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Littérature

Lire l'Idiot de la famille ?


Cl. Burgelin

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Burgelin Cl. Lire l'Idiot de la famille ?. In: Littérature, n°6, 1972. Littérature. Mai 1972. pp. 111-120;

doi : 10.3406/litt.1972.1959

http://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1972_num_6_2_1959

Document généré le 01/06/2016


Claude Burgelin, Lyon II.

LIRE « L'IDIOT DE LA FAMILLE » ?

« L'idée ne me vint pas qu'on pût écrire pour être


lu [...] Je voulais des obligés et non pas des lecteurs. »
J.-P. Sartre, les Mots.

2.136 pages. Un Himalaya verbal dresse devant moi ses kilos de papier.
Aussitôt je cherche mes prises : par quelles voies puis-je le gravir et quels
sommets dois-je conquérir? Partirai-je à la recherche de Flaubert ou à
celle de Sartre? Est-ce plutôt l'application d'une méthodologie patiemment
mise en œuvre que l'on m'invite à observer? Vais-je poursuivre la lecture
de Questions de Méthode ou, puisqu'il m'est raconté comment un écrivain
a vécu et dialectisé ses premiers rapports au monde et au langage, celle
des Mots?
Le problème immédiat que pose l'Idiot de la Famille me semble être
celui des conditions de sa lisibilité. Non bien sûr que ce livre soit « illisible »
parce que trop abstrait ou filandreux. Au contraire, le « plaisir » du
consommateur de littérature se trouve à maintes reprises assouvi et, dans
l'ensemble, le lecteur ne peut qu'admirer le spectacle de ces dialectiques bien
huilées qui s'enclenchent les unes les autres. En m'interrogeant sur les
conditions de lisibilité de cet ouvrage, j'entends poser la question suivante
comment est-il possible de me situer par rapport à cette prolifération de
mots et de concepts? Quel est le statut de lecteur auquel Sartre me convie?
Cette interrogation sur la lisibilité de l'Idiot de la Famille me semble
devoir d'autant plus être posée que ce livre, il faut bien le reconnaître, n'a
pas été lu très attentivement. Depuis qu'il a paru au printemps 1971,
combien de lecteurs a-t-il eus? Posons crûment la question : y a-t-il
aujourd'hui en France plus de deux cents personnes qui aient lu intégralement
l'Idiot de la Famille? En une période où des ouvrages de critique peuvent
susciter des débats passionnés, quelles recherches, quelles controverses ce
livre a-t-il fait naître? Troublante question si l'on songe à l'influence qu'avait
naguère encore le moindre texte de Sartre.
Pourquoi cette fuite du lecteur? 2.136 pages d'analyses et
d'explications de textes, c'est, bien sûr, eu égard à ce que sont nos conditions
actuelles de lecture, proposer une gageure. En outre, aucun point de repère
extérieur n'est indiqué pour tailler des passages dans ce maquis. Sartre
aurait-il inconsciemment voulu que son livre fût impossible à lire? Deux
symptômes corroboreraient cette hypothèse : l'absence d'index, de quelque
nature qu'il soit, et la débilité de la table des matières. Tenter de retrouver
le détail de telle ou telle analyse, c'est à chaque fois risquer la noyade.

