Vous êtes sur la page 1sur 38

Réseaux

Les organisations et le travail artistiques sont-ils contrôlables ?


Eve Chiapello

Citer ce document / Cite this document :

Chiapello Eve. Les organisations et le travail artistiques sont-ils contrôlables ?. In: Réseaux, volume 15, n°86, 1997. Modèles
et acteurs de la production audiovisuelle. pp. 77-113;

doi : 10.3406/reso.1997.3113

http://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1997_num_15_86_3113

Document généré le 07/06/2016


Abstract
The definition of art inherited from the Romantic era implies that «true» art must be totally free and
exclusively in its own service. All forms of constraint and control are therefore seen as destructive. Yet
art today is increasingly produced in a relationship with organizations and in a collective context which
necessarily produces certain forms of control. The author has therefore tried here both to define this
control and the forms of art at the centre of the accusation that control could kill art, and to identify the
forms of control at play in the most innovative productions which are also, "a priori", the most hostile
areas to any form of constraint. Four sources of control are distinguished: self-control, control by
romantic ideology, control through a gift and control by an adhocratic body. The paradox is that these
four sources of control, which break away from traditional management, are today part of the reflection
of the most modern management. It seems very likely that this will affect artists' historical reservations
vis-à-vis management.

Résumé
La définition de l'art héritée de l'époque romantique suppose que l'art «véritable» doit être totalement
libre et au service exclusif de lui-même. Toutes les formes de contraintes et de contrôle sont dès lors
conçues comme destructrices. Pourtant, l'art est produit de nos jours de plus en plus en relation avec
des organisations et dans un cadre collectif, contexte qui suscite forcément certaines formes de
contrôle. L'auteur de cet article a donc d'une part cherché à comprendre quelles sont les formes de
contrôle et les formes d'art qui sont au centre de l'accusation selon laquelle le contrôle pourrait tuer
l'art, et d'autre part à identifier les formes de contrôle à l'oeuvre en ce qui concerne les productions les
plus innovantes qui forment aussi « a priori » les terrains les plus hostiles à toute forme de contrainte.
Quatre sources de contrôle sont mises au jour : l'auto-contrôle, le contrôle par l'idéologie romantique,
le contrôle par le don et le contrôle par une structure adhocratique. Le paradoxe est que ces quatre
sources de contrôle qui sont en rupture avec la gestion traditionnelle se trouvent aujourd'hui incorporée
dans les réflexions du management le plus moderne, ce qui ne devrait pas manquer d'affecter la
réticence historique des artistes à l'égard du management.
LES ORGANISATIONS ET

LE TRAVAILARTISTIQUES

SONT-ILS CONTRÔLABLES ?

EveCHIAPELLO

© Réseaux n° 86 CNET - 1997

77
4. Nombre de passages sont répétés
trop souvent. Il est superflu, par
exemple, que les instruments à vent
reprennent une mélodie déjà jouée
par les violons. Après l'élimination
de tous les passages inutiles, il
serait parfaitement possible a"
exécuter le concert en vingt minutes au
lieu des deux heures nécessaires
actuellement.
Si l'auteur, Schubert, avait travaillé
de façon plus rationnelle, il serait
certainement parvenu à achever sa
symphonie ».

Cet apologue est sans doute l'un des


plus connu de ceux qui
s'intéressent à la gestion des organisations
artistiques (1). La leçon est facile à tirer :
les règles de l'art n'ont rien à voir avec
Au sujet d'une représentation de celles de la gestion. Toute tentative de
Y Inachevée de Schubert... rationalisation et d'optimisation des
« 1. U orchestre compte quatre moyens ne peut que heurter de plein fouet
hautboïstes. Ceux-ci n'ont rien à le projet artistique. A vouloir trop gérer les
faire pendant de longs moments. activités artistiques, on tue l'art. C'est là la
Leur nombre pourrait être réduit et crainte majeure des artistes quand un
leur travail mieux réparti tout au spécialiste de la gestion s'intéresse aux
long du concert. organisations artistiques et c'est cette
2. Les douze violonistes jouent à préoccupation qui est à l'origine de notre travail
l'unisson : un cas de prolifération sur le contrôle des organisations (2)
de postes superflue. Leur nombre artistiques.
doit être réduit considérablement. Nous appelons « organisations
1

Si l'on désire obtenir un volume artistiques » les organisations de production et


sonore d'une certaine ampleur, on de diffusion culturelles qui ont la
peut y parvenir au moyen spécificité de travailler avec des artistes vivants,
d'amplificateurs électroniques. qu'elles produisent, vendent ou diffusent
3. La production de demi-tons - un leurs œuvres. Les artistes sont par rapport
raffinement superflu - exige trop de à ces organisations généralement en
temps. Il serait souhaitable de les situation de salariés (spectacle vivant,
supprimer en relevant toutes les cinéma...) ou de fournisseurs (arts
notes. On pourrait recourir aux plastiques, édition,...) (3). Le fait que ces
services de débutants et dépendre organisations dépendent du travail de
beaucoup moins de spécialistes création des artistes confère à la question du
hautement qualifiés. régime accordé à cette création une impor-

(1) La version que nous donnons ici est tirée de l'ouvrage de DUPIN (1981, p. 144).
(2) Nous parlons d'organisations pour ne pas limiter notre propos à un type particulier de structures, le terme
« organisation » englobant tant les entrepries que les associations, les établissements publics, les coopératives que
les services extérieurs de collectivité publique...
(3) II ne s'agit là que de grandes catégories permettant de situer notre propos, car le secteur culturel est riche en
dispositifs hybrides et combinaisons singulières.

79 —
tance centrale pour ces structures tout sur ce thème. Il faut aussi considérer qu'il
comme ce sont sans doute ces structures s'agit certainement de l'un des aspects les
qui risquent le plus par leurs manœuvres plus scandaleux de la gestion pour un
gestionnaires de déduire l'art. Elles sont artiste, l'autonomie et la liberté étant au
donc les premières concernées par cœur de la conception moderne de l'art.
l'accusation selon laquelle trop de gestion Rien n'est plus insupportable à un créateur
handicape la création, d'une part à un titre qui se veut total que de se voir imposer des
profondément égoïste puisqu'elles vivent du règles de travail, un sujet, une technique,
travail artistique, et d'une part parce que des délais, un budget à ne pas dépasser, le
ce sont elles qui sont au contact de la comble étant la retouche par autrui de son
création et qui en dernier ressort peuvent lui propre travail, en théorie interdite en
imposer des contraintes de gestion. France du fait de la protection par le droit
Ne pouvant embrasser par ailleurs la moral des auteurs, mais toujours présente
totalité de la gestion et de ses en puissance et parfois pratiquée.
ramifications, nous nous centrerons sur ce qui est On considérera pour finir que les
au cœur de son projet : le contrôle. En organisations artistiques dont le métier consiste
effet, le management est un effort raisonné à produire et à diffuser des œuvres font
créateur de techniques, d'outils et de forcément appel à des dispositifs de
dispositifs visant à assurer aux managers une contrôle pour accomplir leur travail, et ce
maîtrise la plus complète possible de ce contrôle est vraisemblablement d'autant
qui se passe dans l'entreprise dont ils ont plus fort que ces organisations survivent
la charge et hors de celle-ci dans tout ce depuis longtemps et produisent à jets
qui peut la favoriser ou l'handicaper. Le réguliers. Il va de soi que la réalisation de tout
contrôle de gestion vise à une maîtrise projet suppose une certaine forme de
économique des flux gérés par l'entreprise, contrôle et que le peintre qui réalise un
la gestion du personnel à un contrôle de la tableau contrôle son travail, s'impose des
productivité, des compétences, de la retouches et des reprises jusqu'à ce qu'il
motivation et de la masse salariale, le soit satisfait de son travail. Mais
marketing à un contrôle des consommateurs, la l'exigence de contrôle provient de lui-même et
gestion des achats à un contrôle des non d'une structure qui a besoin qu'il
fournisseurs, la stratégie à un contrôle du finisse à telle date, qu'il ait produit tant de
marché et de la concurrence, les relations tableaux, de telle taille, etc. Par ailleurs,
publiques à un contrôle de la presse et des certaines activités nécessitent la
pouvoirs politiques, etc. Il va de soi que le mobilisation de très nombreuses personnes, soit
contrôle en définitive obtenu n'est jamais pour la création de l'œuvre elle-même
total et que, dans certains domaines, la (cinéma), soit pour sa reproduction et
majorité des phénomènes lui échappent. Il diffusion (4). Il est donc compris dans la
n'en reste pas moins que le projet principal définition de l'organisation qu'elle suppose
du management est de s'assurer une des formes de contrôle s 'appliquant à
maîtrise la plus complète possible de la l'ensemble des parties prenantes et différentes
situation. de la simple maîtrise de soi-même auto-
Mais le caractère central de cette commandée (5). Ce qu'on appelle la
volonté de contrôle dans le management coordination est la face positive de ce contrôle
ne suffit pas à expliquer notre focalisation immanent à la vie en organisation mais

(4) Dans l'édition par exemple, outre l'auteur, il faut au minimum un imprimeur, un diffuseur, un distributeur et
leurs métiers, un attaché de presse, et un comptable pour payer les charges, encaisser les produits et tenir les
comptes obligatoires légalement.
(5) La question de l'auto-contrôle est plus complexe que nous ne le faisons apparaître. Contentons-nous ici de
suggérer qu'il est un contrôle exercé par soi-même à la demande de soi-même et un auto-contrôle exercé par soi-
même mais sous la pression ď autrui, ce qui change assez radicalement les degrés de liberté dont on dispose
effectivement. Les organisations ont en fait la caractéristique d'exercer sur les individus des contrôles, qui peuvent être
intériorisés ensuite, mais qui sont avant tout destinés à faire que la structure fonctionne.

— 80
elle est inséparable d'une face plus d'hui ; ainsi il est vrai que sous certaines
répressive, que l'on gomme souvent facilement, formes le contrôle pourrait bien tuer l'art,
que sont certaines formes de vérification, comme il est vrai en retour que certaines
de correction et de sanction. formes artistiques supportent des doses de
Les organisations artistiques se trouvent contrôle bien supérieures à ce que l'on
donc être un lieu particulièrement admet généralement comme possible, sans
passionnant d'étude car elles produisent pour autant aboutir à un art de mauvaise
forcément du contrôle, qui va forcément trouver qualité.
à s'appliquer aux artistes dont elles - Si le contrôle ne tue pas forcément l'art
utilisent le travail. Doit-on en conclure que comme d'ailleurs on le suppose en
tout art d'aujourd'hui qui est fabriqué en constatant la cohabitation souvent fructueuse des
relation avec des organisations ne peut organisations et des activités artistiques,
prétendre au statut d'art ? Bien quelles sont les formes de contrôle
évidemment nous avons partout des contre- respectueuses de la création ? Ce travail
exemples et bien rare sont les biens apparaissait nécessaire pour faire reconnaître et
artistiques d'aujourd'hui qui ont échappé aux respecter par le management des
organisations. Mieux encore, il est évident dispositifs qu'en un autre temps il aurait combattu
que sans elles beaucoup d'œuvres donnant alors réellement prise à
aujourd'hui célébrées n'auraient pas vu le jour. l'accusation qui lui est faite de détruire la création.
Les questions que nous posons partent Le dévoilement de dispositifs de
de la forte hostilité des mondes de l'art à contrôle n'est jamais une tâche anodine car
l'égard du management, hostilité que nous elle ouvre la voie à deux types de
avons identifiée dès que nous avons réactions : d'une part, de par la
commencé à travailler, dans ce secteur d'abord codification qu'elle réalise, elle favorise l'action
comme simple participante, puis sur ce de ceux qui veulent accroître leur emprise
secteur comme chercheur à la fin des sur les autres et nous ne doutons pas que
années 80, hostilité à laquelle nous étions les dispositifs dévoilés puissent être
d'autant plus sensible que notre formation réintégrés dans des pratiques de contrôle plus
initiale était en gestion. Pour beaucoup, il conscientes que celles dont nous parlons ;
s'agit d'un lieu commun auquel on est d'autre part il est aussi clair que toute mise
tellement habitué qu'il n'est pas nécessaire en évidence de ce genre déclenche en
de l'interroger et dont on ne voit d'ailleurs même temps la volonté chez ceux qui y
pas l'intérêt, mais pour quelqu'un qui sont soumis de s'en libérer ou de s'en
vient de la gestion, ces problèmes sont prémunir dont l'aspect positif est le caractère
importants car l'accusation est grave et libérateur, mais dont l'aspect négatif est
mérite qu'on en instruise le procès. Qui qu'elle introduit de la suspicion dans des
plus est, elle entre en contradiction avec relations humaines qui en étaient
des données de bon sens comme celle dépourvues (dans notre cas il s'agit, qui plus est,
consistant à reconnaître qu'il est de relations de forte proximité affective),
impossible que des organisations n'exercent pas alors même qu'on ne peut vivre en bonne
de contrôle. Notre point de vue étant intelligence avec ses semblables sous l'ère
clarifié, ce qui est sans doute toujours utile du soupçon généralisé. Nous espérons
pour faire comprendre une recherche, les néanmoins que notre démarche, qui trouve
questions que nous nous sommes posées son origine dans les motivations exposées
ont été successivement les suivantes : plus haut, générera plus d'intérêt que de
- Est-il vrai que le contrôle tue l'art ? La malaise.
réponse à cette question nous a amenée à L'ensemble des analyses des
différencier les formes prises par ce organisations artistiques que nous présentons dans
contrôle (que nous avons appelées des cet article ont été construites dans un aller-
modes de contrôle), et à mettre le doigt sur retour permanent entre les théories des
celles qui étaient les plus contraires à la organisations et nos enquêtes sur le terrain,
conception que l'on a de l'art lesquelles nous ont fourni nombre

