comprends pas
l’origine… Je n’ai jamais rencontré cette fille avant cet après – midi… Je ne suis pas son père
et je ne vois pas pourquoi vous faîtes tout ce cinéma…
Arrêtez de vous dérober !
Antar Azhar, le visage mauvais, s’avançait vers le jeune homme, hurla :
Nous ne sommes pas là en train de jouer ! Alors arrêtez de vous foutre de nous, hein ? Ni renier
ma fille Noudjoud ! Sinon je vous casse les côtes ! Je ne suis pas quelqu’un de la haute, moi !
Vous entendez ? Et si vous avez honte de nous, il fallait y penser avant et laisser Noudjoud en
paix !
Mais qui est donc Noudjoud ?
Antar mordit ses lèvres et poussa une sorte de rugissement et courut à la cuisine d’où il prit un
énorme couteau. Se retournant face à son gendre récalcitrant, il déclara :
Il faut que je le saigne ! Il faut que je lave l’honneur des Azhar !
Sihem se jeta sur son père pour le retenir tandis que Houda, sa femme, en larmes, sermonnait
Daoud.
Regardez dans quel état vous l’avez mis, maintenant ! J’ai peur pour sa tension !
Sihem, à son tour s’approcha de Daoud.
Qu’avez-vous fait de ma sœur Noudjoud ?
Je vous répète que je ne sais pas qui est cette femme !
Vous vous n’en souvenez même pas du prénom de celle qui s’est donnée à vous, de celle que
vous avez rendue mère ? Ah ! Les hommes de nos jours, c’est vraiment du propre !... Tenez,
vous me donnez vraiment envie de vomir !
C’est facile, appelez donc cette Noudjoud et nous verrons bien si elle me reconnaît ?
Le père eut un sourire forcé de mépris, serra violemment les mâchoires et reprit avec une sorte
de rage.
Ma fille, elle travaille monsieur… Elle travaille pour se nourrir et pour élever sa fille, votre
fille, monsieur ! Et pour cela, elle est quelquefois obligée d’aller à l’étranger, et c’est là où elle
est maintenant, ma Noudjoud, monsieur ! Et ne me demandez pas comment ça s’appelle, parce
que je vous répondrais que je n’en sais rien, monsieur ! Et je n’en sais rien, car ma fille a honte
à cause de vous, monsieur ! Et moi, j’ai bougrement envie de vous casser la gueule, monsieur !
Sa femme gémissante, intervint :
Calme-toi Antar ! Pense à ta tension !
Son époux s’arrêta court, étendit une main apaisante.
Je me calme, Houda, d’accord… mais c’est juste parce que je te respecte ! Vous écoutez,
monsieur ? J’arrête d’aboyer pour obéir à ma femme, pour lui conserver son époux… Ne
pensez-pas que j’ai peur de mourir, tout de même ! J’ai fait la guerre, moi, monsieur, et vous ?
Je n’étais pas né.
Le vieux eut un ricanement amer, sous le regard de sa fille Sihem, et reprit :
En tout cas, j’aime autant vous avertir, sait-on jamais que vous vous dégonflerez en ce qui
concerne vos obligations ! Au faîte, comment vous appelez- vous?
Daoud Djelloul.
Moi, c’est Antar, Antar Azhar… Elle, c’est ma femme, Houda et ma fille Sihem, qu’on appelle
Sissi, c’est plus pratique… Quant à Noudjoud, vous la connaissez, bien évidemment pour que
Loulou soit là, hein ?
Je jure par Dieu que…
Arrêtez ! Dîtes-moi : comment gagnez-vous votre vie, monsieur Djelloul ?
Je travaille avec mon père… Je surveille la bonne marche de nos usines…
Où est-ce que vous habitez ?
A Hydra… quartier des oligarques.
Le vieux émit un long sifflement entre les dents, ricana à son épouse et continua :
Tu as entendu ma chère ?... Nous sommes vieux, toi et moi…, voilà ce que nous avons autour de
nous, …, du monde comme cette catégorie qui n’a peur ni de Dieu ni des êtres humains. Ce
n’était pas ainsi autrefois, mais tout passe… Tout est clair maintenant… vous faîtes parti du
gratin, monsieur et, naturellement, la pauvre Noudjoud, elle, n’était pas à sa place, seulement
vous deviez penser avant…
Avant quoi ?
Avant de la rendre mère, monsieur ! Ne bougez-pas ! Asseyez-vous et écoutez-moi !
Le jeune homme obéit.
Vous ne connaissez pas les Azhar, monsieur ! Des gens honnêtes… simples. On n’a pas
l’intention de vous réclamer quoi que ce soit… Vous n’entendrez plus parler de nous, d’accord
? Evidemment, on aimerait revoir la petite fille, mais son avenir avant tout, et Antar Azhar que
vous voyez devant vous a assez de cervelle et de prévenance pour se rendre compte qu’il n’a
pas ses entrées chez vous… Et quand Noudjoud reviendra, vous vous arrangerez avec elle… ça
ne me regarde pas. Ce qu’elle a fait, personne ne l’y a obligée, elle était majeure sauf qu’elle
n’était pas vaccinée ! Vous m’écoutez ? Mais Loulou, hein ?... Loulou, ce n’est pas de sa faute !
Donc, je ne me mêle de rien, sauf pour la petite Loulou et si j’apprends qu’elle est malheureuse,
alors aussi vrai que j’ai été un miraculé … je fonce sur votre quartier… d’imbéciles et je fous
tout en l’air dans votre baraque de Hydra !... Sissi, remets-lui l’argent que Noudjoud à envoyé
par Loulou !
La jeune fille mit dans la main de Daoud Djelloul les quelques billets de mille dinars envoyés
dans l’enveloppe. Stupéfait, il regarda cet argent, et relevant la tête, s’enquit :
C’est quoi ça ?
Cet argent vous appartient, monsieur ! C’est votre femme qui l’a envoyé pour subvenir aux
premiers besoins de votre petite fille, alors puisque c’est vous qui, maintenant, vous occuperez
d’elle…
Toute cette histoire burlesque laissait Daoud Djelloul sans réaction. Il éprouvait la sensation de
se heurter à un rideau de fer. Peu habitué à prendre des décisions dans pareilles situations, le
jeune homme renonçait à la lutte. Et puis, parce qu’il était le meilleur garçon du monde, il ne
laissait pas d’être ému par cette violence sympathique et sincère. Qu’on lui remit l’argent
envoyé par Noudjoud, disait assez l’honnêteté des Azhar. Enfin, Daoud avait connu- au sens
propre du mot - quelques demoiselles du temps qu’il poursuivait ses études de droit à la Faculté
de Benaknoun. Que l’une d’elles se fut trouvée mère à la suite de leurs amourettes, il n y avait là
rien d’étonnant… Timidement, il se renseigna :
Où est née la petite fille ?
On se tourna vers Loulou.
Tu as entendu ce que ton papa demande ?
Je suis née à Alger, dans une famille, amie de maman à Benaknoun.
Et, récitant une leçon enseignée par une mère attentive au cas où sa fille se serait perdue, elle
compléta :
Je m’appelle Loubna Azhar ; j’ai sept ans, et j’étais élevée à Oran dans des familles et
pensionnats au quartier Gambetta. Ma mère ne pouvait pas s’occuper de moi car elle travaillait
et partait souvent à l’étranger… Tu me prends avec toi, papa ?
Avant que Djelloul ait eu le temps de réaliser ce que signifiait exactement pour lui, sur le plan
moral d’abord, et matériel ensuite, la demande de la petite Loulou son grand-père avait déjà
répondu :
Evidemment qu’il t’emmène dans ta maison où il consent enfin à te recevoir avec sept ans de
retard, petite !
Le jeune homme tourna brusquement la tête vers le vieux Azhar, le regarda un moment avec
malaise ses traits tirés, blafards. Il y avait quand même des limites et le fils de Zoubir Djelloul
n’était pas habitué à être traité de la sorte. Il s’approcha d’Antar Azhar et grogna :
Dîtes donc, vous, monsieur l’Azhar, il faudrait me parler sur un autre ton si vous ne tenez pas à
ce que je vous enseigne les rudiments de la correction ! Y’ en a marre, à la fin !
Le visage du grand-père de Loulou changea brusquement de couleur. D’abord, il eut de la peine
à émettre un son intelligible, tant la colère le déréglait. Enfin, on entendit :
Sale voyou ! Délinquant va ! Fuyard !... Crapule ! Lâche ! Je ne suis peut-être pas un homme à
manières, moi ! Mais je n’ai jamais abandonné mes enfants, moi ! Je ne suis pas un fils à maman
qui s’en colle plein les joues pendant que les pauvres filles qu’ils ont déshonorées se crèvent
pour élever les enfants qu’ils n’ont pas le courage d’élever, eux ! Vous n’êtes qu’un moins que
rien, malgré votre argent, voilà ce que vous êtes, espèce de Djelloul de mes…
Antar, s’il te plait, respecte au moins la petite !
Ramené au sens des convenances par la remarque de sa femme, il se calma subitement pour
conclure avec dignité :
Et puis, tenez, vous me donnez envie de vomir, monsieur Djelloul… Fichez le camp d’ici,
espèce de sans foi ni loi ! Je ne veux plus vous voir ! La petite, on s’en occupera… à la place de
ceux qui n’ont rien dans le ventre !
Voyant rouge, Daoud fut sur le moment de frapper le vieux Antar, mais à la seconde près, du
fond de son subconscient, émergea le conseil impératif rabâché depuis son enfance par Douja
Djelloul, sa mère : « Daoud ! Retiens-toi, s’il te plait ! » Et, paralysé par son vieux réflexe, il
baissa la garde devant l’indignation du combattant, Antar Azhar.
Désolé, et n’en parlons plus. Excusez-moi. Si vraiment cette petite fille est la mienne, je ne
l’abandonnerai jamais… Mais avant cela, je voudrais bien rencontrer sa mère pour savoir si
nous nous reconnaissons mutuellement ?
Magnanime, le père Azhar accepta :
Pas de problèmes, monsieur Djelloul… qu’est-ce qu’il y a de plus juste ? Sitôt que Noudjoud
aura donné de ses nouvelles, on vous avisera, et si le cœur vous en dit, vous pourrez aller la
rejoindre pour une explication. Sinon, nous laisserons la justice et la science parler.
Comptez sur moi ! J’irai sûrement !
Sans s’en douter, Daoud Djelloul prenait un engagement impossible à tenir, car à cette minute
même, la pauvre Noudjoud Azhar avait rendu son âme candide au Créateur.
Lorsque les policiers eurent ramené le corps signalé par l’ouvrier, les pompiers en prirent
possession et le hissèrent dans l’ambulance qui attendait. Djahid se pencha sur le corps inerte de
Noudjoud et reconnut la jeune femme voyageant en compagnie d’Athmane. Il serra les dents et
sifflota légèrement. Désormais, il tenait un motif pour arrêter ce trafiquant. Il ne dit mot de sa
découverte aux policiers, car ses fonctions ne l’appelaient pas à s’occuper de crimes crapuleux.
Il retourna à la gare, où, en buvant un café, il essayait de comprendre pourquoi Athmane avait
tué sa compagne. N’était-il pas plus simple de penser que Noudjoud, ayant caché quelque part
quelque chose pour des raisons inconnues, son ami l’avait tuée après lui avoir arraché son
secret ? Cela expliquerait qu’il revînt sur ses pas au risque d’être coincé pour meurtre.
Subjuguée par la voiture dans laquelle elle roulait, la petite Loulou savourait les prodigieuses
minutes présentes. Il était à prévoir que lorsque le plein serait atteint, on aurait droit à une
pharamineuse explosion. Mais, c’est un processus exactement contraire qui se déroulait dans
l’esprit de Daoud Djelloul. Par besoin de se montrer aussi généreux que son adversaire, Daoud
avait tendu une main protectrice sur le cou de Loulou et juré que si elle était bien une Djelloul,
rien ni personne ne pourrait empêcher qu’elle reçoive une éducation digne des familles aisées.
Houda Azhar l’avait béni, Antar lui avait pardonné et Sihem (que le jeune Daoud trouvait fort à
son goût) l’avait remercié en lui promettant qu’aucun membre de la famille Azhar ne se
permettrait de mettre les pieds dans la rue des « oligarques », au quartier de Hydra, mais elle lui
confia qu’elle serait heureuse de recevoir, de temps en temps, des nouvelles de la petite. Emu
par la générosité de cette famille et par sa propre générosité, l’homme goûta des instants
émouvants. Au fur et à mesure qu’il s’approchait du somptueux appartement des Djelloul, il
commençait à prendre conscience de l’incroyable aventure où il s’était embourbé. Il jetait de
rapides coups d’œil furtifs à droite et à gauche, et sur le visage de la petite fille qu’il voyait de
profil, faisant un effort d’y trouver une ressemblance qui éveillerait ses souvenirs, ou bien qui
lui rappellerait ses propres traits d’enfants. Noudjoud ?... Il se creusait la mémoire… Noudjoud
? Ce prénom ne suscitait en lui aucun écho familier. Comment donc se prénommait cette
serveuse de restaurant à façon fréquentée la dernière année de sa licence en droit à l’université
de Benaknoun ? Faiza ? Zahia ? A moins que ce ne fut Noudjoud, en fin de compte.
Dans le train le ramenant vers Alger, Athmane se félicitait d’avoir obligé cette idiote de
Noudjoud à écrire à sa famille une lettre pour lui confier la petite fille. Ainsi, il connaissait
l’adresse des Azhar. Il trouverait n’importe quel subterfuge pour se procurer le cabas et les
affaires de la môme même en offrant un prix exorbitant qui empêcherait ses parents de
s’interroger sur cette offre invraisemblable. Sitôt la cocaïne en sa possession, le repenti filerait
et prendrait une autre direction, car il n’était pas dit qu’on ne retrouve pas le corps de son amie
avant son retour, et si on se souvenait de les avoir vus ensemble, il aurait certainement des
moments très pénibles. Si tout fonctionnait bien, il regagnerait Annaba, ensuite Tunis le
lendemain soir.
Daoud faillit heurter un piéton lorsque, sorti de ce tumulte sentimental l’agitant depuis que Sissi
l’avait entraîné chez ses parents, il réalisa qu’il lui fallait introduire cette petite fille chez lui et
que, de plus, il était presque vingt-et-une heure trente, c’est-à-dire qu’il avait accumulé un retard
à tel point que sa mère se montrait, sans aucun doute, d’une humeur exécrable. Etant dans
l’incapacité de prendre une décision rapide, Daoud commença par conduire sa voiture à un
garage voisin sous prétexte d’un nettoyage et, prenant Loulou par la main, il entreprit de gagner
son appartement communiquant intérieurement avec celui de ses parents par un escalier unissant
les deux étages. Au fur et à mesure qu’il approchait de sa demeure, le jeune homme ralentissait
le pas et cela à tel point que sa « fille » abandonna sa main pour courir sur le trottoir afin de
libérer les impatiences l’agitant depuis la descente de la belle voiture de son « papa ». Daoud,
intimant à la petite fille de rester à ses côtés, et la tenant ensuite solidement par la main, décida
de gagner son logement furtivement par l’escalier de service. Il ne pipait mot. Simplement, il
souhaitait éviter une catastrophe immédiate. Il recommanda à la petite de ne faire aucun bruit qui
puisse attirer l’attention, sans quoi on la mettrait dehors et elle serait obligée d’aller coucher à
la belle étoile, voire dans un commissariat. Elle sourit – car ce mystère lui plaisait - mais,
pressant les doigts supposés paternels remarqua :
J’espère que tu ne les laisserais pas me jeter dehors, hein ?
Mais non, mais non… sinon je partirais avec toi…
Daoud ouvrit la porte palière aussi silencieusement qu’il le put. Personne dans le couloir.
Posant un doigt sur les lèvres pour prévenir toute tentative d’exubérance de la part de Loulou, il
l’entraîna vivement à l’intérieur de son appartement mais, la petite, abasourdie par le décor
luxueux, ne songeait qu’à admirer ce qui l’entourait.
Dans la chambre, Daoud Djelloul parla à sa petite « fille ».
Ecoute- moi bien, petite : personne ne doit soupçonner ta présence ici pendant quelques jours
tout au moins, sinon tu m’attirerais, tu nous attirerais de gros problèmes. Je descends voir mes
parents qui sont très sévères et, dans quelques minutes, je te ramènerai quoi manger. En
attendant, allonge-toi sur le lit et repose-toi. Tu me promets de ne pas faire de bruit ?
Elle leva ses petits bras au plafond et, solennelle, déclara :
Je jure par Dieu, que, si je mens, je vais en enfer !
Lorsque Daoud entra dans la salle à manger vide, la table était desservie. A peine assis, Kella,
la femme de ménage apparut et, d’une voix dont l’impersonnalité s’était miraculeusement
renforcée par le retard du jeune homme, elle s’enquit :
Bonsoir monsieur Daoud ! Dois-je servir votre dîner ?
Avec plaisir, Kella.
Soupe aux légumes, haricots verts sautés, côtelettes d’agneau, oranges et bananes.
Oh ! Merci Kella.
Le jeune Daoud pensa qu’il ne pouvait facilement emporter de la soupe et des haricots verts,
mais peut-être qu’une côtelette… ? En tout cas, des fruits. Toutefois un scrupule lui vint : une
fillette de cet âge pouvait-elle survivre en ne mangeant que des fruits, du moins pour un soir ? La
femme de ménage déposa deux côtelettes d’agneau sur la table et se retira dignement après avoir
demandé :
Monsieur prendra-t-il autre chose que les fruits pour dessert ?
Non, merci, ça ira avec les fruits.
Daoud Djelloul prit sa pochette et en enveloppa une des côtelettes qu’il glissa dans sa poche,
puis mangea la seconde. La femme de ménage revint avec les fruits et desservit. Soudain, elle
sursauta en se rendant compte qu’il n’y avait qu’un os de côtelette dans l’assiette. Elle jeta un
coup d’œil discret sous la table sans n’y voir aucun débris. Elle retourna fort intriguée à la
cuisine et décida d’en faire part à madame Douja Djelloul, la maîtresse de maison. Mais avant
cela, elle retourna à la salle à manger et se conseilla de balayer sous la table où l’os avait dû
glisser. Point d’os ! Mal convaincue, Kella regagna encore la salle à manger pour savoir si elle
devait préparer du café, lorsqu’elle s’arrêta net, les yeux exorbités : non seulement le panier à
fruits était vide, mais dans l’assiette, il n’y avait pas trace des épluchures des cinq oranges et
des trois bananes. Elle balbutia :
Est-ce que les fruits étaient au… goût de monsieur ?
Pas mal, pas mal… Kella. Excellents !
Dîtes-moi, mais… où sont les… peaux des oranges et des bananes ?
Comme frappé par cette réflexion, Daoud fixa son assiette et, relevant la tête, se justifia dans un
sourire :
Tellement qu’elles étaient savoureuses, j’ai du les manger sans y prêter attention… J’espère au
moins que vous les aviez lavées ?
A chaque fois… toujours avant de servir… monsieur Daoud.
Alors, vous pouvez disposer, je vous dis bonsoir.
B… bonne soirée, monsieur.
Monsieur Djelloul junior sorti, Kella hésita quelques secondes, puis, d’un air décidé, sortit à
son tour pour s’en aller frapper à la porte de madame Douja Djelloul.
Qu’est-ce que tu veux, Kella ?
Madame voudra bien m’excuser, mais c’est à propos de votre fils.
Il s’est donc décidé à rentrer ?
Oui, madame, il finit de dîner.
A-t-il bien mangé ?
Oui, madame, je peux dire que c’est même un peu trop, s’il m’est permis de donner mon avis ?
Explique- toi Kella. Je ne te suis pas !
Je voulais dire que… monsieur votre fils a mangé pour dessert cinq oranges et trois bananes !
Oui, mais… où est le problème ? Je ne vois rien d’inquiétant à cela. Pour quelqu’un qui aime
les fruits, cette quantité est un peu forte, peut-être, mais pas anormale !
Le problème, madame, c’est qu’il a dévoré les oranges et les bananes avec leurs peaux !
Qu’est-ce que tu me chantes là, Kella ? Tu es sérieuse ou tu veux juste plaisanter ?
Non, madame, je ne plaisante pas. Et la côtelette aussi, il n’en a rien laissé
Il a mangé même les os ?
Oui, tout y est passé, y compris l’os ! Tout ! Il a tout mangé ! Les os de côtelettes, les peaux
d’oranges et de bananes… Est-ce que madame trouve cela normal ?
Douja Djelloul se leva, et paraissait outrée.
Bon ! Arrête maintenant ton cirque !
La femme de ménage s’inclina.
Désolée madame et, je vous prie de m’excuser.
C’est bon… Allez, sors d’ici !
La mère de Daoud attendit que le pas de la femme de ménage se fut évanoui dans le couloir pour
gagner le bureau de son mari qui, à sa vue, montra quelque surprise :
Oh ! Ma chère, que se passe-t-il ?
Je voudrais te parler de notre fils… Ne penses-tu pas qu’il change depuis quelques jours ?
Jamais Loulou n’avait eu un repas aussi riche en vitamines : une côtelette, des oranges et des
bananes et, comme elle réclamait à boire, Daoud lui donna de l’eau pétillante de robinet.
Harassée par une journée chargée en émotions, Loulou décida qu’elle désirait dormir. Son «
papa » l’aida à se déshabiller, à mettre son pyjama, la fit grogner et la borda dans son propre lit.
Il allait prendre congé d’elle, lorsque la gosse dit :
Tu ne m’embrasses pas ?
Un peu gêné, il se pencha vers la petite frimousse et Loulou, l’empoignant par le coup,
l’embrassa frénétiquement en lui chuchotant à l’oreille :
Je suis aux anges que tu sois mon papa. Je n’en voudrais pas un autre !
Il se redressa, la gorge un peu serrée. Brusquement, tandis que la petite fermait les yeux et qu’il
contemplait le visage innocent, il comprenait que quelque chose lui avait manqué jusqu’ici, sans
qu’il s’en rendit compte, et il se jura que Loulou ne le quitterait jamais parce que, qu’elle fût ou
non sa fille, elle était la première qui l’ait embrassé en l’appelant papa.
A vingt-trois heures quarante-cinq, Athmane Hennou descendit en gare d’Alger. Il prit une
chambre à son hôtel habituel. Quelque peu éreinté par une journée dont il ne perdrait pas le
souvenir de sitôt, le trafiquant pensait à cette petite fille qu’il lui incombait de retrouver au plus
vite, avant que quiconque ait pu s’apercevoir de ce qu’elle conservait dans ses affaires.

CHAPITRE III
Lorsque Djahid arriva au petit matin à l’hôtel où, le fugitif avait passé la nuit, son collègue
l’attendait. Il mit immédiatement ce dernier au courant de la mort de Noudjoud Azhar, et les
deux agents se lancèrent dans les hypothèses. Ils reconnurent se trouver pareils à des limiers qui
auraient perdu la piste du gibier traqué et convinrent qu’ils ne pouvaient être remis sur le bon
rail que par Athmane Hennou lui-même. Habitués aux longues attentes sans impatience, Fethi se
recroquevilla un peu dans son fauteuil et s’endormit d’un sommeil sans rêve, car il avait la
chance de ne posséder aucune imagination. Djahid, éveillé demeura aux aguets, prêt à emboîter
le pas au trafiquant.
Allongé sur le canapé dans son salon, Daoud fut tiré de son repos assommé par la femme de
ménage qui frappait à la porte. Il se leva, mit un temps à reprendre ses esprits et, se rappelant
qu’il était devenu inopinément père, se hâta de fermer la chambre où reposait Loulou. Il ouvrit à
Kella qui, vexée, ne put s’empêcher de murmurer :
Monsieur n’a pas l’habitude de s’enfermer… J’espère que monsieur ne me tiendra pas rigueur si
son café-crème a quelque peu refroidi… car j’ai attendu longtemps devant la porte.
Pose le plateau sur la table et garde tes réflexions pour toi, Kella !
Outragée, la femme de ménage répliqua avec raideur, avant de quitter les lieux :
Que monsieur veuille bien m’excuser pour avoir oublié un instant que je ne suis qu’une
domestique.
Daoud avait beaucoup d’estime pour Kella et il éprouva quelques remords de la peine qu’il lui
infligeait, mais il fallait absolument l’empêcher de fourrer son nez dans ses affaires déjà assez
compliquées. Le jeune Djelloul déjeuna de fort bon appétit, d’abord parce qu’il jouissait d’une
excellente santé, ensuite parce que d’une nature peu portée à se compliquer la vie, avoir des
responsabilités pour la première fois de son existence l’amusait, bien qu’il ne sût pas du tout
comment les choses allaient évoluer. Il prit la décision de ne pas se précipiter pour annoncer à
ses parents une nouvelle qu’ils ne jugeraient peut-être pas des meilleures à la veille du mariage
sauveur de leurs fils avec Mellina Choukri. Daoud terminait son petit déjeuner lorsqu’une douce
petite voix pointue, en réclamant : « Alors, moi, je me serre la ceinture ? » le fit sursauter.
Loulou, appuyée à la porte de sa chambre dans son pyjama à fleurs froissé et ses cheveux en
désordre, contemplait « son » papa d’un œil chargé de reproche et qui déjà semblait stigmatiser
l’égoïsme masculin. Daoud la trouva si drôle qu’il éclata de rire et la môme, se précipitant, lui
sauta sur les genoux pour l’embrasser fougueusement :
Salut, p’pa !
Djelloul l’embrassa à son tour et, la redressant debout au sol, lui prit les deux bras pour
l’immobiliser et la regardant bien dans les yeux :
Tu es sûre que je sois ton papa ?
Certainement. D’abord, tu t’appelles Daoud… et puis, tu m’as fait coucher chez toi.
Oui, mais ce ne sont pas là des arguments convaincants…
Elle le fixa, étonnée :
Mais, toi, tu ne le sais pas si je suis ta fille ?
Daoud stupéfait, balbutia :
Euh… voilà : comme il y a bien longtemps qu’on ne s’était pas vu, alors… tu comprends…
Pourquoi m’avais-tu abandonnée ?
De plus en plus gêné, Daoud s’en tira mal.
Je t’expliquerai plus tard.
Loulou battit des mains.
Donc, tu me gardes ?
Evidemment, que je te garde mon chouchou.
Qu’elle fût sa fille ou non, Daoud était maintenant convaincu qu’il aurait du chagrin à se séparer
de la fillette. Loulou, qui paraissait avoir de grandes réserves de tendresse à dépenser, sauta
telle une petite grenouille au cou de son père, qui, après avoir lui rendu ses câlins, déclara :
Je croyais que tu avais faim ?
Oui !
Allez va manger, après, retourne dans ta chambre et tu restes tranquille.
Athmane, dans son hôtel, pendant qu’il prenait son petit déjeuner, et ayant constaté en même
temps qu’on ne faisait aucune allusion à lui, se détendit un peu. Pour se mettre à couvert vis-à-
vis de son chef, il appela le mystérieux maître, s’énervant du cérémonial qu’on lui imposait
avant d’entrer en contact avec son protecteur inconnu. Au moment où il l’allait appeler, la
sonnerie de son téléphone retentit :
Alors ? Mission accomplie… ou pas encore parti ?
