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Mieux que quiconque, sans doute, Lacan a su que le

psychanalyste, en« ne s'autorisant que de lui-même »,

risquait de mimer la certitude de la subjectivité


philosophique, et d'y enclore, sinon d'y forclore, avec la
philosophie, la psychanalyse elle-même. Et plus que
tous, pourtant, il aura su ou il aura voulu s'autoriser
lui-même à parler depuis le point où ça ne parle pas.


0390
s 20 004 7
120 F
re

lettre
-Labarthe
DES MÊMES AUTEURS

L'absolu littéraire, Seuil.

De Philippe Lacoue-Labarthe :

Portrait de l'artiste, en général, Bourgois.


Le Sujet de la philosophie (Typographies 1), Aubier-Flammarion.
Retrait de l'artiste, en deux personnes, Mem/Arre fact.
La poésie comme expérience, Bourgois.
La fiction du politique, Bourgois.
L'imitation des Modernes (Typographies 2), Galilée.

De Jean-Lut Nancy :

La remarque spéculative, Galilée.


Logodaedalus, Aubier-Flammarion.
Ego sum, Aubier-Flammarion.
L'impératif catégorique, Flammarion.
Le partage des voix, Galilée.
La communauté désœuvrée, Bourgois.
Des lieux divins, TER.
L'oubli de la philosophie, Galilée.
L'expérience de la liberté, Galilée.
LAC,,
--J "l '4 �
Philippe Lacoue-Labarthe
Jean-Luc Nancy

Le titre
de la lettre
(une lecture de Lacan)

I'

GALILEE
Table

AVANT-PROPOS ...................................................... 9
MIS E EN PLACE ....................................................... 15
UN TOUR DE LECTUR E............................................ 19

Première partie
LA LOGIQUE DU SIGNIFIANT
1. La science de la lettre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
2. L'algorithme et l'opération .. . .. . .. . . . .. .. .. .. . .. . . .. .. .. . 51
3. L'arbre du signifiant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
4. La signifiance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83

Deuxième partie
LA STRATÉGIE DU SIGNIFIANT
1 . La stratégie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 15
2 . Le système et la combinaison . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 37
3 . La vérité « homologuée » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 1
alatasaray Üniversitesi Kütüphanesi

IH�IHm
* 0 1 1 4 6 5 8 *

Tous droits de traduction,


de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays, y compris l'URSS.

© Éditions Galilée, 1990


9, rue Linné, 75005 Paris

ISBN 2-7186-0002-0 ISSN 0768-2395


Avant-propos

Ce livre a été écrit il y a dix-sept ans. Publié en 1 9 7 3 ,


il a fait l'objet, dans la même année, d'une deuxième
édition, qui ne comportait pas d'autres modifications que
quelques corrections matérielles. Il en est de même pour
cette troisième édition.
De sérieuses raisons, pourtant, auraient pu nous engager
à proposer une nouvelle version. Le temps écoulé, la
publication de plusieurs volumes du Séminaire de Lacan,
l'histoire de son École jusqu'à sa dissolution, puis à la
disparition du fondateur et à l'actuelle diaspora des groupes
ou institutions psychanalytiques, la publication, aussi, de
plusieurs ouvrages consacrés à Lacan, et plus spécialement
à ses rapports avec la philosophie : autant de motifs pour
refondre un travail qui porte, comme il va de soi, plus
d'une marque de son « temps ».
Si nous le laissons, cependant, paraître encore une fois
tel quel, ce n'est pas que nous le jugions parfait, ni
soustrait aux épreuves de la durée. Bien au contraire.

9
_JL___

Avant-propos

Mais, d'une part, il nous semble qu'un texte, en général,


ne se laisse guère amender : il en appelle d'autres, mais
il doit, pour lui-même, supporter et affronter sa propre
singularité. D'autre part, et surtout, les raisons, que nous
venons d'évoquer, pour le remettre en chantier ne sont
peut-être pas aussi pertinentes qu'il y paraît à première
vue. Il nous faut rappeler, en effet, que ce livre se défendait
expressément d'être un livre « sur Lacan », c'est-à-dire, sur
la pensée lacanienne considérée comme un ensemble et
dans 1' ensemble de ses enchaînements théoriques, pra­
tiques et institutionnels. A coup sûr, un livre de ce genre
ne pourrait se passer aujourd'hui de ce que 1' expression
de « mise à jour » ne désignerait que faiblement. Mais il
ne s'agit ici que d'une lecture de Lacan, ainsi que notre
sous-titre voulait 1' indiquer en toute clarté. Une seule
lecture, et la lecture d'un seul texte (L'instance de la
lettre ). Il est vrai que, dès la première publication, et
...

au cours des années, cette lecture a été plus d'une fois


considérée, et utilisée, comme une présentation. ou comme
une discussion générale de Lacan. (En fait, Lacan lui­
même avait contribué à cet accueil, par la présentation
qu'il avait faite du livre dans son séminaire depuis publié
sous le titre Encore.) Nous ne nions pas qu'il était et qu'il
reste, sans doute, possible d'engager à partir de cette
lecture un examen plus général de ce que dénote le
signifiant « Lacan ». Mais ce n'était pas notre intention, et
ce n'était pas notre compétence, tout particulièrement en
ce qui concerne la détermination exacte du rapport à
Freud, ni en ce qui concerne la pratique psychanalytique.
*
* *

Notre intention, en revanche, etait prec1se. Par le


commentaire et l'analyse d'un texte de Lacan - et d'un

10
Avant-propos

texte choisi, ou plutôt découvert, en raison de traits


paradigmatiques sur le registre que nous voulions faire
nôtre -, il nous était apparu nécessaire de reconstituer,
comme l'une des strates de la géologie du discours de
Lacan, et comme l'une des branches de sa généalogie,
un certain discours philosophique.
Que du philosophique traverse, et innerve, toute une
partie du discours lacanien - et de ce discours freudien
auquel Lacan, le premier et le seul jusque-là, proposait
une reformulation -, voilà qui désormais semble acquis.
Mais avec cela, qu'est-ce qui est acquis au juste ? Rien,
peut-être, n'est en fait moins clair. Or c'est à clarifier la
réponse, ou les réponses possibles à un� telle question que
notre intervention voulait, et veut encore contribuer.
S'il s'agissait seulement d'observer le jeu d'un certain
nombre d'influences, d'emprunts, d'inclusions de discours
dits « philosophiques » dans le discours dit « psychana­
lytique », la chose ne présenterait pas un intérêt majeur.
Du reste, l'examen ne pourrait pas être limité à ce discours
psychanalytique qui est ou qui fut celui de Lacan ; ce
discours, en revanche, a la particularité de proposer un
tout autre enjeu, du moins dans un texte comme L'instance
de la lettre, qui ne se termine pas autrement que par un
congé signifié à « des siècles (. . . ) d'esbroufe philoso­
phique », et par la mise en relief de son propre objet
comme n'étant rien d'autre que « la question de l'être ».
Cet enjeu différent, et dont la spécificité, nous semble­
t-il, est encore loin d'avoir été exploitée comme elle le
demande, peut être schématisé dans les trois points sui­
vants :
1 . Dans la mesure où Lacan a mené à bien une entre­
prise, tout à fait singulière, de relève du discours philo­
sophique dans un autre discours (qu'il soit dit « psycha­
nalytique », ou « de Lacan », ou « de l'inconscient »), il a

11
__lL_

Avant-propos

réassumé ou réinvesti les positions et les valeurs domi­


nantes du philosophique. Il faut entendre ici « relever »
au sens que Derrida lui donne en lui faisant traduire le
aufheben de Hegel : supprimer et conserver sur un autre
plan. Dans cette opération dialectique par excellence, Lacan
reprend à son compte les visées, les volontés essentielles
de la philosophie : l'appropriation d'un savoir de vérité,
la systématicité, la maîtrise d'un fondement. Il en repro­
duisait aussi, et il en concrétisait, le geste politique fon­
damental : le pouvoir remis au savoir, la décision sou­
veraine, la représentation unitaire et autoritaire de 1' ordre
de la communauté. De là, dans l'histoire du mouvement
lacanien, 1' enchaînement bien connu de ce qu'on nomme
aujourd'hui des « effets pervers » (peut-être, en réalité,
malignement autorisés par Lacan lui-même, en vue d'une
ultime « dissolution » dont resterait à penser quel sens
exact il lui donna) . Globalement, il s'agit alors de la
relève d'un discours clos, ou plus exactement, de la relève
de cette clôture du discours où la philosophie, depuis
Heidegger, reconnaît et met à 1' épreuve son propre achè­
vement. La psychanalyse, à la limite, s'y serait close à son
tour.
2 . Mais s'il offre bien prise à cette interprétation, le
discours de Lacan 1' excède pourtant - et toute notre lecture
tend à rendre disponibles les ressources de cette ambiva­
lence. D'un autre côté, en effet, Lacan tend moins à relever
la philosophie en lui offrant la vérité d'un objet supplé­
mentaire et dernier 1' « inconscient » -, qu'il ne s'efforce
-

de mettre au jour quelque chose qui travaille et qui


dérange la philosophie depuis sa clôture même. Sous le
nom, assurément mal formé et mal choisi, d' « inconscient »
(nom que, du reste, Lacan ne cesse de détourner de sa
provenance psychologique, au moins), il s'agit sans doute
pour lui de reprendre, à sa manière, ce mouvement

12
Avant-propos

constant, et plus ou moins caché, qui porte la philosophie


sur sa limite : là où le système de la constitution d'un
objet pour un sujet, le système de la représentation et de
la certitude, le cède à 1' « archi-constitution » de l' « être »,
en effet, dont seule 1' existence rend secondairement pos­
sible quelque chose comme une représentation. Pour en
dire 1' essentiel, si c'est possible, de manière lapidaire :
cette existence ne se tient pas « au-delà » du monde de la
représentation, elle se tient dans la différence à soi de la
présence en général.
3 . Cependant, tout en poursuivant la reconnaissance et
l'exploration de cette différence, Lacan n'a de cesse de
régler. son discours, de toutes sortes de manières, sur la
possibilité d'une représentation, et d'une représentation
vraie, adéquate, de cela même qui défie et qui déborde
la représentation. Il le fait en convoquant, à divers titres,
la science, la vérité, et pour finir, dans 1' « Autre » ou dans
l' « inconscient » lui-même, le lieu pur d'une pure adé­
quation et d'une pure présence à soi de l'être dans son
énonciation : c'est toute 1' ambiguïté de ce que désigne
« l'instance de la lettre » .
Nous avons essayé de manifester cette ambiguïté, rien
de plus. Il nous semble toujours plus clair, avec le temps
passé, qu'elle a correspondu à 1' ambiguïté qui répartit à
parts égales, chez Lacan, le mouvement risqué de l'in­
vention d'un langage, d'une écriture, et le désir constant
de fonder une parole de vérité - pour, sur cette parole,
fonder un magistère et une institution, dont une cure,
malgré tout, puisse s'autoriser. Mieux que quiconque, sans
doute, Lacan a su que le psychanalyste, en « ne s'autorisant
que de lui-même », risquait de mimer la certitude de la
subjectivité philosophique, et d'y enclore, sinon d'y for­
clore, avec la philosophie, la psychanalyse elle-même. Et
plus que tous, pourtant, il aura su ou il aura voulu

13
Avant-propos

s'autoriser lui-même à parler depuis le point où ça ne


parle pas. Mais il s'agit alors, à travers lui, à cause de
lui, de toute l'histoire, du sort ou du destin de la psy­
chanalyse - et ce n'est plus notre propos.

Ph. L.-L/J.-1. N.
mai 1989
Mise en place

Les pages qui suivent ne paraissent sous la forme d'un


« livre » que parce qu'elles excédaient les limites d'une
publication en revue. Sans doute est-il inévitable que cette
présentation (aussi peu volumineuse soit-elle) coure au
moins le risque de produire 1' un des effets que notre
culture attache au « livre » jusque dans (à partir de?) sa
matérialité - une sorte d'effet de reliure (en toute méta­
phoricité, bien entendu . . . ) - et que 1' on en vienne ainsi
à penser que ceci aurait eu 1' intention d'être « un livre
sur Lacan ».

La lecture devrait, nous 1' espérons du moins, dissiper


cet effet. Il n'y a rien ici qui dépasse - sinon par indications
ou suggestions - 1' exercice du déchiffrement d'un texte
de Lacan. Ce qui revient à dire, en particulier, que ce
texte lui-même n'est pas envisagé ni interrogé hors des
limites de sa situation propre : dans la chronologie des
œuvres de Lacan d'abord ; mais aussi quant à sa position

15
Mise en place

ou à sa fonction de texte « théorique », au sens qu'on


verra prendre à ce terme, - lequel renverra à l'adresse
universitaire du texte comme à l'articulation, qui en fait
l'objet, du discours psychanalytique sur les discours scien­
tifique et philosophique. Cette fonction aura seule légi­
timé, et limité, notre travail.
On verra d'autre part qu'il n'y a rien ici qui suppose
- fût-ce par provision, et contrairement, peut-être, à cer­
taines apparences - l'idée ou l'horizon d'une « interpré­
tation » exhaustive et systématique de l' œuvre de Lacan ;
rien, si l'on préfère, qui vise son épuisement ou sa satu­
ration signifiante (de quel droit, dans quel discours s'y
risquerait-on?) . Les indications avancées, ici ou là, vers
d'autres textes de Lacan ne valent que dans le régime que
nous avons voulu leur donner, celui de notes plurielles et
dispersées. Ce travail a bien plutôt été suscité par l' in­
décidable de (ou dans) la question de l' « interprétation »
de Lacan (c'est-à-dire aussitôt - quoique non immédia­
tement - de Freud) ; et c'est en lui qu'il s'est maintenu.

Rien ne devrait donc permettre moins mal, pour une


fois, de mettre ces pages « à leur place » que ces quelques
précisions empiriques : il s'est agi, dans un premier état,
d'un travail proposé au sein du Groupe de recherches sur
les théories du signe et du texte de l'Université des sciences
humaines de Strasbourg (février 1 972). Un second état a
été présenté à un séminaire animé par Jacques Derrida,
rue d'Ulm, en mai 1 9 7 2 . La version finale n'a pas subi
d'autres modifications que celles qui tiennent aux condi­
tions, quelque peu différentes, de la publication.

16
Mise en place

Les deux signataires ont élaboré ce texte en commun.


S'ils se sont distribué la rédaction définitive par chapitres,
cela n'a pas été sans que le cours du travail impose, çà
ou là, certains passages à leur tour rédigés en commun,
voire des interventions ponctuelles d'un « style » dans
l'autre. Dans ce jeu d'écritures, dont les différences les
plus marquées sont sans doute assez repérables, on pourra
lire que ce travail, pas plus qu'un « livre », n'est, en aucune
manière, une lecture simple.

Mais il reste encore, avant d'entamer cette lecture - et


parce qu'il faut bien aussi sacrifier aux lois du genre -, à
remettre à sa place ce qu'on voit servir de titre à ce
travail : Le titre de la lettre.
Il va de soit qu'il faut un titre. Mais on sait qu'il n'est
plus guère possible, aujourd'hui, d'en proposer un sans
faire u� peu toucher du doigt toute sa richesse sémantique.
Et se résignerait-on d'ailleurs à le choisir pour d'autres
motifs? Si nous avons arrêté celui-ci, c'est donc bien parce
qu'il nous paraissait offrir un certain nombre de ressources.
Entre autres, celle du titre pour autant qu'il signifie ce
document qui établit un droit, atteste une propriété ou.
une qualité - et c'est en effet ce titre de la lettre lacanienne
qu'il faudra produire, déchiffrer, authentifier. Ou encore,
celle du titre en tant qu'il désigne la teneur en or ou en
argent d'une pièce de monnaie - et l'on sait bien que si
la parole, c'est de l'argent, l'or, c'est quand même le
silence . . .

Mais cela peut aussi, tout simplement, se lire : le titre:


de la lettre - ou : sur la lettre - ce qui est une manière

17
_]L

Mise en place

comme une autre d'annuler notre titre en le laissant


s'identifier au titre du texte de Lacan que nous allons lire.
C'est la raison pour laquelle, ce « titre » , nous le lais­
serons ici pour ne (presque) plus y revenir. Et le seuil de .
ce travail sera marqué du seul index de son sous-titre :
(Une lecture de Lacan)
Un tour de lecture

« Vous me prouvez avoir lu mes Écrits, ce

qu'apparemment on ne tient pas pour nécessaire


à obtenir de m'entendre. »

(Lacan, «Radiophonie», Scilicet, 2/3 , p. 5 5 .)

La publication des Écrits a été, comme on peut le lire,


une demande de lecture Or il se trouve, après tout, que
1•

cette lecture reste encore à faire. Le temps de la lecture


est toujours tardif, et celle de Lacan n'échappe pas à cette
règle ; et d'autant moins que, dans son cas, celle-ci a sans
doute été accentuée par tout ce qui, dans les Écrits ou
autour d'eux, a pu convertir la demande en désir, c'est­
à-dire freine.r ou interdire la lecture elle-même ; l'autorité
(qui n'est pas sans mystère) de l'analyse, la constitution

1 . Cf. aussi, dans Scilicet, 1 (Seuil, 1 968), «La méprise du sujet


supposé savoir», et «Raison d'un échec».

19
_il_

Un tour de lecture

d'une École, la production enfin, ou la répétition, par la


parole lacanienne, de ces mêmes effets.
Il ne s'agira pas ici pour autant d'accomplir le désir -
de boucler une signification de Lacan - mais plutôt de.
tenter d'obéir à la double loi par laquelle ce « texte » se
donne à lire, et déporte ou reporte incessamment les
conditions de sa lecture. Ce faisant, on espère cependant
montrer qu'il n'est pas possible, en effet, de faire l'éco­
nomie du détour par la lecture - au sens le plus simple
et le plus patient du terme -, fût-ce pour en déborder
peu à peu le cours unique et forcé, la lecture devenant
alors elle-même ce débordement, dans (ou par) le texte
lecteur, du texte lu.
Une telle lecture n'est pas sans « raisons », même s'il
ne peut y avoir de simple justification pour un geste qui,
nécessairement, s'emporte hors de lui-même, et d'abord
hors de l'ordre et de l'autorité auxquels se soumet le
commentaire classique (lequel a des raisons, ou n'en a
même qu'une, et que la lecture connaît, mais ne connaît
pas seule . . . ) . C'est pourquoi nous ne nous refuserons pas
à produire, comme il se doit, quelques-unes au moins de
nos « raisons » - dussions-nous feindre d'anticiper sur ce
dont la lecture seule pourra donner le tour.
Pourquoi (et, donc, comment) lire Lacan? Pourquoi
(comment) lire un texte de Lacan ?

Lire Lacan, c'est sans doute, d'abord, lire ce discours


par lequel s'est (enfin) trouvée posée la question d'un
véritable rapport de la psychanalyse à l'ordre « théorique »
en général.
Jusqu'à lui, en effet, on sait (mais il faut dire que pour
une large part nous lui devons ce savoir . . . ) que la science

20
Un tour de lecture

et la philosophie - ou les autorités constituées sous ces


noms - ont partagé leur « accueil » de la psychanalyse
entre quelques attitudes classiques : le silence (mécon­
naissance ou dénégation), l'hostilité déclarée, l'annexion,
la confiscation ou la consécration aux fins, demeurées
immuables, de tel ou tel appareil théorique. Plus préci­
sément, rien n'a été pensé qui n'ait la forme de l' « ac­
cueil », c'est-à-dire de la subordination de la psychanalyse
à un fondement, à une justification, à une vérité - c'est­
à-dire aussi, la plupart du temps, bien sûr, à une norme 1•

Freud lui-même - malgré ses déclarations sur le carac­


tère révolutionnaire de l'analyse - a maintenu celle-ci,
pour l'essentiel, "dans le statut d'une science régionale,
soumise, fût-ce par anticipation, à d'autres juridictions
théoriques que la sienne 2•

L'intervention de Lacan a consisté à rompre avec le


système de l' « accueil », pour faire intervenir, précisément,
la psychanalyse elle-même dans le champ théorique -
jusqu'à proposer ainsi comme un nouveau tracé de toute
la configuration de l'une et de l'autre, et de l'un dans
l'autre.

En fait, il s'agissait d'abord, on le sait, de redresser ou


de rectifier la pratique psychanalytique, pour autant que
celle-ci, revenue de son exil hors d'Europe, suivait la voie

1 . De cette évocation, il faut excepter, bien sûr, ce et ceux qui


engageaient déjà une subversion de l'autorité théorique comme telle,
quels qu'aient été, par ailleurs, leurs rapports avec la psychanalyse :
avant tout, Georges Bataille, dont on verre le nom paraître dans
notre lecture.
2. Il ne s'agit là, sans doute, que du discours le plus manifeste de
Freud, et en outre, dans ce discours lui-même, des effets d'une certaine
prudence délibérée. Mais on ne s'emploie pas, ici, à lire Freud.

21
_]L

Un tour de lecture

d'un « renforcement du moi » 1 sous l'égide du psycho­


logisme et du pragmatisme anglo-saxons, c'est-à-dire la
voie du renforcement des résistances du « narcissisme » ou
de la sommation de ses « identifications imaginaires », et
que sa finalité, sociale et politique, était celle de « l'âme­
à-âme libéral » accommodé à l'européenne, C'est-à-dire à
la « compréhension jaspersienne » et au « personnalisme à
la manque » 2•

Pour dessaisir la psychanalyse de cette fonction ortho­


pédique, il fallait donc la réajuster à elle-même. Et c'est
la raison pour laquelle la tâche pratique impliquait une
reconstruction théorique. Du moins est-ce ainsi que le
discours de Lacan s'est institué : selon le régime d'une
articulation du « théorique » sur le « pratique », et selon
le mouvement d'une reconstitution de l'identité propre,
par un retour aux origines.
On connaît les grands traits de cette institution : la
vérité de Freud exigeait, pour être articulée, le recours à
d'autres sciences que celles qui semblaient délimiter son
champ (biologie et psychologie) . Il fallait donc construire,
pour constituer le discours psychanalytique en général,
tout un système d'emprunts, qui s'adressa à la linguis­
tique, à l'ethnologie structurale, à la logique combinatoire.
Mais cette procédure elle-même rendait nécessaire le dis­
cours de sa propre légitimité, soit un discours épistémo­
logique - ou plutôt, dans la mesure où l'on voyait se

1 . La psychanalyse et son enseign.ement, Écrits, p. 454. Cf. tout ce


texte. - Les références aux Écrits renvoient à l'édition complète parue
au Seuil (coll. « Le champ freudien ») en 1 966. Elles seront désormais
notées par : E. - et ne seront pas rejetées en note lorsqu'elles concer­
neront le texte que nous lirons : tout ce qui suit suppose qu'on puisse
à chaque instant relire, de ce texte, bien plus que nous n'en citons.
2 . La science et la vérité, E. 867.

22
Un tour de lecture

constituer ainsi non seulement une science mais une scien­


tificité inédite, un discours sur l'épistémologie. Et l'en­
semble de 1' opération représentait en définitive un passage
explicite du discours de 1' analyse par le discours philo­
sophique - le passage même que Freud, bien qu'il l'eût
toujours implicitement évoqué ou indiqué, n'avait jamais
pratiqué comme tel.

C'est donc bien ce passage qu'il s'agit de prendre ici


en considération. A condition, toutefois, que 1' on s'en­
tende.
Cela ne veut pas dire, en effet, qu'il soit ici question
d'apprécier les mbdalités de ce passage pour en évaluer
la légitimité ou pour en mesurer la pertinence. Ce qui
supposerait que l'on disposât de quelque chose comme
une vérité de Freud. Or non seulement notre lecture ne
sera guidée par rien de tel, mais elle ne fera même aucun
appel au domaine propre de 1' analyse elle-même, et encore
moins à sa pratique - ou, comme Lacan la nomme, à la
« clinique » 1• S'il en est ainsi (et cette situation n'est
assurément pas sans paradoxe), c'est sans doute par raison
de compétence - mais c'est aussi, et d'abord, en raison

1 . C'est, bien s ûr, aussi la limite propre, mise en place plus haut,
de notre lecture. Rien n'y sera donc préjugé quant au discours plus
spécifiquement « clinique » de Lacan. On ne déchiffrera que ce qui
rend ultérieurement possible (selon un procès qui resterait à analyser)
la détermination d'une « clinique » par et dans le discours théorique,
la théorie de l'analyse et l'analyse comme théorie. - Mais il va de
soi - étant donné, précisément, l'enjeu d'ensemble de l'opération
lacanienne - que cette limite n'en est pas une au sens où nous ne
« traiterions » que « d'un aspect » de cette opération. Si la pure
juridiction du théorique doit être ici brouillée, nous n'avons pas non
plus à reconnaître son alter ego : ce qui voudrait se présenter comme
la pure autorité de la « pratique » en soi.

23
Un tour de lecture

du texte même de Lacan, et du passage (par le) philo­


sophique qui s'y effectue La « vérité freudienne » -
1•

formule que nous retrouverons - n'a pas lieu ailleurs que


dans ce texte même : on ne peut la présupposer, il n'y a
qu'à la déchiffrer. D'une certaine façon, on le verra, c'est
au-delà de lui-même, seulement, que ce travail s'ouvrira
sur une lecture de Freud, et cela bien plus qu'il ne l'aura
en fait préjugée.
Il s'agit par conséquent d'examiner ce que produit
l'analyse quand elle passe dans le champ théorique, afin
de pouvoir demander ce qu'il en est d'une entreprise qui
se donne moins dans la subordination au « théorique »
que comme une intervention dans ce théorique, à partir
d'un « dehors » qui veut interpeller et arraisonner la théorie
elle-même.

On pourrait, à coup sûr, mener cet examen sur l'en­


semble des textes de Lacan - ce qui reviendrait à y
présumer un système, lisible ou plutôt visible comme tel,
hors de la diversité des textes dont il serait le lieu. La
question d'une systématicité lacanienne (à l'intérieur, du
moins, d'un écrit) viendra ici en son temps ; mais, pour
aborder la lecture, il ne faut pas d'autres présomptions
que celles de Lacan lui-même, c'est-à-dire en particulier :
- la volonté de déplacer (ou de dépasser?) le discours
systématique de la théorie, au nom d'une révolution

1 . C'est ainsi, d'ailleurs, que Lacan lui-même spécifie ses Écrits


par rapport à l'ensemble de son enseignement : ils « cherchent à cerner
l'essentiel de la matière de (ses) séminaires », et « de plus ils intro­
duisent l'essentiel de cette matière dans le c ontexte d'une critique
épistémologique du point de vue psychanalytique de l'époque sur le

Lacan, Bruxelles, Dessart, 1970, p. 405).


domaine étudié » (entretien avec ] . Lacan, in A. Riffiet-Lemaire,}acques

24
Un tour de lecture

freudienne qui impose « la nécessité d'abaisser la superbe


qui tient à tout monocentrisme 1 » . Ainsi, Lacan peut
déclarer que « [ses] énoncés n'ont rien de commun avec
un exposé théorique se justifiant d'une clôture 2 »;
- la volonté, par conséquent, de produire chaque inter­
vention comme une unité achevée de parole ou de texte,
qui rassemble dans l'énonciation, chaque fois, tout l'enjeu
du travail, et diffère, du même geste, la totalisation des
énoncés.

Mieux vaut donc lire un texte de Lacan. C'est-à-dire


que mieux vaut lire, en un certain sens, chacun de ses
textes en tant qûe foyer de concentration et instance de
répétitioi:i de tous les au�res ; et mieux vaut en lire un,
comme ce texte unique qu'il veut être, avec ce qu'une
pareille volonté ne peut manquer de connoter : la ressource
de l'événement, ·de la profération circonstancielle, et donc
de la parole 3•

Il s'agira donc ici de déchiffrer ce qui, sur un mode


qui se veut inédit, arrive au théorique. La lecture s' adres­
sera à un « texte » dont elle ignore, au départ, le statut
et le régime propres, et auquel elle devra nécessairement
poser la question - si cela peut encore faire l'objet d'une
question - de sa nature et de son enjeu de texte.
Autrement dit, cette lecture cherchera à obéir à ce tour,

1. « Radiophonie », Scilicet, 2 / 3 , p. 73 .
2. Entretien avec A. Riffiet-Lemaire, op. cit., p. 405.
3. Le lieu du discours de Lacan, c'est le séminaire, et non l' « écrit »,
on aura l'occasion de le redire. Lorsque nous parlons du discours de
Lacan, il faut donc toujours entendre à la fois la détermination
théorique du lieu et du lien des concepts, et le « discours » au sens
linguistique de « parole étendue » (cf. R. Barthes, Éléments de sémio­
logie, I. 1 .3 .).

25
Un tour de lecture

où toute « question » de lecture est emportée : ce qu'il en


est du texte de Lacan ( ?) - s'il s'agit même d'un texte
( ?) - en quel sens, s'il y a, ici, un « sens » ( ?) - et
jusqu'où?

Nous lirons l' Instance de la lettre dans l'inconscient ou


la raison depuis Freud.
Cet écrit 1 se signale en effet par sa date et par sa
circonstance. Prononcé et rédigé en 1 9 5 7, il se situe à peu
près au milieu de la période pendant laquelle, entre deux
exclusions successives provoquées par les sociétés de psy­
chanalyse en place, le travail de Lacan a produit ses effets
de rupture les plus évidents dans le champ de la pratique
et de l'institution psychanalytiques. La même année a vu
paraître, dans le numéro précédent de la Psychanalyse, le
Séminaire sur « la Lettre volée », texte cardinal qui ouvrira
les Écrits 2•

1 . Que Lacan a plusieurs fois rappelé par la suite, avec une certaine
insistance. Cf. en particulier Radiophonie, passim, et « Lituraterre » in
Littérature, n" 3, Larousse, 197 1 , p. 5 : « Serait-ce lettre morte que
j'aie mis au titre d'un de ces morceaux que j 'ai dit Écrits. . . , de la
lettre l'instance, comme raison de l'inconscient? », etc. - Indiquons
très brièvement qu'il n'est pas pour autant question de privilégier
cet écrit. A plusieurs titres, d'autres écrits sont sans doute au moins
aussi importants dans le dispositif lacanien (La lettre volée, La signi­
fication du phallus, Subversion du sujet, par exemple) . Il reste, d'une
part, que ceux-ci sont difficilement lisibles, quant au discours qui les
sous-tend, sans celui-là, et, d'autre part, que c'est à la propriété (et
non au « privilège ») théorique de cet écrit que s'applique notre
lecture - au tour propre qu'y prend ou qu'y joue le théorique.
2 . Ce texte, issu d'un séminaire de 195 5 , porte cependant, comme
le signale Lacan (E. 6 1 ), les marques de la théorie telle qu'elle s'était
élaborée à l'époque de sa rédaction, qui précède de peu celle de
l' Instance.

26
Un tour de lecture

Cette lettre reprise à Poe pour son auditoire d'analystes,


Lacan la pose en son Instance pour un public universitaire :
les étudiants de la Sorbonne qui 1' ont invité C'est ainsi
1•

la première intervention véritable de Lacan dans l'Uni­


versité, et c'est en quelque sorte le symbole - voire 1' acte
même - du passage dans le « théorique » (devrait-on se
risquer à dire : le passage à 1' acte - 1' acting out théo­
-

rique?) . Dans 1' Instance, la psychanalyse articule sa théorie


pour elle-même, dans le champ théorique considéré comme
tel - ou s'articule sur la théorie. Nous verrons comment
cet écrit doit étre lu comme le texte de l'articulation.

Telle est bien déjà, en tout cas, la position que lui


confère son préambule, rédigé pour sa publication. Et c'est
en déchiffrant ici, brièvement, l'essentiel de ce préambule,
que nous engagerons notre lecture - par ce pré-texte qui
est lui-même une lecture, par Lacan, de 1' occasion de son
discours, ou une inscription du discours dans son occasion.
Cette inscription se fait sur un triple registre :
1 . L' Instance est un discours universitaire - ou du
moins adressé aux universitaires, selon l' universitas d'une
certaine communication - la « généralité nécessaire »
(E. 494) -, présupposée dès lors que Lacan ne s'adresse
plus aux seuls techniciens de l'analyse ; en même temps
ce discours est spécifié par la « qualification. . . littéraire »
(ibid.) de ses auditeurs. Ainsi, ce que l'Université désigne
comme lettres, et en particulier comme littérature, se
démontrera convenir à l'élaboration lacanienne de la
« lettre ».

2 . C'est en même temps un discours scientifique - ou


du moins, et plus largement, c'est un discours tenu dans

1. Cf. E. 908.

27
_]!_

Un tour de lecture

l'ordre du savoir, et pour y être le discours d'une certaine


vérité, en tout cas d'un certain « véridique » (ibid.). Pré­
façant le début de son exposé, Lacan écarte ici d'emblée
le mauvais (le faux) savoir de référence que pourrait être,
en particulier, l'ethnolinguistique de Sapir et de Jespersen ; ·

il assigne la finalité de son propos dans la dénonciation


et la récusation de toute « fausse identité » (ibid.) de la
psychanalyse.
3 . Par conséquent, ce discours n'est aussi un discours
aux analystes (et, comme tel, discours « de formation »)
(ibid.) que par la médiation, si l'on peut dire, des deux
autres discours - et c'est cette médiation qui donne tout
son poids à l'occasion dont Lacan a su « prendre le biais »
(ibid.) pour son discours. L' universitas litterarum où
« »,

se communique un certain savoir des lettres, est le lieu


voulu par Freud pour la formation préalable de l'analyste
- et c'est de ce lieu que le discours peut prétendre produire
« la vraie » identité (ibid.) de la psychanalyse.

L'enjeu est donc principalement celui d'un discours


obéissant aux exigences de l' universitas et de la science.
Le texte de Lacan s'inscrit lui-même comme discours, dans
ses lignes et entre ses lignes. Si Lacan a pu dire : « ] e
mets toujours balises à ce qu'on s'y retrouve en mon
discours », c'est qu'il est possible en effet - sinon facile
1

- d'y repérer le cap et l'itinéraire du concept (des pro­


cédures, importations ou productions proprement concep­
tuelles) .
Ainsi, le moindre paradoxe de ce texte voué à la
subversion de l'autorité « classique » du discours n'est-il
pas cette sorte de reconstruction d'un autre discours clas-

1. « Radiophonie », Scilicet, 2/3, p. 13.

28
Un tour de lecture

sique, à laquelle il semble procéder par tout son mou­


vement. Encore faut-il lire ce paradoxe - et pour cela
commencer par ne rien refuser à la lecture universitaire,
c'est-à-dire au commentaire, avec ce que sa démarche peut
avoir de lourd et d'ingrat, de réducteur aussi, ou d'ex­
ténuant, par rapport aux effets les plus saillants de la
parole lacanienne. Au moins pourra-t-on par là s'assurer
de ne pas trop en marquer, par excès ou par défaut, les
déterminations les plus décisives.
Le « texte » de Lacan trouve donc pour nous dans ce
régime son premier statut : celui qui convient à la formule
et au tour du « commentaire de texte ». Et c'est pourquoi
nous commencerons par commenter, en choisissant de le
faire sur la première partie de l'exposé (Le sens de la
lettre), où s'installe la théorie de la lettre.
Mais au-delà de ce commentaire, il s'agira de déchiffrer
ce qui ne peut apparaître que comme une répétition de la
première partie dans les deux parties suivantes (La lettre
dans l'inconscient - La lettre, l'être et l'autre), répétition
destinée à permettre 1' articulation de la théorie de la lettre
sur la psychanalyse elle-même, c'est-à-dire, comme on le
verra, 1' articulation de Saussure et de Freud, elle-même
articulée en fin de compte sur un autre registre encore -
ou par un autre personnage, un autre nom propre qui
apparaîtra en son temps. La lecture devra dès lors compli­
quer son tour à la mesure de ce jeu de la répétition et
de 1' articulation.
C'est-à-dire qu'elle aura à faire, en particulier, à ce que
le préambule donne comme un régime double, ou mixte,
de cet exposé.
Ce n'est pas en effet, dit Lacan, un « écrit » (E. 493),
si l'écrit « se distingue par une prévalence du texte» (ibid.),
et si ce texte - ce « facteur du discours » (ibid.) qui
demeure suspendu entre le messager des postes et le

29
Un tour de lecture

paramètre mathématique, et dont 1' exposé lui-même pro­


met de nous donner le « sens » (ibid.) - est lui-même
spécifié par « le resserrement. . . qui ne doit laisser au lecteur
d'autre sortie que son entrée » (ibid.) . Entendons, dans la
mesure où le « texte » ici permet d'entendre, que le mot
de texte recouvre ici la valeur de l'idéal (de l'absolu) du
discours dans la nécessité contraignante de son procès
conceptuel et dans la circularité sans reste qui en résulte
- et que cet idéal, ici, ne doit pas « prévaloir ».
L'exposé sera donc « entre l'écrit et la parole » (ibid.),
car, de celle-ci, « les mesures différentes sont essentielles
à l'effet de formation que je recherche » (E. 494) . Il faudra
lire par conséquent ce qui, à mi-chemin, s'écarte du
discours ou le dérange, il faudra lire entre l'écoute (du
discours) et la lecture (du texte) . Pour notre lecture, le
texte de Lacan, ou ce que nous interrogerons du moins
comme un tel texte, au « sens fort » du mot comme on
dit (mais ici, précisément, au sens le moins déterminable
selon une logique discursive du sens) devra donc être
cherché dans cet écart, ou comme cette demi-absence qui
s'annonce à décrypter entre les lignes - ou plutôt entre
les phrases. Plus exactement peut-être, la question du
texte, ici, devra devenir celle de l'écart ou du non-écart,
dans cet exposé de Lacan, entre le discours donné à
entendre (à comprendre, à déchiffrer, peut-être à croire)
et le texte donné à lire.
Notre commentaire - reconstruction et transcription
dans un discours résolument manifeste - devra bien sûr,
dès lors, être détruit à son tour 1• On ne se sera pas prêté

1. Des commentaires jusqu'ici produits sur Lacan, il faut au moins


dire qu'ils ne se sont précisément pas mis en jeu comme commentaires
dans le « texte » qu'ils voulaient interpréter ou répéter. Il va sans dire
que nous ne parlons pas ici des textes ou des exposés qui, tout en

30
Un tour de lecture

à sa démarche pour simplement s'y résigner, et c'est à


travailler les résultats du commentaire pour en excéder
(dans tous les sens du mot) le statut que la lecture,
obéissant au motif complexe du « texte » lacanien, devra
se risquer - sans qu'on puisse indiquer à l'avance à quel
tour, c'est-à-dire à quel texte une telle destruction pourra
donner lieu, ni si elle devra se produire à cause du texte
de Lacan, ou malgré lui, ou selon quelque autre figure
moins simple.

