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Jean Graven

L'argot
et le tatouage
des criminels

Histoire et S o c i é t é d'aujourd'hui
Editions d e la B a c o n n i è r e — N e u c h â t e l
L'argot, le jars — langue secrète des coquil-
lards, des truands et des marlous ?
Pourtant, tout le monde se pique de l'enten-
dre ou de le parler. Villon s'en servait, Vidocq
nous le dévoilait, Hugo s'en inspirait, Bruant
le mettait à la mode, Rictus y voyait l'expres-
sion du cœur populaire, Carco l'a employé
avec art, et Cocteau en fait ses délices. Le
roman policier, le film et le théâtre l'ont
introduit dans le domaine public les diction-
naires de la langue verte sont en grande
faveur et Simonin nous a donné « le Littré
de l'argot ».

Le tatouage, la bouzille ou les fleurs de


bagne — stigmate caché apparentant le
criminel au sauvage primitif et féroce,
attribut des assassins, des souteneurs et
des disciplinaires des Bat. d'Af. ?

Pourtant, les égyptiens et les hébreux, les


chrétiens des Croisades et les pèlerins de
N.D. de Lorette connaissaient le tatouage
religieux, et le tatouage thérapeutique est
toujours vivace en Afrique du Nord. En tout
temps les femmes, océaniennes, japonaises,
siamoises, arabes se sont fait tatouer par
coquetterie, et les dames de la haute société
anglaise ne l'ont pas dédaigné. Les armées
romaines pratiquaient le tatouage d'identifi-
cation, et les poilus dans la tranchée le
tatouage patriotique et cocardier. Tous les
marins du monde ont sur le bras ou la
poitrine l'ancre, le voilier ou la sirène. L'aris-
tocratie a cédé à cet usage, Henri IV était
peut-être tatoué, un roi de Suède, de Dane-
mark, d'Angleterre, un tsar de Russie l'ont
été.

Où donc est la vérité ? Comment expliquer


ces curieux phénomènes contradictoires et
les interpréter ? Que sont en réalité et que
signifient l'argot et le tatouage ? Existe-t-il
des «lois» de formation et de déformation,
d'extension ou d'arrêt de ces manifestations
dont les débuts de l'anthropologie criminelle
faisaient le signe distinctif et honteux des
hors-la-loi ? Pourquoi de nos jours l'argot
tend-il à se généraliser en perdant son
caractère, et le tatouage à disparaître ?
Qu'apportent-ils aux curieux, aux lettres et à
l'histoire, aux policiers et à la justice ?

C'est ce que vous apprendra cette passion-


nante étude de criminologie sociale qui nous
conduit des légions romaines à la légion
étrangère, de la Cour des miracles aux
cours princières, des primitifs des îles
Fidji aux forçats de Cayenne, au « milieu » du
Sébasto et à la Santoche. Avec son réper-
toire d'argot, véritable trésor de la langue
populaire toujours renaissante, avec ses
illustrations choisies, cette enquête « se lit
comme un roman » et délasse en instruisant.
L'auteur, à la fois écrivain et spécialiste des
questions pénales, a voulu donner un plaisir
à ceux qui lisent et une réponse technique à
ceux qui désirent apprendre, sans rebuter
les uns par l'érudition ni décevoir les autres
par la pure fantaisie.
Bibl. cant. US Kantonsbibl.

1010034975
TA 17830
L'ARGOT ET LE TATOUAGE
DES C R I M I N E L S
DU MÊME A U T E U R

Fête des Vendanges, musique de Georges Haenni, Fœtisch, Lausanne, 1934.


Images d'Espagne (Carnet de voyage, 1938), Montreux, 1942.
Pays en fleurs (La symphonie valaisanne), Prix du Salon Romand du Livre, La
Baconnière, Neuchâtel, 1941.
Bréviaire du vigneron, préface de Maurice Zermatten, illustrations de Paul Monnier,
Amacker, Sierre, 1943.
Le péché contre les petits, traduction du roman de Cécile Lauber, préface de Charly
Clerc, Attinger, Neuchâtel, 1934.
Les Alpes, traduction du poème d'Albert de Haller, lithographies de Victor Surbeck,
Ed. d'art A. Gonin, Lausanne, 1944.

*
Réhabilitation du capitaine Antoine Stockalper (pour le 300 e anniversaire de son
exécution), Mussler, Sion, 1927.
Essai sur l'évolution du droit pénal valaisan jusqu'à l'invasion française de 1798,
thèse, Genève, Prix Bellot 1927.
Le procès criminel du roman de Renart, illustrations de J e a n Lébédeff, Georg & Co.,
Genève, 1950.
Montesquieu et le droit pénal (pour le bicentenaire de L'Esprit des Lois), Sirey,
Paris, 1952.
Beccaria et l'avènement du droit pénal moderne, Georg, Genève, 1948.
Pellegrino Rossi, grand Européen (pour le 100 e anniversaire de sa mort), Georg,
Genève, 1949.
Franz von Liszt et le nouveau droit pénal suisse (pour le 100 e anniversaire de la
naissance de Liszt), Sirey, Paris, 1951.

*
Nombreuses publications en matière de droit pénal suisse, de droit pénal com-
paré et de droit pénal international, de droit médical, de droit pénitentiaire, de
criminologie, de défense sociale et d'assurances sociales.
JEAN GRAVEN

L'ARGOT ET LE TATOUAGE
DES CRIMINELS
Etude de criminologie sociale

HISTOIRE ET SOCIÉTÉ D ' A U J O U R D ' H U I


ÉDITIONS DE LA BACONNIÈRE - NEUCHÀTEL

7 / 7/. S30
OUVRAGE HONORÉ D'UN SUBSIDE DE PUBLICATION
DE LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE DE GENEVE
(FONDS PAUL MORIAUD)

PUBLIÉ SOUS LES AUSPICES DU CENTRE INTERNATIONAL D'ÉTUDES CRIMINOLOGIQUES


DE GENÈVE

© 1962, LES ÉDITIONS DE LA BACONNIÈRE, NEUCHÂTEL (SUISSE)


PREMIÈRE PARTIE

L'ARGOT

la mémoire de mon ami Francis CARGO


de l'Académie Goncourt
qui voulut bien me faire juge
du Surprenant Procès d'un Bourreau
et me dédier La Danse des Morts
— En souvenir de liens qui remontent
aux Mémoires d'une autre Vie
7. C
CHAPITRE PREMIER

LE JARGON DES ARGOTIERS, GUEUX ET COQUILLARDS

On sait quelle importance César Lombroso, bonds, aux mendiants, aux voleurs, et intelli-
fondateur de l'anthropologie criminelle, dans gible pour eux seuls» (Littré).
son ouvrage célèbre sur « L'Homme criminel » L'origine en est obscure, mais la langue de
attachait à l'argot pour la connaissance et l'argot ou aussi, au sens primitif, du jargon
même la reconnaissance ou l'identification des (gergo, en italien) devenu le jacque, puis
délinquants 1 . Pour lui, tout délinquant réci- aujourd'hui le jars, remonte haut. Elle a ses
diviste faisant partie d'une bande, tout véri- « lettres de noblesse » quoique à vrai dire
table criminel d'habitude ou par tendance assez crapuleuses. On a voulu faire venir le
profonde (criminel-né) « se distingue par terme d'argüer, argoter. C'est probablement
l'emploi d'une langue qui lui est propre et fantaisie de grammairien 2 . Le Duchat le
dans laquelle, tout en gardant intacts le type dérive de Ragot, le « capitaine des Gueux »,
grammatical, les assonances générales et la dans les Propos rustiques, de Noël du Fail ;
syntaxe de l'idiome en usage dans son pays, d'autres, des « argotiers » sujets du « roi des
il en change complètement le lexique ». Le Gueux », le Grand Coesre, chef des cagoux,
dictionnaire définit en effet l'argot comme le archi-suppôts de l'argot, orphelins, marcan-
« langage particulier aux malfaiteurs et à tous diers, rifodés, malingreux et capons, piètres,
les individus qui ont un intérêt à se commu- polissons, francs-mitoux, calots, sabouleux,
niquer leurs pensées sans être compris de hubins, coquillarts et courteaux de boutanche,
ceux qui les entourent » (Larousse), ou encore dont il recevait l'hommage et percevait le
comme le « langage particulier aux vaga- tribut en ses « états-généraux » 3 . Quoi qu'il en
1
L'Homme criminel, P a r i s , Alcan, 2 e éd., 1895 vol. I, Si lui-même avait mal gouverné, il était détrôné et remplacé.
p. 473 et suiv. P o u r être eligible, il fallait avoir été grand-officier, c'est-
à-dire cagou ou archi-suppôt de l'argot, et « porter u n bras,
* Voir l'Introduction aux Eludes de philologie comparée sur une j a m b e ou une cuisse à demi-rongée en apparence de
l'argol, de Francisque MICHEL. Dans sa Vie étrange de l'argot, gangrène ou de pourriture, et en réalité, si aisée à guérir
Emile CHAUTARD rappelle (p. 4) l'étymologie donnée dans qu'en un jour elle se pouvait rendre aussi saine que jamais ».
la « Response et Complaincte au Grand Coesre sur le J a r g o n Le plus grand ordre présidait à la distribution des emplois ;
de l'argot réformé, avec u n plaisant dialogue de deux mions les officiers supérieurs, qui se recrutaient souvent parmi les
par le Regnaudin Mollancheur en la Vergne de Miséricorde », « écholiers » et les prêtres débauchés, avaient à enseigner le
composée « par u n des plus chenastres argotiers de ce temps », langage argotique aux nouveaux venus ; ils formaient le
Paris, 1630 : Son origine remonterait au commencement conseil et ils étaient les « ministres des affaires extérieures »,
de «Troyes-La Grande » ; « puis elle fut gourdement aug- chargés de t r a n s m e t t r e dans les provinces les instructions du
mentée du temps d'Athila (Attila), Dabusche des Goths », Grand Coesre, et parfois de veiller en personne à leur fidèle
par les • mines et autres subtilitez que l'on nomma l'art des exécution. Q u a n t aux gueux, coquins, t r u a n d s et gens sans
Goths, d'où est venu le nom d'Argotiers ». V E R G Y , commen- aveu, ils se répandaient en ville et, « suivant ses forces,
t a t e u r du Dictionnaire étymologique de MÉNAGE (édition de suivant son emploi chacun faisait de son mieux » : les orphe-
1750), pense, en ce qui concerne l'antique origine grecque lins s'en allaient de compagnie, tremblant, c h a n t a n t quelque
de l'argot : « Pour moi, je suis convaincu que le m o t argot psaume et m e n d i a n t à la porte des églises ; les marcandiers,
vient du grec et qu'il a été fait d'après argos, qui signifie vêtus d'un bon pourpoint et de mauvaises chausses, juraient
u n fainéant qui mène une vie oisive, qui n'a ni travail, ni qu'ils étaient d'honnêtes marchands ruinés par les guerres ;
métier ; que de ce m o t grec, qui convient si bien à cette les rifodés gueusaient avec leurs femmes et leurs enfants,
sorte de gens, on a appelé argot le jargon qu'ils parlent munis d'un certificat a t t e s t a n t qu'ils avaient été incendiés
entre eux.» Il est superflu de souligner le peu de sérieux de avec tous leurs biens, « par le feu du ciel ou par fortune » ;
telles etymologies. les malingreux m o n t r a i e n t u n ventre enflé et dur comme celui
des hydropiques, les autres m o n t r a i e n t u n bras, une j a m b e
* On sait que les gueux avaient u n roi, des lois, des offi- ou une cuisse couverts d'ulcères, d e m a n d a n t l'aumône pour
ciers, une organisation et u n langage particulier, l'argot, aller en pèlerinage : « tous enfin jouaient si bien leur rôle et
d'où le nom d'Argotiers qu'on leur a donné. Le roi prenait étalaient de si belles plaies que les fidèles compatissants,
d'ordinaire le nom de Grand Coesre, quelquefois celui de sans excepter les médecins, devenaient chaque jour leurs
roi de Thunes, «à cause d'un vaurien de ce nom, qui fut roi, dupes ». Les coupeurs de bourse, au contraire, voulaient rester
trois ans de suite, sef aisant trainer par deux grands chiens indépendants, et ne pouvait accéder à ce titre qui voulait
dans une petite charrette, et mourut à Bordeaux sur la roue ». (comme les gueux pour lesquels il suffisait de savoir l'argot,
Chaque année, les « officiers » devaient rendre compte de leur • et la science en était facile ») : ils n'étaient admis qu'après
charge, et le roi les faisait, selon les cas, punir en sa présence.
10 L'ARGOT

soit exactement, l'argot français, en tout cas, François Villon, « le pauvre écolier ». Villon
semble bien dater en effet du XIV e ou du en effet, de même que ses « compagnons de
XV e siècle, époque où les associations de men- mauvaise vie », « coquillards » et « enfants
diants, vagabonds, gueux, truands, coupeurs perdus », parlait l'argot comme sa langue ma-
de bourse et gens de mauvaise vie infestaient ternelle. Il nous a laissé de nombreux poèmes
Paris, trouvant leur refuge dans les ruelles écrits dans cet argot ou jobelin, dont la plus
sombres et étroites qu'on a appelées la Cour grande partie nous est incompréhensible, mal-
des miracles. Certains auteurs prétendent que gré les savants travaux de Vitu, Longnon et
l'on ne peut rien découvrir sur l'argot avant Marcel Schwob 3 , mais dont nombre de termes
1427, époque de l'apparition des bohémiens ont survécu, comme nous aurons l'occasion de
à Paris, et pensent que ce sont eux qui en ont le voir. Francis Carco, l'auteur du Roman de
fourni les premiers éléments, dont certains François Villon et des Contes du Milieu, le
sont parvenus jusqu'à nous. Pour d'autres, reporter exact, vivant et si humain de Prisons
c'était le langage des colporteurs courant les de femmes, de La Route du bagne et de Tra-
foires du Poitou, qui ne tarda pas à être enri- duit de Vargot, a indiqué avec beaucoup de
chi par les mendiants et les gueux, les voleurs subtilité cette source et sa permanence, en
et les filous *. Pour d'autres encore, c'est à des même temps que ses variations 4 .
« escholiers » dévergondés qu'on doit sa for- Combien nombreux, du reste, les hommes
mation. Les mots grecs qu'on peut y retrouver de lettres qui s'en sont occupés ! Car si Mal-
— comme hier, aller, venant de plein — don- herbe allait chercher les termes imagés, drus
nent crédit, en partie du moins, à cette ver- et forts, parmi les « crocheteurs du Port au
sion 2 , ainsi que l'usage illustre qu'en fit Foin », c'est dans l'argot aujourd'hui, parmi
de difficiles épreuves, dont les principales s'appelaient les courtisanes, moecha, fille) ? Est-ce le macros grec, conservé
chefs-d'œuvre. Voir VHistoire dramatique des Brigands célèbres, en français avec la prononciation originelle et sous son sens
Paris, B . Renaud, 1845. — Sur l'ensemble du problème, voir natif (grand, fort) par quelque helléniste en bonne humeur ?
s u r t o u t les récentes études documentées et originales Est-ce une contraction grammaticale ou une métathèse du
d'Al. V E X L I A R D , Introduction à la sociologie du vagabondage, vieux français mascon (matou, mâle) ? Est-ce enfin, pure-
E d . M. Rivière, Paris, 1956, avec l'histoire des vagabonds et m e n t et simplement, une allusion aux habitudes q u ' o n t eues
mendiants et « l'organisation des gueux B des • cours des de t o u t temps les souteneurs et les filles de se réunir par
miracles », ainsi que Le Clochard, Etude de psychologie bandes dans des cabarets ad hoc, comme les maquereaux par
sociale, Desclés de Brouwer, Bruges, 1957, en particulier, sur troupes, par bancs, dans les mers du Nord ? » 11 y a aussi
les dernières organisations de vagabonds, p p . 47 et s., les u n radical mac signifiant meurtrir, frapper, qui conviendrait
théories explicatives du vagabondage, 70 et s., ses causes, assez bien au milieu de la pègre. LARCHEY pense, bien plus
92 et s. ; observations des divers types, p p . 98 à 239 ; essai simplement, et CHAUTARD partage cet avis (op. cil. p . 449),
d'interprétation (la personnalité du clochard, sa formation, que • le poisson n ' y est pour rien ; maquereau est u n simple
ses besoins, etc.), p p . 239 et s., et les problèmes pratiques jeu de mots. Au moyen âge, le mot maque signifiait vente,
(remèdes, rééducation), p p . 255 et s. Une importante biblio- métier de marchand. De là sont venus macquerel et maqui-
graphie internationale est donnée aux p p . 275 à 303. gnon. Le maquereau n'est autre chose q u ' u n maquignon de
1 femmes, et p e n d a n t t o u t le moyen âge, il s'est appelé
CHAUTARD, à la suite de L. SAINÉAN, rappelle qu'à côté macquerel ou maquereau ». On trouve le même sens d'entre-
de l'argot français ou plutôt parisien — car il y a aussi u n m e t t e u r dans les mots allemand Mäkler et flamand Makelaar.
argot des chiffonniers et couvreurs de Basse-Bretagne, le E n voulant rechercher à t o u t prix une étymologie r e m o n t a n t
tunodo ou argot des tailleurs vannetais, le bellau ou argot à l'antiquité, on arrive, comme l'ont prétendu certains, à
des peigneurs de chanvre du H a u t - J u r a , le mourmê ou méné- faire dériver l'argotique : ça fouette (ça sent mauvais) du
digne, argot des tailleurs de pierres et maçons de H a u t e - latin foetor (fétide) ! On voit où cela p e u t conduire.
Savoie, le terratsu ou argot de la Tarentaise, qui ont été
étudiés par divers auteurs —, les principaux argots sont : * M. SCHWOB, Le Jargon des Coquillards en H5S (le Procès
le calao portugais, le calo ou argot bohémien espagnol, le des Coquillards à Dijon). Mémoires de la Société de lin-
fourbesque italien du XV» siècle, le cant anglais (qu'on date guistique de Paris, 1892, tome V I I , et L'argot français (avec
de 1566), le rotwelsch allemand (1510) et le germania espagnol le glossaire sur le jargon des Coquillards), Paris, Bernouard,
(1609). E n Suisse, P . AEBISCHER a étudié Un argot de mal-e 1928, n o t a m m e n t p p . 57 et s., et 135 et s. De véritables
faiteurs parlé dans le canton de Fribourg à la fin du XVII lexiques avaient anciennement paru, tels La vie dangereuse
siècle, dans la Revue de Philologie française, Paris, Champion, des Mercelots, Gueuz et Boesmiens contenant leur façon de
tome X L I I , 1 " fasc. 1930. vivre, subtilités et jargon, Lyon, 1596, et Le jargon ou langage
de l'argot réformé, ouvrage paru en 1628 et qui eut de nom-
* Il faut être circonspect dans la recherche des etymolo- breuses rééditions : C'est à cette source que Nicolas RAGOT,
gies, souvent très contestables. Ainsi, pour le terme godemiché dit GRANVAL, a puisé les éléments de son lexique publié à
(phallus artificiel), qu'on trouve — de B r a n t ô m e et Piron la suite de son poème Le Vice puni, ou Cartouche, paru en
aux auteurs modernes — si souvent dans les contes libertins : 1725. E n 1800, LECLAIR a publié le Vocabulaire des brigands
Des philologues le font remonter au latin gaude mihi, alors chauffeurs. De la même année date le Glossaire argotique des
que pour certains auteurs, comme THOMAS, il se rattache mots employés au bagne de Brest, d'ANSiAUME.
au vieux m o t godemetin, sorte de cuir, et pour d'autres,
comme SAINÉAN, il est composé de Gode ( = Claude) et * Dans son avertissement à L'Argot du « Milieu », publié
Michi ( = Michel), à l'imitation des noms propres doubles en collaboration avec Pierre D E V A U X , 1948, nouvelle édition
employés par le joyeux Rabelais, pour désigner le membre revue et augmentée, 1952, le D r J e a n LACASSAGNE a pu
viril. On p e u t en dire a u t a n t de l'origine des mots maquereau, rendre à Carco ce juste hommage : « Mais il y a u n nom
m a q u e , m a c (souteneur), macquerie ou macsé (maîtresse de qui domine, il y a u n écrivain qui offre cette originalité de
maison close). DELVAU se demandait (1866) : «Est-ce une mêler à la langue la plus pure, des dialogues d'un argot exact,
corruption du moechus d'Horace (homme qui vit avec les c'est Francis Carco .»
LE JARGON D E S ARGOTIERS, G U E U X E T COQUILLARDS 11

les gens de la Cloche, du Trimard ou des On se souvient de la page romantique dans