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Pourquoi, une fois l'édifice construit, les corridors n'ont-ils pas été éclairés?
Pourquoi cet acte manqué?
Mais ce n'est sans doute point dans cette surabondance verbale qu'il
faut chercher la clé du relatif insuccès de l'Idiot de la Famille. Si échec il
y a, cela vient probablement de ce qu'a priori le lecteur ne sait trop que
faire de ce livre. Est-ce pour répondre à ce malaise que, dans une interview
au Monde, Sartre a suggéré qu'on le lise comme un « roman vrai », formule
qui oblige le lecteur à opérer lui-même la synthèse entre les registres
apparemment contradictoires du romanesque et du vrai? Reste à savoir si le
lecteur n'est pas mis ainsi dans une situation de porte-à-faux exactement
intenable.
Donner à lire un « roman vrai » ne place pourtant pas nécessairement
le lecteur au cœur d'une contradiction insoluble. On ne saurait, par exemple,
poser le problème de la lisibilité des Mots, qui sont et ne peuvent être qu'un
roman vrai. C'est là en effet le paradoxe constitutif de tout écrit
autobiographique de ne pouvoir qu'être reconstruction imaginaire (roman) à la
recherche d'une vérité sur soi qui pour être inaccessible, n'en est pas moins
exigence. Il en va tout autrement ici.
En effet, lorsqu'à la première ligne de la Préface j'apprends que
« l'Idiot de la Famille est la suite de Questions de Méthode », on me confère
un certain statut de lecteur qui m'incite à me situer dans un processus de
compréhension rationaliste et dialectique. Et effectivement, dans la
meilleure tradition de l'hégélianisme universitaire, Sartre tente de donner au
corpus des écrits de jeunesse de Flaubert le maximum de cohérence et de
signification, multipliant et dialectisant les informations (souvent fondées
sur des documents inédits) avec une scrupuleuse attention à la lettre et
à la datation des textes. Preuves et raisonnements s'accumulent : ma
situation de lecteur est clairement définie.
Mais cette situation se révèle vite instable. Alors même que viennent
d'être appliquées avec rigueur les règles du jeu objectiviste, je me retrouve
en pleine affabulation. Le plus insoutenable est sans doute la
prétention de totalisation : « Reconstituer dans toutes ses phases le
mouvement dialectique par lequel Flaubert se fait progressivement l'auteur-
de-« Madame Bovary » » (p. 659). Toutes ses phases? Ne serait-ce que sur
l'enfance de Flaubert, l'information ne peut à l'évidence qu'être lacunaire.
Or, même lorsque les renseignements font défaut, Sartre continue à faire
fonctionner les mécanismes de la démonstration positiviste, mais cette
fois-ci à vide. Certains exemples sont criants. Ainsi la relation de
l'apprentissage de la lecture par Flaubert, thème qui va fournir au mythe son axe :
le petit Gustave, incapable d'apprendre à lire, apparaîtrait comme « l'idiot
de la famille » et entretiendrait en conséquence de difficiles rapports avec
les mots sa vie durant; or, l'unique référence est un texte de la nièce de
Flaubert, qui ne peut connaître les « faits » que par ouï-dire, et dont Sartre
ne cesse par ailleurs de souligner qu'elle a trituré ou truqué les informations
ou les textes qu'elle détenait. Le « roman » apparaît encore plus nettement
dans le chapitre consacré à la mère : lorsque Sartre nous dit ce que furent
ses sentiments lors de la disparition des garçons qu'elle mit au monde entre
Achille (l'aîné) et Gustave, lorsqu'il nous suggère qu'elle ne fit pas grand
chose pour leur permettre de vivre, lorsqu'il évoque les soins qu'elle donna
à Gustave nourrisson, lorsqu'il nous parle des étreintes du couple parental,
le vertige prend le lecteur.
Le mythe est d'ailleurs presque avoué. Il faut bien sûr faire un sort
à la seule page où Sartre, parlant du nourrisson que fut Flaubert, ne masque
point la fragilité de son propos : « Je l'avoue : c'est une fable. Rien ne prouve

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qu'il en fut ainsi (...) mon récit convient à des nourrissons, non pas à Gustave
en particulier. N'importe, j'ai voulu le mener à bout pour ce seul motif :
l'explication réelle, je peux m'imaginer sans le moindre dépit qu'elle soit
exactement le contraire de celle que j'invente; de toute manière, il faudra
qu'elle passe par les chemins que j'indique et qu'elle vienne réfuter la mienne
sur le terrain que j'ai défini : le corps, l'amour. » Que le terrain soit le vrai,
qui en disconviendrait? Mais si les chemins tracés sont aberrants?
La façon même dont Sartre prend la parole pour faire revivre Flaubert
me met en porte-à-faux : « Gustave comprend que... Gustave s'aperçoit
que... » On songe à ces romanciers du siècle dernier qui régnaient dicta-
torialement sur la conscience de leurs personnages. Que dénotent cet
usage du prénom et ce ton affirmatif? Je suis en plein roman. Un roman
vrai? Peut-on manier conjointement langage romanesque et langage idéo-
logico-scientifique X1
Cette contradiction, Sartre l'a résolue par le recours à une notion
empruntée à la critique anglo-américaine, celle d'empathie, qui définirait
la relation de Sartre à Flaubert. Le concept est commode et suggestif,
mais n'est guère un concept : comment Sartre peut-il se glisser dans
Flaubert? Quelle est la notion du moi sous-jacente à un tel principe? Requiert-on
par contre-coup que je me glisse dans Sartre se glissant dans Flaubert?
Comment enfin situer le recours à l'empathie, à la subjectivité par
rapport aux méthodologies issues des sciences sociales dont Sartre se réclame?
Dans la présentation imprimée sur sa jaquette, le projet de l'Idiot de la
Famille est défini comme « l'intégration de la psychanalyse et du marxisme
au sein d'une anthropologie nouvelle qui parvient à rendre compte de
l'homme — d'un homme — dans sa totalité ». Même si on accepte de
réduire aussi schématiquement l'anthropologie sartrienne à un
conglomérat de marxisme et de psychanalyse, nous trouverions-nous en présence
de cette synthèse méthodologique sur laquelle achoppent la plupart des
chercheurs, la convergence étant ici cherchée non au niveau de l'œuvre
(comme dans 5/Z), mais de l'auteur? Or, du côté de chez Marx comme du
côté de chez Freud (cf. les articles de P. Barbéris et de M. Robert dans le
Monde du 2 juillet 1971), on n'a point reconnu Sartre pour l'un des siens.
Cette belle architecture s'écroulerait-elle par défaillance des maîtres-piliers?
Indiscutablement, des éléments fondamentaux de la méthodologie
marxiste sont mis en œuvre. Que tous les personnages soient définis par
leur être-de-classe historiquement situé, que les comportements
individuels soient toujours dialectisés en fonction de cet être-de-classe, qu'il
y ait un effort très précis pour replacer les divers personnages en cause à
l'intérieur des différents courants en remous à l'intérieur de la bourgeoisie
(ainsi, par exemple, le père Flaubert est très exactement situé comme un
personnage représentatif d'une bourgeoisie en ascension, mais qui s'éloigne
des milieux capitalistes d'affaires, qui, eux, misent sur l'industrialisation
et les banques, et demeure attaché à ses origines terriennes et à la
propriété foncière, de même que sa pratique médicale, efficace et passéiste
tout à la fois, reste inspirée du mécanisme scientiste, hérité du xvme siècle),
tout cela est peu contestable. En ce sens, il s'agit d'une des études les plus
suggestives de marxisme « appliqué » que nous ayons, décrivant de manière
frappante la façon dont chaque individu reflète les contradictions de sa
situation à l'intérieur de sa classe. Mais, dans la mesure où le jeu des forces
sociales est mis en lumière essentiellement au niveau des conduites
individuelles, le faisceau se concentre sur des données qui se rapprochent
1. La contradiction est parfois insoutenable, comme c'est le cas lorsque Sartre,
analysant Pépilepsie de Flaubert, ne veut la voir que comme une conduite hystérique.

