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ARISTOTE

Aristote
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Aristote (-384 - -322) (en grec ancien Ἀριστοτέλης) est un philosophe grec de l'Antiquité. Avec
Platon, dont il fut le disciple à l'Académie, il est l'un des penseurs les plus influents que le monde ait
connus. Il est aussi l'un des rares à avoir abordé presque tous les domaines de connaissance de son
temps : biologie, physique, métaphysique, logique, , poétique, politique, rhétorique et de façon
ponctuelle l'économie. Chez Aristote, la philosophie est comprise dans un sens plus large : elle est à
la fois recherche du savoir pour lui-même, interrogation sur le monde et science des sciences.
La science comprend pour lui trois grands domaines : la science spéculative ou théorique, la science
pratique et la science productive. La science spéculative constitue la meilleure utilisation que l'homme
puisse faire de son temps libre. Elle est composée de la « philosophie première » ou métaphysique, de
la mathématique et de la physique, appelée aussi philosophie naturelle. La science pratique tournée
vers l'action (praxis) est le domaine de la politique et de l'éthique. Enfin, la science productive couvre le
domaine de la technique et de la production de quelque chose d'extérieur à l'homme. Entrent dans son
champ l'agriculture, mais aussi la poésie, la rhétorique et, de façon générale, tout ce qui est fait par
l'homme. La logique, , quant à elle, n'est pas considérée par Aristote comme une science, mais comme
l'instrument qui permet de faire progresser les sciences. Exposée dans un ouvrage maintenant connu
sous le titre d’Organon, elle repose sur deux concepts centraux :
le syllogisme, qui marquera fortement la scolastique, et les
catégories (qu'est-ce ? où est-ce ? quand est-ce ? combien ? etc.).
La nature (Phusis) tient une place importante dans la
philosophie d'Aristote. Selon lui, les matières naturelles
possèdent en elles-mêmes un principe de mouvement (en telos
echeïn). Par suite, la physique est consacrée à l'étude des
mouvements naturels provoqués par les principes propres de la
matière. Au-delà, pour sa métaphysique, le dieu des philosophes
est le premier moteur, celui qui met en mouvement le monde sans
être lui-même mû. De même, tous les vivants ont une âme, mais
celle-ci a diverses fonctions. Les plantes ont seulement une âme
animée d'une fonction végétative, celle des animaux possède à la
fois une fonction végétative et sensitive, celle des hommes est
dotée en plus d'une fonction intellectuelle.
La vertu éthique, selon Aristote, est en équilibre entre deux
excès. Ainsi, un homme courageux ne doit être ni téméraire, ni
couard. Il en découle que l'éthique aristotélicienne est très
marquée par les notions de mesure et de phronêsis (en français Infographie à partir Aristote
prudence ou sagacité). Son éthique, tout comme sa politique et
son économie, est tournée vers la recherche du Bien. Aristote, dans ce domaine, a profondément
influencé les penseurs des générations suivantes. En lien avec son naturalisme, le Stagirite considère
la cité comme une entité naturelle qui ne peut perdurer sans justice et sans amitié (philia).
À sa mort, sa pensée connaît plusieurs siècles d'oubli. Il faut attendre la fin de l'antiquité pour qu'il
revienne au premier rang. Depuis la fin de l'Empire romain et jusqu'à sa redécouverte au xiie siècle,
l'Occident , à la différence de l'Empire byzantin et du monde musulman, n'a qu'un accès limité à son
œuvre. À partir de sa redécouverte, la pensée d'Aristote influence fortement la philosophie et la
théologie de l'Occident durant les quatre à cinq siècles suivants non sans créer des tensions avec la
pensée d'Augustin d'Hippone. Associée au développement des universités, qui débute au xiie siècle,
elle marque profondément la scolastique et, par l'intermédiaire de l’œuvre de Thomas d'Aquin, le
christianisme dans sa version catholique.
Au xviie siècle, la percée de l'astronomie scientifique avec Galilée puis Newton discrédite le
géocentrisme. Il s'ensuit un profond recul de la pensée aristotélicienne dans tout ce qui touche à la
science. Sa logique, , l'instrument de la science aristotélicienne, est également critiquée à la même

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Pellegrin 2014, p. 9.

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ARISTOTE

époque par Francis Bacon. Cette critique se poursuit aux xixe siècle et xxe siècle où Frege, Russell et
Dewey retravaillent en profondeur et généralisent la syllogistique. Au xixe siècle, sa philosophie
connaît un regain d'intérêt. Elle est étudiée et commentée entre autres par Schelling et Ravaisson, puis
Heidegger, ainsi qu'à sa suite par Leo Strauss et Hannah Arendt, deux philosophes considérés par
Kelvin Knight comme des néo-aristotéliciens « pratiques ». Plus de 2 300 ans après sa mort, sa pensée
demeure toujours étudiée et commentée par la philosophie occidentale.

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ARISTOTE - TABLE DES MATIERES

Table des matières


1. Biographie .................................................................................................................................... 4
1.1. Les années de jeunesse ....................................................................................................... 4
1.2. Précepteur d'Alexandre ......................................................................................................... 4
1.3. Fondation du Lycée ............................................................................................................... 5
1.4. Les dernières années ............................................................................................................ 5
2. La philosophie ............................................................................................................................. 5
2.1. Apparences et opinions crédibles (endoxa) .......................................................................... 5
2.2. Philosophie et science .......................................................................................................... 6
3. La science .................................................................................................................................... 6
3.1. Épistèmè (science) et technè (art, techniques) ..................................................................... 6
3.2. Science spéculative ou contemplative .................................................................................. 7
3.3. Science pratique (praxis) ...................................................................................................... 7
3.4. Science productive ou poïétique (τέχνη) ............................................................................... 7
3.5. La science chez Aristote et chez Platon : Hylémorphisme versus idéalisme ........................ 7
4. La logique, .................................................................................................................................... 8
4.1. L'Organon.............................................................................................................................. 8
4.2. Enquête, démonstration et syllogisme .................................................................................. 8
4.3. Définitions et catégories ........................................................................................................ 9
4.3.1. Définition, essence, espèce, genre, différence, prédicat .................................................. 9
4.3.2. Les catégories ................................................................................................................ 10
4.4. La dialectique, Aristote contre Platon .................................................................................. 11
5. La psychologie : le corps et l'âme ........................................................................................... 11
6. Biologie ....................................................................................................................................... 11
6.1.1. Présentation .................................................................................................................... 11
6.1.2. La méthode ..................................................................................................................... 12
6.1.3. Classification des êtres vivants ....................................................................................... 13
7. La physique ................................................................................................................................ 13
7.1. La physique comme science de la nature ........................................................................... 13
7.2. Les quatre causes ............................................................................................................... 14
7.3. Substance et accident, acte et puissance, changement ..................................................... 14
8. Cosmologie ................................................................................................................................ 15
8.1. Monde sublunaire et supralunaire ....................................................................................... 15
8.2. Influence de la cosmologie sur la science et sur la représentation du monde .................... 16
9. La métaphysique ....................................................................................................................... 16
9.1. Physique et métaphysique .................................................................................................. 16
9.2. Dieu comme premier moteur et théologie négative ............................................................ 17
9.3. L'ontologie aristotélicienne .................................................................................................. 17
10. L’éthique................................................................................................................................. 18
10.1. Le bien : une notion centrale ............................................................................................... 18
10.2. Théorie des vertus .............................................................................................................. 19
10.3. Désir, délibération et souhait rationnel ................................................................................ 19
10.4. Prudence et délibération sur les moyens d'atteindre une fin .............................................. 20
10.5. Théorie de la mesure .......................................................................................................... 20

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ARISTOTE - BIOGRAPHIE

1. Biographie
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La vie d'Aristote n’est connue que dans ses grandes lignes . Son œuvre ne comporte que très
peu de détails biographiques et peu de témoignages de ses contemporains nous sont parvenus ; ses
doxographes, (Denys d’Halicarnasse, Diogène Laërce, etc.), lui sont postérieurs de quelques siècles.
D'après ses biographes, notamment Diogène Laërce, Aristote aurait été doté d'un certain humour et
5
aurait soit bégayé, soit eu un cheveu sur la langue . Physiquement, il est petit, trapu, avec des jambes
grêles et de petits yeux enfoncés. Sa tenue vestimentaire est voyante et il n'hésite pas à porter des
bijoux.

1.1. Les années de jeunesse


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Aristote est né en -384 à Stagire , cité de Chalcidique située sur le golfe Strymoniquen 1, d’où son
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surnom de « Stagirite » . Son père, Nicomaque, est le médecin et ami du roi Amyntas III de Macédoine1,
tandis que sa mère, Phéstias, originaire de l'île d'Eubée, est sage-femme. Orphelin de père à onze ans,
8
il est élevé par son beau-frère, Proxène d'Atarnén , en Mysie. C'est à cette époque qu'il se lie d'amitié
9 10
avec Hermias d'Atarnée, futur tyran de Mysie . La famille d'Aristote prétend descendre de Machaon .
11
Vers -367, à dix-sept ans, il est admis à l’Académie de Platon ; il y reste vingt ans. Platon, ayant
remarqué sa vive intelligence, lui donne le droit d’enseigner la rhétorique en tant que répétiteur. Il
devient anagnoste de Platon, qui l'appelle « le liseur » ou « l'intelligence de l'école ». Cela n'empêchera
pas Aristote de rejeter la théorie des Idées de Platon, en se justifiant : « Ami de Platon, mais encore
plus de la vérité ». Formé et profondément influencé par les platoniciens, il ajoute : « ce sont des amis
qui ont introduit la doctrine des Idées. […] Vérité et amitié nous sont chères l'une et l'autre, mais c'est
pour nous un devoir sacré d'accorder la préférence à la vérité ».