Fortifs, clochards, trimardeurs, vagabonds, laquelle Victor Hugo, le chantre des Miséra-
mauvais garçons et souteneurs, que la langue bles et de cette Cour des miracles que le
a souvent trouvé ses sources de renouvelle- cinéma nous a si conventionnellement recons-
ment, comme nous pourrons aussi le montrer. tituée dans sa truculence factice 2 , a résumé
Dans les considérations finales du récit de l'argot : « Qu'on y consente ou non, l'argot a
Carmen, la gitane, où il étudie les origines et sa syntaxe et sa poésie. C'est une langue. Si, à
les mœurs de la race errante des Bohémiens la difformité de certains vocables, on recon-
(Gitans, Gypsies, Zigeuner, Tziganes) ou naît qu'elle a été mâchée par Mandrin, à la
Calés (noirs, basanés) et donne des considéra- splendeur de certaines métonymies, on recon-
tions intéressantes sur leur langue, le romani, naît que Villon l'a parlée. C'est toute une
Mérimée a tenu à noter « quelques mots fran- langue dans la langue, une sorte d'excrois-
çais que nos voleurs ont empruntés aux bohé- sance maladive, une greffe malsaine qui a
miens ». Il poursuivait : « Les Mystères de produit une végétation, un parasite qui a ses
Paris ont appris à la bonne compagnie que racines dans le vieux tronc gaulois et dont le
chourin voulait dire couteau (surin). C'est du feuillage sinistre rampe sur tout un côté de la
romani pur ; tchouri est un de ces mots com- langue. Formation profonde et bizarre, édifice
muns à tous ses dialectes. M. Vidocq 1 appelle souterrain bâti en commun par tous les misé-
un cheval : grès ; c'est encore un mot bohé- rables, chaque race maudite a déposé sa cou-
mien : gras, grès, graste, gris. Ajoutez encore che, chaque souffrance a laissé tomber sa
le mot romanichel, qui dans l'argot parisien pierre, chaque cœur a donné son caillou. »
désigne les bohémiens. C'est la corruption de Dans sa Vie étrange de l'argot3, Emile
Y romani tchave, gens bohémiens. Dans sa Chautard, qui a voulu écrire « un livre vécu »
fresque populaire des Mystères de Paris, Eu- et recueillir « des documents, d'authentiques
gène Sue ne s'est en effet pas privé des élé- et indiscutables documents sur les terribles
ments de pittoresque, de vigueur et d'émotion apaches dont, la nuit, les bonnes gens rêvent
que pouvait lui fournir l'argot des milieux en frissonnant », s'est efforcé de rassembler,
louches ; il en tire les noms mêmes de ses par une expérience directe de quarante ans,
principaux héros. Fleur-de-Marie, « La Goua- le plus de termes possible (il en a donné
leuse » (chanteuse), La Chouette qui la mar- environ 4200, dont beaucoup étaient inédits
tyrise, L'Ogresse du « tapis-franc » qui en fait ou de sens controversé). Il s'est de plus fixé
une fille de joie, Tortillard, le gamin vicieux, pour tâche, assure-t-il, « de contrôler l'exacti-
et Rigolette, la grisette au grand cœur, le tude de ces notations au jour le jour, d'établir
concierge Pipelet, « Le Maître d'école », ban- la filiation entre la langue verte d'aujourd'hui
dit redoutable et, enfin, « Le Chourineur » et celle d'autrefois, de constituer en quelque
lui-même, le forçat libéré qui n'a pas perdu sorte la généalogie des expressions argoti-
tout bon sentiment — tous ces personnages ques ». Pour lui, « les argotiers actuels n'ont
devenus des « types » nous introduisent dans pas changé leur façon de procéder dans la
le monde romanesque du « milieu » et de formation du langage : vieux mots, substitu-
l'argot de 1840. tions et modifications de mots, harmonies

1
L'ex-forçat devenu policier fameux, dans son livre Les m e n t a t i o n , cf. les ouvrages de SAVEY-CASARD, c h a p . V I ,
Voleurs, physiologie de leurs mœurs et de leur langage, 1837. Conclusions, p . 34, note 1.
* Sur cette vision conventionnelle et fausse de la Cour * Ouvrage de 720 pages, illustré de 124 documents, avec
des miracles et des Truands, voir, dans les Annexes, p . 50, u n index alphabétique des termes argotiques définis, E d i -
la chanson Le guet des veilleurs ou les truands en 1480, qui tions Denoël et Steele, Paris, 1931, Remarques préliminaires,
en est le type même. Sur Victor Hugo criminaliste et sa docu- p p . 1 et suiv., et 9 et suiv.
12 L'ARGOT

imitatives, jeux de mots, souvenirs, importa- Soixantaine de mots) « dépasse en authenti-


tions, etc. », adornés de « terminaisons à leur cité tous les ouvrages de l'époque ». De même,
goût » et souvent déformés par des abrévia- « nantie des seuls renseignements que four-
tions que, sans la connaissance des anciennes nissent les ouvrages de bons plumitifs, comme
expressions, on serait fort embarrassé d'inter- par exemple la compilation signée d'Aristide
préter, ce pourquoi précisément il convient Bruant — que Chautard qualifie d'« enfan-
de se montrer si prudent lorsqu'on reprend et tine » et nous lui laissons la responsabilité de
définit les termes argotiques, même emprun- ce jugement 2 — une personne qui tenterait
tés aux sources connues. Chautard montre les de s'aboucher avec la moderne fauche (les
erreurs et les lacunes qui peuvent se produire modernes voleurs) se ferait certainement
du langage parlé au langage publié, en con- comprendre, mais plus certainement encore,
frontant le Dictionnaire historique de Vargot n'entraverait que tringle (ne comprendrait
de Lorédan Larchey (1878) et son Supplé- rien) la plupart du temps ».
ment (1883), et le Glossaire d'argot contem- Essayons donc de comprendre cette « sorte
porain (1880) x de l'abbé Crozes, aumônier d'écume », disait Locard 3 , en étudiant la for-
de « La Grande » (Roquette), emprisonné lui- mation et le développement de l'argot, suc-
même à Mazas pendant la Commune, « qui cessivement comme langue issue du peuple et
exerça son ministère avec un dévouement comme langue de la population criminelle,
sublime » et qu'Ignotus dans Le Figaro du comme expression du génie populaire et
10 mai 1877, comparait à saint Vincent de comme instrument pratique d'expression des
Paul : Son glossaire (ne comportant qu'une malfaiteurs.
1 naire argot-français et français-argot de DELESSALLE, en
L A R C H E Y composa son Supplément avec les matériaux
de MACÉ, chef de la Sûreté de 1879 à 1884, qui les tenait d'un 1896, le Dictionnaire d'argot de ROSSIGNOL, en 1901, et le
Espagnol, Bernardo Pastilla ; celui-ci, pour se distraire à la Vocabulaire de la langue verte d'Hector F R A N C E , 1898/1910.
prison de la Santé, « y ramassait la matière du vocabulaire * CHAUTARD indique avec preuve à l'appui (pp. 16 et s.)
argotique en usage parmi les malfaiteurs de tous pays ». que l'auteur du Dictionnaire de BRUANT est en réalité Léon
Certains mots ont aussi été notés par Emile COLOMBEY de B E R C Y , et il rétablit le sens de certains termes de ce qu'il
(pseudonyme du littérateur Emile L A U R E N T ) dans le diction-
naire d'argot joint à son ouvrage : Le monde des voleurs, appelle « l'ouvrage cahotique de B r u a n t qui, s'il ignorait
leur esprit et leur langue, 1862. On trouve aussi des erreurs l'argot, savait avec t a l e n t exploiter les naïfs •.
dans le Dictionnaire du jargon parisien, L'argot ancien et * Traité de criminalislique. L'argot, tome V I , Desvignes,
l'argot moderne, de Lucien R I G A U D , en 1878, dans le Diction- Lyon 1935, p p . 833 et suiv.
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ARISTIDE BRUANT
L'Argot
XXe Siècle
DICTIONNAIRR
FRANÇAIS«ARQOT

OBvxiHME emriON
Augmentée
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SVPPLÉMBNT

1. Francis Carco et le Père Frédé, au Lapin agile.


2. Page manuscrite de Carco sur Villon et les Enfants
perdus.
3. Dictionnaire de l'argot, Aristide Bruant, par
Toulouse Lautrec.

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4. Le jargon et jobelin de Villon.


5. François Villon (né en 1431), poète et truand.
6. Les Coquillards et « com-
pagnons de mauvaise
vie ».
7. La Cour des Miracles ;
gueux et bettandiers (1476)
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8. Le Grand Coestre, chef des Argotiers, recevant le tribut de


ses sujets.
9. Marquises, compagnes des Argotiers (XV e siècle).
CHAPITRE II

LA FORMATION POPULAIRE DE L'ARGOT

Sur cette formation anonyme et multiple mieux de l'argot des langues primitives, con-
de l'argot, sur ses cheminements mystérieux siste à indiquer les objets par un de leurs
et la nature de ces apports, Lombroso, sortant attributs; ainsi, le chevreau sera désigné par
du domaine littéraire ou descriptif pour en- l'épithète de sauteur, la mort s'appellera la
trer dans celui de l'anthropologie et de la maigre, la cruelle, la certaine. Le philosophe
sociologie, a donné des indications instruc- trouve là un moyen de pénétrer dans les replis
tives, d'après les auteurs qui en ont t r a i t é 1 de l'âme de ces malheureux ; il peut voir, par
et d'après ses propres observations. L'intérêt exemple, quelle idée ils se font de la justice,
n'en est pas épuisé et les développements ulté- de la vie, de l'âme et de la morale. » C'est là,
rieurs de l'argot apportent des éléments nou- précisément, le point qui est pour nous
veaux qui complètent ses informations. Il a l'essentiel, celui que nous désirons considérer
montré que cette langue de la pègre — cette ici. Car la question véritable n'est plus,
langue verte comme on l'a souvent appelée aujourd'hui : « L'argot est-il le signe —•
aussi, non pour sa « verdeur » mais en tant ou le sceau — des criminels ou de la crimi-
que langue des bohémiens vagabonds, chemi- nalité en soi », mais, plus justement : « Quel
neaux, clochards et coureurs de haies et aussi, est l'argot révélateur de la psychologie cri-
plus tard, en tant que langue des tricheurs minelle ? »
autour du tapis vert — s'est formée et con- Lombroso nous avait, à son époque, donné
tinue à se former par les moyens les plus de nombreux exemples bien choisis, emprun-
différents. Ces moyens nous intéressent ici, tés tant au domaine de la vie courante, qu'à
non du point de vue de la philologie 2 , mais celui de la vie professionnelle de la « pègre »,
du point de vue de la psychologie du « type » du « milieu », des tribunaux et des prisons.
ou plus exactement de la « mentalité » qu'ils Les ouvrages ou dictionnaires d'argot récents
révèlent, ou, si l'on veut, du point de vue de fournissent, par dizaines, les exemples typi-
« l'approche criminelle ». ques ou captivants qui permettent soit de
« La façon la plus répandue et la plus renforcer, soit de renouveler en grande partie
curieuse, dit-il, celle qui se rapproche le les observations lombrosiennes.
1
LOMBROSO s'appuie surtout, pour les ouvrages sur l'argot 1931; J. GALTIEH-BOISSIÈRE et P. DEVAUX, Diction-
l'argot français, sur MOREAU-CRISTOPHE, Le monde des naire historique, étymologique et anecdolique d'argot, « Le
coquins, 1870 Lorédan LARCHER, Dictionnaire historique Crapouillot », 1939 et 1950 (réédition épuisée). La biblio-
d'argot, 10« éd., 1888/1889, et MAYOR, JVoie sut gergo fran- graphie de l'argot est très riche, cf. Y. PLESSIS, Bibliogra-
cese, dans Archivio di Psychiatria, IV, 4. Il faut y ajouter phie raisonnée de l'argot, Paris, Daragon, 1901. Elle ne cesse
notamment (certains de ces ouvrages ont déjà été cités dans de s'enrichir. Voir les récents ouvrages, soit la réédition de
les notes précédentes) : A. DELVAU, Dictionnaire de la langue L'argot du « Milieu • du D r LACASSAGNE et de P. D E V A U X ,
verte, 1866 ; RIGAUD, Dictionnaire du jargon parisien, 1878 ; avec une préface de F. CARGO, Albin Michel, Paris 1952 ;
VIRMAITRE, Dictionnaire d'argot fin de siècle, 1894 ; D E L E - Géo SANDRY et Marcel CARRÈRE, commissaire de police à
SALLE, Dictionnaire argot-français et français-argot, 1896 ; la Sûreté nationale, Dictionnaire de l'argot moderne, Ed. du
ROSSIGNOL, Dictionnaire d'argot, 1901 ; BRUANT, L'argot Dauphin, Paris 1953 ; et récemment Alb. SIMONIN (l'auteur
au XX' siècle, 1901 ; Alfredo NICEFORO, Le génie de l'argot, de Touchez pas au Grisbi), Le petit Simonin illustré (Le
Mercure de France, 1912 ; L. SAINÉAN, Les sources de l'argot Littré de l'argot), avec une lettre-préface de J. COCTEAU,
ancien, ' Paria. Champion, 1912; Le langage parisien au Paris, Amiot 1957.
XIX' siècle, de Boccard, 1920 ; Les sources de l'étymologie • Dès 1856, F. MICHEL publia une Etude de philologie
française, même éditeur, 1930 ; Alb. DAUZAT, Les argots, comparée sur l'argot et sur les idiomes analogues parlés en
Paris, Delagrave, 1929 ; P. DEVAUX (que ses amis appellent Europe et en Asie. G. ESNAULT, le maître de Chautard, avec
Pierrot-les-grandes-feuilles), La langue verte, 1930 ; L. A Y N E , Sainéan, a également écrit une étude sur Les lois de l'argot,
L'argot pittoresque, 1930 ; E. CHAUTARD, La vie étrange de dans la Bévue de philologie française.
14 L'ARGOT

Ainsi, rappelait Lombroso, l'heure sera la la menteuse, et la conscience, la muette ou


rapide ; la machine à coudre, la coureuse ; la veilleuse. La poitrine est le plastron ; les
la chaise, la reposante ou séante, ou la flâ- vêtements sont le harnais ; les moustaches
neuse ; l'allumette, la souffrante (on dit aussi seront les charmeuses (on les a appelées aussi
la faibloche) ; le lait, le coulant ; le marteau, les ombreuses ou les hirondelles) ; les bas de
le père frappart ; la seringue, l'insinuante. La soie, les lisses, et les boucles d'oreilles, les
lune sera la pâlotte ; l'arc-en-ciel, la cravate ; pendantes. Ecrire c'est broder ; se nobler,
la terre sera appelée la basse, ou produisante c'est s'appeler, comme le nom est le blase ;
(aujourd'hui la dure) ; l'oiseau, volant, et la cracher blanc, c'est avoir soif, comme fumer,
dépêche télégraphique, volante ; la glace, c'est être en colère, et reluire, c'est jouir.
mirante, la lettre, babillarde ou bafouille. La L'homme malingre ou délicat est un criquet,
vipère sera la tortillante, et la queue, la fré- un microbe ; le bossu, un bombé ; le boiteux,
tillante ; la barque, la flottante, et la voiture, une pattefolle ; le faible d'esprit, un cogné et
la roulante. Le nouveau-né sera le gluant ; le fou un givré, ou un ravagé 1 .
l'enfant, le mignard ou moucheron ; la Dans le domaine professionnel et social,
femme, la palombe (elle est aujourd'hui la qui va plus particulièrement nous intéresser,
souris) ; la sœur, la chérie, l'ami, le poteau l'invention est toujours aussi pleine de jus-
(pote) ou le social ; le cœur, le brûlant, le tesse, souvent pleine d'humour et parfois aussi
battant ou — selon le terme cher à Jehan sans pitié. Le compteur de taxi est le rongeur
Rictus, le poète des Soliloques du Pauvre et et le téléphone, le ronfleur ; le garçon coif-
du Cœur populaire — le palpitant. Que de feur est le pommadin, le pianiste, le tapeur,
trouvailles en effet pleines de poésie dans l'instituteur, le semeur de virgules ; l'écrivain,
cette formation populaire de la langue : la le brodeur, griffeur ou babillardeur ; l'ap-
lune y est aussi la luisante ou la blafarde, et prenti, l'attrape-science, et le journaliste, le
le jour, le luisant ; le soleil est le bourguignon buveur d'encre ; le prévôt de salle d'armes
ou le glorieux ; le tonnerre, le bruyant et le est le pique-boyaux, le concierge, le cloporte,
vent, le brisant ; le matin ou le soir est la le cordonnier, le cul-de-plomb, l'ébéniste, le
fraîche, et la nuit, la tarde, la noire, la bru- pot-à-colle, la blanchisseuse, le baquet à deux
nette ou la borgne, car on n'y voit que d'un pattes, le meunier, grippe-fleur et l'avare,
œil ; le paysan est le glaiseux, le bourbeux, caquedenier ; la sage-femme est l'écrémeuse
le lourd, et le blé, le grenu ; la puce, la sau- et l'infirmier, le pousse-canule ; le mendiant
teuse, le pou, la mie de pain et le feu, le ben- est un piège à poux, le gueux, un traîne-gue-
gale. La bouche est la respirante ou l'affa- nilles ou traîne-misère, et l'ouvrier, le tra-
mée ; la langue, la mouillette, la bavarde ou vailleur, un pue-la-sueur2. Mais les images
1
On p o u r r a i t multiplier les exemples de cet esprit clairs, ne pas avoir de remords, souffler sa veilleuse. Une
d'invention imagée, poétique et concrète en puisant dans les indiscrétion, une fuite est encore u n courant d'air, et u n
ouvrages de B R U A N T et de CHAUTARD des expressions fami- cadeau, u n pourboire, est u n bouquet, une fleur ou une
lières à l'argot de leur temps : L'apprenti-maçon était le violette. La jolie fille bien faite, galbeuse ou juteuse, qu'elle
chétif, le beau parleur, u n musicien, ses flatteries, de la soit en peau (décolletée) ou flambarde (élégante) dans son
musique, et les éloges, de la pommade. Une affaire facile est beau linge, est u n vase, ou un prix de Diane.
encore du nougat. L'agneau était le bêlant, le laine ou le ' Dans le domaine professionnel aussi, on pourrait puiser
morne ; l'araignée, la fileuse, la maçonne ou la vagabonde ; bien d'autres exemples dans l'argot du temps de BRUANT et
la puce, l'espagnole ou la négresse, la piquante, la sanguine de CHAUTARD : Le perruquier enfariné comme une friture est
ou la sauterelle. L'oignon était le pleurant, le melon, le boulet u n merlan, le m a r c h a n d de marrons, une hirondelle d'hiver,
à côtes {ou à queue), la noix, la cassante, le biscuit de troupe, le marchand de petits objets sur la voie publique, une
le cassant, le vin ordinaire, le brutal, et la châtaigne, la araignée de trottoir, le mécanicien de chemin de fer, u n
truffe de savetier. La pierre était la dure, la porte, la discrète postillon d'eau chaude, le soldat déserteur, u n franc-fileur ou
ou la lourde, la bougie, l'ardente, l'oreiller, le douillet, la narquois, et le suisse d'église, u n chasse-coquins. Le vagabond
neige, les mouches ou les papillons. L'horloge était la dégou- sans domicile est u n fileur de comète (ou de cloche), u n bouffe-
linante ou l'affamée, la m o n t r e , la trotteuse ou l'arrondie, la la guigne, u n gratte-pavé ; le misérable, un grelolleux ou u n
lime, la criarde ou la mordante, le remorqueur, l'enrhumé, malingreux, le miteux, u n claque-patin. Le mendiant à
l'échelle, la montante, la barrée ou le lève-pieds. L'œil était besace va à la chasse avec un fusil de toile, vivre de rien,
le louchant, le clignotant ou la vitre, et la paupière, le store. d'eau fraîche, c'est manger la soupe à l'herbe, dormir au
L a danse était la frétillante, et être b a t t u c'était danser la soleil, prendre un bain de lézard, et marcher pieds nus, aller
malaisée, s'endormir, éteindre ses lampions ou souffler sur ses sur le chrétien. La fille galante est une abeille ; la prostituée
LA FORMATION P O P U L A I R E D E L'ARGOT 15

