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Maurice Halbwachs

Réflexions sur un équilibre démographique. Beaucoup de


naissances, beaucoup de morts ; peu d'enfants, peu de décès
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 1e année, N. 4, 1946. pp. 289-305.

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Halbwachs Maurice. Réflexions sur un équilibre démographique. Beaucoup de naissances, beaucoup de morts ; peu d'enfants,
peu de décès. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 1e année, N. 4, 1946. pp. 289-305.

doi : 10.3406/ahess.1946.3235

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1946_num_1_4_3235
Archív. >(:

ANNALE^— -

и
ECONOMIES - SOCIÉTÉS - CIVILISATIONS

ETUDES

REFLEXIONS
SUR UN ÉQUILIBRE DÉMOGRAPHIQUE

Beaucoup de naissances, beaucoup de morts


I' Peu d'enfants, peu de décès '

i-

I ь y a, au musée Carnaialet, une peinture du xvie siècle, qui


représente le charnier des Innocents, sur l'emplacement actuel du
square. On voit une église, des chapelles, les maisons de la rue Saint-
Denis. C'est une place enclose de bâtiments assez disparates, et qui

pendant i L'article,
tant d'années,
1© (bel article
Mauricequ'on
Halbwachs
va lire, aest
donnés
le dernier
aux Annales.
en date de
Je ceux
l'avaisque,
en
main dès д<)ДЗ Je le destinais à l'un des cahiers de Mélanges que je publiais alors
pour éviter аша Annales d'être traitées polioièrement en périodique. La censure
de Vichy en prit connaissance et l'écarta. Sans doute, He stuipide qui jeta les yeux
sur les épreuves n'alla-t-il pas plus loin que le titre : « Pas d'enfants, peu de
décès », qui lui parut annoncer quelque propagande subversive et malthusienne :
le Maréchal voulait que « son État » se repeuplât — donc, au panier l'article !
Mais ]e fis garder la composition, sachant qu'un jour viendrait... Le jour est
>

venu ; mais Maurice Halbwaohs n'est plus là pour le voir. I\os amis de l'étranger
savent maintenant comment, arrêté sans aucun motif — j'y insiste — et même
sans aucun préfiexle, par la Gestapo, à Paris en 19^4, oe savant entre tous humajn
et ipacilfique, cet esprit d'une étonnante curiosité, — toujours* possédé, quand on
le rencontrait, par quelque nouvelite passion intellectuelle qu'il vous exposait
avec cette sorte d'enthousiasme- sans fracas qui était précisément sa marque, —
se trouva, sans savoir pourquoi, jeté brutalement dans un camp de torture et
de mort, y tomba malade, et ne put pas survivre aux affreux traitements qu'il
endura « Sans savoir pourquoi. » Mais nous, nous savons. Et c'est pourquoi
nous garderons sa mémoire, ici, dans cette revue qu'il connut sous ses
incarnations successives diepuis l'origine, qu'il aima et a qui il donna quelqaies-uns des
meilleurs fruits de son esprit ingénieux, équitable et toujours en éveil — L. F.
annales (ire ann., octobre-décembre i&4€, n° 4). 19
290 ANNALES
évoque en plus petit l'esplanade du Temple à Jérusalem, qui entoure-
la mosquée d'Omar : il y a ici une tour de bois, isolée comme un
minaret ; ailleurs un prêchoir, comme les mihrabs musulmans. De
grandes croix espacées, quelques pierres tombales. Au premier plan,
des fossoyeurs sont en train d'enterrer un mort simplement enveloppé
dans un suaire, tandis que s'immobilise autour d'eux un groupe
compact de prêtres et d'assistants. Mais la place n'est point déserte : elle
s'anime du passage de personnages, hommes, femmes, qui vont à leurs
affaires ou à leurs plaisirs ; des enfants se battent ; un mendiant
couché à terre, presque entièrement nu, demande la charité. Peu de
tableaux sont à la fois plus lugubres et plus vivants. C'est sans doute
la plus vieille peinture du musée, et l'on s'émeut de considérer, saisis
par le peintre dans leur attitude familière et dans leur cadre, ces
Parisiens qui vivaient autrefois, il y a trois siècles, plus près de leurs morts
que nous ne le sommes des nôtres aujourd'hui.
« Cette place étroite, dit Michelet, où pendant tant de siècles
l'énorme ville a versé presque tous ses habitants, avait été,, d'abord,
tout à la fois un cimetière, une voirie, hantée la nuit des voleurs, le
'soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les tombes. Philippe
Auguste ferma la place de murs, et, pour la purifier, la dédia à saint
Innocent, un enfant crucifié par les Juifs. Au xive siècle, les églises
étant déjà bien pleines, la mode vint parmi les bons bourgeois de se
faire enterrer au cimetière. On bâtit tout autour des charniers, sous
les arcades desquels étaient les principales tombes. Au-dessus régnaient
un étage et des greniers, où l'on pendait demi-pourris les os que l'on
tirait des fosses, car il y avait peu de place. Le rez-de-chaussée
extérieur, adossé à la galerie des tombeaux et supportant les galetas où
séchaient les os, était occupé par des boutiques de lingères, de
marchandes de modes, d'écrivains, etc. Tel était le torrent" de*matière
morte qui passait et repassait, tel le dépôt qui en restait, qu'à l'époque
où le cimetière fut détruit le sol s'était exhaussé de huit pieds au-dessus
des rues voisines. De cette longue alluvion des siècles s'était formée
une montagne de morts qui dominait les vivants. » Mais quoi ?
«. dans cette ville si fréquemment, si durement visitée de la mort,
cette foule famélique, maladive, à peine vivante, acceptait joyeusement
la Mort même pour spectacle, la contemplait insatiablement dans ses
moralités bouffonnes, s'en amusait si bien qu'ils marchaient sans
regarder sur les os de leurs pères, sur les fosses béantes qu'ils allaient
remplir eux-mêmes ».
' * ■*■

On peut se représenter quel tribut les hommes durent paver


périodiquement à la mort, par suite dé la maladie, des épidémies, des
famines et surtout des guerres, par ce que nous disent les explorateurs
des pays sauvages ou peu civilisés, et, en Europe même, par les récits
des chroniqueurs.
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE . 291

