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du 22 au 26 janvier 2018


Photo © Christine Marcandier


FESTIVAL « ENJEUX AILLEURS
CONTEMPORAINS » A LA MéL
Par Jean-Louis Legalery
Par Johan Faerber
Philip Roth n’écrit plus, mais parle…
Le poète, un animal politique ? La cité au New York Times,
démocratique de Jacques Rancière à Page 23
Pierre Judet de La Combe (Festival «
Enjeux contemporains ») Robert Burns (1759-1796) et la
Page 3 Burns Night écossaise du 25 janvier
Page 29
Les mutations urbaines : de Muriel
Pic à Anne Savelli (Festival «Enjeux
contemporains») LIVRES
Page 6
Par Christine Marcandier
La littérature hors les murs, les
périphéries : de Simon Johannin à Tom Wolfe, Miami Vice (Bloody
Fanny Taillandier (Festival «Enjeux Miami),
contemporains») Page 30
Page 9
Une vie comme les autres : Hanya
Géographie politique, géographie Yanagihara ou la chambre claire
poétique : Exils, exodes, Page 33
déplacements de Régine Robin à
Emmanuel Ruben (Festival «Enjeux BANDE DESSINEE
contemporains»)
Page 12 Par Dominique Bry

D’une langue l’autre, dans les mots Papiers à bulles (10) : Angoulême
des autres : de Camille de Toledo à 2018, année z’héros
Anna Moï (Festival « Enjeux Page 36
contemporains »)
Page 16
FRED LE CHEVALIER Page 39
La littérature aux marges, Exclusion
et relégations : de Marielle Macé à DESSIN DE PRESSE par RODHO
Arno Bertina (Festival « Enjeux du
contemporain ») Les aventures de Perlimtintin, Page 40
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Peut-être, plus que tout homme, le poète est-il par nature un
animal politique. Telle serait, aussi paradoxale que
provocatrice, l’affirmation qui viendrait traverser les
premières demi-journées de mercredi et jeudi de cette 11e
éditions des Enjeux du Contemporain portant sur les droits de
cité et dont Diacritik est cette année le partenaire. Pour venir
poser cette ardente interrogation mais aussi bien en débattre
que la construire, la soirée d’ouverture de mercredi à
Beaubourg propose tout d’abord les interventions inaugurales
de Jacques Rancière et de Mathias Enard. La matinée de jeudi
se propose, quant à elle, de convier, à l’Université Paris
Nanterre, Pierre Judet de La Combe, Dominique Viart, Claude
Eveno, Jean-Pierre Le Dantec, Michel Deguy et enfin Jean-
Claude Pinson. À l’heure des mutations urbaines et sociales,
qu’en est-il de la cité démocratique qui nous échoit ?

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Si, comme l’affirmait Claude Eveno, dans la présentation des Enjeux, nous ne savons plus
désormais ce qu’est physiquement la ville, ce qu’elle recouvre territorialement et
jusqu’où elle peut s’étendre spatialement, sans doute convient-il de s’interroger tout
d’abord sur ce qui fonde la ville même, à savoir la cité et en particulier, concernant
l’Europe où d’aucuns vivent, la cité démocratique. Car l’heure actuelle, portée de
troubles et de bouleversements, invite-t-elle peut-être plus que nulle autre à poser de
nouveau à la ville la question de la Cité, à savoir la question de son vivre ensemble, de sa
possibilité politique et de son déploiement démocratique et républicain. À une époque
où, pour le contemporain, le démos est devenu son daïmon, que peuvent nous dire les
poètes ? Sont-ils les seuls animaux politiques qui subsistent ? Eux qui, pourtant, ont été
chassés de la Cité par Platon, ne sont-ils pas ceux par laquelle le redevenir de la Cité est
appelé à commencer ?

De fait, l’enjeu contemporain premier de ces droits de cité consiste sans détours à
donner la parole ce mercredi à Jacques Rancière afin d’interroger avec lui cet
affaiblissement démocratique qui paraît déchirer l’Europe et la France depuis peu. À
l’instar de l’un de ses derniers ouvrages, la ville incite à se demander en quels temps
vivons-nous ? De quels actes sommes-nous les hommes ? De quelles villes sommes-nous
les habitants ? De quelles cités dépendons-nous politiquement ?

À l’heure des cassandrismes et autres déclinismes, Rancière déploie combien loin de
déstabiliser les tournures démocratiques, les situations de tension, de rupture et de
dessins politiques invitent à retrouver l’essence même de la politique. Pour Rancière, la
ville ainsi ouverte n’offre aucun effondrement mais ouvre à la promesse d’une poursuite
du démocratique tant la démocratie et de manière plus générale la politique ne vivent
non du consensus mais du dissensus le plus affirmé. Il n’existe, au fondement d’un vivre
ensemble, que la promesse inouïe de la mésentente, à savoir ce qui refuse la
consensualité, la fausse entente et l’échange mutuel et superficiel. Chahutée, bousculée
et prolongée, la ville invite la cité politique dont elle est l’émanation comme l’origine à
œuvrer à trouver, dans le cortège des hommes comme en littérature, un nouveau
partage du sensible. Comme si la politique ne
venait à elle-même que des bords de la
politique. Comme si la fiction ne venait à elle-
même et à son tour que depuis les bords
mêmes de la fiction : la cité comme constant
débord et comme défrontiérage, telle en
serait peut-être la définition.

Cependant, dans le sillage de Rancière,
faudra-t-il s’interroger sur ce qui, depuis ses
origines, a pu lier cité, ville et contrée. Et sans
doute à ce titre faudra-t-il en revenir avec Claude Eveno
Pierre Judet de La Combe à l’Antiquité,
notamment grecque par laquelle s’est inventée patiemment puis de manière irréversible
à la fois notre démocratie, notre ville et nos cités. Auteur d’un récent et remarquable
Homère qui ne dit pas tant le poète que l’épaisseur sans retour d’un événement
révolutionnaire dans l’histoire, Pierre Judet de La Combe incite à retrouver une
Antiquité comme terreau démocratique et intellectuel plus moderne que notre

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modernité même. À l’instar aussi bien de l’un de ses récents essais, L’Avenir des Anciens
: oser lire les Grecs et les Latins, parcourir de nouveau l’Antiquité revient à comprendre
combien la fréquentation des Anciens s’affirme comme un outil de démocratisation et un
permanent levier d’émancipation. Il faut, pour comprendre le sens de la ville et de la cité,
revenir aux définitions de ‘démocratie’ et de ‘politique’ pour mesurer combien ces
définitions ne sont en rien définitives. Comme Rancière le clame plus haut, la démocratie
est l’histoire d’une dispute irrésolue dont l’arène est l’agora et le terme celui de la mort
de la civilisation. En ce sens, faire société aujourd’hui, c’est faire, avec les Anciens, voix
au sens toujours inapaisés et sans répit du démocratique même.

Depuis ce chemin de langage et ce cheminement
terminologique se donne la possibilité avec Claude
Eveno de réfléchir à l’humeur paysagère, à savoir ce
point de jonction dans la parole entre l’espace et le
sentiment, l’expérience intime la plus profonde et
l’histoire collective la plus affirmée. Le paysage, comme
le geste poursuivi d’un romantisme qui ne s’est toujours
pas tu en nous, correspond alors à l’exacte
cristallisation et possibilité de parole d’une cité
intérieure qui trouve dans la ville l’expression de sa
conquête poétique. La ville est une machine littéraire.
La ville incite à ouvrir en soi l’espace du rassemblement
de l’homme et du poème. La politique est le poème
continu des hommes, comme, suggère Jean-Pierre Le Pierre Judet de La Combe
Dantec qui, quant à lui, développe notamment à travers
l’art des jardins, l’art d’être urbain. L’architecture d’une ville met politiquement en
intrigue ses habitants et l’urbanité dessine incidemment leur mode à apparaître et à
être. Comme si, implicitement, l’architecture incitait à trouver la politique en nous pour
habiter le monde.

Question ultime que ne manqueront incidemment pas de poser à leur tour mais depuis
la parole explicitement critique et poétique Jean-Claude Pinson et Michel Deguy. Habiter
en poète, telle était déjà la vibrante interrogation d’Hölderlin au seuil de sa folie et de
deux siècles qui ne furent pas moins habités par elle. À quelles habitations la poésie doit-
elle se rendre pour dessiner de l’homme, dans la cité toujours en expansion et la ville en
débordement, pour le faire entrer dans des temps qui ne soient pas ces temps de
détresse qui paraissent être les nôtres ? Habiter en poète, est-ce trouver dans la parole
poétique le poème comme le dévoilement tellurique des hommes, à savoir leur trouver
une place dans un monde qui leur a comme supprimé ou tout du moins déplacé la leur ?
Autant de questions qui viennent dessiner, à terme, une vision de la littérature
contemporaine comme une littérature d’un nouvel engagement, comme entrée dans la
résonance des vides politiques pour aider, comme elle le peut et depuis toute sa
modestie, le monde à être.