sont naturellement souvent plus triviales et, et la marmite — on dit depuis le bifteck, le
dès le moment où elles ne seront plus simple- pot-au-feu, et la boulangère — pour la femme
ment « du peuple » mais « du milieu », elles dont il vit. (« Vente, gresle, gelle, j'ay mon
auront une toute autre verdeur et — de plus pain cuict ! » chantait déjà Villon.) La lune
en plus — une grossièreté ou un cynisme tout est la moucharde ou Vespionne ; le réverbère,
« naturalistes » : la sage-femme sera la vise- l'incommode ; la bourse est la sainte, l'âme
ou guette-au-trou et l'enfant — la graine de est la fausse pour celui qui est toujours trahi,
bois de lit — sera le chiard ou le merdeux ; le le centre est le nom propre, point de mire de
malingre, une fausse-couche ou un foutriot ; l'ennemi naturel, gendarme ou juge, et le
le journaliste, un chieur d'encre ; l'homme très corps, le cadavre. C'est donc en effet, tout un
maigre, un chie-tout-debout ; l'homme lent, tableau argotique, combien significatif, de la
un dort-en-chiant ; la femme sera nommée, vie, de l'activité, et de la mort des « enf ans
selon ses qualités, bandeuse, mangeuse, dévo- perduz », qu'on peut ainsi dresser.
reuse, gagneuse. Certaines de ces définitions nous avertissent
Ce qui, du point de vue de notre étude, doit qu'il ne faut pas oublier, dans la formation de
retenir l'intérêt, c'est précisément l'applica- l'argot et la mentalité qu'elle reflète, le goût
tion révélatrice de cet esprit inventif et réa- très prononcé de l'humour *, du jeu de mots
liste au monde professionnel du vice, de la ou de l'allitération 2 , de la plaisanterie, sou-
criminalité et des prisons. Rappelant par vent très crue, cela va sans dire, mais souvent
exemple que l'argot piémontais appelait aussi pleine de malice et d'ingéniosité, comme
peintre le juge, et l'argot lombard, dangereux le montrent bien des locutions argotiques
le membre viril et mauvaise la soupe des pri- actuellement en faveur particulière, même en
sons (que l'argot français appelait du temps dehors du monde criminel. Lombroso signa-
de Vidocq la mouise, devenue synonyme de lait encore que l'argot lombard, par exemple,
misère), Lombroso relevait surtout le jaillis- appelle l'hôpital, beccaria, du nom du grand
sement inépuisable, en ce domaine, de l'argot philanthrope milanais, et le médecin, try-
français. Il y trouvait la rameneuce, pour la china, ou qu'en argot français les haricots,
fille qui fait le trottoir ou le crottard ; le nourriture habituelle du prisonnier, sont
retrousseur ou le négociant, pour le souteneur, nommés les bourrecoquins, et la voiture cel-
ou peau de boudin, u n cricri ravageur, une voleuse de santé perdreau et pèdro. Le voleur sera le chevalier de la grippe
une botte à vérole ou une poivrière. Le médecin est appelé (agrippe), on parlera d'arrondissemenf pour l'état de la
marchand de mort subite, son ordonnance, contremarque pour femme enceinte, dira être dans l'infanterie pour enfanter, et
le Père Lachaise (cimetière parisien), et l'outil du chirurgien, le riffaudenl (rif — c'est-à-dire feu — aux dents) pour le
baume d'acier ; le notaire {qui porte plaque dorée sur rue), cigare. Le pape signifiera le verre de r h u m (Rome), et la
plaque dauranchèe ou entifleur à la plaque, et le protêt, papier demoiselle du Pont-Neuf (sur lequel t o u t le monde passe),
à douleur. J o u e r du piano, c'est taquiner l'ivoire ; de la gui- la prostituée. CHAUTARD ne serait pas surpris q u ' u n e facétie
tare, gratter du jambonneau ; du violoncelle, scier l'armoire ; obscène ait guidé ceux qui d'abord employèrent le terme
de l'orgue de barbarie, moudre du poivre ou tourner le moulin Sébaslo pour le boulevard de Sébastopol (ce « faubourg » du
à café, f quartier criminel des Halles) : c'est u n jeu de m o t tiré du
1 vocable bastos, en faveur à cette époque pour désigner les
Le Dictionnaire de B R U A N T signale toute une série de testicules (aujourd'hui les valseuses ou les joyeuses). C'est
locutions traduisant ce sens de l'humour, direct ou par anti- par le même goût du jeu de m o t s , de l'allusion et de l'à-peu-
phrase : Injurier, c'était adjecliver ; u n député était u n près qu'on dira les poucettes pour l'anneau de mariage, la
vingt-cinq francs ; penser, c'était «ordonner et déraisonner, bonbonnière pour la boîte à ordures, la cassolette pour le
avoir un cafard dans la Sorbonne. L'ail était la vanille de vase de nuit, le moulin à vent pour le derrière, et la pastille
Marseille, la roue, la lune à douze quartiers, le cheval de du sérail pour le pet. C'est par le même procédé toujours
fiacre, u n moteur à crottin, le porc, u n rossignol à glands. Un qu'aujourd'hui le percepteur est devenu le père-presseur,
nègre ou Bamboula, était u n bâton de réglisse ou de zan, u n que le revolver a été déformé en réverbère, que l'estomac s'est
mal blanchi, ou au contraire, Boule de neige, beau blond ou dit le garde-manger ou la botte-à-ragout, les hémorroïdes,
blond d'Egypte ; u n n a b o t était appelé bas-du-cul, fond-de- émeraudes, et l'anus — qui joue u n si grand rôle dans le
bain ou loin-du-ciel. L'eau — la flotte — c'était le sirop (ou langage du milieu — la botte-à-gaz ou le couloir aux lentilles ;
Vanisette, ou le ratafia) de grenouille, de goujon ou de barbillon, le sexe féminin a été baptisé le bijou de famille ou fa ooHe à
le bouillon de canard, la vasinelte, le château-Lapompe ou le ouvrage, et la virginité, le capital. BRUANT rappelle p a r
sirop de parapluie. L'eau-de-vie — qui était appelée consola- exemple aussi le jeu de mots Bas-Bhin (bas des reins) pour
lion du temps d'Eugène Sue et sacré chien du temps de le derrière ou bienséant (bien-séant) et, par dérivation,
Théophile Gautier — était, du temps de B r u a n t , devenue vénérable. Les termes innombrables qui le désignent m o n t r e n t
camphre, pétrole, poivre ou vitriol, raide, dur, casse-gueule, tous cette même tendance : borgne, lorgne, cyclope ou n'a
casse-poitrine, lavement au verre pilé, ou encore elixir de qu'un œil ; cadran lunaire ou solaire, pleine lune ou visage
hussard, eau d'Af (Afrique) ou de Tripoli. sans nez ; verre de montre, disque, zéro, centre ou juste milieu .
canonnière, contrebasse, sifflard, ruelle à vesses, panier '
* LOMBROSO relevait que paradis (à dix) a été changé en crottes, machine à mouler, etc.
paradouze ; moi-z-aussi en moi-saucisse ; pédéraste, en
16 L'ARGOT

lulaire la calèche du préfet, tandis que mourir aux claqués ; l'employé des pompes funèbres,
se traduit par avaler sa cuiller. L'argot d'au- le populaire croque-morts, est devenu le
jourd'hui foisonne en inventions plaisantes, chahuteur de macchabées ou l'emballeur de
d'ailleurs souvent triviales et gaillardes, et l'on refroidis ; le cercueil est non seulement le
ne saurait s'en étonner 1 . paletot (ou la veste, la robe de chambre ou
Témoignent tout spécialement de cette la canadienne) en sapin, mais la boîte à domi-
invention les termes si nombreux qui dési- nos, à asticots ou à viande, l'étui ou le couloir
gnent la mort et tout ce qui est en rapport de bois ; le corbillard, le dernier omnibus,
avec elle, et qui montrent la place qu'avec la trottinette à macchabées, la roulante ou
l'amour (normal ou inverti), la ripaille et le roulotte des refroidis ; le cimetière, le jardin
vin 2 , elle tient dans l'esprit du peuple, et du des claqués, le parc des refroidis ou des crou-
peuple des délinquants en particulier. Car nis, le boulevard des allongés, ou tout simple-
« trancher, flancher, manger, boire et dor- ment le champ de navets.
mir », comme dit la goualante du souteneur On saisit ici très bien le procédé créateur,
(le fiche), et finalement, clamser, cronir ou l'une des « lois de l'argot » selon G. Esnault,
défiler la parade, n'est-ce pas la « grande avec ses « dérivations synonymiques » dont
affaire » en ce bas monde, dans lequel l'espé- parlait Schwob, ses rebondissements ou ses
rance n'a pas de nom et Dieu — le grand Dab, redondances et sa facilité aussi, qui s'éloigne
le grand Mec, le Mec des mecs3 — si peu de plus en plus d'ailleurs de la conception
d'accès. Mourir — s'en aller les pieds devant ancienne d'un jargon ou argot secret propre
— c'est aussi avaler son acte de naissance, sa aux malfaiteurs, pour nous conduire aujour-
chique ou sa langue, perdre le goût du pain, d'hui — nous reviendrons sur ce point — à
se laisser glisser, casser sa pipe ou dévisser son celle d'un langage de gouaille imagée.
billard, lâcher la perle ou la rampe, faire le On ne s'étonnera pas non plus de voir l'ono-
saut ou faire la malle, éteindre sa bougie, sa matopée, les automatismes, les diminutifs et
lampe ou son gaz, oublier de respirer ou souf- les répétitions jouer, dans la langue des rues,
fler sa veilleuse, passer l'arme à gauche ou un rôle considérable et, lui aussi, assez carac-
changer son fusil d'épaule, déposer ou ingur- téristique, comme chez les primitifs et les
giter son bilan4. La Morgue ou l'Institut de enfants. Le tic-tac sera le revolver, un tric-
médecine légale, c'est la boîte aux dégelés ou trac, une affaire, un fric-frac, une effraction
1
Ces locutions innombrables ont u n large succès de nos de violettes ; coucher à l'hôtel des cent-mille secousses
jours : travailler du chapeau, onduler de la toiture, fermenter (maison de passe) ou à l'hôtel du cul tourné (être en brouille
du couvercle ou grésiller du trolley (n'être pas normal, avec sa femme ou sa maîtresse), etc.
n'avoir pas toutes ses facultés) ; avoir une araignée dans le
plafond, u n h a n n e t o n dans le ciboulot, u n moustique dans * LOMBROSO écrivait en ce sens que « l'argot français a
la boite au sel (déraisonner) ; avoir des boules de gomme 44 synonymes pour exprimer l'ivresse et, en outre, 20 pour
dans les portugaises (ou dans les zozos), avoir les portugaises rendre l'action de boire, 8 pour désigner le vin : cela fait
ensablées (être sourd, ne pas entendre), ou être vacciné avec 72 en tout, tandis qu'il en a seulement 19 pour l'eau, et 36
une pointe de phono (être bavard) ; avoir du cresson sur la pour l'argent ». L'argot rothwelsch avait 6 synonymes pour
cafetière ou n'avoir plus d'alpha sur les hauts-plateaux (être l'odeur — ce qui d'après Lombroso, confirmerait l'acuité
chevelu ou avoir perdu ses cheveux), avoir le gazon mité ou olfactive des malfaiteurs — et, en Italie, on avait relevé
u n skating à mouches (être chauve) ; porter u n faux-col à • 17 termes différents pour indiquer les gardes ou les cara-
manger de la t a r t e (col dur aux coins cassés), se caler les biniers, 7 pour indiquer les poches, et 9 pour désigner le
amygdales ou s'en jeter derrière le bouton de col ou derrière crime de sodomie ». On sait qu'actuellement l'argot français
la cravate (bien boire et bien manger) ; avoir les éponges en a, pour désigner celui-ci, bien plus du double. Les termes
bouffées aux mites (être tuberculeux) ; faire partie des qui, dans l'argot français, m a r q u e n t l'action de s'enfuir ou
routeurs de fûts (rouler des épaules en m a r c h a n t ) , avoir été de se faire arrêter par la police, sont aussi d'une richesse
emmailloté dans u n cor de chasse (avoir les jambes arquées) significative. On ïes trouvera dans les lexiques. B R U A N T , dans
ou interrompu par u n coup de sonnette (être u n avorton) ; L'Argot du XX' siècle, n'indique pas moins de 60 mots pour
avoir de l'eau de bidet dans les veines (être faible ou couard) ; désigner les différentes formes de vol, environ 50 pour indi-
être vacciné à coups de pioche (marqué de la petite vérole) ; quer les différentes formes de tromperie, 45 pour désigner
avoir du vent dans les voiles, ou une brique dans son chapeau la prison, et 50 pour désigner la m o r t ou l'action de mourir.
(tituber) ; tuer les mouches à quinze pas ou repousser du
goulot ou du corridor (avoir une mauvaise haleine) ; être * Dieu est aussi appelé le grand Havre ou le Havre, le
malade du pouce (avare) ou constipé du morlingue (porte- Daron (père) des darons, et parfois, du temps de B R U A N T ,
monnaie) ; avoir des grains de plomb dans les nougats ou le Redoutable ou le Terrible.
des clochettes au cul (avoir les pieds ou le corps sales);
tricoter des gambettes ou remuer son panier à crottes (ses * BRUANT donne par exemple encore : cracher son embou-
jupons : danser) ; faire des p a t t e s d'araignée (chatouiller), chure ou déchirer son tablier, fermer son livre ou son parapluie,
éprouver une jouissance qui vous m e t les pieds en bouquet graisser ses bottes, remercier son boulanger, renverser son fiacre
ou son sapin, ou frapper au monument.
10. La /daine rouge : la Place de Grève à Paris
(XVIIIe siècle).
11. L'Abbaye de Montfaucon et les Fourches
patibulaires (1609).
12. Le bandit Cartouche, d'après le masque
moulé avant son supplice (1721).
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13. Registre d'écrou de la


Conciergerie, entrée de la
comtesse de La Motte
(1776).
14. La Tour ou Grosse Horloge
(entrée de la Conciergerie).
15. La Souricière (le Dépôt), à
Paris.
16. La Santoche, réfectoire.
LA FORMATION P O P U L A I R E D E L'ARGOT 17

et par extension, un cambriolage. Faire du Il faut se garder d'omettre aussi les trans-
tamtam, du zinzin, du chproum, sera faire formations et déformations, d'un chemine-
du bruit, ou du scandale. Gnan-gnan sera ment parfois bien curieux et d'apparence
niais, ou nonchalant, comme toc-toc, toqué, mystérieuse, qui proviennent d'emprunts faits
mimi, mignon, gaga, gâteux, baba, abasourdi. au jargon des bouchers ou largonji des lou-
Par le même procédé, un drôle d'individu ou cherbems, auquel on doit nombre de termes,
un coquin sera un coco, un pédéraste, un
tels que loufoc ou louf, pour fou ; lopaille ou
pédé, une tata (tapette), ou Bicêtre, hospice
lope, pour pédéraste ; lidré, linvé, larantqué
d'aliénés, Bibi. Distingué s'est dit comif, par
pour dix, vingt, quarante (un larantqué est
abréviation de comme il faut. Nombre de
nuances s'obtiendront naturellement en ajou- une pièce de quarante sous) ; laune pour
tant aux mots de la langue ordinaire, observait gendarme, lousse pour gendarmerie, larqué
l'auteur de L'Homme criminel, des désinances pour commissaire (quart), et Lorcefê pour
ou caressantes, en uche notamment, ou péjora- l'ancienne prison de La Force, aujourd'hui
tives et méprisantes, comme celles en ard, en démolie 2.
asse, ou en aille : l'argot sera Varguche ; une N'oublions pas enfin la tendance à tout
chose ou un « truc » bien, un trucmuche, par- « animaliser » : la peau sera le cuir ou la
tager son « fade » ou payer son écot, falmu- couenne ; le bras, aileron ou nageoire, la
cher, et Paris, Pantruche. Mais on aura, à main, pince et le pied, patte ou paturon ; le
l'opposé, fouinard, gueusard, bondieusard, ter- visage sera un mufle, et la bouche, gueule ou
rinard (gourde comme une terrine), naphtali-
bec; la femme sera gerce, bique, souris, poule,
nard (officier à la retraite), verminard (en-
volaille, marmotte ou morue, et son sexe sera
fant), pionnard (ivrogne), conard, vachard,
moule (comme Musch dans l'argot alle-
vicelard, cognard (gendarme) et flicard
(agent). La femme sera conasse, poufiasse ou mand) ; sans parler des nombreux noms de
putasse ; la prison de la Santé sera la San- poissons qualifiant, on le sait, les souteneurs,
taille, la Sûreté, la Sûretaille, la police, la maquereaux — devenus macs, puis mecs —
flicaille et le délateur, la pestaille, tout comme barbeaux, barbes et barbillons, goujons, bro-
dans l'argot des poilus la tranchée devenait chets, harengs et merlans, dont le bal est
la tranchecaille \ appelé Yaquarium.
1
A ce sujet, voir E S N A U L T , Le poilu tel qu'il se parle, renlertrem. Le / se change parfois en lésel ou lézél : pou =
1919. lézéloupaque ; sou = lésélousoc. Si le radical demeure, en
' Le mécanisme de formation du louchebem est assez général, entier, il y a cependant quelques exceptions, pou-
complexe. C'est L. L A R C H E Y qui en a publié le premier la v a n t porter aussi soit sur la première, soit sur la seconde
clé dans son Supplément au Dictionnaire de l'argot en 1883 ; syllabe : emmanché = enlandémic ; embarqué = enlar-
elle lui a v a i t été communiquée par Macé, ancien chef de la québem ; affaire = alairefem ; accident = aclidentcem.
Sûreté. Ce langage a aussi été reproduit par ROSSIGNOL, Des transformations ont aussi lieu en raison de la pronon-
ex-brigadier de la Sûreté, dans son Dictionnaire d'argot. ciation, dure (gu, k), ou douce (ç, j) : garçon = larçonguem ;
Les bouchers ont d'ailleurs « cueilli les mots dénaturés par copaille (pédéraste) = lopaillekem ; citoyen = litoyençoc ;
VI dans les cabarets ou les bals publics fréquentés par les gilet = liletjac ; gentil = lentiljoc. Parfois aussi l'ortho-
malfaiteurs » ; cf. CHAUTARD, La vie étrange de l'argot, graphe du radical est allégée pour cette même raison de
p. 112. B R U A N T a exposé le mécanisme en détail et de prononciation : dix, lixdré = lidré ; vingt, lingtvé = linvé ;
manière méthodique dans son Dictionnaire français-argot, prince, lincepré = linspré. F r é q u e m m e n t , le largonji tronque
pp. 274 à 278. les mots déformés en y greffant de nouveaux suffixes, et il
Dans les mots commençant par une consonne, celle-ci est alors difficile de rétablir l'origine, souvent argotique, du
est remplacée par u n / et rejetée à la fin du m o t avec une radical disparu en partie ou même complètement : perdre,
terminologie qui est généralement en é, em, ème, i ou ic, oc chaumir = laumirchem, devient laumir ; gaupe, fille = laupe-
ou uche : enfant, lardon en argot = lardonlem ; poivrot, jem, devient laupe, et gendarme, j a u n e = launejem, devient
poivre = loivropem, loivre ; jargon = largonji ; boucher = laune ; gendarmerie, pousse = loussepé, devient lousse ;
loucherbem ; monsieur = lonsieurmic ; fou = loufoc ; patron pédéraste, copaille = lopaillekem, se transforme en lopaille,
= latronpem ou latronpuche. Quand la première lettre du lopette, lope et lop ; fou = loufoc, en louf, louftingue et
m o t est une h ou une voyelle, la transformation s'opère sur finalement tinguo (dingo) ; femme = lemmefuche, en lézé-
la seconde syllabe : argent = arlentgic ; entrain = enlain- lemmefuche, lézélemme, lézé ou lésé, et finalement leslombe.
trem ; espoir = esloirpoc. Lorsque le m o t commence p a r Enfin, la locution du go se présente souvent dans le lar-
un / ou par le réduplicatif r ou re, c'est sur la seconde syllabe gonji des loucherbems « sans autre b u t que de rendre la phrase
que s'opère le changement d'articulation : lancer = lanler- plus obscure à l'oreille des indiscrets » : Exemple : As-tu vu
cem ; redire = reliredé ; revoir = reloirvoc ; rentrer = le monsieur ? = As-tu luvé le lonsieurmic du go ?
CHAPITRE I I I

LA FORMATION DE L'ARGOT CRIMINEL

Nous sommes ainsi conduits à la vie du et tireurs de laine, pour les voir « travailler »
« milieu » et disposons des éléments qui nous aux dépens des invités 1 . Chez les « chauf-
expliquent le mécanisme de la formation feurs », travailler, c'est assassiner.
populaire de l'argot criminel, en même temps Les formes de ce travail — vol, cambriolage,
que la pensée, la psychologie, les conceptions agression ou assassinat — s'expriment natu-
de la vie et de la morale, qu'il reflète. Le goût rellement aussi par le procédé imagé habituel
de l'image concrète, brutale ou subtile, se à l'argot.
manifeste dans toute la peinture de l'activité Voler, ce sera poser les cinq doigts dessus,
criminelle, non moins que des démêlés avec mettre les doigts, aller en chercher, piquer,
la justice, le monde de la police, des tribu- soulever, faucher, ratisser, etc. Les diverses
naux et des prisons. La plupart de ces termes formes du vol sont désignées par des expres-
sont parlants peut-on dire, car ils sont la tra- sions aussi ingénieuses que les activités
duction d'une image simple, en quelque sorte qu'elles traduisent. On en trouve de nom-
symbolique, d'une comparaison ou d'une fonc- breuses chez Bruant. Le vol délicat sur les
tion qui s'impose à l'esprit. D'autres locutions, dormeurs ou les ivrognes est dit chatouillage;
plus complexes, se comprennent sans aucune le vol au narcotique (Vendormage), à la fiole ;
peine si l'on en découvre « l'arrière-plan », le vol dans les poches des passants (ou coup
c'est-à-dire l'allusion, le jeu de mots, l'asso- de fourchette), à la tire ; le vol dans les bijou-
ciation d'idées — plaisante ou cynique — qui teries, à la carte (la carte enduite de poix est
les éclaire, en même temps que la mentalité posée sur un bijou pour le subtiliser) ; le vol
de ceux qui les utilisent comme un langage dans les restaurants ou hôtels meublés, à la
spontané, jailli d'eux-mêmes et tout naturel. limonade ; dans les magasins, à la détourne,
Il est clair, tout d'abord, que l'activité délic- à la mitaine ou au radin ; le vol à l'étalage,
tuelle, et notamment le vol, est considérée, et apanage des renifleurs de camelote, est un
depuis toujours, comme un travail, (un tur- achat à la course, à la sauvette ou à la foire
bin ou un boulot, dit-on aujourd'hui), l'exer- d'empoigne. Le voleur dans les appartements
cice d'une profession. Travailleur est syno- pratiquera, selon sa spécialité, la manière ou
nyme de voleur ; un vol simple est un petit les conditions dans lesquelles il opère, le vol
turbin ; un beau travail est un vol bien exé- au bonjour (c'est un bonjourier), le vol à la
cuté ; savoir bien travailler désigne un voleur corbeille de mariage, le vol à l'amour s'il sé-
adroit. Le mot se trouve avec ce sens déjà duit les bonnes, et c'est, à l'origine, un monte-
dans Les Caquets de l'accouchée, en 1623, et en-l'air s'il dévalise les mansardes ou un che-
Brantôme nous rapporte que Charles IX fit valier grimpant s'il vole le matin pendant le
appeler, un jour de festin et de bal solennel, sommeil. Voler les blanchisseuses, c'est papil-
dix ou douze des plus fins coupeurs de bourse lonner, et voler les mouchoirs, chiffonner.
Voler au hasard, c'est voler à la flan, faire un
1
Rappelé par CHAUTARD dans son ouvrage sur l'argot coup de vague. Le voleur de nuit (ou sorgueur)
p. 299.
LA FORMATION DE L'ARGOT CRIMINEL 19

