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Joël Pommerat

Le petit chaperon rouge 2004 Pinocchio 2008 Cendrillon 2011

Joël Pommerat se définit comme un "écrivain de spectacle". Son processus de création remet
en cause la tradition du théâtre de texte en accordant une importante place au corps, au son, à
la lumière et à l'espace16. Il développe un "théâtre total" dans lequel textes, lumières, sons,
musiques et costumes s’élaborent quasiment dans le même temps, pendant les répétitions, en
collaboration avec l'équipe artistique17. À partir d'un espace le plus souvent vide, Joël
Pommerat travaille à donner forme aux images qu'il a en tête : il propose conjointement des
indications d'écriture scénique et textuelle.

Au centre de cette recherche, l'acteur doit se défaire de ses habitudes pour trouver
l'authenticité de sa présence concrète et personnelle en scène. C'est instant par instant,
influencé par ces présences en mouvement dans l'espace et la lumière, que Joël Pommerat
conçoit ses spectacles. Ainsi, l'acteur n’est pas qu'un simple interprète mais fait partie du
poème18.

Ce processus de création nécessite du temps : selon les spectacles, les répétitions s’étendent
sur des périodes de 3 à 6 mois19.

1. ↑ Marion Boudier, "La place du conte dans l'oeuvre de Joël Pommerat", in postface à Cendrillon, Actes
Sud, coll. Babel, 2013, pp. 117-127
2. ↑ Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, op. cit., p. 19-21.
3. ↑ Voir "Comment travaillons-nous", Joël Pommerat, troubles, op. cit., pp. 89-106
4. ↑ Joël Pommerat, Théâtres en présence, op. cit, p. 8
5. Marion Boudier et Guillermo Pisani, « Joël Pommerat : une démarche qui fait
œuvre », revue Cahiers de théâtre JEU, Montréal, n°127, 2008 :
http://id.erudit.org/culture/jeu1060667/jeu1114969/23855ac.pdf
6. Joëlle Gayot et Joël Pommerat, Joël Pommerat, troubles, Arles, Actes Sud,
coll. « Actes Sud Papiers », 2009, 128 p. (ISBN 978-2-7427-8491-2)
7. Joël Pommerat, Théâtres en présence, Arles, Actes Sud Papiers, coll. Apprendre, 2007
8. Christophe Triau, « Fictions / Fictions. Remarques sur le théâtre de Joël Pommerat »,
revue Théâtre/Public, Gennevilliers, n° 203, 2012

CE N'EST PAS l'étude des classiques qui a poussé vers le théâtre Joël Pommerat, tôt sorti du
système scolaire, mais bien un goût de la scène comme expérience vécue à travers la durée
physique, presque sensuelle, du spectacle. Sa première émotion théâtrale, il l'éprouve en tant
que spectateur à l'âge de 12 ans, au festival d'Avignon. C'est dans ce même lieu qu'on le
retrouve une trentaine d'années plus tard, en 2006, de l'autre côté de la scène puisque, artiste
invité, il y représente trois de ses pièces. Du ressenti de spectateur à l'émotion du créateur,
loin de n'y avoir qu'un pas, il y a une lente trajectoire, "progressive et tâtonnante", nous dit-
il. Aux yeux de cet homme de théâtre, la création artistique n'est pas simple activité
professionnelle mais projet de vie : il s'est fixé comme objectif de créer tous les ans, pendant
quatre décennies, une nouvelle pièce. Boutade ? Défi ? Ou moyen de surmonter les réticences
et les hésitations intrinsèquement liées à l'acte de création ? Portrait d'après rencontre, alors
que sa dernière pièce, Ma Chambre froide, se joue au Théâtre de l'Odéon, à Paris, jusqu'au
27 mars.