Ce faisant, nous aurons enfin à reconnaître que la lecture


doit ainsi passer par le déchiffrement d'un certain jeu de
la métaphore dans lé texte de Lacan. Cette métaphore, c'est
précisément elle qui, dans 1' épigraphe du préambule
(E. 493), domine par avance tout le texte de l' Instance:
Extraite des Prophéties de Vinci, cette épigraphe appar­
tient à un ensemble de textes - d'un genre convenu -
dont on sait que les titres fonctionnent constamment
comme métaphores du contenu de la prophétie. Ici, les
« enfants au maillot » métaphorisent une servitude, elle­
même marquée par l'asservissement d'une langue à une
autre langue, qui réduit la première au demi-mutisme
d'une « langue » de passions. La prophétie est donc à son
tour, pour Lacan, métaphore ou allégorie et de l'incons­
cient comme langage et de la répression sociale (et psy­
chanalytique - au sens des psychanalyses de « fausse iden-
. tité ») de ce même inconscient - ou encore, de la vérité
qui s'énonce chez Freud, et chez Lacan.

se présentant expressément sous une référence constante à Lacan, voire


comme une « reprise » de ses thèmes, n'ont pas pour autant voulu
en être des commentaires : ainsi, en particulier, M. Safouan, « De la
structure en psychanalyse » in Qu'est-ce que le . structuralisme? Le Seuil,
1968.

31
Un tour de lecture

Que 1' inconscient ne produise son « sens » que dans la


métaphore, c'est ce que 1' exposé établira. Le texte de
Lacan se prémunit donc, en épigraphe, de ce qu'il doit
exhiber et travailler. Qu'une épigraphe ne devienne lisible
qu'au fil du texte dont elle est, toujours, une certaine
figure, c'est là sa situation et sa fonction classiques. Mais
que cette lisibilité reconduise, comme à son régime propre,
au fonctionnement même - métaphorique - de l'épi­
graphe, ou à une littéralité de la métaphore, c'est ce qui
semble sceller le trajet du discours de Lacan dans ce trope
lui-même. Aussi le dernier « état » du « texte » lacanien,
qui commandera le dernier tour de la lecture, devra-t-il
être cette sorte de métaphoricité généralisée, ou d'iden­
tification à (et de) la métaphore.
Pour le moment, nous y prendrons seulement l'occasion
d'inscrire ici à notre tour, et sans nous prononcer encore
sur son fonctionnement, 1' épigraphe de notre lecture :

« . . . nous sommes forcés de travailler avec les termes


< Termini > scientifiques, c'est-à-dire avec la langue
figurée propre < die eigene Bildersprache > à la psy­
chologie (plus exactement : à la psychologie des profon­
deurs). Nous ne pourrions, sans cela, absolument rien
décrire des processus qui y correspondent, et nous n'aurions
même pas pu les percevoir. Il est vraisemblable que les
carences de notre description s'évanouiraient, si nous pou­
vions déjà substituer aux termes psychologiques les termes
physiologiques ou chimiques. Ceux-ci n'appartiennent
assurément qu'à une langue figurée, eux aussi, mais à une
langue qui nous est familière depuis plus longtemps, et
qui est peut-être également plus simple » (Freud, « Au­
delà du principe de plaisir » in G. W., t. XIII, p. 6 5 ) .

32
Un tour de lecture

Il est sans doute maintenant possible de (re)commencer


à lire.
Le premier moment - celui du commentaire - sera,
s'il nous est permis de reprendre une formule ailleurs
produite pour intituler la théorie lacanienne dans son
ensemble celui d'une logique du signifiant.
1,

1. J.-A. Miller, « La suture. Éléments pour une logique du signi­


fiant », Cahiers pour l'analyse, n° 1. A la condensation près, cette
formule obéit à la lettre de Lacan : cf. par exemple E. 468 et 469, etc.
_JL
PREMIÈRE PARTIE

LA LOGIQUE
DD SIGNIFIANT
Puisqu'il s'agit _maintenant de déchiffrer, autant donc,
pour commencer, faire un sort au sous-titre par lequel
s'annonce cette première partie : Le sens de la lettre.
Ce sous-titre, sans doute convient-il d'abord de l'en­
tendre, précisément, en plusieurs sens, c'est-à-dire (même
si la note doit paraître ici un peu forcée) selon le sens
que l'on voudra bien donner au mot sens et, bien entendu,
la valeur que l'on attribuera au génitif. Soit par exemple,
et pour y insister lourdement : la signification du concept
de lettre; ou bien : le sens que produit la lettre (voire : le
sens qu'est la lettre) ; ou bien encore : avoir le sens de la
lettre, comme on dit « avoir le sens des affaires ». - Mais
il est indispensable aussi, c'est évident, de le référer au
titre général : !'Instance de la lettre dans l'inconscient ou la
raison depuis Freud, dont il n'est après tout, si l'on peut
dire, que le premier monnayage.
Le commentaire d'un titre suppose toujours achevée la
lecture du texte qu'il commande. Il n'est donc pas ques-

37
_]L

La logique du signifiant

tion de s'y risquer, même par ruse. Mais puisqu'il est


quand même nécessaire de situer, au moins, le texte que
nous devons lire (c'est une règle classique), nous nous
permettons de faire, sur ce titre, deux remarques préa­
lables :
- La première concernera l'usage du mot, ou du concept,
d'instance, - étant entendu, s'il nous est loisible d'anticiper
un peu, que parler de concept exigera désormais qu'on
prenne un certain nombre de précautions, s'il est vrai que
chez Lacan le concept peut s'avérer construit, comme ici,
sur un jeu de mot (pour ne pas dire : sur le jeu de son
mot). On sait en effet qu' instance désigne primitivement,
selon Littré, une sollicitation pressante (on demande ins­
tamment. . .), un argument, ou même un procès (pour autant
qu'un procès suppose accusation et défense et que par
conséquent s'y opposent des arguments). D'où, par exten­
sion, le sens désormais fixé, dans la langue classique,
d'autorité judiciaire (on dit : un juge, un tribunal d'ins­
tance). Cependant, dans la langue moderne courante, cette
précision du terme s'est plus ou moins perdue, et l'on
n'emploie plus guère instance que dans le sens très large
d'autorité ayant pouvoir de décision (sens, du reste,
qu'ignore Littré et que le Robert donne comme un néo­
logisme). L'instance de la lettre, c'est donc l'autorité de
la lettre. Et d'ailleurs, s'il est vrai que dans l'usage contem­
porain, qui n'est pas forcément un mésusage, résonne
encore en écho le premier sens du latin .instare (être dessus),
cette valeur est encore renforcée et le titre viserait ici la
position dominante de la lettre, la place majeure qu'elle
occupe, d'où elle a pouvoir de décision et fait autorité,
d'où, autrement dit, elle régit et légifère. - Mais il faut
aussi compter avec la possibilité d'un Witz, d'un mot :
instance, en effet, c'est quasiment insistance (à une syllabe
près, qui est celle du fréquentatif) et d'ailleurs, dans son

38
La logique du signifiant

premier sens, insister c'est faire instance, persévérer à deman­


der. Sans doute nulle part, à notre connaissance, le mot
n'est-il explicitement souligné par Lacan 1• L'insistance
apparaît cependant, nous le verrons, dans ce texte même
(E. 502) et l'on sait qu'il s'agit bien d'un concept majeur
du discours lacanien : c'est le concept par lequel se marque
la spécificité de la chaîne signifiante comme, pour le dire
rapidement, l'imminence, c'est-à-dire le report indéfini du
sens qui est au principe de l'automatisme de répétition,
du Wiederholungszwang de Freud 2• L'instance de la lettre,
ce serait donc peut-être aussi, en ce sens, son insistance,

- quelque chose comme le suspens du sens. Ce qui ne


manque pas de ccfmpliquer, on s'en doute, l'interprétation
du sous-titre de la première partie 3•

1 . Sinon dans « Lituraterre », Littérature, 3, octobre 1 97 1 , p. 5.


2 . Cf. par exemple : E. 1 1 , 557 .
3 . Tout cela peut e n effet s e soutenir à condition de ne pas omettre
que c'est un an auparavant (en 1 956) que Benveniste avait proposé
le concept d' « instance du discours » pour désigner « les actes discrets
et chaque fois uniques par lesquels la langue est actualisée en parole
par un locuteur » (Problèmes de linguistique générale, p. 25 1). Or cette
définition servait précisément, on le sait, à conduire l'analyse de « la
nature des pronoms », dans laquelle se constituait, en hommage à
R. Jakobson qui la reformulera plus tard (« Les embrayeurs . . . », in
Essais de linguistique générale, p. 1 78 et suiv.), la théorie de l'énon­
ciation et des « indicateurs » du discours, - dont nous aurons, bien
entendu, à reparler. Mais on n'oubliera pas non plus que chez Aristote
l'Ëvcrtcxcrtç désigne, dans la théorie de la réfutation, l'obstacle que l'on
oppose au raisonnement d'un adversaire (Rhétorique, II, 25, 1 402a) ;
cf. Premiers analytiques, II, 26, Topiques, VIII, 2, 157ab. Cette
« instance » est en particulier celle que l'exception oppose à une
prédication universelle. Un exemple de ce topos se trouve être celui­
ci, qu'on appréciera à sa plus « juste » valeur : « dans certains endroits,
il est bon de sacrifier son père, par exemple, chez les Triballes, mais
absolument ce n'est pas un bien » (Topiques, II, 1 1 , l 1 5b) .

39
_JL __

La logique du signifiant

- La seconde remarque que nous voudrions faire concerne


la duplication du titre : l'instance de la lettre . . . ou la raison
depuis Freud. Duplication toute classique, c'est-à-dire
aussi bien, vraisemblablement, toute parodique. Dupli­
cation qui demande en tout cas qu'on soit attentif au
glissement de sens dont elle peut être l'occasion (prémé­
ditée) . S'y marque en effet au moins ceci : c'est que,
depuis Freud, depuis une certaine rupture ou une certaine
coupure intervenue avec Freud, la raison n'est plus désor­
mais ce qu'on pouvait auparavant repérer sous ce mot,
mais c'est, dans l'inconscient, l'instance (ou l'insistance)
de la lettre. C'est-à-dire deux choses : la raison, c'est la
lettre et ce qui passe, dès lors, dans et par l'inconscient
(l'effet stylistique ici visé étant évidemment celui de l' anti­
thèse, au sens rhétorique du mot) . Fût-elle ajoutée par
jeu, cette « précision » confirme en tout cas ce qu'on a
déjà pu lire, en passant, dans le préambule : que ce texte
est proposé d'emblée, ouvertement, comme un texte phi­
losophique. Une certaine visée de l'inconscient, une certaine
visée, dans l'inconscient, de ce qui y prédomine et, comme
tel, le détermine, la prise en compte de la lettre et de ce
qui s'y joue quant au sens, tout cela touche à la définition
de la raison en général, ratio ou logos, et c'est en somme
cet événement, cette mutation ou ce bouleversement, que
le texte se donne pour objet.
C'est donc dans la perspective ainsi ouverte par le
double jeu du titre et du sous-titre que nous engagerons
le commentaire de cette première partie. Pour la commo­
dité de l'exposition, et parce qu'il s'agit bien, comme
dans tout commentaire, de travailler à reconstituer, pour
en présenter l'agencement, une logique (nous verrons bien
jusqu'où c'est possible . . . ) , nous proposerons un découpage
grossier du texte en quatre parties correspondant aux
articulations les plus visibles. Et, tant qu'à faire, chacune

40
La logique du signifiant

de ces parties s'annoncera d'un titre (qui d'ailleurs en


indiquera moins l'objet que ce que nous chercherons à y
lire) 1•
La première de ces parties occupe les deux premières
pages du texte, depuis la page 495 jusqu'au premier alinéa
de la page 497 . Nous en intitulerons le commentaire : la
science de la lettre.

1. On aurait également pu se demander, à propos de l'« instance »,


et bien que Lacan n'y fasse aucune allusion, si ce mot ne serait pas
à prendre au sens que Quine lui a donné dans sa logique. Il s'agit
alors - dans le cas le plus simple et le plus général - de la ou des
propositions qui peuvent être substituées à une lettre employée comme
symbole dans le calcul. « Toute proposition est l'instance d'une lettre
quelconque » (Quine, Logique élémentaire, trad. J. Largeault et B. Saint­
Sernin, Colin, 197 2 , p. 74) . Le titre de Lacan serait alors à déchiffrer
ainsi: la proposition (l'énoncé, le discours) qui, dans l'inconscient,
est l'instance d'une lettre, laquelle n'est pas un symbole quelconque,
mais la lettre, ou la littéralité elle-même (le symbolique lui-même).
- Le texte tout entier serait ainsi mis sous le signe d'un détournement
de la logique dont il faudra, de toute façon, reparler. (Ajoutons que
l'usage du terme par Quine provient lui-même de la conservation,
plus marquée en anglais qu'en français, des valeurs comprises dans
l'instantia de la scolastique, comme - exemple à l'appui d'une
assertion, - instrument de preuve ou de manifestation en général, -
signe ou marque.)
1. La science de la lettre

Il est vrai que cette science, nous ne la verrons pas se


constituer d'emblée. Il s'agira auparavant (et c'est l'objet
de ces deux pages) d'en définir l'objet, c'est-à-dire le
concept de lettre. A recomposer schématiquement cette
définition, on pourrait proposer ceci :

- Tout d'abord, essentiellement, la lettre désigne la


structure du langage en tant que le sujet y est impliqué.
Cette implication, quelles qu'en soient les modalités, n'est
pas seulement initiale, mais elle est fondatrice de toute
la logique qui va s'installer. Dire que la lettre est ce qui
implique le sujet, c'est, avant même de « prendre la lettre
à la lettre » (selon l'expression de la page 495 ) , prendre
le sujet dans la lettre, - ce qui apparaîtra très vite, on
s'en doute, comme une manière de prendre le sujet à la
lettre.
Cette littéralisation du sujet, si l'on peut dire, est
double.

43
La logique du signifiant

D'une part, « le langage avec sa structure préexiste à


l'entrée . qu'y fait chaque sujet à un moment de son
développement mental » (E. 495 ) . Et c'est ce qui explique
le renvoi opéré à ] akobson et, en particulier, 1' utilisation
qui est faite du célèbre texte sur 1' aphasie (Deux aspects
du langage et deux types d'aphasie) puisque, c'est du moins
ce que Lacan en retient pour 1' instant, 1' aphasie, dont la
cause peut bien être toute anatomique, s'y trouve plus
fondamentalement déterminée selon la structure du lan­
gage, c'est-à-dire non anatomiquement, et de telle sorte
que 1' instance, ici, soit la structure elle-même.
D'une part, la littéralisation tient à ce que le sujet,
comme locuteur, emprunte à la structure du langage le
support matériel de son discours : « Nous désignons par
lettre, dit Lacan, ce support matériel que le discours
concret emprunte au langage » (E. 495 ) . Deux concepts
sont ici en jeu : tout d'abord le concept de discours concret.
Il se détermine par rapport, à la fois, au langage comme
structure et à la parole (au sens saussurien, comme exé­
cution individuelle de la langue) pour retenir 1' élément
commun aux deux. A son tour, cet élément est double­
ment spécifié (et nous emprunterons ici quelques for­
mulations au texte intitulé Fonction et champ de la parole
et du langage en psychanalyse) en « intersubjectivité de la
parole » dans 1' interlocution et en « transindividualité » du
langage (et du sujet) : « ses moyens, dit Lacan de la
psychanalyse, sont ceux de la parole en tant qu'elle confère
aux fonctions de 1' individu un sens ; son domaine est celui
du discours. concret en tant que champ de la réalité
transindividuelle du sujet 1 ». - Le second concept mis en
jeu est celui de support matériel. Nous nous rapporterons

1 . E. 257 .

44
La science de la lettre

ici à deux textes : le Séminaire sur « La lettre volée », d'une


part, où l'on sait qu'à partir de la lettre (la missive) qui
donne son titre à la nouvelle de Poe et qui, faut-il le
rappeler, est cachée en un lieu si évident que personne ne
l'y voit, Lacan appelle matérialité du signifiant à la fois
1' aptitude du signifiant à la localisation, son « rapport au
lieu » - mais une localisation qui est toujours, étrange­
1

ment, un « manque à sa place », si la place doit désigner


un lieu dans la réalité objective - et son caractère insécable,
- localisation et insécabilité qui attribuent dès lors une
matérialité singulière (c'est ainsi que Lacan traduit l'anglais
odd) au signifiant. Matérialité elle-même singulière en ce
qu'elle est inquantîfiable 2• - Fonction et champ de la parole,
d'autre part, où, à partir cette fois de la question du
rapport du langage au corps, le langage se désigne comme
n'étant pas immatériel ( « Il est corps subtil, dit Lacan,
mais il est corps 3 ») ; ce qui s'autorise tout autant de
certaines formes de somatisation, hystérique par exemple
(« les mots sont pris dans toutes les images corporelles
qui captivent le sujet ; ils peuvent engrosser l'hystérique,
s'identifier à l'objet du penis-neid, etc. ») que de la pos­
sibilité, pour les mots, de « subir des lésions symbo­
liques », d' « accomplir les actes imaginqires dont le patient
est le sujet » (comme, par exemple, dans l'Homme aux
loups, le mot Wespe (la guêpe) castré de son W. initial
pour faire, précisément, les initiales, S.P. , du sujet) .
Dire que la lettre est le support matériel que le discours
concret emprunte au langage veut donc dire, dans ces
conditions, c'est-à-dire à condition de tenir compte du
déplacement que Lacan fait subir à chacun de ces termes :

1. E. 2 3 .
2 . E . 2 3 , 24.
3 . E. 3 0 1 .

45
_Jj_

La logique du signifiant

d'une part (et selon une formulation classique) que le


sujet puise, lors de l'acte d'élocution (qui est l'acte de la
relation à autrui), dans le matériel constitué que lui fournit
le langage ; d'autre part, que le sujet n'entre dans la
transindividualité que pour autant qu'il est déjà impliqué
dans un discours lui-même supporté, c'est-à-dire lui-même
déterminé par l'instance de cette matérialité singulière
qu'est la lettre.
L'accent porté sur la matérialité est donc au moins le
signe d'un double refus : le refus d'assigner au langage
une origine, ou dans l'idéalité du sens, ou dans son envers
simple, une matérialité somatique par exemple. Ni l'idéa­
lisme ni le matérialisme, donc, bien que l'accent soit
plutôt mis, mais après qu'il ait été gauchi, sur le second
de ces deux termes. Ce double refus, qui engage toute la
détermination langagière de l'inconscient, sera d'ailleurs
le corollaire d'un autre refus relatif au statut de l'incons­
cient lui-même. L'inconscient ne sera pas le siège des
instincts. Si donc il est question d'une matérialité du
langage comme de l'inconscient, en aucun cas cette maté­
rialité n'est à penser, selon du moins ce qu'on fait dire
au matérialisme classique, comme une matérialité subs­
tantielle. La lettre est matière, mais non substance. Et
c'est ce terme inqualifiable, irréductible apparemment à
toutes les oppositions de la conceptualité philosophique
traditionnelle, qui désormais occupera . la « place maî­
tresse » (si tant est qu'on puisse encore en parler ainsi)
dans ce qui s' indique, depuis Freud, sous le nom d' in­
conscient.

- Mais cette théorie de la lettre engage aussi, dans un


second temps, la pré-inscription du sujet, par son nom
propre, dans le discours :

46
La science de la lettre

Le sujet aussi bien, s'il peut paraître serf du langage,


l'est plus encore d'un discours dans le mouvement uni­
versel duquel sa place est déjà inscrite à sa naissance, ne
serait-ce que sous la forme de son nom propre (E. 49 5 ) .

Cette pré-inscription aggrave 1' implication, déjà recon­


nue, du sujet dans le langage. Elle en renforce la littéra­
lisation. Le sujet du discours concret est non seulement
asservi au langage comme structure, mais encore, préala­
blement, à la réalisation du langage dans le discours lui­
même. C'est qu'il n'est pas de sujet qui ne soit, pour
Lacan, toujours déjà sujet social, c'est-à-dire sujet de la
communication en général : ce que Lacan décrit en des
termes finalement trè's proches de ceux du discours clas­
sique de 1' anthropologie philosophique. Le sujet de la
communication, c'est en effet le sujet d'un contrat par
lequel se garantit la parole. C'est ainsi que, dans la
troisième division du texte (La lettre, l'être et l'autre),
lorsqu'il s'agira de définir 1' Autre (avec un grand A) dont
l'inconscient est le discours, c'est-à-dire lorsqu'il s'agira
d'arracher le sujet de 1' inconscient à toute identité à soi,
et même à toute altérité simple, pour le désigner dans
son « excentricité » et son « hétéronomie » radicales, Lacan,
tout en suivant d'assez près, comme souvent, la dialectique

hégélienne du désir, du conflit et de la reconnaissance, en


gauchira le procès et en perturbera les effets par un recours
simultané à la théorie des jeux et à cette doctrine du
contrat, de telle sorte que la reconnaissance puisse appa­
raître comme la reconnaissance de la parole, qui ne suppose
pas l'Autre comme une origine mais comme la règle même
du fonctionnement du langage, ce à partir de quoi le
langage peut se déterminer dans sa double fonction de
vérité et de mensonge. Le sujet sera donc installé par
l'Autre au sein du langage comme « convention signi­
fiante » (E. 5 2 5), convention dont les règles détermineront

47
_Jj_

La logique du signifiant

la place du sujet lui-même et garantiront, fût-elle men­


songère, la vérité de sa parole - puisque le mensonge
n'est rien d'animal, rien qui puisse se réduire à la feinte
naturelle asservie au besoin.
La littéralisation renvoie donc, aussi, à une théorie du
contrat, du passage conventionnel de 1' animalité à l'hu­
manité. Il s'agit, si l'on veut, d'un rousseauisme, mais où
la célèbre difficulté du second Discours relative à l'anté­
riorité du langage ou de 1' état de société serait tranchée
en faveur du langage et, par là même, annulée. C'est
d'ailleurs ce que marque ici nettement le passage qui nous
intéresse : ce deuxième asservissement du sujet que repré­
sente sa pré-inscription nominale ne se fonde pas sur
1' antériorité de la communauté ou de la société par rapport
à l'individu, mais bien sur 1' antériorité du langage par
rapport à l'individu. La socialité du sujet lacanien se
confond avec la primitivité radicale de la lettre. C'est sa
littéralité. D'où le recours au concept d'une tradition
originaire, instauratrice, antérieure à l'histoire elle-même
et produite par le discours (E. 496) . D'où encore la réfé­
rence implicite, dans le second paragraphe de cette même
page, à Lévi-Strauss, c'est-à-dire au déplacement de 1' an­
cienne opposition nature/société dans la tripartition nature/
société/culture, où la culture, qui se réduit au langage,
est précisément chargée d'assurer le partage entre nature
et société. D'où, enfin, 1' allusion au débat soviétique,
tranché comme on sait par Staline,. à propos de la
superstructuralité du langage.

Ces précisions visent ensemble à récuser tout infléchis­


sement ethno-linguistique de la théorie du sujet, mais on
comprend aussi dès lors que tout ce contractualisme n'est
là en fait que pour préparer 1' installation de la théorie du
sujet au sein de la seule science qui puisse lui convenir.

48
La science de la lettre

Cette science, on s'en doute, c'est la science de la lettre.


Mais qu'il s'agisse de la fonder ne veut pas dire qu'elle
soit sans origine, ni même, d'une certaine manière, qu'elle
ne soit pas déjà constituée. La science de la lettre n'est
pas sans rapport, en effet, avec la linguistique, pour autant
du moins que la théorie du sujet doit en passer par une
théorie du langage. C'est pourquoi 1' on peut considérer
que cette première partie s'achève sur l'appel que fait
Lacan à la fondation saussurienne de la linguistique comme
science. Appel qui se formule dans les termes mêmes de
l'épistémologie contemporaine, c'est-à-dire à la fois dans
1' évocation du statut expérimental de la linguistique, garant
de la scientificité de soh objet (E. 496) et dans l'application
au geste fondateur de Saussure du concept bachelardien
de rupture 1• C'est sur cette « émergence » de la linguis­
tique, qui est une « révolution de la connaissance » qu'il
faut donc ajuster, en tant qu'elle déclasse et reclasse toutes
les sciences, une théorie du sujet sans rapport à quelque
anthropologie ou quelque psychologie que ce soit. A moins
qu'il ne s'agisse du mouvement inverse et que ce ne soit
du déplacement introduit par la linguistique que doive
se produire une autre science du sujet. Réciprocité, pour
l'instant, impossible à défaire, sauf à noter, si 1' on doit
suivre encore pas à pas le mouvement de ce texte, que
c'est bien ici de la linguistique que procède, pour se
constituer progressivement, la science du sujet.
C'est ce que nous allons tenter de reconstruire sur une
seconde partie, découpée entre les pages 497 et 5 0 1 du
texte, et que nous avons intitulée : l'algorithme et l' opé­
ration.

1. C'est sans doute, plus exactement, à une combinaison des


concepts de refonte et de rupture, tels qu'on les trouve chez Bachelard,
que renvoie l'allusion de Lacan, p. 496-497.
2 . L'algorithme et l 'opération

Il s'agit donc de viser, dans la linguistique ouverte par


Saussure, la science de la lettre.
Du concept de rupture épistémologique auquel il s'est
implicitement référé, Lacan retient ici cet élément selon
lequel il est requis d'une science qu'elle ne s'institue pas
du simple traitement d'un nouvel objet empirique, mais
de la détermination préalable d'un mode de calcul (et
d'une conceptualité correspondante), à partir de quoi seu­
lement peut se construire un objet de science.
C'est cette détermination que Lacan interprète comme
la position inaugurale d'un algorithme :

Pour pointer l'émergence de la discipline linguistique,


nous dirons qu'elle tient, comme c'est le cas de toute
science au sens moderne, dans le moment constituant
d'un algorithme qui la fonde (E. 497).

Mais faire usage de ce terme, c'est, au moins, étendre


les concepts de 1' épistémologie bachelardienne. En
tous

51
La logique du signifiant

effet, si l'algorithme désigne, dans son premier sens, un


procédé de calcul algébrique, on sait qu'il désigne, dans
son sens moderne, un procédé de notation différentielle.
Plus précisément, l'algorithme désigne un tel procédé
comme constitutif d'une logique pour laquelle, on le sait, ·
les deux expressions de logique algorithmique et de logique
symbolique sont équivalentes. On voit donc en quel sens
on peut ici parler d'extension : c'est une extension par
débordement des limites du domaine strictement mathé­
matique. A moins bien entendu qu' algorithme ne soit ici
employé pour concept au sens épistémologique (tel qu'il
se définit, par exemple, chez Canguilhem). Il s'agirait
alors simplement du concept de signe, dont on pourrait
peut-être dire, en effet, qu'il instaure la linguistique comme
science. Mais dans ce cas, la notation proposée par Lacan :
S · · r
- ne serait qu ' une notation 10rme11e, c ' est-a- ' d'ire econo-
'
s
mique, du concept de signe. Or Lacan parle bien de
formalisation (E. 497), et de la formalisation au sens
moderne, en tant qu'elle rend possible un calcul logique.
Et d'ailleurs, c'est apparemment d'un calcul qu'il s'agira,
dans la seconde division (La lettre dans l'inconscient),
lorsqu'il· sera question d'établir les formules de la méta­
phore et de la métonymie (E. 5 1 5) . Il faut donc prendre
algorithme, pour l'instant, au sens strict.
En fait, nous allons le voir, il s'agit essentiellement de
faire subir un certain traitement au signe saussurien. Algo­
rithmiser le signe, si l'on peut risquer cette expression, ce
sera pratiquement l'empêcher de fonctionner comme signe.
Disons même que ce sera, en le posant, le détruire.
De l'algorithme, en effet, Lacan dit qu' « il mérite
d'être attribué à Ferdinand de Saussure, bien qu'il ne
se réduise strictement à cette forme en aucun des nom­
breux schémas sous lesquels il apparaît dans [le]. . . Cours

52
L 'algorithme et l'opération

de linguistique générale » (E. 497). Coup de force, ou,


comme dit Lacan, « hommage », qui s'autorise de ce
que l'enseignement de Saussure est « un enseignement
di:gne de ce nom, c'est-à-dire qu'on ne peut arrêter que
sur son propre mouvement » .
On trouve en effet chez Saussure, parmi bien d'autres,
le schéma suivant 1, le plus proche sans doute de l' algo­
rithme lacanien :

Si on le compare à l'algorithme, on remarquera que le


signifiant y apparaît sous la barre (d'ailleurs tous les sché­
mas de Saussure, de ce point de vue, sont identiques) , et
que, prendrait-on même en compte la symbolisation attri-
buée par Barthes à S"'ussure : �: qui renverse elle aussi
le schéma saussurien (bien que Barthes l'interprète en
termes strictement saussuriens 2), on n'a jamais à faire, en
réalité, qu'à un procédé de notation commode. En revanche,
quatre traits principaux distinguent l'algorithme :
1. La disparition d'un certain parallélisme entre les
termes inscrits de part et d'autre de la barre, puisqu'on
ne doit pas seulement lire, comme l'indique Lacan, « signi­
fiant sur signifié » , mais « grand S » sur « petit s » (lequel,
d'ailleurs, s'écrit en italique) .

2 . Éléments de sémiologie, II.4.


1. Cours, · p. 159.

53
_]L

La logique du signifiant

2. La disparition de 1'ellipse saussurienne, jamais absente


et qui symbolise, on le sait, l'unité structurale du signe.
3 . La substitution, à la formule saussurienne des deux
faces du signe, de la désignation de deux étapes de l'al­
gorithme.
4. Enfin, l'accent porté sur la barre qui sépare S de s.
(L'algorithme se lit en effet : « signifiant sur signifié, le
sur répondant à la barre qui en sépare les deux étapes » .)
C'est bien d'ailleurs ce que Lacan lui-même relève dans .
le commentaire qu'il propose de cet algorithme :
La thématique de cette science [la linguistique] est dès
lors suspendue à la position primordiale du signifiant et
du signifié, comme d'ordres distincts et séparés initiale­
ment par une barrière résistante à la signification (E. 497).�
Mais c'est, il est vrai, pour ajouter aussitôt :
C'est là ce qui rendra possible une étude exacte des
liaisons propres au signifiant et de l 'ampleur de leur
fonction dans la genèse du signifié.

Non seulement donc, la position de deux ordres distincts


du signifiant et du signifié durcit une opposition sans
doute effective chez Saussure, mais toujours corrigée par
l'idée d'une relation constitutive du signe dans son indis­
sociabilité (c'est, par exemple, l'image célèbre du recto et
du verso d'une même feuille, ou bien encore le double
fléchage inversé qui encadre, dans la plupart des cas, le
schéma du signe 1) ; mais, plus radicalément, la séparation

1.

54
L'algorithme et l'opération

de ces deux ordres par une barrière résistante à la signi­


fication bouleverse de part en part la conception saussu­
rienne du signe. Là où ce qui est initial, chez Saussure,
c'est le rapport (ou la réciprocité, ou l'association), Lacan
introduit une résistance, et une résistance telle que le
franchissement de la barre, la relation du signifiant au
signifié, bref la production de la signification elle-même
n'iront jamais de soi - et c'est le moins qu'on puisse dire.
Le déplacement opéré sur Saussure ne tient donc pas
d'abord et simplement, comme on le dit trop souvent, à
l' autonomisation du signifiant. L'autonomie du signifiant
est effective, mais seconde. Elle dépend - et le texte que
nous venons de citer; d'un paragraphe à l'autre, l'indique
explicitement - . de la résistance elle-même. Ce qui est
primordial (et fondateur), c'est en fait la barre. La coupure
par laquelle s'instaure la science de la lettre, ce n'est rien
d'autre finalement que la coupure introduite (ou, du
moins, accentuée) dans le signe.

La science de la lettre, d'un même mouvement, s'ins­


talle donc dans la linguistique et la détruit. Position
paradoxale - à la limite, intenable. Comment fonder
une science dont on détruit l'élément fondateur?
Comment détruire une science dont on maintient, cepen­
dant, tous les concepts? Peut-on même, car c'est bien
de cela qu'il s'agit, re-fonder, ou refondre, une science
déjà constituée en s'attaquant, dans ses propres termes,
à ce qui la constitue comme science? C'est plus qu'une
position intenable, c'est une tâche impossible. La science
de la lettre serait cet impossible : une linguistique
sans · théorie du signe. Comment cela pourrait-il fonction­
ner?
En fait, cela ne fonctionne pas. Ou pas ainsi. Ce n'est
pas un hasard si, à cet endroit du texte, s'ouvre une sorte

55
La logique du signifiant

de parenthèse qui diffère ou suspend, le temps d'une page


retorse et difficile, la démonstration. Apparemment, il
s'agit d'y marquer, comme pour mémoire, l'enjeu, c'est­
à-dire la portée exacte de cette rupture introduite dans la
pensée du signe : rien de moins, dirait-on, que la fer­
meture, et la condamnation, de toute la problématique
philosophique du signe. En réalité, le mouvement qui
s'annonce ici est beaucoup plus complexe ou, si l'on
préfère, plus équivoque.
La problématique philosophique du signe, c'est la ques­
tion de l'arbitraire : « Cette distinction primordiale [la
coupure du signe] va bien au-delà, dit Lacan, du débat
concernant l'arbitraire du signe, tel qu'il s'est élaboré
depuis la réflexion antique . . . » (E. 497). Faux débat, ou
vain débat, puisque, dans la clôture de cette question,
toutes les réponses que l'on peut faire « nous détournent
du lieu d'où le langage nous interroge sur sa nature »
(E. 498) .
Mais pourquoi au juste?
Ce n'est pas en fait l'arbitraire du signe comme tel qui
est ici mis en cause. A la limite, on peut même se
demander s'il ne faudrait pas dire au contraire. Car ce qui
est mis en cause, c'est une certaine manière d'avoir posé
la question de l'arbitraire, ou, plus exactement, le trai­
tement du langage auquel oblige une certaine position de
l'arbitraire. Cette position de l'arbitraire, c'est la recon­
naissance, disons post-cratyléenne, de 1' aporie de la réfé­
rence : « L'impasse, dit Lacan, dès la même époque éprou­
vée qui s'oppose à la correspondance hi-univoque du mot .
à la chose, fût-ce dans l'acte de nomination » (E. 497).
Tout le « mal », autrement dit, vient de ce qu'on ait pensé
le langage par rapport à la chose. Car à partir de la rupture
entre le signe et la chose, il n'est plus guère possible

56
L'algorithme et l'opération

d'aller au-delà de la réponse augustinienne 1 (nulle « signi­


fication qui se soutienne sinon du renvoi à une autre
signification », E. 498) ou de la solution conceptualiste et
nominaliste (« Allons-nous serrer dans le langage la consti­
tution de 1' objet, nous n'y pourrons que constater qu'elle
ne se rencontre qu'au niveau du concept, bien différent
d'aucun nominatif, et que la chose, à se réduire bien
évidemment au nom, se brise en le double rayon divergent
de la cause où elle a pris abri en notre langue et du rien
à qui elle a fait abandon de sa robe latine [rem] » [E. 498]) .
Il n'est donc guère possible, en d'autres termes, d'aller
au-:delà d'une reconnaissance de la liaison nécessaire, le
signe étant arbitraire, èntre signifiant et signifié. Et c'est
précisément dans cette reconnaissance, qui recouvre en
somme jusqu'à nous, plus ou moins explicitement, tout
le champ de la métaphysique, que la linguistique, dans
son ensemble, reste prise. La linguistique, ou son double

maladroitement philosophique, le néo-positivisme logique.


C'est la raison pour laquelle d'ailleurs Lacan ne s'en prend
pas directement à Saussure (dont on sait l'hésitation quant
à la question de l'arbitraire) mais aux redressements ulté­
rieurs, dont au reste on ne peut pas dire qu'ils puissent
être · r effet de quelque retard de la linguistique sur sa
propre scientificité. Soit, par exemple, - et c'est une
allusion à l' immotivation de Benvéniste 2 - ce constat qui
règle la difficulté de l'arbitraire du signifiant, « qu'il n'y
a pas de langue existante pour laquelle se pose la question

de son insuffisance à couvrir le champ du signifié, étant


un effet de son existence de langue qu'elle y réponde à

tous les besoins » (E. 498) ; soit encore, dans le logico-

Cf. « Nature du signe linguistique » ( 1939), in Problèmes de


1. Lacan fait ici appel au De Magistro.

linguistique générale, p.
2.
49 et suiv.

57
_JL

La logique du signifiant

positivisme, ce qui contraint au redoublement de la ques­


tion du sens, « à la quête du sens du sens » (ibid.), c'est­
à-dire à poser la question du sens d'un système de signi­
fications fermé sur lui-même.
Le langage n'est donc pas à penser à partir du signe.
Et pour cette raison en somme que, depuis la pensée du
signe, c'est-à-dire depuis cette pensée qui « démotive » le
signe pour mieux « motiver », dans son rapport au signifié,
le signifiant, on ne peut transgresser la loi de la représen­
taion : loi qui est l'illusion même.