1.2. Précepteur d'Alexandre


Durant la période où il enseigne à l'académie, Aristote suit la vie politique locale, mais sans pouvoir
y participer du fait de son statut de métèque. Quand Platon meurt vers -348/-347, son neveu Speusippe
lui succède. Aristote, dépité, part pour Atarnée avec son condisciple Xénocrate, départ peut-être
également lié à l'hostilité grandissante envers les Macédoniens. Peu de temps auparavant, le roi
Philippe II a participé à des massacres à Olynthe, une ville amie des Athéniens. À Atarnée, en Troade,
sur la côte d'Asie Mineure, Aristote rejoint Hermias d'Atarnée, un ami d'enfance, tyran d'Atarnée. La
Macédoine et Athènes ayant fait la paix (en -346), il se dirige vers le petit port d'Assos où il poursuit ses
recherches biologiques et commence à observer la faune marine. Il y ouvre une école de philosophie
inspirée par l'Académie. Au bout de trois ans, il se rend à Mytilène, dans l'île voisine de Lesbos, où il
ouvre une nouvelle école.
En -343, à la demande du roi Philippe II, il devient le précepteur du prince héritier, le futur Alexandre
le Grand, alors âgé de treize ans. Il lui enseigne les lettres et sans doute la politique, durant deux ou
trois ans. Lorsqu'Alexandre devient régent à l'âge de quinze ans, Aristote cesse d'être son précepteur,
mais reste toutefois à la cour durant les cinq années suivantes. Selon certains sources, Alexandre lui
aurait fourni des animaux provenant de ses chasses et expéditions afin qu'il les étudie, ce qui lui aurait
permis d'accumuler l'énorme documentation dont font preuve ses ouvrages de zoologie.


2
Ingemar Düring, Aristotle in the Ancient Biographical Tradition, Göteborg, Almqvist & Wiksell, 1957, 492 p.
3
René Antoine Gauthier et Jean-Yves Jolif, Introduction à l’Éthique à Nicomaque, t. I, 1958-1959.
4
Carlo Natali, Bios theoretikos: La vita di Aristotele e l'organizzazione della sua scuola, Bologne, Il Mulino, 1991, 213 p.
(ISBN 978-8815032225).
5
Morel 2003, p. 17.
6
Lucien de Samosate 2015, p. 371
7
Akamatsu 2001, p. 11.
8
Plus tard, il adopte le fils de Proxène, Nicanor.
9
Robert Blanché a présenté en 1966, dans Structures intellectuelles, l'hexagone logique, qui est une extension du carré
logique.
10
Pellegrin 2014, p. 9.
11
Ibid.

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ARISTOTE - LA PHILOSOPHIE

Vers -341, il recueille et épouse Pythias, nièce et fille adoptive d’Hermias, réfugiée à Pella, qui lui
donne une fille, prénommée elle aussi Pythias. Devenu veuf en -338, il prend pour seconde épouse une
femme de Stagire, Herpyllis, dont il a un fils qu’il nomme Nicomaque. L'Éthique à Nicomaque, qui porte
sur la vertu et la sagesse, porte une dédicacé soit à son père, soit à son fils qui s'appellent tous deux
Nicomaque. Cependant, selon Ivan Gobry, le père d'Aristote était déjà mort quand celui-ci était petit,
et son fils n'était pas encore né au moment de sa rédaction. Par conséquent, Nicomaque fils serait plutôt
l'éditeur de l’Éthique, aidé par Théophraste, et non le destinataire de la dédicace.
Aristote retourne à Athènes en 335 av. J.-C. à la suite de la prise de la ville par Philippe II.

1.3. Fondation du Lycée


Aristote fonde vers -335 sa troisième école, le Lycée, sur un terrain loué (Aristote est un métèque,
il n'a donc pas le droit à la propriété). Le Lycée est situé sur un lieu de promenade (peripatos), où le
maître et les disciples philosophent en marchant. Les aristotéliciens sont donc « ceux qui se promènent
près du Lycée » (Lukeioi Peripatêtikoi, Λύκειοι Περιπατητικοί) d'où le nom d'école péripatéticienne, qu'on
utilise parfois pour désigner l'aristotélisme. Le Lycée comprend une bibliothèque, un musée, etc..
Aristote donne deux types de cours : celui du matin, « acroamatique » ou « ésotérique », est réservé
aux disciples avancés ; celui de l'après-midi, « exotérique », est ouvert à tous. Aristote, quant à lui,
habite dans les bois du mont Lycabette. Sa troisième et dernière grande période de production se situe
au Lycée (-335/-323) au cours de laquelle il écrit vraisemblablement le livre VIII de la Métaphysique, les
Petits traités d'histoire naturelle, l’Éthique à Eudème, l'autre partie de l’Éthique à Nicomaque (livres IV,
V, VI), la Constitution d'Athènes, les Économiques.

1.4. Les dernières années


En -327, Alexandre fait mettre à mort Callisthène d'Olynthe, le neveu d'Aristote, ce qui amène ce
dernier à s'éloigner de son ancien élèven.
À la mort d’Alexandre le Grand, en -323, Aristote, menacé par le parti anti-macédonien de
Démosthène, estime prudent de fuir Athènes, fuite d'autant plus justifiée qu'Eurymédon, hiérophante à
Éleusis, porte contre lui une accusation d'impiété. Il lui reproche d'avoir composé un Hymne à Hermias
d'Atarnéen, genre de poème uniquement réservé au culte des dieux. Décidé à ne pas laisser les
Athéniens commettre un « nouveau crime contre la philosophie » - le premier étant la condamnation
à mort de Socrate - Aristote quitte Athènes avec sa famille : sa seconde femme, Herpyllis, et la fille
issue de son premier mariage, Pythias. En -322, Aristote meurt à Chalcis, la ville de sa mère, dans l'île
d'Eubée. Il est âgé de 62 ans. Son corps est transféré à Stagire. Théophraste, son condisciple et ami,
lui succède à la tête du Lycée. À l'époque de Théophraste et de son successeur, Straton de Lampsaque,
le Lycée connaît un déclin jusqu'à la chute d'Athènes en -86. L'école est refondée au premier siècle par
Andronicos de Rhodes et connaît un fort rayonnement durant le deuxième siècle jusqu'à ce que les
Goths et les Hérules saccagent Athènes en 267.

2. La philosophie
2.1. Apparences et opinions crédibles (endoxa)
Aristote fait plus confiance aux capacités perceptives des hommes que René Descartes.
La démarche d'Aristote est à l'opposé de celle de Descartes. Alors que le philosophe français
entame sa réflexion philosophique par un doute méthodologique, Aristote soutient au contraire que nos
capacités de perception et de cognition nous mettent en contact avec les caractéristiques et les divisions
du monde, ce qui n'exige donc pas un scepticisme constant. Pour Aristote, les apparences
(phainomena), les choses étranges que perçues, conduisent à penser notre place dans l'univers et à
philosopher. Une fois la pensée mise en éveil, il préconise de rechercher les opinions des gens sérieux
(endoxa vient de endoxos mot désignant un homme notable de haute réputation). Il ne s'agit pas de
prendre ces opinions crédibles comme des vérités, mais de tester leur capacité à rendre compte de la
réalité.

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ARISTOTE - LA SCIENCE

2.2. Philosophie et science


Dans le Protreptique, une œuvre de jeunesse, Aristote affirme que « la vie humaine implique
l'exigence de se faire philosophe, c'est-à-dire d'aimer (philein) et de rechercher la science, ou plus
précisément la sagesse (sophia) ». À cette époque, la philosophie est donc, pour lui, désir, de savoir.
La philosophie cherche in fine le bien des êtres humains. La philosophie pense la totalité. La science
ou, pour reprendre le mot d'Aristote, l'épistémè, traite des champs particuliers du savoir (physique,
mathématique, biologie etc.). La philosophie théorique est donc première par rapport à la praxis, terme
souvent traduit par « science pratique » et dont relève la politique : « Aristote distingue en effet entre
le bonheur que l'homme peut trouver dans la vie politique, dans la vie active et le bonheur philosophique
qui correspond à la théorie, c'est-à-dire à un genre de vie qui est consacré tout entier à l'activité de
l'esprit. Le bonheur politique et pratique n'est bonheur aux yeux d'Aristote que de façon secondaire ».
La distinction moderne entre philosophie et science date de la fin du xviiie siècle, elle est donc très
largement postérieure à Aristote. Elle est également postérieure à l'article « philosophie » de
l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert.

3. La science
3.1. Épistèmè (science) et technè (art, techniques)
Aristote distingue cinq vertus intellectuelles : la technè, l'épistèmè, la phronésis (prudence), la
sophia (sagesse) et le noûs (intelligence). La technè est souvent traduite par art ou technique, alors que
l'épistèmè se traduit par connaissance ou science. Toutefois, l'épistèmè ne correspond pas à la notion
de science moderne car elle n'inclut pas l'expérimentation. Alors que l'épistèmè est la science des
vérités éternelles, la technè (l'art, la technique) est consacrée au contingent et traite de ce que l'homme
crée. La médecine relève à la fois de l'épistèmè, car elle étudie la santé humaine, et de la technè, car il
faut soigner un malade, produire de la santé. Alors que l’épistèmè peut être apprise dans une école, la
technè vient de la pratique et de l'habitude.

All this technologie is making us antisocial

La science utilise la démonstration comme instrument de recherche. Démontrer, c'est montrer la


nécessité interne qui gouverne les choses, c'est en même temps établir une vérité par un syllogisme
fondé sur des prémisses assurées. La science démonstrative « part de définitions universelles pour
arriver à des conclusions également universelles ». Toutefois, dans la pratique, le mode de
démonstration des différentes sciences diffère selon la spécificité de leur objet.