Désolé, imprévus en cours de route.
De quel genre ? Explique ?
A Annaba, je me suis rendu compte que j’avais oublié le cadeau promis à mes parents.
Ah !... Et vous souvenez-vous où vous avez pu le laisser ?
Chez les Azhar, quartier des anciens combattants, à l’impasse des damnés.
Débrouillez-vous pour y aller le récupérer !
Je m’y rends immédiatement.
Parfait. Téléphonez-moi une fois que tout est rentré dans l’ordre. Dans le cas contraire, je serais
trop navré pour vos parents… et pour vous, aussi.
La mystérieuse personne raccrocha sur cette menace à peine voilée, et le trafiquant fut repris par
son angoisse. Il fallait absolument convaincre les Azhar de lui remettre la fillette pour qu’il la
puisse interroger et l’obliger à dire, où elle cachait ce que sa mère lui avait remis.
En quittant son hôtel, il laissa sa valise à la réception, déclarant qu’il viendrait la reprendre
dans l’après-midi. Il quitta son refuge, sans se douter une seconde qu’il avait deux suiveurs à ses
trousses. L’assassin de Noudjoud Azhar monta dans un taxi, et sa prudence endormie ne lui fit
pas sentir, ni deviner que le taxi collant presque à lui, avec deux messieurs qui paraissaient
gaiement bavarder, symbolisait la plus dangereuses des menaces. Le convoyeur intima à son taxi
de s’arrêter juste à l’entrée de l’impasse des damnés - quartier où habitait la famille de la petite
Loubna Azhar-tandis que la voiture suiveuse doublait. Sitôt que le fugitif s’engageait dans
l’impasse, les deux agents secrets, sortirent de leur voiture et se dirigèrent vers l’endroit où le
trafiquant venait de disparaître. Les deux hommes arrivèrent à temps pour le voir s’enfoncer
dans le couloir de la maison des Azhar. Une locatrice qui, - rappelant les souvenirs des scènes
de ménage des femmes de la Casbah dans les années soixante -, battait sa descente de lit, au
balcon, répondit à la question d’Athmane par un hurlement :
Antar ! Antar… ! Il y’a quelqu’un qui demande après vous !
Cette alerte solennelle amena à la fenêtre la vieille tête hirsute d’Antar Azhar.
La question surprit le visiteur autant qu’elle l’amusa. Après avoir donné l’assurance au méfiant
Antar qu’il ne touchait ni de près, ni de loin à la police, il fut autorisé à monter. Mais ce long
dialogue avait permis à Fethi et Djahid, les deux agents, de repérer leur proie et de la regarder
glisser dans l’escalier menant chez les Azhar. Ils hésitèrent sur la conduite à tenir, puis
décidèrent d’attendre la sortie du trafiquant pour continuer la filature, quitte à l’appréhender
s’ils le voyaient retourner à la gare.
Sihem absente, c’est Houda, sa mère qui ouvrit la porte au visiteur. Elle l’introduisit dans la
cuisine, où Antar l’attendait.
Bonjour monsieur Azhar…
Qu’est-ce que vous me voulez ?
C’est au sujet de Loubna, votre petite fille… Est-elle là ?
Non, mais… quel intérêt affichez- vous à Loubna ?
Vous permettez que je m’asseye ?
Avant même que son hôte ne répondit, Athmane prit une chaise. Houda, revenue dans la cuisine
tendait l’oreille.
Voilà… Monsieur Azhar, je vais être direct avec vous. J’ai connu votre fille Noudjoud à
Oran… Nous étions des collègues de travail, et, j’étais même, je crois, un bon ami pour elle et,
ma foi, je me suis attaché à la petite Loulou. Je souhaiterais faire quelque chose pour elle.
Oh ! C’est gentil à vous, monsieur le mécène ! Monsieur… comment c’est déjà ?
Hennou.
Drôle de nom !
Mon père est Marocain, et ma mère, Algérienne Oranaise. Je suis né à Oran.
Eh ! bien ! Monsieur Hennou… Vous n’avez plus à vous soucier de la petite, elle a retrouvé son
père qui l’a emmenée avec lui.
Le trafiquant, ne sachant quoi dire, balbutia :
Comment… ? Son… son père ?... Mais… mais ce n’est pas possible !
Et pourquoi ? Vous n’êtes pas content, apparemment !
Non, mais… Il a disparu depuis longtemps !
Ce n’est pas une raison pour qu’il ne revienne pas, hein ? Alors ! Il est revenu. En plus, c’est un
type de la haute classe. Ma petite Loulou, elle sera heureuse. Elle deviendra une grande
demoiselle, quoi ! Sa mère sera contente…
Sa mère ?
Ma fille aînée… Noudjoud… Vous disiez que vous la connaissiez bien, non ?
Euh… Oui… mais, d’apprendre que Loubna… cela m’a vraiment fichu un coup…
Peut-être que vous aviez des idées sur sa mère et sa petite ?
Enfin… oui… non… Est-ce que Loubna vous a quittés avec les mêmes affaires qu’elle avait en
arrivant ?
Quelle curiosité ! Vous croyez que ma maison est un magasin de babioles pour mômes?... Et
Noudjoud, il y a longtemps que vous l’avez vue ?
L’intrus était tellement accaparé à réfléchir sur le nouvel aspect du problème qu’il se devait de
résoudre, qu’il ne prit pas garde et répondit :
Hier soir.
Où elle allait ?
En Tunisie.
- Elle a raison, il paraît que le climat des affaires là-bas est plus propice… mais, tout de même,
elle aurait pu passer pour embrasser son vieux père, enfin, la famille, quoi ? Quand on se verra,
je lui dirai ma façon de penser !
Pouvez-vous me donner la nouvelle adresse de Loulou pour que j’aille l’embrasser avant de
quitter Alger ?
Le vieux Azhar hésita :
Je ne sais pas si son père accepterait…
Hennou sortit une petite liasse de billets de mille dinars de sa poche et la tendit à son
interlocuteur.
Je vous prie d’accepter ce petit cadeau, monsieur Azhar, pour vous remercier d’avoir accueilli
votre petite-fille.
C’est le moins que je puisse faire, non ? Et puis, en quoi cela vous regarde ?
Je vous ai déjà dit que je m’étais très attaché à Loubna.
Ouiiii… je vois.
Après un court débat de conscience, le grand-père de Loulou prit les billets et avoua :
- Elle habite à Hydra… quartier des oligarques, chez les Djelloul. Vous connaissez ?
- Je crois connaître.
Après s’être levé, Athmane Hennou prit congé et saluait fort courtoisement ses hôtes, lorsque
Sihem arriva dans la cuisine, haletante en brandissant un journal :
Père ! Père !… Oh ! Mère !...
Tous s’immobilisèrent devant le visage ravagé de la jeune fille et les larmes coulant sur ses
joues. Sissi les fixa tous et, d’une voix désespérée :
Noudjoud est morte… morte !...
Athmane regretta de n’être pas parti quelques secondes plus tôt. Antar demanda :
Comment le sais-tu, Sissi ?
- C’est dans le journal… Le journal El-Watan, on l’a assassinée !
Houda, qui s’était dressée à l’entrée de sa fille, se laissa affaler par terre en poussant un cri
strident des plus sinistres, où se mêlaient l’amour maternel meurtri par l’annonce inattendue et
prématurée, et la honte de voir le nom de la famille Azhar mêlé à une atroce histoire de meurtre.
Quant au vieux Antar, blême, il regarda son invité et s’exclama :
C’est vous qui l’avez assassinée, ma fille ?... Vous l’avez vue hier soir !
Jamais de la vie !
Antar marcha vers Hennou :
Sacré de bon Dieu ! Vous n’êtes qu’un menteur !
Je vous interdis de…
Fermez votre gueule, espèce de voyou !
Brusquement, Houda se jeta sur le trafiquant en hurlant, de toutes ses cordes vocales :
Assassin ! Assassin !
Athmane Hennou se crut perdu. Il lui fallait agir vite. D’un direct puissant, il se débarrassa de la
vieille Houda, évita le coup que lui portait Antar et étendit ce dernier d’un crochet court. D’un
bon, il rattrapa Sihem, qui s’esquivait pour appeler au secours, et, du dos de la main solidement
appliqué, l’envoya rejoindre ses parents sur le sol. Débarrassé, il fonça dans l’escalier, où il
surprit Djahid qui montait. Immédiatement, il flaira le policier et, avant que l’agent secret ait pu
esquisser un geste de défense, le fugitif le mitraillait d’un coup de tête dans l’estomac et
l’envoya rouler à terre. La chance du trafiquant voulu que, le collègue du policier se soit absenté
pour aller chercher des cigarettes au bureau de tabac du quartier. Le bandit sauta dans le
premier taxi rencontré et se fit conduire chez les Djelloul, au quartier des oligarques, à Hydra.
Ayant terminé d’aider Loulou à faire sa toilette et à s’habiller, Daoud la serra contre lui :
Je suis convaincu que tu es une fille intelligente…
Tu ne t’es pas trompé, papa !
Allez ! Parle-moi un peu de ta maman !?
Que veux-tu que je te dise ?
Comment elle est… la couleur de ses cheveux… si elle est grande… petite… grosse… maigre,
enfin, comment elle est, quoi !
Parce que tu ne la connais pas ?
Disons que… je ne me rappelle pas très bien.
La petite raconta tout ce qu’elle put, donna tous les détails sans pour autant, suggérer un visage
familier dans l’esprit de son pseudo-père qui, pensa et se dit : « après tout, Loulou était peut-
être bien ma fille ».
En revenant tranquillement du bureau de tabac, Fethi ne s’étonna pas de ne pas apercevoir son
collègue Djahid. Il pensait qu’il était monté chez les Azhar pour tenter d’écouter ce qui s’y
discutait vraisemblablement à voix haute, le vieux Antar ne lui ayant pas donné l’impression de
savoir s’exprimer autrement qu’en hurlant. Son collègue attendit donc paisiblement en fumant
une cigarette. Cependant, au bout d’une dizaine de minutes, il estima surprenant, d’une part, que
le trafiquant poursuivit aussi longtemps sa conversation avec les parents de la femme qu’il avait
assassinée, et, d’autre part, que, méprisant toute prudence, Djahid restât là-haut sur le palier.
Pour en avoir le cœur net, il fonça à son tour dans l’escalier et, tout de suite, découvrit son
collègue qui reprenait ses esprits, dans une position inconfortable, contre le mur. Il le ranima
assez brutalement, selon les méthodes en usage et lui cria :
Qui t’a mis dans cet état ?
Athmane… Il m’a foudroyé d’un coup de tête à l’estomac, quand je montais…
Il a filé dans quelle direction ?
Je ne sais pas…
Fethi aida son ami à se remettre sur les jambes.
Comment le retrouver, maintenant ?
Rien à faire que d’aller interroger le monsieur… C’est notre seule chance.
Ils remontèrent immédiatement vers le palier du deuxième et, Sihem – l’œil encore un peu flou –
qui leur ouvrait, ils demandèrent à parler à monsieur Antar Azhar au sujet de la visite qu’il
venait de recevoir. A cette seule évocation, Sissi rugit :
Ah ! Le salaud ! L’assassin ! Si jamais je lui mets la main dessus, il regretterait d’être venu au
monde !
L’agent Fethi, qui appréciait les femmes courageuses, entreprenantes, trouva cette jolie brunette
fort sympathique. Dans la cuisine, Houda, sur son canapé, balançait sa tête sur laquelle elle
maintenait une compresse, tout en gémissant. Quant au vieux Antar, le regard légèrement vitreux,
il essayait de se faire une perspective plus claire sur cet événement extraordinaire, voulant
qu’un bon citoyen, de surcroît, ancien combattant soit attaqué chez lui par un maudit qu’il n’avait
jamais rencontré auparavant. Il sortit de son abrutissement pour recevoir assez mal les deux
agents secrets.
Qu’est-ce qu’ils veulent encore ces deux-là ? Je commence à en avoir par-dessus la tête !
Fethi parla le premier au père de Sissi :
Vous avez été bien secoué, on dirait, monsieur ?
Antar réagit vivement, rendu à ses fureurs vindicatives.
Secoué ? Je suis tout abîmé, oui ! Jamais dans ma vie je n’ai reçu un colosse de cette taille ! Bon
Dieu ! Je me suis cru revenu au bord de la Seine, quand la préfecture nous expédiait des gros
bras musclés qui, en pétant, nous secouaient les boyaux ! Sans compter que ma femme, elle a prit
son paquet, elle aussi, ma pauvre Houda ! Il a fallu qu’elle ramène son nez dans ce qu’il ne la
regardait pas !
Sihem tenait à ne pas être oubliée sur la liste des victimes :
Et moi !? J’ai cru un instant que la tête n’y était plus sur mes épaules… Si jamais je le croise, ce
forcené, je l’arrangerais à tel point que sa mère ne le reconnaîtrait plus !
Son père, philosophe, remarqua:
Sa mère, elle a dû déjà mourir de honte d’avoir mis ce monstre affreux au monde !
Djahid jugeait cette famille d’une indépendance extraordinaire. Interrogé sur les raisons de ce
massacre, le chef de famille raconta que l’homme était venu lui demander l’adresse de la petite
Loubna, à laquelle il s’intéressait par amitié pour sa mère. Il avait même donné quelques billets
à Antar pour le remercier, mais les choses s’étaient gâtées lorsque sa fille Sissi avait fait
irruption dans la cuisine en brandissant un journal, annonçant le meurtre de sa sœur Noudjoud…
De prononcer ce mot sembla faire toucher aux Azhar la réalité. Ils parurent prendre conscience
alors de la mort de leur fille. Le père se tut brusquement. Houda cessa de gémir. Antar murmura
:
Ah ! La petite Noudjoud…
Le fantôme évoqué de sa fille, qui ne ressemblait certainement plus à la femme qu’elle était
devenue, emplit les Azhar d’une douleur extrême qui s’exprima dans le silence. Tous trois
pleuraient sans le moindre sanglot. La différence s’affirmait telle que le froid Fethi lui-même en
fut profondément remué. Au bout d’un moment, le vieux Antar s’enquit :
Dîtes-moi, vous… vous êtes de la police ?
Si vous voulez, oui.
Vous êtes après ce bandit ?
Oui.
Alors, attrapez-le, et vite ! C’est sûrement lui qui a assassiné notre fille… Il faut qu’il paye !
L’agent mit la main sur l’épaule du vieux Azhar.
Je vous promets qu’il paiera.
Athmane Hennou avait perdu sa bonne humeur du réveil. Il recommençait à être poursuivi par
l’inquiétude. L’accusation lancée par l’infortuné Azhar, et contre laquelle, au lieu de se défendre
sagement, il avait réagi avec une brutalité bête qu’aveugle, le menaçait. Il se doutait que son sort
allait se jouer dans les quelques heures à venir. Maintenant, il est trop tard pour se perdre en
démarches et ruses. Il fallait frapper comme le sanglier pourchassé par la meute de chiens, qui
profiterait de la première erreur pour l’immobiliser. Un métier où toutes les erreurs se paient
cash, et vite. Athmane regretta le temps où il exerçait ses talents au maquis. Au fond, il ne se
souvenait plus exactement de toutes ces années-là. L’homme se secoua. Il pensa que seule
l’action pouvait lui rendre la pleine possession de ses moyens.
Kella, la femme de ménage ne put s’empêcher de marquer sa surprise devant cet inconnu à
l’allure étrange et vulgaire, qui ne craignait point d’appeler monsieur Daoud Djelloul par son
prénom. En effet, le trafiquant, confiant dans l’information obtenue du vieux Azhar, avait
demandé :
Puis-je parler à monsieur Daoud ?
De la part de qui, s’il vous plait ?
Athmane… Athmane Hennou…
En bonne Algéroise, la femme de ménage eut un rictus écœuré en entendant prononcer un nom
aussi bizarre.
Si monsieur veut bien patienter un moment… Je vais voir si monsieur est chez lui.
La femme de ménage monta lentement à l’étage au-dessus, persuadée que cet individu devait être
un des ses amis. La taille et la corpulence imposantes de la femme de ménage n’avaient pas
échappé à Hennou, installé dans un fauteuil du hall, qui savourait imaginairement le plaisir qu’il
éprouverait à mettre son poing sur la figure de cette esclave prétentieuse de l’oligarchie. Devant
la porte de l’appartement de l’héritier Djelloul, Kella demeura interdite, ne comprenant pas à
quoi rimaient les sons qu’elle percevait. On aurait cru qu’une bataille impitoyable se livrait à
l’intérieur de l’appartement de Daoud. Pâle et gênée, la femme de ménage hésita se demandant
s’elle ne devait pas redescendre quêter de l’aide. En vérité, il n’y avait pas de bataille, mais une
poursuite effrénée de Daoud et sa fille, qu’il ne parvenait pas à rattraper entre les meubles. La
femme heurta le panneau d’un doigt inquiet. Aussitôt, le père et la fille arrêtèrent leurs ébats et,
sur un ordre du pseudo-auteur de ses jours, Loulou disparut une fois encore et s’immobilisa sous
la table. D’une voix essoufflée, le jeune homme ordonna :
Entrez !
Sur le seuil, Kella se figea, médusée par le spectacle qu’elle imaginait et qui la scandalisait.
Alors, Kella ?
Oh ! Monsieur Daoud !...
Quelque chose qui ne va pas ?
Moi ? Oh ! Merci, je vais bien… Puis-je vous demander si votre santé…
Excellente, Kella, merci. Vous êtes venue pour prendre de mes nouvelles ?
A vrai dire, non. Il y’a un monsieur qui vous demande. Il attend dans le hall et prétend se
nommer Hennou… Athmane Hennou. Il s’est même permis de vous appeler par votre prénom…
Je vous laisse le soin de juger la qualité de votre visiteur…
Ce que vous êtes drôle, Kella ! Que désire ce type ?
Je l’ignore, monsieur Daoud.
Merci, et dîtes-lui de monter !
La femme de ménage repartie, Daoud se pressa d’enfermer Loulou dans la chambre, avec
interdiction de faire aucun bruit et de manifester sa présence. A peine avait-il terminé de donner
ses instructions à la môme, que la servante introduisait Hennou.
Monsieur Daoud ?
Je n’autorise, cher monsieur, qu’un nombre infime de personnes – dont à ma connaissance vous
n’êtes pas – à m’appeler par mon prénom.
Je présume que, Daoud n’est donc pas votre nom ?
Mon prénom… Je suis Daoud Djelloul. Je ne pense pas vous avoir déjà rencontré ?
Je ne pense pas. Mais avant tout, permettez-moi de vous présenter mes excuses, pour ce qui a pu
vous paraître irrespectueux à votre personne qui n’était du qu’à l’ignorance de ma part. Je viens
vous demander de m’autoriser à parler à la petite fille, Loubna.
Présentez-vous, monsieur !?
Je suis un ami de sa mère…
Prenez place, monsieur, et ayez l’amabilité de me décrire cette femme, enfin la mère de cette
fille ?
Je suis pour le moins surpris, mais … tenez, voici le journal avec sa photo, je pense que cela
illustrera mieux toutes les explications.
Parce qu’elle a sa photo dans le journal ?
Elle a été découverte par la police assassinée à Annaba, dans un chantier abandonné.
Daoud poussa une exclamation étouffée et, du geste, imposa silence à son invité qui sut alors que
Loubna est toute proche, et il eut le sentiment de toucher au but. Le jeune Djelloul examinait
avidement la photographie de Noudjoud Azhar, dont les traits s’affirmaient, pour lui,
parfaitement inconnus. Maintenant, il savait n’avoir jamais rencontré cette femme. Il en fut
soulagé en même temps qu’il ressentait un léger pincement au cœur à l’idée qu’il lui faudrait
perdre la petite Loulou, puisqu’il n’était pas son papa. Il rangea le journal dans un tiroir pour
que la gosse, qui savait déjà lire, ne soit pas mise au courant du destin tragique de sa maman.
Athmane, qui scrutait Daoud, s’enquit :
Vous n’êtes donc pas le père de la fillette, n’est-ce pas ?
Non, je ne le pense pas.
En tout cas, moi j’en suis persuadé, Noudjoud n’appartenait pas à votre milieu, même de loin.
Oui… la petite a entendu mon nom, ou plutôt mon prénom, et elle en a déduit qu’elle était ma
fille. J’avoue que durant mes années d’études à l’université, j’ai eu plusieurs aventures, dans le
temps, je ne pouvais jurer que l’une d’elles n’ait pas été rendue mère par mes soins sans que je
fusse au courant. Ah ! Les erreurs de jeunesse : qui n’en a pas commis ?
Dites-moi, vous n’étiez pas à la cafétéria de la gare, hier ?
Si, j’y étais venu récupérer ma fiancée. Vous y étiez donc, aussi ?
Oui. Et maintenant, pourrai-je parler à la môme ?
D’accord… Loubna ?
La fillette pointa son nez dans l’entrebâillement de la porte de la chambre. Elle avança
doucement et reconnut illico le compagnon de sa mère. Ce dernier constata avec soulagement
que l’enfant était la même, vue à la gare avec sa mère la veille. Mais, avant que le trafiquant ait
pu prononcer un mot, Loulou glapissait :
Je le reconnais… c’est lui qui était avec maman ! Je refuse de le voir ! Non !... je ne veux pas le
voir ! Il me fait peur !
Hennou tenta de la prendre dans ses bras, mais elle rebondit de travers et courut se refugier dans
la chambre, l’homme jura.
Il faut que je lui parle !
Intrigué, « son » papa se leva.
Arrêtez ! Il y a quelque chose que je n’arrive à suivre, là ! Votre attitude me déplaît ! Et
pourquoi vous la brusquez ainsi ?
L’assassin de Noudjoud ne pouvait plus se permettre d’être patient. Quand on a un meurtre sur la
conscience, il est plus indiqué de se dépêcher de terminer son travail et de prendre la poudre
d’escampette avant que ça ne soit trop tard. Il fixa haineusement ce fils d’oligarque se
permettant de prendre des grands airs avec lui. Il lui aurait volontiers cassé la figure en son nom
personnel et au nom du prolétariat. Il ordonna :
Tirez-vous de là, j’ai besoin de discuter avec cette fille !
Daoud, agacé, rouge de colère que chez lui un inconnu se permit de lui donner des ordres et de
lui parler sur ce ton, protesta :
Je vous interdis de… Sortez de chez moi, et vite !
Le poing gauche du repenti l’atteignant au menton lui donna l’impression que sa tête, ne tenait
plus sur ses épaules, filait loin de son corps, lequel s’écroulait sur le tapis. Athmane jura de
nouveau en se rendant compte que la petite s’était enfermée à clé dans la chambre. Il ne pouvait
songer à enfoncer la porte de crainte d’ameuter les membres de la famille Djelloul. La rage au
cœur, il dut se presser, obligé de guetter une meilleure occasion, attente qui pouvait être pour lui
terriblement risquée. Dans l’escalier, il croisa Kella qui montait. Cette dernière pivota sur elle-
même pour annoncer :
Je reconduis monsieur… ?
Pour toute réponse, le malfaiteur, à qui la déception brouillait complètement l’esprit, la frappa
d’un crochet au foie. La femme, exhalant une sorte de râle, se plia en deux, descendit les
marches sans tomber, ce qui relevait du miracle et se mit à tourner littéralement sur place tandis
que le fuyard quittait la maison. Madame Douja Djelloul, la maîtresse de maison, sortant à
l’improviste de son appartement, refusa – sur le champ - d’en croire ses yeux. La compassée
pauvre Kella se trémoussait comme une girouette prise par un vent de folie. Outrée par le
comportement bizarre de sa femme de ménage, Douja, lança : « Kella ! » qui résonna
longuement dans le hall. La femme de ménage s’arrêta, se redressa légèrement pour faire face à
sa maîtresse.
Kella ! Tu n’avais pas honte de faire le clown ?
J’ai… j’ai très mal ma… madame Dou… Douja!
Eh bien, ton comportement me déçoit !
Et, superbe, elle laissa là la malheureuse domestique pour rentrer dans son appartement. Mis au
courant, le chauffeur des Djelloul ne crut pas tout à fait ce que lui racontait la femme de ménage,
de cette nouvelle incartade ajoutée à celles déjà rapportées qui obligeait à regarder Kella d’un
autre œil. Tenant une tasse de thé, le regard hagard, la femme murmurait au chauffeur :
Il s’en passe des événements incroyables, ici, … Oui, il s’en passe des choses, ou alors, c’est
moi qui suis devenue folle sans m’en rendre compte…
Le chauffeur n’osa pas lui confier qu’elle n’était pas loin d’adopter cette dernière hypothèse.
Dans l’appartement de Djelloul –fils, versant toutes les larmes de son corps, la petite Loulou,
agenouillée près de « son » père qu’elle croyait mort, l’embrassait sur tout le visage. Sous cette
humide tendresse, Daoud consentit à ouvrir un œil quelque peu hagard. Il lui fallut quelques
minutes pour s’apercevoir que sa tête collait toujours à ses épaules, mais bien qu’il avait été mis
hors de combat par le plus formidable crochet reçu de sa vie. Et puis, il distingua la petite fille,
sentit qu’elle l’embrassait et lui pleurait dessus tout à la fois. Cette constatation l’aida à
reprendre ses esprits. Il serra la fillette contre lui et embrassa à son tour une Loulou, qui
oubliant merveilleusement ses angoisses, riait du plus beau rire que Djelloul eût jamais entendu.

Dès que le trafiquant eut tourné le coin de la rue jouxtant la maison des Djelloul, l’agent Fethi
lui tourna le dos pour se plonger dans une discussion animée avec son collègue Djahid que le
fuyard ne connaissait pas. Fethi se lança sur ces traces alors que son camarade montait chez les
Djelloul.
La femme de ménage faillit s’oublier jusqu’à pousser une exclamation d’angoisse lorsque, de
nouveau un inconnu lui demanda de parler à « Monsieur Daoud ». Instinctivement, la femme de
ménage se recula, redoutant un mauvais coup. En se tenant très éloignée du visiteur, la femme
l’invita à patienter dans le hall et monta haletante, prévenir Djelloul junior. Une fois encore,
Kella crut être le jouet d’une hallucination auditive en percevant – venant de l’appartement de
Daoud – un rire si frais, si innocent qu’elle ne devinait pas de quelle gorge il pouvait bien
échapper, car jamais elle ne lui serait venu à l’idée qu’une enfant put se trouver dans l’austère
domaine de la famille Djelloul. En cognant, il fit cesser net les euphories jubilatoires et, de
l’autre côté de la porte, sur un signe de son père, Loulou fonça sous la table où elle commençait
à passer pas mal de temps. La femme de ménage qui, tout doucement, inclinait à ne plus
s’étonner de rien, se surpassa pour ne point marquer sa surprise à la vue du jeune Daoud riant
tout seul comme s’il chantait. En apprenant qu’un monsieur souhaitait parler avec lui, le jeune
homme ferma les poings et se dit que cette fois-ci il ne se laisserait pas surprendre si son invité
manifestait des intentions aussi belliqueuses que son prédécesseur.