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On se souvient du célèbre vers du « Cygne » de
Baudelaire : « La forme d’une ville change plus vite hélas
que le cœur d’un mortel ». Sans le savoir mais le
pressentant néanmoins, Baudelaire dessinait ici, dans
un la venue jaillissante à soi de la pensée, l’exergue la
plus accomplie des rapports de l’urbanisme moderne à
l’homme lui-même. La ville change. Elle ne cesse de
muter, de se métamorphoser, de s’étendre sinon de se
perdre. La ville est le décor le plus inconnaissable à lui-
même comme si elle était définitivement semblable au
vaisseau Argo dont toutes les pièces avaient été
changées sans que le bateau eût pourtant l’air d’être
modifié. C’est sous le signe de ces mutations urbaines
contemporaines aussi radicales que violentes que se
placent les interrogations des tables rondes du jeudi
après-midi des 11e enjeux du contemporain portant sur
les Droits de cité et dont Diacritik est cette année
partenaire.

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Peut-être faudrait-il s’interroger en
premier lieu sur la nature des mutations
urbaines qui viennent depuis bientôt
quelques décennies redessiner
profondément le paysage contemporain.
Peut-être faut-il ainsi exercer pour ce
faire ce que Jean-Christophe Bailly a su
nommer avec bonheur « la grammaire
générative des jambes » et offrir à saisir
ce que le programme de ces rencontres
qualifie encore de « mutation colossale »
des villes.

C’est ainsi qu’il convient de se tourner


vers des auteures contemporaines telles
qu’Anne Savelli et Delphine Bretesché.
Pour Anne Savelli, la mutation urbaine
offre à l’écrivain la chance même de son
écrire, à savoir trouver la tentative perecquienne ultime, celle de la tentative
d’épuisement d’un lieu parisien. Avec Décor Daguerre ou encore Décor Lafayette, Savelli
fait état, plan par plan, rue par rue, recoin par recoin de ce qui vient à être modifié dans
le paysage urbain, ce qui profonde change l’œil et déroute les rues. La ville chez Savelli
est un flux dont le texte est l’un des passages.

C’est à ce même spectacle parfois secret et imperceptible des territoires en mutation


qu’invite l’œuvre de Delphine Bretesché. Pour la jeune femme, face aux mutations,
l’écriture sinon l’art, multiple car toujours mobile, doit venir redonner la mutation à
ceux qui ne la perçoivent pas comme si l’art figurait une architecture immatérielle à une
ville qui la fuit. Comme si la ville attendait une cité que seule l’écrivaine saura lui
apporter. L’écriture chez Bretesché approche ainsi la ville et sa métamorphose presque
ovidienne depuis un génie des lieux qu’il s’agit de restituer dans toute sa puissance. Le
lieu ne doit pas seulement être habité : il s’agit de démontrer en quoi, par l’écriture, il
doit habiter le lecteur.

Nul doute qu’une telle réversibilité presque proustienne où le


monde est en hypallage de l’homme et les hommes en hypallage de
monde ne manque pas d’ouvrir à des questions de poésie mais
aussi bien de poétique. Ainsi de l’œuvre de Nicole Caligaris,
notamment de Barnum des ombres qui, devant ces mutations
incessantes, explore les marges et les bords d’un ensemble de
passagers naufragés après le décollage manqué de leur vol à Orly.
Ayant frôlé la mort, ce sont des êtres sans place dans le monde
désormais qui s’installent dans cette sale de transit de l’aéroport.
Monde de l’entre-deux, la mutation urbaine se livre ici sous la
forme d’un purgatoire à la fois librement propre et figuré : comme
si la mutation atteignait chaque être, de la vie à la mort, de l’existence aux limbes, du
territoire droit et unique au labyrinthe d’une ville dont la ville elle-même est le
minotaure aussi indistinct que pourtant triomphant.

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La mutation urbaine pose ardemment la question sans
relâche du comment vivre ensemble de Barthes. Cette
question, poétique entre toutes et sans doute plus que
jamais poéthique en un sens, déchire aussi bien l’œuvre
de Muriel Pic. À commencer par ses très belles Élégies
documentaires qui, en trois temps distincts, s’interrogent
chacune sur la possibilité, dans les mutations de la ville, de
laisser un espace pour le monde à être. La mutation urbaine
chez Pic ne relève pas tant de l’espace que du temps, d’une
histoire à la fois héritée de Benjamin et Sebald qui laisse
chacun dans une histoire orpheline des hommes, une histoire
qui a laissé les hommes perdus dans une aura sans origine.
Des camps jusqu’à la destruction, la mutation est celle de
l’humanité dans l’homme, lui qui, par l’élégie, doit retrouver ce qui fera communauté en
lui, au-delà de la destruction, au-delà de cette nature et de cette histoire qui semblent
s’être fondues en une seule et même matière. La poésie surgit ici comme la manière
d’habiter la mutation, de la trouver et de forcer la mutation à devenir, au-delà d’elle-
même, l’œuvre qui désœuvrera l’histoire même.

Aux incidentes interrogations formelles de Caligaris et Pic viendront s’adjoindre les
goûts prononcés de Frédéric Valabrègue et de Gilbert Vaudey, arpenteur et flâneurs des
rues. De fait, notamment depuis La Ville sans nom, Valabrègue a fait de la rue, des rues de
Marseille son sentier et son chemin d’écriture. À travers la voix d’un clochard, d’un
homme des marges exclu ou victime des mutations urbaines se dira aussi bien
l’innommable de la ville, ce que l’arpenteur n’a pas nommé. Valabrègue livre un cadastre
poétique, apposant à chaque coin de rue encore tue la plaque d’une œuvre qui dessine
de chaque quartier de Marseille le destin poétique et politique.

Pour sa part, Gilbert Vaudey préfère se concentrer non
sur Marseille mais remontant le Rhône sur Lyon.
Notamment dans Le Nom de Lyon, l’écrivain s’attache à
flâner dans une ville cette fois avec nom pour trouver
aussi bien que Valabrègue ce qui est innommé ou encore
inaperçu dans une ville qui, décidément, change plus vite
que le cœur d’un mortel.

La ville n’est pas qu’une ville : elle fait muter la parole du
poète en soi, lui fait ouvrir des archives et autant de
rêveries. La ville n’est pas une géographie : elle est une
rêverie toujours en mutation d’une mémoire sans repos.
Enfin, Didier Daeninckx viendra clore ce parcours de
métamorphoses urbaines, lui dont l’œuvre offrira à la
question sa résonance sociale et politique. Où, depuis
notamment Cannibale ou Cités perdues, se disent les

meurtrissures les plus inaperçues des mutations
urbaines, les trouées violentes et cruelles d’un tissu
urbain à figure de gouffre, d’abîme et d’oubli. Car parfois, pour certains, la ville arrête de
battre comme le cœur d’un mortel.

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« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en
souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul
doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure
contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue
lumineuse à une exploration des périphéries qui
circonscrivent la ville. Car les périphéries, celles qui
franchissent la limite et sont comme au-dessous des frontières,
commencent dans la littérature contemporaine à faire
entendre depuis leur espace des voix qui parviennent bientôt
au centre des villes elles-mêmes. Les périphéries longtemps
n’ont pas existé ou bien plutôt n’ont pas trouvé de chapitre
pour donner de la voix. Elles sont l’infra-ville, la non-ville, ce
qui permet à la fois à la ville d’exister et ce que la ville elle-
même cherche à faire inexister. La périphérie est une
périphérie de langage, une rase campagne de littérature : tels
sont les lieux vidés de ville que cette nouvelle demi-journée
des Enjeux entend explorer ce vendredi.

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La périphérie s’offre toujours comme une ville moins la ville, comme s’il s’agissait d’un
espace d’un non-espace ou pour reprendre une célèbre expression de Georges Perec une
espèce d’espace. C’est un espace tombé hors des bords de la politique, hors des bords de
la fiction, hors des bords du livre. La périphérie ne serait nullement dans le livre, comme
toujours hors livre comme on dit être hors scène, hors science ou hors la loi. Cette
littérature de la limite ne fait pourtant pas de la périphérie une banlieue avec laquelle
elle ne coïncide pas : la périphérie serait à tout prendre la frontière ténue d’une banlieue
en banlieue même de toute banlieue, la mise au ban et au pas du langage.

On ne s’étonnera pas alors de voir dans un premier temps
arpenter avec force ce territoire des non-territoires par
deux écrivains familiers de ces lieux sans familiarité :
Nicolas Bouyssi et Fanny Taillandier. Du Gris à
S’autodétruire et les enfants, Bouyssi explore ce qui n’est
pas exploré, les marges hors des marges, à la manière
d’une littérature hantée par la fameuse
déterritorialisation deleuzienne. Tous ses personnages
sont gris. Tous ses personnages sont des zombies. Tous
ses personnages font de chacun de leurs lieux perdus une
île. Tous ses personnages sont à la périphérie d’eux-
mêmes. Ils errent dans des lieux nuls. Ce sont des
personnages eux-mêmes nuls comme si la périphérie
figurée qu’ils incarnent ouvrait à une littérature du
désinvestissement. Pour y répondre se déploie
notamment le lotissement grand siècle de Fanny Taillandier, situé à la périphérie d’une
périphérie, à savoir en banlieue de Versailles.