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ARISTOTE - LA SCIENCE

La division ternaire des sciences (théorique, pratique et productive) n'inclut pas la logique, car celle-
ci a pour tâche de formuler « les principes d'une argumentation correcte que tous les domaines de
recherche ont en commun ». La logique, vise à établir à un haut niveau d'abstraction les normes
d'inférences (relations de cause à effet) qui doivent être suivies par quelqu'un cherchant la vérité et
d'éviter les inférences fallacieuses. Elle est développée dans un ensemble de travaux connus depuis le
Moyen Âge sous le nom d’Organon (mot voulant dire instrument en grec). Ce qu'on appelle « science
productive » relève de la technè et de la production (poïesis) ; la science pratique relève de la praxis
(action) et de l’épistèmè (science) en ce qu'elle cherche également des inférences stables à l'intérieur
d'une science.

3.2. Science spéculative ou contemplative


La science spéculative ou théorique (ἐπιστήμη) est désintéressée, elle constitue la fin en soi de l'âme
humaine et l'achèvement de la pensée. Elle constitue la meilleure utilisation que l'homme puisse faire
de son temps libre (skholè), durant lequel, détaché de ses préoccupations matérielles, il peut se
consacrer à la contemplation désintéressée du vrai. C'est la raison pour laquelle certains spécialistes
d'Aristote, comme Fred Miller, préfèrent parler de sciences contemplatives plutôt que théoriques. Il y a
autant de divisions de la science théorique qu'il y a d'objets d'étude, c'est-à-dire de champs différents
de réalité (genres, espèces, etc.) Aristote distingue la « philosophie première » – future métaphysique,
qui a pour objet d'étude la totalité de ce qui est – les mathématiques qui portent sur les nombres, c'est-
à-dire les quantités en général, tirées de la réalité par abstraction, et la physique ou philosophie
naturelle. La physique témoigne d'abord d'une volonté de comprendre l'univers comme un tout. Elle vise
davantage à résoudre des énigmes conceptuelles qu'à procéder à des recherches empiriques. Elle
recherche également les causes en général ainsi que la cause première et dernière de tout mouvement
en particulier. La philosophie naturelle d'Aristote ne se limite pas à la physique proprement dite. Elle
inclut la biologie, la botanique, l'astronomie et peut-être la psychologie.

3.3. Science pratique (praxis)


L'action (praxis), par opposition à la production (poïesis), est, selon Aristote, l'activité dont la fin est
immanente au sujet de l'activité (l'agent), par opposition à la production, activité dont la fin (l'objet
produit) est extérieure au sujet de l'activité. Les sciences pratiques touchent à l'action humaine, aux
choix à faire. Elles comprennent la politique et l'éthique. La science pratique (praxis) relève de la raison
pratique(|phronesis)

3.4. Science productive ou poïétique (τέχνη)


Il s'agit du savoir-faire ou de la technique, qui consiste en une disposition acquise par l'usage, ayant
pour but la production d'un objet qui n'a pas son principe en lui-même, mais dans l'agent qui le produit
(par opposition à une production naturelle). La technè étant au service d'une production, elle est du
domaine de l'utilité et de l'agrément, elle vise toujours le particulier et le singulier L'agriculture, la
construction de bateaux, la médecine, la musique, le théâtre, la danse, la rhétorique ressortent de la
science productive.

3.5. La science chez Aristote et chez Platon :


Hylémorphisme versus idéalisme
Selon Aristote, Platon conçoit « l'essence ou idée (eïdos) comme un être existant en soi, tout à fait
indépendamment de la réalité sensible » de sorte que la science doit aller au-delà du sensible pour
atteindre « des intelligibles, universels, immuables et existants en eux-mêmes ». Cette façon de voir
présente, selon lui, deux inconvénients majeurs : elle complique le problème en créant des êtres
intelligibles et elle conduit à penser les idées, l'universel, comme indépendants du sensible ce qui, selon
lui, nous écarte de la connaissance du réel.
Pour Aristote, l'essence ou la forme (eïdos morphè) ne peut exister qu'incarnée dans une matière
(hulé). Cela le conduit à élaborer « la thèse dite de l'hylémorphisme qui consiste à penser l'immanence,

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ARISTOTE - LA LOGIQUE

la nécessaire conjonction, en toute réalité existante, de la matière (hulè) et de la (morphè) qui l'informe
».
Mais, en procédant ainsi, il se trouve confronté au problème de l'universel. En effet, pour Platon,
cette question ne se pose pas puisque l'universel appartient au domaine des idées. Pour Aristote,
l'universel consiste plutôt en une intuition de la forme ou de l'essence et dans le fait de poser un énoncé,
telle la définition d'un homme comme « animal politique ».

4. La logique
4.1. L'Organon
L’Organon est constitué d'un ensemble de traités sur la façon de mener une réflexion juste. Le titre
du livre, « organon », qui signifie « instrument de travail », constitue une prise de position contre les
stoïciens pour lesquels la logique, est une part de la philosophie.
Le livre I, appelé Catégories, est consacré à la définition des mots et des termes. Le livre II, dédié
aux propositions, est nommé en grec Peri Hermeneias, c'est-à-dire « livre de l'interprétation ». Les
spécialistes le désignent généralement sous son appellation latine De Interpretatione. Le livre III, appelé
les Premiers Analytiques, traite du syllogisme en général. Le livre IV, appelé Seconds Analytiques, est
consacré aux syllogismes dont les résultats sont le fruit de la nécessité (ex anankês sumbanein), c'est-
à-dire sont les conséquences logiques de la prémisse (protasis). Le livre V, nommé Topiques, est dédié
aux règles de la discussion et aux syllogismes dont les prémisses sont probables (raisonnement
dialectique à partir d’opinions généralement acceptées). Enfin, le livre VI, appelé Réfutations
sophistiques, est considéré comme une section finale ou comme un appendice du livre V.
À l'intérieur du livre II De Interpretatione, certains chapitres sont particulièrement importants, tel le
chapitre 7 d'où dérive le carré logique ainsi que le chapitre 11 qui est à l'origine de la logique modale.

4.2. Enquête, démonstration et syllogisme


Dans les Premiers Analytiques, Aristote cherche à définir une méthode destinée à permettre une
compréhension scientifique du monde. Pour lui, le but d'une recherche ou d'une enquête est d'aboutir
à « un système de concepts et de propositions hiérarchiquement organisés, fondés sur la connaissance
de la nature essentielle de l'objet de l'étude et sur certains autres premiers principes nécessaires ».
Pour Aristote, « la science analytique (analytiké épistémè) […] nous apprend à connaître et à énoncer
les causes par le moyen de démonstration bien construite ». Le but est d'atteindre des vérités
universelles du sujet en lui-même en partant de sa nature. Dans les Seconds Analytiques, il aborde la
façon dont il faut procéder pour atteindre ces vérités. Pour cela, il faut d'abord connaître le fait, puis la
raison pour laquelle ce fait existe, puis, les conséquences du fait, et enfin, les caractéristiques du fait.
La démonstration aristotélicienne repose sur le syllogisme qu'il définit comme « un discours dans
lequel, certaines choses étant posées, quelque chose d'autre que ces données en résulte
nécessairement par le seul fait de ces données ».
Le syllogisme repose sur deux prémisses, une majeure et une mineure, desquelles on peut tirer une
conclusion nécessaire. Exemple :
Majeure : les êtres humains sont mortels.
Mineure : les femmes sont des êtres humains.
Conclusion : les femmes sont mortelles.
Un syllogisme scientifique doit pouvoir identifier la cause d'un phénomène, son pourquoi49. Ce mode
de raisonnement pose la question de la régression à l'infini qui survient, par exemple, quand un enfant
nous demande pourquoi telle chose fonctionne comme cela, et qu'une fois la réponse donnée, il nous
interroge sur le pourquoi de la prémisse de notre réponse. Pour Aristote, il est possible de mettre fin à
cette régression à l'infini en tenant certains faits venant de l'expérience (induction) ou venant d'une
intuition comme assez certains pour servir de base aux raisonnements scientifiques. Toutefois, pour lui,
la nécessité de tels axiomes doit pouvoir être expliquée à ceux qui les contesteraient.

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ARISTOTE - LA LOGIQUE

4.3. Définitions et catégories


4.3.1. Définition, essence, espèce, genre,
différence, prédicat
Une définition (horos, horismos) est pour Aristote, « un compte-rendu qui signifie que ce qui est, est
pour quelque chose (Logos ho to ti ên einai sêmanainei) ». Il veut signifier par là qu'une définition n'est
pas purement verbale, mais traduit l'être profond d'une chose, ce que les latins ont traduit par le mot
essentia (essence).
Il se pose alors l'une des questions centrales de la métaphysique aristotélicienne, qu'est-ce qu'une
essence ? Pour lui, seules les espèces (eidos) ont des essences. L'essence n'est donc pas propre à un
individu mais à une espèce qu'il définit par son genre (genos) et sa différence (diaphora). Exemple « un
être humain est un animal (genre) qui a la capacité de raisonner (différence) ».
Le problème de la définition pose celui du concept de prédicat essentiel. Une prédication est une
affirmation vraie, comme dans la phrase « Bucéphale est noir », qui présente une prédication simple.
Pour qu'une prédication soit essentielle, il ne suffit pas qu'elle soit vraie, il faut aussi qu'elle apporte une
précision. Tel est le cas quand on déclare que Bucéphale est un cheval. Pour Aristote, « Une définition
de X ne doit pas être seulement une prédication essentielle mais doit être également une prédication
seulement pour X ».

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ARISTOTE - LA LOGIQUE

4.3.2. Les catégories


Le mot catégorie dérive du grec katêgoria qui signifie prédicat ou attribut. Dans l'œuvre d'Aristote, la liste des dix catégories est présente dans Topiques
I.9, 103b20-25 et dans Catégories 4,1b25-2a4. Les dix catégories peuvent être interprétées de trois façons différentes : comme des sortes de prédicats ; comme
une classification de prédications ; comme des sortes d'entités.

