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Dévor&tion du vit, dim&nche de l& vie

12 m%rs 2013
J"cques-Al"in Miller nous livre deux notes inédites du Sémin"ire
VI de J"cques L"c"n

L%c%n, Quene%u, Hegel, Kojeve


P%ris, le 10 m%rs 2013
Je cr&v&che pour pe&ufiner les notes « et &ssoci&tions » du Sémin&ire VI.
Donc, p&s de bl&-bl&. Je vous donne deux de ces notes, qui ét&ient &chevées
&v&nt lʼ&ff&ire K&div&r. L& première injection forcée mʼ& f&it lever l& plume.
En donn&nt l& première de ces notes, jʼespère encore que quelquʼun
mʼ&pporter& une solution meilleure ; l& mienne nʼest quʼun pis-&ller. L& seconde
est l& plus longue du livre : elle mʼ& poussé comme ç&, &g&cé que jʼét&is p&r
les sempiternelles références &pproxim&tives K Quene&u, K Hegel, K Kojève, K
L&c&n. Je me suis &perçu que moi-même je nʼ&v&is p&s une idée cl&ire et
distincte du thème. Cʼest f&it.
Du penem devoret &u Dim%nche de l% vie, je me suis permis un d&ns le titre de
ce blog, d&té dʼun dim&nche où je ne me l& coule p&s douce, p&s du tout.
 
Femin% penem devoret
L& sténogr&phie donne [femin% cur%m et penem devoret], leçon évidemment
f&utive. A f&ire v&rier l& forme de ces termes, et K les &ssocier de diverses
m&nières, je nʼ&i trouvé p&r Google &ucune m&xime littér&ire ou médic&le. Cʼest
en v&in que jʼ&i interrogé l& p&trologie l&tine, l& Psychop%thi% Sexu%lis, The
L%tin sexu%l Voc%bul%ry (J&mes Noel Ad&m, B&ltimore, 1982), et plusieurs
recueils de sentences. Cepend&nt, Google livre une occurrence et une seule
des deux mots contigus penem devoret : elle se rencontre d&ns le p&ss&ge
dʼune édition &llem&nde du K%m%sutr% (II, 9, 19) qui tr&ite du « congrès de l&
bouche », %up%risht%k%, sous l& forme ultime dite s%ng%r% (en
l&tin, devor%tio),où l& personne p&rten&ire introduit entièrement le membre viril
d&ns s& bouche pour le stimuler jusquʼK éj&cul&tion.
En tout ét&t de c&use, lʼ&ncienne tr&dition médic&le voul&it le l&tin qu&nd
ét&ient évoqués le sexuel, le s&l&ce, le sc&breux. En lʼocc&sion, l& formule
choisie p&r L&c&n renvoie s&ns &ucun doute K l& fell&tion, quʼil &ssocie
fugitivement &u to get my penis &v&nt de rejeter cette lecture. Il est possible
quʼil ne sʼ&gisse p&s ici dʼune cit&tion en bonne et due forme, m&is dʼune
&llusion &pproxim&tive.
Jʼ&i préféré donner d&ns le texte une leçon qui, K déf&ut dʼêtre complète, est
correcte ; elle signifie que l% femme %v%le ou gobe le pénis.
 
