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France, Janvier 2018

Loin des turpitudes et des postures chronophages qui n’améliorent les quotidiens de
personne, il nous semble que de savoir interroger notre histoire est une nécessité pour
définir nos perspectives d’avenir. La société se construit de sommes de petits riens qui
s’additionnent au gré de luttes sociales, progressives et humanistes que l’on peut rendre
remarquables. Il y a moins d’un siècle, une partie de la population accédait au droit de vote,
dépassant une discrimination séculaire; mais quels regards pouvons-nous en avoir
aujourd’hui ? C’est le sens de ce témoignage dépassant les frontières du temps…

Chère Suffragette,

Je t’écris cette lettre pour te demander conseil, toi la femme qui t’es battue pendant des
années pour que, moi, j’aie des droits et une reconnaissance dans la société.
Voilà plus de 100 ans, tu as commencé à te battre pour que les Françaises aient le droit de
vote. Et même s’il a fallu attendre la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ce droit, on l’a
eu.

Avec ce droit de vote, les Françaises sont entrées dans une nouvelle ère progressiste et a
enfin permis à la citoyenne de participer à la vie démocratique et d’obtenir une voix pour
défendre ses droits.

Mais la lutte, elle, n’était pas terminée : il a fallu du temps pour que les femmes puissent
gagner d’autres batailles et que le législateur vote des lois en notre faveur.
Et quand, moi, gamine, j’apprenais à l’école que tu étais descendue dans la rue, brûler ton
soutien-gorge, je pensais que moi adulte, ça serait magnifique d’être une femme.

Tu as lutté pour que tu puisses travailler sans l’autorisation de ton mari et tu as bien fait,
car travailler c’est aussi un épanouissement personnel. Tu as lutté pour que tu puisses
ouvrir ton compte bancaire sans l’autorisation de ton mari, afin que tu puisses disposer de
ton argent comme tu le souhaitais. Tu as lutté pour avoir droit à la contraception et à l’IVG
afin de disposer de ton corps comme tu le souhaitais.
Après toi, d’autres féministes ont lutté pour faire rentrer dans l’état d’esprit français que
la femme est l’égale de l’homme. Nous avons dû faire voter une loi sur la parité pour que
les femmes obtiennent une même représentation politique que les hommes : sans cette
protection législative, nous serions écartées de la vie politique. Une situation aberrante
qui reflète, hélas, notre triste réalité.

Aujourd’hui encore, les femmes à poste égal, ne peuvent prétendre aux mêmes salaires que
les hommes et sont écartées des postes à responsabilité : malgré toutes les lois votées en
faveur de l’égalité, la société peine à changer.

Malgré des avancées de nos droits, ma chère suffragette, je prends la mesure de leur
fragilité et de la tâche à accomplir pour parvenir à notre égalité.
Les mœurs sont tellement dures à changer : malgré le cri d’alarme des femmes pour n’être
« ni putes, ni soumises » ; malgré l’éclat statistique montrant qu’une femme meurt tous les
trois jours sous les coups de son mari, rien n’a changé.

Pis, la récente libération de la parole de la femme sur les agressions sexuelles a fait éclater
un constat effrayant : les femmes victimes de violence sont réduites au silence par la peur
et par le poids de notre société qui continue à banaliser la culture de l’agression sexuelle.
Comble de la situation ; certaines femmes ont remis en cause ces mouvements de
libération, les réduisant à une haine simpliste de l’homme. Certaines même ont
publiquement défendues les bienfaits du viol et du harcèlement sexuel.
Sommes-nous vraiment en 2018 ?

Tu sais pour moi être une femme de 2018, ce n’est pas être libre. D’abord, je suis jugée
sur mon corps et ce que j’en ai fait, notamment auprès des hommes : je ne peux être en
surpoids ou non-épilée, car l’homme trouve cela répugnant et ne daignera ni me regarder,
ni sortir avec moi. Pareil sur la tenue vestimentaire : il faut que tu sois « parfaite » même
dans ton intimité. Si tu ne portes pas de string, tu n’es pas « bonne » ! Mais ce
comportement hétérosexuel tend à se développer aussi auprès des homosexuelles : ces
dernières subissent les mêmes pressions !