Par Anne Sennhauser

DANS GRÂCE À MES YEUX, écrit en 2002, le jeune Aymar doit suivre les pas de son père pour
succéder sur scène au "plus grand artiste comique du monde". Le texte interroge une fascination
mêlée de hantise pour la figure paternelle et son héritage : que peut faire le personnage de la veste trop
grande que lui remet son père et qu'il rêve de porter à son tour, sinon la retoucher ? Joël Pommerat, né
en 1963, s'est lui-même taillé un costume de dramaturge sur mesure, après avoir renoncé à celui de
comédien, qu'il endosse à 18 ans dans une compagnie de théâtre locale mais qu'il trouve trop étroit :
"J'ai senti que je ne serais pas heureux dans cette position de soumission aux aléas du désir des
autres." Il préfère le rôle de celui qui fabrique, qui peut laisser libre cours à son imagination, même si
cette position n'est pas facile à assumer : pendant plusieurs années - depuis ses premiers écrits en 1986
jusqu'en 1990 où sa première pièce, Le chemin de Dakar, est représentée au Théâtre de la Main d'Or, à
Paris - il n'ose pas porter ses textes à la scène. Et quand il passe le cap, c'est à la fois comme
dramaturge, metteur en scène et chef de troupe, lui qui se définit davantage comme "praticien du
théâtre" et "fabricant de pièces" qu'écrivain. Une sorte d' "auteur en scène", pour qui les planches sont
le point de départ de la création.


Corps et brouillard

1990, C'EST PRÉCISÉMENT l'année de création de la compagnie Louis Brouillard. Si la pratique


dramaturgique de Pommerat est soutenue par une certitude, c'est celle que le théâtre, véritable art de
la scène, se conçoit pour et par la représentation. "Mes pièces ne se construisent pas d'une façon tout à
fait franche, il s'agit de quelque chose d'empirique et de progressif." Pour cet homme de théâtre,
attaché avant tout à l'espace et à la présence, l'oeuvre théâtrale n'est pas qu'un texte : elle est composée
de mots tout autant que de corps, de
lumières, de sons, qui viennent
emplir le vide initial de l'espace. La
fiction, autrement dit, ne s'ancre
pas dans l'écrit, dont l'auteur refuse
la primauté, mais "dans le réel et
dans cette dimension la plus
concrète de tout qu'est le temps". Le
temps sensible du mouvement, le
temps extensible du jeu de scène,
mais aussi le temps de la
maturation de la pièce, qui naît
d'une intuition, d'une idée, avant de
prendre forme à travers les
répétitions et les représentations.

PAR L'INTERMÉDIAIRE du
personnage d'Estelle, dans Ma chambre froide, ce processus de création est lui-même porté à la
scène. C'est une intuition - la volonté de rendre compte du personnage ambivalent, en partie aveugle à
lui-même, qu'est le patron de l'entreprise - qui constitue le noyau de la pièce. Ce sont des images,
imaginées ou rêvées - celle de la station d'épuration, celle de la comédie musicale - qui orientent la
mise en forme de cette idée. Et c'est le travail tâtonnant des répétitions qui donne corps à l'histoire, par
des échecs et des retouches. Mais cette pièce en abyme n'aboutira jamais. Celles de Joël Pommerat, en
revanche, finissent bien par se fixer, même si certaines pièces sont tant remaniées qu'elle donnent lieu
à une nouvelle version - Qu'est-ce qu'on fait, créée en 2003 suite à une commande sur le thème de la
parentalité, devient en 2006 Cet Enfant ; Je tremble (1), joué en 2007, est repris sous le titre de Je
tremble (1 et 2) lors du festival d'Avignon.

JOËL POMMERAT aime à tisser des liens de confiance avec ceux qui croisent son chemin : entre un
acteur et sa troupe, entre une troupe et les théâtres qui l'accueillent, entre un théâtre et un public de
plus en plus nombreux. L'auteur est accompagné dans ses créations par un groupe fidèle de comédiens
- Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Marie Piemontese, Lionel Godino, Ruth Olaizola ou Pierre-Yves
Chapalain, pour ne citer que les plus présents - avec lequel s'est élaboré un véritable compagnonnage,
fondé sur le travail et la mise en place d'un savoir partagé. Fort de cette troupe et de pièces
remarquées, l'auteur se voit accorder la confiance de plusieurs salles, du Théâtre de la Main-d'Or à
Paris dès 1990 à celui de Brétigny-sur-Orge et de Paris-Villette à partir de 1997. Il devient ensuite
artiste associé à l'espace Malraux-Scènes nationale de Chambéry et de la Savoie jusqu'en 2008, est
invité à titre d'artiste résident de 2007 à 2010 au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris, et est
actuellement, depuis le début de l'année, artiste associé de l'Odéon-Théâtre de l'Europe, où se joue sa
dernière création.