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LITTÉRATURE NQ 6 8
d'une psychologie du comportement, terrain sur lequel Sartre est à
l'évidence le plus à l'aise. Le plus souvent en effet, dans cet ouvrage si disert
sur les attitudes individuelles, les données socio-historiques ne sont brossées
qu'à grands traits. Ainsi individualisés, les comportements de classe tendent
à se théâtraliser, schématisés en des jeux d'opposition marqués à traits
énergiquement appuyés.
C'est donc souvent de Michelet plutôt que de Marx qu'on invoquerait
le patronage, même si le volontarisme marxiste est indéniable. Le mythe
de la « résurrection de la vie intégrale du passé » n'est pas loin du projet
totalisateur de l'auteur de Questions de Méthode. Sartre sait admirablement
faire vivre les « universels singuliers » que sont les individus, dynamisant
de l'intérieur les comportements, faisant sentir l'impulsion des forces
externes qui les déterminent, sachant animer les processus par lesquels les
individus « concrétisent » dans leur vécu les idéologies qui les portent. Ce
sens de la synthèse psycho-historique, qui donnait tout son souffle à la
Préface à.' Aden-Arabie, se retrouve dans la façon dont est évoquée la crise
de la jeunesse post-romantique — peut-être parce que l'histoire se voit
sollicitée de façon suggestive. L'agitation dans les lycées sous Louis-Philippe
est vue à travers le filtre de la France pompidolienne. Lorsque Sartre écrit
à propos de ces lycéens : « Ils savent que la bourgeoisie règne et qu'ils sont
vaincus : donc ses idées sont vraies, ses valeurs sont justes, ses actes efficaces;
c'est elle, le sujet de l'histoire, la réalité. Que faire sinon se soumettre ou
s'irréaliser? » (p. 1388), n'est-ce pas la démobilisation de la jeunesse
universitaire après la crise de 68 qui nous est ici évoquée?
Venons-en à l'approche psychanalytique. Il est étrange de constater
que la méthode de Sartre, qui n'a jamais tu ses réserves à l'égard de la
notion d'inconscient, puisse être apparentée à la psychanalyse. Certes, la
psychologie sartrienne est freudianisée dans son vocabulaire. Mais l'idée d'un
pouvoir souverain de la conscience, qui choisirait ses conduites comme en
connaissance de cause, n'est jamais mise en question. Or, dans l'Idiot de
la Famille, les comportements sont plus que choisis, ils sont joués et
théâtralisés. Les thèmes du retournement, du truquage surgissent constamment.
Nul personnage n'échappe à l'hystérie. Plus fondamentalement, c'est
l'ambition totalisatrice, qui va à rencontre du projet psychanalytique,
qu'il faut contester. « Bien loin qu'elle croie pouvoir connaître l'adulte à
partir de l'enfant des biographies, la psychanalyse se propose de retrouver
dans l'homme l'enfant qu'il ne sait plus avoir été et dont ni du dehors ni
du dedans personne ne peut recomposer les traits sans une méthode
appropriée », écrit Marthe Robert 2. Et Sartre n'hésite pas à « construire
hardiment là où les faits s'obstinent à manquer ».
Ce qu'il analyse, ce sont donc au mieux les jeux de l'imaginaire de
Flaubert, ce n'est nullement ce que recherche une démarche freudienne,
à savoir la façon dont, à travers l'histoire de l'individu, ont été symbolisées
un certain nombre de relations fondamentales. Comment la triangulation
des rapports enfant-figure paternelle-figure maternelle est vécue
symboliquement, comment donc a été résolue la crise de l'Œdipe ou quels conflits
sa non-résolution a fait naître, ce sont là toutes questions que Sartre
refuse de poser. En ce sens, son ouvrage est le plus anti-psychanalytique
qui soit. Dans la structuration de la personnalité de Flaubert qu'il propose,
la relation œdipienne est totalement absente. On ne s'étonnera plus alors
de cette phrase — étrange effet de retournement et de censure — que la
vie et l'œuvre entière de Flaubert contredisent : « (On) comprendra facile-

