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Michel FOUCAULT

Naissance de la biopolitique
Cours au Collège de France, 1978-1979
Paris, Gallimard-Seuil, coll. Hautes Etudes, 2004.

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Acteur Objet Savoir Principe Critère Instrument Mécanisme Objectif Genèse

Souverain Sujets de droit Droit Justice Légitimité Loi Prélèvement Sûreté du territoire Moyen Âge
(morale)
? « L’Homme » Economie Vérité Efficacité Norme Disciplines, Sécurité des processus XVIIIe s.
politique (technique) Régulations naturels de la population
et de l’économie

« Il faut couper la tête du roi » : de l’exercice de la souveraineté aux technologies libérales de gouvernement

LEÇON DU 10 JANVIER 1979


Alors je voudrais, cette année, continuer un peu ce que j’avais commencé à vous dire l’année dernière,
c’est-à-dire retracer l’histoire de ce qu’on pourrait appeler l’art de gouverner, « Art de gouverner », vous
vous souvenez dans quel sens très étroit je l’avais entendu, puisque le mot même de « gouverner », je
l’avais employé en laissant de côté toutes les milles manières, modalités et possibilités qui existent de
guider les hommes, de diriger leur conduite, de contraindre leurs actions et réactions, etc. J’avais donc
laissé de côté tout ce qu’on entend d’ordinaire et tout ce qui a été entendu depuis longtemps comme le
gouvernement des enfants, le gouvernement des familles, le gouvernement d’une maison, le gouvernement
des âmes, le gouvernement des communautés, etc. Et je n’avais pris, et cette année encore je ne prendrai
en considération que le gouvernement des hommes dans la mesure, et dans la mesure seulement, où il se
donne comme exercice de la souveraineté politique. (4)

J’ai voulu étudier l’art de gouverner, c'est-à-dire la manière réfléchie de gouverner au mieux et aussi et en
même temps la réflexion sur la meilleure manière possible de gouverner. (5)

Cette transformation, elle consiste en quoi ? Eh bien, d’un mot, elle consiste dans la mise en place d’un
principe de limitation de l’art de gouverner qui ne lui soit plus extrinsèque, comme l’était le droit au XVIIe
siècle, [mais] qui va lui être intrinsèque. Régulation interne de la rationalité gouvernementale. (12)

Et cette limitation, elle se présentera alors comme étant un des moyens, et peut-être le moyen pour
atteindre fondamentalement ces objectifs. (13)

Disons qu’on entre là, vous le voyez très bien, dans un âge qui est celui de la raison gouvernementale
critique. (14)

Ce n’est plus l’abus de souveraineté que l’on va objecter, c’est l’excès du gouvernement.

Eh bien, cet instrument intellectuel, le type de calcul, la forme de rationalité qui permet ainsi à la raison
gouvernementale de s’autolimiter, encore une fois ce n’est pas le droit. Qu’est-ce que ça va être à partir du
milieu du XVIIIe siècle ? Eh bien, évidemment, l’économie politique. (15)

L’économie politique réfléchit sur les pratiques gouvernementales elles-mêmes, et ces pratiques
gouvernementales, elle ne les interroge pas en droit pour savoir si elles sont légitimes ou pas. Elle les
envisage non pas du côté de leur origine mais du côté de leurs effets. (17)

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Autrement dit, ce que l’économie politique découvre, ce n’est pas des droits naturels antérieurs à l’exercice
de la gouvernementalité, ce qu’elle découvre c’est une certaine naturalité propre à la pratique même du
gouvernement.

(…) il va y avoir réussite ou échec, réussite ou échec qui sont maintenant le critère même de l’action
gouvernementale, et non plus légitimité ou illégitimité. (18)

C’était, après tout, le même problème que je m’étais posé à propos de la folie, à propos de la maladie, à
propos de la délinquance, à propos de la sexualité. (21)

L’enjeu de toutes ces entreprises (…) et ce dont je vous parle maintenant, c’est de montrer comment le
couplage série de pratiques - régime de vérité forme un dispositif de savoir-pouvoir qui marque
effectivement dans le réel ce qui n’existe pas et le soumet légitimement au partage du vrai et du faux. (22)

