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Chapitre 5

LES INSCRIPTIONS FUNÉRAIRES


DES MONUMENTS LYONNAIS
Nicolas Laubry

D ans la langue latine, le terme monumentum,


dont vient directement notre « monument »,
possède une nette connotation funéraire. Il est ce
Les formes des monuments inscrits
On peut distinguer quatre catégories principales :
qui « avertit » (du verbe monere) et désigne ainsi les grands monuments, les stèles, les autels et les
toute forme de marqueur de la sépulture. Une sarcophages.
étymologie inexacte y voit aussi ce qui était destiné Les premiers sont attestés dès les premières
à protéger (munire) son intégrité. Toutefois, l’idée décennies de la colonie et jusqu’à la fin de l’époque
la plus courante, chez les érudits comme dans les sévérienne. Aux spécimens au moins partiellement
représentations communes, est sa relation avec la conservés, comme ceux précédemment étudiés par
mémoire du mort. Le monument funéraire, dont Djamila Fellague, l’épigraphie permet d’ajouter une
l’inscription n’est qu’une composante portant la liste de mausolées potentiels, dont, malheureusement,
marque de la culture épigraphique si typique du il est impossible de préciser l’apparence. On recense
monde romain, est un signal, parfois un écrin, mais en effet plus d’une trentaine de blocs inscrits qui,
surtout, en quelque sorte, l’ultime manifestation des par leur forme ou par la dimension de leurs lettres,
défunts dans l’espace social, empreinte d’un désir approchant voire dépassant 10 cm, appartenaient
de pérennité. manifestement à des tombeaux de très grande taille.
À Lyon comme dans la plupart des régions Parmi les plus représentatifs, citons ceux de C. Iulius
Bloc de M. Antonius Sacer.
de l’Empire, les monuments comptent parmi les Hermes, du sévir M. Antonius Sacer et de ses proches,
AD 149/CIL XIII, 1936.
éléments les plus familiers et, pour certains, parmi ou encore le grand bloc mouluré dont l’épitaphe Photo Chr. Thioc et
les plus imposants du paysage suburbain. Même mentionne l’existence du mausoleum, aujourd’hui J.-M. Degueule, département du
si leur variété témoigne de spécificités locales, ils détruit, de la flaminique Iulia Helias. Certaines plaques Rhône, Musée gallo-romain de
puisent néanmoins leur inspiration dans des schémas de taille plus modeste, comme celles de Seleucus, Lyon-Fourvière.
largement répandus en Italie et dans les provinces.
Ils manifestent aussi les goûts, les capacités
économiques et le statut social des commanditaires :
toute la population ne pouvait engager de tels frais,
et certains n’y aspiraient même pas ; c’était pour
ainsi dire un souci de riches, ou en tout cas de gens
aisés, qui faisaient partie des élites ou des couches
intermédiaires de la cité. Ces tombeaux avec leurs
épitaphes renvoient donc une image partielle, voire
biaisée de la société.

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Bloc de C. Iulius Hermes.
AD 325/CIL XIII, 2167.

comme celle du soldat C. Numerius, qui lui est


postérieure de quelques décennies au plus.
Cette forme, très commune à Rome à la fin de la
République, employée comme signal de la tombe ou
comme borne de délimitation d’enclos, est également
connue en Narbonnaise, à Arles, Vaison ou Vienne,
et surtout à Nîmes et à Narbonne. Un second groupe
de stèles, datable d’une large première moitié du
de Clemens ou d’Ateula, se trouvaient peut-être Ier siècle apr. J.-C. et composé de fragments mis au
également prises dans la maçonnerie de mausolées jour sur les pentes de la Croix-Rousse, témoigne, par
ou d’enclos monumentaux. Sans enrichir notre les formes et par le décor, de l’influence précoce de
perception de l’architecture funéraire lyonnaise, ces modèles italiens sur les ateliers de Lyon.
membra disiecta nous laissent aux moins entrevoir À partir de l’époque flavienne, les stèles lyonnaises
l’identité des commanditaires des tombeaux les plus présentent un modèle assez simple, qu’on retrouve
imposants. dans l’ensemble de la vallée du Rhône, avec un
Les stèles lyonnaises se caractérisent par fronton ou un sommet triangulaire, éventuellement
Plaque de Seleucus. AE 1973, leur diversité formelle. La plus ancienne est celle flanqué d’acrotères et accompagné parfois d’un
333. de l’affranchie Ancharia Bassa, probablement champ épigraphique mouluré. Certaines atteignent
Plaque d’Ateula. AE 1976, 441. d’époque augustéenne, qui offre un sommet cintré, une taille notable, telle celle de Labiena Severa de la

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Bloc de la flaminique Iulia
Helias. AD 146/CIL XIII, 2181.

Stèle de Labiena Seuera.


AD 337/CIL XIII, 2192.

Stèle de Sabinius Marcellus.


ILTG 258.

fin du Ier siècle, haute de 1,50 m, tandis que d’autres (Metz), les Trévires, les Bituriges (Bourges) ou
sont plus modestes, voire d’exécution maladroite, encore à Bordeaux. Cette spécificité témoigne de
comme les stèles étroites de Sabineius Marcellus tendances locales différenciées dans le choix des
ou d’une Thrace au nom incertain, dans la seconde modes de représentation. À Lyon comme dans une
moitié du IIe et de la première moitié du IIIe siècle. grande partie de la vallée du Rhône, le recours à
Particulièrement rares sont les stèles avec l’effigie l’inscription fut privilégié aux dépens des reliefs et
du défunt. Si l’on excepte les fragments anciens de de l’iconographie.
la Croix-Rousse déjà signalés, il s’en trouve moins Ce parti pris est également manifeste dans le
d’une demi-douzaine. Les plus fameuses sont celle type qui, à partir de la fin du Ier siècle après J.-C.,
de Primilla, comportant un décor relativement s’impose comme la forme funéraire par excellence
composite, et celle de deux femmes à mi-corps vers et qui perdure jusqu’au milieu du IIIe siècle : l’autel.
la fin du IIe et dans le second quart du IIIe siècle. Formellement, il se compose invariablement d’un
Cette rareté, que la dureté du matériau – le calcaire dé, d’une base et d’un couronnement moulurés.
du Bugey – n’explique pas totalement, distingue Ce dernier revêt des formes variées. Le schéma le
très nettement la production funéraire de cette plus fréquent se caractérise par la présence de
époque de celles qu’on observe dans d’autres deux bordures cylindriques oblongues (les puluini)
régions de la Gaule, comme chez les Éduens et d’un fronton en pointe d’accolade, bien visibles
(Autun), les Sénons (Sens), les Médiomatriques par exemple sur les autels du sévir Q. Ignius Siluinus