81 —
d'exemples des modes de contrôle La deuxième phase de recueil de
spécifiques de la création. Malheureusement, données a concerné neuf organisations, quatre
pour des raisons d'espace disponible, il maisons d'édition de littérature générale et
nous est impossible de présenter ici nos cinq orchestres classiques ou baroques.
éléments empiriques au-delà de quelques Comme pour la première étude, les
encadrés rapides (6). Précisons néanmoins méthodes de collecte sont restées
que nous avons enquêté dans trois qualitatives mais le nombre d'organisations
secteurs : la production audiovisuelle dans étudiées nous a obligée à travailler de façon
une première phase, et l'édition de moins approfondie dans chacune des neuf
littérature générale ainsi que les orchestres de organisations. Cette deuxième phase
musique classique ou baroque dans une d'enquête a permis de diversifier notre
seconde phase. expérience du secteur artistique en nous faisant
La première phase de recueil de données comprendre des réalités organisationnelles
fut centrée sur une seule organisation : une variées. Le choix des secteurs d'activité
société de production audiovisuelle que concernés par cette deuxième phase a été
nous avons rebaptisée Alphimages. Nous y délibéré, contrairement au cas du secteur
avons mené une enquête en profondeur à audiovisuel. Il a reposé sur une volonté de
caractère exploratoire qui a accompagné diversification maximale des cas de figure
les premières réflexions théoriques. La représentés.
question sous-jacente était « le contrôle Le point de départ du cheminement de
peut-il tuer l'art ? », c'est-à-dire que nous cet article est la notion de contrôle, car de
avons pris au sérieux dans cette phase les sa définition et de l'identification de ses
réticences affichées des artistes à l'égard différentes modalités dépend la suite des
de l'idée de contrôle. Pour faire émerger analyses.
empiriquement des éléments de réponse à
cette question, il fut décidé que nous
rechercherions une organisation artistique LE CONTRÔLE ET SES MODALITÉS
considérée comme très créative dans son
domaine et souhaitant opérer une La définition traditionnelle du contrôle
rationalisation économique de ses activités. Ce au sein du management s'appuie sur les
souhait de rationalisation, se traduisant concepts d'objectifs ou de normes. Des
notamment par l'implantation d'outils de mesures et analyses régulières doivent dire
contrôle de gestion, était interprété comme si l'objectif est atteint ou la norme
la volonté de renforcer le contrôle de ses respectée, et déboucher sur des actions de
activités. Une organisation remplissant ces corrections destinées à ramener le réel au plus
deux conditions était supposée vivre de près de la norme. La métaphore du
façon exacerbée la confrontation des thermostat qui autorégule un système de
principes de l'art et du contrôle. Une fois chauffage est presque systématiquement
l'organisation trouvée, nous devions suivre et utilisée pour faire comprendre cette
analyser la façon dont le changement conception du contrôle. Le contrôle est vu
s'opérait au sein de l'entreprise. Il s'agit comme un instrument au service de la
donc d'une étude longitudinale, fondée sur direction d'une entreprise ; il est
des méthodes de recueil de données intentionnel et lui-même sous contrôle. Tout ce qui
qualitatives, qui nous a permis d'observer les échappe au contrôle n'est pas du contrôle
transformations d'une entreprise sur une pour la pensée en gestion. Cette approche
année. Ce sont les hasards des rencontres est tout à fait normale dans la mesure où
de l'époque qui nous ont amenée dans le ce qui intéresse le management est la
secteur audiovisuel. maîtrise que l'on peut avoir des choses et non

(6) Pour un accès à l'ensemble du matériel empirique, on pourra se reporter à CHIAPELLO (1994) ou à
l'ouvrage que nous avons en préparation pour 1998 chez A.M. Métailié.

— 82
ce qui fait que les choses sont contrôlées, présentent sous l'apparence anodine de
c'est-à-dire soumises à des influences qui « techniques dont l'efficacité a été
en limitent les possibles et font émerger un prouvée » qui rend leur critique plus
certain ordre, des régularités. difficile. C'est ainsi qu'il est normal pour un
On constate assez rapidement que la gestionnaire de chercher à clarifier le plus
définition managériale du contrôle est possible les termes d'un contrat passé avec
incompatible avec l'idée de création qui quelqu'un et qu'il se sent dans une
justement suppose que la norme n'est pas situation intolérable de risque s'il n'a pas
préétablie. Quand bien même on voudrait précisé dans les moindres détails ce qu'il
l'établir, cela se fera toujours de façon trop attendait, l'idéal étant évidemment de
floue, trop peu précise pour qu'on puisse préciser l'ensemble au moyen de mesures
savoir sans ambiguïté, par la simple simples et reproductibles. Nous imaginons
comparaison du réel et de la norme formalisée, sans peine combien un tel effort de
si le résultat est conforme. Une telle précision peut peser sur les possibilités de
définition du contrôle, qui restreint les création effectivement offertes.
possibles aux seules choses formalisables a Il faut donc se défaire de la définition
priori, et qui ne s'applique bien qu'aux traditionnelle du contrôle pour penser
activités dont on connaît les règles pour malgré tout la création d'ordre dans les
pouvoir intervenir en correction, est organisations artistiques, tout particulièrement
fortement antinomique avec l'activité lorsque ce qu'elles manient est un art
artistique, mais elle l'est aussi avec bon d'avant-garde, c'est-à-dire un art qui
nombre d'activités humaines dont les revendique au plus au point l'autonomie à
objectifs sont flous, peu précis, et dont il l'égard de tout ce qui ne relève pas de lui-
est difficile de formaliser l'ensemble des même. Sans doute faut-il élargir la notion
règles tant elles demandent d'expérience, de contrôle au-delà du seul contrôle
de savoir-faire et de compétences intentionnel et maîtrisable par les managers, et
incorporées dans les personnes. en définitive avoir recours à un autre
Force donc est de constater que le concept que celui dominant en gestion,
contrôle tel qu'il est pensé de façon pour pouvoir rendre compte de ce qui se
dominante par la gestion, comme dispositif passe dans les organisations artistiques.
intentionnel de mise sous contrôle de Car si le contrôle y prend difficilement la
l'entreprise, est condamné à l'échec s'il veut forme archétypale du suivi intentionnel par
s'appliquer à la création artistique, car il rapport à des normes formelles, il reste que
nécessite pour fonctionner correctement un ces activités sont régulées et que tout n'y
univers stable et bien connu. Or, si la est pas également possible.
création devient telle, ce n'est plus bien sûr de Nous adopterons donc une autre
la création, et le contrôle aura fait mourir définition, celle du contrôle comme influence
ce qu'il voulait servir. L'une des raisons créatrice d'ordre, i.e. d'une certaine
pour lesquelles le personnel artistique ne régularité. Cette définition permet de prendre
peut être que méfiant à l'égard de la en compte non seulement les moyens de
gestion est l'incapacité du concept de contrôle contrôle spécifiquement mis au point par
classique à servir ce qui est au cœur de ,. le management pour s'assurer une certaine
leur activité, la création artistique elle- maîtrise de l'organisation, mais aussi
même. Et le danger est réel, car même si d'autres types d'influences plus
une analyse rapide de la conception difficilement maîtrisables par les managers,
traditionnelle du contrôle montre que celle-ci comme par exemple la culture d'entreprise
est inadéquate, les innombrables ou la conscience professionnelle des
dispositifs et outils inventés par le management se personnes.

83 —
Figure 1 : Le contrôle comme influence créatrice d'ordre
Contrôle ou
influence
Influence
Comportements
Résultats

Influences spécifiquement
mises au point par le management

Dans cette optique, une multitude avons consulté une à une toutes les
d'influences et de sources de contrôle, qui typologies connues du contrôle organisationnel
intéragissent d'ailleurs entre elles, en cherchant à les rapprocher de l'un ou
s'exercent sur les comportements. La résultante l'autre des six axes ci-dessus de notre
de ces forces est constituée de certains modèle. On s'aperçoit en effet assez vite
types de comportements, lesquels que les créateurs de typologies ne manient
débouchent sur certains types de résultats ou qu'un ou deux axes à la fois. Tel choisira
d'outputs. Ceci signifie que, compte tenu de distinguer les modes de contrôle selon
de l'ensemble des influences pesant sur le ce qui est contrôlé (les comportements, les
travail organisationnel, tout n'est pas résultats obtenus, la formation des
également possible. personnes...), tel autre préférera s'intéresser
La démarche dès lors consiste à lister aux moyens utilisés pour exercer le
tous les facteurs d'influence possibles pour contrôle, tel autre encore se demandera s'il
pouvoir déterminer à terme quels sont s'agit de contrôle a priori au moment où
ceux qui, dans les organisations artistiques, l'individu s'apprête à agir ou de contrôle a
contrôlent les comportements tout en étant posteriori une fois que la partie est jouée,
compatibles avec la création artistique qui etc. Les tableaux Al à A6, figurant en
est la substance même autour de laquelle annexe, détaillent les différentes étapes qui
s'organise le travail organisationnel. nous ont permis de présenter la synthèse
On peut décrire un facteur d'influence de la figure 2.
(ou mode de contrôle) en mentionnant : Il reste maintenant à déterminer s'il est
1. la source de l'influence (qui ou quoi possible de trouver dans cette liste de
exerce l'influence), modes de contrôle ceux qui seront adaptés
2. ce sur quoi elle s'exerce, aux activités de création, activités des
3. la réaction de celui qui est soumis à organisations artistiques qui semblent les
l'influence et son attitude face au contrôle, plus rétives au contrôle dans sa définition
4. les moments privilégiés, s'il en est, managériale (thermostatique). Les
où le contrôle s'exerce, théoriciens des organisations ont construit pour
5. le processus mis en œuvre pour répondre à ce genre de question des
actionner ce moyen ou par lequel « théories contingentes » qui identifient
l'influence s'inscrit, des facteurs, dits de contingence, lesquels
6. le moyen, le vecteur par lequel elle déterminent la présence ou l'absence d'un
s'exerce. mode de contrôle dans une situation
Ce mode de description nous a permis donnée. Le tableau A7 en annexe, résume un
de recenser les différents modes de certain nombre de ces théories
contrôle possibles, tels qu'ils ont été contingentes du contrôle et le tableau 1.
étudiés par les théoriciens des organisations. ci-dessous liste les différentes conclusions
La figure 2. présente le résultat de ce auxquelles elles conduisent si on les applique
travail. Pour faire ce rencensement, nous aux activités de création artistique.

84
Figure 2 : Les six dimensions d'analyse des modes de contrôle en organisation
© Ф
Quels sont les moyens du contrôle ? Qui contrôle ?
• le marché W je • l'organisation : - machine
• l'organisation : - contrôle
règlementsde gestion \\ T - administration
/ - structure
- structure \ / • une personne
• la culture : - de l'organigation \ / «un groupe de personnes
- de la société \ / • soi-même
- des professionnelles \ /
• les relations inter-individuelles \
/
\ /

•Quels
cybernétiques,
non cybernétiques
-sont
modèle
les processus
politique
de
homéostatiques
la : poubelle
de contrôle
//?/// \\\
V\\\ Sur
«le
•«la
lesculture,
contexte
quoi
actions
résultats
caractéristiques
objectifs
s'exerce
lesaffectif
etnonnes
stratégies
le du
contrôle
personnel
?

/ \

Quand
• après
avant l'action
pendantle l'action
contrôle a-t-il lieu ? •Quelle
implication
relation
aliénation
Фestinstrumentale
l'attitude
morale du contrôle ?

Le tableau 1. page suivante propose A PROPOS DE L'INCOMPATIBILITÉ


donc pour les activités de création DE L'ART ET DU CONTRÔLE
artistique un certain nombre de modes de
contrôle. On remarquera qu'ils sont tous De ce qui précède, on peut déduire que
étrangers à la métaphore du thermostat le contrôle en soi ne tue pas forcément
(contrôles non-cybernétiques au sens l'art mais qu'en revanche certaines de ses
d'HOFSTEDE (8)), et qu'ils sont modalités lui sont inadaptées tandis que
également particulièrement difficiles à d'autres pourraient le servir. Dès lors, on
soumettre à la volonté de maîtrise du peut faire l'hypothèse que l'antinomie
management. Néanmoins, ce sont autant de modes apparente de l'art et du contrôle est avant
de contrôle dont la caractéristique est de tout un conflit d'images idéales, une
respecter la création, ce qui ne peut que certaine idée de l'art heurtant une certaine
transformer notre appréhension de la idée du contrôle.
question de l'incompatibilité de l'art et du
contrôle. Nous voudrions maintenant Un conflit de représentations :
revenir sur cette question avant de rendre une certaine idée de l'art et
compte plus avant des modes de contrôle une certaine idée du contrôle
particuliers que nous venons de mettre en Nous avons choisi une conception large
évidence. du contrôle, englobant toutes les

(8) HOFSTEDE, 1981.

85
Tableau 1 : Quels modes de contrôle pour la création artistique ? (7)
Dimensions du contrôle Théories contingentes Prédiction pour les
en organisation afférentes activités de création artistique
©
Oui (ou qu'est-ce qui) contrôle ?
- l'organisation • machine
• administration Reeves & Woodward (1970) - Contrôle personnalisé
• structure
- une personne (personnalisé)
- le groupe (contrôle social)
- soi-même (motivation)

Qu'est-ce qui est contrôlé ?


- les actions, comportements Г Merchant (1982) Contrôle du personnel
- les résultats J Ouchi (1977) Contrôle rituel
- les caractéristiques du personnel
- la culture, les normes Mintzberg (1982, 1990) • Aucune standardisation
- les objectifs et stratégies possible (restent ajustement
- le contexte affectif mutuel et supervision directe)

Quelle est l'attitude du contrôlé ?


- implication morale
- relation instrumentale
- aliénation

Quand le contrôle a-t-il lieu ?


- avant l'action 1 Perrow (1967, 1970) -► Ajustement mutuel
- pendant l'action J (pendant l'action)
- après l'action

Quels sont les processus du


contrôle ?
- cybernétique
- non cybernétique Hofstede(1981) -► Contrôles non
cybernétiques

Quels sont les processus du


contrôle ? Marché-jugement
- le marché -►Karpik (1989) ■ (réseau et confiance)
- la culture -► Ouchi (1980) Clan
- l'organisation Mintzberg (1982, 1990) Adhocratie simple
Burns & Stalker (1961) Structure organique
- les relations inter-individuelles ► Child (1984) Contrôle culturel
/ contrôle personnalisé

(7) Ce tableau met en évidence un certain nombre de silences des théories contingentes (signalés par des « ? »)
dont les plus éloquents portent sur les dimensions Ф, ®, ®. Rien ne nous est ainsi dit sur les conditions dans
lesquelles le contrôle est exercé par la personne elle-même (auto-contrôle ou motivation) ou par le petit groupe
auquel elle appartient (contrôle social pour la dimension Ф). Ces remarques rejoignent la faiblesse de la prise en
compte du contrôle du contexte affectif du travail dans les théories contingentes (dimension @). Enfin, l'attitude
du contrôlé est passée sous silence dans la plupart des modèles (dimension ®). Ce sont autant de signes de la
focalisation des théoriciens des organisations sur les conrôles intentionnels et maîtrisables par le management.
Car le propre du contrôle social, de Г auto-contrôle, du climat affectif de l'organisation ou de l'attitude du
personnel au travail est qu'ils échappent assez largement à l'initiative du management.