Qu’est-ce que c’est que ce nouveau type de rationalité dans l’art de gouverner, ce nouveau type de calcul
qui consiste à dire et à faire dire au gouvernement : à tout cela j’accepte, je veux, je projette, je calcule qu’il
ne faut pas toucher ? Eh bien, je pense que c’est cela en gros que l’on appelle le « libéralisme ». J’avais
pensé pouvoir vous faire cette année un cours sur la biopolitique. J’essaierai de vous montrer comment
tous les problèmes que j’essaie de repérer là actuellement, comment tous ces problèmes ont pour (23)
noyau central, bien sûr, ce quelque chose que l’on appelle la population. Par conséquent, c’est bien sûr à
partir de là que quelque chose comme une biopolitique pourra se former. Mais il me semble que l’analyse
de la biopolitique ne peut se faire que lorsque que l’on a compris ce régime général de cette raison
gouvernementale, ce régime général que l’on peut appeler la question de vérité, premièrement de la vérité
économique à l’intérieur de la raison gouvernementale. (24)

De quoi s’agit-il lorsque l’on parle de libéralisme, lorsqu’on nous applique à nous-mêmes, actuellement,
une politique libérale et quel rapport cela peut-il avoir avec ces questions de droit que l’on appelle les
libertés ? (25)

LEÇON DU 17 JANVIER 1979


Faire l’histoire des régimes de véridiction et non pas l’histoire de la vérité, et non pas l’histoire de l’erreur
et non pas l’histoire de l’idéologie, etc., faire l’histoire de la [véridiction], ça veut dire, bien sûr, qu’on
renonce à entreprendre, une fois encore, cette fameuse critique de la rationalité européenne, cette fameuse
critique de l’excès de rationalité européenne dont vous savez bien qu’elle a sans cesse été reprise dès le
début du XIXe siècle et sous différentes formes. Du romantisme jusqu’à l’Ecole de Francfort, c’est bien
toujours cette remise en cause de la rationalité avec la pesanteur de pouvoir qui lui serait propre, c’est bien
cela qui a toujours été remis en question. Or la critique du savoir que je vous proposerai ne consiste pas
justement à dénoncer ce qu’il y aurait de – j’allais dire monotonement, mais ça ne se dit pas –, alors ce qu’il
y aurait de continûment oppressif sous la raison, car après tout, croyez-moi, la déraison est tout aussi
oppressive. Cette critique politique du savoir ne consisterait pas non plus à débusquer la présomption de
pouvoir qu’il y aurait dans toute vérité affirmée, car, croyez-moi aussi, le mensonge ou l’erreur sont tout
autant des abus de pouvoir. (37)

La raison gouvernement ale, dans sa forme moderne (…) est une raison qui fonctionne à l’intérêt. Mais cet
intérêt, ce n’est plus bien sûr celui de l’Etat entièrement référé à lui-même et qui ne cherche que sa
croissance, sa richesse, sa population, sa puissance, comme c’était le cas dans la raison d’Etat. L’intérêt
maintenant au principe duquel la raison gouvernementale doit obéir, ce sont les intérêts, le jeu complexe
entre les intérêts individuels et collectifs, l’utilité sociale et le profit économique, entre l’équilibre du

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marché et le régime de la puissance publique c’est un jeu complexe entre droits fondamentaux et
indépendance des gouvernés. (46)

Question fondamentale du libéralisme : quelle est la valeur d’utilité du gouvernement et de toutes les
actions du gouvernement dans une société où c’est l’échange qui détermine la vraie valeur des choses ?
(48)

LEÇON DU 24 JANVIER 1979


La nouvelle raison gouvernementale a donc besoin de liberté, le nouvel art gouvernemental consomme de
la liberté. (65)

Quel va être alors le principe de calcul de ce coût de la fabrication de la liberté ? Le principe de calcul, c’est
bien entendu ce qu’on appelle la sécurité. (66)

Il faut encore que la liberté des processus économiques ne soit pas un danger, un danger pour les
entreprises, un danger pour les travailleurs. Il ne faut pas que la liberté des travailleurs devienne un danger
pour l’entreprise et pour la production. Il ne faut pas que les accidents individuels, que tout ce qui peut
arriver dans la vie à quelqu’un, que ce soit la maladie ou que ce soit cette chose qui arrive de toute façon et
qui est la vieillesse, constitue un danger pour les individus et pour la société. Bref, à tous ces impératifs
(…) doivent répondre des stratégies de sécurité qui sont, en quelque sorte, l’envers et la condition même
du libéralisme.

