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INITIATION À LA PHILOSOPHIE

(SCIENCE, POLITIQUE ET PHILOSOPHIE)

Sommaire

Présentation : Philosophie, Science et Politique

Introduction : Qu'est-ce que la Philosophie ?

I. COSMO-LOGIE

1. Mathématique

2. Physique

3. Biologie

II. PSYCHO-LOGIE

1. Anthropologie

2. Psychologie

3. Éthique

III. PHILO-SOPHIE

Conclusion :

Qu'est-ce que la Philosophie ?

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PRÉSENTATION : PHILOSOPHIE, SCIENCE ET POLITIQUE

Ambitionnant d’articuler le Sens du Monde et de l’Action humaine, seuls « objets » à nous intéresser vraiment, nous les Hommes, la Philosophie présente nécessairement un lien avec eux et donc avec les Sciences exactes (Mathématique, Physique, Biologie) qui étudient le premier et avec les Disciplines (Anthropologie, Psychologie, Politique) qui régissent la seconde. Mieux, celles-ci dessinent en creux la place de celle-là : cette dernière « achève » leur œuvre. Aussi s’initier à la Philosophie implique que l’on passe par le chemin qu’elles empruntent. A défaut, la « Reine des sciences » se bornerait à un Discours surnuméraire et vide, sans rapport avec ce qui anime effectivement les humains.

Mais si nous devons repasser par la Physique et la Politique, il s’en faut que nous puissions nous contenter d’en répéter les acquis. La Philosophie se réduirait alors à une matière redondante et superflue. Il convient au contraire qu’elle y repère les signes de leur propre dépassement et, s’appuyant sur eux, en explicite le contenu, énonçant leur signification, et conséquemment celui de la Recherche humaine ; ce qu’elles-mêmes ne sauraient faire, engagées qu’elles sont dans leur tâche positive respective, détermination des lois naturelles pour l’une, sociales pour l’autre. Sur le Sens ultime, inexorablement poursuivi par l’Homme, elles demeurent finalement muettes, n’en anticipant que la nécessité.

Ainsi si la Physique renvoie à la Raison première du Monde et la Politique à la Fin dernière de l’Humanité, ni l’une ni l’autre ne proposent une claire, ferme et démonstrative formulation de leur teneur précise. Or c’est ce dont nous avons le plus impérieux besoin, quand on veut, au-delà des avancées ou réussites scientifiques avérées et des améliorations ou progrès historiques flagrants, procurer à notre « marche » un sens assuré et incontestable, susceptible en tout cas de justifier authentiquement notre existence. Car nul Homo sapiens ne saurait se limiter à répondre à des questions mondaines et à résoudre des problèmes sociaux, deux tâches qui, pour importantes qu’elles soient, ne comblent point le Désir de Savoir, toujours en quête d’une Vérité absolue.

Depuis son apparition immémoriale sur terre, l’Homme n’a en effet jamais poursuivi qu’un but, la Compréhension ou la Réflexion totale. Et celle-ci, tout en s’accomplissant déjà partiellement dans l’Epistémè et dans la Polis, ne se réalise véritablement que dans et par une Étude de la Raison elle-même, soit une Science qui ne traite que de la science même. L’objet et le sujet y coïncidant, elle seule est en mesure de produire des énoncés absolus, absous de toute extériorité et se suffisant à eux-mêmes. Contrairement aux thèses scientifiques, immanquablement hypothétiques, et aux doctrines politiques, invariablement provisoires, la théorie philosophique développe des spéculations pures et constantes et donc pleinement rationnelles ou satisfaisantes pour notre Esprit.

Pour le confirmer, il convient d’épouser le rythme même du procès de la connaissance tant naturelle qu’humaine, et d’en souligner à la fois l’enjeu et la lacune. Pas à pas et simultanément s’y dévoilera une vérité obligée et l’exigence d’une Vérité plus haute, qu’il appartient précisément à la Philosophie de prendre en charge et d’articuler, fût-ce en s’opposant cette fois à la démarche scientifique stricto sensu. Cette différence de méthode n’induit nulle rupture : la «Reine des sciences » n’abolit aucunement celles-ci, elles les « couronne » ou parfait, en révélant la vérité profonde, inaperçue ou tue néanmoins par elles. Partant elle constitue leur conscience de soi.

Telleest l’unique voie d’accès à la Philosophie. Point n’est besoin, pour s’y initier, de spécieux préalables. L’écoute attentive et ordonnée des différentes disciplines et des pratiques humaines forme un guide sûr. En même temps qu’elle trace les contours du Savoir et de l’Idéal, elle ouvre l’horizon de la Sagesse et/ou du Système de la Science (Hegel), en quoi consiste sempiternellement le Rêve philosophique. Loin de s’identifier cependant à une vaine chimère, ce dernier se confond avec le Logos effectif dont le propre est justement de se réfléchir lui-même et d’exprimer du coup l’Absolu, le Vrai ou le Tout. C’est ce que nous vérifierons ici, à l’encontre de tous les « sceptiques », anciens ou modernes, qui, sans s’en rendre compte, philosophent également, mais se condamnent à le faire de la pire des façons, inconséquemment ou honteusement, gaspillant leur temps à dénoncer peu ou prou philosophiquement la Philosophie, au lieu de le consacrer à sa fondation.

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INTRODUCTION

Qu'est-ce que la Philosophie ?

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L'initiation à la philosophie exige la réponse à l'interrogation Qu'est-ce que la Philosophie ? -soit que l'on brosse au préalable le portrait du Philosophe (Platon 1 )-, sous peine de ne point savoir à quoi l'on entend s'introduire. Et puisque cette question est déjà une question philosophique et même la première d'entre elles, celle qui prédétermine les autres, en s'engageant dans son étude, on se trouve pris d'emblée dans un cercle inévitable qui revient à philosopher sur la philosophie. Loin de constituer cependant un cercle vicieux, le retour originaire de la philosophie sur elle-même témoigne de son statut réflexif 2 , à l'image de celui du Discours dont le propre réside précisément dans sa capacité de se signifier soi-même. Ne forme-t-elle pas d'ailleurs une modalité privilégiée, nous le verrons, du Langage ?

Au point de départ cette discipline se résume du reste à un nom -" ce mot de philosophie " (Descartes 3 )-, terme d'origine grecque, Philo-Sophia (Amour de la Sagesse), et forgé par un mathématicien hellène du VIè siècle av. J.C., Pythagore.

" Ce sont donc bien les Grecs qui créèrent la philosophie, dont le nom, au surplus, ne sonne pas étranger. ( ) Le terme de « philosophie » est une création de Pythagore." (Diogène Laërce 4 )

Or les Hellènes apparaissent comme les fondateurs de la science mathématique –le premier théorème mathématique date de Thalès, un penseur du VIIè siècle originaire de la Grèce d'Asie mineure, et le manuel instaurateur de la discipline remonte aux Éléments d'Euclide, un mathématicien de la Grèce hellénistique du IIIè siècle- et du régime démocratique, fût-il partiel, qui date de l'Athènes des VIè et Vè siècles. Et leurs deux découvertes présentent un lien intime irrécusable, à l'argumentation ou à la démonstration de l'une répond le débat ou le raisonnement de l'autre : un même principe les ordonne, l'obligation de justification ou de la preuve rationnelle et partant de la mise en commun, et donc égale, du savoir ou du pouvoir. Issue du même « esprit », la philosophie ne saurait échapper à cette règle, ce que confirme sa mise en forme paradigmatique, celle de Platon, auquel on doit sa véritable naissance, Pythagore lui-même et Socrate n'ayant jamais rien écrit, quant aux présocratiques en général, leur œuvre demeurant trop proche de la littérature. Et l'auteur de la République et du Timée a affiché clairement sa volonté « scientifique » et/ou pédagogique dans sa « Dialectique ».

science philosophique

"LaphilosophieproprementditecommencepournousenGrèce ( en tant que science." (Hegel 5 )

Aussi ce n'est qu'improprement que l'on parle aujourd'hui de la philosophie orientale.

).AvecPlatoncommencela

Son appellation confirme pleinement ce point. Ainsi aimer (philein) veut dire demander ou désirer une chose, une personne ou une idée, ce qui présuppose que l'on manque de ces objets. En tant qu'être aimant, le philo-sophe débute par l'épreuve du manque. A l'encontre de l'affirmation de la certitude immédiate (opinion), de la pseudo-science (technique) ou de l'habilité politique, la conscience philosophique démarre par l'aveu de son ignorance/inscience et conséquemment par le doute, l'examen ou l'interrogation. Seul un sujet sceptique peut au demeurant s'adonner à une authentique recherche, libre qu'il se trouve de tout préjugé.

A l’instar de la science, la philosophie prend sa source dans l’étonnement/ l’émerveillement.

"Carcetétatquiconsisteàs’émerveilleresttoutàfait d’unphilosophe;laphilosophienedébute en effet pas

et il semble bien ne pas s’être trompé sur la généalogie, celui qui dit que Iris [déesse messagère des dieux, symbole de la Sagesse] est la fille de Thaumas [même racine en grec qu’émerveillement]." (Platon)

Remettant en cause toutes les évidences naturelles, la connaissance effective s'amarre au questionnement : pourquoi le monde est ce que et comme il est et non autre ou autrement ?

autrement,

1 cf. Le Politique 257 a et Le Sophiste 254 b

2 vide I. Thomas-Fogiel, Référence et Autoréférence (Vrin 2006)

3 Principes de la philosophie, Lettre-Préface p. 557

4 Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Introd. pp. 40-42 ; cf. égal. Cicéron, Tusc. V. III. 7-9

5 H.Ph. Introd. IV. App. 2. p. 331 et Platon p. 389

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Autrement dit la philosophie ne commence pas par le dogmatisme (dogma : opinion) mais par lescepticisme(skepsis:examen).Dece moment les Dialogues platoniciens, dont la forme inscrit d’emblée la « discussion » au cœur de leur contenu et induit le " doute " ou " l’embarras " 6 chez les interlocuteurs et le lecteur, ainsi que les Méditations cartésiennes, qui s'ouvrent par "Des choses que l’on peut révoquer en doute", représentent une illustration exemplaire. Par delà le pyrrhonisme et sa suspension du jugement (epokhê), le scepticisme bien compris

un moment de la

constitue la première étape -" le premier degré vers la philosophie ( philosophie elle-même " (Hegel)-, ou du savoir en général.

)

Mais si la philosophie débute bien par l'interrogation, il s'en faut qu'elle finisse par elle :

celle-ci n'en est que le point de départ. Car si la question ouvre bien la possibilité de la connaissance,ellen'enfournitpascependantlateneur.Poursavoir,ilest nécessaire de questionner, mais cela ne saurait suffire, encore faut-il que le questionnement se résolve en réponses. Unequestionaurait-elleaudemeurantsimplementun sens sans au moins l’espoir d’une réponse? L’émerveillement réduit à lui seul risquerait fort de tourner en stupeur. Le philosophe ne peut se contenter, comme on l’affirme parfois, d’interroger, il veut également des réponses et s’oblige à en proposer, sous peine de faillir à sa tâche. Plus : il présuppose nécessairement des réponses,sinonqu’aimerait/rechercherait-il,dèslorsqu’il est vain de re-chercher quelque chose, si l’on ne sait pas même ce que l’on re-cherche ?

Ainsi s'interroger sur la philosophie implique bien qu'on ne sache pas ce qu'elle est ; pourtant il n'en demeure pas moins vrai qu'une telle étude suppose qu'on puisse se mettre d'accord sur son essence, c'est-à-dire qu'on sache, au moins tacitement, en quoi elle consiste, sous peine de s'engager dans une réflexion oiseuse, sans objet. Avec le Philosophe on postulera donc la possibilité réelle de la ré-solution de toutes les interrogations, soit la conjonction de principe entre rationalité et réalité.

" Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel." (idem 7 )

Toute autre hypothèse contrevient à l’existence même de la recherche et / ou de la science, celle-ci ignorant par définition l’irrationnel (le mystère) et une question sans réponse y signifiant simplement une question mal posée voire une question qui ne se pose même pas, ses termes recelant des présupposés inadmissibles.

L’amour philosophique, sauf à imaginer qu’il soit une demande ou un désir vide, tend obligatoirement vers quelque chose dont celui qui en est habité a une certaine idée, fût-elle implicite et qu’il lui appartiendra ensuite d’expliciter. Il en va de la philo-sophie comme de n’importe quel autre amour. Il est intermédiaire entre le fait de n’avoir ou de n’être pas encore, sinon on ne désirerait pas, et celui de posséder déjà, sinon que ou qui désirerait-on ? La philosophie participe à la fois du manque et du plein. D’où il suit que ni " les Dieux ", qui sont censés déjà tout avoir/ être, ni " les ignorants " ou les sots, qui n’ont/ne sont rien, tout en s’imaginant avoir/être déjà tout et se prennent ainsi pour Dieu, ne peuvent philosopher 8 . Philosopher est ainsi une pratique propre aux hommes normaux ou ordinaires. Précisons cependantque,chez les humains, nul n’est sot au point de ne rien désirer du tout. Un tel état est réservéauxbêtes qui n’ont elles pour seul souci que leur subsistance, qu’elles n’ont pas à aimer puisqu’elle leur est imposée par le besoin. Chaque homme est un tant soit peu philosophe, dès lors qu’il est hanté par la question, celle que l’on pose dans l’amitié ou l’amour le plus banal :

m’aimes-tu ? et qui veut dire en fait : suis-je digne d’être aimé par toi ? et plus radicalement :

qui suis-je ou qu’est-ce que je vaux ?, soit ma vie vaut-elle réellement la peine d'être vécue ?

6 Théét. 155 d (cf. égal. Aristote, Méta. A. 2. 982 b 12) ; Mén. 80 a-e et Théét. 149 a

7 R.S.Ph. p. 52 - H.Ph. Le Scepticisme, p. 776 et E. I § 6 R. ; cf. égal. Ph.D. Préf. p. 55

8 vide Platon, Banquet 203 e-204 a

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" Être ou n'être pas. C'est la question." (Shakespeare 9 ). Car ce qui intéresse tout amant c’est d’être aimé ou « élu » par Autrui. L’Amour ou le Désir ne se limite jamais à l’amour de quelque chose mais porte toujours sur l’amour ou le désir de quelqu’un. Ce que l’on aime, au-delà d’un objet, d’une personne ou d’une idée, c’est l’amour même d’un ou plusieurs êtres qui approuvent notre choix et nous choisissent à leur tour.

Le Désir est ainsi fondamentalement Désir du désir soit Désir de Re-connaissance / Savoir. Et nul humain n’y échappe, pour peu qu’il aime un tant soit peu, et donc veuille connaître qui il est –d'où il vient et où il va ?- et partant ce qu’est le monde dans lequel il se trouve, et si ce dernier est le seul envisageable ou s'il n'y aurait pas, au-delà de lui, un autre monde possible.

" Tous les hommes désirent naturellement savoir ; (

notion suffisante de la vérité ; la plupart du temps ils réussissent à la saisir." (Aristote 10 )

Aussi tous les hommes philo-sophent, au moins de manière implicite. Il suffit d’expliciter ce vers quoi tend précisément ce questionnement (savoir), sans que nous en ayons une conscience claire, et que les philosophes nomment « sagesse », pour espérer obtenir une réponse à notre interrogation initiale : Qu’est-ce que la philosophie ?, dont nous savons déjà qu’elle est Amour c’est-à-dire Connaissance ou Recherche. Mais recherche de quoi au juste ? Ou que signifie à son tour le terme de Sagesse ?

les hommes sont naturellement aptes à recevoir une

)

Le mot de sagesse, dérivé du latin sapere : avoir du goût, signifie tout d’abord un type d’énoncé ou d’attitude faite de mesure, de prudence ou de raison. L’on taxera de sage un

conseil ou un individu dont le contenu ou la conduite traduisent une certaine rectitude morale. Dans l’antiquité on nommait sages des personnes dont les actes et les propos exprimaient un sensdelamesure,telslesSeptSages auxquels on attribue les sentences : "Fais preuve de mesure"

il n'existait personne

de plus sage [que Socrate] " (Platon), vu son désintéressement et sa « modestie ». La philosophie apparaît ainsi de prime abord comme une visée d’ordre pratique, politique ou morale, et pourrait s’intituler Politique (Platon et Aristote) ou Éthique (Aristote et Spinoza). Sonobjetserait le Bien (Juste), but d’une conduite raisonnable ; elle formerait une école de vie. Maintes doctrines philosophiques se sont illustrées surtout comme des morales, auxquelles elles ont du reste laissé leur nom, tels l’épicurisme ou le stoïcisme.

(Thalès), " Rien de trop " (Solon) etc. … Et, aux dires de " la Pythie

Mais ce sens n'épuise aucunement le fond de ce vocable, dès lors qu’il renvoie lui-même à une autre signification. En effet, pour bien prendre les choses, encore faut-il les comprendre, en peser correctement la portée. Une conduite juste (raisonnable) présuppose un jugement juste (rationnel), soit la transformation antécédente du Bien en objet d’étude ou de savoir, sans lequel on ne serait jamais assuré d’avoir agi avec justesse ou justice (vérité). Ladéterminationdela«sagesse»oblige à tout un détour réflexif -"un plus long circuit" (Platon)- que l’on emprunte rarement de gaieté de cœur mais qui s’avère pourtant incontournable. Pour faire preuve de bonté (mesure) dans ses actes, on doit être capable de distinguer le Bien duMal ou s’être fait une bonne (vraie) "Idée du Bien", sans quoi toute prétention à une sagesse pratique serait vide : pas d’idéal éthique possible hors l’idée théorique qui lui confère sens. Chez l’homme la théorie prime toujours la pratique. Force est donc de passer par elle. Or cela ne va nullement de soi "le mot « bien »" étant loin d’être évident ou univoque, comme l’atteste"lafouled’importantescontestationsàson sujet" (idem 11 ). Comment le serait-il du reste, dès lors que le Bien et le Mal ne sont pas des données naturelles mais des normes humaines ?

9 Hamlet III. 1. ; cf. Hegel, H.Ph. 2. p. 271

10 Méta. A. 1. 980 a 21 - Rhétorique I. I. XI. 1355 a ; cf. égal. Poétique 4. 1448 b 12

11 Apologie de Socrate 21 a et Rép. VI 504 b et 505 c-d

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La nature ne connaît ni le Bien ni le Mal, ignorant le devoir-être ou faire (impératif), au profit du seul être ou faire (indicatif). Un animal est ce qu’il est et fait ce qu’il a à faire et l’on ne lui reprochera pas d’avoir fait ce qu’il n’aurait pas dû faire. Il est parfaitement innocent, n’accomplissant que ce que son instinct ou dressage le contraint d’exécuter. Il peut faire mal, voire très mal, mais il ne saurait accomplir le Mal, faute de savoir en quoi consiste ce dernier. Son comportement, contrairement à celui de l’homme, se situe en deçà de cette catégorie. De telles notions n’apparaissent qu’à partir du moment où un être jugeant pose des normes de conduite, en fonction desquelles il évalue ce qu’il fait ou est. Mais dire que Bien et Mal sont des règles établies par l’Homme, et non des faits constatables dans la nature, c’est impliquer qu’elles sont de plein droit « discutables ». Le mythe biblique du Péché originel, qui, au-delà du passage par " l’arbre de la connaissance du bien (bonheur) et du mal (malheur) " 12 imposé à l'homme, montre ce dernier confronté d'emblée à un Interdit ou une Loi, témoigne amplement de la nature médiate des notions morales et de l'obligation subséquente de les penser ou problématiser.

Pour savoir que ou quoi faire, encore faut-il savoir tout court. La (philo)sophie ou sagesse pratique suppose la (philo)sophie comprise comme sagesse théorique ou sagesse tout court. Le mot de sagesse dérive en effet du latin sapientia (sapere) qui veut dire fondamentalement saveur (goût) ou savoir, car il n’est de saveur que pour un être cultivé, sachant, ayant appris à apprécier ou juger la « valeur » des biens : mets (plats) ou mots (propos, opinions, théories). Ce que le philo-sophe poursuit, c’est donc d’abord et avant tout la connaissance ou le savoir.

" Désir de connaître et amour du savoir, ou philosophie, c’est bien une même chose ?" (Platon)

Même s’il ne se réduit pas à lui, un philosophe se caractérise, en premier lieu, comme l’homme d’un savoir ou d’une théorie, soit comme l’homme au sens propre de ce terme, ce dernier appartenant à l’espèce homo sapiens. La sagesse du (philo)sophe n’a rien d’extraordinaire, elle définit la plus banale ou commune propriété des hommes en général. Et il est vrai que c'est précisément sa banalité même qui nous la fait paradoxalement souvent oublier et nous amène ainsi à trahir notre vocation : entendre (réfléchir) avant de faire (agir), refaire par la pensée avant de fabriquer réellement, d’où le besoin de la philosophie pour nous rappeler à notre devoir élémentaire, quelle que soit l'impatience qui nous pousse spontanément à agir.

Bref il importe bien de marquer un temps d’arrêt, en prenant le temps de la méditation pour éclairer l’action future et éviter ainsi une action précipitée, cause même de tous les échecs ou malheurs passés et présents. Ce qui manque en effet le plus au pré-sent n’est rien d’autre qu’une anticipation ou pré-voyance suffisante. Or comment faire droit à celle-ci sinon par la réflexion, seule susceptible d’empêcher les errements du passé ? Différer l’action, pour mieux la préparer, tel est le premier impératif de toute " droite philosophie ".

" Mais en revanche, je différais toujours le moment de l’action ; et, finalement, au sujet de tous les états existant

à l’heure actuelle, je me dis que tous, sans exception, ont un mauvais régime ; car tout ce qui concerne les lois s’y comporte de façon incurable, faute d’avoir été extraordinairement bien préparé sous de favorables auspices ; comme aussi force me fut de dire, à l’éloge de la droite philosophie, que c’est elle qui donne le moyen d’observer, d’une façon générale, en quoi consiste la justice tant dans les affaires publiques que dans celles des particuliers." (idem 13 )

Voudrait-on procéder autrement, en prêtant une oreille complaisante à la suggestion de Faust -" Mon bon ami, toute théorie est sèche, et l’arbre précieux de la vie est fleuri."-, que l'on s'enferrerait dans un cercle vicieux, celle-ci étant elle-même une théorie, fruit d'une interprétation de la parole johannique "Au début était le Verbe", à laquelle le Maître Docteur a substitué sa propre version tout aussi auto-contradictoire, "Au commencement était l’action" 14 .

12 A.T. Genèse

13 Rép. II. 376 b et Lettre VII. 326 ab ; cf. égal. Rép. V. 473 cde

14 Goethe, op. cit. 1 ère partie

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Il n'y a donc ici nulle alternative réelle entre la théorie et la pratique mais un simple différend entre une philosophie (théorie) qui s'ignore et une philosophie consciente d'elle-même, c'est-à-dire " la droite philosophie ". Entre les deux nulle hésitation n'est de mise :

cette dernière aura toujours l'avantage de la conséquence.

Commentnéanmoinslesdiscriminer?A quel critère reconnaître une bonne/vraie philosophie? On ne prononcera rien de décisif sur la sagesse, tant qu’on n’aura pas résolu ce problème qui n’estautreque celui de la connaissance ou du savoir (philosophique) et de son accès à la vérité. C’est donc bien " un plus long circuit ", plus long que la simple position d’un Idéal, si noble soit-il, que doit parcourir quiconque s’intéresse vraiment à la philosophie. De la question morale il sera renvoyé à la question épistémologique préjudicielle du Vrai. L'interrogation qu’est-ce que la sagesse ? présuppose la question qu’est-ce que la Vérité ? Plutôt que Politique, République ou Éthique, et bien que ces titres ne soient point inexacts, on intitulera plus adéquatement la discipline philosophique Recherche de la Vérité (Descartes, Malebranche) ou Critique/Doctrine/Système de la Science (Kant, Fichte, Hegel).

"Ilestdoncévident,dèsmaintenant,quelaSagesseestunesciencequiapourobjetcertainescausesetcertains principes.

) (

C’est aussi à bon droit que la Philosophie est appelée la science de la vérité." (Aristote 15 )

Ce titre correspond en tout cas à l'objectif inlassablement poursuivi par tous les Philosophes.

Et celle-là commencera le plus naturellement par la question Quel est le fondement /principe d’une connaissance ou d’un savoir vrai ?, soit Qu’est-ce que la Science ? Il ne s'agit que d'une reformulation préalable de notre interrogation initiale Qu’est-ce que la Philosophie ? On ne connaîtra vraiment celle-ci, que si l’on sait ce en quoi consiste la connaissance vraie. Mais cette autre question n’est pas moins embarrassante que la précédente, dès lors qu’elle tourne dans le même cercle ; en effet elle se propose de connaître la connaissance.

"Ehbien!c’estcela même qui m’embarrasse et que par moi-même je ne puis saisir bien comme il faut : qu’est-ce, précisément, qui constitue la connaissance ? Cela, enfin, sommes-nous donc à même de le dire ?" (Platon 16 )

Quoiqu’il en soit, il faut débuter par elle, car de la validité de sa réponse dépend la vérité de toute la suite. Et, en tant que base de tout le reste, elle requiert la plus extrême attention.

Malgré sa difficulté, tout philosophe a progressé à partir de la question épistémologique. Descartes démarre ses Méditations par un réexamen des conditions du savoir en général -" Commencer tout de nouveau dès les fondements ". Tout en contestant, justement parfois, la pertinence de la demande Qu’est-ce que la vérité ? 17 , Kant construit sa Critique de la Raison pure autour du problème des conditions de possibilité de la connaissance objective. QuantàHegel,tout en se démarquant de la problématique critique, il n’hésitera pas à reprendre, dansLaSciencedelaLogique,l’interrogation: Quel doit être le point de départ de la Science? Là encore il appartenait néanmoins à Platon d’ouvrir la voie à tous et d’anticiper largement et le questionnement en cause et sa réponse. Il le fit dans la Dialectique/Doctrine des Idées / Théorie de la Connaissance, autant dire sa Philosophie même. Tournons-nous donc vers cette dernière, telle que son auteur l'expose dans la République (Livre VI. 507a – 509 d), pour y décrypter la solution du problème de la Science philosophique.

Pour commencer repartons avec lui du constat banal et déjà fait, à savoir qu’il y a une multiplicité de représentations du bien, du beau ou du vrai, soit une pluralité de choses appelées communément bonnes, belles ou vraies, tel qualifiant de bonne, belle ou vraie une conduite, une œuvre ou une proposition, tel autre une toute différente.

15 Méta. A. 2. 982 a 1 - . 1. 993 b 20

16 Théétète 145 e

17 C.R.P. Log. transc. Introd. III. p. 113 ; cf. égal. Logique Introd. VII. B. p. 55

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"Qu’ilyaunepluralitédechosesbelles,une multiplicité de choses bonnes etc., dont nous énonçons l’existence à titre de choses multiples et nommément distinctes."

D’où les désaccords entre les hommes qui n’arrivent pas à s’entendre sur ce qui mérite réellement le qualificatif de bon, beau ou vrai, au point qu’on en arrive à se demander si ces termes ont bien un sens et pas plutôt des sens relatifs aux individus qui les profèrent voire aux lieux et aux moments où ils les prononcent. Et si cette multiplicité constituait l’ultime mot du Discours, on se condamnerait au relativisme de Protagoras : " L’homme est la mesure de toutes choses ", formulation sophistiquée de l’adage populaire : A chacun sa vérité.

