Vous êtes sur la page 1sur 1

Les joies du couple

C'était vrai d'ailleurs. Le document que ses fréres et elle appelaient l'ultimatum de leur
mére avait été trouvé par eux dans le coffre-fort de leur pére quand ils I'avaient ouvert á
sa mort.
C'était un document terrifiant, dont les fréres avaient ri, mais qui en effet avait fait de
Nelly cette personne soigneuse vis-á-vis de l'humanité, méticuleuse vis-á-vis des riches
aussi bien que des pauvres. Aprés une séparation que le pére ne pouvait supporter, car il
aimait sa femme, et qu'il ne comprenait pas, parce qu'il n'avait aucun tort et qu'elle-
méme ne I'avait pas quiué pour un autre, il avait enfin obtenu un ultimatum. Sa femme
consentait á revenir á la maison, mais á trente et une conditions, dont chacune faisait
1'objet d'un paragraphe.
C'étaient les trente et un commandements, effrayants, de la vie en commun.
tu feras ta cravate devant ma glace, tu n'agiteras pas ta pomme d'Adam avec un petit - Quand

grognement. Quand nous nous mettrons á table, tu ne plongeras pas la main dans ta
-
poche de pantalon et n'en retireras pas des vieux cure-dents et des mies de pain.
Quand nous passerons ensemble devant le Trocadéro, tu ne diras jamais : « Aprés tout il
-
a pris son style. » Tu éviteras de mettre sous ma vue l'ongle de ton médius, il est
-
cannelé et me porte sur les nerfs. Tu ne porteras plus de souliers ressemelés, car tu
-
glisses chaque fois sur le dallage de l'entrée. Tu ne raconteras jamais en ma présence
-
ton histoire du monsieur enroué qui va se faire soigner et auquel ouvre la femme du
docteur. En prenant ton bain, tu ne chanteras sous aucun prétexte. Quand tu auras
- -
décidé de passer Ia nuit dans ma chambre, tu ne demanderas jamais : « Veux-tu que je
dorme avec toi, chérie. » Tu sais que je ne le veux pas, et que c'est par force et á cause
du sacremerlt. Alors tais-toi. Tu changeras ta signature en supprimant ce paraphe
idiot dont tu I'accompagnes. - Tu ne me feras sous aucun prétexte admirer ton chien,
-
et ne lui diras sous aucun prétexte de m'admirer moi-méme. Tu diminuiras de moitié
-
le temps que tu prends pour te brosser les dents, et supprimeras ton dentifrice mousseux.
La pensée que tu es á cóté de moi dans la maison avec cette bouche mousseuse est
absolument intolérable... Tu ne citeras aucun mot latin, aucun proverbe. Tu ne
- -
diras plus jamais : << Chi lo sd »>, seuls mots italiens que tu saches d'ailleurs. [...] Et cela
continuait. Et il n'y avait que trente et un commandemenls parce que, par son antipathie,
ses absences, elle avait limité á trente et un les contacts visuels et spirituels avec son
mari.
Et le pére d'ailleurs avait accepté.
Jean Giraudoux
La Menteuse,1968

Vous aimerez peut-être aussi