Sitôt qu’elle eut introduit l’agent secret chez Daoud, la femme de ménage s’évapora dans
l’escalier. La petite Loubna avait regagné sa chambre et « son » papa dissipa immédiatement
l’erreur de son hôte touchant son patronyme. L’agent se confondit en excuses et, presque
aussitôt, parla de la petite fille qu’il désirait voir. Il n’a pas terminé d’énoncer sa demande qu’il
recevait un direct fulgurant qui l’envoya rouler les jambes en l’air sur le sol. Quand le policier
revint à lui, il s’enquit doucement :
Mais… vous êtes fou ou quoi ? Et… si vous m’expliquiez ?
Daoud s’excusa. Djahid hocha la tête.
Je comprends… mais tout de même, la prochaine fois, avant de cogner sur quelqu’un, apprenez à
qui vous avez affaire… Je m’appelle Djahid. Je suis agent secret attaché au service du DRS.
Je ne sais comment vous exprimer mes regrets… Je suis vraiment navré sur ce malheureux
évènement.
Pourquoi ce repenti, reconverti en trafiquant de drogue – de son nom Athmane Hennou – bien
connu chez nous, est venu vous rendre visite après avoir commis un meurtre hier soir ?
Un meurtre ?
Vous n’avez pas lu le journal ?
C’est lui qui… ?
Oui, c’est lui.
Oh, la canaille, l’assassin !
Qu’est-ce qu’il voulait de vous ?
Il a demandé à parler à ma fille.
Votre fille ?
Oui. Celle, où j’ai cru un moment être ma fille… L’enfant de cette malheureuse que votre
homme a assassiné…
La môme est là ?
Oui, dans sa chambre.
Avez-vous une idée de ce que Hennou attendait d’elle ?
Aucune idée.
Djahid s’installa dans le fauteuil pendant que l’héritier Djelloul, tenant à lui faire oublier
l’incident, l’invitait à boire quelque chose. Puis, sur demande de son hôte, il raconta l’aventure
commencée la veille avec l’annonce imprévue d’une paternité inattendue.
Et, maintenant, êtes-vous convaincu que l’enfant n’est pas de vous ?
Très convaincu.
Vous le lui avez dit ?
Non.
Non ? Pourquoi ?
J’aurais du chagrin et de la peine à l’idée de la voir s’en aller… Elle n’a plus de mère… Une
orpheline, si j’ose dire puisque elle n’a jamais eu de père. Il me paraît évident qu’elle mérite
mieux que l’éducation qu’elle serait susceptible de recevoir chez ses grands- parents, de braves
gens, sans aucun doute, mais…
Je vois. Mais…, il faut que nous sachions quel renseignement notre adversaire espérait arracher
à la petite… Je vous serais obligé de l’appeler.
Daoud n’eut pas le temps de répondre, la petite Loulou se montra. « Son » père remarqua
sévèrement :
Tu écoutes maintenant aux portes ? Ce n’est pas bien ! N’est-ce pas monsieur Djahid, que c’est
très mal ?
Oui, mais… avec mon métier, je serais mal fondé de le lui reprocher… Approche-toi, ma petite.
La fille paraissait subjuguée par cet homme à la voix calme et mielleuse.
Quel âge as-tu, ma puce ?
Sept ans.
Pour moi, tu es une grande fille intelligente… Tu connaissais le bonhomme qui est venu tout à
l’heure rendre visite à… ton père ?
Oui.
Où l’as-tu connu ?
Je ne le connais pas, mais je l’ai vu à la cafétéria de la gare en compagnie de maman. Il nous
attendait. Il ne me plaisait pas.
Peux-tu me dire ce qu’il te voulait, petite ?
Il voulait me reprendre.
Je ne pense pas que c’est ça qu’il voulait, mais bon… Et ta maman ne t’a rien remis ces jours-ci
en te recommandant de bien le cacher ?
Non.
Tu es certaine ?
Tout ce que je sais, c’est que maman était pressée de partir avec ce monsieur de la gare.
Djahid soupira.
Je ne vois qu’une chose : il n’y a que cet individu qui pourrait nous renseigner, mais je doute
fort qu’il y consente. Je suis convaincu qu’il n’a pas ce qu’il cherchait, sinon il ne se serait pas
risqué pour revenir sur ses pas avec une toute petite chance de s’en sortir… dans son esprit, pas
dans le nôtre. Pour une raison qui nous échappe, la petite joue un rôle important dans toute cette
situation. C’est par elle qu’il compte arriver à ses fins. Euh… avez-vous fouillé ses affaires ?
Pour ce qu’elle avait !...
Vous permettez que j’y jette un coup d’œil ?
Allez-y.
L’agent de recherche examina le maigre trousseau de la petite Loulou et s’il eut l’idée de passer
au peigne fin toutes ses affaires, il ne songea pas à fouiller l’intérieur du cabas.
Il n’y a rien monsieur Djelloul… Mais je compte bien sur vous pour garder l’enfant jusqu’à ce
que nous parvenions à notre but. En tout cas, elle ne sera nulle part plus en sécurité qu’ici.
A la manière dont l’agent prit congé de Daoud, Kella, qui attendait dans le hall, comprit que,
cette fois, elle avait affaire à un homme bien élevé et ce fut sans la moindre crainte qu’elle
l’accompagna jusqu’à la sortie de la maison. Au moment de la quitter, Djahid se retourna vers
elle et, dans un sourire attendri, prononça :
Vous êtes adorable, chère madame.
Ayant soigneusement refermé la lourde porte de chêne sculptée, elle gagna la cuisine, où, le
chauffeur - tenant une tasse de café - rien qu’à son air, devina qu’il venait encore de lui arriver
une histoire insolite.
Qu’est-ce qu’il y a encore Kella, tu parais essoufflée !?
Reprenant sa voix normale, s’étant laissée tomber lourdement sur sa chaise, révéla :
Vous savez ce que le monsieur, qui a rendu visite à monsieur Daoud, m’a confié en partant ? : «
vous êtes adorable, chère madame ». Je ne comprends plus rien à rien… Si vous voulez mon
avis, il se passe des choses, ici, incroyables…
Le chauffeur, riant, posa sa tasse sur la table, quitta les lieux.
Djahid rejoignit Fethi à l’hôtel où Hennou avait réintégré sa chambre. Il rendit compte à son
collègue de sa visite à Djelloul junior et il partagea son opinion quant au rôle capital que la
petite fille jouait dans l’histoire sans qu’ils soupçonnassent en quoi cela consistait. Ils
décidèrent de poursuivre de plus en plus près leur gibier et de monter une garde constante dans
le quartier des « oligarques ». Quant au trafiquant, tournant en rond dans sa chambre, il sentait
s’amenuiser ses chances d’y parvenir sans dommage dans son aventure. Pourtant, ne pas
remettre la marchandise à son propriétaire à Annaba était hors de question. Alors, autant mener
la partie jusqu’au bout en dépit des risques mortels que cela comportait. Il fallait
impérativement mettre la main sur cette petite fille ou, tout au moins, sur ses affaires. Il crevait
d’angoisse à l’idée que cet imbécile de faux père voulut offrir de nouveaux habits à la petite et
qu’il jetât ses vieux effets. Ce serait la catastrophe définitive, et pour lui, et pour ses chefs ! Le
trafiquant n’aurait plus alors qu’à se rendre aux autorités sans tarder en essayant de sauver ce
qu’il en reste, c’est-à-dire, sa vie. Athmane Hennou, se sentait tellement si perdu et après mille
réflexions qu’il décida d’appeler son chef au secours. Il entendit avec un certain soulagement la
voix de son interlocuteur.
Bonsoir, Athmane… Vous me téléphonez pour me confirmer que tout est rentré dans l’ordre ?
- Hélas ! Pas tout-à-fait.
- Je n’aime pas cette réponse, Athmane.
- Croyez-moi, je souhaiterais pouvoir vous en donner une autre.
- Les souhaits importent peu, cher monsieur Athmane… H. Vous le savez très bien. Ce n’est pas
sur les souhaits que nous sommes jugés, punis ou récompensés. Où est le cadeau de vos parents
?
- Il est chez les Djelloul.
Il y eut un court silence et Hennou s’imagina que la communication était coupée mais, bientôt la
voix reprit avec une inaudible fissure :
Chez qui avez-vous dit ?
Les Djelloul, au quartier des oligarques.
J’en ai entendu parler…. de cette crème. Comment se fait-il que votre cadeau a atterrit là-bas ?
C’est long à vous expliquer…
Vous avez commis beaucoup de sottises et d’erreurs cher monsieur H… beaucoup plus que nous
n’en tolérons généralement de nos employés. Il vous faudra, sans doute, tenter un gros effort
pour nous aider à oublier vos maladresses. N’essayez pas de prendre contact avec moi. Nous
prendrons les dispositions nécessaires pour être sûrs que vous n’êtes pas surveillé. Réintégrez
votre hôtel et n’en sortez plus avant que vous n’ayez reçu de nouvelles instructions. Je préfère
être dans ma peau que dans la vôtre si vous ne parvenez pas à récupérer la marchandise tant
désirée par vos parents.
Daoud Djelloul ne pouvait demeurer enfermé dans son appartement sans susciter des
étonnements voire des inquiétudes de la part de son entourage. Il annonça à Loulou qu’il se
voyait obligé de la quitter et qu’il comptait sur elle pour rester très sage. Il lui promit de lui
acheter de beaux habits, des jouets et tout ce dont elle aura besoin, mais elle avait entendu
l’homme que « son » père avait assommé d’un coup de poing, affirmant que des gens voulaient
lui faire du mal. Elle devait donc rester à l’abri. Le jeune homme ne pouvait fermer à clé, car ce
geste inhabituel donnerait naissance à des commentaires et suppositions, c’est-à-dire éveillerait
la curiosité. Loulou reçut l’ordre de se tenir dans la chambre et de passer sous le lit à la
moindre alerte. Ce passionnant jeu de cache-cache amusa la môme qui prit tous les engagements
exigés d’elle.
Après le départ de celui qui, pour elle, serait toujours son papa quoi qu’on pût lui raconter,
Loulou resta bien sage. Mais elle n’était pas un caractère apathique et, bientôt, elle commença à
s’agacer ferme. Elle s’approcha de la fenêtre qui donnait sur la rue et aperçut des filles, presque
de son âge qui jouaient sur le trottoir. Une envie folle l’empoigna de sortir. Elle lutta un instant
pour triompher de l’élan la poussant à courir dehors au lieu d’obéir aux promesses faites, et
puis, comme elle n’avait que sept ans, la joie l’emporta sur la prudence et, traversant
silencieusement le hall, glissa sur le palier, ouvrit sans bruit la porte de l’escalier de service et
se trouva bientôt sur le trottoir où nul ne lui prêta attention.
Dans sa chambre où il s’était refugié, pour obéir et aussi parce qu’il avait peur et qu’entre les
quatre murs de la pièce il se sentait pour un temps à l’abri, Athmane, ayant hérité de son
croisement un fatalisme qui penchait très vite à l’abandon, se voyait déjà mort et se pleurait
avec beaucoup de sentiment. Il n’émergeait de son inertie que pour s’en prendre à la mémoire de
son ex-compagne, Noudjoud Azhar qu’il rendait responsable de tous ses malheurs. En tout cas,
il était résolu à ne pas disparaître avant d’avoir tiré une éclatante vengeance de ces ploutocrates
– du genre Djelloul – qui s’entêtaient à empêcher le brave Hennou de remplir la mission pour
laquelle il était payé.
Après avoir passé son temps à jouer et à taquiner les enfants qu’elle trouvait pas du tout à son
gout, Loulou comprit que le moment se présentait où il lui fallait absolument rentrer. Elle dut se
hisser sur la pointe des pieds pour tirer sur l’anneau qui déclencha une sonnerie mélodieuse très
loin jusqu’à l’appartement des parents de « son » père. Le cœur battant, elle attendit. Elle sentit
son ventre se rétrécir lorsque des pas se rapprochèrent. La porte s’ouvrit devant l’imposante
Kella un peu surprise d’apercevoir cette gamine, mais avant qu’elle ne lui eût demandé ce
qu’elle désirait, elle franchissait le seuil, saluant la femme de ménage avec une apesanteur : «
salut Kella ! » qui laissa la domestique sans réaction immédiate, et, ce fut contre les enfants qui
l’accompagnaient jusqu’à l’entrée que Kella tourna son courroux.
Fichez le camp d’ici ! Il n’y a pas d’autres endroits pour s’amuser que devant la porte des
Djelloul ? Quelle éducation !... Et cette petite fille…
Elle réalisa alors que la môme ne se trouvait pas avec ses camarades et qu’elle avait dû avoir
l’effarant culot de s’enfoncer dans l’appartement. Refermant avec colère la porte, elle monta
aussi vite qu’elle le pouvait à l’étage supérieur pour jeter un coup d’œil chez monsieur Daoud
Djelloul, mais la petite Loulou avait eu le temps de se glisser sous le lit conformément aux
directives reçues de son papa en cas d’alerte. Indécise, la femme de ménage redescendit,
regarda méticuleusement dans la salle à manger, dans le salon, tout en pensant que cette petite
n’aurait sûrement pas eu l’idée de se cacher dans une pièce. Ne découvrant rien, et se
persuadant vivre dans un environnement étrange depuis la veille au soir, consentit qu’elle ait
peut-être rêvé et que la gamine ait rejoint les filles pendant qu’elle les sermonnait. Néanmoins,
par acquit de conscience, elle tint à inspecter sous le grand canapé, occupant toute la longueur
d’un mur du hall. Elle dut se plier en quatre. A ce moment là, madame Douja Djelloul –
légèrement myope - sortit de sa chambre. Elle ne comprit pas ce qu’était la chose qu’elle
distinguait dans sa vision. Elle s’approcha, se pencha et poussa une vocifération indignée en
constatant qu’elle touchait la croupe de sa domestique. D’une voix tremblante, elle brama :
Kella !... Qu’est-ce que tu fais dans cette position cocasse ?
Piteuse, la femme de ménage se redressa avec peine.
Excusez-moi madame Douja… je cherchais une petite fille.
Les yeux de Douja Djelloul manquèrent de lui giclèrent des orbites.
Qu’est- ce que tu dis ?
Une petite fille qui est entrée en me lançant : salut Kella !
Et qui est cette gamine, je te prie ?
Je l’ignore, madame, apparemment, elle s’est évaporée.
Tu trouves cela normal ?
Non, madame, oh, non !... Mais depuis hier soir, il s’en passe ici des choses invraisemblables,
étranges, madame…
La maîtresse de maison recula furtivement, attendit d’être à quelques pas de sa femme de
ménage et, pivotant brusquement sur ses talons, fonça vers le salon.

CHAPITRE IV

En se levant, Antar Azhar – qui avait l’habitude de voir sa femme se hâter de lui servir son petit
déjeuner – s’étonna d’un abandon flagrant sur des habitudes bien établies… par lui-même. En
bon communiste qui, chez lui, est partisan de l’égalitarisme le plus absolu, Antar flaira dans
cette absence insolite les prémices d’une révolte qu’il fallait mater en ses débuts pour ne point
risquer d’être emporté par elle. Les pieds dans ses savates, le poil hirsute, l’œil chargé
d’éclairs et la bouche mauvaise, Antar cria :
Dieu Clément ! Houda ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
Sa voix enrouée vibra longtemps sans susciter le moindre écho de la part de sa femme. Le
silence fit s’asseoir Azhar sur son lit. Il pensa à des abandons criminels. Il se vit seul, conduit «
chez les vieux » et cette perspective le propulsa vers la porte qu’il ouvrit en hurlant :
Houda !... Houda !
Mais au lieu de sa femme, ce fut sa fille Sissi qui se montra sur le seuil de la cuisine et qui,
sévère, interrogea :
Il sert à quoi tout ce vacarme ?
Antar Azhar redoutait sa fille sans trop oser le montrer :
Je n’entendais personne…
C’est avec tout ce clapotis que tu veuilles qu’on t’entende ?
Euh… Ta mère, elle ne m’a pas apporté mon déjeuner… Je me sens mou comme une banane…
Allez, viens dans la cuisine et n’en rajoute pas avec ta grosse voix. Avec la mère, nous
commérons !
Vous commérez ?...
Cette mise au point acheva de démontrer au vieux Antar que chez lui, ce matin-là, quelque chose
ne tournait pas rond. Voilà que Houda se mettait à parler, à présent ! Il lui parut, sans trop
comprendre pourquoi, que c’était une irrévérence à son égard. Dans ce terme « commérer »
employé de si bonne heure, il devinait une sorte d’exclusive à son adresse. La colère le reprit et,
se jetant dans la cuisine, il beugla :
Et de quoi donc vous commérez ?
De Noudjoud.
Antar se figea, les bras pendants, oscillants, ne trouvant plus un mot à prononcer, plus un geste à
esquisser. Sissi s’enquit :
Un peu de retenue, tu as déjà oublié ! ?
Ce propos prononcé par sa fille le fit sursauter. Maintenant, il se souvenait. La visite de ces
hommes, le coup reçu et la nouvelle de sa fille assassinée. Une Azhar assassinée !... De quoi
déshonorer une famille pour plusieurs générations. Il baissa la tête et ne fut plus qu’un vieux en
proie à un chagrin trop grand. Il prit place près de sa femme et mit sa grosse main mouchetée sur
le genou de sa compagne. Il soupira :
Houda… Noudjoud n’était pas une si mauvaise fille, notre Nounou, hein ? La tête un peu folle
bien sûr, et aussi un manque de considération pour sa famille. Mais, vrai de vrai, elle n’était pas
une mauvaise fille, au fond.
Sissi, assise en face d’eux, regardait son père et sa mère. Jamais comme en ce moment ils ne lui
avaient paru aussi fatigués, aussi usés, aussi démunis. Elle ne pourrait jamais les abandonner.
Incapables de vivre seuls… Houda eut un gémissement éraillé qui venait du plus profond des
ses entrailles. Sissi pensa à ses grandes bêtes fortes qui, subitement, s’arrêtent et poussent un cri
étrange avant de mourir.
Tiens bon, toi, maman…
Je ne peux, hélas, me faire à l’idée que je ne reverrai plus jamais ma Noudjoud…
Son mari souligna :
Depuis toutes ces années où elle nous manquait…
Oui, mais je savais qu’elle vivait… loin de nous peut-être, mais qu’elle vivait… et puis
assassinée, une jeune fille qui avait reçu une si bonne éducation.
Ce rappel souffleta Antar Azhar pour qui il évoquait l’unique défaite de toute son existence
conjugale, une défaite qui lui avait sûrement coûté une place importante dans un ministère,
comme certains de ses amis de combat. Penser que lui, le communiste pur sang, lui qui cognait
contre ceux qui huaient les libérateurs du pays – mais alors les vrais, authentiques, morts ou
vivants, à plus de cinquante années de distance, le rouge de la honte lui montait encore au front.
Heureusement qu’il avait tenu bon pour la seconde. Remâchant la vieille rancune, il ne put se
tenir de remarquer :
Peut-être que si j’avais été dans leur… camp oligarque, comme beaucoup de mes compagnons
qui avaient trahi la patrie, ma Noudjoud aurait au moins reçue une éducation à la laïque à Hydra
ou au Club des Pins, et aujourd’hui, elle n’en serait pas là où elle est à cette heure !
Sa femme Houda supportait tout de son époux et depuis plus de quarante ans, mais elle ne
tolérait pas qu’on touche à la religion. Jadis, quand Antar lui avait demandé sa main, elle avait
bien failli dire non, de peur d’être damnée pour avoir épousé un communiste et mis au monde
des petits communistes. Seulement, Antar était bel homme dans sa tenue de Parisien et avait
triomphé des menaces de l’enfer. Grâce à Dieu, Houda ne donna pas le jour à des garçons, des
garçons qui auraient pu suivre l’exemple paternel. Sa fille aînée se révéla semblable à sa mère,
c’est-à-dire perméable aux bonnes idées. Quant à Sissi, elle ne ressemblait à personne. Quoi
qu’il en soit, madame Azhar n’acceptait pas que son mari profitât de leur malheur pour essayer
de prendre sa revanche.
Les Azhar ! Espèces de sans Dieu ! J’ai honte de porter ton nom quand je t’entends parler de
cette manière ! Tu crois que notre pauvre fille, elle a demandé à être tuée ?
Gêné, Antar n’insista pas, mais d’un autre coté, le souci de son prestige lui interdisait de rompre
le combat en ayant l’air de se reconnaître fautif.
En tout cas, dans notre famille, il y en a jamais eu qui se sont fait assassiner ! Tout le monde
nous respectait !
N’importe quoi ! Raconte que Noudjoud, elle n’est pas ta fille, peut-être ? Devant Sissi qui nous
écoute, tu dirais que je n’avais jamais été une femme honnête et fidèle ?
Houda, parvenue à sa mise au point, porta vivement la main à la partie gauche de sa poitrine,
ferma les yeux et s’écroula sur sa chaise, en murmurant d’une voix faible, inaudible :
Mon cœur… J’ai mal au cœur… Sûr qu’il va s’arrêter… J’ai la tête qui tourne tellement que je
n’y vois quasiment plus… Certain que j’ai les nerfs croisés sur l’estomac à cause de ce vaurien
!... Sissi, vite, donne-moi un verre d’eau…
Lorsque sa mère but, Sihem s’adressa rudement aux auteurs de ses jours :
Ça suffit maintenant, vous deux ! J’en ai marre de vos chamailleries inutiles ! Ma sœur est
morte, elle est morte, c’est tout, et elle ne reviendra plus ! On la pleurera plus tard… Et
n’oubliez pas qu’il y a sa fille…
Son père ne devinait pas où elle souhaitait en venir.
Et puis après ?
Et puis après… ? Dis-moi alors pourquoi ce type lui court-il derrière ? Si vraiment il a tué sa
mère, je ne vois pas pour quelle raisons il aurait de l’affection pour la petite fille !
Son père, peu enclin au raisonnement, s’efforçait de bien ordonner ses idées.
Tu penses qu’il lui ferait du mal ?
Sans aucun doute !
Qu’on puisse faire du mal à un enfant dépassait l’entendement du vieux Azhar. Quant à sa
femme, elle avait tellement l’habitude d’être accablée par le sort qu’elle ne savait plus guère
que gémir, ce dont elle ne se priva pas. Sissi comprit qu’elle n’avait aucun secours à attendre de
ses parents. Elle décida :
Nous avons promis de ne pas nous montrer au quartier des Djelloul, mais c’est un cas de force
majeure. Je vais aller voir le père à Loulou pour le mettre au courant et lui conseiller de se
méfier.
Lorsque Sissi les eut quittés, Houda et Antar se prirent la main – et ce geste inhabituel disait
assez la profondeur de leur désarroi – hésitant entre pleurer la disparition de Noudjoud ou se
féliciter du courage de leur benjamine.
Athmane Hennou fut tiré de son sommeil par la sonnerie du téléphone. Il était certain qu’il
s’agissait de son chef inconnu.
Athmane ?... On m’a mis au courant de vos malheurs… Mais ce genre de malheurs n’arrive
qu’aux maladroits, mon cher ami, et si nous étions des militaires, je dirais aux traîtres…
Le missionnaire eut du mal à avaler les propos de son chef, mais il n’avait d’autres choix que
d’être attentif, malgré lui.
Vous m’écoutez monsieur… H… ? Je viens de recevoir des nouvelles de vos parents. Ils
s’impatientent et, pour vous exprimer le fond de ma pensée, ils n’admettent pas qu’il puisse
s’agir d’une simple bévue. Ils sont profondément fâchés de la fin inutile donnée à votre histoire
d’amour. Ils affirment que cela prouve un manque de savoir-faire tout à fait incompatible avec
les charges que vous assumez de votre propre gré. Je pense que si vous ne tenez pas à ce que
votre famille vous réserve une réception qui ne ressemblerait en rien à celle organisée pour
célébrer le retour d’un héros, vous seriez bien inspiré de vous mettre immédiatement au travail
et de réussir par n’importe quel moyen. Vous m’écoutez, Athmane ?... par n’importe quel moyen.
Je précise bien encore : par n’importe quel moyen. J’attends de vos nouvelles. Bon vent.
Les lèvres sèches, Hennou raccrocha. Pris entre le marteau et l’enclume, il ne savait pas
comment s’en sortir. Après tout, perdu pour perdu, que risquait-il ? Il bondit hors de son lit,
entra dans la salle de bain et, gonflé à bloc maintenant qu’il savait ne plus avoir le choix (ce qui
lui ôtait toute hésitation), il se jura d’en terminer la tâche le jour même avec l’affaire le
préoccupant. Il lui fallait impérativement trouver cette môme et découper en lanières son maigre
bagage pour dénicher la cocaïne qui, désormais, pour ce trafiquant, devenait une sorte de
laissez-passer. Il quitta l’hôtel, Djahid sur ses talons. Son collègue errait du côté du quartier des
« oligarques », attendant la prochaine manifestation du gibier qui ne pouvait pas ne pas tenter un
nouvel essai.
Pour se donner le temps de préparer son nouveau plan d’attaque, le dealer allongea un peu son
parcours, descendant jusqu’à la place d’Hydra où il fit plusieurs tours afin de fortifier dans sa
haine du régime capitaliste et puiser dans cette aversion les ressources d’énergie nécessaires à
l’achèvement de sa mission. Il remonta par une rue exigüe qu’il parcourra très vite, alors même
que Sihem Azhar, descendue d’un taxi, y posait le pied. Le hasard qui s’amuse souvent à
compliquer les aventures humaines, s’arrangea pour que Hennou se dirige vers le quartier des «
oligarques » suivi de la jeune fille. Ni l’un ni l’autre ne soupçonnait la chose. Quelle impression
fugitive attira l’attention de la cadette des Azhar ? Certains appellent cela l’intuition. Quoi qu’il
en soit, tous ses sens soudain en éveil, Sissi étudia la silhouette qui, tout d’un coup, l’intriguait.
Elle n’a pas digéré le coup reçu la veille chez les Djelloul et ne demandait qu’une chose : que le
bon Dieu la remit en présence de son agresseur qui était sans doute l’assassin de sa sœur
Noudjoud. Le physique de l’homme, autant qu’elle s’en souvenait, rappelait celui de Hennou.
Une colère de plus en plus violente l’agitait au fur et à mesure qu’elle se persuadait que Dieu
l’avait exaucée. A quelques pas derrière elle, l’agent Djahid, uniquement préoccupé de ne point
perdre le trafiquant de vue, ne se souciait guère de la demoiselle pressant le pas devant lui. Afin
d’en avoir le cœur net, Sissi rejoignit le meurtrier devant l’étalage d’une épicerie de volaille et
d’œufs et, la voix quelque peu vibrante, dit :
Excusez-moi, monsieur…
Sans défiance, Athmane Hennou se retourna et resta figé, sans voix, en reconnaissant la sœur de
son ex-compagne. Il se passa cinq secondes à peine avant que l’homme, voulant bluffer, s’enquit
:
Vous désirez, mademoiselle ?
Djahid se rapprocha, inquiet. Avec un hurlement qui alerta les passants à se retourner et attira
d’un même élan le propriétaire de l’épicerie du coin ainsi que ses clients à l’entrée, Sissi, d’un
revers de main, faisait sauter la casquette de Hennou, lui empoignait la chevelure à pleines
mains, tirait dessus de toutes ses forces tout en lui flanquant de puissants coups de pied dans les
tibias et en criant :
Espèce d’assassin !... Sale crapule… Assassin !...