Ces considérations, si existantes qu'elles soient pour le


philosophe, nous détournent du lieu d'où le langage nous
interroge sur sa nature. Et 1' on échouera à en soutenir la
question, tant qu' on ne se sera pas dépris de 1' illusion
que le signifiant répond à la fonction de représenter le
signifié, disons mieux : que le signifiant ait à répondre
de son existence au titre de quelque signification que ce
soit (E. 498) .

On comprend mieux sans doute, maintenant, en quel


sens il s'agit, en vue d'assurer la science de la lettre,
d'arracher la linguistique à la philosophie du signe ; en
quel sens il faut détruire le signe. Cela consiste à travailler
le signe jusqu'à détruire en lui toute fonction représen­
tative, c'est-à-dire la relation de signification elle-même.
C'est très précisément le rôle, et la fonction, de l' algo­
rithme. L'algorithme n'est pas le signe. Ou plutôt : l'al­
gorithme est le signe en tant qu'il ne signifie pas (sur le
mode de la représentation du signifié par le signifiant) .
Peut-être même pourrait-on se risquer à écrire : l' algo­
rithme est le � (sous rature) . Signe sous rature, plutôt
que signe détruit. Ne fonctionnant pas. Aucun des concepts
de la théorie du signe ne disparaît : signifiant, signifié,

58
L'algorithme et l'opération

signification sont encore là. Mais leur système est boule­


versé, perverti.

C'est précisément cette perversion du système du signe


que manigance 1' opération montée sur 1' algorithme. En
fait, une fois la coupure installée dans le signe (la barre
accentuée), 1' opération porte essentiellement sur le signi­
fiant : il s'agit de faire subir au signifiant un déplacement
tel qu'on ne puisse plus le prendre c:lésormais pour un
élément du signe, mais qu'il faille, sous l'ancien nom,
viser ou envisager un .concept (au moins) paradoxal : celui
d'un signifiant sans signification.
C'est la raison pour laquelle 1' opération consiste à faire
la différence entre le schéma saussurien du signe et le
schéma de 1' algorithme. Ce qui prouve, cette fois défi-
nitivement, que 1' algorithme � n'est pas, comme tel,
s
comparable au schéma de Saussure. Ne lui est comparable
en fait que son illustration.
Le schéma de Saussure choisi par Lacan est le schéma
de l'arbre. Saussure, on le sait, le dessinait ainsi 1 :

Lacan le reproduit donc en 1' inversant et en supprimant


l'ellipse ainsi que les deux flèches de 1' association :

1. Cours, p. 99.

59
La logique du signifiant

ARBRE

Puis il lui oppose le schéma de l'algorithme (schéma


qu'il importe ici, on verra dans un instant pourquoi, de
reproduire au plus juste, y compris les boutons de porte) :

HOMMES DAMES

Cela fait comme une sorte de double parodique du


schéma saussurien. Mais en quoi consiste exactement la
différence?
. . . l'on voit, dit Lacan, que, sans beaucoup étendre la
portée du signifiant intéressé dans l'expérience, soit en
redoublant seulement l'espèce nominale par la seule jux­
taposition de deux termes dont le sens complémentaire
paraît devoir s'en consolider, la surprise se produit d'une
précipitation du sens inattendue : dans l'image de deux
portes jumelles qui symbolisent avec l'isoloir offert à
l'homme occidental pour satisfaire à ses besoins naturels
hors de sa maison, l'impératif qu'il semble partager avec
la grande majorité des communautés primitives et qui
soumet la vie publique aux lois de la ségrégation urinaire
(E. 500) .

Décomposons :
1 . Deux termes s'inscrivent au-dessus de la barre, à la
place du signifiant (ou de l' « image acoustique » de Saus-

60
L'algorithme et l'opération

sure). Premier moment de l'opération : le redoublement


du signifiant ou, plus e:x;açtement, 1' introduction dans le
signifiant d'une dualité, c'est-à-dire d'une différence. Dans
le système saussurien, cette juxtaposition (possible, évi­
demment) aurait fait jouer la différence comme consoli­
dation de la valeur de chacun des deux termes - et donc
de leur valeur complémentaire. Mais précisément ce schéma
n'est pas saussurien. En effet :
2 . A la place du signifié (ou du concept) attendu - ce
devrait être, par exemple, des silhouettes masculine et
féminine -, on trouve « l'image des deux portes ». Ou
bien,· donc, le schéma tout entier reproduit ou figure un
dispositif bien réel (un édicule public, ou du moins sa
façade), ou bien, à la place du signifié, et l'effaçant, s'est
introduite une autre fonction. Lacan, dans une formulation
particulièrement ambiguë (en ce qu'elle interdit, appa­
remment, que l'on puisse décider entre le symbolique et
le réel) parle de symbolisation : « L'image de deux portes . . .
qui symbolisent avec l'isoloir [l'indécidabilité tient ici dans
cet « avec »] . . . l'impératif, etc. » Nous reviendrons dans un
instant sur cette équivoque. Disons simplement, ici, qu'à
la place du signifié s'introduit la symbolisation d'une loi,
qui est une loi de ségrégation sexuelle, et dont Lacan
indique bien qu'elle est pratiquement universelle - et
comparable en cela aux lois générales de la culture.
3 . Enfin, le passage du signifiant dans cette symboli­
sation (l'équivalent, donc, du procès par où s' engendre la
signification) est donné comme une « précipitation du
sens ». Formulation remarquable, là encore, puisqu'elle se
prête au moins à trois interprétations, au reste plaisantes :
car cela peut tout aussi bien vouloir dire que le sens
tombe la tête la première (et l'on ne dit pas où . . . ), ou
que le sens va trop vite, qu'il court-circuite le signifié
(l'homme et la femme, comme concepts, ne sont plus

61
_JL

La logique du signifiant

guère audibles qu'à travers la porte), ou, enfin, que le


sens se précipite au sens chimique du mot, c'est-à-dire
qu'il se dépose, comme tel, dans le milieu ou la solution
du signifiant.
On voit dès lors que la « sidération» (par un coup bas)
du débat nominaliste (E. 500) consiste à supprimer pure­
ment et simplement toute la question de la référence
(comprise comme déterminant la position du signifié) pour
lui substituer un « accès» du signifiant au signifié (E. 5 0 1),
une « entrée» du signifiant dans le signifié (E. 500) à
travers ou plutôt par le jeu du seul signifiant, qui est ici
confirmé dans sa triple détermination : matérialité/loca­
lisation/symbolisation.

C'est ce procès de la « signification» qu'il s'agit main­


tenant de reconstituer; au moins le premier temps de ce
procès, s'il doit s'avérer ensuite que le schéma algorith­
mique, à lui seul, ne permet pas d'assurer jusqu'au bout
la production du « sens».
Ce qui fonde le processus ici décrit, dans son ensemble,
c'est, nous venons de le voir, la loi de la ségrégation
urinaire, c'est-à-dire la loi comme loi de la différence des
sexes. Disons, pour rester fidèle à la terminologie du texte,
l'impératif Cet impératif détermine à son tour une sépa­
ration matérielle que le signifiant vient inscrire comme
des places distinctes (le double isoloir - et sans doute
faut-il prendre ici le mot isoloir au sens .le plus fort) . Le
signifiant est donc la différence des places, la possibilité
même de la localisation. D'où sa matérialité « singulière»,
comme il est dit, on s'en souvient, dans le Séminaire sur
« La lettre volée Il ne se divise pas en places, il divise
».

les places, - c'est-à-dire qu'il les institue. Ce qui revient


à dire, si l'on veut, qu'il n'y a pas division parce qu'il y
a matière, mais inversement qu'il y a matière parce qu'il

62
L'algorithme et l'opération

y a division. Sur ces places, d'ailleurs, le signifiant lin­


guistique Hommes/ Dames ne s'inscrit pas pour un renvoi
direct au signifié (les « concepts » d'homme et de femme) ,
mais n'inscrit que lui-même comme différence. Soit, très
exactement Hommes =I= Dames, c'est-à-dire la loi elle­
même.
Ce que l'on peut considérer, en fait, comme étant deux
fois symbole :
1 . Au sens de la logique symbolique ou algorithmique
dans la mesure où l'on n'a ici à faire qu'à des marques
différentielles (dont on sait que la théorie de la logique
symbolique elle-même compare le rapport au rapport des
places dans une topologie) . D'où l'exemple du myope,
dans cette même page 500 : « car à devoir s'approcher des
petites plaques émaillées qui le supportent [le signifiant],
le regard clignotant d'un myope serait peut-être justifié à
questionner si c'est bien là qu'il faut voir le signifiant,
dont le signifié dans ce cas recevrait de la double et
solennelle procession de la nef supérieure les honneurs
derniers ». Le myope ne déchiffre donc ni la signification,
si l'on peut dire, de la façade de l'édicule, ni le signifié
du signifiant inscrit (Hommes, Femmes), mais bien la
différence des places elle-même. C'est-à-dire, pour sché­
matiser grossièrement, à peu près ceci :

(H) �-- =I= � (D)

C'est-à-dire encore la place qui lui est assignée, par exemple


en tant qu'homme. Il y a donc, sous la barre, l'isoloir
qui lui convient, et non le signifié (homme), auquel il
faudrait, sinon, attribuer la fonction même de l'isoloir :
soit de recevoir les « honneurs derniers » des hommes et
des femmes que sépare le signifiant en une double pro­
cession. Witz qui n'est évidemment possible, on le remar-

63
]!_
__

La logique du signifiant

quera, qu'à jouer sur l'ambiguïté du schéma, qui peut


être réaliste ou symbolique, - ambiguïté elle-même soi­
gneusement tissée à 1' intérieur de tout ce texte et, en
particulier, dans la proposition que nous citions un peu
plus haut : « . . .l'image de deux portes jumelles qui sym­
bolisent . . . avec l'isoloir . . . l'impératif, etc. », laquelle peut
donc se lire :
- ou bien : 1' image de deux portes jumelles qui, avec
1' isoloir, symbolisent 1' impératif. . .
- ou 'bien : l'image de deux portes jumelles qui sym­
bolisent à la fois l'isoloir et l'impératif.
2 . Au sens classique du mot, en tant que le symbole
n'est pas tout à fait immotivé, mais retient toujours
quelque chose du réel auquel il réfère (c'est, par exemple,
le « lien naturel » dont parle Saussure). Autrement dit,
ici, l'ensemble Hommes/Dames n'a pas la loi pour signi­
fié, mais, par l'espacement qui le constitue coinme tel,
symbolise la différence qu'articule la loi.
De 1' ensemble de ce fonctionnement, on pourrait donc
proposer la schématisation approximative que voici :

ARBRE
-

)? üü
-.......:........--
R/Sv,

(5')
RMI

Lî Symbole

64
L'algorithme et l'opération

Schématisation qui vaut, à supposer qu'elle ne soit pas


fautive, ce que valent en général les schématisations de
ce type. Mais qui ne vaut pas, de toute façon, l'illustration
que propose Lacan lui-même, puisque « nul exemple
construit ne saurait égaler le relief qui se rencontre dans
le vécu de la vérité » . Et de fait :
Un train arrive en gare. Un petit garçon et une petite
fille, le frère et la sœur, dans un compartiment sont assis
l'un en face de l'autre du côté où la vitre donnant sur
l'extérieur laisse se dérouler la vue des bâtiments du quai
le long duquel le train stoppe : « Tiens, dit le frère, on
est à Dames ! - Imbécile ! répond la sœur, tu ne vois pas
qu'on est à Hommes. »
Outre en effet que les rails dans cette histoire maté­
rialisent la barre de l'algorithme saussurien sous une forme
bien faite pour suggérer que sa résistance puisse être autre
que dialectique, il faudrait, c'est bien l'image qui convient,
n'avoir pas les yeux en face des trous pour s'y embrouiller
sur la place respective du signifiant et du signifié, et ne
pas suivre de quel centre rayonnant le premier vient à
refléter sa lumière dans la ténèbre des significations ina­
chevées (E. 500) .

C'est donc parce qu'ils occupent des places distinctes


et opposées que les deux enfants choisissent, pour nom
de l'arrêt (sans déchiffrer, par conséquent, le signifié),
l'inscription qui correspond à la place de chacun. Chaque
inscription (ou chaque place) est l'exclusion de l'autre.
Ainsi, chaque fois, le choix opéré se trouve être celui du
sexe opposé. Et c'est ce que Lacan rapporte immédiatement
à la castration (le trou, le centre rayonnant) et lit comme
son inscription (mais à condition de penser la castration
elle-même comme rapportée en dernière instance, ainsi
que nous le verrons, au trou (du) signifiant) . Autrement
dit, un usage purement signifiant, purement toponymique,

65
La logique du signifiant

correspond à une position de la différence des sexes à


partir de ce qui la détermine, - la présence/ absence du
pénis (mais à condition, cette fois, de rapporter cette
alternative à 1' alternative structurale où, comme cela se
dit encore dans le Séminaire sur La lettre volée « la
« »,

présence et l'absence prennent l'une de l'autre leur


appel 1 »). Par conséquent, ce n'est que de ce « centre »
qu'on peut parvenir au signifié, lequel, d'ailleurs, ne
s'indique ici que du côté des ténèbres, de l'inachèvement.
Les enfants restent symboliquement séparés de la signifi­
cation par les rails ou, si 1' on préfère, les rails empêchent
(ils ne sont pas « dialectiques ») la signification de s' ac­
complir. Et d'ailleurs le commentaire qui suit immédia­
tement marque bien que la différence des sexes animale,
natùrelle n'est pas la différence et que seul l'usage du
signifiant peut 1' inscrire comme telle, la portant jusqu'à
la Dissension (le mythème de l' Eptç primordiale) d'où
s' engendre la guerre sans mesure de la tragédie, ou 1' ir­
réductible dualité des patries platoniciennes.

On comprend mieux dès lors ce qu'est le signifiant


pour Lacan - ou plutôt quel est exactement le déplacement
que Lacan lui fait subir (« . . j'ai défini le signifiant comme
ne 1' a osé personne 2 ») . Ce n'est plus 1' autre face du signe
.

en regard du signifié et n'ayant d'existence que dans cette


association, mais cet ordre de 1' espacement selon lequel
s'inscrit, se marque la loi comme la _différence. Ou même,
comme on voit maintenant qu'il faut le nommer, ce trou
structural selon lequel se marque la loi comme différence.

1 . E. 46.
2. « Radiophonie », Scilicet, 2/3, p. 6 5 .

66
L'algorithme et l'opération

Cela dit, l'opération elle-même reste encore à produire.


Il faut assurer le fonctionnement de l'algorithme, c'est-à­
dire, en fait, permettre au seul signifiant de supporter tout
le poids de ce fonctionnement, puisque la « signification »
ne doit pas passer par le signifié. Ménager une « entrée »
dans le signifié, donc, mais qui ne prenne appui, à aucun
moment, sur aucun signifié. Dans les termes de l'illustra­
tion ferroviaire - l'équivoque du symbolique, notons-le
en passant, s'y poursuit - il s'agit que le signifiant fran­
chisse les rails et qu'il accède aux enfants (par la porte,
le couloir ou la tuyauterie du wagon).
La « formule » de cette opération est la suivante :
L'algorithme en tant qu'il n'est lui-même que pure
fonction du signifiant, ne peut révéler qu'une structure
de signifiant à ce transfert (E. 5 0 1 ) .

Formule, on le voit, qui n'est ni claire ni univoque.


Car ce qui est ici contraignant, ce qui commande tout le
processus, c'est que l'algorithme lui-même soit « pure
fonction du signifiant ». Or cela peut s'entendre de deux
façons :
- Ou bien, en effet, fonction du signifiant veut dire,
tout simplement, que l'algorithme est écrit en fonction
du signifiant ou, plus précisément, qu'il est la notation
de la position et du processus du signifiant. Cela revient
à dire alors que l'algorithme vaut ici par son contenu tel
qu'il a déjà été déterminé, mais tel aussi, étant donné
cette formulation, que s'y trouve accentuée (par la pureté
de la fonction) la prédominance du signifiant. Si l 'algo­
rithme doit se lire comme notation du seul signifiant et
d'une opération à laquelle il suffit, si l'algorithme n'est
écrit que pour indiquer la primarité auto-suffisante du
signifiant, le signifié qui y figure (ou plutôt, ce qui en
tient lieu) n'est là que pour mémoire ou au titre d'un

67
La logique du signifiant

effet second, dérivé de l'opération signifiante dont il n'est


en aucune façon contemporain et à laquelle il ne participe
même pas. Mais on sait déjà qu'il est impossible de lire
ainsi l'algorithme ;
- Ou bien la formule pure fonction du signifiant indique
que le signifiant fonctionne comme algorithme, c'est-à­
dire selon la nature algorithmique de l'algorithme. L'al­
gorithme en effet, selon l'expression de la page 498, n'a
aucun sens. Cette absence de sens tient au fonctionnement
autonome de la chaîne algorithmique pour autant qu'elle
est conçue comme une chaîne de marques différentielles,
- c'est-à-dire de marques qui ne marquent rien par
elles-mêmes sinon leurs positions réciproques et les rela­
tions (ou les combinaisons) par où se fabrique un « sens »
(qui lui-même ne se définit par aucune visée d'un
contenu ou d'un signifié, qu'il soit empirique ou de
vérité) .
C'est bien évidemment de cela qu'il s'agit. Mais le
concept de marque retient encore en lui quelque chose
de trop positif. C'est pourquoi Lacan lui substitue en
fait un autre « modèle », celui d'un algorithme comme
« trou », dont la logique différentielle (purement différen­
tielle, si cela a un sens) détermine l'ordre entier du
signifiant. Il est au demeurant nécessaire de recourir ici
à un autre texte de Lacan : Subversion du sujet et dia­
lectique du désir (texte postérieur, il est vrai, - il date
de 1 960 - mais dont Lacan indique qu'il fut écrit à
·

partir d'un séminaire contemporain de l' Instance de la


lettre), dans lequel nous prélèverons deux formules sus­
ceptibles d'éclairer le jeu de ce qu'il faut appeler désor­
mais la logique du signifiant :

Le signifiant ne se constitue que d'un rassemble­


ment synchronique et dénombrable où aucun ne se

68
L'algorithme et l'opération

soutient que du principe de son opposition à chacun


des autres 1•

Si la linguistique nous promeut le signifiant à y voir


le déterminant du signifié, l'analyse révèle la vérité de ce
rapport à faire des trous du sens les déterminants de son
discours 2•

A quoi il faut cependant ajouter encore ceci : c'est que


sur cette détermination du jeu des signifiants comme
rapport des trous du sens vient se greffer une détermination
ultime à partir de laquelle en fait s'ordonne le jeu dans
son ensemble. Un signifiant que Lacan nomme le signifiant
d'un manque dans /'Autre. Si, comme nous le savons déjà,
l' Autre est en effet le garant, c'est-à-dire la condition de
possibilité de la parole, c'est parce qu'il est, antérieure­
ment, quelque chose comme le signifiant originaire d'où
se trame la combinaison signifiante. Mais c'est à condition
de n'être rien par lui-même, - et rien au point de ne pas
admettre à son tour un Autre, qui serait l' Autre de l' Autre,
Dieu, si l'on veut, ou un symbole 0. Il est au contraire
le signifiant du manque même d'un tel symbole (et de
Dieu?), à partir duquel peut s'articuler la chaîne des
signifiants. C'est le signifiant « faute duquel tous les autres
ne représenteraient rien », pur écart du signifiant en géné­
ral. D'où la nécessité de ce troisième prélèvement :
Or la batterie des signifiants, en tant qu'elle est, étant
par là même complète, ce signifiant ne peut être qu'un
trait qui se trace de son cercle sans pouvoir y être compté.
Symbolisable par l'inhérence d'un (- 1) à l'ensemble des
signifiants.

1 . E. 806.
2. E. 80 1 .

69
_lL

La logique du signifiant

Il est comme tel imprononçable, mais non pas son


opération 1•••

I l y a donc ici quelque chose comme une pure opérativité


au principe de ce que Lacan nommera bientôt lui-même
la signifiance, sans que pour autant, toutefois, la valeur
-

d'opération (de mécanisme) soit explicitement thématisée


comme le moment de la destruction du sens, encore moins
de l'opposition du sens et de l'opération. Mais nous y
reviendrons. Contentons-nous de noter, pour l'instant, que
c'est de là, donc, que l'opération elle-même tire sa pos­
sibilité et qu'ainsi se fonde la logique du signifiant, c'est­
à-dire à la fois son autonomie et son fonctionnement
paradoxalement « centré » sur un trou, un manque.
On pourrait penser alors qu'il est enfin possible d'as­
surer cette entrée dans le signifié depuis un certain temps,
déjà, annoncée. Or il n'en est rien. Cela n'a pas encore
lieu. Il faut encore montrer que le sens peut effectivement
se produire à partir de la seule lettre. Il faut encore montrer
jusqu'à quel point on peut se passer du signe. Et c'est
l'objet de ce que nous déterminerons par conséquent comme
une troisième partie dans ce texte, à laquelle nous avons
donné ce titre qui, dans quelques pages, ne surprendra
plus : /'arbre du signifiant.

1 . E. 8 1 9 .
3 . L'arbre du signifiant

La formule que nous venons de commenter (« car l' al­


gorithme, en tant qu'il n'est lui-même que pure fonction
du signifiant, ne peut révéler qu'une structure de signifiant
à ce transfert ») définissait donc la contrainte ou les condi­
tions proprement structurales du fonctionnement signifiant.
C'est cette structuralité du signifiant que Lacan pose comme
articulation :
Or la structure du signifiant est, comme on le dit
communément du langage, qu'il soit articulé (E. 50 1 ) .

Ce qui veut dire deux choses :


1 . Que les unités signifiantes, du point de vue de leurs
« englobements croissants » (c'est-à-dire, en langage saus­

surien, du point de vue du système) se décomposent en


« éléments différentiels derniers » (ibid.) qui sont les pho­
nèmes de la phonologie et à propos desquels Lacan sou­
ligne exclusivement leur caractère de « couplage différen­
tiel ».

71
_!L

La logique du signifiant

C'est la raison pour laquelle, on le comprend mainte­


nant, un certain privilège est accordé à la q>c0v11, et qui
la prédestine, justement, à 1' écriture alphabétique. D'où
l'usage du mot lettre, qui rassemble ici dans la figure des
caractères typographiques les traits essentiels du signifiant :
sa matérialité et son aptitude à la localisation d'une part,
sa structure différentielle d'autre part.
Par quoi l'on voit qu'un élément essentiel dans la
parole elle-même était prédestiné à se couler dans les
caractères mobiles qui, Didots ou Garamonds, se pressant
dans les bas-de-casse, présentifient valablement ce que
nous appelons la lettre, à savoir la structure essentielle­
ment localisée du signifiant (E. 5 0 1 ) .

Cette décomposition en éléments défi.nit en général


1' ordre du lexique, c'est-à-dire « 1' ordre des englobements
constituants du signifiant » dont la limite supérieure est
« la locution verbale » (E. 502).
2. Que ces mêmes unités signifiantes, du point de
vue de leurs « empiètements réciproques » (c'est-à-dire,
en langage saussurien, du point de vue du syntagme)
se composent « selon les lois d'un ordre fermé » (E. 50 1).
Ordre que Lacan défi.nit comme une topologie, c'est-à­
dire une pure combinaison de places, dont une « approxi­
mation » peut être donnée par la figure de la chaîne
signifiante empruntée à Hjelmslev 1 : « anneaux, dit Lacan,
dont le collier se scelle dans l'anneau d'un autre collier
fait d'anneaux » (E. 502). C'est, en général, la grammaire
dont la limite est l'unité immédiatement supérieure à
la phrase.
L'articulation signifiante peut donc se décrire selon les
deux axes saussuriens du syntagme et du système. Mais

1. Le langage, p. 56.

72
L'arbre du signifiant

c'est à condition de maintenir le fonctionnement de la


pure structure signifiante au-delà du point où, d'un strict
point de vue linguistique, les conditions de possibilité
fournies par la structure cèdent la place à la production
du sens.
C'est ainsi que, dans la dimension horizontale ou linéaire
du discours, Lacan relève non pas l'accomplissement ou
le bouclage du sens (puisqu' « aucun des éléments de la
chaîne ne consiste dans la signification dont il est capable
au moment même » [E. 502]), mais la perpétuelle anti­
.

cipation du signifiant sur le sens. D'où l'utilisation des


phrases inachevées : toujours est-il. . . , jamais je ne . . . , peut­
être encore . . , qui produisent un effet signifiant là où pré­
.

cisément elles cessent de poser des signes et suspendent


le sens. Utilisation qui renvoie, par exemple, à l'analyse
du Président Schreber, telle que Lacan l'avait développée
deux ans auparavant et telle qu'elle est reprise dans le
texte intitulé : D'une questior.i préliminaire à tout traitement
possible de la psychose 1•
Cette anticipation, Lacan la rapporte cependant à la
théorie saussurienne des « deux royaumes flottants » . Mais
on se doute que c'est au moins pour la gauchir, étant
donné ce qu'il faut lui faire rendre. On sait que pour
Saussure 2, il s'agit de décrire la formation du signe comme
le découpage simultané de deux masses flottantes, celle
des sons et celle des pensées, à l'intérieur desquelles ni
les sons ni les concepts n'apparaissent en tant que tels
avant le découpage qui est celui de la langue. D'où le
schéma bien connu :

2 . Cours, p. 1 5 5- 1 56.
1. E. 5 39-540.

73
La logique du signifiant

(idées confuses)

(som con/w)

Or de ce schéma, Lacan dit qu'il illustre « le glissement


incessant du signifié sous le signifiant ». Mais ce n'est pas
le simple renversement du schéma, auquel nous sommes
maintenant habitués, cette façon de remettre le signe sur
ses pieds, si l'on peut se permettre d'utiliser ici cette
formule ailleurs fameuse, et suspectée. Parler du glisse­
ment de l'un des termes au lieu de parler du flottement
des deux, c'est évidemment plus que gauchir ou renverser.
Non seulement parce que le signifié, une fois de plus, en
fait les frais, mais parce que « l'image » saussurienne ici
invoquée ne se prête pas en fait, et pour cause, à un
traitement de ce type. C'est d'ailleurs pourquoi, afin d'en
dénoncer la fragilité, Lacan affecte de la prendre justement
pour une simple image : « image qui ressemble, dit-il,
aux deux sinuosités des Eaux supérieures et inférieures
dans les miniatures des manuscrits de la Genèse. Double
flux où le repère semble mince des fines raies de pluie
qu'y dessinent les pointillés verticaux censés y limiter des
segments de correspondance » (E. 5 02-503).
Il s'agit donc bel et bien d'une critique (« Toute l'ex­
périence va là contre . . . »). Il faut, contre le schéma saus­
surien qui subordonne la constitution du signifiant et du
signifié au découpage préalable du signe et qui pose la
coextension de la chaîne des signifiés à la chaîne signifiante,
maintenir l'indépendance et la préexistence du signifiant.

74
L 'arbre du signifiant

D'où le glissement sans fin du signifié. Mais, curieusement,


il semble qu'on se heurte là brutalement à cette difficulté
qui pourtant, jusqu'à présent, avait été soigneusement
écartée · ou reportée. Si en effet le signifié ne cesse de se
dérober à la prise du signifiant, si le signifiant ne consiste
jamais dans telle ou telle signification ponctuelle, si rien
n'arrête, ici ou là, le mouvement ou la mouvance d'un
sens toujours arraché à lui-même, renvoyé hors de lui, -
comment rendre compte, au moins, de l'effet de signifi­
cation ou de sens? A différer, comme en mimant, d'ail­
leurs, le mouvement même qu'il s'agit de penser, - à
différer, donc, la position de cette question ou, plus
précisément, le traitement de cette question, on a pu
rendre (jusqu'à un certain point) possible l'opération de
perversion, ou, comme dit Lacan, de détournement du
système saussurien. Et l'on verra d'ailleurs, dans un ins­
tant, qu'une fois précipitamment (et allusivement) refer­
mée la faille ici découverte, cela continuera encore un
certain temps. Mais le schéma des « royaumes flottants »
résiste. Le schéma des « royaumes flottants », c'est-à-dire
le schéma qui ne rend plus simplement compte du signe
en général, mais du fonctionnement concret de la langue
elle-même, ce qui oblige, on le sait, à passer de la
signification à la valeur 1•
On sait que la « solution », c'est la théorie dite des
« points de capiton », - ici (dans l' Instance) tout simple­
ment nommée, ou invoquée. Théorie selon laquelle, pour
rappeler brièvement l'essentiel, il faut, pour qu'une signi­
fication se produise à un moment donné, qu'en général,
de place en place, le signifiant interrompe le glissement
du signifié comme par un phénomène d'ancrage qui donne

1. Cours, p. 1 57-1 58.

75
_J!_

La logique du signifiant

lieu à la ponctuation « où la signification se constitue


comme produit fini 1 ». Qu'on voie, entre les pages 805
et 808 des Écrits, se monter le graphe du « point du
capiton » ; ou bien qu'on substitue tout simplement au
« fleuve » du schéma saussurien des « royaumes flottants »
une sorte de matelas, vu en coupe.
Il faut bien entendu rappeler que le . point de capiton
est lui-même donné par Lacan comme mythique de sorte -

qu'il n'y a pas de signification qui ne soit toujours déjà


en train de glisser hors de son sens prétendument propre.
C'est, par exemple, ce que souligne ce texte d'un séminaire
daté du 2 2 janvier 1 9 5 8, et cité par Laplanche lors du
colloque de Bonneval sur l'inconscient :

à tout ce qui circule de signifiés ambulants parce qu'ils


Entre les deux chaînes . . . celle des signifiants par rapport

sont toujours en train de glisser, l'épinglage dont je parle


ou encore le point de capiton est mythique, car jamais
personne n'a pu épingler une signification à un signifiant ;
mais par contre, ce qu' on peut faire, c'est épingler un
signifiant à un signifiant et voir ce que ça fait. Mais dans
ce cas il se produit toujours quelque chose de nouveau. . .

à savoir le surgissement d'une nouvelle signification 2 •

La difficulté se referme donc bien, du moins provisoi­


rement. Il n'empêche qu'elle a entamé, le temps d'un
paragraphe et comme par accident, la linéarité discursive
de la démonstration. Or c'est précisément, et paradoxa­
lement, la linéarité saussurienne elle-même qui gêne tout
ce discours. A considérer en effet ce passage comme un
« commentaire », en diagonale, du chapitre IV du Cours,

1 . Subversion du sujet , E. 806.


...

2. ln Laplanche-Leclaire, L'inconscient, une étude psychanalytique,


Actes du colloque, Desclée de Brouwer, p. 1 1 8 .

76
L'arbre du signifiant

il n'est pas indifférent de marquer dès à présent, quitte à


y revenir plus tard, que c'est pourtant la linéarité qui
constitue le principe de la langue comme système de
différences « sans termes positifs », - et que c'est bien
pour cette raison aussi qu'elle offre ce « terme de compa­
raison » qu'est 1' écriture matérielle des lettres 1• Or, dit
Lacan, « la linéarité que F. de Saussure tient pour consti­
tuante de la chaîne du discours, conformément à son
émission par une seule voix et . à l'horizontale où elle
s'inscrit dans notre écriture, si elle est nécessaire en effet,
n'est pas suffisante » (B. 503). Pour un peu, il faudrait
donc conjurer la linéarité. Il est vrai cependant que là
encore, ce qu'il s'agit en fait de contourner c'est quelque
chose comme le « positivisme » de Saussure, si 1' on peut
dire, qui, dès qu'il est question du signe comme tel (et
non plus seulement du signifiant et du signifié « pris à

pan ») - soit dès le quatrième paragraphe de ce chapitre IV


- · corrige la théorie des pures différences (dans la langue
il n'y a que des différences) au profit d'une doctrine de la
combinaison conçue comme un « fait positif », et d'ailleurs
.
« la seule espèce de faits que comporte la langue » : « dès
que 1' on compare entre eux les signes - termes positifs -
on ne peut plus parler de différence 2 ». Mais cela suffit­
il à expliquer que la seule nécessité qui soit reconnue à
la linéarité ne se définisse pas autrement que par 1' orien­
tation temporelle qu'elle impose au discours - reconnais­
sance qui semblerait plutôt, d'ailleurs, la sauver in extremis
en lui permettant, à ce titre, d'être « prise comme facteur
signifiant », au moins dans les langues où la distinction
grammaticale de 1' objet et du sujet autorise que, dans
l'inversion des termes de telle proposition (Paul bat Pierre,

1. Cours, p. 1 6 5 - 1 66.
2. Cours, p. 1 66- 1 67 .

77
_]L

La logique du signifiant

au lieu de Pierre bat Paul) se produise un renversement


du temps, puisque, c'est bien connu, tout dépend de « qui
a commencé »?
En fait - et nous aurons sans doute à reparler de ce
coup de force - si la linéarité n'est pas suffisante, c'est
qu' « il suffit (nous soulignons) d'écouter la poésie. . . pour
que s'y fasse entendre une polyphonie et que tout discours
s'avère s'aligner sur les plusieurs portées d'une partition »
(E. 503). Ce qui constitue donc essentiellement le discours,
ce n'est pas l'articulation syntagmatique, l'horizontalité
syntaxique de la chaîne, mais la profondeur paradigma­
tique ou systématique, le jeu des corrélations sémantiques
ou lexicales. Autant la linéarité fait problème, autant la
verticalité (terre promise . . . ) va de soi. Et ce n'est pas un
hasard si elle s'introduit ici par une métaphore, - et par
une métaphore (l'analogie de la musique) qui est peut­
être la métaphore de la métaphoricité en général. De ce
tour, on s'en doute, les conséquences seront considérables
et nous aurons, progressivement, à en mesurer les effets.
Mais auparavant il faut analyser. Que se passe-t-il en fait?
Il se passe tout simplement ceci que la difficulté qui
avait trait à la linéarité et qui imposait, contre toute
attente (c'est-à-dire malgré la volonté affichée de différer
encore le franchissement de la barre et 1' entrée dans le
signifié pour assurer la possibilité d'une pure signifiance),
- qui imposait donc le « capitonnage » et la ponctuation,
cette difficulté elle-même autorise et fonde cette visée
désormais poétique du langage.
Nulle chaîne signifiante e n effet qui n e soutienne comme
appendu à la ponctuation (nous soulignons) de chacune
de ses unités tout ce qui s'articule de contextes attestés,
à la verticale, si l'on peut dire, de ce point (nous soulignons
encore) (E. 503).

78
L'arbre du signifi�nt

C'est d'ailleurs ce qui rend immédiatement possible la


reprise du détournement de Saussure, ce traitement que
l'on ne peut sans doute pas définir autrement que par son
caractère witzig (au sens le plus romantique du mot) . Au
Witz graphique du schéma s'en substitue un autre, verbal
cette fois, et fondé sur l'anagramme (barre) de l'arbre
saussurien 1•
C'est ainsi que pour reprendre notre mot : arbre, non
plus dans son isolation nominale, mais au terme d'une
de ses ponctuations, nous verrons que ce n'est pas seu­
lement à la faveur du fait que le mot barre est son
anagramme, qu'il franchit celle de l'algorithme saussurien
(E. 503).

Pure précaution restrictive. Car suit aussitôt, à propos


de cet arbre, une sorte de démonstration, elle-même poé­
tique, du pouvoir poétique - ou, comme on dit dans les
manuels de littérature, du pouvoir évocateur du mot.
Référence qu'il faudrait se garder, ici, de croire déplacée,
s'il est vrai que tout cet exercice s'appuie en dernier recours
sur ce qu'on aura appelé, dans la postérité du symbolisme
(et l'on sait jusqu'où elle va . . ) , l'alchimie du verbe ou la
.

sorcellerie évocatoire. Il n'est donc pas question de commenter


ce texte (mais consultez quand même le Littré au mot
arbre) . Et mieux vaut sans doute le (re)donner tout sim-

1. On ne peut guère éviter de noter ici, en passant, qu'une autre


sorte d'anagramme (et où un autre inconscient est intéressé) fut mise
en · œuvre par Saussure lui-même, et qu'on pourrait interroger cette
éntreprise pour savoir jusqu'où elle n'aurait pas été comme un autre
détournement ou un autre Witz opéré sur la linguistique. Ce qui

de Saussure et de Lacan, dont on voit commencer ici à se tisser


affecterait d'une complexité supplémentaire et singulière les rapports

l'enchevêtrement.

79
La logique du signifiant

plement à lire, c'est-à-dire (plus que jamais dans tout cet


exposé) à entendre :
Car décomposé dans le double spectre de ses voyelles
et de ses consonnes, il appelle avec le robre et le platane
les significations dont il se charge sous notre flore, de
force et de majesté. Drainant tous les contextes symbo­
liques où il est pris dans l'hébreu de la Bible, il dresse
sur une butte sans frondaison l'ombre de la croix. Puis
se réduit à l'Y majuscule du signe de la dichotomie qui,
sans l'image historiant l'armorial, ne devrait rien à l'arbre,
tout généalogique qu'il se dise. Arbre circulatoire, arbre
de vie du cervelet, arbre de Saturne ou de Diane, cristaux
précipités en un arbre conducteur de la foudre, est-ce
votre figure qui trace notre destin dans l'écaille passée au
feu de la torture, ou votre éclair qui fait surgir d'une
innombrable nuit cette lente mutation de l'être dans
l"' Ev TI&vtrt du langage :

Non ! dit /'Arbre, il dit : Non ! dans l'étincellement


De sa tête superbe

vers que nous tenons pour aussi légitimes à être entendus


dans les harmoniques de l'arbre que leur revers :

Que la tempête traite universellement


Comme elle fait une herbe.

Car cette strophe moderne s'ordonne selon la même


loi du parallélisme du signifiant, dont le concert régit la
primitive geste slave et la poésie chinoise la plus raffinée.
Comme il se voit dans le commun mode de l'étant
où sont choisis l'arbre et l'herbe, pour qu'y adviennent
les signes de contradiction du : dire « Non ! » et du :
traiter comme, et qu'à travers le contraste catégorique du
particularisme de la superbe à l' universellement de sa réduc­
tion, s'achève dans la condensation de la tête et de la
tempête l'indiscernable étincellement de l'instant éternel
(E. 504) .

