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Un duel 85

fait son devoir sur les remparts et monté bien des gardes
par les nuits froides.
II regardait avec une terreur irritée ces hommes armés
et barbus installés comme chez eux sur la terre de
.France, et il se sentait á l'áme une sorte de fiévre de
patriotisme impuissant, en méme temps que ce grand
besoin, que cet instinct nouveau de prudince qri ,r"
UN DUELI nous a plus quittés.
lans son compartiment, deux Anglais, venus pour
. voir, regardaient de yeux
leurs tranquilles et curieui. Ils
iétaient gros aussi tous deux et causáient en leur langue,
,parcourant parfois leur guide, qu'ils lisaient á haute
voix en cherchant á bien reconnaitre les lieux indiqués.
: Tout á coup, le train s'étant arrété á la gare drune
petite ville, un oflficier prussien monta avec son grand
bruit de sabre sur le double marchepied du wagón. Il
'était grand, serré dans son uniforme ét barbu jus{u,aux
yeux. Son poil roux semblait flamber, et ses longues
avec lenteur les campagnes et les villages' Les premiers
voyagéurs regardaiénf par f9s p-ortiéres les plaines moustaches, plus páles, s'élanqaient des deux cótei du
visage qu'elles coupaient en travers.
ruíné"es et les iameaux incendiés. Devant les portes de§
,.., Les Anglais aussitót se mirent á le contempler
maisons restées debout, des soldats prussiens, coiffés du avec
,i'des sourires de curiosité satisfaite, tandis que M. Dubuis
casque noir á la pointe de cuivre, fumaient leur pipe, i
cheval sur des chaises. D'autres travaillaient ou cau faisait semblant de lire un journal. Il se tenait blotti
saient comme s'ils eussent fait partie des famil ¡ns son coin, comme un voleur en face d'un gendarme.
Le train se remit en marche. Les Anglais continuaient
Quand on passait les villes, on voyait de-s régiment
causer, á chercher les lieux précis des batailles; et
entiers manceu.vrant sur les places, et, malgré Ie brui
des roues, les commandements rauques arrivaient isoudain, comme l'un d'eux tendait le bras vers l'horizon
en indiquant un village, l'officier prussien prononEa en
instants.
M. p.,b.rit, qui avait fait partie de la garde nationale: nqais, en étendant ses longues jambes et se renver-
de Paris pendant toute Ia durée du siége, allait rejoind
t sur le dos :
en Suissé sa femme et sa fille, envoyées par prudence -centC!ébrisonniers.
tué touze FranEais tans ce fillage. Ché bris plus
l'étranger, avant l'invasion'
La famine et les fatigues n'avaient point diminué Les Anglais, tout á fait intéressés, demandérent aussi-
gros ventre de marchand riche et pacifique' II avait st
ies événements terribles avec une résignation désolée Aoh ! comment s'appelé, cette village ?
-Le Prussien répondit : o Pharsbourgl. ,
des phrases améres sur Ia sauvagerie des hommt
Maintenant qu'il gagnait Ia frontiére, la guerre finie; Il reprit :
voyait pour lá premiére fois des Prussiens, bien qu'il -- Ché bris ces bolissons de Franqais bar les oreilles.
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Et il
regardait M. Dubuis en riant orgueilleusement Et il se mit á rire de nouveau :
vous tonnerai un bourboire.
dans son poil.
Le train roulait, traversant toujours des hameaux
-Le Je
train siffla, ralentissant sa marche. On passait
occupés. On voyait les soldats allemands le long des ,devant les bátiments incendiés d'une gare; puis on
routés, au bord des champs, debout au coin des bar- s'arréta tout á fait.
riéres, ou causant devant les cafés. Ils couvraient la terre ' L'Allemand ouvrit la portiére et, prenant par le bras
comme les sauterelles d'Afrique. M. Dubuis :

L'officier tendit la main : , - Allez faire ma gommission, fite, fite !

Si ch'afrais Ie gommandement, ch'aurais bris I Un détachement prussien occupait Ia station. D'autres


- et brülé tout, et tué tout le monde. Blus de France ! I
Paris, .§oldats regardaient, debout le long des grilles de bois. La
Les Anglais, par politesse, répondirent simplement : '' machine déjá sifflait pour repartir. Alors, brusquement,
Aoh ! yes. LM. Dubuis s'élanga sur le quai et, malgré les gestes du
-Il continua :
i..
lihef de gare, il se précipita dans le compartiment voisin.
vingt ans, toute l'Europe, toute, abartiendra'f
- Tans
á nous. La Brusse blus forte que tous. ,!
Les Anglais, inquiets, ne répondaient plus' Leurs
faces, devenues impassibles, semblaient de cire entre ir,'II était seul ! Il ouvrit son gilet, tant son ceur battait,
leurs longs favoris. Alors l'officier prussien se mit á rire' et il s'essuya le front, haletant.
Et, toujours renversé sur le dos, il blagua' Il blaguait lar, ,, Le train s'arréta de nouveau dans une station. Et tout
France écrasée, insultait les ennemis á terre; il blaguait, á coup l'officier parut á la portiére et monta, suivi
l'Autriche. vaincue naguérel ; il blaguait la défense des deux Anglais que la curiosité poussait.
acharnée et impuissante des dépgrg-erngnts; il blaguail 'Allemand s'assit en face du FranEais et, riant tou-
les mobiles2, l'artillerie inutile.-II ánnonqa que Bis,r
marck allait bátir une ville de fer avec les canonsi n'afez pas foulu faire ma gommission.
-M. Fous
Dubuis répondit :
capturés. Et soudain i[ mit ses bottes contre la cuisse
M. Dubuis, qui détournait les yeux, rouge jusqu't Non, monsieur
-Le train !