est un attristé, un hibou ou un coureur de couteau a été appelé la rallonge du bras qu'il
rats ; le voleur isolé, un philosophe ou man- arme ; la matraque est la mandoline, et la
geur de chou ; le voleur de pierres précieu- mitrailleuse, la sulfateuse ou le lance-parfum;
ses (grinche à la carte), un avale-tout-cru, et le pistolet (le mandolet) ou le revolver (le
le chef de bande, un aigle blanc. La voleuse rigolo) se sont nommés, selon leur forme ou
(grinchisseuse, pégreuse, pégriote) est un leur effet, burette, pipe, pied de cochon, re-
cerf-volant, et la prostituée qui vole ou entöle poussant, cliquet, six-coups et pétouze, et se
ses clients (aujourd'hui une pioche, tireuse, nomment encore pétard, feu, soufflant ou si-
enquilleuse ou femme d'entorse) était, au lencieux, calibre, seringue ou remède, comme
début du siècle, une dégringoleuse à l'êdre- les menottes ont été les alliances, brides, la-
don, ou à la flûte. cets, ligottes, serrantes ou serre-pogne, et sont
Lombroso rappelait qu'être tué d'un coup encore les bracelets, ficelles, chapelets, code-
de feu, c'est manger du plomb ; étrangler, nettes, fichets, pinces ou poucettes.
c'est serrer la vis, ou le kiki ; sonner c'est Il n'est pas besoin de longs commentaires
tuer sa victime en lui frappant la tête contre pour comprendre les termes d'attaque, d'« ex-
le pavé. On disait au siècle passé faire suer plication » ou de « règlement de comptes »
le chêne pour assassiner ; chez Lacenaire, que constituent des locutions comme être
le poète assassin, tuer c'est apaiser. Guilloti- gonflé à bloc, bondir sur le paletot, se faire
ner c'est raccourcir, faucher, ratatiner ou dé- sauter sur le mannequin, tomber sur le poil,
coller le cigare ; être guillotiné — ce qui fut s'aligner avec un mec, le répandre d'un coup
son destin — c'est monter à la bascule ou à la de tête, l'assaisonner, le bosseler ou lui filer
butte, passer à la lunette, cracher ou éternuer une pâtée ou une danse (le corriger d'impor-
dans le son. On peut ajouter que blesser d'un tance), se carder le cuir, se canarder à bout
coup de couteau, c'est faire une boutonnière portant. Et l'on comprendra tout aussi bien
ou crever la paillasse, être blessé, recevoir un que la respirette, la reniflette, la blanche ou
coup dans le gras double, et relever combien la neige, c'est la cocaïne, et la noire, l'opium ;
sont significatifs les termes désignant l'acte de que fouler le bitume, c'est arpenter le trot-
tuer par divers moyens, qu'il s'agisse de dé- toir, faire du bois ou faire craquer la lourde,
gringoler, descendre, démolir, casser ou re- forcer une porte lors d'un cambriolage, faire
froidir quelqu'un, de le faire sauter, de l'en- une césarienne, pratiquer une ponction au
voyer en l'air ou de lui mettre les tripes à portefeuille ou au porte-monnaie ; que la
l'air ou au soleil,- de le piquer, de le planter rafle de police, c'est la cueille, la fouille, la
ou de le suriner, de le crever ou de l'estour- barbotte, le butin, la vendange, les bijoux,
bir, de lui couper le garrot ou le sifflet, de le la quincaillerie, et que vendre subrepticement
saigner, de lui dévisser le coco, le trognon ou un objet volé, c'est le laver ou le lessiver ;
le citron. Faire un gars au foulard, vers la fin que partir en voyage c'est se déplacer pour
du siècle dernier, peignait bien l'attaque noc- aller faire un coup, qu'aMer becqueter des
turne par derrière en serrant sa victime avec fayots c'est entrer en prison, et que celui qui
un foulard de soie. Du temps de Bruant, em- fait de la cellule s'est claustré ou « planqué »
poisonner c'est coquer le poivre, donner le pour échapper aux recherches de la police.
mauvais café, foutre un bouillon d'onze heu- Il est clair enfin que le marchand de bar-
res, ou administrer le baume de porte-en- baque (mauvaise viande) est le proxénète
terre. qui se livre à la traite des blanches, que
Les armes aussi — les outils, la panoplie — Yhomme du voyage est le trafiquant qui a
« parlent toutes seules » en quelque sorte : le « fait l'Amérique du Sud », et que l'homme
I

20 L'ARGOT

qui a marqué sa « femme » à coup de rasoir les bouts, les bâtons, les cannes ou les voiles,
pour la punir, lui a fait la croix des vaclies. prendre la tangente, se donner de l'air ou en
Les termes par lesquels sont représentés les jouer un air, s'arracher, se dévisser, se trotter,
policiers, les juges et le personnel judiciaire, se cavaler, se faire la paire, etc. — disent
l'instruction, le procès, la condamnation, sont assez l'importance primordiale de cette opé-
tout aussi révélateurs. ration. Elle n'a d'égale que celle de se trouver
On a appelé la police la rapporteuse, la une bonne planque ou planquouze (cachette),
renâcle ou la renifle \ et le préfet de police une taule franche, chez un taulier ami qui
le dab des renifleurs ou, plus familièrement, sache mettre la main sur les journaux —
le père la Reniflette. Elle est aussi la rousse, comme on disait joliment, au début de ce
les hommes roux ayant la réputation d'être siècle, de celui qui soustrayait quelqu'un à
traîtres et méchants, et le préfet, le mec de la la curiosité de la police et de l'opinion, -—•
rousse. Les agents — roussins, poulets, poules pour éviter d'être agrafé, pincé, paumé, gaulé,
ou perdreaux, bourres, bourrins ou vaches — rousti, frit, flambé, fait comme un rat, bon,
ont été appelés aussi, selon l'époque et les cir- en un mot.
constances, collégiens à cause de la ressem- La police en tant que telle sera naturelle-
blance de leur costume à pèlerine avec ceux- ment encore la maison ft'arquepince (je t'ar-
ci, pèlerins, mannequins, habillés, ou ham- rête), la maison poulardin ou poulaga (des
bourgeois (en bourgeois) lorsqu'ils étaient en poulets), ou la maison parapluie ou pébroc
civil, vaches à roulettes à cause de leur véhi- (parapluie en argot), à cause de cet accessoire
cule, hirondelles à cause de leur pèlerine au qui distinguait, si l'on peut dire, les inspec-
vent, ou oiseaux de nuit, à cause des rondes teurs au temps du préfet de police Lépine.
sans doute, s'il s'agissait d'agents à bicyclette. La voiture cellulaire qui emmène les détenus
Les flics (fliques) 2 , péjorativement les fli- et les secouait sur le pavé est, depuis l'argot
carts ou la flicaille, auraient été nommés par de 1830, le panier à salade ou le panier ; la
une altération du mot friquet désignant les voiture de police qui emmène les personnes
mouchards. Si l'on s'en tient au langage arrêtées après une rafle ou un ratissage, la
imagé, le terme de flic « pareil à un claque- raclette. Quant à la préfecture de police, la
ment de fouet » traduirait, dit Chautard, « à préfectance, elle est la grande maison, ou
peu près la même notion que le mot cogne grande taule en argot, la boîte ou la boutique,
pour gendarme », celui de maison cogne-dur ou encore, à cause de ses fonctions, la cu-
pour la police, et celui de gomme à effacer le rieuse ou la cuisine (interroger, c'est cuisi-
sourire pour la matraque de la police, soit ner), ou, à cause de sa situation au bord de
Yéventail à bourrique qu'elle fait tourner la Seine, le bord de l'eau ou le coin du quai
dans sa main. (des Orfèvres). Les termes si connus la tour,
Etre serré de près par la police, qui vous la tour pointue, la tour de l'horloge ou la
court sur les osselets, c'est avoir les bourres grosse horloge, qui ont donné les expressions
au cul ou les pieds dans les reins. Les termes descendre à la tour, aller à la tour pour être
nombreux et énergiques qui signifient s'en- dirigé sur la Préfecture de police, viennent
fuir — les agiter (les jambes), mettre les tubes, de la fameuse Tour de l'Horloge à l'entrée de

1
D'après CHAUTARD, les mots Yarnac, la renâcle ou la « renâcler • le client. D'après plusieurs patois, naque signifie
renifle, pour désigner la police, viendraient des verbes plus simplement nez, odorat, naquer, sentir, flairer, fureter,
renâcler, crier après quelqu'un, selon Grandval, et renifler. et, en normand, remasquer, renâcler, c'est renifler.
Arnaquer, arnaque au sens de tromperie est la forme picarde • D'après la même source, les filles, vers 1836, désignaient
de renâcler (prononciation populaire), et la tromperie, dupe- parfois par flique le commissaire de police. Vers 1912, l'argot
rie ou tricherie est conçue comme une criaillerie, qui fait dit javanais, avait corrompu le mot flic en fl(av)ic.
LA FORMATION D E L'ARGOT CRIMINEL 21

la Conciergerie (qui s'appelait autrefois La prévenu avec l'extérieur, qu'il est censé ren-
Tour) \ Et le dépôt, la souricière où sont con- dre. La plaidoirie a été tour à tour appelée
duites les personnes arrêtées et mises en cel- lessive et blanchissage, médecine et purga-
lule avant de comparaître devant un juge tion, ce qui montre assez le secoure qu'on
d'instruction, est aussi appelé les trente-six- attend d'elle, de même que du recours en
carreaux, du fait que les portes en compor- cassation, le rebectage ou remède, le rebec-
tent quatre rangées de neuf. Si le préfet de teur étant le médecin.
police est dénommé le grand patron, le Les juges et le personnel de justice qui, de
commissaire de police est naturellement le Rabelais et La Fontaine à Daumier et Forain
patron ou,' étant chargé de la surveillance ont, en France, si souvent excité la verve des
d'un quartier, le quart, ou quart d'œil (Vi- écrivains et des artistes, sont naturellement
docq écrivait cardeuil, qui n'a ainsi guère de restés, dans la langue populaire, de la famille
sens), puisqu'il est chargé d'épier les malfai- des Raminagrobis, Grippeminauds ou Chats-
teurs. fourrés et Griffards : le griffard ou le chat
Si nous entrons dans le monde des tribu- est toujours encore le greffier du tribunal
naux — le guignol, comme disent parfois irré- (comme aussi le concierge de la prison), alors
vérencieusement ceux qui en relèvent —• nous que le greffier du commissaire de police est
ne trouverons pas une autre origine et un au- le chien, et celui du juge d'instruction, qui
tre sens à tant de mots expressifs et savou- doit obligatoirement l'assister dans toutes ses
reux. On comprend pourquoi le juge d'ins- fonctions, le complice. Le juge, ou gerbier —
truction qui fouille la vie des gens et les celui qui gerbe, ou condamne — est le gui-
interroge est appelé le curieux, ou aussi le gnol, Vendormi ou, comme on l'appelait au
douanier, ou dans l'argot de 1849, le sondeur temps de Bruant, le figé ; le terrible prési-
ou père sondeur, ou encore, dans le même dent des Assises, autrement dit des assiettes ou
sens, le frimant (frimer, c'est dévisager quel- du grand as ou grand carreau, était le mo-
qu'un avec attention). Le procureur ou proc queur, ou le gâcheur, ce qui qualifie bien
est le bêcheur, puisqu'il doit vous « bêcher » aussi sa physionomie vue de l'autre côté de
en soutenant l'accusation, ou Vécorneur, ou la barre. (Il n'était qu'Anatole, ou Léon pour
(disait-on au temps de Vidocq) le crosse 2 , qui les familiers, les chevaux de retour, bois-dur
était l'ancien avocat du Roi, ce qui éclaire et chevronnés.) Le récidiviste a encore été
aussi les locutions chercher des crosses, avoir appelé avec un ironique respect un académi-
des crosses, c'est-à-dire des chicanes ou des cien à cause de sa science, par la même idée
disputes ; le réquisitoire a été nommé crosse, qui fit nommer les travaux forcés à temps, la
crachoir, fièvre ou musique, grande musique, Chambre des députés et les travaux forcés à
ou aussi grande fièvre, quand il y va de la perpétuité (à per pète ou à vioque), la Cham-
peine capitale. L'avocat est le bavard ou le bre des pairs, et fit dire aller aux évoques
baveux, le cravateur, le débarboteur ou dé- pour aller en appel.
barbot (débarboter c'est défendre, plaider), Le combat judiciaire, la condamnation et
et, plus récemment, le baluchonneur à cause les peines ont leur terminologie, leurs images
des services douteux de commissionnaire du tout aussi symptomatiques 3 . C'est non seule-
1
La Conciergerie est l'ancienne • forteresse des Parisiens •, et suiv., et Jules ABBOUX, Les prisons de Paris, Paris,
maison du Gouverneur (Concierge au sens ancien), où furent Chaix, 1881.
enfermés, on le sait, la reine Marie-Antoinette a sa sortie de * Crosser, crosseur signifierait sonner (qui s'emploie encore
la prison du Temple, les régicides Ravaillac et Damiens, les dans un double sens), sonneur.
brigands Mandrin et Poulailler, la marquise de Brinvilliers * Sur ce sujet voir p . ex. R. ZAPATERO SAGRADO, Argol g
et l'empoisonneuse Derues, etc., a v a n t d'être conduits au simbolismo penilenciario, dans Revista de la Escuela de
dernier supplice en place de Grève ou aux lieux d'exécution, Estudios penitenciarios, Madrid, novembre-décembre 1960,
à la plaine rouge ; cf. CHAUTARD, op. cit. p p . 560 et 563 N° 149, p p . 2600 et ss.
22 L'ARGOT

ment dans l'accomplissement de son travail est une condamnation de moins de 8 jours.
ou de son turbin, mais surtout devant la jus- Aller en prison — descendre en cabane, aller
tice honnie, que le pègre, le mac, le malfrat en taule, en cage, au bloc, au ballon, à Vhos-
ou Vargan (mauvais garçon), démontrera s'il teau, au trou, à la ratière, etc. — se dit aussi,
est un homme, un vrai de vrai, s'il est for- plus discrètement, aller manger des haricots
tiche, s'il a du raisiné, c'est-à-dire du sang ou, du fait qu'on est momentanément retiré
dans les veines, du courage, ou s'il n'a que du de la circulation, aller à la campagne. Etre
sang de navet, s'il est une lape, un bourricot, envoyé en maison centrale ou centrouze, à la
un chacal ou un charognard, s'il est capable grande marmite ou grande taule, c'est aller
de « donner » les autres, d'avouer, de se tresser des chaussons de lisière, ce qui était
déboutonner, de s'allonger, de se mettre à autrefois une occupation courante des déte-
table et de manger le morceau, de déballer nus. Aller et venir dans sa cellule ou au
ses outils ou de cracher son paquet, ou s'il sait mitard (cachot), c'est, du fait de son exiguïté,
au contraire porter le chapeau — en argot le piquer un dix (faire dix pas), et se promener
bada, ou le doul — ou les patins pour ses en file silencieuse dans le préau, faire la
potes (poteaux), et tout prendre sur son lard, queue de cervelas. Le détenu chargé d'appeler
s'il est un caïd, une lame, un mec loyal et un prisonnier au parloir ne pouvait être que
courageux. Vaboyeur, le pain, la boule de son, et la cami-
Quel sera le jugement ou gerbement, le sole de force, la serrante. Etre condamné à
balancement ou le sapement ? L'ancien terme ramer aux galères, c'était autrefois aller fau-
de flambeau marquait bien son importance : cher les mers ; être condamné au bagne 1 ou
C'est la grande affaire ! Il s'agit maintenant au grand pré et envoyé, jusqu'il y a peu, à la
de la véritable explication, et non plus de Nouvelle (Calédonie) ou en G u y a n e 2 , c'était
salade ou de bidon : il s'agit de passer à tra- gagner le chapeau de paille (des forçats),
vers et d'être blanc, ou de payer, de trinquer, faire le grand voyage, aller se laver ou baigner
d'être cuit ou marron, d'être noir, c'est-à-dire les pieds, ou apprivoiser les singes — avec
d'avoir désormais un casier judiciaire, un gri- l'espoir chevillé au corps de réussir à scier
moire ou un pedigree, avec tout ce que cela ses fers à force de jouer du violon, à s'évader
comporte de risques pour la relègue (la relé- ou faire la cavale ou la belle, grâce à son plan
gation) et l'interdiction de séjour si redoutée secret, d'être libéré, guéri, ou d'obtenir la
et qui frappe durement, la canne, le bambou, grâce, le ça-ira, et par là de redevenir neuf,
le bâton, la trique. de recommencer à vivre.
Dans le domaine des peines se donne libre A moins que ne se profile derrière les murs
cours la même fantaisie inventive et souvent de la « maison des morts », pour celui qui est
amèrement ironique de l'argot : Un sapement tombé et qui a été gerbe à être épuré, à la
de putain, par allusion aux filles en « retard passe, à la faux, la hantise du « dernier
de visite » qui n'encouraient qu'une courte supplice », de l'échafaud. La formation des
peine, ou sapement qui se fait sur une jambe noms évocateurs n'a guère changé, du jargon
1 a été la première colonie de transportation ; le premier
P o u r l'étymologie respective de bagne et bagnole, r a p p e -
lons qu'autrefois les forçats partaient en charrette de Bi- d é p a r t de la corvette L'Allier pour Cayenne, avec 301 forçats,
cêtre pour être conduits au bagne (de balneum, bagno en eut lieu le 2 mars 1852. On sait que le bagne de la Guyane a
italien) de Toulon. La banne était déjà une sorte de t o m b e - duré jusqu'en 1953 ; le dernier transport, La Martinière,
reau gaulois (un panier en osier sur 4 roues) ; en Normandie, avait quitté La Pallice en 1939 avec 600 relégués. La t r a n s -
en Bresse, on rencontre les termes banniole, bagniole pour portation avait été supprimée par le décret-loi du 17 juin
carriole, vieille voiture. 1938. Cf. C H A U T A R D , op. cit. pp. 567 à 574 ; D ' A. C O R R E ,
L'ethnographie criminelle (Paris, Schleicher), chap. VII, La
• Le bagne de La Nouvelle fut établi en 1863 — quand Nouvelle-Calédonie, et V I I I , n o t a m m e n t la Guyane, pp. 383
Brest, Toulon, Rochefort furent abandonnés pour la • peine et 422 ; Ch. P E A N , L'étrange histoire du Bagne de la Guyane,
coloniale » — à l'Ile de Nou (mot qui signifie tie en cacique), Revue internationale de criminologie et de police technique,
où se t r o u v a i t le pénitencier-dépôt, d o n t les installations 1957, p . 95, avec les références aux ouvrages documentaires
ont été désaffectées par décret du 7 août 1931. La Guyane et reportages principaux sur le bagne.
LA FORMATION D E L'ARGOT CRIMINEL 23

à l'argot, avec la nature des instruments de potence comme la guillotine sont restées
supplice : La potence, le hallegrupp, était la V'abbaye-de-monte à regret, elles ont toujours
gifle (au pendu), la jambe en l'air ou la été la veuve du condamné — le Jargon de
béquille (où se balance celui qui meurt du 1628 appelait ainsi déjà la potence, — et le
haut mal, bénit avec ses pieds tel qu'un évê- bourreau est dès lors normalement le ma-
que de campagne, ou garde les moutons à la rieux, le cocu de la veuve, Yaccordeur ou le
lune, disait-on dans le temps). L'échafaud, la mec de la camarde, le perruquier de la sé-
guillotine x — le couperet, le glaive, la fau- rieuse...
cheuse — oblige toujours à monter à la butte, L'argot a changé depuis la « Belle leçon de
pour passer'à la bascule ou à la lunette et se Villon aux enfants perdus » et la « Ballade de
voir faucher, ratatiner, raccourcir, décoller le bonne doctrine », le « Grand Testament » et
cigare, la tronche ou le citron par le mec des 1'« Epitaphe en forme de ballade » qu'il «fist
gerbiers, le faucheur ou coupe-toujours, et pour lui et ses compagnons, s'attendant estre
pour cracher ou éternuer dans le son du pa- pendu avec eulx », mais non certes l'esprit :
nier des aides à Chariot ou des soubrettes à « Traistres pervers, de foy vuydez — Soyes
Deibler (l'exécuteur des hautes œuvres) : larrons, ravis ou pilles — Où s'en va F acquest,
C'est ainsi que le client ou le colis doit maca- que cuydez ? — Aux tavernes et aux filles...
brement jouer à la boule, avant d'être à A vous parle, compaings de galles — Qui estes
jamais croni, séché et refroidi... Le jeu de de tous bons accords : — Gardez-vous tous de
mots gouailleur, même en mourant face à la ce mau hasles — Qui noircist gens quand ils
« société », ne perd jamais ses droits... La sont morts... »
1
Sur la guillotine, connue et utilisée en Allemagne, en guillotine, son histoire, sa légende, les exécutions m (Paris,
Ecosse et en Italie, bien a v a n t qu'elle ait été introduite en Dentu, 1883) ; Dr. CABANIS, Le secret de l'Histoire, 4 ' série
France par r la Constituante en 1789 et baptisée d'après le (Paris, Albin Michel, 1905), p p . 108 et suiv. ; LACASSAGNE,
n o m du D Guillotin — qui l'avait recommandée comme Peine de mort et criminalité (Paris, Maloine, 1908), p p . 123 et
une méthode humanitaire par comparaison avec les anciens suiv. ; GRAVEN, Le problème de la peine de mort, etc. dans
supplices capitaux — cf. CHAUTARD, ibid. pp. 574 à 581, Revue internat, criminol. et pol. techn., 1952, N° 1 (numéro
et 587. Voir s u r t o u t D U P R É D E LA MAHERIE, Histoire de spécial), n o t a m m e n t p p . 15 et suiv. ; CHAMPAUD, Un grand
l'échafaud en France, avec 50 portraits (Paris, Librairie pénaliste révolutionnaire : Le Docteur Guillotin, même revue,
Parisienne, 1863) ; Souvenirs de la Place de la Roquette, La 1955, p . 268.
CHAPITRE IV