80
L'arbre du signifiant

C'est donc sur ce mode, ou dans ce style, que s'opère


en fait, avant qu'il soit lui-même exposé, le franchissement
de la barre. C'est-à-dire la production du sens. Sens qui
se sera donné antérieurement à 1' énoncé de sa propre
possibilité, puisque, du point de vue de la démonstration,
tout reste à faire.
C'est pourquoi, la strophe de 1' arbre achevée, le tour
accompli, il faut encore travailler à produire l'opération
signifiante. D'où la dernière partie qu'enfin sans doute il
nous est permis d'intituler : la signifiance.
4 . La signifiance

Le dispositif articulé de la lettre a donc été décrit et


mis en place, en tant qu'il confère au signifiant sa structure,
ou même en tant qu'il constitue, structurellement, le

signifiant. Oublions pour un instant le tour de poésie par


lequel ce signifiant vient de franchir la barre - puisque
aussi bien, on va le voir, le même tour ne tardera pas à
insister de nouveau.

On voit peut-être mieux, à présent, comment la des­


cription de l'articulation n'a cessé d'être partagée, tout au
long, entre deux registres, qui correspondent à une double
valeur du terme de « signifiant ».
D'une part, en effet, on ne cesse pas de se tenir dans
l'ordre du signifiant comme algorithme, c'est-à-dire d'une
unité en quelque sorte auto-suffisante, et qui, une fois
qu'elle est posée, développe autarciquement ses propriétés,
sur le mode combinatoire et « localisé » (B. 5 0 1 ) .
D'autre part, on ne cesse pas non plus d'envisager,

83
La logique du signifiant

mais comme de biais, l'opération signifiante, pour laquelle


l'algorithme doit, en définitive, fonctionner. L'opération
signifiante, c'est le maintien paradoxal, sous le signifiant :
« signifiant » d'une partie au moins de son concept lin­
guistique, c'est-à-dire du concept saussurien de l' « image
acoustique » (ou, secondairement, graphique) en tant que
partie du signe, et, donc, en tant qu'élément de (et : dans)
la signification. Il s'agit donc de cette valeur active, pro­
ductive, qui est impliquée dans le participe présent sur
lequel se forme le mot « signifiant », et c'est cette valeur
qui déterminera, en fin de compte (enfin de calcul algo­
rithmique), ce que Lacan appellera un peu plus loin
(E. 5 10) la « signifiance » .
C'est de cette opération qu'il doit être maintenant plus
prorement question. Mais, comme cela va se décider très
vite, c'est précisément la propriété ou le propre d'une telle
opération - de ce que Lacan nomme lui-même « la fonc­
tion proprement signifiante » (E. 505) - qui sera, dans
son établissement même, mise en question.
La signifiance, en effet, est l'opération du signifiant
lorsqu'il est « passé à l'étage du signifié », comme le dit
Lacan (E. 504), et lorsqu'il en vient ainsi à « se charger
de signification » (ibid.) . Si la signifiance n'est donc pas
absolument, rigoureusement et simplement la signification
elle-même, elle n'en est pas moins cela qui rend la signi­
fication possible, et même cela . qui tend, de soi, à la
constituer. Lorsque le terme de signifiance apparaît dans
1' Instance, là où nous venons nous-mêmes de le prendre
(E. 5 1 0), c'est pour traduire la Deutung de la Traumdeu­
tung de Freud. Il s'en faut, en allemand, du préfixe be­
pour former la Bedeutung, la signification (le préfixe servant
à marquer l'acte ou l'opération de donner le sens, de rendre
signifiant, au sens ordinaire de ce mot) - il s'en faut, en
français, d'une désinence pour aller de la « signifiance » à

84
La signifiance

la signification » . La signifiance opère ainsi au moins au


«

bord de la signification, c'est-à-dire qu'elle touche à ce


qui a été jusqu'ici exclu de l'ordre signifiant par Lacan.
Mais c'est bien aussi la raison pour laquelle le traite­
ment de la signifiance va réinvestir, ..�u bord même de la
signification, toute la valeur autonome et autarcique du
signifiant (soit, comme on 1' a dit, en dernière instance
toute la valeur résistante de la barre) - cette valeur que
l'on pourrait, en toute rigueur, nommer non-signifiante.
Conformément à la littéralité du signifiant, la produc­
tion du sens doit avoir lieu sans que le signifié soit pris
en compte. Il faut donc entendre, dans la formule qui
ouvre en quelque sorte cette partie du texte (E. 5 04), que
« passer à l'étage du signifié » , c'est toujours, et cela ne
peut être que : passer à la limite du signifié, autrement
dit, sans franchir cette limite (ou : en l'ayant déjà excédée,
mais de telle sorte précisément que le signifié en soit
aussitôt épuisé, que la ponctuation se dissolve et que le
glissement se perpétue) . Il faudrait par conséquent tenir
ensemble - ce qui bien entendu ne va pas sans difficultés
- ces deux thèses : la signifiance franchit la barre, et : la
signifiance glisse seulement le long de la barre.

De cette opération antinomique témoigne déjà la


composition du texte dans ce passage (E. 5 04-5 09).
En effet, l'opération du signifiant est tout d'abord
annoncée par l'introduction du sujet dans la probléma­
tique.
Mais tout ce signifiant, dira-t-on, ne peut opérer qu'à
être présent dans le sujet (E. 5 04).

Or c'est à peine si une demi-page va être consacrée à


ce « sujet ». Il suffit à Lacan d'avoir accordé que le sens
ne peut avoir lieu que pour et par le sujet - détermination

85
_!L

La logique du signifiant

dont il faut dire qu'elle n'est pas seulement « classique »,


mais qu'elle est absolument inhérente aux termes qui la
composent -, pour verser aussitôt toute la production du
sens au compte d'une tropique, celle de la métonymie et
de la métaphore, où la subjectivité n'intervient plus, et
qui occupe toute la suite du passage, formant du même
coup la conclusion de cette première partie de 1' exposé.
Le tour ainsi joué au sujet ne peut se comprendre que
par le traitement auquel il est ici soumis. C'est sur lui
qu'il faut par conséquent commencer par nous arrêter,
quitte à donner au commentaire les proportions inverses
de celles du texte.

La signification comme « présence » du signifiant « dans


le sujet » est en fait ce qui se trouvait impliqué, plus
haut, dans l'idée d'un accès au signifié, ou d'une entrée
du signifiant dans le signifié - entrée dont 1' exhibition,
nécessairement, avait été différée.
Que le lieu de la signification soit le sujet, c'est ce
qu'indique assez la définition du signe telle que Lacan la
donne le plus souvent :
Le signe, c'est ce qui représente quelque chose pour
quelqu'un 1•

Par le « quelque chose », cette définition marque ce que


nous avons déjà noté, et qu'il faut rappeler : à savoir que
Lacan, tout en prélevant sur le signe linguistique (saus­
surien) les éléments de sa thématique · (le signifiant, le
signifié, etc.), écarte la fonction dans laquelle et pour
laquelle ces éléments, dans la linguistique, se disposent
ensemble et comme tels, c'est-à-dire la fonction de signe,
ou la fonction de signification, en tant que fonction repré-

1 . Par exemple E. 840, Position de l'inconscient.

86
La signifiance

sentative (par quoi elle est impliquée, en fin de compte,


en tant que fonction référentielle) . C'est pour la même
raison qu'il peut, ailleurs, réserver le nom du « signe » -
sous la définition qui vient d'en être rappelée - à la pure
fonction indicielle qui est celle, par exemple, de ce qu'il
appelle « le langage-signe » des animaux 1 • Le « signe » de

Lacan . recouvre donc le concept du signe référé, et par


l'effet d'une insistance discrète, mais tenace, que Lacan
fait porter sur le motif d'une référentialité directe, presque
immédiate (qu'on se rappelle l'exclusion de la « chose »,
et son corollaire, la volonté de se soustraire à toute la
tradition philosophique du signe - et qu'on voie, plus
loin, fonctionner ce motif dans la constitution des tropes),
par . cette insistance, donc, Lacan va jusqu'à identifier le
signe au simple signal, ou encore · à l'indice au sens que
lui donne Peirce. Le signe, c'est ici la référence pure, c'est­
à.-dire ce contre quoi s'est posée la résistance de la barre,
avec 1' autonomie du signifiant.
Ce dernier, au contraire, remplit la fonction de signi­
fümœ, dans laquelle il ne saurait y avoir de présentation
ou d'indication du référent, du « quelque cho.se ». Mais

en abandonnant le « quelque chose », le signifiant aban­


donne nécessairement aussi son corrélat : le « quelqu'un ».
Dans la signifiance, s'il n'y a pas de présentation du
référent, on ne verra pas non plus se présenter celui pour
qui il peut (ou : il doit) y avoir référence en général -
ou plus exactement, on ne verra pas se présenter cela qui,

rapporté à la référentialité, prend du même coup la forme


et le statut d'un « celui », d'un sujet.

Aussi Lacan prolonge-t-il, à la page que nous avons


citée, sa définition du signe par le complément suivant :

1. Cf. en particulier Fonction et champ de la parole, E. 296 et suiv.

87
La logique du signifiant

Mais ce quelqu'un, son statut est incertain.

C'est cette « incertitude » du sujet qu'il nous faut par


conséquent envisager, au moment même où celui-ci sur­
vient dans notre texte. Nous allons ainsi avoir affaire à
une double détermination :
1 . D'une part, le sujet de la signification, de cette
« signification », du moins, dont les « mots » sont prêts
« à se charger » dans l'opération purement signifiante
(E. 504), n'est pas la subjectivité maîtresse du sens. Pas
plus que la signification ne peut s'achever, s'arrêter, pas
plus que le signifié ne peut être soustrait à son perpétuel
glissement - pas plus le sujet ne peut être cela, ou celui,
qui donnerait un sens au sens, qui ferait ou constituerait
le sens. La « présence » du signifiant « dans le sujet » ne
peut donc pas être, selon les intentions de Lacan, un
renversement des rôles, la subordination du premier au
second. Le sujet est bien plutôt lui-même commandé par
ce qui se présente, ainsi, en lui - et le « sens » lacanien
du signifiant « sujet » est plutôt celui de : lieu - topique
et, on va le voir, tropique - du signifiant, ce qui reviendrait
à dissoudre ce « sens », à le faire glisser, dans la fonction
signifiante elle-même.
2 . Mais il faut aussi, d'autre part, énoncer la réciproque
de cette première proposition : le lieu du signifiant laca­
nien, c'est quand même le sujet. Fondamentalement, et
malgré la brièveté des indications du texte en ce passage,
c'est dans une théorie du sujet que se dépose ici la logique
du signifiant.

Pour y revenir, il faut repartir du texte. Ce qu'il y a


de surprenant dans les quatre alinéas qui sont ici consacrés
au sujet (E. 5 04-505), c'est que le procès de la signification
y est décrit comme passant, et se passant, hors de ce sujet.

88
La signifiance

En effet, c'est dans le « tout autre chose » (E. 505) et dans


le « entre les lignes » (ibid.) que va se déterminer une
fonction pourtant annoncée comme intérieure au sujet.
Sans doute cette fonction est-elle rapportée par le texte
aux intentions et aux capacités d'un sujet - de ce sujet
que « je » suis, « dans la mesure où (la) langue m'est
commune avec d'autres sujets » (ibid.) . C'est bien ce « je »
qui est ici le sujet de toutes les actions, c'est-à-dire des
opérations signifiantes : « je » peux « signifier » et « être
entendu ». Mais il faut dire aussitôt que ce sujet n'est pas
le sujet lacanien.
Pour rendre raison de ce paradoxe, il faut envisager le
double registre sur lequel le texte, ici, joue en fait simul­
tanément, et qu'il importe de décomposer :

1 . Sur un premier registre, le texte procède à une sorte


de mise en scène d'un sujet au sens classique du terme
(connoté, en outre, sur le mode existentiel, puisqu'il se
comporte comme un personnage), c'est-à-dire d'un sujet
capable de signification, ou de vouloir-dire (ici présent
sous la forme du « vouloir être entendu » [E. 5 05]) .
Du point de vue classique lui-même, le vouloir-dire se
mesure à son contraire, le ne-pas-vouloir-dire (soit, dans
notre texte, les termes « cacher » [E. 5 04] ou « déguiser »
[E. 505]), c'est-à-dire qu'il se mesure toujours, fonda­
mentalement, à la visée d'une vérité comme sens propre,
ou comme adéquation du sens à une propriété.
Mais ce n'est pas cette visée comme telle que retient
Lacan. Du moins ne l' intéresse-t-elle que dans la mesure
où, à l'intérieur du motif de la visée d'adéquation, il est
en quelque sorte possible d'isoler la visée par rapport à
la référence (c'est-à-dire à la « chose » au regard de quoi
la visée peut être adéquate, appropriée ou non), et de
travailler ou de faire jouer la visée pour elle-même. Rap-

89
La logique du signifiant

pelant l'anecdote des deux enfants, Lacan précise qu'elle


resterait vraie quand bien même il n'y aurait aucun accès
possible, pour les enfants, au signifié - soit à supposer
qu'HOMMES-DAMES soit écrit dans une langue incon­
nue. La « querelle de mots » n'en serait « pas moins prête »,
écrit-il, « à se charger de signification » (E. 5 04). (Ajou­
tons, au passage, que le statut de « sujets » de ces enfants
apparaît dès lors comme problématique, et en tout cas
décalé.) C'est donc du jeu seul des signifiants que la
signification elle-même peut - ou doit? - être attendue.
La visée du signifié n'est pas, comme telle, retenue. Ce
qui est retenu, c'est, si l'on veut, la fonction d'adéquation
elle-même, abstraite de son contexte, ou plutôt détachée
de toute adéquation ou appropriation à autre chose qu'à
son propre jeu, et en tant que ce jeu, dans son fonction­
nement autonome, rend possible un écart ou une altération
par la combinaison des signifiants. « Dans la mesure où
une langue m'est commune avec d'autres sujets » - c'est­
à-dire dans la mesure du contrat et de la garantie dont
il a été question plus haut - le vouloir-dire peut utiliser
cette langue « pour signifier tout autre chose que ce qu'elle
dit » (E. 505).
Le tout autre chose vient donc caractériser la fonction
« »

signifiante, en qualifier la propriété, si l'on peut encore


s'exprimer ainsi, à la place du « quelque chose » qui
déterminait la fonction du signe.
C'est, par exemple (mais on sait désormais que c'est
plus qu'un exemple), ce que vient développer ici un
nouvel exercice sur les possibilités inépuisables du signi­
fiant « arbre ». Dire : « grimper à l'arbre », au lieu de « être
dupe », ou dire : « arborer », au lieu de « porter », c'est
produire, outre le « communiqué des faits » (et la commu­
nication concerne ou constitue le sujet classique), et malgré
lui, un effet supplémentaire de dérision. C'est ainsi « faire

90
La signifiance

entendre la vérité entre les lignes par le seul signifiant »


(E. 505).
Il faut ici relever que ces « acrobaties », comme les
nomme Lacan, reviennent à définir, ou du moins à décrire,
la connotation - soit ce dont la rhétorique est le signifiant
(au sens linguistique) 1 • C'est dans ce régime que va se
développer la suite du texte : la signifiance fonctionnera
comme une généralisation réglée de la connotation - qui
devrait être, du même coup, le dérèglement de la signi­
fication et de la fonction de sujet.
Cependant, ce qui retient encore ce pouvoir de conno­
tation à l'intérieur du vouloir-dire (d'où, en théorie clas­
sique, il ne saurait s'évader, et dont il est même une
modalité particulièrement accentuée, si l'on peut dire), ou
- cela revient au même - ce qui n'en fait encore, ici,
qu'un corollaire du pouvoir de dénotation (d'adéquation) ,
c'est cette mise en scène d'un sujet qui peut « savoir la
vente » : je peux en effet « si je sais la vérité, la faire
entendre malgré toutes les censures entre les lignes »
(E. 505).
« Savoir la vérité », c'est ce que ne peut pas le sujet
lacanien. Et c'est un tel sujet, privé de ce savoir, qui peut
être le sujet d'une connotation purement et simplement
détachée ou démarquée de la dénotation (puisque, on le voit,
la signifiance peut être rendue par une telle formule) .

2 . C'est ici qu'il faut passer au second registre, cette


fois implicite, de ce texte - passage qui oblige à faire
référence à d'autres textes des Écrits.
S'il est question d'un sujet pour la théorie de la lettre,
ce sujet doit nécessairement avoir été, jusqu'ici, masqué

1 . Cf. R. Barthes, Éléments de sémiologie, IV.2 .

91
_]L -----

La logique du signifiant

par celui qu'il faut plutôt désigner comme le personnage


du vouloir-dire. Ce sujet est le sujet pour lequel la seule
vérité, au lieu d'être la vérité d'une signification, ou d'une
adéquation, réussie, est celle qui s'énonce elle-même dans
la prosopopée fameuse (en 1 956, soit l'année précédant
l'instance) 1 :
Moi, la vérité, je parle . . .

Cette vérité - dont la théorie commande à son tour la


théorie du sujet - n'est pas celle qu'un sujet peut savoir.
Elle est antérieure ou extérieure à tout savoir, puisqu'il
faut l'entendre, ainsi que Lacan l'a depuis précisé 2 , comme
l'identification de la vérité à la parole même, sans autre
référence, et en particulier à l'exclusion de tout métalan­
gage, c'est-à-dire de tout sens du sens.
Cette vérité, qui « se fonde de ce qu'elle parle » (ibid.),
ne tient donc qu'à la parole, et à nulle autre chose qu'il
s'agirait de désigner. Elle ne se tient que dans l'espacement
de la structure signifiante - ou dans le trou.
Et c'est ce trou lui-même qui est affecté au sujet par le
texte, lorsque la fonction de « signifier tout autre chose » est
présentée comme une fonction qui ne sert pas à « déguiser
la pensée (le plus souvent indéfinissable) du sujet », mais
à « indiquer la place de ce sujet dans la recherche du vrai »
(E. 505). Il n'est pas question de « déguiser » ce qui ne se
laisse pas définir - c'est-à-dire que le sujet n'a pas de
propriété, encore moins d'intériorité, qu'jl pourrait mas­
quer. (Et, en ce sens, la vérité lacanienne s'écarte absolument
de la vérité comme adéquation dont nous parlions plus
haut.) La fonction de « signifier tout autre chose » n'obéit
au modèle du « déguisement » que pour déguiser rien
« » « »,

1. La chose freudienne, E. 409.


2. La science et la vérité, E. 867-868.

92
La signifiance

une absence, selon un processus du « tout autre » qui est


celui d'une altérité et d'une altération indéfiniment recon­
duites le long de la chaîne signifiante. Le « tout autre »,
c'est la parole elle-même, c'est-à-dire la vérité. (Et, en ce
sens, on voit que cette vérité ne s'écarte du modèle de
l'adéquation qu'en utilisant ce dernier comme pour le
pervertir ou le détourner. Ce que l'on pourrait, pour le
moment, essayer de formuler ainsi : s'il n'est plus question,
pour la lettre, d'être adéquate à quelque chose - et en
particulier à un « esprit » -, il est question, en revanche,
de l'adéquation [vérité] de la lettre à un geste permanent
et radical d'in-adéquation.)
Le sujet ne saurait « signifier » ce « tout autre » sans
s'altérer et, si l'on ose dire, s'aliéner lui-même en prenant
sa place, à son tour, dans la seule structure signifiante.

Nous nous contenterons de repérer ici rapidement cette


place - cette autre localisation du trou - par quelques
grands traits pour le tracé desquels nous prélèverons, hors
de l' Instance, le strict nécessaire :
Le sujet se définit comme « ce que le signifiant repré­
sente 1 », ce qui doit s'entendre ainsi : si le sujet est la
possibilité de la parole, et si cette parole s'effectue comme
chaîne signifiante, dès lors le rapport d'un signifiant à un
autre signifiant, ou ce qu'un signifiant « représente »,
comme le dit Lacan, pour un autre signifiant - soit, la
structure même de la chaîne -, c'est là ce qu'il faut
nommer « sujet ».
D'où les deux définitions qui composent le cercle où
s'impliquent l'une dans l'autre la logique du signifiant et
la théorie du sujet :

1. Position de l'inconscient, E. 83 5 .

93
_]!_

La logique du signifiant

1 . le signifiant, c'est ce qui représente un sujet pour


un autre signifiant 1 ;
2 . le sujet, c'est ce que le signifiant représente, et il
ne saurait rien représenter que pour un autre signifiant 2 •

Cette position du sujet dans la chaîne - et, en quelque


sorte, comme la fonction de sa concaténation elle-même,
ou comme la « raison » de cette série -, Lacan la repère
en particulier dans ce que la linguistique désigne sous le
nom de shifter (en français : embrayeur) 3• Les ernbrayeurs
sont, pour citer Jakobson, « une classe spéciale d'unités
grammaticales », «· dont la signification générale ne peut
être définie en dehors d'une référence au message » (soit,
en termes lacaniens, à la séquence signifiante). L'exemple
le plus frappant, comme le dit Jakobson, d'embrayeur,
est le pronom personnel : « Je » n'a pas, dans le code, de
signification achevée sans renvoi au message où il peut
figurer comme sujet de 1' énoncé. Mais en tant que sujet
de 1' énoncé, il ne signifie pas le sujet de 1' énonciation, il
le désigne sans le signifier 4• Lorsque je dis « je », ce « je »
ne me signifie pas.
Ainsi le su ;et mis en scène dans le texte de Lacan -

1 . Par exemple, Subversion du sujet, E. 8 19 .


2 . Position de l'inconscient, E . 83 5 .
3 . E. 5 3 5 : Y voir aussi l a référence du texte de Jakobson que
nous citons. Il faut remarquer que Lacan évite, le plus souvent, de
traduire le mot shifter, solution qui convient sans doute mieux, aussi
bien à la valeur « propre » de ce terme, qu'à l'usage auquel Lacan le
destine. Elle supprime en effet « l'étrange métonymie auwmobile par
laquelle le traducteur français de Jakobson fait glisser le shifter (qu'il
traduit, on le sait, par « embrayeur ») du changement de rapport à ·

l'embrayage. Ce terme qui dit le glissement et le décalage se charge


ici de connotations qui disent la prise et l'ancrage » (Pierre Kuentz,
« Parole/discours », in Langue française, n° 1 5 , septembre 1972, p. 27).
4. Subversion du sujet, E. 800.

94
La signifiance

sur un premier registre -, comme sujet de l'énonciation,


doit-il être renvoyé en fait à cet autre sujet : celui qui,
pris dans la séparation entre le sujet de l'énoncé et celui
de l'énonciation, se pose ou s'impose comme un pur
signifiant - ou comme ce qu'un signifiant « représente »,
et d'une « représentation » qui n'est donc pas une référence.
Ajoutons ce qui, chez Lacan, parachève cette destruc­
tion-reconstruction du concept de sujet dans le signifiant.
C'est l'identification de ce sujet en tant que sujet de la
théorie des jeux, c'est-à-dire - à l'opposé, en fait, de toute
identité subjective - comme pur lieu ou pur pivot d'un
calcul :
La théorie des jeux, mieux dite strateg1e, en est
l'exemple, où l'on profite du caractère entièrement cal­
culable d'un sujet strictement réduit à la formule d'une
matrice de combinaisons signifiantes 1 •

Or, ce sujet de la stratégie n'est autre que l'Autre lui­


même (si l'on peut dire) : « cet Autre n'est rien que le
pur sujet de la moderne stratégie des jeux 2 » ou « le site
préalable du pur sujet du signifiant 3 » - c'est-à-dire qu'il
« est » le « ( 1 ) », dont on se rappelle qu'il est « impro­
-

nonçable comme tel ».

Le sujet lacanien est donc institué dans et par le signi­


fiant. C'est ainsi que se répète et se théorise la pré­
inscription du . sujet par son nom « propre », telle que
l'évoquait la première page du texte. La théorie de la
lettre se boucle bien dans une théorie du sujet. L'entrée
dans le sujet ne peut être, dès lors, qu'une entrée dans le

1. La science et la vérité, E. 860.


2. Subversion du sujet, E. 806.
3. Ibid., 807.

95
La logique du signifiant

signifiant - tandis que le sujet signifié glisse hors de soi,


et que sa théorie se boucle à son tour dans celle de la
lettre. On est ainsi une fois de plus reconduit au signifiant.
La ponctuation du sujet - par conséquent, la ponctuation
de la « signifiance » elle-même - ou la signifiance en tant
qu'elle ponctue - est elle aussi « mythique », et le sujet
lacanien exclut le sujet substantiel du vouloir-dire.
Du moins, faut-il aussitôt ajouter, l'exclut-il en tant
que sujet psychologique, existentiel ou anthropologique.
Car, on peut déjà s'en douter, il convient aussi de s'in­
terroger sur ce qui, malgré tout, pourrait bien être main­
tenu par le maintien de ce nom de « sujet », et par l'ar­
ticulation expresse d'une théorie du sujet comme telle 1 •
Mais, pour pouvoir passer à cette interrogation, il faut
encore achever de déplier ce que cette théorie commande
quant au fonctionnement même de la signifiance.

Revenons donc à notre texte. Le passage par le sujet


nous a introduits à « la fonction proprement signifiante » .
Cette fonction est donc celle que le sujet articule, c'est-à­
dire « la représentation d'un signifiant pour un autre », ou
le fonctionnement paradoxal de la signification dans le
seul signifiant. La véritable fonction du sujet est ainsi celle
qui s'analyse dans les deux éléments de la connotation
que sont la métonymie et la métaphore.
(Du point de vue qui a été le nôtre jusqu'ici - et du
point de vue de cette première partie du texte - ces deux
tropes ne vont donc intervenir que pour articuler avec ·

plus de · précision un jeu signifiant [un jeu en place de

1 . Un certain maintien (conservation et comportement) du sujet


commandera un autre tour de lecture. Cf. infra, p. 1 1 8.

96
La signifiance

« je »] dont les règles essentielles ont déjà toutes été énon­


cées.
Cependant, d'un autre point de vue - c'est-à-dire du
point de vue de ce que nous désignerons comme l' arti­
culation de la logique du . signifiant sur la théorie freu­
dienne - la métonymie et la métaphore demanderont à
être relues, pour autant que c'est en elles que la logique
du signifiant s'avère comme logique du désir, et pour
autant, d'ailleurs, que c'est à l'articulation en question
que va directement nous conduire cette tropique qui
semble clore et couronner la stricte théorie de la lettre, et
qui l'entraîne tout entière, en fait, dans un nouveau
régime.)

Dans la présentation par Lacan de ces deux tropes, on


notera d'abord ce que l'on peut désigner soit comme un
certain brouillage entre la taxinomie de la rhétorique
classique, d'une part, et l'analyse jakobsonienne de deux
« aspects du langage », d'autre part, soit même comme
un usage figuré, dans le discours de Lacan, des termes de
métonymie et de métaphore. Pas plus l'un que l'autre,
on va le voir, ne se tient ici, en effet, dans une acception
rhétorique stricte, ni même aisément repérable.

La métonymie, d'abord, est introduite par le paradigme


fameux des « trente voiles ». Ces voiles sont classées, par
Fontanier, comme une synecdoque de la partie - et donc
hors de la métonymie. Ce que Lacan vise, en fait, sous
le nom de métonymie, c'est la série que Jakobson illustre
par ce trope, et qui est la série des termes de la combinaison
langagière : c'est le discours en tant que concaténation
d'entités successives, en tant que contexture des rapports
in praesentia, en tant que prépondérance de la contiguïté.

97
_]L

La logique du signifiant

La métonymie ainsi entendue est, · pourrait-on dire, le


trope syntagmatique, ou encore la figure du syntagme.
Cette figure, dans l'exemple « ressassé » (E. 505) des
trente voiles », se donne elle-même à lire comme un
« bateau », selon le jeu de mots malicieux dans lequel
Lacan enferme la définition. Cette espèce, passablement
retorse, d'abyme dans l'illustration de la figure, sert à
marquer que, dans ladite métonymie, « la chose » n'est
pas « à prendre au réel » ; car un navire a d'ordinaire plus
d'une voile. Le bateau n'est donc pas le signifié du tour
métonymique : il est ce tour lui-même, c'est-à-dire la
connexion du signifiant « navire » au signifiant « voile »,
soit ce que Lacan nomme le mot à mot « ».

On remarquera que cette formule se laisse transcrire


dans les termes de la linguistique à laquelle, en fait, elle
obéit : c'est la connexion des signes qui produit la figure,
et non celle des référents. La réalité du gréement des
navires ne fait certes pas figure 1 • Mais, en absorbant le
signifié dans ce référent, et en 1' écartant avec lui, Lacan
veut éliminer de la figure le sens avec la réalité. Le mot «

à mot », c'est 1' épèlement des unités discrètes de la phrase


avant (ou sans) la saisie de son sens, ou c'est la traduction
mot à mot, dont on sait qu'elle ne fait pas sens, ou qu'elle
en fait peu, et c'est encore le « mot pour mot », soit la
formule de la littéralité. Cette littéralité qu'il faut para�
doxalement attribuer à la figure, c'est bien, pour Lacan,
le « peu de sens », comme le dira cette phrase de La
.

direction de la cure :
La métonymie est, comme je vous l'enseigne, cet effet
rendu possible de ce qu'il est nulle signification qui ne

1 . Encore qu'à l'époque d'Homère, et bien souvent aussi à celle


de Quintilien, un navire n'ait eu d'ordinaire qu'une voile . . .

98
La signifiance

renvoie à une autre signification, et où se produit leur


plus commun dénominateur, à savoir le peu de sens 1 •

La métonymie n'est donc pas une figure comme orne­


ment ou façon qui garderait sauf le sens. Elle est le
syntagme comme axe ou tour selon lequel le sens s 'ap­
pauvrit ou s'épuise dans la lettre du discours.
Elle est donc aussi la réalisation de ce tour, ou de ce
coup, donné par Lacan, on s'en souvient, à la linéarité
saussurienne. La linéarité du syntagme est sans doute ce
qui résiste le plus à l' autonomisation du signifiant telle
que Lacan l'envisage. C'est pourquoi la métonymie est ici
en quelque sorte le tour qui rompt le syntagme et le
pulvérise en signifiants isolés, dont chacun renvoie à un
autre signifiant, et selon un trope qui n'est autre qu'une
métaphore au sens très large qu'on va voir Lacan lui
donner - c'est-à-dire au sens d'un trope paradigmatique.
(On peut d'ailleurs noter que Lacan lui-même, quelques
années plus tôt, soit dans Fonction et champ de la parole,
classait ensemble la métonymie et la métaphore comme
« condensations sémantiques », tandis qu'une autre liste
de termes rhétoriques ordonnait les « déplacements syn­
taxiques » Si, dans l' Instance le syntaxique et le séman­
2•

tique sont plus confondus que départagés, il faut sans


doute y lire que c'est, fondamentalement, à partir du seul
trope de mot, de la figure de sens, ou du sens figuré, que
doit être pensée la signifiance comme épuisement ou
exclusion du signifié.)

Quant à la métaphore, l'exemple que Lacan en emprunte


à Hugo via Quillet :

1. E. 622.
2 . E. 268.

99
La logique du signifiant

Sa gerbe n 'était pas avare ni haineuse . . . (E. 506) :

semble bien pouvoir difficilement être classé comme


exemple de métaphore au sens strict, si 1' on peut y relever
la composition d'au moins deux métonymies, l'une de la
cause instrumentale (la gerbe pour Booz), 1' autre de 1' effet
(la gerbe pour la terre, ou pour 1' économie de Booz) . De
la métaphore, en fait, semble ici surtout retenu le trait
qui fait le passage de 1' animé à 1' inanimé. Quillet et Lacan
sont donc fidèles à un emploi habituel très large du terme
de métaphore 1 - transport ou trope par excellence,
désignation de 1' effet de sens figuré en général.
Cette « métaphore » vise donc ici 1' autre série de ] akob­
son, celle des termes qui marquent le langage en tant que
sélection : c'est le discours comme concurrence d'entités
simultanées, comme substitution sur fond de rapports in
absentia, comme· prépondérance de la- similarité. La méta­
phore est alors le trope paradigmatique, ou la figure de
1' alternation par laquelle le message prélève dans le code
les paradigmes de son occurrence.
Ce n'est certainement pas un hasard si, avec 1' acception
courante du mot « métaphore », Lacan recueille aussi le
genre littéraire qui paraît d'ordinaire en être le lieu d' exer­
cice privilégié - à savoir la poésie, et plus précisément la
poésie que circonscrivent ces deux références : Hugo, et
le surréalisme (B. 506 à 508) . C'est-à-dire, la poésie que
1' on peut désigner, dans ses propres termes, comme celle
du Verbe - de la Parole ou de la parole -; et du « pouvoir »
ou de la « magie » des mots. Toute une poétique de cet

1 . Cf. d'ailleurs Fontanier : « la Métaphore, dont le nom si connu,


et plus connu peut-être que la chose même, a perdu, comme l'observe
Laharpe, toute sa gravité scolastique » (Les figures du discours, Flam­

rhétorique restreinte » , in Figures Ill, Le Seuil.


marion, p. 99). Pour retrouver celle-ci, consulter G. Genette, « La

100
La signifiance

ordre, et toute une pratique poeuque de ce style, sous­


tendent en effet le texte de Lacan, ici comme ailleurs,
dans ses références littéraires, dans ses propres effets de
style, et enfin dans son articulation théorique. L'épisode,
on l'a vu, décisif, de la strophe de l' arbre, voit se reproduire
ici les effets spécifiques d'une intervention du poétique
dans le théorique ou en tant que théorique. Il est ainsi
avéré que les références littéraires et le style ou la rhéto­
rique de Lacan ne sont pas d'ornement, mais appartiennent
à la constitution la plus décisive de son discours. Ce
discours - qui, lorsqu'il détermine l'instance théorique de
la métaphore, invite du même geste son lecteur (son
auditeur) à « produire . . . un tissu éblouissant de méta­
phores » (E. 507) - est un discours lui-même tissé de part
en part dans une poétique de la métaphore.
La métaphore s'articule dans le jeu de la substitution
d'un signifiant à un autre. Selon la même logique que
celle dont il a usé pour la métonymie, Lacan évite de
présenter cette figure comme un procédé qui garderait
sauf le sens. Le sens propre, au contraire - et tout spé­
cialement, dans l'exemple de Booz, le sens exemplaire du
nom propre, c'est-à-dire, faut-il le rappeler, du signifiant
qui prescrit un sujet -, est « aboli » (E. 508) . Ce qui est
« aboli » ne « ressurgit » (ibid.) jamais en personne ; il ne
peut se produire qu'un paradoxal retour de l'aboli par
l'abolition elle-même, soit dans la figure qui vient à sa
place. L'abolition est donc « non-sens », et c'est elle qui
autorise le sens :
La métaphore se place au point précis où le sens se
produit dans le non-sens (ibid.).

Ce non-sens, on le voit, est moins à prendre comme


nonsense, selon le nom anglais du sens absurde, que comme
négatif du sens, moment de sa perte ou de son absence,

10 1
La logique du signifiant

dont la dialectique articule le sens. Si Booz est exemplaire,


ce n'est pas seulement en tant que nom propre, mais aussi
en tant que nom d'un père, c'est-à-dire de celui qui doit
être tué, conformément à « l'événement mythique où Freud
a reconstruit le cheminement dans 1' inconscient de tout
homme du myst�re paternel » - ou de « la signification
de la paternité » (ibid.) .
La signification de Booz comme père dans « sa gerbe »
met donc ici au jour la paternité de toute signification :
elle s' engendre du non-sens, soit hors du signifié, et dans
le pur signifiant. La formule de Lacan pour la métaphore
- c'est-à-dire pour le trope ou le tour du discours en tant
que chaîne des unités de sens - est la suivante : un mot«

pour un autre » (ibid.) .


Un mot pour un autre, cela veut dire un mot à la place
d'un autre - une substitution de signifiants -, mais aussi
un mot en vue d'un autre - une sorte de téléologie interne
de 1' ordre signifiant ; cette téléologie métaphorique est
celle par laquelle le sujet insiste dans le signifiant, puisqu'il
est, nous le savons, « ce qu'un signifiant représente pour
un autre signifiant » - et cela, même si cette téléologie
est vouée à se perpétuer sans qu'advienne jamais le telos
que serait un sujet substantiel, un maître du sens.
La métaphore rassemble donc en elle la fonction du
sujet et celle du mot ; elle est le lieu où le second s'empare
du . premier, et le « littéralise », sous les espèces d'une
singulière littéralité tropique, ou signifiante. Le mot ainsi
posé dans son instance suprême, c'est « " le mot " par
excellence » (E. 508), le Witz tel que Freud a su le lire,
le mot qui n'ayant « pas d'autre patronage que le signifiant
de l'esprit » (ibid.) est aussi bien la lettre dans sa littéralité
même. Ce mot est ainsi à la fois le premier motif par
lequel Freud intervient dans le texte de Lacan, et le dernier
élément de 1' exposition théorique de la lettre.

102
La signifiance

Cette lettre, encore faut-il qu'elle passe. Ce que la


métonymie, rappelée pour finir, indique à côté de la
métaphore, c'est que le « mot pour un autre », doit
emprunter les tours et détours du « mot à mot » pour se
produire. Comme « l'art d'écrire » dans son rapport à la
persécution politique, la métonymie manifeste une « ser­
vitude » (ibid.) inhérente à l'ordre signifiant, pour que le
sens ait lieu - et de cette servitude, c'est la métonymie
elle-même qui est la ruse.
De quoi la lettre est-elle esclave ? D'une vérité, nous
dit Lacan. Mais l'énonciation de cette vérité - à partir de
quoi s'ordonne donc tout le jeu tropique, et avec lui toute
la théorie du sujet, y compris la théorie de la vérité qui
s'y rapporte - entraîne toute la logique de la lettre dans
une nouvelle articulation du discours, puisque Lacan la
nomme :
La vérité freudienne (E. 5 09).
DEUXIÈME PARTIE

LA STRATEGIE
DU SIGNIFIANT
_JL
La première partie de ce texte, nous l'avons donc lue
(nous en avons tenté le déchiffrement) jusqu'au point où,
s'achevant, elle reconduit la science de la lettre à la « vérité
freudienne », - c'est-à-dire, on peut s'en douter, à sa vérité.
Relisons.
Mais ne sentons-nous pas depuis un moment que
d'avoir suivi les chemins de la lettre pour rejoindre la
vérité freudienne, nous brûlons, son feu prenant de par­
tout (E. 509).