Djahid, ayant reconnu Sissi mais qui ne voulait surtout pas que son adversaire tombât entre les
mains de la police, avança pour séparer les deux lutteurs. L’Oranais, les yeux larmoyants, la
cervelle embrumée par un vertige dû aussi bien à la douleur qu’à l’épouvante de ce qui se
passerait si les policiers débarquaient, frappa violemment la jeune fille à l’estomac et Sissi, le
souffle coupé, lâcha prise et recula. Un autre coup l’atteignit à l’œil et lui mit des milliers
d’étoiles dans la tête. Elle s’affaissa sur son derrière, mais se reprit aussitôt et, se remettant sur
les jambes, rafla à l’étalage de l’épicerie un plateau d’œufs qu’elle écrasa sur la face de son
adversaire qui, aveuglé, ne put parer le direct que la bagarreuse Sissi lui appliqua de toute sa
puissance sur le nez. Se déchaussant, la courageuse Azhar lui fonça dessus et du talon de sa
chaussure, lui fit éclater les lèvres. Occupé à se désengluer les yeux du jaune d’œuf qui les
fermait, le repenti se trouvait en très mauvaise posture. Un autre coup de talon lui fendit l’arcade
sourcilière. Une rage criminelle l’empoigna et il se rua sur la demoiselle Azhar pour l’étrangler.
Un jeune homme, que la combativité de Sissi enthousiasmait, tendit la jambe. Athmane Hennou y
emmêla les siennes et s’étala à plat ventre devant son nouvel adversaire qui eut le temps de lui
envoyer un solide coup de pied dans les côtes. Mais le trafiquant avait la force et la vitalité d’un
taureau. Il se releva et, vraisemblablement, les spectateurs ne tenant pas à se mêler de ce duel
sanglant, mademoiselle Azhar eût vécu un fort vilain quart d’heure si Djahid, l’agent secret ne
s’était pas jeté entre les deux protagonistes, face à Hennou à qui il chuchota :
Vous êtes malade ou quoi ? Et votre boulot, vous vous en moquez ?
Le trafiquant se demanda bien quel pouvait être ce type, mais le conseil qu’il lui donnait le
rappelait à sa mission. Sans dire un mot, il pivota sur ses talons et partit en courant. Sihem
voulut se lancer à sa poursuite, mais Djahid l’arrêta :
Oh ! Mademoiselle… Vous avez eu de la chance de vous en être tirée vivante… N’en
recommencez pas !
C’est l’assassin de ma sœur !
Ne vous en faîtes pas mademoiselle. Nous savons où le cueillir quand nous le voudrons !
Mais… Je vous reconnais, vous !?
L’agent secret porta le doigt à ses lèvres :
Chut !... A la seconde où je vous parle, cet individu est suivi par un de mes collègues. N’ayez
aucune crainte, il ne nous échappera pas…
Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?
Parce que nous souhaitons qu’il nous mène à ses complices. Ne vous inquiétez pas, votre sœur
sera vengée… Euh… Puis-je vous reconduire quelque part ?
Inutile, c’est gentil à vous. En tout cas, je ne peux plus aller où je voulais me rendre, avec cette
mine… Je préfère retourner chez moi.
Djahid fit arrêter un taxi, de passage et paya au chauffeur la course en lui ordonnant de déposer
la jeune fille au quartier des « damnés ». Sissi voulut refuser, mais l’homme l’apaisa en lui
avouant que cette dépense serait incluse dans ses frais de mission. L’épicier à qui il voulait
aussi régler le prix du plateau d’œufs utilisé par Sissi comme arme de jet, s’y refusa.
Une sacrée machine, cette petite ! Je n’ai jamais vu une bagarreuse aussi entreprenante. Cette
démonstration féminine de haut niveau valait bien un plateau d’œufs, et même plusieurs !
L’affaire réglée Djahid rejoignit son collègue Fethi dans le quartier des « oligarques » et lui
apprit l’évènement auquel il avait assisté entre Sissi et le trafiquant. Fethi s’inquiéta :
Où est Hennou maintenant ?
Son ami haussa les épaules.
Où voulez-vous qu’il soit ? Sinon à l’hôtel pour se changer.
Effectivement, Athmane Hennou s’était refugié à l’hôtel où son entrée suscita quelque émotion.
Il dit avoir été attaqué par des voyous et qu’il avait porté plainte.
Allongé sur son lit, un peu fiévreux, il s’interrogeait sur les causes profondes de ce mauvais sort
s’acharnant contre lui. Pourquoi avait-il rencontré cette fille voulant venger sa sœur ? Penser à
Sissi lui montait le sang à la tête. Il rêvait qu’il la dénichait dans un endroit désert et il tremblait
de plaisir à la perspective de tout ce qui lui infligerait avant de serrer ses mains lentement sur
son coup pour savourer tout finement la joie de la sentir mourir entre ses doigts mais, avant cela,
il jura de repartir chez les Djelloul jusqu’à ce que sa mission – celle de récupérer la
marchandise- soit accomplie. Il s’endormit et tout aussitôt plongea dans un monde – son monde à
lui – de cauchemar comme à son habitude.
Lorsque Antar Azhar et sa femme virent entrer leur fille avec une physionomie abîmée, ses
habits déchirés, ils en restèrent, sur le moment, tellement saisis qu’ils ne purent articuler un mot.
Courroucée, Sissi prit immédiatement la mouche :
Pourquoi me fixez-vous avec cet air ? J’ai encaissé ma monnaie, et après ?
Son père s’imposa un énorme effort pour reprendre ses esprits.
Qui… qui t’a fait ça ?
L’assassin de Noudjoud !
Tu l’as rencontré ?
J’ai fait plus que le rencontrer, je lui ai flanqué une soupe de patates bien chaude…
malheureusement, j’ai écopé des éclats !
Elle dut entreprendre le récit de la dure et rapide épreuve sanglante qui l’a opposée au tueur de
sa sœur à la place d’Hydra.
Quand Sissi en eut terminé avec son rapport, le père Azhar, congestionné jusqu’aux yeux, se
leva, alla à sa chambre et, dans une caisse, d’un tas de babioles, sortit une épée des années
soixante, souvenir de la guerre qu’il entretenait jalousement. Il revint dans la cuisine l’arme au
poing. A sa vue, Sa femme cria :
Antar, qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Je vais saigner ce bandit, je vais le décapiter en plein public !
A ton âge !...
Il n’y a pas d’âge qui tient ! On m’a tué ma fille aînée, on m’esquinte ma cadette et je resterais
sans réaction? Non, mais dis donc Houda, je suis encore un homme capable ou pas ?
Emue, Sihem s’approcha de son père.
Où tu la trouveras cette canaille ? Il a filé, si tu avais vu ça…
Le vieux Antar n’y avait pas pensé. Il s’apprêtait à partir à l’attaque comme autrefois – comme
au temps des vendettas - Les temps ne sont plus les mêmes. Il fallait s’en rendre compte et du
coup, il parut plus vieux à sa femme et à sa fille l’observant. Sissi l’embrassa.
Ne t’inquiète pas… Je me repose un peu. Je m’arrange la figure et ce soir, je retourne sur le
champ de bataille, comme tu le disais.
J’irai avec toi !
Non ! A deux, on se ferait vite repérer.
Quartier des « oligarques », chez les Djelloul, on s’affairait, car ce soir-là on recevait les
Choukri afin de discuter les derniers détails de la cérémonie du mariage qu’ils voulaient
fastueuse, afin de montrer au Tout-Hydra que les bruits fâcheux courant sur leur compte
n’avaient pas de raison d’être. Il s’agissait non seulement d’obtenir de Choukri une dot plus que
confortable, mais encore de le convaincre d’engager une partie des ses capitaux dans l’usine
Djelloul qui pourraient ainsi panser leurs plaies et trouver le répit nécessaire à une
reconversion salvatrice. Pour mener à bien cette opération de la persuasion, madame Djelloul et
la femme de ménage Kella avaient élaboré un menu digne du passé gastronomique Algérois où
manger est devenu un art des plus subtils. Quant à Daoud, dûment sermonné par sa mère, il
promit de témoigner de l’empressement le plus vif auprès de Mellina Choukri, des attentions les
plus filiales envers la mère de sa fiancée et de l’admiration la plus sincère à l’égard de son futur
beau-père. Le jeune Daoud s’engagea à tout ce qu’on exigeait de lui et ce d’autant plus
facilement qu’il n’écouta pas la moitié de ce qu’on lui raconta, tout entier occupé à prêter
l’oreille en direction du plafond de crainte que la petite Loulou ne se livrât à quelques
extravagances. Leur plan de campagne parfaitement mit au point, les Djelloul se séparèrent
enchantés les uns des autres.
Lorsque ses parents lui eurent rendu sa liberté, Daoud remonta dans son appartement où il
s’enferma. Tout de suite, il s’inquiéta de ne pas entendre la petite fille et, à l’émotion le
bouleversant, il comprit combien il tenait à elle. A voix basse, il la nomma :
Loulou ?... Loulou ?
Comme la petite ne répondit pas, il se précipita dans la chambre. Allongée sur le lit, elle
dormait. Daoud poussa un soupir de soulagement et, s’agenouillant près de la rêveuse, il
contempla ému, l’innocent petit visage où des larmes avaient laissé un sillon humide. Jamais il
ne la laisserait repartir. Désormais sa vie avait un but. Il rêvait de la grande fille qu’il aurait
plus tard et près de laquelle il vieillirait. Perdu dans ses songes, il ne se rendait pas compte
qu’il ne pensait plus à Mellina, sa fiancée. Quand il en prit conscience, il demeura effaré. En
dépit de ses illusions, tenait-il donc si peu à l’héritière des Choukri ? Il en convint avec un
certain sentiment de honte et s’accorda qu’il échangerait toutes les Mellina du monde contre la
seule Loulou, tout simplement parce que celle-ci l’aimait, tandis que celle-là ne lui avait jamais
caché son indifférence polie.
Daoud se pencha sur la petite tendresse de Loulou, l’embrassa et la môme, se réveillant, lui mit
ses petits bras autour du cou en disant d’une voix crémeuse et entrecoupée de sanglots (car elle
retrouvait au réveil le chagrin qui était le sien lorsqu’elle s’était endormie) :
J’avais peur que tu ne reviennes pas…
Quelle idée ! Pourquoi voudrais-tu que je m’en aille et que je t’abandonne ?
Peut-être parce que tu ne serais pas mon papa ?
Il tremblait une telle inquiétude dans le ton de la gamine que Daoud en eut la gorge serrée.
Tu es une petite folle, toi !
Un soupir de soulagement la gonfla.
Si c’est vrai, alors, dis-moi que tu es mon papa !?
Naturellement que je suis ton papa, je voudrais bien voir que quelqu’un s’avisât de prétendre le
contraire !
Et il était sincère.
Lorsque Djahid atteignit la rue où habitaient les Djelloul, le soir tombait et il eut le sentiment de
pénétrer dans un monde à part aux échos feutrés, où la vie se développait sur un rythme discret.
Sur des trottoirs presque toujours déserts, des hommes et des femmes glissaient, silhouettes
furtives et pressées que les façades de belles et sévères maisons absorbaient. Tout ici respirait
l’opulence et la discrétion, qualités maîtresses de la civilisation bourgeoise algéroise. Le
tumulte moderne de la grande cité paraissait lointain et n’arrivait jusqu’au quartier paisible que
par bouffées vite dissipées. On devinait là des refuges inviolables, des retraites secrètes
transformant ceux qui les occupaient en une humanité à part dont les mœurs ne ressemblaient
nullement à celles du commun des mortels.
Blotti sous le portail où il commençait à se sentir chez lui, Djahid vit sortir Daoud Djelloul qui
paraissait très pressé. L’agent secret s’inquiéta à l’idée que la petite fille restât seule et sans
protection. Il fallait rattraper vite le jeune homme des Djelloul pour le rappeler aux devoirs
d’une paternité acceptée. Mais, après tout, tant que le trafiquant de Hennou ne se montrait pas
dans les parages… Avant que l’agent ne terminât sa pensée, il s’y montra et Djahid s’aplatit un
peu plus contre le mur et tourna du dos. Derrière l’assaillant, il repéra son collègue Fethi.
Faisant semblant de ne pas apercevoir son ami, il s’attacha à suivre les faits et gestes de Hennou
qui passait une première fois devant l’entrée de la maison des Djelloul, en regardant de l’autre
côté de la rue. Quelques secondes à peine, il revint sur ses pas une nouvelle fois devant la
maison. Ce ne fut qu’au troisième passage qu’il se décida brusquement et entra. Djahid se
demanda comment agir. Il pouvait certes l’attendre à la sortie, mais devait-il lui laisser toutes
facilités pour maltraiter la petite Loulou stupidement abandonnée par Daoud ? Il exposa ses
hésitations à son collègue Fethi venu le rejoindre. Ils décidèrent d’un commun accord de rester
sur place encore un instant, car il était peu probable que Hennou brutalisât tout de suite la
fillette, au risque de provoquer des cris et donc d’alerter toute la maison. De plus, il n’était pas
impossible que la gosse finît par donner ce qu’on lui réclamait, auquel cas le trafiquant
ressortirait dare-dare et… son compte serait aussitôt réglé.
Pendant que les deux collègues arrêtaient leur plan d’action (commençant par l’inaction) au
point, Athmane montait jusqu’au palier des Djelloul. Devant la porte, il hésita. Après ce qui
s’était produit entre la vigilante femme de ménage et lui, il y avait bien des chances que celle-là
ne l’invitât pas à entrer, mais au contraire appelât au secours pour le chasser. Son chef, ayant
déclaré que tous les moyens pouvaient être employés, l’homme décida d’user de la manière
forte et de s’en remettre à sa bonne étoile. Il heurta directement le panneau, évitant de sonner
afin d’attirer le moins possible l’attention. Sa chance se manifesta presque aussitôt en voulant
que Kella traversât le hall juste à la minute où l’intrus frappait. Intriguée, Kella s’en fut ouvrir
et, ne distinguant personne sur le palier, elle avança d’un pas et reçut un tel coup à la mâchoire
qu’elle perdit en une seconde connaissance. Le visiteur l’empoigna à bras-le-corps pour
l’empêcher de tomber et s’en fut la déposer sur le grand divan, à l’entrée; puis, ayant fort
discrètement repoussé la porte, sur la pointe des pieds, il escalada en toute vitesse le palier
menant à l’appartement de Daoud junior. A peine s’y était-il glissé que madame Djelloul,
passant à l’improviste dans le hall, aperçut sa femme de ménage vautrée sur le divan. Elle en fut
indignée et se précipita pour avertir son mari. Douja entra avec une telle véhémence que son
époux porta vivement la main à sa poitrine et grommela :
Tu sais bien que j’ai le cœur qui ne tient qu’à un fil, ma chère ? Un jour tu finiras par me tuer en
me causant des émotions pareilles !... Mais… que se passe t-il ?
Une catastrophe !... Zoubir… Une catastrophe !
La femme de ménage ? Qu’a-t-elle encore fait ?
Elle est… Oh ! Je préfère… que tu te rendes compte de toi-même ! Elle est dans le hall…
Suivi de sa femme, Zoubir Djelloul se précipita et n’en crut pas immédiatement ses yeux en
voyant Kella gisante sur le divan.
Elle est morte ?
Je… je ne pense pas… il y a quelques minutes, sa poitrine bougeait régulièrement.
Mon Dieu ! Et juste à l’heure où les Choukri vont arriver !
Zoubir se pencha sur la femme de ménage qu’il dut secouer longtemps pour l’obliger à ouvrir un
œil verdâtre.
Kella ! Tu n’as pas honte de te mettre dans un état pareil ? Toi qui a notre confiance depuis
toujours ? Ah ! Si tu n’étais pas chez moi depuis de longues années, je te flanquerais à la porte
sur-le-champ ! Lève-toi ! C’est scandaleux et dégoûtant ce que tu fais !
Kella marmonna :
C’est… c’est l’homme…
Zoubir Djelloul, tout en l’aidant à se relever et à se maintenir debout, Kella, devant
l’incompréhension du monde, se remit péniblement sur ses jambes et balbutia :
Monsieur, je ne mérite pas que vous m’accusiez de cette façon. Seulement, la voix d’une
domestique n’est jamais entendue. Permettez-moi de vous dire que je le regrette et personne ne
m’empêchera d’affirmer qu’il se passe ici des choses !...
Vacillante légèrement sur ses jambes encore faibles, la femme de ménage se retira lentement et
se dirigea vers la cuisine. Zoubir Djelloul et son épouse la regardèrent s’éloigner, et, Douja
s’enquit à mi-voix :
Crois-tu que nous trouverons une autre un jour pour la remplacer ?
Je ne le pense pas, ma chère, Kella appartient à la dernière génération des femmes de chambre
dévouées. Quand elle ne sera plus chez nous, tu seras dans l’obligation de faire ouvrir la porte
toi-même à nos visiteurs.
Douja Djelloul, hésitante et songeuse, restait debout un instant dans le hall, car, subitement, elle
prenait conscience, après la réflexion de son mari, que bien des choses avaient changé en
Algérie depuis… 1962. Elle s’en indignait comme d’un abus de confiance, commis, elle ne
savait par qui, mais dont elle s’estimait la pitoyable victime par les propos - lourds de sens -
tenus par son mari.
Les deux agents, chargés de traquer Athmane s’apprêtaient à monter au secours de Loulou
puisque l’homme ne se montrait pas, lorsque Djahid retint son collègue en lui montrant Sissi
Azhar qui, d’un pas décidé, gagnait la maison des Djelloul. Elle atteignait la porte d’entrée
principale quand Daoud la rejoignit, parlementa avec elle quelques secondes, la prit par le bras
et l’entraîna vers l’entrée de l’escalier de service où il la laissa pour revenir à l’entrée
principale. Djahid donna un léger coup de coude à son collègue.
Je crois que c’est l’heure de la récréation, cher ami, Fethi.
Athmane Hennou était persuadé que la petite Loulou se tenait derrière la porte qu’il ouvrait avec
tant de précautions, mais l’appartement du jeune Djelloul s’offrait désert à son regard inquiet. Il
referma le plus silencieusement possible et se glissa dans la chambre où la gamine, à plat ventre
sur le plancher, regardait un film de dessins animés, un tel intérêt qu’elle ne prit pas tout de suite
conscience de la présence de l’étranger.
Il l’appela doucement :
Loubna…
Elle se retourna, s’arrachant difficilement à l’envoûtement des images. Mais, à la vue de son
cauchemar, elle se raidit et ouvrit la bouche pour crier. Il lui plaqua vivement sa grosse main sur
les lèvres tout en lui susurrant d’un ton menaçant :
Si tu cries, je t’étrangle immédiatement ! Tu as compris ?
Elle fit signe que oui. Il ôta sa main, s’assit sur le lit et la met sur ses genoux.
Si tu réponds gentiment à mes questions, non seulement tu n’auras aucun mal, mais j’irai
t’acheter le plus beau jouet qu’on ait jamais vu à Alger.
La petite martyrisée l’observait d’un œil sceptique. On devinait qu’aucune promesse ne pourrait
venir à bout de sa méfiance. Il s’en rendit compte et s’énerva.
Tu as intérêt à me répondre sans mentir, sans ça, je te découpe en morceaux ! Dis-moi : qu’est-
ce que ta mère t’a donné à garder en te recommandant de ne le montrer à personne ?
Rien.
Mais si, souviens –toi ! Juste avant que vous ne quittiez, toi et ta mère, Oran !
Rien.
Loubna, il vaudrait mieux ne pas t’entêter… Vas-tu me dire ce qu’elle a caché dans tes affaires ?
Rien.
Il la gifla de la main droite tout en lui appliquant sa main gauche sur la bouche. Les larmes
jaillirent des yeux de l’innocente.
Je n’aime pas ce à quoi tu m’obliges, Loulou, mais je te jure que je continuerai jusqu’à ce que tu
te décides à parler ! Aïe ! Espèce de sale carnivore enragée !
D’une poussée, il envoya la petite fille rouler au sol tandis qu’il secouait la main où Loulou
avait solidement planté les dents.
Tu vas me le payer, petite garce !
Mais la petite Loulou, preste, se refugia sous le lit et son tortionnaire dut se mettre à plat ventre
pour pouvoir l’attraper et la ramener vers lui en dépit de ses ruades. Il en devenait fou de rage.
Il réussit enfin à l’empoigner par le cou et l’attira comme une ménagère ayant capturé la poule
qu’elle entend mettre à la marmite. Suffoquée, la gamine ne pouvait plus articuler un son.
Hennou en profita pour lui administrer une solide fessée puis, la lâchant, il la laissa tomber sur
le lit à moitié évanouie où elle demeura sans réaction. Il attendit quelques secondes, la replaça
sur le dos, l’agrippa par les cheveux, la força à s’asseoir et, lui levant brutalement la tête :
Alors, tu te décides, oui ou non ?
Gonflée de larmes qui refusaient de couler, la petite était secouée de tremblements qui la
faisaient claquer des dents. Et puis, brusquement, le visage de la pauvre fille changea. Une onde
de joie parcourut sa physionomie et son tremblement cessa. Son bourreau s’aperçut une seconde
trop tard de cette transformation. Il eut juste le temps de se retourner avant de recevoir sur le
crâne le grand pot de fleurs et la terre qu’il contenait et de s’écrouler aux pieds de Sihem Azhar
pas déçue de son attaque brusquée. Loulou applaudit pour témoigner de l’enthousiasme la
suffocant au point de la priver de voix. Sa tante ouvrit les bras à sa nièce :
Alors, mon petit chou, je suis arrivée juste à temps !?
Les Choukri remarquèrent, en entrant chez leurs hôtes, que la femme de ménage avait un air
quelque peu hébété. Cette observation fournit un excellent sujet de conversation pour dissiper la
gêne obligée des premiers instants d’une rencontre capitale. Douja Djelloul, oubliant les beaux
mépris dont elle avait été nourrie toute sa vie à l’égard des parvenus, faisait mille grâces à
Samia Choukri. De son côté, Zoubir Djelloul entreprenait Fawzi Choukri sur les dernières
fluctuations boursières et flattait son amour-propre en sollicitant des conseils qu’il était bien
résolu à ne point suivre. Quant au jeune Daoud Djelloul, il devait s’imposer un véritable effort
pour témoigner de quelque plaisir de la présence de sa fiancée, car il ne parvenait pas à
détacher sa pensée de « sa fille » qui, au-dessus de sa tête, recevait la visite de sa tante. Depuis
qu’il a revu Sihem, Daoud se demandait comment il ne s’était pas aperçu tout de suite de la
beauté de cette jeune fille auprès de laquelle celle de Mellina s’effaçait. Pourtant mademoiselle
Choukri montrait un visage fin aux traits réguliers, mais auquel il manquait cette merveilleuse
flamme dansant dans le regard de Sissi et qui révélait être un amour passionné de la vie et de la
bagarre.
Pendant qu’on servait le café et les boissons, Mellina souligna aigrement que son fiancé
semblait avoir la tête ailleurs. Daoud protesta sans chaleur. La jeune fille, que cette indifférence
paraissait toucher plus que les manifestations de la passion, s’énerva :
Daoud… Pourquoi fais-tu cette tête ? Parce que je me suis montrée… plutôt réservée hier, dans
ta voiture que… que tu t’es fâché ?
Pas du tout ! Cela n’avait aucun rapport… aucune importance.
Elle regimba :
Aucune importance ? Je te remercie.
Conscient de sa maladresse, il tenta de rectifier :
Ne donne pas un autre sens à mes propos, Mellina. J’ai voulu simplement exprimer que tes
mouvements d’humeur n’ont aucune répercussion sur… sur la tendresse que je te porte.
Tout en discutant, Daoud se sentait rougir, ailleurs, car il lui fallait se rendre compte qu’il ne
s’intéressait plus du tout, mais alors là, plus du tout, à mademoiselle Mellina Choukri, et il
s’interrogeait s’il aurait jamais le courage de le lui avouer. Tirant, sans s’en douter, le jeune
homme de l’embarras, Kella ouvrit la porte de la salle à manger communiquant avec le salon, et
annonça :
La table est servie…
Au moment où Douja Djelloul se levait et se dirigeait vers Fawzi Choukri pour l’aider à se
mettre droit, un choc violent – qui entraîna l’oscillation du lustre – suspendit le mouvement du
vieux Choukri qui, se laissant retomber sur le fauteuil, alerta :
Que se passe-t-il chez vous, Daoud ?
Avant que Daoud ait pu répondre, il y eut encore deux chocs stridents, un cri, l’écho du verre se
fracassant. Seule, Kella, la femme de ménage ne manifestait pas le moindre signe d’émotion.
Djelloul père s’en prit à elle :
Alors, Kella ! Tu n’entends rien ?
La domestique hocha la tête et avec indifférence, répondit :
J’entends aussi parfaitement que je vois, monsieur Djelloul, mais quand je dis que je rencontre
dans la maison des gens qui n’ont rien à y faire, on me prend pour une folle et on me rit au nez !
J’ai déjà eu le regret de vous apprendre qu’il se passait des choses… des choses bizarres et
personne n’a daigné me croire. Désolée, je ne vois rien, je n’entends rien.
Et, très digne, s’effaçant le long d’un des panneaux de la porte ouverte à deux battants, elle
répéta :
La table est servie !
Ponctuant cette déclaration, un choc plus violent que les premiers secoua le plafond. Daoud
bondit hors de la pièce. Les autres lui emboîtèrent le pas, mais à distance. La femme de ménage
haussa les épaules et but le verre de jus d’un trait que madame Djelloul n’avait pas entamé.
A l’étage au-dessus, Athmane Hennou, que Sihem Azhar avait eu le tort de croire hors de
combat, repris ses sens et feignit l’immobilité. Il laissa le temps à la jeune fille s’occuper de
Loulou, la coucher et lui annoncer :
Je parlerai à ton père et lui demanderai ce que cela signifie de te laisser seule à la merci du
premier voyou venu.
Pour aller plus vite, elle monta carrément sur le corps de son adversaire qui lui empoigna une
cheville et la fit choir. Le premier choc que les Djelloul et leurs invités perçurent. Légèrement
étourdie, Sissi se reprit assez tôt pour éviter la charge de Hennou que la gamine, volant au
secours de sa tante, tint un moment par les cheveux avant qu’il ne se débarrasse d’elle d’un
violent coup de poing qui envoya la môme de nouveau sur le lit. Lorsque son agresseur se jeta
sur elle, Sissi le reçut avec une esquive et elle lui appliqua un tel coup sur le crâne qu’il ploya
sur les genoux. Mais l’homme s’affirmait d’une force exceptionnelle et, enlaçant les jambes de
son antagoniste, il la réexpédia au sol. Déjà, ses mains cherchaient le cou de la demoiselle
Azhar – pour l’étrangler – qui lui labourait le visage de ses ongles solides et bien aiguisés,
lorsque Daoud entra et, sans prendre la peine de penser à quoi que ce soit, obligea Hennou à
lâcher prise d’un violent coup de pied dans les côtes qui lui coupa le souffle. Véritable force de
la nature, Athmane se releva et la mêlée recommença. Fidèle à une tactique ayant déjà montré
ses preuves, Loulou s’était refugiée sous le lit, bien décidée à n’en point sortir tant que son père
ou sa tante ne l’y aurait pas autorisée.