Et quand dans la rue, dans les transports en communs, au boulot, au magasin, tu es bien «
habillée », maquillée, coiffée, tu te fais « branchée », importunée par certains hommes, qui
pensent que tu es à leur disposition, car tu es habillée comme ça. Ils t’abordent de manière
non respectueuse et si tu ne leur réponds pas (après tout, pourquoi même daigner les
regarder quand ils parlent comme ça ?...), ils te traitent de pute, de salope, de «
michtonneuse »,… ils essayent par les mots de te rabaisser comme une moins que rien
alors que toi, tu as juste envie d’être toi et épanouie dans ce que ton corps émane/irradie.

Quoique même si la nuit, tu rentres chez toi et que tu es en mode ni bien habillée, ni bien
coiffée, le fait de marcher la nuit, certains hommes te parlent de la même façon car juste,
tu es dans la rue, la nuit…

Je n’ai pas l’impression de m’épanouir en tant que femme du 21ème siècle. Sans cesse, je
dois me justifier et sur tout, même sur mes compétences au travail : parce que je suis une
femme, je dois fournir plus de travail et démontrer à mon supérieur que je travaille aussi
bien que mon collègue homme, qui a le même poste, mais en fait moins…
Quant au droit de vote pour lequel tu t’es battue, on régresse là-dessus ! De plus en plus
de femmes, soit ne votent plus (voter ça ne sert à rien dixit ces femmes), soit votent pour
des candidats qui remettent en question le droit de disposer de son corps, de sa liberté, en
prônant dans leur programme la suppression de l’IVG, de « favoriser » (favoriser est plus
doux que de forcer) les femmes à rester à la maison car c’est là où est leur place, etc. Et
là où on est censé avancer, on recule ma chère suffragette…

Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de regarder par-delà les fenêtres du monde et de


m’apercevoir que la défense de nos droits ne se limite pas à notre territoire. Quand je
pense que dans certains pays, telle que la Russie, au-dessus de 400 professions sont encore
interdites aux femmes, je frissonne. Si je fais dévier mon regard vers le Moyen-Orient, par
exemple en Arabie Saoudite ou en Iran, je suis peinée de constater que les femmes aient
besoin (encore) de la permission de leur mari pour divorcer ou doivent attendre plus
longtemps qu’eux (on parle de plusieurs années) pour la prononciation du divorce.
Lorsque je tourne la tête vers l’Amérique, je me heurte aux discours machistes du Président
des Etats-Unis et à la sous-représentation des femmes à des postes de direction. Plusieurs
pays en Amérique ont même été dans l’obligation de faire de la discrimination positive
pour inciter à l’égalité de la représentation pour leurs cadres féminins. La défense de nos
droits en tant que Femme est un plaidoyer dont tout le monde devrait se préoccuper.
J’imagine que tu dois avoir le même sentiment toi aussi, chère Suffragette, lorsque tu
regardes par-delà les océans.

Alors je ne sais plus où j’en suis, ni ce que je suis aujourd’hui. Je devrais me sentir
épanouie, être libre et heureuse de vivre dans une société progressiste mais en te racontant
mon quotidien, j’ai l’impression que non, que je ne suis pas moi-même et je ne trouve pas
ma place. Si toi, ma chère suffragette, toi qui était sûre de toi, qui a osé braver la société
patriarcale pour défendre tes droits car tu étais sage et mature, tu pourrais me guider, me
conseiller, m’orienter vers ce sur quoi je dois aller pour continuer malheureusement (je te
dis malheureusement car je ne trouve pas cela normal que la lutte doit continuer plus de
100 ans après), porter et défendre ton féminisme, alors réponds-moi et je ferai tout ce que
tu me diras.

Ma chère suffragette, sache que je pense souvent à toi,