Évitons, pour l'instant, de relever la métaphore. C'est


donc bien le moment d'une articulation. Articulation
stricte, classique, - en effet commandée, dès l'ouverture
du texte, par le titre lui-même (« Notre titre fait entendre
que. . . c'est toute la structure du langage que l'expérience
psychanalytique découvre dans l'inconscient » [E. 49 5]), et
préparée, progressivement et soigneusement amenée tout
au long de cette dernière page par un glissement contrôlé

107
La stratégie du signifiant

où, dans la récapitulation de la tropique générale de la


lettre, le nom de Freud commence à se faire entendre et,
avec lui, commencent à s'installer, comme en doublure
de la terminologie linguistique ou rhétorique, quelques­
uns des concepts de la psychanalyse : le Witz, la censure,
le désir. . .
Sans doute ce passage se fait-il de manière allusive et
s'agit-il simplement de marquer ici (manière, si l'on veut,
de boucler la boucle pour faire transition) que rien n'aura
été dit, sur la lettre, qui soit étranger à Freud. Il n'empêche
qu'au moins jusqu'à un certain point une logique précise
(retorse, mais précise) est à l'œuvre ici, et qu'il faut en
recomposer, même brièvement, le mouvement.
Il s'agit donc d'articuler ensemble linguistique et psy­
chanalyse. C'est d'ailleurs cette articulation elle-même qui
fonde, à proprement parler, ce que nous avons pu nommer
la science de la lettre. Mais comment peut-elle se faire?
Où, plus exactement, peut-elle avoir lieu? Le texte répond_ :
dans un certain rapport entre la lettre et la vérité, et pour
autant que le désir y est impliqué. C'est la raison pour
laquelle l'accent se déplace, in fine, sur la métonymie (qui
est, nous le verrons, le trope du désir). La métonymie, en
effet, a rapport avec la censure. Elle est même, commu­
nément, l'instrument privilégié qui donne le « pouvoir de
tourner les obstacles de la censure sociale » (E. 5 08) . Dans
le « mot à mot », autrement dit, peut venir s'inscrire une
vérité interdite. Mais toute la difficulté · vient ici de ce
qu'en fait il faut renverser ce rapport simple. Ce n'est pas
la vérité qu'on censure, mais c;est plutôt, à l'inverse, la
vérité qui censure. Qui fonde la censure, ou qui oblige à
censurer. C'est d'ailleurs pourquoi la métonymie, comme
l'art d'écrire, est servile : « cette forme, dit Lacan, qui
donne son champ à la vérité dans son oppression, ne
manifeste-t-elle pas quelque servitude inhérente à sa pré-

108
La stratégie du signifiant

sentation? » (ibid.). Il n'est sans doute pas indifférent que


ressurgisse ici le modèle de 1' écriture, et qu'il ressurgisse
dans le rappel de la « connaturalité » (E. 5 09) de l'écriture
et de la persécution. L'écriture, si 1' on comprend bien,
aime la persécution, comme la métonymie offre à la vérité
1' occasion d'exercer une maîtrise implacable. « Effet », dit
brutalement Lacan, « de la vérité sur le désir » (ibid.) .
Pour que tout cela soit intelligible, il faut évidemment
supposer une vérité telle (si dérobée, inaccessible, interdite
- et puissante dans son retrait) que non seulement elle
ne se donne pas, mais que, se refusant, elle contraint à
l'inscription de son refus même. Il faudrait donc, ici,
reconstituer toute une doctrine de la vérité, et de la vérité
dans son rapport au désir, par où l'on comprendrait que
le désir, en tant qu'il est précisément contraint par cette
inaccessible vérité, doit obligatoirement emprunter le défilé
métonymique, se différer indéfiniment ou différer indéfi­
niment sa « fin ». Il faudrait même, aussi, mesurer exac­
tement 1' écart qui s'introduit ici par rapport à 1' utilisation,
par Freud, de ce même « modèle » de la censure.
Or c'est précisément ce qui manque.
Il y aura bien, dans 1' avant-dernier paragraphe, un
retour à ce motif du rapport entre lettre et vérité. Mais
ce sera par le biais, tout aussi allusif, de 1' adage où Lacan
retrouve précisément, on le sait, dans la lettre qui « maté­
rialise l'instance de la mort 1 », la vérité du désir qui est
d'être, comme cela se donnera bientôt à lire, « un désir
mort » (E. 5 1 8) : « Certes' la lettre tue . . . » - Et s'il faut
opposer, adage oblige, cette mort littérale à la vie de
1' esprit, c'est pour simplement redonner à entendre, mais
cette fois comme le propre de la « découverte » freudienne,

1. Cf. Séminaire sur « La lettre volée » (E. 24) .

1 09
La stratégie du signifiant

1'énoncé de cette loi de la signifiance qu'on a vu se


construire à partir de Saussure : « Les prétentions de 1' esprit
pourtant demeureraient irréductibles, si la lettre n'avait
fait la preuve qu'elle produit tous ses effets de vérité dans
l'homme, sans que l'esprit ait eu le moins du monde à
s'en mêler. Cette révélation, c'est à Freud qu'elle s'est
faite, et sa découverte, il l'a appelée l'inconscient » (E. 5 09).

Donc, l'articulation manque.

Ce n'est certainement pas un hasard si, à peine prononcé


le mot de désir (sur lequel en effet doit se nouer l'arti­
culation), la vérité devient si pressante, l'objet caché, qu'il
fallait chercher, est si proche que « nous brûlons », comme
on le dit dans ce jeu qu'on appelle cache-tampon. Méta­
phore qu'il faut bien entendu relever maintenant. Car non
seulement cette vérité, dont la « révélation » est immi­
nente, est bien, si l'on peut dire, ce qui tamponne la lettre,
mais son feu qui nous brûle éclate brutalement et « prend
de partout ». Il est bien connu que la Révélation s'inscrit
en lettres de feu. Ou du moins que ce qui se révèle est
feu. Mais ce que ce feu brûle et dévaste ici, ce n'est rien
d'autre, finalement, que l'articulation elle-même. Au lieu
où devrait se produire l'ajointement systématique de Saus­
sure · et de Freud, ça brûle, et de telle sorte que de cette
constitution de la science de la lettre, nous risquons de
n'avoir plus à déchiffrer que la cendre.
Quels que soient par conséquent les effets de cet incen­
die, une chose est certaine : c'est que la rupture textuelle
qui survient ici est si nette et profonde qu'elle interdit
pratiquement, désormais, le commentaire, le simple déchif­
frement. Il faut donc rectifier la formule par laquelle nous
introduisions, au début, ce nouveau développement. Et
non pas dire : nous avons, de cette première partie, conduit

1 10
La stratégie du signifiant

le commentaire jusqu'au point où la science de la lettre


se réinscrit dans la vérité freudienne. Mais ceci : du texte
dans son ensemble, il est impossible de tenir le commen­
taire au-delà du point où survient en se dérobant, comme
la vérité qui la fonde, une « articulation » (désormais entre
guillemets) qui, parce qu'elle s'avère incapable de remplir
la fonction de 1' articulation, ne se laisse plus maîtriser par
le commentaire, soit qu'elle en excède les ressources (pro­
duisant alors une économie plus complexe que 1' économie
discursive), soit qu'elle détruise tout l'édifice architecto­
nique où le commentaire, de tradition, doit se réfugier.
Nous avons donc conduit le commentaire jusqu'à l'ex­
trême bord de ce foyer où se concentre un feu tout prêt
à consumer le discours. Entreprendre de franchir cette
limite, esquisser même, simplement, le geste de l'outre­
passer, c'est tout aussitôt, par conséquent, brûler le
commentaire. Et dire du commentaire qu'il est brûlé, cela
peut aussi bien s'entendre au sens où, dans un certain
usage de la langue, on peut le dire des indicateurs ou des
agents de renseignement.
Mais peut-on au moins désigner ici le bouleversement
qui s'introduit dans l'économie générale du texte ? Si
l'enjeu de ce que nous appellerons donc, par commodité,
l' « articulation » (ou l'[in]articulation) , est de souder
ensemble linguistique et psychanalyse, qu'est-ce qui fait
au juste que 1' articulation ne puisse pas fonctionner? C'est
pourtant un rapport simple, entre Freud et Saussure, qui
semblait, depuis le début, pouvoir s'instaurer. Il suffisait
apparemment de lire, dans la linguistique, la découverte
de Freud. Et l'articulation n'avait plus dès lors qu'à
rappeler, pour finir, quelque chose comme le telos de cette
entreprise (« Je vous l'avais bien dit, il s'agissait de Freud »),
- pour en produire, a posteriori, la possibilité. Si rien de
tel ne se passe, si du moins quelque chose vient ici

111
_jj_ - 1
---�--------

La stratégie du signifiant

compliquer ce mouvement ou -bloquer ce passage, c'est


que l'affaire n'est pas si simple.
Pourquoi? Au moins pour cette raison que, tout au
long de cette première partie, n'a cessé de se produire ce
que nous avons cru pouvoir nommer, en nous autorisant
de Lacan lui-même 1, un détournement de la linguistique.
Or ce détournement, rien ne l'autorise en fait, si ce n'est,
déjà, un certain usage de Freud, une certaine manière de
projeter plus ou ·moins explicitement dans la linguistique
saussurienne, pour en perturber le fonctionnement, tout
un appareil conceptuel qui provient de la psychanalyse.
Et sans doute faudrait-il de ce point de vue relire ce texte
afin d'y repérer très précisément les lieux d'intervention
de la psychanalyse. Deuxième lecture inévitable, et qui
contraindrait à reprendre les choses en leur . début, dès
l'introduction, sous l'autorité de Saussure, de cet algo­
rithme tout entier construit sur une barre résistante où
l'on sait qu'on peut reconnaître la barre symbolique du
refoulement.
Or, cette seconde lecture est à ce point inévitable que
Lacan lui-même, ici, ne peut s'y dérober et que la seconde
partie du texte (La lettre dans l'inconscient) s'ouvre pré­
cisément sur la lecture « linguistique » du texte de Freud,
qui répète mot pour mot, pendant un certain temps au
moins, la lecture freudienne de la linguistique dont elle
était · pourtant la condition. Rapport à la limite indescrip­
tible et qui résiste, s'il ne se refuse pas tout à fait, à
l'analyse. C'est bien pourquoi l'articulation ne se produit
pas. Dans quelle logique articuler en fait que Freud est
à lire selon Saussure, lui-même lu selon Freud? Est-ce
réductible à quelque dialectique - à la dialectique elle-

1. Cf. E. 82 1 .

11 2
La stratégie du signifiant

même? Peut-on parler en termes de circularité herméneu­


tique? Quand bien même on pourrait, d'une manière ou
d'une autre, s'y essayer, c'est précisément ce que Lacan
veut éviter. Ou ce que, plus exactement, le texte ne donne
pas à lire, mais brûle - quelle que soit l'origine de ce
feu.
Il y a donc là, lisible dans un « accident » textuel, un
tour qui vient affecter le discours de la lettre et qui l'oblige
à cette étrange répétition. Répétition qui du reste, nous
le verrons bientôt, devra elle-même, une fois encore au
moins, se répéter. Car ce qui manque, dans le manque de
l'articulation (ou dans le manque d'articulation), ce qui
fait que l'articulation ne produit après tout qu'un simu­
lacre de te/os, c'est un fondement, une origine, une archê.
Qui commence, de Saussure ou de Freud? Ce défaut d'ori­
gine, le mouvement qu'il commande paradoxalement,
nous aurons à l'examiner encore. Contentons-nous, pour
l'instant, de marquer que s'il affecte le cours du texte, il
perturbe, du même coup, le commentaire.
C'est ce mouvement, dans sa duplicité, que nous appel­
lerons maintenant stratégie. Et nous allons commencer
-

par nous en expliquer.


_]L
1 . La stratégie

Avant de définir ce mot - et d'autant plus, nous allons


le voir, que plusieurs sens y sont impliqués - il faut donc
bien insister sur la duplicité du mouvement qu'il désigne.
Parlant de stratégie nous viserons en effet deux choses :
d'une part la stratégie qui est celle de Lacan et d'autre
part, mais sur un mode sans doute plus complexe, quelque
chose comme une certaine stratégie vis-à-vis du texte de
Lacan. Une stratégie de la lecture, si l'on veut, puisque
nous devons abandonner le commentaire. Ce n'est pas
qu'il s'agisse ici de faire la guerre, ni (pour utiliser une
autre ressource métaphorique, qui gouverne, depuis le
début, notre travail) de jouer un mauvais tour au texte.
Stratégie désignera plutôt la tournure obligée de ce qui
désormais aura donc voulu s'inscrire en marge du texte
de Lacan.
C'est pourquoi, à proprement parler, il sera moins
question, ici, d'une pluralité de sens, que d'un certain
usage, ou, plus justement, d'une multiplicité d'usages

1 15
_]L

La stratégie du signifiant

possibles de la stratégie. Et si, de fait, une pluralité de


sens, parce qu'elle est sémantique, apparaît comme tou­
jours centrée, une pluralité d'usages, avec un peu de chance,
devrait pouvoir rester relativement dispersée.

Mais il faut commencer par le « sens » .


On sait tout d'abord - et nous avons eu d'ailleurs
l'occasion de le marquer - que la stratégie est une des
pièces maîtresses de la systématique lacanienne. Le mot
lui-même n'est donc pas absent, �t si Lacan l'utilise c'est,
en tant qu'il est synonyme de la théorie des jeux, pour
indiquer le statut possible d'un sujet non subjectif, - c'est­
à-dire d'un sujet pluriel, combinatoire, non présent, à la
fois, à soi (il est sans conscience) et en un lieu déterminé
(puisqu'il se réduit au calcul de l'aléatoire) .
Mais à faire son profit de la présence du mot, en ce
sens, il n'est peut-être pas impossible de lui faire désigner
autre chose, qui ne soit pas sans pertinence. Et par exemple,
avant tout, le mode de composition de ce qu'on pourrait
appeler - sur le seul exemple, il est vrai, de la première
partie de ce texte - le « système » lacanien. Système fait
d'emprunts, ou plutôt, système d'emprunts qu'on a vu
s'illustrer dans la constitution d'une tropique signifiante,
montée, ou fabriquée, à partir, à la fois, de la rhétorique
classique, de la linguistique jakobsonienne, de la poésie
post-symboliste ou sur-réaliste, etc. La stratégie doit donc
s'entendre ici comme une technique ou comme un « art »
de la systématisation, - et d'une systématisation qui ne
présente pas sa propre loi de composition comme loi
d'une architecture. Pour qu'il y ait en effet un système
architectoniquement édifié - c'est-à-dire un système au sens
classique et absolu du terme -, il faut qu'il se donne
comme une construction par position de concepts. Ces
concepts, s'ils ne sont pas entièrement produits dans le

1 16
La stratégie

système, exhibent au moins comme leurs lois les règles


selon lesquelles ils ont été empruntés à d'autres systèmes,
par rapport auxquels ils ont été retravaillés. A supposer
que cette architectonique ne soit qu'un pur idéal du
théorique, il faut au moins constater que ce n'est pas par
référence à cet idéal que le discours lacanien se définit.
Ce discours ne se pose d'ailleurs pas, en règle générale,
comme ayant à se définir; - et d'une définition, quelle
qu'elle soit, mais avec toutes les difficultés qu'elle ne
manquerait pas d'entraîner, il chercherait plutôt à faire
1' économie. C'est d'ailleurs ce qui 1' indique, déjà, comme
relevant d'une autre sorte de système qui serait plutôt
combiné que construit. Et si la stratégie doit recouvrir en
somme la combinaison, elle désignerait donc essentielle­
ment deux choses : d'une part un ensemble de procédures
de détournement, et, d'autre part, le maintien de la
pluralité, comme telle, de ces procédures (et par consé­
quent des domaines ou des régions à partir desquels il y
a détournement).

Du reste il serait peut-être possible de définir cette


stratégie du détournement par différence avec ce que 1' épis­
témologie contemporaine a pu désigner comme 1' impor­
tation du concept. Si 1' importation prélève une unité ou
un trait conceptuel, pour les faire entrer, de façon réglée,
dans un nouveau jeu systématique, le détournement, en
revanche, prélèverait un concept sans le travailler, et pour
le faire servir à d'autres fins. Par définition, le détourne-
. ment serait impur - et d'une impureté telle, d'ailleurs,
qu'il pourrait aller jusqu'à mimer ou détourner l'impor­
tation elle-même.
C'est dire en fait - et pour utiliser une distinction
commode - que si l'importation procède comme un pas­
sage de dénotation à dénotation (et capable de dénoter le
passage lui-même), le détournement est un glissement

1 17
]L
__ 1
----�-------·---·--

La stratégie du signifiant

connotatif Ce ne sera pas sans conséquences. Et c'est en


tout cas ce qui permet d'expliquer que, dans le détour­
nement, les régions d'emprunt ne disparaissent pas de
l'horizon du nouveau système. C'est pourquoi celui-ci, au
lieu de se présenter d'emblée comme une nouvelle région
théorique, s'installe, si l'on peut dire, dans un espace
intermédiaire, dans une intersection de régions ou dans
une circulation permanente entre les régions. Les concepts
détournés conservent ainsi la charge d'une référence plu­
rielle.

Mais l'idée de stratégie implique aussi toujours l'idée


d'une opération finalisée ou « intéressée ». Et l'on voit mal
au nom de quoi il faudrait ne pas en tenir compte. Ce
qui intéresse en effet Lacan, au sens fort du mot, c'est
d'arracher la psychanalyse à tout ce qui a pu et pourrait
encore, pratiquement et théoriquement, la compromettre,
l'affaiblir, la priver de sa puissance « coupante » ou en
émousser le tranchant. Soit, avant tout peut-être, sa fonc­
tion (politique) d'adaptation sociale, d'intégration du
moi, etc. (et en cela au moins la visée politique est nette),
- danger si pressant et si constant qu'il impose une lutte
théorique incessante contre toutes les formes philoso­
phiques du « subjectivisme » à l' œuvre dans la psychologie
classique, dans l'anthropologie, voire dans la phénomé­
nologie husserlienne et dans ses dérivés plus ou moins
sentimentaux.
D'où la recherche de ce que Lacan appelle (dès le
préambule, on s'en souvient) des effets de formation.
Recherche qui commande, il faut y insister, un certain
recours à la parole, un certain usage de l'efficacité propre
de la parole et de son pouvoir, disons, persuasif C'est en
fait ce qui anime et gouverne toute la stratégie de Lacan,
et rend raison, jusqu'à un certain point, du brouillage,

1 18
La stratégie

des tours et des ruptures qui affectent le fil démonstratif


de son discours. Une sorte de pré-texte pédagogique ne
cesse de travailler, même quand il en paraît absent, le
texte théorique, - ne cesse de revenir, en particulier (nous
l'avons déjà entrevu) dès qu'il s'agit de Freud, comme
une scansion obstinée du texte lui-même. Qu'il s'agisse
en effet d'arracher la psychanalyse à une certaine ortho­
pédie n'interdit pas, au contraire, que le projet, dans son
ensemble, soit lui-même orthopédique. Orthopédie, si l'on
veut, anti-orthopédique, ou contre-pédagogie, et qui n'est
pas sans rapport, y compris dans sa volonté critique, avec
l'intention peut-être la plus fondamentale, au moins depuis
Socrate, de toute la philosophie. La formation dont parle
Lacan ne serait donc rien d'autre, sans doute, que la
mxtô&ia elle-même ou sa reprise dans la Bildung des
Lumières (dont Lacan se réclame explicitement ) et de 1

l'idéalisme allemand. N'y manquerait pas même, et pour


cause, cette seconde « doublure » théorique de la philo­
sophie qui se noue la plupart du temps au projet péda­
gogique lui-même, et qui est la doublure médicale. Car
la formation est formation à l'analyse, formation de l'ana­
lyste, même si elle n'est pas exclusivement réservée aux
seuls praticiens, c'est-à-dire aux seuls médecins. Par quoi
la psychanalyse pourrait apparaître ici comme une sorte
de médecine généralisée, la paitleia de toutes les paideiai,
- le défilé païdéique, si l'on peut dire, qui serait désormais
inévitable. Et le psychanalyste cumulerait en lui les trois
fonctions, comme dit Lacan, du « savant » , du « mage »
et du « mège » 2 (E. 5 2 1), triple fonction au titre de
laquelle, entre autres, a pu se tenir à l'Université, et dans

2 . Le mège n'étant rien d'autre - faut-il le dire ? - que celui qui


1 . Cf. par exemple le prière d'insérer des Écrits.

soigne : mégier, en ancien français, soigner, dérivant du latin medicare.

1 19
__]L

La stratégie du signifiant

le discours universitaire, l'exposé que nous essayons de


lire.
L'important est ici sans doute que ce motif de la
formation (mais c'est plus qu'un motif ) puisse ainsi
1

présenter la stratégie lacanienne selon un modèle spéculaire


(où la théorie vise à former l'analyste qui, pratiquant
l'analyse, rend en retour la théorie possible) ou même
selon le modèle, tout aussi rigoureusement et profondé­
ment philosophique, de la mise en abyme, - mise en abyme
où s'implique, nécessairement, le style de Lacan. La voie
du « retour à Freud », a-t-il été dit à la fin de la Psycha­
nalyse et son enseignement, « est la seule formation que
nous puissions prétendre à transmettre à ceux qui nous
suivent. Elle s'appelle : un style 2 » . Et pourquoi un style,
si ce n'est en vertu d'un « circuit » dont on pourrait
reconstituer sèchement le parcours en invoquant que si la
théorie engendre le concept du sujet qui règle le sujet de
l'analyse, celui-ci dès lors peut s'instaurer comme le sujet
du discours, autrement dit prendre la place de Lacan lui­
même, ou, si l'on préfère, de celui qui forme des sujets
de l'analyse. Quand Lacan parle, ce serait ainsi l'Autre
qui parle, et qui parle sur lui.
Ce n'est, bien entendu, que l'un des parcours possibles.

1 . Ne serait-ce que parce qu'il implique sans doute, en dernière


instance, la question que l'on pourrait indiquer sous la formule très
générale de la psychanalyse dans le politique et du politique dans la
psychanalyse. Une telle question ne peut évidemment être élaborée
ici. On peut seulement signaler que la stratégie lacanienne permettrait
peut-être d'en aborder, sur l'un ou l'autre point, la complexité
problématique - et qu'en tout cas celle-ci ne saurait se réduire à
quelque simple « politique de la psychanalyse », pas plus qu'à une
non moins simple « psychanalyse de la politique » , quelles que soient
les références ou préférences de l'une ou de l'autre.
2 . E. 458.

1 20
La stratégie

Ce que nous avançons ici quant à la stratégie reste rapide


et schématique et sans doute faudrait-il lire de très près
un texte comme, par exemple, la Direction de la cure, au
moins dans ses deux premières divisions. Mais nous n'avons
pas voulu enfreindre à ce point la loi à laquelle nous
avons essayé de nous soumettre jusqu'ici et qui nous
impose de limiter autant qu'il est possible les incursions
hors du texte que nous avons choisi de lire.
Nous en avons dit cependant assez pour donner à penser
que d'une telle stratégie il n'est ni souhaitable ni même
possible de se déprendre, et que par conséquent il faut
nécessairement conduire la lecture du texte selon les exi­
gences ou · les requisits de la stratégie même. C'est la raison
pour laquelle il n'est pas question de critiquer Lacan, c'est­
à-dire d'exercer sur son discours la juridiction systématique
du discours lui-même. Ce qui exclut en particulier, on le
verra, qu'on lui reproche une infidélité quelconque à la
rigueur épistémologique ou qu'on lui fasse grief des libertés
qu'il prend à l'égard de la linguistique scientifique 1 • Notre
lecture, au contraire, doit obéir aux détournements, aux
déplacements dont le discours lacanien est tissé, les suivre
ou les accompagner, en épouser d'aussi près que possible
le dessin complexe, - ce qui ne veut pas dire qu'il faille
les répéter purement et simplement (c'est-à-dire dévote­
ment), mais qu'il faut en interroger précisément la logique,
c'est-à-dire l'intention stratégique elle-même, pour en
éprouver l'efficacité « déplaçante » et en mesurer les effets,
quant à l'excès qui s'y annonce par rapport à la science
et à la philosophie.
Car c'est évidemment la promesse, plus prudente qu'on
ne croit d'ailleurs, d'un excès de ce genre qui fait, à

1. Comme, aussi bien, du « texte » de Freud.

12 1
_ _lL

La stratégie du signifiant

condition qu'on puisse maintenir jusqu'au bout la forme


de ce redoublement, que le discours de Lacan se prête à
une stratégie sur sa propre stratégie. Mais la stratégie est
elle-même discursive ; elle appartient nécessairement, elle
a toujours appartenu, comme telle, à l'ordre philosophique
du discours. La guerre est philosophique et quel que soit
son pouvoir destructeur, elle se maintient toujours dans
les limites du philosophique, elle maintient même tou­
jours les limites du philosophique. Il faudrait donc en
passer par quelque chose qui ne soit ni une stratégie de
la stratégie, ni, bien entendu, une contre-stratégie. Nous
parlerons donc, pour des raisons évidentes, de décons­
truction, si la déconstruction, qui est en effet discursive,
et stratégique, gravite cependant toujours, si l'on peut
dire, dans l'excès d'elle-même, et ne cesse de défaire en
elle le dircursif et le stratégique. Nous opposerons donc
aussi, comme nous l'avons annoncé, au discours le texte 1,

même s'il doit s'avérer nécessaire, ici ou là, de compliquer


cette distinction, ou, plus exactement, de la régler sur la
figure qu'elle prend chez Lacan, puisqu'il se pourrait bien
(nous en avons déjà dit quelque chose) que le texte, tel
que le conçoit Lacan, ne soit rien d'autre que le discours
lui-même, impeccable et circulaire, l'ordre signifiant comme
tel et comme il s'inscrit, nous y venons, dans Freud (ou
même dans Lacan pour autant qu'il avoue bien viser aussi
le « texte »), bref la vérité en son Logos - et que la parole,
en revanche, soit elle-même pour Lacan le texte (inachevé),
le « discours » perpétuellement suspendu de l'initiation,
de l'incitation et de l'exhortation, propre à stimuler, à

1 . Nous renvoyons ici, globalement, à l'ensemble du travail de


Jacques Derrida, et, si l'on veut, plus particulièrement aux mises au
point lisibles dans « Positions » (in Promesse, 30 / 3 1 , automne­
hiver 197 1 , repris in Positions, Minuit, 1 972).

122
La stratégie

faire jouer ou à intriguer, mais sans jamais boucler un


savoir de la vérité. Entre la stratégie et ce que nous essayons
de viser ici, la différence tiendrait peut-être en somme à
l'écart qu'on pourrait dire séparer deux formes du débor­
dement : au débordement lacanien, c'est-à-dire au débor­
dement qui affecte le discours, ou que le discours subit,
jusqu'à l' inarticulation, comme l'insupportable irruption
d'une vérité trop puissante, trop pressée de vouloir se dire
pour pouvoir se dire - l' « incendie » de tout à l'heure en
serait un exemple -, il faudrait opposer la lecture débor­
dant minutieusement le lit du texte (ou du discours . . . )
qu'elle entreprend de lire et qui aurait précisément
1,

recours, par privilège, comme à autant d'indices sûrs d'une


voie où s'engager, à ces mQments de débordement qui
viennent agiter et remuer, ici ou là, le cours du texte.
C'est en ce sens, par conséquent, que nous sommes
désormais voués à la stratégie. C'est-à-dire à la décons­
truction. Le débordement du texte nous y aura contraints.
Il s'agira donc, très exactement, de relire. Si le déborde­
ment lisible dans l'(in)articulation perturbe le texte, s'il

1. Joue, dans cette distinction, la contrainte d'une double méta­


phore. Impossible, ici, de ne . pas le remarquer. D'un côté le feu, le
débordement solaire de la lumière ; de l'autre (plutôt) l'eau, l'inon­
dation - et tout d'abord sans doute l'infiltration. Mais on comprendra
qu'ici nous n'en disions pas plus, puisqu'il faudrait, en toute rigueur,
reconduire le feu au père (à l'homme), et l'eau, peut-être (mais peut­
être seulement) à la « mère » (à la femme). Resterait alors - mais
cela passe, ici, nos intentions - à tisser tout ceci avec le motif qui
paraît dominer, en sa fin, un texte comme la Signification du phallus :
« Corrélativement s'entrevoit la raison de ce trait jamais élucidé où
une fois de plus se mesure la profondeur de l'intuition de Freud : à
savoir pourquoi il avance qu'il n'y a qu'une libido, son texte montrant
qu'il la conçoit comme de nature masculine. La fonction de signifiant
phallique débouche ici sur sa relation la plus profonde : celle par où
les Anciens y incarnaient le Noûç et le Aoy6ç » (E. 695).

123
_]L

La stratégie du signifiant

communique à l'édifice discursif un certain ébranlement,


s'il en déplace, si peu que ce soit, les pièces ou les parties,
il faut maintenant suivre le tracé des fissures et s'obstiner
non pas à relever le plan, la disposition fondatrice et
structurale, mais à repérer le fil ou la ligne de sollicitation
qui l'affecte.
Or, le principe de cette deuxième lecture, on l'a vu,
commande, mais pour des raisons qui lui sont propres,
l'économie même du texte. Si le manque d'articulation
est en somme un indice, c'est qu'il exhibe paradoxalement
l'étrange circularité qui s'installe entre Freud et Saussure
et contraint à répéter, sur Freud, la lecture elle-même
freudienne de Saussure. Deuxième navigation qu'il nous
faut donc suivre à son tour.
C'est la raison pour laquelle la lecture stratégique s'en­
tamera sur le motif de la répétition.

Sans doute, d'une certaine manière, rien ne distinguera


le travail qui s'annonce maintenant, au moins dans son
début, dans son premier « moment », du travail de déchif­
frement tenté sur la première partie du texte. Il s'agira,
tout simplement, de déchiffrer la répétition (ou, ce qui
revient au même, de la commenter). Travail identique
donc, à la lenteur près, puisque après tout l'essentiel est
déjà tout acquis. Ou presque.
Mais en fait les choses ne sont pas si simples - et l'on
sait bien d'ailleurs que la répétition n'est pas la redupli­
cation de l'identique. Or à cette loi, précisément, le texte .
de Lacan ne peut manquer d'obéir. C'est pourquoi la
répétition, ici, n'est pas effectivement simple. A partir du
moment, en effet, où la nécessité s'en est inscrite dans le
texte (et l'on sait maintenant que cela se produit dès le
début ou même, si l'on peut le concevoir, avant que le
texte ne commence, - comme sa prescription la plus

1 24
La stratégie

rigoureuse), le déséquilibre ainsi introduit fait que la


répétition s'emporte elle-même, se répète à nouveau · et ne
cesse de se répéter. Procès infini, en fait, et que seul un
·

coup de force peut éventuellement venir bloquer, - et


d'ailleurs de manière provisoire. Et c'est ce qui prendra
la forme, dans le texte, non seulement d'une répétition
explicitement linguistico-freudienne de Freud (si 1' on peut
parler ainsi), mais d'une répétition philosophique, ouver­
tement philosophique, de cette répétition même, pour
autant que déjà, en effet, tout un dessein philosophique,
du reste avoué ici ou là, travaillait 1' entreprise du détour­
nement freudien de la linguistique et tentait, peut-être,
de se donner comme le principe, la résolution (la relève ?)
de l'échange infini qui rapporte l'un à l'autre Freud et
Saussure.
Il n'est donc pas étonnant, dans ces conditions, que
toute la seconde partie du texte (La lettre dans l'in­
conscient) soit d'abord occupée par la hantise de ce
rapport. L'allure péremptoire du ton ne doit pas faire
illusion. Ni la déclaration liminaire (« L' œuvre de Freud
nous présente une page sur trois de références philolo­
giques, une page sur deux d'inférences logiques, partout
une appréhension dialectique de 1' expérience, l'analytique
langagière y renforçant encore ses proportions à mesure
que l'inconscient y est plus directement intéressé »
[E. 509]) - ni telle ou telle proposition sur l' « avance »
de la formalisation freudienne sur les formalisations de
la linguistique (B. 5 1 2/5 1 3) , ne permettent, en effet,
d'annuler la qµestion. Et l'on sait bien d'ailleurs qu'elle
est toujours, malgré tout, en attente d'une réponse 1•

1 . Nousfaisonsallusionici,parexemple, àRadiophonie(p. 5 5 et suiv.)

la formule : « L'inconscient est la condition de la linguistique » (p. 5 8) .


où la réponse ne se gonne pas de manière moins problématique dans

125
La stratégie du signifiant

Nulle « solution » par conséquent, mais, au contraire,


la répétition du geste même par lequel s'inaugurait la
lecture de Saussure, et par lequel, ici, va s' entamer la
lecture de la Traumdeutung (traduite, ce n'est pas un
hasard : la signifiance du rêve, ainsi que nous avons déjà
eu à le remarquer), ou du moins de son chapitre VI : il
faut en effet, comme on devait - on s'en souvient -
prendre « la lettre à la lettre », et parce que, dans la
Traumdeutung, « il ne s'agit à toutes les pages que de ce
que nous appelons la lettre du discours » (E. 5 09), prendre
la lettre de Freud à la lettre, lire Freud à la lettre, - ce
qui revient exactement à (re)lire la lettre dans Freud. La
lettre dans l'inconscient, le titre parle de lui-même.
Le principe de cette (re)lecture" est double : d'une part,
puisqu'il s'agit de déceler « l'instance dans le rêve de cette
même structure littérante (autrement dit phonématique)
où s'articule et s'analyse le signifiant dans le discours »
(E. 5 10), il faut reconnaître dans les modèles utilisés par
Freud (le rébus, l'écriture hiéroglyphique) les traits · essen­
tiels d'un pur jeu du signifiant distinct de tout symbolisme
analogîque ; d'autre part, et plus précisément, il s'agit
d'identifier dans tous les éléments du travail du rêve, les
éléments ou les fonctions de la lettre elle-même. L'un et
l'autre principes impliquent par conséquent que l'on subs­
titue le déchiffrement au décodage et que l'on reconnaisse
dans le rêve, au lieu d'une simple pantomime ou d'une
imagerie symbolique, un véritable « système d'écriture »
(E. 5 1 1) , - étant entendu que c'est bien le modèle pho­
nétique, l'idéal, en somme, de l'écriture alphabétique, qui
règle ici ce concept de l'écriture 1 •

1 . D'où l'insistance avec laquelle, pour marquer que da valeur


de signifiant de l'image (du rêve) n'a rien à faire avec la signification »,
Lacan relève l'utilisation faite par Freud de la présence du déterminatif

1 26
La stratégie

D'où la transcription littérale des p1eces majeures de


l'appareil conceptuel freudien. Pour en rappeler l'essentiel :
1 . L'Entstellung (c'est-à-dire, selon les traductions, la
transposition ou la déformation) doit s'interpréter par ce
qui fut « désigné plus haut avec Saussure » comme le
glissement du signifié sous le signifiant.
2 . La Verdichtung (la condensation) renvoie à la méta­
phore 1 ; la Verschiebung (le déplacement) à la métonymie.
3 . La Rücksicht au/ Darstellbarkeit, la prise en consi­
dération . de la figurabilité (ce que Lacan traduit par : égard
aux moyens de la mise en scène), - et qui est, selon Freud
(Traumdeutung, VI, 4), un processus doublant le travail
de condensation et l� déplacement pour rendre possible
la figuration du contenu du rêve - est irréductible à
quelque mise en image que ce soit, mais doit se lire
comme une condition relevant du « système de l'écriture » .
4. Enfin, l'élaboration secondaire, ou bien est négli­
geable en ce qu'elle appartient au processus conscient, ou
bien fournit des éléments qui viennent s'intégrer au jeu
signifiant de la pensée inconsciente (et il s'agit alors,

dans l'écriture hiéroglyphique (Traumdeutung, VI, trad. p. 276), « pour


mieux nous ramener au fait que nous sommes dans l'écriture où
même le prétendu " idéogramme " est une lettre » (E. 5 10) .
1 . Que la Verdichtung renvoie à la métaphore, et donc, par là, à
« l'écoute de la poésie », c'est ce qui s'indique aussi dans la « conden­
sation » qui s'y produit de la Dichtung. Appel homonymique que
rien ne saurait justifier, dit J .-F. Lyotard dans Discours, figure (Le
travail du rêve ne pense pas, p. 2 39 et suiv.), puisque la Dichtung de
la Verdichtung - la condensation, l'épaississement - est sans aucune
parenté étymologique avec la Dichtung « disante » de la fiction ou de
la poésie. - Motif critique, donc, que celui de cette remarque, et par
rapport auquel peut se marquer l'écart de la lecture que nous tentons
ici, en particulier quand il s'agit de l'interprétation lacanienne de
Freud sur laquelle, pour des raisons qui sont sans doute maintenant
· évidentes, nous n'avons pas à nous prononcer ici.

127
_]l

La stratégie du signifiant

proprement, de la pensée du rêve, Traumgedanke) (E. 5 1 1-


5 1 2).