Comme il se devait, Zoubir Djelloul marchait en tête du groupe prudent qui montait en sa
compagnie l’escalier menant à l’appartement de Daoud. Choukri suivait à trois marches
d’intervalle. Ensuite les femmes, dont Mellina était la dernière, non pas par manque de courage,
mais parce qu’elle jugeait tout cela tout à la fois ridicule et déplacé. Cet événement se serait
passé chez elle, elle en aurait été malade de honte. Une pareille tenue de la part des Djelloul,
l’étonnait. Elle en arrivait à se poser des questions si ces gens-là étaient aussi « honorables »
que la rumeur publique le prétendait.
Le groupe Djelloul-Choukri, s’apprêtait à franchir la partie terminale menant au palier, lorsque
sous leurs yeux terrifiés, la porte de la chambre de Daoud s’ouvrit, une femme traversa à
reculons l’espace s’offrant à eux, heurta violemment le mur du dos et s’affaissa jusqu’à terre où
elle resta un moment comme privée de sentiment. Devant ce regrettable spectacle dans une
maison aussi respectable, Zoubir Djelloul s’arrêta net, imité par les autres et tous regardèrent
les événements qui suivirent comme s’il s’agissait d’une aventure se déroulant sur un écran de
cinéma. Tellement sidérés les uns et les autres qu’aucun ne songeait à porter secours à la
malheureuse qui gisait au pied du mur. Mais bientôt, celle-ci revint à elle, se secoua, respira de
tous ses poumons, se releva et fonça rapidement dans la chambre de Daoud pour en ressortir
presque aussitôt cul par-dessus tête. Aplatie à même le plancher, Sihem, les deux yeux
ballonnés, le nez rouge de sang, faillit heurter Zoubir Djelloul. Celui-ci réussit à dire :
Mademoiselle… vous n’êtes pas blessée ?
Avant que Sissi ait pu répondre, c’était le tour de son fils d’apparaître sous forme d’une fusée
s’écrasant en travers du corps de la jeune fille qui exhala un râle de noyé. Madame Djelloul
hurla :
Daoud !
Intéressée – quoique dégoûtée – Mellina Choukri jugeait cette incursion fort pittoresque. Elle ne
s’interrogeait pas encore sur la présence de cette fille en piteux état dans l’appartement de son
fiancé. Daoud se relevant fonça de nouveau dans la chambre. Sihem, après avoir jeté à monsieur
Djelloul :
T’inquiète pas mon petit vieux, je suis encore vivante !
Sur ce, elle se mit sur les jambes, rabaissa sa jupe et, retourna dans la mêlée dont les Djelloul et
les Choukri ne percevaient que les farouches échos. Ils n’osaient bouger ni les uns ni les autres.
Ce fut Mellina qui, la première, se décida :
Sommes-nous en droit de savoir après tout ce qui se passe dans cette maison ?
Enervé par cette remarque, le vieux Djelloul reprit son ascension, entraînant tous les autres. Ils
n’eurent pas le temps de poser le pied sur le palier. Un homme, qu’ils n’avaient jamais vu, surgit
de l’appartement de Daoud, le regard hébété, et le sang coulant de son cuir chevelu transformait
son visage en une sorte de vitrail. Titubant, il contempla quelques secondes la troupe qui le
fixait, effarée, et soudain il se précipita en avant. Fawzi Choukri, qui se trouvait sur son
passage, fut littéralement catapulté au bas de la rampe d’escaliers où il resta les bras allongés.
L’intrus dévala les marches, ouvrit la porte d’entrée et disparut, suivi par Sihem qui, profita du
vide creusé dans les rangs des Djelloul et des Choukri pour se jeter à la poursuite du trafiquant à
qui elle tenait absolument – si l’on en devait croire ce qu’elle criait – à arracher les yeux. Et
pour compléter le bouquet de cet incroyable désarroi, Daoud se montra, souriant, le visage
quelque peu tuméfié, le costume légèrement fripé, pour annoncer gentiment :
Désolé, je suis à vous dans quelques minutes…
Chacun s’examinait, essayant de deviner ce que la situation commandait, quand, soudain, Samia
Choukri qui, ainsi que les autres, avait oublié la mésaventure de son mari, se retourna et
découvrit son époux gisant sur le hall, pareil à un mort. Elle se crut veuve et poussa un cri qui
acheva de semer la panique et attira hors de la salle à manger la femme de ménage. Celle-ci
s’approcha de l’invité et constata :
Il respire !
Douja Djelloul leva les mains au ciel et remercia Dieu qui – par faveur spéciale sans aucun
doute – lui évitait un scandale dont la famille ne se serait peut-être pas relevée. On transporta le
père de Mellina Choukri dans le salon où l’on s’empressa de le ramener à ses sentiments.
Daoud ne se montrait pas le moins attentif. Sa fiancée l’observait, mais elle attendit que son
père eût rassuré tout le monde sur son compte en demandant ce que lui est arrivé, pour dire de sa
voix glacée et tranchante :
Et maintenant, Daoud, peux-tu nous expliquer ce que faisaient ces gens chez toi, et notamment
cette jeune fille qui ne craignait pas de prendre sous nos yeux des attitudes plus ou moins
pudiques ?
Le jeune homme répliqua sèchement :
Si tu avais reçu les coups que cette fille a reçus, Mellina, je doute fort que tu eusses pu garder
ton admirable dignité !
Oui mais… Daoud, ma dignité - comme tu la qualifies – m’aurait interdit de me mêler à des
distractions de cette nature !
La mère de Daoud, devinant que les choses se compliquaient rapidement entre son fils et sa
future belle-fille, intervint :
Daoud, et si tu nous expliquais…
Mais, vous êtes impossibles, tous ! Je ne connais pas ces gens !
Mademoiselle Choukri détestait être prise pour une bornée.
Il doit bien y avoir une raison puisqu’ils étaient chez vous !?
C’est bien la question que je me pose…
Pendant ce temps, Zoubir Djelloul se confondait en excuses auprès de son hôte, Choukri. Ayant
bu un verre d’eau, il passa sa main sur son front mouillé de sueur et soupira :
Croyez-moi que, je n’aurais jamais supposé, mon cher ami, que pareille mésaventure
m’arriverait chez vous…
Madame Djelloul ne put en supporter davantage et pria ses invités de lui permettre de se retirer
un instant. Elle souhaitait gagner sa chambre pour se reposer un moment afin de se remettre de la
trop violente épreuve subie. On accueillit sa demande avec froideur visible. Quelque chose ne
marchait plus dans les relations entre les Djelloul et les Choukri, et si les parents s’en
inquiétaient, Mellina affectait de ne point s’en soucier. Quant à Daoud, il s’en fichait
éperdument, car sa fiancée lui devenait de plus en plus antipathique. Il pensait à Sissi, à sa
disponibilité, à son énergie, à sa verve, à son courage, et il n’entendait pas se distraire de rêves
aimables pour jouer une mime qui ne l’intéressait plus.
Dans sa chambre, madame Djelloul, après avoir bu une goutte d’eau, ferma les yeux afin
d’essayer de retrouver son calme. Un bruit léger les lui fit rouvrir instantanément et sa mâchoire
inférieure toucha sa poitrine, tant sa stupeur était profonde devant ce qu’elle apercevait : une
petite fille en pyjama, le visage labouré de larmes, et qui, d’une petite voix douce, suppliait :
Où es –tu, papa ?... Papa… Il n’est pas là ?
Madame Djelloul était dans l’impossibilité absolue de répondre à cette question burlesque. Pour
tout dire, la mère de Daoud se trouvait au bord de la dépression nerveuse. Cette petite fille se
battant dans la chambre de son fils avec une brute monstrueuse qui assommait ce malheureux
Choukri… Daoud qui paraissait juger tout cela fort normal et envoyait promener sa fiancée…
Enfin, cette incroyable môme qui, visiblement, sortait du lit, qu’elle n’avait jamais vue et qui
cherchait un père dont Douja Djelloul ne soupçonnait même pas l’existence. Et d’abord,
comment se trouvait-elle là ? De quelle façon, dans cette tenue, s’était-elle introduite dans
l’appartement ? Mais avant que madame Djelloul se fut suffisamment ressaisie pour interroger la
gamine, celle-ci, désespérant d’obtenir une réponse, s’évaporait dans le hall.
A son tour, la mère de Daoud gagna le hall et appela la femme de ménage qui le traversait.
Kella ! Kella !
Oui, madame ?
Kella… tu n’as pas vu passer une petite fille ?
La femme de ménage contempla sa patronne avec surprise d’abord, puis avec amitié ensuite et
se contenta de répondre d’une voix pleine d’attraction :
Oh ! Vous aussi madame… Le mieux, je crois, c’est de n’y pas penser…
Mais moi, je l’ai vue, Kella !
C’est aussi ce que je prétendais, madame, mais on n’a pas daigné me croire. Dois-je vous servir
quelque chose, madame ?
Je vous appellerai…
Perplexe, Douja retourna vers ses invités en se demandant si vraiment elle n’avait pas eu une
hallucination. Au salon, le calme semblait revenu et Choukri conversait familièrement avec
Djelloul tandis que madame Choukri taquinait son futur beau-fils. Chacun s’enquit poliment de
la santé de la mère de Daoud réapparaissant. Toujours préoccupée par cette petite fille dont elle
ne savait plus si elle existait réellement ou si elle était le fruit de son imagination fatiguée,
Douja convia tout le monde à passer à table. On se levait lorsque la porte du salon s’ouvrit et
une étonnante gamine se montra dans un accoutrement fripé. Les Djelloul et les Choukri,
suspendant leur action, paraissaient être victimes de quelque magicien les ayant plantés sur
place. Douja Djelloul porta vivement la main à ses yeux comme pour dissiper une vision. Son
mari, ébahi, dit :
Qui est-ce, cette môme ?
Les autres tournèrent brusquement leur regard vers la porte du salon avec malaise, leurs traits
tirés, blêmes, marbrés et ne pipèrent mot, car c’est une règle générale, paraît-il, on reste
toujours muet au moment où se déclenche la catastrophe qui doit vous emporter. Loulou examina
de haut en bas ces gens qui la considéraient avec des yeux ronds et, apercevant Daoud, elle
courut à lui en criant :
Papa… Papa… je te cherchais depuis tout à l’heure !
Elle sauta dans les bras de Djelloul junior et, le tenant par le cou, l’embrassa ardemment, puis
s’arrêtant brusquement, elle gémit, son chagrin retrouvé :
J’ai vu la photo de maman… dans le journal. C’est vrai qu’elle est morte ?
La question de la fillette tomba dans un silence de mort que la voix délectable y prit des
résonances insoupçonnées. Devant les larmes qui gonflaient la môme, Daoud oublia les invités,
et la serra fortement contre lui.
Ne pleure pas, ma douce…
C’est vrai que… dis-moi ?
Oui, ma chérie… elle est morte dans un accident… tu sais, comme il y en a tellement sur les
routes…
C’est –à-dire que, je ne la reverrai plus jamais ?
Si, mais plus tard… bien plus tard.
Ça fait long, plus tard ?
Oui, assez… Mais ne t’inquiète pas, je suis là, moi.
Immédiatement, Daoud et sa fille s’embrassèrent pour bien se démontrer mutuellement que rien
ni personne ne les séparerait jamais. Si la petite Loubna n’avait aucun mérite à en être
convaincue, cela pouvait sembler plus étrange de la part de son pseudo papa. Mais le cœur a
des raisons que la raison n’a pas.
Quant à Mellina Choukri, elle contemplait cette scène avec plus d’ahurissement que d’émotion.
Elle finit par prendre conscience, et de la stupeur générale et de la situation ridicule dans
laquelle elle se trouvait. Alors, elle explosa :
Daoud ! Je pense que tu me dois quelques explications ! Qui est cette petite fille ?
Avant que Daoud ait pu répondre à sa fiancée, Loulou intervint :
C’est mon papa !
Mellina Choukri scruta plus attentivement le visage de la môme avant de s’écrier, outrée :
Tiens, tiens ! Mais … Daoud, je me rappelle de cette enfant ! C’est cette gamine insolente, mal
éduquée qui m’a si grossièrement répondu à la gare centrale d’Alger et qui déjà t’appelait papa
!
Elle se leva, plus énervée.
Et voilà donc, Daoud, tu m’as menti… Cette effrontée est le fruit d’une relation ancienne ! Il n’y
a aucun doute. Et tu as le courage de vouloir que je devienne ton épouse alors que tu traînes des
casseroles (d’un geste dédaigneux, elle montra du doigt Loulou) derrière toi ? J’appelle ça :
l’abus de confiance, Daoud !
Bien qu’elle tint essentiellement à l’union sacrée de leurs deux familles, madame Douja Djelloul
commençait à juger que cette demoiselle Choukri qui en prenait un peu trop à ses dépends et
éprouvait de furieuses envies de lui dire textuellement sa façon de penser quant à son éducation.
Toutefois, elle reconnaissait elle-même trop désemparée par cette scène invraisemblable pour
ne pas comprendre la fureur de Mellina. Elle tenta d’arranger tant bien que mal les choses en
s’adressant directement à son fils :
Alors, Daoud, peux-tu nous donner une explication à tout cela ? Cette fillette sortie d’on ne sait
où, n’est sûrement pas la tienne... Enfin, ton enfant ?
Crois-tu, mère que ce soit le moment de poser une telle question ?
Surprise et ayant vaguement conscience d’avoir commis une bévue, Douja Djelloul se tut. Mais
mademoiselle Choukri n’acceptait pas si facilement la défaite, prit le relai et protesta :
Il est toujours le moment de poser les questions qui servent à éclaircir une situation fort
désagréable et enchevêtrée, cher Daoud !
La moutarde montait au nez de Daoud :
Je t’en prie, Mellina ! Tu vas manquer de tact ! De ta part, ce serait inadmissible…
La fiancée en resta la bouche bée une seconde, comme si elle ne parvenait pas à se remettre de
la réponse de son futur époux, de ce coup droit. Quand elle retrouva ses sentiments, ce fut pour
dire agressivement :
A la minute où nous allons conclure notre union, tu m’offres en guise de cadeau une gamine
inconnue qui se prétend ta fille sans que tu protestasses, et tu estimes que c’est moi qui manque
de tact ?
Madame Choukri, qui ne comprenait pas très bien ce qui se passait, mais entendait soutenir sa
fille quoi qu’il put arriver, déclara « Bonne argumentation, en effet » et se tut, certaine d’avoir
apporté un argument de taille. Quant au père de Daoud et à son invité, ils évitaient d’intervenir,
comprenant que s’ils entraient dans le débat, tous leurs projets tomberaient à l’eau. Devant
l’indifférence totale de son fiancé, Mellina s’apprêtait à une nouvelle attaque, lorsque Daoud se
leva, la petite Loubna dans les bras :
Va, ma petite, il faut retourner dans la chambre… ma puce.
Sa mère balbutia :
Parce … qu’elle… dort dans ta chambre ?
Où veux-tu qu’elle dorme, alors ?
Comment ça ?… Je ne te suis pas !
Où veux-tu qu’elle couche, mère, voyons !? Dans ma chambre, naturellement…
Avec un regard d’éléphant assommé, sa mère répéta : « Dans ma chambre, naturellement… »

CHAPITRE V
Lorsque Athmane Hennou, éreinté, griffé et sanglant était sorti de la maison des Djelloul, Djahid
n’avait pas manqué de lui emboîter le pas. Quant à son collègue, Fethi, il prit en filature la
demoiselle Sihem Azhar, sitôt qu’elle jaillit de l’entrée principale, presque sur les pas du
trafiquant qu’elle jurait de rattraper pour reprendre le combat. L’agent secret l’attrapa
prestement par le bras, ce que la jeune fille accepta fort mal.
Qu’est-ce qui vous prend, monsieur ?
Vous êtes mademoiselle Azhar… Vous ne me reconnaissez pas ?
Sissi examina sévèrement son interlocuteur, puis son visage se détendit :
Vous n’êtes pas le policier qui est venu chez nous ?
Exact ! Puis-je me permettre de vous conseiller de rentrer chez vous ?
Dîtes toujours ! Mais moi, vos conseils, je m’en balance ! J’ai un compte à régler avec
l’assassin de ma sœur qui a bien failli m’ajouter à son tableau de chasse !
Vous me paraissez une fille courageuse et aussi de bon sens, alors, rentrez chez vous, je vous en
prie. Croyez- moi que ce que nous réservons au meurtrier de votre sœur est beaucoup plus
qu’une simple raclée… Mais ce n’est pas seulement lui que nous voulons. Il nous faut encore
ceux à qui il obéit. Vous comprenez ?
Si vous voulez, oui…
Alors, remettez-vous-en à nous… Vous voyez ce monsieur là-bas appuyé contre le mur ?
Oui, mais… qui est-ce ?
Celui qui vous a fait montée dans le taxi ce matin après votre premier combat avec l’assassin de
votre sœur.
Et… qu’est-ce qu’il fait, ce monsieur ?
Il surveille votre homme pour le filer. Il ne risque pas de nous échapper. Alors, vous rentrez
chez vous ?
Mais avant, promettez-moi de me prévenir sitôt que vous y avez réglé son sort, à cette canaille
!?
Vous avez ma promesse !
Dans ce cas, bonne soirée…
Bonne soirée, mademoiselle.
Antar Azhar, en tête à tête avec sa femme, commençait de manger sa soupe de pomme de terre.
La première cuillerée avalée, il repoussa son assiette, s’essuya sa moustache et, s’interrogea :
Je me demande bien où elle a pu passée, Sissi ?
Probablement qu’elle est auprès de Loulou.
Sincèrement, ça ne me plait pas de la voir fréquenter des gens comme ça… Si tu veux mon avis,
cet individu – le père de Loulou – il ne me revient pas !
Pourquoi tu dis ça ?... il a l’air si gentil et distingué.
Justement, les gens distingués, je m’en méfie jusqu’à l’os, Houda.
Moi, en tout cas, je pense qu’un gendre comme lui, il y’en n’a pas un dans tout Alger qui
pourrait se vanter d’avoir le même !
Antar fixa sa femme avec attendrissement.
Oh ! Ma pauvre Houda, tu seras toujours aussi naïve… Tu as déjà oublié que notre fille
Noudjoud n’est plus de ce monde ? Alors, dis-moi comment qu’il serait notre gendre ce Daoud,
puisqu’on n’a pas de fille à lui donner ?
Sa femme, désemparée, ne répondit pas. Elle n’avait pas pensé à ça. Il lui semblait naturel de
considérer Daoud pour son gendre du moment qu’il était le père de sa petite- fille, et que les
absences continuelles de Noudjoud rendaient sa disparition moins cruelle. Sans même en
prendre conscience, Houda se mit à pleurer silencieusement. Emu par le chagrin de sa
compagne, Antar remarqua tendrement :
Ne pleure pas Houda… ne pleure pas, tu vas te rendre encore malade !
La femme, balbutia :
Tu sais bien que je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on ne reverra plus la Noudjoud…
Déjà qu’on ne la voyait que rarement, ma pauvre. Alors inutile de te faire du mauvais sang,
Houda.
N’ayant pas encore terminé leur conversation, lorsque Sihem entra dans la cuisine. Houda, sa
mère, manqua de s’étrangler en constatant dans quel état se trouvait le visage de sa fille. Quant à
son époux, Antar, il en resta ébahi, tenant dans sa main suspendue, la cuillère et ne se décidant
ni de la porter à sa bouche, ni à la poser dans l’assiette. La réaction de Sissi fut immédiate.
Et alors, pourquoi me regardez-vous de cette façon ? Vous me prenez pour une bête légendaire,
ou quoi ?
Sa mère leva les bras et gémit :
Dieu Clément ! Tu as vu dans quel état ils l’ont mise !?
Son père finit par déposer sa cuillère dans l’assiette sans avaler la soupe, ce qui démontrait
chez lui un grand désarroi.
C’est les parents de Daoud qui t’auraient arrangée de cette façon ?
Sissi haussa les épaules.
Arrêtez encore vos divagations, tous les deux !
C’est donc les flics qui…
C’est l’assassin de Noudjoud !
Il fallut un temps à Antar pour reprendre ses esprits tandis que sa femme, de nouveau perdue
dans un univers lui échappant, ne manifestait plus aucune émotion.
Tu… tu l’as encore croisé ?
Ça se voit, non ?
Oui, mais, où ça ?
Chez les Djelloul.
Et comment … ils re… reçoivent ce type-là ?
Je ne pense pas qu’il ait été convié !
Antar Azhar se leva fou furieux.
Tout Djelloul qu’ils sont, je m’en vais leur dire juste un mot, moi !
Papa, ne recommence pas tes bêtises !
Je ferai ce que je juge nécessaire de faire, et ce n’est pas toi qui donneras des ordres à ton père,
non ? On m’esquinte ma fille, et tu imagines que je vais rester indifférent sans protester ? Et
Loulou, tu penses que je la laisserai plus longtemps dans une maison où se balade l’assassin de
sa mère ? Qui prouve qu’il n’a pas l’intention de massacrer tous les Azhar, cette bête enragée ?
Sa fille ne pipa mot car, subitement, elle prenait conscience qu’emportée par la colère et sa soif
de vengeance, elle avait oublié sa nièce qui n’était peut-être plus en sécurité dans le quartier des
« oligarques », chez les Djelloul, à Hydra.
Lorsqu’il eut couché Loulou, Daoud redescendit au salon affronter ses parents, sa fiancée et les
parents de celle-ci. Sa fausse paternité lui donnant une autorité qu’il n’avait jamais eue, il
devança les questions ou les remarques déplaisantes en prenant la parole pour raconter son
aventure avec la petite fille. Il dit le hasard qui la mit sur son chemin, son incertitude quant à
l’hypothèse d’une amie oubliée jusqu’à ce qu’enfin, il soit assuré n’être pas le père de cette
enfant. La jeune fille brune qui se disputait chez lui était la tante de Loulou.
Soulagée un tant soit peu, Douja interrompit son fils pour assurer avec des frémissements de
reconnaissance dans la voix :
Je me doutais bien qu’il y avait une explication à toute cette magie ! D’ailleurs, mon fils ne m’a
jamais menti !
L’atmosphère du salon devenait plus légère, les visages s’éclairaient et l’on commençait même
à sourire de cette extraordinaire aventure lorsque le Fawzi Choukri, - le futur beau père de
Daoud - remarqua :
Mon cher Daoud, je ne me permettrai pas de mettre en doute le moins du monde votre récit, mais
il y a cette bagarre dont – excusez-moi de vous le rappeler – j’ai été une des victimes où j’ai
failli laisser ma peau. Quels rapports peut-elle avoir avec votre paternité illusoire ?
Force fut à Daoud d’expliquer ce qu’il en était. Il dut parler de Noudjoud, de sa mort, de la
drogue et les motifs poussant aussi bien le trafiquant que les agents du DRS à penser que la
fillette, sans peut-être s’en rendre compte, savait où la cocaïne avait été dissimulée par sa mère.
C’est la raison pour laquelle, dans les deux camps, on essayait de prendre l’enfant pour la forcer
à se souvenir. On écouta ce nouveau récit avec encore plus de stupeur que le premier. Le vieux
Fawzi Choukri paraissait indifférent aux récits de son futur beau-fils comme s’il connaissait un
bout de l’histoire. Madame Douja Djelloul pensait que de mémoire d’habitant du quartier des «
oligarques » à Hydra, on n’avait entendu des abominations pareilles. Enfin, comment était-il
possible qu’un tel événement survint chez les Djelloul ? Si elle n’avait pas su son fils incapable
de mentir, elle aurait cru à une farce de mauvais goût. Quant à madame Choukri, elle se
demandait si elle comprenait bien le sens des propos prononcés, tant il lui paraissait
invraisemblable qu’une aventure qu’on ne voit qu’au cinéma pût s’immiscer dans la vie de tous
les jours et plus encore dans sa propre existence. Le vieux Choukri prêtait attentivement
l’oreille à son futur gendre, et Zoubir Djelloul ne parvenait pas à établir un lien qui puisse le
convaincre de cette situation pas tout à fait ordinaire.
Encore une fois, il appartint à Mellina de mettre un terme à la scène et de dissiper l’espèce
d’enchantement qui figeait les auditeurs de Daoud sur leurs sièges. De sa voix calme mais
terriblement résolue elle posa nettement les données du problème pour y apporter tout de suite la
solution que le bon sens imposait.
En supposant que tu nous dis toute la vérité, Daoud, il apparaît que c’est la présence de cette
enfant sous ton toit qui non seulement a failli altérer nos rapports, mais encore est la cause des
troubles graves qui se sont déroulés ici, des dangers que mon père et toi-même avaient courus.
Je propose donc une solution très nette : rends cette petite fille qui ne t’est rien chez ses vrais
parents. Une fois partie, nous ne risquerons plus d’être éclaboussés par cette sale histoire.
Qu’en penses-tu, Daoud ?
L’interrogatoire autoritaire tomba dans un silence stressant et madame Samia Choukri se répéta
une fois de plus qu’elle avait mis au monde une fille réellement intelligente. Chacun se tourna
vers Daoud junior, attendant l’approbation qui les délivrerait. Il faillit répondre ainsi que sa
fiancée le souhaitait, mais à cette seconde, un bruit léger courut au plafond qui ramena devant
les yeux de Daoud l’image de Loulou le désirant pour père.
Non !
Ce non fit l’effet d’un séisme démesuré dans le salon feutré des Djelloul. Mellina, plus
tranchante encore, masqua son dépit sous une hauteur qui, pour être affectée n’en était pas moins
impressionnante.
Et, peux-tu me dire les raisons de ton refus, je te prie ?
Il ne faut pas être fou pour comprendre, Mellina. Car j’aime cette enfant, tout simplement !
Et moi, alors… ?
Toi, ce n’est pas la même chose, Mellina.
Serais-je une folle, comme tu dis et que je ne m’en rends pas compte ? En tout cas, sois-en
persuadé…
Elle se leva, comme piquée par une mouche.
Réfléchis bien, Daoud. Je ne remettrai plus jamais les pieds ici tant que cette gamine effrontée y
demeurera. Partons, mère !?
Après avoir très impudemment salué les Djelloul, elle sortie suivie de sa mère affreusement
ennuyée. Djelloul père essaya de retenir Choukri pour tenter de lui faire entendre raison, mais il
n’accepta pas de discuter.
Mon cher, mettez-vous à ma place ! Je viens ici pour me mettre d’accord avec vous sur les
fiançailles de nos enfants. J’étais en droit, vous en conviendrez, d’espérer une soirée paisible.
Au lieu de cela, votre fils rabroue ma fille et refuse d’accéder à une requête naturelle, tandis que
je suis assommé par un énergumène qu’on m’apprend être un bandit ! Je ne goûte guère ce genre
d’émotion, mais bon.
Et très digne, il s’en fut, heureux au fond de l’occasion qu’il avait eue de pouvoir planter son
clou à ce Djelloul qui semblait se figurer qu’il était né de la première pluie.
A peine la rumeur de l’indignation des Choukri s’était-elle éteinte dans l’escalier des Djelloul
que celle des Azhar y faisait irruption, plus véhémente encore et encore moins distinguée.