Et puisqu’un seul et même individu change perpétuellement d’état et donc de représentations, au gré des circonstances et des situations, nul ne pourrait jamais savoir auxquelles de ses images il faudrait accorder du crédit. Dans cette hypothèse, on ne saurait affirmer rien de stable ou de valable, aussi bien pour les autres que pour soi-même. Autant alors se taire et substituer le silence ou le geste au discours, à l’instar des " disciples [radicaux] d’Héraclite, tel Cratyle " :

" ce dernier en venait finalement à penser qu’il ne faut rien dire et il se contentait de remuer le doigt ; il reprochait à Héraclite d’avoir dit qu’on ne descend pas deux fois dans le même fleuve, car il estimait lui, qu’on ne peut même pas le faire une fois !" (Aristote 18 )

Or le simple fait que les relativistes cherchent à convaincre les autres du bien fondé de leur doctrine et à transformer leur vérité en La Vérité (Protagoras), démontre que celle-ci doit avoir un sens unique / universel, sinon leur propre thèse s’annulerait elle-même. Plusgénéralement,qu’endépit de leurs divergences, les individus n’essayent pas moins de faire valoir leurs vérités (jugements ou opinions) auprès des autres, prouve qu’ils se réfèrent tous à la même idée / valeur du bien, du beau ou du vrai, à défaut de les appliquer de la même façon.

La pluralité des représentations ne saurait donc être exclusive de l’unité des significations auxquelles celles-là renvoient nécessairement.

" Et aussi, qu’il existe un beau qui est cela précisément, et semblablement pour toutes les choses que

nous posions naguère dans leur multiplicité ; en les posant maintenant, au rebours, selon ce qu’il y a d’un dans la nature de chacune, alors, comme si cette nature existait dans son unicité, nous appliquons à chacune la dénomination : « ce que cela est »."

Sans une telle présupposition, c’est le désaccord entre les différentes représentations qui deviendrait inintelligible, faute de se rapporter aux mêmes choses mais à des entités entièrement hétérogènes. Toute discussion ou dispute serait alors vaine, puisqu’on parlerait de choses sans rapport entre elles. Partant c'est la contradiction interne au discours relativiste lui-même entre ce qu’il énonce (le multiple) et son énonciation (l’unité) qui conduit à son propre dépassement et oblige à fonder la science / la vérité sur une base plus stable que la représentation ou la sensation.

Et si les différences paraissent directement données et perceptibles, l’unité, étant tout d’abord implicite ou sous-entendue, demande à être conçue et ne saurait être sentie.

" En outre des premières nous déclarons qu’on les voit, mais qu’on n’en a pas l’intelligence ; tandis qu’au contraire les natures unes, on en a l’intelligence, mais on ne les voit pas."

Comment verrait-on du reste ce qui n’existe pas, ne se manifeste pas d’emblée, mais n’est que postulé par ce que l’on dit, soit le sens même de ce que l’on profère ? Contrairement aux apparences ou représentations multiples des choses qui semblent saisissables sans détour, les essences, idées ou natures unes ne s’offrent à nous que par la médiation d’une interprétation. On transcendera donc la disparité ou diversité sensible vers la cohérence ou unité d’une signification-pensée.

18

Méta.

5 1010 a 10-15

9

En réalité la perception du multiple passe par la compréhension, toute perception impliquant une conception de ce que l’on perçoit, sous peine de n’être perception de rien. Si particulière soit-elle, une image requiert une idée universelle de ce dont elle est censée être l’image :

une chose ne peut être perçue comme belle que pour autant qu’elle participe du Beau en soi. Le sensible dépend de l’intelligible : secondes dans l’ordre chronologique, les idées s’avèrent premières dans l’ordre logique, car elles sont à la base de tout ce qui est et est re-présenté. Que pourrait-on se représenter en l’absence d’un lien ou d’une unité entre les différents éléments représentatifs (sensations) ? Toute représentation d’un objet renvoie à une synthèse ou unification intellectuelle du divers sensible que l’on attribuera à l’âme.

" Sans doute en effet serait-il étrange, mon garçon, que, en nous comme dans un cheval de bois, fussent postés

nombre de fonctions sensorielles déterminées, sans que tout cela ensemble tendît vers une certaine unique nature (qu’on doive l’appeler « âme » ou lui donner tel autre nom), par laquelle, au moyen de ces fonctions, comme au moyen d’instruments, nous avons la sensation de tout ce qui est sensible."

Quoi qu’en aient les empiristes anciens ou modernes, la science se réduit d’autant moins à la sensation que celle-ci a elle-même besoin d’une «justification» pour s’assurer de son «objet».

On ne cherchera donc son fondement que du côté des relations idéelles établies par la pensée, soit dans le jugement. Il n’est de vérité possible que dans et par l’acte de "« juger »" -" « penser » ou « parler » " 19 -, le discours étant seul en mesure de démontrer quoi que ce soit et de dire ainsi le véri-dique.

" Le faux et le vrai, en effet, ne sont pas dans les choses, comme si le bien était le vrai, et le mal, en lui-même, le faux, mais dans la pensée." (Aristote 20 )

Seulement pour que le jugement dise effectivement le vrai et non le simple vraisemblable, encore doit-il être à son tour justifié, c’est-à-dire légitimé par un autre jugement qui le fonde. Sous peine de rendre ce procès de légitimation indéfini et ruiner du coup le concept de la Science et/ou de la Vérité, l’on postulera que toutes les idées reposent sur une Idée originaire ou finale -l’Idée du Bien- qui, tout en réfléchissant les autres idées, se réfléchit elle-même. Suspendue à une même Idée, les idées s’enchaînent les unes aux autres et forment un Système. Une analogie nous permettra d’appréhender ce point, à condition que l’on n’oublie pas qu’il ne s’agit que d’une comparaison.

De même que les choses visibles nécessitent pour être vues, outre le sens de la vue et une chose qui tombe sous lui, la Lumière ou le Soleil, condition de toute visibilité, de même les idées ou natures unes requièrent, pour être intelligées ou unifiées, un principe d’intelligibilité ou d’unité soit le Bien ou le Lien -termes de même racine en grec : Agathon- propre à rendre possible l’intellection ou l’unification et partant les idées/ unités elles-mêmes. Tout naturellement on qualifiera le Soleil d’analogon ou de rejeton du Bien, puisqu’il joue, dans la sphère visible, le rôle que ce dernier tient dans la sphère intelligible.

" Voici donc, repris-je, la déclaration à faire : c’est le Soleil que je dis être le rejeton du Bien, rejeton que le Bien a justement engendré dans une relation semblable à la sienne propre : exactement ce qu’il est lui-même dans le lieu intelligible, par rapport à l’intelligence comme aux intelligibles, c’est cela qu’est le Soleil dans le lieu visible, par rapport à la vue comme par rapport aux visibles."

Le nom de " rejeton du Bien " convient d’autant mieux au Soleil qu’il n’est lui-même qu’un Bien ou Principe dérivé, second, le « contenu » de la perception étant, nous l’avons vu, subordonné aux idées et donc au Bien. La lumière ne peut en effet rendre visible que ce qui a été au préalable « éclairé » (identifié) par l’esprit.

Et tout comme les yeux corporels ne peuvent voir clairement que si les conditions de visibilité ou de luminosité sont suffisantes -on ne saurait percevoir distinctement dans

19 Phédon 100 c et Théétète 184 d, 187 a, 189 e et 190 a

20 Méta. E 4 1027 b 25; cf. égal. Spinoza, P.M. VI p. 261 ; Leibniz, E.T. p. 91 et Kant, C.R.P. D. tr. Intr. p. 303

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l’obscurité-, l’œil de l’âme ne peut concevoir correctement qu’à condition de s’appuyer sur un Principe lui-même sûr, c’est-à-dire à la fois véridique et « réel », qui « est » nécessairement/vraiment, par opposition à une existence apparente ou contingente ; ce qui se doit d’être discriminé par un jugement précisément vrai.

" Eh bien ! conçois aussi, semblablement, de la façon que voici l’œil de l’âme : quand ce dont il y a

illumination est la vérité aussi bien que l’existence, et que là-dessus s’est appuyé son regard, alors il y a eu pour lui intellection et connaissance, et il est évident qu’il possède l’intelligence."

Faute de se baser sur un Principe de ce genre, l’on n’obtiendrait que des "opinions" : vérités particulières ou relatives (subjectives), changeantes selon les individus et les moments.

Seul un tel Principe, que les Modernes nommeront Principe de Raison 21 et qui est à l’origine et du savoir et du « réel » et/ou vrai, mérite authentiquement le nom de Bien, au double sens grec de ce terme (Agathon). Sens éthique : ce sur quoi il faut se régler pour pouvoir faire quoi que ce soit de raisonnable ou de sensé, et sens épistémologique surtout :

ce qui rationalise / relie toute connaissance et toute «réalité», y compris donc la réalité ou le sens de l’action humaine. Bien compris ces deux sens n’en font d’ailleurs qu’un, signifiant la même exigence d’universalité ou de vérité, que ce soit dans le domaine pratique ou théorique. Et dans la mesure où le premier recourt au second pour sa fondation, ce dernier a déjà en soi une dimension morale. Une démonstration ou justification scientifique n’ouvre-t-elle pas l’espace même de la justice, en établissant un rapport d’égalité entre les hommes ?

Le Bien théorique dit ainsi la vérité du bien pratique, et la dit d’autant mieux que la Science réalise ce que l’Éthique se contente de proclamer et ne traduit que partiellement dans les faits. C’est à bon droit que Platon professait devant des auditeurs médusés : " le Bien, c’est l’Un ". En vain chercherait-on avec certains un autre critère ou fondement de la Connaissance et donc de l’Être que la Raison ou la Relation universelle.

" Mais ils estiment pouvoir un jour découvrir quelque Atlas plus fort que celui-là, plus immortel, soutenant mieux l’ensemble des choses ; et, que le bien, l’obligatoire, soit ce qui relie et soutient, voilà une chose dont ils n’ont véritablement aucune idée !" 22

Toute recherche se fait nécessairement à l’intérieur d’un cadre / contexte circonscrit ou relié.

Ce n’est qu’en « définissant » les êtres qu’on les dote d’un sens et qu’on produit ainsi leur vérité, par delà leurs simples apparences. Condition transcendantale de la science et de la réalité en général, le Bien est supérieur à tout savoir et tout réel particuliers, le conditionnant surpassant le conditionné.

" Eh bien ! ce principe qui aux objets de connaissance procure la réalité et qui confère au sujet

connaissant le pouvoir de connaître, déclare que c’est la nature du Bien ! Représente-la-toi comme étant cause du savoir et de la réalité, il est vrai en tant que connue ; mais en dépit de toute la beauté de l’une et de l’autre, de la connaissance comme de la réalité, si tu juges qu’il y a quelque chose de plus beau encore qu’elles, correct sera là-dessus ton jugement !"

Pas plus que " la lumière et la vue ", qui dépendent du soleil, ne se confondent avec lui, " le savoir et la réalité ", qui sont subordonnés, au Bien, ne s’identifient à lui. A l’instar du Soleil qui est à la fois la Cause de la visibilité et de la vie (existence) et ne peut être conçu comme un vivant (existant) parmi d’autres, l’Idée du Bien, origine de la connaissance ou du réel et donc véritable Unité du concept (essence) et de l’être (existence), ne saurait être pensée comme une idée (concept) ou une essence parmi d’autres mais prime nécessairement celles-ci.

" Eh bien ! pour les connaissables aussi, ce n’est pas seulement, disons-le, d’être connus qu’ils doivent au

Bien, mais de lui ils reçoivent en outre et l’existence et l’essence, quoique le Bien ne soit pas essence, mais qu’il soit encore au-delà de l’essence, surpassant celle-ci en dignité et en pouvoir !"

21 cf. Leibniz, Principes de la Nature et la Grâce § 7 et Hegel, E. Introd. § 6 R.

22 in Aristoxène de Tarente, Éléments harmoniques 2. 20. 16-31. 3. et Phédon 99 c

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Faut-il pour autant conclure, avec la plupart des commentateurs, qu’elle échapperait à notre connaissance dont elle serait à jamais séparée et partagerait ainsi le sort de " la substance " et/ou de " l’Intellect " ou de " l’Intelligence divine " chez Aristote 23 ? Les Néo-platoniciens en particulier l’ont pensé et dit. De l’ordre de l’"ineffable", elle transcenderait toute possibilité discursive : " « elle n’est pas un objet de discours ni de science » ; et on dit qu’elle est

« au-delà de l’essence » " (Plotin 24 ) et ne nous serait accessible que par l’inspiration mystique :

"Le Bien est donc connu par la seule intuition divinement inspirée qui est supérieure

à l’intelligence" (Proclus 25 ). Platon lui-même n’accrédite-t-il pas cette interprétation dans ses Lettres où, à propos de la connaissance philosophique, il évoque l’idée d’une illumination et va jusqu'à remettre en cause " l’instrument impuissant qu’est le langage " ? Faudrait-il dès lors, à l’encontre de tout le platonisme, nous le verrons, réserver celle-là aux " Dieux, et parmi les hommes [à] une toute petite classe " 26 ?

"Quelle prodigieuse supériorité" serait-on aussitôt tenté de rétorquer. Incommensurable aux idées, l’Idée du Bien serait en effet, dans cette hypothèse, une Idée si supérieure que, faute du moindre rapport avec ces dernières, elle ne pourrait nullement en rendre compte, comme c’est pourtant sa raison d’être. Censé être le Principe de l’intelligibilité, le Bien romprait en fait totalement l’unité de celle-ci et équivaudrait à un Principe qui ne serait principe de rien ;

autant dire qu’il se réduirait alors à n’être qu’une idée, la plus pauvre qui soit, baptisée pour la circonstance d’Idée suprême. L’auteur de la République se contredirait-il à ce point ? Une telle conclusion oublierait cependant la mise en garde liminaire : il ne s’agit pas

rejeton " soit d’une

présentement du " bien en lui-même " mais et seulement de son " fruit

analogie ou représentation -" l’image que je me fais du bien "-, elle-même fonction de l’image

plus générale qui figure le monde intelligible sur le modèle du monde sensible, véhiculant un dualisme inévitable, source de tous les malentendus.

" Alors, repris-je, mets-toi donc dans l’esprit qu’il existe deux maîtres, à ce que nous disons ; que l’un d’eux règne sur le genre intelligible, sur le lieu intelligible, l’autre de son côté, sur l’horaton, disons le visible, ( tu as là les deux espèces, n’est-ce pas ? l’espèce visible, l’espèce intelligible."

)

A s’arrêter à elle on justifierait pleinement la critique aristotélicienne de la doctrine des Idées.

Mais le Parménide ayant largement anticipé celle-ci, l’on ne saurait en aucun cas considérer

cette représentation comme le dernier mot du platonisme.

Rappelons tout d’abord et schématiquement l’argumentaire du Stagirite –dénommé

ironiquement (?) « Le Liseur » par Platon-, dirigé contre la théorie des Idées. En concevant, en dehors des êtres sensibles particuliers, des êtres intelligibles universels

une réalité homonyme, et existant à part",

Platon n’aurait que redoublé inutilement les êtres, sans aucun gain d’intelligibilité, car séparés des premiers, les seconds ne peuvent nullement en rendre compte, toute compréhension

impliquant une relation entre l’expliqué et l’expliquant. Et la participation ne saurait tenir lieu de celle-ci, puisque, posée comme un rapport de ressemblance entre des termes extérieurs l’un

à l’autre, l’homme sensible et l’Homme en soi par exemple, elle nécessite elle-même, pour

être comprise, l’existence d’un troisième terme, "Troisième Homme", pour justifier la ressemblance des deux précédents, et ainsi de suite à l’infini. Accepter en guise d’explication

le Paradigmatisme platonicien reviendrait donc à " se payer de mots vides de sens et faire des

métaphores poétiques " d’aucun secours scientifique.

(des idées), faisant correspondre "à chaque chose

23

Méta.

7 et 9

24 Ennéades V.3.13 et V.4.1

25 Comm. sur la Rép. XIè Dissert. 280, 27-28

26 Lettre VII 341 d ; 342 e et Timée 51 e

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La doctrine platonicienne ne différerait guère de la fable poético-religieuse des deux mondes, monde humain (terrestre) et monde divin (céleste), dans laquelle on prétend que celui-ci donnerait sens à celui-là, alors qu’il ne fait que le répéter sous une autre forme.

" Cette doctrine soulève des objections de plusieurs sortes, mais rien n’est plus absurde que de prétendre qu’il existe des réalités déterminées en dehors de celles que nous voyons dans l’Univers sensible, et que ces réalités sont les mêmes que les réalités sensibles, excepté toutefois qu’elles sont éternelles, tandis que les autres sont corruptibles. Quand on dit, en effet, qu’il existe l’Homme en soi, le Cheval en soi et la Santé en soi, sans rien ajouter, on ne fait qu’imiter ceux qui disent qu’il y a des dieux, mais que les dieux ont la forme de l’homme. Ces derniers n’en faisaient pas autre chose que des hommes éternels, et de même les PLATONICIENS, en créant leurs Idées ne créent que des êtres sensibles éternels."

Prise au pied de la lettre, cette condamnation des Idées nous reconduit cependant à une position antéplatonicienne, en l’occurrence au nominalisme étroit d’Antisthène -" Je vois le cheval, je ne vois pas la Caballéité "- ou, à ce qui n’en est qu’une variante, au relativisme de Protagoras, expressément dénoncé par l'auteur de la Métaphysique.

" Supposons donc qu’il n’existe rien en dehors des individus : il n’y aura rien d’intelligible, tous les êtres seront sensibles et il n’y aura science d’aucun, à moins d’appeler science la sensation."

Il critique d’ailleurs ces deux doctrines, en des termes fort proches de ceux de Platon. La protestation péripatéticienne contre la théorie des Idées ne signifie nullement l’abandon pur et simple de celle-ci, dont Aristote ne cesse d’ailleurs de se réclamer -" Nous, Platoniciens "- et dont il propose même parfois une version encore plus dualiste :

" Il existe une substance éternelle, immobile et séparée des êtres sensibles." 27

Tout au contraire elle doit s’entendre comme un retour à sa véritable inspiration, en deçà de la caricature qu’on en retient souvent, lorsqu’on fige la division entre le sensible et l’intelligible, "sans rien ajouter" ou lorsqu’on conçoit la participation comme une relation entre deux termes extérieurs l’un à l’autre. Que le platonisme authentique ne se réduise point à cette interprétation naïve ressort du fait que son auteur lui-même avait déjà émis des réserves identiques à l’encontre de celle-ci, usant des mêmes expressions que ses détracteurs.

" Mais est-ce en vain que dans chaque cas nous affirmons qu’il est une réalité intelligible de chaque objet ? celle-ci ne serait-elle rien d’autre qu’un mot ?" 28

Dans le Parménide ou Des Idées -" l’unique et parfaite théorie du Parménide " (Proclus 29 ), "la pure théorie platonicienne des idées" (Hegel 30 )-, il montre clairement qu’elle ne répond effectivement pas mieux au problème de la connaissance que le relativisme, alors que la théorie des Idées est pourtant destinée à surmonter les impasses de ce dernier. Tant que l’on maintient fermement et rigidement la séparation entre choses en soi (idées) et choses sensibles, l’hypothèse des Idées soulève en effet plus de difficultés qu’elle n’en résout et nous confronte en tout cas à " l’immense difficulté " de leur propre connaissance et corrélativement de la possibilité de connaître quoi que ce soit par leur intermédiaire. Car, pour ce faire, il faudrait qu’elles soient " en nous " (dans notre esprit) ou pour nous, immanentes à notre esprit. Or, une fois posées comme " des réalités absolues et en soi ", c’est-à-direcommedesentitéstranscendantes,ellesnesauraiententreteniraucunrapport avec nous ou avec tout ce qui peut tomber sous notre connaissance et qui se trouve "ici bas parmi nous". Partant nous pourrions bien appréhender les êtres tels qu’ils nous apparaissent mais jamais l’être en soi, tel qu’il est vraiment, dans son Idée. Dans la terminologie kantienne, on dirait :

nous connaîtrions les phénomènes mais non les noumènes. Notre science ne serait finalement que notre science et jamais la Science en soi ou véritable.

"Ilnesepeutdoncque,nousdumoins,nousayonsconnaissancedes Idées, d’aucune Idée, puisque à la Science-en-soi

nous n’avons point de part (

et le Bien, et tous les attributs que nous concevons, n’est-ce pas ? comme étant des Idées-en-soi."

)

Inconnaissable donc sera pour nous, et le Beau-en-soi dans son essence,

27 Méta. A. 9. 990 b-991 a ; B. 2. 997 b ;

28 Timée 51 c ; cf. égal. Philèbe 15 b

29 Théologie platonicienne I. 7.

30 H.Ph. Platon p. 450 ; cf. égal. S.L. Introd. p. 42 et Phén. E. Préface fin

29 1024 b 33 note 3. ; B. 4. 999 b ; A. 9. 990 b 9 n.1. et

. 7. 1073 a

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Seul un être lui-même transcendant, Dieu, pourrait concevoir les Idées et disposerait d’une Science absolue, sauf qu’inversement il ne pourrait saisir avec elle notre monde relatif.

Nous nous trouverions ainsi en présence de deux mondes et/ou sciences sans aucune relation entre eux : l’un, le monde matériel ou pluriel, saisissable mais faux, l’autre, le monde intelligible ou un, vrai mais insaisissable. Et comme celui-ci a pour seule raison d’être de rendre compte de celui-là, et qu’il échoue, sous cette forme du moins, dans sa tâche, rien d’étonnant que l’on soit tenté d’en nier l’existence.

"De là les incertitudes de celui à qui l’on expose cette théorie et les objections qu’il soulève : il dira que ces Idées nesontpoint;etque,àla rigueur fussent-elles, de toute nécessité elles sont pour la nature humaine inconnaissables; or, de telles allégations ont l’air solide, et, nous le disions il n’y a qu’un instant, c’est étonnant la peine qu’on a à dissuader celui qui les fait !"

Une telle solution est néanmoins intenable dans la mesure où elle nous fait régresser, nous l’avons dit, à la thèse relativiste de Protagoras et ruine le projet philosophique. L’inconséquence de celle-là ayant été déjà soulignée, c’est le statut de celui-ci qui apparaît comme des plus problématiques.

" Comment feras-tu donc, en matière de philosophie ? quel parti prendre, dans l’inconnu sur ces difficultés ? - Il n’en est guère, je crois, que j’aperçoive, du moins quant à présent !" 31

Ne faudrait-il pas dès lors désespérer de sa possibilité même et considérer la philosophie comme " la science que nous cherchons " (Aristote 32 ) mais ne trouverons jamais ?

Reste pourtant à emprunter une troisième voie. Ni simple multiplicité (sensible) sans lien, ni pure unité (intelligible) séparée de la pluralité, l’être véritable sera pensé comme un et multiple à la fois, soit comme l’Unité de l’unité et de la multiplicité.

" La grande découverte qu’il nous resterait donc, à ce qu’il semble, à faire maintenant, c’est celle de ce qui participe de l’un et l’autre de ces deux termes : être, non-être, et à quoi la qualification de « sans mélange » ne s’appliquerait correctement, ni par rapport à l’un, ni par rapport à l’autre ;"

Pensée difficile certes, d’aucuns diront délirante ou divagante, puisqu’elle tente de réconcilier ce qui paraît inconciliable, mais seule une telle « dialectique » - " divagation " est apte à dénouer les dualismes de tout à l’heure et à ouvrir l’horizon d’un discours cohérent, complet et donc véridique.

Tant en tout cas que l’on n’aura point compris cela, on oscillera en permanence entre un matérialisme (relativisme) imprononçable et un idéalisme (mysticisme) inarticulable ou vide, qui affirme constamment la nécessité de l’Être sans jamais pouvoir dire ce qu’il est. Aussi après avoir contesté " la thèse de Protagoras "-Héraclite, on osera maintenant, fût-ce au risque d’" une sorte de parricide ", " mettre à la question la thèse de Parménide ", en critiquant sa rigide séparation entre l’Être ou l’Un et le Non-être ou le Multiple qui, prise telle quelle, annule toute possibilité de Pensée, celle-ci ne pouvant se comprendre que comme l’articulation (con-ception) et donc l’Unité du multiple, sous peine de se condamner au ressassement stérile d’un seul et unique mot : l’Être soit à l’immobilité.

"AunomdeZeus ! qu’est-ce à dire ? Nous laisserons-nous facilement persuader que mouvement, vie, âme, pensée ne sont pas authentiquement présents dans ce qui a l’absolue totalité d’existence ; que cela ne vit même pas, ne pense pas non plus ; mais que, au contraire, auguste et saint, il est en plan dans son immobilité ?"

Parménide lui-même eût-il pu écrire son Poème, composé de facto de plusieurs mots, s’il n’y avait aucune commune mesure entre l’unité ou "La Voie de la Vérité" et la multiplicité ou "La Voie de l’Opinion" ? Entre Parménide et Héraclite, il ne saurait y avoir de fossé.

En vérité point n’est besoin de critiquer la thèse « idéaliste » de l’extérieur. A l’instar de la vision relativiste qui s’auto détruit, la conception des Idées séparées conduit d’elle-même à

31 op. cit. 133 a - 135 c

32 Méta. A. 2. 983 a 22 et K. 1. 1059 a 40

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son propre dépassement. Quiconque énonce l’existence de deux mondes, c’est-à-dire au-delà du monde apparent (sensible) d’un monde idéal (intelligible), part en fait, mais sans s’en rendre compte, d’une Unité ou d’un Univers qu’il divise en deux parties. "Au Philosophe" il suffit donc d’expliciter cette cor-rélation, toujours déjà présupposée par tous, soit la non séparabilité de l’intelligible (un) et du sensible (multiple) pour comprendre qu’il n’y a qu’un Univers, celui du Discours ou de la Dialectique, dans lequel tout se tient ou communique et/ou se divise et donc demeure Un, tout en étant pluriel, ou plutôt s’unifie dans et par sa multiplication (expression) même.

" Or, celui qui est capable de réaliser cela, discerne comme il faut : une nature unique qui s’étend à travers une multiplicité où chaque individu se pose à part, et plusieurs natures distinctes les unes des autres, enveloppées du dehors par une seule ; puis, cette fois encore, une nature unique, rassemblée eu une unité à travers une multiplicité de tels entiers, et une pluralité de natures absolument différenciées, les unes à part des autres. Or, cela aussi bien selon la manière dont les autres peuvent communiquer que selon la manière dont elles ne le peuvent pas, c’est savoir discriminer selon le genre."

Faute d’une telle postulation de la com-munication des genres opposés, nul discours en général, et a fortiori le discours philosophique, ne trouverait sa place, car, en l’absence de celle-là, aucune « com-position » écrite ou parlée ne serait envisageable.

"Parcequ’iln’yapasdefaçonplusparfaited’annihilertoutdiscours,quededétacherchaque chose de toutes les autres; car ce qui a chez nous donné naissance au discours, c’est l’entrelacement réciproque des natures génériques."

Et rien ne saurait échapper à ce Discours / Savoir, surtout pas son Principe même, le Bien, qui connote précisément cette Universalité et sature ainsi la théorie des Idées, en réfléchissant leur unité ou l’unité de Tout, les Idées elles-mêmes n’étant rien d’autre que les concepts ou invariants de ce qui est et non des êtres particuliers sis dans un autre monde, hyper-physique. Tout en distinguant l’Idée du Bien d’une essence et en la posant "au-delà de l’essence" de chaque être pris en particulier, on se gardera de la situer à l’extérieur du monde des idées. Transcendant chacune des idées considérées une à une, elle est immanente à leur ensemble. Mieux, elle constitue cet ensemble en sa systématicité. Elle est ainsi bien de l’ordre de la Relation et non d’une substance (être ou chose) et témoigne de la communication des genres ou des idées, soit de la nature systématique du Vrai.