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Preuve que l’autel était la forme de prédilection
des ateliers lyonnais, le gabarit et la silhouette des
monuments présentent de grandes disparités : aux
petits exemplaires comme celui de Blandinia Martiola,
haut de 75 cm, s’opposent les gigantesques autels
du vétéran M. Aurelius Primus ou de l’armateur
Q. Capitonius Probatus, qui atteignent ou dépassent
2,50 m. Les modèles lyonnais, dont le plus ancien
semble celui de T. Masclius Lucanus, se démarquent
notablement des formes d’autels funéraires en
vogue à Rome à partir de l’époque tibérienne.
Ceux-ci sont en général plus petits, inférieurs à
1 m, et surtout, ils présentent un décor beaucoup
plus riche et varié. Le petit autel cinéraire d’Aufidia
Antiochis montre qu’ils n’étaient pas ignorés à
Lugdunum, mais il s’agit d’un produit importé qui
constitue un cas isolé.
À certains égards, la production lyonnaise
rencontre des échos en Italie du Nord, notamment
à Aquilée ou à Brescia, et en Narbonnaise, à Arles.
Néanmoins, ces centres ne paraissent pas avoir
eu une influence directe, et l’on assiste plutôt au
développement simultané de ce type, avec des
variantes locales. En revanche, les modèles lyonnais
ont eu un rayonnement certain dans la haute et dans
la moyenne vallée du Rhône, chez les Allobroges,
et au sud, jusqu’à Valence, mais aussi dans les cités
voisines des Ségusiaves, sur le territoire attribué aux
Ambarres dans l’Ain et dans la partie méridionale
du territoire éduen, autour de Chalon-sur-Saône.
La principale particularité de ces autels est, une
fois encore, la prééminence accordée à l’épitaphe
aux dépens de toute forme de décor. Le beau
monument en marbre érigé par le décurion Iulius
Martianus pour sa femme, aujourd’hui conservé au
ou du Cadurque Q. Iulius Potitus. Sur le premier, on Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-
Stèle de deux femmes à mi-
corps. NEsp II, 277. relève en outre la présence d’un focus, évoquant en-Laye, constitue de ce fait une exception. Sa face
la fonction cultuelle de l’autel comme support antérieure présente le relief d’une femme sacrifiant
pour brûler les offrandes. Ces motifs, souvent très au-dessus d’un autel enflammé, une iconographie
stylisés, deviennent parfois méconnaissables. Des peu banale en contexte funéraire.
monuments comme celui de Valeria Leucadia ou de Par leur aspect et la configuration de leur
Septimius Iulianus, avec leur sommet triangulaire ou cimaise, il est évident que ces autels ne jouaient
pyramidal, trahissent un éloignement plus marqué aucune fonction cultuelle, même à l’origine : on n’y
de la forme originelle. accomplissait pas de sacrifices, et l’on n’y déposait
En outre, nombreux devaient être ceux qui pas non plus d’offrandes – celles-ci devant être
étaient surmontés de ce qu’on a pris l’habitude placées à même le sol. Tout au plus, les décorait-on
d’appeler des « ovoïdes ». Ces ornements faîtiers de couronnes et de guirlandes lors des cérémonies de
représentaient en réalité soit des faisceaux de commémoration des défunts. C’est probablement la
flammes, accentuant la connotation rituelle de ces valeur symbolique de cette forme qui a conduit à
monuments, soit des pommes de pin, relevant de la l’adopter en contexte funéraire, afin de souligner
symbolique végétale très présente dans le répertoire la dimension rituelle de la constitution de la tombe
funéraire romain. et la pietas des dédicants envers les morts, comme

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Autel dédié à son épouse par
le décurion Iulius Martianus.
CIL XIII, 1920 (Saint-Germain-
en-Laye, Musée des Antiquités
Nationales).

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Autel de Q. Iulius Potitus.
AD 227/CIL XIII, 2001.

Autel de Q. Ignius Siluinus.


AD 153/CIL XIII, 1953.

Autel de Valeria Leucadia. AD nous l’apprend explicitement l’épitaphe du jeune


184/CIL XIII, 2036. P. Aelius Maximus Polychronius.
Lorsque l’inhumation tend à devenir le mode de
sépulture privilégié, on voit apparaître, à partir du
milieu du IIe siècle, des sarcophages en pierre. Il faut
distinguer les modèles importés des productions
Autel de Septimius Iulianus.
locales. Au nombre des premiers, on compte les
AD 218/CIL XIII, 2030.
somptueuses cuves en marbre illustrant des thèmes
dionysiaques (triomphe indien de Bacchus provenant
de Saint-Irénée ou sarcophage du mausolée des
Acceptii), d’autres mythes (Séléné et Endymion sur
des fragments de Saint-Irénée), ou des modèles plus
simples avec un décor de strigiles, qui ne sont pas
antérieurs à l’époque sévérienne.
La production locale paraît se développer dans
le courant du règne d’Antonin le Pieux (138-161). Le
plus ancien de ces sarcophages pourrait être celui du
décurion Lucius Valerius Iulianus. La cuve est souvent
massive et le décor sobre, limité à un cartouche à
queue d’aronde (tabula ansata) qui délimite le champ
épigraphique. Les couvercles sont à double pente et
pourvus d’acrotères aux quatre coins, ainsi qu’au
centre du grand côté. Ce modèle est caractéristique
de la production lyonnaise qui, comme pour les
autels, est diffusée dans les régions avoisinantes
et l’ensemble de la vallée du Rhône. Il pourrait y
avoir été introduit par l’intermédiaire d’Arles, où la
production de sarcophages est un peu plus précoce

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Ovoïdes
ayant servi de
couronnement
à des autels.

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dans l’introduction de ce type de sépulture reste lui
aussi très difficile à cerner. Le développement des
sarcophages à Lyon s’inscrit dans un contexte culturel
général que l’on observe au cours du IIe siècle puis au
IIIe siècle dans une grande partie des grands centres
romanisés de l’Occident romain, et qui ne saurait
être réduit à une influence ou à une explication
univoques. En revanche, les inscriptions montrent
que ce furent principalement les franges supérieures
de la société lyonnaise – magistrats, décurions, sévirs
ou soldats – qui choisirent ce type monumental
coûteux et donc luxueux.