Dans ce lotissement qui est sorti de terre dans les années
1960, rien ne tient plus en vie. Tout devient la périphérie
elle-même de l’existence tant, aux débuts florissants,
correspond progressivement un désenchantement sans
retour où à la détresse humaine répond un effondrement
économique sinon social. La banlieue se retrouve comme
à la banlieue d’elle-même, creusant son abîme comme on
creuse sa tombe. Les lotissements sont mal lotis dans la
grande roue du destin toujours narquois des hommes.
Comme si toutes les périphéries n’étaient pas bonnes à
dire.

À l’opposé peut-être des espaces désaffectés de Bouyssi et
Taillandier qui choisissent la bordure du monde pour
trouver à dire leur déshérence se donnent à lire les périphéries perdues au cœur d’un
monde pourtant terriblement vivant de Simon Johannin et Dominique Fabre. À
commencer par l’univers en déréliction et à l’abandon loin des villes que livre l’éclatant
et magistral premier roman de Simon Johannin L’Été des charognes. Quelque part, dans
la montagne Noire, une bande d’enfants sauvages inventent un quotidien perdu hors des
villes, et comme en désaffection des hommes. Loin de tous pourtant, ces enfants et ces
hommes vivent comme s’ils se tenaient du plus loin de l’oubli. C’est la campagne mais
une campagne qui vient montrer combien l’espace contemporain est une question de

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temps. La périphérie est une périphérie de temps, une détemporalisation plus encore
qu’une déterritorialisation. Dans ce récit où perce la voix d’un Faulkner méridional se
donne un livre hors des livres, un livre sans la littérature des villes : en périphérie de
littérature.

C’est en périphérie de littérature et hors de la ville mais
dans la ville même que s’invente la campagne abandonnée à
Paris telle que la donne à voir et à lire Dominique Fabre
dans son œuvre. Dans l’univers prolétaire qu’il met en scène
et qu’il anime de lumière, notamment dans Le Grand détour,
Fabre dévoile ce qui se trouve à la périphérie mais encore
dans la ville comme si la ville portait en elle une cité
invisible, une cité de reclus et de disparus du langage, de la
scène et du livre. Il y a un désir apparaître au cœur des
récits de Fabre comme si un peuple mineur voulait prendre
la parole dans un livre qui lui fixera comme un asile ou une
station provisoire. L’espèce d’espace de la périphérie
devient comme un satellite à l’intérieur d’une ville faite de
plis et de replis, de retournements et de contournements. Le
détour est encore la voie la plus droite du labyrinthe.

Enfin, la parole de Xavier Boissel et de Jérôme Meizoz viendra clore provisoirement
cette exploration des périphéries. Il s’agira en leur compagnie d’envisager à présent les
lieux qui sont en périphérie de la vie et de toute habitation. De l’un à l’autre se déploie,
sur des modes parfois divergents, un espace géographique qui fait du vide, de la
déréliction et de la déshérence la racine tellurique du monde. Cependant, de l’un à
l’autre, le désœuvrement inhérent aux périphéries décrites prend des accents
sensiblement différents : pour Boissel, le monde a disparu. Les villes sont des leurres et
des apocalypses rutilantes. La civilisation est hantée par ce qu’elle n’est plus et est
devenue la périphérie de l’histoire tandis que Meizoz déploie pour sa part un univers
dont l’abandon par les hommes, la friche industrielle et l’archéologie urbaine s’imposent
comme les maîtres mots et l’intense puissance narrative. Ce qui reste des villes, les
écrivains le fondent.


Texte : Dominique Fabre Photographie : Charles Delcourt éditions Light Motiv
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Tous les déplacements ne sont pas des métaphores mais des
vies sacrifiées, perdues ou retrouvées à la faveur d’exils. Telle
serait peut-être la loi secrète qui préside à un questionnement
sur la cité qui pourrait privilégier ici la question des peuples
manquant à eux-mêmes, des hommes perdus hors de leurs
pays et des hommes en errance pour un monde autre qui
décide de contrevenir à la tyrannie et de fuir à toute force
l’oppression. Arrivée dans le pays autre, la langue glisse, elle
devient la traduction oubliée d’un renouveau sinon d’une
renaissance : le déplacement devient celui d’une écriture qui
glisse vers un devenir œuvre où l’exil deviendra le lieu
atopique d’un monde recommencé depuis une déchirure
irréconciliée. Exils, exodes et déplacements se donnent comme
les interrogations qui traverseront la seconde et riche demi-
journée de ce vendredi ces 11e enjeux du Contemporain.

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Car l’exil ouvre à une littérature déplacée, sciemment convoquée pour être le creux
même de tout déplacement – non ce qui va jeter silence par les mots sur l’expérience
mais la révéler à nu dans une forme qui fera du déplacement non une métaphore mais la
venue à une œuvre souvent âpre. La vie est un roman, pourrait ainsi dire Linda Lê et
Régine Robin qui vont ouvrir cette série de questionnements sur la migration d’une
littérature l’autre. Mais peut-être à l’origine de cette migration, de cette littérature de
l’entre-deux langues comme dirait Camille de Toledo qui place tout exilé dans la
recherche d’une langue du passage. Telle semble être la vocation littéraire de Linda Lê
qui déploie depuis une vingtaine d’années bientôt une œuvre caractérisée avec force par
l’oraison funèbre d’un monde. Chaque personnage y est comme le mourant infini d’un
pays qu’il a quitté, qui continue de vibrer en lui et dont il se tient pour l’exilé absolu.
L’écriture passe entre chaque personnage comme un spectre de langue, comme si
l’accent se donnait comme la langue fantôme et fantomale de l’exil impossible à rédimer
et qui se donne sans fard comme le noyau poétique du récit. S’agissant de Régine Robin,
ce n’est plus le Vietnam de Linda Lê qui se donne mais un Québec impossible depuis un
Paris impossible. Comme en exil intérieur, la langue, française cette fois, se
désappartient doublement sans avoir quitté la ville, et en faisant toujours partie de la
même cité. L’écriture migrante que Robin déploie dévoile une parlure qui tend à
l’univers, qui oublie le mal des langues comme parlure infernale pour trouver la ligne
humaine des hommes dont le dénouement sera figuré par une cité retrouvée.

Mais l’exil est peut-être aussi européen, au cœur
de la cité, si proche mais si lointaine. Deux autres
écrivains vont déployer une géographie de la
migrance, du tour et des détours qui, depuis la
Bosnie ou la frontière toujours déplacée d’un
homme à l’autre, aimante la figure de l’altérité au
cœur de la mêmeté la plus résolue. Emmanuel
Ruben et Jakuta Alikavazovic sont les écrivains de
ce mouvement qui, depuis l’Europe, trame par les
exils et les exodes de nouvelles frontières dans
une Europe à la géographie de plus en plus
perdue et vidée d’elle-même. C’est sous le signe
notamment de la Guerre de Bosnie que se place le
dernier roman de Jakuta Alikavazovic, L’Avancée
de la nuit, qui raconte notamment l’histoire
d’Amélia, exilé qui refuse de vivre sans sa mère,
qui parle depuis une
langue de l’exil et vit
depuis le trou géographique et historique de sa propre existence.
S’il fallait sauver une chose du 20e siècle, dit-elle, sans doute
serait-ce sa peau. L’exil voudrait survivre à la vie même qui s’est
dérobée. De la même manière, Emmanuel Ruben, géographe de
formation, se fait lui-même le géographe des exils et des
déplacements telluriques d’une Europe à l’autre comme s’il lui
fallait observer à quel moment la géographie se désappartient et
entre dans une défaisance qui laisse les hommes désœuvrés.
L’Europe, jusqu’à Jérusalem notamment, se dessine dans une
cartographie plus géopoétique que géopolitique. Du titre de l’un

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de ses ouvrages, Emmanuel Ruben décrit le monde depuis une post-géographie, celle
que laisse apparaître les ruines de la carte.


Patrick Deville

Enfin, Patrick Deville et Patrick Chamoiseau viennent clore là encore provisoirement cet
échange autour des exils. Deville est, on le sait, passionné depuis longtemps par les
figures des exilés, des déplacés, de ceux qui ne parviennent pas à se tenir à leur place ou
tout du moins celle que la société tente vainement de leur assigner. L’œuvre qu’il déploie
est toujours celle d’un double voyage, en exil d’un monde, en exil de soi mais dans le
souci de partir dans l’exploration de ces zones d’ombre, au cœur contrit de ces vies de
déracinés.