Malthus nous dit, par exemple, que, dans les nations qui bordent
l'Àbyssinie, la vie est en général de peu de durée. Une femme Chan-
galla de trente-deux ans est plus ridée et plus vieille qu'une femme
d'Europe ne l'est à soixante. « Dans ces contrées, comme chez les
peuples pasteurs des pays septentrionaux au temps de leurs constantes
émigrations, les générations se succèdent avec une singulière rapidité. La
seule différence est que nos ancêtres du Nord mouraient hors de leur
pays, au lieu que les Africains meurent dans le leur. » Voici la
description que fait Bruce de quelques parties du pays, qu'il traversa en
revenant en Europe : a A six heures et demie, dit-il, nous arrivâmes à Gari-
gana, village dont, l'année précédente, tous les habitants étaient morts
de faim. Les ossements de ces malheureux étaient restés sans sépulture,
et couvraient le terrain d'alentour. Dans l'Etat de Téawa, en une nuit
les moissons furent brûlées par une troupe nombreuse de cavaliers.
Les ossements de ses habitants furent répandus sur le sol, et ce village
offrit le même aspect que celui de Garigana. » Cook dit qu'en Nouvelle-
Zélande les habitants vivent dans une crainte perpétuelle d'être
exterminés par leurs voisins. En Nouvelle-Galles du Sud, Collins dit, à
propos d'une épidémie de petite vérole : « On ne peut se faire une
idée de l'état auquel elle réduisit leurs peuplades. On ne retrouvait pas
une seule personne vivante dans les baies et les havres ci-devant les
plus peuplés ; pas une trace humaine sur le sable. Ils avaient laissé
les morts enterrer les morts. Les creux des rochers étaient remplis
de corps en état de putréfaction, et, en plusieurs endroits, les
sentiers étaient couverts de squelettes. »
On a calculé que, si la population de la terre s'était toujours accrue
suivant le même rythme que dans ces dix ou vingt dernières années,
il faudrait supposer qu'il n'y avait qu'un couple, un homme et une
femme, au moment où s'est ouverte l'ère chrétienne.

La mort résume, en somme, l'ensemble des « causes


destructrices » énumérées par Malthus. La population, disait-il, si elle n'est
arrêtée par aucun obstacle, doublera en vingt-cinq ans. Mais tenons
compte de l'obstacle qu'est la mort, non celle à laquelle succombent les
vieillards, mais la mort précoce, celle qui élimine une partie des êtres
vivants avant qu'ils n'aient atteint l'âge de se reproduire. Admettons
qu'il en meure la moitié avant cet âge (ce qui a sans doute correspondu
à la réalité, en beaucoup de régions, en bien des époques). Alors, cent
nouveau-nés ne donneront que cinquante reproducteurs. Si le nombre
des reproducteurs donne le double de nouveau-nés, cela ne fera que
cent de ceux-ci, et l'on pourra répéter indéfiniment le même calcul :
la population demeurera tout juste à son niveau. La grande « nive-
leuse », en ce sens, serait donc, aurait été, à travers beaucoup de
siècles, et jusqu'à notre époque, la mort.
Mais, si la mort contrarie ainsi et limite l'action de l'instinct de
292 ANNALES
reproduction, en un autre sens c'est elle qui lui permet, dans les
formes conventionnelles du mariage, de multiplier assez les naissances
'pour que la population ne diminue pas. En d'autres termes, les morts
réduisent la population ; mais c'est grâce aux morts qu'il peut se
conclure de nouveaux mariages, et qu'il y a un courant continu et assez
élevé de naissances. Car, comme Socrate le disait dans le Phédon, le
contraire naît du contraire : la mort naît de la vie, et la vie naît de la
mort...
« Dans les Etats anciennement existants, dit Malthus, c'est des
morts que dépendent principalement les mariages et les naissances.
Pour engager à se marier de bonne heure, le plus puissant
encouragement est une grande mortalité. Pour être conséquents [si l'on veut
multiplier les mariages], il faudra, loin de contrarier la nature,
favoriser la mortalité qu'elle fait naître. Et si la famine nous effraye, nous
aurons recours à d'autres moyens de destruction. Loin de recommander
aux pauvres la propreté, nous ferons naître des habitudes contraires.
Dans les villes nous ferons des rues étroites, nous entasserons les
hommes dans, les maisons, et nous ferons tant qu'enfin la peste reviendra
nous visiter. A la campagne nous aurons soin de placer les habitations
auprès des eaux croupissantes, et dans les situations malsaines et
marécageuses. Si, par cette conduite, nous pouvons parvenir à élever la
mortalité, il est probable que chaque individu pourra se marier dès
l'âge de puberté, et qu'il y aura pourtant assez peu de personnes
réduites à mourir de faim. »
Paradoxe, mais qui contient un élément de vérité. Car si la mort
fait des vides, elle fait aussi des places vides, qui peuvent être occupées
par des vivants. Nous nous rappelons avoir Vu, en Bretagne, une
vieille femme qui avait eu dix-sept enfants. Il lui en restait moins de la
moitié. Elle nous montrait une alcôve profonde, en forme d'armoire.
, C'est là, disait-elle, qu'on tes couchait le soir. Il arrivait que, le matin,
on en trouvait un qui était mort dans la nuit. Pendant des siècles et
des siècles il est probable qu'il y a eu ainsi, parallèlement, beaucoup
de morts et beaucoup de naissances. On n'hésitait pas à mettre au
monde un grand nombre d'enfants, parce que tous n'arrivaient pas à
l'âge adulte. Ceux qui y parvenaient trouvaient alors un emploi, de
quoi s'assurer leur subsistance. Mais, d'autre part, dans nos sociétés
modernes, on a fait une remarque curieuse. C'est que, lorsque les
* décès augmentent, par exemple à la suite d'une épidémie, l'année
suivante le nombre des mariages s'accroît. Est-ce parce qu'il y a
alors beaucoup de ve.ufs et de veuves qui seraient pressés de se
remarier ? Non, mais, par suite du décès de leurs parents, et même
d'un seul d'entre eux, beaucoup d'enfants héritent. Cet héritage, si
modeste soit-il, et quand bien même il ne consisterait qu'en meubles
et linge, leur permet cependant de s'installer, de se mettre en ménage.
Ce n'est là d'ailleurs qu'un aspect de ce fait plus général qu'il paraît
y avoir un rapport entre la multiplication des naissances et une forte
mortalité.
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE 293