Depuis que le père et la fille avaient quitté l’impasse des « damnés » Antar continuait un
monologue tout entier composé de menaces ajoutées les unes aux autres et adressées aux
bourgeois en général, et aux habitants de l’aristocratie quartier des « oligarques » en particulier,
le tout entremêlé de rappels historiques visant à mettre en lumière le courage du combattant
Antar Azhar qui en avait vu d’autres à Paris sur Seine en dix-neuf cent soixante et un !
Le premier réflexe de Kella – la femme de ménage – répondant à l’impérieux coup de sonnette
des Azhar fut d’interdire l’entrée de l’appartement à ce couple dont elle reconnaissait
l’arrogante jeune fille. Oubliant de saluer la femme de ménage, Antar s’enquit bruyamment :
Ils sont là tes patrons ?
La femme de ménage éprouvait une horreur profonde de toute vulgarité. Elle répondit avec
superbe.
Peut-être, mais sûrement pas pour vous, brave homme !
Ah ! bon ? Et bien, c’est ce qu’on va voir tout de suite !
En traînant derrière lui une Sihem un peu gênée tout de même, son père fonça tout droit à
l’intérieur de l’entrée. Outrée, Kella tenta de s’opposer à cet assaut contraire à toutes les règles
de la bienséance, mais Antar Azhar l’écarta d’un bras puissant et se dirigea tout droit vers la
grande porte en face de lui. Il ignorait que cette porte donnait sur le salon où la famille Djelloul
commentait amèrement le départ des Choukri et reprochait à leur fils une attitude les privant de
la dernière chance restante de sauver leurs usines. S’appuyant sur tant et tant d’années de
dévouement, Kella triompha de sa peur et se plaça résolument, les bras en guise de barrière,
devant le salon, afin d’en empêcher l’accès aux Azhar. Mais Antar Azhar n’avait pas parcouru
un si long chemin pour obéir à l’injonction d’une domestique.
Ôte- toi de là, esclave !
Non !
Non ? Alors, c’est ce qu’on va voir !
Antar Azhar se ramassa sur lui-même et, d’une formidable poussée, catapulta la femme de
ménage. Sous l’impact du grand corps de Kella parti en arrière, la porte du salon s’ouvrit toute
entière et la malheureuse domestique, l’esprit à moitié perdu, ne parvenant pas à rattraper son
équilibre, se retrouva assise sur le fauteuil, presque sur les genoux de sa patronne l’esprit
légèrement commotionné ; elle ne se rendait pas compte du tout de sa position. Douja Djelloul,
rentrant la poitrine et redressant la taille, attira agressivement son attention.
Alors, Kella ! Je te trouve bien familière ces jours-ci !
La femme de ménage tourna vers sa patronne un regard vide et puis, brusquement, une lueur
d’intelligence brilla dans ses prunelles. Puis, elle baissa les yeux et réalisa l’inconvenance de
sa situation. Elle rougit jusqu’aux oreilles, se leva d’un bon et balbutia :
Excusez-moi madame, oh ! Madame… Je ne sais plus…
Madame Douja Djelloul, solennelle, jugea :
Je n’attends pas des excuses, mais des explications de ta part, Kella ! Et d’abord, qui sont ces
gens-là ?
Daoud Djelloul reconnut tout de suite Sissi et son père. Il se leva pour accueillir la fille, lorsque
le vieux Antar entra dans la danse. Il s’y employa à sa manière, brutale :
Ça suffit ! On n’est pas venus ici pour s’envoyer des amabilités ! Je suis là pour des explications
! Qui est ce qui s’est permis de mettre ma fille dans cet état ?
L’air, quelque peu inquiet, Zoubir Djelloul s’adressa à son fils :
Je pense que c’est ta mauvaise histoire qui continue, Daoud ? Je t’ordonne immédiatement de les
conduire à la sortie, ta mère et moi sommes fatigués.
Antar détestait qu’on portât atteinte à ses droits d’homme libre. Il annonça, solennel :
Le premier qui me touche, je lui colle un direct sur sa figure !
A l’énoncé d’une telle menace, Djelloul père sursauta. Mais que se passait-il donc depuis
quelques heures ? Tout changeait de visage autour de lui. Cette bataille qu’il avait suivie dans la
coulisse, au premier étage, la dispute entre Mellina et Daoud, le changement survenu en un fils
jusqu’ici parfaitement respectueux des décisions prises par ses parents, les gamineries
intolérables de Kella et enfin, l’intrusion de cet homme et de cette jeune femme pénétrant de
force dans le salon des Djelloul pour leur adresser les plus vulgaires des menaces !
Douja, comprenant que son mari se trouvait, pour l’heure, incapable de prendre la décision qui
s’imposait, intervint :
Appelle la police, Kella !
Daoud s’amusait beaucoup de cette scène mettant aux prises le nommé Azhar et ses parents. Il
souhaitait voir comment les choses allaient évoluer. Il fut vite éclairé sur ce point, car Antar
Azhar s’approcha de Douja Djelloul et, se frappant la poitrine :
Vous prétendez me faire peur avec votre police !? Mais la police, je l’em… moi, madame !
Vous entendez ? Quand on a été comme moi, un rescapé du massacre de la Seine, ce n’est pas
votre police qui peut m’intimider, ni les bonnes femmes dans votre espèce !
Douja eut une sorte de nausée. Il lui avait fallu atteindre sa soixantième année, pour entendre
quelqu’un lui adresser sur un pareil ton, et devant son mari et son fils, de telles obscénités, qui
l’anéantissaient. Elle demanda du secours à son mari.
Zoubir Djelloul ne resta pas insensible à cet appel. Il se leva et s’approcha du vieux Azhar :
Mais, pour qui vous prenez-vous, à la fin ? La Seine… la Seine avec tous ses composants et je
ne sais quoi encore ! Après tout, vous n’êtes pas le seul à vous y être trouvé, non ? Alors,
arrêtez votre cirque, bonhomme !
Antar, qui ne prévoyait pas ce genre de riposte, pris au dépourvu, répliqua mollement :
Oui… Mais parmi ceux qui étaient là-bas, personne n’est revenu lourd !
Eh bien, que cela vous plaise ou pas, j’en suis revenu, moi !
Azhar regarda son interlocuteur d’un œil sceptique.
Vous étiez au massacre de Paris sur Seine, vous ?
Vous vous en doutez ?
Bon Dieu ! Vous vous rappelez alors de Si-Bachir, un type, grand de taille et aussi, bel homme ?
Quel meneur d’hommes, celui-là !
Oui, on l’appelait : le rouquin. Il était mon meilleur ami.
Antar Azhar n’en croyait pas ses oreilles et rappela :
Il faisait parti des cinquante manifestants tués à Paris, au boulevard Saint-Michel. Leurs corps
n’ont jamais été retrouvés…
La femme de Djelloul ne comprenait pas exactement de quoi retournait cette conversation entre
les deux hommes et était quelque peu choquée de constater son mari se mettre au diapason de la
trivialité de son interlocuteur. Mais les deux compères n’en avaient cure. Ayant tout oublié sauf
l’histoire terrible parisienne de leur jeunesse et de la grande aventure de leur vie, ils se
lançaient à corps perdu dans les souvenirs. Antar, intrigué, ayant oublié sa hargne prolétarienne,
s’enquit :
Mais alors… dîtes-moi… qui êtes-vous ?
Zoubir Djelloul. On m’appelait : Zouzou à l’époque des événements de Paris.
Oh ! Mon Dieu ! C’est donc toi… ?
Oui, c’est moi !
Ils se fixèrent en silence, loin de ce salon et subitement revenus tellement en arrière que plus
personne ne pouvait les suivre. Dans le cadre si comme-il-faut des Djelloul, appelés par leurs
mémoires fidèles, des morts de tous âges, de tout poil entrèrent avec leurs grosses plaisanteries
et leur langue glauque. Les autres n’osaient se mêler à une conversation qui ne les concernaient
en rien, et encore moins l’interrompre. Redevenu le combattant Djelloul Zoubir, il oubliait tout
pour se retremper dans ce bain de Jouvence. Pour lui, Azhar était un frère retrouvé et, assis l’un
en face de l’autre, s’envoyant des petites tapes amicales sur les genoux, ils confrontaient leurs
souvenirs. Sur le rappel d’un ami mort de bien vilaine façon, ils émergèrent ensemble, les yeux
voilés, de ce monde disparu, et reprirent pied parmi les vivants. Ils en paraissent tous
désorientés.
Ils se ré-apprivoisèrent peu à peu et s’ils gardèrent le tutoiement ancien, ils regagnèrent
néanmoins leurs places respectives dans la hiérarchie sociale dont Antar éprouva un sentiment
de peine et de trahison. Cela se sentit au ton sur lequel Djelloul s’enquit :
Bon, et si vous me disiez maintenant, l’objet de votre visite ?
Un instant, Antar se le demanda tant était dissipée sa grande colère, et ce fut en hésitant qu’il
relata ses doléances visant les coups reçus par sa fille. Une fois encore, Daoud dut intervenir et
reprendre son récit et quand il eut expliqué pour quels motifs Loulou ne pouvait être sa fille,
Antar et Sihem acceptèrent le raisonnement sans protester. Antar, redevenu un vieil homme
fatigué, se leva pesamment de sa place.
Alors, puisque c’est comme ça… vous n’êtes pas le père de Loubna… On va l’em… l’emmener
avec nous… Elle n’est pas chez elle… Pouvez-vous y aller la chercher ?
Elle aurait trop de chagrin et j’avoue que moi-même, également. Si mademoiselle daigne bien
monter la réveiller, je… préférerais.
Sihem monta à l’étage. Au salon, ils se turent, n’ayant plus rien à se dire. Ils entendirent bouger
au-dessus de leurs têtes, puis le pas de la jeune Azhar dans l’escalier, enfin le bruit de la porte
palière qu’on ouvrait. Presque à ce moment-là, Kella se montra :
Elles sont parties…
Et, se tournant vers Antar :
-… Elles attendent monsieur.
Antar les dévisagea les uns après les autres, cherchant des mots qui ne venaient pas. Il hocha la
tête à plusieurs reprises avant de décider :
Enfin, tout est terminé, maintenant…
Et tendant la main à Djelloul :
Adieu, mon vieux…
Djelloul prit la main de son hôte et, un peu ému parce qu’il savait aussi bien que l’autre que leur
rencontre ne se renouvellerait pas :
Adieu, mon vieux…
De retour dans sa chambre, Athmane Hennou dressa le triste bilan de ses échecs. Son nez enflé
lui donnait l’impression d’être devenu un ognon. Si seulement il la tenait, cette garce, il
l’estropierait pour le reste de ses jours ! A moins qu’il ne lui infligeât le même sort qu’à sa sœur
?... A cette perspective, un sourire de satisfaction illumina fugacement le visage meurtri du
trafiquant malheureux, mais un sourire pas trop accentué par suite des multiples écorchures
l’empêchant de remuer les muscles faciaux. En tout cas, il devinait que dans un sens ou dans
l’autre, la fin approchait : ou il se procurerait rapidement la marchandise ou il lui faudrait
prendre la fuite pour échapper tout à la fois à ses ennemis et à ses amis. Une rude tâche qui,
d’avance, le décourageait, car il ne se croyait plus possible de la mener à bien. Assis sur le
bord de son lit, il se remémorait la suite des évènements pour essayer de se rendre compte à
quel moment il avait pu commettre une faute. Il ne voyait pas… il aurait sûrement obtenu de la
môme le renseignement dont il avait besoin si cette saleté de fille n’était survenue. Après, il ne
se souvenait plus que d’une bataille féroce où le pseudo-père de la gosse s’était mêlé, un jeune
homme solide et qui cognait sec. Mais Hennou en serait venu facilement à bout si l’autre peste…
Ah ! Celle-là, si un jour il l’empoignait sans témoin… il ne lui laisserait pas un os intact ! Et
puis ces gens dans l’escalier qu’il avait dû bousculer pour s’échapper… Il croyait même se
souvenir que d’un coup de tête, il en avait assommé un… Etait-il mort ? Evidemment, cela
compliquerait encore les choses mais, au point où il en était… Désespérant de se sortir seul du
pétrin où il avait glissé, ce trafiquant décida d’appeler une fois encore son chef inconnu à la
rescousse, en dépit du danger que cela comportait.
L’agent secret ne regagna son lit que lorsqu’il fut certain que le trafiquant, de guerre lasse,
s’était couché. Tout en se déshabillant, Djahid confia à son collègue qu’à son avis, il fallait dès
le matin se précipiter chez Daoud Djelloul et lui recommander vivement de ne pas quitter la
petite Loulou d’un iota, car Athmane devait obligatoirement tenter de revoir l’adolescente dans
l’espoir de lui arracher le secret de la cachette de la cocaïne. Pour Djahid, il pensa qu’il était
impossible que le trafiquant ait renoncé à poursuivre sa mission à laquelle il était chargé
d’exécuter, et quelque soit le prix à payer.
Fethi, non convaincu par les propos de son collègue, donna son avis :
Crois-tu, cher ami, que la fillette finira par révéler l’endroit où sa mère a dissimulé la drogue ?
Avec les enfants on a parfois de curieuses surprises. Ils sont capables de beaucoup plus de
discrétion que les adultes, surtout s’ils se sont mis dans la tête que leur silence protège un être
aimé…
Djahid rétorqua avec sagesse :
Je doute que la gamine sache quelque chose. L’enfant aime beaucoup celui qu’elle tient pour son
père et à lui, elle aurait confié le secret si elle le connaissait, mais je suis persuadé qu’elle
ignore tout de cette affaire-là.
Si je te comprends bien, depuis le début, Hennou et nous, nous avons les pieds dedans ?
Non. Pour moi, la mère de Loulou a agi à l’insu de sa fille et je pense qu’il faudrait reprendre
l’interrogatoire de la petite sur un autre plan et avec un autre ton. J’ai ma petite idée là-dessus.
Alors, à toi de jouer, mon ami.
Dans la chambre de l’hôtel où, le trafiquant élisait domicile depuis son arrivée à Alger, il se
tournait et se retournait, incapable de trouver le sommeil : pourquoi son chef ne répondait-il pas
à son appel ?
Pris entre les sentiments contradictoires, Daoud Djelloul n’avait guère fermé l’œil. Son petit
appartement, par suite de l’absence de la petite fille, lui semblait tout d’un coup immense et
vide. Il se rendait mieux compte combien il s’était attaché à la petite graine que le hasard avait
mise sur son chemin, et comme il lui serait difficile de vivre, désormais, sans la revoir. De plus,
sa rupture avec Mellina Choukri le troublait sans le peiner outre mesure. Il regrettait le secours
qu’elle représentait pour ses parents et sur ce point – mais sur ce point seulement – il se
demandait s’il n’avait pas agi bêtement. Tant pour Mellina que pour Loulou, ses sentiments
s’affirmaient limpides, dénués de toute ambiguïté. Il n’en était plus de même lorsqu’il songeait à
la belle et rebelle Sihem Azhar. Daoud s’avouait que du moment où il avait rencontré la tante de
la petite, il pensait beaucoup à elle. Il aimait sa franchise, son autonomie, sa beauté saine,
naturelle et vigoureuse. Il est évident que l’on ne pouvait envisager courageusement
l’introduction de Sihem dans la famille des Djelloul, et rien qu’à la perspective du
comportement de celle-ci. Daoud sentait des frissons glacés courir le long de son dos. Pourtant,
il devinait que cette fille saine, au tempérament de feu, tenace et accrocheuse, ferait une
compagne solide. Sans compter qu’elle devait aimer le football !
A l’immense surprise de la solennelle Kella dont les aventures récentes avaient quelque peu
amoindri la superbe, Daoud Junior se présenta à la cuisine à six heures du matin. A peine avait-
il terminé sa tasse de café, il se précipita dehors, se dirigeant vers le quartier où élisent
domicile les Azhar. Il se donnait pour excuse le besoin impérieux, vital, de revoir au plus tôt
Loubna et de savoir comment elle appréciait son changement de résidence. Mais quand il
poussait la porte, il reconnaissait que le désir de rencontrer de nouveau Sihem entrait pour un
bon coefficient dans la promptitude de sa démarche.
Le jeune Djelloul dissimula mal son dépit lorsque Houda Azhar lui ouvrit la porte. Il se perdait
dans des explications sans fin et peu convaincantes, lorsque Loulou – comme à son habitude –
sauva la situation. Reconnaissant sa voix, elle se précipita et courut se jeter dans les bras de
celui qu’elle persistait à considérer comme son papa. Sous l’œil attendri de sa grand-mère qui
les avait conduits dans la cuisine, Daoud et Loulou s’embrassèrent, se câlinèrent, échangèrent
mille caresses.
Pourquoi tu m’as expédiée ici, papa ?
Parce que… Enfin….
Tu ne veux plus que je dorme chez toi ?
Si, mais… Tu ne te plais pas ici ?
Si…
Puis, se rapprochant de l’oreille de son père, elle chuchota :
Pour tout dire, j’étais mieux avec toi… Tu me reprends, papa ?
Si je te ramène chez moi, ta tante Sihem serait malheureuse, n’est-ce pas ?
Il n’y a qu’à l’emmener avec nous ?
Daoud n’eût, sans doute, pas demandé mieux, mais les petits enfants ne tiennent pas compte des
impératifs sociaux qu’ils ignorent. Djelloul sauta sur l’occasion offerte pour changer le cours de
la conversation.
Et… ta tante, elle dort encore ?
Elle est sortie.
C’est une lève-tôt, dis ? Où est-elle allée ?
J’ignore.
Houda Azhar apporta les éclaircissements à la curiosité de Daoud.
Nous sommes une famille pauvre… Sissi est obligée de gagner un peu d’argent pour arrondir la
retraite de son père. Il faut savoir aussi qu’elle est pour l’instant, en chômage, alors elle se
débrouille en vendant des petites babioles au marché de Laâkiba, pas loin d’ici.
Et qu’est-ce qu’elle vend ?
Des foulards, des bouteilles de parfum… Elle arrive à s’en sortir, tant bien que mal.
Daoud l’aperçut de loin, et il se dissimula pour qu’elle ne le repérât point. Il est vrai qu’elle ne
songeait sûrement pas à lui et qu’elle ne lui prêterait seulement pas attention si d’aventure, leurs
regards se croisaient Il l’admirait, abordant discrètement les passantes et il s’amusait de ses
esquives, de ses retraits, des cachettes qu’elle utilisait et aussi de voir son panier disparaissait
vite sitôt qu’apparaissait la casquette d’un agent de police en faction. Dans ce marché aux puces,
un monde inconnu se révélait au jeune Daoud. Il ne savait rien de la manière dont vivaient toutes
ces petites gens en marge de la société aisée dont lui seul, a le secret. Ce qui le frappait, c’était
surtout la bonne humeur qui paraissait régner dans ce quartier, loin des fronts crispés dans la
haute classe à Hydra.
Le jeune Djelloul s’approcha furtivement de Sissi qui lui tournait le dos :
Alors, le business marche bien ?
Surprise, la jeune fille se retourna brusquement, s’attendant à se trouver en présence d’un
policier. Quand elle reconnut son interlocuteur, son visage s’éclaira :
Quelle surprise ! Qu’est-ce que vous faites par ici ? Ce n’est pourtant pas un endroit pour vous !
Je suis venu spécialement pour te voir, Sihem.
Comment saviez-vous que je suis ici ?
Par ta mère.
Vous êtes passé chez nous ?
Oui, je tenais vraiment à embrasser Loulou.
C’est bien gentil à vous… Vous l’aimez bien, alors ?
Oui… et… et pas uniquement elle…
Elle rougit légèrement, mais détourna la conversation, ou du moins se l’imagina.
Vous aviez quelque chose à me dire ?
Je… commence à bien le croire, Sissi.
La conversation tournait nettement au sentimental et mademoiselle Azhar ne se sentait pas du
tout dans sa peau.
Pourquoi êtes-vous venu me retrouver ?
Parce que…
Parce que quoi ?
Avec une autre fille, c’eût été facile, mais avec Sissi qui vous fusillait des yeux, le jeune homme
perdait toute désinvolture.
Eh bien ! Disons … puisque maintenant il est évident qu’il n’y a rien eu entre ta sœur et moi,
tu… tu ne m’es pas indifférente… C’est pour cette raison que je suis ici avec toi.
En vérité, vous tenez à rester fidèle à la famille ?
Ne fais pas semblant de ne pas comprendre, Sissi !
Elle s’arrêta.
Mais si… je vous comprends parfaitement où vous voulez en venir. Vous souhaiteriez que je
prenne au sérieux vos histoires ? Où ça me mènerait ?
Mais Sissi…
Arrêtez monsieur Djelloul. Je sais que vous êtes sincère dans votre démarche, seulement, vous
n’avez pas encore reçu ma main sur la figure… alors, raison de plus pour décamper tout de
suite. Il ne peut rien se passer entre la fille d’Antar Azhar et le fils de Zoubir Djelloul, rien de
propre tout au moins, et moi, il n’y a que les choses propres qui m’intéressent ! Je sais que cela
vous a amusé et occupé de regarder le milieu misérable où vivent les pauvres, d’accord, et
maintenant, tirez-vous de là et retournez chez les riches de votre quartier, à votre place !
Laissez-moi s’il vous plait, il faut que je vende ma marchandise !
Il la regardait, le cœur un peu gonflé, s’éloigner, et il pensait que le châtiment des riches est
sans doute d’être obligé de vivre avec des riches, et exclusivement avec eux.
L’ex-terroriste en se levant, avait essayé de nouveau et à plusieurs reprises d’entrer en contact
avec son chef inconnu avant d’y parvenir. Tant que le trafiquant ne se décidait pas à quitter
l’hôtel, l’agent Djahid restait en permanence à l’affût pour surveiller le moindre mouvement de
Hennou. Son chef lui eut signifié qu’il n’était plus besoin de l’appeler pour quoi que ce soit, et
qu’il lui donnait jusqu’à vingt-trois heures pour réussir dans la tâche qu’il avait acceptée. Un
échec de sa part serait considéré comme définitif et entraînerait – il devait s’en douter,
remarqua- t-on avec une douleur perfide – de gros ennuis pour sa personne. L’agent secret
devina qu’on s’acheminait vers la fin de l’aventure, et appela tout de suite son collègue Fethi
pour qu’à nouveau il suive l’homme dès qu’il quitterait sa chambre.
Daoud Djelloul ne rentra chez lui que peu avant midi. Pour essayer de tromper sa mélancolie, il
s’était offert une ballade au bord de la mer pour décompresser. Il avait beau se raisonner et se
dire que deux jours plus tôt il ne soupçonnait pas l’existence des Azhar, et que cela ne
l’empêchait pas d’être heureux. Heureux ? Voilà que maintenant, il en doutait. Poussé au
pessimisme, il se voyait sous son vrai jour : un égoïste qui, de crainte de souffrir matériellement
sans ses habitudes de luxe, acceptait de subir l’autorité de ses parents même quand elle
disposait abusivement de son sort. La petite Loulou lui manquait terriblement qui l’appelait
papa, et il regrettait de ne plus pouvoir rencontrer cette Sissi si belle, courageuse et si franche.
En s’introduisant dans l’appartement de ses parents, Djelloul junior se heurta à Kella, la femme
de ménage, qui, après l’avoir salué, lui apprit que sa mère l’attendait au salon où elle lui
demandait de se rendre sitôt de retour. Daoud obéit illico, car il n’avait aucune raison de ne pas
obtempérer aux ordres de sa mère, n’étant pas encore prêt à secouer un joug subi depuis trop
longtemps.
Au salon, il eut un mouvement de surprise en voyant Mellina Choukri converser avec Douja
Djelloul. Avant que le nouveau venu n’ait remué ses lèvres pour saluer ces dames, Mellina se
leva.
Daoud, mon cher Daoud… j’ai réfléchi… Je me suis comportée comme une bornée hier soir. Je
suis venue te demander d’excuser un mouvement d’humeur qui, ma foi, prenait sa source dans un
sentiment de jalousie dont je ne me croyais pas capable. Je tiens beaucoup plus à toi que je ne
me le figurais, Daoud… J’ai un peu honte à te l’avouer, mais tu me connais assez pour savoir
que j’aime les situations claires. J’ai convaincu mes parents d’oublier la soirée d’hier. Pour ma
mère, ça n’a pas été difficile, car elle éprouve beaucoup de sympathie à ton endroit. Mon père a
résisté un peu plus longtemps… Si tu le veux, demain, mes parents reviendront reprendre la
discussion fâcheusement interrompue. J’ajoute que lorsque je suis arrivée j’ignorais que la
petite était partie… Je n’aurai pas l’hypocrisie d’en marquer de l’ennui, mais, pour moi, cela
compense un peu l’humiliation de cette démarche.
Daoud ferma les yeux. Il lui fallait absolument répondre et vite. Or, il éprouvait toujours de
l’angoisse quand il lui fallait décider quoi que ce soit. Adieu ma petite Loulou… Adieu Sissi…
Mellina serait une bonne épouse, du genre traditionnel, la femme que sa position dans le grand
Hydra lui destinait de toute éternité. Il soupira :
Ça marche, Mellina… J’espère que nous serons capables de fonder un foyer heureux et
exemplaire.
D’une voix assurée, elle répondit :
Tu peux compter sur moi, Daoud !
Devant la fermeté et l’assurance de cette réplique, Daoud Djelloul, eut la chair de poule.
A la cuisine, la femme de ménage annonça avec satisfaction au chauffeur de la famille qui venait
d’arriver :
Oh ! Bilal, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer. Je t’apprends que tout rentre dans l’ordre.
Monsieur Daoud est en train de se réconcilier avec sa fiancée.
Mutin, le chauffeur la menaça du doigt :
Aurais-tu encore écouté à la porte, Kella ?
Juste ce qu’il fallait, Bilal… ce qu’il fallait.
Elle se leva et entra dans la salle à manger sans se douter qu’au même instant Athmane Hennou
s’était infiltré dans l’appartement de Daoud en empruntant l’escalier de service. Il jura de bien
vilaine façon en constatant que la gamine ne se trouvait plus dans la chambre et que ses affaires
disparues indiquaient que la fillette avait quitté cet asile. Voyant rouge, le repenti redescendit
l’escalier couteau à la main et, après une hésitation, prit la direction de la cuisine. Il y surgit
alors que Kella sortait de la salle à manger. Elle en hoqueta de surprise et le chauffeur s’étant
retourné, eut tellement peur qu’il tomba en arrière sur les genoux de la femme de ménage.
L’écho d’un pas se rapprochant obligea l’assaillant à se dissimuler dans l’angle formé par
l’avancée de l’armoire métallique. Il intima au couple de ne pas bouger et de ne pas faire de
bruit.
Un seul geste, et je vous décapite en petits morceaux, comme au bon vieux temps !
Comme les Djelloul, homme et femme et leur visiteuse s’apprêtaient à quitter le salon, la porte
s’ouvrit brutalement devant la femme de ménage et le chauffeur marchant les bras levés tandis
que Hennou les suivait, le couteau toujours au poing. Les Djelloul, tout autant que la future
épouse de Daoud, mirent un certain temps à prendre conscience de la réalité du spectacle
s’offrant à leurs yeux. Arrêté dans son élan, Zoubir Djelloul bégaya :
Mais… mais qu’est-ce que cela signifie ?