Français Grec ancien Latin Question Exemple


1. Chose, Substance ousia substantia Qu'est-ce ? un humain, un cheval
2. Quantité, Grandeur poson quantitas Combien / De quelle taille, de un mètre, un kilo
quel poids est la chose ?
3. Qualité, Nature poion qualitas De quelle nature est-ce ? marron, savoureux
Quelle qualité possède-t-elle
?
4. Relation, Lien pros ti relatio Quel rapport avec une autre double, moitié, plus grand
personne ou une autre chose
?
5. Où, Lieu pou ubi Où est-ce ? sur la place du marché
6. Quand, Temps pote quando Quand est-ce ? hier, l'année dernière
7. Position, État keisthai situs Dans quelle position est-il ? allongé, assis
8. Avoir echein habitus Qu'est-ce qu'a la chose ou la porter une chaussure, être
personne ? armé
9. Faire, Effectuer poiein actio Que fait cette chose ? coupe, brûle
10. Passion (au sens de paschein passio Que subit la chose ? est coupé, est brûlé
subir)

Pour plus de détails voir Les Catégories dans une traduction de sœur Pascale Nau (op) sur Wikisource et par Barthélemy Saint-Hilaire (1844) sur remacle.org
avec original grec et notes [archive].

10
ARISTOTE - LA PSYCHOLOGIE : LE CORPS ET L'AME

4.4. La dialectique, Aristote contre Platon


Pour Platon, le mot « dialectique » a deux significations. Il s'agit d'abord de « l'art de procéder par
questions et réponses » pour arriver à la vérité. En ce sens, elle est au centre de la méthode
philosophique comme en témoignent les nombreux dialogues platoniciens. La dialectique est aussi,
pour Platon « l'art de définir rigoureusement une notion grâce à une méthode de division, ou méthode
dichotomique »55. Pour Aristote, au contraire, la dialectique n'est pas très scientifique, puisque son
argumentation est seulement plausible. Par ailleurs, il tient les divisions de la chose étudiée comme
subjectives et pouvant induire ce que l'on veut démontrer55. Malgré tout, pour lui, la dialectique est utile
pour tester certaines opinions crédibles (endoxa), pour ouvrir la voie à des principes premiers ou pour
se confronter à d'autres penseurs. D'une façon générale, le Stagirite assigne trois fonctions à la
dialectique : la formation des êtres humains, la conversation et la « science conduite d'une manière
philosophique (pros tas kata philosophian epistêmas) ».
Aristote et Platon reprochent aux sophistes d'utiliser le verbe, la parole, à des fins mondaines, sans
chercher la sagesse et la vérité, deux notions proches chez eux. Dans son livre Réfutations
sophistiques, Aristote va jusqu'à les accuser de recourir à des paralogismes, c'est-à-dire à des
raisonnements faux et parfois volontairement trompeurs.

5. La psychologie : le corps et l'âme


Aristote aborde la psychologie dans deux ouvrages, le De l'âme, qui aborde la question d'un point
de vue abstraite et le Parva Naturalia. La conception aristotélicienne de la psychologie est
profondément différente de celle des modernes. Pour lui, la psychologie est la science qui étudie l'âme
et ses propriétés. Aristote aborde la psychologie avec une certaine perplexité tant sur la manière de
procéder à l'analyse des faits psychologiques, que sur le fait de savoir s'il s'agit d'une science naturelle.
Dans De l’âme, l'étude de l'âme est déjà du domaine de la science naturelle ; dans le Parties des
Animaux, pas entièrement. Un corps est une matière qui possède la vie en puissance. Il n'acquiert la
vie réelle qu'à travers l'âme qui lui donne sa structure, son souffle de vie. Selon Aristote, l'âme n'est
pas séparée du corps pendant la vie. Elle l'est seulement quand la mort survient et que le corps ne se
meut plus. Aristote conçoit l'être vivant comme un corps animé (empsucha sômata), c'est-à-dire doté
d'une âme — qui se dit anima en latin et psuchè en grec. Sans l'âme, le corps n'est pas animé, pas
vivant. Aristote écrit à ce propos : « c'est un fait que l'âme disparue, l'être vivant n'existe plus et
qu'aucune de ses parties ne demeure plus la même, sauf quant à la configuration extérieure, comme,
dans la légende, les êtres changés en pierre ». Aristote, en opposition aux premiers philosophes, place
l'âme rationnelle dans le cœur plutôt que dans le cerveau. Selon lui, l'âme est aussi l'essence ou la
forme (eïdos morphè) des êtres vivants. Elle est le principe dynamique qui les meut et les guide vers
leurs fins propres, qui les pousse à réaliser leurs potentialités. Comme tous les êtres vivants ont une
âme, il s'ensuit que les animaux et les plantes entrent dans le champ de la psychologie. Toutefois, tous
les êtres vivants n'ont pas la même âme ou, plutôt, les âmes ne possèdent pas toutes les mêmes
fonctions. L'âme des plantes a seulement une fonction végétative, responsable de la reproduction, celle
des animaux possède à la fois des fonctions végétatives et sensitives ; enfin, l'âme des êtres humains
possède trois fonctions : végétative, sensitive et intellectuelle. À chacune des trois fonctions de l'âme
correspond une faculté. À la fonction végétative que l'on rencontre chez tous les vivants, correspond la
faculté de nutrition car la nourriture en tant que telle est nécessairement liée aux êtres vivants ; à la
fonction sensible correspond la perception ; à la fonction intellectuelle correspond l'esprit ou la raison
(nous) c'est-à-dire « la part de l'âme grâce à laquelle nous connaissons et comprenons » (De l’âme III
4, 429a99-10). L'esprit se situe à un niveau de généralité plus élevé que la perception et peut atteindre
la structure abstraite de ce qui est étudié. À ces trois fonctions, Aristote ajoute le désir, qui permet de
comprendre pourquoi un être animé engage une action en vue d'un but. Il suppose, par exemple, que
l'homme désire comprendre.

6. Biologie
6.1.1. Présentation
La science de la biologie est née de la rencontre sur l'île de Lesbos entre Aristote et Théophraste.
Le premier oriente ses études vers les animaux et le second vers les plantes45. En ce qui concerne

11
ARISTOTE - BIOLOGIE

Aristote, les ouvrages consacrés à la biologie représentent plus du quart de son œuvre et constituent
la première étude systématique du monde animal. Ils resteront sans égaux jusqu'au xvie siècle : le plus
ancien est Histoire des animaux, dans lequel Aristote accepte souvent des opinions communes sans
les vérifier. Dans Parties des animaux, il revient sur certaines affirmations antérieures et les corrige. Le
troisième ouvrage, Génération des animaux, est le plus tardif, car il est annoncé dans le précédent
comme devant le compléter. Il porte exclusivement sur la description des organes sexuels et leur rôle
dans la reproduction, tant chez les vertébrés que les invertébrés. Une partie porte sur l'étude du lait et
du sperme, ainsi que sur la différenciation des sexes. À ces trois ouvrages majeurs s'ajoutent des livres
plus brefs traitant d'un sujet particulier, tels Du Mouvement des animaux ou Marche des animaux. Ce
dernier livre illustre la méthode de l'auteur : « partir des faits, les comparer, puis par un effort de réflexion
essayer en les comprenant de les saisir avec exactitude ».
Rien n'est connu au sujet des recherches qu'il a menées avant d'écrire ces livres ; Aristote n'a laissé
aucune indication sur la façon dont il a recueilli les informations et dont il les a traitées. Pour James G.
Lennox, « il est important de garder à l'esprit que nous étudions des textes qui présentent, de manière
théorique et fortement structurée, les résultats d'une véritable investigation dont nous ne connaissons
que peu de détails ». Il est clair cependant qu'Aristote faisait un travail en équipe, particulièrement pour
les recherches historiques et que « le Lycée fut dès l'origine le centre d'une activité scientifique
collective, l'une des plus anciennes qu'il nous soit possible d'atteindre ». L'école réunie autour d'Aristote
ayant pris « l'habitude de l'investigation concrète menée avec méthode et rigueur », « l'observation et
l'expérience ont joué un rôle considérable dans la naissance de toute une partie de l'œuvre ».

6.1.2. La méthode
Dans Parties des animaux, composé vers 330, Aristote commence par établir des éléments de
méthode. L'étude des faits ne doit négliger aucun détail et l'observateur ne doit pas se laisser dégoûter
par les animaux les plus répugnants car « dans toutes les productions naturelles réside quelque chose
d'admirable » et il appartient au savant de découvrir en vue de quoi un animal possède une particularité
quelconque. Une telle téléologie permet à Aristote de voir dans les données qu'il observe une
expression de leur forme. Remarquant qu'« aucun animal n'a à la fois des défenses et des cornes » et
qu'« un animal à un seul sabot et deux cornes n'a jamais été observé », Aristote en conclut que la
nature ne donne que ce qui est nécessaire. De même, voyant que les ruminants ont plusieurs estomacs
et de mauvaises dents, il en déduit que l'un compense l'autre et que la nature procède à des sortes de
compensations.
Aristote aborde la biologie en scientifique et cherche à dégager des régularités. Il note à ce propos
: « l'ordre de la nature apparaît dans la constance des phénomènes considérés soit dans leur ensemble,
soit dans la majorité des cas » (Part.an., 663b27-8) : si les monstres (ferae), tel le mouton à cinq pattes,
sont des exceptions aux lois naturelles, ils sont malgré tout des êtres naturels. Simplement, leur essence
ou forme n'agit pas de la façon qu'il faudrait. Pour lui, l'étude du vivant est plus complexe que celle de
l'inanimé. En effet, l'être vivant est un tout organisé dont on ne peut pas détacher sans problème une
partie, comme dans le cas d'une pierre. D'où la nécessité de le considérer comme un tout (holon) et
non comme une totalité informe. D'où, également, la nécessité de n'étudier la partie qu'en se rapportant
à l'ensemble organisé dont elle est le membre.
Parfois, cependant, le désir d'accumuler le plus de renseignements possible l'amène à retenir sans
les examiner des affirmations inexactes :
« un ouvrage comme Recherches sur les animaux offre essentiellement un caractère ambigu: on y
trouve, côte à côte pourrait-on dire, des observations minutieuses, délicates, par exemple des données
précises sur la structure de l'appareil visuel de la taupe ou sur la conformation des dents chez l'homme
et l'animal, et des affirmations au contraire tout à fait inacceptables, qui constituent des erreurs graves
et parfois même grossières, telles que celles-ci : les testacés sont des animaux sans yeux, la femme
ne possède point le même nombre de dents que l'homme, et d'autres errements du même genre. »
En dépit de ces failles dues à des généralisations hâtives, surtout dans Histoire des animaux,
Aristote émet souvent des doutes envers des affirmations soutenues par ses devanciers, refusant par
exemple de croire à l'existence de serpents à corne ou d'un animal qui aurait trois rangées de dents. Il
critique volontiers des croyances naïves et leur oppose des observations précises et personnelles d'une
grande justesse. En somme, il a laissé « une œuvre incomparable par la richesse des faits et des idées,
surtout si l'on se reporte à l'époque qui l'a vu naître », justifiant ce témoignage de Darwin : « Linné et

