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6.

La rencontre

barriére
Un instantl, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur2la branlante
resta¡t un peu de glace mince
Je bois qui entourait le vivier ; vers les bords il
lui-méme3 reflété dans l'eau,
et plissée comme une écume. ll s'apergut
costume4 d'étudiant romantique' Et ¡l
incliné sur le ciel, dans son
"ornru
crutvoir un autre Meaulnes5 ; non plus l'écolier qui s'était évadé dans une
étre charmant et romanesque' au milieu d'6un
carriole de paysan, mais un
beau livre de Prix...
llsehátaverslebátimentprincipal,carilavaitfaim.Danslagrande
Dés que Meaul'
salle oü il avait diné la veille, une paysanne mettait le couvert.
lul versa le café
nes se fut assis devant un des bols alignés sur la nappe, elle
en disant :

- Vous étes le Premier, monsieur'


ll ne voulut rien répondre, tant il craignait d'étre soudain
reconnu comme
pour
un étrangerT. ll demanda seulement á quelle heure partirait le bateau
la promenade matinale qu'on avait annoncée'
Pas avant une demi-heure, monsieur : personne n'est descendu
-
encore, fut la réPonses'
autour
ll continua donc d'errers en cherchant le lieu de l'embarcadére,
delalonguemaisonchátelaineauxailesinégalesl0,Commeuneéglise.
11, il apergut soudain les roseaux, á perte
Lorsqu'il eut contourné l'aile sud
de-ce cÓté
de vue, qui formaient tout le paysage. L,eau des étangs venait
murs, et il voyait, devant plusieurs portes, de petits
moulllerl) le p¡ed des
balcons13 de bois qui surplombaient les vagues clapotantes' ..
Déseuvré,lepromeneurerraUnlongmomentsurlarivesabléecomme
grandes portes aux vitres
un chemin de halage. ll examinait curieusement les
,o q-ui donnaient sur des piéces délabrées ou abandonnées,
fáussiereuses
et de pots de fleurs
sur des débarras encombrés de brouettes, d'outils rouillés
á l'autre bout des bátiments, il entendit des pas grin-
brisés, lorsque soudain,
cer 15 sur le sable.
c,étaient deux femmes, l'une trés vieille et courbée, l'aÚtre, une Jeune
16, aprés tous les déguise-
fille, blonde, élancée, dont le charmant costume
ments de la veille, parut d,abord á Meaulnes extraordinaire.
que Meaul-
Elles s,arrétérent Un instant pour regarder le paysage, tandis
grossler
nes se disait. avec un étonnement qui lui parut plus tard bien
:

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Voilá sans doute ce qu'on appellelT une jeune f ille excentrique
-
peut-étre une actrice qu'on a mandée 18 pour la féte.
- Cependant le, les deux femmes passaient prés de lui et Meaulnes.
immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait aprés
avoir désespérément essayé 20 de se rappeler le beau visage effacé, il voyait
en réve passer des rangées de jeunes femmes2l qui ressemblaient á celle-
ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu penché;
l'autre son regard si pur; l'autre encore sa taille fine. et l'autre avait aussi
ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n'était jamais la grande jeune
f ille.
Meaulnes eut le temps d'22 apercevoir, sous une lourde chevelure
blonde, un visage aux traits un peu courts. mais dessinés avec une finesse
presque douloureuse. Et comme déjá elle était passée devant lui, il regarda
sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes23...
ArrN-FouRrrrR
Le Grand Meaulnes, 1913

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