Dès lors, la traduction du lexique freudien assurée, ou,


si l'on préfère, Freud s'étant bien avéré parler le langage
même de la science de la lettre, non seulement il devient
impossible de lire, dans le texte de la Traumdeutung, le
roman expérimental d'un inconscient psychique (c'est-à­
dire le roman psychologique de l'inconscient), mais on ne
peut qu'y (re)trouver à 1' œuvre un pur fonctionnement
formalisable selon les règles de la formalisation linguis­
tique elle-même. « Il s'agit donc de définir la topique de
cet inconscient. Je dis que c'est celle-là même que définit
l'algorithme » (E. 5 1 5). Formule qui, développée selon le
principe de « l'incidence du signifiant sur le signifié », peut
engendrer les formules de la métaphore, et de la méto­
nymie. Soit, successivement, trois formules qui ne se
laissent pas lire en fait comme de véritables formules
logiques (elles ne supposent ni n'autorisent, ici, en calcul)
et dont Lacan propose chaque fois la traduction. On
obtient donc :
1 . La formule générale :

I
f (S) -
s

qui peut se lire : la fonction du signifiant est de poser


un terme sur une barre résistante à la signification ;
2 . La formule de la métonymie :

f (S . . . S') S ::::: S( )
- s

qui peut se lire : la fonction signifiante de connexion des


signifiants entre eux équivaut au maintien de la barre qui
.

1 28
La stratégie

retient le signifié hors de la prise du signifiant. Le signifié


ainsi « élidé » peut alors désigner l'objet du désir comme
« manque de l'être », manque par quoi le désir est condamné
à fonctionner comme le renvoi, le long de la chaîne, de
la métonymie de ce manque ;
3 . Enfin, la formule de la métaphore :

f (s> s :::: s < + >


S'
s

qui peut se lire : la fonction signifiante de substitution


d'un signifiant à un autre signifiant équivaut au franchis­
sement de la barre (d'où le signe) + 1 dans la création
de la signification. La signification ainsi produite est un
effet poétique de signification. Elle se tient, autrement dit,
dans le registre de la connotation, où elle est aussitôt
livrée au glissement permanent du signifié. Et c'est ce
passage qui, auparavant, avait permis d'indiquer la place
du sujet.

Or c'est ici prec1sement que se produit ce qu'il faut


bien comprendre comme une autre rupture. Rupture elle­
même produite par la contrainte répétitive qui désormais
gouverne nécessairement le texte. Ce n'est donc pas un
hasard si Lacan la marque en ces termes :
Ce franchissement exprime la condition de passage du
signifiant dans le signifié dont j'ai marqué plus haut le

1 . Dont le décalage « idéographique », en quelque sorte, par rap­


port au symbole usuel de l'addition, décalage qui a toutes les allures
d'un Witz sur la notation logico-mathématique, donne ainsi la mesure
du détournement qui s'opère ici aux dépens de la logique.

129
_ll_ - -�-
" --�----- -----

La stratégie du signifiant

moment en le confondant provisoirement (nous soulignons)


avec la place du sujet.
C'est la fonction du sujet, ainsi introduite, à laquelle
il faut maintenant nous arrêter, parce qu'elle est au point
crucial de notre problème (E. 5 1 6).

Ce qui donc travaillait, on s'en souvient, toute la


première partie au point de différer, pratiquement jusqu'à
la fin, le franchissement de la barre, entame maintenant
la répétition de Freud elle-même, puisqu'il faut encore
régler la question de ce que la première partie avait
(provisoirement, dit Lacan) réussi à penser au titre du
« passage dans le sujet », de la « présence » du signifiant

dans le sujet (E. 504). Or le texte de Freud lui-même


(ou, plus exactement, à lui seul) ne permet pas de revenir
à la question du sujet. Il faut donc en passer par un autre
texte, distinct à la fois du texte linguistique et du texte
freudien, - et qui est le texte philosophique. Répétition
de la répétition qui commence sous le nom de Descartes.
C'est en effet du cogito qu'il faut repartir. C'est donc,
puisque la même logique, ici encore, est à l' œuvre, le
cogito qu'il faut aussi subvertir (pour faire appel au titre
d'un autre texte de Lacan : Subversion du sujet et dialectique
du désir, qui du reste programme, au moins en partie,
l'itinéraire philosophique que nous allons maintenant par­
courir). Subvertir le cogito, c'est en fait, essentiellement,
le réduire, l'exténuer jusqu'à n'en retenir que la pure
position du sujet comme tel. Le « désubstantialiser » donc,
selon un geste d'ailleurs classique, mais ici accentué, puis­
qu'il ne s'attaque pas seulement à l'épaisseur psycholo­
gique qu'une certaine tradition avait cru pouvoir retenir
(après l'avoir ajoutée, du dehors, au cogito cartésien), mais
aussi à la pure transparence à soi de la subjectivité trans­
cendantale, pour autant qu'elle maintient le sujet, de fait,
dans l'horizon de la présence-à-soi en général. C'est la

1 30
La stratégie

raison pour laquelle, d'une part, il est nécessaire de tirer


le cogito vers le sujet de la stratégie (ou, sans jeu de mots,
de la théorie des jeux, ou encore d'une combinatoire
qu'évoquaient à l'instant les formules logiques détour­
nées), et d'autre part il s'agit d' « excentrer » le sujet par
rapport au sujet classique.
Cette excentricité du cogito c'est évidemment Freud qui
permet de la penser. Mais encore faut-il comprendre que
non seulement le soubassement cartésien est indispensable
pour mesurer l'écart qu'introduit la psychanalyse, mais
que l'excentricité elle-même, que Freud cherche à mani­
fester dans le rapport du sujet à lui-même, n'est en fait
prononçable que dans les termes de la linguistique, c'est­
à-dire dans les termes de la différence entre le sujet de
l'énonciation et le sujet de l'énoncé. D'où la double
formulation du « cogito » freudien (et la duplicité, on le
comprend, est ici nécessaire) : « Je ne suis pas, là où je
suis le jouet de ma pensée » / « Je pense à ce que je suis,
là où je ne pense pas penser » (E. 5 1 7) - qui dérive en
fait de la retranscription de la formule cartésienne ( cogito
«

ergo sum ubi cogito, ibi sum [E. 5 16]), retranscription telle
»

en effet que s'y marque la différence de l'énoncé à l' énon­


ciation. Et c'est cette différence qui peut alors se comprendre
comme l'introduction, au cœur du sujet qu'il barre ou
qu'il fend, du désir empiriquement survenu dans l' « ex­
périence » analytique, - désir qui ne se définit par rien
d'autre que par son verrouillage sur un refus du signifiant
(d'où la nécessité de la substitution métaphorique) ou sur
un manque de l'être (d'où la nécessité du déplacement
métonymique, où se noue d'ailleurs l'inaccomplissement
du désir).

On peut considérer dès lors que le système de la


répétition est en place. Et c'est précisément pour cette

13 1
]l
__

La stratégie du signifiant

raison que le mécanisme de la répétition va maintenant


s'accélérer. Le va-et-vient entre les trois textes (de la
linguistique, de la psychanalyse, de la philosophie) sera
de plus en plus rapide, comme par l'effet d'un battement
précipité entre les deux bords d'un écart. En un sens, rien
de nouveau ne se produira. Mais ce « rien de nouveau »
contient en fait la possibilité d'une prolifération des réfé­
rences philosophiques. Car si le rapport entre Freud et
Saussure reste bloqué, la seule chance qu'il y ait d' intro­
duire un déséquilibre capable de faire bouger l'un de ces
deux « termes », c'est d'accentuer l'insistance, explicite ou
non, du philosophique. C'est ce nouveau tour pris par le
texte qui nous conduira désormais de Descartes à Hei­
degger.
Pour le décrire schématiquement, ce procès peut se
décomposer en trois moments :
1 . La « machine » freudienne prend définitivement la
place du sujet. La métaphore et la métonymie, que la
linguistique avait posées au lieu où devait se produire le
sujet, déportées dans la conceptualité freudienne, y forment
des « mécanismes » tels qu'ils permettent de soumettre le
sujet à la machinerie de l' « autre scène ». Dans la méta­
phore, en effet, « se détermine le symptôme » (E. 5 1 8)
comme la substitution d'un signifiant corporel à un autre
signifiant refoulé, substitution qui rend « la signification
inaccessible au sujet conscient » (ibid.). Quant à la méto­
nymie, elle porte le désir, comme perpétuel « désir d'autre
chose », condamnant ainsi le désir à se donner comme
toujours déjà mort et pris dans une mémoire purement
machinale. Cette mémoire permet alors de comprendre la
répétition freudienne en tant qu'elle résoud les apories de
la réminiscence philosophique. Car si la réminiscence se
heurte en effet à la difficulté insurmontable d'avoir à

132
La stratégie

inverser le sens d'un processus de génération 1, la répétition


freudienne, pour autant qu'elle est « mécanique » prend
la figure du déplacement du désir sur une « autre scène »,
qui n'est pas originaire. Le sujet est dès lors l'instrument
de cette machination, c'est-à-dire l'instrument avec lequel
« l'être pose sa question » (B. 5 20). Cet être n'est pas autre
chose que l'être qui manque au désir et qui, pour cette
raison, « n'apparaît que l'éclair d'un instant dans le vide
du verbe être » (B. 5 20). Pur effet du signifiant, donc, et
capable du coup, par les « résistances propres du chemi­
nement signifiant de la vérité », c'est-à-dire par la rhéto­
rique de l'inconscient 2, de produire la signification du
sujet comme résistance narcissique du moi.
2 . Tout ce fonctionnement peut alors se comprendre
comme « l'excentricité radicale de soi à lui-même à quoi
l'homme est affronté » (B. 5 24). Cette excentricité appelle
une « médiation » qui est celle de l' Autre. Comme on le
sait déjà, l' Autre est l'instituteur du contrat de la parole,

1 . Comme c'est encore le cas dans la loi holderlinienne du retour ;


mais non dans la répétition kierkegaardienne : « Parti ainsi du v6crrnç
holderlinien, c'est à la répétition kierkegaardienne que Freud en
viendra moins de vingt ans plus tard » (E. 5 1 9). L'allusion est ful­
gurante, mais permet au moins de comprendre que, dans ce trajet,
une certaine soumission à la loi simple d'un Logos unique (« le
principe royal du Logos » selon les termes de Holderlin ici repris)
fait progressivement place à un dualisme irréductible ( « les mortelles
antinomies empédocléennes » - dont on sait au reste que Freud s'est

2. « La périphase, l'hyperbate, l'ellipse, la suspension, l'anticipa­


explicitement réclamé) .

tion, la rétraction, la dénégation, la digression, l'ironie, ce sont les


figures de style (figura sententiarum de Quintilien) , comme la cata­
chrèse, la litote, l' antonomase, l'hypotypose sont les tropes, dont les
termes s 'imposent à la plume comme les plus propres à étiqueter ces
mécanismes » (E. 5 2 1 ) . Cf. Benveniste, Problèmes de linguistique géné­
rale, p. 7 5 et suiv.

133
La stratégie du signifiant

et, nous 1' avons dit, c'est en ce point du texte que s'inscrit
en filigrane le nom de Rousseau Comme s'inscrit d'ail­
1•

leurs, immédiatement, celui de Hegel si l'Autre, en effet,


« indique l'au-delà où se noue la reconnaissance du désir
au désir de la reconnaissance » (E. 5 24), c'est-à-dire appa­
raît comme le médiateur d'une dialectique qui serait
proprement hégélienne si Lacan ne la rabattait pas bru­
talement sur le rapport contractuel.
3 . Reste alors à saisir le propre de la « révolution »
freudienne. La formule en est simple - quelle que soit la
subtilité du détour par 1' exemple d' Érasme qui permet
de la produire 2 : elle consiste à soustraire l'inconscient à
la domination de la conscience et à arracher la folie à la
prise du logos.
Folie, vous n'êtes plus l'objet de l'éloge ambigu où le
sage a aménagé le terrier inexpugnable de sa crainte. S'il
n'y est après tout pas si mal logé, c'est parce que l'agent
suprême qui en creuse depuis toujours les galeries et le
dédale, c'est la raison elle-même, c'est le même Logos
qu'il sert (E. 526).

1 . Cf. supra, p. 3 5 .
2 . « Aussi bien comment concevez-vous un érudit, aussi peu doué
pour les " engagements " qui le sollicitaient de son temps comme en
tout autre, qu'était Érasme, ait tenu une place si éminente dans la
révolution d'une réforme où l'homme était aussi intéressé dans chaque
homme que dans tous?
« C'est qu'à toucher si peu que ce soit à la relation de l'homme
au signifiant, ici conversion des procédés de l'exégèse, on change le
cours de son histoire en modifiant les amarres de son être » (E. 5 26-
5 2 7).
Érasme est donc l'ambigu panégyriste de la folie, que nous citons
ensuite, mais dont la sage soumission au Logos n'a pu empêcher (au
contraire, si c'est la raison qui s'engage d'elle-même dans le désordre
de la folie) que, touchant au signifiant du Livre (de la Lettre) de
l'Occident, il entame la subversion de cette sagesse et de cette raison.

1 34
La stratégie

Dans sa simplicité, ou même dans son évidence, cette


formule pourrait fermer le texte. Elle « pointe » en effet
ce qu'il en est de « la raison depuis Freud », soit de
« l'instance de la lettre » elle-même, et elle énonce par
conséquent « la vérité immense où Freud a tracé une voie
pure » (E. 527).

Or, il n'en est nen. Loin de s'achever, le texte se


poursuit encore un peu. Une page de plus, en fait ; où
tout cependant, comme il se doit, est remis en jeu. Car
la vérité de la découverte freudienne s'y trouve rapportée
à une autre vérité, qu'en principe on n'attendait pas : la
vérité heideggerienne, qui est, comme chacun sait, 1' alê­
theia. Mais le rapport de l'une à l'autre ne va pas de soi,
on s'en doute ; il est même d'une complexité telle qu'il
risque bien d'impliquer une logique qui ne soit pas tout
à fait réductible à la logique de la répétition que nous
avons cru pouvoir suivre jusqu'à présent, qu'il risque donc
de la déborder à son tour - nous contraignant par consé­
quent d'en différer, au moins provisoirement, l'analyse.
C'est pourquoi nous nous contenterons d'y marquer
pour le moment deux choses :
- Au moins par la surprise qu'elle provoque, l'irruption
du nom de Heidegger semble bien appartenir à la série
des ruptures, des accidents qui n'ont cessé de dérouter la
logique simple du parcours de Lacan. Et plus profondé­
ment, dans la mesure où Heidegger indique ici « une
remise en question de la situation de l'homme dans 1' étant,
telle que 1' ont supposée jusqu'à présent tous les postulats
de la connaissance » (E. 5 27-5 2 8) ; son intervention semble
bien menacer toutes les ressources philosophiques dont on
a pu faire usage dans ce même parcours.
- Mais, d'autre part, la vérité heideggerienne paraît
tout autant achever la logique de ce texte. Immédiatement,

135
La stratégie du signifiant

en effet, la lettre est rapportée à l'être, à un être qu'il faut


donc bien entendre comme celui de la « question » hei­
deggerienne de l' « être ». Et c'est à cette « question », en
effet, que vient pour finir se « lier » la métaphore - mieux,
c'est dans les formules de la science de la lettre, où se
combinent le lexique de la linguistique et celui de la
psychanalyse, que le signifiant heideggerien de l'être vient
imprimer le sceau de sa vérité.
« Car le symptôme est une métaphore, que l'on veuille

ou non se le dire, comme le désir est une métonymie,


même si l'homme s'en gausse » (E. 5 28).

Cette vérité alêtheia nous devons donc la compter


- -

dans la logique de la stratégie lacanienne, avant de pouvoir


dire ce qu'une telle opération produit dans le calcul de
l'ensemble.
Il faut bien entendu, pour cela, examiner d'abord le
fonctionnement de cet ensemble comme tel.
2 . Le système et la combinaison

La strateg1e est donc ce qui dispose et gouverne cet


appareil de répétitions emboîtées et intriquées les unes
dans les autres.
Il s'agit à présent d'exhiber cette stratégie pour elle­
même, ou d'en produire les effets spécifiques. C'est-à-dire
qu'il faut relire le texte de Lacan - ou en répéter la
lecture -, et cela plusieurs fois, comme on le verra.
Cette stratégie est, d'abord, une stratégie d'ensemble, à
laquelle obéit le texte de Lacan tout entier, dans son
économie et dans sa structure - ou, plus précisément, à
laquelle ce texte doit son économie et sa structure, aux
sens exacts de ces termes, c'est-à-dire à leurs sens « res­
treints ».
Selon cette stratégie d'ensemble, le texte épouse simul­
tanément un double motif - dualité, ou duplicité, qui
est, comme nous le savons, le régime même de la stratégie,
et la raison de la répétition de la lecture.
D'une part, en effet, ce texte opère une sorte de combi-

137
La stratégie du signifiant

naison des gestes d'emprunt, de perversion, de subversion


ou de répétition par lesquels il s'institue. A ce titre, son
· mouvement est celui que nous avons pu dire correspondre,
globalement, à une procédure de détournement.
Mais ce détournement, dont il reste à saisir la nature,
utilise lui-même encore un autre mouvement. Il s'agit
alors, si l'on peut dire, de la stratégie d'un mouvement
tournant, par lequel, dans le cours même de la parole
lacanienne, dans ses ruptures et dans ses suspensions,
quelque chose s'installe, s'accomplit et se clôt avec tous
les caractères de la systématicité.
Il faut tenter de discerner ce double mouvement, et de
déchiffrer sa loi. Ce qui veut dire, bien entendu, qu'il
faudra en venir à la question : cette duplication stratégique
est-elle maintenue jusqu'au bout, est-elle le « lieu » double
du texte de Lacan - ou bien l'un des côtés passe-t-il dans
l'autre, et il faut alors se demander si le détournement
va jusqu'à détourner le système qui semble se (re)constituer
dans le discours lacanien, ou si, au contraire, une pareille
(re)constitution retourne en système le détournement lui­
même. A moins, bien entendu, que cette alternative se
révèle n'être pas non plus absolument décidable.
Du moins est-ce avec ces questions - peut-être donc
encore trop simples - que nous pouvons entamer la lecture
des effets stratégiques de ce discours - en commençant
par l'effet de système.

Que ce texte soit systématique (que ce « texte », donc,


soit absolument aussi un « discours »), ou donne lieu du
moins à un système, c'est ce qu'on aura sans doute déjà
pu apercevoir dans la construction qu'a mise en œuvre sa
première partie, et dans la répétition de cette construction
Le système et la combinaison

sous toute une série de motifs et d'instances théoriques.


Il faut à présent nous arrêter sur cette systématicité elle­
même, c'est-à-dire sur le discours que tient le texte de
Lacan, en tant que, conformément à la requête fonda­
mentale, et fondatrice, du discours scientifique et/ou phi­
losophique, il s'accomplit par soi-même en un ordre fermé
sur soi, que cet ordre n'inclut rien qui n'y soit organi­
quement articulé, et qu'il n'exclut rien de sa circonférence
sans 1' ordonner encore rigoureusement à cette circonférence
elle-même. Tout système est ainsi le système - c'est-à­
dire, en grec, la position combinatoire 1 - d'une certaine
identité à soi de 1' articulation du discours : il est 1' « archê »
et le « telos » d'une logique.
Nous nous permettrons, après que nous l'ayons jusqu'ici
« épelée » dans notre lecture, de donner à voir cette sys­

tématicité, dans le schéma ici proposé 2•

Mais nous ne commenterons pas ce schéma sans 1' avoir


fait précéder, comme pour doubler sa figure, de deux
textes. Et d'abord, puisque - comme on vient de le
rappeler - la systématicité est grecque, et qu'elle procède
d'une exigence impérieuse du discours, de celui-ci :
Voici quel est le tour (-rp67toç) car il est nécessaire
-

de ne pas énoncer moins que ceci : toute chose décrite et


figurée (ôtciypœµµœ), tout système de numération (&pt0µ6ç),
toute combinaison (crucr-rœcrtç) d'harmonie, et l'homologie
de la révolution des astres, tout cela doit produire au

1 . Cette « traduction » doit indiquer la minceur et la fragilité de


l'écart qui sépare le système de la combinaison détournante. Se déplacer,
malgré tout, dans cet écart, et peut-être le déplacer, tel est l'enjeu,
le double tour du texte.
2 . Cf. infra, p. 1 43 .

139
La stratégie du signifiant

grand jour son unité pour celui qui s'instruit selon le


tour.

- Texte qui est de Platon, dans 1' Epinomis 1, et dont


nous n'avons pas fini de voir les éléments, et toute la
logique, circuler au pourtour de notre schéma.
Y circulera, par conséquent, aussi cet autre texte, qui
pourrait être (qui est en effet, même si ce n'est pas son
propos explicite) le commentaire du précédent, et dont il
n'est pas indifférent, eu égard à certain point sur la clôture
de notre graphique, qu'il soit de Heidegger :
Le système n'est pas du tout seulement ni d'abord une
mise en ordre de la matière disponible du savoir, et de
ce qui mérite d'être su, en vue de la communication
correcte de ce savoir - le système est bien plutôt l'arti­
culation (Fügung) interne du connaissable lui-même, le

et plus proprement encore : le système est 1' articulation


déploiement et la tournure ( Gestaltung) qui le fondent,

conforme au savoir de la conjugaison ( Gefüge) et de


l'ajointement (Fuge) de l'être lui-même 2 •

Quoi que ces inscriptions liminaires puissent donner à


penser (ou prêter à croire), pour le moment, pareil schéma
ne peut cependant, bien entendu, avoir d'autres préten­
tions que celles de toutes les représentations graphiques
dans lesquelles le graphisme lui-même n'est pas le lieu
ou 1' objet d;un procès scientifique, d'un calcul inscrit
comme tel. Rien donc ici de géométrique, ni de topolo­
gique. Ce schéma n'a que les caractères tout empiriques
de la commodité et du recours à 1' intuition sensible. Aussi

1 . 99 1
e -que ce texte doive être ou non attribué à Platon « lui­
même » , ce débat connu est ici sans importance.
2. Schellings Abhandlungen über das Wesen der menschlichen Frei­
heit, Tübingen, 1 97 1 , p. 34.

1 40
Le système et la combinaison

bien ne peut-il (se) dispenser de son propre commentaire.


- L'usage d'une telle figure n'est donc pour nous, on l'a
compris, qu'un jeu. (Il est au moins nécessaire de le dire,
tant l'effet propre à ce genre de pratique demeure un effet
de sérieux, dans une culture que hante toujours le mos
geometricum.) Il se trouve simplement que ce jeu, comme
bien d'autres, n'est pas sans enseignements.
Car 1' emploi d'un schéma n'est sans doute pas sans
justifications dans notre lecture, ni sans une pertinence
propre au texte qu'il s'agit de lire. Donner à voir l'unité
systématique de ce discours n'est peut-être en effet, d'abord,
qu'une façon de répéter l'unité qu'il a voulu donner à
entendre dans 1' événement de son énonciation. Le schéma
serait alors la répétition - aussi bien « littérale » que
« métaphorique » - de cette ressource que la parole de

Lacan, comme elle le laissait entendre d'elle-même dans


le préambule, puise dans l'occasion d'un « discours » au
sens oratoire du mot, c'est-à-dire dans 1' occasion d'une
saisie unique, d'une appréhension directe (sinon simple),
immédiate et, pour cela, sensible, telle que Lacan y a
convié un jour un auditoire universitaire - avant de 1' offrir
ici, dans les Écrits qui sont, il ne faut pas 1' oublier, « un
titre plus ironique qu'on ne croit 1 ».
Ce schéma peut ensuite se soutenir par une conformité
au procédé, non moins « joué », de la représentation gra­
phique telle que Lacan lui-même a pu l'utiliser dans
d'autres textes 2, sans que ces « graphes » aient la moindre
congruence avec le concept de la théorie mathématique

1 . « Lituraterre », in Littérature, n° 3, p. 4.
2 . Cf. E. 48, 50, 53, 56-57, 548, 5 7 1 , 673, 674, 680, 774, 778,
805, 808, 8 1 5 , 8 1 7 et séminaires inédits, passim. Les précautions
-

nécessaires relatives à la nature de ces « graphes » ont été prises par


).-A. Miller, Cahiers pour l'analyse, n° 1 / 2 , 1 966, p. 1 7 1 .

14 1
_]l

La stratégie du signifiant

qui porte le même nom. Le « graphe » lacanien appartient


lui aussi à la stratégie du détournement.
Il s'agit donc ici, en mimant quelque peu ses procédés,
d'essayer une représentation spatiale de cette stratégie, afin
d'observer quelle forme elle permet - ou elle exige -
d'engendrer : il se trouve que cette forme est celle du
cercle, et, jusqu'à un certain point du moins, du cercle,
comme il se doit, sans défaut, ou sans reste. C'est-à-dire
de la forme de l'anneau dont parle Lacan lorsque, utilisant
un jeu de plus, il évoque l' « ambiguïté de furet » selon
laquelle « fuit sous nos prises l'anneau du sens sur la
ficelle verbale » (B. 5 1 7) 1 - ce qui fait que si l'anneau
du sens fuit, c'est encore le long d'un autre anneau, celui
du cercle des joueurs.

Ce cercle - si nous considérons d'abord la plus petite


circonférence du schéma -, nous pouvons le faire tourner
à partir de l'un quelconque de ses points. Soit la lettre
elle-même. Elle est ce qui, s'instituant comme matérialité
d'une place, pré-inscrit le sujet « à sa place », qui est celle
d'un signifiant. Mais elle est aussi bien ce dont l'institution
n'a lieu que par l'Autre, dont le contrat inscrit la lettre
dans la parole, c'est-à-dire dans la capacité de vérité, de
cette vérité que nous avons vu se caractériser par l' adé­
quation (adaequatio ou homoïosis dont · il faudra, bien
entendu, reparler) . - Mais cette même lettre s'inscrit aussi
- et se dérobe - dans une alêtheia, vérité ultime dont on
a vu que le texte oblige au moins à la compter, pour le
moment, comme « vérité freudienne », c'est-à-dire au moins

1 . Ce furet insiste chez Lacan, cf. E. 2 59 .

1 42
« Système » de /'Instance de la lettre, ou
De revolutionihus orhium litteralium 1•

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Saussure__. ....- ..-- - - - -- --. Logique

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l a al (" expérience ")

1. Cf. E. 40 1 , 506, et Radiophonie, p. 82 .


_ll

La stratégie du signifiant

comme cette vérité qui opprime le désir (celle, aussi, que


le sujet ne peut pas savoir, et qui s'identifie à l'écart
signifiant de (dans) la parole, ou, mieux, qui s'identifie
en s'énonçant comme un tel écart, ou comme trou) . Ce
geste est ainsi celui par lequel l'être vient à manquer par
trois fois sur le cercle : à la parole (métonymie), par la
parole (métaphore), dans la parole (le verbe « être ») . Man­
quant, l'être occupe un autre lieu de l' Autre - une Autre
Scène, qui est donc la même, et pour cela sur le cercle.
De là, l'être gouverne, par la lettre et son circuit, le sujet
qui vient boucler de son absence le cercle littéral.
Pour ce qui est de la circonférence elle-même, il suffira
de 1' avoir ainsi lancée. Chacun peut ensuite la voir se
boucler sur tel autre de ses points, dont chacun ponctue,
en quelque sorte, la « même » absence, la « même » alté­
ration, ou altère identiquement son identité.

L'intérieur du cercle répète la clôture de son tracé. Cet


intérieur est en effet divisé par la division même de la
parole, c'est-à-dire par le trou que la lettre y creuse de
son cercle. Ainsi, la parole ne « franchit » la barre résistante
à la signification qu'en substituant au premier signifiant
(celui que domine la barre) le signifiant métaphorique
(celui qui surmonte la barre, qui est celui auquel on a
toujours-déjà à faire - et qui se note, puisqu'il est substitué
à un autre S' 1). Ce dernier est lui-même aussitôt entraîné
dans la chaîne métonymique. Ainsi, la parole donne lieu
à la double série, indéfiniment ouverte, des glissements
du signifié (dans l'ordre de la métaphore, commandé par

1 . Cf. les formules de E. 5 1 5 , déjà citées.

1 44
Le système et la combinaison

la machine qui, de l'autre scène, dérobe au sujet sa place


et son propre) - et des connexions du signifiant où insiste
le « peu de sens », d'un désir opprimé par la vérité (ordre
de la métonymie, donc, commandé par cette localisation
de la lettre qui assigne au sujet la « place » où il est à
lui-même dérobé).
Mais cette dualité irréductible est aussi, on le voit, ce
qui remplit et referme le cercle, par la symétrie qui, dès
lors, se laisse repérer de part et d'autre de la barre. L'être
dont la chaîne métonymise le manque, c'est celui qui
glisse, en un « éclair », hors de son propre verbe. Le nom
du sujet, c'est celui qui, signifié, est aboli. Ce sujet ainsi
paradoxalement pré-inscrit (pré-proscrit), c'est celui dont
la place est tenue par l'opération de la machine. Et la
machination du meurtre du père n'est autre que celle de
la substitution du signifiant. Aussi le lieu de la machine,
l' « autre scène » de Freud, sur laquelle « la machine régit
le régisseur » (E. 5 19), est-il la scène de l' Autre, c'est-à­
dire, une fois de plus le cercle de la lettre - la scène
circulaire où la lettre met en jeu son instance.
Le procès de la parole, en sa double série, a par ailleurs
un « sens » : il va vers la nomination et la signification
du sujet (le génitif, au reste, étant ici double). Mais le
sujet produit dans le franchissement de la barre - c'est­
à-dîre à travers un double jeu de résistances : celle du
signifiant opprimé par la vérité, et celle du signifié ima­
ginaire du sujet -, ce sujet ne peut être qu'un sujet qui
n'advient pas, et qui n'est à son tour qu'un point sur la
circonférence où l'être lui manque et où la lettre le divise
(c'est pourquoi l'arc qui le supporte se trace en pointillés,
sans rien ôter pourtant à la clôture du cercle) .

La circularité du cercle est ainsi :


- la symétrie des opérations de la parole,

145
]L
__

La stratégie du signifiant

- la symétrie de l'organisation « littérale » et de l'or­


ganisation « inconsciente »,
- l'identité de tous les termes cardinaux qui, sur la
circonférence, commandent toutes ces symétries.
A quoi il faut encore ajouter :
- l'identité de la circonférence elle-même et des opé­
rations qu'elle contient.
Les termes de la circonférence se comportent entre eux,
en effet, comme des métaphores au sens de Lacan : la lettre,
la vérité, l' Autre, l'être et le sujet font ici système dans
la mesure où la fonction de chacun consiste à venir à sa
« place » pour un autre - et la chaîne circulaire de ces
fonctions, réglée par la position de non-avènement du
sujet (ou de l'être . . . ) est bien une chaîne métonymique.

Mais la circulation d'une telle « identité » exige, pour


son cercle, un centre. C'est dans cette nécessité du centre
que l'on peut voir la figure qu'est le schéma exercer la
contrainte la plus décisive sur ce qu'elle figure. Dans la
mesure, en effet, où un tel graphisme rend commodément
mais correctement compte du discours de Lacan, ce dis­
cours s'avère du même coup comme circulaire - c'est-à­
dire comme systématique. Mais il s'avère donc aussi comme
centré, alors même que le graphisme n'a pas pu (et pas
dû) inscrire ce centre comme tel.
La barre, en effet, en traverse la place. En tant que
barre, elle devrait, faisant « sauter » le point central, briser
aussi l'identité du cercle, en déranger le fonctionnement,
au point que ne puisse pas avoir lieu ici la signification
de « système ». Or, cette signification a lieu. Comme
système au moins, le discours de Lacan réduit, comme on
espère l'avoir montré à l'instant, les écarts qu'il creuse, et
s'arrête sur son propre glissement (ou arrête son glissement
en lui imprimant la forme du cercle) . En cet arrêt, il se

146
Le système et la combinaison

centre - et ce centre, c'est la barre elle-même, dont


l'épaisseur se révèle donc dissimuler un point. C'est le
point même du système, la ponctuation, c'est-à-dire le
concept à partir duquel il est possible de disposer les
éléments et les rapports d'une logique du signifiant, laquelle,
sous ce rapport, est donc bien, et sans détournement, une
logique tout court.
Dans cette valeur ponctuelle - et ponctuante - de la
barre, il faut reconnaître ce qui, précisément, a été posé
comme principe par ce discours : la barre est de fondement
ou d'origine. Elle est l'archê d'un système qui, tout en
systématisant la division, le manque ou le trou aux places
de l'origine, n'en a pas moins conservé, sans la remettre
en jeu, sa propre valeur archaïque de systématicité,
« »

c'est-à-dire d'origine et de centre. Et l'on voit ainsi que


la parole de Lacan, dans ses effets de dispersion ou de
dislocation, n'exclut cependant pas une exposition discur­
sive, ni par conséquent une disposition unitaire et mono­
logique - et que même elle commande une telle dispo­
sition, à moins qu'elle ne soit commandée par elle. Il y
a dans la « logique du signifiant », à l' œuvre malgré tout
ce qui, du signifiant, s'y oppose, une puissance systéma­

tique qui ne cesse de reconstruire, de recentrer ce que la


critique, par Lacan, du « monocentrisme » 1 veut détruire
ou excéder.
C'est ainsi que la barre fonctionnant en tant que centre
peut engendrer un autre cercle : le cercle circonscrit au
cercle du système, et qui est celui de ses origines. C'est
la barre qui trace ou construit l'algorithme en traitant
l'un dans l'autre Saussure et la logique symbolique ; c'est
elle qui répète Rousseau en un contrat de la parole, qui

1 . Cf. cette « nécessité d'abaisser la superbe qui tient à tout


monocentrisme », que nous avons citée plus haut, p. 1 7 .

1 47
La stratégie du signifiant

prend ses ressources d'une poétique de la métaphore, qui


assigne Descartes au lieu du sujet impossible, et Hegel
· dans la loi du désir. C'est elle enfin (ou : d'abord) qui
porte Freud et Heidegger sur le même cercle, l'un pour
fonder d'expérience et de science la barre avant sa lettre
même, l'autre pour signifier le mode de vérité d'une telle
théorie.
Tous ces noms (propres) circulent à leur tour selon la
loi du premier cercle : ils sont métaphores les uns des
autres, dans une sorte de projection synchronique et de
répétition indéfinie de l'histoire de la pensée occidentale
(que l'on n'oublie pas, en outre, tous ces noms, de Platon
à Holderlin, que le texte a prononcés) ; ils forment ainsi
le cercle, en effet, de la raison « depuis Freud » ; et leur
chaîne métonymise la théorie ou le système de la lettre,
mais le te/os de cette métonymie advient, lui, puisqu'il
est ce système lui-même, ou du moins sa possibilité
inscrite comme loi du discours ici tenu. C'est aussi pour­
quoi ce système, tout autant qu'un centre, a un nom
propre : celui de Lacan 1•

A tous ces égards - c'est-à-dire à un seul égard, celui


du centre, de la fonction de centre ici malgré tout rem­
plie -, Lacan compose donc un système_ au sens le plus
classique du terme. La révolution lacanienne, qui reprend
à Kant via Freud l'image de la « révolution coperni-

1 . Comme le marque, ici ou là, dans ce texte ou dans d'autres,


l'inscription de son nom dans son discours, ou l'usage fréquent de
la première personne, shifter qui assure malgré tout l'énoncé dans
l'énonciation, et réciproquement.

1 48
Le système et la combinaison

cienne » 1, procède peut-être aussi à l'inverse de celle-ci.


Au lieu de distendre le cercle en ellipse au double foyer
- dont l'un, en outre, serait vide - elle reconduirait à
une révolution circulaire. C'est pourquoi le schéma peut
se risquer à s'intituler d'une parodie du titre de Copernic,
qu'il faut entendre ainsi : la lettre du texte de Lacan
(expression dont on conservera soigneusement l'équi­
voque) produit ses effets selon les tours concentriques d'un
discours littéralement systématique.
Si Lacan a pu dire que ses « énoncés n'ont rien de
commun avec un exposé théorique se justifiant d'une
clôture 2 », on voit qu'à ce stade, du moins, de notre
lecture, cette déclaration doit plutôt être lue dans l'écart
entre un effet ·produit et la volonté de détruire ou subvertir
ce même effet. C'est pourquoi d'ailleurs - et nous l'avons
annoncé - il n'est pas sûr que ce système fonctionne
simpleme�t ainsi - comme système. Dans la mesure, en
effet, où sa systématique est produite dans une combi­
naison de détournements multiples, il s'agit de savoir
jusqu'où la fonction de détournement détourne ou dérange
la systématicité. Il n'est pas, au moins, indifférent à ce
titre qu'un système barre son centre, même si cette barre
n'est aussi qu'un point.
Une double lecture de ce « système » est donc nécessaire ;
il faut tourner la page du schéma. Non pas, cependant,
sans y remarquer ce qui y figure en réserve et dont nous
ne disons rien encore : la double inscription qu'il a fallu
y faire de l' alêtheia : une fois, latinisée, sur le cercle, une
autre fois, en grec, hors de lui. - Pour lire cette double
inscription, il faut reconsidérer toute la stratégie de Lacan,

l'instance, p.
2 . Cf. ci-dessus, p . 1 7 .
1 . Voir les références du schéma, et 5 16 .

1 49
_]l

La stratégie du signifiant

il faut discerner si c'est par elle ou hors d'elle, grâce à


elle ou malgré elle, que l'inscription se trouve dédoublée.