Dans un souci comparable qui pourtant ouvre à une œuvre
proprement différente, Patrick Chamoiseau dévoile l’œuvre
des frères migrants. L’humanité se doit d’être une fratrie dont
les frères glissent d’un exil à
l’autre : la migrance passe d’un
homme l’autre jusqu’à faire
renaître les plus opprimés. Car
Chamoiseau déplore la barbarie
humaine. Il déplore combien
Trump a ruiné l’humanité du
monde mais il perçoit au cœur des
migrants et par les migrants
l’espoir jusque-là tu mais bientôt retrouvé d’une humanité
peut-être sans limite. C’est ainsi qu’il en vient à dire
notamment : « la mondialité, c’est cette part dans l’imaginaire

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qui dans l’instinct dénoue et ouvre à fond, qui dans l’instinct se relie à d’autres
imaginaires, qui rallie, qui relaie et relate les sensibilités, la joie, la danse, la musique,
l’amitié, la rencontre, et qui surgit des magnétismes de ces rencontres multi-trans-
culturelles, orchestrées par le hasard, les accidents, la chance et les errances ».


Patrick Chamoiseau

Telles seront, parmi d’autres, les questions qui viendront se déployer au cœur de cette
demi-journée consacrée à l’exode d’une littérature en marge d’un monde qui veut la
rejeter.

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Dans quelle langue écrire ? Dans quelle langue articuler son récit ? Depuis quels
mots venir rendre du monde la mesure ou la démesure active ? Telles pourraient
être, en apparence simples et premières, les questions qui viendront se déployer
tout au long de l’avant-dernière demi-journée de la 11e édition des Enjeux
contemporains qui se tiendra ce samedi.

De fait, de Camille de Toledo à Anna Moï, ne cesse de s’ouvrir une interrogation sur la
langue elle-même et sur l’usage non pas tant du monde que du dire du monde. Raconter
une histoire dans une langue consiste avant tout pour chacun à ne pas oublier qu’avant
de se mettre hypothétiquement au service d’une histoire, chaque langue est d’abord une
histoire. Chaque langue est d’abord, à force de parler, une histoire, une cité, une ville, un
ensemble de vocables qui ont déjà traîné dans la langue elle-même. User des mots des
autres pour dire le monde, pour dire le vivre ensemble, des mots pour tramer d’un
nouveau devenir une cité revient à saisir combien la langue n’est jamais une affaire de
dénotation mais indéfectiblement une affaire de connotation. À ce titre, peut-être doit-
on tenir en exergue cette réflexion d’Umberto Eco que Camille de Toledo cite souvent : «
la langue européenne, c’est la traduction ». La langue ne relève jamais de la linguistique
mais de ce qu’il conviendrait de nommer une linguiséthique – si le mot n’était pas lui-
même intraduisible dans notre propre langue.

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Pour venir interroger cette puissance et
conjointement cet effondrement de la
traduction devant la langue, un premier
ensemble réunira Anna Moï, Yolande
Zauberman et Pauline Spiechowicz. Il n’est
qu’à se saisir effectivement des travaux de
Pauline Spiechowicz et Yolande Zauberman,
et notamment de leur ouvrage intitulé Les
Mots qui nous manquent pour comprendre
combien la langue est parfois en soi la
frontière elle-même. Vaste et généreuse
encyclopédie, il s’agit pour l’auteure
d’inventorier l’ensemble des mots dont la
traduction est impossible, autant de mots-
frontières qui ouvrent à une rêverie sur l’impossibilité du langage à se tenir dans le
langage lui-même. C’est finalement cette même question de la littérature dans sa
capacité à faire monde que viendra questionner aussi bien Anna Moï notamment
signataire en 2007 avec Jean-Marie Le Clézio d’un manifeste pour la littérature-
monde qui vise avant tout à contester la notion même de francophonie, attaque qu’elle
avait par ailleurs développé un peu plus tôt en préférant parler de désespéranto afin de
venir qualifier cette propension à l’universalisme de la langue française.

À ce premier cercle d’interrogations viendra répondre en écho
diffracté tout d’abord un entretien avec Heinz Wismann qui, avec
Pierre Judet de La Combe, est l’auteur d’un penser entre les
langues, à savoir celui qui a tenté, notamment à la suite de
Nietzsche, de trouver cet Européen de l’avenir capable de
rassembler depuis une langue, de trouver d’une langue l’autre un
commun qui puisse faire du disparate une communauté.
L’homme qui écrit devient toujours un passeur de langue, le
livreur des passages qui comprend, peut-être plus que nul autre,
combien écrire dans une langue, c’est déjà se trouver entre deux
langues et devoir comme le disait déjà Proust dire une langue
dans la langue. Nul doute que Camille de Toledo comme Juan Carlos Mandragon feront à
leur tour écho entre deux langues à ce questionnement de Heinz Wismann.

Pour Toledo, tout d’abord, l’entre deux langues est le sort épique d’une européannité
dont il s’agit de reconstruire le devenir détruit par tant de guerres et de désastres. Seule
la traduction peut sauver l’Europe de son malheur d’Europe si bien qu’il s’agit pour lui
de trouver cet entre-deux langues qui va permettre à l’écrivain de trouver ce livre de la
Faim et de la Soif capable de réhabiter le monde, de repeupler la Cité et d’habiter
littéralement la ville. Le vertige est l’histoire tramée de cette langue d’Europe à la
recherche d’elle-même, de son peuple, de son territoire et de son revenir au monde. De
la même manière, Juan Carlos Mandragon s’offre, mais bien plus encore peut-être,
comme l’écrivain littéral de l’entre-deux langues, celui qui oscille entre le français et
l’espagnol. De cette indécision concertée surgit une œuvre tramée par le bilinguisme ou
la double inscription du récit dans ces écarts concertés d’une langue l’autre.

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On ne sait plus ce qu’est la ville parce que la ville attend encore sa langue, attend de
trouver les mots déplacés et placés depuis l’exil et l’exode. Les mots sont dépaysés. Ils
sont épuisés par la marche constante du monde qui piétine sans répit les peuples : peut-
être dans cet entre-deux langues surgit un héroïsme de la littérature, mince sinon ténu,
par lequel elle appelle à redevenir parfois malgré une littérature de l’engagement ou
plutôt par les mots des autres du langagement.


Anna Moï

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Dans ce qui est au bord, rien ne reste mais chacun cherche
pourtant à s’accrocher, à surseoir à la disparition, à trouver
dans le battement du monde le sens impromptu de sa propre
apparition. La cité n’accueille pas. La cité ne recueille pas. La
cité est parfois cette communauté triomphante qui sait poser
avec elle des frontières où chacun devient le barbare qui ne
peut pas pénétrer. La cité exclut sans répit et rares sont ceux
qui, étrangers à la ville, parviennent à y vivre, à l’habiter et à
s’y installer définitivement. Parce que les voix de ceux qui
tentent d’entrer ou d’exister au cœur d’une ville qui les rejette
ou qui les acceptent pour les détruire ne sont pas audibles. Ne
s’articulent pas. Ne s’entendent pas. Peut-être alors l’écrivain,
intimidé par une mission qui lui paraît plus vaste que le
monde, doit-il devenir le porte-drapeau d’un monde qu’il
entend. Aux marges de l’exclusion et des relégations se lèvent
autant de voix que cette ultime demi-journée des 11e enjeux se
propose d’explorer.

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Comment accueillir la parole, la faire vibrer et somme
toute la redonner à la parole elle-même ? Telles sont les
ardentes questions qui ne vont pas manquer de se poser
dans la première table ronde qui va réunir Juliette
Kahane et Arno Bertina. Ainsi Juliette Kahane propose-
t-elle dans ses récents travaux de trouver dans la parole
une parole capable de faire se lever le récit des jours
d’exil qui frappent avec une violence sans précédent les
migrants. Ce sont eux les grands exclus dont la parole
est reléguée non pas au silence mais à l’indifférence
impassible du nombre. À cette première parole de
l’exclusion vient celle que déploie avec force Arno
Bertina notamment dans Des Châteaux qui
brûlent mettant en scène un abattoir de volailles breton
au bord du dépôt de bilan, dont les 80 salariés entrent en
résistance notamment face à toutes les instances
étatiques qui les méprisent et les relèguent là encore au
néant de l’indifférence coite.

Pour Bertina, les exclus ne sont pas des personnes mortes dans la langue. Elles sont autant de
grands vivants qui tentent de s’assembler parfois maladroitement dans une fragilité inhérente
à chaque atome. Pour Bertina, chacun de ces hommes attend que la puissance d’un collectif
les soulève et les emporte dans un « nous » dont la fraternité serait la ville et la cité.