Le contexte et la relation avec


la sépulture
Si une très nette majorité des monuments
funéraires lyonnais provient des sites des grandes
nécropoles ou de leurs environs, peu d’entre eux ont
été découverts en place. Nous disposons cependant
de quelques éléments pour nous figurer la situation
originelle de ces tombeaux. Autels et stèles se
trouvaient la plupart du temps exposés à l’air libre.
La pierre tombale d’Ancharia Bassa fut ainsi mise au
jour à sa place primitive, en association avec l’urne
contenant les cendres de la défunte et deux autres
incinérations. Elle se dressait dans un espace laissé
vacant entre deux des mausolées de l’alignement
de Trion, mais qui ne constituait apparemment pas
un enclos à proprement parler. De telles structures
sont cependant attestées dans les différentes aires
funéraires de la colonie, par exemple dans les
environs de Saint-Irénée ou, sur la rive gauche, dans
le quartier de la Guillotière.
Le cas le plus éclairant est celui de la tombe
du Némète Victorius Regulus, découverte dans
une fouille conduite rue Pierre-Audry. Son autel
occupait le centre d’un espace de 4 mètres de côté,
apparemment totalement fermé et délimité par des
murs à double assise de schiste et de calcaire. La
solution de l’enclos fut également adoptée pour les
mausolées de Trion, dont la structure architecturale
ne renfermait pas de sépultures. Celles-ci étaient
Autel funéraire d’Aufidia qu’à Lyon. En revanche, l’idée d’une influence directe enfouies à l’arrière du monument ou, à en juger
Antiochis. ILTG 247. de l’Asie Mineure, où l’on connaît effectivement de d’après la publication, dans des maçonneries
nombreux sarcophages à tabula ansata, demeure en apparentées à des columbariums comme celle qui
suspens, à la fois pour des raisons chronologiques, a été mise en relation avec le mausolée n° 7 dit de
mais aussi parce que ce schéma décoratif se retrouve « Q. Valerius ».
aussi à la même époque en Italie du Nord. Plus Les découvertes du site de la Contrescarpe,
que d’influences, c’est de répertoire commun qu’il également rue Pierre-Audry, témoignent d’une
faut parler pour comprendre la genèse de cette disposition notablement différente. Deux alignements
production, et le rôle d’éventuels immigrés orientaux de fondations en maçonnerie distants d’environ 5 m et

140
orientés sur l’axe de la voie située en contrebas ont été nécropoles de Rome ou d’Ostie, les somptueux reliefs
mis au jour parmi d’autres structures funéraires. Elles de ces sarcophages n’étaient donc visibles, à la lueur
supportaient de gros blocs calcaires, creusés en leur tremblante des lampes à huile, que par les individus
centre d’une excavation destinée à recevoir les cendres autorisés à pénétrer dans ces lieux, généralement la
de défunts. Ces blocs servaient de socles à des autels famille ou les proches. D’autres sarcophages, et plus
dont trois ont été retrouvés au cours de ces fouilles et particulièrement ceux de production locale, étaient
ont pu leur être associés. Le formulaire épigraphique exposés directement à ciel ouvert. Ainsi, celui de
les situe dans le dernier quart du IIe siècle environ. Sertoria Festa, découvert au XIXe siècle le long de
Le trait le plus surprenant de cette succession est le l’actuelle rue de Trion, qui correspondait sans doute
voisinage immédiat des trois monuments. Bien que à un tracé antique, reposait sur une imposante dalle
deux des épitaphes mentionnent des femmes portant de pierre. Sauf s’ils étaient cachés par l’enceinte
le même gentilice – Iulia Synetè et Iulia Eutychia –, il d’un enclos, ces sarcophages s’offraient donc à la
paraît difficile de considérer cet ensemble comme un vue de ceux qui empruntaient la route pour sortir
lieu de sépulture familial. Les trois textes, en revanche, de la ville. Une telle disposition est confirmée par les
ont pour destinataires, ou pour dédicants, des sévirs deux apostrophes gravées dans les queues d’aronde
augustaux : Sextus Aufidius Veratianus, Marcus de l’épitaphe de Sertoria Festa, qui souhaitent un
Claudius Cotta et Quintus Atessatius Veratianus. On bon voyage au passant.
pourrait dès lors supposer qu’il s’agissait d’un espace L’épigraphie se révèle généralement muette ou
funéraire collégial qui expliquerait cette organisation allusive sur le contexte de ces complexes funéraires. Autel de M. Aurelius Primus. AD
et la contiguïté entre les pierres tombales et les Certains d’entre eux étaient probablement assez 51/CIL XIII, 1844.
sépultures. Cela reste cependant une hypothèse, et disparates et réunissaient des monuments de types
d’autres explications peuvent être invoquées pour divers. Telle est en tout cas l’image que donne le petit
expliquer cette concentration de sévirs, par exemple dossier du sévir augustal et commerçant en vaisselle
le prestige dont aurait joui cette zone de la nécropole. d’argent Cnaeus Danius Minuso. Une inscription
Un autre élément qui nous échappe est l’articulation fragmentaire mais monumentale, qui appartenait
entre ces monuments et les sépultures adjacentes, car sans doute à un mausolée, mentionne l’existence
aucune délimitation n’est apparente, même si celle-ci conjointe d’un autel funéraire et d’un sarcophage,
pouvait se faire, par exemple, par de simples petites qui était destiné à l’alumnus de Minuso : les deux
haies végétales. Sur le plus grand de ces autels, prenaient donc place dans un même ensemble, dans
l’inscription indique en effet que les destinataires les environs de Saint-Irénée, et il faut peut-être y
étaient au nombre de trois : le jeune Sextus Aufidius inclure également l’autel funéraire que le sévir avait
Veratianus, et ses parents Sextus Aufidius Potentinus dédié à son affranchi et l’urne cinéraire destinée à son
et Fabia Verina. Le socle supportant l’autel comportait épouse. On peut aussi évoquer la basilique (basilica)
deux excavations, destinées aux restes des deux qui contenait le sarcophage de la jeune Lucilia
premiers, disparus au moment de la rédaction de Stratonicè. Ce terme, atypique dans un contexte
Autel de Blandinia Martiola. AD
l’épitaphe. Si l’on doit se fier au texte, il faut donc funéraire au IIIe siècle, renvoie assez probablement
187/CIL XIII, 1983.
supposer que Fabia Verina reçut une sépulture dans à la fonction de l’édifice, qui devait être aménagé
l’immédiate proximité. Les monuments funéraires de pour les repas célébrés en l’honneur de la défunte,
taille modeste, stèle ou autel, pouvaient donc servir car la langue commune l’employait à cette époque
de marqueurs à plusieurs tombes, et les inscriptions comme un synonyme de « salle à manger » (cenatio)
qui indiquent que le locus sepulturae avait plusieurs ou de triclinium ; un second édifice (fabrica), dont la
destinataires ne sont pas rares, même si elles ne sont fonction reste inconnue, lui était associé. Quant au
pas les plus nombreuses. Il faut alors imaginer qu’elles triclinium restitué par Mommsen dans une épitaphe
prenaient place dans des espaces suffisamment fragmentaire qui semble octroyer l’autorisation de
vastes pour recevoir toutes les sépultures prévues tenir des banquets auprès d’une tombe, sa réalité
par le fondateur, mais sur l’aspect desquels nous ne demeure très hypothétique.
savons malheureusement presque rien. Les inscriptions ou les monuments lyonnais
Pour les sarcophages, deux types de contextes n’apportent que des informations limitées
différents sont connus. L’état fragmentaire de la concernant les rites pratiqués sur la tombe, qui
cuve des noces de Bacchus et d’Ariane, retrouvée au ne devaient guère différer de ceux des provinces
milieu des débris du mausolée des Acceptii, suggère occidentales de l’Empire. Une particularité des
qu’elle était abritée dans la chambre funéraire autels mérite cependant d’être signalée. Sur une Autel de T. Masclius Lucanus.
située dans le socle du monument. Comme dans les quarantaine d’entre eux, la plinthe antérieure ou AE 1976, 442.