Un second parcours du système, considéré, cette fois,


comme combinaison de déplacements, nous y fera d'abord
découvrir une nouvelle duplication : d'un même geste, la
combinaison radicalise la visée du système, et tente de se
déporter ailleurs. Avançons par étapes :

La stratégie s'est donc amorcée par un certain traitement


de . la linguistique. Ce traitement est un détournement, on
l'a bien vu dans cette façon d'utiliser Saussure tout en
lui adressant des critiques radicales, et dans l'attribution
qui lui est faite d'un algorithme dont il a tout ignoré.
Ajoutons que la métaphore et la métonymie, prises à
] akobson, ont perdu leur caractère d' « aspects » complé­
mentaires du langage, dont la prépondérance respective
peut varier, selon les genres littéraires par exemple, pour
devenir deux entités autonomes dont l'association consti­
tue la loi du langage comme loi du désir.
Tout ce traitement, nous le savons, visait à rapporter
la fonction linguistique à Freud - mais à un Freud lui­
même déchiffré en termes de linguistique. Cercle obscur
où nous avons vu se produire l' « articulation », ou
l'(in)articulation du texte de Lacan. Nous .rejoindrons cette
articulation, mais seulement par le long détour que nous
entamons ici.
Pour le moment, en effet, nous pouvons simplement
faire une constatation : il n'y a pas, à proprement parler,
de rigueur linguistique qu'on puisse objecter à Lacan. Pas
plus que lui-même ne formule en linguiste ses « critiques »
de Saussure (qui sont plutôt, d'ailleurs, des écarts ou des

1 50
Le système et la combinaison

dérapages indifférents à leur éventuelle portée critique), il


ne peut être lui-même critiqué par la linguistique. Il l'a
tout entière transcrite en termes freudiens : cette trans­
cription est, jusqu'à un certain point du moins, soustraite
à l'autorité linguistique. (Ici se confirme ce que nous
avancions : que la stratégie se dérobe, comme telle, à la
juridiction critique, et que c'est à un autre mouvement
qu'elle s'offre, un mouvement qui confirme et désassemble
tout à la fois les opérations stratégiques.)
Débordant la critique, une question se pose en revanche :
pourquoi, bien que transcrite, la linguistique est-elle main­
tenue, dans une partie au moins, mais non la moindre,
de se� concepts et de son lexique 1 ?
C'est que, dans le détournement et dans le relatif
brouillage des concepts qui en résulte, quelque chose en
effet doit être maintenu, qui appartient moins au contenu
de la discipline linguistique qu'à ce qui la fonde et la
délimite, dans son étape saussurienne et dans les étapes
ultérieures qui dépendent, fondamentalement, de celle-là.
- Ce « quelque chose » pourrait sans doute se marquer
de bien des façons, par un recours à divers moments du
texte de Lacan. Mais on peut au moins y désigner l'élément
dans lequel, à deux reprises, la théorie a déposé une
détermination essentielle : à savoir, le sujet.
Tout l'appareil linguistique, en effet, est détourné en
vuè de (re)produire, et peut-être avant tout, l'écart de
l'énoncé à l'énonciation. Dans cet écart, le shifter linguis­
tique vient loger la « matrice de combinaisons signifiantes »

1 . Ou, si l'on préfère, quel est, chez Lacan, le statut d'un pareil
maintien - en lui-même sans doute inévitable ? Détourner et main­
tenir : quel rapport entretient ce tour avec le « supprimer et conserver »
de l'Aufhebung hégélienne ? Telle est une autre forme de la question
du système.

15 1
�- --�ii-
· ______ ______________;_�

La stratégie du signifiant

qui réduit en elle le « sujet » - c'est-à-dire qu'il y loge


aussi bien tout le procès de ce sujet, si « toute la dialectique
du désir, et le réseau de marques qu'elle forme se creusent
dans l'intervalle de l'énoncé et de l'énonciation », comme
le dit un texte qui n'est pas, comme on dirait, de Lacan
lui-même, mais qui figure dans ce volume que signe seul,
« à proprement parler », le nom de Lacan 1 •
Le shifter, simple propriété remarquable dans la lin­
guistique, est donc détourné en écart irrémédiable entre
l'énoncé - l'ordre des marques, des inscriptions - et
l'énonciation, qui est l'impossible identification du sujet
qui parle. D'un côté, les marques, les lettres, la littérature
aussi - de l'autre, l'introuvable auteur ou locuteur. Mais
cet écart, nous le savons, est aussi bien le fait de la lettre,
qui disjoint la parole dès qu'elle l'ouvre, et qui divise
ainsi son sujet - ou qui, divisant le sujet, en disjoint la
parole.
D'une façon ou de l'autre, cet écart vaut, bien entendu,
par le rapport à ce dont on s'écarte, ou à ce qui est
écartelé. C'est-à-dire au lieu vif d'un sujet présent. - Ce
sujet impossible et ce lieu inassignable sont la référence
négative de l'écart littéral - mais ils en sont ainsi le
moment constituant, ou, pourquoi pas, le substrat. Ils
sont impossibles, mais l'ordre signifiant n'est pas possible
sans leur « présence » dans l'écart qui le (et qu'il) creuse.
On voit donc ce qui a pu être retenu, jusque dans son
détournement, de la linguistique : cela même d'où elle
procède, et qui la surplombe, le modèle du sujet de la
conscience transparente à elle-même dans ses significations,
et dont la linguistique explore tardivement, sur un mode
scientifique, le revers de langage dès longtemps reconnu

1 . « Pour une logique du fantasme », in Scilicet, 2 / 3 , p. 2 38.

1 52
Le système et la combinaison

et interrogé - ou réduit - par la philosophie. C'est ce


modèle qui fait de la linguistique, saussurienne entre
autres, une linguistique de la parole (et, donc, de la
com.1�unication).
Le motif philosophique de la linguistique est ainsi
transporté dans la logique du signifiant. Le sujet y tombe
dans un trou, mais ce trou, la parole - intacte, en quelque
sorte - en dessine le contour.
Ainsi peut être - rapidement - caractérisé le premier
moment de la combinaison stratégique. Relevons, au pas­
sage, ce qui va constituer en quelque sorte la règle formelle
des opérations suivantes : la règle d'un geste double à
1' éga�d de 1' élément détourné, qui se trouve chaque fois
détruit dans le même mouvement.

La linguistique est encore 1' objet d'un autre déplace­


ment. Elle est combinée à un régime général de scientificité
dont le statut ne lui a pourtant, jusqu'ici, été reconnu par
aucune épistémologie formée sur le modèle des sciences
exactes. Or, c'est par la formalisation logique et par
1' épistémologie bachelardienne, on se le rappelle, que
Saussure devient pour Lacan le fondateur d'une « science
au sens moderne » (E. 497). La situation est ici complexe.
D'une part, Saussure, qui n'a produit aucun algorithme,
est resté étranger à toute formalisation au sens logique.
D'autre part, 1' épistémologie est bien loin de renvoyer
exclusivement, pour toute science, au « moment consti­
tuant d'un algorithme ». Ce n'est, en toute rigueur, que
le cas de la logique. Mais 1' épistémologie de la logique
a cette propriété de se confondre avec la logique elle­
même, précisément dans 1' époque moderne de cette der­
nière, où elle s'intitule « algorithmique » ou « symbo­
lique ».
Il semblerait donc que Lacan, grâce à ces déplacements

153
_Jj_ --- -

La stratégie du signifiant

emboîtés, installe sa science de la lettre au lieu de la


circularité où la logique ne relève que d'elle-même. Et
c'est bien en effet ce qui se passe, d'une certaine façon,
selon la « logique » de cette fondation scientifique 1 •
Il ne s'agit pas, e n effet, d'utiliser l a logique comme
instrument - ce qui condamnerait la science de la lettre,
étant donné sa radicalité, à reposer tous les problèmes
que soulève la logique lorsque, pour s'établir en vérité,
elle doit renvoyer hors d'elle-même, ouvrant la question
du « sens du sens » telle que les divers empirismes ou
positivismes logiques ont pu la formuler, et telle que
Lacan, précisément, la récuse (E. 498) .
Il s'agit donc plutôt de s'identifier à la logique en son
autonormativité, là où, pour se rendre elle-même déci­
dable, elle s'institue comme science de la logique, selon le
titre de Hegel, ou bien elle se produit comme cette
caractéristique souhaitée par Leibniz, qui devait être une
écriture universelle de « figures significantes par elles­
mêmes 2 ». Dans tous les cas, le projet fondamental est le
même, et vise à réduire le signe (sa dualité, son opacité) .
L'idéal d'une langue pure, paradoxalement étrangère au
jeu de la signification, se confond avec celui d'un calcul
divin, qui est la mesure d'une cprovil cr1iµctvnKil créatrice
du monde, et du signe lui-même.
Sans doute Lacan, pour sa part, reconnaîtra-t-il plutôt

1 . Nous négligerons ici l'autre modèle, celui de la fondation d'une


science expérimentale, pour lequel Lacan glisse quelques indications
dans son texte, lorsqu'il parle de l' « expérience » analytique. Ces
indications, connotées plutôt que dénotées, renverraient à un détour­
nement du concept scientifique de l'expérience - mais elles restent
trop vagues, et connotent trop souvent un appel à l'autorité empirique
de l'« expérience » pour qu'il y ait lieu de s'y arrêter plus longtemps.
2 . Nouveaux Essais, IV.6. 2 .- Faut-il rappeler que le premier (et
dernier) modèle de la caractéristique est une Ars combinatoria ?

1 54
Le système et la combinaison

cette logique dans l'échec de sa clôture ou de sa décida­


bilité, dans « la non-issue de 1' effort pour suturer (le sujet
de la science) » que démontre « le dernier théorème de
Godel ». Mais on sait que ce théorème peut être considéré
1

- ou interprété - précisément comme la faille par où la


logique, « manquant » d'une « marque » de sa complétude,
doit convertir ce manque en ressource (ou en détresse . . . )
métaphysique. Il serait la logique métaphysique sous ses
espèces modernes, tant qu'il reste livré à une telle inter­
prétation 2• Bien entendu, nous n'avons pas ici à prendre
part au débat. Il suffit que cette interprétation - la plus
« classique », et celle de Godel lui-même, d'ailleurs - soit
aussi çelle de Lacan, c'est-à-dire que la logique invoquée
par ce dernier soit, sur le mode négatif, la « science de la
logique » elle-même, ou la « science » de l'abîme de la
logique, ou encore le calcul divin d'un dieu absent.
Cependant, cette logique n'est pas simplement prise en
compte par Lacan. Le calcul est précisément chez lui l'objet
du détournement le plus avéré. C'est en effet à son propos
que Lacan prononce le terme, dont nous nous sommes
autorisés, de détournement :
Nous avons indiqué, quitte à encourir quelque dis­
grâce, jusqu'où nous avons pu pousser le détournement

1. La science et la vérité. E. 86 1 .
2. C'est un des résultats de l'analyse consacrée au théorème d�
Godel chez Lacan par A. Badiou, in « Marque et manque : à propos
du zéro », in Cahiers pour l'analyse, n° 10. Notre travail ne rencontre
celui de Badiou que sur ce point - dont la pertinence se trouve peut­
être ainsi accentuée. - Notons par ailleurs que l'article de Badiou
peut être lu comme une analyse du discours de Lacan inverse, mais
symétrique, de la nôtre - le pli de cette symétrie étant celui qui
passe entre une question posée à la logique (ou à la science) et une
question posée au texte.

155
La stratégie du signifiant

de l'algorithme mathématique à notre usage : le symbole


J=l. 1, encore écrit i dans la théorie des nombres
complexes, ne se justifie évidemment que de ne prétendre
à aucun automatisme dans son emploi subséquent 2•

A l'évidence, donc, puisqu'il le dit, la logique de Lacan


n'est pas sérieuse : « Ce qu'on appelle logique ou droit
n'est jamais rien de plus qu'un corps de règles qui furent
laborieusement ajustées à un moment de l'histoire . . . Je
n'espérerai donc rien de ces règles hors de la bonne foi
de l' Autre, et en désespoir de cause ne m'en servirai, si
je le juge bon ou si on m'y oblige, que pour amuser la
mauvaise foi 3• » - et c'est bien pourquoi les formules de
« congruence » que donne /'Instance pour la métaphore et

la métonymie sont à prendre, comme tout le processus


algorithmique et tous les calculs auxquels il peut donner
lieu, entre le jeu et la feinte, Lacan lui-même interdisant ·

qu'on se prenne au jeu 4•


Mais cette détermination d'une sorte de parodie logique
n'est ni unique, ni univoque. D'abord, les formules de
Lacan varient, et, comme on a pu le voir, toute l' algo­
rithmique de /'Instance se donne, apparemment, au titre
de la science la plus « sérieuse » . - Ensuite, quand bien
même, pour des raisons de circonstance, la parodie serait
ici dissimulée, il faudrait demander : n'est-ce pas préci­
sément une « science » négative « de la logique » qui en
autorise et en appelle la parodie? Une science négative,
mais encore une science de la logique?

1 . Ce symbole vient de désigner le signifié dans son rapport avec


le ( 1 ) , que nous avons déjà cité, du signifiant d'un manque dans
-

l'autre (« racine » métaphorique . . . )


.

2 . Subversion du sujet, E. 82 1 .
3 . La chose freudienne, E. 43 1 .
4 . Cf. Subversion du sujet, E. 8 19 , 82 1 , et Radiophonie, p . 68.

1 56
Le système et la combinaison

Ne répondons pas aussitôt à cette question. Considérons


plutôt, comme un troisième moment stratégique, que le
motif de la science est au moins pris « au sérieux » en ce
que la « réflexion sur les conditions de la science » (E. 5 16)
produit, à son « apogée historique », une fois de plus,
cette « fonction du sujet » qui est « au point crucial de
notre problème » (ibid.) . C'est à la fondation philoso­
phique de la science - aux deux valeurs du génitif - qu'il
faut maintenant s'arrêter, c'est-à-dire au cogito de Des­
cartes.
Nous avons reconnu que ce cogito figurait, en tant que
« semblant philosophique » (ibid.), « ce mirage qui rend
l'homme moderne si sûr d'être soi » (E. 5 1 7) . Il est le
Narcisse résistant que la subversion freudienne déracine.
Elle le fait en vue d'une fin essentiellement ambiguë :
« Cette fin est de réintégration et d'accord, je dirai de
réconciliation » (E. 5 24) : c'est ainsi que Lacan commente
le « Wo es war, soll lch werden » de Freud. Mais cette
réconciliàtion doit se faire au sein de « l'excentricité radi­
cale de soi à lui-même à quoi l'homme est affronté »
(ibid.). Ce double statut de la réconciliation commande
le double traitement de Descartes.
En effet, les « semblants philosophiques » ne doivent
pas servir à « éluder » le cogito. Loin d'être mis hors-jeu,
le sujet règle plutôt le jeu :
Car la notion de sujet est indispensable au maniement
d'une science comme la stratégie au sens moderne, dont
les calculs excluent tout « subjectivisme » (E. 5 1 6) .

Si la substantialité du cogito est récusée, Descartes est


en revanche maintenu par deux traits : une ponctualité
du sujet, et un rapport décisif - et même décisoire - à
la science comme calcul. - Référence est faite par Lacan
au Discours de Descartes ; mais on sait qu'il suffit de lire

157
La stratégie du signifiant

d'abord les Regulae 1 pour découvrir, au fondement du


cogito lui-même, un sujet articulé par et dans la mathé­
matique. C'est donc en quelque sorte. Descartes lui-même,
l'articulation essentielle de son discours, qui est ici à la
fois exclu et répété.
Plus curieusement encore - ou plus stratégiquement -
il est répété deux fois : une première fois dans le moi des
résistances, tel que « Freud (l')a fait entrer dans sa doc­
trine » (E. 5 2 0), et une fois dans les énoncés qui composent
finalement ce que Lacan nomme le « mystère à deux faces »
(E. 5 1 8) du sujet, et que nous avons déjà rappelés : « Je
ne suis pas, là où je suis le jouet de ma pensée ; je pense
à ce que je suis, là où je ne pense pas penser » (E. 5 1 7-
5 18) .
On voit qu'il s'agit bien, dans de telles formules,
d'énoncés qui déplacent ou délogent le sujet, mais qui
n'en sont pas moins des énonciations du je, et par les­
quelles ce je conserve la maîtrise d'une certitude qui,
malgré son contenu, ne le cède en rien à celle du « je
pense ». L'écart du shifter y joue même, à la limite, comme
une sorte de confirmation du sujet, adhérant à sa propre
certitude par la certitude de son écart à soi-même.
L' « excentricité radicale » de ce sujet doit donc être elle­
même comprise selon ce double rapport à Descartes. Le
sujet y est certes excentré par rapport au cercle, ou à la
sphère de la subjectivité - mais il y est aussi un excentrique,
c'est-à-dire un « mécanisme conçu de telle sorte que l'axe
de rotation de la pièce motrice n'en occupe pas le centre »
(Robert). C'est donc quand même d'une rotation qu'il est
le moteur.

1 . Ainsi que le commentaire général du cogito, qu'il soit, sur ce


point, de Gueroult ou de Heidegger.

1 58
Le système et la combinaison

Le sujet est excentré par son désir - ou : son désir ne


peut être qu'un processus excentrique. Avec le désir, c'est,
nous 1' avons dit, Hegel qui intervient dans le texte, quoique
sous 1' anonymat.
Cet anonymat de Hegel, nous n'irons pas jusqu'à y lire
une métaphoricité meurtrière du père de cet écrit. Nous
demanderons néanmoins si ce n'est pas en raison de son
excessive proximité que son nom doit être tu, dans la
mesure où, comme on va le voir, c'est envers lui que le
double geste stratégique prend la plus grande amplitude.
Il partagerait alors ce statut avec Rousseau, autre « nom »
qui insiste dans le texte, et dont il faudra reparler.
Quoi qu'il en soit, dans la mesure où il est possible,
et nécessaire, d'éclairer l'implicite de l'instance, au sujet
de Hegel, par d'autres textes de Lacan (et ils sont nom­
breux, nous n'en citerons que quelques-uns 1), on peut
alors mettre au jour au moins ceci :

1 . Il faudrait suivre l'histoire des rapports de Lacan à Hegel,


certainement déterminante pour un déchiffrement philosophique du
discours des Écrits - et jusqu'à certain refus très vif opposé à Jean
Wahl qui l'avait qualifié d'hégélien (Subversion du sujet, E. 804) : le
texte mériterait une lecture attentive.
Si ce n'est pas le lieu de la faire, c'est peut-être, en revanche, celui
de marquer au moins ceci : on a pu écrire : « Lacan. . . se contente de
récrire Hegel et Freud, ce qui ne mérite pas tant de bruit. »
(P. Trotignon, /'Arc, n° 30, p. 30). Que « cela » ne mérite pas du
bruit, assurément. Mais qu'il ne se passe rien dans une « réécriture »,
ou qu'il ne s'y passe rien que de simple, c'est ce qui est loin d'aller
de soi. Lacan ne vaudrait pas une lecture si cela n'y était pas en jeu.
C'est-à-dire si la question ne s'y posait pas aussi de savoir ce qu'il
en est des textes de Hegel, de Freud, entre autres - (par où, comment

1 59
_IL _ _

La stratégie du signifiant

C'est toujours en référence à Hegel qu'a ete posée


l'excentricité du sujet lacanien. Autrement dit, c'est à
« l'existence, où se mesure le génie de Hegel, de l'identité
foncière du particulier à l'universel » que « la psychana­
lyse . . . apporte son paradigme en livrant la structure où
cette identité se réalise comme disjoignante du sujet 1 ».
Cette formule marque bien le double rapport à Hegel
qui est ici en jeu. Elle est en effet construite pour présenter
l'accomplissement exemplaire, dans le « sujet » de la psy­
chanalyse, de la dialectique hégélienne de la conscience.
En même temps, ce qu'elle énonce en sa fin - la disjonction
du sujet - est fait pour briser cette dialectique, ou plutôt
pour en suspendre le cours avant son achèvement.
La totalisation est en effet ce que Lacan refuse de Hegel,
de cette « Aufhebung logicisante » 2 selon laquelle « la vérité
est en résorption constante dans ce qu'elle a de pertur­
bant 3 » et où, par conséquent, « le malheur de la cons­
cience . . . n'est encore que suspension d'un savoir 4 » - du
savoir absolu, qui ne peut être qu'exclu pour le sujet du
signifiant.
Néanmoins, comme le montrait la première formule
citée, c'est de la dialectique hégélienne qu'il faut partir.
C'est elle qui engendre, dans l'instance, le nœud de « la
reconnaissance du désir au désir de reconnaissance »
(B. 5 24), naguère expressément attribué par Lacan à son

ils peuvent passer, se déplacer, être contournés ou détournés, recon­


duits au même ou réinscrits ailleurs - et aussi dans quelle mesure,
par quelles voies, ces textes ont ou n'ont pas programmé telle ou
telle lecture qui peut s'en faire aujourd'hui, etc.).
1. Fonction et champ de la parole, E. 2 9 2 .
2 . Subversion du sujet, E. 7 9 5 .
3 . Ibid., E. 7 9 7 .
4. Ibid., E. 799.

1 60
Le système et la combinaison

auteur Et c'est à elle aussi qu'il faut en venir, ou plutôt


1•

c'est en elle qu'il faut rester, si « la dialectique qui soutient


notre expérience . . . nous oblige à comprendre le moi de
bout en bout dans le mouvement d'aliénation progressive
où se constitue la conscience de soi dans la phénoméno­
logie de Hegel 2 ». La loi du procès du sujet se formulera
toujours « littéralement » en termes hégéliens. C'est ainsi
que le texte intitulé « Subversion du sujet et dialectique
du désir » se conclura par cette phrase, qui explicite, sous
un aspect au moins, la sujétion du désir à la vérité qui
surgissait dans 1' (in)articulation de notre texte : « La cas­
tration veut dire qu'il faut que la jouissance soit refusée
pour , qu'elle puisse être atteinte sur l'échelle renversée de
la Loi du désir 3• »

Que Freud suspende la dialectique, ou que Hegel soit


lu comme une dialectique perpétuée, sans achèvement,
c'est, on le voit, la même chose. Ou, plus précisément,
c'est un même procès d'aliénation, de négativité, qui ne
doit simplement (si 1' on peut dire) plus être compris en
référence à 1' Absolu, mais à 1' Autre.
C'est ainsi que la dialectique peut traverser l' Instance
de la lettre elle-même. Elle y qualifie « 1' appréhension »
freudienne « de 1' expérience » (E. 5 09) en frôlant de son
sens celui de 1'« analytique langagière » (ibid.), elle donne
« leur attrait le plus secret » aux formations de 1' inconscient
(E. 5 1 3 ), elle est enfin la « dialectique du retour » dont
« Freud fait dériver toute accession à l'objet » (E. 5 1 9) .
Que ces occurrences soient ou non strictement hégéliennes
(et comment le déterminer, si Lacan se refuse ou se dérobe

1. Cf. Propos sur la causalité psychique, E. 1 8 1 .


2. Introduction a u commentaire de jean Hyppolite, E. 3 74.
3. E. 8 2 7 .

161
La stratégie du signifiant

à l'exposition du concept?) on voit que le signifiant hégé­


lien se déplace dans le texte, et que son signifié, s'il glisse,
finit par être ponctué dans la médiation trois fois répétée
de la page 5 2 4, qui est bien rigoureusement hégélienne,
· puisque cette « médiation psychanalytique » est le fait de
l' Autre « en position de médiation par rapport à mon
propre dédoublement d'avec moi-même 1 » .
Sans doute ce point de capiton se défait-il lui-même,
au moins dans cet autre signifiant qui l'accompagne, et
qui est « !'hétéronomie » des pages 524 et 5 2 5 . Ce terme
renverrait à son tour, tout près de lui, à « l'hétérologie »
de Bataille - par où s'introduirait, comme de biais, dans
le texte de Lacan, on ne sait quelle répétition subversive
de Hegel 2• Ici, comme en tous les points où intervient,
chez Lacan, un impossible, la stratégie de Bataille ne serait
pas étrangère à celle de la « lettre » . Mais il s'en faut du
maintien, malgré tout, par Lacan, de la médiation, et
d'une médiation simplement posée et admise, pour que
nous puissions extraire du texte ce nom plus enfoui encore
que celui de Hegel.
Que la médiation dialectique soit retenue - ou qu'on
ait à faire, dans ce texte, à un certain maintien dialectique
- oblige en effet à poser cetLe question : l' (( au-delà ))
(E. 5 24) qu'est l'Autre est-il foncièrement un autre que
l'autre qui se présente dans le désir hégélien? - Lorsque,
chez Hegel, la conscience découvre que la suppression

1 . C'est à partir de là qu'il faut sans doute comprendre « l'im­


médiat » de l'inconscient qui est visé à la page 5 1 8. Qu'on se reporte
à la « certitude sensible » de Hegel.
2. Mais ce n'est pas un hasard si Bataille n'a pas choisi hétéronomie,
comme il a écarté hétérodoxie en raison de son appel à l'orthodoxie
(0. C., II, p. 424, n. 1 2 ) . Simple indice de ce qui écarterait sans doute
Lacan de Bataille.

162
Le système et la combinaison

qu'elle désire pour sa satisfaction implique que l' « autre


aussi doit être », il lui apparaît ceci : « C'est en fait un
autre que la conscience de soi qui est l'essence du désir 1 • »
Et cette altérité (qu'il faut, bien entendu, prendre soin de
ne pas interpréter sur le registre anthropologique)
commande la structure, si l'on peut dire, de la jouissance :
« Le désir (Lust) venu à la jouissance a bien la signification
positive d'être devenu certitude de soi-même comme cons­
cience de soi objective ; mais il a aussi bien une signification
négative, celle de l'être supprimé soi-même . - dans cette . .

expérience, la réalité effectivement atteinte de la conscience


de soi assiste à son anéantissement 2• »
Sans doute, encore, puisqu'il faut bien ici parcourir
tous les détours, Lacan objecterait-il le savoir absolu qui
doit finir par mener ce procès à son terme. Mais n'est-ce
pas précisément une formule hégélienne, et qui n'est pas
sans affinités avec le savoir absolu, que celle qu'il donne,
pour conclure, à la science de la lettre, si « Freud, par sa
découverte, a fait rentrer à l'intérieur du cercle de la
science cette frontière entre l'objet et l'être qui semblait
marquer sa limite » (E. 5 27) ?
Laissons la formule se commenter d'elle-même. Le
détournement de Hegel par Lacan consiste donc au moins
d'abord en un retournement dans un discours négatif de
la dialectique du désir (et, donc, du savoir). La dialectique
lacanienne réglerait ainsi une désappropriation constante
du sujet, sur fond d'absence et de division par l'Autre,
là où la dialectique hégélienne en règle le procès cl' ap­
propriation, sur fond de présence et de réduction de
l'altérité. La fin de cette dialectique n'en demeure pas
moins, chez Lacan, « de réintégration et d'accord » (E. 5 24),

1. Phénoménologie de l'esprit, trad. Hyppolite, I, p. 1 5 2 - 1 5 3 .


2. Ibid., p . 299.

163
_]L

La stratégie du signifiant

comme nous avons pu le voir. Et le principe de son


mouvement est bien celui qui, chez Hegel, convient à
une telle fin : la médiation, et, donc, 1' Aufhebung. Enfin,
et peut-être surtout, si ce principe demeure, chez Lacan,
affecté d'une négativité qui semble se refuser à la conver­
sion positive dont s'opère le progrès des figures de la
conscience chez Hegel (ou si, plus brièvement, c'est d'un
procès d'inconscient qu'il s'agit), une telle détermination
ne pourra pas empêcher, on le sait assez, qu'il soit toujours
possible et nécessaire de demander si ce discours négatif
n'est pas déjà prescrit par Hegel et compris par son discours
- un discours auquel aucune négativité simple ne saurait
se soustraire, s'il est vrai que c'est au contraire dans la
dialectique hégélienne que s'est décidé le statut discursif
de la négativité 1 •

Cependant, Hegel n'en est pas moins à son tour emporté


hors de lui-même. La médiation de 1' Autre glisse au
contrat de la parole (E. 5 24), et c'est à Rousseau, comme
on 1' a dit, que nous avons affaire.
De Rousseau, nous avons pu voir que la difficulté
relative à l'antériorité de la langue était tranchée par Lacan.
Il faut ajouter que, du même coup, le contrat se voit
assigné dans une position de principe ou d'origine qui
tranche, elle aussi, avec l'oscillation permanente qui retient

1 . On pourrait, par ailleurs, s'étonner que Lacan n'ait pas eu


recours à la lecture de Hegel par Marx (dans les Manuscrits de 1 844)
comme un « procès sans sujet » , lecture aujourd'hui réactivée de divers
côtés. Lacan voit-il trop bien que ce proce's est déjà, à lui seul, le
sujet? Est-il, au contraire, à ce point fasciné par le sujet qu'il ne voit
pas ce qu'il en retient lorsqu'il cherche à s'écarter de Hegel ?

1 64
Le système et la combinaison

le Contrat social entre le projet politique et l'idéalité


fondatrice. (On sait que Rousseau, au début du Contrat,
s'avoue incapable de décrire une histoire, c'est-à-dire pour
lui une origine.)
Si l� motif du contrat est une façon de mettre ainsi en
question - ou, du moins, en suspens - la simplicité de
l'origine, il faut donc dire que Lacan oscille, lui, entre
Rousseau ainsi relu (mais dont il n'explicite aucun trait),
et un rousseauisme comme contractualisme métaphysique.
Or, ce contrat est la « convention signifiante » (E. 5 2 5)
- et c'est donc dans la théorie du signe que se répète
encore le geste qui concerne Rousseau. « L'origine de la
langue », si l'on peut dire, se réfère pour Lacan au « noyau
de notre être » (E. 5 26), qu'il reprend à Freud, et dont
« témoigne » (ibid.) la rhétorique de l'inconscient. Cette
rhétorique est première, parce qu'il y a, derrière elle et
l'instituant ou la fondant en tant que rhétorique ou que
tropique, un propre qui demeure inaccessible : « cela . . . qui
fait mon être » n'est pas « cela qui puisse être l'objet d'une
connaissance » (ibid.).
Et c'est ainsi que la stratégie de Lacan en vient à
culminer dans une opération sur la théorie métaphysique
du signe. Souvenons-nous de son épigraphe, qui méta­
phorisait la langue refoulée comme langue d'enfants et
d'affects. Et citons Rousseau : « Il est donc à croire que
les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions
arrachèrent les premières voix » Ce que métaphorise
1•

l'épigraphe de Lacan pourrait bien être aussi le texte de


Rousseau.
A ceci près, bien sûr, que le signe détruit par Lacan a
perdu son référent, son propre. Ou plutôt, que sa propriété

1. Essais sur /'origine des langues, Ducros, p. 1 4 1 .

165
La stratégie du signifiant

est devenue celle de ne (se) référer qu'à un trou. Mais la


propriété de la référence elle-même, ou de son principe,
est-elle pour autant désarticulée? Rien n'est moins sûr.
On voit au contraire que, dans le détournement du
contractualisme, se laisse encore déchiffrer quelque chose
comme un « rousseauisme » inversé et, au lieu d'un « Essai
sur l'origine des langues », un « Traité de la langue ori­
ginelle (de l') Autre 1 ».

Avec cette dernière opération, nous pouvons rassembler


les résultats de tout ce parcours, au long duquel, par
emprunts et glissements d'une instance scientifique ou
philosophique à l'autre, Lacan produit la combinaison de
sa lettre. Le rapport ambigu de la référence au trou en
donne la structure :

Un sujet dans le trou, calculé par un dieu disparu,


tourne d'une rotation excentrique qui décrit le cercle de
sa science, c'est-à-dire d'une dialectique négative de son
désir, scellé par le contrat d'une parole qui réfère au trou
- telle « est » la combinaison.

Tel est le dispositif qui donne « la mesure » de la


« dignité ontologique » (E. 5 1 3) que Freud (selon Lacan),
puis Lacan lui-même, ont su donner, puis conserver à

1 . Ce qui ne manquerait pas d'être mieux encore mis en lumière


si nous pouvions envisager ici la théorie lacanienne du réel, de ce
réel impossible, mais réel, dont il s'agit en fin de compte pour le
sujet, pour son désir et pour la signifiance. - Mais ce serait commenter
d'autres textes : par exemple, la Réponse au commentaire de jean
Hyppolite.

1 66
Le système et la combinaison

« cet objet » qui est l'instance de la lettre dans l'inconscient


elle-même.
Et il s'agit bien, en effet, d'une ontologie, comme on
peut s'y attendre après avoir vu la stratégie prélever tant
d'éléments pour sa combinaison dans l'histoire majeure
de 1' ontologie métaphysique : tous les traits essentiels de
cette dernière sont ici marqués, au point que la formule
développée de la combinaison devrait être celle d'une
onto-théo-sémio-logie.
Il s'agit, certes, d'une ontologie négative. C'est un trou
qui en désigne le centre - et en ordonne la circonférence,
ce trou en face duquel il faut « avoir les yeux » (E. 5 00) .
Mais le tracé du trou n'en est pas moins le trajet d'une
ontologie, de cette ontologie où la lettre, à qui 1' « être »
manque, « dessine » « le bord du trou dans le savoir »,
comme le dit Lacan lui-même en rappelant, précisément,
l' Instance1•

Une ontologie ouverte - et fondée, c'est-à-dire aussi,


nécessairement, close - sur une béancel qui dérobe son
fond mais laisse cerner son contour, cela n'est pas sans
exemple, bien au contraire, dans la tradition métaphysique
- et notamment sous la forme d'une « théologie négative ».
L'effet ultime de la stratégie lacanienne, du moins en ce
qu'elle est stratégie du système et de la combinaison,
serait ainsi la répétition, surprenante mais rigoureuse, de
la théologie négative - c'est-à-dire, aussi, de ce que Hegel,
encore lui, répétait et déplaçait déjà 2• Mais avec Hegel,

1 . « Lituraterre » in Littérature, n° 3, p. 5 .
2 . C'est-à-dire, peut-être, ce que Lacan a pu nommer Dio-logie,
comme une discipline distincte de cette théologie qu'est la Theoria,
que celle-ci soit « chrétienne » ou « athée » - Dio-logie qui désigne
précisément la théologie négative ou la mystique : « Pour la Dio­
logie . . . dont les Pères s'étagent de Moïse à James Joyce, en passant

167
La stratégie du signifiant

ce serait donc, encore, au plus près de Bataille que l'on


se trouverait passer. Sauf, précisément, à devoir marquer
qu'une athéologie lacanienne, conformément au procès, tel
qu'on vient de le suivre, de sa production, retiendrait
dans son ambiguïté stratégique l'épithète métaphysique,
et serait une « athéologie négative ».
S'il faut donc faire le compte des concepts, la négation
doublée nous ramène à Hegel. Et s'il s'agit de lire, il faut
alors déchiffrer ce qui distingue une théologie négative
d'une « athéologie » à la façon de Bataille, et qui est une
différence d'écritures. Mais, pour un peu de temps encore,
restons-en à l'écriture discursive du texte de Lacan.

Nous revenons donc d'ici à la double visée qui ouvrait


ce parcours. On le voit, la stratégie de Lacan radicalise le
système. Celui-ci n'est pas seulement le champ clos bordé
de références qu'un schéma pouvait essayer de figurer ; il
est, par une combinaison qui institue une clôture plus
secrète et plus fondamentale (et dont la première dépend),
la répétition de l'exigence philosophique (de la volonté,
ou du désir philosophiques) la plus déterminante à l'égard
du discours : l'aspiration au système, ou la contrainte exer­
cée par la systématicité, en tant qu'elles exposent la requête
d'un Logos entièrement fondé et articulé par soi, ou qu'elles
expriment la volonté du Soi (fût-il ce « moi » dont l'identité

par Maître Eckart, il nous semble que c'est encore Freud qui lui
marque le mieux sa place » - et celle-ci se trouve, chez Lacan, dans
« une théorie incluant un manque qui doit se retrouver à tous les
niveaux » (« La méprise du sujet supposé savoir », Scilicet, n° 1 ,
p . 39-40) . Il faudrait alors lire tout ce texte, qui assigne, entre
autres, « cette place du Dieu-le-Père » dans la question du « Nom­
du-Père » (p. 39), soit dans la question dont Lacan, depuis son
exclusion de Sainte-Anne, a voulu différer sine die l'exposition dans
ses séminaires.

1 68
Le système et la combinaison

ne cesse de s' abolir dans l'imaginaire et le glissement du


signifié) de s'approprier à soi comme discours.
D'une certaine façon, la dualité qui organise toute cette
stratégie s'organise elle-même en ce dédoublement du
discours - qui se fait donc aussi redoublement du discours
de la métaphysique - par quoi la philosophie, toujours,
a voulu être son propre concept dans une langue qui lui
fût propre.
Ce concept, ici, c'est celui de l' « être » . Mais cette
langue, c'est celle qu'institue la lettre - langue trouée qui
divise l'être, langue qui ne parvient, nous le savons,
lorsqu'il lui faut, pour se produire, combiner les termes
majeurs de son discours, qu'à se proférer dans une
(in)articu/ation. L'(in)articulation est donc aussi le régime
singulier de cette ontologie inédite que nous avons cru
pouvoir (ré)articuler. Et par là, le discours métaphysique
de Lacan se relance aussitôt hors de lui-même, hors de la
clôture ontologique à l'intérieur de laquelle il s'est pour­
tant rigoureusement inscrit. Du moins est-il temps, à
présent, de tenir compte de ce qui manifeste un tel désir.
Car la lettre, c'est celle de Freud, c'est-à-dire d'une
puissance « subversive » (E. 5 1 7) à l'égard de la philo­
sophie tout entière, et l'être, c'est celui de Heidegger,
c'est-à-dire de l'entreprise de destruction (Destruktion :
soit plutôt, selon la valeur de ce terme en allemand :
déconstruction) de l'ontologie.
Il reste donc à déborder, encore, ou à se déporter vers
ce double dehors de l'ontologie. A moins qu'il ne s'agisse,
circulairement, d'achever la relecture de notre schéma, en
le bouclant sur les noms de Freud et de Heidegger -
jusqu'ici laissés en suspens?
La duplicité se répète. La stratégie n'est pas achevée.
Elle ne fait même, peut-être, que commencer enfin. Après
tout, nous n'avons encore rien dit de sa vérité. . .
3 . La vérité « homologuée »

. . . Ce n'est pas qu'il s'agisse maintenant de faire, sur


la stratégie de Lacan, « toute la vérité ». Le projet, en
lui-même, serait assez naïf; et le croirait-on réalisable, il
nécessiterait à tout le moins de tels détours dans l'ensemble
des Écrits (ou même ailleurs) qu'il excéderait, de toute
façon, les limites que nous avons assignées à ce travail.
Mais il se trouve, cela dit (ou redit) que, par deux fois
déjà, notre lecture, en suivant au plus près la trame de
ce texte, nous a reconduits au nom de Heidegger. Il n'y
a rien du reste qui soit ici forcé puisque, si l'on réserve
l'énigmatique sous-inscription qui tient lieu de mention
d'origine et qui scelle-cèle, dans l'évidence un peu osten­
tatoire de son secret, l'innommable du sens 1 , le texte

1 . « T.t.v.m.u.p.t. 14-26 mai 1 95 7 » (E. 5 28)


- cette chaîne de
lettres ponctuées resserre au plus juste le procédé par lequel Lacan
« allégeait » déjà l'épigraphe de Fonction et champ de la parole pour

« dégager la pureté de son message » dans une parodie barbare de la

17 1
La stratégie du signifiant

s'achève et se ferme, en effet, sur une page tout ent1ere


commandée, jusqu'en ses dernières lignes, par la théma­
tique heideggerienne. C'est-à-dire, on le sait, par la ques­
tion de la vérité, de l'être de la vérité et de la vérité
-

de l'être.
Il est donc enfin temps d'interroger plus précisément
cette position de Heidegger.