Julien D’Abrigeon

Un deuxième cercle d’interrogations traversera aussi bien cette dernière après-midi en
compagnie de Julien d’Abrigeon et Koffi Kwahulé. Si les œuvres des deux écrivains
peuvent paraître a priori parfaitement différentes, il n’en demeure pas moins que
chacun est pourtant semblablement porté par une même attention à ce qui relève de

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l’infime et de l’étranger qu’on n’entendrait pas. Dans son site Tapin notamment,
D’Abrigeon déploie avec une patience et une générosité rares les voix poétiques d’un
monde qui semble sans lui de moins en moins entier et de plus en plus clairsemé de
vides, de trous et de manques. Il s’agit de faire entendre les voix inconnues qui chantent
et qui parlent, mais qui, sombres aux abords, n’ont pas reçu la lumière suffisante pour
être entendues. Semblablement, Kwahulé trame ses pièces de théâtre depuis ces voix
qu’on n’entend pas ou que l’on peine à entendre depuis leurs lieux d’enfermement. C’est
un théâtre qui se révèle alors tout entier dans une claustration qui tente de déployer un
« nous » aussi fragile qu’éphémère : celui qui, en s’unissant, parviendra à surseoir à
toutes les claustrations pour fonder une cité autre.

C’est en quête d’une vie semblablement autre que les migrants
et les réfugiés de guerre de Marielle Macé et Catherine Coquio
se donnent à lire et à voir. Dans Sidérer, Considérer, paru à la
rentrée 2017, Marielle Macé a en effet proposé de donner à
voir une lutte des migrants depuis un tissu urbain au cœur
duquel ils ont tenté de s’inscrire. La littérature et la parole qui
l’accueille aussi bien doit à son tour être une parole de l’accueil
devant se mettre en quête d’une éthique et d’une hospitalité.
L’accueil ne doit pas se faire autrement que dans la puissance
des uns et des autres à être à l’écoute de ce qui vient sans
chercher à tendre la langue autrement que vers le geste.
Chaque texte sur les migrants a pour visée l’action, la grande déferlante illocutoire qui
redonnera le monde à ceux qui, par miracle, ont su arriver jusqu’ici. Les analyses de
Catherine Coquio retrouvent ce point semblable d’énonciation qui, à son tour, se veut
accueil de ce que le réel refuse dans sa toute violence. Ainsi notamment de la Syrie et du
peuple de la Ghouta.


Marielle Macé (DR)

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Les rencontres s’achèveront par la projection de Vienne avant la nuit de Robert Bober
qui viendra répondre aux questions autour de son film et de la manière dont la ville
s’inscrit comme l’espace toujours continu d’une promesse de littérature.

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En 2012, Philip Roth a annoncé qu’il n’écrivait plus depuis
deux ans et qu’il n’écrirait plus. Il tient parole, hélas ! Et on
peut regretter que le jury du Nobel persiste à l’oublier, a près
lui avoir préféré, choix regrettable, un chanteur, malgré son
talent évident et indéniable. Donc Philip Roth n’écrit plus, pour
le plus grand désarroi de toutes celles et tous ceux qui le
considèrent comme un monument de la littérature américaine.

Néanmoins, par amitié pour Charles McGrath, ancien responsable de la rubrique Book
Review au NYT, il a accepté, début janvier 2018, un entretien d’une forme un peu
particulière, puisqu’il s’est fait par courriels interposés, Roth ayant expliqué qu’il avait
besoin de temps pour peser et mesurer chacune de ses réponses, et non pas dans son
appartement de l’Upper West Side de Manhattan, où il a néanmoins accepté la visite de
Philip Montgomery, photographe au NYT, ni dans sa maison du Connecticut qu’il n’utilise
qu’en été. Philip Roth est dans sa 85ème année, il est en bonne santé, c’est ce qu’il a dit
au NYT, et il partage désormais avec William Faulkner, Henry James et Jack London
l’honneur d’être publié dans la Pléiade.

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Charles McGrath : Dans quelques mois vous allez avoir 85 ans. Vous sentez-vous âgé ?
Qu’est-ce que ça vous fait de prendre de l’âge ?

Philip Roth : Oui, c’est une question de mois et je passerai du troisième au quatrième
âge, en me glissant chaque jour un peu plus profondément dans la redoutable « Vallée de
l’Ombre ». A l’instant présent, c’est tout à fait étonnant de me retrouver ici à la fin de
chaque journée. Lorsque je me couche le soir, je souris et je pense « j’ai vécu un jour de
plus ». Et ensuite c’est également étonnant de se réveiller huit heures plus tard et de
constater que c’est le matin du jour suivant et que je suis toujours ici. « J’ai survécu une
autre nuit », pensé-je, ce qui me fait sourire une fois de plus. Je m’endors avec le sourire
et je me réveille avec le sourire. Je suis très content d’être toujours vivant. De plus quand
cela se produit, comme c’est le cas, semaine après semaine, mois après mois depuis que
j’ai commencé à bénéficier de la Sécurité Sociale, cela produit l’illusion que cette chose
ne va jamais s’arrêter, bien que je sois, bien évidemment, conscient que ça peut cesser
d’un coup. C’est comme jouer tous les jours, à un jeu, un jeu à gros enjeux que, contre
toute attente, à ce jour je continue de gagner. On verra combien de temps ma chance
tient.

Maintenant que vous êtes un romancier retraité, est-ce qu’écrire vous manque et est-ce que
vous envisagez de sortir de cette retraite ?

Non ça ne me manque pas. Parce que les conditions qui m’ont poussé à cesser d’écrire de
la fiction il y a sept ans n’ont pas changé. Comme je l’ai dit dans Why Write? avant 2010
je ressentais « une forte présomption que j’avais écrit ce que je pouvais faire de mieux et
que quoi que ce soit d’autre serait inférieur. A l’époque je n’étais plus en possession de la
vitalité mentale, ni de l’énergie verbale ni de la forme physique nécessaires pour monter
et soutenir une initiative créatrice vaste fondée sur une structure complexe aussi
exigeante qu’un roman…Chaque talent a ses limites — sa nature, son cadre, sa force ; sa
limite aussi, une fonction, l’étendue d’une vie…Personne ne peut être fécond
indéfiniment ».

Quand vous vous penchez sur votre passé d’écrivain, comment


souvenez-vous de ces cinquante dernières années ?

Euphorie et mécontentement. Frustration et liberté. Abondance


et vacuité. Avancer de façon flamboyante puis patauger
péniblement. Le répertoire quotidien du balancier des dualités
que n’importe quel talent affronte — et puis une terrible
solitude aussi. Et le silence : 50 ans dans une pièce aussi
silencieuse que le fond d’une mare, à étirer, quand tout allait
bien, mon indemnité minimum journalière de prose utilisable.

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Dans Why Write ? vous reprenez votre célèbre essai Writing American Fiction, selon
lequel la réalité américaine est si insensée qu’elle devance presque l’imagination de
l’écrivain. C’était en 1960 que vous avez dit cela. Et maintenant ? Vous est-il jamais arrivé
de penser que vous aviez prévu une Amérique comme celle dans laquelle nous vivons
aujourd’hui ?

PR : Personne parmi ceux que je connais n’a jamais prévu une Amérique comme celle
dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Personne (à l’exception du très amer H.L.
Mencken, qui a décrit la démocratie américaine comme « l’adoration des chacals par les
crétins ») n’aurait pu imaginer que la catastrophe du vingt-et-unième siècle s’abatte sur
les Etats-Unis, que le plus dégradant des tous les désastres n’apparaisse non pas, par
exemple, sous les traits d’un Big Brother orwellien mais sous ceux du personnage
menaçant et ridicule du bouffon vantard. Combien j’étais naïf en 1960 de penser que
j’étais un américain qui vivait une époque ridicule ! Comme c’est bizarre ! Mais en fait
comment pouvais-je savoir en 1960 ce qui se passerait en 1963, 1968, 1974, 2001 et
2016 ?

Aujourd’hui votre roman de 2004 Le Complot contre


l’Amérique apparaît comme une prémonition qui
donne le frisson. Quand il a été publié certains y ont vu
un commentaire sur l’administration Bush, mais on
était pourtant loin des nombreux points communs avec
la situation actuelle.

Quelque prémonitoire que Le Complot contre
l’Amérique ait pu vous sembler, il y a sans aucun
doute une énorme différence entre les circonstances
politiques que j’invente pour les États-Unis en 1940 et
la calamité politique qui nous consterne tous
aujourd’hui. C’est toute la différence de stature entre
un président Lindbergh et un président Trump. Il se
peut que Charles Lindbergh, dans la vie comme dans
mon roman, ait été un authentique raciste, un
antisémite et un suprémaciste blanc bienveillant à
l’égard du fascisme, mais il était aussi —en raison de
sa traversée de l’Atlantique nord en avion à l’âge de 25 ans — un authentique héros
américain treize ans avant que je ne lui fasse gagner la présidentielle. Historiquement,
Lindbergh c’est le jeune pilote courageux qui, en 1927, a effectué le premier vol d’un seul
jet au-dessus de l’Atlantique, depuis Long Island jusqu’à Paris. Il l’a fait en 33,5 heures
avec un avion qui n’avait qu’un siège et un seul moteur, ce qui fait de lui un Leif Ericsson
du vingtième siècle, un Magellan de l’aéronautique, un des tout premiers guides de l’âge
de l’aviation. En comparaison, Trump n’est qu’un énorme imposteur, la somme négative
de toutes ses carences, il est dénué de tout sauf de l’idéologie creuse du mégalomane.