— 86
influences sur les comportements à - elle occulte le processus de création
l'œuvre dans les organisations, et pas dans sa matérialité pour ne considérer que
uniquement les influences mises au point par l'œuvre finie qui apparaît alors comme le
le management. Cette définition nous a pur produit de l'inspiration. Elle gomme
permis d'identifier des modes de contrôle l'importance du travail de ceux qui ne sont
respectueux de la création artistique. Ce pas « les artistes » dans la création finale.
n'est cependant pas cette conception large Elle ne rend pas compte des efforts
du contrôle qui est retenue a priori quand nécessaires et de l'importance des conditions de
un gestionnaire évoque le contrôle dans les travail. Elle nie la possibilité, pourtant
organisations mais bien sa conception plus attestée, de modes de création
étroite d'instrument au service de la planificateurs et routiniers (13).
direction des entreprises. C'est en fait la Malgré son caractère partiel, la
conception classique, mécaniste et représentation romantique n'en est pas moins la
cybernétique (9) qui s'impose au premier abord, source de nos images et présupposés sur
faisant de la référence au thermostat l'art. C'est elle qui constitue notre
l'image spontanée du contrôle dans les connaissance première du fait artistique et
organisations. c'est elle qui est en cause dans
Le même type d'attraction de la pensée l'opposition apparente de l'art et du contrôle.
par une conception dominante et La confrontation des deux principes,
réductrice est à l'œuvre en ce qui concerne l'art. chacun représenté par une image
Notre époque est en effet dominée par une réductrice, prend alors toute sa vigueur. Il suffit
représentation sociale de l'art et des cependant de proposer une seule
artistes bien spécifique que l'on s'accorde substitution d'image, soit pour l'art, soit pour le
à qualifier tantôt de romantique, tantôt de contrôle, pour que la possibilité d'un
charismatique (10). Cette conception accord apparaisse.
donne une place centrale à l'artiste. Est Si l'on accepte de prendre ses distances
œuvre d'art ce qui est la création d'un par rapport à la conception romantique,
artiste inspiré, c'est-à-dire d'un élu ayant l'idée que le travail artistique puisse faire
reçu un don hors du commun (11). l'objet de contraintes devient acceptable :
L'innovation constante et le critère de gratuité, - cela fut le cas pendant plusieurs
ou de non-fonctionnalité de l'œuvre, sont siècles avant que ne se mettent en place les
par ailleurs essentiels dans champs artistiques tels que nous les
l'identification d'une œuvre comme du grand connaissons ; la qualité des œuvres de ces
Art. époques n'en est pas moindre pour autant ;
Cette conception romantique de la - le travail artistique est avant tout un
création ne rend cependant pas compte de la travail et il ne faut pas craindre de voir
totalité du phénomène artistique : disparaître l'étincelle créatrice dont
- elle concerne avant tout le sous- l'importance dans le processus de création relève
champ de la production restreinte, pour surtout de la croyance, selon certains
reprendre l'expression de Bourdieu (12), et analystes ;
tout particulièrement les artistes en - enfin, les artistes sont souvent les
position d'avant-garde ; elle s'avère moins pré- premiers à enfermer leur travail dans un
gnante dans le sous-champ de la grande carcan de routine et de planification.
production, même si son caractère Ainsi il n'est pas sûr que l'on ne puisse
dominant oblige les acteurs à se positionner par pas exercer certains contrôles rapprochés
rapport à elle ; sur la production artistique. L'opposition à

(9) II s'agit ici de la première cybernétique, qui est orientée vers la régulation et la stabilité des systèmes et à
laquelle appartient la métaphore du thermostat, et non de la seconde cybernétique (MARUYAMA, 1963).
(10) MOULIN, 1983, 1990, 1992 ; BOURDIEU, 1977, 1992.
(11) KRIS et KURZ, 1987.
(12) BOURDIEU, 1977, 1992.
(13) BECKER, 1989 ; WOLFF, 1981.

87 —
ce type de contrôle apparaît plus à ce stade et non d'autres, qui s'imposent
comme un problème « culturel » (au sens spontanément à l'esprit. Nous sommes en face de
où les artistes adhèrent à la vision préconstructions que les règles de la
romantique de l'art) que comme un problème méthode sociologique commandent de
technique. déconstruire. La mise en évidence du
Par ailleurs, « contrôle » n'est pas travail social de production de la
forcément synonyme de « contrôle serré », et représentation romantique de l'art a déjà largement
dire que le contrôle restreint les degrés de été faite par les sociologues et notamment
liberté laissés aux personnes ne revient pas par Bourdieu (15). Mais il reste encore à
à fixer le niveau de restriction en cause. Il faire l'histoire de la construction de nos
existe ainsi, comme nous l'avons mis en images du contrôle dans les organisations.
évidence dans le tableau 1, et comme nous Ce conflit de conceptions parcellaires
le développons ci-après, des modes de est le plus souvent mis en scène dans la
contrôle compatibles avec les critique du management faite par les
revendications romantiques et avec les recherches personnels des mondes de l'art, ainsi que dans
les plus innovantes, des modes de contrôle la dénonciation de la légèreté et de
qui respectent les règles de l'inconséquence du milieu artistique par les
fonctionnement des mondes de l'art. professionnels de la gestion. Il apparaît
Tout nous porte donc à croire que la dans les discours et les formes de
conciliation de l'art et du contrôle est justifications mises en œuvre (16). Le tableau
possible dans la vie quotidienne des organsia- suivant (tableau 2) clarifie les oppositions
tions, soit parce que les personnes rhétoriques classiques entre l'art et le
concernées adhèrent peu à la conception contrôle des organisations, telles qu'on les
romantique, soit parce que les modes de retrouve dans les discours habituels.
contrôle à l'œuvre respectent les formes Conflit d'images partielles incapables
d'art en train de s'y élaborer. Le conflit de rendre compte de la totalité du
apparaît donc plus comme un conflit phénomène artistique comme des formes de
d'images partielles, et donc dépassables, contrôle possibles, conflit de justifications,
que comme un conflit irréductible menant le conflit de l'art et du contrôle est-il pour
soit l'art à sa perte, soit l'organisation à sa autant dénué de fondement ? n'est-il au
mort. fond qu'un malentendu ? Cela serait bien
Morgan (14) montre que l'on aborde sûr trop simple et on ne comprendrait pas
souvent le monde en général, et les pourquoi au fond il dure depuis deux
organisations en particulier, avec des métaphores siècles. En fait, malgré son caractère
qui tout en étant fructueuses biaisent la caricatural et imparfait nous faisant croire à un
perception. Nous sommes bien là en face malentendu plus qu'à un conflit véritable,
de deux images ou métaphores, celle du il s'agit d'un conflit profondément vécu
génie créateur et celle du thermostat, qui avec ses douleurs et ses incertitudes. La
ne rendent compte que de façon partielle joute oratoire n'est plus dès lors que la
des phénomènes qui nous intéressent. partie visible de l'iceberg, celle par
Pourtant ce sont elles qui viennent en laquelle nous avons repéré le problème.
premier lieu à l'esprit et qui alimentent Car les discours et les représentations sont
d'autres images comme celle de la inséparablement liés aux modes concrets
confrontation de l'eau et du feu qui fut d'organisation de la vie en société par le
souvent utilisée par les personnes prenant biais de causalités mutuelles, et il est
connaissance de cette recherche lorsqu'elle difficile de faire la part entre les « discours
était en cours d'élaboration. Il resterait à officiels » et l'expression de valeurs
comprendre pourquoi ce sont ces images, fondamentales auxquelles adhèrent les

(14) MORGAN, 1989.


(15) BOURDIEU, 1992.
(16) Selon la grille de BOLTANSKI & THÉVENOT (1991), il s'agit d'un conflit principalement industriel-inspiré.

— 88
Tableau 2 : Les oppositions rhétoriques entre l'art et le contrôle dans les organisations

l'AAK1
L< 1>T LE CONTROLE
DANS LES ORGANISATIONS
Au niveau de l'activité (son organisation, ses caractéristiques, sa valeur)
- Le risque. - Le calcul.
- Changement et nouveauté. - Routine et standardisation.
- Peu valable si facile à prévoir. - Intéressant si prévisible.
- Création. - Répétition.
- Pas d'évaluation absolue. - Évaluation possible.
- Difficile, voire impossible à mesurer. - Les choses n'existent que dans la mesure
- L'argent n'est pas la bonne échelle où elles sont mesurables.
de jugement. - Tout est exprimable en termes monétaires
in fine.
Au niveau des « acteurs » de l'activité
- Les artistes sont : sensibles, intuitifs, - Les managers sont : sensés, rationnels,
peu responsables. conscients des réalités.
- Ils sont comme des enfants. - Ce sont des adultes responsables.
- La vie de bohème. - Le conformisme bourgeois.
- Imprévisible, peu digne de confiance. - Ponctuel, tient ses engagements.
Au niveau de la valorisation sociale de l'activité
Ouand elle est positive pour les arts :
- Intéressant, excitant. - Ennuyeux, terne.
- Épanouissant, favorisant l'élévation - Aliénant, vide de sens.
de l'esprit. - Respectueux, au service des puissants.
- Provoquant, questionnant.
Ouand elle est négative pour les arts :
- Inutile. - Utile.
- Gaspillage. - Au service de la croissance de l'économie.
- Subversif, décadent, créateur d'anarchie. - Maintien de l'ordre.

acteurs, bref, le conflit est incarné et il doit valeurs déterminant ce qu'il faut faire et ne
donc pour ces raisons être pris au sérieux. pas faire, des modes de comportement
prédéterminés... Elles contribuent donc à
Un conflit incamé construire le monde. Elles existent ainsi
II faut comprendre dans un premier deux fois, comme dirait P. Bourdieu, dans
temps que les représentations influencent les têtes et dans les choses, par ce
les façons d'agir des acteurs et donnent phénomène d'interaction et de création mutuelle
naissance à des mondes concrets qui constante, le monde étant la source des
viennent durcir ce qui n'était peut-être au représentations qui sont censées le décrire
départ qu'une opposition discursive. Une et étant construit par elles (17).
caractéristique essentielle des Le conflit est donc incarné dans les
représentations sociales est leur relation à l'action. dispositifs matériels, dans les productions
Elles ne se contentent pas en effet d'être artistiques elles-mêmes, dans les rôles
des représentations mentales. Elles organisationnels et les positions de
orientent également l'action en fournissant une pouvoir. Il vit sous ces multiples formes, il
interprétation du monde, des échelles de engage les personnes et les fait se heurter.

(17) JODELET, 1984, 1993.

89 —
Les dispositifs concrets et les réalité qu'elles contribuent de ce fait à
agencements matériels, qui organisent malgré créer. Le conflit des rôles organisationnels
nous notre vie, ne sont pas neutres du débouche lui-même sur des conflits de
point de vue des visions du monde. Ils en pouvoir, chacun adhérant à l'idéologie qui le
favorisent certaines et en écartent d'autres. sert et cherchant à pousser les
Il n'est ainsi pas indifférent de savoir si un représentations qui valorisent ses attributs. Un
bureau est cloisonné ou non, si les cloisons directeur administratif et financier a ainsi un
sont opaques ou vitrées, si le filtrage opéré intérêt personnel à ce que sa logique ait un
par la secrétaire est important ou non pour droit de cité dans l'organsiation. Il y joue sa
accéder au patron : c'est rien de moins que position. Il sera dominé ou dominant selon
la liberté de communication qui se joue les valeurs les plus reconnues dans
dans ces détails. Tout dispositif est la réifi- l'organisation. C'est par ce biais que l'on peut
cation d'une vision du monde, sa mise en interpréter les frustrations de certains
pratique, sa concrétisation matérielle. Le gestionnaires de la culture qui vivent dans un
conflit de représentations se traduit donc monde qui ne valorise pas leurs qualités.
dans un conflit pour l'institutionnalisation, Il est enfin un autre élément à prendre
c'est-à-dire une incorporation des valeurs en compte pour évaluer l'importance de la
dans les choses qui exclut de façon durable dispute. Il s'agit de la dimension
les autres ordres légitimes. Vu sous cet symbolique des biens artistiques. Si ceux-ci tirent
angle, le conflit discursif devient une leur valeur de la croyance en leur valeur et
guerre où chaque protagoniste se bat pour du « cercle enchanté » de la consécration,
la survie de sa façon de voir et de faire les il importe de se demander quel est le rôle
choses. Et l'artiste en particulier se bat du conflit de représentations dans la
pour garder la liberté de créer car la production de leur valeur. Car, si l'on suit
conception du contrôle dominante en Bourdieu (18), on peut même aller jusqu'à
gestion (celle du thermostat) risquerait bien de dire que l'adhésion à la conception
l'écraser. romantique de l'art, et au rejet de la gestion et du
Le conflit de l'art et du contrôle contrôle qu'elle implique, est l'une des
débouche alors sur un conflit où se négocie conditions pour réussir dans le champ
la nature des productions artistiques qui artistique.
seront réalisées. Il s'y joue en effet la Le conflit de l'art et du contrôle doit
définition de ce qu'il est légitime de faire, ainsi donc être compris et abordé dans la
que le choix d'une construction matérielle multiplicité de ses dimensions. C'est un faux
du monde à même de favoriser certaines conflit qui perdure du fait de l'attachement
productions et d'en empêcher d'autres. des acteurs à leurs représentations
Au quotidien, le conflit s'incarne parcellaires, les gestionnaires continuant à
également dans les organisations sous la forme promouvoir un contrôle étroit et inadapté, et
de clivages organisationnels, le les artistes à croire qu'ils produisent tous
gestionnaire étant en querelle perpétuelle avec le des œuvres originales et innovantes, et que
directeur artistique. Chacun joue la la moindre contrainte va forcément tuer
partition que son rôle lui impose, et d'ailleurs il l'art, un faux conflit qui devient vrai car la
la joue souvent « naturellement », enclin lutte engage profondément les personnes
par son histoire et les socialisations qu'il a dans ce à quoi elles croient et dans la
connues à valoriser spontanément tel ou tel valeur qu'elles accordent à telle ou telle
ordre de grandeur, à prendre pour création, dans leur identité, dans leur
expression de la réalité ce qui n'est qu'une position sociale et dans leur espace de vie
construction. Il importe peu alors de savoir quotidienne. La prise de conscience de la
que les représentations sont contingentes et relativité de la dispute ne permet donc pas de
partielles puisqu'elles sont prises pour la la surmonter.