(…) dans l’ancien système politique de la souveraineté (…) Le sujet pouvait demander à son souverain
d’être protégé contre l’ennemi extérieur ou d’être protégé contre l’ennemi intérieur. Dans le cas du
libéralisme, c’est tout autre chose. Ce n’est plus simplement cette espèce de protection extérieure de
l’individu lui-même qui doit être assurée. Le libéralisme s’engage dans un mécanisme où il aura à chaque
instant à arbitrer la liberté et la sécurité des individus autour de cette notion de danger. (67)

On peut dire qu’après tout la devise du libéralisme, c’est « vivre dangereusement ». « Vivre
dangereusement », c’est-à-dire que les individus sont mis perpétuellement en situation de danger, ou plutôt
ils sont conditionnés à éprouver leur situation, leur vie, leur présent, leur avenir comme étant porteurs de
danger. Et c’est cette espèce de stimulus du danger qui va être, je crois, une des implications majeures du
libéralisme. Toute une éducation du danger, toute une culture du danger apparaît en effet au XIXe siècle
(…) Disparition des cavaliers de l’Apocalypse et, au contraire, apparition, émergence, invasion des dangers
quotidiens, dangers quotidiens perpétuellement animés, réactualisés, mis en circulation par, donc, ce qu’on
pourrait appeler la culture politique du danger au XIXe siècle et qui a toute une série d’aspects. Que ce
soit, par exemple, la campagne du début du XIXe siècle sur les caisses d’épargne ; vous voyez l’apparition
de la littérature policière et de l’intérêt journalistique pour le crime à partir du milieu du XIXe siècle ; vous
voyez toutes les campagnes concernant la maladie et l’hygiène ; regardez tout ce qui se passe aussi autour
de la sexualité et de la crainte de la dégénérescence : dégénérescence de l’individu, de la famille, de la race,
de l’espèce humaine. Enfin, de partout vous voyez cette stimulation de la crainte et du danger qui est en
quelque sorte la condition, le corrélatif psychologique et culturel interne, du libéralisme. Pas de libéralisme
sans culture du danger.

Deuxième conséquence, bien sûr, de ce libéralisme et de cet art libéral de gouverner, c’est la formidable
extension des procédures de contrôle, de contrainte, de coercition qui vont constituer comme la
contrepartie et le contrepoids des libertés. (68)

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Ce sont des crises qui peuvent être dues à l’augmentation, par exemple, du coût économique de l’exercice
des libertés. (…) Problème donc, crise, si vous voulez, ou conscience de crise à partir de la définition du
coût économique de l’exercice des libertés. (70)

LEÇON DU 31 JANVIER 1979


L’exil politique de la fin du XIXe siècle a certainement été un des grands agents de diffusion, disons, du
socialisme. Eh bien, je crois que l’exil politique, la dissidence politique du XXe siècle a été de son côté un
agent de diffusion considérable de ce qu’on pourrait appeler l’anti-étatisme ou la phobie d’Etat.

A vrai dire, cette phobie d’Etat, je ne voudrais pas en parler de manière directe et frontale car, pour moi,
elle me paraît surtout être un des signes majeurs de ces crises de gouvernementalité dont je vous parlais la
dernière fois (78)

L’Etat n’a pas d’entrailles, on le sait bien, non pas simplement en ceci qu’il n’aurait pas de sentiments, ni
bons ni mauvais, mais il n’a pas d’entrailles en ce sens qu’il n’a pas d’intérieur. L’Etat, ce n’est rien d’autre
que l’effet mobile d’un régime de gouvernementalités multiples. (79)

C'est-à-dire que l’adhésion à ce système libéral produit comme suproduit, outre la légitimation juridique, le
consensus, le consensus permanent, et c’est la croissance économique, c’est la production de bien-être par
cette croissance. (86)

Mais moi, ce que je dirai, c’est que ce qui manque au socialisme, ce n’est pas tellement une théorie de
l’Etat, c’est la définition de ce que serait dans le socialisme une raison gouvernementale, c’est-à-dire une
mesure raisonnable et calculable de l’étendue des modalités et des objectifs de l’action gouvernementale.