LES SOURCES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES


ET LA VIE DE L'ARGOT

Mais la formation est souvent plus subtile, vingt, déformé en linguevé et lingue d'après
moins directe qu'elle nous est apparue jus- le procédé du loucherbem, du fait de la lon-
qu'ici. Ce que nous avons déjà dit montre gueur du couteau qui est de 20 ou 22 cm.
qu'on ne peut négliger ni les archaïsmes, ni les Lorédan Larchey relève dans le même sens
mots tirés par allusion de certains noms ou l'italien vintidue. Par le procédé d'allitéra-
de certains lieux, ni ceux qui sont empruntés, tions, d'allusions et d'à peu près que nous
selon les modes et les temps, aux langues connaissons, aller à Niort, prendre le chemin
étrangères. de Niort, comme écrit déjà Marot dans son
C'est encore Lombroso qui nous rappelle poème des pauvres prisonniers, ou battre à
que, dans l'argot italien, on emploie le mot : Niort, signifiera nier (il ne faut donc pas
français pour buveur (parfois aussi suisse, écrire, comme le font certains dictionnaires,
nous disons plutôt polonais), espagnol pour battre agnor, aller agnor, ce qui n'a aucun
truand, grec, pour tricheur au jeu ; bolo- sens) ; aller à Rouen, se ruiner ; aller à
gnare y signifie mentir et voler, comme en Cachan, se cacher ; aller à Tours, retourner,
Espagne le voleur est nommé murcio, à cause revenir ; aller à Montretout, passer la visite
de la fâcheuse réputation de cette province, à la prison de la Santé (la Santoche). Et le
et partout certaine forme de pédérastie, Banc de Terre-Neuve sera la partie des bou-
sodomie. On appelle dans l'argot espagnol levards allant de la Madeleine à la Porte St-
les pistolets milanes, par allusion aux an- Denis, où se tenaient de préférence les sou-
ciennes fabriques d'armes de Milan, et l'épée teneurs et prostituées dits « poissons » et
joyos, du nom de l'épée du Cid. L'argot fran- « morues ». La combinaison est parfois beau-
çais donne aussi des exemples de cette forma- coup plus curieuse et compliquée, en ce
tion : lillori, le fil, vient de Lille, et d'après qu'elle « fait suivre le raisonnement méta-
Michel, le couteau, lingue, serait une défor- phorique d'un travestissement phonétique »
mation de lin grès, dérivée de Lan grès, où ces et qu'il faut la « pénétration divinatoire »
objets se fabriquent. Pour Delesalle au con- d'Ascoli \ disait Lombroso, pour la saisir.
traire, et cette étymologie est bien plus Mais si l'on cherche la continuité histo-
probable, le mot n'aurait aucun rapport avec rique de la langue et son évolution moderne,
Langres (ce qui nous rappelle la prudence il est intéressant de donner encore une série
qu'il convient de garder dans de telles induc- d'exemples que nous retrouverons aussi dans
tions ou déductions), mais proviendrait de l'argot du « milieu » et des délinquants : Les
1
ASCOLI est l'auteur des Sludi critici sui gergoi, parus allusion à la couleur et au geste, identiques dans les deux
en 1861. Ainsi, le philosophe serait le mauvais soulier, par cas : car, pour l'opération, il faut saisir par le cou le « verre
une allusion complexe à l'homophonie de s a v a n t et savate, à pattes • (où fond le sucre) et le « vert à pattes », l'oiseau.
et peut-être, en même temps, à la pauvreté du philosophe. B R U A N T relève que le terme faux blaze, faux nom, a donné
Le m o t farfadingue, pour fou, unirait le fada provençal et Faublas pour désigner quelqu'un d o n t on ne sait pas le nom.
le dingue ou dingo populaire, au fantaisiste farfadet. La On pourrait relever des exemples argotiques en d'autres
prostituée serait la bourre-de-soie, la bourre (bourdon) signi- langues, comme le terme allemand de Glieder/elzer pour
fiant qu'elle tourne autour des passants pour les importuner désigner la prostituée, qui allie l'idée de « boucher » à celle
de ses offres, et la soie rappelant en même temps son vête- de « membre viril », au sens, u n peu, de la défonceuse de
m e n t — et celui de la truie. Etrangler un perroquet, c'est-à- notre argot du milieu.
dire boire une absinthe, une « verte • contient une double
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17. La P'tite (prison de la Petite Ro-


quette), quartier central.
18. Saint-Lago (prison de Saint-Lazare).
19. Saint-Lago, ancienne cellotte ou turne
inscriptions de détenues.
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20. La grivelle, casquette du milieu (1898).


21. La deffe (1878).
22. L'ancien Bal du Vieux-Chêne, rue Mouffetard.
23. Le Panet, au centre casquette et blouse bleue des
gouapeurs (1890).
LES SOURCES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES ET LA VIE DE L'ARGOT 25

expressions faire un trou à la lune et montrer pour montre, viennent de Bréguet, fabricant
le cul, employées comme synonymes de faire célèbre de ce nom ; les bréguilles ont proba-
banqueroute, remontent à l'ancienne peine blement signifié d'abord les breloques sus-
déshonorante des faillis, condamnés à montrer pendues à la chaîne de montre, que le voleur
publiquement leur postérieur en s'asseyant emporte avec celle-ci. C'est de la même ma-
sur la « pierre des faillis » ou en touchant nière que le couteau des surineurs, nommé
terre. Aller à la cour des aides, pour dire être eustache, l'a été d'après Eustache Dubois,
adultère, est de même une allusion à une coutelier à Saint-Etienne. Enfin, on a désigné
ancienne coutume juridique. L'hirondelle dans les prisons un couteau par le terme
de grève, pour désigner le gendarme ou le amiral et une cuiller par le mot préfet, à la
policier, tire son nom de la place de Grève, suite d'une décision de l'amiral Jurien de la
à Paris, qui fut pendant longtemps, comme on Graviere qui, étant préfet de Rochefort, fit
sait, la place des exécutions capitales. Les rendre aux forçats de ce bagne les couteaux
enfants de la matte, matois ou filous doivent et les cuillers qu'on leur avait enlevés.
leur nom à la Mate, le lieu où les coupeurs Quant aux archaïsmes, le mot serpent, qui
de bourse s'assemblaient autrefois. Plus près rappelle le temps des hiéroglyphes, désigne
de nous, envoyer un bouquet de fleurs s'est en argot italien l'année, d'après Lombroso, et
dit pour citer devant les tribunaux de pru- la terre maternelle est encore appelée mamma
d'hommes, du fait que le marché aux fleurs (mamelle), ce qui nous fait remonter au culte
était situé près du Tribunal de commerce, à de Cybèle. D'après Latham, les voleurs
Paris. Du temps de Bruant, moraliser s'est dit anglais sont les conservateurs les plus tenaces
bérengériser, du nom du sénateur Bérenger, des vieux mots anglo-saxons : ils disent encore
l'auteur de projets de lois de cette tendance. frow pour jeune fille, et muns pour bouche.
La même origine se retrouve pour nombre L'argot français empruntait au latin suader,
de termes d'argot, désignant la tenue \ le pour persuader, et répérir, pour trouver ; il
vêtement ou divers objets propres au monde désignait par ripeurs (de ripa) les voleurs
de la pègre ou du milieu. La fameuse cas- des bords ou rives de la Seine, et disait des
quette à pont, marque distinctive des soute- claves, pour clés, et être chaud (de cautum,
neurs, a été appelée Desfoux, puis deffe, du d'où vient précaution), pour se méfier.
nom du chapelier dont le magasin avoisinait
Au vieux français et au vieux « jargon »,
le Pont-Neuf ; la grivelle, casquette des mau-
l'argot d'aujourd'hui doit encore bien des
vais garçons du Montparno, a été baptisée du
termes. Il a conservé braillards (braies) pour
nom du chapelier Grivel, rue de la Gaieté,
caleçons, et carie (de Carolus, monnaie
où ils se fournissaient ; la casquette et la
frappée sous Charles VII), pour argent ; il
blouse bleue des gouapeurs, le panet, ont été
désigne encore celui-ci par auber, du haubert
baptisées aussi du nom de leur créateur. Le
moyenâgeux de métal, dans le même double
terme bénard, synonyme de pantalon, vient
sens, a-t-on prétendu, que le mot écu, mon-
des voyous de la Mocobo (place Maubert), qui
naie et bouclier. Tomber dans le lac, puis
se vêtirent longtemps du pantalon (d'élé-
être dans le lac, devenu être dans le bain,
phant) à pattes de velours noir créé par le
n'est autre que la corruption populaire de
tailleur Bénard, à la rue Mouffetard. Les
l'ancien tomber dans le lacs, c'est-à-dire le
mots bréguilles, pour bijoux, et bréguet,
lacet, le piège. Carreau, le terme de la langue
1
Sur la tenue des malfaiteurs, rôdeurs et gouapeurs de que portaient les malfaiteurs entre 1874 et 1885, grâce au
1830 à 1931, voir CHAUTARD, La vie étrange de l'argot, prestige de laquelle ils pensaient, par fanfaronnade — on
pp. 351 à 353. Signalons, comme très significatif, le terme de les appelait les briseurs — faire céder tout obstacle.
brise-homme pour désigner la large ceinture rouge ou bleue
26 L'ARGOT

noble et de la poésie qui désignait la foudre, trouve dans l'argot de 1849 (faire les fouilles,
représentée dans le peuple et chez les enfants descendre en fouille) est évidente. Villon,
par un trait en forme de Z, a été admis par parlant du gibet et des pendus, écrivait qu'ils
l'argot pour désigner l'outil formé de deux Z allaient à Vabbaye de Monte-à-rebours ou de
superposés, servant à forcer les serrures, Monte-à-regrets ; on appelait encore de ce
avant de désigner aussi le tribunal qui vous nom la guillotine à la fin du siècle dernier,
frappe et vous condamne. et on dit parfois encore, en y faisant allusion,
Les termes galier, aujourd'hui gaille, pour approcher du ciel à reculons3. Dès 1445 le
cheval, gaffres, pour les sergents du guet, au- jargon des coquillards appelait le prêtre (qui
jourd'hui gaffes pour surveillants ou gardes, a le visage rasé), le ras, et l'aumônier des pri-
ainsi que les verbes chapper, paumer et rifler, sons est toujours encore le rase, raze, ou
pour voler, se trouvent en 1535 dans le lan- razis ; le mot ratichon, qui le désignait dans
gage des coquillards : « Puis, diet un gueulx, le jargon de 1628, a passé dans la langue.
l'ay paulmé deux florins », écrivait Villon. Dans le jargon de 1628, le mot coesmelo-
Celui-ci employait gayeux, gailleur « gayeux terie a le même sens que camelote, marchan-
bien faicts en piperie », pour filous, et l'ere- dise prohibée, trafiquée ou volée ; la bro-
gayeur est devenu celui qui entraîne les autres quille (broque, petite broche) et la bro-
en donnant l'exemple. Son planter, pour quante (bague) figuraient déjà au répertoire
cacher, est devenu, dès 1790, notre planquer ; des voleurs de bijoux ; maquiller c'était voler,
notre rifle ou riffe, feu, puis arme à feu, fusil et le terme brèmes existait alors comme au
ou revolver —• un feu, dans l'argot moderne temps de Villon ; de nos jours, maquiller les
— vient du rufle des coquillards et de Villon, brèmes, c'est tricher aux cartes. La piolle était
qui déjà désignait le feu 1. Dès cette époque, la taverne, le cabaret, la chambre, et celle-ci
la prison était le coffre, et nous disons tou- — la carrée — est encore aujourd'hui la
jours coffrer pour emprisonner 2 ; au XV me piaule. Dans une chanson extraite de Cartou-
siècle on disait grupper, aujourd'hui grouper, che, ou le Vice puni, de 1725, l'amour (Cupi-
pour arrêter, ou saisir ; au XVI me siècle un don) est déjà le dardant, la maison, la piaule,
mort ou un cadavre se disait un cosny, au et l'auteur y invite les camarades (fandanels)
XX me , un croni. De fardis, fardeau, et de à y faire riole jusqu'au matin, jusqu'au lui-
farder, se charger, sont venus farguer, char- sant. Lie chivre (membre viril) s'appelle dans
ger, et déf arguer, décharger, fargue, fargueur le jargon chibre ou gibre, qui est à proprement
ou farguement pour celui qui charge les parler la saucisse ou le boudin. Le nom, pré-
autres. La parenté entre le vieux mot de la nom ou surnom est pour nous le 6Zase (bla-
Coquille, feuillouse ou fouille (feuille chez son), comme pour Rabelais pour qui blason-
Villon, fouillouze chez Rabelais), et la fouil- ner c'est caractériser une personne ou une
leuse, la fouille au sens de poche, tel qu'on le chose, en bien ou en mal. Grivois est dérivé
1
Le rufle est aussi le « feu de St. Antoine » ou mal des armés les archers, qui ont précédé les agents de police:
ardents. • Ci gist et dort en ce sollier — Qu'amour occist de son
raillon — Ung pouvre petit escollier — Jadis nommé Fran-
* La prison, le ballon est dit en pierre de taille par les argo- çois Villon •, comme le rappelle le Grand Testament. Le mot
tiers de 1876 ; dans l'ancien argot, la prison se disait tas de trappes, par lequel on désignait, en 1903, la police de sûreté,
pierres, ou parfois botte à cailloux ; emballer était mettre au vient de trappe, sûreté, geôle, cage : « Enserrez sous trappe
ballon. Dans Villon déjà, « emmaler en coffre » (gros murs) volière », dit encore Villon. (Dans le jargon de 1628, la trappe
a le même sens. La cellule voûtée a été appelée coffre par la est aussi la fleur de lys, marque de reconnaissance et de
ressemblance de sa forme avec celle d'une malle ou d'un sûreté qui permit, jusqu'en 1830, de reconnaître les condamnés ;
coffre massifs, t coffres massis • chez Villon. marquer à la fleur de lys c'était, dans l'argot de ce temps,
estampiller). Pour Villon, le costac était le capitaine des
* On pourrait signaler plus d'une autre parenté entre archers ; en vieux français, costoüer est jouer du torse ; dans
l'argot moderne et le jargon des coquillards et de Villon. l'argot de 1856, costel veut dire fort et musclé et s'applique
Le mot raille, désignant un agent de police ou un mouchard au souteneur ; l'Anjou dit costaud pour homme trapu : On
chez Vidocq et dans le jargon de 1849, ou la police de sûreté voit la filiation du costaud actuel. Du mêzis, tézis, sézis qu'on
vers 1874, ou encore les agents de la police des mœurs employait au XVI' siècle sont venus nos mézigues, tézigues,
(rails) pour les filles, vient du raillon ou dard dont étaient sézigues.
LES SOURCES A N C I E N N E S E T É T R A N G È R E S E T LA V I E D E L'ARGOT 27

du vieil argot où grive désignait la guerre, et pagne, pègre signifiait polisson, espiègle, et à
« parce qu'on appliquait le mot au temps du Marseille le pego était le larron des quais, le
cher Brantôme aux soldats picoreurs et aux voleur de marchandises). S'esbigner traduit
reîtres libertins, n'en est-il pas chargé de l'expressif sbignare, qui désigne la grive ou
plus d'accent, qui l'explique et qui le situe l'étourneau s'enfuyant de la vigne, et l'on dit
mieux » ? 1 Du XVII me siècle datent les mots aujourd'hui basta pour assez, tchao (ciao)
goualante (chanson), greffier, griffard (chat), pour adieu, l'agoua ou la goua pour l'eau,
lourde (porte), fourgue (receleur) ; du piane-piane pour doucement, une niente, pour
XVIII me , babillarde (lettre), et quart d'œil un rien, et n'y voir que niente ou gniente,
(commissaire). pour être ébloui ou aveuglé.
Comme il a emprunté aux ritals, l'argot
français l'a fait aux espingos ; il doit à l'espa-
N'oublions pas, enfin, les emprunts, anciens gnol le mot de gouape (guapo), et ceux de
ou modernes, aux langues étrangères, que gouipeur et gouipeuse employés par Vidocq
nous signalions au début en évoquant les che- au sens de vagabond 2 , ceux de mouchachou
minements mystérieux du jargon, de l'argot, (mouchacho) pour enfant, de cabèche (cabe-
de la langue verte ou du romani, en tant que za) pour tête, et de nos jours une corrida se
langage d'une pègre internationale et vaga- dit pour une échauffourée.
bonde. Les bohémiens, gitans, ou manouches L'allemand betteln, mendier, a donné bét-
— les rabouins comme on les appelle aujour- tander, de même sens, et a valu son nom à la
d'hui — n'ont pas seulement donné à l'argot tribu des bettandiers de la Cour des Miracles.
le terme bien connu de chourin pour couteau Gaffer, regarder, guetter, vient de gaffen,
(et à l'allemand maro pour pain, à l'anglais regarder avec curiosité, ou attention ; schtili-
gibb pour langue) : les mots arnac, arnaquer ben, pour prison, qui paraît si mystérieux,
et chouraver pour voler et escroquer, mengave semble la déformation assez probable de still
pour mendicité, schtib pour prison et encheti- leben, vivre silencieusement, dans la retraite 3 .
ber pour emprisonner, tripe pour public et en- Pour Du Cange, bahut vient de behüten,
triper ou entrêper pour rassembler les curieux, garder, conserver, protéger, et pour Bettens,
mistoune pour femme, cacique pour chef, leur flingot vient de Flinte, fusil, prononcé Flinke
sont dus ; de même le mot berge (sanscrit, dans certaines provinces, tout comme le Lands-
berj) pour année, qui par anagramme a aussi knecht, soldat mercenaire, a donné lansquenet,
donné gerbe, avec le même sens. le Reiter ou cavalier, reître, et Spiel a fait naî-
L'argot français a emprunté gambiller tre schpile, jeu. De même le mot Thaler ou
(danser) se gambiller (s'en aller), gambette Daler, pièce de monnaie des pays germani-
de bois (béquille) à l'italien gamba, de même ques, serait la source de dalle, dans le sens
que stropiat (mendiant estropié), à storpio, d'écu de 5 fr., aujourd'hui désuet, tandis que
et frit, pour être pris, perdu, à fristo ; faire pendant longtemps n'avoir que dalle, ne plus
un fiasque dérive de fiasco ; pègre serait un devoir que dalle, pour n'avoir pas d'argent
vieux mot né du latin (piger, paresseux, pigri- ou ne plus avoir de dettes, a été d'un usage
tia, paresse) et dérivé de l'italien pegro, puis très courant. On a dit aussi anciennement
pigro, fainéant, d'après F. Michel; (en Cham- lifrelofe pour Suisse, soit par corruption du
1
M. R A T , Chronique sur l'argot, Figaro litiéraire du guapo signifie galant en espagnol, fier en napolitain et en
11 juillet 1959. milanais, viveur en provençal.
* N ' y a-t-il pas peut-être aussi une réminiscence ou une
* Gouape a désigné d'abord u n • coupe-jarrets •. Gouaper altération du schtib ? Enchliber, emprisonner pour délit
(gouêper) au sens de vagabonder se trouve aussi dans grave serait dérivé du m o t rothwelsch Anstiebler, corruption
Grandval ; on le trouve dans le sens de boire à outrance, en de l'allemand Anstifter, instigateur, celui qui forme le projet
Savoie et en Normandie, de plaisanter, en Normandie ; d'un vol, selon Michel.
28 L'ARGOT

mot allemand Pfeiffer, joueur de fifre, qui de), higue-life (élégant) ou select (distin-
était en effet, avec le tambour, l'instrument gué), olreit (all right), bacon (porc, lard),
caractéristique des régiments suisses, soit — groggy (fatigué), pris à la boxe, bisness (tra-
comme dit moins sérieusement Rabelais qui vail), mais la racoleuse est devenue la bisenes-
appelle lifrelofres les Allemands et les Suis- seuse, le ganster fait un hold-up, et on partage
ses — « parce qu'il semble quand ils par- désormais fifti-fifti ou afanaf, moitié-moitié.
lent qu'ils ne disent autre chose que Lifre- On sait aussi les emprunts faits à la langue
Lofre »... ce qui donnerait une preuve de plus des Arabes, bicots, ratons ou pieds de figuiers,
de la formation des jargons par onomatopée. par les légionnaires et la troupe d'abord : un
A une époque plus récente, Chautard nous chouye (un peu), barca (assez !), et c'est klas
apprend qu'une sorte d'invasion de termes ou classe (suffit !), faire fissa (vite), mettre les
allemands dans l'argot parisien est due aux adjas (fuir), le lascar (el eskar, bon soldat),
Alsaciens et Lorrains implantés dans le quar- la nouba (la fête, le plaisir), la kasbah (mai-
tier de La Villette après la guerre de 1870 : son), le gourbi (cabane), la smalah (famille),
Ainsi tête de hohe (Holtz), tête de bois, la fatma ou la mouquère (femme), le toubib
et schladros (schlag d'rauf, schlag los !) (tebib, médecin), et surtout le caïd ou chef.
pour attaquer, frapper ; faire les schnoutzes Ainsi naît l'argot, mais ainsi bien souvent
(de Schnautze, traduit aussi en schnesse, pour aussi il passe et meurt au gré des circonstances
mufle, groin, trogne), ou faire les kneipes, et des rapprochements. Malgré la survivance
chercher kneipe, faire au knep, écrit Bruant et la constance de certains termes transmis
(de kneipen, boire, faire la fête, s'enivrer), par la tradition orale, il est par essence une
pour dévaliser les ivrognes (faire les pion- langue changeante et mobile. Son usage obéit
nards ou les poivres, comme on dit aujour- à des règles capricieuses. Certains termes se
d'hui). Le mot loustic (lustig) est devenu démonétisent vite, la mode même s'en mêle,
synonyme d'une certaine forme de gaîté fran- il faut être « à la page ». L'argot de 1900 nous
çaise ; catse (Katze) s'est employé pour chat, a bien laissé, par exemple, barboter, pour
spec (de Speck, lard, cochon) pour injurier voler, ou bouziller, pour tuer ; le rifle ou
une fille de bas étage, et chistraque (Schiess- rigolo, pour revolver, a survécu ; mais qui dit
dreck, excrément) pour traiter quelqu'un encore le bombard pour ce dernier, Yartiche
d'ordure ; schlofer, aller au schlof (de schla- pour la bourse, Veustache pour le couteau,
fen) pour dormir, aller se coucher, cramser ou le chapelet pour les menottes ? Lombroso
(de kranken, krank sein) pour mourir ; et avait lui aussi « vu naître et mourir, à Turin
naturlich (naturellement), monter un stoss, et à Pavie, un nombre considérable d'expres-
pour faire un coup, vider un glass, pour boire sions » dans les prisons, les asiles et les hôpi-
un verre, stuc pour morceau, part de vol et taux, et c'est pourquoi en définitive « l'argot,
stuquer pour partager. qui devrait être une langue très riche, est
De l'anglais vient fish (poisson), pour sou- pauvre ; le travail d'épuration... ne s'accom-
teneur. Après le brassage de deux guerres, le plit ici que par l'usage, par une espèce de
passage des tommies et le séjour des ricains sélection entre les divers mots ; beaucoup de
ou amerlots en France x, on a vu l'argot s'an- locutions n'ont qu'une vie éphémère et, nées
gliciser pour faire « chic » et cosmopolite, lui d'un caprice, d'une circonstance, meurent avec
aussi, dire non seulement bicause (en raison ceux qui les ont produites ».