(18) BOURDIEU, 1992.

90
Ce que peut faire le chercheur en row (21) (rôle de l'ajustement mutuel et
gestion pour tenter de dépasser le conflit est de la supervision directe) comme dans
de préciser et formaliser les modes de celui de Karpik (22) (relation de réseau et
contrôle que nous avons pressentis rôle de la confiance).
ci-dessus et qui semblent être respectueux de la Une autre forme de contrôle suggérée
création artistique. Ce serait une façon de est un contrôle passant par la culture,
proposer d'autres représentations du c'est-à-dire par l'intériorisation de règles
contrôle à l'action des managers. Pour de vie et de valeurs communes à un
réaliser cette opération, notre travail de ensemble de personnes. La dimension
terrain dans les organisations artistiques culturelle du contrôle apparaît chez Ouchi
nous a beaucoup aidée, car les acteurs ont (23) (le clan) et chez Child (24). Nous y
souvent su, bien avant qu'on vienne les adjoignons les réflexions de Merchant (25)
analyser, trouver des modus vivendi et des portant sur un contrôle du personnel.
formes viables de conciliation des Celui-ci comprend, en plus d'un contrôle
exigences de l'organisation et de la création. par la culture, la sélection, lors du
Même s'ils connaissent par cœur la recrutement, de personnes qui ont subi une forte
rhétorique instituée de l'opposition Art- socialisation professionnelle et dont les
Contrôle, ils l'ont souvent dépassée en comportements sont normes par leur
actes, ont « bricolé » des solutions qui adhésion à une culture professionnelle
sont peu décrites bien qu'existantes, peut marquée. La dimension culturelle porte donc à
être parce que cela supposerait de la fois sur la culture propre de
renégocier trop de choses par rapport aux l'organisation et sur la culture des professionnels qui
conceptions dominantes de l'art et de la y travaillent.
gestion. Le dernier élément que nous pouvons
tirer des théories contingentes des
Les modes de contrôle théoriciens des organisations est leur préconisa-
de la création artistique tion, pour les situations d'innovation, de
et des organisations artistiques structures organisationnelles faiblement
instrumentées et formalisées : structures
Le tableau 1 nous offre un certain organiques (26) et adhocraties (27).
nombre de pistes en ce qui concerne Le tableau 1 suggère donc trois grands
l'activité de création artistique, en particulier modes de contrôle pour la création : les
le fait que le contrôle doive passer par relations interpersonnelles, les valeurs
des relations personnelles entre l'artiste et partagées (28) ou culture, et enfin une
un autre à définir. La dimension structure organique.
personnalisée du contrôle apparaît en effet dans Nous y ajouterons un quatrième facteur
le travail de Reeves & Woodward (19), auquel nos enquêtes et les travaux des
dans celui de Mintzberg (20) et de Per- psychosociologues de la créativité nous ont

(19) REEVES et WOODWARD, 1970.


(20) MINTZBERG, 1982, 1990.
(21) PERROW, 1967, 1970.
(22) KARPIK, 1989.
(23) OUCHI, 1980.
(24) CHILD, 1984.
(25) MERCHANT, 1982.
(26) BURNS et STALKER, 1961.
(27) MINTZBERG, 1982, 1990.
(28) Cette référence à des valeurs partagées est en effet l'élément le plus récurrent dans toutes les descriptions
des phénomènes culturels par les théoriciens des organisations (voir par exemple les caractéristiques du clan chez
OUCHI
" partagé(1980),
" danstableau
l'analyse
A6).culturelle
SCHERMERHORN
se réfère au groupe
& al. (1991,
en tantp. qu'entité.
342, traduit
Chaque
par nous)
membre
précisent
peut ne
: « pas
le terme
adhérer
de
profondément aux valeurs partagées, mais il y a été exposé et on lui a expliqué qu'elles étaient importantes ».

91 —
convaincue de faire une place centrale : la innovations notables se sont accompagnées
motivation artistique (29). chez leur « inventeur » d'une très grande
Nous détaillons ci-dessous ces quatre capacité de travail, signe de motivation, et
sources de contrôle, qui renvoient toutes à d'un important volume de production. Une
des contrôles informels et peu explication possible de ce phénomène est
instrumentés, par-là même peu maniables pour le que, pour réaliser des avancées
management, et que la métaphore du remarquables, il faut avoir beaucoup d'idées dont
thermostat empêchait forcément de voir et de seules quelques-unes entreront dans
comprendre. l'histoire, ou dit autrement, que plus on a
d'idées, plus il est probable que certaines
Le rôle des motivations seront vraiment innovantes. D'autres
intrinsèques ou l'auto-contrôle approches insistent sur l'importance
essentielle de la familiarité du créateur avec son
L'auto-contrôle est un contrôle exercé domaine pour repérer les idées qui sont
par l'artiste lui-même. Il suppose la porteuses d'avenir. Or cette familiarité ne
compétence et la maîtrise des savoir-faire s'acquiert que par une fréquentation assidue et
concernés mais il ne trouve à s'épanouir un travail de longue haleine.
que si l'artiste est motivé pour faire Les psychologues précisent ensuite que
progresser son travail. L'auto-contrôle est la motivation dont il s'agit est une
avant tout motivation. Celle-ci permet de motivation intrinsèque (motivation par la tâche
persévérer, de reprendre et de corriger sans elle-même) et non une motivation
arrêt le travail mais elle permet également extrinsèque (motivation par ce que la réussite
d'acquérir les compétences faisant pourrait apporter : argent, reconnaissance,
éventuellement défaut. L'artiste motivé pourra pouvoir). Le rôle de cette motivation est
surmonter une telle lacune, tandis qu'un reconnu par tous les chercheurs en
artiste compétent mais non motivé aura du créativité. « Les créateurs sont impliqués dans
mal à produire. une entreprise pour elle-même, pas pour
L'importance de la motivation de des médailles ou de l'argent. Leurs
l'artiste est un élément déjà contenu dans la catalyseurs sont le plaisir, la satisfaction et
conception dominante de l'art et des l'enjeu du travail lui-même. (...) Des mots
artistes qui présuppose que l'activité comme " amour " et " passion "
artistique se conjugue sur le mode de la jaillissent fréquemment quand les artistes, les
vocation et de l'implication totale. Et les scientifiques et les autres créatifs parlent
indices ne manquent pas pour montrer ou écrivent sur leur travail. Une
que les artistes vivent largement en implication de ce genre est ce qui motive le
conformité avec ce point de la conception scientifique à découvrir, l'artiste à peindre et
historique (30). l'écrivain à écrire » (32).
Tous ceux qui se sont penchés sur les Ce sont surtout les travaux de T.M.
caractéristiques comportementales des Amabile (33) qui ont donné à ces
grands créateurs de l'humanité ont aussi affirmations leur solidité. Cette psychosociologue
souligné leur tempérament passionné et a en effet consacré des dizaines
leur extraordinaire endurance au travail d'expériences de laboratoire à montrer le rôle
(31). Dans la majeure partie des cas, les positif pour la créativité des motivations

(29) Le fait que le tableau 1 n'y fasse pas référence provient tout simplement du fait qu'aucune théorie
contingente n'a intégré la motivation à sa réflexion. Pourtant, tout manager sait que la motivation au travail du
personnel est un facteur essentiel de sa capacité à conduire l'unité dont il a la charge. Peut-être considère-t-on qu'elle ne
doit pas être réservée à certains contextes comme le sont d'autres modes de contrôle. Mais quand tous les
contrôles formels se trouvent en difficulté, la motivation devient plus que jamais incontournable et il est étonnant
qu'on se soit moins intéressé à elle qu'au contrôle par la culture dans ce type de contexte.
(30) HEINICH, 1990 ; SIMON, 1977.
(31) SIMONTON, 1984, 1988.
(32) McALEER, 1991, p. 15.
(33) AMABILE, 1990 ; HENNESSEY et AMABILE, 1988.

— 92
intrinsèques et le rôle le plus souvent interne, chaque création devant tout à la
inhibant des motivations extrinsèques (34). En fois actualiser et dépasser la tradition ; c'est
particulier fut montré à travers toutes aussi la doctrine de l'art pour l'art, l'art
sortes d'expériences l'effet négatif des ne devant servir rien d'autre que lui-même.
éléments suivants sur la créativité : attendre Ces caractéristiques sont essentielles
une évaluation, être observé pendant le pour favoriser la capacité créative d'un
travail, savoir qu'une récompense viendra individu, car on sait que la représentation
sanctionner le travail (35), concourir pour que l'on se fait d'une tâche à réaliser est
des prix, et avoir un choix restreint dans la de nature à en orienter la réalisation. C'est
façon de réaliser une activité. ainsi qu'une représentation créative du
Ces recherches sont de la plus grande travail artistique permet la production de
importance pour notre sujet car tous ces créations plus innovantes que par exemple
éléments qui ont un effet négatif sur la une représentation de type « problème »
créativité font aussi partie de la panoplie des qui suggère une réponse plus classique
outils de gestion. Passer des contrats utilisant des voies de résolution déjà
d'objectifs, mettre en concurrence les largement éprouvées (36).
personnes, restreindre les moyens d'action
sont en effet des techniques de contrôle qui Les relations interpersonnelles
pourraient être appliquées aux artistes. Et ou le contrôle par le don
T.M. Amabile nous montre que celles-ci La revue des théories contignentes que
tendent à réduire les qualités créatives de ce nous avons faite (tableau 1) nous permet
qui est produit. On peut donc conclure de considérer que le contrôle, quand il
qu'un contexte organisationnel favorable n'est pas exercé par l'artiste lui-même
au travail artistique le plus innovant devrait (auto-contrôle) et favorisé par sa
permettre l'épanouissement des représentation de l'art, passe par une relation
motivations intrinsèques de l'artiste et se garder personnalisée. Le contrôle se joue dans la
d'appliquer à l'artiste des techniques de relation de l'artiste à une autre personne
management propres à en réduire la dont le caractère, la personnalité, les
créativité comme celles citées ci-dessus. croyances, le mode de fonctionnement ne
sont pas indifférents. Nous sommes dans
Les valeurs partagées ou une relation entre deux individus. Ce type
le contrôle par la culture de contrôle personnalisé s'oppose à des
professionnelle contrôles impersonnels passant par des
contrôles formels et instrumentés, ou par
La littérature en gestion est riche en la relation, non à un individu, mais à un
réflexions visant à montrer que les valeurs rôle organisationnel, le supérieur
sont une source de contrôle car les hiérarchique par exemple.
personnes qui cherchent à agir en conformité Ce qui est marquant dans les relations
avec celles-ci réduisent de fait Г éventail interpersonnelles que nous avons étudiées
de leurs possibilités d'action. est qu'elles ne sont pas faites de calcul et
Les artistes sont particulièrement bien de prévision comme on pourrait s'y
munis sur ce plan car ils adhèrent attendre entre un individu qui contrôle et
généralement à la conception charismatique de l'art un individu qui est contrôlé. Bien au
qui met l'accent sur son autonomie et sa contraire, il semble que le monde des arts
gratuité : l'art ne doit répondre à aucune soit propice à l'épanouissement de
demande et ne peut suivre qu'une logique relations fondées sur la confiance, le don,

(34) Dans certains cas, quand les facteurs de motivations externes sont relégués au second plan des
préoc upations de l'artiste et vus seulement comme « en plus », Amabile (1990) a constaté un effet additif des deux types
de motivation.
(35) La récompense non attendue a en revanche un effet positif.
(36) ABRIC, 1984.

93 —
l'amitié et l'affection, c'est-à-dire de
relations dans lesquelles l'absence de calcul ptus ou moins un jour, ils sont apparus
est la règle plutôt que l'exception. Et nous sous k$rj&ur к plus humain* Alors on [
avons cherché à comprendre pourquoi veut qďAlpkinmgm réussisse. Quand \
cette « logique de l'amour » est si présente шт chitine refuse иш projet, on est triste <
pas à cause du projet, car on sait au*il -
dans le monde artistique.
mtm pris aittemSt mais parce qu'ils '[
vont devoir refaire tout le travail avec
Bon et e&ntre-dûn une autre chaîne. On a envie de leur ,
faciliter le travail 03) » (38).
Les éléments concernant Alphimages ne L'attachement à l'entreprise passe
portent pas spécifiquement sur la relation à initialement par le don à Jean et Pierre ; on donne
ceux qui exercent les « activités cardinales à l'entreprise parce que c'est leur œuvre et
de Tait (37) »+ Cette entreprise est que c'est cela qui compte pour eux.
remarquable par l'extrême diffusion de la logique Si je me suis défoncée (,t.) c'est vrai- '-
de relation à l'artiste ; celle-ci s'étend à tout ment pour eux quoi. C'est un truc de
le personnel jusqu'aux postes les plus don à eux, mais à eux en tant qu'eux. ;
humbles, si bien que les figures du don et Après c'est devenu pour Alphimages
contre-dons touchent tout le monde. Les (,..} mais au départ c'était vraiment
salariés donnent du temps de travail, de pour eux {127}.
l'enthousiasme et tous leurs efforts mais les
deux patrons-fondateurs doivent rendre On leur donne parce qu'ils donnent eux
s'ils veulent garder le dévouement des aussi :
leurs. S'ils ne rendent pas, c'est la rupture» Jean est complètement bordélique mais
la perte de confiance, la trahison, affective- il est tel que l'on donne, mais un jour,
ment très douloureuse. Le don a une gigan* on a un retour. H nous respecte. Donc
tesque capacité à générer de Ténergie. Le on est prêt à donner (N27) (39).
don des patrons génère en retour l'envie de Darts cet exemple, la logique affective
leur donner encore plus. d*Àlphimages « contrôle » la fidélité et
Telle employée travaillait à Alphimages l'ardeur au travail mieux que ne saurait le
depuis un mois quand sa mère est tombée faire tout dispositif de
gravement malade. Elle demanda alors à sanction-récompense formel.
pouvoir prendre du temps sur ses journées
pour passer Л temps à ťhopftaí... Ces relations sont fondées sur la
« J'en ai parlé à Jeun, Deux heures confiance, confiance en la capacité de
après Pierre était au courant. Ils ont l'artiste à créer, confiance dans le fait que
tout fait pour moi, fís m* ont dit que je l'autre a confiance et qu'il est bien disposé
pouvais prendre tout le temps que je à l'égard de l'artiste. Cette confiance
voulais alors qu'Us pouvaient en pâtir. s'enracine le plus souvent dans une relation
Pierre m* a proposé de me prêter de qui dépasse le seul cadre de travail. Les
V argent si fen avais besoin pour personnes se connaissent autrement que
soigner Maman. lis se sont renseignés sur sur le plan professionnel ; elles peuvent
les hôpitaux, les médecins. Ils ne me être amies ou appartenir à la même famille ;
connaissaient pas, fêtais arrivée depuis elles peuvent plus simplement aimer se
un Mois... Its se sont comportés avec parler ou partager des moments de loisirs.
" moî comme pour une amie. Maintenant, , Elles ont appris à se connaître. Il s'agit
avec çat on a envie de tes aider. À tous d'une relation de personne à personne et

(37) Selon l'expression de H .S. Becker.