2. Le Monde, 2 juillet 1971.

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ment que le lien du petit Gustave à sa mère n'ait jamais été déterminant 3. »
<r Que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui? » Peut-on bâtir de nos
jours une anthropologie en se passant de Freud? Que signifie « totaliser »
dans ces conditions? Accepter la théorie freudienne, c'est admettre l'idée
de failles dans le savoir. C'est là justement la béance que Sartre veut combler.
C'est dans cette fuite éperdue devant la psychanalyse qu'il faut, me semble-
t-il, chercher le secret de la massivité et de la problématique lisibilité de
cet ouvrage. Cet Himalaya verbal se dresse comme un barrage contre Freud.
L'obsession de la totalisation, de la cohérence surdéterminée prend tout
son sens par rapport à ce refus de l'inconscient. « Que l'enfance, comme
le dit encore M. Robert, domaine de l'oubli et du refoulement, reste pour
la pensée consciente un livre rigoureusement scellé », Sartre le récuse et
l'hystérie, la simulation, le pithiatisme (avec toutes les implications morales
suggérées par ce mot) suffisent pour rendre compte d'une conduite. Alors,
pour satisfaire à son exigence de cohérence totalisante, Sartre aura beau
accumuler analyses sur synthèses, ce Moloch ne sera jamais rassasié.
L'entassement des pages et des concepts fait vainement barrage aux trouées
de l'inconscient, alors même que la prolifération de ce discours hyperdia-
lectique, hyp ersigni fiant, tourne peu à peu au cancer verbal.
« Moi : vingt-cinq tomes, dix-huit mille pages
de texte (...) Mes os sont de cuir et de carton, ma chair
parcheminée sent la colle et le champignon, à travers
soixante kilos de papier, je me carre, tout à l'aise. »
J.-P. Sartre, les Mots.

2.136 pages de paroles pour empêcher l'instance qui a pouvoir sur la


parole de parler. Néanmoins, elle parle, sinon de Flaubert, du moins de
Sartre. En ce sens, l'Idiot de la Famille ne peut que renvoyer aux Mots.
La laconique autobiographie et la longue rumination sur Flaubert traitent
d'un même sujet 4, celui-là même auquel s'intéresse la psychanalyse : la
relation d'un individu au langage.
On retrouve ici toutes les ambiguïtés de l'empathie érigée en méthode.

3. Questions de Méthode, Gallimard, coll. Idées, p. 89. Faut-il rappeler que Flaubert
a vécu cinquante ans de sa vie auprès de sa mère, dans sa maison, que le soi-disant
« grand-amour » de sa vie aura été pour une femme de vingt ans plus âgée que lui
(Mme Schlésinger), que le thème de l'échec de la relation amoureuse revient obsessionnel-
lement chez lui, que le thème d'un rapport amoureux aux connotations incestueuses
(le jeune homme et la femme sensiblement plus âgée) revient sans cesse dans son
œuvre (Henry et Mme Renaud dans la première Éducation, Frédéric et Mme Arnoux
dans la deuxième, Léon et Emma dans Madame Bovary, qu'enfin dans la Légende de
saint Julien l'Hospitalier, on voit le héros tuer ses parents en train de coucher dans son
lit conjugal? Comment, dans ces conditions, passer « l'Œdipe » de Flaubert sous silence?
4. Il faudrait analyser en détail la brévissime Préface de l'Idiot de la Famille.
La question initiale — « Que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui? » — devient :
« Que savons-nous, par exemple, de Gustave Flaubert? ». Élucidant ce « par exemple »,
Sartre invoque trois motifs : 1° « Le sentiment d'un compte à régler » (lequel?), en
raison d'une « antipathie », qui s'est ensuite modifiée. La première raison est donc
d'ordre autobiographique; 2° Flaubert permettait d'étudier aisément «le rapport de
l'homme à l'œuvre » — on retrouve ici la justification du projet autobiographique;
3° Flaubert offrait un matériau de choix, car dans ses premières œuvres et sa
correspondance, « on croirait entendre un névrosé parlant " au hasard " sur le divan du
psychanalyste ». Mais au moment où Sartre se veut psychanalyste (?), dans la mesure
où c'est lui qui fait parler Flaubert, il se retrouve en position d'analysé. A chaque fois
qu'il veut se justifier de parler de Flaubert, son discours se recentre sur lui et devient
parole autobiographique.