Car il s'agit bien, d'abord, d'une position : pure évo­


cation, si l'on préfère, pur « appel » ; mais rien .apparem­
ment qui ressemble à un usage, c'est-à-dire à une lecture.
En effet, à peine évoqué le philosophème heideggerien de
« l'homme dans l'étant » (E. 5 27), si Lacan écarte toute
référence doctrinale à ce qu'il nomme, péjorativement, un
« heideggerianisme », ce n'est pas, contrairement à ce qu'il
déclare, au nom d'une « réflexion » qui devrait (ou qui
poürrait) tout aussitôt s'entreprendre, mais pour simple­
ment poser le nom de Heidegger, c'est-à-dire Heidegger
lui-même, comme celui dont il faut « parler », parce que
c'est lui qui, exemplairement, parle :
Quand je parle de Heidegger ou plutôt quand je le
traduis, je m'efforce de laisser à la parole qu'il profère sa
signifiance souveraine (E. 5 28) .

Il est vrai que cette déclaration fait tout simplement


référence à la traduction donnée par Lacan dans le premier
numéro de la Psychanalyse ( 1 95 6) du texte de Heidegger
intitulé Logos En elles-mêmes du reste (et en ce lieu)
1•

langue (E. 237 et 299). Ici comme là, il faut peut-être entendre que
le texte « écrit dans une langue inconnue » est « prêt » , comme dans
l'apologue des deux enfants, « à se charger de signification » (E. 504).
1 . Dont on pourra lire aussi la traduction par André Préau dans
Essais et Conférences, Gallimard, 1958.

172
La vérité « homologuée »

cette traduction et cette publication ne sont pas indiffé­


rentes, ou négligeables. Mais il n'est pas indifférent, sur­
tout, - c'est le moins qu'on puisse dire - que ce soit
précisément cette signifiance que le texte aura cherché tout
au long à produire qui, soudain libérée dans sa « souve­
raineté », soit dite appartenir à la « parole » heidegge­
rienne. Étrange déplacement du thème à un texte tuteur.
On dira que c'est évidemment une manière de ne pas lire
cette parole, d'éviter ou de refuser de la lire (mais, aussi
bien, la parole peut-elle se lire ?) 1 • On pourra dire éga­
lement qu'il y a là quelque légèreté (ou trop d'habileté)
à passer ainsi, de manière fulgurante, d'un plan à l'autre,
et à résoudre « miraculeusement » toute la difficulté de la
signifiance dans une invocation, si pure soit-elle. Mais s'il
y a bien, ici, quelque chose d'un mouvement de ce genre,
s'il s'agit, de toute façon, d'un achèvement, d'une solution
(où s'arrête et se fixe tout le long différé du texte), rien
n'empêche que ce soit aussi - pour la dernière fois sans
doute, et comme si, paradoxalement, on pouvait en tou­
cher le fond - la nécessaire répétition de cette mise-en­
abyme qui gouverne, on 1' a vu, dans sa structure et dans
ses effets les plus marqués, le texte de Lacan tout entier.
Auquel cas celui-ci pourrait bien apparaître, en fin de
compte, comme la machination d'une longue chaîne méto-

1 . Si tant est que Heidegger n'ait pas été tu dans !'Instance ou


n'en ait pas, comme on voudra, commandé l'écriture par un certain
rappel de ce même texte Logos. La décomposition signifiante de l'arbre
(E. 504), où nous avons déjà entendu, pour- ainsi dire, la signifiance
franchir la barre, ne s'achevait-elle pas sur une vocation de la « lente
maturation de l'être dans l'" Ev II<lv'tcx du langage », - formule où
l'on peut reconnaître, en effet, un écho de la traduction et du
traitement heideggeriens d'Héraclite (Essais et conférences, en parti­
culier p. 2 26-2 7 1 ) ? Heidegger était donc peut-être, si l'on peut
risquer cette expression, déjà caché dans l'arbre . . .

173
La stratégie du signifiant

nymique dont Heidegger serait le dernier nom, - et le


Logos le dernier mot ou, si 1' on préfère, le maître-mot.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il ne faut pas
négliger que référence soit faite ici au texte Logos, - et à
sa traduction. C'est-à-dire en fait - fût-ce implicitement
ou par allusion - aux coneepts de logos et de traduction.
Car la signifiance elle-même n'est peut-être pas étrangère
ni à l'un ni à l'autre ; elle n'est peut-être pensable, plus
exactement, qu'à partir de ce rapport énigmatique que le
logos, comme tel, a toujours entretenu avec 1' idée de
traduction. Sans doute est-il hasardeux de prétendre, sans
plus de précautions, que la question du logos (disons,
pour aller vite, de 1' être et du sens, ou de 1' être comme
sens) aura toujours été comprise dans une économie géné­
rale de 1' échange, de 1' équivalence, de l'adéquation, -
dans une sorte de système, d'ailleurs moins simple qu'il
n'y paraît, du traduisible et de l'intraduisible, de la
transparence et de l'obstacle. Mais au moins peut-on
rappeler, pour l'instant, que c'est justement cette question
de la traduction qui traverse, et comme l'une des questions
fondamentales de sa propre constitution, 1' ensemble du
texte heideggerien. Ce que ne peut manquer d'impliquer,
à son tour, la traduction par Lacan de Logos - et d'autant
moins que Logos est, comme on s'en doute, l'un de ces
textes tout entiers occupés par un (le) problème de (la)
traduction. Or on sait que c'est précisément ce problème
(dans son ambivalence) qui oblige Heidegger, d'une part
à pulvériser la traduction du mot lui-même (et du reste
au nom de la parole d'Héraclite qui le porte et qu'il s'agit
effectivement, au départ, de traduire), d'autre part et
surtout, à neutraliser cette pulvérisation ou cet éclatement
en laissant tout simplement le mot non traduit. Par
conséquent, lorsqu'il « laisse à la parole » de Heidegger
« sa signifiance souveraine », Lacan préserve aussi bien ce

1 74
La vérité « homologuée »

suspens de la traduction ; et traduisant, c'est l'intraduisible


qu'il traduit. Ou du moins faut-il supposer, au terme du
parcours, que la traduction érige définitivement (absolu­
ment?) en intraduisible le Logos ainsi repris du texte
heideggerien. Et c'est d'ailleurs pour respecter cette seconde
ambivalence que nous parlerons désormais de l'(in)tra­
duction de Heidegger.
Mais traduire est aussi le travail qu'il s'agit d'opérer
sur Freud. Cela commence du reste par rendre Traum­
deutung, on s'en souvient, par Signifiance du rêve (E. 5 10).
Bien entendu, traduire veut d'abord dire ici, comme en
ce qui concerne le texte de Heidegger, traduire de l' al­
lemand. Mais on sait que dans l'innocence apparente (ou
relative) du geste se logeait en fait toute · la difficulté de
ce que nous avons pu appeler l' (in)articulation du texte,
et qui revenait à devoir traduire, dans la conceptualité
linguistique (elle-même déjà travaillée par Freud), l'en­
semble de la conceptualité freudienne prise en compte.
Or, dans sa circularité même, cette pratique de la tra­
duction reproduit en fait, mutatis mutandis, la pratique
heideggerienne de la traduction - par exemple, s'il faut
y insister, le « traduire du grec en grec » à l'œuvre dans
Logos (et ailleurs ) qui précède, fonde et rend à la limite
1

1 . On en trouvera aussi, entre autres, une longue justification


« théorique » (ou une longue « méditation », au choix) dans la partie
du cours Qu'appelle-t-on penser? consacrée à Parménide. Ainsi, par
exemple, dans ce texte : « La question qui porte sur Cela qui appelle
à la pensée met à notre charge la traduction des mots Mv ˵µi::va.t.
Mais ils sont depuis longtemps traduits par le latin ens et esse, par
notre « étant » et « être » ? Il est en effet superflu de traduire Mv
˵µi::va.t en latin ou dans notre langue. Mais il est · nécessaire pour
nous de traduire finalement ces mots en grec. Une telle traduction
n'est possible que comme TRA-duction à ce qui s'exprime dans ces
mots. Cette TRA-duction ne réussit que par un saut, une sorte de

175
_]L

La stratégie du signifiant

impossible, comme on vient de le voir, la traduction du


grec en allemand. Au reste, dans la violence faite par
Lacan au texte freudien, dans 1' arbitraire apparent ou la
liberté du traitement auquel il le soumet, il n'est pas
exagéré de reconnaître le jeu du modèle heideggerien lui­
même. En réalité, ce qui joue là, c'est toute une pratique
de la lecture commandée par le motif de 1' impensé. Comme
Heidegger tente de déchiffrer 1' impensé de la philosophie,
Lacan s'efforce de repérer dans Saussure et dans Freud
(dans quelques autres aussi), l'impensé commun qui fonde
la possibilité de leur mise en rapport. Et cela d'autant
plus volontiers sans doute - ici aussi le paradigme spé­
culaire est agissant - que de 1' impensé à 1' inconscient (ou
de l'inconscient à l'impensé?), il n'y a, si l'on peut dire,
qu'un pas 1•
Le résultat, très simple, auquel on parvient, c'est qu'il
faut donc compliquer encore le dispositif de l'(in)arti­
culation. Introduire, entre Freud et Saussure, un troisième
« personnage » - pour ne pas dire, .plus strictement peut­

être, le Deus ex machina. Et de telle sorte que la traduc­


tibilité réciproque de Freud et de Saussure repose en
définitive sur cette (in)traduction de Heidegger dont nous.
venons de parler.

saut où cela saute aux yeux en un instant - ce que les mots Mv


˵µsvm ·écoutés de façon grecque veulent dire » (traduction Becker­
Granel, PUF, 1 960, p. 2 1 3).
1. Pour que, cependant, l'analogie n e soit pas ici « écrasante » , il
resterait à bien marquer les différences : par exemple le refus hei­
deggerien, sans appel à notre connaissance, de lire Freud ou même
de tenir quelque compte que ce soit de l'apparition et de l'existence
de la psychanalyse ; inversement, l'accent mis par Lacan sur les motifs
épistémologique et scientifique au détriment de l'ontologie (explici­
tement du moins, ou plutôt officiellement) . Mais ces différences sont
trop visibles, et trop connues, pour qu'on y insiste davantage.

1 76
La vérité « homologuée »

Dans la position de Heidegger, on peut donc reconnaître


l'ultime répétition de l' (in)articulation, c'est-à-dire le der­
nier effet de la brûlure 1 • Et c'est du trou du texte ainsi
brûlé que se « profère » enfin ce qu'il faut désormais
comprendre comme « la signifiance souveraine ». Voix
d' outre-texte qui n 'est cependant pas tout à fait « la voix
de personne » ; et sinon celle du Deus ex machina lui­
même, au moins celle du souffleur. . . Plus sérieusement,
tout cela revient à dire que ce que nous avons cru pouvoir
reprendre sous le concept de détournement est donc ainsi
régi, de loin et de . haut, par Heidegger lui-même. Ou
pour être plus précis, que c'est l'opération montée sur
Heidegger qui, à la fois, règle et détourne le détournement
lui-même, puisque au fond elle aboutit à résorber toute
la difficulté de la traductibilité et que, se résolvant dans
la pure nomination du geste heideggerien, elle renvoie
donc comme à une sorte de langue première garantissant
tous les échanges - à cette transparence-à-soi, à cette
présence sans ombre du Logos lui-même désigné par
Heidegger. Dans son principe, le détournement est donc
annulé : la résolution de la traduction supprime toute
possibilité de mesurer l'écart d'une fraude détournante,
d'une infidélité, quelles qu'elles soient. Ne règne plus,
sans partage, que le principe d'une pure fidélité dans la
transparence et l' in-différence.
Mais indifférence, ici, ne désigne rien qui puisse res­
sembler à l'on ne sait quelle pratique « anarchique » des
textes. Au contraire, il s'agit bien plutôt de réserver rigou­
reusement, dans cette invocation au logos (et, nous allons
le voir, à la vérité), la possibilité, outre-texte (et donc,
aussi bien, outre-système) , d'une sorte de « milieu »

1. Cf. supra, p. 79-80.

177
La stratégie du signifiant

d'équivalence où s'efface toute question de traduction de


Saussure en Freud, de Freud en Hegel (ou en Rousseau,
ou en Descartes), de chacun des noms (ou plutôt de
chacun des textes) dans tous les autres. Et dans le « texte »
lui-même, désormais, l'outre-texte, c'est-à-dire la signi­
fiance, autorise toutes les opérations. La stratégie, dans
tout son mouvement, aura donc bien abouti, parce qu'elle
annule le détournement qu'elle fait de la logique sym­
bolique, à reproduire l'idéal de la logique, c'est-à-dire de
la langue transparente d'un échange universel et sans reste.
C est pourquoi tout fonctionne, et fonctionne parfaite­
ment.
Mais ce n'est pas tout. Freud à son tour se donne outre­
texte ; ou bien couvre, plus justement, une opération elle
aussi, dans cette dernière page, sans lecture à proprement
parler, - qui demeure dans l'ordre ou le registre de la
simple désignation. Immédiatement après avoir fait appel
à Heidegger, Lacan dit en effet de la même manière -
mais cette fois pour excéder tout rapport au texte de
Freud :
Si je parle de la lettre et de l'être, si je distingue l'autre
et l'Autre, c'est parce que Freud me les indique comme
les termes où se réfèrent ces effets de résistance et de
transfert, auxquels j'ai dû me mesurer inégalement, depuis
vingt ans que j'exerce cette pratique - impossible, chacun
se plaît à le répéter après lui, de la psychanalyse (E. 5 2 8) .

L'outre-texte, c'est donc · ici l'expérience, ou la pratique


(analytiques) . Mais quel rapport entretiennent-elles avec
le logos, la vérité? Pourquoi s'introduisent-elles ici? Faut­
il en conclure que Heidegger ne joue pas le rôle que nous
avons cru pouvoir lui assigner? Ou bien ce retour de Freud
(s'il complique, s'il achève ou même s'il explique ce

178
La vérité « homologuée »

dispositif) laisse-t-il au fond inchangée la position de


Heidegger?
On a pu le remarquer (deux fois au moins), c'est en
des lieux stratégiques bien précis que l'expérience a été
invoquée (quand son motif n'a pas servi, comme nous
l'avons signalé, à évoquer un modèle assez peu précis de
la scientificité expérimentale), et invoquée pour briser,
d'autorité, la résistance d'un texte. La première fois, il
s'agissait de contourner la difficile question du découpage
simultané des deux « royaumes » du signifiant et du signi­
fié que Saussure postulait au principe du fonctionnement
de la langue. Et c'était pour introduire la théorie du
capitonnage (E. 503) Une deuxième fois, il s'agissait de
1•

« subvertir » l'assurance de l'identité-à-soi portée, jusqu'à


nous, par le cogito cartésien ; et c'était alors l' empiricité
du désir lui-même qui venait rompre cette « évidence »
(E. 5 1 7) 2• Dans le texte de la linguistique comme dans
celui de la philosophie, l'irruption de l'expérience (et
l'expérience, c'est ici - toujours - le désir) s'est donc faite,
chaque fois, au même point ou dans le même moment,
lorsqu'il fallait assurer le franchissement de la barre, c'est­
à-dire en fait, on le sait, lorsqu'il fallait, pour traverser
la barre tout en la maintenant, produire la signifiance elle­
même.
Mais s'il en est bien ainsi, cela ne peut vouloir dire, à
présent, qu'une chose : comme le logos (la vérité) , l'ex­
périence (le désir) est elle aussi (lui aussi) parfaitement
(in)traduisible, c'est-à-dire immédiatement équivalent(e)
à sa pure profération ou à sa pure énonciation. Le désir
(freudien) occupe par conséquent la même position que la
vérité (heideggerienne) : l'outre-texte est le lieu (le non-

supra, p. 56-5 7 .
supra, p . 10 1 .
1 . Cf.
2 . Cf.

1 79
La stratégie du signifiant

lieu plutôt) où se rassemblent et composent ensemble


désir et vérité. Double (in)traduisible qui cependant arti­
cule le discours de Lacan, pour autant que, dans ce dis­
cours, s' « articule », « parle » la véritable voix du désir (ou
la voix désirante de la vérité).
Mais on voit que cet « appareil » ne peut fonctionner
qu'à la condition, non seulement de supposer dans l'in­
vocation au logos, la problématique de la vérité, et dans
1' appel à 1' expérience, la question du désir (ce qui est
relativement facile), mais encore (et surtout) d'identifier
l'un à 1' autre désir et vérité, et de les entendre parler
ensemble (sans que 1' émission en soit brouillée) comme
la signifiance elle-même dont la libération finale clôt le
texte et en décide, rétrospectivement, 1' économie d'en­
semble et la structure. Mais avant de pouvoir affirmer de
manière aussi péremptoire (ou sommaire) que le désir est
la vérité (jusqu'à quel point, au fait, peut-on déduire
1' essence de la position, le concept de la structure?) peut­
être serait-il bon d'écouter encore un peu cette voix du
désir. Car il se trouve, précisément, que cette voix ne
parle pas. Elle n'articule pas vraiment. Elle crie. Cela,
certes, pourrait encore s'entendre (sinon, proprement,
s'écouter). Or il se trouve encore que ce cri ne peut pas
s'entendre, car c'est, improférable, le cri du symptôme
(E. 5 19) La voix du désir est donc aphone. Le désir ne
1•

parle pas, il se manifeste. D'où peut-on parler alors du


cri du symptôme? Comment peuvent s' ajointer ici 1' au­
dible et le visible, et co-ïncider (symptôme oblige) « la
voix et le phénomène 2 » ?

1 . « C'est la vérité de ce que ce désir a été dans son histoire que


le sujet crie par son symptôme, comme le Christ a dit qµ'eussent
fait les pierres si les enfants d'Israël ne leur eussent donné leur voix. »
2 . Cette co-ïncidence ferait en effet coïncider, paradoxalement,

180
La vérité « homologuée »

La réponse est connue : le symptôme est une méta­


phore : « métaphore où la chair ou bien la fonction sont
prises comme élément signifiant » (E. 5 1 8). Mais cette
réponse, en fait, nous ramène en arrière, - en deçà du
moment ultime où se libère la signifiance elle-même. A
moins d'ajouter, comme cela se fait dans les dernières
lignes du texte que « si le symptôme est une métaphore,
ce n'est pas une métaphore que de le dire, non plus que
de dire que le désir de l'homme est une métonymie »
(E. 5 28). Ou même, bien plus, que « le symptôme est
une métaphore, que l'on veuille ou non se le dire, comme
le désir est une métonymie, même si l'homme s'en gausse »
(ibid.) . Car dans ce verbe souligné auquel on retire, d'un
coup, tout son pouvoir métaphorique (plus encore que
dans l'avantage, pourtant nécessaire, donné ici à la méta­
phore sur la métonymiè), on peut voir apparaître, « l'éclair
d'un instant » (E. 5 20), l'être lui-même dans sa pure et

l'aphonie du désir avec l'idéalité de la voix pure, de la phoné et du


phonème, telle que ] . Derrida a pu la mettre au jour dans La voix et
le phénomène - où l'on peut lire, par exemple, ceci : « L'idéalité de
l'objet n'étant que son être-pour une conscience non empirique, elle
ne peut être exprimée que dans un élément dont la phénoménalité
n'ait pas la forme de la mondanité. La voix est le nom de cet élément.
La voix s'entend. Les signes phoniques (les " images acoustiques " au
sens de Saussure, la voix phénoménologique) sont " entendus " du
sujet qui les profère dans la proximité absolue de leur présent. Le
sujet n'a pas à passer hors de soi pour être immédiatement affecté
par son activité d'expression » (p. 85). Mais ce paradoxe est sans
doute prêt à se résoudre, comme tout paradoxe, si l'on pense à
l'importance décisive, capitale même, au sens propre du terme, que
prend la parole dans tout le dispositif lacanien - cette parole où se
décide aussi bien, on l'a vu, le privilège d'un certain modèle lin­
guistique, le mode d'exposition nécessaire au discours « de formation »
que tient Lacan, et enfin la vérité dont parle ce discours, et qui est
la vérité qui « parle » .

181
__Jj__

La stratégie du signifiant

littérale signifiance, - c'est-à-dire dans sa vérité. Ce que


Lacan, d'ailleurs, ne manque pas de souligner immédia­
tement :
Aussi bien pour que je vous invite à vous indigner
qu'après tant de siècles d'hypocrisie religieuse et d' es­

articulé de ce qui lie la métaphore à la question de /'être


broufe philosophique, rien n'ait été encore valablement

et la métonymie à son manque, - etc. (E. 5 2 8 ; c'est nous


qui soulignons) .

Formule remarquable dans son déséquilibre même, puisque


si la métonymie est liée comme telle au manque de l'être, la
question de l'être à laquelle la métaphore, elle, est liée, n'est
pas autre chose alors que la présence de 1' être - fût-elle
ici pensée, comme on va le voir, dans sa duplicité fondamen­
tale (présence non simple, incluant le manque, tout comme
la métaphore domine, fonde et précède la métonymie).
Par conséquent, dans la mesure où il est pensé selon
l'opposition (non simple) de la métaphore et de la méto­
nymie, le désir est en fait compris dans une ontologie
générale, et pensé, au bout du compte, selon les oppo­
smons classiques : absence/présence, manifestation/
retrait, etc. Sans doute le désir n'est-il pas à penser comme
la vérité. Le désir est la vérité (à la façon dont le symptôme
est la métaphore) . Mais cela revient quand même à dire
qu'en dernière instance, il faut référer le désir à la vérité.
C'est la raison pour laquelle, en réalité., Freud n'occupe
pas exactement la même position que Heidegger dans ce
dispositif final. Si, comme on 1' a vu, le principe qui règle
au fond ce dispositif (et par conséquent, le texte tout
entier) est celui de la mise-en-abyme, rien cl' étonnant alors
- mais c'est particulièrement révélateur - à ce que, dans
cette même page, « la révolution insaisissable mais radi­
cale » de Freud soit donnée comme « le symptôme . . . d'une

1 82
La vérité « homologuée »

remise en question de l'homme dans l'étant » (E. 5 27).


Car si « l'homme dans 1' étant » est un philosophème
heideggerien (comme l'est encore, sur le mode critique,
la référence des toutes dernières lignes à « l'homme de
l'humanisme »), cela revient tout simplement à dire :
Freud, symptôme de Heidegger. - Moins, sans doute, en
ce que Freud désigne (ou permettrait de désigner) dans
Heidegger la trace, l'écho ou le travail du désir, mais
parce que la vérité heideggerienne permet en fait de
« déchiffrer » (de traduire) , dans Freud, le symptôme
comme « langue » ou voix véritable, fût-elle aphone, du
désir. Et puisqu'il n'y a pas, au fond (c'est-à-dire, si l'on
est fidèle à Heidegger) de fonctionnement métaphorique
1

de la métaphore, dire que Freud est le symptôme (la


métaphore) de Heidegger, c'est reconnaître enfin que Hei­
degger lui-même est, littéralement, la vérité de Freud, ou,
si l'on aime mieux, le propre de la lettre freudienne.
Tout le mouvement que nous venons de parcourir se ras­
semble donc, in extremis, dans la pointe d'un « mot » sur
la métaphore, .:... sur l'impossibilité qu'il y a, quand il s'agit
du désir (de la vérité), de traiter métaphoriquement la méta­
phore. C'est-à-dire, aussi bien, dans la thèse de la vérité
heideggerienne. Et par là, enfin, le texte se « capitonne » 2•

1 . Ou, plus précisément, e t pour expliciter l e plus brièvement


possible cette indication, si l'on retient avant tout (en étant, cette
fois, fidèle à ce que Lacan donne à entendre par sa manière d'évoquer
Heidegger) dans les textes de Heidegger tout ce qui met son entreprise
de relecture (par l' « étymologie », la « tra-duction » , etc.) de la langue
philosophique « originelle », du grec, sous le signe d'une littéralité
foncière qu'il s'agit d'entendre à nouveau, plutôt que sous celui d'une
métaphoricité qu'il faudrait déchiffrer. En témoignerait, parmi tant
d'autres, le texte Logos, précisément.
2 . Capitonnage du discours qui fait système dès lors, par le biais
de la préférence accordée (contre la différence, en somme) à la

1 83
La stratégie du signifiant

Reste à savoir cependant ce qu'il en est, ici, de cette


vérité. Non pas qu'il faille se demander si elle est, ou si
elle n'est pas la vérité de Heidegger (encore que si Hei­
degger sert à fonder la pratique du détournement, cette
question de la fi.délité au texte de Heidegger ne soit pas
indifférente) . Mais plutôt pour comprendre quel type de
lecture est impliqué dans tout ceci, c'est-à-dire soutient,
silencieusement, cette sorte d'incantation finale.
A cette question, on pourrait certainement proposer une
réponse brutale. Si l'on a pu montrer, en effet, que
Heidegger domine en dernière instance (et l'on nous fera
le crédit de penser que nous n'employons pas ce mot au
hasard) toute la stratégie de Lacan, et si cette stratégie

métaphore, avec le choix de l'axe paradigmatique (vertical) du langage


contre la linéarité syntagmatique - et, par conséquent, avec la référence
fondamentale à la poésie - ou le recours, non moins fondamental, à
un style poétique (supra, p. 58-60 et 77). La poésie est ce désir, ou
cette volonté, d'un langage capitonné. D'où, encore, le détournement
final du détournement (c'est-à-dire son re-tour et son annulation) ,
qui correspond, on va le voir, au mouvement de réappropriation qui
s'amorce et se fonde ici - et grâce auquel le glissement connotatif qui
constitue le détournement se rabat sur une pure dénotation. On
remarquera qu'un privilège analogue est accordé par Heidegger à la
poésie. Analogue à cette différence près cependant, et c'est là saris
doute qu'il faudrait faire entrer en ligne de compte la « question »
du texte heideggerien, que Heidegger se refuse délibérément à même
simplement faire usage du philosophème : métaphore (cf. , par exemple,
le Principe de raison, trad. Préau, Gallimard, 1 962, p. 1 2 6 : « Le
métaphorique n'existe qu'à l'intérieur des frontières de la métaphy­
sique »). Nous renvoyons, pour tout ceci, à « la Mythologie blanche »
de J. Derrida (Poétique, 5 , 197 1 , repris in Marges de la philosophie,
Minuit, 1972).

1 84
La vérité « homologuée »

consiste finalement en une « destruction » de l'ontologie


du signe lui-même (après et à travers une reconstitution
détournée ou détournante de tout le système de l' onto­
logie), alors il s'agit bien non seulement d'une lecture
fidèle, mais d'une lecture qui va jusqu'à accompagner,
dans l'une de ses avancées les plus décisives, toute l'en­
treprise de la « destruction » heideggerienne de la méta­
physique. D'un certain point de vue au moins. Et pour
autant, d'abord, que la stratégie heideggerienne implique,
ouvertement, la « destruction » de la systématique du signe
comme tel (ce qui ne peut pas se dire sans précautions,
on le sait, tant le travail effectué par Heidegger sur la
question du langage évite l'attaque frontale de la question
du signe). On peut lire, en tout cas, dans toute l'opération
montée par Lacan sur le signe saussurien, une opération
dirigée contre la vérité déterminée comme homoïosis ou
adcequatio - et destinée à la défaire. Barrer le signe, c'est
barrer l'adéquation du signifiant au signifié, c'est-à-dire
en fait, on l'a vu, au référent. C'est ce qu'illustrait par­
faitement l'apologue des deux enfants, lui-même présenté
d'ailleurs comme « le vécu de la vérité » (E. 5 00) : car si,
malgré les rails, une vérité (la vérité, celle du trou) pouvait
se présenter, elle ne se présentait pas selon la loi de la re­
présentation, c'est-à-dire selon la loi de l'intelligibilité.
Or cette vérité, dans sa pure présentation - comme pré­
sentation ou, si l'on préfère, comme présence qui se donne
dans le mouvement de se dérober à la représentation -
qu'est-elle d'autre si ce n'est, en l'effet, l'<iÂ"10trnx elle­
même, le voilement/ dévoilement, que Heidegger aura
toujours (ou presque toujours) opposé à ce qui n'en est
qu'une détermination « tardive », époquale, une interpré­
tation (dont on sait du reste que Platon est essentiellement
responsable) ? Interprétation « homoïotique » de la vérité
qui se fonde précisément sur une prise en compte « préa-

185
_lL

La stratégie du signifiant

lable » des problèmes posés par la vérité du discours (c'est­


à-dire par le mensonge), sur une visée de l'alêtheia à
partir du souci de la « justesse de l'énonciation » 1•

C'est du moins ce qu'on peut faire dire à Heidegger


- et non sans raisons il est vrai, puisque bon nombre de
textes semblent parler en ce sens. Mais c'est à condition,
aussi, de ne pas faire le détail, de négliger 1' extrême
prudence de Heidegger et de passer sur les hésitations ou
les repentirs, les désaveux plus ou moins explicites qui
en ponctuent le texte.
Car ce que ce texte finit par donner à lire, et même (si
toutefois l'augmentatif convient ici) par faire clairement
entendre dans le discours, c'est que l'alêtheia, d'une part
ne se réduit sans doute jamais à l'unité simple de l'éclaircie
et de la réserve, du voilement et du dévoilement, etc. 2, et
d?autre part n'est pas non plus ce qu'un « accident » his­
torique déterminé, survenu, aurait déporté vers l'homoïosis.
C'est en revanche parce que, (( comme telle » (si cela peut
vouloir dire encore quelque chose ici), la vérité (l'alêtheia)
aura « toujours » été prise dans l'interprétation homoïotique
- ou du moins comprise dans cette interprétation - qu'elle

1 . Thèse célèbre, dont on pourra lire la mise en œuvre dans la


lecture heideggerienne de l'allégorie de la caverne (« La doctrine de
Platon sur la vérité » in Questions Il, Gallimard, 1 968).
2 . Ce n'est pas le lieu, ici, d'en faire la démonstration. Mais, au
moins, peut-on indiquer, qu'à lire de près les textes les plus « auda­
cieux » de Heidegger, il apparaît toujours qu'entre l'éclaircie et la
réserve, dans (entre) leur unité, vient s'introduire un trait supplé­
mentaire, nommément désigné par exemple, pour renvoyer à un texte
connu, dans la troisième partie de l' Origine de l'œuvre d'art : c'est
l'attraction (Zug) de la vérité vers l' œuvre qui est « dans l'essence
de la vérité » (Chemins qui ne mènent nulle part, trad. Brockmeier,
Gallimard, 1962 , p. 49).

1 86
La vérité « homologuée »

est en fait, jusqu'à nous, 1' impensé de la philosophie (y


compris la pensée grecque, pré-philosophique au sens strict,
c'est-à-dire pré-platonicienne), et ce à partir de quoi, pré­
cisément, peut s'engager, dans la répétition de la méta­
physique, la déconstruction de 1' ontologie 1•
C'est bien pourquoi d'ailleurs on pourrait dire que dans
la lecture qu'il pratique de Freud, Lacan réfère l'incons­
cient à 1' impensé (ainsi défini) dans 1' exacte mesure où il
réfère le désir à la vérité. Cependant, Lacan ne suit pas
Heidegger jusque dans ce brouillage laborieux, et pourtant
systématique, de 1' opposition homoïosis/ alêtheia. Bien au
contraire, il la durcit - puisque de la rigueur de cette
opposition dépend, du moins pour lui, la destruction du
signe. Autrement dit, Lacan en reste, si 1' on veut, à la
détermination (la plus) simple de l'alêtheia : l'unité de la
différence voile/non-voile, - c'est-à-dire, aussi bien, à la
détermination (la plus) dialectique, au sens hégélien, de
la vérité. Il n'est pas étonnant dès lors, dans le procès
final de la littéralisation (de la présentation), de voir la
métaphore, parce qu'elle s'annule de se redoubler, l'em­
porter sur la métonymie. Il n'est pas étonnant non plus,
de la même manière, que 1' on puisse inscrire, sur le cercle
du système, deux « instances » de la vérité, l'une qui est
l'homoïosis elle-même que garantit le contrat (1' Autre),
et la seconde qui est 1' alêtheia dans la présence-à-soi de
la pure concordance de 1' énonciation ( « Moi, la vérité, je
parle . . . »), c'est-à-dire dans sa présence outre-langage. Il
n'est pas étonnant surtout qu'on puisse lire ailleurs, dans
la Lettre volée, une proposition de ce genre :

1 . On se rapportera, entre autres, aux « corrections » apportées au


texte sur Platon que nous citions plus haut, dans la conférence
intitulée : « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée », in
Kierkegaard vivant, Gallimard, 1 966, coll. « Idées ».

1 87
La stratégie du signifiant

Aussi bien, quand nous nous ouvrons à entendre la


façon dont Martin Heidegger nous découvre dans le mot
ciÂ.110iJç le jeu de la vérité, ne faisons-nous que retrouver
un secret où celle-ci a toujours initié ses amants, et d'où
ils tiennent que c'est à ce qu'elle se cache qu'elle s'offre
à eux le plus vraiment (E. 2 1) .

A répéter en elle s a propre vérité, 1 ' alêtheia se laisse


donc proprement identifier comme homoïosis. Ce qui est
tout autre chose, on le voit, que de penser (ou de produire
au bord extrême de la pensée) l' alêtheia comme n'ayant
« jamais » échappé à la détermination métaphysique de
l'homoïosis. C'est bien par conséquent l'homoïosis « elle­
même », l'alêtheia homoïotique, si l'on peut dire, qui
aura de part en part gouverné l'Instance de la lettre. Dans
l'apologue des deux enfants, c'est elle qui assignait au
frère et à la sœur leur juste place. C'est elle aussi qui,
instituant le signe comme algorithme, l'inscrivait ainsi
dans le discours de la science. C'est par elle que la « vérité »
du discours de Lacan - qui énonce ou qui annonce, à
travers le modèle linguistique du shifter, 1' écart irrémé­
diable du sujet à lui-même - se profère elle-même (à son
insu?) dans/comme une parfaite adéquation de son énoncé
à son énonciation (« . . . je parle . . . », et Lacan lui-même :
« Si je parle de la lettre et de l'être . . . [B. 5 28] »). C'est
elle enfin qui assurait, malgré tout, la réappropriation du
sens dans la métaphore, car si la gerbe n'est pas Booz,
l'abolition du nom est littéralement le meurtre du père.
Et le titre de la lettre, c'est très précisément cette vérité.

On voit peut-être désormais qu'une telle réappropria­


tion, seul en fait pourrait la déranger, paradoxalement,
cela même qu'il a fallu inscrire en réserve, hors du sys-

1 88
La vérité « homologuée »

tème : c'est-à-dire l'&J..:110t1ç qui, depuis le texte de Hei­


degger, inquiète, entame ou fissure tout le discours de la
métaphysique.

Mais ce n'est plus de vérité que dès lors il s'agit. Dire


au juste de quoi il s'agit est d'ailleurs, sans doute, impos­
sible. Nous parlerons donc, pour finir, de texte, - si
précisément le texte (est ce qui) ne se laisse pas comprendre
dans l'économie de la vérité. Rien qui se rapporte, donc,
à ce « texte » que, par le sens que lui donne Lacan, il
nous a fallu qualifier de discours. Mais le texte que, malgré
les ruptures de son énonciation, les écarts de son langage,
les détours de son procès, le discours de Lacan ne parvient
pas à rejoindre - ou plutôt, dans lequel il ne se perd
jamais. Sans aucun doute, tout discours est-il toujours,
aussi, un texte. Mais comme discours, il ne peut « être » ce
texte que pour autant qu'il ne cesse de dire du texte qu'il
implique : je ne veux pas le savoir, si l'on peut se permettre
ici de démarquer le texte freudien dans le discours que
nous tenons (inévitablement), ou auquel nous sommes
(inévitablement) tenus. Et cette « dénégation », n'est-ce
pas précisément ce qui ferme le texte (le discours) de
Lacan sur la formule même de l'ontologie, c'est-à-dire sur
l'identification de la métaphore - ce que nulle métonymie,
s'il est vrai que ce qui se dit de la métonymie ne se dit
pas non plus par métaphore, ne saurait rouvrir sur le
« manque » de l'être?

Que pourtant la rhétoricité du rhétorique ne puisse pas


se dénier que la métaphoricité, en général, doive se
1,

déporter - qu'elle ne puisse jamais se fixer ou s'arrêter -,

exemple E. 260, « Radiophonie », in Scilicet, 2/ 3, p. 7 2 .


1 . Dénégation, qui du reste, revient souvent dans Lacan : cf. par

1 89
La stratégie du signifiant

c'est bien ce qui s' indiquait dans le texte de Freud que,


pour cette raison, nous avons cru pouvoir porter en épi­
graphe. Texte qu'il faudra bien aussi, par conséquent,
relire . . .