L'expérience de l'humain

LES PIÈCES de Joël Pommerat ont l'évidence des thèmes ancestraux, puisés parfois dans le répertoire
du conte - deux de ses textes s'intitulent Pinocchio et Le Petit Chaperon rouge -, parfois dans celui de
la tragédie : les cellules familiales, qui lient et opposent le père au fils, la soeur au frère, la femme à
l'homme, ou les groupes sociaux plus vastes du monde professionnel, tissent la toile de fond : "Dès
qu'on observe de près un être humain, on le découvre dans son environnement amoureux,
professionnel, familial", souligne celui qui, en cela, dit se sentir proche d'un Shakespeare. Le milieu
professionnel est au coeur de sa trilogie élaborée entre 2004 et 2006 - Au monde, D'une seule main et
Les Marchands : ces trois pièces interrogent à travers des personnages tourmentés le monde du
travail, non pas d'un point de vue social mais sous l'angle métaphysique de sa place dans la vie de

l'individu et du rapport au temps qui


en découle. Les liens du patron à l'employé, déclinés sous leurs multiples configurations dans les deux
dernières pièces de l'auteur, Cercles/fictions (2010) et Ma chambre froide, prolongent ainsi l'univers
de la famille - celui de Cet Enfant par exemple - tout en l'ancrant dans une société néolibérale
fortement reconnaissable, des entreprises en tout genre aux crises sociales, des journaux télévisés aux
shows de télé-réalité.

CES MOTIFS CONTEMPORAINS sont moins convoqués pour leur valeur sociale et politique que
comme des microcosmes et des foyers de rivalités aptes à représenter l'homme et ses fantasmes. "Le
théâtre est un lieu possible d'interrogation et d'expérience de l'humain", peut-on lire dans un recueil
d'entretiens de l'auteur, Théâtres en présence (Actes Sud papiers, 2007). De la banalité d'un quotidien
sans éclat émerge progressivement un chaos de pulsions : la saillie dans l'intimité familiale ou
professionnelle met au jour leurs failles constitutives. Ainsi de ce trou de mémoire autour duquel se
construit l'une de ses premières pièces, Pôles (1990), et qui invite le spectateur à reconstituer l'identité
fuyante et souffrante d'Elga Older. Ces figures renvoient tant à des conflits intersubjectifs qu'à un
sentiment d'existence problématique : Joël Pommerat souligne l'importance qu'a eue dans son théâtre
l'oeuvre du philosophe François Flahault (avec notamment Le sentiment d’exister. Ce qui ne va pas de
soi paru en 2002 aux éditions Descartes et Cie), qui définit le sentiment d'exister comme une forme de
plénitude fragile, ancrée dans la connexion au réel. L'évidence de la conscience de soi se heurte à un
isolement du sujet, qui génère un manque d'être et un sentiment de vacuité. L'exploration des
situations quotidiennes et de l'intimité cherche précisément à interroger ce sentiment problématique,
menacé par la désagrégation des liens humains et générateur de troubles.


Le théâtre comme délire

AINSI LE THÉÂTRE de Pommerat est-il traversé et travaillé par des "troubles", terme employé pour le
titre d'une monographie sur le dramaturge publiée par Joëlle Gayot à partir d'une série d'entretiens
(Actes Sud, 2009). Ces troubles constitutifs d'un théâtre jouant sur le secret et le mystère naissent de
l'indétermination des corps plongés dans la pénombre, mais aussi de l'opacification des situations et
des rôles. Il ne s'agit pas de rabattre l'oeuvre sur la seule logique du réel, mais de "préserver une part
de fantaisie et de délire" parce qu' "une fiction théâtrale, ce n'est pas raisonnable". La banalité
déborde sur le spectaculaire et la monstruosité ; l'ordinaire des douleurs familiales devient gouffre
onirique. La fiction convoque le show, le rêve, l'hallucination, jusqu'à créer une atmosphère étrange et
irréelle, mêlant pénombre et métamorphoses. Nulle exigence de vraisemblance ne vient informer la

représentation, au contraire, une


recherche d'étrangeté : celle d'un rêve où les adultes ont des têtes d'enfants et les enfants des corps
d'adultes, celle d'un plateau circulaire et rotatif sur lequel les scènes statiques se mettent en
mouvement, celle des voix amplifiées qui résonnent en écho les unes aux autres ou celle de l'irruption
d'une bande musicale au milieu d'un dialogue, de claquements de talons hauts rythmant la marche,
nue pied, d'un personnage...