Aussi lorsque Platon, évoquant le savoir philosophique, écrit : " effectivement, ce n’est pas un savoir qui, à l’exemple des autres, puisse aucunement se formuler en propositions ", il faut l’entendre littéralement, en propositions tout court, indépendantes, sans lien nécessaire entre elles, et certainement pas comme une fin de non recevoir à l’endroit de toute articulation discursive qui demeure en tout état de cause le seul mode d’être de l’intelligible, dans sa différence avec le sensible.

" Voilà pourquoi on doit s’exercer à être capable, pour chaque chose, d’en donner et d’en recevoir une justification rationnelle : il n’y a en effet que la parole, à l’exclusion de tout autre moyen, pour donner des réalités incorporelles, qui sont les plus belles et les plus importantes, une représentation précise." 33

Comment sinon aurait-il composé ses Dialogues et nous eût-il transmis, oralement ou par écrit, peu importe, le moindre enseignement philosophique, à commencer par sa célèbre Leçon sur le Bien ?

Sous peine de ne point mériter le nom de «philosophes», ni Aristote ni les Néo-platoniciens n’ont voulu dire autre chose. Et de fait quand le premier traitera à son tour du Bien / Lien dans sa Métaphysique ou " Théologie ", il le concevra pareillement comme acte et non comme simple substance : " substance et acte pur ". Identifiant celui-ci à " l’acte de l’intelligence ", il sera amené à récuser l’alternative entre un Bien transcendant ou immanent, au profit d’un Lien, à la fois différent des termes reliés et coextensif pourtant à leur ensemble.

33 Rép. V. 478de ; Parm. 136e et Soph. 241d ; 248e - 249a ; 253c ; 253de ; 259e ; Lettre VII. 341c et Pol. 286a

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" Il nous faut examiner aussi de laquelle des deux manières que voici la nature du Tout possède le Bien

et le Souverain Bien : est-ce comme quelque chose de séparé existant en soi et par soi ? est-ce comme l’ordre même du Tout ? Ne serait-ce pas plutôt des deux manières à la fois comme dans une armée ?" 34

Il aura ainsi anticipé la fameuse formule hégélienne de la Préface au Système de la Science :

"saisir et exprimer le vrai non comme substance mais tout aussi bien comme sujet".

Quant aux seconds, en dépit de leur terminologie représentative, ils reviendront sur le caractère ineffable ou irrationnel du Bien et saisiront le Vrai au bout du compte en une forme fort proche de Platon.

" Car rien n'échappe à la prise de la raison (

).

Ainsi toutes les choses sont le Premier et ne sont pas le Premier ;

Toutes choses sont donc comme une Vie qui s’étend en ligne droite ; chacun des points successifs de la ligne est différent ; mais la ligne entière est continue." (Plotin 35 )

Reprenant l'image de la Lumière, tel moderne la déclarera similairement " incompréhensible " par un concept, parce que saisissable uniquement comme le fil conducteur de tous.

" Ainsi donc la pure lumière est pénétrée, comme le centre unique et le principe unique de l'être aussi bien que du concept." (Fichte 36 )

Au total l'on se représentera la Connaissance par " une ligne " ascendante, dont le sectionnement entre les différentes modalités ou parties représentatives du savoir ne doit pas faire oublier la continuité ou l'unité. Mieux encore on la schématisera par un cercle, plus à même à rendre compte du passage du Sensible à l'Intelligible et/ou de la reprise du premier par le second et partant de l'interconnexion ou de la transition de toutes les sciences sous l'égide d'un seul et même Principe ou d'une seule et unique Idée.

I(ntelligible)

Principe ou d'une seule et unique Idée. I(ntelligible) S(ensible) Et l'on symbolisera " la condition de

S(ensible)

Et l'on symbolisera " la condition de notre propre naturel sous le rapport de la culture et de l'inculture " par l'allégorie de " la caverne ". La pénombre de celle-ci, " les prisonniers " -

spectateurs, " les projections " et " les reflets " préfigurent l'actuel cinématographe, illustrant, comme lui, le caractère non évident-immédiat mais construit-interprétatif de toute perception. Quant à son double mouvement de l'un des protagonistes –montée vers " la lumière "

d'obscurité " (Platon 37 )-, il souligne également

du dehors et redescente dans le " lieu

la circularité ou la systématicité de la Science totale et/ou véritable.

34 Méta. E. 1. 1026 a 19 et

35 Ennéades III.2.5. - V.2.2.

36 D.S. 1804 Conf. IV. p. 51

37 Rép. VI. 509 d – 511 d et VII. 514 a – 521 b

. 7. 1072 a 25, 1072 b 27 et 10. 1075 a 10-12

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Si le Discours philosophique dit bien le Tout, il l’exprime progressivement et réflexivement. Le nombre et l’ordre de ses parties se déduit directement de son objet ou plutôt sujet même. Comme tout discours, il porte en premier lieu sur l’extériorité : les objets, le Monde-Cosmos. Nous parlons, pour commencer, des choses qui nous environnent et semblent nous faire face. Puis nous rendant compte que c’est nous qui en parlons, nous nous tournons vers l’intériorité:

le sujet ou l’Âme-Psyche qui détient le sens du dicible ou du véri-dique, l’ob-jectivité incluse. Jusqu’à ce qu’enfin nous comprenions la Relation qui unit le Sujet et l’Objet, ce qui s’appelle l’Absolu ou Dieu-Theos, et parachevions la Vérité du Discursif ou du Logique en général. La Philosophie ou la Science se présente finalement comme un Système de trois discours :

Cosmo-logie, Psycho-logie et Théo-logie, chacun d'entre eux étant articulable, selon la même division, en trois disciplines.

De la nature on peut ne retenir tout d’abord que la configuration externe (figure ou nombre), comme le fait exactement la Mathématique qui n’envisage que la forme du monde (objets); puis s’intéresser, avec la Physique, au dynamisme interne (énergie et forces) de la matière; pour finir par la Biologie, c’est-à-dire l’étude des corps vivants (cellules et organismes) dont les manifestations externes s’avèrent précisément inséparables d’un principe vital interne. Dans les sciences humaines on distinguera l’Anthropologie/Histoire qui, tout en se rapportant à l’être intérieur, l’Homme, n’en saisit que les extériorisations (œuvres ou productions) ; de la Psychologie qui vise à une compréhension de son intériorité (idées ou représentations) ; et enfin de l’Éthique dont le propos concerne à la fois l’esprit et les actes (intention et action). La Théologie comporte pareillement trois phases, l’Absolu se présentant, en premier lieu, sur le mode de l’intuition / représentation externe, dans l’Art, justement dénommé Esthétique; avant de se replier dans la croyance interne / foi constitutive de la Religion et de la Théologie; et de s’achever dans la pure conception rationnelle ou théorique propre à la Philosophie, qui synthétise l’intériorité de la conviction religieuse et l’extériorité de la monstration esthétique, via la (double) démarche de la dé-monstration a priori et/ou de la véri-fication a posteriori.

D’où le Plan précis du CERCLE -EN-CYCLO-PÉDIE-, COURS ou SYSTÈME DE LA SCIENCE que

nous développerons/exposerons ici seulement les premières étapes, les seules qui importent dans une Initiation :

Introduction générale : Qu’est-ce que la Philosophie ?

1. Mathématique/Logique

I. COSMO-LOGIE

2. Physique

3. Biologie

II. PSYCHO-LOGIE

III.PHILO-SOPHIE

1. Anthropologie/Histoire

2. Psychologie

3. Éthique/Politique

Conclusion générale : Qu’est-ce que la Philosophie ?

17

I.

COSMO-LOGIE

18

Tout discours commençant par affirmer l'être de ce dont il discourt –soleil, plante, homme-, c'est par ce dernier qu'il faut débuter le Discours philosophique. La première position discursive portera nécessairement sur l'extériorité ou sur ce qu'il est convenu de nommer usuellement la réalité. Elle s'identifie donc à toutes les disciplines scientifiques se rapportant à la nature ou à l'univers : le « Cosmos ». Et si celui-ci s'offre d'emblée à la conscience commune sous la forme d'un monde prédonné et externe, dont il ne resterait qu'à prendre acte, il appartient justement à la Philosophie de nous rappeler qu'il relève de notre propre affirmation, énonciation ou présentation et donc qu'il trouve sa vérité dans l'intériorité. Il suffit d'examiner les moments majeurs du discours cosmologique pour s'en rendre compte et délimiter du coup son statut et sa validité.

Or ces derniers se limitent fondamentalement à trois, d'abord l'étude de la figure externe des choses mondaines, puis de leur contenu interne et enfin de leur animation interno-externe. Tels sont en effet les objets respectifs de la Mathématique, de la Physique et de la Biologie qui sont du reste apparues historiquement et logiquement dans cet ordre. Aussi on dira un mot de chacune de ces sciences, afin de vérifier l'essence du Logos naturel et de pouvoir en tirer les conséquences qui s'imposent sur le statut du Langage en général. Anticipant quelque peu le résultat de cet examen, on peut d'ores et déjà annoncer que, tout en étant bien une logique, la cosmo-logie ne saurait épuiser le sens du Dire humain, vu qu'elle ne se réfléchit pas elle-même et que, méconnaissant sa propre origine, elle se condamne à demeurer prisonnière de l'illusion réaliste, id est de la croyance en un cosmos étranger à nous. D'où à la fois son inachèvement de principe et l'obligation de la dépasser pour quiconque entend articuler la Vérité dans son ensemble et ne point se contenter des vérités mondaines, qu'elles soient formelles (mathématiques) ou substantielles (physiques et biologiques).

1.

Mathématique

A se fier rien qu'à son nom, dérivé du gr. manthanein signifiant apprendre, la mathématique appert d'entrée comme une science exemplaire. Elle promeut les caractères de toute science :

la certitude, l'évidence logique et/ou la démonstration, la systématicité.

Toute science est une connaissance certaine et évidente" (Descartes 38 ).

Mais de quoi la mathématique est-elle au juste la science ou quel est son objet ? Sans objet ou domaine particulier assignable, la discipline mathématique se rapporte aux propriétés formelles de toutes les choses. En effet ce dont parle cette dernière -les figures (géométrie), les nombres (arithmétique), les équations (algèbre), les fonctions (analyse) ou les lieux (topologie)- ne se réfère à nulle réalité factuelle précise mais renvoie à des schèmes généraux valables pour tous les êtres.

"Letermede mathématique signifie simplement science (

).

C’est d’ailleurs parce qu’elle n’est point contrainte par des données externes, qu’elle peut définir par elle-même ses « objets » et dérouler du même coup librement, par la seule déduction - démonstration, sans recours à la moindre expérience et donc sans aucune approximation, leurs « propriétés ». Et pour obtenir ses résultats, la science mathématique se base exclusivement sur des règles logiques élémentaires, au premier rang desquelles le principe de non-contradiction qui permet de discriminer deux énoncés contraires et en conséquence de distinguer le vrai du faux.

" Le grand fondement des mathématiques est le principe de la contradiction ou de l’identité, c’est-à-dire qu’une énonciation ne saurait être vraie et fausse en même temps ;" (Leibniz 39 )

38 R.D.E. IV - II pp. 50 - 39

39 2 nd Écrit à Clarke 1) in Œuvres p. 411

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Assurant la cohérence de ses démonstrations, il garantit la rigueur de ses théorèmes (gr. théorêma : « objet d’étude »), leur conférant le statut de raisonnements indiscutables. L’adjectif mathématique n’a-t-il pas fini par vouloir-dire indéniable, logique ou vrai et la déduction dont use cette discipline ne passe-t-elle pas pour l’idéal ou le prototype de toute démonstration véritable ?

Et comme elle ne concerne nul domaine particulier, la mathématique peut s’appliquer à tous les champs du savoir, formant une science pure, sans objet externe, et universelle :

une "mathématique universelle" (Descartes). Son raisonnement s’étendrait de plein droit à toutes les connaissances auxquelles il suffirait de donner la forme déductive de "ces longues chaînesderaisons,toutessimplesetfaciles, dont les géomètres ont coutume de se servir" (idem), pour qu’elles puissent devenir des sciences authentiques. Or quelles relations intéressent la mathématique, étant entendu qu’il en existe de toutes sortes (numériques, physiques, vitales, sociales, psychiques etc.) ? Une fois écartée la nature particulière des termes reliés, ne reste que leur forme, elle-même définie par des dimensions, grandeur ou quantité.

" Toutes les vérités des mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures " (idem 40 ).

C’est donc sur les rapports quantitatifs (égalité, inégalité, proportion, variation etc.) et uniquement sur eux et leur calcul que se concentrera nécessairement cette discipline.

" Son but ou son concept est la

est l'espace et

La matière sur laquelle la mathématique offre un tel trésor réjouissant de vérités,

Car ce que la mathématique prend en considération c’est seulement la grandeur " (Hegel 41 ).

L'arithmétique qui s’occupe des nombres -les déterminations quantitatives par excellence et universelles-, ne forme-t-elle pas la matrice de la mathématique ?

" La mathématique est la reine des sciences et l'arithmétique la reine des mathématiques." (Gauss 42 )

Tout semble pouvoir être figuré, nombré ou mis en équation.

" Tout est nombre " (Pythagore 43 ).

La science physique, comme " tout savoir " du reste, n’eût jamais vu le jour sans " le fait de nombrer et de calculer " (Platon 44 ), faute de disposer du moyen de formuler des lois exactes qui se présentent toutes sous la forme d’équations mathématiques.

Et de fait la mathématique fut la première des sciences -les dates en témoignent : Thalès et Pythagore, auteurs des premiers théorèmes mathématiques, précèdent Archimède ou Ptolémée et a fortiori Galilée ou Kepler, inventeurs des premières lois physiques et astronomiques. Partant plus qu’une science exemplaire, la mathématique articulerait la langue commune à toutes les sciences dont elle énoncerait la " règle de vérité " (Spinoza 45 ). D'où sa nature paradigmatique, maintes fois soulignée par les philosophes, à commencer par Platon qui aurait fait graver à l’entrée de l’Académie : " Que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre ! " 46

Reste à se demander d’où le mathématicien lui-même tire-t-il ses vérités, c’est-à-dire comment valide-t-on au juste les propositions mathématiques et particulièrement les premières d’entre elles. Car si la science mathématique réside bien en l’enchaînement des démonstrations (raisons), toute sa valeur repose nécessairement sur la vérité des prémisses dont dépendent toutes ses déductions. Ce qui revient à problématiser son statut même :

Que sont les vérités mathématiques ou Quel est le fondement / l’origine de la Mathesis ?

40 R.D.E. IV p. 51 ; D.M. 2è p. p. 138 et Méd. 5è p. 312 ; cf. égal. Aristote, Méta. E.1. 1026a 26 et K.7. 1064b9

41 Ph.E. Préf. III. pp. 103–105 ; cf. égal. S.L. L. 1 er 2è sec.

42 in W.S. von Walterhausen, Gauss zum Gedächtnis p. 79 (Sändig Reprint Verlag H.R. Wohlevend 1965)

43 in Aristote, Méta. A 6 987 b 24 ; cf. égal. Z 11 1036 b 12 ; Phys. III. 4. 203 a 7 et Philolaos, Frgt. XI

44 Rép. VII 522c ; cf. égal. Philèbe 55e

45 E. I. App. p. 349 ; cf. égal. P.P.D. Préf. p. 147 et P.M. 2è par. chap. IX p. 284

46 in J. Philipon, In Aristotelis de An. libros Comment. et Rép. VII 531d

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A. Définition

Pour répondre à notre question, ouvrons un Manuel ou Traité de mathématique, -pourquoi pas le premier d'entre eux, les Éléments -l'Alphabet ou les Lettres (Stoicheia) d'Euclide. Et puisque ces derniers débutent par des Définitions, penchons-nous tout d'abord sur celles-ci –ce qui revient à définir les définitions elles-mêmes. Nous limiterons notre examen aux deux Définitions initiales du Livre I des Éléments, concernant les plus élémentaires / rudimentaires des figures géométriques, le point et la ligne. Elles se libellent : " Le point est ce qui n'a aucune partie " et " Une ligne est une longueur sans largeur ". Or, faut-il y insister, de telles figures, immatérielles ou invisibles –le moindre objet matériel et visible, fût-il minuscule, comportant toujours des parties et au moins deux, en fait trois, dimensions-, ne trouvent pas leur place dans le monde ou l'espace matériel ? En toute rigueur, elles ne peuvent même pas être représentées, leur dessin impliquant également, de par l'épaisseur, fût-elle la plus tenue, de son trait, une partition et étendue.

On en déduira que le géomètre ne tient ses définitions ni de la nature ni de l'image. Etlorsqu'ildemandede"prolongerindéfiniment, selon sa direction, une droite finie" (Euclide 47 ), ilestmanifestequ'ilévoque une opération «en pensée», nul cadre réel ne pouvant abriter l'infini. Une présentation plus moderne de la géométrie ne fait que prendre acte et pousser jusqu'au bout l'essence pensée de ses configurations.

" Pensons trois sortes de choses que nous appellerons points, droites et plans " (Hilbert 48 ).

Certes les géomètres s'aident de la figuration ou de "figures visibles" mais leur raisonnement

[ou des] copies ".

porte sur " les figures parfaites " dont celles-là ne sont que " des images

Les figures représentées tiennent lieu de projections / substituts / supports de figures idéales, c’est-à-dire de relations (intelligibles) auxquelles on n’accède que par l'intellection et non par la représentation. Autrement on s'interdirait toute connaissance objective et/ou universelle, valable dans tous les cas, vu le caractère labile de la figuration sensible.

" Car la géométrie est connaissance de ce qui toujours existe." (Platon 49 )

Pour la science géométrique le concept « prime » l'image, ce qui constitue le gage de son universalité, soit de sa transgression de la particularité des images. Si tel n’était pas le cas, si l’idée pure, le modèle de la figure, ne précédait point logiquement sa forme tracée, et le raisonnement géométrique manquerait d’exactitude et, de surcroît, nous ne pourrions jamais connaître la moindre figuration géométrique, faute d’être capables d’identifier ce dont l’image est au juste l’image. Comment identifierait ou reconnaîtrait-on la représentation d’un point, ligne ou triangle, si l’on ne savait déjà ce que leurs notions veulent dire, id est si l'on ne disposait préalablement des idées des dites formes ?

"Ainsi,certes,nousnepourrionsjamaisconnaîtrele trianglegéométriqueparceluiquenousvoyonstracé sur le papier, si notre esprit d’ailleurs n’en avait eu l’idée." (Descartes 50 )

Et puisque ces idées ou notions ne nous sont nullement données par la nature, il faut qu’elles aient été produites par notre esprit antécédemment à leur figuration qui, de toute façon et eu égard à leurs réquisits, ne peut s'incarner que dans un plan ou un espace lui-même « idéal », non dérivable de nos sens, soit un cadre a priori.

" Le schème du triangle ne peut exister ailleurs que dans la pensée, et il signifie une règle de la synthèse de l’imagination relativement à certaines figures pures [conçues par la pensée pure] dans l’espace." (Kant 51 )

47 op. cit. I. Postulats ou Demandes 2.

48 F.G. début, nous soulignons (Paris, Dunod 1971)

49 Rép. VI. 510 d ; 511 a et VII. 527 ; cf. égal. Théétète 143 d

50 5èmes Rép. p. 503 ; cf. égal. Malebranche, E.M.R. VII. p. 70 et Leibniz, N.E. L. IV. chap. I. § 9. pp. 316-317

51 C.R.P Log. transc. 1ère div. L. 2è chap. I. p. 189 ; cf. égal. Esth. transc. § 3 (1ère éd.) p. 88

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La même leçon se dégage des Définitions arithmétiques introduisant le Septième Élément euclidien se rapportant aux nombres. Si la première se contente, en une formulation quasi platonicienne –"L'unité est ce selon quoi chacune des choses qui sont est appelée une."-, de rappeler que nulle chose donnée, « réellement » ou représentativement, n'est « une » en ou d'elle-même, mais ne le devient qu'à la suite de son « unification » par nous, c'est-à-dire par notre esprit ; la seconde -" Le nombre est une multitude composée de plusieurs unités."-, précise les réquisits conceptuels de l'unité numérique, en adjoignant à la pure notion de l'unité, celle, non moins pure, de la multitude ou pluralité, sans laquelle, on ne pourrait jamais parler de nombre ou de numération, mais de simple répétition de l'identique. Toutes deux indiquent clairement que, à l'instar des définitions géométriques, les définitions arithmétiques, ne visent aucun objet susceptible d'être représenté, mais bien de purs concepts dont sont dépourvues les images à l'état brut qui ressemblent plutôt à des kaléidoscopes sans «unité» ou «pluralité» définie, tant du moins que le sujet ne les y introduit. Et ce dernier ne peut le faire que s'il se donne au préalable les dites catégories.

Par la suite les mathématiciens réaffirmeront et préciseront ce point. Ainsi Frege confirmera pleinement cette genèse idéale des nombres dans ses propres Fondements de l'Arithmétique.

" En fait l'arithmétique n'a rien à voir avec la sensibilité. (

pas connaissance comme d’un élément étranger, apporté de l’extérieur par la médiation des sens ; ces objets sont donnés immédiatement par la raison, et elle peut les pénétrer totalement, comme ce qui lui est propre."

Et de fait, après avoir admis que le nombre ne concerne en rien le sensible, il le renverra à l'intelligible, soit au concept : le nombre en tant que tel ne subsume aucune chose mais uniquement un concept, le « commun » des choses. Il assurera du même coup à ce dernier une « objectivité » que nulle sensation ne saurait nous procurer, le propre des sensations étant d'être particulières, par contraste avec les concepts qui sont « ré-publicains » ou universels.

" Les nombres sont des objets qui n'appartiennent à personne en propre, et ils sont identiques pour tous ".

L’arithmétique traite d’objets dont nous ne prenons

)

L'exemple du 0 lui servira de contre-épreuve cruciale. Ce nombre demeurerait en effet à jamais " une énigme " (Frege) pour nous, s'il fallait en attendre la vérification sensible, nul n'ayant " ni vu ni touché 0 caillou ", " 0 étoiles " 52 ou quoi que ce soit d'autre, toute représentation étant forcément représentation de quelque chose et non de rien ou du « néant ». L'incapacité dans laquelle nous nous trouvons de matérialiser le 0 ne prouve en rien que nous soyons condamnés à ne point pouvoir le penser mais que sa notion excède toute image. Autotal,touslesnombresaffirméspar le mathématicien, bien qu'ils ne soient pas représentables, ne laissent pas d'être absolument définissables et/ou pensables, soit reliables entre eux. Aquoiseréduiraitau demeurant un nombre, en l'absence de ses combinaisons, liens ou rapports avec les autres nombres, soit des opérations qu'on effectue sur et à partir de lui ?

Et cette vérité se généralise immédiatement à toutes les branches de la mathématique, nul objet mathématique, n'ayant le statut d'un être singulier isolé, conformément à sa définition. Ainsi, et pour reprendre nos exemples des définitions géométriques des Éléments d'Euclide -" Le point est ce qui n'a aucune partie " et " Une ligne est une longueur sans largeur "-, il est manifeste que ces dernières énoncent des propriétés « relatives ». Elles posent en effet " le point " et " la ligne " en relation, fût-elle d'absence, avec la ligne, nécessairement divisible, pour la première, avec la surface ou le plan qui comporte toujours deux dimensions, pour la seconde ; étant entendu que l'on peut parfaitement réciproquer ces définitions, comme le fait fort justement d'ailleurs le géomètre dans la suite de ses Définitions -" Les extrémités d'une ligne sont des points " et " Les extrémités d'une surface sont des lignes "-, ou comme le font aujourd'hui les mathématiciens, en définissant la ligne comme un ensemble de points et le plan comme un ensemble de droites.

52 op. cit. Introd. p. 118 – 5. p. 225 ; 2. p. 134 et 4. p. 185

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Et s'il fallait poursuivre ce processus définitionnel –et en mathématique on se doit d'aller jusqu'au bout, jusqu'à l'épuisement, si possible, de la question-, on rencontrera la notion de l'espace, figurant au rang de Postulats ou Demandes chez Euclide, mais posée comme les autres notions de manière à présenter une attache avec elles : " Deux droites ne renferment point un espace ". Rien d'étonnant que le sens que l'on accordera à celles-là influera sur celui que l'on donnera à celui-ci et inversement, comme se chargeront d'en fournir une illustration les géométries dites non-euclidiennes, «inventées» par Gauss –le prince des mathématiciens-, Lobatchevski, Bòlyai et Riemann, et qui ne forment en réalité que des extensions ou variations de la géométrie euclidienne dans laquelle elles sont du reste, et sans difficulté majeure, traductibles, moyennant " une sorte de dictionnaire ", ainsi que l'ont démontré Beltrami et Poincaré 53 , formant ainsi toutes ensemble une Pan ou Méta- Géométrie.

La notion d'espace n'échappe guère à la « relativité » de toutes les notions géométriques qui impliquent un lien étroit entre leurs Définitions et les Démonstrations. Car si celles-là portent non point sur des êtres mais sur des relations, elles conduisent d'elles-mêmes à celles-ci. Mieux : elles les incluent déjà en elles-mêmes.

" Aussi bien les propositions initiales [de la géométrie euclidienne] ne peuvent-elles être considérées que comme les déterminations directes, déjà inhérentes aux définitions ;" (Hegel 54 )

Certes pas de façon manifeste ni univoque, sinon il n'y aurait nul besoin de déductions, les seules définitions suffiraient, mais de manière implicite et pourtant assez claire pour que celles-là n'apparaissent pas arbitraires, sans lien avec ce qui a été « posé » au point de départ. De la définition il nous faut passer à la démonstration mathématique, en commençant, comme il se doit, par l'examen des principes qui la structurent / valident, id est des axiomes.

B. Axiome

Science déductive et/ou démonstrative, s'il en fût, la Mathématique se confond avec l'Idéal scientifique et dépasse ainsi son statut de science particulière. N'est-elle pas considérée

le modèle de la suprême évidence dans les autres sciences " (Kant 55 ) ?

En aucun cas elle ne saurait donc se contenter de dresser un catalogue de définitions seulement posées, mais se doit d'essayer de tout justifier / démontrer, ces dernières incluses. Ne s'identifient-elles pas déjà -nous venons de le remarquer-, à des démonstrations tacites ? Pour cela elle s'appuiera nécessairement sur des " prémisses " ou principes « évidents » / incontestables, propres à assurer à ses conclusions / démonstrations ou raisonnements une valeur indiscutable et ainsi leur dignité de « vérité ». Il n'est de « science » qu'à ce prix, le reste devant se nommer simple « connaissance ».

comme " l’organon

On conviendra d'appeler de tels principes des « axiomes » (du gr. axiôma : estimation) puisqu'ils consistent en jugements (estimations) ou propositions premières, dont dépendent toutes les autres propositions mathématiques. On pourrait également les qualifier de «lemmes» (gr. lêmma : proposition prise d'avance), «pétitions», «postulats» (lat. postulatum :

demande) ou « demandes ». En effet, quoique l'auteur des Éléments différencie les Postulats ou Demandes et les Axiomes ou sentences communes, ni ses exemples, ni la mathématique moderne ne corroborent cette distinction. De quelque nom que l'on baptise ces énoncés préliminaires, une seule chose importe, comprendre correctement leur fonction, sachant par avance qu'ils répondent à une exigence logique : rendre possibles les démonstrations. Aussi l'on accordera le plus grand soin à leur analyse, vu leur utilité principielle.

