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Claude Debussy
AU MIROIR DES
SENSATIONS
Debussy tenait du dieu Pan de transformer par une sorte d’alchimie
les sensations en sonorités allusives. L’homme et sa musique
demeurent aujourd’hui aussi fascinants qu’il y a un siècle. Portrait.

A
près Debussy, rien n’a plus été délaissé) le refuge et la compensation aux imper-
comme avant. En libérant la mu- fections de la vie. En cela, il se situe au carrefour du
sique de règles trop contraignantes, symbolisme et de l’impressionnisme dont il a su
il a bouleversé la notion d’acte réaliser l’improbable synthèse.
créateur. Auparavant, l’allégeance Ces deux courants sont issus du romantisme, dont
aux traités resserrait le style de Debussy apparaît, avec le recul du temps, comme
tous autour d’une commune un tardif avatar plus que comme le précurseur d’une
manière d’écrire. Désormais, chacun devrait forger intellectuelle modernité. Comme tous les roman-
sa propre technique de composition. Aussi a-t-on tiques, c’est un insatisfait et cette insatisfaction
hâtivement fait de lui un « révolutionnaire », jusqu’à pathologique constitue l’aiguillon le poussant à
le mettre en parallèle avec Schoenberg. Contrairement continuellement se renouveler et innover. Cette
à ce dernier, cependant, sa musique se fonde sur la nature énigmatique, inassouvie, perpétuellement
résonance (notamment par la prééminence accordée désenchantée et foncièrement torturée a eu une
à l’harmonie sur la mélodie) et le plaisir de l’oreille existence malheureuse. Son impitoyable ironie et
reste pour lui la règle primordiale, l’instinct prenant sa vie privée le font passer pour un égocentrique
le pas sur la spéculation intellectuelle. cynique et sans scrupule. Derrière ce paravent se
La sensation : tel est le maître mot d’un univers so- dissimule une nature hypersensible, qui n’était en-
nore privilégiant une beauté sensuelle et un lien cline à railler que pour éviter de pleurer...
mystérieux entre les sons et le sujet traité. Car sa
musique est indissociable de son sujet. Elle ne décrit
pas, comme celle de Strauss, mais elle suggère : une
Nature inassouvie
atmosphère, une situation ou un sentiment. Pour Né à Saint-Germain-en-Laye en 1862 dans un mo-
Debussy comme pour son cher Edgar Poe, le mot deste ménage de marchands de porcelaines, Debussy
d’ordre est la suggestion : ce n’est pas tant ce qu’il connaît une enfance terne. Ses dons sont remarqués
« dit » effectivement que ce qu’il fait éprouver à par une ancienne élève de Chopin qui le prépare
l’auditeur qui importe. Noyer le ton, estomper le au Conservatoire, où il est admis en 1872. Il y pour-
contour de la mélodie, vaporiser les timbres en suivra un cursus assez médiocre en dépit de ses dons
légères touches de couleur, autant de procédés dictés exceptionnels et de son sens inné de l’harmonie.
par l’instinct pour fixer sur la toile sonore les réalités
fugitives de l’instant ou le rêve insaisissable.
Dédaigneux de ses confrères (passés ou contempo-
rains), en dehors du chant grégorien, seuls Rameau, Claude Debussy
Chopin, Wagner, Moussorgski et les Russes et Grieg
trouvent grâce à ses yeux. En revanche, il se veut le 1862 : Naissance à Saint-Germain-en-Laye / 1872 : Admission au
Conservatoire de Paris / 1884 : Prix de Rome / 1893 : Quatuor à
« frère en art » des peintres et des écrivains lancés cordes / 1894 : Prélude à l’après-midi d’un faune / 1902 : Pelléas et
à la poursuite fiévreuse de leur rêve poétique. Il est Mélisande / 1905 : Création de La Mer / 1909 : Débute l’écriture des
en cela le parfait représentant d’un art raffiné, fin Préludes pour piano / 1915 : Sonates / 1918 : Meurt à Paris
de siècle, cherchant dans l’Art (paradis artificiel
prenant le relais d’un christianisme désormais

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COMPOSITEUR

lorsque son mari la délaisse pour Emma Bardac,


femme de banquier et ancienne maîtresse de Fauré.
Emma lui donne une fille (la fameuse Chouchou)
en 1905 et il l’épouse en 1908; cultivée et musicienne,
elle apporte au musicien un environnement plus
calme et le décharge de tâches matérielles fastidieuses.
Elle est cependant impuissante à lui apporter la
sérénité. Comme Poe, Debussy semble avoir obéi
dans ses relations féminines à deux tendances contra-
dictoires: une fascination pour la trouble innocence
préraphaélite des jeunes filles « aux cheveux de lin »
et un besoin de protection et de sécurité.