Un des vos thèmes récurrents a été le désir sexuel mâle — désir souvent contrarié s’il en est
— et ses nombreuses manifestations. Qu’est-ce que vous faites du moment que nous

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semblons vivre, avec un grand nombre de femmes qui viennent sur le devant de la scène et
qui accusent un grand nombre d’hommes haut placés de harcèlement sexuel et d’abus ?

Comme vous l’indiquez, en tant que romancier les fureurs érotiques ne me sont pas
inconnues. Des hommes enveloppés par la tentation sexuelle c’est un des aspects de la
vie des hommes que j’ai abordé dans mes romans. Des hommes qui répondent à l’appel
insistant du désir sexuel, qui sont assaillis par des désirs honteux et qui demeurent
inébranlables face à leurs obsessions, qui sont dupés par le charme du tabou — pendant
des dizaines d’années j’ai imaginé une petite coterie d’hommes perturbés et possédés
par des forces aussi incendiaires avec lesquelles ils doivent composer et se battre. J’ai
essayé de les décrire sans détour, chaque homme tel qu’il est, tel qu’il se comporte,
éveillé, stimulé, affamé quand il est aux prises avec cette ferveur charnelle et qui affronte
l’éventail des difficultés éthiques et psychologiques que les exigences du désir
présentent. Je n’ai pas mis de côté les faits bruts dans ces fictions, à savoir pourquoi,
comment et quand des hommes en tumescence font ce qu’ils font, même lorsqu’ils ne
sont pas en adéquation avec le portrait qu’une campagne de communication masculine,
s’il y avait une telle chose, pourrait privilégier. Je ne suis pas seulement entré dans la
tête d’un mâle mais aussi dans la réalité de ces désirs ardents dont la pression
inéluctable et permanente peut menacer son caractère rationnel, désirs ardents si
intenses qu’ils ont pu parfois être pris pour une forme de folie. Par conséquent, aucune
des conduites les plus extrêmes qu’il m’a été donné de lire dans la presse dernièrement
ne m’a étonné.

Avant que vous ne preniez votre retraite vous étiez célèbre pour passer de très longues
journées à écrire. Maintenant que vous avez cessé d’écrire que faites-vous de tout ce temps
libre ?

Je lis, étonnamment ou pas, très peu de fiction. J’ai passé toute ma vie active à lire de la
fiction, à enseigner la fiction, à étudier la fiction et à écrire de la fiction. J’ai très peu
pensé au reste jusqu’à il y a sept ans. Depuis je passe une bonne partie de chacune de
mes journées à lire de l’histoire, principalement l’histoire américaine mais également
l’histoire européenne moderne. La lecture a remplacé l’écriture et constitue la majeure
partie, le stimulus, de ma vie intellectuelle.

Qu’est-ce que vous avez lu dernièrement ?

PR : J’ai changé de cap récemment et je lis une collection hétérogène de livres. J’ai lu
trois livres de Ta-Nehisi Coates, le plus parlant d’un point de vue littéraire étant Le
grand combat, The Beautiful Struggle, ses souvenirs de défiance d’enfant envers son
père. D’avoir lu Coates m’a conduit à lire le condensé au titre provocateur de Neil Irvin
Painter, The History of White People. Painter m’a ramené à l’histoire américaine à
l’ouvrage d’Edmund Morgan, American Slavery, American Freedom, une grande histoire
érudite de ce que Morgan appelle le « mariage de l’esclavage et de la liberté » tel qu’il a
existé au tout début de l’état de Virginie. Lire Morgan m’a fait boucler la boucle en me
conduisant aux essais de Teju Cole, non sans avoir fait un détour par Stephen
Greenblatt, The Swerve, sur les circonstances de la découverte du manuscrit subversif de
Lucrèce, De la nature, The Nature of Things. Ce qui m’a conduit à affronter une partie du
long poème de Lucrèce, écrit autour du premier siècle avant JC, dans une traduction en
prose de A.E Stallings. A partir de là j’ai continué en lisant le livre de Greenblatt, How

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Shakespeare Became Shakespeare, Will in the World. Comment au milieu de tout cela en
suis-je venu à lire avec grand plaisir l’autobiographie de Bruce Springsteen, Born to
Run ? Je ne peux l’expliquer si ce n’est par le plaisir d’avoir autant de temps libre pour
lire tout ce qui se présente et m’invite à des découvertes inattendues.

Des exemplaires de livres avant publication arrivent régulièrement dans ma boîte, et
c’est comme ça que j’ai découvert Pogrom: Kishinev and the Tilt of History de Steven
Zipperstein. Zipperstein met le doigt sur le moment au début du vingtième siècle où la
situation fâcheuse des Juifs en Europe est devenue mortelle d’une manière qui annonçait
la fin de tout. Pogrom m’a amené à un livre récent d’interprétation historique Yuri
Slezkine The Jewish Century, selon lequel « l’ère moderne est l’ère juive et le 20ème
siècle, en particulier, est le siècle juif ». J’ai lu Personal Impressions de Isaiah Berlin, ses
essais et portraits de l’équipe des personnages influents du 20ème siècle qu’il a connus
ou observés. Il y a une brève apparition de Virginia Woolf dans toute sa splendeur
terrifiante et il y a des pages particulièrement poignantes sur la première rencontre, un
soir dans Leningrad sauvagement bombardé, avec la magnifique poète Anna Akhmatova,
elle avait la cinquantaine, elle était isolée, seule, méprisée et persécutée par le régime
soviétique. Berlin écrit « Leningrad après la guerre n’était rien d’autre qu’un vaste
cimetière, le tombeau de ses amis…Le récit de la tragédie constante de sa vie allait bien
au-delà de ce que quiconque avait pu me décrire verbalement ». Ils ont bavardé jusqu’à
trois ou quatre heures du matin. La scène est aussi émouvante que tout ce que l’on
trouve chez Tolstoï.

Dans la semaine qui vient de s’écouler j’ai lu deux livres écrits par deux amis, la
biographie brève et très avisée de James Joyce par Edna O’Brien, et l’autobiographie à
l’excentricité incitative, Confessions of an Old Jewish Painter, par un de mes très chers
amis aujourd’hui disparus, le grand artiste américain R.B. Kitaj. J’ai beaucoup d’amis
chers qui sont morts. Beaucoup étaient romanciers. Ne plus avoir leurs nouveaux livres
au courrier est une déchirure.

Traduit de l’anglais par Jean-Louis Legalery


Crédit Philip Montgomery for The New York Times








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Comme chaque année, la Burns Night est célébrée le 25 janvier, en commémoration de la
vie du poète Robert Burns — qui naquit le 25 janvier 1759 et mourut en 1796 dans le
comté de Dumfries and Galloway — et de sa contribution à la culture écossaise. En cette
occasion, les Écossais, en Écosse et à travers le monde, se réunissent pour une soirée de
poésie, de musique, de nourriture et de boissons. Ils mangent du haggis (panse de brebis
farcie), plat caractéristique de l’Écosse et boivent du whisky tout en dansant au son
des bagpipes (cornemuses), et lisent des poèmes de Burns, notamment Tam O’
Shanter et Auld Lang Syne.

Il n’est pas impossible que la célébration de 2018 ait une signification plus profonde
encore que d’ordinaire, car le référendum sur l’indépendance de l’Écosse, perdu à
l’automne 2015, a laissé des traces et des rancœurs parmi tous ceux qui rêvaient de se
détacher définitivement de Westminster. Par ailleurs elle arrive au beau milieu
d’une controverse assez véhémente rapportée par le Guardian et selon laquelle Burns
aurait été a weinsteinian sex pest, accusation qui a mis les spécialistes du poète écossais
en fureur.