53 S.H. 2è partie chap. III. Les géométries non euclidiennes p. 68

54 S.L. III. 3è sec. chap. II A. b) 3. p. 530

55 D. 1770 Sec. II § 12 ; cf. égal. Husserl, S.C.N. p. 355 et R.L. 1 chap. XI. § 71 p. 279

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Comme pour les Définitions, arrêtons-nous un instant sur les Axiomes d'Euclide, en nous limitant aux deux liminaires d'entre eux : 1. "Les choses égales à une même chose sont égales entre elles" et 2. "Si à des choses égales, on ajoute des choses égales, les touts seront égaux". Rien apparemment de plus « évident » que ces deux " sentences communes ". Sauf qu'à y regarder de plus près, on s'aperçoit qu'ici, comme dans toutes les autres occurrences, l'évidence est fort trompeuse. Ainsi ces propositions supposent acquises ou connues des notions très peu «évidentes» et pourtant indispensables que celles d'égalité, identité ("même"), somme ou totalité. Comment parler de choses égales, et a fortiori de touts égaux en général, sans l'égalisation de toutes les choses particulières et comment, à supposer celle-ci obtenue, vérifier une égalité spécifique à deux d'entre elles, en les comparant à une troisième, présumée stable, une même chose, en l'absence d'une identification claire de celle-ci ? L'axiome A = C et B = C A = B ne peut en effet prendre sens que si l'on connaît ce qu'est C ou quelle est sa valeur, sinon il ne nous serait d'aucun secours. Pareillement il ne servirait à rien de confirmer l'égalité de sommes / de touts, au moyen d'additions / d'ajouts d'éléments censés être égaux entre eux, si l'on ne savait déjà préciser cette dernière égalité elle-même. A + B = A + C = B + C, si et seulement si A = C et B = C, ce qui nous ramène à l'axiome précédent.

Or d'où tirons-nous ces idées ? Certainement pas de l'évidence sensible, celle-ci attestant au contraire l'extrême labilité ou variabilité des choses et des êtres et en conséquence l'impossibilité dans laquelle nous nous trouverions de leur assigner la moindre égalité ou identité, si nous devions nous fier uniquement à nos sens. Rien en cet univers-ci ne se conserve en l'état et ne demeure identique à soi, tout changeant avec et dans le temps. Sil'onvoulait maintenir à tout prix l'idée d'une évidence, celle-ci se trouverait plutôt du côté du non-identique. Mais ce serait encore trop dire, dans la mesure où, ce dernier n'étant lui-même que la « contra-diction » du premier, il le suit comme son ombre et confirme ainsi la non évidence des deux, de l'identique comme du non-identique. Partant l'on ne saurait considérer les axiomes comme des certitudes évidentes et indiscutables ; en regard du monde sensible, il faut au contraire les tenir pour de véritables « énigmes ».

Les propositions dites premières véhiculent ainsi des termes ou significations qui n'ont rien d'immédiat, de directement donné ou de premier, au sens usuel du moins de ce qualificatif. Avec Platon n'hésitons pas à répéter qu'on ne trouve guère trace d'une égalité véritable dans les données empiriques, celles-ci souffrant du témoignage subjectif et/ou variable de chacun.

"Or,examineencorelachosesouscejour:est-ce que parfois des cailloux, des bouts de bois, qui sont égaux, ne sont pas, aux yeux de celui-ci, égaux, et non aux yeux de cet autre, alors, alors qu'il n'y a dans ces choses rien de changé ?" (Platon)

Pour résoudre le « mystère » de l'axiome de l'égalité, il faut donc pointer dans une tout autre direction que les organes sensoriels, inaptes à nous procurer les concepts qu'il expime. D'autant que la reconnaissance de l'égalité des choses –si approximative fût-elle-, tout comme celle de leurs formes, suppose chez le sujet la connaissance préalable de celle-là, sans laquelle nous ne pourrions jamais dire que deux objets sont « égaux ». La "connaissance de l'Égal qui n'est rien qu'égal" précède bien celle des "égalités qui nous viennent des sensations" (idem 56 ).

Aussi les axiomes ressemblent, à s'y méprendre, aux définitions et pour cause : ils ne sont en réalité que des définitions à peine déguisées ou travesties.

" Les axiomes de la géométrie

ne sont que des définitions déguisées." (Poincaré 57 )

Il n'y a donc pas lieu de séparer les deux, ceux-là précisent celles-ci qui les préfigurent. Qu'enseignent d'ailleurs en définitive ces derniers sinon que, comme nous l'avons dit, l'égalité

56 Phédon 74 b et 75 b

57 La Science et l’Hypothèse 2è partie chap. III. p. 76

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ou le rapport d'équivalence entre deux choses passe par leur égalité respective à une troisième

dont l'« identité » ou l'« égalité » à soi doit être établie ? Or celle-ci ne saurait à son tour être assurée que moyennant sa comparaison ou relation avec les autres : A = A, si et seulement si

A B, C, D etc. Et c'est précisément ce que stipulent déjà implicitement et à titre particulier

les Définitions des êtres mathématiques, tant géométriques qu'arithmétiques. Un point n'est un point, figure indivisible ("aucune partie"), que pour autant qu'il n'est pas une ligne, un plan

ou un espace eux divisibles, et une ligne n'est ce qu'elle est, une forme undimensionnelle

("sans largeur"), que par différenciation à la fois avec le point, lui sans nulle dimension

et avec les configurations pluridimensionnelles (triangle, plan, espace etc.).

Similairement l'unité arithmétique ne se définit que par son opposition à la pluralité. Une chose n'est appelée une, un être homogène (un), que parce qu'elle n'est pas considérée comme plurielle (deux, trois, quatre etc.). Quant à la pluralité numérique –" le nombre "-, elle ne peut être qualifiée de " multitude composée de plusieurs unités ", que parce qu'on en considère les composants comme des uns semblables et non comme des êtres / unités hétérogènes, auquel cas on ne pourrait jamais les sommer /multiplier /diviser. La définition de l'un implique celle de l'autre (multitude) et énonce par anticipation l'axiome de l'identité et/ou de l'égalité. Conséquemment que telle définition (notion), celle de l'espace par exemple, soit mentionnée par Euclide dans les Postulats ou Demandes (Axiomes) plutôt que dans les Définitions, où l'on s'attendrait à la trouver, trouble peut-être la cohérence de la présentation des Éléments mais nullement celle de la Géométrie en général.

Dans sa célèbre Axiomatique des nombres naturels, inscrite en ses Notations de Logique mathématique, Introduction au Formulaire de Mathématiques, le grand mathématicien - logicien italien Peano, un des maîtres d'oeuvre de la formalisation des mathématiques, réduisant les Définitions (notions primitives) et les Axiomes (propositions primitives), nécessaires à leur construction / théorie, au strict minimum, aboutira à une quasi assimilation des uns aux autres, ceux-ci n'y faisant qu'expliciter celles-là, à moins qu'on ne préfère dire que les premières précontiennent en elles les seconds. Que sont ses trois notions primitives :

0, le nombre, le successeur Sinon des énonciations ou positions à la fois anticipatrices et en attente d'une définition ou détermination qu'expriment précisément les axiomes ou propositions subséquentes :

(1) 0 est un nombre. (2) Le successeur d'un nombre est un nombre. (3) Deux nombres ne peuvent avoir le même successeur. (4) 0 n'est le successeur d'aucun nombre. (5) Toute propriété qui appartient à 0, ainsi qu'au successeur d'un nombre qui possède cette propriété, appartient à tous les nombres.

Seulement et à leur tour les Axiomes requièrent une explicitation ou une justification, sous peine de se réduire autrement à " de simples tautologies " (Hegel) improductives. Et les théorèmes qu'on en tire rempliront justement cet office. Le lien des définitions et des axiomes se prolonge inexorablement en l'unité commune des deux avec les démonstrations qui forment le coeur ou la substance même de la Mathématique. Que vaudrait cette Science, en l'absence de ses déductions, si pénibles voire superflues qu'elles paraissent à certains ? Elle ne se différencerait alors guère d'une psalmodie.

" En ce qui concerne les vérités mathématiques, on tiendrait encore moins pour un géomètre celui qui saurait du dehors et par coeur les théorèmes d'Euclide, sans savoir leurs démonstrations ou, comme on pourrait s'exprimer par contraste, sans les savoir du dedans." (idem 58 )

58 S.L. III. 3è sec. chap. II A. b) 3. p. 528 et Phén. E. Préf. p. 97

25

De la Définition et/ou de l'Axiome il nous faut donc passer sans tarder au Théorème, afin de parachever notre analyse des catégories mathématiques et pouvoir ainsi répondre pleinement à notre question sur l'essence de la Mathesis.

C. Théorème

Si la Mathématique commence bien par des définitions ou des axiomes, elle ne s'accomplit que par les démonstrations ou théorèmes (gr. théorêma : « objet d’étude ») auxquels du reste les premiers conduisent et qui leur offrent en retour consistance ou valeur, sans laquelle ils se résumeraient à des propositions arbitraires. Car, alors que ceux-ci font appel à une adhésion externe (postulation), toujours fluctuante et révisable, de l'esprit, ceux-là s'adressent à l'«approbation» (preuve) ou conviction interne, indiscutable, de ce dernier. En d'autres termes, seule la démonstration dote les énoncés mathématiques de l'« évidence » : nécessité ou vérité qui est à la fois l'honneur et la marque spécifique de cette science. Essence et impératif de rigueur confluent pour donner à la Mathesis la figure d'une discipline démonstrative. Pour se conformer à celle-ci, on doit donc absolument justifier (dé-montrer) tout rapport d'un théorèmeet nonplussimplementl'admettre(montrer)commedans les définitions ou les axiomes. Nul, quelle que soit sa position sociale, pas même un roi, ne saurait s'affranchir du laborieux chemin de la justification comme l'opposait Euclide précisément à Ptolémée 1 er Sôter, un monarque de l’Égypte hellénistique, trop pressé d'arriver au résultat :

" Il n’y a pas de voie royale [impériale] vers la géométrie [qui mène au temple de la géométrie]." 59

Étrangère à toute vérification a posteriori, inductive ou expérimentale, propre à la Physique,

la déduction (démonstration) ou preuve proprement mathématique ne saurait emprunter que la voie a priori, seule compatible avec la pureté et l'universalité caractérisant ses propositions, dès les origines de cette matière. Cela ressort du premier des théorèmes connus, portant sur

[attribué à] Thalès" (Kant 60 ). Laissons-nous guider par son exemple,

pour rendre la chose obvie. Plutôt que de nous arrêter cependant à la propriété particulière de la similitude des angles opposés aux côtés égaux du triangle isocèle, examinons la démonstration plus générale, attribuée également à Thalès, sur l'homothétie ou sur les

"le triangle isocèle

proportions (rapports de distance) dans un triangle quelconque, équiangle inclus, coupé par deux droites parallèles.

De quoi et comment nous instruit cette démonstration ? Revenons à sa présentation euclidienne 61 pour le dire. Elle commence par l'affirmation du théorème et de sa réciproque :

" Si on mène une ligne droite parallèle à l'un des côtés d'un triangle, laquelle coupe les deux autres côtés ; elle les coupera proportionnellement : et si deux côtés d'un triangle sont coupés proportionnellement, la ligne coupante sera parallèle à l'autre côté." Celui-ci énonce tout à la fois une propriété de la parallèle et du triangle, formulant d'emblée une relation entre ces deux figures et donc une vérité, non point isolée, immédiatement donnée ou visible à même un être particulier, mais construite / déduite à partir de la mise en rapport d'au moins deux êtres ou plutôt notions (parallèle, triangle) et même plus (ligne :

droite, parallèle, sécante ; triangle : côté, base, hauteur, aire).

Son énonciation même témoigne ainsi du caractère corrélatif ou sytématique des êtres ou vérités mathématiques que sa démonstration confirmera / justifiera. Pour ce faire, cette dernière recourra à un exemple de la ligne et du triangle, puisque c'est bien d'eux dont il s'agit.

59

60

61

C.R.P. Préf. 2 nde éd. p. 39

in Éléments Livre VI. Prop. II.

cité par Hegel in Phén. E. Préf. fin

26

" Soit le triangle ABC, dans lequel soit menée la ligne droite DE parallèle au côté BC, coupant les deux autres côtés AB et AC aux points D et E."

A D E B C
A
D
E
B
C

Cependant il ne saurait y être question d'un modèle sensible particulier -un triangle ou une ligne droite trouvés-, auquel cas la démonstration se condamnerait à n'être qu'elle-même particulière, mais uniquemet d'un exemplaire général –le triangle ou la ligne droite antécédemment « définis » ou pensés-, seul en mesure de servir de base à un « théorème ».

Certes le dessin est ici nécessaire, comme point d'appui au raisonnement. Encore ne doit-on pas oublier que lui-même a le statut d'un « schème » et non d'une image, c'est-à-dire d'une figuration « intelligible » et non sensible, ce qui autorise au demeurant Euclide à y « voir » directement dans un premier temps, ce qui ne s'y trouve en fait que grâce à des démonstrations antérieures déjà acquises et qui forment les prémisses de celle à venir.

" Je dis que les côtés AB, AC sont coupés proportionnellement aux points D et E, c'est-à-dire que AD sera à DB, comme AE est à EC."

La suite de sa proposition ne laisse planer aucun doute là-dessus. Et celle-ci concerne l'essentiel, la démonstration proprement dite. Même en se limitant à sa version directe, sans sa réciproque, il appert clairement que les constructions et déductions requises pour valider l'affirmation première n'ont rien de commun avec une simple monstration ou perception sensible, mais s'inscrivent dans un contexte théorique d'où elles tirent leur sens et confèrent ainsi une assise rationnelle à l'énoncé de la proposition en cause. Quelles sont celles-là ?

Pour établir la proportionnalité dont parle le théorème, comparons les triangles que nous pouvons forger, à l'intérieur du triangle ABC que nous nous sommes donné au point de départ, et avec les deux autres points D et E de la ligne droite parallèle à BC pour sommets. Menons ainsi les lignes BE et CD.

A D E B C
A
D
E
B
C

Par la Proposition XXXVII du Premier Livre des Éléments " Les triangles constitués sur une même base ; et entre mêmes parallèles, sont égaux entre eux."- les triangles DEB et EDC, ayant la même base DE et étant compris entre les parallèles DE et BC, auront même aire (superficie) ou seront égaux.

" Car étant menées les deux lignes BE et CD : par la Prop. 37 Livre I. les deux triangles DEB et EDC, étant sur même base, et entre mêmes parallèles, sont égaux ;"

27

Et selon la Proposition VII du Livre V –" Les grandeurs égales, ont même raison à une même grandeur ; et celle-ci aura même raison aux grandeurs égales."-, corollaire du premier Axiome des Éléments : "Les choses égales à une même chose sont égales entre elles" 62 , ils auront même proportion (raison) au triangle ADE.

" et par la Prop. 7 Livre V ils auront même raison l'un comme l'autre au troisième ADE."

Afin d'expliciter davantage notre comparaison et en tirer toutes les conséquences possibles, complétons le schéma des différents triangles en y adjoignant leurs hauteurs respectives.

A h h' D E B C
A
h
h'
D
E
B
C

Ainsi suivant la Proposition I Livre VI -" Les triangles et les parallélogrammes de même hauteur sont l'un à l'autre comme leurs bases."-, les triangles DEB et DEA, partageant la même hauteur (h), la perpendiculaire menée de leur sommet commun E sur le côté A(D)B, seront l'un à l'autre comme la base BD à la base DA. Pareillement, et toujours suivant la même Proposition, les triangles CDE et EDA, partageant également une même hauteur (h'), la perpendiculaire menée de leur sommet commun D sur le côté opposé A(E)C, seront similairement l'un à l'autre comme la base CE est à la base EA.

" Mais par la Prop. I Liver VI les triangles DEB et DEA, étant de même hauteur, sont l'un à l'autre comme la

base BD à la base DA ; et par la même Proposition, le triangle CDE, étant de même hauteur que le triangle EDA,

ils seront aussi l'un à l'autre, comme CE est à EA ".

En conséquence et en vertu de la Proposition XI Livre V -" les raisons qui sont de même à une autre, sont aussi de même entre elles."-, qui prolonge aussi l'Axiome 1., BD s'avère être dans la même proportion (rapport ou raison) à DA que CE à EA, ce qu'énonce au bout du compte le théorème et ce que l'on se proposait de démontrer.

" et partant par la Prop. XI Livre V BD sera à DA, comme CE à EA : (puisque ces deux raisons sont les mêmes que du triangle BED au triangle DEA, et du triangle CDE au même Triangle DEA). Ce qui était proposé."

En écriture plus moderne cela donne : BD/DA = CE/EA

C.Q.F.D.

Au total, bien qu'il concerne une propriété spécifique du triangle, l'homothétie de ses côtés, le Théorème de Thalès s'inscrit, tant dans son contenu -celui-ci valant pour toutes droites parallèles rencontrant des sécantes quelconques-, que dans sa forme –cette dernière recourant à toutes sortes de théorèmes autres lors de sa validaton-, dans l'ensemble du Mathématique. Réciproquement on peut l'utiliser pour justifier d'autres propositions ou formules, telle l'équation algébrique de la ligne droite, y = ax + b, -anticipée par la Proposition VII Livre V-, qui en est l'application, étant donné la variation continue et proportionnelle qu'elle exprime. Quantàcettetotalité mathématique et l'« acte » intellectuel qui la sous-tend, ils sont eux-mêmes suspendus, on l'a vu, à l'Axiome ou au Principe de l'Égalité. Ainsi si les définitions appellent les axiomes et réciproquement et si tous deux requièrent les démonstrations, étant donné que ces dernières se basent, à leur tour, sur les premiers, demeure l'énigme de ceux-ci. Bien qu'elle apparaisse comme une totalité close et qui ne devrait son être qu'à soi, la Mathématique reste suspendue à la validité de ses axiomes, dont l'étude ne saurait plus relever d'elle-même mais bien d'une autre science. Sa vérité s'avérerait ainsi conditionnelle, relative à

62 vide supra p. 21

28

la justesse qu'établira la discipline censée prendre en charge les présuppositions dont elle part. Etseloncequerévélera cette autre étude, l'on se prononcera sur l'exacte portée de cette Science.

Or puisque les premières propositions mathématiques n'énoncent que des relations logiques, il appartiendra à la Logique de légiférer sur leur pertinence. C'est donc dans la Logique que l'on cherchera le secret de la Mathesis. Aussi interrogeons le rapport entre Mathématique et Logique pour clore notre investigation sur la Science mathématique et son statut.

D. Logique et Mathématique

La co-hérence, co-hésion ou unité des définitions, axiomes, et théorèmes et leur commune dépendance de certains principes de raisonnement, donne à la Mathématique son caractère logique / systématique qui autorise à parler de la " Logica Mathematicorum " (Leibniz 63 ). Seule une telle Logique confère à cette science sa dignité de « Science ». D'où le lien étroit entre ces deux disciplines, au point que moult logiciens et/ou mathématiciens ont été jusqu'à les assimiler l'une à l'autre. Déjà lors de l'analyse des définitions, particulièrement celle du nombre, nous avons eu l'occasion de noter l'indépendance de ce dernier par rapport à toute donnée sensible et sa subordination à des catégories purement logiques. Davantage encore au cours de l'examen des axiomes et des démonstrations, avons-nous pu souligner l'intervention permanente des règles logiques (identité, égalité etc.) dans la voie ou la méthode (gr.meta-odos:voie)suivieparlesmathématiciens;desortequel'identificationdela Mathématique à " la logique symbolique " (Russel), pour moderne qu'elle se prétende, semble aller de soi. D'ailleurs l'une comme l'autre opèrent sur des termes symboliques et non des êtres tangibles, et ne s'intéressent qu'aux relations purement logiques qu'entretiennent ceux-là et non à leur signification ou valeur intrinsèque.

" La logique (ou les mathématiques) ne s’occupe que des formes " (idem 64 ).

Bien avant Aristote ne disait pas autre chose dans ses Analytiques : " les Mathématiques s’occupent seulement des formes " 65 . On se tournera donc résolument du côté de ces dernières ou de la Logique, pour appréhender la Mathématique à son état natif (originaire) et en son fonctionnement effectif (scientifique). Mais de quelle Logique au juste s'agit-il ici ? Nous verrons en effet que celle-ci ne véhicule pas un sens univoque.

L'argumentation du mathématicien se règle sur le principe apparemment incontournable de tout raisonnement voire de la pensée en général, le principe de non-contradiction. Le Stagirite y voit en tout cas la norme indépassable de tout discours sensé et partant l’" ultime vérité " de toute démonstration ou discours logique.

" Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sur le

même rapport

Il n’est pas possible, en effet, de concevoir jamais que la même chose est et n’est pas, comme certains croient

C’est la raison pour laquelle toute

démonstration se ramène à ce principe comme à une ultime vérité, car, il est, par nature, un point de départ, même pour tous les autres axiomes."

Voudrait-on fournir une démonstration de ce Principe que l’on tomberait dans un cercle vicieux, présupposant, pour établir cette preuve, cela même que l’on prétend vérifier. Tout au plus pourra-t-on en proposer " une démonstration qui procède par réduction à l’absurde ", montrant par là même qu’il forme bien l’Axiome évident et incontournable de toute pensée. La démonstration (scientifique) nécessite, semble-t-il, une base, un point de départ ou un support lui-même indémontrable et sans lequel elle ne pourrait ni se produire ni progresser.

qu’HERACLITE le dit : car tout ce qu’on dit, on n’est pas obligé de le

Voilà donc le plus ferme de tous les principes, car il répond à la définition donnée plus haut.

63 in Écrits maths. VII p. 54 éd. Pertz, cité par Husserl, R.L. Prolég. chap. X § 60 p. 246 (1)

64 The principles § 4 et I.P.M. XVIII. p. 237

65 Org., Les 2 nds Analytiques I. 13. 79a 8 ; cf. égal. Phys. II. 2. 193b 31 et Méta. E. 1. 1026a 9 et K. 3. 1061a 28

29

La démarche ou méthode scientifique s’avère ainsi purement analytique, ne progressant que par l’analyse/la décomposition des propositions préliminaires. Toute tentative de « démontrer » celles-ci s’engagerait fatalement dans une régression à l’infini vaine ou, ce qui ne vaudrait guère mieux, s’enfermerait dans un cercle ou une tautologie vide. Pour éviter un tel cercle vicieux ou " une pétition de principe ", on ne cherchera pas à justifier scientifiquement les principes mais l’on se contentera de les accepter ou intuitionner.

" Des principes il n’y aura pas science

c’est une intuition qui appréhendera les principes." (idem 66 )

D'autres, tel Leibniz, lui emboîteront le pas et tiendront pareillement le Principe de non-contradiction pour le fondement des mathématiques tout d'abord. Tous les principes de cette science, dont la transitivité hors laquelle nulle déduction certaine ne serait possible, n'en seraient que des corollaires.

" Le grand fondement des mathématiques est le principe de la contradiction ou de l’identité, c’est-à-dire qu’une

énonciation ne saurait être vraie et fausse en même temps ; et qu’ainsi A est A, et ne saurait être non A. Et ce seul principe suffit pour démontrer toute l’arithmétique et toute la géométrie, c’est-à-dire tous les principes

mathématiques. (

fait le fondement de toute la logique ; et s’il cesse, il n’y a pas moyen de raisonner avec certitude. "

Puis l'auteur des Nouveaux essais sur l'entendement humain y verra le roc auquel s'adosserait l'ensemble du savoir en général, le soubassement de toute notre connaissance, autant dire l'unique principe primitif ou le principe des principes, que l'on peut dénommer indifféremment principe de non-contradiction ou d'identité, celle-ci n'étant qu'une suite de celle-là : A = A que parce que A B (-A).

" Le seul principe primitif, qui est celui de la contradiction et qui ne suppose rien. (

Le principe des principes

Car ce principe [A=B et C=B A=C] est une suite immédiate de celui de contradiction et

)

)

est en quelque façon le bon usage des idées et des expériences ; mais en l’approfondissant, on trouvera qu’à l’égard des idées, ce n’est autre chose que de lier les définitions par le moyen des axiomes identiques." 67

Reposant exclusivement sur lui, sans recours à aucun matériau ou principe autre (empirique), la mathesis serait l'unique science à pouvoir produire des énoncés ou « objets » définis/ distincts/ précis (identifiables) et conciliables ou liés entre eux (non-contradictoires). En quoi elle répondrait pleinement d'elle-même, n'étant confrontée qu'à ses propres réquisits, et s'avérerait ainsi une discipline foncièrement auto-nome ou libre.

" Car l’essence de la mathématique réside précisément dans sa liberté." (G. Cantor 68 )

Au point qu'on serait tenté de l'identifier à la Science suprême, celle qui proférerait l'Ultime Vérité de/du Tout, comme ne cessent de le clamer les Modernes, anciens ou contemporains ?

" Mais les mathématiques sont devenues pour les modernes, toute la Philosophie, quoiqu’ils disent qu’on ne devrait les cultiver qu’en vue du reste." (Aristote)

Elle remplacerait " la Philosophie [qui] est appelée la science de la vérité" (idem 69 ). Telleauraitété au demeurant la doctrine ésotérique et véritable de Platon, d’après Aristote, et si l’onencroitlerécit d’Aristoxène de Tarente sur la Leçon sur le Bien du maître de l’Académie 70 . Ad'incertains Principes de la philosophie (Descartes) ou à une Doctrine de la Science (Fichte) philosophique se substitueraient avantageusement une Doctrine de la Science (Bolzano) logico-mathématique ou de solides Principia mathematica (Russel et Whithead).

Pourtant il s'en faut que la Mathématique jouisse du statut exceptionnel et exemplaire que quelques-uns sont tentés de lui attribuer et qu'elle puisse prétendre à la sui-réflexivité. Elle-même d'ailleurs n'en réclame pas tant, consciente qu'elle est de ses limites, nonobstant les déclarations imprudentes de ses thuriféraires inconséquents. Un « formaliste » illustre, Gödel,

66 Méta.

67 2 nd Écrit à Clarke 1) in Œuvres p. 411 – E.T. Disc. § 22. p. 67 et N.E. IV. II. § 1. p. 320 - IV. XII. § 6. p. 399

68 F.T.G.E. § 8 (1883) in Cahiers pour l’Analyse 10 1969 p. 49 (G.A. p. 183, Berlin, 1932)

69 Méta. A. 9. 992 a 30 et . 1. 993 b 20

70 Elém. harmoniques 2. 20. 16-31. 3. ; vide supra p. 10

3. 1005 b 20-34 et 2 ndes Anal. I. 11. 77 a 22 ; II. 4. 91a et 19. 100 b

30

relevant un défi de Hilbert contenu dans Les Fondements de la Mathématique, a en effet démontré, par des voies purement mathématiques, qu'aucun système axiomatique (id est mathématique) –à commencer par les Principia Mathematica de Russell et Whitehead-, ne pouvait être à la fois consistant (id est non contradictoire) et complet (id est apte à englober en lui tous les énoncés vrais possibles). Il a ainsi établi, contre le programme logiciste hilbertien, qu'il existe des propositions indécidables à l'intérieur même de cette science ou, ce qui n'en est qu'un corollaire, qu'on ne peut construire de proposition p énonçant la consistance d'un système S, telle que p appartienne elle-même à S, déniant ainsi à la mathématique toute possibilité d'articuler l'« ensemble de tous les ensembles », soit une réflexivité véritable, sous la forme d'une auto-vérification 71 . L'« incomplétude » de cette science exige son dépassement. Et que l'on ne dise pas ce dernier impossible car comment prouverait-on celle-là, si l’on n’était pas soi-même excentré par rapport à elle ? Quiconque perçoit les limites de la mathématique, les a forcément outrepassées ; il a en effet compris " ses limites et donc la nécessité d’un autre savoir " (Hegel), plus pur et/ou radical encore que la Mathesis. Déjà science certes mais pas encore Science complète, plutôt une image de celle-ci –" une image de l'Idée " (idem 72 )-, tel est le statut de la mathématique.