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Les problèmes que l'existence et la littérature ont posés à Flaubert et à
Sartre (statut social et éthique de l'écriture, dialectiques du réel et de
l'imaginaire) tendent à s'identifier. Flaubert est sartrisé sitôt qu'abordé,
parlé par les mots de Sartre, dissous dans le tissu verbal sartrien, investi
du dedans. Les biographies se confondent 5. Est-ce le jeune scribe des Mots
ou l'auteur de Novembre qui « utilise sa constitution pithiatique pour
réinventer l'art d'écrire » (p. 1924)? Est-ce Flaubert ou le héros de la Nausée
qui « mijote dans sa fade contingence » (p. 1232)?
Bienfaits ou méfaits de l'empathie? Lecteur, j'oscille et ne parviens
point à surmonter la contradiction. Parfois m'irritent ce déplacement du
discours et cette subversion méthodologique. Que Sartre n'ait pas essayé
de situer sa lecture, que, sans proposer un statut de l'empathie, il nous
l'ait désignée « comme seule attitude requise pour comprendre », comme
si cela allait de soi, sans dire qui en lui comprend qui, en escamotant les
contradictions qui ne peuvent manquer de provenir de ce glissement ambigu,
comment l'accepter? Et le soupçon me vient concernant cette totalisation.
Chacun sait que le meilleur moyen pour occulter le réel, c'est d'utiliser
comme paravent des signes de réel. Sartre n'a-t-il alors accumulé cette
fantastique documentation et ce volumineux faisceau d'analyses que
pour mieux se redire soi délicieusement, longuement, deux-mille- cent
trente-six-paginalement? Quel dangereux supplément à l'entreprise
autobiographique!
Mais mon attitude de lecteur se fait parfois tout autre. J'entre au
contraire de plain-pied dans cette nouvelle problématique de
l'autobiographie que Sartre esquisse ici. Après que Marx et Freud ont ruiné une
représentation de l'individu héritée de l'idéologie bourgeoise (l'idée d'un
sujet autonome, maître de son langage, capable de rendre compte de son
histoire dans un discours autobiographique), l'entreprise littéraire qui vise
à dire la genèse de soi en essayant de cerner ce que l'on croit avoir été sa
« vérité », doit nécessairement passer par d'autres cheminements. Si l'homme
est un « universel singulier » (Hegel et Sartre dixerunt), on ne peut parler
de sa singularité qu'à proportion qu'on appréhende en soi autrui et tout le
réel social et historique qui nous conditionne. Saisir soi-même l'unité de
sa conscience désagrégée et de son histoire insaisissable, c'est tenter
d'utiliser tous les modes de connaissance de l'homme existants et de les totaliser.
On ne peut se dire qu'en passant par le discours sur autrui :
l'autobiographie passe par l'anthropologie. Que se dire soi signifie une réflexion
critique sur la société et les moyens de connaissance que nous en avons, qu'on
ne puisse se dire véritablement qu'en excentrant au maximum le discours
sur soi, tout cela ne peut, par une dialectique réciproque, que renouveler
le discours critique, qui en reçoit de nouvelles résonances. En effet, la forme
d'écriture la plus intimiste, la plus égocentrée, rejoint celle qui cherche à
faire le plus abstraction du sujet écrivant en essayant perpétuellement
d'atteindre une objectivité au statut toujours instable. Les extrêmes se
rejoignent, les fausses frontières s'abattent, les pratiques littéraires
s'unifient pour mieux dessiner un champ du savoir toujours plus décloisonné
et toujours plus vaste — et c'est ce qu'illustrerait l'Idiot de la Famille.
Deux lectures contradictoires? Reprenons le problème par d'autres
voies.

5. Surprenant effet d'identification : telle l'Anne-Marie des Mots, Mme Flaubert


ne devient-elle pas « la sœur cachée de ses fils » (p. 95)?

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« On écrit pour ses voisins ou pour Dieu. Je pris le
parti d'écrire pour Dieu en vue de sauver mes voisins. »
« Ma conscience est en miettes, tant mieux. »
J.-P. Sartre, les Mots.