141
Sarcophage du triomphe de
Bacchus. NEsp II, 239.

Sarcophage à strigiles.
NEsp II, 255.

142
Quand les morts dialoguent avec les vivants
François Bérard
Le dialogue qui s’instaure entre le défunt et ceux eatis, salvi redeatis ! Le fait que le premier soit placé
qui sont restés dans ce monde est une des originalités dans l’anse de droite et non dans celle de gauche
les plus intéressantes des épitaphes antiques, à peut s’expliquer, comme le suggère judicieusement
Rome et dans les pays latins comme dans le monde Auguste Allmer, par la position du sarcophage, si, en
grec. Il est d’autant plus facile à comprendre que sortant de la ville, le passant abordait le monument
les tombes n’étaient pas, comme les nôtres, cachées par son côté droit. Car c’est bien au passant que
derrière les murs des cimetières, mais s’étalaient le la défunte adresse ces vœux de bon voyage et
long des grandes routes qui sortaient des villes. d’heureux retour, qu’on retrouve dans une épitaphe
Souvent, selon un usage qu’on trouve aussi métrique romaine ou, sous une forme légèrement
dans nos épitaphes modernes, ce sont les proches différente, sur un autel à rinceaux nîmois : salvum
du défunt qui le saluent : ave, Amabilis (salut, ire, salvum venire. Ces parallèles ne sont pas très
Amabilis !), très aimée de ton cher Gessius, sur l’autel nombreux, mais suffisent à montrer que, plutôt
d’une épouse de soldat ou Eusebi, vale ! (Eusébius, qu’une allusion symbolique au voyage dans l’autre
porte-toi bien !) à la fin de l’épitaphe de Claudius monde, il s’agit du voyage qu’entreprend le passant
Agathyrsus. Les deux impératifs peuvent être réunis au moment où il passe. Le défunt ne veut rien
et parfois traduits en grec (chaire, hygiaine !) (salut, d’autre qu’engager le dialogue, de façon à ce que
porte-toi bien !), notamment dans une série de le passant ne l’oublie pas et surtout n’oublie pas de
sarcophages du début du IIIe siècle, où ils figurent lire son épitaphe, ce qui lui apportera un réconfort
symétriquement dans les queues d’aronde qui et peut-être un surcroît de vitalité dans le monde
encadrent le champ épigraphique. Il arrive que les végétatif des Enfers. Ce type de croyances semble
vivants formulent des souhaits plus précis, mais aussi avoir été assez répandu et trouve en tout cas un
que le défunt réponde et que s’instaure un dialogue écho dans au moins deux épitaphes lyonnaises, celle
entre ce monde et l’autre. La forme la plus brève du sévir augustal Toutius Incitatus, qui souhaite de
est la simple réponse Vale et tu ! (porte-toi bien toi vivre dans la joie et le bonheur à celui qui lira son
aussi !), mais il pouvait aussi s’établir des dialogues épitaphe et voudra du bien à ses Mânes, et celle
plus longs, dont nous n’avons malheureusement pas d’un enfant de neuf ans arraché à ses parents, qui
d’exemple à Lyon. se termine par ces mots : longue vie à celui qui dira
Dans d’autres cas, c’est le défunt qui prend « Arpagius, que la terre te soit légère ! ». D’autres
l’initiative du dialogue, comme Septicia Gemina, défunts ont d’autres exigences, comme ce vétéran
morte après 31 ans de mariage et qui invite son mari nommé Florus qui, non sans jeu de mot, demande
à profiter de la vie avant de le retrouver : « Mon à ses amis de couvrir sa tombe de fleurs. Même si
ami, amuse-toi, divertis-toi et viens me rejoindre ! ». elle ne présente pas de textes longs ni de véritables
Particulièrement intéressant est le grand sarcophage dialogues, comme on peut en trouver en Italie ou
de Sertoria Festa, épouse d’un centurion de l’époque ailleurs, la production lyonnaise illustre donc assez
sévérienne, qui a été découvert au XIXe siècle en bien les divers aspects de cet échange entre les morts
place sur son socle le long de l’actuelle rue de Trion : et les vivants qui est un des thèmes caractéristiques
dans les deux queues d’aronde, on trouve cette fois de la topique funéraire antique.
deux souhaits de bon voyage et de bon retour : salvi

143
supposer l’existence d’un système de fermeture sous
la forme d’un petit portillon pour protéger le dépôt,
empêcher l’introduction intempestive d’objets
comme les plaques de défixion et faire parvenir les
libations et, peut-être, de menues offrandes
directement sur les restes du mort. Le petit
nombre d’autels qui en étaient pourvus
(moins de 15 %) indique que ce n’était
pas un rite généralisé. Lorsque la
sépulture ne se trouvait pas sous la
pierre tombale, mais à ses côtés,
les libations pouvaient être faites
directement sur le sol. La question
se pose en revanche lorsque le dépôt
cinéraire se trouvait dans l’autel même,
renfermé dans un loculus creusé dans
le couronnement – dispositif attesté sur
une vingtaine de spécimens, au nombre
desquels se distinguent les deux cavités
carrées situées au sommet de l’immense
autel de Connia Lucina, haut de 2,50 m
environ.