Et de fait que sont les entités mathématiques sinon des « objets » quelconques ? Elles ont donc nécessairement un lien avec l'objectivité physique en général. Sans se réduire aux choses, les êtres mathématiques en sont les formes pures ou possibles. Entre les deux il ne saurait en tout cas y avoir hiatus mais au contraire convenance, à défaut d'identité, d'où du reste l'applicabilité des uns aux autres et la quasi évidence des axiomes euclidiens ou non, étant entendu que les seconds sont traductibles dans les premiers.

"Lespremières notions qui sont supposées pour démontrer les propositions géométriques, ayant de la convenance avec les sens, sont reçues facilement d’un chacun ;" (Descartes 73 )

En quoi leur étude peut être assimilée à une Physique abstraite certes mais gardant néanmoins un lien avec le ou la physique tout court dont elle offre une présentation épurée. C'est en celle ou celui-ci et donc dans les choses concrètes qu'elle trouve sa base.

" L'ordre mathématique ne diffère du physique, que par l'abstraction qu'opère l'esprit à partir des choses concrètes." (Leibniz 74 )

Le Principe sur lequel repose la rationalité mathématique -le Principe de non-contradiction-, loin d’être du reste un principe universel, ne vaut en réalité que pour les êtres mondains (physiques) ou les objets qui, faute de dire quoi que ce soit, ne peuvent pas effectivement se contre-« dire » : il leur suffit d’être ce qu’ils sont et de n’être pas ce qu’ils ne sont pas. Par contre ce principe perd toute validité au niveau des êtres psycho-logiques ou spirituels, les sujets, qui passent leur temps à se contredire, ne se posant qu’en s’op-posant les uns aux autres et à eux-mêmes. C’est pourquoi le discours mathématique, à supposer qu’on puisse le qualifier ainsi, n’a qu’une portée limitée, impuissant qu’il est à réfléchir de tels êtres qui, soulignons le d’emblée, ne sont pas à proprement parler des «êtres» mais de pures «relations» sous-tendant toutes les relations, y compris les rapports mathématiques, car, et jusqu'à preuve du contraire, la mathématique est un produit de l’esprit (humain) et non l’inverse. Jamais avec sa seule méthode, la mathématique ne rendra compte d’elle-même ou de la pensée (sujet) qui y préside, cette dernière primant / transcendant les catégories mathématiques.

" Elle [la nature intelligible] est la nature première qui n’a ni mesure ni limite à sa grandeur ; par elle on mesure le reste, mais ce qui est puissance universelle n’a nulle part de grandeur déterminée." (Plotin 75 )

71 vide Gödel, S.P.F.I.P.M.S.A. Théorèmes VI. et XI. in Le Théorème de Gödel II 2 p. 127 et 4 p. 140

72 Phén. E. Préf. I. p. 39 et E. II. § 256 add. p. 360

73 2ndes Réps. p. 388

74 D.V.T.M.S. XVII. p. 93 (Vrin)

75 Ennéades VI. 5. 11.

31

Certes on peut toujours et l’on ne s’en prive pas, essayer d’estimer mathématiquement la « psychê », en lui appliquant une échelle métrique, comme on le pratique en psycho-métrie, dans les tests d’intelligence par exemple, encore ne faut-il pas oublier, sous peine de transformer un droit légitime en usurpation pure et simple, que, ce faisant, on ne calcule en réalité que quelques extériorisations, performances ou produits de l’intelligence et nullement, comme on se plaît parfois à l’imaginer, l’intelligence en tant que telle qui elle, échappe nécessairement aux tests, puisqu’elle forme l’instance qui les crée. Pareillement les sondages d'opinion et autres techniques socio-métriques ne mesurent jamais que des états de la pensée. De manière générale, toutes les productions humaines / morales / psychiques, excèdent toute détermination purement quantitative et relèvent d’un autre ordre d'estimation : le concept. L’Homme, l’être pensant -psycho- ou socio-logue- n’est pas un nombre, quel que soit la grandeur de ce dernier. Et l’application de celui-ci aux hommes ne vaut que si l’on se rappelle qu’on ne saisit par lui que l’aspect externe de l’homme, son individualité -ce qu’ils ont de commun avec les choses- mais en aucun cas leur être propre.

Quelle que soit l’abstraction ou l’idéalité de la mathématique, il s’en faut qu’elle représente une idéalité complète. Sa généralité n’est qu’une généralité formelle, son abstraction qu’une abstraction partielle qui s’arrête à la forme d’existence des choses dites réelles ou des objets, uniques êtres pleinement comptables et figurables. Elle part/ présuppose des "données réelles" qu’elle re-produit ou schématise mais qu’elle ne « produit » pas, comme le font les artistes.

] font, eux aussi, métier de chasseurs ;

ces divers spécialistes ne fabriquent pas en effet, chacun, la représentation figurée qui est leur objet, mais ce sont les données réelles qu’ils soumettent à leurs investigations) " (Platon 76 ).

Plutôt que de (re)«construire», rendre compte rationnellement du monde réel, les mathématiciens en admettent parfaitement l’être, lui donnant simplement une forme exacte. Tout en tirant d'eux-mêmes les constructions (figures ou schèmes), ils restent asservis à la nécessité de voir celles-ci correspondre aux images, intuitions ou représentations empiriques / externes de l'objectivité perçue et s'interdisent ainsi de régresser vers l'acte générateur même de leurs schématisations, ce qui est le but du philosophe. Bien comprise, la Mathesis ne saurait être confondue avec la Science ou le Savoir absolu, censé lui ne rien présupposer mais tout justifier / rationaliser.

" (Car ceux-là [les géomètres, les astronomes, les calculateurs

En bref la mathématique partage avec l'empirisme et/ou le matérialisme le postulat de l’existence sensible, auquel elle voudrait, tout comme eux, conformer toute la réalité.

" Considéré de plus près, du reste, le point de vue exclusivement mathématique mentionné ici, à l’intérieur

duquel la quantité, ce degré déterminé de l’Idée logique, est identifié avec celle-ci elle-même, n’est pas un autre

point de vue que celui du matérialisme, comme on en trouve également la pleine confirmation dans l’histoire de la conscience scientifique, notamment en France depuis le milieu du siècle passé." (Hegel)

Et vu qu'elle porte, à l'instar de ceux-ci, sur des objets externes, ou du moins sur leur forme, il est logique que ses démonstrations soient incomplètes ou extérieures.

" Le mouvement de la démonstration mathématique n'appartient pas à ce qu'est l'objet, elle est une opération

extérieure à la

que la vraie chose est altérée par là." (idem 77 )

Mais parce son raisonnement se rapporte directement aux choses sensibles, rien d'étonnant que la Mathesis, qui n'est somme toute qu'une Physique abstraite, consonne avec la Phusis, la Nature ou la Réalité, soit avec ce qui se présente à nous naturellement et qui relève de la Physique concrète, à laquelle la première (re)conduit in fine.

Dans la connaissance mathématique l'intellection est une opération extérieure, il en résulte

76 Euthydème 290 c ; cf. égal. Rép. VII. 511 a

77 E. I. § 99 add. p. 534 et Phén. E. Préf. III. pp. 36-37

32

2.

Physique

Dérivée du grec phusis : nature, la « physique » désigne l’étude des phénomènes naturels. Rien de plus ambigu cependant que le mot de « nature », lui-même issu du latin nus : né. Il désigne tout d’abord la totalité de ce qui est hors (de) l’homme : le monde non artificiel, donné directement ou originairement -sans être produit ou transformé par nous- et qui relève de sa propre production ou spontanéité, selon la célèbre définition aristotélicienne :

"Parmilesêtres,eneffet,lesunssontparnature,lesautrespard’autrescauses ; par nature, les animaux et leurs parties, les plantes et les corps simples, comme terre, feu, eau, air ; de ces choses, en effet, et des autres de même sorte, on dit qu’elles sont par nature. Or, toutes les choses dont nous venons de parler diffèrent maintenant de celles qui n’existent pas par nature ; chaque être naturel, en effet, a en soi-même le principe de mouvement et de fixité, les uns quant au lieu, les autres quant à l’accroissement et au décroissement, d’autres quant à l’altération."

Aussi la Physique ne s’intéressera qu’aux êtres « spontanés », et parmi eux uniquement à ceux à ceux qui sont dotés de la capacité de mouvement, à l’exclusion des autres « altérations », croissance ou reproduction, dont l’étude appartient à la Biologie, vu qu’elles introduisent des facultés sui generis supplémentaires voire opposées à la simple locomotion.

Mais " le mot nature peut avoir deux sens "(idem 78 ) car il connote également ce qui est essentiellement / véritablement (la nature d’une chose) et qui lui présuppose la présence d’un être capable de distinguer l’essence et les apparences et/ou d’ordonner celles-ci sous des lois, par l’intermédiaire de sa raison. Si dans sa première acception, la « nature » affirme une réalité immédiate, offerte à nos sens, dans la deuxième, elle pose une « réalité » médiate, élaborée / transfigurée par l’intellect. Au sens factice / factuel et externe : ce qui est (faits ou phénomènes naturels) s’ajoute un sens idéel/normatif et interne : ce qui devrait être (ordreousphèredes lois naturelles). L'adjectif « naturel » charrie la même équivoque, signifiant tantôt le caractère primitif d’un être (dons ou traits naturels), tantôt sa définition idéale (lois ou règles naturelles).

"Cequ’onappelle«réalité » est sujet à caution aux yeux de la philosophie : elle le considère comme quelque chose qui peut paraître, mais qui n’est pas en soi et pour soi réel." (Hegel)

Nature ou " Réalité " (idem) s’avèrent ainsi des termes équivoques.

Pour autant que la détermination de ce qui appartient ou non originairement à un être passe par un jugement conceptuel préalable, on réunira ces deux significations, tout en privilégiant la seconde, puisqu’elle conditionne la première, en assignant à chacun des éléments naturels sa place et son rôle. Et l’on dira que la Nature en général est « posée » par l'Esprit.

" La Nature est contenue dans l’Esprit, créée par lui, et malgré son être apparemment immédiat, sa réalité

apparemment immédiate, elle est, à la considérer en elle-même, seulement quelque chose de posé, de créé,

qui existe de façon idéale dans l’Esprit." (idem 79 )

Aussi on l’identifiera à la légalité ou systématicité des phénomènes par opposition à leur simple existence brute, antécédente à toute rationalisation. Seule celle-ci autorise à parler de l’« uni-vers », soit de la co-hérence ou de l’unité du monde, au-delà de son apparente contingence ou diversité.

" La nature est l’existence des choses en tant que celle-ci est déterminée suivant des lois universelles." (Kant 80 )

Partant nous définirons la physique comme l’étude des lois de la nature, c’est-à-dire de la ou des relations nécessaires qu’entretiennent tous les êtres « naturels ». Son rôle ne se borne point à constater ce qui se passe, mais à en produire / re-« créer » la Relation ou le Sens.

" La science n’est pas une collection de lois, un catalogue de faits non reliés entre eux. Elle est une création de l’esprit humain au moyen d’idées et de concepts librement inventés." (Einstein)

78 Physique II. 1. 192 b 8-15 et T.P.A. I. 1. 641 a 25

79 R.H. chap. II. 1. p. 100 ; S.L. 1 ère éd. L. 1 er 1 ère sec. chap. 2 nd A. 2. c) R. p. 89 et P.E.D. VII. p. 93

80 Prolég. 2 ème partie § 14 ; cf. égal. P.P.M.S.N. Préf. et U.P.T.P. in O. ph. II pp. 364-365 et 561

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Pour ce faire, elle postulera la soumission du monde à la Raison ou son intelligibilité et récusera par principe toute intervention du hasard : " Dieu ne joue pas aux dés " (idem 81 ). Hors cette croyance son entreprise de compréhension et/ou d’explication des phénomènes n’aurait tout simplement pas de sens, faute d’une foi suffisante en sa possibilité même. Quelles lois pourrait-on vouloir déterminer/ établir, si l’on n’était point d’avance convaincu qu’il en en existe et donc que le monde est rationnel et/ou accessible à notre raison ?

" Grand principe, peu employé communément, qui porte que rien ne se fait sans raison suffisante ; c’est-à-dire que rien n’arrive sans qu’il soit possible à celui qui connaîtrait assez les choses de rendre une raison qui suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi, et non pas autrement." (Leibniz 82 )

Quiconque use des mots Nature / Univers croit fatalement à l’existence d’un ordre naturel. Tout physicien digne de ce nom, antique comme moderne, a fait sienne cette conviction ; autrement il n’eût pu avancer d’un pas dans la science.

" Rien ne se produit fortuitement, mais tout se produit à partir d’une raison et en vertu d’une nécessité." (Démocrite 83 )

Si l’on veut réellement comprendre le monde et continuer à évoquer la Nature, on admettra

a priori, à titre de condition de possibilité de la science physique, " le principe de la raison

suffisante " (Kant). Sauf à écouter "la raison paresseuse (ignava ratio)" (idem 84 ) et se réfugier dans une solution de facilité, la science partira de l’Idée que les faits naturels sont déterminés, liés ou unis entre eux ; qu’ils obéissent à des lois, c’est-à-dire des règles ou relations

nécessaires et universelles. Chaque fois qu’elle détermine une loi précise, elle confirme après coup sa propre postulation.

"Lascienceestdéterministe; elle l’est a priori, elle postule le déterminisme parce que sans lui elle ne pourrait être. Elle l’est aussi a posteriori." (Poincaré 85 )

Reste à se demander comment elle s’y prend au juste pour obtenir celles-ci et, corroborant son présupposé de la rationalité du réel, former ainsi une connaissance scientifique ou vraie. Qu’est-ce que la Nature (Phusis) objective et/ou Quel est le fondement de la Physique ? Telle est l'unique question de et sur la Physique. Pour la résoudre examinons les différentes catégories dont use tout physicien dans sa démarche, à commencer par celui de la substance.

A. Substance

Un discours scientifique portant nécessairement sur un objet précis, requiert en effet tout d’abord que l’on repère celui-ci. En premier lieu on réduira donc l’indéfinie diversité sensible

à des éléments/ termes dûment identifiés, en rapportant tous les changements des phénomènes

à un substrat lui invariant. Et puisque ceux-là ne nous confrontent qu’à des altérations, on postulera l’invariance de celui-ci, soit la permanence de la substance :

"Principedelapermanencedelasubstance:Lasubstance persiste au milieu du changement de tous les phénomènes, et sa quantité n’augmente ni ne diminue dans la nature." (Kant)

Hors cette postulation non seulement on ne pourrait jamais identifier le moindre objet d’étude mais faute de référent on ne saurait davantage évoquer le moindre changement, tout changement présupposant l’identité de ce qui change. Sauf à admettre des miracles perpétuels et à contredire d’antiques principes –" Gigni de nihilo nihil, in nihilum nil posse reverti (Rien n’est engendré de rien, rien ne fait retour au rien) " 86 , l’on s’appuiera sur ce principe d’invariance, si l’on veut réellement appréhender « ce qui » se passe dans le monde.

81 E.I.P. 4 p. 274 et Lettre à Born (1926)

82 P.N.G. 7.

83 De l’Intellect in Les Présocratiques p. 746

84 C.R.P. Log. transc. L. II. chap. II. 3 ème sec. III. B. p. 232 et Dial. transc. App. p. 530

85 Dernières pensées

86 C.R.P. Log. transc. L. II. chap. II. 3è sec. III. A. pp. 219 et 222

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Aussi quoiqu’il arrive empiriquement dans le monde, on admettra a priori que rien n’a pu s’y modifier, sans raison, tout devant s’y dérouler selon des règles calculables constantes :

le pré-sent étant nécessairement issu du passé qui l’avait pré-vu/anticipé ou, toute création correspondant à une disparition et réciproquement, le changement global demeurant invariant. Chaque chose conserve son état, à moins qu’elle ne soit contrainte par une autre à en changer. Tel est le sens profond du Principe d’inertie, tant en sa formulation cartésienne générale, que dans son expression galiléenne, antérieure mais plus particulière.

" La première loi de la nature : que chaque chose demeure en l’état qu’elle est, pendant que rien ne change." (Descartes 87 )

" Je conçois en esprit (mente concipio) un corps jeté sur un plan horizontal, en l’absence de tout obstacle :

il résulte de ce qui a été dit ailleurs de façon circonstanciée que le mouvement sur ce plan sera uniforme et perpétuel, si le plan s’étend à l’infini." (Galilée 88 )

Dans les deux cas néanmoins est clairement souligné le caractère apriorique de l’énoncé. Car si philosophe dit " chaque chose " –Newton parlera de " tout corps " dans sa présentation du même Principe au début des Principes mathématiques de philosophie naturelle-, il est manifeste que, nul ne pouvant jamais faire l’expérience de la totalité des phénomènes –et pas même de l'un d'entre eux, nul " corps " dans le monde réel n'étant exempt de " tout obstacle "-, son affirmation ne saurait valoir qu’à titre d’axiome, d’hypothèse ou de supposition mentale :

" Je conçois en esprit (mente concipio) un corps " dit justement le physicien.

Ainsi on ne confondra pas l’essence d’un corps -" le corps " (Descartes)- avec son existence empirique/sensible –un corps-. Celle-là repose sur un (tout) autre fondement que celle-ci. Lequel au juste ? Pour répondre à cette question, retirons du concept d’un corps particulier –"ce morceau de cire" des Méditations métaphysiques- tout ce que nous savons ne lui appartenir que momentanément, le temps que j’en sois affecté via mes différents sens. Que reste-t-il sinon un « quelque chose » d’étendu/ spatial (espace), de flexible/ dé-formable (figure / forme) et de muable (mouvement).

"Considérons-leattentivement,etretranchanttoutesleschosesquin’appartiennentpointàla cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d’étendu, de flexible et de muable."(idem)

Tout en tombant sous les sens, un corps se définit ainsi non point par des qualités sensibles mais par des propriétés mathématiques-physiques (géométriques et cinématiques) mesurables, dont il n’est qu’une modalité déterminée. C’est donc par avance que l’on pensera les " choses matérielles " sous l’égide de notions mathématiques, dont surtout celle de " quantité ", constitutive de " la substance corporelle " 89 . Reprenant la « réduction » cartésienne, Kant réduira pareillement "le concept expérimental d'un corps", à "l'espace" mathématique, pivot de l'objectivité ou de la "substance" corporelle 90 . Il en précisera seulement la nature idéale.

Et de fait les phénomènes physiques et/ou chimiques n’ont acquis droit de cité dans la science ou ne sont devenus des objets ou « substances » scientifiques qu’une fois qu’on a su les identifier mathématiquement, en leur faisant perdre leur caractère substantiel (unique). Ainsi pour un physicien, l’atome se définit par deux nombres : Z (n° atomique ou nbre de charge) = nombre d’électrons et A (nbre de masse) = nbre de protons (égal à Z) + nbre de neutrons (p) ; la force par le produit F = m[masse]γ[accélération] ; l’onde par deux rapports :

λ (longueur d’onde) = V[vitesse] x T[temps] et N[fréquence] = c[célérité] / λ etc. Seulecettebaseoffreune assise logique à une classification ou tableau périodique des éléments, tel celui de Mendeleïev, qui permet de prédire l’existence de corps jamais encore observés ; et à une unification des radiations (optiques, électriques, magnétiques etc.), comme dans la théorie électromagnétique de Maxwell qui permet de subsumer sous la même catégorie des effets ou des phénomènes qui n’ont apparemment rien à voir les uns avec les autres.

87 P.P. 2 nde par 37. p. 633 ; cf. égal. M.T.L. chap. VII O. ph. p. 351

88 D.D.M.D.S.N. IV

89 Méd. 2 nde pp. 276, 279, 280 ; Méd. 5 ème p. 310 et P.P. 1 ère p. 53.

90 C.R.P. Introd. II. p. 60 ; cf. égal. Prolég. § 13 Rem. I. p. 51

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Hors cette homogénéisation/réduction de la matière sous " la catégorie de la quantité " (Kant), nul calcul ou mesure des phénomènes physiques ne seraient en effet envisageables et partant nulle connaissance précise de ceux-ci ne serait possible.

Or une telle précision ne saurait provenir des jugements empiriques (impressions), par définition incertains (vagues), mais uniquement de jugements (énoncés) réglés par des normes communes et indiscutables, comme le sont les catégories mathématiques. Aussi tant que l’on n’aura pas « mathématisé » les entités matérielles, nulle science n’en sera envisageable.

" Or je soutiens que dans toute théorie particulière de la nature, il n’y a de science proprement dite qu’autant qu’il s’y trouve de mathématique ; … la théorie de la nature ne renfermera de véritable science que dans la mesure où la mathématique peut s’y appliquer." (idem)

La physique pure ne se synonymise-t-elle pas couramment avec la physique mathématique et ses lois ne se présentent-elles pas sous la forme d'équations ? Et puisque les normes mathématiques elles-mêmes reposent sur des concepts métaphysiques :

l’être, l’identité ou la substance, et que celle-ci ne nous sont jamais naturellement données, la Physique n’est pas redevable de son existence à l’expérience ou à la nature telles quelles, mais à des lois a priori ou des Principes métaphysiques que notre raison prescrit au monde :

" l’entendement ne puise pas ses lois a priori dans la nature, mais les lui prescrit." (idem)

Une fois cette réduction acquise, il devient loisible de corréler entre eux les différents corps ou plutôt leurs états et comprendre ainsi ce qui se passe réellement lorsque l’un vient apparemment à disparaître et qu’un tout autre semble prendre sa place, comme précisément dans le cas du morceau de cire cartésien qui, chauffé, a fondu et de solide est devenue liquide. Si l’on admet a priori que la « même » cire et ou que sa quantité demeure, il faudra également consentir à reconnaître a priori que son changement d’état est dû à une cause ou raison, au lieu de rester cloué à la constatation d’un simple changement ou mutation. A vrai dire cette reconnaissance est déjà implicite dans le " Principe de la permanence de la substance " qui implique l’axiome Rien n’est engendré de rien, rien ne fait retour au rien. La « causalité » ne fait donc qu’expliciter la « substantialité » dont elle exprime du même coup la nature « relative », id est non chosiste (substantialiste) mais « légale ».

" une chose ne se compose entièrement que de rapports " (idem 91 ).

La Science nous oblige à transgresser notre représentation naïve et première d’une nature statique composée d’éléments distincts et séparés vers le concept dynamique de celle-ci, comprise comme un « champ » où ne comptent que les interactions qui le structurent. Aussion prendra garde à ne pas confondre la catégorie de « substance » correctement entendue avec celle de corps voire de corpuscule trivialement représentée, confusion qui est à l’origine de maints débats épistémologiques sans véritable fondement. Et, abandonnant l'ontologisme qui encombre encore trop de représentations de l'activité scientifique et qui s'interroge en vain sur de quelconques atomes, éléments ou particules élémentaires isolés ou originaires, séparés du contexte dans lesquels ils s’inscrivent, on cherchera la vérité de la «substance» ou de la réalité physique du côté des catégories de la « relation », au premier rang desquelles celle de la causalité, puisqu'elle stipule clairement et d'entrée un enchaînement, un rapport ou une potentialité, seule chose qui intéresse véritablement tout physicien.

"Danslesexpériencessurlesphénomènes atomiques, nous affaire à des choses et à des faits, à des phénomènes qui sonttoutaussiréelsquelesphénomènesdela vie quotidienne. Mais les atomes ou les particules élémentaires ne sont pasaussiréels; ils forment un monde de potentialités ou de possibilités plutôt qu’un monde de choses ou de faits." (Heisenberg 92 )

91 C.R.P. Log. tr. § 26 p. 172 ; P.P.M.S.N. Préf. pp. 367-368 ; Prol. § 36 p. 96 et C.R.P. Log. tr. ch. III. p. 295

92 P.P. chap. X. p. 248

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Cause

La science entendant rendre compte (expliquer) des phénomènes et non en proposer un simple compte-rendu ou catalogue (décrire), se doit d’assigner un ordre à leur apparition en soumettant leur cours à une règle de production ou succession déterminée. Et c’est ce qu’elle fait en « posant » un lien causal ou rationnel entre eux.

" Principe de la succession dans le temps suivant la loi de la causalité : Tous les changements arrivent suivant la loi de la liaison des effets et des causes. " (Kant)

Son corollaire immédiat est la nécessité de penser les phénomènes selon une succession réglée dans le temps –conformément à l’énoncé de la 1 ère édition de la Critique de la raison pure-, sous peine d’en rendre impossible toute explication et/ou prédiction. De tout fait physique on cherchera donc la cause ou la raison, transformant du même coup les faits bruts perçus en conséquences logiques ou scientifiques. Ainsi si j’observe de la glace succédant à l’eau, il me faut penser qu’une cause (baisse importante de la température) est à l’origine de cet effet ("congélation"), autrement, privé de tout lien intelligible entre ces deux états (solide et liquide) je m’interdirais de « con-cevoir » ce qui se passe réellement, pour me limiter à en dresser le procès-verbal. Pareillement dans le cas de la cire, j’attribuerai la liquéfaction (effet) à " la chaleur [du feu ou] du soleil "(idem 93 ) (cause). Faute d’un rapport/relation connaissable ou pré-visible entre deux états A et B de la matière, je serais condamné à les juxtaposer et à répéter ce que l’expérience immédiate m’en présente, sans jamais pouvoir en tirer la moindre leçon objective ou universelle. Tout au plus constaterai-je des coïncidences.

Aussi on ne craindra pas de promouvoir le principe de causalité ou de raison au rang de "Grand principe" (Leibniz 94 ), Principe Premier (principium : commencement, dér. de princeps : premier) de la Physique, nonobstant les sévères critiques dont il a pu faire l’objet de la part de certains tenants de la physique contemporaine, remises en cause parfaitement illégitimes, dès lors qu’elles participent d’un contre-sens sur la signification même de ce Principe –comme « obligation » de rendre raison, soit de mettre en rapport (ratio), des phénomènes- et/ou, ce qui serait, si ce n’était la même chose, plus grave encore, d’une mésinterprétation par les physiciens d’aujourd’hui de leur propre pratique. Car, pas plus que leurs devanciers, ils ne peuvent se soustraire à l’obligation de coordonner les phénomènes entre eux, et donc à leur assigner des règles de production précises susceptibles d’en expliquer le déroulement, sauf à abandonner la démarche et la finalité scientifiques mêmes, et leur préférer un pur constat empirique.