CE TRAVAIL sur l'atmosphère passe par l'ambivalence de fictions dont il s'agit de détruire l'ossature
logique tout en préservant la puissance de fascination. L'équilibre réside dans l'aller-retour entre le "il
était une fois" du conte et le refus progressif de la linéarité narrative : les histoires complètes de ses
premières pièces - Pôles, Au monde, Grâce à mes yeux - laissent place aujourd'hui à des saynètes
fragmentaires et inachevées, celles que composent les histoires de "la femme très mal en point", de "la
femme très enceinte" ou de "l’homme très riche" dans Je tremble (1 et 2), ou celles simplement
juxtaposées des scènes passées et présentes de la vie domestique dans Cercles/Fictions. "J'ai essayé de
créer une ligne, une tension, un lien dans la durée sans passer par le caractère évolutif ou progressif
d'une narration classique avec un début et une fin", explique l'auteur au sujet de Ma chambre froide
qui se présente comme une pièce circulaire, dans le temps - l'histoire se referme sur elle-même - et
dans l'espace, organisé, comme dans Cercles/fictions, sous la forme d'une piste circulaire, comme un
cirque. L’alternance entre le passé et le présent se double ici de celle entre le réel et le rêve, le vécu et le
fantasmé : l’histoire n’élucide jamais entièrement le personnage d’Estelle, dont ni le regard de ses
collègues, ni son propre regard, rendu sensible par la lecture de son carnet, ne permet de rendre
compte.


Dialogue, durée, présence
LA TRAJECTOIRE théâtrale de Joël Pommerat, par l'expérimentation toujours renouvelée sur les
formes et sur la puissance de fascination du spectacle, est marquée par une obsession de la présence,
du concret, du physique. Les pièces soulignent dès leur commencement les reliefs de l'espace, la
profondeur sonore et l'écoulement du temps. Avant que tout commence : un espace vide, plongé dans
les ténèbres et le silence. Puis, progressivement, l'émergence de formes, de contours soulignés par des
effets lumineux, le surgissement d'une parole solitaire troublée par des effets acoustiques et
convoquant d'autres voix pour peupler ce vide initial et enclencher la fiction. Le temps de cette
émergence est la donnée primitive, concrète, sur laquelle travaille l'auteur : "L'important est de créer
une durée, de la faire ressentir et de créer ainsi un lien entre l'acteur et le spectateur : occuper chaque
instant à travers une maîtrise du temps et de l'espace, fédérer autour de la présence des acteurs sur
scène l'ensemble des spectateurs."

LE CERCLE DE LA PISTE de Cercles/fictions, que l'on retrouve dans Ma chambre froide, symbolise
cette réunion autour d'un ensemble de corps. Et la tentative pour rendre compte de manière toujours
plus dense de la dimension physique de la scène passe par une mise en question du théâtre dialogué.
Lutte contre une forme de surcommunication, donc, ou contre ce que l'auteur désigne comme un
"théâtre trop bavard". Dès Les Marchands, la parole scénique est mise à distance à travers un
décalage entre la voix-off, qui raconte l'histoire, et les personnages qui la vivent. Le risque de la parole,
c'est de diluer la présence des personnages, rendus concrets moins par leurs propos que par leur voix,
aux inflexions plus révélatrices que tous les discours psychologisants. " On ne cesse pas de se mettre en
scène, de mettre en scène sa parole, son rapport aux autres. L'inverse d'une spontanéité. Et au
théâtre, on vient pour autre chose", écrit-il encore dans Théâtre en présence. Cet "autre chose", c'est
bien ce qu'il s'attache à restituer, depuis ses premières pièces jusqu'à Ma chambre froide. Sa

trajectoire aux multiples inflexions poursuit et approfondit


une exploration de l'intime en l'ancrant toujours plus dans la primauté du concret, l'attirance pour la
fantaisie et le délire, le soin apporté à tous les éléments scéniques et à une présence authentique de
l'acteur. Peut-être cette attention portée à l'instant, qui devient durée partagée et expérience collective,
vise-t-elle à donner au théâtre une dimension sacrée, apte à s'appuyer tant sur l'imaginaire et les
fantasmes que sur la sensation, pour devenir un exutoire fédérateur et bouleversant.