Ce rapport entre les naissances et les décès, Malthus se le


représentait comme une sorte de loi de la nature, u La nature, disait-il, ne
veut et ne peut pas être subjuguée. La mortalité requise par la
population aura lieu de manière ou d'autre. L'extirpation d'une maladie
sera le signal de l'invasion d'une autre, peut-être plus funeste. Pour
baisser le niveau de ces eaux d'amertume, il ne sert à rien de les
presser de place en place ; car elles s'élèvent d'autant plus là où
manque la force comprimante... Il y a longtemps que les médecins
ont remarqué les grands changements qui ont lieu dans les maladies :
tandis que quelques-unes paraissent céder aux soins et aux efforts de
l'art, d'autres semblent devenir plus graves et plus destructives. Dans
les temps anciens, la mortalité produite par la guerre et par la peste
était incomparablement plus grande que dans les temps modernes. A
mesure que cette cause de mortalité a diminué, d'autres se sont fait
jour, en particulier la petite vérole qui a fait périr par millions les
individus de l'espèce humaine. »
Malthus n'a pas prévu et ne pouvait prévoir le très fort
abaissement de la mortalité qui devait se produire de notre temps, et dont
nous allons parler. Mais il était dans la logique de son système de dire
qu'avec une diminution des morts irait de pair une réduction des
naissances et quelques faits semblaient lui donner raison.
Lui-même avait constaté que, au cours des derniers siècles, ce
qu'il appelait la probabilité de vie, ce que nous appelons aujourd'hui
la durée de vie probable, avait considérablement augmenté. Par durée
de vie probable, on entend l'âge qu'atteignent et dépassent la moitié
de i ooo personnes nées la même 'année et suivies depuis leur
naissance, soit 5oo d'entre elles. C'est donc l'âge qu'on a autant de
chances d'atteindre (ou de dépasser) et de ne pas atteindre. Or, d'après
Malthus, la durée de \ie probable ainsi définie, à Genève, n'était au
xvie siècle que de quatie лаь et neui dixièmes \inbi, à cette époque,
plus de la moitié des enfants mouraient avant cinq ans. Au xvne
siècle, la probabilité de л le était d'un peu plus de onze ans et demi et, au
xviiie, d'én\iion \ingt-sept ans et un cinquième. Examinant les
registres des morts dans la paroisse de Lp\sin, en Suisse (devenu* depuis
emplacement réputé de sanatoria pour les tuberculeux), Malthus
remarquait qu'en ce bourg, « situé de manière \ jouii de l'air le plus pur »,
la vie probable (en 1766) « s'est trouvée atteindre le nombre vraiment
extraordinaire de soixante et un ans », au lieu de vingtrsept à Genève.
Il ne se doutait guère que ce nombre serait un jour atteint et dépassé
dans son pays et dans beaucoup d'autres.
***
'

En 18Д0, voici quelle était la durée de vie probable : en Norvège,


Д6 ans ; en Suède, kk ; en Angleterre. Д1 ; en France, ko ', moins
encore dans le reste de l'Europe. En 1890, en Nouvelle-Zélande,
294 ANNALES
58 ans ; en Australie, 53 ; en Suède et Norvège, 52 ; en Danemark,
5o ; en Hollande, 48 ; en Belgique et Suisse, 47 > en Angleterre et
en France, 46 ; en Finlande, 44 ; en Allemagne, 42 ; en Russie, 33.
En aucun pays la probabilité de vie (l'âge qu'atteignent 5oo
personnes sur i ooo) ne s'élève à 6o ans .avant le xxe siècle. Elle dépasse
maintenant cette limite en Danemark, Norvège, Suède, Angleterre,
Allemagne, Hollande, Suisse, aux Etats-Unis, en Nouvelle-Zélande ;
en France, 64 ans ; en Angleterre, 67 ans ; plus encore en Nouvelle-
Zélande. Ceci, sans doute, par l'abaissement de la mortalité infantile.
Mais, en outre, à tous étages, la probabilité de vie a augmenté
Ceux d'entre nous qui approchent de la soixantaine ou qui l'ont
un peu dépassée peuvent se dire qu'ils auront été contemporains
(sinon témoins, car ils ne l'ont sans doute pas remarquée) d'une des
plus grandes transformations qui se soient produites dans l'espèce
humaine, prise en société, depuis, sans doute, qu'il y a des hommes.
En effet, et pour nous en tenir maintenant à la notion ordinaire de
mortalité : dans toute l'Europe (y compris la Russie), sur 1 000
habitants il en mourait, en 1871-80, environ 3o par an, — et, en 1924-27,
c'est-à-dire cinquante ans plus tard, le nombre des morts, toujours
pour 1 000 habitants, était réduit à i5 par an : ce qui fait une
diminution de moitié, alors qu'au cours des cent années précédentes il y
avait déjà eu une diminution notable, mais beaucoup moins forte
qu'en ce dernier demi-siècle.
Certes, la plus grosse part .des gains a été obtenue sur les morts
qui enlevaient les tout petits enfants. Considérons un tableau qui est
reproduit dans le volume VII (L'Espèce humaine) de l'Enc\clopédie
française, en annexe au chapitre IV. On y a indiqué, par pays et par
âge, pour différentes périodes, l'espérance de vie (c'est-à-dire le
nombre d'années qu'en moyenne on a encore à vivre à partir de cet
âge). Or, en Allemagne, par exemple, prenons les périodes déjà
indiquées, à cinquante ans d'intervalle, comme termes de
comparaison : on vena que l'espérance de vie, à la naissance, a passé de 36 ans
dans la première période à 60 ans dans la seconde ; mais, à 30 ans, de
3i ans, dans.la premièie période, à З9 ans dans la seconde :
perspective de vivre jusqu'à 69 ans au lieu de 61 ans, pour ceux qui ont
atteint 3o ans. Et, de même, l'espérance de vie, toujours en
Allemagne, pour les hommes de 60 ans, était de 12 ans en 1871-80 ; elle
est maintenant de près de i5 ans : ils iront en moyenne jusqu'à
75 ans, au lieu de 72. L'avance d'une période à l'autre est moins
grande, à mesure qu'on passe à des gens plus âgés, bien qu'elle
demeure importante. La mort opérait le plus de ravages dans les
parties de la population les moins résistantes, parmi les nouveau-nés
eties tout jeunes enfants. Dès qu'on a pu la repousser, et en tout cas
la contenir de ce côté, la puissance destructrice de la mort a été
singulièrement réduite. Mais on n'a protégé à ce point l'enfance que
parce que, d'une manière générale, la lutte contre la mort s'est
organisée, pour tous les hommes, à tous les âges : la défense de la
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE 295
■vie et de la santé ; jamais on ne s'en était autant préoccupé que dans
ces cinquante dernières années ; jamais aussi on ne s'est plus approché
<lu but que des philosophes comme Descartes proposaient aux savants
dès le х\пе siècle : protéger l'homme contre les maladies, et prolonger
sa vie le plus possible.