(38) Le numéro renvoie au numéro de l'entretien à l'intérieur du cas Alphimages.
(39) Note de terrain 27e jour d'observation.

— 94
non de rôle à rôle ou de fonction à d'amour où le jugement est suspendu au
fonction. La confiance s'est bâtie peu à peu sur profit de l'action ? Ne veulent-ils pas
l'évidence qu'elle n'était pas trahie. justement qu'on les aime, c'est-à-dire que
Les metteurs en scène de théâtre ou de l'on passe par-dessus les aléas de la
cinéma le savent : le temps passé à nouer réalisation et leurs mérites relatifs dans les
de « bonnes relations » au sein de l'équipe diverses situations. La confiance est ce qui
n'est pas du temps perdu (40). Le climat permet d'attendre, d'aller au-delà de
de confiance est essentiel à la réalisation l'évaluation présente. Elle est suspension
d'un travail dans lequel les personnes temporaire du jugement. Il y a donc des
prennent des risques qui touchent à leur moments où l'équivalence, le jugement, le
identité propre, car c'est bien lui-même calcul sont suspendus. Ce sont des
que l'artiste risque dans son travail. Ce moments de don.
climat permet de plus que s'épanouisse cet
autre type de confiance qu'est la confiance
en soi et que soient libérées les forces de la
motivation intrinsèque autrement freinées
par la peur d'échouer et le stress de la extraits dnlessous, on voit
à" фе
création (qui s'apparentent à ce qu'est par %ШщЫ qm itatettûgtfie
exemple l'angoisse de la page blanche ttmché des aspects il
pour l'écrivain). vie âm решт
La rétention du jugement, l'orientation de"
es cbacun. Ce type
bienveillante du travail, la demande ^ assurément crée des chaînes,"
теше*
d'amour, la recherche d'un climat de celles «te t%tacftements a dans le
confiance renvoient à un certain type de teiffiťps xm eôïi Wér&tem* La confiance*
contrôle du travail que nous appelons le doáňée jpemeť à caacen de s*accoiapîir.
contrôle par le don. Cette labellisation peut Cet accomplissement de soi-même et le
surprendre car on peut se demander quel sentiment de plénitude et ďvtníté qaí Гас-'
don il y a dans l'emploi d'une stratégie de 'compagne nous forent souvent racontés en
contrôle qui semble être la seule possible tttîîbàftt îa figure de la rencontre quasi-
si l'on en croit Lapierre (41). Nous allons ■aïi'otttetfiê avec un autre tant attendu! f
donc nous expliquer sur cette qualification '; tàol> ji'îèi ai rencontres, fêtuis $Ûfe \
et sur son apparent paradoxe. t ццгШ étaient extrêmement ЪкШШ> ,'î*
Il nous semble que les comportements
'

ï;' ' gui cette boite alMt marcken je ne


évoqués plus haut et le climat de confiance pouvais pm dire ni cmâment, ni c&m- *"
réciproque et partagée qui est tant I Men de teinps, ni ШШ çaf mais fen étais
recherché relèvent en partie de ce que Boltanski f sûre. Tu sms desfms tu rencontres des
(42) a modélisé sociologiquement sous le ) %ens et tas une espèce de fulgurante
nom d'« agapè », qui est l'un des mots du f imprèmîûh^iim ďeM des gemf honnêtes »
grec ancien pour désigner l'amour et qui f que je resterai (enferma vie avec eux,
fut repris ensuite par la théologie ; 'ëitftn tu 1?ШГ one espèce de truc comme :
chrétienne pour parler de l'amour de Dieu. Il
s'agit d'un régime d'action hors â*uim rencontre avec Fun
équivalence, c'est-à-dire hors du justifiable. Le
jugement est suspendu au profit d'une *desmais
êmxattssî
patrons,
<f«aeselon la fèncttôi!
j^j^'U^1
acceptation inconditionnelle de l'autre. s, V&áttyásŘ pett&tt'$
Qu'est-ce en effet que cet état idéal auquel 'ж *
'

en fík
' 'de
■ * \
les artistes inspirent, si ce n'est un état
i

(40) MORLEY et SILVER, 1977 ; LAPIERRE, 1984.


(41) LAPIERRE, 1984.
(42) BOLTANSKI, 1990.

95 —
qui est échangé. L'échange doit être
équitable et la relation n'a pas besoin pour cela
d'être durable et personnalisée. Si la
y Jů mw- qualité des relations interpersonnelles est un
i , pré-requis pour le travail de création, il
faut prendre le temps de les construire. Or
pour nouer des relations il faut s'abstraire
de la relation de calcul pour passer dans le
don. Il faut jouer à « qui perd gagne » :
*щЧШ жМЬягдее ШШ'ее Ыш f№$ib prendre le temps, donner sa confiance,
avoir des gestes, des paroles agréables,
risquer un peu de soi-même pour gagner une
же, relation. Que celle-ci soit ensuite
réintroduite dans un univers de travail à finalité
productive et mise au service de la
création n'entame en rien l'authenticité de
l'abandon qu'il a fallu faire pour gagner la
relation.
Le paradoxe du contrôle par le don est
que le don est un moyen de contrôle
d'autant plus fort que justement il ne veut pas
1»Ш€ -ďf шгШг. Et très contrôler ; la confiance n'est bénéfique
que si elle est véritable et non pas
visím stimulée ; les « bonnes » relations interpe-
sonnelles ne sont vraiment « bonnes », et
-Non, pmm фе tien ďem par-là même profitables, que lorsqu'elles
mr term tíM$j& щ sont fondées sur des liens de personne à
i Mim la mesmn personne et non seulement sur les
\wtfaf4ât& obligations de la situation ou le simple calcul des
■m avantages à bien s'entendre.
Notre curiosité pour ces phénomènes fut
■'~~ &t& pour ф фт tu as de la mêm* éveillée par la récurrence dans le discours
de nos interviewés (44) des thèmes de
l'amour, de l'amitié, de la confiance, du
respect mutuel dont l'importance nous a
donné à penser que ce type de relations
étaient le propre du monde que nous
Nous pouvons aborder le don par un étudiions. Nous avons donc cherché à élucider
autre angle qui est celui de Godbout (43) ; les raisons de cette collusion apparente
Pour lui, le don est au service de la entre la logique de l'amour et celle de l'art.
relation. Le don (de temps, de services, de L'extraordinaire prégnance des
biens, ...) sert avant tout à nouer des comportements liés à la logique de l'amour dans
relations. L'échange de biens est au service du le monde des arts peut selon nous être
lien. Ce qui compte n'est pas ce qui est éclairée par les éléments suivants :
échangé mais la relation entre les - le don permet de réduire l'anxiété
personnes. La relation de calcul, qui s'oppose générée par le travail de création et libère
à celle de don, subordonne en revanche la la force de travail,
relation à l'échange : ce qui compte est ce - l'expression des formes les plus inno-

(43) GODBOUT, 1992.


(44) Voir les exemples donnés dans les encadrés.

— 96
vantes est favorisée par la rétention du
jugement propre au don,
- le contexte affectif protecteur ainsi
créé facilite l'exercice de la critique à des
fins d'amélioration,
- enfin, la logique du don est hautement
compatible « idéologiquement » avec la
représentation romantique.
La dimension existentielle que revêt sa
création pour l'artiste est le moteur d'une
extrême motivation (dont nous avons déjà
souligné les avantages en termes de
contrôle) mais a pour contrepartie une
fragilisation importante liée à l'exposition de
soi. L'artiste vit dans une remise en cause
permanente de lui-même. Celle-ci est
source de dépassements créatifs mais aussi
de stress et de dépression. On comprend
alors l'apport primordial de la logique de
l'amour dans ce contexte. Par le don, le
jugement est suspendu, l'épreuve
identitaire est reculée, évitant à l'artiste d'être
handicapé dans sa recherche par l'angoisse
de l'exposition de soi. On lui fait
confiance, on respecte toutes ses
tentatives, on l'aime quoi qu'il produise, quoi
qu'il invente. Il peut donc prendre tous les
risques car sa sécurité affective est assurée.
La logique de l'amour éloigne le stress
pour laisser s'épanouir la création et
l'implication de l'artiste dans son travail.

1Ыт c e^
ht im&Mïkîè permet" IP&sstirer m bcrf
^iî't toute* ces personnes, qni iéut\
ш stress de VétaA

Jde r
!jugeaient M
;des Те8 canstmtéé I
et Uatít ê» 'ее "тШг-Ш ť j Се фа fmt ф№ et |
'

qttřlfftíét Ыт tomfrenáre dam ce \î


, 'fmt qtm ím retmwns que'^tm :*
W leskem éůnt compîiqttêei âê *f
тФаё
/Щр mmpêtence
щш ehaem
enenquestiM,
регпштфе$Ш\ |
|# $Шф$> ШШ Ш éeàx mois, &Щ>Ш I
$Щщ Щ tie $Ш *^ШЬуШв
éwii -щщ quand
f.-l Í>mů
&u vous
с* est
présente
pour çttfôi
&Ы~\
еея'Шррокм êi/
appel quand mîim à quelque those de gens, îlfant être extrêmement coùrtbîs \

97
dire dans un contexte où l'artiste arrive
#ř Mm traiter -ks gem рты щае à dissocier la critique qui porte sur son
yrař, ďeMpm évwkt travail du jugement porté sur sa personne.
mmiquemmt; tous 1т фтте Il y a là un équilibre délicat car la critique
ď utter mir -щиеЩи*!шп půmt risque constamment de casser la confiance
qui la permet. Le don permet donc
l'épanouissement non destructeur de la
critique.
La suspension du jugement a également
l'avantage de ne pas restreindre a priori
l'univers des possibles. Elle est donc de sur U геШт ее етфшш et
nature à laisser s'exprimer des formes
improbables. Les travaux cités de T.M.
Amabile montraient déjà que l'évaluation Ше mktioé pfsoafteîle
et le jugement étaient de nature à рот
restreindre la créativité des réponses à un
problème posé. Le refus de juger est d'ailleurs ttoa et un Шош* «rafmtîtkjiie sttr soa tm**
au centre de la méthode du « brainstor-
ming » dont le premier postulat est qu'« il
est nécessaire de dissocier la fonction de beaucmcp ее раг&Ш* de M pmi&r de
production et de recherche des idées de la Ш, 4e lui ртгШ 4& imn ш»а§гее lui l
fonction d'évaluation et de jugement parler de ее щ>£ш m ressenti, ев lui |
(positif ou négatif) ». L'utilité de cette parler de ckms qtfm& envie de wmr %
dissociation a été très largement vérifiée sur ж pm ckito&er» é¥ûimr: » (Ш) (47) ". "\
le plan expérimental, le « brainstorming » ,p щ è f
étant l'une des rares méthodes de créativité шхтщ l'amitié entre dans ta relation qui
a avoir donné lieu à des recherches de jm peet р1ш 1йж т& Ыфта'таШ das-J
validation. Ne pas juger tout de suite est donc шщт. Et réâîtger Ui-mèém mcmU sa
l'une des façons de favoriser la créativité. éemmât affective à VépuA é& tes «at©ws;
Mais paradoxalement, la logique de ' ада$
€ - ше
Je m'
parfaite téc^wçiié. •\
l'amour possède dans le même temps sens très proche ďmx рет"{
l'avantage de permettre le jugement alors • plein de raisons, mais desraîmm même j
que celui-ci est, comme nous venons de le , personnelles* ďmí p&ur ça que fm )
rappeler, à même d'inhiber la création. , besoin de cûmteÊmtes gens et ďmmer |
C'est justement la suspension de la tes gens autant щше leur mêmtmrU, - „j
critique qui la permet. L'amour donné a Tous щ$ mut-emrs еФШуо$ mmis* от- \
priori sécurise l'artiste au-delà des 1 devenu
presquemon
f -*тщ
Si m
Ш éuteur
Ь&ш den'est
^pmêgum
pus >f1
critiques ponctuelles que l'on peut exprimer
sur son travail. L'un des apports essentiels iivres publiis/fe mis qu'il y a щщ!щш í
des travaux des psychosociologues de la - chose qui ne ш^ш qmi. Il y m dm 4m l
créativité est d'avoir montré que les un peu exeeptimmek comme cet» de Ж» /
créateurs ont besoin de « feed-back » pour être - hûts
qui est
du quelqu'um
m&ttde. Nous
qui qvorn
vit йЬтЫтшш
des тЫ* \
créatif (46). La critique est nécessaire mais
elle est destructrice. Une manière de la I tí&ns amicales, je le vpis peu mats mm \
vivre positivement est donc qu'elle prenne -, awns quand même des relations ami' è
place dans un climat de confiance, c'est-à- : cedes, Cependant ce n'est pas la même %

(45) ABRIC, 1984, p. 208.


(46) « L'image populaire des individus créatifs souligne souvent leur objectivité, leur intuition et leur
implication; Mais, sans l'objectivité, les personnes créatives ne font que construire un monde privé sans réalité. Les
créatifs ne se contentent pas d'examiner et de juger eux-mêmes leurs idées et projets. Ils cherchent également la
critique (McAleer, 1991, p. 14).
(47) Les numéros sont les numéros d'interviews au sein d'un même secteur.