12
ARISTOTE - LA PHYSIQUE

Cuvier ont été mes deux dieux dans de bien différentes directions, mais ils ne sont que des écoliers par
rapport au vieil Aristote ».
Aristote ne se contente pas de décrire les aspects physiologiques, mais s'intéresse aussi à la
psychologie animale, montrant que « la conduite et le genre de vie des animaux diffèrent selon leur
caractère et leur mode d'alimentation, et que dans la plupart d'entre eux se trouvent les traces d'une
véritable vie psychologique analogue à celle de l'homme, mais d'une diversité d'aspects bien moins
marquée ».
Tout indique que les ouvrages de biologie étaient accompagnés de plusieurs livres de Planches
anatomiques établies à la suite de dissections minutieusement effectuées, mais malheureusement
disparues. Celles-ci représentaient notamment le cœur, le système vasculaire, l'estomac des ruminants
et la position de certains embryons85. Les observations relatives à l'embryogenèse sont
particulièrement remarquables : « l'apparition précoce du cœur, la description de l'œil du poussin, ou
encore l'étude fouillée du cordon ombilical et des cotylédons de la matrice sont d'une exactitude parfaite
». Il a ainsi observé des embryons de poussins à divers stades de leur développement, après une
couvée de trois jours, de dix jours ou de vingt jours —synthétisant des observations qui ont été
nombreuses et continues.

6.1.3. Classification des êtres vivants


Aristote s'est efforcé de classifier les animaux de façon cohérente, tout en utilisant le langage
courant. Il pose comme distinctions de base le genre et l'espèce, distinguant les animaux à sang
(vertébrés) et les animaux non sanguins ou invertébrés (il ne connait pas les invertébrés complexes
possédant certains types d'hémoglobine). Les animaux sanguins sont d'abord divisés en quatre grands
groupes : les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes ovipares et les quadrupèdes vivipares. Puis il
élargit ce dernier groupe pour y inclure les cétacés, le phoque, les singes et, dans une certaine mesure,
l'homme, constituant ainsi la grande classe des mammifères89. De même, il distingue quatre genres
d'invertébrés : les crustacés, les mollusques, les insectes et les testacés90. Loin d'être rigides, ces
groupes présentent des caractères communs du fait qu'ils participent d'un même ordre ou d'un même
embranchement. La classification des vivants par Aristote contient des éléments qui ont été utilisés
jusqu'au xixe siècle. En tant que naturaliste, Aristote ne souffre pas de la comparaison avec Cuvier :
« Le résultat atteint est étonnant : partant des données communes, et ne leur faisant subir, en
apparence, que des modifications assez légères, le naturaliste arrive néanmoins à une vision du monde
animal d'une objectivité et d'une pénétration toute scientifique, dépassant nettement les essais du
même ordre qui furent tentés jusqu'à la fin du xviiie siècle. Par surcroît, et comme sans effort, de grandes
hypothèses sont suggérées : la supposition d'une influence du milieu et des conditions d'existence sur
les caractères de l'individu (taille, fécondité, durée de la vie); l'idée d'une continuité entre les êtres
vivants, de l'homme à la plante la plus humble, continuité qui n'est point homogénéité et va de pair avec
les diversités profondes; la pensée enfin que cette continuité implique un développement progressif,
intemporel puisque le monde est éternel. »
Aristote pense que les créatures sont classées suivant une échelle de perfection allant des plantes
à l'homme. Son système comporte onze degrés de perfection classés en fonction de leur potentialité à
la naissance. Les plus hauts animaux donnent naissance à des créatures chaudes et mouillées, les
plus bas à des œufs secs et froids. Pour Charles Singer, « rien n'est plus remarquable que les efforts
[d'Aristote] pour [montrer] que les relations entre choses vivantes constituent une scala naturæ ou «
échelle des êtres » ».
Au total, on dénombre 508 noms d'animaux « très inégalement répartis entre les huit grands genres
» : 91 mammifères, 178 oiseaux, 18 reptiles et amphibiens, 107 poissons, 8 céphalopodes, 17
crustacés, 26 testacés et 67 insectes et apparentés.

7. La physique
7.1. La physique comme science de la nature
La physique est la science de la nature (« physique » vient du grec phusis (ϕύσις) signifiant « nature
»). Pour Aristote, son objet est l'étude des êtres inanimés et de leurs composants (terre, feu, eau, air,

13
ARISTOTE - LA PHYSIQUE

éther). Cette science ne vise pas comme aujourd'hui à transformer la nature. Au contraire elle cherche
à la contempler.
Selon Aristote, les êtres naturels, quels qu'ils soient (pierre, vivants, etc.), sont constitués des quatre
premiers éléments d'Empédocle auxquels il ajoute l'éther, qui occupe ce qui est au-dessus de la Terre.
la Terre, qui est froide et sèche : correspond de nos jours à l'idée de solide.
l'Eau, qui est froide et humide : c'est de nos jours l'idée de liquide.
l'Air, qui est chaud et humide : c'est de nos jours l'idée de gaz.
le Feu, qui est chaud et sec : correspond de nos jours à l'idée de plasma et de chaleur.
l'Éther, substance divine dont sont faites les sphères célestes et les corps lourds (étoiles et planètes).
La nature, selon Aristote, possède un principe interne de mouvement et de repos98. La forme,
l'essence des êtres, détermine la fin, de sorte que, pour le Stagirite, la nature est à la fois cause motrice
et fin (Part, an., I, 7,64Ia27)99. Il écrit (Méta., Δ4, 1015ab14-15) : « La nature, dans son sens primitif et
fondamental, c'est l'essence des êtres qui ont, en eux-mêmes et en tant que tels, leur principe de
mouvement ». Il établit également une distinction entre les êtres naturels, qui ont ce principe en eux-
mêmes, et les êtres artificiels, créés par l'homme et qui ne sont soumis à un mouvement naturel que
par la matière qui les compose, de sorte que pour lui : « l'art imite la nature ».
Par ailleurs, dans la pensée d'Aristote, la nature est dotée d'un principe d'économie, ce qu'il traduit
par son célèbre précepte : « la nature ne fait rien en vain ni rien de superflu ».

7.2. Les quatre causes


Aristote développe une théorie générale des causes qui traverse l'ensemble de son œuvre. Si, par
exemple, nous voulons savoir ce qu'est une statue de bronze, nous devrons connaître la matière dont
elle est faite (cause matérielle), la cause formelle (ce qui lui donne forme, par exemple, la statue
représente Platon), la cause efficiente (le sculpteur) et la cause finale (garder mémoire de Platon). Pour
lui, une explication complète requiert d'avoir pu mettre en lumière ces quatre causes61.
Français Définitions et/ou exemples
1. Cause matérielle. Elle est définie par la nature de la matière première dont l'objet est composé (le
mot nature pour Aristote se réfère à la fois à la potentialité du matériau et à sa forme finie ultime).
2. Cause formelle. Ce concept fait référence à celui de forme dans la philosophie
aristotélicienne. Par exemple la cause formelle d'une statue d'Hermès est de ressembler à Hermès.
3. Cause efficiente. C'est par exemple le sculpteur qui sculpte la statue d'Hermès.
4. Cause finale. En grec, telos. C'est le but ou la fin de quelque chose. C'est la raison pour
laquelle une statue d'Hermès a été réalisée. Les spécialistes d'Aristote estiment en général que, pour
lui, la nature a ses propres buts, différents de ceux des hommes.

7.3. Substance et accident, acte et puissance,


changement
Chez Aristote, la substance est ce qui appartient nécessairement à la chose alors que l'accident est
« ce qui appartient vraiment à une chose, mais qui ne lui appartient ni nécessairement ni la plupart du
temps » (Mét., Δ30, 1025a14).
La puissance ou potentialité (dunamis) fait écho à ce que pourrait devenir l'être. Par exemple, un
enfant peut, en puissance, apprendre à lire et à écrire : Il en a la capacité. La puissance est le principe
d'imperfection, et celui-ci est modifié par l'acte, qui entraîne le changement.
L'acte (energeïa) « c'est ce qui produit l'objet fini, la fin. C'est l'acte, et c'est en vue de l'acte que la
puissance est conçue » (Mét., θ8, 1050a9).
L'entéléchie (en telos echeïn) « signifie littéralement le fait d'avoir (echein) en soi sa fin (telos), le fait
d'atteindre progressivement sa fin et son essence propre ».