Le formulaire des inscriptions


Dans les premiers temps, les textes sont
laconiques. Ils se contentent de livrer le nom du
défunt, avec éventuellement, celui des auteurs de
postérieure de la base présente une excavation carrée, la tombe. L’une des particularités du formulaire
qui ouvre sur un conduit menant sous le monument. ancien lyonnais est l’expression hic adquiescit
Celui-ci débouchait sur la cavité circulaire, placée (« ici repose »), que l’on lit sur la stèle d’Ancharia
Exemples de sarcophage à tabula
ansata : sarcophage de Sertoria
dans le socle et contenant les cendres du défunt. Bassa. L’inscription peut se contenter d’énoncer
Festa. AD 48/CIL XIII, 1893. Cet aménagement est illustré de manière très le nom du destinataire, au nominatif, comme une
éclairante par les découvertes de la Contrescarpe légende, ou bien revêtir la forme d’une dédicace,
déjà signalées. L’ouverture de la plinthe était parfois au datif. Le premier tournant dans l’évolution de
munie d’une feuillure et de mortaises qui ont laissé ce formulaire est l’insertion, au début du texte,
d’une dédicace aux dieux Mânes, dis Manibus,
rapidement généralisée sous la forme abrégée DM,
insertion qui donne à l’épitaphe une tonalité plus
religieuse. Son apparition est rapportée à l’époque
flavienne, de manière concomitante ou, tout au
plus, avec une ou deux décennies de retard par
rapport aux grands centres de Narbonnaise, comme
Arles ou Nîmes. À Rome, cette dédicace, attestée
dès l’époque augustéenne, ne devient usuelle qu’à
partir du règne de Claude. Divinités anciennes de
la religion romaine, les Mânes ont fait l’objet de
représentations très disparates, nourries par les
images poétiques ou les doctrines philosophiques
sur l’âme : Pline l’Ancien, avec le scepticisme bon
teint qui caractérise les érudits romains appartenant
aux couches supérieures de la société, évoquait la

144
des Mânes et la commémoration d’un individu Autel du némète Victorius Regu-
particulier. L’expression complète, dis Manibus lus. AE 1982, 709.
sacrum, qui se rencontre une fois à Lyon, abrégée
DMS, dans l’épitaphe de Graecinia Seuera, indique
que le lieu ou l’objet sur lequel elle est inscrite a été
« consacré », c’est-à-dire transféré dans la propriété
des dieux Mânes ou, pour reprendre les catégories
du droit romain, qu’il est devenu un lieu « religieux »
(locus religiosus), inaliénable et inviolable. La tombe
est ainsi définie non pas parce qu’elle est un lieu de
culte, mais en vertu de sa définition rituelle et de ses
modalités de fondation. On voit donc que la fonction
de l’inscription funéraire a évolué, précisant, outre le
destinataire de la sépulture, le statut de la tombe.
La formule initiale des épitaphes lyonnaises
connaît une seconde modification qui s’amorce au
début du dernier quart du IIe siècle environ pour
s’affirmer dans les premières décennies du siècle
suivant. Aux dieux Mânes, on voit progressivement
s’adjoindre une dédicace à la mémoire du mort,
bientôt qualifiée d’éternelle (memoriae aeternae).
Ce dernier formulaire apparaît caractéristique
de la colonie et, comme pour certaines formes
monumentales, il s’est diffusé dans les régions
avoisinantes et vers les moyenne et basse vallées
du Rhône. Une variante de cette expression, qui
partage avec elle l’idée d’éternité, est la dédicace
quieti aeternae (« au repos éternel »). La mention de
la « tranquillité perpétuelle » (perpetuae securitati)
« variété des divagations entourant les Mânes » appartient au même registre. Elle pourrait être un
(HN, 7, 188). Mais la conception la plus répandue en peu plus précoce que les deux précédentes, car elle
faisait les divinités qui représentent les défunts ou la est gravée sur l’autel de Iulius Maximus (securitati
foule anonyme dans laquelle ils venaient se fondre aeternae), assignable au milieu du IIe siècle. Cette
après le trépas, et qui devenaient les destinataires formule est moins typiquement lyonnaise, car elle
des rites accomplis lors des funérailles ou à dates a connu un certain succès en Italie du Nord et
régulières autour de la tombe. On distingue deux surtout le long du limes rhénan et danubien. Dans
types de formulation qui se traduisent par deux ces régions, elle a été employée plus volontiers
constructions syntaxiques différentes : celle qui dans les milieux militaires, ce qui n’est pas le cas
associe la dédicace aux Mânes et le nom du défunt à Lyon, où on la trouve uniquement pour des
– elle vient se juxtaposer aux anciennes formes de civils. Certaines épitaphes combinent à l’occasion
textes (DM avec le nom du mort au nominatif ou au plusieurs de ces expressions, comme celle de l’urne
datif) – et celle où la dédicace est faite aux Mânes déjà citée d’Appia Zoè, l’épouse de Cnaeus Danius
du défunt (DM suivi du nom du mort au génitif). Le Minuso (memoriae, quieti securitati aeternae) ou
recours à l’une ou à l’autre forme repose avant tout celle de l’autel d’Aelia Ingenua (quieti et memoriae
sur des modes locales, quelquefois conjuguées à des aeternae). Dans la mesure où, par le jeu de la
évolutions chronologiques. La première par exemple, syntaxe et l’effet de la coordination, ces notions
est un peu plus fréquente à Rome ou en Afrique. À apparaissent sur le même plan que les dieux Mânes,
Lyon, en revanche, c’est la dédicace aux Mânes d’un on a parfois pensé qu’il s’agissait d’entités abstraites
défunt particulier qui prédomine. Rien n’indique qu’il personnifiées et même divinisées, mais la mémoire
faille y voir la trace d’une différence de croyances, et, sur un autre plan, le repos ou la tranquillité des
exprimant par exemple une foi plus marquée en morts sont des thèmes récurrents dans le cadre
l’immortalité personnelle : c’est plutôt un expédient des discours et des représentations romaines. La
linguistique pour concilier la pluralité irréductible première traduit une conception large et diffuse de la