— 98
. amitié qui me ïk i 'Â.'t É';, €*,;£>, et Ë* î Шшг prestigieux dans le domaine
Tous ces gem*-là qui sont vraiment mes \ français et mille fois plus riche que moi et
amis, je peux les appeler š 11 bernes si I qui est resté parce que le lien sur te
fui un coup de cafard. Ça et plan créatif était très fort et qu%il
aussil ça, dans les deux sens. ri avait pas етЫ de le perdre, (il)
Cette relation affective f&aůé& ser:
II faut pour finir souligner la proximité
tew» ш V&ňpmtí^Ř fégmě cfe son ptů$vt « idéologique » remarquable de la logique
artistique s$fť е^хОДе eue Ытте ťfr de l'amour et de celle de l'art telle qu'elle
est mise en scène par la conception
м» dominante romantique, à commencer par la
proximité de vocabulaire. L'artiste est
celui qui a reçu un don et l'amour
s'exprime par le don. L'artiste se donne lui-
même à son œuvre, donne sa vie à l'art ne
faisant par-là même que rendre ce qu'il a
lui-même reçu. L'œuvre d'art ne peut plus
prétendre à ce statut, comme nous l'avons
vu, que si elle est gratuite, que si elle
existe pour elle-même et non pour
répondre à un quelconque besoin. C'est la
gratuité de l'œuvre qui fait sa grandeur
comme c'est la gratuité du geste qui
confère au don son statut.
De nombreux éléments semblent ainsi
s'unir pour faire du contrôle par le don la
forme idéale du contrôle de la création
artistique. Ce contrôle opère selon trois
modes d'action. Tout d'abord le don
génère la dette, le contre-don, l'obligation
de rendre. Le donneur contrôle celui qu'il
endette. Ce dernier va par exemple
répondre au don par la fidélité, par la
remise de sa confiance qui est pouvoir
délégué, ou par la gratitude et le
dévouement. La limite du pouvoir de contrôle
conféré au donneur par son don est le fait
que celui-ci ne sera rendu que s'il est
véritable, c'est-à-dire que s'il est fait sans
obligation de rendre. De plus, ce mode de
contrôle suppose un échange permanent de
dons et contre-dons, une alimentation
constante de la relation par les risques
réciproques que le don ne soit pas rendu,
que la confiance soit trahie. Cela réduit
considérablement les possibilités de calcul
et les usages utilitaires du don à de simples
fins de contrôle. Et puisque le don est
réciproque, le contrôle l'est aussi.
Le don agit aussi comme mode de
contrôle selon un deuxième mécanisme.

99 —
La confiance, la croyance en l'artiste et en l'artiste de créer (en reculant par exemple
sa capacité à réaliser son probjet, l'amour l'épreuve identitaire). Il favorise tout
pour ses créations, sont ce qui permet à la simplement l'émergence de la nouvelle
critique d'exister. L'intervention d'autrui œuvre.
dans le processus de création n'est
possible, comme nous l'avons vu, que si elle Une structure organique comme
prend place dans un contexte de confiance résultante des trois autres
réciproque et d'amour. La critique n'est modes de contrôle
écoutée que si l'artiste est convaincu que
celui qui l'exprime aime et respecte son Nous venons de voir que la création
travail, et veut son plein accomplissement. artistique était favorisée par l'existence de
Cependant la différence entre la critique quelques personnes entretenant avec les
qui aime et celle qui dévoie est souvent artistes des relations relevant largement de
ténue, et l'on ne compte plus les artistes la logique de l'amour. Cette forme de
meurtris malgré la volonté et contre relation exerce une forme d'influence sur le
l'intention de celui qui a infligé la blessure. travail qui est d'une nature bien différente de
La troisième façon d'agir du don est la celle exercée par la formalisation de
création de conditions permettant facteurs de motivation externes (contrats
l'augmentation de la créativité et l'émergence d'objectifs, primes au résultat, mise en
d'une production de qualité. Le don concurrence,...) ou la mise en place de contrôles
permet la rétention du jugement, le recul de formels (imposition d'une marche à suivre,
l'épreuve identitaire qui est source observation pendant le travail,. ..).
d'angoisse. Il crée ainsi un contexte affectif Si l'on étend ce type de contexte de
favorable à la création. La rétention du travail à l'ensemble des personnes
jugement favorise aussi l'expression travaillant dans l'organisation, on débouche
d'éléments originaux qui n'auraient pas trouvé sur ce que les théoriciens des
leur voie dans un contexte d'évaluation organisations ont appelé des structures
plus constante. organiques. Les premiers à les avoir
Le don, par ces trois modes d'action identifiées sont les chercheurs anglais Burns &
(« endettement » du bénéficiaire, Stalker (48) dans leur célèbre ouvrage
possibilité de la critique et création de conditions « The management of innovation ». Leurs
favorables à l'innovation), permet donc conclusions sont en effet que les
que s'exerce un contrôle sur plusieurs structures organiques sont associées à des
aspects du travail artistique : entreprises devant faire preuve
- il favorise la fidélité et le dévouement d'innovation alors que leur opposé, les structures
de l'artiste, notamment à l'égard de mécanistes, se rencontrent sur des
l'organisation qui utilise son travail, et l'on sait marchés et des technologies stables (49).
que fidéliser les « bons » artistes est un Un « système mécaniste de
point essentiel de la réussite des management » se caractérise selon eux
organisations artistiques, notamment par (p. 120) :
- il permet un contrôle de la qualité - une différenciation fonctionnelle des
grâce à l'exercice de la critique et à la tâches, selon laquelle tous les problèmes
création de conditions favorisant plus ou rencontrés sont découpés,
moins la production d'œuvres originales, - la nature relativement abstraite de
- il implique enfin un contrôle de la chaque tâche individuelle, qui est conduite
production puisqu'il s'agit de permettre à selon des techniques et avec des objectifs

(48) STALKER, 1961.


(49) Leurs conclusions sont fondées sur une série d'études de cas de secteurs différents. Quatre usines
performantes, chacune dans leur domaine, ont été particulièrement étudiées : une usine de rayonne, une d'appareillages
de commutation, une de radio et télévision et enfin une d'électronique, si on les classe de la plus mécaniste à la
plus organique. L'innovation qui est au centre de l'étude Bums & Stalker (1961) est avant tout une innovation
technologique.

— 100
plus ou moins distincts de l'objet général c'est-à-dire par les relations et l'écoute
de l'activité. Ce qui est poursuivi est en interpersonnelles. La structure organique
fait l'amélioration technique des moyens qui fut identifiée dès le départ (tableau 1.)
plus que l'accomplissement du but global, comme une forme de contrôle spécifique
- la définition précise des droits et des est en fait la résultante des trois autres
devoirs, ainsi que des techniques associées formes de contrôle identifiées. Elle est le
à chaque rôle fonctionnel, point d'aboutissement d'une généralisation
- une structure de contrôle, d'autorité et à l'ensemble du personnel des trois modes
de communication hiérarchique, de contrôle identifiés au départ pour la
- la concentration du « savoir sur la création artistique, même si, dans la
réalité » au sommet de la hiérarchie qui seule généralisation, certains traits s'atténuent
peut réconcilier les différentes tâches et en forcément, notamment la prégnance de la
évaluer la pertinence. logique de l'amour qui se généralise sous
Par opposition, on peut retenir les traits forme de convivialité et de respect mutuel.
suivants pour la forme organique (p. 121) : Ainsi, si l'on passe de l'étude du travail
- la nature « réaliste » des tâches artistique à celle des organisations
individuelles qui sont toujours vues dans la artistiques dans leur ensemble, l'élément le
perspective du but global, plus marquant est le degré plus ou moins
- l'ajustement et redéfinition important de diffusion de la logique du
permanente des tâches individuelles par contrôle artistique à l'ensemble de
l'interaction avec les autres, l'organisation. Dans certaines organisations, ce
- une implication envers le projet qui vaut pour la création artistique vaut
général qui dépasse toute définition pour l'ensemble du personnel aboutissant
fonctionnelle, à de véritables structures organiques,
- une structure de contrôle, d'autorité et tandis que dans d'autres, la logique artistique
de communication en réseau, reste cantonnée à la sphère de la création
- l'omniscience n'est plus l'attribut du elle-même. Les organisations qui se sont le
sommet de l'organisation. Les savoirs plus laissées pénétrer par la logique
peuvent être localisés n'importe où dans le artistique sont aussi généralement celles qui
réseau et ce lieu devient alors un centre revendiquent le plus fortement leur qualité
ad-hoc de contrôle, d'autorité et de d'innovatrices.
communication, La société Alphimages, première
- une communication latérale plus que structure étudiée, se présente comme
verticale, la communication verticale l'archétype de l'organisation complètement
relevant plus de la consultation que du organisée selon les modes de contrôle de la
commandement, création artistique. On y découvre ce
- l'implication dans le projet global a qu'est une organisation totalement
plus de valeur que l'obéissance ou la organique où la forme de contrôle privilégiée
loyauté. est le contrôle par le don. Alphimages est
La structure organique rassemble donc aussi typique de l'extrême difficulté qu'ont
dans un même fonctionnement des les organisations adhérant à la conception
éléments que nous avons abordés à propos romantique de l'art de faire une place à la
des motivations (implication, gestion.
décentralisation, auto-contrôle), d'autres qui peuvent Le cas des maisons d'édition montre
être offerts par la culture du milieu aussi que la logique de contrôle du travail
artistique qui propose à ses membres de artistique a une forte tendance à se diffuser
participer à un projet grandiose, du fait de la dans les organisations artistiques au-delà
force de la représentation charismatique de de la sphère créative proprement dite.
l'art (perspective d'un but global) et Cette diffusion semble d'autant plus élevée
d'autres traits comme la faible que les membres de l'organisation la
formalisation des tâches et la redéfinition conçoivent comme très créative, mais
perpétuelle du travail par ajustement mutuel, aussi que la structure est jeune et petite.

101 —
Quant aux orchestres, une seule des tation plus que de création. Ce sont aussi
organisations étudiées, celle que nous avons les orchestres qui, parmi tous les cas
baptisée l'orchestre baroque, ressemble à étudiés, acceptaient le mieux la présence de
une structure organique, les autres s préoccupations de gestion dans leur
'accommodant de modes de fonctionnement fonctionnement. Il s'agit de l'une des formes
beaucoup plus routinisés et bureaucratisés, de conciliation de l'art et du contrôle
y compris dans le travail artistique lui- envisageables, l'autre, celle que vous avons
même. Le cas des orchestres est ainsi un développée dans cet article, étant celle de
cas intéressant pour montrer que routine et modes de contrôle spécifique pour le
art ne sont pas forcément incompatibles, travail le plus créatif.
surtout quand il s'agit d'un art

Tableau 3 : Distribution des situations organisationnelles des organisations


artistiques au regard du contrôle
MODES DE REVENDICATION D'INNOVATION
CONTRÔLE Forte Faible
Motivations Motivations pour le secteur Motivations extrinsèques
(auto-contrôle) artistique (intrinsèques) (argent, pouvoirs,
reconnaissance...)
Implication affective dans Relation instrumentale
l'organisation par rapport à l'organisation
(= Diffusion à toute l'organisation de la (= Différenciation des
logique de motivation de l'artiste) motivations dans l'organisation,
entre celles des artistes et
celles des autres)
Relations Logique du don diffusée Logique du don cantonnée
interpersonnelles dans toute l'organisation à la relation à l'artiste
(contrôle par le don)
Convivialité Affectivité Formalisme
Personnalisation des relations Relations impersonnelles,
uniquement professionnelles
Valeurs partagées Forte présence des valeurs Plus faible présence
(contexte de créativité dans
symbolique) la culture d'entreprise
Adhésion de tous Disparité des adhésions
au projet artistique selon les personnes
Climat convivial et informel Climat plus impersonnel et formel
Structure Organique Moins organique,
(contexte matériel) plus bureautique

Peu formalisée Plus formalisée


Organigrammes inexistants ou Organigrammes existants,
mettant en scène la logique faciles à construire, reflétant une
organique assez forte structuration des tâches
Hypothèse générale Diffusion à toute l'organisation
de la logique de contrôle Différenciation des logiques
du travail artistique

— 102
Conclusion l'ignorance réciproque. C'était en tout cas
II existe ainsi un éventail assez large de notre projet comme chercheur en gestion
modes de fonctionnement organisationnels de faire reconnaître comme légitimes par
dans les organisations artistiques, mais la gestion des formes organisationnelles
tous sont marqués à des degrés divers par largement incomprises jusque là en en
les quatre modes de contrôle soulignant la vocation et l'utilité.
spécifiquement adaptés au travail le plus créatif que Ce qui est troublant au final est que
nous avons mis au jour dans cette cette révolution semble aujourd'hui
recherche : une forte motivation pour accomplie et que nous avons en fait
l'exercice artistique favorisant participé, sans nous en rendre compte à
l'autocontrôlé, l'impact important de la l'époque, à un grand courant au sein du
représentation dominante de l'art comme management. Aujourd'hui, la question de
activité inspirée d'artistes singuliers, le rôle l'innovation est sur toutes les lèvres et on
essentiel des relations affectives et de se penche avec intérêt sur ce qu'ont pu
l'encouragement mutuel, et enfin, l'évitement inventer sur le plan organisationnel les
plus ou moins marqué de la formalisation organisations artistiques mais aussi les
et de la bureaucratisation. centres de recherche en tout genre. La
Ces quatre éléments sont tout à fait norme de la bonne gestion a évolué et la
essentiels quant à la possibilité d'obtenir recherche qu'il faut aujourd'hui
des œuvres fortement innovantes et entreprendre touche à cette évolution, qui
pourraient être reconnus comme une forme mériterait d'être analysée en profondeur à
spécifique de management par ceux qui plusieurs niveaux. Comment s'explique un tel
pensent encore que le seul contrôle rapprochement des images de l'art et du
véritable est le contrôle cybernétique contrôle ? Et quelle peuvent en être les
classique. Une telle reconnaissance, d'ailleurs retombées tant au niveau du
largement accomplie de nos jours dans le fonctionnement des mondes de l'art qu'à celui plus
monde de la gestion - ce qui n'était pas le global des équilibres au sein de la société ?
cas lorsque nous avons commencé nos Car il n'est sans doute pas anodin qu'un
investigations sur le sujet à la fin des conflit aussi ancien et aussi structurant
années 1980 -, est forcément à même de pour notre société que celui de l'art et du
transformer en profondeur les rapports de contrôle, qui remonte à celui de l'artiste et
l'art et de la gestion qui depuis des du bourgeois au XIXe, ait connu récemment
décennies étaient marquées par l'hostilité et une telle transformation (51).