II

Considérons, maintenant, que le nombre total de personnes de


тасе blanche dans le monde s'élève aujourd'hui à 720 millions environ,
au lieu d'enviroa i55 millions en 1770, c'est-à-dire qu'il a presque
quintuplé en 160 ans. Comment s'explique cet énorme
accroissement ? J'en parlais, il y a quelques années, avec mon ancien
professeur à Henri-IV et à l'Ecole Normale, Bergson, et l'auteur des
Deux sources de la religion et de la morale, qui a soutenu dans ce livre
une thèse assez proche de celle que défendait Mal thus, ne semblait pas
mettre en doute que cet accroissement précipité de la population n'eût
pour cause la multiplication irréfléchie, en particulier la prolificité
'des classes pauvres. Pourtant, on ne trouve dans les statistiques aucune
preuve concluante qu'il y ait eu un accroissement de la natalité
(dans l'ensemble, en moyenne, pour tous les pays européens) pendant
la période 1700 à i885, après laquelle la natalité commence à décroître.
Bergson fut fort étonné, comme l'aurait été sans doute Malthus'
lui-même, quand je lui dis que, selon toutes vraisemblances,
l'augmentation vraiment exceptionnelle du nombre des habitants en
Europe, depuis un siècle au moins, avait pour cause principale la
diminution, exceptionnellement rapide aussi, de la mortalité.
Dans une salle, où sont rassemblées beaucoup de personnes, il y
a plusieurs portes d'entrée, et plusieurs portes de sortie. Si l'on ferme
quelques-unes de ces issues, la foule s'écoulera au dehors plus
lentement, et il faudra barrer quelques-uns des accès pour que le nombre
des gens qui entrent diminue ; autrement, on s'écraserait dans la
salle. Voilà comment on pourrait s'expliquer qu'il s'établisse un
équilibre entre les naissances et les morts, et que, comme l'aurait dit
Malthus, quand les obstacles destructifs, c'est-à-dire toutes les causes
de mort,. perdent de leur efficacité, il faille, alors, que se renforcent
les obstacles préventifs : limitation des mariages, ou, dans le mariage
même, des naissances. Quelque chose de ce genre doit bien se passer.
Mais sous quelle forme ? On dit que Schopenhauer choisit, pour s'y
établir, la ville d'Allemagne où, d'après les statistiques, la mortalité
était la moins forte. Cependant, avant de procréer, les parents ne
consultent pas les statistiques, pour savoir si la mortalité a baissé.
Comment donc la natalité s'est-elle réglée sur la mortalité ?
Mais d'abord, il faut expliquer pourquoi, dans notre
comparaison, certaines portes de sortie ont été fermées, pourquoi et
comment on a réduit le nombre des morts. M. Kuczynski dit, à ce propos :
296 ANNALES
« La mortalité a été réduite surtout par les progrès réalisés en hygiène
et en médecine. Sans (Juoi la population blanche, au moins en Europe,
serait sans doute demeurée à peu de chose près stationnaire. Mais ce
n'est pas la seule cause qui explique que les naissances aient été plus
nombreuses que les morts. Les famines, les guerres économiques, le*
contrôle des naissances auraient empêché l'accroissement de la
population, si ne s'était pas produite en même temps une révolution
économique et technique qui a prodigieusement augmenté les moyens
de subsistance en Europe, et en même temps rendu possible
l'émigration d'une douzaine de millions d'Européens aux Etats-Unis et en
d'autres continents. » En réalité, ces deux causes sont liées. La
médecine et l'hygiène n'auraient pas progressé à ce point si la richesse
générale n'avait pas augmenté, si les hommes n'avaient pas disposé
de plus de ressources et de loisirs pour consacrer un effort suffisant à
d'autres fins que l'acquisition du nécessaire.

Il faut maintenant aller plus loin. Malthus a souvent remarqué


que les morts étaient plus nombreuses dans les villes qu'à la
campagne. « II y a, dit-il, une circonstance qui affecte la mortalité d'un
pays, et qui est d'ailleurs pleinement accessible à l'observation. C'est,
le nombre des villes. Les effets défavorables qu'ont sur la santé les
habitations étroites et renfermées, ainsi que les occupations
sédentaires des villes, se font sentir en tous temps et en tous lieux. » C'était
vrai de son temps. Cependant, la médecine et l'hygiène, aidées par un
savoir plus exact, c'est-à-dire des hôpitaux, des cliniques, mais aussi
des habitations plus salubres, l'enlèvement des ordures ménagères, la
propreté de la voirie, les égouts, l'eau potable : tout cela ne pouvait
apparaître et se développer que dans les grandes villes. Ajoutez que
la préoccupation de ces mesures préventives et curatives supposait un
milieu nouveau, affranchi des préjugés de la campagne et des petits
bourgs, où la propagande des médecins et des hygiénistes, etc., pût
s'organiser sur un terrain favorable, par la presse, par les conférences,
et même par la législation. Quant à l'accroissement de la richesse,
eût-il été possible, à ce point et suivant ce rjthme, hois de milieux
sociaux très concentrés, dans lesquels la division du travail peut
être poussée très loin ? — Au reste, l'influence des grandes villes, à
cet égard, rayonne et s'étend loin autour d'elles. Elle pénètre dans les
milieux voisins, et même éloignés, où elle ne rencontre pas des
établissements humains trop imperméables, trop fixés dans des formes
très anciennes, et qui s'isolent des courants de la vie moderne.
Genre de vie dans les grandes villes, d'une part, dans les petits
bourgs et les campagnes, d'autre part, civilisation urbaine et
civilisation rurale. Cette opposition' et l'extension graduelle de la civilisation
urbaine expliqueraient donc qu'on ait réussi à prolonger la durée-
, moyenne de la vie humaine, et, en particulier, à préserver de la mort
une quantité croissante d'enfants en bas âge. Mais n'est-ce pas la
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQLE 297
même transformation dans les moeurs et le genre de vie qui rendrait
compte de la diminution des naissances, dont le parallélisme avec la
réduction du nombre moyen des décès est si frappante ? Alors, nous
pourrions dire que si ces deux grands faits sont liés, c'est qu'ils
dépendent l'un et l'autre d'une même cause, de l'avènement d'une
civilisation moderne à base urbaine, qui comporte d'autres habitudes et
peut-être une appréciation différente de la vie et de l'individu.
Malthus n'est pas sans avoir aperçu que l'élimination de certaines
causes de mort et la tendance à réduire le nombre des naissances
résultent d'un changement dans les conditions de vie. en certains
milieux sociaux. Il parle de l'époque où la peste a cessé en Angleterre,
après y avoir longtemps exercé de grands ravages. « Le Dr Héberden
fait un tableau frappant du changement favorable qui s'est opéré dès
lors dans la santé du peuple. Il l'attribue avec raison aux améliorations
graduelles de la ville de Londres et des autres grandes villes du
royaume, à celles qui ont eu lieu dans la manière de vivre générale, surtout
relativement à la propreté et au ienouvellernent de l'air. » Vlaib ces
causes, remarque Malthus, n'auraient pas produit l'effet observé s'il ne
s'y était joint « une diminution du nombre des mariages. Il est
probable que le goût de la propreté et l'amélioration dans les habitudes
[ce qui doit signifier un changement ' des moeurs], qui datent à peu
près de la même époque, contribuèrent beaucoup à cette diminution
[des mariages et par conséquent des naissances], en inspirant et en
répandant dans tous les rangs un utile sentiment de fierté qui s'allie
à toutes les idées d'honnêteté et de décence ». Ainsi, le souci tle
l'hygiène d'une part, le sentiment (dans tous les rangs) de ce que les
Anglais appellent la respectabilité de l'autre ; le premier explique la
diminution des morts, et le second la limitation des naissances... L'un
et l'autre résultent d'une certaine forme d'individualisme, qui n'a pu
naître et se développer que dans les milieux urbains, et sous l'influence
du genre de vie qu'ils imposent.
C'est que, dans le cadre urbain, dans ces vastes ensembles d'unités
humaines qui ne sont plus liées que par le fait de vivre étroitement
rapprochés dans l'espace, les autres formes de groupements
domestiques, religieux, professionnels, tendent à relâcher leur emprise sur
leurs membres. La société se résout alors en des individus qui sont à
la fois son œuvre et son image, et qui représentent pour elle (au moins
ceux qui lui sont fortement intégrés) une valeur d'autant plus grande
qu'elle a dépensé beaucoup d efforts — et pendant longtemps — à les
former.
Les hommes, d'autre part, considérés isolément, multiplient leurs
rapports et leurs contacts. Il en résulte que chacun d'eux prend mieux
conscience de son individualité. Ils ont besoin de sauvegarder la liberté
de leurs mouvements, leur faculté de participer en personne à toutes
les activités sans cesse élargies et renouvelées de la vie urbaine. Quoi
d'étonnant s'ils sont alors amenés à alléger leurs charges et leurs
entraves, c'est-à-dire à limiter leur descendance, d'autant plus que
298 ANNALES
leur instinct et leur prévoyance de père ou de mère leur
commandent aussi de concentrer leurs soins sur un petit nombre d'enfants ?