La sensation instantanée
Au terme d’une période de maturation au cours
de laquelle se chevauchent de multiples influences
(Wagner, Franck, Massenet, Grieg, les Russes),
Debussy donne en 1892 le Prélude à l’après-midi
d’un faune, illustration sonore de l’églogue éponyme
de Mallarmé. Cette œuvre géniale résume son art.
Vingt ans après Impression, soleil levant, de Monet,
elle transpose en musique le projet artistique des
peintres impressionnistes de transmettre la sensation
instantanée dans toute sa finesse. Se proposant de
rendre l’atmosphère environnant le sujet plus que
de traduire avec précision son volume et ses formes,
ils ont mis à profit les découvertes de la physique
contemporaine en élaborant la technique de la
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touche divisée.
De même, le Prélude privilégie la couleur en sub-
tiles nuances (harmonie, orchestration) sur le
contour (ligne mélodique, contrepoint, dévelop-
pement thématique). Le développement tradi-
tionnel fait place à un flot librement sensuel d’har-
Mary Garden, Décrochant un Premier prix de Rome après deux monies, à une conception essentiellement poétique
soprano écossaise, tentatives infructueuses, il ne s’accommode pas du timbre instrumental et à un processus continu
fut la première plus de la Villa Médicis qu’auparavant du Conser- de transformation, de fragmentation et de régé-
Mélisande (photo
prise le 4 avril vatoire. Ses envois de Rome, Printemps et La Da- nération de particules harmoniques et mélodiques.
1908). Debussy lui moiselle élue (1887, sur un poème de Dante Gabriel De même que la dissolution de la matière dans
confia le rôle en Rossetti, l’un des chefs de file du mouvement pré- l’atmosphère aboutit au paysage rêvé des Impres-
1902, se fâchant raphaélite anglais) sont jugés par l’Institut « bizarres, sionnistes, de même la fluidité du rythme et l’am-
avec Maurice incompréhensibles et impossibles à exécuter ». biguïté tonale abolissent le sentiment de la durée
Maeterlinck, qui
voulait que le rôle De retour en France en 1887, il mène une vie de et induisent une passivité et un statisme quasi
soit joué par sa bohème dans le quartier Saint-Lazare. Sa vie privée orientaux. Les sons palpitent dans la brume de
femme, Georgette tumultueuse traduit son insatisfaction. À la femme chaleur d’un après-midi baigné d’un soleil virgilien.
Leblanc. d’un architecte de treize ans son aînée succède en De la sorte se tissent les rêves érotiques, fluctuants,
1889 Gabrielle Dupont (« Gaby aux yeux verts ») frémissants et immatériels du faune.
qui tente de se suicider en 1897 en raison de l’in- Dans la conclusion, l’effet soporifique de la chaleur
constance de son amant. En 1899, il se marie avec miroitante s’éprouve presque physiquement : les
Rosalie Texier (« Lilly »), jeune couturière qui se équivalences sonores proposées pour des sensa-
tire sans succès une balle dans la poitrine en 1904 tions autres qu’auditives reposent sur les « cor-
respondances » entre les différents plans de la
perception, chères à Poe et à Baudelaire (voir
Préludes pour piano, « Les sons et les parfums tour-
SA MUSIQUE NE DÉCRIT PAS MAIS nent dans l’air du soir... »). Elles sont l’ingrédient
ELLE SUGGÈRE : UNE ATMOSPHÈRE, essentiel du symbolisme, courant privilégiant le
vague et l’imprécis pour investir les territoires
UNE SITUATION OU UN SENTIMENT de la fantaisie et du rêve.