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Photo des dispositifs à libation survie des défunts dans ce monde-ci par le biais de sorte de sagesse populaire qu’il n’est la marque
(Contrescarpe ?). leur souvenir entretenu par les vivants. Le repos ou d’un credo philosophique ou religieux, et l’on
la sécurité des morts est un autre lieu commun : devrait plutôt traduire « Aux dieux Mânes et pour la
déjà présent sous la forme hic adquiescit dans les mémoire éternelle d’untel », même si la juxtaposition
plus anciennes épitaphes lyonnaises, il connaîtra laisse planer une forme d’ambiguïté qui se niche
un spectaculaire renouveau dans l’épigraphie également au cœur des rites funéraires romains
funéraire chrétienne, avec la célèbre formule hic adressés aux divinités représentant les morts, mais
requiescit. Qu’il soit imaginé comme repos dans la qui étaient également des moyens d’évoquer et
tombe, dans les régions infernales ou dans le ciel, d’honorer la personnalité sociale du disparu.
en fonction des représentations eschatologiques Dans la colonie romaine de Lyon, les normes
de chacun, il exprime avant tout la conception de concernant les monuments funéraires étaient
l’état de mort comme libération des tourments et évidemment celles du droit civil romain, dont les
des souffrances vécus ici-bas. Il relève plus d’une compilations d’époque byzantine, principalement
le Digeste de Justinien, nous donnent un aperçu
relativement détaillé. L’inscription pouvait signaler
ou préciser tel ou tel point, surtout pour accorder
le plus de garanties possible à la préservation et à la
protection de la tombe. Cependant, comme pour le
reste des Trois Gaules et dans une moindre mesure
pour la Narbonnaise, rares sont les inscriptions
lyonnaises qui eurent recours à ce genre de clauses,
que les spécialistes ont pris l’habitude d’appeler les
iura sepulcrorum. Traditionnellement, on fait entrer
dans cette catégorie les mentions de cession d’un
espace ou d’un emplacement pour y installer une
tombe. Il s’en trouve une à Lyon : une certaine Iulia
Barbianè a offert un emplacement pour que deux
parents y fassent ériger l’autel de leur fils défunt, P.
Aelius Maximus Polychronius. L’une des conditions
requises par le droit romain pour la constitution
d’une tombe en bonne et due forme était, outre la
présence effective des restes, la possession de plein
droit du terrain sur lequel on avait l’intention de la
constituer. Quatre inscriptions lyonnaises comportant
la formule rare « in suo positus/a » (« placé dans
sa propriété ») et gravées sur des sarcophages se
Autel de M. Oppius Placidus. font l’écho de cette nécessité. Le cas de la sépulture
AD 96/CIL XIII, 1821. à frais publics, pour laquelle la concession a été

146
donnée ou financée par la cité, constitue une forme Autel du Triboque Mattonius
un peu à part. À Lyon, M. Oppius Placidus a reçu un Restitutus, grossiste en
boucherie, dont la mère et les fils
tel honneur sur décision du conseil des décurions,
sont les héritiers et ont érigé la
manifestement en raison de son prestige en tant
tombe. AD 217/CIL XIII, 2018.
que président de l’ordre romain des haruspices.
Ce privilège impliquait la cession perpétuelle d’une
partie du territoire appartenant au patrimoine de la
colonie, dans des emplacements qui, comme nous
pouvons le savoir grâce à Pompéi ou à Ostie, étaient
souvent bien en vue autour des principaux accès à
la ville.
Parmi les clauses à teneur juridique, certaines
renvoient au droit d’accès au tombeau ou à l’enclos
funéraire (iter ad sepulchrum), dont l’étendue était
fixée par le fondateur. Ces autorisations étaient
indispensables pour l’aménagement de sépultures
ultérieures et surtout pour l’accomplissement
des rites du culte des morts et des fêtes de
commémoration, car elles permettaient de
conserver un droit de passage en cas de changement
de propriétaire du terrain sur lequel était bâti
le tombeau. C’est ainsi qu’il faut comprendre
l’expression aditus liber exceptus est (« libre accès
a été réservé »), qui achève l’épitaphe du soldat de
la XXXe légion Aemilius Venustus, et une formule
comparable gravée sur la face postérieure d’un bloc
opisthographe comportant une dédicace au génie
du collège des fabri et des tectores. En Gaule, un
exemple célèbre d’une telle clause se trouve dans
le fameux testament du Lingon transmis par un
manuscrit du Xe siècle conservé à Bâle.
En vertu de leur statut de locus religiosus qui comme une spécificité locale ? La figuration de cet
découlait de leurs modalités rituelles de constitution, le outil – apparenté à une petite hache à fer plat et
droit romain protégeait les tombes et les monuments recourbé – se fait jour vers le milieu du IIe siècle de
funéraires en prévoyant des actions en justice. Mais notre ère, un peu plus tardivement qu’on ne l’avait
les fondateurs cherchaient souvent à surenchérir naguère affirmé. La formule sub ascia dedicare,
pour en garantir l’intégrité et surtout l’exclusivité. parfois abrégée SAD, se propage au point de
Au nombre de ces mesures, certains édictaient des devenir une composante presque indispensable
amendes devant être perçues par des collectivités : la du formulaire. Les inscriptions des provinces
plupart du temps, il s’agissait des pontifes, du trésor occidentales montrent que cette expression est une
ou du fisc à Rome et de la caisse des cités en Italie spécificité lyonnaise, son usage se répandant dans
et dans les provinces. En Gaule, l’unique exemple les régions avoisinantes. En Gaule, l’ascia se retrouve
connu à ce jour se lit dans le testament du Lingon, principalement dans une zone située le long de l’axe
qui cherche à préserver l’affectation individuelle du Rhône-Saône-Moselle-Rhin. Hors de Gaule, trois
complexe funéraire en proscrivant la mise en place régions présentent des ensembles quantitativement
de toute sépulture dans le monument ou dans le bien moins importants : l’Italie du Nord, en
jardin. Cependant, l’amende, qui atteint la somme particulier la partie orientale de la Cisalpine (Vénétie)
colossale de 100 000 sesterces, vise dans ce cas non et la Ligurie occidentale, Rome même – quoique la
pas le contrevenant, mais les héritiers chargés de grosse centaine d’attestations soit négligeable par
faire respecter les dispositions du testateur. rapport à la masse d’inscriptions – et la Dalmatie
La protection de la tombe était-elle la fonction (Salone notamment). Dans ces régions, l’usage de
de la dédicace sous l’ascia, si commune dans ce symbole ne semble pas antérieur au début de
l’épigraphie funéraire lyonnaise au point d’apparaître l’époque antonine.