Individualisme de petit bourgeois mesquin, prosaïque et utilitaire


qui, par crainte des responsabilités et des tracas, se prive des joies
les plus naturelles, et se soustrait à des devoirs élémentaires ? Peut-
être. L'individualisme est souvent à base d'égoïsme. C'est, dans les
grandes villes, le fruit amer et desséché de la concurrence. Les
hommes, dans les rues, courent à leurs affaires ou à leurs plaisirs, se
coudoient sans se connaître, et ne voient dans ceux qu'ils croisent que
des importuns qui barrent leur chemin, des adversaires contre lesquels
il faut défendre sa place. Mais l'égoïsme de l'individu est-il toujours
plus haïssable que l'égoïsme de la tribu, du clan, de la caste, de îa
famille, de la nation ? N'oublions pas que l'individualisme de la
personne n'est point détaché autant qu'il le semble des principaux intérêts
collectifs. Ce que l'homme alors aime en lui-même, respecte en lui,
et défend de toutes ses foi ces, au delà de sa personne physique, c'est
le groupe, ce sont les groupes dont il porte la marque extérieure ou
interne, caste, classe, famille, cité ou pays, nationalité, leurs intérêts,
leur idéal et leur prestige. Il y a ceci de particulier, en l'individualisme
ainsi entendu, que l'homme représente bien ces groupes, ou tel
d'entre eux, mais qu'alors il est hors d'eux, perdu dans la foule, et
qu'il'lui faut donc trouver en lui, et en lui seul, le ressort moral sur
lequel appuyer son effort. Herbert Spencer, dans un chapitre de sa
Morale évolutionniste intitulé « Egobme contre altruisme »-, défendait
ce paradoxe qu'il faut être égoïste en quelque mesure, pour rester
capable de remplir ses devoirs envers les autres. L'individu, au sens
élevé du terme, est comme une pierre précieuse aux multiples facettes,
qui doit se durcir pour préserver son éclat. Ainsi s'explique la
conception de la vie telle qu'elle se rencontre surtout dans les pays anglo-
saxons, urbanisés avant les autres, où la dignité de la vie suppose le
bien-être et la liberté. Elle implique que la surpopulation n'amène
pas avec elle la misère et la dépendance. Il y a un optimum de
population : c'est le niveau de population qui est compatible avec cette
« décence », cette u honnêteté » et cette « fierté » dont parlait Malthus.
Cette conception vaut... ce qu'elle vaut. La prudence est peut-être
une vertu toute négative et d'ordre inférieur. Comme on peut mettre
très haut, comme la conquête la plus difficile et la plus précieuse, la
réflexion pratique et le contrôle de soi, chez les hommes vivant en
société. Toujours est-il que le genre de vie qui en résulte, avec ses
conséquences étroitement liées, abaissement de la mortalité et
limitations des naissances, apparaît dans la plupart des pays qui ont passé
en ce siècle de la civilisation traditionnelle, agricole et paysanne à la
civilisation industrielle et urbaine.
A vrai dire, ces deux genres de vie, rural et urbain, nous ne les
saisissons chacun, dans leur forme pure et presque exclusive, qu'à des
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE 299
époques relativement éloignées l'une de l'autre, à la fin du xviii® siècle
pour le premier, au^début du xxe pour le second. Dans le long
intervalle qui sépare ces deux époques, ils sont étroitement mêlés l'un à
l'autre, et il n'est pas facile de dire à quel moment, dans chacun des
grands pa\s, le second l'emporte décidément sur le premier, à quel
moment commence l'ère de la civilisation urbaine. Il ne suffit point
ůe se reporter aux statistiques, qui nous indiquent à chaque période
la proportion des populations dites urbaines et rurales, le nombre des
villes de 5o ooo, de ioo ooo habitants, et la proportion de ceux-ci par
rapport à la population totale. Un pays peut contenir beaucoup de
grandes villes, sans que celles-ci aient pu déjà se constituer comme un
ensemble de centres d'influence autonomes, si leurs habitants sont
arrivés depuis peu et se rattachent encore par leurs habitudes au milieu
paysan.
Au reste, l'évolution des mœurs peut être aidée par telles
circonstances, se heurter" au contraire à tels obstacles qui varient suivant les
pays : traditions plus ou moins tenaces, structure politique et
économique, centralisation plus ou moins poussée à ces deux points de vue
ou sur ces deux plans, relations, enfin, avec les nations voisines,
■conditionnées par la géographie et par l'histoire. Ainsi s'expliquent
des a\ances et des retards, dans la transformation du genre de vie qui
s'est produite plus tôt ou plus tard dans lés divers pays de l'Europe :
d'où des décalages et des déséquilibres, quant à l'évolution
démographique, temporaires sans doute, mais qui obscurcissent le tableau,
et ne sont pas d'ailleurs sans conséquences assez prolongées dans le
^ temps.