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PELLÉAS ET MÉLISANDE

CLAUDE DEBUSSY EN 5 DISQUES


Claude Dormoy (Pelléas), Michèle Command
(Mélisande), Gabriel Bacquier (Golaud),
Ensemble vocal de Bourgogne, Orchestre de Lyon,
dir. Serge Baudo
RCA 2 CD
À cause de son homogénéité, cette version
demeure la plus indiquée pour découvrir
Chez Debussy, une technique dérivée de l’impres- l’œuvre, le caractère insaisissable et inquiétant
sionnisme se met au service d’une inspiration de l’eau qui dort. Parmi les « historiques »,
Désormière (EMI, 1941), Fournet (Philips, 1954)
symboliste. L’Après-midi d’un faune incarne cette
et Cluytens (Testament, 1956). En DVD,
synergie de deux courants que certains persistent choisir Jordan (Naïve, 2012).
à tenir pour inconciliables. Compensant une édu-
cation générale déficiente par une insatiable curio- MUSIQUE ORCHESTRALE :
sité artistique, il acquiert une vaste culture et se LA MER. NOCTURNES. PRINTEMPS. PRÉLUDE À
forge un style littéraire personnel, vif, poétique L’APRÈS-MIDI D’UN FAUNE. RHAPSODIE POUR
CLARINETTE ET ORCHESTRE. JEUX. IMAGES
et éblouissant d’humour, qui confère à ses critiques POUR ORCHESTRE. DANSES SACRÉE ET PROFANE
signées du fameux pseudonyme de M. Croche New Philharmonia Orchestra,
une irrésistible séduction. Orchestre de Cleveland, dir. Pierre Boulez
Malgré une foncière aversion pour la vie mondaine SONY 2 CD
et une nature taciturne, Debussy fréquente les salons Aux plus récents enregistrements parus
de Mallarmé et de Chausson et se lie d’amitié avec chez DG (parmi lesquels de sublimes Images)
nous préférons sa première quasi-intégrale
nombre de personnalités littéraires : Pierre Louÿs, orchestrale de 1969-1971, version
Paul-Jean Toulet, Victor Segalen, Gabriel Mourey, de toutes les synthèses, d’une clarté inouïe.
René Peter, Louis Laloy... Installé au cœur du Plus complet encore, Jean Martinon (EMI)
bouillonnement artistique parisien et personnifiant bénéficie d’un très sûr instinct poétique.
la convergence des arts propre à son temps, il assume
de multiples influences qui se réfractent dans ses L’ŒUVRE POUR PIANO
œuvres : Swinburne et les Préraphaélites, Turner, Gordon Fergus-Thomson (piano)
BRILLIANT CLASSICS 4 CD
Whistler, E. A. Poe, Mallarmé, Maeterlinck, Hoku-
Une intégrale? En voici une très recommandable
sai, Hiroshige... Ainsi les subtils dégradés en camaïeux rééditée à vil prix. Ce spécialiste de Debussy
de « Nuages » (Nocturnes) se réfèrent aux Nocturnes possède la rondeur, le timbre moelleux et le
londoniens de Whistler; Pelléas et Mélisande explorent sens de la nuance exigés par la musique.
les territoires mystérieux situés entre l’état de veille
et le rêve, propres à Maeterlinck, avec l’apport QUATUOR À CORDES
irremplaçable d’une musique ajoutant au texte un Quatuor Orlando
peu monotone la poésie des vieux châteaux ensom- PHILIPS
Le jeu du quatuor se caractérise par une
meillés, des forêts, des parcs et de la mer...
approche franche, les musiciens ne refusant
pas une certaine épaisseur de son. Très grand
Visions d’Extrême-Orient disque de quatuor, magistralement capté par
Philips en 1982. Et un Ravel lui aussi idéal.
La Mer transpose en musique les visions marines
de Turner, « le plus beau créateur de mystère qui soit MÉLODIES
en art »; à la manière de ce dernier, à la fin du premier Elly Ameling, Michèle Command, Mady Mesplé,
mouvement, le grandiose thème de choral surgit Frederica von Stade (sopranos), Gérard Souzay
de la brume à la façon d’un Léviathan émergeant (baryton), Dalton Baldwin (piano)
EMI 3 CD
des profondeurs. Cette page maîtresse se réfère aussi À l’exception de pièces sans grande
à Hokusai, dont Debussy choisit Le creux de la vague importance, ce coffret propose toute la
au large de Kanagawa pour orner la couverture de production pour chant et piano de Debussy.
la partition. Cet engouement pour l’Extrême Orient Un indispensable : c’est le seul ensemble
se reflète dans certaines pièces de piano (« Pagodes », de cette qualité. Dalton Baldwin y est un
« Poissons d’or »...) qui empruntent gamme penta- accompagnateur particulièrement raffiné.
tonique et sonorité aux gamelans entendus à
l’Exposition universelle de 1889.
Trois séries d’Images et les somptueux Préludes
pour piano attestent des qualités visuelles de sa au faîte de la gloire, épuise ses forces à parcourir
musique et des multiples influences, musicales l’Europe pour diriger ses œuvres. S’ajoute bientôt
ou artistiques qui se recouvrent souvent dans une le choc de la guerre. Survivant deux ans à une dou-
seule pièce. L’admirable « Cathédrale engloutie » loureuse opération, il s’éteint le 25 mars 1918.
mêle ainsi légendes celtiques, brumes impression- La Tristesse de Pan, titre de la très belle pièce de
nistes et réminiscences grégoriennes en une construc- Florent Schmitt en hommage à son confrère,
tion sonore d’un miraculeux équilibre. Dans l’émou- résume la vie et l’œuvre de cet être énigmatique
vant Martyre de saint Sébastien, le grégorien, le et génial. À l’instar du dieu avec lequel le compo-
souvenir de Parsifal et l’alchimie impressionniste siteur anglais Arnold Bax avait noté son étrange
cristallisent en un suave vitrail préraphaélite. ressemblance, il sut enclore dans sa musique toute
Les neuf dernières années ne sont qu’un long déclin: la mystérieuse et poignante beauté du monde. ⇥
un cancer du rectum ronge le musicien qui, parvenu Michel Fleury

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