147
Depuis les mémoires des érudits du XVIIe siècle, outil, qui servait avant tout à travailler le bois, pouvait
sa valeur a donné lieu à de très nombreuses aussi être utilisé occasionnellement pour la pierre.
hypothèses : expression de croyances religieuses, de Même symboliquement, il renvoyait probablement à
doctrines eschatologiques ou marque d’un rituel ? la confection du monument. Dès lors, « dédier sous
Tour à tour, on y a vu soit un symbole crypto- l’ascia » ne recouvrait peut-être pas un rite spécifique
chrétien, soit l’indice de la pratique de l’inhumation mais signifierait que le tombeau avait été inauguré
ou la mise en relation avec la diffusion en Gaule au moment de sa fabrication ou juste après son
d’incertains cultes orientaux. Aujourd’hui, on achèvement. On voulait ainsi garantir sa dévolution
invoque généralement une forme de protection funéraire et lui conférer un surcroît de protection,
générique que l’on qualifie de magique, sacrale et en indiquant explicitement son statut – un peu
matérielle. La présence de l’ascia est manifestement comme pour la dédicace aux Mânes, mais dans un
un équivalent de la formule sub ascia dedicare. Or, autre registre. Pour quelles raisons cette formule
bien qu’aucune de nos sources n’évoque la dédicace et ce symbole ont-ils connu un tel succès dans la
d’un tombeau comme on parle de la dedicatio d’un colonie de Lyon et dans ses environs ? On l’ignore.
temple, il est raisonnable de penser que ce verbe fait L’hypothèse d’une origine celtique, parfois avancée,
référence à la fondation du tombeau. Sur un autre n’est guère étayée. Mieux vaut se résigner à y voir
plan, cet acte rappelle la consécration aux Mânes, une forme ou une conséquence des particularismes
déjà évoquée. Nous ignorons la place exacte d’une locaux fréquents en matière de formulaire funéraire.
ascia dans cette dédicace, mais nous savons que cet

Commanditaires et destinataires
Si les épitaphes nous renseignent assez peu
sur la religion des morts, en revanche, lorsqu’elles
indiquent le destinataire et les dédicants, elles sont
un moyen privilégié pour apprécier le cadre social de
la commémoration funéraire et ses modalités.
Même quand des délimitations nettes sont
observées, la seule archéologie permet rarement de
déterminer la destination des concessions funéraires
et les liens qui pouvaient exister entre les individus.
L’épigraphie permet de s’en faire une idée un peu
plus précise. Environ deux tiers des inscriptions
funéraires lyonnaises ne font mention que d’un
destinataire. À côté de ces monuments individuels,
il n’est cependant pas rare de trouver l’énumération
de ceux à qui une place était réservée au sein de
l’aire funéraire. Les ayants droit pouvaient être
indiqués nominativement ou par des formules
génériques, dont la plus usuelle est posterisque suis
(« à ses descendants »). On cherchait ainsi à marquer
l’affectation familiale de la concession qui ne devait
pas sortir du nomen du fondateur. L’extension était
parfois plus large, incluant des dépendants, comme
les esclaves ou les affranchis. C’est ce qu’illustre
l’inscription du tombeau institué par le sévir Marcus
Antonius Sacer, où se trouvaient, outre la sépulture
de son épouse, celles de deux de ses affranchis et de
la compagne de l’un d’entre eux.
À partir des premières décennies de l’Empire,
on vit se développer des associations qui jouaient
Monument de Thaïm, fils de parfois, à des degrés divers, un rôle dans les
Saad. AD 216/CIL XIII, 2448. funérailles de leurs membres. Traditionnellement,

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que la vie associative est bien représentée dans Autel de Lucretia Valeria.
l’épigraphie lyonnaise, notamment pour les grandes AD 339/CIL XIII, 2198.

corporations commerçantes : celles-ci ne prenaient-


elles part aux funérailles de leurs membres que
de façon occasionnelle ? Une inscription disparue
d’époque tibérienne mentionne une certaine Iulia
Adepta, dont le monument est dédié par son fils,
sa fille et des compagnons (sodales). Le père de la
défunte, un esclave qui travaillait comme ajusteur
des monnaies à l’atelier de Lyon, est connu par
une seconde épitaphe aujourd’hui perdue. On a
supposé que ces « compagnons » appartenaient à
une familia monetalis, comme il en existe à Rome,
et qui aurait eu un rôle funéraire, mais le terme latin
est équivoque. Une seconde inscription a parfois
été regardée comme la trace de l’existence d’une
aire sépulcrale réservée au collège des charpentiers
et stucateurs. Un bloc opisthographe présente sur
une face une dédicace au génie de cette association
faite à la mémoire d’un nommé Claudius, tandis
que l’autre texte contient des clauses relatives à la
réglementation d’un espace funéraire. Les lacunes
et les problèmes de restitution doivent inciter à la
plus grande prudence, car rien ne prouve que ce lieu
de sépulture, certes collectif et dont les bénéficiaires
furent désignés par testament, était bien le cimetière
des membres de cette association.
elles ont été qualifiées de « collèges funéraires ».
Cette appellation est cependant une création
moderne, qui met l’accent sur une dimension
parmi d’autres de ces regroupements dont les
activités conviviales ou religieuses étaient tout aussi
essentielles. Plusieurs documents épigraphiques,
dont la fameuse « loi » du collège voué au culte de
Diane et d’Antinous à Lanuvium, nous apprennent
que les adhérents versaient une cotisation
destinée à la tenue de banquets collectifs ainsi
qu’au financement de l’enterrement des disparus.
Le montant de ces sommes est modeste, mais
suffisamment élevé pour exclure les plus pauvres.
Certaines associations possédaient en outre des
concessions funéraires réservées à leurs membres
ou à leurs proches. Néanmoins, l’appartenance
à un collège de ce type n’impliquait pas
systématiquement une sépulture. Le collège jouait
plutôt un rôle de substitution en l’absence de famille
ou de proches du défunt. Bien souvent, en revanche,
le collège venait se joindre à eux en participant
au financement du monument et des funérailles.
L’activité funéraire de ces associations a laissé peu
de traces à Lyon – comme d’ailleurs dans les Trois Petit autel du décurion T. Tincius
Gaules. Cette lacune est d’autant plus surprenante Alpinus. AD 232/CIL XIII, 1922.