III

Plaçons-nous donc aux environs de l'année 1890, qui marque,


comme on dit, un tousnant : pour l'Europe tout entière, le nombre
des naissances s'est maintenu jusqu'alors, depuis 1801 (sans remonter
plus haut) aux environs de 3o pour 1 000 habitants ; il va baisser, d'un
mouvement continu, jusqu'à près de 20 ces dernières années : le
nombie des décès est d'environ 3o pour 1 000 habitants (très peu
inférieur à З2, en 1801) ; il va diminuer jusqu'au dessous de i4 à présent.
Dès cette époque, cependant, dès 1890, la population des grandes villes
est en plein mouvement de croissance, d'ailleurs inégale, dans trois
grands pays européens.
L'Angleterre, en 1890, comptait 27 millions et demi d'habitants
(au lieu de 5 millions et demi à la fin du xvir9 siècle). Londres
comptait -le sixième de la population du royaume. Calculons le total des
habitants dans des villes de plus de 100 000 habitants (y compris
Londres) : il était de près du tiers de la population totale. Phénomène
inouï, disaient les statisticiens de cette époque : 3i,5 pour 100 au lieu
de 2.5 pour 100 en 1840, et de 20 pour 100 en 1801. La proportion de
la population urbaine, en Angleterre, était en 1801 de До pour 100, un
300 ANNALES
peu plus élevée que pour la France en 1896, et en i8go, de plus de
70 pour 100 (До pour 100 de toute la population se groupait dans des
villes de plus de 5o 000 habitants).
De ces chiffres, retenons surtout que l'Angleterre, dès cette
époque, a une très iorte proportion d'habitants qui vivent dans des
grandes villes de plus de i4oo 000 habitants (3i pour 100 : cette
proportion s'élèvera à 44 pour 100 en 19З7. C'est, en 47. ans, un accroissement
de cette proportion plus grand que de 1800 à 1890 ; mais ce dernier
était déjà bien notable). Or, en 1890, on compte sans doute en
Angleterre 20 décès pour 1 000 habitants (au lieu de la moyenne pour
l'Europe, qui est 26;, mais le nombre des naissances y reste élevé : 34 pour
1 000 habitants (au lieu de la moyenne pour l'Europe, qui est 38).
Certes, la natalité anglaise est nettement inférieure à la natalité allemande
à la même époque (38 pour 1 000 comme pour toute l'Europe). Le
(( genre de vie » urbain exerce déjà son influence, mais
incomplètement. C'est, d'abord, que l'Angleterre est un pays moins centralisé
que la France (où la natalité est plus faible). Dans l'Angleterre de
l'époque victorienne, malgré l'avance économique, la fusion des
diverses imités régionales est moins poussée que dans notre pa>s. Les
institutions locales y sont plus vivaces : comtés, townships, paroisses.
Les régions rurales échappent ainsi à l'influence des grandes villes :
or, la population rurale, si elle diminue en proportion, n'a pas cessé
d'augmenter absolument. Ajoutez que ces grandes villes industrielles
anglaises sont entraînées dans le mouvement général d'accroissement
de la population et de la richesse : période de formation, au cours de
laquelle la classe ouvrière conquiert péniblement son statut, s'organise
et prend conscience d 'elle-même et de sa place dans la société, au cours
d'une évolution lente. C'est plus tard, après que l'Angleterre, ayant
doublé deux fois sa population en un siècle, s'arrêtera, qu'il se
produira une sorte de tassement sur place, et que la société urbaine
trouvera son assiette. Alors, et dès 1910, les naissances diminueront de
35 à 25 pour 1 000 haitants, et les décès de 20 à i4-

Tout autre est la situation de l'Allemagne, en 1890. 26 villes


de plus de 100 000 habitants (56, aujourd'hui), ce qui fait 12 et demi
pour 100 de la population totale, au lieu de 3i et demi pour 100 en
Angleterre à la même époque. La population urbaine est de 47 pour 100
de l'ensemble, au lieu de 70 pour 100 en Angleterre.
Certes, dans cette Allemagne presque toute rurale, le
développement des grandes villes est commencé depuis quelque temps, et
s'intensifie d'une année à l'autre. Dans les quatre plus grandes agglomérations
d'alors, Berlin, Hambourg, Munich et Leipzig, la population était de
748 000 en i85o, de 1 З42 000 en 1871, de 3 107 000 en 1895. La
population des 28 agglomérations de plus de 100 000 habitants en 1896 a
augmenté, de 1871 à cette date, de 4o pour 100. Evolution cependant
toute récente et bien modeste, en comparaison avec l'Angleterre.
Ш EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE 301
L'Allemagne, dans les deux premiers tiers du xixe siècle, offre en
Europe le spectacle digne d'être remarqué d'une nation
essentiellement agricole et très en retard par rapport à la France et à l'Angle-
terre^ à tous égards : économiquement et politiquement morcelée,
soumise, en industrie, aux entraves du régime corporatif, en
agriculture à celles du régime féodal. Certes, elle a, par le Zollverein, réalisé
de bonne heure son unité commerciale, et, depuis la fondation de
l'Empire allemand, surtout depuis 1896 environ, a commencé son
"grand essor industriel. Les cheminées d'usines, les grands murs rouges
des fabriques s'élèvent de toutes parts. Les villes poussent des faubourgs
ouvriers le long des routes qui couraient jusqu'alors en pleine
campagne. Bientôt, en 1901-1902, à propos du Zolltarif, un débat va
s'engager entre les partisans de Г Allemagne-Etat agraire et de l'Aile-^
magne-Etat industriel. Mais, en 1890, on est encore peu éloigné de
l'ancienne Allemagne où se conservaient les mœurs patriarcales et
champêtres qui régnaient autrefois dans toute l'Europe. Ainsi
s'explique que le nombre des naissances y soit en moyenne très élevé,
à cette époque : 87 naissances pour 1 000 habitants, moins certes
qu'en Hongrie et en Roumanie, un peu plus qu'en Italie, aux Pays-
Bas, en Bulgarie, en Espagne, nettement plus qu'en Angleterre, et
surtout qu'en France : à peu près au niveau de la moyenne des
naissances pour toute l'Europe, cette année-là. On y compte, d'autre part,
'i!\ dérès pour 1 000 habitants, nombre très peu inférieur à la moyenne
pour toute l'Europe, à peu près égal à ce qu'il est alors en France :
mais il meurt beaucoup moins de gens, surtout d'enfants, aux Pays-
Bas, en Suède, en Angleterre. L'Allemagne, l'hygiène et la médecine
allemandes sont alors, elles aussi, très en retard. Elles regagneront,
certes, plus tard, elles dépasseront les pays qui, à cette époque, la
devanrent. L'Allemagne saura utiliser pratiquement, dans la lutte
contre la mortalité infantile, les découvertes des médecins français et
anglais, sans lesquels la jeunesse allemande n'aurait pas été si
vigoureuse et si dense, et aurait payé un bien plus fort tribut à la mort
précoce. '
Pour conclure, la population allemande de 1890 présente encore les
caractères qu'elle avait au cours du demi-siècle précédent : beaucoup
de naissances et un nombre appréciable de morts. Un excédent des
naissances sur les morts, chaque année, de i,3 pour 100 de la
population, л peu près romme en Angleterre à la même date. Mais, en
Angleterre, c'est le terme d'une évolution où les gains ont été bien plus
élevés ; en Allemagne, c'est le premier flot, l'ébauche d'une vague qui va
s'enfler démesurément.