Le chauffeur voulut expliquer, mais une poussée l’envoya trébucher au milieu du salon où il
pivota deux fois sur lui-même avant de perdre l’équilibre et de s’effondrer sur les genoux de
Douja Djelloul qui, indignée, se redressa en remarquant :
Décidément, vous profitez de toutes les situations, Bilal !
Le chauffeur, assis à même le sol, ne comprenait plus rien et se résignait à ne plus rien
comprendre. Le trafiquant d’un geste rapide tira vers lui de la main gauche, Kella et, la serrant
contre lui, de dos, ordonna :
Que personne ne bouge ou je plante le couteau dans le cœur de cette domestique ! Où est la
petite fille ?
Le silence des autres l’exaspéra, car l’homme commence à en avoir assez des mauvais tours que
ces maudits bourgeois ne cessaient de lui jouer pour l’empêcher de remplir sa mission. Il
brandit son couteau et posa la pointe dans la région du cœur du malheureux otage qui, cria d’un
air étouffé.
Je compte jusqu’à dix… et si personne ne m’a divulgué où vous avez caché la petite fille,
j’enfonce la lame dans son cœur … et puis je compterai encore dix avant de saigner à mort le
vieux… et ainsi de suite jusqu’à ce que quelqu’un se décide à me renseigner !
Le vieux Zoubir et la demoiselle Mellina commencèrent à éprouver des difficultés à respirer.
Mellina Choukri ne tenait pas à montrer à son fiancé qu’elle avait peur et elle pariait sur sa
tendresse pour la sauver en fournissant au ravisseur les indications qu’il réclamait. Quant au
père de Daoud, convaincu que sa femme ne prendrait aucune initiative visant à le protéger, il
s’apprêtait à confier ce qu’il savait à Hennou, lorsque quelqu’un derrière, ordonna sèchement :
Lâchez votre arme, Hennou !
Le trafiquant se retourna vivement et Djahid, pensant qu’il tenait dans sa main un pistolet tira, en
blessant son adversaire au bras, qui fit tomber le couteau. Se rendant compte qu’il ne pouvait
plus rien, le bourreau exécuta un bond formidable, envoya rouler à terre l’agent secret et fila en
direction de la sortie avant que quiconque ait eu l’idée (ou l’envie) de se jeter à sa poursuite.
Daoud cependant allait le faire lorsque leur sauveur, relevé, l’arrêta :
Laissez-le partir… Mon collègue l’attend en bas. Hennou ne nous intéresse pas tellement. C’est
celui auquel il obéit que nous voulons. Vous pensez bien que si je l’avais voulu, il n’aurait pas
quitté cette maison vivant. Je souhaitais qu’il puisse fuir sans se douter que je le laissais fuir. Et
maintenant, où est la petite fille ? Il faut que nous la protégions…
Daoud Intervint :
Elle est repartie chez ses grands-parents.
Au quartier des anciens combattants, impasse des damnés ?
Oui.
Parfait. Je ne pense pas que vous ayez maintenant quoi que ce soit à craindre… Ils savent que la
fillette ne se trouve plus ici.
Avant de quitter les Djelloul et Mellina Choukri, Djahid crut bon de spécifier à Daoud :
En tout cas, si vous entendez le moindre bruit, avertissez-moi. Veuillez noter mon numéro de
téléphone.
Le reste de la journée se passa sans incident notable. Daoud s’en fut faire une promenade en
ville avec Mellina afin de lui faire oublier le triste événement qui venait d’avoir lieu chez lui ;
et les parents Djelloul, apaisés, reprirent espoir dans une évolution favorable de leur situation
financière. Chez les Azhar, Loulou découvrait son nouvel environnement et Sissi essayait de ne
plus penser à Daoud. Quant au trafiquant Athmane Hennou, s’étant pansé tant bien que mal sa
blessure, il passa l’après-midi et la soirée au lit bourré de cachets susceptibles d’apaiser la
fièvre le dévorant. Vers vingt-heures, on l’appela au téléphone. Obéissant, il entendit la voix
habituelle lui ordonner de se rendre au café-restaurant les « 2as » à Staouali pour y rencontrer
son interlocuteur qui le connaissait et lui transmettrait les dernières instructions de son chef
inconnu. Le rendez-vous était fixé à vingt-deux-heures. Son chef raccrocha avant que son
locuteur ait pu dire quoi que ce soit. Cette attitude témoignait du mépris nourri envers l’agent
maladroit. Hennou se rendit à l’adresse indiquée. Djahid à ses trousses. Dans le personnage le
rejoignant, l’agent secret reconnut Madani, un homme d’une quarantaine d’année, entrant avec un
air agacé et triste ; il avait un comportement hostile. De taille plus élevée que Hennou, fine et
souple, la figure longue, les yeux bridés, le front sillonné de rides perpendiculaires, la barbe
inculte, les lèvres proéminentes et gardant l’air hautain sous son costume aplati par un veston en
cuir, l’homme se rapproche plus du type Afghan, impassible et grave, toujours sur ses gardes, et
ne trahissant rien en dehors des émotions intérieures. Les deux hommes, n’ont de traits communs
que la résignation et l’indifférence apparentes. Tous les deux ont tué… égorgé des bébés, des
femmes, des hommes, pillé et volé ; ils n’y contredisent pas, mais ils n’ont tué et pillé que l’état.
Aucun citoyen désarmé, disent-ils n’est tombé dans leurs coups ; c’étaient affaires entre les
services de sécurité et eux. Ils ont joué et perdu une partie impossible ; ils ont tenu bon jusqu’au
bout. Vaincus, ils ont évité la peine du talion. C’était voulu, il en sera ce qu’il plaira à Dieu.
Djahid ne put entendre ce que les deux hommes se racontaient. L’envoyé spécial du grand baron
inconnu arborait un sourire devenu rictus. Il fut frappé par le regard fiévreux de son vis-à-vis.
Ça ne va pas ?
Pour toute réponse, Hennou exhiba son pansement rouge de sang.
C’est quoi, ça ?
Une balle.
Qui ?
Mon suiveur…
Vous souffrez ?
Un peu, oui. Connaissez-vous quelqu’un pouvant me panser ?
Oui, je vais m’en occuper. Mais, avant, dites-moi où vous en êtes ?
Ça traîne… Je n’ai toujours pas récupéré la camelote.
Embêtant ça… beaucoup de monde au courant ?
Pas mal, oui.
Nous n’aimons pas ça, cher ami.
Moi non plus !
Et puis, brusquement, une idée lui traversa l’esprit.
Vous n’allez tout de même pas m’abandonner ?
A votre avis ?
Je pense que vous en seriez capables, mais…
Mais, quoi ?
Si vous me laissez tomber, j’irai voir la police !
Pour leur expliquer comment vous avez assassiné Noudjoud ?
Athmane montra ses dents.
Le meurtre de Noudjoud Azhar sera peu de chose en comparaison de ce que je leur dirai !
Son interlocuteur accentua un sourire.
Si je ne savais pas que vous plaisantez, je pourrais être inquiet et nous détestons l’inquiétude…
Allons, il est temps que je vous conduise chez un médecin de nos amis. Vous ne pouvez
continuer à souffrir ainsi.
Où habite-t-il, votre médecin ?
Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Allez, venez !
Ils quittèrent les lieux en bavardant comme de vieux amis. L’agent secret se demanda où ils se
rendaient à une heure pareille. Il les suivit sans nourrir beaucoup d’illusions. Si les deux
complices s’écartaient des rues encore animées, la filature deviendrait difficile et dangereuse.
Le repenti, fiévreux, parlait beaucoup, poursuivant une sorte de plaidoiries à propos de la
malchance l’ayant accablé depuis le vol réussi de la cocaïne dans les entrepôts des garde-côtes
à Oran. Madani semblait très compréhensif.
Que voulez-vous, mon ami, on ne saurait gagner à chaque fois… Je suis persuadé que notre chef
ne vous garde aucune rancune de votre échec. Peut-être, on vous changera de région… Auriez-
vous une préférence ?
L’ouest… l’Oranie me conviendrait parfaitement. Je connais bien la région… en plus, j’y étais
né.
Les deux hommes, entrés dans une discussion sans fin, ne se rendirent pas compte que la ville
était déjà derrière eux. Immédiatement, ils s’engagèrent sur la longue avancée de terre déserte
donnant directement sur la plage. Brusquement, Madani, qui marchait à la gauche du repenti, se
retourna comme pour revenir sur ses pas et, avant que Hennou ait réalisé ce qui se passait, il
encaissa trois coups de couteau dans la région du cœur. Il s’affaissa comme une fripe sur les
genoux, vomissant du sang. Il réussit à dire :
Traître…
Le tueur murmura :
Désolé, cher ami… mais je vous l’ai répété, nous détestons être inquiets et vos menaces
s’affirmaient inquiétantes…
Djahid, ayant perdu les traces des deux hommes, dut revenir sur ses pas pour entrer, à son tour,
sur la langue de terre que Madani venait juste de quitter. Il ne tarda pas à trouver le corps du
trafiquant. Il s’agenouilla, éclaira le visage :
C’est terminé, Hennou… Tu ne pensais pas retrouver Noudjoud Azhar si vite, hein ? Quant à ce
monsieur Madani, je te promets que je m’occuperai de lui. Fais-moi confiance.
L’aube pointait sur Alger encore enveloppé dans ses écharpes de brume. La petite Loulou
dormait dans le lit de sa tante, mais d’un sommeil agité. Tant de choses s’étaient passées depuis
son départ d’Oran… Elle qui se considérait comme une orpheline (elle voyait rarement sa
maman !) avait subitement découvert un grand-père, une grand-mère, une tante qu’elle admirait
déjà et à laquelle elle souhaitait ressembler, mais surtout le plus merveilleux papa du monde
habitant dans le plus beau quartier d’Alger, dans la plus jolie maison. Elle rêvait qu’elle se
trouvait encore dans la chambre à Hydra, dans le quartier des oligarques, petite princesse
régnant sur un univers douillet et elle souriait aux images se levant en elle pour enchanter ses
songes.
Même si la petite ne lui eût pas donné tant de coups de pieds, Sihem n’aurait pas trouvé le
repos. En dépit de toutes les admonestations qu’elle s’adressait, elle ne parvenait pas à ne pas
penser à Daoud Djelloul. A vingt-trois ans, la fille cadette des Azhar n’avait jamais envisagé de
se marier. Elle était trop attachée à sa liberté. D’autre part, l’exemple de sa mère ne l’incitait
pas à fonder un foyer qui ne pourrait être à l’abri de la gêne. Sissi ne nourrissait guère
d’illusions : les filles pauvres n’épousent que des garçons pauvres et sa pauvreté, elle ne se
sentait pas le goût de la partager. Sissi s’en voulait de ne pas arriver à distraire sa pensée de la
personne de Daoud Djelloul. Le jeune Daoud, un garçon d’un naturel assez timide, lui semblait-
il, paraissait beaucoup plus à son aise lorsqu’il s’agissait de faire le coup de poing. Disait-il la
vérité lorsqu’il lui racontait qu’il s’intéressait à elle ? Pourtant, quel plaisir pouvait-il éprouver
à fréquenter une personne n’appartenant pas à son milieu ? Aucune alliance possible entre les
Azhar et les Djelloul. Sissi se surprenait à en vouloir à ses parents de leur abaissement
inacceptable et avait honte de son injustice. Antar et sa femme Houda, se contentaient d’être de
braves gens et si leur fille se permettait d’extravaguer, on ne pouvait leur en tenir rigueur.
Mécontente des autres et d’elle-même, Sissi se révoltait contre l’humanité entière et repoussait
brutalement Loulou endormie car, au fond, sans l’arrivée de cette innocente, elle aurait toujours
ignoré l’existence des Djelloul. Mais comme Sissi devait être la meilleure belle fille du quartier
des damnés, elle embrassa la petite Loulou avant de chercher vainement à attraper le sommeil la
fuyant.
Dans la chambre à côté, Antar dormait en paix. Il avait toujours bien dormi - même à Paris
pendant les événements - manquant de l’imagination nécessaire pour rêver. A ces côtés, sa
femme Houda pleurait silencieusement en pensant à sa fille Noudjoud. Mais c’est sur le bébé
qu’avait été son ainée que la vieille femme pleurait, non sur la Noudjoud désertant la maison
pour mener une existence dont Houda ne se doutait bien qu’elle n’était pas des plus honorables.
Absorbée par l’angoisse, elle se demandait si le bon Dieu pardonnerait à Noudjoud, morte en
suivant le mauvais chemin. Croyante jusqu’à la moelle, elle se promit de se rendre dès le matin
auprès de l’imam de la mosquée du quartier pour solliciter son avis.
A l’entrée de l’impasse des damnés, au quartier des anciens combattants, Fethi veillait. Djahid
et lui demeuraient persuadés que le baron d’Alger n’avait éliminé Athmane que parce qu’il avait
décidé de se charger lui-même de la tâche manquée par Hennou. Les deux agents secrets
sentaient que la petite fille serait en danger de mort tant qu’ils n’auraient pas mis la main sur le
chef du réseau. Ayant relevé son collègue vers minuit, Fethi guettait à l’abri de l’humidité dans
une encoignure de porte. Le silence et la fraîcheur de l’air l’engourdirent. Fatigué, il se laissa
aller à son tour dans des rêves infinis. Un agent secret ne doit jamais rêver. Fethi n’entendit pas
celui qui s’approchait de lui à pas feutrés. L’agent passa du rêve au néant sans en prendre
conscience. L’exécuteur Madani, eut un rire silencieux et essuya longuement son poignard sur le
vêtement du mort, puis il monta vers l’appartement des Azhar dont, grâce à sa précédente
victime, il connaissait la situation et la topographie de l’immeuble.
Sihem sentait qu’elle s’enfonçait de plus en plus dans le sommeil lorsqu’elle crut entendre un
bruit de porte. Elle donna de la lumière, regarda l’heure : cinq heures ! Qui pouvait bien venir à
cette- heure? Mais comme on choquait la porte de nouveau, elle sauta hors du lit, passa sa robe
de chambre et s’en fut ouvrir. Elle n’eut pas le temps de voir à quoi ressemblait l’homme se
trouvant devant elle, car un coup puissant lui ôta toute notion du monde extérieur. Madani, qui
avait reçu la jeune fille évanouie dans ses bras pour éviter tout bruit inutile, la déposa sur le
plancher, le dos contre le mur, puis referma doucement la porte. D’où il se trouvait, il
apercevait la gosse endormie dans la chambre de sa tante. Avançant sur la pointe des pieds,
l’intrus sortit de sa poche un petit flacon, l’imprégna de quelques gouttes dans les narines de
Loulou qui se débattait quelques secondes. Aussitôt, la petite fille plongée dans un sommeil
artificiel, l’homme l’enveloppa dans une couverture et ressortit avec autant de discrétion qu’il
était entré. Pendant ce temps, Antar Azhar continuait à dormir paisiblement et Houda, -
pratiquante convaincue -, plongée dans la lecture des versets coraniques concernant les
promesses et les menaces du Livre Saint, ne prêtait pas attention à ce qui pouvait se passer
autour d’elle.
Sihem mit longtemps à recouvrer ses esprits. D’abord, elle ne comprit pas, se questionnant ce
qu’elle pouvait fabriquer, assise par terre, dans l’entrée. Mais ayant voulu bouger, elle sentit
une telle douleur à la mâchoire qu’elle ne retint pas le pleur lui montant aux lèvres. Bien que son
esprit fût entièrement occupé par le souci de l’avenir réservé – dans l’autre monde – à sa fille
Noudjoud, l’instinct maternel de Houda Azhar demeurait toujours en éveil. La plainte de Sissi
l’arracha à ses prêches métaphysiques. N’osant pas appeler sa fille de peur de réveiller son
époux qui aurait, selon son habitude, très mal pris la chose, elle se leva et, glissant ses pieds
dans des savates, elle gagna l’entrée où la vue de sa cadette, le visage ensanglanté, lui arracha
un gémissement venu du fond de ses entrailles et qui eut pour effet immédiat d’arracher à son
repos le vieux Antar Azhar qui, à son tour, poussa un cri : « sauve-qui-peut ! » persuadé qu’il se
trouvait encore à Paris Sur-Seine et que la police de Maurice Papon attaquait. Lorsqu’il réalisa
qu’il était très loin dans sa chambre et fort loin dans le temps, des massacres de jadis, il
s’emporta tout en s’enquérant de l’idiote qui avait cru bon de jouer la sirène d’alarme. Les
gémissements redoublant en guise de réponse, Antar – un peu inquiet tout de même – se leva à
son tour, en pestant contre les gens acharnés à sa perte et qui entendaient l’y acheminer le plus
vite possible en le privant de sommeil. Mais, lorsqu’il fut devant sa fille dont la figure était
sillonnée de rigoles sanglantes, il ne pensa plus à dormir et aida sa femme à apporter Sissi sur
son lit, tellement préoccupés par ce qui arrivait à leur fille qu’ils ne remarquèrent pas tout de
suite l’absence de Loulou.
Kella, la femme de ménage des Djelloul, habituée depuis toujours à une vie réglée selon les
préceptes intangibles de la maison, vaquait déjà aux soins du ménage qui lui incombaient. Aussi,
ne fut-elle pas peu surprise d’entendre sonner à la porte d’entrée alors qu’elle se levait à peine
et n’avait point encore mis tout en ordre dans la cuisine. Kella, haïssait l’imprévu et, au lieu
d’aller s’enquérir, elle se perdait dans les conjectures infinies touchant la signification de ce
coup de sonnette plus que matinal. Une nouvelle sonnerie, plus accentuée que la précédente, lui
rendit conscience de ses devoirs, et à l’idée que monsieur et madame Djelloul pourraient être
réveillés intempestivement par une récidive de l’importun, elle se précipita. Mais, sitôt la porte
ouverte, elle recula promptement, reconnaissant Antar Azhar.
Je veux parler à monsieur Daoud en urgence !
A cette heure-ci ?
Où est le problème ?
Mais… monsieur, il dort !
A cette heure-ci, il dort !? Réveillez-le immédiatement !
Une telle désinvolture touchant les mœurs des Djelloul scandalisait l’infatigable Kella à un
point tel qu’elle ne trouvait pas plus de réponse à fournir au vieux Antar. Elle rétorqua assez
piteusement :
Jamais, je ne vous permettrai de rentrer !
Ecarte- toi de là, esclave !
Et Antar fonça dans l’escalier, laissant la femme de ménage pantoise, sur place. Secoué
rudement, Djelloul junior fut arraché au sommeil dans un état d’abrutissement parfait. Il lui fallut
un moment pour se rendre compte que la présence du vieux Azhar à son chevet ne relevait pas
d’un cauchemar. Il jeta un coup d’œil à la montre murale marquant cinq heures quarante cinq et
cette constatation acheva de lui faire perdre pied. Antar le somma de se lever illico. Daoud
protesta :
Mais enfin, pourrais-je savoir par où vous êtes entré ?
Surpris, l’envahisseur Azhar, le fixa, étonné.
Par où voulez-vous qu’on rentre, si ce n’est par la porte comme tout le monde ? Vous rêvez
encore, on dirait ! Allez, ouste ! Levez-vous !
Et la femme de ménage vous a laissé…
Je n’ai nul besoin de demander son avis ! Allez, grouillez-vous !
Ecoutez-moi monsieur Azhar… Je suis quelqu’un de paisible, ennemi de toutes les
complications et pas curieux pour un rond… Cependant, je vous serais gré de bien vouloir me
confier pour quels motifs vous vous croyez autorisé à vous introduire dans ma chambre à l’heure
où les honnêtes gens dorment ?
Car on a enlevé Loulou.
Com… comment ? Quoi ?
Oui, elle a été enlevée après que Sissi fut assommée !
Nom de Dieu !
Daoud était déjà debout dans son pantalon et dans ses souliers. Devant une telle rapidité
enrichie d’une dextérité incroyable, Antar en bavait d’étonnement. A Daoud exigeant des
explications, Azhar raconta les événements de l’impasse des damnés, et que c’était sur ordre de
sa fille qu’il venait trouver Djelloul junior. Le père de Sissi fut bien un peu surpris de
l’inquiétude manifestée par son hôte obligé au sujet de sa benjamine, mais il estima que ce
garçon avait beaucoup de cœur.
Ce voyou lui a esquinté la figure à tel point que le médecin lui a collé deux agrafes dans les
narines ; quant à la petite Loulou… J’espère qu’ils y auront rien fait.
Si jamais ils ont touché à un de ses cheveux, monsieur Azhar, ils auraient affaire à moi.
Ce fut affirmé avec un tel calme que Antar le crut et s’en montra impressionné.
A son tour, Djahid réveillé par le coup de téléphone de Daoud, se montra d’abord incrédule :
Fethi se trouvait là-bas et il lui semblait impossible qu’on ait pu tromper la vigilance de son
collègue. Néanmoins, il donna aussitôt rendez-vous à Djelloul junior chez les Azhar.
En arrivant dans le quartier des anciens combattants, l’agent s’étonna de n’y pas rencontrer son
ami et de ne pas le voir davantage auprès de Sihem Azhar que chacun accablait de questions.
Ras-le bol, la jeune fille finit par crier :
Je vous répète que je n’ai rien vu sauf une silhouette d’homme avant de tomber dans les pommes
! Et puis, y’en a marre, à la fin ! II faut penser à Loulou ! Il faut la retrouver !
Sur ce, elle éclata en sanglots et Daoud lui glissa un bras autour des épaules et, l’attirant contre
lui, l’embrassa sur le front pour la consoler, lui chuchotant à l’oreille, sans trop se rendre
compte de ce qu’il lui racontait :
Ne pleurez pas, Sissi, je te jure que je la ramènerai !
Le combattant Azhar, qui regardait la scène ne s’indigna pas outre-mesure de l’attitude de
l’héritier des Djelloul. Il se contenta de juger, au contraire, que ce garçon relevait du genre doux
et affectueux. Brusquement, Sissi réalisa que son interlocuteur dépassait un peu les limites. Elle
se dégagea :
En voilà des manières !
Daoud rougit et bafouilla :
Excuse-moi Sihem ! Désolé, je… enfin…
Emue, elle lui sourit. Il lui rendit son sourire et elle reposa sa tête sur la poitrine du jeune
homme. Djahid, quant à lui, ne parvenait pas à comprendre la défection de son collègue Fethi.
L’aurait-on kidnappé en même temps que la petite Loubna Azhar ? Une voisine venue aux
nouvelles – car tout l’immeuble dévoré de curiosité -, déclarait que ce matin, on avait découvert
le corps d’un homme tué d’un coup de couteau juste à l’entrée de l’impasse des damnés. Alors,
Djahid sut qu’il était désormais seul à la poursuite du grand baron de la drogue d’Alger. Il eut
une pensée fraternelle pour son collègue qu’il ne reverrait plus, et tout de suite songea à le
venger. Athmane Hennou aussi était mort d’un coup de couteau. La manière de Madani. L’agent
secret crispa les poings. Il était grand temps qu’il ait une conversation avec cet individu.
Je crois savoir où est la fillette.
Ils le regardèrent, sceptiques, mais avec quand même un espoir qu’ils ne songeaient pas à
dissimuler.
Et je vais la chercher.
On vous suit !
Loulou avait mis du temps à sortir de son étourdissement provoqué et c’est sans doute ce qui la
sauva. Quand elle ouvrit les yeux et qu’elle vit le visage de son ravisseur penché sur le sien,
elle dit paisiblement :
Papa est plus beau que toi…
Une gifle l’envoya rouler à l’autre bout du lit où elle était assise. Elle ne pleura pas tout de suite
et, rageuse, menaça :
Quand mon papa saura que tu m’as frappé, tu verras ce que tu prendras !
Madani avança sa longue figure triste vers la petite fille.
Ferme-la ! Tu parleras quand je t’interrogerai, pas avant !
Le ton de l’homme, plus que le coup reçu, fit sangloter la petite fille. Il attrapa quelques cheveux
de la môme et, d’un coup sec, les arracha. L’enfant hurla.
Si tu réponds gentiment, je te ramènerai chez toi… Sinon, je t’arracherai tous les cheveux,
compris ?
Comme elle ne bougeait pas, il leva la main.
Compris ?
Oui.
Je veux que tu me répondes plus vite ! Dis-moi maintenant où ta mère a caché la drogue ?
La quoi ?
La cocaïne qu’elle a dissimulée dans tes affaires avant que vous ne quittiez Oran ?
Je ne sais pas…
Djahid partait de ce principe que le grand chef de bande ne pouvait avoir enlevé la gamine lui-
même. C’eût été trop risqué, et de même qu’il avait confié à Madani le soin, d’éliminer Hennou,
on pourrait supposer que le même Madani avait tué Fethi et emmené Loulou après avoir
assommé Sihem Azhar, c’est pourquoi l’agent secret – toujours suivi de Daoud, de Antar Azhar
et de sa fille – entrait dans la maison habitée par l’assassin lorsque le cri poussé par la fillette
les galvanisa.
Madani arracha une nouvelle mèche de cheveux à la petite qui hurla de toutes ses forces.
Presque aussitôt, sous la triple ruée de Djahid, Djelloul et Azhar, la porte sauta en plusieurs
panneaux. Surpris, Madani sortit son poignard et le pointa en direction de son otage.
Un seul geste de plus et je la saigne ! Restez où vous êtes !
Ils se figèrent sur place et Sissi, instinctivement, peut-être pour être plus proche de sa nièce,
peut-être pour protéger son père, se plaça devant ce dernier. Djahid tenta de négocier :
Soyez raisonnable, Madani. C’est fini pour vous ! Vous ne pouvez pas nous échapper… Lâchez
la fillette!
Dans ces conditions, ce sera fini pour elle aussi !... Je vais sortir avec l’enfant et vous me
laisserez partir… Vous resterez ici… La jeune femme, à vos côtés m’accompagnera jusqu’à la
sortie et je lui confierai la petite sitôt que je serai monté dans la voiture. Accepteriez-vous ces
conditions ?
Djahid s’inclina, ne pouvant rien tenter d’autre, de peur que le sort de la petite ne se soit
aggravé. A ce moment précis, appelée par ce qui se déroulait sous ses yeux, une image monta
dans la mémoire du vieux Azhar. Il se revoyait à Paris sur Seine tirant sur le policier qui
s’apprêtait à embrocher un des ses camarades avec sa baïonnette. Ainsi, c’est le combattant
Antar plus jeune de plus d’un demi-siècle qui, entre sa fille et Daoud Djelloul, envoya, telle une
fusée, son couteau, - qu’il cachait dans sa poche -, et atteignit le ravisseur en plein cœur. La
rapidité et la précision avec lesquelles le couteau a été lancé laissèrent inertes ceux qui se
trouvaient dans la pièce qui ne crurent pas leurs yeux, tous, sauf le kidnappeur de la petite
Loulou qui, touché en plein cœur, s’en fut cogner le mur sous l’impact de la puissante frappe et
mourut avant de comprendre ce qui lui arrivait. Sissi fonça sur sa nièce qu’elle enleva dans ses
bras, mais son père la lui arracha presque aussitôt en criant :
C’est quand même moi qui l’ai sauvée, non ?