La physique dite quantique ne déroge en effet nullement à cette nécessité ; elle en affine simplement les conditions d’application. Ainsi sachant que la mesure et/ou l’instrument qui la calcule interfère avec l’objet mesuré, aussi bien pour sa localisation que pour sa vitesse, la relation d’incertitude (ou d’indétermination) de Heisenberg : x x p h, où x est l’imprécision sur la position, p l’imprécision sur la vitesse, et h la constante de Planck, en détermine très précisément le rapport, permettant ainsi de prévoir avec exactitude le degré d’approximation de l’une, en fonction de l’autre et réciproquement. Cette relation est-elle au demeurant autre chose qu’une reformulation moderne et précise des paradoxes de Zénon, qui remarquait déjà la subordination du lieu et du mouvement aux catégories mathématiques et démontrait pareillement l’indétermination de l’un en regard de l’autre, vérifiant ainsi, bien avant les modernes et/ou les contemporains, la nature « complexe » ou « corrélative » des notions logiques / rationnelles, lorsqu’on les applique au « réel » ?

93 C.R.P. Log. tr. L. II. ch. II. 3 è s. III. B. p. 224 ; L. I. chap. II. 2è sec. § 26 p. 172 et Méth. tr. ch. I. 2 è s. p. 578

94 P.N.G. 7.

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Plutôt qu’à un abandon du principe du déterminisme, la relation d’incertitude conduit à sa plus haute expression, pour peu que l’on prenne soin de « réviser » les notions trop familières et acceptées d’espace, de temps et de corps. Seul en effet " ce présupposé emprunté à la physique classique " –mais qui ne fut pas en fait celui de tous les physiciens, à preuve

[est] comme un corpuscule " (Planck), situé en

un lieu et un temps précis, induit l’interprétation purement indéterministe de l’équation discutée.

Il suffit par contre de substituer à cette représentation « réaliste », la pensée de la nature ondulatoire des « électrons », pour se rendre compte que les comportements de ces derniers obéissent à une parfaite détermination, sans pour autant que celle-ci prenne la forme de la localisation ou spatialisation univoque.

les théoriciens du champ-, qu’" un électron

" En abandonnant le présupposé de la mécanique classique qui avait imposé la notion d’indéterminisme, la relation d’incertitudecrée les conditions d’une théorie déterministe et ouvre la voie à de nouvelles connaissances dont l’indéterminisme de principe nous interdisait l’accès." (idem 95 )

Sans aucune discontinuité, le même projet d’« exactitude » habite la physique d’aujourd’hui et celle d’hier, toutes deux s’inscrivent dans la même « Tradition », dont elles forment certes différentes étapes mais certainement pas des moments divergents ou des points de rupture. En tout état de cause la mécanique quantique préserve l’essentiel de la science physique, sans lequel celle-ci ne serait pas une science mais une pure agrégation de phénomènes divers :

la détermination mathématique –" la nature mathématique en soi " (Husserl 96 )- des faits. Heisenberg ne s’est-il pas en permanence réclamé du mathématisme platonicien et de la "méthode scientifique traditionnelle" et n'a-t-il pas exprimé le lien étroit et réciproque unissant " la formulation mathématique de ces lois [celles de la physique en général] " ?

" Le domaine de la physique classique apparaît, de ce point de vue formel, comme un cas particulier ou une partie du domaine plus général des lois qui ont été fixées dans la théorie quantique. Sur le plan des principes, la physique classique crée par ailleurs inversement la présupposition initiale pour la formulation des connexions de la théorie quantique."

Tout au plus accordera-t-on donc que la physique contemporaine met davantage l’accent sur un déterminisme " statistique " (idem 97 ) plutôt que mécanique, conformément à sa mise en cause légitime de la corporéité ou « réalité » même des corps ou des substances physiques. Mais ce faisant elle suit la pente de maints chapitres de la physique d’hier (thermodynamique, théorie cinétique des gaz par exemple) qui similairement déjà impliquaient une révision de la notion statique de matière et son remplacement par une « vision » dynamique de la nature.

Posant un ordre ou une régularité des événements naturels, le principe de raison revient à nier radicalement toute intervention du hasard dans leur production et à récuser a priori tous les succédanés de ce dernier (création, fatalité, miracle etc.) dont l’admission ruinerait l’idée même de l’ordre ou de l’unité des phénomènes. On contestera tout particulièrement la notion de création ex nihilo dont l’application au monde romprait le cours logique / naturel des choses ou événements qui s’y déroulent. Partant on interprétera toute apparition comme un changement ou une transformation d’un état antécédent, en maintenant l’invariance ou la permanence de la « substance ». Ce n’est qu’à cette condition qu’on pourra calculer ou mettre en équation les différentes productions matérielles, qu’elles aient lieu dans la nature ou en laboratoire, et, dressant leur bilan, en tirer une leçon scientifiquement exploitable.

Admettant en effet que la même quantité de matière se retrouve nécessairement après comme avant la transformation, il convient de connaître préalablement celle du point de départ pour être assuré de ce que l’on trouvera à l’arrivée et pouvoir anticiper le résultat final, au lieu de devoir se contenter de le constater après coup.

95 I.M.P.M. II. Déterminisme et indéterminisme pp. 41-42 ; cf. égal. I.P. VIII. IV p. 199 et X. p. 245

96 Crise II. 9. h) pp. 61-62 ; cf. égal. I. 1. p. 8 et Append. IV au § 12 pp. 428-432

97 P.T. I. p. 21 ; XI. p. 185 ; XX. pp. 324-325 ; Ph. M. 42 2è p. 3. b) p. 304 et N.P.C. 2. III. p. 48

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"Riennesecrée,nidanslesopérationsdel’artni dans celles de la nature, et l’on peut poser en principe que, dans toute opération, il y a une égale quantité de matière avant et après l’opération ; que la qualité et la quantité des principes sont les mêmes et qu’il n’y a que des changements, des modifications. C’est sur ce principe qu’est fondé tout l’art de faire des expériences en chimie : on est obligé dans toutes de supposer une véritable égalité ou équation … " (Lavoisier 98 ).

Et pour déterminer convenablement la première, il suffit de la mesurer correctement, en se donnant l’étalon de mesure adéquat, comme a su le faire précisément Lavoisier, en définissant tous les corps ou plutôt leurs éléments par la constance du poids, ouvrant ainsi l’espace d’une mathématisation des réactions ou transformations chimiques, par opposition aux mystérieuses transmutations alchimiques.

Ainsi se réglant sur ce même principe, élargi à la notion de masse et/ou d’énergie, on comprendra que l’évaporation de l’eau ne signifie pas son évanouissement pur et simple maissamétamorphoseenquantitécorrespondante de gaz, selon la proportion H 2 O H 2 + ½ 0 2 , la masse de l’ensemble restant invariable : H 2 O = H 2 + ½ 0 2 + 69 000 calories équivalant à la perte de masse. Pareillement la disparition de la chaleur ne veut pas dire son annulation mais sa conversion en quotité homologue d’énergie mécanique, calculable selon la relation :

unecalorie [qtité de chaleur nécessaire pour élever de 1° C la température d’un gramme d’eau] = 4,18 joules, le Joule lui-même étant la fraction constante W (qtité travail / Q (qtité chaleur). La « matière » ou la substance du physicien n’a donc bien rien de matériel ou de substantiel, elle se résume à une suite réglée de transformations énergétiques dont le bilan d’ensemble demeure nécessairement stable ou permanent. Et cette invariance ne concerne nullement les éléments pris un à un -ceux-ci ne prenant sens qu’à l’intérieur même du changement, en tant que ses différents états-, mais uniquement celle de leurs mesures ou de leurs rapports.

La querelle moderne du déterminisme–indéterminisme trouve sa source dans une inexcusable mécompréhension de ce point, pourtant élémentaire. Or l’équation d’onde de Schrödinger HΨ = EΨ -où H désigne l’opérateur hamiltonien, Ψ la fonction d’onde et E l’énergie-, pierre angulaire de la théorie quantique et strict équivalent du principe de conservation de l’énergie dans la physique en général, ne détermine-t-elle pas de manière univoque l’évolution d’un système à partir de la connaissance de son état actuel ? Elle maintient ainsi ferme, sans aucune rupture, la structure d'ensemble, sinon le détail, de l'explication physique en général, faute de quoi toutes les interprétations pré-quantiques deviendraient caduques, et c'en serait fini alors de l'existence même de la Physique.

Maintenant toute cause et tout effet ne sont à leur tour que l’effet d’une cause antérieure ou la cause d’un effet ultérieur. Aussi on concevra une interaction de tous les corps soit une liaison universelle entre eux. Cela signifie non seulement que tout corps agi agit également, mais et plus radicalement que l’action d’un corps sur un autre, c’est-à-dire la causalité ordinairement comprise, revient à un effet sur lui-même et donc à une causalité entendue comme action sur soi-même.

" Aussi l’action réciproque n’est-elle que la causalité même ; la cause n’a pas seulement un effet, mais dans l’effet même elle se comporte envers elle-même comme cause." (Hegel 99 )

Du coup la « cause » se transforme en « loi » d’ensemble des phénomènes : tout en formant la vérité de celle-là, l’action réciproque s’avère à l’origine de la loi, tant de chaque être en particulier que de tous pris dans leur intégralité, soit d’une loi commune à tous les existants La causalité s’achève ainsi en légalité. Celle-ci donne sens et contenu à celle-là. Que signifierait l’affirmation de la rationalité du réel en l’absence de lois qui la vérifient ? Elle équivaudrait alors à un énoncé vide : jamais vérifié.

98 Traité élémentaire de chimie t. I pp. 140-141 in F. Dagognet, Tableaux et langages de la chimie I. p. 22

99 S.L. II. 3è sec. chap. III C. p. 236

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C. Loi

La postulation du déterminisme implique celle d’une inter-relation de tous les phénomènes, id est d’une détermination ou relation réciproque valable à l’échelle universelle.

" Principe de la simultanéité suivant la loi de l’action réciproque ou de la communauté : Toutes les substances, en tant qu’elles peuvent être perçues comme simultanées dans l’espace, sont dans une action réciproque universelle." (Kant 100 )

Un tel principe, conséquence logique des deux précédents, revient à poser un enchaînement universel de toutes les choses et forme le soubassement de l’idée de « Nature » / « Uni-vers » dont se sert fatalement le physicien lorsqu’il prétend énoncer une loi naturelle ou universelle et en vérifier la validité via une expérience - expérimentation. Sans lui la Nature et / ou la Physique n’existeraient tout simplement pas. Car que veut dire le terme de Nature sinon l’unité : la co-existence / extension de tous les faits observables dans un même ensemble (espace - temps) ? Et il est patent que celle-ci n’est jamais donnée par nos sens, ces derniers étant hétérogènes et limités et ne pouvant en conséquence saisir la totalité de l'Être. Elle relève nécessairement d’une opération d’unification a priori qui a son siège dans notre raison et qui consiste à penser la co-appartenance / la com-munauté ou mieux la co-opération de toutes les choses au sein d’un même Tout. Point donc d’Uni-vers et de connaissance réelle de ce dernier (lois universelles) sans l’Idée préalable d’une Relation ou Unité universelle.

Cette Idée guide ainsi forcément toute recherche empirique de lois physiques concrètes soit de " ce qu’il y a de plus beau dans les sciences de la nature " (Hegel). Ces dernières cherchent en effet à substituer au cours apparent ou erratique des phénomènes un ordre harmonieux :

essentiel ou invariable, régi par des règles constantes et nécessaires / calculables et vérifiables, permettant de transcender les aléas des apparences et d’en « prédire » le déroulement.

" La loi comme image constante du phénomène toujours instable. (…) La loi est, par conséquent, le phénomène en tant qu’essentiel " (idem 101 ).

Bref la science s’intéresse à ce qui est invariant dans les variations mêmes. Or on ne saurait déterminer la moindre loi physique, si l’on ne présupposait la nature réglée du Monde. Toutesuppositioncontraire rendrait caduque et la volonté et la possibilité d’établir les dites lois et donc de fonder une physique scientifique. Pour le vérifier, prenons l’exemple de la loi de la

chute des corps de Galilée : e = 2 gt 2 , la première des lois du mouvement des corps terrestres.

1

Celle-cinevalantquedansuncontexteidéal (le vide), il lui fallait tout d'abord poser ce dernier, soit présupposer une nature mathématisée –écrite " en langue mathématique "-, autrement il n'eût pu la déchiffrer ou en proposer une formulation exacte. En un mot, il a commencé par transformer la simple expérience naturelle (observation) en expérimentation savante (calcul). Puis il a dû émettre une hypothèse sur la nature du mouvement de la chute en question, pour pouvoir espérer en « calculer » quelque chose, ce qu’il fit, en supposant que son accélération se conformait à la plus facile des accélérations possibles, celle au cours de laquelle la vitesse s’accroît à proportion simple du temps.

"Danscetteétudedu mouvement naturellement accéléré, nous avons été conduits comme par la main en observant la règle que suit habituellement la nature dans toutes ses autres opérations où elle a coutume d’agir en employant les moyens les plus ordinaires, les plus simples, les plus faciles. … Quand donc j’observe une pierre tombant d’une certaine hauteur à partir du repos et recevant continuellement de nouveaux accroissements de vitesse, pourquoi ne croirais-je pas que ces additions ont lieu selon la proportion la plus simple et la plus évidente ? " (idem)

Loin de partir d’un constat d’une expérience sensible, le physicien s’autorise d’une "définition [préalable du] mouvement uniformément ou également accéléré" (idem 102 ) qu’il se donne ou

100 C.R.P. Log. transc. 1 ère div. L. II. chap. II. 3 ème sec. C. pp. 238

101 E. II. § 270 add. et Phén. E. (A) III. t.1 p. 123 - S.L. II. 2è s. ch. II. A. 3. p. 149 ; cf. Comte, C.P. p. 55

102 L’Essayeur p. 141 (Belles Lettres) et D.D.S.N. III. II. in Koyré, É.G. pp. 136-137

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posementalementlui-même.Mathématiquement cela s’exprime sous la forme d’un mouvement rectiligne uniformément accéléré, soit un mouvement dont l’équation horaire x = f(t) est un polynôme du second degré x = at 2 + bt + c qui, dans le cas de la chute où la vitesse initiale

égale 0, donne x = 2 gt 2 , à quoi se résume finalement la loi en question. Aussi la loi galiléenne

ne s’infère de nulle constatation empirique, fût-elle répétée autant de fois que l’on voudra, mais se déduit a priori de pures considérations mathématiques. De cette procédure apriorique on exclura néanmoins la valeur de la constante d’accélération g.

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Enfin, et afin de se donner les moyens d’une authentique expérimentation de sa loi, il « freinera » la dite chute, pour être à même de réaliser des mesures quelconques, étant donné les instruments dont il pouvait disposer, difficulté qu’il résolut, en substituant aux conditions effectives d’une chute un plan incliné et uni (lisse). Ce choix sera lui-même sous-tendu par l’idée géométrique que la verticale (la chute libre) est la limite des inclinaisons -tout raisonnement applicable à l’une doit valoir pour les autres- et par la décision d’éliminer tous les frottements. Les corps qu’il utilisera répondront également à une sélection tant quant à leur forme (sphérique), censée réduire au maximum ceux-là, que quant à leur matière ou densité (bronze), destinée à contrecarrer la résistance de l’air. Ce n’est qu’ainsi qu’il aura la moindre chance, moyennant une détermination ou variation maîtrisée de l’inclinaison et donc de l’accélération à souhait de la vitesse des boules triées, de « vérifier » que, dans tous les cas de figure, les distances ou espaces parcourus par ces dernières sont proportionnels au carré des temps mis à les parcourir. Les mesures effectuées ne pouvant être que fort approximatives, vu les appareils ou outils utilisés (horloge à eau), la « correction » que le savant apportera à ses résultats sera fonction de sa volonté, soit de valeurs qu’il savait d’avance être les bonnes.

Ainsi le physicien n'use jamais de l’expérience brute pour établir et/ou valider sa loi mais raisonne d’emblée dans un « cadre » qu'il produit lui-même. Autrement, faute d’un plan prémédité, il n'aboutirait jamais à des résultats suffisamment réguliers ou significatifs, susceptibles de faire l’objet d’une loi. Hors la postulation philosophico-mathématique, on pourrait multiplier les observations, le caractère aléatoire et disparate de celles-ci ne saurait déboucher sur une relation invariable et mesurable, la seule qui intéresse la loi scientifique.

" La physique est donc redevable de l’heureuse révolution qui s’est opérée dans sa méthode à cette simple idée,

qu’elle doit chercher (et non imaginer) dans la nature, conformément aux idées que la raison même y transporte,

ce qu’elle doit en apprendre, et dont elle ne pourrait rien savoir par elle-même." (Kant 103 )

Toute l’investigation scientifique consiste finalement à s’interroger sur ce que l’on a déjà présupposé mais qu’il importe de confirmer et préciser. Comment pourrions-nous du reste connaître-comprendre vraiment le monde si ce dernier nous était totalement étranger-externe ? La com-préhension suppose une cor-rélation entre le sujet et l’objet, soit une in-« formation » du second par le premier qui, à cette condition seulement, peut nous apprendre quelque chose.

Les successeurs de Galilée confirmeront sa démarche. Newton par exemple, nonobstant parfois ses préceptes empiristes ou positivistes déclarés, part dans son travail de la même base que le physicien italien, comme il l’a concédé :

" analogie de la nature, laquelle a coutume d’être simple et toujours consonante avec elle-même " 104 .

Qu’est d’autre du reste que sa propre loi de l’attraction : F = mm’/d 2 , sinon une généralisation quasi philosophique de celle de Galilée ? C’est en effet en assimilant la « chute » des astres à celle d’une pomme qu’il en a eu l’idée, universalisant du même coup la notion de mouvement. Plusprèsdenous,laThéoriedelarelativité d'Einstein se résume à une extension de la mécanique galiléo-newtonienne dont elle démontre le caractère relatif à un système de cordonnées

103 C.R.P. Préface 2 nde éd. p. 40

104 De philosophiae naturalis principia mathematica L. III. Reg. philo. 3

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–les référentiels inertiels- qui n’est pas le seul possible mais qui ne contredit nullement les autres et même leur équivaut. On circule en effet entre eux grâce aux équations ou transformations de Lorentz, comme on passe chez Newton d’un référentiel à un autre, moyennant les transformations de Galilée. Cela vaut pour les mouvements rectilignes et uniformes (relativité restreinte), comme pour tous les mouvements, quelles que soient leur trajectoire et leur accélération (relativité générale). Einstein établit ainsi un invariant universel de l’espace-temps. Loin de tout relativisme, la théorie de la relativité relie les différentes mesures et énonce une vérité absolue sur le monde ou les mouvements physiques.

Toute la physique, passée, présente ou future, repose(ra) sur le(s) même(s) principe(s). Et ceux-ci puisent leur validité non point dans le monde ou la nature où rien n’est déterminé, mais uniquement dans l’esprit, seul en mesure de définir des catégories physiques. Malgré leurs dénégations, les physiciens quantistes ne changent rien à ce Fait a priori, particulièrement si l’on rappelle qu’un de leurs plus éminents représentants, W. Pauli, «découvrit»le neutrino –particule neutre, de faible masse et de spin 1/2, émise en même temps quel’électronetobéissanttelcedernierauprincipe d’exclusion-, avant même qu’on l’ait observé, comme " remède désespéré pour sauver les lois [de base] de l’énergie et de la statistique " 105 . Il a ainsi suivi rigoureusement la même voie que les astrophysiciens classiques Arago, Adams et surtout Le Verrier qui avaient pareillement « inventé » Neptune, afin d’expliquer les irrégularités apparentes du mouvement d’Uranus et sauvegarder la simplicité des lois newtoniennes, ou qu’Einstein qui éclaircit algébriquement, sans recours à un élément hypothétique supplémentaire, l’anomalie constatée de Mercure -l’avance de son périhélie-, confirmant par là-même la cohérence ou vérité de ses propres équations et donc de sa théorie.

Tous vérifient finalement l’axiome de base de l’« épistémologie » kantienne de la physique :

l’objet de celle-ci est fonction du sujet qui l’étudie et est donc inséparable de lui :

" l’interaction entre objets et instruments de mesure, ou l’inséparabilité entre le contenu objectif et le sujet observant " (Bohr 106 ).

En étudiant la nature, l’homme (le savant) s’étudie bien au bout du compte lui-même, réfléchissant ses propres catégories ou structures mentales.

" Pour les sciences de la nature également, le sujet de la recherche n’est donc plus la nature en soi, mais la nature livrée à l’interrogation humaine et dans cette mesure l’homme, de nouveau, ne rencontre ici que lui-même." (Heisenberg 107 )

Ce dont convenaient parfaitement tous les « classiques », non sans prendre soin de distinguer scrupuleusement –davantage en tout cas que les anciens et modernes phénoménistes, enclins à les confondre-, mesure (observation) effectuée par un sujet empirique, et en tant que telle toujours discutable, et phénomène ou mesure reproductible (observabilité) par tout sujet, soit par le sujet transcendantal, seule susceptible de conduire à l’objectivité ou vérité.

"Jerépondsquelemouvementestindépendantdel’observation,maisqu’iln’est point indépendant de l’observabilité. Il n’y a point de mouvement quand il n’y a point de changement observable. Et même quand il n’y a point de changement observable, il n’y a point de changement du tout." (Leibniz 108 )

Liée à nos « mesures » ou à notre arbitrage, la « réalité » n’est pas soumise à notre arbitraire.

La science ne poursuit ou ne reflète nulle réalité, elle la détermine et vérifie ainsi l’idéalisme philosophique le plus élémentaire. Quel sens y aurait-il au demeurant à parler de la réalité en l’absence d’une détermination objective ou universelle –reconnue par tous- qui en fonde justement l’être même ? « Réel » ne vient-il pas du reste de res qui, avant de signifier chose, veut dire affaire en justice ou procès (jugement), témoignant par là même du caractère

105 Lettre de W. Pauli 1930, citée par M. Paty, Modèles maths. et réal. phys. in Pensée n° 200 août 78 pp. 90-91

106 Physique atomique et connaissance humaine III. p. 192 ; cf. égal. IV pp. 207 et 242

107 N.P.C. 1. III. p. 29 ; cf. égal. Physique et Philosophie V. p. 90 et P.T. VII. p. 126

108 5è Écrit à Clarke sur le § 13 in Œuvres p. 442

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construit, non donné, de la réalité –sens toujours conservé dans l’usage courant : « réaliser » une chose veut dire la penser ? La réalité est bien le fruit de la réalisation de l’Idée (pensée), de la Relation ou de la Science, antécédemment à laquelle il n’y a rien (rem). Loin de former une énigme à jamais " inconcevable ", comme le suggérait Einstein 109 , le rapport intellect - monde se résout de lui-même, dès lors que l’on prend garde à ne point séparer indûment ces deux termes mais que l’on pense une relation interne entre eux.

" L’ordre et l’enchaînement des idées est le même que l’ordre et l’enchaînement des choses." (Spinoza 110 )

Ces deux concepts (réalité et science) coïncident-ils pour autant ou se recouvrent-ils ? Peut-onaffirmer que le monde physique et la science physique ne fassent qu’un ou que celle-ci détienne la clef de celui-là, en dévoilant le secret ultime ? Pour le conclure définitivement, il faudrait vérifier cette « identité » à l’échelle de l’ensemble de la Physique et non au seul niveau de telle ou telle loi. D’ailleurs la seule détermination de lois mathématico-physiques ne suffit pas à conférer à la Physique le statut de Science, en l’absence d’une corrélation ou unité entre ces lois, unité requise d’ailleurs par la signification de la « Loi » : rapport / relation. Toute discipline scientifique suppose que ses différentes lois forment corps ou système :

ce n’est qu’ainsi qu’elles bâtiront une Théorie (gr. theôria : contemplation ou observation) dérivant a priori d’un point de vue ou Principe commun et non d’expériences disparates. De la notion de Loi, il nous faut donc passer à celle de Théorie.

D. Science et Théorie

Saufàréduirelascienceà un catalogue de lois ou de faits non reliés entre eux, on lui assignera pour tâche de construire une théorie / vision unitaire de l’univers, ce qui sonne en fait comme un pléonasme. La physique vise à une connaissance déductive et/ou unifiée ou elle n’est pas. En vérité les lois elles-mêmes n’étant, on l’a montré, qu’une spécification des principes théoriques généraux, l’élaboration de la théorie se confond avec l’explicitation ou la recherche de lois élémentaires, à la limite une seule, dont dériveraient toutes les autres et qui forme(nt) ainsi le texte primitif de la Science. On l’a suffisamment répété, la Science entend ex-pliquer les phénomènes soit les dé-duire les uns des autres ou les relier / unifier entre eux, substituant à leur contingence ou diversité naturelle des formules et/ou principes valables pour tous et en conséquence en proposer une théorie ou version logique : nécessaire et structurée.

Ainsi la théorie de la gravitation de Newton, on vient de le dire, rassemble sous l’unité d’une loi et/ou force, l’attraction universelle, les différents mouvements terrestres ou célestes. Pareillement la théorie des champs électromagnétiques de Maxwell unifie les différentes radiations (électriques, magnétiques, optiques) dont elle montre qu’elles sont toutes des ondes d’une certaine fréquence et longueur et soumises aux mêmes équations. Quant à la théorie de la relativité, elle rendra compatibles ces deux théories, la dynamique des champs semblant transgresser le principe de relativité galiléen de la mécanique des corps, comme l’attestait l’expérience de Michelson et Morley. Moyennant une révision des concepts d’espace, de temps et de masse et l’admission de l’invariance de la vitesse de la lumière, promue au rang d’une constante universelle, dans un premier temps (relativité restreinte), elle montrera qu’il n’en est rien. Puis grâce à l’assimilation de l’accélération à un champ de gravitation dont la masse est la source, elle se généralisera à tous les mouvements (inertiaux et accélérés) dans un second temps (relativité générale) et justifiera du même coup l’identité, seulement constatée auparavant, entre la masse inerte et la masse pesante.

109 Physique et Réalité chap. I. p.126 in Œuvres choisies 5. Science, Éthique, Philosophie (Seuil-CNRS)

110 É. 2è partie prop. VII ; cf. égal. 3è partie prop. II Scolie

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Conformément à la définition kantienne de la théorie scientifique, la théorie « relativiste » opérera "une synthèse supérieure, des notions d’espace, de temps, d’énergie et de gravitation" et des lois qui les gouvernent, sous l’égide du seul " principe de la moindre action ". Du coup elle unifiera strictement, deux domaines, tenus jusqu’à lors comme distincts, celui de "la mécanique et celui de l’électrodynamique" (Planck 111 ), donnant à la Physique une généralité et vérité plus grandes. Rien dans une telle démarche ne trouve son origine dans l’expérience qui n’y fonctionne que comme contre-épreuve d’une hypothèse ou prédiction théorique soit comme incitation à repenser les présupposés d’une théorie, encore mal assurée. Commentduresteuneexpérienceparticulière,elle-mêmedéjà réglée par des a priori conceptuels, pourrait-elle servir d’assise à une théorie qui, par essence, prétend à la généralité ? Ce n’est qu’une fois rapportées au cadre théorique qui les sous-tend que les expériences peuvent nous enseigner quoi que ce soit. Quant à ce dernier il ne doit sa validité qu’à sa propre co-hérence ou universalité. Ce qui valait déjà pour les lois, prises une à une, vaut à fortiori pour la théorie qui se résume en fait à une co-ordination et/ou inter-prétation de celles-là.