14
ARISTOTE - COSMOLOGIE

Ces notions permettent au philosophe d'expliquer le mouvement et le changement. Aristote


distingue quatre types de mouvement : en substance, en qualité, en quantité et en lieu. Le mouvement,
chez lui, est dû à un couple : un pouvoir (ou potentialité) actif, extérieur et opératif, et une capacité
passive ou potentialité interne qui se trouve dans l'objet subissant le changement. L'entité cause d'un
changement transmet sa forme ou essence à l'entité touchée. Par exemple, la forme d'une statue se
trouve dans l'âme du sculpteur, avant de se matérialiser par le biais d'un instrument dans la statue.
Enfin, pour lui, dans le cas où il existe une chaîne de causes efficientes, la cause du mouvement réside
dans le premier maillon.
Pour qu'il y ait changement, il faut qu'il y ait une potentialité, c'est-à-dire que la fin inscrite dans
l'essence n'ait pas été atteinte. Toutefois, le mouvement effectif n'épuise pas forcément la potentialité,
ne conduit pas forcément à la pleine réalisation de ce qui est possible. Aristote distingue entre le
changement naturel (phusei), ou en accord avec la nature (kata phusin), et les changements forcés
(biâi) ou contraires à la nature (para phusin). Aristote suppose donc en quelque sorte que la nature
régule le comportement des entités et que les changements naturels et forcés forment une paire
contraire. Les mouvements que nous voyons s'effectuer sur Terre sont rectilignes et finis ; la pierre
tombe et reste au repos, les feuilles volent et tombent, etc. Ils sont donc imparfaits, comme l'est de
façon générale le monde sublunaire. Au contraire, le monde supralunaire, celui de l'éther « inengendré,
indestructible, exempt de croissance et d'altération », est celui du mouvement circulaire, éternel.
Le mouvement et l'évolution n'ont pas de commencement, car la survenue du changement suppose
un processus antérieur. De sorte qu'Aristote postule que l'univers dépend d'un mouvement éternel,
celui des sphères célestes qui, lui-même, dépend d'un moteur éternellement agissant. Toutefois, à la
différence de ce qui se passe habituellement chez lui, le premier moteur ne transmet pas la puissance
agissante dans un processus de cause à effet. En effet, pour Aristote, l'éternité justifie la finitude
causale de l'univers. Pour comprendre cela il faut se souvenir que, selon lui, si les hommes sont issus
sans fin, par engendrement par des parents (chaîne causale infinie), sans le soleil, sans sa chaleur
(chaîne causale finie), ils ne pourraient pas vivre.
Pour Aristote, « c'est en percevant le mouvement que nous percevons le sens » (Phys., IV, 11,
219). Toutefois, les êtres éternels (les sphères célestes) échappent au temps, tandis que les êtres du
monde sublunaire sont dans le temps qui est mesuré à partir des mouvements des sphères célestes.
Comme ce mouvement est circulaire, le temps est également circulaire d'où le retour régulier des
saisons. Le temps nous permet de percevoir le changement et le mouvement. Il marque une différence
entre un avant et un après, un passé et un futur. Il est divisible mais sans parties. Il n'est ni corps ni
substance et, pourtant, il est.
Il rejette le point de vue des atomistes et considère qu'il est absurde de vouloir réduire le changement
à des mouvements élémentaires insensibles. Pour lui, « la distinction de la «puissance» et de l'«acte»,
de la «matière» et de la «forme», permet de rendre compte de tous les faits ».

8. Cosmologie
8.1. Monde sublunaire et supralunaire
Dans le Traité du ciel et Météorologiques, Aristote démontre que la Terre est sphérique et qu'il est
absurde de la présenter comme un disque plat. Il avance comme arguments que les éclipses de Lune
montrent des sections courbes et que même un léger déplacement du nord vers le sud entraîne une
altération manifeste de la ligne d'horizon. Il divise le globe en cinq zones climatiques correspondant à
l'inclinaison des rayons du soleil : deux zones polaires, deux zones tempérées habitables de chaque
côté de l'équateur et une zone centrale à l'équateur rendue inhabitable en raison de la forte chaleur qui
y règne. Il estime la circonférence de la Terre à 440 000 stades, soit près du double de la réalité. La
conception géocentrique d'Aristote, conjointement avec celle de Ptolémée, dominera la réflexion durant
plus d'un millénaire116. Cette conception du cosmos, Aristote la tient cependant en grande partie
d'Eudoxe de Cnide (dont il perfectionne la théorie des sphères), à la différence près qu'Eudoxe ne
défend aucunement une position réaliste, comme le fait Aristote. Ptolémée non plus ne soutient pas
cette position réaliste : sa théorie et celle d'Eudoxe ne sont pour eux que des modèles théoriques qui
permettent le calcul. C'est donc l'influence de l'aristotélisme qui fait apparaître le système ptoléméen
comme la « réalité » du cosmos dans les réflexions philosophiques, jusqu'au xve siècle.

15
ARISTOTE - LA METAPHYSIQUE

Aristote distingue deux grandes régions dans le cosmos : le monde sublunaire, le nôtre, et le monde
supralunaire, celui du ciel et des astres, qui sont éternels et n'admettent aucun changement car ils sont
constitués d'éther et possèdent une vie véritablement divine et qui se suffit à elle-même. La Terre est
nécessairement immobile mais est au centre d'une sphère animée d'un mouvement de rotation continu
et uniforme; le reste du monde participe d'une double révolution, l'une propre au « premier Ciel » faisant
une révolution diurne d'orient vers l'occident tandis que l'autre fait une révolution inverse d'occident en
orient et se décompose en autant de révolutions distinctes qu'il y a de planètes. Ce modèle se complique
encore du fait que ce ne sont pas les planètes qui se meuvent, mais les sphères translucides sur
l'équateur desquelles elles sont fixées : il fallait trois sphères pour expliquer le mouvement de la lune,
mais quatre pour chacune des planètes.

8.2. Influence de la cosmologie sur la science et sur


la représentation du monde
Selon Koyré la cosmologie aristotélicienne conduit d'une part à concevoir le monde comme un tout
fini et bien ordonné où la structure spatiale incarne une hiérarchie de valeur et de perfection : « « au-
dessus » de la terre lourde et opaque, centre de la région sublunaire du changement et de la corruption
», s'élèvent « les sphères célestes des astres impondérables, incorruptibles et lumineux… ». D'autre
part, en science, cela conduit à voir l'espace comme un « ensemble différencié de lieux intramondains
», qui s'opposent à « l'espace de la géométrie euclidienne – extension homogène et nécessairement
infinie ». Cela a pour conséquence d'introduire dans la pensée scientifique des considérations basées
sur les notions de valeur, de perfection, de sens ou de fin, ainsi que de lier le monde des valeurs et le
monde des faits.

9. La métaphysique
Le mot métaphysique n’est pas connu d’Aristote, qui emploie l'expression philosophie première.
L'ouvrage appelé Métaphysique est composé de notes assez hétérogènes. Le terme « métaphysique »
lui a été attribué au ier siècle parce que les écrits qui le composent étaient classés « après la Physique
» dans la bibliothèque d'Alexandrie. Le préfixe meta pouvant signifier après ou au-delà, le terme « méta-
physique » (meta ta phusika), peut être interprété de deux manières. Tout d'abord, il est possible de
comprendre que les textes doivent être étudiés après la physique. Il est également possible d'entendre
le terme comme signifiant que l'objet des textes est hiérarchiquement au-dessus de la physique. Même
si, dans les deux cas, il est loisible de percevoir une certaine compatibilité avec le vocable aristotélicien
de philosophie première, l'emploi d'un mot différent est souvent perçu par les spécialistes comme le
reflet d'un problème, d'autant que les textes réunis sous le nom de métaphysique sont traversés par
deux questionnements distincts. D'un côté, la philosophie première est vue comme « science des
premiers principes et des premières causes », c'est-à-dire du divin ; il s'agit là d'un questionnement
maintenant appelé théologique. D'un autre côté, les livres Γ et K sont traversés par un questionnement
ontologique portant sur « la science de l'être en tant qu'être ». De sorte qu'on parle parfois d'une «
orientation onto-théologique » de la philosophie première. Pour compliquer les choses, Aristote
semble, dans certains livres (le livre E en particulier), introduire la question ontologique du livre gamma
(qu'est-ce qui fait que tout ce qui est est ?) à l'intérieur d'une question de type théologique (quelle est la
première cause qui amène à l'être l'ensemble de ce qui est ?).

9.1. Physique et métaphysique


Au livre E chapitre 1, Aristote note : « […] s'il n'y avait pas d'autre substance que celles qui sont
constituées par la nature, la physique serait science première. Mais s'il existe une substance immobile,
la science de cette substance doit être antérieure et doit être la philosophie première » (E1, 1026a28-
30)124. Aussi, si la physique étudie l'ensemble forme-matière, la métaphysique ou philosophie
première étudie la forme en tant que forme c'est-à-dire le divin « présent dans cette nature immobile et
séparée » (E1, 1026a19-21). Pour un spécialiste comme A. Jaulin, la métaphysique étudie donc « les
mêmes objets que la physique, mais dans la perspective de l'étude de la forme ».
Pour Aristote, alors que la physique étudie les mouvements naturels, c'est-à-dire occasionnés par
le principe propre à la matière, la métaphysique étudie les « moteurs non mus », ceux qui font mouvoir
les choses sans être eux-mêmes mus. « Les deux substances sensibles [la matière, et la substance

16
ARISTOTE - LA METAPHYSIQUE

composée] sont l'objet de la Physique, car elles impliquent le mouvement ; mais la substance immobile
est l'objet d'une science différente [la philosophie première] »).
Dès lors, « la Métaphysique est bien la science de l'essence, et sont universels, d'autre part, les
«axiomes» qui expriment au fond la nature de Dieu ».