Discours déplacé, autobiographie mal déguisée, argumentation


truquée, psychanalyse tronquée, textes sollicités, totalisation manquée... à
coup sûr. Mais que signifient de telles « accusations »? Ici encore, c'est bien
une question de méthode qu'il faut poser. Tous ces griefs ne sont-ils pas
formulés au nom de l'idée implicite d'une parole critique « vraie », où le
discours trouverait son « vrai » centre, où l'autobiographie serait exclue,
le texte lu dans sa « vérité », la totalisation achevée? Par ses outrances
mêmes, l'ouvrage de Sartre ne nous oblige-t-il pas à nous débarrasser des
relents du plus faux des positivismes?
Lire les Discours de Rousseau, c'est non point chercher des faits
historiquement exacts sur les origines de notre civilisation, mais saisir, au travers
du mythe et grâce à lui, la réalité des mécanismes qui conditionnent notre
société. Là encore, c'est lire un roman vrai. Les philosophes du xvme siècle
se plurent à édifier des genèses idéales (origine du langage, de la propriété,
des institutions sociales), constructions idéologiques qui, même si elles se
voulaient parées des plumes du vrai, n'en étaient pas moins à l'évidence
des mythes — et ce passage par le mythe représenta un moment nécessaire
dans l'élaboration des sciences de l'homme. Or, c'est justement à une
entreprise de génétique, à laquelle nul auparavant ne s'était vraiment attelé,
que s'attache Sartre. Certes, la critique « biographique » a maintes fois
voulu retracer la genèse psychologique ou culturelle d'un futur écrivain,
dessinant à traits plus ou moins appuyés ce que furent ses premières
relations au monde. Mais il y avait toujours du contingent dans la façon dont
l'individu donné basculait dans l'écriture. C'est justement cette nécessité
que Sartre tâche de faire apparaître en s'efîorçant de nouer en une
dialectique contraignante les éléments psycho-sociaux qui déterminent l'être
au monde de quelqu'un dont toute l'existence va être définie par sa relation
aux mots.
« Ce n'est pas vrai... » On aurait pu adresser aux Mots la même critique,
s'exclamer que le petit Sartre n'a jamais été l'enfant qui nous y est décrit.
La rigueur de Sartre a été de ne point masquer qu'il ne restituait pas un
enfant « vrai » dans ses relations exactes avec son entourage; c'eût été à
coup sûr faire du faux. Mais en outrant et en déformant les traits — comme
Picasso dans ses portraits de femme — , en introduisant cet élément de
distanciation, il nous interdit d'oublier les contradictions inhérentes au « roman
vrai » qu'est toute autobiographie et de croire à la réalité de cet enfant. Il
nous a en revanche montré par cette fabulation sur son apprentissage de la
littérature quelles pouvaient être ses relations de sexagénaire à l'écriture.
En une époque où triomphent des problématiques de l'œuvre, qui
peuvent permettre plus aisément à des tentatives objectivistes (repérage de
structures, etc.) de se donner libre cours, Sartre nage donc à contre-courant.
Il cherche à retrouver une problématique de l'auteur, à un niveau où jamais
jusqu'à présent elle n'avait été posée. Dans la mesure où le problème en
cause est « comment devient-on écrivain? », l'œuvre est là pour éclairer la
biographie plutôt que l'inverse. Glissant du texte (donné délimité et précis)
aux avant-textes (tout ce qui a pu engendrer le texte, quelque hétérogènes

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que soient au départ ces déterminations, de la situation de la moyenne
bourgeoisie provinciale à la sexualité de Flaubert), Sartre ne peut que
progresser vers du conjectural, en particulier lorsque la distance entre texte
et avant-texte devient trop grande, comme c'est le cas pour les hypothèses
émises sur la petite enfance de Flaubert. Plus elle s'approfondit, plus la
génétique proposée ne peut qu'être idéale : « Je l'avoue, c'est une fable... »
II n'en saurait aller autrement.
Reste à déterminer le sens de cette construction mythique. Pourquoi
Sartre a-t-il poursuivi l'enquête commencée dans les Mots? Pourquoi
réfléchir si longuement sur la genèse d'un écrivain, qu'il s'appelle Flaubert
ou Sartre — question qui, à la limite, pourrait n'avoir qu'un intérêt anec-
dotique? Quelle est la nature du compte que Sartre a à régler avec l'enfant
qu'il prétend avoir été? Pourquoi ce besoin de tordre si obstinément le cou
au Flaubert qui sommeille en lui, ce Flaubert pour lequel « il n'y a qu'une
réalité absolue, l'Illusion » (p. 2048), pour lequel « le monde et le langage ne
sont des réels ni l'un ni l'autre, tous deux sont des imaginaires » (p. 1999),
pour lequel « la vérité est l'imaginaire » (p. 1964) et pour lequel le style n'est
que la « déréalisation systématique de la parole » (p. 1984), ce Flaubert
enfin pour lequel « la Littérature est le point de vue de la mort sur la vie »
(p. 2058)? Ce qui est en cause, c'est le choix de l'écriture, de l'irréel, du
non-immédiatement- vivant, pour tenter de retrouver les chemins du réel et
de la communication. La question est alors de savoir si, dans cette partie
de cache-cache dialectique, cet irréel qu'est la littérature rejoint jamais la
réalité. Question angoissante, qui dépasse les personnes de Flaubert ou de
Sartre, puisque ce qu'elle met finalement en cause, ce sont les pratiques
culturelles d'une civilisation fondée sur la lecture et l'écriture.
« Lire », « Écrire » : les deux chapitres qui découpent les Mots évoquent
un double apprentissage de la coupure d'avec la réalité. C'est donc le
pouvoir de ces pratiques et l'aliénation qu'elles engendrent qui est mis en
question. Lecture et écriture ne nous enferment-elles pas dans un univers
spécifique, qui, bien que mimant la réalité et nous en proposant des signes,
fonctionne en fait comme un rempart contre elle? La difficulté est que c'est
par le livre, par un roman vrai, mixture de réel et d'irréel, que Sartre
répond à cette question. Le lecteur se sent réenfermé dans ce dont on veut
le faire sortir. On songe à l'adage de Francis Ponge : « L'on ne sort pas des
arbres par des moyens d'arbres. »
Qu'une entreprise d'écriture comme celle de l'Idiot de la Famille
aboutisse à du roman, c'est la brèche que Sartre essaie de colmater, en entassant
du vrai, du positif, de la dialectique, de la totalisation. Les mailles du tricot
— une synthèse progressive à l'endroit, une analyse régressive à l'envers
— ne parviennent jamais à être suffisamment serrées. Tel ou tel type de
déterminations manquera toujours à l'appel : du sujet à l'histoire, de
l'histoire à l'œuvre, de l'œuvre au sujet, l'auteur, et le lecteur à sa suite, courent
sans fin d'un bout de la chaîne à l'autre. On se rapproche de Bouvard et de
Pécuchet, empilant notions, concepts et connaissances 6 et finissant par