Seule une théorie peut se prononcer sur la théorie. C’est donc en vain qu’on s’enquiert d’un critère expérimental des énoncés scientifiques, positif, comme pour les empiristes, ou négatif, comme chez K. Popper et son principe de falsifiabilité/falsification 112 . A l’instar du vrai spinoziste –" index sui et falsi " 113 , la vérité scientifique ne requiert pas d’autre étalon de mesure qu’elle-même et partant s’auto-vérifie, sans devoir passer un contrôle externe. On ne jugera la validité d’une théorie qu’à l’aune de sa co-hérence ou co-hésion d’ensemble, id est à sa capacité à rendre compte de l’ensemble des lois physiques dont elle est censée constituer la synthèse, et nullement en regard de sa conformité à l’égard de tel ou tel fait.

" Le seul contrôle expérimental de la théorie physique qui ne soit pas illogique consiste à comparer le SYSTÈME

ENTIER DE LA THÉORIE PHYSIQUE À TOUT LENSEMBLE DES LOIS EXPÉRIMENTALES, et à juger si celui-ci est représenté

par celui-là d’une manière satisfaisante." (P. Duhem 114 )

C’est ainsi que la théorie newtonienne de la gravitation, avec ses présupposés d’un espace et d’un temps absolus, s’est trouvée invalidée ou plutôt relativisée, non point par une quelconque expérience, mais et uniquement par son incapacité à justifier les lois de l’électro-dynamique et inversement la théorie maxwellienne de celles-ci et son postulat d’un éther immobile, milieu dont les vibrations constitueraient la lumière, a dû être abandonnée, parce qu’elle contrevenait au principe de la relativité, à la base des lois mécaniques. En unifiant ces deux types de lois dansdes équations communes, Einstein a assurément bâti une théorie plus vraie, autrement dit, plus conséquente ou englobante. Ce faisant il n’a nullement rendu caduques les lois prévalant avant lui, particulièrement celles de Newton, il les a simplement interprétées différemment, en restreignant leur champ de validité aux corps animés d’un mouvement dont la vitesse n’approche pas celle de la lumière. Légitimement il tentera d’enserrer tous les phénomènes sous une seule et unique Formule, l’équation du champ unifié :

" une loi universelle de l’Espace physique " (Einstein 115 ).

Tel est en tout cas l’éternel Idéal heuristique de la Science, inlassablement poursuivi par tous les savants véritables, c'est-à-dire tous ceux qui n'ont jamais confondu la pratique scientifique avec la technique. Auteur d’une Exposition du système du monde, Laplace en donnera la formulation la plus célèbre dans son Essai philosophique sur le fondement des probabilités où il évoque, à titre d’hypothèse, l’« intelligence » intégrale du monde.

111 I.P. chap. VII. De la nature des lois physiques III p. 168 et chap. IX. Positivisme et réalité du monde II p. 222

112 vide La Logique de la découverte scientifique p. 37

113 Éthique II. prop. 43 scolie p. 397 ; cf. égal. T.R.E. § 44

114 T.P. 2 nde partie chap. VI § V.

115 in Einstein, Philosopher Scientist p. 70 éd. Schilpp N.Y. Tudor 1951

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" Nous devons envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé, serait présent à ses yeux. Tous les efforts de l’esprit humain dans la recherche de la vérité tendent à s’approcher sans limite de l’intelligence que nous venons d’imaginer."

D’autres théoriciens en proposeront des expressions fort proches 116 . Quant à la mécanique contemporaine ou quantique, tout en compliquant ce dessein, en surajoutant aux forces gravitationnelles et électromagnétiques deux forces ou interactions, l’interaction nucléaire forte, cause de la cohésion nucléaire et l’interaction nucléaire faible, à l’origine de la radioactivité β, elle n’en poursuit pas moins le même objectif et tente d’unifier ces différentes forces, au travers de la théorie de jauge qui établit des équations invariantes pour des transformations de potentiels (fonctions de l’espace et du temps) applicables à des interactions dont la distinction s’avérerait moins dirimante qu’il n’y paraît, à leur unité. Elle prolonge ainsi l’espoir einsteinien d’une théorie du champ unique, espérance qui chez elle prend le nom de Théorie de la Grande Unification.

Il s’en faut cependant que l’énonciation d’un rêve suffise à sa réalisation. Car pour l’heure on est encore loin d’une Théorie unitaire des forces / interactions physiques, à supposer même qu’un jour on la construise. La finalité ou l’organisation n’est-elle pas au demeurant plutôt l’apanage des êtres vivants que des êtres physiques stricto sensu, appelés justement inertes ? C’estdoncenvainqu’onespérerait y trouver une totalité fermée sur elle-même ou auto-normée, suffisante. Une telle possibilité exige le dépassement de la Physique vers la Biologie –étudedes «organismes »- dans un premier temps, la Psychologie –étude de l’« âme »- ensuite, etau-delà,pourfinir,verslaPhilosophie.Onsedoit ici de compter avec une limite infranchissable de la connaissance physique, liée à la nature spécifique de son objet qui, pour conceptuel qu’il soit déjà, n’en garde pas moins la trace d’une certaine extériorité, marque de sa matérialité. En effet si tel n’était pas le cas, le savoir scientifique ne souffrirait d’aucune incomplétude ou erreur et dirait le « Réel » même, se confondant alors avec le projet philosophique qui n’est confronté à aucune « objectivité », se situant à la racine même de celle-ci.

Or, nous l’avons déjà constaté, les lois elles-mêmes butent sur des valeurs, -les constantes-, indéductibles,telleg,laconstanted’accélérationdanslaloigaliléenne.Variable selon les latitudes, sa valeur se doit d’être calculée a posteriori. Aussi une loi qui implique une telle mesure ne peut prétendre qu’à une certitude expérimentale ou factuelle. Sa nécessité n’est donc pas inconditionnelle et exclusive de toute contingence ; au contraire elle abrite celle-ci en son sein. Contrairement aux vérités mathématiques qui se laissent formaliser ou réduire a priori à quelques principes élémentaires, sans recours à la moindre expérience, d’où leur « certitude », les vérités physiques, tout en se basant sur les premières, ont encore besoin de raisons de fait, puisqu’elles ne concernent pas seulement la forme (le comment) du monde mais aussi son contenu ou sa substance (le pourquoi).

Et, pour accéder à cette dernière, force est de régresser de raison en raison, tout en sachant d’avance qu’aucune n’est définitive mais ne vaut que dans l’état actuel de nos connaissances, nullecausenaturelleneseconfondantaveclaRaisonentantquetelle.Touteexplication-vérification mondaine –par des causes naturelles- ne saurait que renvoyer à une explication-vérification prochaine–autresconditionsantécédentes-,saufàimaginer des conditions initiales ou originaires absolues,cequicontreviendrait au principe même de raison et obligerait à invoquer un Miracle. Elle ne peut donc être que provisoire/temporelle.

116 op. cit. ch. I. pp. 32-33 Paris 1986 ; cf. égal. Du Bois-Reymond, Ü.G.N.E. 1892 et Helmholtz, M.S.C.F. Introd.

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Grevée d’une rationalisation incomplète, la Physique, à l’image des autres sciences, inclut en elle un noyau d’inexplicable (irrationnel), en quoi réside son imperfection (nonscientificité). Tout en reposant sur des principes « métaphysiques », la science de la nature ne saurait réfléchir pleinement ceux-ci, cette tâche échéant à la métaphysique proprement dite. Inutile donc de fantasmer autour d’une physique purement déductive ou mathématique :

les lois physiques demeureront à jamais entachées d’une contingence/incomplétude irréductible, par contraste avec les théorèmes mathématiques. Comportant une part d’a posteriori, elles s’avèrent « approximatives » et susceptibles d’une correction, comme cela s’est produit avec lesloisdeNewton,dontEinsteinamontréle caractère conditionné/limité aux référentiels inertiels qui en « mesurent » le mouvement et à la vitesse des corps, comparée à celle de la lumière. Ses propres lois, quelle que soit par ailleurs leur généralité plus grande, ne peuvent cependant échapper au Fait incontournable que leurs mesures sont effectuées sur Terre, et non Partout, ou sur tout autre planète –c’est-à-dire une autre terre- où nous nous rendions, mais toujours avec nos repères et instruments terrestres, établis ou fabriqués par nous.

" La Terre est notre système de coordonnées." (Einstein 117 )

En deçà des lois « quantiques », ce sont toutes les lois physiques les plus « classiques », qui revêtent finalement une forme « indéterminée », probabiliste et/ou statistique, relatives qu’elles sont toutes, à l’instar des premières, aux conditions et systèmes de mesure qui les formulent mathématiquement. Ainsi, et en toute rigueur, la loi de la chute des corps (n’)est (qu’)une loi statistique, car si elle peut conjecturer en moyenne et avec une correction satisfaisante le comportement des corps en général, elle ne saurait prédire en toute exactitude l’accélération d’un seul d’entre eux, celle-ci variant selon la valeur de la constante g, la précision des instruments de mesure et surtout la « vitesse » initiale du dit corps.

Sa formulation mathématique comme rapport entre la grandeur de l’espace et celle du temps ne témoigne du reste en rien d’un lien interne entre les deux mais apparaît comme un calcul externe entre eux, aucune nécessité ne nous indiquant pourquoi l’espace varie en fonction du temps, selon telle relation plutôt que telle autre. Elle ne satisfait pas ainsi le réquisit de la démonstration / la preuve véritable : celui de ne rien présupposer. Malgré tout la Physique reste prisonnière de l’empirie, y compris dans la formulation et/ou vérification de ses lois les plus élémentaires ou fondamentales. Sans revenir au plus plat des empirismes, on y doit donc faire droit aux " données factuelles empiriquement établies " (Hegel), soit à l’expérience, fût-elle contrôlée par la raison :

" reconnaître simplement l’expérience comme source et unique preuve pour les propositions d’expérience." (idem 118 )

Et ce qui caractérise les lois-là vaut a fortiori pour la théorie qui n’en forme que la synthèse et dont elle partage forcément la nature passagère ou hypothétique et, partant, indéfinie, toujours à la recherche d’un fondement qui la fuit, au fur et à mesure qu’elle s’en approche.

" C’est l’essence propre de la science de la nature, c’est son mode d’être a priori, d’être d’hypothèse à l’infini et

vérification à l’infini. (

)

Toute théorie, dans les sciences expérimentales, est une théorie simplement supposée." (Husserl 119 )

Quel que soit son degré de raffinement, parviendrait-elle même à unifier les interactions électromagnétique, faible et forte -comme elle a réussi à corréler les deux premières-, selon l’ambition de ce qu’il est convenu de baptiser la Théorie de la Grande Unification, qu’il lui resterait encore non seulement à intégrer dans celle-ci la gravitation –car, pour l’heure, la théorie relativiste de cette dernière et la théorie quantique des autres forces ne rentrent pas dans le même cadre-, pour mériter un tant soit peu son nom, mais surtout à expliquer pourquoi ses équations prennent telles valeurs et non pas d’autres possibles.

117 É.I.P. 3. p. 146

118 E. II. § 267 R. 330 R. p. 286 et S.L. I. 2è s. chap. II. C. c. Note 1. p. 303 (cf. A. Doz, T.M. p. 129)

119 C.S.E.P.T. II. 9. e) pp. 48-49 - R.L. 1 ch. XI. § 72 p. 282

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Déjà la Théorie du Big Bang qui prétend(ait) assigner le moment initial de l’Univers, n’en détermine en fait qu’un état ou instant, lointain et très daté, mais certainement pas originaire, car il peut et même doit être lui-même encore interrogé. Quel que soit "le vertige" (Kant 120 ) que nous donne cette idée, on admettra qu’aucun commencement matériel ne saurait arrêter notre intellection du monde. Ce dernier ne trouve ni point de départ ni fin spatio-temporels. Le thème de l’Origine, qui garde sa pertinence, pour autant qu’il est repensé idéellement et non matériellement –selon la suggestion de son étymologie (origo / oriri ; os, oris : langage)-, échoira à la métaphysique De l’origine radicale des choses (Leibniz). A fortiori la mal dénommée Théorie de la Grande Unification ne vaut qu’en tant que vérité provisoire, puisqu’elle ne réfléchirait nullement la Force universelle, au fondement du Tout, mais n’unifierait de toute façon que des ou les forces à ce jour connues ou déterminées. Similairement, et il s’agit en réalité de la même chose, il est exclu de croire à l’achèvement possible de la Théorie des particules élémentaires. Car, quelque nom que l’on donne à ces dernières : atomes, protons, électrons, quarks etc., toutes s’avèrent fort peu élémentaires ou ultimes, étant encore divisibles ou transformables en d’autres qui, à leur tour, etc.

Qui plus est, la mathématique elle-même, soubassement de la science physique, n’offre guère l’image de la nécessité absolue mais n’exprime qu’une nécessité axiomatique ou conditionnelle –toutes ses démonstrations étant suspendues à des axiomes (postulats), id est des positions ou des présupposés de la pensée et non des propositions vérifiées, d’où du reste son nom déjà ancien ou platonicien de science hypothético-déductive- liée qu’elle est, nous l'avons dit, à la forme d’existence des choses spatio-temporelles. C’est pourquoi il est exclu de chercher l’Absolu, l’Élémentaire, l’Origine ou la Vérité (Dieu) dans les êtres matériels, y compris les entités mathématiques. De cela on ne conclura nullement que ces concepts seraient hors de portée de notre esprit, soit que ce dernier souffrirait d’une quelconque limitation, mais que la tentative de saisir physiquement l’Ultime, en feignant que la science physique est l'unique science possible, celle à laquelle devraient se réduire les autres, n’a pas de sens, la compréhension de celui-ci étant réservée à la Métaphysique, la " Théologie " ou la Philosophie (première), la Nature, Phusis, n'étant qu'une modalité de l'Être et non son Tout. Certes la Physique, tout comme la Mathématique au demeurant, est déjà une Connaissance ou Philosophie mais elle n’est pas encore la Connaissance ou Philosophie (première).

" La Physique est bien une sorte de Philosophie, mais elle n’est pas la Philosophie première." (Aristote 121 )

Pour le formuler autrement : la science physique nous propose bien une image / reflet ou savoir de l’Esprit mais ce n’en est précisément qu’une image ou un savoir imagé, une connaissance externe, indirecte ou première de celui-ci. Dans ce savoir l’Esprit apparaît tel qu’il se présente immédiatement à nous et non tel qu’il est pour lui-même, à titre d’être « réfléchi » qui s’auto-révèle ou s’exprime soi-même.

"LebutdecesleçonsestdedonneruneimagedelaNature,afinde maîtriser ce Protée, de trouver dans cette extériorité seulement le miroir de nous-mêmes, de voir dans la Nature un libre reflet de l’Esprit, -de connaître Dieu, non sous l’aspect de l’Esprit, mais sous celui de son existence immédiate." (Hegel)

D'où la nécessité d'outrepasser la philosophie physique vers la philosophie biologique d'abord, la vie présentant une sorte de réflexivité, sous la forme de l'auto-motricité, mais qui reste inscrite dans la sphère naturelle, la philosophie de l’esprit ensuite -" la science de l’esprit "- et enfin vers la Philosophie proprement dite –" la science de la Logique " (idem 122 ).

120 C.R.P. Dial. transc. chap. III. 5è sec. p. 487

121 Méta. E. 1. 1026 a 19 et Γ 3 1005 b 1 ; cf. égal. Phys. II. 2. 194 b 14

122 E. II. § 376 add. pp. 721-722 et S.L. fin p. 573

47

3.

Biologie

Mot forgé par Lamarck 123 à partir de deux racines grecques (bios : vie et logos : raison), la bio-logie signifie l’étude de la vie. Sa seule question se libelle : qu’est-ce que la vie ? Dérivé du latin vita, lui-même issu de vis (force), le terme de vie renvoie à l’idée d’action, d’effort ou de force caractérisant certains êtres naturels, par opposition à l’inertie ou la mort, attributdelaplupartdescorpsphysiques.Aussionqualifiera ceux-là d’êtres animés, du latin -grec animavoulantdiresouffle,âmeouviequiestaufondement(principe) de tous les êtres dits vivants. Encore faut-il distinguer deux types d’animation et donc de force, celle qui meut un corps du dehors et qui n’autorise pas en ce cas à parler d’authentique animation mais plutôt de simple mouvement provoqué par un agent externe, et celle qui émane de l’intérieur ou de la spontanéité de l’être lui-même qui peut alors être défini comme un être animé ou auto-moteur. Un animal n’a pas besoin d’être poussé pour se mettre en mouvement et si une plante ne se déplace pas elle-même, elle n'en connaît pas moins d'autres modalités de l'auto-mouvement. Car cette auto-motricité ne se limite pas au seul déplacement local des êtres vivants mais concerne aussi bien leur conservation, leur croissance que leur mort.

" Des corps naturels, les uns possèdent la vie, les autres ne la possèdent pas, et par « vie » nous entendons, le fait de se nourrir, de grandir et de dépérir par soi-même." (Aristote 124 )

Aux différentes fonctions vitales déjà énumérées on n’omettra pas d’ajouter celle de la reproduction qui exprime le mieux la capacité auto-motrice de la vie, puisqu’elle traduit sa faculté de s’engendrer ou se recréer elle-même et témoigne ainsi de la « créativité » de la vie.

" S’il fallait définir la vie d’un seul mot, qui, en exprimant bien ma pensée, mît en relief le seul caractère qui,

suivant moi, distingue nettement la science biologique, je dirais : la vie, c’est la création." (C. Bernard 125 )

Si la nutrition et la croissance assurent la conservation et le développement de l’individu, la reproduction permet la survie de l’espèce, soit sa résistance maximale à la mort. Réunies dans un seul et même corps, les capacités biologiques s’unifient entre elles, exprimant toutes des modalités de l’auto-détermination du vivant. Par contraste avec le déterminisme externe qui régit les faits physiques, la vie se règle sur un déterminisme interne, formant une classe de phénomènes échappant aux lois du reste du règne naturel.

Alors que les mécanismes ou systèmes physiques sont composés de parties (particules) distinctes les unes des autres qui, tout en agissant les unes sur les autres, subissent une causalité qui n’est pas la leur, les êtres vivants constituent des organismes ou des touts aux parties (organes) inséparables et qui n’obéissent qu’à la loi du tout soit à leur propre loi, leur existence se confondant avec ce dernier.

" La vie est un tout où les parties ne sont pas pour elles-mêmes, mais par le tout et dans le tout, et où le tout n'est pas moins par les parties. C'est un système organique." (Hegel 126 )

Dans l’ordre biologique en effet tout élément ou organe n’a d’être ou de fonction que dans l’ensemble ou l’organisme dans lequel il s’inscrit : si celui-ci disparaît, celui-là perd sa valeur d’entité organique. Délestés de leur usage ou vitalité, les mains ou les pieds, par exemple, d’un mort cessent d’être à proprement parler des mains ou des pieds. Le tout prime les parties.

Mais un tel ajustement des différents organes et organismes présuppose un plan d’organisation de la vie, soit la notion d’un dessein, d’un projet ou d’une fin, seule en mesure d’expliquer l’« harmonie » ou l’unité à la fois d’un organisme et de la vie en général. On postulera donc que celle-ci est réglée par la finalité.

123 vide Recherches sur l'organisation des corps vivants

124 D.A. II.1.412 a 14

125 I.M.E. 2è partie chap. II. I. p. 142

126 P.P. 3è Cours 1ère sec. § 69 ; cf. égal. 2è sec. § 85

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"Lanaturefaittoutenvued’une fin.( et à un haut degré " (Aristote 127 ).

Chaque organe ne répond-il pas à une fin (fonction ou usage) dont il est le moyen : mains pour prendre, pieds pour se déplacer, yeux pour voir etc. ? Et ces fonctions multiples ne se corrèlent-elles pas entre elles en vue du fonctionnement global de l’organisme ? Ce qui vaut déjà pour un organisme vaut a fortiori pour le cycle ou la vie organique dans son ensemble. Or il est difficile d’imaginer que le seul jeu des causes efficientes ou mécaniques-physiques, id est au bout du compte le hasard, aient pu produire un tel résultat.

mais la finalité qui règne dans les œuvres de la nature,

)Cen’estpaslehasard,

Aussi on recourra en biologie à des causes finales et à des causes finales internes, l'organisation du vivant, contrairement à celle d'une machine, n'étant pas l'effet d'un agent externe, mais émanant de l'" être organisé et s’organisant lui-même " (Kant 128 ) qu'il forme. Tel est le principe a priori de sa connaissance. Hors ce postulat téléologique (gr. telos : fin), on s’interdirait de comprendre la « vie » des organismes, c’est-à-dire le « pourquoi » de leurs conformations et de leurs fonctions.

" Mais en même temps, reconnaître la finalité des systèmes vivants, c’est dire qu’on ne peut plus faire de la biologie sans se référer constamment au « projet » des organismes, au « sens » que donne leur existence même à leurs structures et leurs fonctions." (F. Jacob 129 )

Il n'y aurait pas de sens à vouloir appréhender cela même dont on ne croirait pas l'existence.

Une fois admise la nature téléologique de la vie, on se demandera en quoi consiste au juste celle-là –quel plan précis la structure-, en vue de quoi œuvre ou sur quoi repose celle-ci ? Qu’est-ce que la vie ou quelle est son origine et/ou sa fin ? Il suffit d'examiner les différentes fonctions vitales, et en premier lieu celle de la conservation pour le savoir.

A. Conservation

La finalité initiale poursuivie par la vie est forcément sa propre conservation, celle-ci formant le préalable de son fonctionnement et donc de toutes les autres tâches, aucune ne pouvant être effectuée si l'organisme vient à disparaître (mourir). Et ce maintien en vie passe par des actions ou opérations que l'on peut regrouper sous le nom générique de métabolisme, (gr. metabolê : changement) id est l'ensemble des changements ou échanges entre l'organisme et le milieu (extérieur et intérieur), soit la nutrition, la respiration et la sécrétion. La première d'entre elles a de tout temps servi à caractériser la vie.

"Enfin,lanutritionaétéconsidéréecommeletraitdistinctif, essentiel, de l'être vivant ; comme la plus constante et la plusuniverselledesesmanifestations,celleparconséquentquidoit et peut suffire par elle seule à caractériser la vie." (C. Bernard 130 )

Or qu'« observe »-t-on dans celle-ci ? Loin de se contenter de prélever dans l'environnement des produits qu'il lui suffirait d'absorber tels quels, l'organisme, les sélectionne tout d'abord, en fonction de sa nature. Les plantes autotrophes extraient le carbone du gaz carbonique de l'air et puisent l'azote dans les nitrates du sol ; les végétaux et animaux hétérotrophes utilisent les matières organiques synthétisées par les premières et parmi ces derniers, les uns se servent de l'herbe (les herbivores), les autres de viande (les carnivores). Puis chaque être vivant «assimile» (lat. assimilare, rac. similis : semblable) ou digère sa nourriture, la modifiant en substances propres à sa sustentation et partant à sa subsistance.

127 P.A. I. 1. 641 b 12 - 5. 645 a 25 ; cf. égal. I.A. 2. et G.A. Concl.

128 C.F.J. § 65 p. 193 ; cf. égal. Schelling, I.P.N. in Essais p. 72

129 La logique du vivant Conclusion p. 321 ; cf. égal. J. Monod, H.N. chap. I p. 22 et chap. III p. 59

130 L.P.V.C.A.V. 1ère L I. p. 35

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Car contrairement à ce que voudrait y voir un mécanisme étriqué, la digestion ne se résume nullement au pur jeu de forces mécaniques (mastication, brassage et broyage) mais renvoie à un processus chimique complexe, au cours duquel l'organisme, grâce aux sucs digestifs qu'il sécrète lui-même et plus particulièrement grâce aux diastases ou enzymes que seul il peut

élaborer, catalyse des réactions d'hydrolyse (décomposition par l'action de l'eau). Pour le dire plus simplement, il décompose-simplifie les aliments qu'il ingère. C'est ce qu'ont permis d'entrevoir les expériences de Réaumur et de Spallanzani au milieu du XVIII è siècle. En dépit de ses préjugés mécanistes, Descartes comparait déjà la nutrition à une sorte de

fermentation chimique due à "la force de certaines liqueurs

Ainsi l'amidon, contenu dans les plantes, est transformé en glucose et les protéides, que l'on trouve essentiellement dans les produits laitiers ou carnés, sont transformés en acides aminés.

Qui plus est, il régule la quantité des éléments dont il a besoin, s'assurant un équilibre, toujours menacé par les aléas des apports extérieurs. En cas d'excès ou de manque de glucose (sucre) dans le sang par exemple, la fonction glycogénique du foie, mise en évidence par C. Bernard, maintient constante la teneur du sang en glucose ou glycémie, soit en le mettant en réserve sous forme de glycogène, soit en libérant du glucose, aux dépens du glycogène stocké, parant à deux dangers symétriques majeurs voire mortels, l'hyper ou l'hypo-glycémie.

chaudes" 131 provenant du cœur.

Aussi il n'est pas exagéré de dire que le vivant s'auto-alimente, ne se nourrissant réellement que d'aliments dûment triés, préparés et dosés à cette fin par lui. Et ce qui vaut pour les animaux se vérifie pour les végétaux dont certains (les autotrophes) synthétisent eux-mêmes les éléments organiques, les protéines (gr. prôtos : premier), molécules constitutives essentielles de la vie, à partir des éléments minéraux absorbés (eau, sels, gaz carbonique). De surcroît c'est par endosmose (gr. endon : dedans et ôsmos : poussé) que les matières nutritives pénètrent à l'intérieur des cellules. Partout la nutrition s'avère une fonction organisée / réglée par l'organisme lui-même.

" La plante donne tout d'abord à la matière qu'elle s'incorpore une qualité spécifique et particulière, que le mécanisme de la nature extérieure ne peut fournir, et par la suite la plante se forme elle-même, grâce à une substance qui en sa composition est son produit propre. En effet, bien qu'il ne faille la considérer relativement à ses parties constitutives, qu'elle reçoit de la nature extérieure, que comme une simple éduction, on constate cependant dans la dissociation et la recomposition de cette matière brute une telle originalité de la faculté de dissocier et de former chez ce genre d'êtres naturels, que tout art en demeure infiniment éloigné, s'il tente de reconstituer ces produits du règne végétal à partir des éléments qu'il obtient en les décomposant ou bien encore à partir de la matière que la nature leur fournit pour leur nourriture." (Kant 132 )

La respiration, dont les échanges gazeux entre l'organisme et le milieu ne constituent que la face visible, confirme parfaitement cette vérité. En son fond, la respiration des tissus ou des cellules, elle n'est en effet qu'un prolongement de l'alimentation ou de l'assimilation. Combustion lente des aliments ou oxydation, comme l'avait déjà conclu Lavoisier dans ses Mémoires sur la respiration des animaux, elle relève, à l'instar des transformations alimentaires proprement dites, d'actions diastasiques spécifiques qui rendent possible celle-là. C'est pourquoi les deux adages populaires, vivre c'est se nourrir ou vivre c'est respirer, ont tous les deux raison. Et si usuellement mourir est identifié à rendre le dernier souffle ou soupir –rappelonsquel'âme, le principe de vie, vient du grec anima qui veut dire tout d'abord souffle-, il ne faut jamais oublier que la respiration ne saurait être conçue indépendamment de la nutrition. Avec la sécrétion et en particulier la transpiration par laquelle l'organisme évacue les surplus inutilisables d'eau, ces trois modalités complémentaires du métabolisme assurent la viabilité du tout organique.