9.2. Dieu comme premier moteur et théologie


négative
Dans le livre intitulé Métaphysique, Aristote décrit dieu comme le premier moteur immuable,
incorruptible, et le définit comme la pensée de la pensée (νοήσεως νόησις, « noeseos noesis »), c'est-
à-dire comme un être qui pense sa propre pensée, l'intelligence et l'acte d'intelligence étant une seule
et même chose en dieu : « L'Intelligence suprême se pense donc elle-même… et sa Pensée est pensée
de pensée ». Il est en ce sens une forme ou un acte sans matière qui lance l'ensemble des mouvements
et qui, par la suite, actualise l'ensemble de ce qui est.
Chez Aristote, dieu ou le premier moteur est absolument transcendant, de sorte qu'il est difficile de
le décrire autrement que de façon négative, c'est-à-dire par rapport à ce que les hommes n'ont pas.
Pour Céline Denat, « Le Dieu aristotélicien, jouissant d'une vie parfaite consistant dans l'activité pure
de la contemplation intelligible, constitue assurément en quelque manière pour l'homme « un idéal », le
modèle d'une existence dénuée des imperfections et des limites qui nous sont propres ». Toutefois,
cette théologie négative, qui influencera les néo-platoniciens, n'est pas assumée par Aristote. Pierre
Aubenque note : « La négativité de la théologie est simplement rencontrée sur le mode de l'échec ; elle
n'est pas acceptée par Aristote comme la réalisation de son projet qui était incontestablement de faire
une théologie positive ».

9.3. L'ontologie aristotélicienne


La question ontologique de l'être en tant qu'être n'est pas abordée chez Aristote comme étant
l'étude d'une matière constituée par l'être en tant qu'être, mais comme l'étude d'un sujet, l'être, vue sous
l'angle en tant qu'être. Pour Aristote, le mot « être » a plusieurs sens. Le premier sens est celui de
substance (ousia), le second, celui de quantité, de qualités, etc., de cette substance. Malgré tout, pour
lui, la science de l'être en tant qu'être est surtout centrée sur la substance. Poser la question « qu'est-
ce que l'être ? » revient à poser la question « qu'est-ce que la substance ? ». Aristote aborde au livre
de la Métaphysique le principe de non contradiction (PNC), c'est-à-dire que « le même attribut ne peut
à la fois être attribué et ne pas être attribué au même sujet » (Meta 1005b19). Si ce principe est central
pour Aristote, il n'essaye pas de le prouver. Il préfère montrer que cette hypothèse est nécessaire, si
on veut que les mots aient un sens.
En Métaphysique Z.3, Aristote présente quatre explications possibles de ce qu'est la substance de
x. Elle peut être « (i) l'essence de x ou (ii) des prédicats universels de x, ou (iii) un genre auquel x
appartient, ou (iv) un sujet dont x est le prédicat ». Pour Marc Cohen, « une forme substantielle est
l'essence de la substance, et cela correspond à une espèce. Puisqu'une forme substantielle est une
essence, elle est ce qui est dénoté par le definiens de la définition. Puisque seuls les universaux sont
définissables, les formes substantielles sont des universaux ». Le problème est que si Aristote en
Métaphysique Z.8 semble penser que les formes substantielles sont des universaux, en Métaphysique
Z.3, il exclut cette possibilité. D'où deux lignes d'interprétation. Pour Sellars (1957), Hartman (1977),
Irwin (1988) et Witt (1989), les formes substantielles ne sont pas des universaux et il y a autant de
formes substantielles qu'il y a de types particuliers d'une chose. Pour d'autres, (Woods (1967), Owen
(1978), Code (1986), Loux (1991) et Lewis (1991)), Aristote ne veut pas dire en Z.13 que les universaux
ne sont pas une substance mais quelque chose de plus subtil qui ne s'oppose pas « à ce qu'il n'y ait
qu'une forme substantielle pour tous les particuliers appartenant à la même espèce ».
En Z.17, Aristote émet l'hypothèse que la substance est, à la fois, principe et cause. En effet, s'il
existe quatre types de causes (matérielle, formelle, efficiente et finale), une même chose peut appartenir
à plusieurs types de causes. Par exemple, dans le De Anima (198a25), il soutient que l'âme peut être
cause efficiente, formelle et finale. De sorte que l'essence n'est pas seulement une cause formelle, elle
peut être aussi une cause efficiente et finale. Pour le dire simplement, pour Aristote, Socrate est un
homme « parce que la forme ou l'essence de l'homme est présente dans la chair et les os qui constituent
» son corps.

17
ARISTOTE - L’ETHIQUE

Si Aristote en Métaphysique Z, distingue matière et corps, dans le livre θ, il distingue entre réalité
et potentialité. Tout comme la forme a priorité sur la matière, la réalité a priorité sur la potentialité pour
deux raisons. Tout d'abord, la réalité est la fin, c'est pour elle que la potentialité existe. Ensuite, la
potentialité peut ne pas devenir une réalité, elle est donc périssable et à ce titre inférieure à ce qui est
car « ce qui est éternel doit être entièrement réel ».
Pour Pierre Aubenque, l'ontologie d'Aristote est une ontologie de la scission entre l'essence
immuable et l'essence sensible. De sorte que c'est la médiation de la dialectique qui rend possible une
unité « proprement ontologique, c'est-à-dire qui ne tient qu'au discours que nous tenons sur elle et qui
s'effondrerait sans lui ».

10. L’éthique
Aristote a abordé les questions éthiques dans deux ouvrages, l’Éthique à Eudème et l’Éthique à
Nicomaque. Le premier est rattaché à la période antérieure à la fondation du Lycée, entre les années
348 à 355, et présente un premier état de sa pensée sur le sujet, dans un exposé simple et accessible,
dont des morceaux seront repris plus tard dans l’Éthique à Nicomaque. Les deux livres ont plus ou
moins les mêmes préoccupations. Ils débutent par une réflexion sur l'eudémonisme, c'est-à-dire sur le
bonheur ou l'épanouissement. Ils se poursuivent par une étude sur la nature de la vertu et de
l'excellence. Enfin, Aristote aborde les traits de caractères nécessaires pour parvenir à cette vertu
(arété).
Pour Aristote, l'éthique est un champ de la science pratique dont l'étude doit permettre aux êtres
humains de vivre une vie meilleure. D'où l'importance des vertus éthiques (justice, courage, tempérance
etc.), vues comme un mélange de raison, d'émotions et d'aptitudes sociales. Toutefois, Aristote, à la
différence de Platon, ne croit pas que « l'étude des sciences et de la métaphysique soit un prérequis à
une pleine compréhension de notre bien ». Pour lui, la vie bonne exige que nous ayons acquis « la
capacité de comprendre en chaque occasion quelles sont les actions les plus conformes à la raison ».
L'important n'est pas de suivre des règles générales mais d'acquérir « à travers la pratique les aptitudes
délibératives, émotionnelles et sociales qui nous rendent capable de mettre notre compréhension
générale du bien-être en pratique ». Il n'a pas pour but de « savoir ce qu’est la vertu en son essence »
mais de montrer comment faire afin de devenir vertueux.
Aristote considère l'éthique comme un champ autonome qui ne requiert aucune expertise dans
d'autres champs. Par ailleurs, la justice est différente du bien commun et inférieure à lui. Aussi, à la
différence de Platon pour qui justice et bien commun doivent être recherchés pour eux-mêmes et pour
leurs résultats, pour Aristote, la justice doit être recherchée seulement pour ses conséquences.

10.1. Le bien : une notion centrale


Toute action tend vers un bien qui est sa fin. Ce qu'on nomme le bien suprême, ou le souverain bien,
est appelé par Aristote eudaimonia et désigne à la fois le bonheur et l'eu zën, le bien vivre. Être
eudaimon est la plus haute fin de l'être humain, celle à laquelle toutes les autres fins (santé, richesse,
etc.) sont subordonnées. C'est la raison pour laquelle le philosophe Jean Greisch proposait de traduire
le terme eudaimonia (εὐδαιμονία), par épanouissement plutôt que par bonheur. Pour Aristote, le bien
suprême a trois caractéristiques : il est désirable par lui-même ; il n'est pas désirable pour la recherche
d'autres biens ; les autres biens sont désirables à la seule fin de l'atteindre. Aussi Aristote fait-il de
l'éthique une science constitutive de la politique : « pour la conduite de la vie, la connaissance de ce
bien est d’un grand poids (…) et dépend de la science suprême et architectonique par excellence (qui)
est manifestement la politique car c’est elle qui détermine quelles sont parmi les sciences celles qui
sont nécessaires dans les cités ».La fin ultime de l'être humain est aussi liée à l'ergon, c'est-à-dire à sa
tâche, à sa fonction qui, pour lui, consiste à utiliser la part rationnelle de l'homme de manière conforme
à la vertu (ἀρετή, « aretê ») et à l'excellence. Pour vivre bien, nous devons pratiquer des activités « qui
durant toute notre vie actualisent les vertus de la partie rationnelle de l'âme ».
Il existe diverses conceptions du bonheur. La forme la plus commune est constituée par le plaisir,
mais ce type de bonheur est propre « aux gens les plus grossiers » car il est à la portée des animaux.
Une forme supérieure de bonheur est celui que donne l'estime de la société, car « on cherche à être
honoré par les hommes sensés et auprès de ceux dont on est connu, et on veut l’être pour son
excellence ». Cette forme de bonheur est parfaitement satisfaisante car « la vie des gens de bien n’a
nullement besoin que le plaisir vienne s’y ajouter comme un surcroît postiche, mais elle a son plaisir en

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ARISTOTE - L’ETHIQUE

elle-même ». Il existe cependant un bonheur encore supérieur : c'est celui que procure la contemplation,
entendue comme recherche de la vérité, de ce qui est immuable, de ce qui trouve sa fin en elle-même.
Il s'agit là de quelque chose de divin : « ce n'est pas en tant qu'homme qu'on vivra de cette façon, mais
en fonction de l'élément divin qui est présent en nous ». Aristote consacre à cette forme de bonheur
l'entièreté du dernier livre de son Éthique.
Il ne faut pas confondre richesse et bonheur : « Quant à la vie de l’homme d’affaires, c’est une vie
de contrainte, et la richesse n’est évidemment pas le bien que nous cherchons : c’est seulement une
chose utile, un moyen en vue d’une autre chose ».