1
On saisit aussi sur le vif, dans ces abréviations, un des donné probloque), on retrouve le goût pour la forme tronquée
procédés de l'argot : A côté de l'emploi du suffixe en oqrue des syllabes initiales : arbicot (arabe) est devenu oi'co/ ;
(chinois a donné chineloque et américain amerloque, puis alboche (allemand), boche ; américain, ricain, et italien, rilal.
amerlot, comme du temps de Vidocq déjà propriétaire avait
CHAPITRE V

LA VALEUR PSYCHOLOGIQUE ET JUDICIAIRE DE L'ARGOT

Si nous nous interrogeons maintenant sur ternes, mires ou quinquets, ces termes, formés
le sens, du point de vue de la sociologie et de de manière simplement imagée comme des
la psychologie criminelles, de cette langue centaines d'autres analogues, ne prouvent
verte fluctuante, variable et pourtant si nullement que « les criminels ont besoin de
vivace, il apparaît clairement qu'on ne peut posséder de bons yeux », et ils ne sont pas de
plus prétendre aujourd'hui, avec Lombroso, nature à corroborer l'élément constant d'un
que l'argot — de même que le tatouage — « type criminel », à savoir que les délinquante
serait un signe distinctif pour ainsi dire néces- ont en général « l'orbite plus développée que
saire et constant, un des « stigmates » pro- les autres hommes ». Du point de vue de la
fonds du criminel par tendance ou par habi- rigueur scientifique, le moins qu'on puisse
tude acquise, représentant dans la société dire, c'est que le rapport de cause à effet et
d'aujourd'hui le sauvage primitif. Même si la constance de la règle ne s'imposent pas.
l'argot a appelé les tatouages ou bouzilles Et, du point de vue de la criminogenèse et
des fleurs de bagne, ou de veuve (c'est-à-dire de la connaissance du criminel, allume tes
de promis à la guillotine), il ne faut pas en quinquets n'a sans doute pas plus de signifi-
conclure que le fait de se faire brodancher la cation que baisser les stores pour dire fermer
couenne ou le cuir, ou d'avoir de la balan- les yeux, boiter des calots pour loucher,
çoire, comme on dit dans le milieu, soit le gicler des mirettes pour pleurer, balancer des
seul et nécessaire apanage et le signe certain chasses pour regarder à droite et à gauche, ou
des criminels. On peut se demander si réelle- avoir ses chasses en portefeuille pour avoir
ment « les rôdeurs et les filles éprouvent une les yeux gonflés. Ce sont là plutôt trouvailles
joie intime à se faire tatouer », comme le dit de titi, plaisirs de la métaphore, que révéla-
Chautard, qui rapporte, dans sa Vie étrange tions d'une âme de dur ou de gangster. Le
de l'argot, quelques cas isolés, mais sans pro- véritable esprit de l'argot ressort au contraire
fondeur, puisqu'il ne connaît pas le sens de de formules telles que celle par laquelle il
ce qu'il appelle « des grains de beauté, cinq désigne une personne atteinte de strabisme
points, des étoiles... 1 » divergent : avoir un chasse qui fait le tapin
Sur ce point comme sur tant d'autres, le et Vautre qui surveille les poulets (la police).
pionnier de l'anthropologie criminelle, malgré Car l'expression argotique n'est pas étrangère
sa sagacité, a forcé ses conclusions, dans aux occupations et préoccupations du milieu,
l'ivresse de la découverte et des théories nais- cela va sans dire — et comment n'en irait-il
santes. Il est évident, pour nous borner à cet pas ainsi ? C'est bien à ce titre qu'elle nous
exemple, que si l'argot a appelé les yeux — ou intéresse, elle jette un jour révélateur sur le
chasses, ou carreaux — ardents, clairs, Ion- milieu et sa mentalité ; lorsqu'elle touche à la
1
CHAUTARD, op. cit. p p . 470 et s. Une correspondance la signification et la permanence assez fréquente de ces
du D r Maurice BACHET « A propos de l'argot et du tatouage tatouages {même revue, 1958, N» 4, p . 308). Nous avons traité
à Paris •, consécutive à notre publication dans la Revue ce sujet dans une autre étude (1959, N° 1, p . 26 et 1960, N» 2,
internationale de criminologie et de police technique (1958, p. 83), que l'on trouvera, développée, dans la II» partie du
p. 81), nous a permis de revenir sur ce sujet et de préciser présent volume.
30 L'ARGOT

vie professionnelle et au monde criminel, sa loin du langage « grave en sa puérilité » — et


valeur psychologique est de premier ordre. jusque dans sa férocité — des peuples primi-
Elle ne « caractérise » toutefois pas plus le tifs ! « Il ne diffère pas moins de l'argot,
« type criminel », la « brute » originelle en soi excroissance de nos langues, qu'un pommier
que ne le font le tatouage, l'orbite enfoncée, sauvage d'un champignon vénéneux » ; il ne
la mâchoire prognathe, ou les oreilles — les lui ressemble pas plus « qu'un fruit gâté n'a
feuilles — décollées pour l'escroc ou le le goût d'un fruit vert ».
voleur. Les vues de Tarde et sa mise au point ont
Déjà Tarde a fait justice de cette exagéra- sans doute bien plus de réalisme et de vérité
tion de « l'explication atavistique » et de cette que les conclusions hasardées de Lombroso :
vue faussée par l'esprit de système, dans sa Il lui paraît certain que « c'est en somme à
pénétrante critique des théories de l'école une corporation industrielle que ressemblent
positiviste italienne et du type criminel lom- les sociétés de criminels, ce n'est pas le moins
brosien 1 . Il a rappelé que l'argot n'a rien de du monde à une tribu de sauvages, société
commun avec les langues sauvages. Si celles- essentiellement familiale et religieuse, où l'on
ci sont caractérisées superficiellement, d'après entre par l'hérédité et non pas par l'élection,
Taylor, « par l'abondance des onomatopées où tout est idole ou fétiche, sacré ou tabou,
et par la réduplication fréquente des mêmes et qui est beaucoup plus souvent pastorale
syllabes dans le corps des mots, habitude tout et inoffensive que déprédatrice et guerrière...
enfantine », et si quelques termes d'argot se L'habitude du tatouage, commune à beaucoup
ramènent effectivement, en apparence, à ce de malfaiteurs et à beaucoup de non civilisés,
double type (bibi pour Bicêtre, mimi, coco et la vague ressemblance de l'argot des bagnes,
ou bébé pour ami, toc-toc pour toqué ou par quelques côtés, avec les langues des Océa-
fric-frac pour effraction), c'est simplement niens, des Américains ou des Nègres, ne suf-
par dérision « ou par besoin de tout rape- fisent pas à justifier le rapprochement pré-
tisser que les familiers du crime parlent cédent. »
ainsi, à l'instar de nos enfants et nullement Mais cela nettement dit, il n'en demeure
des Néo-Calédoniens ». Et leur langage — pas moins que du point de vue du caractère
dont les emprunts nombreux aux langues « professionnel » ou « associationnel », et du
étrangères sont « le signe manifeste d'un cos- point de vue de la psychologie des malfai-
mopolitisme sans patrie » — ce langage où teurs, on peut souscrire à cette vue de Lom-
abondent les calembours cyniques, les « hi- broso que, si la plupart des métiers ou des
deux traits d'esprit » 2 et les « images salis- professions ont leur langage propre et con-
santes qui annualisent l'homme », est bien ventionnel, leur argot 3 , « avec quelle force
1
Voir, de Gabriel T A R D E , La criminalité comparée, sions obscènes « faire u n aller et retour sur le filet », « se faire
Paris 1886, pp. 42 et suiv,, et Philosophie pénale, 4" éd., Paris téléphoner dans le ventre «, « se faire brouter la tige » (et
1905, pp. 235 et suiv., renvoyant n o t a m m e n t à J o h n L U B - t a n t d'autres) pullulent, de même que les expressions ordu-
BOCK, Origines de la civilisation, p . 910. rières : « chier dans la colle », « fermer son claque-merde »,
« péter de la chatte », ou « bitaucul » pour désigner u n nabot.
* Cette tendance est en effet générale et profonde, et se Même mourir guillotiné, c'est « baiser la veuve au clair de
manifeste dans tous les domaines, de la naissance, de la mort, lune ».
de l'amour, de la vie et de la religion. En 1830, u n pistolet
était u n « crucifix à ressort » ; communier (recevoir l'hostie), » Dans leur Dictionnaire de l'argot moderne, G. SANDRY
c'est « avaler le sapeur », ou le • luron », ou le « gaspard » ; et M. CARRÈRE donnent n o t a m m e n t aussi, en appendices,
la maquerelle (Madame, Maman, Macsa ou la Macsé) est pp. 199 à 238, l'argot des boursiers, l'argot des clochards,
« l'abbesse », comme le proxénète qui tient une maison de l'argot des coureurs cyclistes, l'argot des courses, l'argot des
tolérance (Monsieur, Papa) est « le sacristain ». E t r e enceinte, drogués et des trafiquants de drogue, l'argot des forains
c'est « avoir u n guignol (ou u n polichinelle ou un pantin) (« gens du voyage », haltérophiles, lutteurs), l'argot • m a -
dans le tiroir », • s'être fait enfler le mou » ou » gonfler le nouche » des romanichels, et l'argot des joueurs, des cercles
ballon » (à côté de fines expressions comme « gâter la taille » et des tripots. Le lexique contient aussi de nombreuses
ou « m e t t r e dans l'embarras ») ; faire une fausse couche, expressions de l'argot des bouchers ou « louchébem » fondé
• casser son œuf », se faire avorter, « faire dégringoler le sur l'anagramme, nous l'avons vu. Dans une chronique du
p a q u e t », et accoucher, • pisser sa côtelette » ; une accouchée Figaro (9 juillet 1959, « L'étape, c'est de la briquette »... ou le
était du t e m p s de B r u a n t • une largue en vidange » ; avoir glossaire du technicien-cycliste), J . - J . GAUTHIER a relevé avec
ses règles, c'est « repeindre sa grille en rouge ». Les expres- u n plaisir non dissimulé l'argot savoureux de la course
LA V A L E U R PSYCHOLOGIQUE E T J U D I C I A I R E D E L'ARGOT 31

doivent donc se sentir poussés à formuler et Talbot : « Votre très affectionné chef de
leurs idées dans un langage spécial, des indi- bande, Talbot. J'ai toujours été un galant
vidus qui ont des habitudes, des instincts si homme et j'ai déjà fait vingt ans de galères. »
différents des autres, et qui ont tant de monde Cette mentalité des criminels fait comprendre
à craindre, tant de monde à tromper ! Ajoutez « comment avec une imprévoyance inconce-
que cette engeance se réunit toujours dans les vable, ils viennent à parler de leurs méfaits
mêmes centres, galères, lupanars, tavernes, et avant et après leur accomplissement, et four-
n'a de relations qu'avec ceux qui manifestent nissent, de la sorte, à la justice, l'arme la plus
des tendances analogues aux siennes ; qu'avec sûre pour les saisir et les condamner » x.
ces derniers, elle fraternise avec une impré- Mais ils fournissent par là aussi à l'obser-
voyance et une facilité extraordinaires, trou- vateur, au psychologue, au sociologue et au
vant dans l'argot, comme l'a si bien établi criminologue en général, un des moyens les
Vidocq, un moyen de reconnaissance, un mot meilleurs de les connaître. Ils lui découvrent,
d'ordre. Si ces brigands n'avaient pas l'argot, involontairement, les mouvements de leur
le besoin de s'épancher bruyamment, qui est âme obscure. Des criminels dont la chronique
un de leurs caractères, les exposerait trop a retenu les noms, Mottino et Rougel, mirent
vite, soit aux investigations de la police, soit leurs méfaits en vers barbares, et le « poète »
à la défiance des honnêtes gens qu'ils ex- Clément écrivit sa propre « chanson de
ploitent. » geste », truffée d'argot. Lemaire, Marsilly,
Ce qui est vrai aussi, c'est que l'argot — et Vidocq, Winter, de Cosimi, Mme Lafarge,
les écrits ou poèmes en argot, si fréquents — l'empoisonneuse, et Collet, le célèbre escroc,
nous éclairent très bien sur les sentiments, les nous ont laissé leurs mémoires. Lacenaire, in-
passions, les amours, haines et rancunes des verti, déserteur, voleur et assassin, avait la
criminels. On sait quelle est la vanité de ceux- prétention d'être écrivain et poète. Pendant
ci, leur besoin de se faire valoir et de plas- sa dernière détention, il rédigea des Mémoi-
tronner. Lombroso en a donné de nombreux res, révélations et poèmes (parus en 1836),
exemples dans son ouvrage sur L'Homme cri- où il exhale sa haine contre la société, et
minel, ainsi que dans son Atlas et ses Palimp- donne cours à son cynisme dans des pièces
sestes des prisons. « Au début — a écrit l'an- argotiques du genre de celle intitulée : « Dans
cien forçat Vidocq — les criminels cherchent la lunette » (sous la guillotine), et dédiée « à
à atténuer leur crime ; une fois qu'ils ont la pègre » : « Pègres traqueurs, qui voulez
avancé dans cette voie funeste, ils s'en font tous du fade — Prêtez l'esgourde à mon dur
une gloire. » Et encore : « Dans la société, on boniment — Vous commencez par tirer en
redoute l'infamie ; dans une masse de con- valade — Puis au grand truc vous marchez
damnés, on ne rougit que d'une chose, c'est de en taffant » (Vous commencez par voler dans
n'être pas infâme ; le plus grand éloge qu'on les poches — puis à l'assassinat vous marchez
puisse faire de l'un d'eux consiste à dire : avec crainte)... « On vous roussine — Et puis
c'est une escarpe (un assassin). » L'empoison- la tine —- Vient remoucher la butte en rigo-
neuse Buscemi signait :« Ta Lucrèce Borgia », lant » (On vous dénonce — et puis le peuple
cycliste, dans sa chronique du Tour de France : « Il avait dix même, comme d'autres professions, a son jargon ou son
minutes dans l'œil » (de retard), • les coureurs fument la argot. Dans ses Réflexions sur la guillotine, Albert CAMUS,
pipe >, « il a les cannes u n peu faiblardes », • il a les plumes é v o q u a n t « ces fonctionnaires qui appellent la guillotine la
mouillées », ou au contraire «il n'a pas couru à l'eau minérale », bécane, le condamné le client ou le colis », a rappelé cette
« ça castagne », « comme il balaie la route • ; • il commence à phrase d'un prêtre a y a n t assisté près de trente condamnés
se charger », « il est carbonisé, ton type » ; « ils sont à q u a t r e à mort, et qui écrit : • L'argot des justiciers ne le cède en rien
dans u n mouchoir de cinq fécondes » : « Dites-moi, ce n'est en cynisme et en vulgarité à celui des délinquants. » A. K O E S -
pas beau ? » demande le sévère Gauthier, qui ajoute : « T o u t TLER et A. CAMUS, Réflexions sur la peine capitale, Paris,
style technique, nous expliquait à la Sorbonne notre bien- Calmann-Lévy, 1957, p . 144.
aimé maître Fernand Brunot, possède une vigueur propre à
désespérer l'écrivain ». On peut ajouter que la police elle- 1
Voir LOMBROSO, L'Homme criminel, vol. I, p p . 376 et suiv.
32 L'ARGOT

— vient regarder la guillotine en riant) 1 . On nières donnaient un tableau intéressant de


pourrait citer ainsi de nombreux documents l'argot des malfaiteurs 3 . Ces sources sont
argotiques, en distinguant toutefois avec soin d'autant plus instructives qu'elles sont plus
ce qui est authentique et a l'accent de la vie sincères, plus près de leur origine, et non
et de la vérité, et ce qui est « littérature » et touchées par le désir de lucre ou de vanité.
sonne plus ou moins faux, et ne peut préten- D'où l'intérêt des notes émanant du monde
dre au caractère d'un véritable document même des délinquants, tels le Manuel du
nous renseignant exactement sur les modes parfait voleur écrit à la prison de Mazas par
de sentir, les manières de penser et de réagir Cayro, condamné à dix ans de travaux forcés,
devant la misère et la société, le vice ou et donné en 1889 à Goron, l'ancien chef de la
l'amour, la justice, la prison et la mort, des Sûreté, le Mémoire sur la traite des blanches
gisquettes, des frangines et des gonzes — que fit parvenir à ce dernier le relégué Bou-
graine des fortifs ou affranchis du milieu — connard, ou encore L'histoire d'un condamné
des pègres, grinches et truands 2 . à mort d'Emile Abadie, dit Kosiki du Trône
Il est dès lors fort instructif, du point de (de la place du Trône), dont Félicien Champ-
vue de la connaissance du monde et de l'esprit saur a publié dans le Figaro du 18 septembre
des criminels, de dresser une sorte de « dic- 1879, « quelques extraits qui firent sensation
tionnaire » ou « glossaire » de l'argot du à l'époque » 4 .
milieu. On l'a fait plus d'une fois. Il n'y a Nous citerons surtout ici ce Dictionnaire
pas longtemps, la Revue suisse de l'impri- manuscrit d'argot conservé à la bibliothèque
merie, dans le compte rendu d'une publica- municipale de Lyon, écrit en prison par
tion sur « le français moderne », reproduisait l'apache-assassin, souteneur de profession,
une liste de mots d'argot que Me Maurice Nouguier, exécuté en 1900, auquel se réfère
Garçon avait recueillis, en 1946, à la prison le D r Jean Lacassagne, l'un des meilleurs
de Fresnes. En 1950 a paru une enquête de connaisseurs du sujet, l'auteur, avec Pierre
Jacques Delarue, intitulée Voyage au pays Devaux, de L'argot du « milieu » 5 . Ayant
d'argot, en trois parties, dont les deux der- toujours fréquenté la basse pègre, mais intel-
1
Voir R. D U P L A N T I E H , Un humaniste hors série : s'oftre coquette, — P e n d a n t que la foule autour d'eux —
L'assassin Lacenaire, Revue de criminologie et de police Regarde, frissonnante et pâle, — Dans u n accouplement
technique, 1952, N» 2, p . 21 et N° 3, p . 15. LOMBROSO, hideux — L'homme cracher son dernier râle... », avec ses
dans L'Homme criminel, tome I, chap. X I I , L i t t é r a t u r e des refrains en quatrain : « Car ses a m a n t s , claquant du bec —
criminels, p p . 524 à 528, cite aussi divers poèmes ou certaines Tués dès la première épreuve — Ne couchent qu'une fois
strophes de Lacenaire. Un condamné à perpétuité pour avec — La Veuve ». Cette chanson est citée par CHAUTARD,
cambriolages et tentatives de meurtre sur des agents et des dans sa Vie étrange de l'argot, p . 678. Elle est le modèle même
passants, nommé Dubois, qui lui aussi prétendait être poète, de la fausse « littérature » romantique faite sur les criminels.
d o n n a , en 1893, l'autorisation à u n journal du m a t i n , de
publier une de ses poésies : Les barbes (souteneurs) du * Figaro Littéraire, Paris, n°" des 5 et 12 août 1950.
Sébasto. Nous reproduisons, en Annexe à cette étude, p . 51,
la « complainte fameuse de Clément » communiquée par ' Abadie, criminel m a r q u a n t du quartier du Trône, fut
Maxime du Camp à Enrico Ferri et citée par Lombroso, condamné à m o r t en 1879 pour avoir tué une commerçante
soit la Chanson des pègres écrite, dit-on, à la prison de Ma- a Montreuil-sous-Bois, et sa peine fut commuée deux mois
zas, en 1878, par Clément, qui se serait inspiré d'une vieille plus tard. Caractéristique de son « factum », pour la connais-
Chanson de grinches écrite par Abadie sur les murs de la sance de sa psychologie, est le texte : Vn rêve où le « pauvre
Grande-Roquette, et publiée en 1855 ; cf. CHAUTARD, prisonnier » voit sa mère étendue sur son lit de m o r t ;
Goualanles de La Villelle et d'ailleurs (Ed. M. Seheur, Paris, au-dessus, la cour d'assises qui le condamne à mort, l'écha-
1929), p . 143. faud dressé au pied du lit, une banderole bordée de noir
avec l'inscription : Un membre de votre famille est mort sur
* Voir par ex., dans le volume cité à la note précédente : l'èchnfaud, vous êtes bannie de la société. « A ces mots — écrit
Le guet des veilleurs ou les t r u a n d s en 1480, la Chanson de Abadie — la pauvre femme se m e t sur son séant pour bénir
la Courtille (1875), Le Fiche (1882) et Plaintes du souteneur ses enfants, pardonne à celui qui va mourir ; l'on entend u n
(1889), Su Trade (1894), Au Rochechouart (1892), A la bruit sourd : la tête de son fils vient de tomber. » Texte et
P ' t i t e (Roquette, 1906), A l'Hosteau (1906), A la Santoche encadrement reproduits en fac-similé par CHAUTARD, La vie
(1907), Raccourci (Fresnes, 1900), ainsi que les romances : étrange de l'argot, p p . 466 et s.
Môme Poulot de la Villette (1892), Fleur de crime (1894).
Nous reproduisons certaines de ces chansons, à titre docu- • Op. cit., Paris, 1948, 14» mille, éd. revue et augmentée
mentaire, dans l'Annexe à la fin de l'étude, et nous ren- 1952, p . X V I I I , et dictionnaire. Le D> Lacassagne, fils du
voyons aussi à la série des Chansons si connues d'Aristide prof. A. LACASSAGNE, le chef de l'école médico-légale lyon-
B R U A N T au Chat Noir. Rappelons encore la chanson sur la naise, a eu non seulement à sa disposition le riche matériel,
guillotine : La Veuve, chantée par Jules J O U Y au même les notes, les fiches en vue d'un répertoire argotique, les
c a b a r e t et dédiée à Octave Mirbeau ; elle fut célèbre à pièces recueillies avec le prof. E d . LOCARD, depuis directeur
l'époque : • Voici venir son prétendu — Sous le porche de la du Laboratoire d e police technique de Lyon. De par sa pro-
R o q u e t t e , — Appelant le mâle a t t e n d u — La Veuve, à lui fession (spécialiste des maladies vénériennes), il a eu cons-
24. Panoplie de travail, plumes, durs, clous
et caroubles.
25. Bracelets, chapelet, ficelles, poucettes
et cadènes.
26. Plan pour la belle (évasion).
27. Calés, romanis ou manouches.
28. Une cloche ou pilon.
LA V A L E U R PSYCHOLOGIQUE E T J U D I C I A I R E D E L'ARGOT 33