131 T.H. pp. 808 sq. ; cf. égal. P.P. IV 92.

132 C.F.J. § 64 pp. 190-191

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Que ce soit pour l'hydrolyse des aliments dans le tube digestif (alimentation) ou pour leur oxydationdanslescellules(respiration),lavierecourtsystématiquementàdescatalyseurs spéciaux et très puissants, les diastases qui lui sont propres et corrobore du coup son irréductibilité à des facteurs exclusivement physiques, c'est-à-dire son auto-dépendance ou auto-finalité. Pour compléter ce tableau du fonctionnement d'ensemble de l'organisme, on n'omettra pas d'associer aux sécrétions externes évidentes (exhalaison, transpiration, excrétion etc.), les sécrétions internes (sucs, rejet du glucose dans le sang, hormones) régulatrices du " milieu intérieur " (C. Bernard 133 ), lui-même véritable siège des processus vivants, et dont les premières ne sont somme toute que des déchets (résidus) ou des marques (traces). De surcroît l'énergie nécessaire à la plupart des « travaux » biologiques –le « combustible » ou le véhicule énergétique universel de la vie-, est fournie par l'ATP (adénosine triphosphate), un composé (re)généré par les cellules elles-mêmes, au niveau de leurs mitochondries. La circulation du sang en boucle fermée, mise en évidence au XVII è par Harvey, qui transporte les gaz de la respiration (oxygène, gaz carbonique), les produits de la digestion (glucose,graisses,acidesaminés),lesdéchets azotés (urée, acide urique) et divers biocatalyseurs d'origineexterne(vitamines) ou interne (enzymes, hormones) et assure ainsi au milieu intérieur et partant à tous les organes et cellules des conditions de vie analogues, figurait déjà cette unité physico-chimiques de l'organisme. Sans se dispenser aucunement du déterminisme, le vivant respecte au contraire un déterminisme d'autant plus strict qu'il est complexe (total) et interne.

Au total, et pour ce qui concerne du moins sa conservation, on dira que le vivant doit son être plus à lui-même qu'aux conditions externes dans lesquelles il se trouve. S'il puise bien dans celles-ci les matières nécessaires à son maintien en vie (eau, oxygène, protéines), lui seul les transforme en éléments de sa survie. En conséquence il se conserve, poursuit sa propre fin, en s'auto-fabriquant ou se (re)produisant en quelque sorte lui-même :

" c’est seulement comme cet être se reproduisant, non pas comme être étant, que le vivant est et se conserve ; il n’est qu’en tant qu’il se fait ce qu’il est ; il est un but, se présentant à l’avance, qui n’est lui-même que le résultat." (Hegel)

Ne se bornant point à exister, l'organisme se rapporte à soi-même, construisant son être dans et par ce rapport même : son être véritable ne lui est donc pas donné ou imposé de l'extérieur mais est le fruit de d'une élaboration ou (re)construction émanant de son intériorité.

" La reproduction est seule le tout, l’unité immédiate avec soi dans laquelle il est en même temps parvenu au Rapport. L’organisme animal est reproducteur ; cela, il l’est essentiellement, ou [encore], c’est cela qui est son effectivité." (idem 134 )

Et cette auto-(re)production va jusqu'à la possibilité d'une auto-réparation (reconstitution de la patte ou du cristallin chez le triton régénération des vers, remodelage des os, réviviscence de la peau chez la plupart des animaux, suite à une fracture ou une blessure, ou transfert de la vue au toucher en cas de cécité chez l'homme) voire de l'auto-reconstruction d'une totalité organique à partir de l'une de ses parties (marcottage, bouturage ou greffe des plantes), confirmant la nature corrélative et/ou « totale » des parties de l'organisme biologique.

C'est bien pourquoi l'animal aussi bien que la plante ne vivent pas seulement dans un monde (Welt) qu'ils subiraient, mais dans "le milieu, le monde vécu", soit un monde, un environnement (Umwelt) ou un " territoire "(Uexküll 135 ) qu'ils définissent ou structurent eux-mêmes. En conséquence les comportements vitaux ne sauraient s'expliquer simplement en termes de répliques à des excitations physiques (tropismes ou réflexes purement mécaniques) mais ressemblent plutôt à des réponses, toutes sous-tendues par des "«schémas déclencheurs innés»", c'est-à-dire " un automatisme endogène " (Lorenz 136 ) et non exogène, contraint par l'extérieur. Telle définition, sinon kantienne du moins publiée par Kant, de la vie anticipait cette idée :

133 I.É.M.E. 2è partie chap. I. VII. p. 118

134 E. II § 352 et § 353 add. p. 643 ; cf. égal. S.L III. 3è Sec. A. p. 479 et Esth. Id. B. chap. I. III. p. 174

135 Mondes animaux et monde humain Av t -Propos et X pp. 14 et 61

136 Trois essais sur le comportement animal et humain I. 1. p. 25 et II. 4. p. 98

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" Mais qu'est-ce que la vie ? La reconnaissance physique de son existence dans le monde et de sa relation aux choses extérieures ; le corps vit par cela qu'il réagit sur les choses extérieures, les considère comme son monde et les utilise en vue de son but, sans se préoccuper plus avant de leur essence." (Wilmans 137 )

A ignorer ou oublier cette leçon première, en tentant de réduire les fonctions biologiques à des

déterminants purement physiques ou externes, on s'expose à passer à côté de la « vie » dont

la spécificité réside en la capacité d'auto-affection, elle-même simple corrélat, nous venons

de le dire, de son auto-mouvement. Sauf à vouloir nier cette irréductibilité du vivant, il est absolument vain de tenter de régresser en-deçà de ses caractéristiques propres.

Ce Rapport à soi ou cette Finalité interne qui définit la vie en son unité ne se limite pas à chaque vivant pris un à un mais s'étend à l'ensemble formé par tous les vivants, signifiant l'harmonie ou l'universalité de la biosphère dont tous les membres s'avèrent interdépendants, concourant tous à une seule et même fin : la préservation de ceux-là et donc d'eux-mêmes, fût-ce au-delà de leur individualité empirique. Ainsi prélevant dans l'atmosphère le gaz

carbonique, les plantes autotrophes transforment, via la synthèse chlorophyllienne ou photosynthèse, le carbone minéral en carbone organique et restituent l'oxygène, permettant aux êtres hétérotrophes qui se nourrissent de matières carbonées ou organiques et inspirent de l'oxygène, de subsister. Et réciproquement en rejetant par la respiration le gaz carbonique, ces derniers évitent l'épuisement de celui-ci et rendent possible la perpétuation des premières. Avec Lavoisier on appellera ce processus, qui rapporte les uns aux autres, en dépit de leurs foncières différences, le règne minéral et les deux ordres du règne vivant (végétal et animal),

le Cycle du carbone 138 ou de la Vie, le carbone constituant la base des substances organiques.

Maintenant cette unité vitale, individuelle ou collective ne se contente pas de reproduire l'organisme ou le biologique en général à l'identique –ce qui aurait pour effet d'en rendre l'existence invariante, à l'image des corps physiques-, mais lui permet de croître ou de se développer, selon des règles là encore internes et non un simple accroissement ou addition.

B. Croissance

Aucun vivant ne naît entièrement constitué mais ne devient lui-même qu'après une période de croissance ou de maturation.

"Eneffet,unêtre ne devient pas d'un seul coup animal et homme, animal et cheval, et il en va de même pour les autres vivants. Carla fin se manifeste en tout dernier lieu : or la fin de la génération, c'est le caractère particulier de chaque être." (Aristote 139 )

Et même une fois formé, c'est en permanence qu'il s'affaire à la reconstitution de soi, car, durant sa vie entière, son corps change continuellement soumis qu'il est aux variations du milieu dans lequel il s'insère et auxquels il s'adapte. Or, à l'instar de son être, le devenir de l'organisme obéit nécessairement à un mouvement ou principe autonome et spécifique, sinon celui-ci cesserait à chaque modification d'être le même.

"En effet le corps organisé n'est pas le même au-delà d'un moment ; il n'est qu'équivalent. Et si on ne se rapporte point à l'âme, il n'y aura point la même vie, ni union vitale non plus. Ainsi cette identité ne serait qu'apparente." (Leibniz 140 )

On le pensera donc sous des catégories ou des lois différentes de celles qui servent à appréhender l'altération ou le mouvement des corps physiques (inertes) et qui se résument à l'addition ou la soustraction de forces mécaniques, sans égard pour la nature intrinsèque des objets sur lesquels elles s'exercent. Cette différence ressort déjà du « mécanisme » de nutrition ou respiration que présuppose toute croissance mais aussi bien de tous les « mécanismes » de maturation de l'organisme, conformément à sa nature systématique ou totale.

137 in Kant, C.F. 1 ère Sec. II. Appendice p. 882 in O.ph. III

138 in Œuvres t. VII p. 33, Paris 1893 in Ch. Godin, La Totalité 5 p. 526

139 G.A. II. 3. 736 b 2

140 N.E. II. XXVII. § 6 p. 198 ; cf. égal. § 4 et M. 71.

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"Lacroissancese distingue entièrement de tout accroissement suivant des lois mécaniques, et il faut la considérer,

bien que sous un autre nom, comme l'équivalent d'une génération. (

(articulatio) et non pas seulement un amas (coacervatio) ; il peut bien croître du dedans (per intussusceptionem),

mais non du dehors (per appositionem), semblable au corps d’un animal auquel la croissance n’ajoute aucun membre, mais sans changer la proportion, rend chacun de ses organes plus fort et mieux approprié à ses fins." (Kant 141 )

Ce dernier suit ainsi un plan interne de développement depuis l'embryon jusqu'à l'âge adulte.

Le tout est donc un système articulé

)

Et ce plan se manifeste lors de la toute première croissance, celle de l'embryon (du gr. embruon, dérivé de bruein : croître) ou du germe, au cours de laquelle se forment les êtres organiques, animaux ou végétaux, passant de l'état homogène-indifférencié, au moins apparent, de leur cellule initiale-originaire (l'œuf) à la différenciation de leur organisation finale, en organes/appareils assumant chacun une fonction à la fois précise et complémentaire. Ce passage ne procède nullement par simple adjonction d'éléments ou membres nouveaux (épigénèse), auquel cas l'organisme obtenu ressemblerait davantage à une mosaïque qu'à une unité d'organes, mais bien d'un processus graduel de métamorphoses ou transformations (préformation) qui fait surgir les différents tissus et organes les uns des autres et leur totalité à partir d'un " centre organisateur " (Spemann 142 ). Un tel processus, dénommé par les embryologistes « induction » puisqu'il induit ou provoque la formation des différentes parties du corps (organes et appareils), opère grâce à des substances chimiques, les « organisines » secrétées par la région du centre organisateur de l'embryon, dotée quant à elle d'un " pouvoir d'auto-organisation et d'auto-régulation " (É. Wolff), et qui sont des protéines, soit des composés déjà organiques. Ce sont elles qui conditionnent la différenciation des régions de l'œuf fécondé en « feuillets » et en ébauches embryonnaires qui en dérivent :

l'ectoblaste (ectoderme) qui donne toujours le tégument externe et le système nerveux, l'endoblaste(endoderme)àl'originedutubedigestifetdesesglandesetle mésoblaste (mésoderme), source du squelette, de l'appareil génito-urinaire, etc.

A cette induction primaire fait suite une série de phénomènes d'induction secondaire qui donne naissance aux organes spécialisés que nous connaissons chez l'organisme adulte. Ainsi le tube nerveux se différencie en un certain territoire pour former la rétine ; puis la rétine en position normale fait développer un cristallin dans l'ectoderme qui lui fait face ; celui-ci, à son tour, induit la cornée. Ce qui prévaut dans la naissance de l'organe de la perception, se vérifie dans la réalisation de tous les instruments ou fonctions organiques, y compris les plus superficiels ou apparents (les phanères), tels les poils les plumes, les ongles ou les sabots, tous issus de l'épiderme, lui-même simple différenciation du tissu épithélial. Qui plus est la «fabrication» ou le «montage» du vivant ne joue pas à sens unique, l'apparition des membranes (sclérotique, choroïde, rétine) et des milieux transparents (cornée transparente, humeur aqueuse, cristallin) de l'œil par exemple ne dépendant pas seulement de l'action de l'inducteur, mais surtout de la capacité du tissu réceptif à les recevoir, ou mieux à en concevoir la possibilité. Au moment où rien n'est encore distinct, tout est déjà prévu ou programmé. Les organes s'anticipent en quelque sorte eux-mêmes.

Force est donc de se rendre à l'« évidence », à l'instar de la conservation, la croissance des corps biologiques obéit à une causalité interne et non à un déterminisme externe ; elle est guidée / prédéterminée par leurs propriétés spécifiques et non par des facteurs exogènes. Dès ses débuts l'organisme répond à "une sorte de plan d'ensemble" (idem) dont il dispose. Le vivant et/ou l'œuf croît de lui-même, précontenant les formes, les mécanismes et les substances propres à son développement, tout comme il contient en lui les traces de son passé.

141 C.F.J. § 64 - C.R.P. M. tr. ch. III. p. 621 ; cf. égal. Hegel P.Ph. 3è C. 2è s. § 88 p. 146

142 U.D.E.O.A., cité par É. Wolff in Les chemins de la vie p. 62

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"Cellulenedifférant des autres en apparence que par son volume, sa provision de substances nutritives, son aspect indifférencié,l'œufcontientenpuissancetoutlepassé,toutl'avenirdel'individu,toutl'avenirde l'individu, tout l'avenir de l'espèce et peut-être toute l'évolution future du groupe auquel il appartient. Il est un comprimé de virtualités." (idem 143 )

Contrairement aux apparences, il ne se trouve donc jamais dans un état purement informe, indifférencié ou homogène, étant toujours déjà « informé » et de son avant et de son après. Ce sont d'ailleurs des gènes, soit des éléments d'emblée donnés à la naissance, appelés

oncogènes (gr. onkos : cancer et genos : génération) –leur défaillance provoquant le cancer-, qui, en assurant la transmission des signaux provenant du milieu, permettent à la cellule de filtrer les messages chimiques aussi bien extracellulaires qu'intracellulaires, et d'adapter en conséquence, grâce également à l'intervention de toute une batterie d'autres gènes,

sa réponse adéquate au signal reçu, le tout en vue d'une croissance concomitante équilibrée.

Cette réelle intégration des réactions cellulaires incite à, à défaut d'imposer, la pensée d'" une véritable « intelligence cellulaire » " (F. Gros 144 ).

Au-delà de la phase embryonnaire, c'est toute la maturation des individus qui obéit à une logique interne, contrôlée qu'elle est par des substances produites par l'organisme lui-même

(auxines pour les plantes et hormones de croissance (gr. hormôn : excitant) pour les animaux).

A l'encontre d'une succession d'instantanés ou de formes étrangères et incompatibles les unes

avec les autres, le cheminement du vivant se présente comme la progression ou la vie d'un seul et même être qui parcourt différentes étapes certes, mais toutes liées entre elles, tendues qu'elles sont vers un seul et même but, la préservation de la totalité qu'il compose.

Tout en se remplaçant les unes les autres ces stations forment les relais d'un même parcours, chacune résultant de la précédente et conservant en conséquence la trace de cette dernière.

Ainsi la fleur n'est plus le bouton dont elle est éclose mais elle en reste néanmoins la floraison

et pareillement le fruit produit par celle-ci, bien qu'il diffère d'elle, n'en garde pas moins les

caractéristiques qui trahissent sa provenance.

" Le bouton disparaît dans l’éclosion de la fleur, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur ;

de même par le fruit la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante ; et le fruit prend la place de la fleur

comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement différentes, mais encore elles se refoulent comme mutuellement incompatibles. Mais leur nature fluide en fait en même temps des moments de l’unité organique danslaquellel’uneestaussinécessaire que l’autre et cette égale nécessité constitue seule la vie du Tout." (Hegel 145 )

Nonobstant les conclusions de certains biologistes contemporains, on tranchera la vieille querelle entre l'épigenèse et la préformation en faveur de celle-ci.

" Dieu a préformé les choses, en sorte que les organisations nouvelles ne soient qu'une suite mécanique d'une

constitution organique précédente ; comme lorsque les papillons viennent des vers à soie, où M. Swammerdam a

montré qu'il n'y a que du développement." (Leibniz 146 )

Cette nature préétablie ou téléologique de la vie oblige à substituer aux termes trop vagues et équivoquesdedeveniroumouvementceuxdeveloppementouévolution.Maissitoutecroissance ou vie est bien é-volution, alors il faut chercher son secret dans le germe dont elle provient,

et donc dans la re-production dont tout organisme résulte, avant d'en être l'agent à son tour.

Partant après la conservation et la croissance qui en actualise les phases successives, on se tournera enfin du côté de la conception ou production des êtres vivants, c'est-à-dire du côté de

leur « naissance », pour tenter d'y décrypter le « mystère » de la vie.

143 Les chemins de la vie pp. 73, 90 et 95

144 Regard sur la biologie contemporaine chap. I p. 54

145 Phén. E. Préf. I p. 6 ; cf. égal. Esth. L’Idée Beau chap. 1 er II. p. 157 et R.H. chap. II. 1. pp. 78-79

146 E.T. Préf. p. 43 ; cf. égal. M. 74. et N.E. II. XXVII § 29 p. 210

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C. Reproduction

L'aptitude à se reproduire forme la fonction la plus spécifique de la vie, celle par laquelle, tout en se démarquant des phénomènes inertes ou purement mécaniques, elle assure sa propre conservation, au-delà de la conservation ou de l'auto-production et de la croissance ou du développement des individus, condamnés eux à mourir.

"Carlaplusnaturelledesfonctionspourtoutêtrevivantquiestachevéetqui n'est pas incomplet, ou dont la génération n'est pas spontanée, c'est de créer un autre être semblable à lui, l'animal un animal, et la plante une plante, de façon à participer à l'éternel et au divin, dans la mesure du possible." (Aristote 147 )

En quoi il n'est pas exagéré d'y voir la détermination par excellence de la (sur)vie, d'autant qu'au-delà de la simple conservation, s'y joue le maintien des caractères particuliers ou spécifiques de chaque être, ce que l'on nomme son hérédité. Par la transmission de générations en générations du patrimoine génétique, la reproduction garantit ainsi la continuité de la vie et constitue de surcroît la base réelle de la classification des espèces, celles-ci se définissant, mieux que par de vagues ressemblances souvent discutables, par le critère de l'interfécondité de ses membres.

Et comme nul vivant ne naît qu'à partir d'un ou d'autre(s) vivant(s), sans que l'on puisse imputer cette naissance à une cause mécanique, sinon on la verrait déjà à l'œuvre chez les êtres inertes, on la tiendra pour " le plus grand mystère de l'économie organique " (Cuvier 148 ). Sauf à recourir néanmoins au Miracle, on postulera que le généré est contenu en germe chez son ou ses géniteur(s). Partant l'on admettra que la naissance mériterait plutôt le nom de renaissance, le nouveau-né ne correspondant pas à l'effet d'une fabrication surajoutée mais résultant d'une préformation dans le germe, l'œuf ou la semence, lui-même non point produit mais (ré)actualisé par son ou ses «parent(s)», qui du reste procède(nt) de germe(s) antérieur(s). Les procréations et les gestations particulières manifestent dans le visible l'essence (re)créatrice continuée de la Vie.

" Les recherches des modernes nous ont appris, et la raison l'approuve, que les vivants dont les organes nous sont

connus, c'est-à-dire les plantes et les animaux, ne viennent point d'une putréfaction ou d'un chaos comme les anciens ont cru, mais de semences préformées, et par conséquent de la transformation de vivants préexistants. Il y a de petits animaux dans les semences des grands, qui, par le moyen de la conception, prennent un revêtement nouveau qu'ils s'approprient, et qui leur donne moyen de se nourrir et de s'agrandir pour passer

sur un plus grand théâtre et faire la propagation du grand animal." (Leibniz 149 )

Toutes les formes vivantes, fussent-elles les plus élémentaires, les cellules qui se multiplient par division, proviennent de formes vivantes (l'œuf) qui les précèdent et/ou précontiennent, selon les adages : " ex ovo omnia " (Harvey) ou " omnis cellula e cellula " (Virchow) 150 . La vie s'anticipe ou s'auto-produit elle-même, comme l'établira définitivement Pasteur en ses fameuses expériences où il invalidera la possibilité de toute génération spontanée.

" La vie, c'est le germe, et le germe, c'est la vie. (

)

Par conséquent, la génération spontanée n'existe pas." 151

Elle tourne ainsi dans un cercle dont le point de départ coïncide avec le point d'arrivée. Quelle que soit la voie empruntée par la reproduction biologique -fission chez les protistes, parthénogenèse à partir du seul ovule de la femelle chez certains pucerons, ou fusion de deux cellules germinales issues, l'une du mâle, l'autre de la femelle, chez la plupart des plantes et des animaux-, elle suppose toujours à sa base la préexistence d'une entité déjà vivante et symbolise en conséquence la nature auto-nome ou cyclique de la vie.

147 De l'âme 415 a 26 – 415 b 1

148 Histoire du règne animal, Introduction

149 P.N.G. 6. p. 392 ; cf. M. 73., 74. ; 75. p. 406 ; E.T. Préf. p. 41 et Malebranche, R.V. I. VI. et E.M.M.R. X. III.

150 Harvey, Traité de la génération animale, épigraphe et Virchow, Pathologie cellulaire chap. I

151 Œuvres réunies par Pasteur Vallery-Radot I pp. 369 sq. – Des générations spontanées, ibidem II pp. 328 sq.

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A entrer dans les détails du cycle reproductif, dénommé par les naturalistes cycle de

développement, il appert d'emblée que ce dernier opère, à l'instar de toutes les fonctions biologiques, de façon « planifiée » ou « programmée », soit de manière coordonnée en vue du résultat à obtenir. Ce « plan » que l'on retrouve chez les végétaux et les animaux, est particulièrement prégnant dans le cadre de la reproduction sexuée, modèle le plus fréquent et le plus perfectionné de la transmission de la vie, puisque lui seul permet une différenciation de la descendance, évitant ainsi une morne répétition à l'identique. On y observe deux phases. Lapremière,ladiplophase(gr.diploê : chose double) commence avec l'œuf issu de deux cellules germinales(gamètes mâle et femelle), et contient donc 2 n chromosomes ; elle se poursuit avec l'organisme qu'il engendre et dure jusqu'à ce que ce dernier devienne apte à se reproduire. Vient alors le tour de la seconde phase, l'haplophase (gr. haploê : moitié) qui débute avec la réduction chromatique et la formation des gamètes qui en résulte, soit avec la méiose (gr. meiôsis : décroissance) ou la mitose réductionnelle, la division par deux du nombre des chromosomes qu'ils renferment, soit n chromosomes chacun. Elle s'achève avec la fécondation dont proviendra un nouvel œuf, le cycle se bouclant sur lui-même.

Et cette production de soi par soi de la vie devient d'autant plus « évidente » et importante

dans la reproduction, qu'elle s'y trouve à la source des vivants et de leurs caractères ou traits particuliers, légués par des éléments, facteurs ou gènes et ce selon des lois mathématiques (statistiques) prévisibles, comme l'établira Mendel dans ses fameuses expériences

sur l'hybridation des plantes, diverses variétés de petits pois en l'occurrence. Dénommé alors l'hérédité (lat. hereditas, rac. heres : héritier) qui n'est elle-même que la reproduction ou la transmission du patrimoine génétique accompagnant toute procréation, ce processus traduit très exactement la prévision du présent par le passé ou l'hier (here ou heri). L'apparence physique ou le corps actuel de l'individu –" le soma " (gr. sôma : corps)- résulte ainsi, outre des circonstances, du " germen " ou " plasma germinatif " (Weismann 152 ) transmis par les cellules reproductrices et qui remonte à ses ascendants. Et par apparence on entendra non seulement sa forme ou structure externe mais aussi bien ses aptitudes ou prédispositions.

La génétique (gr. genetikos, de genos : génération) confirme à son échelon microscopique,

tout ce que la vie nous apprend à l'échelle macroscopique. Tout d'abord, et en régressant des chromosomes aux gènes puis aux acides nucléiques -l'ADN (acide désoxyribonucléique), avec sa structure en double hélice, ou l'ARN (acide ribonucléique)-, unités de base de toute l'hérédité, en tant qu'ils sont les porteurs ou les véhicules de l'information génétique codant les protéines de tout organisme, on remarquera que ces derniers se répliquent déjà directement ou indirectement eux-mêmes. Ensuite on y vérifiera également que les facteurs héréditaires n'interviennentjamaisseuls,isolés du contexte organique total. Car si les mêmes chromosomes, gènes ou acides nucléiques se retrouvent dans les noyaux de toutes les cellules du corps, chaque caractère ou protéine ne se traduit pourtant que dans des groupes de cellules bien déterminés (couleur de la peau ou des yeux, forme du nez etc.), issus de territoires cytoplasmiques différenciés de l'œuf. Aussi c'est l'ensemble cytoplasme-noyau, c'est-à-dire la cellule tout entière, qui opère dans l'hérédité, et non uniquement tel élément séparé. Et cette intervention globale suppose une communication entre les gènes ou le noyau et le cytoplasme, établie par une catégorie particulière de protéines, dites de régulation, capables de reconnaître et de coordonner les différentes espèces chimiques de la cellule et régies elles-mêmes rétroactivement par la finalité totale de l'organisme.

"Carenfindecompte,c'esttoujourslalogiquedel'organisme,sonindividualité,safinalitéquirégissentses constituants et leurs systèmes de communication." (F. Jacob)

152 Essais sur l'hérédité et la sélection naturelle

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Hors de la cellule ou de l'organisme les différentes structures élémentaires (protéines, acides nucléiques, bases) ne sauraient jouer le moindre rôle vital et mériter le nom d'êtres vivants. Quelque soit l'élément qu'on se donne ici pour premier, il présuppose ou renvoie à l'autre. Si les acides nucléiques s'avèrent indispensables aux protéines qu'elles codent, inversement celles-ci seules permettent l'expression de celles-là qu'elles décodent. La traduction des premiers s'opère par les secondes qui en sont pourtant les produits. N'existe que leur tout.

"Lemessagegénétiquenepeutêtretraduitqueparlesproduitsmêmesdesa propre traduction. Sans acides nucléiques, les protéines sont sans lendemain. Sans protéines, les acides nucléiques restent inertes." (idem 153 )

De sorte qu'il est vain de se demander qui du germe et de la plante ou de l'œuf et de la poule fut au commencement de tout le processus vital. Telle quelle la question est mal posée et ne souffre d'aucune réponse, en termes de données naturelles. Car si la vie dessine bien une configuration cyclique, tout point de départ n'y peut être en même temps qu'un résultat.

" Avec le germe commence la plante, mais il est en même temps le résultat de toute la vie de la plante : celle-ci se développe pour le produire." (Hegel)

A tous les niveaux de la vie -organisme, organe, tissu, cellule, ou molécule-, on bute sur sa nature indécomposable ou complexe, et partant sur l'impossibilité de la comprendre en

profondeur avec des catégories séparées ou simples. Partout y domine la loi de la totalité. Riend'étonnantquenotrepenséeordinaire,plusenclineà la réduction qu'à la totalisation, éprouve

prises de notre intelligence,

mais que cette dernière doit s'affiner pour devenir à même de « coïncider » avec elle, et ce d'autant que la vie préfigure, en quelque sorte, le concept, dont elle partage, sur un mode inconscient il est vrai, le caractère réflexif.

autant de mal à la saisir. Celane signifie point qu'elle échapperait aux

"Lavieestleconceptparvenuà sa manifestation, le concept devenu distinct, explicité, mais qui est en même temps, pour l'entendement, le plus difficile à saisir, parce que, pour cet entendement, ce qui est abstrait, mort, est, en tant que ce qu'il y a de plus simple, le plus aisé à saisir." (idem 154 )