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réhabilitations fracturant aussi bien l’espace urbain


que les solidarités. S’il y a de la nostalgie, elle
Le labyrinthe halluciné d’Alan Moore
PAR SÉBASTIEN OMONT (EN ATTENDANT NADEAU)
s’accompagne d’une foi profonde dans la vitalité
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 22 DÉCEMBRE 2017 de cette classe dont est issu Alan Moore. Et de
la conviction qu’en dépit des démolitions et des
transformations, le passé reste vivant dans le présent.

Alan Moore
Comme le titre ne le dit pas, Jérusalem est un
Alan Moore
monument littéraire dressé par Alan Moore à la gloire
En termes littéraires, cela va se traduire par une
de Northampton, sa ville natale. Sorti en août dernier,
représentation originale du temps. Grâce à des
on ne pouvait laisser filer l’année sans évoquer ce
inventions variées de l’auteur, les différentes époques
monde fabuleux, majestueux et familier, foudroyant et
existent simultanément dans les rues de Northampton,
immémorial, peuplé de working class heroes.
ce qui sera matérialisé à la fin par une maquette
Chacun des 35 chapitres, raconté selon le point minutieuse et délirante créée par l’artiste Alma
de vue d’un personnage, présente, surtout dans la Warren, double d’Alan Moore. La succession des
troisième partie, des variations de ton et de style. chapitres, non chronologique, crée en effet un
Ainsi, quand le 26e chapitre adopte le point de vue kaléidoscope de périodes et de personnages dessinant
de Lucia Joyce, fille de James, internée à l’asile petit à petit aux yeux du lecteur cette ville fabuleuse et
psychiatrique de St-Andrew’s, son écriture rappelle démente dans sa multi-temporalité.
celle de FinnegansWake. Le titre du prélude, « Certains personnages appartiennent à une même
Work in Progress », renvoyait d’ailleurs d’emblée à famille dont on a des aperçus sur cinq générations,
l’écrivain irlandais. Comme l’auteur d’Ulysse, Alan grâce à une série d’individus chaleureusement
Moore essaie d’inclure dans un livre toute la réalité ordinaires ou à l’excentricité furieuse, jusqu’aux
mouvante d’une ville, mais plutôt que l’unité de temps, marges de la folie. Il y a Ernest Vernall qui, le premier,
il choisit l’unité de lieu, un quartier, les Boroughs, a la révélation que les siens sont voués à veiller sur
quelques rues arpentées et réarpentées, montées, les angles, sur les coins, et que ceux-ci peuvent avoir
descendues, hantées de long en large au fil des plus de trois dimensions. Il finira sa vie à l’asile de
pages par les personnages. Quelques rues, à l’origine Bedlam. Il y a Snowy, son fils, parcourant les routes du
de Northampton, représentées à différentes époques temps, tutoyant les anges et surveillant les cheminées
pour dire l’évolution d’une certaine Angleterre, pendant que sa femme accouche dans la rue. Il y a May,
celle du peuple, d’une classe ouvrière qui tend fille de Snowy, familière des naissances et des morts
à se dissoudre dans la marge sous les coups de