ligent et instruit, et ayant eu le temps de la lement à créer, ici comme ailleurs, mais bien
réflexion « dans la solitude d'une longue plus qu'ailleurs, un « argot corporatif ». Il est
détention », Nouguier nous renseigne pour instructif de le connaître, de même que les
son temps comme Vidocq a pu le faire pour « codes chiffrés » des malfaiteurs 3 , les ins-
le sien 1 . criptions que, dans la solitude, la rage, la
De tels documents doivent intéresser poli- jalousie ou le désespoir de leur séjour à la
ciers, magistrats, avocats, criminalistes, direc- prison ou à l'hôpital •—• que ce soit à la San-
teurs d'établissements pénitentiaires et de toche, à la P'tite (Roquette), à Saint-Lago41
services sociaux : ils ne sauraient détourner ou partout ailleurs — ils laissent en témoi-
l'oreille dé cette langue originale, drue et gnage sur la paroi de leur cellule 5 , comme il
colorée, qui mieux qu'une autre, même lors- est instructif et nécessaire de connaître aussi
qu'elle voudrait être « secrète » ou « cryp- leur écriture, leurs tatouages et leurs signes
tique », fait mentir l'adage selon lequel la hiéroglyphiques — Zink, en allemand — pour
parole a été donnée à l'homme pour déguiser désigner le vol, la direction à suivre, la pré-
sa pensée. Dans ce monde spécial, plus qu'en sence d'un chien, le risque de la prison, ou
aucun autre, le style c'est l'homme. L'esprit pour peindre le mendiant, le joueur qui triche
de classe, le besoin de se servir — au début ou l'escroc, la prostituée, le brigand, le revol-
— d'un langage qui ne soit pas à la portée ver ou le poison, le procureur, le juge, le gar-
de tous, l'imitation 2 , contribuent tout naturel- dien-chef, ou l'évasion 6 .
t a m m e n t l'occasion d'une information sûre et précise, soit CHAUTARD, op. cit., p p . 538 et s. Des détenues célèbres, des
dans le service des vénériens à l'Hôpital de l'Antiquaille — • pistolières de marque » (nourries à leurs frais, à la pistole,
le château dans le langage du milieu, car dans l'ancien argot dans le quartier p a y a n t ) , y ont séjourné, n o t a m m e n t
hoslo signifiait aussi bien hôpital que prison ou hôtel, et M m e Biard, femme du peintre, prise en flagrant délit d'adul-
l'hospice des gueux était à la fois hôpital et prison — soit tère avec Victor Hugo qui venait d'être n o m m é pair de
dans le service policier des filles soumises, soit à la prison. France, Louise Michel, la femme mGras, la première vitrio-
Il a pu écrire, /oc. cil., p . X X I : « Nous avons trouvé dans leuse,en 1876, Thérèse H u m b e r t , M " Steinheil, M m "Caillaux,
les prisons et les maisons closes, auprès des criminels, des M m " Bompard (appelée Bonpétard par le peuple), l'espionne
souteneurs et des filles, des collaborateurs souvent intelli- Mata Hari, etc. Sur les principaux de ces procès, voir la
gents, parfois instruits ; nous leur devons des remerciements. très intéressante Histoire de la Justice française sous la
Tous les mots dans notre dictionnaire sont bien vivants, et Illme République, de M" Maurice GARÇON, de l'Académie
jamais nous n'avons enregistré un terme sans nous être livrés française (2 volumes, Arthème F a y a r d , Paris, 1957), et
au préalable à plusieurs recoupements sur son identité. • spécialement le volume I I , Les grandes affaires.
Ce sont les sources principales d'où nous avons tiré notre
propre Tableau méthodique de Vargoi criminel, à côté, n a t u - * Des inscriptions de ce genre, relevées sur les murs de
rellement, des récents ouvrages de G. SANDRY et du com- Saint-Lazare et rapportées par CHAUTARD (pp. 553 et s.)
missaire CARRÈRE, ainsi que du rapidement célèbre Petit n'éclairent-elles pas, mieux que t o u t e longue analyse, la
Simonin illustré, d o n t les exemples (et par contraste les psychologie ordinaire des malheureuses femmes détenues :
illustrations), sont bien savoureux. (On en trouvera u n • Titine-les-beaux-yeux du Sébasto M (aime) Zizi des Halles
certain nombre dans notre Annexe.) Sa • sélection s'opère P.L.V. (pour la vie). M.A.V. (mort a u x vaches) et A.T. »
sur une période d'audition de quarante-cinq années », (aux tantes : ici, policiers de t o u t e espèce). — > A la chau-
comme le relève l'Avant-propos. dière les t a n t e s » — « On les pendra par les couilles » —
« Mort à la police ». — « Mélie fait 6 mois pour vol de p a n t e .
1 Vive la liberté. 3 ans etm ela fuite. M.A.T. • — « Mélodie
Le D ' Locard nous a signalé aussi u n dictionnaire d'argot (Mélie) des 2 Moulins ( 1 3 arrondissement) aime sa petite
manuscrit, qui doit être le même. femme Berthe pour la vie, s'et pour elle que je suis là.
Courage et du sang, on en sortira du tombeau des tentes
• T A R D E a souvent souligné le rôle extraordinaire de pour entrer dans le t a b e r n a q u e des voleurs. M.A.V. » —
l'imitation — et de la contre-imitation — dans l'évolution « Du courage, les amie et du sang dans les veines, car on
historique, sociale, économique, législative et juridique, en sortira de cette triste celule, car on nous fait souffrir ici
dans la morale et les arts, etc. Voir n o t aem m e n t son ouvrage cette année, soyez brave, car on avance à rien si pour rien
fondamental Les lois de /'Imitation, 5 éd., Paris, Alcan, du t o u t on vous fou en cellule. Alors soyez correcte avec
1907, ainsi que sa Philosophie pénale, 4 e éd., chap. VI, les sœurs vous vous entrouverai mieux. »
vol. I I , p . 323, en ce qui concerne le p e n c h a n t à l'imitation,
ses formes, sa force et son influence sur la criminalité. * A ce sujet, cf. le chap. X I de LOMBROSO, dans L'Homme
* A ce titre, nous avons publié le Code chiffré (frappé) des criminel, I, p p . 501 et suiv. Dans le langage « dessiné » des
prisons de femmes, dans la Revue internat, de criminal, et prisons italiennes de son temps, la prostituée est figurée par
de pol. lechn., 1951, n° 4, p . 308. une souris, ou une savate ; l'escroc, par une carte à jouer ; le
brigand, par une ceinture avec u n poignard ; le poison par u n
4 serpent, et le revolver par une souricière ; le procureur, par u n
Saint-Lazare, Sainl-Lague, Saint-Lago, ancienne lépro-
serie puis hôpital, dans une modeste chambre duquel drapeau tricolore ; le juge, par un scorpion ; le geôlier, par une
saint Vincent de Paul m o u r u t en 1660, est devenu, depuis tête barbue ; l'évasion par u n oiseau ou u n cheval, la liberté
1850, prison de femmes. Voir, sur les détenues et leur vie, par u n coq.
CHAPITRE VI

LA VULGARISATION DE L'ARGOT, ÉTAT ACTUEL.ET CONCLUSION

C'est dans ce sens qu'on peut aujourd'hui lenient en fuite, comme les hommes qui les
souscrire à ce qu'écrivait, à la fin du siècle prononcent. » L'opinion de Richepin était
dernier, le père de l'anthropologie criminelle, analogue. Pour l'auteur de la Chanson des
mais sans généraliser un peu naïvement, et Gueux2, « organisme vivant, en perpétuelle
à condition de ne voir dans l'argot qu'un décomposition et recomposition, l'argot est
renseignement (un rancart ou un condé, essentiellement instable. C'est du vif-argent.
dirons-nous pour user de ce que Simonin Il passe, court, roule, coule... flotte, flue, file,
appelle spirituellement le basic-jars), une fuit, échappe à la notation. L'instantané qu'on
vérité d'expérience commune sans aucun en prend aujourd'hui n'est plus ressemblant
doute précieuse, mais non la vérité absolue demain. » Ces appréciations semblent non
d'une sorte de credo scientifique. C'est déjà sans raison « singulièrement exagérées » à
beaucoup que de pouvoir entendre et- être ceux qui vraiment approfondissent le sujet.
entendu, de pouvoir connaître cet « ensemble Sans doute « les mots d'argot meurent plus
de mots quotidiennement employés par les vite que ceux du langage ordinaire » ; « lan-
gens des classes dangereuses », et par là de gue parlée, il n'a pas l'appui des documents
les comprendre. écrits » ; il faut ajouter à ces raisons « le
Certes, on ne peut plus tout à fait prétendre goût du nouveau, élément inhérent à la
de l'argot, comme du temps de l'auteur psychologie du milieu ». Mais pourtant com-
des Misérables x : « Etant l'idiome de la cor- bien de mots, « enfants trouvés du langage »,
ruption, il se corrompt lui-même. En outre, ont été adoptés non seulement d'abord par la
comme il cherche toujours à se dérober, sitôt langue populaire, mais ensuite par la langue
qu'il se sent compris, il se transforme, il va générale ! Il existe « un courant constant qui
se décomposant et se recomposant sans cesse. va de l'argot au français académique, en pas-
Cartouche parlerait hébreu pour Lacenaire ; sant par le langage populaire ou familier »,
tous les mots de cette langue sont perpétuel- un apport « qui vient sans cesse enrichir notre
1
Dans son i m p o r t a n t ouvrage, très documenté, sur Le décrit les sociétés de malfaiteurs, il a dû puiser ses renseigne-
crime et la peine dans l'œuvre de Victor Hugo (Presses Univer- ments dans des ouvrages antérieurs. (Les foules des t r u a n d s
sitaires de France, Paris, 1956, 424 p.), P . SAVEY-CASARD de Notre-Dame de Paris ont été certainement décrites a
nous renseigne p e r t i n e m m e n t sur les sources de V. Hugo, et l'aide des livres de Sauvai sur l'Histoire de la Ville de Paris,
sa conception du monde criminel, de ses mœurs, de sa langue. 1724, tome I, et de Mercier, Tableau de Paris, 1782.) Eugène
P o u r lui, dit l'auteur, les sociétés de criminels • s'entourent du Sue et Vidocq lui ont aussi fourni des renseignements.
secret et de l'ombre pour se garder de la Société officielle. Si Victor Hugo a été en contact personnel avec l'ancien bagnard,
elles agissent, c'est de préférence la nuit. Si elles ont u n devenu chef de la police ; dès 1829 il lui avait e m p r u n t é
langage, c'est u n idiome mystérieux, l'argot, dont notre poète certains détails et certaines scènes pour Le dernier jour d'un
se v a n t e d'avoir été l'un des premiers à saisir la portée et le condamné, et son influence se retrouve aussi dans Les Misé-
pittoresque. » {Le dernier jour d'un condamné, V, p. 631, et rables. Cf. à ce sujet, G. CHARLEB, Comment fut écrit le dernier
Les Misérables, IV, 7.) Voir, avec les références à l'appui jour d'un condamné, 1915 ; R. MESSAC, Le détective Novel,
(pp. 180 à 185), la conception que se fait Hugo des • trois p. 287 ; J . SAVANT, La vie fabuleuse et authentique de Vidocq,
groupes très différents » qu'il distingue dans les bas-fonds ainsi que Vidocq et Victor Hugo, dans la Revue du Commissaire
(mendiants et vagabonds, voleurs et escrocs, escarpes et assas- de Police, décembre 1951, p . 27.
sins). On p e u t a d m e t t r e que dans cette description des
repris de justice, Hugo « a maîtrisé son imagination et serré ' Quant à Richepin, on connaît son admiration pour les
de près les réalités ». Une partie de sa documentation lui a été révoltés, son mépris pour les conventions sociales, son goût
fournie par des enquêtes personnelles; il a assisté au ferrement pour les audaces verbales, la crudité et la santé populaire du
des forçats en 1827 et 1828 ; plus tard, il a parcouru les bagnes, langage. Il fut marin et débardeur a v a n t d'être poète, et
visité diverses prisons, et nous savons expressément qu'il connut d'ailleurs la prison, puisque la Chanson des Gueux lui
s'est entretenu avec certains condamnés. « Son enquête per- valut, à sa parution en 1876, une condamnation à cinq mois
sonnelle n ' a pu toutefois le mener bien loin. • Lorsqu'il a d'emprisonnement et 500 fr. d'amende.
VULGARISATION D E L'ARGOT, ÉTAT ACTUEL E T CONCLUSION 35

langue » et réalise ce que Rigaud appelait temps des gueux, à n'être compris que d'un
« l'influence du voyou sur l'idiome natio- certain nombre d'initiés », aux dires mêmes
nal » 1 . Sait-on assez que « trente pour cent de ceux qui sont le mieux placés pour juger,
des locutions françaises, dès le XV e siècle et et comme d'ailleurs la constatation en devient
non moins de nos jours, ont une origine argo- chaque jour plus évidente. Car l'argot ne se
tique — bien souvent inconnue de ceux qui cache ou ne se dérobe plus, mais il s'affiche
les emploient ?... Comme Monsieur Jourdain plutôt avec complaisance, il s'imprime, et
faisait de la prose sans le savoir, il n'est guère l'on affecte de le parler, non plus seulement
d'auteurs dont le vocabulaire ne soit fleuri « dans le milieu », mais jusque « dans le
d'argot oublié, mais vivant » 2 . monde ». Nous savons bien aujourd'hui que
Ce développement, cette généralisation ou tous les criminels ne parlent pas argot, et que
« vulgarisation » de l'argot n'a fait qu'aller tous ceux qui parlent argot ne sont pas
croissant. Du temps de Villon, en 1457, les des criminels. Nous savons qu'une certaine
malfaiteurs faisaient usage (à notre connais- « bonne société » même — en argot, le gratin
sance) d'environ 120 termes argotiques ; ils — s'amuse ou se targue d'user de l'argot par
sont 152 en 1596 dans la Vie généreuse et en une sorte de snobisme, de « fanfaronnade du
1598 dans les Serées (soirées) de Guillaume vice », pour paraître « affranchie » — alors
Bouchet, imprimeur poitevin ; 232 dans le qu'à l'opposé la tendance actuelle des indi-
Jargon de l'argot réformé en 1634, 500 dans vidus vivant « en marge de la société » est
le Vice puni ou Cartouche, en 1725, 1600 chez de passer le plus possible inaperçus, de ne pas
Vidocq en 1830, et plus de 4200 chez Chau- se faire remarquer de la police, ni par leur
tard en 1931. Cette progression justifie sans vêtement ni par leur langage, et encore moins
doute ce qu'écrivait Francisque Michel dans par une « signature » comme le tatouage 4 :
l'Introduction à ses Etudes de philologie « Ils ne doivent pas attirer l'attention sur eux
comparée sur l'argot, en 1856 : « Aux progrès par le port d'une casquette à trois ponts ;
qu'il fait dans la bouche du peuple et même plus de foulard rouge et de larges pantalons
parmi les gens du monde, je ne désespère pas à la Bruant » 5 . L'usage niveleur a tendance
qu'un jour il n'arrive à remplacer le français à oublier qu'il y a un « bon usage » et un qui
qu'on oublie de plus en plus » 3 . ne l'est pas ; on trouve plaisant de confondre
D'autre part, l'argot a cessé d'être un lan- celui « de la Cour » et celui de la « Cour des
gage secret, hermétique, « destiné, comme au Miracles » 6 .

1
LACASSAGNE, op. cit. p . X X et XXI. casser le morceau, sont « t r o p pittoresques pour ne p a s
entrer dans la langue ordinaire » en a t t e n d a n t d'entrer dans
* Voir la chronique de Maurice R A T , Traduit de l'argot, le dictionnaire. Dans une nouvelle chronique, intitulée
dans le Figaro littéraire du 7 septembre 1957 : « De Villon, Argot, eaux vives du langage, Maurice R a t a repris ce
Marot et Rabelais, à Balzac et Hugo, en passant par Mathurin thème, à propos de la parution de « l'amusant dictionnaire »
Régnier, Molière, La Fontaine, Saint-Simon (oui, Saint-Simon de Langue verte d'Auguste L E B R E T O N , illustré de « noirs
lui-même), la langue de nos plus grands écrivains doit à desseins » de Piem (édité aux Presses de La Cité, Paris, 1960).
l'argot ses pluse r riches saveurs. » One nouvelle de presse La source des termes argotiques passés dans la langue est ici
annonçait, le 1 novembre 1957 : « L'argot a m a r q u é des donnée comme moins abondante, ce qui est certainement plus
points à l'Académie qui, prise d'un beau zèle, a introduit, exact : « Le nombre d'expressions et de termes argotiques
dans son Dictionnaire, comme m o t d'usage le substantif caïd qu'accréditèrent peu à peu, et depuis des siècles, chez nous
dans son extension truculente : « Chef dans un certain milieu». la langue parlée et la langue écrite, est très considérable,
Exemple : • On le considérait comme le caïd de la bande ». qu'il atteigne, comme le disent certains lexicologues, huit
La cagna : • abri rudimentaire en argot militaire » a obtenu pour cent des vocables français ou, selon d'autres, treize ou
également le • dignus est intrare », ainsi que le m o t cagne : quatorze pour cent ». (Le Figaro littéraire, 16 juillet 1960).
classe préparatoire à Normale supérieure dans l'argot des
étudiants. D'où il suit que cagneux, adjectif et adjectif pris * Cité par CHAUTARD, La vie étrange de l'argot, p . 7.
substantivement, a désormais les significations « qui a les
genoux tournés en dedans et les jambes écartées » et « étu- * Albert SIMONIN l'a noté t o u t à fait justement dans le
diant en cagne », la seconde n ' e n t r a î n a n t pas nécessairement Petit Simonin illustré, à propos de la bouzille ou du tatouage,
la première. » LACASSAGNE donne pour exemples de cette p. 59. Nous y reviendrons dans notre étude du tatouage.
assimilation les mots cambrioleur, camelot, escarpe, gouape,
pègre, ligoter, baluchon, bouffarde, se balader, camoufler, ' LACASSAGNE, p . X X V I I I et X I X .
roupiller, frangin. Q u a n t à Maurice R A T , il fait ses délices * Dans l'avant-propos de leur Dictionnaire de l'Argot mo-
d'accroche-cceur et bernique, et pense que les expressions : derne, SANDRY et CARRÈRE relèvent aussi que • l'argot, qui
charrier dans les bégonias, donner la couleur, manger ou
semblait être le privilège exclusif de ce qu'on p o u r r a i t
36 L'ARGOT