Disons que le problème de la rationalité économique du socialisme est une question dont on peut discuter.
Il se propose, en tout cas, une rationalité économique tout comme il propose une rationalité historique.
On peut dire aussi qu’il détient, il a montré qu’il détenait, des techniques rationnelles d’intervention,
d’intervention administrative dans des domaines comme celui de la santé, les assurances sociales, etc. (…)
Mais je crois qu’il n’y a pas de gouvernementalité socialiste autonome. Il n’y a pas de rationalité
gouvernementale du socialisme. Le socialisme, en fait, et l’histoire l’a montré, ne peut être mis en œuvre
que branché sur des types de gouvernementalité divers. Gouvernementalité libérale, et à ce moment là, le
socialisme et ses formes de rationalité jouent le rôle de contrepoids, de correctif, de palliatif à des dangers
intérieurs. (…) On l’a vu et on le voit fonctionner dans des gouvernementalités qui relèveraient sans doute
plus de ce que l’on appelait l’an dernier, vous vous souvenez, l’Etat de police, c'est-à-dire un Etat
hyperadministratif. (94)

En tout cas, sachons seulement que s’il y a une gouvernementalité effectivement socialiste, elle n’est pas
cachée à l’intérieur du socialisme et de ses textes. On ne peut pas l’en déduire. Il faut l’inventer (95).

LEÇON DU 7 FEVRIER 1979


Car il ne faut pas se faire d’illusions, le néolibéralisme actuel, ce n’est pas du tout, comme on le dit trop
souvent, la résurgence de vieilles formes d’économie libérale, formulées au XVIIIe et au XIXe siècle, et que
le capitalisme actuellement réactiverait, pour un certain nombre de raisons qui tiendraient aussi bien (120)
à son impuissance, aux crises qu’il traverse, qu’à un certain nombre d’objectifs politiques ou plus ou moins
locaux et déterminés.

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Ce dont il est question, c’est de savoir si, effectivement, une économie de marché peut servir de principe,
de forme et de modèle pour un Etat des défauts duquel actuellement, à droite comme à gauche, pour une
raison ou pour une autre, tout le monde se méfie.

(…) est-ce que, effectivement, le libéralisme va pouvoir faire passer ce qui est son véritable objectif, c’est-
à-dire une formalisation générale des pouvoirs de l’Etat et de l’organisation de la société à partir d’une
économie de marché ? Est-ce que le marché peut avoir effectivement pouvoir de formalisation et pour
l’Etat et pour la société ? C’est ça le problème important, capital du libéralisme actuel. (121)

Or, pour les néolibéraux, l’essentiel du marché ce n’est pas dans l’échange (…) Il est ailleurs. L’essentiel du
marché, il est dans la concurrence. (122)

Il ne va pas y avoir de jeu du marché qu’il faut laisser libre, et (124) puis le domaine où l’Etat commencera
à intervenir, puisque précisément le marché, ou plutôt la concurrence pure, qui est l’essence même du
marché, ne peut apparaître que si elle est produite, et si elle est produite par une gouvernementalité active.
(…) Le gouvernement doit accompagner de bout en bout une économie de marché. L’économie de
marché ne soustrait pas quelque chose au gouvernement. Elle indique au contraire, elle constitue l’index
général sous lequel il faut placer la règle qui va définir toutes les actions gouvernementales. (123)

LEÇON DU 14 FEVRIER 1979


Et deuxièmement, l’instrument de cette politique sociale, si on peut appeler cela une politique sociale, ne
sera pas la socialisation de la consommation et des revenus. Ce ne peut être, au contraire, qu’une
privatisation, c'est-à-dire qu’on ne va pas demander à la société tout entière de garantir les individus contre
les risques, que ce soit les risques individuels, du genre maladie ou accident, ou les risques collectifs
comme les dommages par exemple ; on ne va pas demander à la société de garantir les individus contre
ces risques.