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auxquelles, en tant que matrone, elle préside. Et il y a la culture et l’Histoire. La peinture est également
May, fille de May. Enfin, il y a Alma et Michael, les convoquée à travers l’exposition d’Alma, qui rappelle,
petits-enfants de la première. sous une autre forme, tous les chapitres du roman.
Alma, « saisissante », inouïe, « globalement La certitude que le présent coexiste avec le passé
inquiétante », a décidé une fois pour toutes que le – ainsi qu’avec le futur – va être magnifiquement
monde plierait devant elle et non l’inverse : elle est exprimée par le recours à un fantastique original, fait
devenue artiste. Michael, au contraire, est terriblement d’histoires de fantômes anglais, de conte gothique
normal – ce qui en fait le souffre-douleur consentant et d’un imaginaire chrétien désacralisé. Pendant les
d’Alma. C’est l’habitant par excellence des Boroughs. quelques minutes de sa mort, le petit Michael Warren
Marié, deux enfants, travailleur manuel non qualifié, visite l’au-delà, qui, chez Alan Moore, n’est un lieu ni
il reconditionne à coups de masse de vieux bidons paradisiaque ni infernal, bien qu’on y trouve des anges
désaffectés. Deux événements vont en faire le point et des démons, mais strictement égalitaire et plutôt
focal du livre et un digne membre de la famille agréable.
Vernall : à trois ans, il se retrouve brièvement en Le temps n’y étant qu’une dimension parmi d’autres,
état de mort clinique, et quarante-six ans plus tard, la narration, comme ralentie par sa densité physique,
un accident industriel lui fait retrouver le souvenir de le prend et s’adonne à la déambulation ; ce qui donne
ce qu’il a vécu pendant ces quelques minutes. Ces lieu à de superbes descriptions de sa « ténébreuse
souvenirs donneront lieu à une exposition d’Alma et à gélatine », de « la soupe séquentielle des minutes,
tout le tiers central de Jérusalem. des heures et des jours » – « Ils filaient dans la
De nombreux autres personnages traversent la galerie éternelle, tandis qu’au-dessus les couleurs du
Northampton polychrome. Des célèbres, comme firmament se rétractaient dans le temps, passant du
LadyDi – enterrée dans la région –, Oliver Cromwell, noir nocturne au crépuscule violet puis au coucher de
Charlie Chaplin ; et au chapitre 29, écrit sous soleil comme un abattoir de feu. En dessous, la rangée
forme de pièce de théâtre, apparaît le fantôme de vertigineuse de cuves défilait en clignotant, des trous
Samuel Beckett, venu rendre visite à Lucia Joyce. percés sur le papier à musique d’un vieux pianola.
Ou des représentants de la classe ouvrière : Benedict Comme ils passaient sous les cieux gris bleu de la
Perry, poète raté, Black Charley, ancien esclave, journée précédente et se dirigeaient vers la coquille
premier Noir recensé en ville, Roman Thompson, d’huître luisante de l’aube… »
le militant d’extrême gauche homosexuel, Dennis, Les minutes d’asphyxie du petit garçon pouvant
le drogué sans-abri, ou Marla, la prostituée. Leurs s’étirer à l’infini, Michael va parcourir ce monde de «
allées et venues au long des mêmes rues, leurs l’En-haut » en compagnie du « Gang des enfantômes
rencontres racontées plusieurs fois selon des points de », mené par l’autoritaire et gouailleuse Phyllis Painter,
vue différents pourraient sembler fastidieuses. Elles drapée dans son écharpe puante de lapins morts. Les
donnent au contraire leur épaisseur, leur profondeur à jeunes spectres jouent des tours aux fantômes adultes
la cité décrite. Le récit se fait par couches successives, et au diable, chapardent et mangent des Galutins (aussi
plutôt que selon une progression linéaire. appelés fées), creusent dans les couches temporelles
Dans son roman boulimique et protéiforme, pour et jonglent avec les paradoxes. Cette partie centrale
exprimer la ville dans tous ses aspects, au fil des constitue une merveilleuse évocation de la joie de
chapitres, Alan Moore recourt au poème, au polar, l’enfance et de la richesse de son imaginaire, entre
à l’hymne religieux ou au récit de science-fiction, Dickens et un Huckleberry Finn aussi fantastique
essayant de saisir au maximum ce qu’on appelle qu’urbain.

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Scénariste de bandes dessinées cultes (V pour Joyce gothique ou de Perec sous acide, « glorieuse
Vendetta, Watchmen, From Hell), auteur d’un premier mythologie de la perte » affirmant que la marge est au
roman, La Voix du feu, qui traitait déjà de centre – Moore insiste sur les nombreuses dissidences,
Northampton au cours des siècles, Alan Moore profite en particulier religieuses, nées dans sa ville –, œuvre
de Jérusalem pour déployer un monde fabuleux, fourmillante, libre et joyeuse, Jérusalem est avant tout
majestueux et familier, foudroyant et immémorial, une prodigieuse réussite littéraire.
immense, dont il faut toute la force de personnages ***
radicalement à part comme Snowy Vernall et sa
Sur mediapart.fr, un objet graphique est disponible à cet endroit.
petite-fille May pour donner toute la mesure. Pour le
Alan Moore,
lecteur, c’est comme un fleuve qui jaillirait vertical,
Jérusalem,
ou, pour garder l’image du livre, un infini « Chantier
traduit de l’anglais par Claro,
» où œuvrent d’hiératiques « Bâtisseurs », et que
Inculte, 1 278 pages, 28,90 €.
les deux parties, liminaire et finale, plus centrées sur
les Boroughs et plus réalistes, encadreraient. L’au- Boite noire
delà imaginé par Moore, concentrant le temps en lui, Cet article fait partie du prochain numéro de la revue
est comme une colossale surréalité, une triomphante numérique En attendant Nadeau. Sa publication sur
ombre métaphysique englobant le pauvre quartier Mediapart se fait dans le cadre d’un partenariat entre
des Boroughs et rachetant l’entreprise de destruction nos deux journaux, qui ont la particularité, l’un et
en cours au début du XXIe siècle. Il proclame la l’autre, d’être indépendants. L’équipe d’En attendant
dimension spirituelle de Northampton, l’équivalent Nadeau publie donc régulièrement sur Mediapart un
d’une Jérusalem anglo-saxonne. article de son choix. Retrouvez ici la présentation
Folle tentative de représenter le temps et l’espace détaillée de cette collaboration par François Bonnet
avec des mots – la traduction par Claro étant un (Mediapart) et Jean Lacoste (En attendant Nadeau). Et
véritable tour de force –, livre-monde dont l’opulence retrouvez ici les différentes contributions d’En
est concentrée sur quelques arpents par une espèce de attendant Nadeau sur Mediapart.

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