(50) GRANA, 1964.


(51) L'ouvrage à paraître en 1998 chez A.M. Métailié est centré sur l'évolution historique et les formes actuelles
du conflit de l'art et du management.

103 —
ANNEXES
Tableau Al. : Qui (ou qu'est- ce qui) exerce le contrôle ?
Auteurs Typologies proposées Remarques
Dalton (1971) Contrôles organisationnels : exercés par l'organisation Les trois catégories de
(plans et buts de l'organisation traduits en mesures de contrôle fonctionnent selon
performance donnant lieu à un suivi et à des actions un schéma cybernétique :
correctives). Contrôles sociaux : exercés par le groupe normes, réalisations,
(contrôle par le groupe de l'implication de chaque corrections des écarts à la
membre, contrôle de la déviance, mécanismes
d'exclusion).
Auto-contrôles = Motivation : exercés par soi-même
(auto-fixation d'objectifs, motivation, volonté de
s'accomplir).
Hopwood (1974) Contrôles administratifs (règles, procédures, contrôle de Définition moins restreinte
gestion, structure formelle, recrutements, formation, que celle de Dalton (1971)
sanctions-récompenses, canaux de communication, ...). pour les contrôles
Contrôles sociaux : influence réciproque des uns sur les administratifs et sociaux. Pas de
autres. référence à des processus
Auto-contrôles (idem Dalton, 1971). cybernétiques.
Scott (1992) Contrôle interpersonnel : dont la « réussite » est liée à la Dissociation des contrôles
personne de celui qui exerce l'influence soit grâce à ses administratifs de Dalton
qualités personnelles (pouvoir), soit à cause du poste (1971) et Hopwood (1974)
occupé et de son rôle organisationnel (autorité). entre ceux qui passent par
Contrôle impersonnel : ne passe pas par une relation de une personne et ceux qui
personne à personne : contrôle exercé par l'intermédiaire passent par un système
d'un système technique ou bureaucratique. technique ou bureaucratique.
Culture = contrôle intériorisé : exercé par soi-même suite Regroupement des contrôles
à une appropriation des normes et valeurs du groupe. sociaux et auto-contrôles
dans les contrôles
intériorisés.
Reeves Contrôle impersonnel mécanique : automatisation, Éclatement des contrôles
& Woodward machines, production continue. impersonnels en deux
(1970) Contrôle impersonnel administratif : règles catégories.
administratives, systèmes de mesure et de contrôle des Ni contrôles sociaux, ni
coûts. auto-contrôles.
Contrôle personnel : hiérarchie directe.
Typologie
de synthèse
Contrôles exercés par l'organisation - impersonnel mécanique,
- impersonnel administratif,
- personnalisé : lié au rôle formel (autorité hiérarchique).
Contrôle exercé par le pouvoir personnel d'une personne :
- contrôle personnalisé non lié au rôle formel (charisme).
Contrôles exercés par la pression du groupe :
- rôle de la culture, des normes de comportements du groupe.
Contrôles exercés par soi-même - motivation, auto-fixation d'objectif,

— 104
Tableau A2. : Quel est l'objet du contrôle ? Sur quoi s:'exerce-t-il ?
Auteurs Typologies proposées Remarques
Ouchi & - Contrôle des comportements. Les deux auteurs assimilent
Maguire (1975) - Contrôle des résultats. ces deux contrôles au
contrôle personnel (contrôles
des comportements) et
au contrôle impersonnel
(contrôles des résultats).
Ouchi (1977) - Contrôle des comportements. Le contrôle rituel ne se
- Contrôle des résultats. caractérise pas spécialement
- Contrôle rituel : pas de contrôle autre que la sélection du par l'objet du contrôle.
personnel à l'entrée.
Merchant (1982) - Contrôle des résultats.
Merchant (1985) - Contrôle des actions (contraintes sur les comportements -
mécanisation - centralisation - restriction des
responsabilités ; revue avant l'action ; contrôle des
actions ex-posi).
- Contrôle du personnel : joue sur le contrôle social et
l'auto-contrôle (recrutement, formation, culture,
récompenses collectives, ...).
Fiol(1991) - Maîtrise des activités par les règlements et les Cette typologie utilise en fait
procédures. deux dimensions : ce qui est
- Maîtrise de la gestion par les résultats (contrôle de contrôlé (souligné ici) et les
gestion). moyens de contrôle utilisés
- Maîtrise des comportements par les facteurs de (cf. tabelau 6).
satisfaction. Introduction de l'idée d'un
- Maîtrise de l'identité d'entreprise par les valeurs. contrôle de la culture
d'entreprise.
Le contrôle des activités
reprend l'idée de contrôle
des actions ou des
portements des typologies
précédentes. Par ailleurs, ce
que Fiol (1991) appelle
maîtrise des comportements
renvoie plutôt à un contrôle
du contexte affectif du
travail.
Anthony (1965) - Contrôle stratégique : choix des buts et des stratégies. Le contrôle de gestion est un
Anthony (1993) - Contrôle de gestion : contrôle de l'application des contrôle des résultats ; le
stratégies. contrôle des tâches est un
- Contrôle des tâches : contrôle de l'exécution des actions. contrôle des actions.
Mintzberg (1982) - Coordination par ajustement mutuel. Les deux premiers modes de
Mintzberg (1990) - Coordination par supervision directe. coordination touchent plus à
- Coordination par standardisation des procédés de travail. la façon de contrôler qu'à ce
- Coordination par standardisation des résultats. qui est contrôlé.
- Coordination par standardisation des qualifications et du
savoir.
- Coordination par standardisation des normes, des règles
de comportements.
Typologie
de synthèse
• Contrôles des actions, des comportements, des procédés de travail, des activités, des tâches.
• Contrôle des résultats.
• Contrôle des caractéristiques du personnel, de la qualification et du savoir.
• Contrôle du contexte affectif du travail.
• Contrôle de l'identité, de la culture, des nonnes et règles de comportement.
• Contrôle du choix des objectifs et des stratégies.

105
Tableau A3. : Quelle est l'attitude du contrôlé ?
Auteurs Typologies proposées Remarques
Etzioni (1961) Attitude positive. « commitment », implication morale. La plupart des entreprises
Etzioni (1971) La personne contrôlée l'est volontairement, nourrit des connaissent des relations
sentiments positifs par rapport à l'organisation et est très instrumentales avec leur
impliquée dans la vie de la structure. personnel.
Attitude evaluative. « involvement », relation de calcul. Certaines bénéficient d'une
La personne contrôlée a une relation à l'organisation qui implication mroale de leurs
est instrumentale et fondée sur le calcul. salariés.
Elle cherche avant tout à satisfaire son intérêt. La catégorie « aliénation »,
Elle sera sensible particulièrement aux récompenses au sens fort où l'entend
permettant un accroissement de son bien-être mlatériel. Etzioni (contrainte
Attitude négative. « alienation », relation de contrainte. physique), est moins pertinente
La personne contrôlée l'est contre son gré. Elle est dans pour les entreprises en
la situation du prisonnier dans sa prison et subit une général.
contrainte physique.
Cammann & Contrôle externe (système de sanctions-récompenses Le contrôle externe est une
Nadler(1977) connecté à la mesure de performance ; agit par version édulcorée de la
l'incitation et la contrainte matérielle). relation instrumentale
Contrôle interne (joue sur l'appropriation par le contrôlé d'Etzioni et le contrôle
des objectifs et sur sa capacité à se motiver lui-même sur interne de l'implication
des objectifs qu'il négocie). morale.
Typologie = celle d'A. Etzioni
de synthèse
Implication morale.
Relation instrumentale.
Aliénation.

— 106
Tableau A4. : Quand le contrôle a-t-il lieu ?
Auteurs Typologies proposées Remarques
Newman (1975) - Contrôle sur la direction, « steering » : ajustement de l'action et
de son orientation avant qu'elle soit réalisée (allocation de budget
par exemple).
- Contrôle par sélection « screening » : sélection des actions au
moment de l'action.
- Contrôle postérieur à l'action : comparaison des résultats au
standard.
Koontz & - С ontrôle par « feedback » : contrôle a posteriori par Pas de notion de filtrage des
Bradspies(1972) ra pprochement des résultats de la norme attendue, actions au moment de la
- С ontrôle par « feedforward » : anticipation du résultat, contrôle a réalisation.
m■iori entre le résultat que l'on prévoit et celui que l'on souhaite. L'idée de « feedforward »
dépasse l'idée d'un seul contrôle
a priori. Il s'agit d'une
anticipation constante des
résultats attendus, avant l'action
comme tout au long de celle-ci.
Flamholz, Das - La planification comme mécanisme de contrôle : forme ex-ante Cette typologie mêle à la fois
& Tsui (1985) du contrôle. l'instrument, le moyen du
- La mesure comme mécanisme de contrôle : forme ex-post de contrôle et le moment où celui-ci
contrôle dans sa fonction d'information ; forme ex-ante dans sa intervient.
fonction de focalisation de l'attention et d'alimentation de
processus de type « feedforward ».
- Le « feedback » comme mécanisme de contrôle : forme ex-post
du contrôle, permet l'action corrective et la motivation des
responsables.
Bouquin (1991) - Le processus de finalisation, en amont de l'action : regroupe les Mêle la forme du contrôle et son
phases de diagnostic, de décomposition des finalités, d'allocation moment.
des ressources et d'ajustement du système de motivation.
- Le processus de pilotage en cours d'action : observation des
actions et de leurs effets, directe ou par l'intermédiaire d'un
système d'information ; intervention correctrice.
- Le processus de post-évaluation, après l'action : à ce stade il n'est
plus possible de corriger l'action. Sert éventuellement comme
source d'apprentissage pour des actions futures.
Perrow (1967) - Coordination par planification (a priori).
Perrow(1970) - Coordination par « feedback » (dans le cours de l'action, par
ajustement mutuel).
Anthony (1965) - Le contrôle stratégique (contrôle du choix des objectifs et Cette typologie est presque
Anthony (1993) stratégies). Contrôle ex-ante. inclassable dans notre grille
- Le contrôle de gestion (contrôle des moyens mis en œuvre pour d'analyse car elle mêle des
atteindre les objectifs). Contrôle en cours et ex-post. horizons de temps différents, des
- Le contrôle des tâches (contrôle de la réalisation de la mise en moments différents par rapport à
œuvre des moyens). Contrôle en cours et ex-post. l'action (ce tableau), des
éléments contrôlés différents
(tableau 2), des moyens de
contrôle différents (tableau 6),
ainsi que des personnes
contrôlées différentes.
Typologie de synthèse = celle d'H. Bouquin
• Planification, finalisation, contrôle stratégique : avant l'action.
• Pilotage, pendant l'action
- sélection des actions,
- contrôle d'exécution,
- « feedback » sur les résultats partiels,
- « feedforward » sur les résultats à venir,
- ajustement mutuel,
- actions correctives.
• Post-évaluation, après l'action
- contrôle de l'atteinte des objectifs,
- contrôle de l'exécution des tâches,
- « feedback » sur résultats finaux,
- nourrit l'apprentissage.

107 —
Tableau A5. : Quels sont les mécanismes et les processus du contrôle ?
Auteurs Typologies proposées Remarques
Hofstede (1978) Fonctionnement selon des modèles cybernétiques ou La plupart des modèles de
Hofstede(1981) homéostatiques : contrôle se contentent de
- contrôle routinier : répétitivité de la tâche et absence décrire des contrôles dont le
d'ambiguïté, pilotage possible par règlements et processus est cybernétique.
procédures, voire automatisation, G. Hofstede est l'un des
- contrôle par expert : répétitivité de l'activité pour rares auteurs à avoir cherché
l'expert seulement grâce à son expérience accumulée ; à décrire d'autres processus
contrôle routinier pour l'expert, contrôle par expert pour de contrôle, ne passant pas
les autres, par la référence à une norme
- contrôle par essais et erreurs : apprentissage progressif et l'ajustement, soit des
mais a posteriori ; sert pour les activités à venir. résultats, soit de la norme, au
Fonctionnement selon des modèles non cybernétiques : moyen de boucles de
modèle politique (Crozier & Friedberg, 1977) ou modèle de rétroaction.
la poubelle (Cohen, March & Olsen, 1972) par exemple :
- contrôle intuitif : l'intuition s'applique uniquement aux
actions à mettre en œuvre pour atteindre des objectifs qui
sont clairs et mesurables,
- contrôle par jugement : le jugement s'applique aux
actions comme à l'évaluation des outputs qui est
ambiguë. Les objectifs sont clairs néanmoins,
- contrôle politique : tout est ambigu, les objectifs, la
mesure des outputs, le choix des actions possibles...

— 108
Tableau A6. : Quels sont les moyens, les procédés et les instruments du contrôle ?
Auteurs Typologies proposées Remarques
Fiol (1991) - Contrôle par les règlements et les procédures. La culture est chez Fiol
- Contrôle de gestion. (1991) à la fois un
_ Contrôle par les facteurs de satisfaction (si les gens sont instrument du contrôle et un
heureux au travail, ils travaillent mieux ; rôle des petits élément qui se contrôle.
groupes, du type de leadership...).
- Contrôle par la culture.
Ouchi (1979) - Coordination par les mécanismes du marché La coordination par la
Ouchi(1980) (concurrence, ajustement par les prix, recherche de bureaucratie inclut les deux
Wilkins & l'intérêt individuel). premiers modes de contrôle
Ouchi (1983) - Coordination par la bureaucratie (organisation formelle, de Fiol (1991) ci-dessus
hiérarchie, règlements et procédures, évaluation des listés.
performances individuelles et implication dans la vie
organisationnelle).
- Coordination par le clan (les objectifs individuels
coïncident avec les objectifs de l'organisation,
implication très forte, culture partagée).
Bouquin (1991) - La solution bureaucratique (parcellisation des tâches, La DPO renvoie au contrôle
règlements et procédures, recours à la voie hiérarchique, de gestion de la typologie de
information descendante, contrôle d'exécution « malgré Fiol (1991) ; la solution
les hommes »). bureaucratique au contrôle
- La direction par objectif (DPO) (contrôle « avec les par les règlements et les
hommes », action en fonction d'objectifs, motivation par procédures ; la théorie
activation des besoins d'accomplissement, règles du jeu « /.symbol » au contrôle par
claires). la culture.
- La théorie « /symbol » (favorise la considération
d'objectifs à long terme, le personnel partage les buts à
long terme de l'organisation, mythes et rituels).
Flamholtz, Das - Le système-cœur du contrôle : fonctionne selon le Déclinaison des différents
& Tsui (1985) modèle cybernétique du contrôle (éléments détaillés dans types de cultures à l'œuvre
le tableau 4). (organisationnelle, sociale,
- Les éléments de contexte : professionnelle).
• la structure de l'organisation, Introduction de la pression
• la culture de l'organisation, du marché comme élément
• l'environnement de l'organisation, de contrôle (cf. Ouchi).
• valeurs, culture de la société civile.
Typologie de synthèse
I

• Contrôle par le marché, pression des clients.