Voir R%ymond Quene%u
L&c&n sʼest référé plusieurs fois &u rom&n de Quene&u, Le Dim%nche de l%
vie (G&llim&rd, 1952), y voy&nt lʼillustr&tion de ce qui &ttend lʼhomme qui ser&it
p&rvenu &u « s&voir &bsolu » sʼil exist&it, d%s %bsolute Wissen, ét&pe
termin&le du p&rcours de l& Phénoménologie de lʼEsprit de Hegel (1807).
Il ne f&it p&s de doute que le rom&n de Quene&u est truffé dʼindices et
dʼ&llusions renvoy&nt K cet ouvr&ge, dont l& présence est const&nte d&ns
lʼenseignement de L&c&n — spéci&lement sous les espèces de l& f&meuse
di&lectique dite du m&ître et lʼescl&ve dont Kojève & f&it l& m&trice de
lʼensemble. Il est bien connu que L&c&n et Quene&u suivirent le sémin&ire que
Kojève cons&cr& K l& Phénoménologie de 1933 K 1936. Quene&u en fut
lʼéditeur, sous le titre Introduction O l% lecture de Hegel (G&llim&rd, 1947).
Qu&nt K L&c&n, qui nʼét&it p&s prodigue de telles reconn&iss&nces, il dis&it de
Kojève « mon m&ître » (Le Tr%nsfert, p. ). Je ne vois K vr&i dire que
Clér&mb&ult quʼil &it &insi honoré, qu&nd il lʼ&ppelle d&ns les &ppel&nt Ecrits «
mon seul m&ître en psychi&trie » (p. ).
Selon L&c&n, le rom&n de Quene&u tourner&it donc en dérision lʼhomme du
s&voir &bsolu. Il évoque K ce propos « lʼ&vènement du f&iné&nt et du v&urien,
montr&nt d&ns une p&resse &bsolue le s&voir propre K s&tisf&ire lʼ&nim&l », et
&ussi « le repos repu dʼune sorte de septième jour coloss&l en ce dim&nche de
l& vie où lʼ&nim&l hum&in enfin pourr& sʼenfoncer le muse&u d&ns lʼherbe, l&
gr&nde m&chine ét&nt désorm&is réglée &u dernier c&r&t de ce né&nt
m&téri&lisé quʼest l& conception du s&voir. »
Cette interprét&tion nʼest p&s origin&le. Elle procède en ligne droite de Kojève.
Pour celui-ci, lʼ&ccession &u s&voir &bsolu et lʼ&pp&rition concomit&nte du «
S&ge » impliquent l& disp&rition de ce quʼil &ppelle « lʼHomme », l& fin de
lʼhistoire, et le retour K lʼ&nim&lité. A ses yeux, le rom&n de son élève Quene&u
décriv&it cet ét&t « post-historique » de lʼhum&nité, et il lʼ& f&it s&voir d&ns un
&rticle écrit peu &près l& sortie du rom&n (« Les Rom&ns de l& s&gesse »,
in Critique, LX, 1952). Cet texte & m&rqué.
Or, cette doctrine du s&voir &bsolu est toute kojèvienne. Hegel nʼentend&it
nullement clore s& Phénoménologie sur cette ubuesque « fin de lʼhistoire » qui
dev&it inspirer K un chercheur &lors néo-conserv&teur un bestseller, The End of
History %nd the L%st M%n, The Free Press, 1992, &ussitôt tr&duit en fr&nç&is
chez Fl&mm&rion. Enthousi&smé p&r l& chute du mur de Berlin et l& disp&rition
de lʼUnion soviétique, Fr&ncis Fukuy&m& &v&it &lors prophétisé « the
univers%liz%tion of Western liber%l democr%cy %s the fin%l form of hum%n
government ».
A l& fin de l& Phénoménologie comme science de l& conscience, « se dég&ge
le s%voir pur, comme l& vérité dernière et &bsolue de cette conscience »,
l&quelle « se libère de son immédi&teté et de s& concrétude », écrit Hegel
d&ns L% Science de l% logique. Comme le soulignent Gwendoline J&rczyk et
Pierre-Je&n L&b&rrière, dont je suis ici l& précieuse &n&lyse, le s&voir &bsolu
est plutôt un « nive&u dʼintelligibilité » où l& conscience surmonte son
du&lisme, ce qui permet K l& contingence de trouver s& pl&ce d&ns lʼélément du
concept (De Kojève O Hegel, Albin Michel, 1996, p. 221, et lʼensemble de l&
conclusion).
Dʼ&utre p&rt, si Le Dim%nche de l% vie se réfère K l& Phénoménologie de
lʼEsprit, lʼexpression même figure d&ns lʼEsthétique de Hegel, K l& fin du
ch&pitre cons&cré K l& peinture (p. 317 du tome II d&ns lʼédition du Livre de
poche, 1997), &uquel est emprunté lʼexergue du livre : « … cʼest le dim&nche de
l& vie, qui nivelle tout et éloigne tout ce qui est m&uv&is ; des hommes doués
dʼune &ussi bonne humeur ne peuvent être foncièrement m&uv&is ou vils. »