C'est-à-dire que la politique sociale devra être une politique qui aura pour instrument non pas le transfert
d’une part des revenus à l’autre, mais la capitalisation la plus généralisée possible pour toutes les classes
sociales, qui aura pour instrument l’assurance individuelle et mutuelle, qui aura pour instrument enfin la
propriété privée. (149)

L’idée d’une privatisation des mécanismes d’assurance, l’idée en tout cas que c’est à l’individu, par
l’ensemble des réserves dont il va pouvoir disposer, soit à titre simplement individuel, soit par le relais de
mutuelles, etc. [de se protéger contre les risques], cet objectif-là est tout de même celui que vous voyez à
l’œuvre dans les politiques néolibérales telles que celle que nous connaissons actuellement en France. C’est
ça la ligne de pente : la politique sociale privatisée. (150)

En tout cas, c’est un gouvernement de société, c’est une politique de société que veulent faire les
néolibéraux. (151)

La société régulée sur le marché à laquelle pensent les néolibéraux, c’est une société dans laquelle ce qui
doit constituer le principe régulateur, ce n’est pas tellement l’échange des marchandises, que les
mécanismes de la concurrence.

C'est-à-dire que ce qu’on cherche à obtenir, ce n’est pas une société soumise à l’effet-marchandise, c’est
une société soumise à la dynamique concurrentielle. Non pas une société de supermarché – une société
d’entreprise. L’homo œconomicus qu’on veut reconstituer, ce n’est pas l’homme de l’échange, ce n’est pas
l’homme consommateur, c’est l’homme de l’entreprise et de la production. (152)

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LEÇON DU 21 FEVRIER 1979
Etre libéral, ce n’est pas comme le « manchestérien », laisser les voitures circuler dans tous les sens, suivant
leur bon plaisir, d’où résulteraient des encombrements et des accidents incessants ; ce n’est pas comme le
« pianiste », fixer à chaque voiture son heure de sortie et son itinéraire : c’est imposer un Code de la route,
tout en admettant qu’il n’est pas forcément le même au temps des transports accélérés qu’au temps des
diligences. (167)

Le juridique informe l’économique, lequel économique ne serait pas ce qu’il est sans le juridique. (168)

En fait, on ne peut comprendre la figure historique du capitalisme que si on tient compte du rôle qu’a joué
effectivement, par exemple, le droit d’aînesse dans sa formation et dans sa genèse. L’histoire du
capitalisme ne peut être qu’une histoire économico-institutionnelle. (169)

Par conséquent, aucun interventionnisme économique ou le minimum d’interventionnisme économique et


le maximum d’interventionnisme juridique. (172)

Et cette manière de rénover le capitalisme, ça serait d’introduire les principes généraux de l’Etat de droit
dans la législation économique. (176)

Le Rule of law et l’Etat de droit formalisent l’action du gouvernement comme un prestateur de règles pour
un jeu économique dont les seuls partenaires, et dont les seuls agents réels, doivent être les individus, ou
disons, si vous voulez, les entreprises. (…) Règle de jeu économique et non pas (178) contrôle économico-
social voulu.

Donc, premièrement, il n’existe pas le capitalisme avec sa logique, ses contradictions et ses impasses. Il
existe un capitalisme économico-institutionnel, économico-juridique. (179)

Moins de fonctionnaires, ou plutôt défonctionnarisation de cette action économique que les plans
portaient avec eux, démultiplication de la dynamique des entreprises, et du même coup nécessité
d’instances judiciaires ou en tout cas d’instances d’arbitrage de plus en plus nombreuses. (181)

A ce moment là, l’intervention (183) sociale, (…) c’est cela qui permettra d’annuler, d’éponger les
tendances centralisatrices qui sont effectivement immanentes à la société capitaliste et non pas à la logique
du capital. C’est cela qui va donc permettre de maintenir la logique du capital dans sa pureté. (184)

LEÇON DU 7 MARS 1979


Ce que je voulais faire – et c’était ça l’enjeu de l’analyse –, c’était de voir dans quelle mesure on pouvait
admettre que l’analyse des micro-pouvoirs, ou des procédures de la gouvernementalité, n’est pas par
définition limitée à un domaine précis qui serait défini par un secteur de l’échelle, mais doit être considérée
comme simplement un point de vue, une méthode de déchiffrement qui peut être valable pour l’échelle
tout entière, qu’elle qu’ne soit la grandeur. Autrement dit, l’analyse des micro-pouvoirs, ce n’est pas une
question d’échelle, ce n’est pas une question de secteur, c’est une question de point de vue. (192)