• Contrôle par l'organisation - règlements et procédures, bureaucratie,
- contrôle de gestion, modèle cybernétique fondé sur la mesure, DPO,
- structure formelle.
• Contrôle par la culture - de l'organisation, théorie Z, clan,
- de la société,
- des professionnels.
• Contrôle par les interactions interindividuelles : petits groupes, leaders, ambiance de travail.

109 —
Tableau A7. : Synthèse sur les modes de contrôle et leurs facteurs de contingence
Auteurs Typologies des modes de contrôle Facteurs de contingence
Reeves & - Personnalisé - Mode de production (unité ou
Woodward (1970) Automatisé petites séries ; grandes séries et
- Unifié production de masse ; production
Fragmenté en continu).
Perrow (1967, - Planification - Variété des tâches (plus ou moins
1970) - Ajustement mutuel grand nombre de situations).
- Caractère analysable ou non de la
tâche.
- Caractéristiques des outputs
(qualité, innovation, fiabilité...).
- Caractéristiques des objectifs
(croissance, stabilité, risques,
focalisation ou non sur le profit).
Merchant (1982) - Contrôle des outputs - Capacité à mesurer les résultats.
Ouchi (1977) - Contrôle des comportements - Connaissance du processus de
- Contrôle rituel (Ouchi, 1977) transformation.
- Contrôle du personnel (Merchant, 1982)
Hofstede(1981) - Contrôle politique - Ambiguïté des objectifs.
- Caractère mesurable des outputs.
- Contrôle par Jjugement
° \) cybernétique
, - Connaissance du processus de
- Contrôle intuitif transformation.
- Contrôle par essais-erreurs - Répétitivité de l'activité.
- Contrôle par expert } Cybernétique
- Contrôle routinier
Ouchi (1980) - Marché - Ambiguïté de la transaction.
- Bureaucratie
- Clan
Karpik(1989) - Marché-prix - Incertitude sur la qualité du bien
- Marché-jugement a priori.
Bums & Stalker - Structure mécaniste - Instabilité de l'environnement
(1961) - Structure organique (taux de changement dans la
technologie et le marché).
Child (1984) - Contrôle personnalisé centralisé - Intensité de la demande pour les
- Contrôle bureaucratique produits (tension compétitive).
- Contrôle des outputs -Position des employés sur le
- Contrôle culturel marché du travail (plus ou moins
forte).
-Expertise et qualification du
personnel.
-Variabilité de l'environnement
(imprévisibilité).
- Complexisté de la technologie.
- Caractère mesurable des outputs.
-Connaissance des processus de
transformation.
- Taille de l'organisation.
Mintzberg (1982, - Structure simple - Age de l'organisation.
1990) - Bureaucratie mécaniste - Taille de l'organisation.
- Structure divisionnelle - Complexité des tâches.
- Bureaucratie professionnelle - Instabilité de l'environnement.
- Adhocratie - Type d'output attendus (standard
- Organisation missionnaire ou innovant).
- Organisation politique

— 110
REFERENCES

ABRIC, J.-Cl. (1984), « La créativité BOURDIEU P., DELS AUT Y. (1975),


des groupes », in Moscovici Ed., « « Le couturier et sa griffe : contribution à
Psychologie sociale », Paris : PUF, pp. 193- une théorie de la magie », in « Actes de la
212. recherche en sciences sociales »,
Jan. 1975, pp. 7-36.
AMABILE, T.M. (1990), « Within you,
without you : the social psychology of BURNS Tom, STALKER G.M. (1961),
creativity, and beyond », in Runco & « The management of innovation »,
Albert Eds, « Theories of creativity », London : Tavistock publications, 269 p.
Newbury park, California : Sage
publications, pp. 61-91. CAMMANN C, NADLER David A.
(1977), « Le contrôle de gestion : externe
ANTHONY R.N. (1965), « Planning ou interne ? », in « Harvard l'Expansion »,
and control systems. A framework for été 1977, pp. 65-82.
analysis », Boston : Division of research,
graduate school of business administration, CHIAPELLO E. (1994), « Les modes
Harvard University, 180 p. de contrôle des organisations artistiques »,
(1993), « La fonction contrôle de Thèse de Doctorat, Paris IX-Dauphine,
gestion », Paris : Publi-Union, traduit de 611 p. + annexes.
l'américain (première édition américaine :
(1996), « Les typologies des modes de
1988), 210 p.
contrôle et leurs facteurs de contingence.
Un essai d'organisation de la littérature »,
BECKER, H.S. (1983), « Mondes de
in : Comptabilité-Contrôle-Audit, Tome 2,
l'art et types sociaux », in « Sociologie du
travail », n° 4, pp. 404-417. sept. 96, pp. 51-74.
(1989), « Les mondes de l'art », Paris : CHILD J. (1984), « Organization. A
Flammarion, 380 p, traduit de l'américain guide to problems and practice », London :
(première édition américaine : 1982). Paul Chapman publising Ltd., 2nd edition,
309 p.
BOLTANSKI L. (1990), « L'amour et la
justice comme compétences. Trois essais COHEN M.D., MARCH J.G., OLSEN
de sociologie de l'action », Paris : Éditions J.P. (1972), « A garbage can model
Métailié, 379 p. of organizational choice », in «
Administrative science quarterly », vol. 17,
BOLTANSKI L., THEVENOT L. pp. 1-25.
(1991), « De la justification. Les
économies de la grandeur », Paris : Gallimard, CROZIER M., FRIEDBERG E. (1977),
NRF Essais, 483 p. « L'acteur et le système. Les contraintes de
l'action collective », Paris : Éditions du
BOUQUIN H. (1991), « Le contrôle de Seuil, collection Points, 493 p.
gestion », Paris : PUF, 2e édition, 331 p.
DALTON G.W. (1971), « Motivation
BOURDIEU P. (1977), « La production and control in organizations », in Dalon &
de la croyance. Contribution à une Lawrence Eds, « Motivation and control in
économie des biens symboliques », in « Actes de organization », Homewood, Illinois : Irwin
la recherche en sciences sociales »,n° 13, and Dorsey, pp. 1-35.
Fév. 1977, pp. 4-43.
(1992), « Les règles de l'art. Genèse et DERMER J.D. (1988), « Control and
structure du champ littéraire », Paris : organizational order », in « Accounting,
Éditions du Seuil, collection Libre Examen, organizations and society », vol. 13, n° 1,
481p. pp. 25-36.

Ill —
DERMER J.D., LUCAS R.G. (1986), HOP WOOD A. (1974), « Accounting
« The illusion of managerial control », in and human behaviour », London : Hay-
« Accounting, organizations and Society », market publishing limited, accountancy
vol. 11, n° 6, pp. 471-482. age books, 213 p.
DUPIN F. (1981), « L'orchestre nu », JODELET D. (1984), « Représentation
Paris : Hachette, 285 p. sociale : phénomènes, concept et théorie »,
in Moscovici Ed., « Psychologie sociale »,
ETZIONI A. (1961), « A comparative Paris : PUF, collection « Psychologie
analysis of complex organizations. On sociale », pp. 357-378.
power, involvement and their correlates », (1993), « Les représentations sociales ;
New York : the free press of Glencoe, regard sur la connaissance ordinaire », in
355 p. « Sciences humaines », n° 27, Avril 1993,
(1971), « Les organisations modernes », pp. 22-24.
Gembloux, Belgique : Ed. J. Duculot,
222 p., traduit de l'américain (première KARPIK L. (1989), « L'économie de la
édition américaine : 1964). qualité », in « Revue française de
FIOL M. (1991), « La convergence des sociologie », vol. XXX, pp. 187-210.
buts dans l'entreprise », Thèse d'État, KOONTZ H., BRADSPIES R.W.
Université Paris IX Dauphine, UFR science (1972), « Managing through feedforward
des organisations, 802 p.
control
n° 3, June
», in
1972,
« Business
pp. 25-36.
horizons », vol. 4,
FLAMHOLTZ E.G., DAS Т.К., TSUI
A.S. (1985), « Toward an integrative KRIS E., KURZ O. (1987), « L'image
framework of organizational control », in de l'artiste », Paris : Rivages, 203 p.
« Accounting, organizations and society », (lre édition : 1934).
vol. 10, n°l, pp. 35-50.
LAPIERRE L. (1984), « Le (la)
GODBOUT J. T. en collaboration avec
metteuse) en scène de théâtre : un(e)
CAILLE A. (1992), « L'esprit du don »,
gestionnaire », Doctoral dissertation, University
Paris : La découverte, 345 p.
of Montreal, 1984,498 p.
GRAŇA С (1964), Bohemian Versus
Bourgeois. French society and the French MARUYAMA M. (1963), « The second
man of letters in the nineteeth century. cybernetics : deviation amplifying mutual
New York : Basic books, 220 p. causal process », in « American scientist »,
vol. 51, pp. 164-179.
HEINICH N. (1991), « Être écrivain »,
rapport d'étude réalisé pour le centre McALEER N. (1991), « The roots of
national des lettres, 1990, 199 p. inspiration », in Henry Ed., « Creative
management », London : Sage
HENNESSEY В. A., AMABILE T.M. publications, pp. 12-15.
(1988), « The condition of creativity », in
Sternberg Ed., « The nature of creativity », MERCHANT K.A. (1982), « The
Cambridge, UK : Cambridge university control function of management », in
press, pp. 11-38. « Sloan management review »,
Summer 1982, pp. 43-55.
HOFSTEDE G. (1978), « The poverty (1985), « Control in business
of management control philosophy », in organizations », London : Pitman, 161 p.
« Academy of management review », July
1978, pp. 450-461. MINTZBERG H. (1982), « Structure
(1981), « Management control of public et dynamique des organisations », Paris :
and not-for-profit activities », in « Éditions d'organisation, 434 p., traduit
Accounting, organizations and society », vol. 6, de l'américain (première édition
n°3, pp. 193-211. américaine : 1981).

— 112
(1990), « Le management. Voyage au PERROW C. (1967), « A framework
centre des organisations », Paris : Éditions for the comparative analysis of
d'organisations, 570 p., traduit de organizations », in « American sociological
l'américain (première édition américaine : 1989). review », vol. 32, pp. 194-208.
(1970), « Organizational analysis. A
MORGAN G. (1980), « Paradigues, sociological view », London : Tavistock
metaphors and puzzle solving in publications, 192 p.
organizations theory », in « Administrative science
quarterly », vol. 25, Décembre 1980, REEVES Т.К., WOODWARD J.
pp. 605-622. (1970), « The study of managerial
(1989), « Images de l'organisation », control », in Woodward Ed., « Industrial
Laval, Canada : les presses de l'université organization : behaviour and control »,
de Laval, Éditions Eska, 556 p., traduit de Oxford, UK : Oxford university press,
l'anglais (première édition américaine : pp. 37-56.
1986).
SCOTT R.W. (1992), « Organizations.
MORLEY E., SILVER A. (1977), « Rational, natural and open system »,
Dirigeants et metteurs en scène », in « Harvard 3e édition, Englewood cliffs, N J. : Prentice
-L'Expansion », Automne 1977, pp. 7-11. Hall, 414 p.
MOULIN R. (1983), « De l'artisan au SIMON C. (1977), « Un homme
professionnel : l'artiste », in « Sociologie traversé par le travail. Entretien avec Claude
du travail », n° 4, pp. 388-417. Simon », in « La nouvelle critique »,
(1990), « L'artiste : de l'œuvre à la n° 105, Juin-Juillet 1977, pp. 32-44.
signature », in Paris : Encyclopedia Uni-
versalis, Les Enjeux, tome 1, pp. 465-472. SIMONTON D.K. (1984), « Genius,
(1992), « L'artiste, l'institution et le creativity and leadership. Historiometric
marché », Paris : Flammation, 423 p. inquiries », Cambridge, Mass. : Havard
university press, 231 p.
NEWMAN W.H. (1975), « Constructive (1988), « Scientific genius. A
control : design and use of control
psychology of science », Cambridge, UK :
systems », Englewood cliffs, N. Jersey :
Cambridge university press, 229 p.
Prentice Hall.
OUCHI W.G. (1977), « The relationship TANNENBAUM A.S. (1968), « Control
between organizational structure and in organizations », in Tannenbaum Ed.,
organisational control », in « Administrative « Control in organizations », New York :
science quarterly », vol. 22, n° 1, McGraw Hill books, pp. 3-29.
March 1977, pp. 95-113.
(1979), « A conceptual framework for WILKINS A.L., OUCHI W.G. (1983),
the design of organizational control « Efficient cultures : exploring the
mechantsms », in « Management relationship between culture and
science », vol. 25, n° 9, Septembre 1979, organizational performance », in « Administrative
pp. 833-848. science quarterly », vol. 28, pp. 468-481.
(1980), « Markets, bureaucracies and
clans », in « Administrative science WILLIAMSON O.E. (1975), « Markets
quarterly », vol. 25, March 1980, pp. 129-141. and hierarchies : analysis and antitrust
implications », New York : Free press.
OUCHI W.G., MAGUIRE M. A.
(1975), « Organizational control : two WOLFF J. (1981), « The social
functions », in « Administrative science production of art », Houndmills, Basingstoke,
quarterly », vol. 20, n° 4, Décembre 1975, Hampshire, USA and London : Macmillan
pp. 559-569. education Ltd, 196 p.

113