10.2. Théorie des vertus


Aristote distingue deux sortes de vertus : les vertus intellectuelles, qui « dépendent dans une large
mesure de l’enseignement reçu » et les vertus morales, qui sont « le produit de l’habitude » : « c’est en
pratiquant les actions justes que nous devenons justes, les actions modérées que nous devenons
modérés, et les actions courageuses que nous devenons courageux ». Dans les deux cas, ces vertus
sont en nous seulement à l'état de puissance. Tous les hommes libres naissent avec la potentialité de
devenir moralement vertueux. La vertu ne peut pas être simple bonne intention, elle doit être aussi
action et réalisation. Elle dépend du caractère (ethos) et de l'habitude de bien faire que les individus
doivent acquérir. La prudence est la sagesse pratique par excellence.
Les vertus intellectuelles comprennent :
la science (épistémè), qui s'appuie sur l'induction et procède par syllogisme ;
l'art (technè), qui est « une certaine disposition accompagnée de règle vraie », telle l'architecture ;
la prudence (phronesis) ou « l'art de délibérer correctement sur ce qui est bon et avantageux » ;
la compréhension intuitive (noûs) qui est la saisie des principes ;
la sagesse théorique (sophia), considérée comme « la plus achevée des formes du savoir ».
Une personne intempérante ne suit pas la raison mais les émotions. Or, la vertu morale est une voie
moyenne entre deux vices, l'un par excès et l'autre par défaut : « c’est tout un travail que d’être vertueux.
En toute chose, en effet, on a peine à trouver le moyen ». Il existe chez Aristote quatre formes d'excès
: « (a) l'impétuosité causée par le plaisir, (b) l'impétuosité causée par la colère, (c) la faiblesse causée
par le plaisir, (d) la faiblesse causée par la colère ».
« En toute chose, enfin il faut surtout se tenir en garde contre ce qui est agréable et contre le plaisir,
car en cette matière nous ne jugeons pas avec impartialité ». Une personne qui se maîtrise et fait preuve
de tempérance bien qu'elle soit soumise aux passions (pathos) conserve la force de suivre la raison et
fait preuve d'auto-discipline. Celle-ci se renforce par l'habitude : « c’est en nous abstenant des plaisirs
que nous devenons modérés, et une fois que nous le sommes devenus, c’est alors que nous sommes
le plus capables de pratiquer cette abstention ».
En revanche, il y a des gens qui ne croient pas à la valeur des vertus. Aristote les qualifie de mauvais
(kakos, phaulos). Leur désir de domination ou de luxe ne connait pas de borne (pleonexia) mais les
laisse insatisfaits, car incapables d'arriver à l'harmonie intérieure. Comme Platon, il estime que
l'harmonie intérieure est nécessaire pour vivre une vie bonne. On mène une mauvaise vie quand on se
laisse dominer par des forces psychologiques irrationnelles qui nous entraînent vers des buts extérieurs
à nous-mêmes.

10.3. Désir, délibération et souhait rationnel


« Il y a dans l’âme trois facteurs prédominants qui déterminent l’action et la vérité : sensation, intellect
et désir. Malheureusement, nos désirs ne mènent pas forcément au bien, mais peuvent conduire à
favoriser la satisfaction immédiate, la dispersion : nous désirons une chose parce qu'elle nous semble
bonne, plutôt qu'elle ne nous semble bonne parce que nous la désirons ». Pour bien agir, l'homme doit
être guidé par la raison : « de même que l’enfant doit vivre en se conformant aux prescriptions de son
gouverneur, ainsi la partie concupiscible de l’âme doit-elle se conformer à la raison ». Il peut ainsi
atteindre le souhait rationnel puis, grâce à l'étude des moyens et à la délibération, arriver au choix
réfléchi.

19
ARISTOTE - L’ETHIQUE

« Il existe trois facteurs qui entraînent nos choix, et trois facteurs nos répulsions : le beau, l’utile, le
plaisant et leurs contraires, le laid, le dommageable et le pénible ». La délibération conduit au choix
rationnel qui porte sur les moyens d'atteindre la fin : « Nous délibérons non pas sur les fins elles-mêmes,
mais sur les moyens d'atteindre les fins ». La vertu et le vice résultent de choix volontaires : « le choix
n'est pas chose commune à l'homme et aux êtres dépourvus de raison, à la différence de ce qui a lieu
pour la concupiscence et l'impulsivité. (…) l'homme maître de lui (…) agit par choix et non par
concupiscence ».
« Aristote n'use pas encore des notions de libre arbitre, de liberté, de responsabilité », mais pose
en quelque sorte les bases sur lesquelles ces notions seront bâties, en distinguant entre actions
volontaires et involontaires. Ces dernières ne peuvent être rapportées à notre volonté et on ne peut par
conséquent nous en rendre responsables. Toutefois, chez Aristote, l’ignorance ne conduit pas
nécessairement au pardon. En effet, il est des cas où l'ignorance des êtres humains doit être
sanctionnée car il ne tenait qu'à eux de s'informer. Ainsi, quand nous nous apercevons, parfois, de notre
ignorance et de notre erreur, nous reconnaissons que nous avons mal agi. Toutefois, dans les cas où
les hommes subissent des contraintes extérieures auxquelles il leur est impossible de résister, ils ne
sont pas responsables de leur conduite. De façon générale, pour Aristote, la volonté porte sur la fin
recherchée et le choix sur les moyens d'atteindre cette fin. Alors que Platon insiste sur la fin et tient les
moyens comme subalternes, asservis aux fins, Aristote s'interroge sur les dissonances entre fin et
moyens. De sorte que, pour le Stagirite, fins et moyens sont également importants et interagissent.

10.4. Prudence et délibération sur les moyens


d'atteindre une fin
Pour Aristote, la « phronêsis » n'est pas seulement la « prudentia » latine186. Elle est la
conséquence « d'une scission à l'intérieur de la raison, et la reconnaissance de cette scission comme
condition d'un nouvel intellectualisme critique ». De sorte que la phronêsis n'est pas la vertu de l'âme
raisonnable, mais celle de la partie de cette âme qui porte sur le contingent. Alors que pour Platon la
scission se trouve entre les Formes (ou Idées) et le contingent ou plutôt, l'ombre, la copie des formes,
chez Aristote, c'est le monde réel qui est lui-même scindé en deux. Cette scission n'implique pas,
comme chez Platon, une hiérarchie entre les deux parties de l'âme raisonnable. Chez le Stagirite, la
phronêsis découle de l'inaptitude de la science « à connaître le particulier et le contingent, qui sont
pourtant le domaine propre de l'action ». La phronêsis sert à combler « la distance infinie entre l'efficace
réelle du moyen et la réalisation de la fin ». La phronêsis est liée à l'intuition, au coup d'œil, aussi n'est-
elle pas indécision. Pierre Aubenque note à ce propos : « À la fois homme de pensée et d'action, héritier
en cela des héros de la tradition, le phronimos unit en lui la lenteur de la réflexion et l'immédiateté du
coup d'œil, qui n'est que la brusque éclosion de celle-là : il unit la minutie et l'inspiration, l'esprit de
prévision et l'esprit de décision ».

10.5. Théorie de la mesure


Pour Aristote, chaque vertu éthique est en équilibre entre deux excès. Par exemple, une personne
courageuse se situe entre le couard qui a peur de tout et le téméraire qui n'a peur de rien. Toutefois, la
vertu n'est pas chiffrable, ce n'est pas la juste moyenne arithmétique entre deux états. Par exemple,
dans certains cas, une grosse colère sera nécessaire alors que dans une autre circonstance un très
petit niveau de colère sera requis. Cette interprétation de la mesure est en général acceptée. En
revanche, l'interprétation qui consiste à penser que pour être vertueux il faut atteindre un but situé entre
deux options est assez largement rejetée. En effet, pour Aristote, l'important n'est pas d'être « tiède »
mais de découvrir ce qui est adapté au cas présent. Pour agir vertueusement, il faut agir de façon à être
« kalos » (noble, ou beau), car les hommes ont pour les activités éthiques la même attraction qu'ils ont
pour la beauté des œuvres d'art. Fidèle à ses principes éducatifs, Aristote considère que les jeunes
doivent apprendre ce qui est « kalon » et développer une aversion pour ce qui est « aischron » (laid ou
honteux).
La théorie de la mesure aide à comprendre quelles qualités sont vertueuses, tels le courage ou la
tempérance, parce que situées entre deux extrêmes et quelles émotions (dépit, envie), quelles actions
(adultère, vol, meurtre) sont mauvaises en toutes circonstances. Contrairement à Platon, Aristote porte
un grand intérêt à la famille et se préoccupe beaucoup des vertus qui lui sont nécessaires.

20
ARISTOTE - L’ETHIQUE

La théorie de la mesure ne fait pas partie du processus délibératif tourné vers l'étude des moyens à
mettre en œuvre pour atteindre un but. Elle appartient au processus qui conduit à la vertu et qui permet
de définir le bon but : « la vertu morale, en effet, assure la rectitude du but que nous poursuivons, et la
prudence celle des moyens pour parvenir à ce but ».

Rien à voir !

21
ARISTOTE – INDEX DES NOMS PROPRES

Index des noms propres


D L
désir: 6, 11, 12, 19 logique: 1, 2, 7, 8
I P
intellect: 19 pathos: 19

22
ARISTOTE – INDEX ŒUVRES

Index des Œuvres


A M
Aristote: 1, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, Miller: 7
16, 17, 18, 19, 20 P
D Platon: 1, 4, 7, 8, 11, 14, 18, 19, 20
Descartes: 5 T
Diderot: 6 Théophraste: 5, 11
H
Heidegger: 2

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