Voici, maintenant, le phénomène inattendu, qui explique cette


poussée formidable, mais qui a besoin d'être expliqué lui-même. Nous
avons dit qu'en Allemagne, vers 1890, les villes de plus de 100 000
habitants contenaient seulement i3 pour 100 de la population totale. En
• 302 ANNALES
igoo, cette proportion >s'est un peu élevée encore — à 16 pour ioo. Eit
igio, elle a augmenté plus vite, jusqu'à 22 pour 100. Après un
ralentissement produit par la guerre, qui la laisse, en 1920, à 24 et demi
pour 100, elle monte, en 19ЗЗ, à 3o et demi pour 100, c'est-à-dire
qu'elle se trouve, à présent, dans la situation même où était
l'Angleterre en 1890, quant à la répartition de ses habitants dans les grandes
villes, puisque 3i pour 100 des Anglais, près du tiers, vivaient alors
dans des agglomérations de plus de 100 000 habitants. Nous pouvons
ajouter que le nombre de ces agglomérations a passé, en Allemagne,
de 26 vers 1890 à 53 en 19ЗЗ, c'est-à-dire qu'il a doublé (tandis que le
nombre de leurs habitants faisait un peu plus que de tripler) Ainsi
cette période qui commence vers 1890, c'est celle de la formation des
grandes villes allemandes. Dès 1900, la proportion de la population
'urbaine en Allemagne est de 54 pour 100 (de 4i pour 100 en France).
Considérons maintenant la période qui s'étend de 1890 à 1905.
Le nombre des morts, en Allemagne, a beaucoup diminué, plus qu'en
moyenne pour l'Europe : de 24 à 20 pour 1 000 habitants (en Europe,
de 26 à 2З), moins qu'en Angleterre cependant, où la mortalité en
1905 n'est que de i5 pour 1 000. Actuellement les deux pays en sont à
peu près au même point : 11 à 12 pour 1 000 : c'est un minimum, qui
ne paraît guère pouvoir être abaissé. En tout cas, de 1890 à igo5,
l'Allemagne a largement profité de l'abaissement de mortalité qui résulte des
• conditions que nous appelons urbaines. Mais il en est autrement des
naissances. Le nombre des naissances en Allemagne demeure en toute
cette période à un niveau élevé : de 1890 à 1894, 36 naissances et demi
pour 1 000 habitants ; de i8g5 à 1899, 36 naissances pour 1 000 ; et,
de 1900 à igo4(, 35 ; stabilité remarquable pendant ces quinze années.
Dans la même période à peu près (1901-1910), on compte en Angleterre
27 naissances pour 1 000, près du tiers en moins. Certes, à partir de
1905, la baisse des naissances va commencer en Allemagne, et
s'accélérer. Mais il est bien remarquable qu'elle ne se soit pas produite plus
tôt, alors que les villes, les grandes villes se multipliaient et
s'accroissaient très vite dans ce pays. Il y a eu, en somme, une période d'une
vingtaine d'années, i885 à igo5, où, tandis que les morts en Allemagne
diminuaient sensiblement, les naissances sont demeurées proches du
niveau où elles se maintenaient au cours du demi-siècle précédent, et
qui correspond à un type de civilisation ancien, surtout rural.
Comment expliquer ce retard prolongé de la baisse des naissances, en un
grand pays fortement industrialisé et urbanisé, retard qui est gros de
conséquences, puisque c'est le point de départ d'un accroissement
considérable de la population allemande (i4 pour 100 de 1891 à 1901,
i5 pour 100 de 1901 à 1911), dans une période où les populations
anglaise et française tendent à se stabiliser ?
C'est que, dans l'Empire allemand en plein essor) ces
établissements urbains multipliés, ces villes industrielles géantes se sont
créés très vite, non par un lent développement organique, mais par
une action brutale des hommes forçant en quelque sorte la nature.
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE 303