Enfin, troisième caractère de cette diffusion du néolibéralisme aux Etats-Unis, c’est que cette
gouvernementalité néolibérale, au lieu d’être, en quelque sorte, la propriété quasi exclusive du personnel
gouvernemental et de ses conseillers, comme c’est le cas en France, se présente, au moins en parie, comme

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une sorte de grande alternative économico-politique qui prend la forme, à un certain moment en tout cas,
de tout un mouvement d’opposition politique, sinon de masse, du moins très largement répandu à
l’intérieur de la société américaine. (199)

En termes très clairs, si vous voulez, ce n’est pas la peine de donner aux gens qui sont les plus riches la
possibilité de participer à des consommations collectives de santé ; ils peuvent parfaitement assurer leur
propre santé. En revanche, vous avez dans la société une catégorie d’individus qui, soit à titre définitif,
parce que ce sont des vieillards ou qu’ils sont handicapés, ou encore à titre provisoire, parce qu’ils ont
perdu leur emploi, qu’ils sont chômeurs, ne peuvent pas atteindre un certain seuil de consommation que la
société considérera comme décente. (209)

« Pour les autres », et ce sont les tenants de l’impôt négatif, « l’aide sociale ne doit être motivée que par les
effets de la pauvreté : tout être humain, dit Stoléru, a des besoins fondamentaux et la société doit l’aider à
les couvrir lorsqu’il n’y parvient pas par lui-même ». Si bien qu’à la limite, peu importe cette fameuse
distinction que la gouvernementalité occidentale a cherché si longtemps à établir entre les bons pauvres et
les mauvais pauvres, ceux qui ne travaillent pas volontairement et ceux qui sont sans travail pour des
raisons involontaires. (…) Le seul problème, c’est de savoir si, quelles qu’[en] soient les raisons, il se
trouve ou non au-dessus du seuil. (210)

Une société formalisée sur le mode de l’entreprise et de l’entreprise concurrentielle va être possible au-
dessus du seuil, et on aura simplement une sécurité plancher, c'est-à-dire annulation d’un certain nombre
de risques à partir d’un certain seuil par le bas. (212)

Ce tout autre mode, c’est celui de cette population assistée, assistée sur un mode en effet très libéral,
beaucoup moins bureaucratique, beaucoup moins disciplinariste qu’un système qui serait centré sur le
plein emploi et qui mettrait en œuvre des mécanismes comme ceux de la sécurité sociale. On laisse aux
gens la possibilité de travailler s’ils veulent ou s’ils ne veulent pas. On se donne surtout la possibilité de ne
pas les faire travailler, si on n’a pas intérêt à les faire travailler. On leur garantit simplement la possibilité
d’existence minimale à un certain seuil, et c’est ainsi que pourra fonctionner cette politique néolibérale.
(213)

LEÇON DU 14 MARS 1979


Ce qui est tout de même la mutation épistémologique essentielle de ces analyses néolibérales, c’est qu’elles
prétendent changer ce qui avait constitué de fait l’objet, le domaine d’objets, le champ de référence général
de l’analyse économique.

Or, pour les néolibéraux, l’analyse économique doit constituer non pas dans l’étude de ces mécanismes
mais dans l’étude de la nature et des conséquences de ce qu’ils appellent les choix substituables, c'est-à-dire
l’étude et l’analyse de la manière dont sont allouées des ressources rares à des fins qui sont concurrentes,
c'est-à-dire à des fins qui sont alternatives, qui ne peuvent pas se superposer les unes aux autres. (228)

L’économie ce n’est donc plus l’analyse de processus, c’est l’analyse d’une activité. Ce n’est donc plus
l’analyse de la logique historique de processus, c’est l’analyse de la rationalité interne, de la programmation
stratégique de l’activité des individus. (229)

Le revenu, c’est tout simplement le produit ou le rendement d’un capital.

Or, qu’est-ce que c’est que le capital dont le salaire est le revenu ? Eh bien, c’est l’ensemble de tous les
facteurs physiques, psychologiques, qui rendent quelqu’un capable de gagner tel ou tel salaire, de sorte que,

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vu du côté du travailleur, le travail ce n’est pas une marchandise réduite par abstraction à la force de travail
et au temps [pendant] lequel on l’utilise.