Robert Burns est considéré comme le poète national de l’Écosse, car son œuvre a décrit
le travail de la terre, l’amour de la campagne, la vie des paysans et des travailleurs, et
l’amour de la terre natale. La ferveur autour de Burns est d’autant plus grande qu’il
s’agit d’un homme d’extraction modeste qui symbolise à merveille l’Écosse laborieuse et

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rurale. Aîné des sept enfants de William Burns, métayer désargenté et autodidacte qui
prit en mains l’éducation de sa propre descendance, Robert Burns réussit néanmoins à
intégrer l’école paroissiale de Dalrymple et à partager son temps entre le travail à la
ferme et l’instruction ainsi reçue. En 1777 la famille s’installa à Tarbolton, et, là, Robert
s’essaya à la poésie. Initié à la loge maçonnique de Tarbolton en 1782, Robert passa de
petit métier en petit métier, tout en continuant à alimenter sa passion pour la poésie. En
1786, un travail lui fut proposé dans une ferme en Jamaïque, mais Robert n’avait pas
l’argent nécessaire à la traversée. Son ami Gavin Hamilton lui suggéra de publier ses
poèmes pour payer son voyage, et ce fut le début du succès et de la gloire. Même les
écossais qui lisent peu connaissent les poèmes de Robert Burns. De retour en Écosse en
1786 Robert Burns s’installa dans le Dumfries and Galloway et devint une figure
nationale. Il mourut en pleine gloire en 1796 et tout au long du XIXè siècle son œuvre fut
appréciée et célébrée dans le monde anglophone, jusqu’à la Maison Blanche,
puisqu’Abraham Lincoln aimait beaucoup les poèmes de Burns. Dans la ville natale de
Robert Burns, Alloway, dans le South Ayrshire, une procession est organisée, la Burns
Night, chaque 25 janvier, et la nuit se termine par un feu d’artifice.

***

My Love is Like a Red, Red Rose


O my Luve’s like a red, red rose
That’s newly sprung in June;
O my Luve’s like the melodie
That’s sweetly play’d in tune.

As fair art thou, my bonnie lass,


So deep in luve am I:
And I will luve thee still, my dear,

Till a’ the seas gang dry:


Till a’ the seas gang dry, my dear,
And the rocks melt wi’ the sun:
I will luve thee still, my dear,
While the sands o’ life shall run.

And fare thee weel, my only Luve


And fare thee weel, a while!
And I will come again, my Luve,
Tho’ it were ten thousand mile.

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Comme l’annonce son titre, c’est un Bloody Miami qui est le
cadre et personnage principal du roman de Tom Wolfe. Bloody
Miami (Back to Blood en vo), non au sens d’une ville violente et
sanguinaire mais d’un lieu qui tente de faire cohabiter des
vagues d’immigrations successives. « Il n’est pas question
d’hémoglobine, mais de lignées », déclare Wolfe, de « sang qui
coule dans nos veines ». Le roman est une plongée dans la ville,
Tom Wolfe prend son pouls et calque sur lui le rythme du récit.

En ce sens, le roman hérite du New Journalism qu’une anthologie de 1973 (regroupant,
outre ceux de Wolfe, des papiers de Truman Capote, Hunter S. Thompson ou Norman
Mailer) désigna comme une forme littéraire, fondée sur une enquête, des faits précis et
détaillés, une forme d’« investigation artistique » : les remerciements qui ouvrent Bloody
Miami soulignent combien le texte doit à un reportage sur place, à un espace arpenté,
quadrillé avec de réels acteurs de terrain qui ont mis Tom Wolfe « en présence de tout le
monde, en tout lieu, à tout moment » pour lui « dévoiler un autre Miami invisible, aperçus
compris ». Les dessous de l’histoire contemporaine, en somme, et Balzac (un des auteurs
fétiches de Wolfe avec Zola) fait d’ailleurs son apparition dès les premières pages du
livre : c’est le nom de la boîte de nuit « à la mode » qui sert de cadre à la scène
d’ouverture et les personnages évoluent sous son buste, ses yeux « avaient été modelés
de façon à se planter droit dans ceux du client ». L’auteur de la Comédie humaine est
désigné comme la figure tutélaire de cette plongée dans Miami, propre à inspirer,
comme le Paris de Balzac, « cent mille romans ».

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L’immigration est le défi central de l’Amérique contemporaine. Bloody Miami est le
microcosme d’étude de Wolfe : à travers des personnages qui n’ont d’abord en commun
que de vivre et travailler à Miami (toutes leurs trajectoires finiront par se rejoindre),
l’écrivain montre comment peuvent cohabiter des Latinos qui forment 70 % de la
population (dont la moitié de Cubains), des Blacks (18 %) et 10 % d’« Anglos », « une
espèce en extinction », « les Blancs Anglo-Saxons Protestants » qui quittent peu à peu la
ville. Miami pourrait être l’Eden de la diversité et de l’intégration. Mais la ville, chauffée à
blanc par le soleil de Floride — « le soleil transformait le ciel en une gigantesque lampe
chauffante d’une clarté aveuglante » — ne connaît pas de réel melting pot, tout le monde
hait tout le monde. Les communautés s’affrontent, comme le montrent, dans le roman,
les guerres intestines entre la mairie (dirigée par un Latino) et la police (avec un Black à
sa tête). La note d’intention de Tom Wolfe l’énonce clairement : il veut couvrir « tout le
spectre social de cette mégalopole multiethnique ». « C’est un roman, mais je ne peux
m’empêcher de me poser cette question : et si nous étions en train d’y contempler l’aurore
de l’Amérique ? »

Là est d’abord Bloody Miami : un texte choral, une fresque humaine, sociale, une bonne
quinzaine de personnages principaux, du journaliste blanc au policier cubain, du psy
spécialiste de l’addiction sexuelle au milliardaire russe, du chef noir de la police à une
jeune cubaine, Magdalena, qui traverse tous ces milieux dans l’espoir d’échapper à sa
communauté installée à Hialeah, « cette petite capsule cubaine », en passant par un
professeur d’université haïtien qui voudrait tant que ses enfants soient considérés
comme « français ». Sa fille suit le diktat paternel, le fils, lui, « pris dans un puissant
courant qui l’entraînait dans un sens diamétralement opposé », cultive le créole et la
black-attitude. Tom Wolfe narre ces différentes destinées, juxtaposant les scènes,
composant peu à peu un texte foisonnant, tentaculaire, en short cuts, qui tient du roman
feuilleton. Lorsque Nestor (policier cubain mis au ban de sa communauté pour avoir
contribué à l’expulsion de l’un des siens) réapparaît après quelques chapitres centrés
sur d’autres personnages, l’écrivain demande « vous vous souvenez de lui ? »

Bloody Miami n’est pas seulement le roman de l’immigration et de son poids sur le
devenir de l’Amérique. C’est aussi un roman sur le journalisme, à travers le patron de
presse du Miami Herald (mais aussi sa version distincte en espagnol, El Nuovo Herald ou
son édition numérique, avenir annoncé du « papier »), et un jeune reporter aux dents
longues, John Smith, qui enquête sur un trafic dans le milieu de l’art contemporain.

C’est encore un roman sur la langue, ses mutations, la manière dont elle accueille les
argots des communautés, épouse les oralités, forge des lexiques
nouveaux (« son cerveau digigoogla à la recherche d’une
réponse »). La langue ou l’autre microcosme de ce livre d’une
ambition folle, la langue qui révèle une appartenance sociale ou
ethnique, qui tente de masquer des origines, qui épouse le
devenir du lieu ou forge des vocables pour désigner ce qui lui
échappe : « Latina et Latino étaient des mots espagnols qui
n’existaient qu’en Amérique » ; « « Latino » — ce mot là aussi avait
quelque chose de pas très sympa. Il n’existait qu’aux États-Unis.
Tout comme « hispanique ». Qui d’autre, bordel, traitait les gens
d’Hispaniques ? Et pourquoi ? ».


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Ces Choses vues (pour citer Hugo) ou « aperçus », pour reprendre le terme qu’emploie
Wolfe en français dans le texte, composent un roman qui impressionne dans sa volonté
de tout dire, dans un récit lui-même melting pot. Wolfe emprunte ouvertement aux
romans français du XIXè siècle pour sonder l’histoire contemporaine, à Gogol lorsqu’il
évoque l’affairisme russe, à l’ampleur du roman américain. À Miami, « la voûte du ciel
chauffée à blanc irradi(e) une chaleur féroce et une lumière aveuglante », celles que Tom
Wolfe jette aussi sur ce lieu, révélateur d’une Amérique à un tournant de son histoire
sociale et culturelle.

Tom Wolfe, Bloody Miami, traduit de l’américain par Odile Demange, Pocket, 832
p., 10 €


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« Il n’était pas armé pour répondre aux histoires de Jude, parce
que la plupart constituaient des histoires auxquelles il ne
pouvait pas répondre » : le trouble de Willem face aux
multiples drames peu à peu révélés par Jude, tant ce dernier
demeure longtemps incapable de verbaliser ce qu’il a traversé,
est celui que Hanya Yanagihara transmet à ses lecteurs
dans Une vie comme les autres.

Ce roman somme, de plus de 800 pages dans sa version
française, récemment publié par les éditions Buchet Chastel
dans une traduction d’Emmanuelle Ertel, est un tour de force,
dévastateur et perturbant.