L’agent Djahid et Daoud regardaient le cadavre du tueur qui ne pensait certainement pas finir de
la main d’un vieil homme retraité. Djelloul junior soupira et, s’adressant à l’agent secret :
Alors, vous êtes content ?
Je ne le serai que lorsque j’aurai appris comment son chef a su que Loulou n’était plus chez
vous, mais chez ses grands- parents.
Lorsque Daoud, Antar et sa fille eurent ramené la petite Loulou à sa grand-mère qui, après
l’avoir couchée, réclama qu’on la laisse en paix ; le jeune Djelloul prit congé de cette brave
famille. A l’instant où il quittait l’appartement des Azhar, Sihem lui dit :
Je vous raccompagne.
Un peu surpris, mais content, Daoud attendit la jeune fille et, avec elle, descendit l’escalier
branlant, gagna la rue Belouizdad, et la suivit en direction de la place du 1er Mai. L’homme
gardait le silence durant tout le trajet, se doutant bien que Sissi ne marchait à ses côtés que parce
qu’elle avait quelque chose à lui confier.
Dîtes-moi, monsieur Djelloul… ?
Oui, Sissi ?
Pourquoi m’avez-vous embrassée tout à l’heure ?
Le jeune homme flotta un peu car il ne s’attendait pas à cette question.
Ben… parce que … je t’aime.
La jeune fille ne parut pas tellement enchantée de cet aveu et soupira :
C’est bien ce que je craignais… Ecoutez-moi monsieur Djelloul…
Ne peux-tu pas m’appeler directement Daoud ?
Ça compliquerait les choses et elles sont déjà assez difficiles comme ça… Vous prétendez
m’aimer, mais je ne vous crois pas… C’est Loulou que vous aimez et c’est votre affection pour
la petite que vous reportez sur moi.
Je te jure que je t’aime, toi !
Alors, c’est pire que tout !
Mais, arrête à la fin… Pourquoi tu dis ça ?
D’abord, parce que vous avez une fiancée…
Et Daoud constata qu’il avait complètement oublié Mellina. Il en éprouva un léger regret.
Ensuite, parce que nous deux, ce n’est pas possible… Je suis une honnête fille, monsieur
Djelloul… il n’y a rien à espérer en dehors du mariage. Et vous vous rendez compte, d’un
mariage entre nous ?
Où est le problème ?
Elle s’arrêta et le contempla.
Vous n’êtes pas sincère, monsieur Djelloul.
Il baissa la tête. Elle se mit en route.
Peut-être, vous vous figurez seulement m’aimer, mais vous m’oublierez vite quand vous serez
installé avec votre belle jeune fiancée… j’ai vingt-trois ans… vous sûrement plus de trente…
Ce serait déplacé, à nos âges, de croire encore aux contes de fées…
Tu parles comme si je te suis indifférent !
Une fois encore elle s’arrêta et, de nouveau, fixa de ses yeux fiévreux le visage de son
compagnon.
C’est parce que je vous aime que je ne veux plus avoir envie de vous revoir.
Et pour éviter toute réponse, elle le quitta brusquement pour remonter vers son quartier. Il resta
figé sur place sans manifester la moindre volonté de la suivre.
Les larmes qui gonflaient les yeux de sa fille cadraient si peu avec le caractère qu’elle lui
connaissait que sa mère en demeura étonnée, mais Sissi lui intima l’ordre de se taire en lui
promettant de lui expliquer plus tard.
Comment va Loulou ?
Sa mère haussa les épaules et, de la tête, indiqua la chambre d’où arrivait l’écho d’une
conversation où grondait la voix du vieux Azhar qui racontait à la petite fille ses exploits
guerriers auxquels son triomphe rapide sur le sieur Madani redonnait une actualité nouvelle et
une rigueur toute moderne. Dans la chambre, la tante et la nièce n’eurent pas le temps de passer
aux confidences, car Djahid se présenta, déclarant souhaiter parler à la fillette, en tête à tête.
L’entretien entre Djahid et Loulou fut de courte durée. Bientôt, l’agent secret reparut, rit en
voyant Sissi près de la porte.
Vous n’aviez pas tellement confiance, hein ?
Pas tellement.
Eh ! bien, soyez rassurée, c’est terminé. Mais, si vous permettez, mademoiselle, j’ai besoin de
vous parler en particulier.
Moi ?
Oui. Pour arrêter un petit plan en commun.
Daoud Djelloul avait passé une très mauvaise journée, partagé entre le désir de tout envoyer en
l’air, leurs usines en péril, la famille Choukri et ses capitaux, Mellina et ses vertus, et la crainte
de trahir le quartier des oligarques, à Hydra où il était né, où il avait toujours vécu, où il avait
appris à penser selon des directives immuables et qui l’avaient façonné. Son bon sens d’homme
aisé lui chuchotait que la belle Sissi était dans le vrai et qu’il devait se résigner à ne rester
qu’un bourgeois cossu. Pourtant, il savait que même dans un foyer confortable, entouré des soins
d’une femme attentive et de l’affection de ses enfants, il ne se consolerait jamais d’avoir accepté
de passer à côté du bonheur, un bonheur qu’il n’avait pas le courage de conquérir au prix d’un
éclat.
Comme convenu, les Choukri se présentèrent chez les Djelloul pour fêter la réconciliation des
deux familles et reparler du mariage de leurs enfants. Le repas se déroula dans une fausse
ambiance. Mellina, attentive aux réactions de Daoud, s’étonnait, avant d’en montrer de l’humeur,
de son air sombre. Les Djelloul, de leur côté, épiaient les réactions de leur fils dont ils
devinaient qu’il n’assistait à cette réunion que contraint. Madame Choukri, continuant à ne rien
comprendre, s’affirmait la seule à apprécier le repas qu’on lui servait, tandis que son mari se
forçait pour animer une conversation toujours en passe de s’estomper.
On passait au salon pour y prendre le café lorsque la femme de ménage annonça qu’un certain
M. Djahid demandait à entretenir monsieur Daoud. On marqua quelque surprise, mais, au fond,
chacun s’estimait content de cette diversion et on donna ordre à Kella d’introduire l’agent secret
au salon.
Djahid, après avoir salué l’assistance, accepta une tasse de café puis expliqua que les auteurs de
l’attaque contre Daoud ayant été mis hors d’état de nuire, il estimait sa mission accomplie et
regagnait son poste à Oran. Le jeune Djelloul ne put s’empêcher de lui demander :
Auriez-vous réussi à mettre la main sur ce que ces hommes cherchaient auprès de Loulou ?
Non. A mon avis, nos adversaires se sont imaginé des choses qui n’ont pas eu lieu. La cocaïne a
vraisemblablement été détruite par la compagne de Hennou prise de remords à l’idée qu’elle
salissait sa famille. Un sursaut de dignité si vous voulez. Je pense qu’elle ne comptait informer
son compagnon de son geste que lorsqu’elle se serait trouvée à Annaba, espérant qu’il lui
pardonnerait ; et malheureusement ce ne fut pas le cas. Elle se faisait de bien étranges illusions,
la pauvre fille…
Alors, tout ça pour ça… Enfin, tous ces morts… pour rien ?
Oui, monsieur Daoud. C’est souvent ainsi, hélas, dans notre métier.
Ayant terminé de boire son café, Djahid s’apprêtait à prendre congé lorsque Kella – toujours
elle – entra sans frapper, le visage congestionné, ouvrant et fermant convulsivement la bouche.
Cet état de fait créa une sensation violente. Sévère, madame Djelloul l’admonesta :
Que se passe t-il encore, Kella ?
Incapable de prononcer un mot, la femme de ménage se transforma en une sorte de sémaphore,
tentant d’expliquer par gestes ce qu’elle ne parvenait pas à exprimer. Encore, Douja Djelloul,
stupéfaite, s’enquit :
Qu’est-ce qu’il y’a ? Tu es devenue muette, subitement ?
A l’instant où Kella s’apprêtait à répondre à sa patronne, Sihem Azhar se montra sur le seuil du
salon – tenant Loulou par la main - dispensant madame Djelloul de trouver une explication au
comportement de sa femme de ménage. La gamine courut à Daoud qui la prit dans ses bras,
scène que Mellina Choukri regardait avec contrariété, non dissimulée. La mère de Daoud,
devinant l’irritation de celle qu’elle espérait pour bru, se rangea tout de suite de son côté en
s’adressant sur un ton très sec à mademoiselle Azhar.
Permettez-moi de vous dire que cette visite est inopportune à cette heure-ci…
Excusez-moi, madame, mais demain matin, ma petite nièce retourne à Oran, en pension… Elle
n’a pas voulu s’en aller sans dire au revoir à son… à Da… enfin à votre fils, quoi ! Je ne tenais
pas à la ramener, mais comme nous devons nous rendre à une fête familiale où nous sommes
invités, pas loin d’ici, on a fait un crochet… Loulou part pour longtemps… on ne peut pas la
garder chez nous…
Mais… Mademoiselle, de quoi je me mêle ? Agissez comme il vous plaira. Maintenant qu’il est
prouvé que cette fille ne nous est rien, nous n’avons pas qualité pour nous immiscer de son
avenir encore moins de son existence…
A son tour, et pour épauler sa femme, monsieur Djelloul père entra en scène.
Nous comprenons parfaitement la raison de votre initiative quelque peu inutile, mademoiselle,
mais je juge que cette comédie inattendue a assez duré…
Mellina Choukri approuva :
C’est aussi mon sentiment !
Fawzi Choukri, plus conciliant, apaisa sa fille.
Calme-toi Mellina, ce n’est pas grave… Un caprice de gamine, c’est tout.
Non convaincue par les propos de son père, Mellina commençait à perdre son sang froid.
Oui, un caprice de gosse, je comprends… mais depuis que ces gens sont entrés, Daoud a
complètement changé d’attitude !
Sihem Azhar savourait un triomphe que ses adversaires eux-mêmes reconnaissaient.
Condescendante, elle ordonna :
Loulou… allons-nous-en, et amène-toi ! Je crois que nous ne sommes pas en sympathie, ici.
Daoud reposa la gamine à terre, s’engageant en échange à lui rendre visite régulièrement.
Mellina, outrée, protesta :
Pourquoi te donner de la peine ainsi, Daoud ? Adopte-la donc, pendant que tu y ‘es !
Pourquoi pas, Mellina ?... Il est si rare qu’un enfant puisse choisir lui-même son père…
Loulou, comme à son habitude, imprévisible, crut bon d’ajouter son grain de sel et, montrant
mademoiselle Choukri du doigt :
Qu’est-ce qu’elle a donc toujours à râler, celle-là ?
Eh !
Mellina ne put rien exhaler d’autre que cette exclamation monosyllabique pendant que la drôle
Loulou rejoignait sa tante mais, au passage, Djahid attrapa la petite par le bras et l’attira à lui.
Nous ne nous verrons plus, Loulou… Alors, et avant que tu partes, tu ne veux pas confier à moi
le secret ?
Quel secret ?
Celui que ta maman t’a confié et t’a fait jurer de ne divulguer à personne ?
Elle ne m’en a jamais parlé.
Avant de partir pour la gare, tu sais, à Oran, elle ne t’a pas montré qu’elle cachait quelque chose
dans tes affaires ?
Non.
Djahid adressa un sourire triomphant à l’assistance.
Vous voyez que depuis le début, les uns et les autres, nous sommes partis sur une fausse piste.
Mais brusquement, son visage redevint sérieux sous l’influence d’une idée nouvelle.
A moins que…
Il rattrapa la fillette qui déjà s’écartait de lui.
Écoute-moi bien, Loulou… juste avant de quitter la chambre où vous aviez dormi… ta mère n’a
pas réparé quelque chose dans tes affaires ?
Si… mon cabas… Elle a trouvé qu’une paroi se défaisait… Je ne m’en étais pas aperçue… Elle
a emporté le cabas dans la salle de bain et elle y a travaillé longtemps avant de me le rendre.
Nom de Dieu !
Tout le monde fixa l’agent secret. Il s’adressa à sa tante :
Excusez-moi, mademoiselle, où sont-elles ses affaires ?
Mais… dans ma chambre. Je n’ai pas encore préparé sa valise.
Djahid se leva.
Filons tout de suite les chercher !
Oui mais… Mes parents nous attendent pour la fête !
L’homme eut une hésitation.
Bon, je ne tiens pas à priver Loulou de la fête… Je serai chez vous demain matin à la première
heure. Et surtout ne touchez à rien.
Je n’ai pas envie de me mêler à ces histoires, monsieur !
Sihem et Loubna Azhar parties, Djahid soupira :
On ne pense jamais aux choses les plus simples… Dans cette profession, le plus difficile est de
se mettre à la place de ceux que nous traquons… d’adopter leur mentalité pour tenter de prévoir
ou de deviner leurs réactions. Eh bien ! Je ne suis pas mécontent de rentrer chez moi en
considérant que ma mission est bien accomplie. Ainsi, la mort de mon collègue Fethi ne sera pas
vaine.
A la stupéfaction générale, Fawzi Choukri piqua une colère inattendue. Se mettant debout, il
déclara :
Ça suffit maintenant ! Nous avons encaissé assez d’humiliations, ma fille, ma femme et moi !
Puisque votre fils semble tellement s’accrocher à cette gamine, Djelloul, faites-lui donc épouser
cette insolente personne qui sort d’ici ! J’aimerais vous apporter mon argent pour sauver vos
usines en ruine, mais pas à n’importe quel prix !
Ne sachant quoi dire, car, pris au dépourvu, Zoubir Djelloul essaya de calmer son invité.
Calmez-vous, Fawzi, voyons !
Non, cela suffit comme ça !
Sa fille Mellina, tenta de protester.
Mais, père… Qu’est ce qu’il te prend ?
Ferme-la, toi ! Tu n’as pas assez avalé de couleuvres ? Aie donc un peu de dignité ! Des garçons
comme ça, tu en trouveras dans tous les coins de rues tant que tu voudras ! Avec ma fortune, les
coureurs de dot ne te manqueront pas !
Du coup, Zoubir Djelloul se fâcha.
Je vous rappelle que vous êtes chez moi, cher monsieur !
Oui, mais plus pour longtemps !
Ordonnant à sa femme et à sa fille de le suivre, Choukri s’en fut sans prendre congé de personne.
Lorsque les Djelloul se retrouvèrent entre eux, leur indignation un peu calmée, leur fils s’avoua
assez content de ce qui venait de se passer, convaincu de l’échec qu’eût été son mariage avec
Mellina. Ses parents prirent assez mal la situation. Le père gronda :
Et nos usines, maintenant, tu t’en moques ?
Excuse-moi, père, mais je ne pense pas que leur bonne santé vaille d’être payé de mon malheur.
Ce ne sont que des propos vides de sens !
Pas pour moi… C’est long une vie ratée.
Et son père, frappé par cet imprévu, s’oublia au point d’insulter son fils, tout comme un vulgaire
prolétaire. Sa mère sursauta.
Que vas-tu faire maintenant, Zoubir ?
Rien… Sauf que tu ne peux pas comprendre, ma chère. Après tout, je crois que tu as peut-être
raison, Daoud… Je vends tout et nous nous retirons dans notre propriété, au bled.
Sa femme protesta.
Dans ce trou ?
Eh ! oui, ma chère, quand on a raté ce qu’on a entrepris, rien de mieux qu’un trou pour se cacher.
Bonne nuit.
Entrant dans son appartement, Daoud eut une surprise en y découvrant l’agent Djahid installé
confortablement dans un fauteuil. L’agent secret accueillit Djelloul junior avec des excuses.
Pardonnez-moi de cette intrusion chez vous en empruntant l’escalier de service.
Mais pourquoi ?
Parce que j’ai l’intention de profiter de ce que la famille Azhar est à la fête pour aller examiner
les affaires de la gamine…
Mais, n’aviez-vous pas promis à Sissi que vous n’irez que demain matin ?
En effet, mais voyez-vous, cette affaire a coûté tant de sang, déjà, il me semble que je n’ai pas le
droit de ne pas m’en emparer de cette marchandise aussi vite que possible. J’irai m’en excuser
auprès de mademoiselle Azhar. Je suis persuadé qu’elle comprendra.
Probablement… Au fait, et pour quelles raisons ces confidences ?...
J’ai pensé que vous aimeriez m’accompagner, d’autant plus que vous avez été mêlé à cette
histoire contre votre volonté. Je me suis figuré que cela vous plairait d’assister à sa fin ? En
plus, si les Azhar rentraient plus tôt que prévu, vous seriez là pour m’aider à obtenir des
excuses.
Puisque vous y tenez, allons-y !
Merci… mais nous attendrons vingt-deux heures au moins pour nous y rendre… Comme nous
devrons entrer par effraction, cette heure nous permettra de ne pas éveiller les soupçons du
voisinage… vous comprenez ?
Le cœur de Daoud battait un peu plus fort que d’habitude lorsqu’il s’engagea derrière son
acolyte, dans l’escalier menant chez les Azhar. Une bouffée de jeunesse lui montait au cerveau et
le grisait. Devant la porte qu’il leur fallait franchir, Djahid tendit la torche de son téléphone à
son accompagnateur, en chuchotant :
Eclairez bien droit la serrure…
Le jeune Daoud dirigea le rayon étroit sur les mains de son confident qui crochetait la porte sans
le moindre bruit. L’opération réussie en quelques secondes, Daoud Djelloul admira une
dextérité susceptible de transformer son compagnon en un habile cambrioleur. Ils gagnèrent
directement la chambre de Sihem Azhar, mais là, à la grande surprise du jeune Daoud, l’agent
secret s’accroupit derrière la tête du lit et ne bougea plus. L’héritier des Djelloul, interloqué,
demanda :
Que se passe t-il ?
Eteignez la lampe, vite, et abritez-vous derrière la porte et ne bougez plus. J’attends quelqu’un.
Qui ?
Le gros poisson.
Une multitude de questions montaient aux lèvres de Daoud, mais il comprit tout de suite que ce
n’était pas le moment de bavarder. Ils restèrent silencieux comme des morts, écoutant le silence
vivant de la maison endormie. Les minutes passèrent et qui parurent interminables au néophyte
pas tellement rassuré. Soudain, un chuchotement vint jusqu’à lui.
Tenez-vous sur vos gardes… il arrive…
Daoud se concentra et il lui parut, en effet, saisir l’écho d’un objet métallique frottant contre un
autre objet métallique. Il réalisa qu’on essayait de nouveau d’ouvrir la serrure. Parce qu’il
s’efforçait à écouter, il surprit le craquement léger de la porte qu’on refermait, puis le
glissement d’un pas feutré, suivi d’un arrêt que le visiteur dut prolonger longtemps. Daoud en
eût crié d’énervement. Enfin, la porte de la chambre s’entrebâilla à peine, puis un peu plus
franchement avant que le panneau soit repoussé presque à toucher Daoud. Il ne pouvait
distinguer la silhouette de celui qui s’encadrait sur le seuil très légèrement éclairé par la fenêtre
du couloir. L’homme resta encore un instant immobile. Alors qu’il se mettait en mouvement vers
le lit, la voix perçante de Djahid éclata dans le silence :
Entrez donc, et bienvenu monsieur, le grand chef !
En réponse, avec une rapidité de réflexe qui sidéra le jeune Djelloul, l’intrus tira, mais dans le
vide. L’agent secret riposta presque aussi rapidement et l’homme s’effondra d’un bloc avec un
bruit doux. Aussitôt, une rumeur nocturne gronda dans l’immeuble. Djahid, doucement, ordonna :
C’est terminé monsieur Daoud, vous pouvez donner la lumière.
Daoud toucha le commutateur, se pencha sur le cadavre. Une contraction subite passa sur ses
traits à la vue du sang qui coulait des deux côtés du corps de l’homme gisant sur le sol ; ses
doigts tremblaient si fort qu’il ne parvenait pas à le toucher. Reprenant ses esprits, il le retourna
pour voir son visage, mais, il le lâcha aussitôt en hurlant de toutes ses entrailles :
Mon Dieu ! Mon Dieu… c’est… c’est Fawzi Choukri !...

CHAPITRE VI

Ce que je ne comprenais pas, dit Djahid, c’est comment ces trafiquants avaient pu savoir que la
gamine ne se trouvait plus chez vous et ce qui m’intriguait davantage, c’est que Hennou n’était
pas au courant… Or, il ne faisait aucun doute que son chef et lui étaient en relations étroites.
J’en arrivai donc à cette conviction : Hennou croit Loulou chez vous et, par conséquent, son
patron en est également persuadé, sinon il eût chargé l’assassin de la jeune femme de se rendre
directement chez les Azhar à l’impasse des damnés. J’en déduisis que nos adversaires surent le
changement d’adresse de la petite fille presque au moment même où ses grands-parents venaient
la récupérer. De là à penser qu’il y’avait un informateur qui se tenait dans votre salon, cher
monsieur Daoud, il n’y avait qu’un pas que la logique m’invitait à franchir. Je le franchis et,
immédiatement, je mis hors de cause la femme de ménage quelque peu fatiguée et surveillée, le
chauffeur de la famille, qui était tout le temps à l’extérieur qu’en plus, ce jour-là, il était absent
lors du départ de la môme. De gré ou de force, je devais impérativement admettre que le grand
baron se révélait être ou un Djelloul ou un Choukri. Vous, pas question, puisque la petite Loulou
ne demandait pas mieux que de rester en votre compagnie. Votre mère, sûrement pas. Quant à
votre père, il jouit d’une réputation ancienne qui m’interdisait de soupçonner quoi que ce soit
sur lui. Restaient donc les Choukri.
Daoud écoutait avec intérêt l’agent du DRS, ne parvenant pas à croire tout à fait à la réalité de
ce qu’il avait vu et de ce qu’il entendait. Il suivait la démonstration de Djahid en tenant la tête.
Ce qui me frappa, tout de suite, lorsque je m’interrogeai sur les antécédents de la famille
Choukri, c’est qu’on ne peut guère remonter au-delà d’une trentaine d’années, c’est-à-dire au
moment où elle fait une apparition modeste à Alger dans un petit commerce de tissu, à la place
des Martyrs. Rapidement, sans tambour ni trompette, sans éclat, sans la moindre publicité
Choukri réussit et son compte en banque s’élève tous les jours ou presque à des hauteurs plus
qu’enviables. Une année plus tard, il dirige un bureau d’import-import et une usine sur les
hauteurs d’Alger pour lesquels il obtient beaucoup d’aides et de facilités parmi l’oligarchie. Il
est un des premiers à traiter des affaires avec les pays voisins, notamment le Maroc, et cela a
mit la puce à l’oreille à l’Administration qui m’emploie. Dans l’impossibilité où j’étais de
soupçonner sa pauvre femme, dont la sottise n’est point feinte, je n’avais plus le choix qu’entre
Choukri et sa fille. Je penchai plutôt pour Mellina Choukri dont le caractère entier me paraissait
capable de prendre toutes les responsabilités, mais contre cette hypothèse, son âge. Les affaires
de son père s’affirmaient prospères avant qu’elle n’eût atteint l’âge de la raison. Il ne me restait
donc que Fawzi Choukri lui-même. Je décidai de lui tendre un piège. D’autant plus que la mort
de Hennou Athmane, puis celle de Madani, devaient – s’il était le gibier que je cherchais –
l’obliger à mettre la main à la pâte, car il semblait moins sûr qu’il fît appel à un tiers pas encore
apparu dans le circuit.
Et alors, la cocaïne, l’avez-vous finalement, découverte ?
Exactement comme je l’ai pensé subitement chez vous, dans votre salon. Je m’étais autorisé à
croire que la mère de la fillette ait détruit ou abandonné cette drogue qui, pour elle, ne valait pas
la meilleure garantie. D’autre part, puisque Loulou, en dépit des menaces, voire des coups,
persistait à répéter qu’elle n’était au courant de rien, c’est qu’en effet, elle ne savait rien. A son
âge, on ne joue pas les martyres pour une promesse à une morte. Donc, obligatoirement, sa mère
avait détruit la marchandise à la dernière minute et c’est ainsi que, me rendant chez les Azhar, je
lui ai posé la question que personne n’avait songé à lui poser et que j’ai pu examiner au
millimètre carré le cabas que Noudjoud avait cousu. Il n’y avait aucune trace de cocaïne. Avec
l’accord de mademoiselle Sihem et sa nièce, nous avons mis sur pied le scénario joué chez
vous. Si Fawzi Choukri était l’homme que je soupçonnais, il lui faudrait se rendre presque
immédiatement au quartier des anciens combattants, chez les Azhar miraculeusement absents
cette nuit-là. La colère soudaine, imprévue, inexplicable, que Choukri piqua m’assura que mon
intuition m’avait donné raison. Ce coup d’éclat n’avait d’autre motif que de lui permettre une
sortie précipitée. Vous connaissez la suite.
Dans certains journaux proches du pouvoir, on parla d’accident pour maquiller la mort de
l’homme d’affaires, Fawzi Choukri ; seul, le quotidien indépendant El Watan, dans sa livraison
du lendemain, rapportait - dans un article signé par la journaliste S. Tlemçani - cette affaire de
trafic de cocaïne, qui a pris l’ « allure d’un grand scandale, ayant éclaboussé certains hauts
responsables des garde-côtes d’Oran ». Sa femme et sa fille quittèrent leur résidence lorsque les
enquêteurs eurent acquis la conviction qu’elles ignoraient tout des agissements de leur père et
mari. Et l’on entendit plus parler d’elles.
Les Djelloul, à leur tour, après avoir vendu leurs biens, abandonnèrent Hydra pour s’installer à
demeure, dans leur propriété campagnarde, à Tlemcen. La femme de ménage et le chauffeur de
famille se sont unis pour le meilleur et pour le pire et ont convolé en justes noces et vivent dans
un quartier pas loin d’Alger. Quant à Daoud Djelloul, il resta dans son quartier natal à Hydra
pour y travailler, ne manquant jamais d’aller chercher « sa » fille Loulou chaque fin de semaine
pour la promener et la chouchouter. Cette graine du hasard que Dieu lui a offert, il l’acceptait
pour que son existence ne fût pas complètement inutile.
Un jour qu’il se rendait à l’impasse des damnés, pour embrasser celle qui allait devenir
officiellement sa fille avec le consentement des Azhar, il rencontra Sissi qui l’évitait
méticuleusement depuis la fin de l’aventure Choukri. Il l’apostropha calmement :
Tu penses que ce n’est toujours pas possible, Sissi ?
L’imperturbable Sihem, émue, rougit et finalement se mit à pleurer tout en marmonnant :
Non… jamais, Daoud… jamais ! Vous êtes Daoud Djelloul et moi Sihem Azhar… et à cela
personne ne peut rien changer.
Pardon… Mais… Il y a monsieur le maire qui a le pouvoir de te transformer en Sihem Djelloul,
non ?
Perplexe, elle le fixa à travers ses larmes et, l’imprévisible Loulou, qui détestait l’inaction,
interpella son père :
Pourquoi tu n’embrasses pas Sissi puisqu’elle a du chagrin?
Et Daoud qui, ne demandait pas mieux, obtempéra.
FIN.

Du même auteur, chez le même éditeur:

- Deux femmes, deux destins : (nouvelles 2009)


- La dame au parfum des Genêts : (roman 2013)

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