Ce p&ss&ge est prélevé sur les éloges solidement ét&yés que Hegel prodigue
&ux Holl&nd&is protest&nts, v&inqueurs du « despotisme cléric&l et
mon&rchique de lʼEsp&gne ». Il sʼ&git selon lui dʼun peuple K l& fois héroïque,
probe et modeste, qui se dress& « s&ns cr&inte en f&ce des monstrueuses
prétentions de l& domin&tion esp&gnole sur l& moitié du monde ». P&r l&
peinture, cette popul&tion « veut jouir une seconde fois de cette existence,
&ussi forte quʼhonnête, s&tisf&ite et joyeuse. » Lʼexpression « le dim&nche de
l& vie » figure ég&lement d&ns lʼintroduction &ux Leçons sur l% philosophie de
lʼhistoire : cʼest le jour du Seigneur, qui nous permet de « nous cons&crer K ce
qui est Vr&i, et K le porter K l& conscience » (cité d&ns lʼédition de l& Pléi&de
des Œuvres complètes de Quene&u, tome III, 2006, p. 1678).
L& symp&thie de Hegel pour lʼinstitution du dim&nche de l& vie et pour l&
bourgeoisie holl&nd&ise, industrieuse, cour&geuse, s&ns orgueil, ne f&it donc
&ucun doute, non plus que celle de Quene&u pour ses personn&ges, « des
petites gens, m&is p&s des imbéciles », dit-il d&ns une interview (citée d&ns l&
Pléi&de, p. 1674). D&ns Lʼœil écoute, Cl&udel & lui &ussi p&rlé de l& peinture
holl&nd&ise d&ns des termes ch&leureux, et Rol&nd B&rthes y & lu « toute
lʼhistoire &menée K son propre mystère » (in Ess%is critiques, Seuil, 1964, p.
28).
Ces sentiments positifs contr&stent &vec le mépris dont Kojève et L&c&n
&cc&blent les personn&ges du Dim%nche de l% vie. F&ut-il y voir une ré&ction
&ristocr&tique K lʼendroit de ces « petites gens » dont Quene&u sʼest f&it le
rom&ncier, et dont il p&rle &vec tendresse ? L& chose est plus compliquée, et il
f&ut ici disjoindre les trois compères.
Kojève ne pouv&it se sentir &vec le peuple rebelle que décriv&it Hegel d&ns
lʼEsthétique. Il ét&it, si je puis dire, un Impéri&l. Lʼ&dmir&tion quʼil port&it &u
m&réch&l St&line est bien documentée, et il rêv&it pour l& Fr&nce dʼun Empire
l&tin. Les &mbitions des H&bsbourg ne lui p&r&iss&ient cert&inement p&s,
comme K Hegel, monstrueuses.
Quene&u, et non p&s Kojève, que je s&che, est celui qui & m&licieusement
opéré une symphyse entre dim&nche de l& vie de et s&voir &bsolu, entre le
ch&pitre « peinture » de lʼEsthétique et le ch&pitre VIII de l& Phénoménologie. Il
& p&r ce bi&is inscrit le petit peuple de ses rom&ns d&ns l& geste gr&ndiose de
son m&ître s&rdonique, devenu membre de l& h&ute &dministr&tion du M&rché
commun.
Qu&nt K L&c&n, l& notion de s&gesse, promue p&r Kojève d&ns Critiquecomme
un ét&t de « p&rf&ite s&tisf&ction (…) &ccomp&gnée dʼune plénitude de l&
conscience de soi » ne pouv&it que lui répugner. Lʼ&bsence de division, que ce
soit d&ns le sujet, le s&voir, ou l& s&tisf&ction, ét&it contr&ire K ses vues les
plus const&ntes. Le présent Sémin&ire en témoigne de f&çon éminente :
H&mlet, fils de roi qui f&it le fou, est K lʼopposé de V&lentin Brû, V&lentin «
cons&cre ses v&stes loisirs, dit pl&is&mment Kojève, K lʼidentific&tion du né&nt
de s& certitude-subjective &vec le Né&ntissement de lʼÊtre-en-soi temporel ».
H&mlet, lʼ&ff&irement où le précipite son incertitude se déploie d&ns l&
dimension du l&ng&ge, et le temps &vec lequel il est &ux prises nʼest p&s « en-
soi », m&is « pour-&utrui », réglé sur lʼheure des &utres, dit L&c&n. Avec
H&mlet, Sh&kespe&re renouvelle le héros tr&gique, t&ndis que Quene&u &
inc&rné le S&ge kojévien d&ns le sold&t Brû.
Homm&ge &u m&ître ? Ou s& dérision ? L& question &ur&it depuis longtemps
été posée si Kojève, qui publi&it peu, ne sʼét&it précipité K bénir lʼœuvre. M&is
ce S&ge ét&it déjK une dérision de Hegel p&r son comment&teur.
L&c&n & rep&rlé plus t&rd du Dim%nche K son sémin&ire. M&is jʼ&i &ssez dit.