6. Il y aurait plus d'un rapprochement à faire entre l'Idiot de la Famille et l'histoire


des deux « cloportes » qui, faute d'avoir écrit leurs Questions de Méthode, finissent par
buter sur les Mots. Que Flaubert, après avoir montré la vanité de la totalisation du
savoir, devienne l'objet d'une « somme », la chose prête à méditation. De toute façon,
l'itinéraire de Flaubert et celui de Sartre ont en commun une mise en question des
pouvoirs de l'écriture et d'une relation au monde fondée sur elle. Le cri de saint Antoine,
à la fin de la Tentation, après qu'ont tournoyé devant lui théologies et métaphysiques,
« être la Matière! », n'a-t-il pas pour écho chez Sartre, après que littératures, idéologies
et méthodologies ont dansé leur ballet dialectique, un peu implicite « être la praxis »?

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mettre en doute les possibilités mêmes du savoir. Certes, si les deux acolytes
perdaient dans leur combat contre l'incohérence, Sartre résiste et dialectise
à outrance les savoirs qu'il a totalisés. Mais devant cette dénégation d'une
incohérence possible, le doute saisit le lecteur sur la validité d'une démarche
qui se veut exhaustive et qui refuse de laisser des blancs dans sa
construction. C'est au moment même où Sartre veut signifier qu'il ne désespère pas
de la littérature (puisqu'il nous livre ici le plus long de ses romans, consacré
au demeurant à un autre romancier), que l'angoisse à l'égard des pouvoirs
réels de la littérature se manifeste le plus fortement. Ce logos nous
atteindrait-il surtout par le pathos qui le susciterait?
Est-ce un requiem pour l'humanisme défunt qui est célébré si
longuement devant nous? Le dernier des humanistes, qui a voulu maintenir une
philosophie de la conscience héritée de cet humanisme tout en l'insérant dans les
courants idéologiques qui l'ont détruite, cherche à dresser le bilan de son
entreprise d'écriture, donc de sa vie. On retrouverait ici la tradition médiévale
de la « somme » — infiniment élargie. A la fois Bildungsroman,
compendium de sciences humaines appliquées, autobiographie, commentaire
critique, mythographie, traité de philosophie, somme où triompherait
l'analytique au sein même de l'imaginaire, le romanesque au sein même de la
dialectique, somme tournoyante (pour caractériser l'Idiot de la Famille,
Serge Doubrovski a utilisé l'image éloquente de la toupie), à défaut d'être
totalisation stabilisée — recherche singulièrement parallèle à celle de
Montaigne qui, au terme d'un bouleversement culturel majeur, essaie de
synthétiser en un même discours la compréhension de son vécu et la réflexion
critique sur les idéologies qu'il a vu, en lui et autour de lui, surgir ou s'effondrer.
Mais l'ouvrage de Sartre nous semble davantage marquer un terminus
qu'offrir un tremplin, comme le fait celui de Montaigne. Cela est dû, entre
autres raisons, à ce que la somme sartrienne demeure discours fermé,
totalisation close, prise dans la chaîne de ses dialectiques, alors que les Essais se
voulaient discours ouvert, remettant perpétuellement en cause son acquis et
ses procédures.
Lecteur, j'en reviens toujours à la même contradiction. Certes, je ne
puis qu'admirer cette entreprise qui n'eut guère d'exemples et n'aura sans
doute point d'imitateurs, synthèse d'une partie non négligeable des
connaissances de notre temps, je ne peux qu'être pris par la vigueur de ce logos
abondant, jamais logorrhéique, mais toujours structuré et dense. J'admire,
avec ce que ce mot implique de distance, mais me sens exclu d'un statut critique
de lecteur. Ce livre reflète une pédagogie en forme de cours magistral d'antan,
parfaitement structuré, mais plus soucieux d'affirmer et d'enclore le savoir
dans des formalisations définies que de l'ouvrir par des pratiques qui
inscrivent cette réflexion dans un rapport intersubjectif, qui mettent en doute
perpétuellement la validité de ses propres démarches et qui permettent
ainsi au savoir de se restructurer sans cesse. Si le discours sartrien tient sa
force de se vouloir sans failles, c'est là où il manque précisément son but.
Discours parfois paranoïde dans sa prolifération structurante et dans sa mise
entre parenthèses du lecteur, parole étouffante qui enferme dans un
vocabulaire et des formules qui, pour suggestives qu'elles soient, finissent par ne
plus renvoyer qu'à elles-mêmes : par l'intermédiaire de Flaubert, Sartre
nous renvoie à Sartre et « que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui? »
renvoie à « que puis-je dire de moi? ».
Question insoluble, puisque les pouvoirs du logos ne sont mis en cause
qu'à l'intérieur du logos. Les mythes ou les conduites aberrantes qu'avec
violence et humour, Sartre dénonça lui-même dans les Mots (l'illusion de
l'impérialisme du discours littéraire, la pétrification de l'existence dans les