Il faut considérer que la compétence qui fait corps avec le travailleur est, en quelque sorte, le côté par
lequel le travailleur est une machine, mais une machine entendue au sens positif, puisque c’est une
machine qui va produire des flux de revenus. (230)

Dans le néolibéralisme – et il ne s’en cache pas, il le proclame –, on va bien retrouver aussi une théorie de
l’homo œconomicus, mais l’homo œconomicus, là, ce n’est pas du tout un partenaire de l’échange. L’homo
œconomicus, c’est un entrepreneur et un entrepreneur de lui-même.

L’homme de la consommation, ce n’est pas un des termes de l’échange. L’homme de la consommation,


dans la mesure où il consomme, est un producteur. Il produit quoi ? Eh bien, il produit tout simplement
sa propre satisfaction. (232)

Or il est bien évident que nous n’avons pas à payer pour avoir le corps que nous avons, ou que nous
n’avons pas à payer pour avoir l’équipement génétique qui est le nôtre. Ca ne coûte rien. Oui, ça ne coûte
rien – enfin, faut voir… et on imagine très bien que quelque chose comme ceci puisse se passer (là, c’est à
peine de la science fiction que je fais, c’est une espèce de problématique qui est en train de devenir
ambiante actuellement). (233)

Et vous voyez très bien comment le mécanisme de la production des individus, la production des enfants,
peut retrouver toute une problématique économique et sociale à partir de ce problème de la rareté des
bons équipements génétiques. (234)

Et dès lors qu’une société se posera à elle-même le problème de l’amélioration de son capital humain en
général, il ne peut pas ne pas se produire que le problème du contrôle, du filtrage, de l’amélioration du
capital humain des individus, en fonction bien sûr des unions et des procréations qui s’ensuivront, ne soit
pas fait ou ne soit en tout cas exigé. (235)

LEÇON DU 21 MARS 1979


Là, on retourne le laissez-faire en un ne-pas-laissez-faire le gouvernement, au nom d’une loi de marché qui
va permettre de jauger et d’apprécier chacune de ces activités. Le laissez-faire se retourne ainsi, et le
marché n’est plus un principe d’autolimitation du gouvernement, c’est un principe qu’on retourne contre
lui. C’est une sorte de tribunal économique permanent en face du gouvernement. (253)

Dans cette mesure, vous voyez que ce dont le système pénal aura à s’occuper, ce n’est plus cette réalité
dédoublée du crime et du criminel. C’est une conduite, c’est une série de conduites qui produisent des
actions, lesquelles actions, dont les acteurs attendent un profit, sont affectées d’un risque spécial qui n’est
pas simplement celui de la perte économique, mais celui du risque pénal ou encore de cette perte
économique qui est infligée par un système pénal. (258)

C’est le milieu de marché dans lequel (264) l’individu fait son offre de crime et rencontre une demande
positive ou négative, c’est là-dessus qu’il faut agir. Ce qui posera le problème, dont je parlerai la prochaine
fois, de la technique et de cette nouvelle technologie liée, je crois, au néolibéralisme, qui est la technologie
environnementale ou la psychologie environnementale aux Etats-Unis.

Deuxièmement, vous voyez (mais là alors aussi j’y reviendrais), qu’à l’horizon d’une analyse comme celle-
là, ce qui apparaît, ce n’est pas du tout l’idéal ou le projet d’une société exhaustivement disciplinaire, dans

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laquelle le réseau légal, enserrant les individus, serait relayé et prolongé de l’intérieur par des mécanismes,
disons, normatifs. Ce n’est pas non plus une société dans laquelle le mécanisme de la normalisation
générale et de l’exclusion du non-normalisable serait requis. On a au contraire, à l’horizon de tout cela,
l’image ou l’idée ou le thème-programme d’une société dans laquelle il y aurait optimisation des systèmes
de différence, dans laquelle le champ serait laissé libre aux processus oscillatoires, dans laquelle il y aurait
une tolérance accordée aux individus et aux pratiques minoritaires, dans laquelle il y aurait une action non
pas sur les joueurs du jeu, mais sur les règles du jeu, et enfin dans laquelle il y aurait une intervention qui
ne soit pas du type de l’assujettissement interne des individus, mais une intervention de type
environnemental. (265)

LEÇON DU 28 MARS 1979


Becker dit : l’analyse économique, au fond, peut parfaitement trouver ses points d’ancrage et son efficacité
si seulement la conduite d’un individu répond à cette clause, que la réaction de cette conduite ne sera pas
aléatoire par rapport au réel.