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Autel du trévire L. Secundius parfois de consignes vagues ou de prévoir une
Octauus. AD 238/CIL XIII, 2027. somme d’argent, en laissant les détails du choix du
tombeau à l’appréciation (arbitratu) d’un proche ou
d’un affranchi. On ne sera guère étonné de constater
que, comme dans la plus grande partie de l’Empire,
l’acte de commémoration se faisait principalement
dans le cadre de la famille nucléaire (mari et femme,
parents et enfants), et ce quel que fût le milieu
social d’appartenance. Selon les dispositions prises
par le mort, selon les moyens financiers et selon
les circonstances, on pouvait donc faire ériger un
monument à la demande ou bien se contenter de
personnaliser des modèles produits en série.
De la production funéraire lyonnaise d’époque
impériale, il se dégage une impression sinon
d’uniformité, du moins de standardisation, où
les variantes principales tiennent au contenu de
l’épitaphe et à la taille du monument. Même si
beaucoup de ces tombeaux ne sont pas parvenus
jusqu’à nous, en particulier les plus grandioses, la
très grande majorité de la population paraît avoir
adopté les mêmes formes monumentales (surtout
l’autel) et les mêmes formulaires. Le cas des
étrangers à la colonie est instructif. L’épigraphie
nous révèle la présence d’individus originaires des
régions voisines de la Gaule, de Germanie, mais
aussi d’Afrique ou de la partie orientale de l’Empire,
comme des Thraces, des Syriens, des Grecs d’Asie
Mineure. Or, qu’ils soient soldats appartenant aux
détachements de Germanie stationnés à Lyon après
197 ou commerçants, ces étrangers adoptent dans
la majorité des cas les usages de la population de
la colonie. L’exemple du monument de Thaïm, fils
de Saad, syrien d’origine, est digne d’intérêt : cet
autel très classique porte deux épitaphes, dont
l’une, en latin, s’inscrit pleinement dans la tradition
Plusieurs textes célèbres, comme des lettres locale, tandis que la seconde est rédigée en grec.
de Cicéron, le Banquet de Trimalcion ou encore le Ce commerçant prouvait ainsi son intégration tout
« Testament du Lingon » déjà cité, évoquent la façon en conservant et en affichant son identité d’origine.
dont était choisi un monument funéraire. Certains y L’affirmation, moins d’une origine que d’une
pourvoyaient de leur vivant ou à l’occasion du décès culture hellénisante, transparaît d’une épigramme
d’un proche, comme le signale la formule récurrente grecque sur l’Envie (le « phthonos ») gravée sous
uiuus fecit. Dans le cas contraire, le défunt laissait l’inscription latine de Lucretia Valeria, et qui s’achève
des instructions plus ou moins précises dans son conventionnellement par la dédicace sous l’ascia.
testament. Le soin d’accomplir ses volontés était laissé Les monuments funéraires servent-ils à afficher
à une personne nommément désignée. À défaut, le un statut, réel ou revendiqué ? À Lyon, les modèles
droit romain assignait à l’héritier la tâche d’accomplir les plus luxueux ou les plus imposants ont pour
les funérailles et, le cas échéant, de s’occuper du commanditaires des individus qui appartenaient,
tombeau et de l’épitaphe. Celle-ci, de fait, apparaît sinon à l’élite, du moins aux notables locaux. Les
quelquefois comme une sorte d’attestation de devoir magistrats et les décurions sont peu représentés.
accompli. Il n’est pas rare d’y lire que le dédicant a Les sévirs, les vétérans ou les soldats et les
agi en tant qu’héritier ou selon les prescriptions du grands commerçants occupent une bonne place,
testament (ex testamento). Le défunt se contentait principaux destinataires des mausolées, des

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autels monumentaux ou des grands sarcophages. écrasé par l’effondrement de sa maison en flammes
Quelques-uns pourtant se sont contentés de pierres alors qu’il tentait d’y récupérer son argent.
tombales fort modestes : ainsi, le décurion des La richesse de ces textes en fait ainsi une mine
Lingons T. Tincius Alpinus ou le vétéran thrace de la d’informations non pas seulement sur la mort, mais
Ière légion, T. Flauius Florus, qui occupait pourtant des aussi sur la vie de ces gens de Lugdunum désormais
fonctions importantes au service du procurateur de disparus, mais qui, comme ils l’espéraient eux-
Lyonnaise, dont les autels dépassent à peine 80 cm. mêmes, nous ont laissé une part de leur souvenir.
On pressent ainsi sans pouvoir la saisir entièrement
la place des volontés et même des destinées Orientations bibliographiques
individuelles dans les motifs qui président au choix A. Audin, Y. Burnand, Chronologie des épitaphes
de ces monuments. romaines de Lyon, REA, 61, 1959, p. 320-352.
Un autre trait présent dans ces textes funéraires F. Bérard, L’épigraphie lyonnaise, dans in Le Mer,
est l’adoption, à partir de la fin du IIe siècle et Cl. Chomer, Carte archéologique de la Gaule. Lyon
surtout dans la première moitié du IIIe siècle, de 69/2, Paris, 2007, p. 163-178.
ce style épigraphique riche, fleuri voire verbeux F. Bérard, Y. Le Bohec (éd.), Inscriptions latines
caractéristique de Lyon. Il passe par des superlatifs de Gaule Lyonnaise. Actes de la table ronde de
à teneur laudative ou affective, parfois jusqu’à novembre 1990, Lyon, 1992.
l’outrance. Cette prolifération répond sans A. Brelich, Aspetti della morte nelle iscrizioni
doute moins à un « appel à la pureté morale » sepolcrali romane, Bucarest, 1936.
déterminé par des croyances eschatologiques qu’à F. de Visscher, Le droit des tombeaux romains,
une évolution, sous forme de surenchère, dans la Milan, 1963.
rhétorique des épitaphes, autour de valeurs qui, à J.-J. Hatt, La tombe gallo-romaine, Paris, 1986
Rome, sont présentes dans le répertoire funéraire (2e éd.).
depuis l’époque républicaine. Certains textes se B. Mattsson, The ascia Symbol on Latin Epitaphs,
démarquent par l’accent qu’ils mettent sur des Göteborg, 1990.
aspects plus biographiques ou anecdotiques, par R. Turcan, Études d’archéologie sépulcrale.
exemple la mort d’une femme tuée de la main de Sarcophages romains et gallo-romains, Paris, 2003.
son mari impitoyable ou la fin atroce d’un Trévire,

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Dessin du bûcher reconstitué
Épitaphe de Clémasis. dans l’exposition.