Tout pourrait être résumé simplement : quatre jeunes gens, Willem, Jude, JB et Malcolm
se sont rencontrés à la fac. Tout les sépare en apparence, tout les réunit de manière
inextricable. Malcom souhaite devenir architecte, Willem acteur, JB artiste et Jude
avocat. Ils se sont installés à New York et visent une réussite éclatante, selon le canevas
topique des romans d’apprentissage. Mais le roman de genre est rapidement déconstruit
par Hanya Yanagihara, la romancière se concentrant peu à peu sur le centre à la fois
omniprésent et fuyant de son récit : Jude qui est l’aimant du quatuor comme l’énigme de
ce roman qui dépasse toute logique, par son épaisseur comme par son ambition — ce
qui explique en partie son succès international puisque A Little Life est désormais
traduit en plus de 23 langues.

Une petite vie, donc, comme les autres ajoute le titre français, est la mesure singulière
d’une épopée collective, minutieusement croquée de l’installation des amis à New York à
la fin tragique de deux d’entre eux. Tout commence Lispenard Street, « rue située au sud
du Canal qui, à peine plus longue qu’une allée, s’étendait sur deux pâtés de maisons ». Telle

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est la dynamique romanesque d’Une vie comme les autres : déployer le démesuré depuis
le minuscule, que cette échelle touche la biographie, le présent ou même le registre
pathétique du roman. L’histoire collective, l’ampleur de la chronique se tissent autour de
points, comme dans le tableau de Pollock à l’origine de la vocation artistique de
JB, Number 31.

De même, la ville de New York (cette « glorieuse mosaïque »), les événements qui ont
jalonnés la grande Histoire, les innovations technologique ou les changements dans nos
mœurs ne sont jamais placés sur l’avant-scène, ils nourrissent les trajectoires des quatre
personnages, sans jamais imposer leur perspective. Car là n’est pas le propos de ce livre :
le roman repose sur une tension, la révélation progressive de l’histoire de Jude, de ce qui
l’a traumatisé enfant et explique, en partie, son mystère comme son rapport si violent à
son propre corps. Hanya Yanagihara parvient à articuler les pensées les plus intimes de
Jude aux réflexions des autres personnages sur lui, à ménager un suspens paradoxal
puisque le lecteur perçoit inconsciemment un certain nombre de choses, imagine le
reste, voit certaines de ses hypothèses être confirmées… pourtant la tension perdure et
le pire est toujours à venir.

Ce faisant, Hanya Yanagihara interroge notre rapport à l’Autre, nos aveuglements


volontaires et nos petites lâchetés quotidiennes, ce qui fonde notre empathie, nous
pousse à vouloir savoir — « Être l’ami de Jude impliquait cette forme de contrat (…). Vous
laissiez glisser les choses à l’encontre de votre instinct, vous chassiez vos suspicions,. Vous
compreniez que que la preuve de votre amitié résidait dans le fait de garder vos distances,
d’accepter ce que l’on vous disait, de tourner les talons et de vous en aller quand on vous
fermait la porte au nez au lieu de la forcer à se rouvrir ».

Hanya Yanagihara questionne la limite incertaine


de l’amitié et de l’amour, de la vulnérabilité et de
la force, elle ausculte ce quatuor comme une
entomologiste des relations humaines, puisant la
force de son récit dans les failles et exils qui nous
(dé)construisent, elle-même sur une ligne
complexe : dire sans révéler, tout bâtir depuis les
sentiments sans tomber dans le sentimentalisme.
Le procédé, systématique et travaillant sur des
scènes récurrentes, pourrait lasser et il lasse
parfois, disons-le. Pourtant il est impossible de
lâcher le roman et l’on comprend combien ce
systématisme, ces répétitions, le fait de reprendre
sans relâche les mêmes descriptions crues (et
parfois à la limite du soutenable) est part du
projet romanesque comme de son intérêt : dire le
temps dans son épaisseur réelle, depuis un
« réalisme photographique », dans ses longueurs
quotidiennes, ses moments climatériques comme
ses brusques accélérations et embardées. Toute révolution est d’abord un cycle.

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JB, dès ses premières années de peintre dans son atelier de Long Island, a imaginé
un projet d’ampleur : représenter leur groupe d’amis à travers des scènes extra-
ordinaires de leur quotidien. Il peint des « toiles de la taille standard d’un tirage
photographique, de cinquante sur soixante centimètres, toutes orientées
horizontalement, et dont il imagin(e) qu’elles pourraient former un jour une longue
bande unique et serpentine qui se déroulerait le long des murs d’une galerie,
chaque image succédant à la précédente de façon aussi fluide que celle d’un film ».
Là est, en creux, l’art du roman d’Hanya Yanagihara, la « longue bande unique et
serpentine » de son récit, une série de clichés avec, pour punctum, le personnage de
Jude.

Une vie comme les autres est une chambre claire, « un récit complet de la vie de
(c)es amis », « la chronique photographique de l’écoulement » de leurs vies
ordinaires. La démesure d’une telle saisie suppose sans doute un pointillisme de
détail et l’acceptation de cette théorie mathématique qu’expose Jude : non un
« video, ergo est » (je vois donc cela existe) mais un « imaginor, ergo est » : « en
mathématiques » — comme en littérature, sans doute, pour Hanya Yanagihara en
tout cas —, « il existe de multiples voies pour une seule réponse » et « ce qui
compte le plus — ou, plus précisément, ce qui les rend les plus mémorables — n’est
pas le fait que le problème soit résolu ou le cas prouvé, mais la beauté, l’économie
avec lesquelles on parvient à la solution ».

Que le lecteur choisisse l’explicitation métatextuelle qu’est indéniablement le


projet photographique de JB ou celle des mathématiques telles que les expose Jude
ou « l’axiome de l’ensemble vide », le fondement du roman ne varie pas : se
confronter à l’énigme d’une (petite) vie, révéler selon la temporalité même du
quotidien l’énigme qui la hante, nous faire souffrir et espérer au rythme des
personnages, finir par prendre le roman pour la vie même tant il en épouse
l’épaisseur et les fulgurances, les monotonies et les épiphanies.

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Emmanuelle Ertel, éd. Buchet Chastel, janvier 2018, 816 p., 24 € (16 € 99
en version numérique) — Lire un extrait

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Mais que se passe-t-il cette année à Angoulême ? Pas une
polémique, pas une fronde, rien, le calme presque absolu. Est-
ce par lassitude ? La faute à une actualité autrement plus
chargée (Donald Trump, la Corée du Nord, Notre Dame des
Landes, Jéremstar…) ? Ou est-ce parce que le Festival
International de la Bande Dessinée en aurait fini avec ses vieux
démons ? Cela étant, en attendant l’annonce du Grand Prix
2018 – choisi parmi Richard Corben, Emmanuel Guibert et
Chris Ware – à l’heure de mettre sous presse, cette
45ème édition peut déjà s’enorgueillir de revenir aux
fondamentaux et de célébrer ses héros : Cosey, Jonathan, Alix,
Jacques Martin, Naoki Urasawa et le manga de genre, Titeuf…

Le rendez-vous des amoureux du 9ème art en Angoumois ouvre ses portes le 25
janvier et propose comme chaque année depuis 1974 des expositions, des débats,
de partir à la rencontre des auteurs. L’occasion dès aujourd’hui et jusqu’à dimanche
de (re)découvrir l’œuvre de Cosey, récompensé par trois fois à Angoulême (dont le
grand prix en 2017), et dont les aventures de Jonathan son héros emblématique
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composent une saga sous le signe de l’épure, de la poésie et de la spiritualité
orientale ; le(s) monde(s) de Jacques Martin et d’Alix – dont on fête les 70 ans en
2018 –, Lefranc, Jhen… quand le réalisme et le romanesque se confondent, entre
précision du dessin et rigueur extrême des scénarios, de la part d’un auteur
passionné par l’histoire et sa mise en fiction ; sans oublier Marion Montaigne et
Thomas Pesquet, Osamu Tezuka ou Naoki Ueasawa ou Emmanuel Guibert,
scénariste sensible récompensé du prix Goscinny l’an passé aux réalisations
hétéroclites (Le Photographe avec Didier Lefèvre, La Guerre d’Alan, ou Sardine
de l’espace avec Joann Sfar et Mathieu Sapin)…

Aparté : à ce sujet, et avant de passer à la sélection officielle et au palmarès à venir,


comment ne pas évoquer à nouveau l’un des meilleurs albums de 2017 et déjà
auréolé du prix Goscinny 2018 : Opération Copperhead de Jean Harambat chez
Dargaud. Ou comment les services secrets britanniques ont eu cette idée folle un
jour d’inventer au général Montgomery un sosie prénommé Clifton et surtout
comment Jean Harambat a allié histoire dans l’Histoire, théâtre des opérations et
aux armées, humour british et finesse du trait franco-belge dans un one-shot drôle
et intelligent (également en lice dans la sélection officielle).

Et puisque l’on parle de Sélection officielle… place au palmarès de l’édition 2018 :



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Ont participé à ce numéro :

Dominique Bry, Johan Faerber, Fred Le Chevalier, Jean-Louis Legalery, Christine
Marcandier, Rodho


Photo © Christine Marcandier


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