La conduite rationnelle, c’est toute conduite qui est sensible à des modifications dans les variables du
milieu et qui y répond de façon non aléatoire, de façon donc systématique, et l’économie va pouvoir donc
se définir comme la science de la systématicité des réponses aux variables du milieu.

Définition colossale que les économistes, bien sûr, sont loin d’endosser, mais qui présente un certain
nombre d’intérêts. Un intérêt, si vous voulez, pratique dans la mesure où, quand vous définissez l’objet de
l’analyse économique comme un ensemble de réponses systématiques d’un individu donné aux variables
du milieu, vous voyez que vous pouvez parfaitement intégrer à l’économie toute une série de techniques,
de ces techniques qui sont précisément en cours et en vogue actuellement aux Etats-Unis et qu’on appelle
les techniques comportementales. (273)

LEÇON DU 4 AVRIL 1979


Disons encore ceci : pour que la gouvernementalité puisse conserver son caractère global sur l’ensemble
de l’espace de souveraineté, pour qu’elle n’ait pas non plus à se soumettre à une raison scientifique et
économique qui ferait que le souverain devrait être ou un géomètre de l’économie ou un fonctionnaire de
la science économique, (…) il faut donner à l’art der gouverner une référence, un domaine de référence,
un champ de référence nouveau, une réalité nouvelle sur quoi s’exercera l’art de gouverner, et ce champ de
référence nouveau, c’est, je crois, la société civile.

La société civile, qu’est-ce que c’est ? (…) tout cela c’est, en somme, une tentative pour répondre à la
question que je viens d’évoquer : comment gouverner, selon des règles de droit, un espace de souveraineté
qui a le malheur ou l’avantage, comme vous voudrez, d’être peuplé par des sujets économiques ? (299)

Il s’agissait, au XVIIe et au XVIIIe siècle, de savoir comment on pourrait retrouver à l’origine de la société
la forme juridique qui limiterait par avance, à la racine même de la société, l’exercice du pouvoir. .Là, au
contraire, on a affaire à une société qui existe avec des phénomènes de subordination, donc des
phénomènes de pouvoir, et le problème va simplement être de savoir comment régler le pouvoir,
comment le limiter à l’intérieur d’une société où la subordination joue déjà. Et c’est ainsi que va se poser la
question qui va hanter pratiquement toute la pensée politique de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours :
[celle des] rapports de la société civile et de l’Etat. (312)

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A partir du XVIe-XVIIe siècle – c’est ce que j’avais essayé de vous montrer l’an dernier –, le réglage de
l’exercice du pouvoir ne me semble pas se faire selon la sagesse, mais selon le calcul, c'est-à-dire calcul des
forces, calcul des relations, calcul des richesses, calcul des facteurs de puissance. C'est-à-dire qu’on ne
cherche plus à régler le gouvernement à la vérité, on cherche à le régler à la rationalité. Régler le
gouvernement à la rationalité, c’est là, me semble-t-il, ce qu’on pourrait appeler les formes modernes de la
technologie gouvernementale. (315)

Il s’agit maintenant de régler le gouvernement non pas sur la rationalité de l’individu souverain qui peut
dire « moi, l’Etat », [mais] sur la rationalité de ceux qui sont gouvernés, ceux qui sont gouvernés en tant
que sujets économiques et, d’une façon plus générale, en tant que sujets d’intérêt, intérêt au sens le plus
général du terme, [sur] la rationalité de ces individus en tant que, pour satisfaire ces intérêts au sens général
du terme, ils utilisent un certain nombre de moyens et les utilisent comme ils le veulent : c’est cette
rationalité-là des gouvernés qui doit servir de principe de réglage à la rationalité du gouvernement. C’est
cela, me semble-t-il, qui caractérise la rationalité libérale : comment régler le gouvernement, l’art de
gouverner, comment [fonder] le principe de rationalisation de l’art de gouverner sur le comportement
rationnel de ceux qui sont gouvernés. (316)

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