oreilles. venait de repartir.


Les Anglais semblaient devenus indifférents á tout; L'officier dit :
comme s'ils s'étaient trouvés brusquement Che fais gouper fotre moustache pour bourrer ma
-
dans leur ile, loin des bruits du monde'
L'officier tira sa pipe et, regardant fixement le Fran' Etil avanEa la main vers la figure de son voisin.
gais : Les Anglais, toujours impassibles, regardaient de
n'auriez bas de tabac ! - leurs yeux fixes.
-M. Vous
Dubuis répondit :
.l
iDéjá, l'Allemand avait pris une pincée de poils et tirait
§6¡, monsieur'! quand M. Dubuis, d'un revers de main, lui releva
-L'Allemand reprit : bras et, le saisissant au collet, Ie rejeta sur la
Je fous brie t'aller en acheter gand le gon nquette. Puis, fou de colére, les tempes gonflées, les
-
s'arrétera. pleins de sang, l'étranglant toujours d'une main, il
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M. Dubuis n'avait jamais tenu un pistolet. On le plaga


semit avec l'autre, fermée, á lui taper furieusement des
coups de poing par la figure. Le Prussien se débattait,' vingt pas de son ennemi. On lui demanda:
prét ?
tachait dé tirór-son sabie, d'étreindre son adversaire' -En Etes-vous
répondant « oui, monsieur ! ,, il s'aperQut qu'un
couché sur lui. Mais M. Dubuis l'écrasait du poids'
Anglais avait ouvert son parapluie pour se garantir
énorme de son ventre, et tapait, tapait sans repos, sans'
prendre haleine, sans savoir oü tombaient ses coups. du soleil.
iang coulait; l'Allemand, étranglé, rálait, crachait ,, Une voix commanda:
denis, essayait, mais en vain, de rejeter ce gros homme ' - Feu!
exaspéré, qui l'assommait.
M. Dubuis tira, au hasard, sans attendre, et il aperEut
Lei Anglais s'étaient levés et rapprochés pour mie stupeur le Prussien, debout en face de lui, qui
voir. Ils se tenaient debout, pleins de joie et de curio.f ncelait, levait les bras et tombait raide sur le nez. Il
sité, préts á parier pour ou contre chacun des combat¡ l'avait tué.
tants. ::
Un Anglais cria un u Aoh I » vibrant de joie, de
Et soudain M. Dubuis, épuisé par un pareil effort, iosité satisfaite et d'impatience heureuse. L'autre,
qui tenait toujours sa montre á la main, saisit M. Dubuis
releva et se rassit sans dire un mot.
Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant il demeurr le bras, et l'entraina, au pas gymnastique, vers la
re.
effaré, stupide d'étonnement et de douleur' Quand
Le premier Anglais marquait le pas, tout en courant,
eut repris haleine, il Prononqa I -
poings fermés, les coudes au co{ps.
fo.rt ne foulez pas me rentre raison avec
- Si che vous tuerai !
le
Une, deux! une, deux!
bistolet,
i
-Et tous trois de front trottaient, malgré leurs ventres,
M. Dubuis répondit:
trois grotesques d'un journal pour rire.
Quand vous voudrez. Je veux bien'
-L'Allemand reprit : Le train partait. Ils sautérent dans leur voiture. Alors,
Foici la fille I de Strasbourg, che brandrai les Anglais, ótant leurs toques de voyage, les levérent en
-
officiers bour témoins, ché Ie temps avant que Ie agitant, puis, trois fois de suite, ils criérent :
rebarte.
M. Dubuis, qui soufflait autant que la machin Puis ils tendirent gravement, l'un aprés I'autre, la
n droite á M. Dubuis, et ils retournérent s'asseoir
aux Anglais :
te á cóte dans leur coin.
Voulez-vous étre mes témoins ?
-Tous deux répondirent ensemble :

-Aoh!yes!
Et Ie train s'arréta.
En une minute, le Prussien avait trouvé deux cama
rades qui apportérent des pistolets, et on gagna
remparts.
Les Anglais sans cesse tiraient leur montre, pressa
le pas, hátant les préparatifs, inquiets de I'heure po
ne point manquer Ie déPart'