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mots, la fuite de la contingence et de la mort dans la littérature vécue comme
justification) sont ceux sur lesquels paradoxalement, se fonde l'entreprise
de l'Idiot de la Famille. Ce serait donc la recherche d'un salut que Sartre
poursuivait ici encore. En allant jusqu'au bout de la « damnation » de la
littérature, en vivant la totalisation, nouveau travail de Sisyphe, comme une
« expiation », est-ce toujours l'absolution de la même faute qui est demandée,
celle d'être un écrivain?
Nous voici en pleine mythologie religieuse et bien loin de la quête
anthropologique. Mais c'est bien là que se situe le débat. Fallait-il pour
répondre à l'interrogation : « que peut-on savoir d'un homme aujourd'hui? »,
étudier le cas Flaubert? Si la question est bien celle qui nous est posée, ne
fallait-il pas, comme le font les ethnologues, sortir de notre champ culturel
pour y chercher réponse. Dans la mesure où on reste dans le même espace
culturel, dans la même problématique de la parole et de l'écriture, la
tautologie n'est-elle pas une menace toujours présente? Sartre, à travers
Flaubert, dit Sartre. Peut-il en aller différemment?
Faut-il pour autant en déduire que Flaubert est le grand absent de ce
livre? Rien ne serait plus faux. Sartre a écrit sur lui le livre le plus
intensément herméneutique que nous ayons actuellement : jamais les textes de
jeunesse de Flaubert n'ont été interprétés avec autant d'attention, jamais
des thèmes comme ceux de la bêtise ou du comique n'ont été analysés avec
autant de profondeur dialectique, jamais la relation de Flaubert à l'idée du
salut et à Dieu n'a été étudiée aussi pertinemment (alors qu'elle a été si mal
traitée par des auteurs catholiques comme Mauriac ou Guillemin), parce
qu'expliquée avec précision en fonction des options idéologiques qui étaient
celles de sa famille et de son milieu social, jamais la problématique de
l'écriture et du style n'a été aussi vigoureusement replacée à l'intérieur même des
contradictions de sa Weltanschauung, jamais le Flaubert hystérique peintre
de l'hystérie n'a été aussi magistralement évoqué, jamais peut-être, enfin,
la crise de la jeunesse romantique n'aura été décrite de façon aussi
suggestive. Chaque fois qu'il s'agit de définir la façon dont Flaubert fait et vit tel
ou tel choix entre les idéologies qui le sollicitent, le propos de Sartre,
historique et dialectique, se fait très convaincant, quand il sait se fonder sur
les textes. Ce qui en revanche apparaît peu, c'est le Flaubert critique, celui
de l'Éducation sentimentale et de Bouvard et Pécuchet. Comment s'effectue la
genèse de ce Flaubert-là ne ressort guère (pour l'instant?) des analyses de
Sartre.
Sartre-Saint Thomas, Sartre-totalisateur, a, quand son
herméneutique se fait une dogmatique, échoué dans la communication qu'il pouvait
établir avec nous. Sartre-Saint Antoine, en proie aux tentations du doute
est infiniment plus convaincant. Dans la Tentation de saint Antoine, la
structuration, lourde dans sa cohérence disloquée, se fait écrasante, bien
que chaque bloc, isolé, brille d'un éclat irrécusable. L'Idiot de la Famille
susciterait le même verdict. Chaque interprétation du texte de Flaubert, ou
de la vie de Flaubert comme texte, dialectise admirablement le vécu, les
systèmes idéologiques qui le sous-tendent et l'écriture qui l'exprime.
Pourtant, l'ensemble accable; les pierres sont parfaitement taillées, mais le
ciment est en excès et les fenêtres sont bouchées. L'édifice est fortement
construit, mais, à la longue, on y meurt d'asphyxie. N'est-ce point la même
excessive confiance et la même excessive défiance à l'égard du langage
qu'il faut mettre en cause dans les deux cas?

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