Les masses d'hommes qu'elles contiennent n'y sont point nées, pour
la plus graride part, mais y sont venues de la campagne, de régions
rurales proches ou lointaines, et ont conservé les habitudes
traditionnelles des milieux paysans où la natalité a toujours été élevée. Ils les
ont conservées en tout cas partiellement. L'ouvrier allemarfd de cette
époque est demi-urbain, demi-rural. Il y a eu, en particulier, une
très forte émigration de l'Est vers l'Ouest, mouvement nouveau, car,
de 1825 à 1871, c'était l'inverse, l'Est s'accroissait plus que l'Ouest.
On observe que, de 1871 à i8g5, l'Ouest s'est augmenté, comme
population, de ДД pour 100, l'Est, de 26 et demi pour 100, le Sud, de
16 pour 100 — ce qui est d'autant plus notable que l'Est comprend
Berlin et Hambourg. C'est aussi dans l'Ouest que la population
urbaine est, vers 1896, en proportion, la plus nombreuse. On pourrait
donner beaucoup de chiffres, d'6ù il résulte que, dans les villes, les
immigrés sont presque partout bien plus nombreux que ceux qui y
sont nés.
Ces ouvriers nouvellement arrivés sont dans la, ville, sans s'être
encore réellement pénétrés de son esprit, sans avoir adopté son genre
de vie. Si nous considérons une de ces grandes cités industrielles,
poussées artificiellement en l'espace de quelques années ou même de
deux ou trois décades, nous y apercevrons une succession de couches
sociales superposées. Mais les plus sédentaires, les mieux établies,
celles qui constituent réellement le cœur et la substance de
l'organisme urbain - sont au-dessous des autres qui les recouvrent et qui
empêchent en partie de les voir. Ces autres, qui restent à l'extérieur, •
réellement et malgré les apparences, et plus ou moins près de la
surface, plus ou moins éloignées de la zone vraiment organique et interne,
ne sont pas encore rattachées tout à fait à la ville, alors même qu'elles
se trouvent incluses dans son enceinte. Elles n'en font pas réellement
partie, au moins jusqu'ici. Elles n'y pénètrent que lentement, et ne
participent que très imparfaitement à sa vie générale. C'est un
problème, qui ne se résout pas en peu de temps, que d'adapter les uns aux
autres deux groupes très différents, ceux des anciens habitants de la
ville, et ceux qui y sont venus du dehors, de coordonner un
établissement urbain, qui est un organisme, et un ensemble d'établissements
industriels avec la population qui s'y rattache. En Amérique aussi, les
immigrants ne se fondent pas tout de suite avec les nationaux du
pays. Ils gardent longtemps les habitudes du pays d'où ils viennent :
il faudra une génération ou deux pour que leurs descendants soient
assimilés.

Cette difficulté qu'ont eue les ouvriers allemands venus de la


campagne à s'adapter au régime urbain s'explique sans doute par le fait
qu'autrefois, en Allemagne, la séparation entre la ville et la campagne
était plus marquée que, par exemple, en France. Dans un livre récent,
intitulé : Quatre-vingt-neuf, un historien de la Révolution française,
304 • ANNALES

M. Georges Lefebvre, écrit : « Depuis l'origine, la bourgeoisie fen


France] sort de la paysannerie par un тотетед! continu. En 1766,
Messance, dans son Traité de la population, écrit : « Dès qu'il y a un
» homme de trop dans la campagne, il va dans les villes, devient ou-
» vrier, artisan, fabricant ou marchand ; s'il est actif, économe, intel-
» ligent, s'il est enfin ce qu'on appelle un heureux, il est bientôt
» riche. » Point de barrière en France entre ville et campagne, comme
dans les contrées de l'Europe centrale et orientale où l'industrie et le
commerce sont interdits au paysan, si même il n'est lié à la glèbe. Tout
au contraire : quoique la bourgeoisie se concentre de préférence dans
les cités, on trouve de plus en plus, au xvnť siècle, dans les bourgs de
campagne, des gens vivant bourgeoisement : avocats, médecins,
rentiers, marchands. Ainsi la bourgeoisie est mêlée au reste de la
population, et c'est en partie pour cette raison qu'elle a pu conduire la
Révolution. » Ainsi, la France, bien qu'elle contienne, dans cette
dernière période de cinquante années, une proportion beaucoup moindre
de grandes villes, d'habitants de grandes villes, aurait été de bonne
heure bien plus urbanisée, et le serait restée. Naturellement il faut
tenir compte de bien des exceptions. Mais, en beaucoup de parties de
la France, il y a eu comme une civilisation commune, qui embrassait
les villes d'alors, les villages et les campagnes, circulait d'un milieu
à l'autre. D'où une évolution commencée très tôt vers des formes de
vie qui impliquent plus de réflexion et de provision, et qui s'est
déroulée sans heurt, de façon continue et progressive, pendant plus
d'un siècle., Quand des paysans allaient dans les villes pour y
travailler dans l 'industrie ou le commerce, dans les petits méiiers, les
ateliers, les usines, ils retrouvaient, sous des formes plus accentuées
et plus conscientes, en des collectivités ramassées sur elles-mêmes,
des moeurs et un genre de vie qui leur étaient déjà familiers, par suite
de ces courants continus qui circulaient de la \ille à la campagne et
de la campagne à la ville. A la différence des paysans d'Allemagne,
des anciens paysans immigrés dans les groupes urbains, et qui s'y
sentaient longtemps dépaysés.
Le nombre des morts était de 2З à 24 pour 1 000 habitants, en
France, dès 18З6-1840, et il n'a pas cessé de diminuer. C'est un taux
où l'on ne descend en Allemagne qu'aux environs de 1890. Le nombre
des naissances tombe, en France, à 28 et demi, à la même époque
(i836-4o), et n'a pas non plus cessé de se réduire depuis ; il ne baissera
à ce niveau, en Allemagne, qu'en 191 1. A présent, l'Allemagne a un
peu moins de décès que la France (et, encore, si on tient compte de
la répartition de la population par âges, la différence est insignifiante),
et les femn^es allemandes né mettent pas au monde, en moyenne, plus
d'enfants que les femmes françaises. C'est parce qu'un même genre
de civilisation s'est réalisé, là plus tard, chez nous bien plus tôt, que
les moeurs démographiques se sont à ce point uniformisées d'un pays
à l'autre.
UN EQUILIBRE DEMOGRAPHIQUE • 305

Etrange liaison, en somme, rapport saisissant entre l'instinct qui


Teproduit la vie et les forces de désagrégation organique qui la
détruisent. Beaucoup de naissances, beaucoup de morts. Peu
d'enfants, peu de décès. Deux équilibres, dont le premier s'est réalisé et
maintenu à travers des siècles et des millénaires sur toute la surface
du globe jusqu'au milieu du xix6 siècle, et se retrouve encore dans
presque tous les autres continents, sauf les pays les plus civilisés de
l'Amérique, et même dans les parties de l'Europe les moins évoluées.
L'autre peut s'observer, depuis une cinquantaine d'années, dans toute
l'Europe Occidentale, et plus récemment aux Etats-Unis : il gagne
très rapidement en extension : il pourrait, d'ici peu, s'imposer au
plus grand nombre des peuples, a la partie la plus considérable de la
population mondiale.
•j- Maurice Halbwachs,
Professeur au Collège de France.
Déporte en Allemagne, mort de mauvais traitements.

•annules (ire ann , octobre^décembre 1946, n° k). ' 20