La littérature aussi s'est emparée de cette du tout dans le sens d'une langue secrète,
veine. Si elle est restée modeste, vagabonde mais d'une langue pittoresque. Il passe du
et traînant sur les routes avec Ceux du domaine caché au domaine public. Il se soucie
Trimard, le truculent livre de Marc Stéphane, plus de peindre, de désigner de manière
qui fut candidat au Prix Goncourt, elle est curieuse, frappante ou canaille, que de dissi-
entrée à l'Académie Goncourt avec Francis muler. Il « se déboutonne » et souvent « galé-
Carco, à l'Académie française avec Jean jade ». Il est plus souvent frère de Panurge
Richepin, et l'on peut entrevoir jusqu'où elle que de Guy Tabarie et de Colin Cayeulx, le
ira avec un René Fallet, par exemple. Est-il pendu du gibet de Montfaucon, et nous allons
besoin de rappeler combien le livre, le plutôt le chercher dans la bouche de Jésus-
cinéma, le théâtre se sont engoués de cette la-Caille que dans celle de Lacenaire.
mode et l'ont répandue, l'ont fait entrer dans L'auteur même de Jésus-la-Caille en con-
le domaine public, ont exploité ce « filon », vient, prenant l'exemple « de certains fauves
depuis les fameux Touchez pas au grisbi, ou qui, pour ne point effaroucher leur proie, se
Du riffifi chez les hommes — bientôt suivi du confondent par la couleur de leur pelage avec
Riffifi chez les femmes — jusqu'au Pain des le sol » : il nous conduirait « à ces cas si fré-
Jules créé, en novembre 1958, au Théâtre quents aujourd'hui de gentlemen fort peu
des Arts ? Et l'on ne voit pas du tout, dans loquaces dont on s'explique mal le métier
ce domaine, que « le cave se rebiffe », pour dans Paris, et dont le sobre vocabulaire finit
reprendre un des récents titres de la « Série parfois par vous frapper à force de correc-
Noire ». Bien au contraire. On a été jusqu'à tion ». Cependant, ajoute-t-il, « n'exagérons
créer un « Prix du Mitan » (Milieu) — sous pas : Si effacés qu'ils soient et attentifs à ne
forme d'un « panier à salade » plus ou moins se point trahir, ces Messieurs gardent un goût
en or — destiné à couronner une chanson secret pour le langage qu'employaient leurs
évoquant « le milieu, ses hommes et ses lois » \ aînés. Tant pis s'il n'offre plus la sécurité de
Enfin et surtout, nous n'oublions pas qu'il naguère ! Son charme vaut que l'on coure
y a toute une part d'argot qui n'a aucun rap- encore le risque de le parler, ne serait-ce que
port avec la vie et la mentalité criminelles, pour échapper certains soirs à la monotonie
mais qui est toute baignée de cette tendresse d'une vie médiocre ou se procurer à bon
et de cette poésie populaire qui nous émeu- compte l'illusion de vivre en marge de la
vent dans Rictus 2 . On peut constater, par des société... Qu'on en convienne ou non, les sou-
dizaines d'exemples que nous avons donnés, teneurs, les criminels, les filles publiques des
que, de nos jours, l'argot ne se développe pas basses classes ne pourront jamais renoncer à

appeler les classes dangereuses, s'est introduit insensiblement vivante... » était, jusqu'à la guerre, ignorée des lettrés. Ils
dans toutes les couches de la société, et que certaines clas- croyaient à l'argot romantique de Hugo, de Balzac, de
ses, dites aisées, ne rougissent pas aujourd'hui d'employer Richepin, de Vidocq... Sainéan, dans son Langage parisien
certains mots, certaines épithètes pour obéir à la mode du du XIX' siècle, a montré que la disparition des bagnes de
jour ". Brest et de Toulon, coïncidant avec l'invention et le dévelop-
1 pement des chemins de fer, fit disparaître la langue secrète
Le prix doit avoir été décerné pour la première fois le des malfaiteurs, dont se servit encore Richepin, bon norma-
80 octobre 1958, à Paris. lien, pour sa Chanson des Gueux!... » Rictus revient sur ce
1 sujet dans une lettre ultérieure du 27 octobre 1924 : « ...J'ai
RICTUS s'est très bien et très clairement exprimé lui-
même là-dessus, comme l'ont dernièrement montré les relu la page de T... qui me concerne, et tout ce qu'il dit sur
« Lettres intimes », textes inédits présentés par Albert Du- Henri Bauche, le langage populaire et l'argot. Ce n'est pas
BEUX dans le Figaro Littéraire du 8 novembre 1958. En date bien dangereux. C'est incompréhensif... Mon Dieu, mon
du 3 mars 1924, Rictus lui écrivait notamment dans un post- ambition, après tout (surtout dans Le cœur populaire), n'a été
scriptum : • Le livre d'Henri Bauche, Le tangage populaire, que de faire parler mes divers personnages comme des
concernant la langue populaire parisienne parlée, qui, surtout protagonistes de drames ou de comédies. Je n'ai fait que de
depuis la guerre, devient de plus en plus une langue nationale : les • entendre ». Allais-je employer la langue de Racine ou
« la seule langue vivante » déclare Lazare Sainéan, un autre d'Anatole France pour faire parler mes t monte-en-1'air » ou
linguiste, — le livre d'Henri Bauche, dis-je est, jusqu'à mon gosse des Petites Baraques?... Et tenez, un des exemples
présent, ce que j'ai trouvé de mieux fait sur cette question. les plus saisissants du côté livresque des Rhéteurs, c'est le
Mon désir a été d'écrire dans cette langue-là, bien avant la Crainquebille d'Anatole France... Jamais, au grand jamais,
guerre. Ecrire dans le langage parlé par la majorité de ses un marchand des quatre-saisons n'a parlé, agi ou réagi comme
contemporains est, pour un Poète, une manière de fixer la ce Crainquebille. Ah ! oui, c'est prodigieux d'ignorance du
physionomie de son époque. Cette langue parlée, « la seule Peuple... »
LA VULGARISATION D E L'ARGOT, ÉTAT A C T U E L E T CONCLUSION 37

l'argot ; il leur est nécessaire, flatte leur à vrai dire il l'est très souvent et, même lors-
amour-propre et jusqu'en ces intimes retraites qu'il s'emploie par commodité, par jeu, par
où chacun puise sa force d'expression, con- gouaille ou par défi, même lorsqu'il plai-
serve son prestige et ses droits x. » Le D r Lacas- sante ou dénigre, ou se borne à exprimer un
sagne est d'un avis semblable 2 . Et Simonin trait ou une obscénité, il en dit long sur la
de même, qui résume parfaitement le débat tournure d'esprit, la nature des préoccupa-
pour nous : « Plus qu'un langage ésotérique, tions, le milieu et les tendances de celui qui
l'argot est la langue d'un état, celui de mau- le forge ou qui l'utilise, et donc aussi, d'un
vais garçon. L'homme qui s'exprime en argot délinquant. Nous vous laisserons découvrir
le fait pour des raisons bien précises de com- les correspondances et les rapports psycho-
modité, et parce que cette langue est le logiques, les perspectives livrées par tant de
véhicule naturel de sa pensée, laquelle locutions citées dans cette brève « vue cava-
a des fondements extraordinairement éloi- lière ». Qu'on relise Villon et notamment —
gnés de la pensée commune. La preuve sans parler des Repues franches et des poèmes
nous en est administrée par ce fait que le argotiques du Jargon ou Jobelin devenus
magistrat, bien qu'évoluant tout au long incompréhensibles 4 — le Grand Testament
de sa carrière dans l'univers de la délin- et le Codicille, les ballades de la Grosse Mar-
quance, n'est jamais tenté d'adopter la langue got et de la Bonne doctrine aux enfants de
du délinquant » 3 . mauvaise vie, l'épitaphe en forme de ballade
Mais justement, plus que tout autre il doit dite ballade des Pendus, sa requête au Parle-
la comprendre ! « Et quand je dis com- ment et sa ballade de l'Appel : aujourd'hui
prendre — insiste avec beaucoup de perti- encore, après plusieurs siècles, quels traits de
nence l'auteur du « Littré de l'argot » — lumière sur lui, sur sa « psychologie des pro-
f entends à la fois assimiler le sens littéral de fondeurs ». L'argot dont use le criminel est
leurs propos (des gens du milieu ou de la sans doute l'expression de son caractère pro-
pègre) et démêler leurs mobiles mentaux, fond et le découvre d'une manière qui ne
entrevoir enfin la structure de leur pensée. » trompe pas un observateur avisé. C'est une
On ne saurait mieux dire : Voilà précisé- sorte de « test », aussi bien que celui des asso-
ment l'important, et pour nous l'essentiel. ciations d'images, de l'interprétation des
L'argot n'est plus avant tout et exclusivement taches de couleur ou des réactions de la
une langue de métier et la langue du métier sensibilité et de l'intelligence. Sachons écouter
criminel — des chourineurs, des escarpes, des celui qui l'emploie au naturel 5 . Il donne
pègres, des grinches ou des marlous. Mais la clé de sa conscience, il est comme le
1
F . CARCO, préface à L'argot du « Milieu », p . X . Il en régions. Contrairement aux patois, l'argot du milieu n ' a p a s
fournit aussitôt la démonstration la plus éloquente : « Moi de clocher. » C'est de cet • argot de métier » que nous d o n n o n s
que j ' t e cause, me disait récemment à Montmartre, u n de ces le Tableau qui suit.
louches individus, penses-tu que j'jaspine le j a r ? Plus sou-
vent, j'iaisse ça aux mômes et j ' j a c t e français. » * SIMONIN, Avant-propos, p . 2. Voir en Annexe, à la fin de
notre Tableau de l'argol criminel, le choix d'exemples tirés
* LACASSAGNE, Avertissement, op. cit., p . X I X . Sur le du Petit Simonin illustré.
caractère en quelque sorte « associationnel » qui nous paraît 4
Dans l'édition des Œ u v r e s de François Villon publiée à la
irrécusable et utilisable, le D ' Lacassagne estime aussi que, Librairie des Bibliophiles (Flammarion, Paris), Paul LACROIX,
si en apparence le « milieu » semble s'habiller et parler désor- conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal (le Bibliophile
mais • comme t o u t le monde » pour ne pas se « faire repérer », Jacob), a indiqué qu'il avait eu le désir de traduire le Jargon,
il persiste, « il existe cependant chez les hommes et les femmes mais qu'il avait dû renoncer à ce travail « pour lequel nous
du milieu, u n argot que nous osons à peine dénommer profes- m a n q u o n s de t o u t secours philologique ». PROMPSAULT,
sionnel. C'est là u n phénomène commun à toute corporation : après avoir entièrement remanié à sa guise la première ballade
chaque métier a son argot... Des mots d'argot surgissent pour du Jargon, avait essayé d'en expliquer le sens « par quelques
remédier à l'insuffisance de la langue. Ces mots... constituent, notes où il a pu quelquefois deviner juste, mais qui renfer-
dans le cas particulier de l'argot du milieu, u n lot i m p o r t a n t m e n t plus d'une erreur manifeste ». Pour éviter de se t r o m p e r
de termes et d'expressions techniques professionnelles, qui comme lui, Paul Lacroix a laissé « au lecteur le soin de cher-
sont les mêmes, à peu de chose près, dans toute la France. La cher le m o t d'une énigme d e v a n t laquelle tous les Œdipes
pègre, en effet, n'a pas de domicile fixe ; elle ne peut en avoir. modernes ont reculé » ; Notes et éclaircissement, p . 297.
Inquiétée à Paris, elle fuit en province. Les maisons d'arrêts,
les prisons centrales, les camps de t r a v a u x publics constituent • Tel l'auteur de Raccourci (condamné à la décapitation),
des points de contact, groupant des individus de toutes les écrit à Fresnes en 1900 : • ...Un p a n t e me surgit — Un b e a u
38 L'ARGOT

mot de passe du « milieu » — le « Sésame, n'oublions jamais qu'il peut aussi manifester,
ouvre-toi » de la caverne d'Ali-Baba et d'une manière vivante et plus que toute autre
des Quarante voleurs. Contrairement à ce capable de toucher et de faire réfléchir, l'es-
que pensait Lombroso, l'argot n'est pas à pro- prit, les vertus, l'élégance et la patience, et
prement parler un « stigmate de la crimina- parfois l'héroïsme des classes misérables qui
lité », mais il peut en être le révélateur ; il l'ont d'abord inventé et pratiqué, et justifier
n'en est pas la preuve, mais il peut en être la ainsi la tendresse que lui manifestent le pu-
plus fidèle expression. blic et les écrivains qui l'ont étudié, réhabi-
A côté du crime et du vice d'ailleurs, lité et en partie adopté 1.
médaillon — Que p o r t a i t ce con — Une chaîne en jonc — de faveur que dans la langue écrite une élite d'écrivains lui
Cela me séduit — J ' o u v r e mon couteau — E t dans sa sale donne ». E n effet « Victor Hugo et Balzac, qui aimaient les
peau — L'enfonce aussitôt — Le voilà occis. » CHAUTARD, mots pour eux-mêmes, en cultivèrent jalousement les fleurs.
op. cit., p . 210. La poésie d'un Richepin, d'un Rictus lui fit fête, et hier
encore le délicat Toulet et le nostalgique Carco enchâssaient
1
Rappelons ce que dit fort bien à ce sujet Maurice R A T , dans leurs strophes ou leur prose, avec u n a r t parfait, des
dans sa chronique citée, du 16 juillet 1960, Argot, eaux vives mots d'argot qui semblaient jaillir d'une fontaine de jou-
du langage, en louant cette note d'Henri Q U E F F E L E C : « Dru, vence ». Dans une chronique précédente (Argot, argot, quand
direct, expressif, mais aussi élégant et métaphorique, il tu nous tiens, Figaro Littéraire du 11 juillet 1959), le même
(l'argot) se r a t t a c h e , bien plus qu'à la gouaille ou à la paresse, auteur estimait que « de tous les jargons, seul nourrit la
à des très hautes vertus humaines : l'amour de la vie et des langue celui des voleurs et des gueux»; il rappelait qu'un spé-
formes concrètes, la solidarité, la discrétion, la résistance à la cialiste comme Gaston Esnault est allé jusqu'à dire que
douleur. A u t a n t de types d'argot que de groupes d'hommes « Delasalle devrait être fondu dans le Littré », e n t e n d a n t que
recherchant des signes de reconnaissance, recherchant les le dictionnaire de l'argot pourrait s'incorporer dans u n dic-
moyens d'affronter ensemble les obstacles et les coups tionnaire général et il écrivait — c'était à propos du cente-
imprévus ». Sans trop « sublimer » non plus la langue des naire de Lazare Sainéan : « Dirai-je que le commentateur si
coquillards et de la pègre, il y a là une p a r t profonde de savant de Rabelais mérite bien cette célébration ? E t qu'il ne
vérité, et de justice. Maurice R A T commente de son côté : me choque nullement — j ' e n appelle à Villon et à l'auteur de
« Ces dernières lignes m ' e n c h a n t e n t , qui disent si bien la Gargantua comme à Colette et à Carco — qu'on s'aperçoive
vertu de l'argot et qui en expliquent le triomphe, j ' e n t e n d s enfin que l'argot a de tous les temps été l'un des sucs de la
par là aussi bien son accès dans la langue courante que le tour langue ».
RÉPERTOIRE
DE
L'ARGOT CRIMINEL
L'ARGOT DU MONDE CRIMINEL

« Donner u n répertoire de l'argot est une tâche diffi- Il va de soi que Vorthographe des termes d'argot, dans
cile, qui requiert un minimum d'explications utiles », a une langue toujours mobile et incertaine, faite pour
écrit justement Maurice R A T . Les explications et consi- être parlée et non écrite, sera variable et souvent
dérations qui précèdent nous y ont préparés. Après fantaisiste. Elle peut différer d'un ouvrage à l'autre,
avoir étudié la formation, l'évolution et la signification non seulement quant à des termes aussi courants ou
criminologique de l'argot en t a n t que langue des milieux simples que arnac, arnaquer, arc-pincer (arquepincer),
de la pègre et du crime, en multipliant les exemples à buter (butter), duce (dusse), pébroc (pêbroque), sert
l'appui de nos observations, il nous reste à dresser le (serre), galtouze, ébouzer ou marquouzer (qui s'écrivent
« dictionnaire » qu'il peut être intéressant de tirer des tout aussi fréquemment avec un s), mais bien plus
sources modernes que nous avons indiquées. Nous le encore lorsqu'il s'agit de termes tels qa'arangemanne
ferons d'une manière simple et méthodique, en partant (arangemann), jetar (jettar, chetard, schetard, star),
du criminel et des activités criminelles les plus fréquen- chtib (schtib) et enchtiber (enschtiber), ou chnouff
tes, pour passer au domaine et à l'action de la police, (schnouffe). Dans le doute, nous avons choisi la forme
puis des tribunaux, et enfin au domaine des peines et de qui nous a paru la plus simple, la plus courante ou la
leur exécution. C'est un ordre logique et non alphabé- plus conforme à ses origines, sans vouloir garantir que
tique que nous suivons, pour mieux souligner la perspec- ce soit la plus juste ou la meilleure.
tive générale de « psychologie criminelle » que nous
nous sommes proposée 1 .

1. Le monde criminel, la pègre

Homme : mec (a eu le sens de maître), méquer : Homme naïf: nave (navet), pomme, tarte ; lourd
commander ; un « homme » est un vrai, un « vrai de (contraire d'affranchi) ; victime désignée : cave, c'est
vrai », qui ne dénoncera jamais un complice ; un serment aussi le client ou « clille » des filles, tapineuses (raco-
est une parole d'homme ; homme libéré de tout scru- leuses) ou radineuses (qui se radinent, vont et viennent
pule : affranchi ; hâbleur : vanneur ; orgueilleux : piaf ; sur le trottoir, le rade) ; pante.
bravache, provocant : rouleur (rouler les biscottos, les Voyou : truand, frappe ; voyou sans envergure et
mécaniques) ; homme qui veut paraître plus dangereux compromettant : embrouilleur.
qu'il n'est : qui fait l'affiche ; mauvais, violent : toc Mendiant : pilon (qui vit au crochet des autres) ;
(manquer de toc : être décontenancé) ; un homme de mendier : pilonner, faire la manche ; mendiant à
complexion puissante : un costaud, un malabar ; sans domicile (qui tire les sonnettes) : pied de biche.
pitié, méchant : u n dur ; loyal et courageux : une lame ; Souteneur : marlou, marloupin, mec, mecton, poisse ;
un chef : un caïd. bonhomme, coquin, chiqueur, alphonse, Jules, julot ;
Homme de peu, sournois, ne méritant pas confiance : barbe (barbeau, barbillon, barbizet), brochet, hareng,
loquedu ; bon à rien : bidon, lape (abréviation de : la dos vert, maquereau, macrotin, mac, mangeur de
peau, rien), lope, lopaille (altération de copaille, blanc ; souteneur jeune ou inexpérimenté : barbichon,
pédéraste passif, souvent employé entre détenus pour
billon, demi-sel, misel.
désigner u n dénonciateur) ; dans le même sens : flotte,
Tricheur : arnaqueur (d'arnac, tromperie, tricherie),
(tante); capable du pire, dont on doit se méfier: arcan,
pipeur, maquilleur (maquiller les brèmes : marquer les
malfrat, malfrin.
cartes) ; faisan, faisandier ; rangemane (de ranger,
Homme avisé, malin : fortiche, marie, marlou, mar-
rangemaner, quicher ou « quiller »).
loupin ; marlouserie : malice.
Bande, équipe : tierce ; être en tierce : travailler en
1
équipe.
Voir Bévue internationale de criminologie et de police Engager un complice en fixant d'avance sa rétribu-
technique, 1958, N° 3, p. 223, le Tableau que nous déve-
loppons ici. tion : affûter.
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29. Dessins de détenus : les mou* de l'humanité.


30. L'histoire du crime, vue et rappelée par un buteur.
31. L'idéal du/ïc/ie ou marlou: se la couler douce.
32. La récluse, le trou.
33. La loi et la misère du monde: la cruauté.

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34. Au quart : le hareng ou säuret (gendarme).
35. Au grand carreau ou grand as (assises).
36. Le maître ou débardot.
RÉPERTOIRE DE L'ARGOT CRIMINEL 41

Complice : équipier, homme de barre, cheville, nière Ne pas remettre la part promise : faire jongler, faire
ou niare. tintin, se faire arranger (d'où le terme : la maison
Compère : d'un escroc, d'un bonneteur : baron (celui arrangemane) ; ne pas toucher sa part : passer à
qui joue le personnage cossu, ou qui ponte : ce qui est travers ; ne pas être régulier : faire un vanne.
baronner) ; le compère d'un bonneteur s'appelle aussi Etre perdant, vaincu : avoir baccara ; avoir de la
un contre ; d'un voleur à la tire : porteur (il est habituel- chance : de la bague.
lement de forte corpulence), mur (il le dissimule).
Etre menacé de la vengeance d'une bande rivale : les
Faire le guet : gaffer (guetter, regarder), faire gaffe,
avoir sur l'alpaga ou l'alpague (veste courte), le dos,
faire le pet, le sert ; complice qui fait le guet : gaffeur.
le râble.
Donner le signal : faire le sert, ou serre, faire ou
pousser le cri, faire Saint-Jean ; au bonneteau, le signal Querelle entre bandes ou rivaux : suif (au début), rif
donné par le « poseur » (qui tient et manipule les cartes), (hostilités déclarées) ; vengeance : rebiffe.
est le fut. Emmener dans un endroit désert pour un règlement
Avertir, mettre sur ses gardes : affranchir, donner ou de comptes : mener en belle.
filer la couleur, mettre à la page. Se battre : s'expliquer, s'aligner, se coltiner, se
Renseigner, donner une information : rancarder, filer crocher, se frotter, se châtaigner, se tirer la bourre ;
un rancart, un tuyau, tuyauter ; envoyer le ronfleur rentrer dedans, rentrer dans le cadre, dans le chou, dans
(téléphone), envoyer le duce (au jeu, le duce est la le blair, tomber sur le poil, ou le paletot ; se ruer à la
tricherie). bagarre, frapper : chabler, cherrer, cogner, assaisonner,
Receler, receleur : fourguer, fourgueur, fourgue ; astiquer, asticoter, étriller, emplâtrer, dérouiller,
acheter des objets volés : attriquer. sonner, servir, tanner le cuir, tabasser, etc. ; passer ou
Vendre subrepticement : laver, lessiver ; modifier une filer une dérouillée, une dégelée, une peignée, une
chose volée pour en faciliter la vente : maquiller. danse ou un tango, une trempe, une pipe, une volée,
Produit du lutin : vendange ; on dit de la marchan- une raclée, une purge, une tisane, une avoine, une
dise volée : ça ne voit pas le jour, ça craint le soleil. ratatouille ou tatouille, une pâtée, etc. ; se battre à
Partager, partage : fader, fadage, fade ; décarpiller poings nus : à la châtaigne ; sortir vainqueur : lessiver
(signifie aussi fouiller, chercher), décarpillage ; part de à la châtaigne.
butin : fade, blot, taf, pied (pied signifiait anciennement Coup : emplâtre, pain, tarte, châtaigne, marron,
dernier sou) ; avoir son pied, aller au pied (prendre son beigne ou beugne, baffe ou baffre ; atout, gnon, j e t o n ;
pied, dans le domaine erotique, signifie prendre sa part gifle : mandale ; coup de poing au visage : taquet.
de plaisir). Abattre, terrasser : ébouser.

II. Les activités et moyens criminels

Se compromettre, s'exposer à une affaire judiciaire : se Escroquer, escroquerie : arnaquer, arnac ; repasser,
mouiller (signifie aussi voler). repassage ; vanner, vanne ; opérer ; escroquerie com-
Affaire (vol, cambriolage, délit quelconque) : flanche merciale (acheter à crédit et vendre la marchandise au
(c'est aussi un endroit où l'on joue ; flancher, flancheur, comptant sans payer son fournisseur) : carambouiller,
jouer, joueur) ; se déplacer pour commettre u n délit : carambouille, carambouillage ; vente à un passant naïf
partir en voyage. d'un prétendu bijou trouvé (faux) : broque, broquille.
Opération préméditée : commande. Escroc : arnaqueur, arrangeur, rangeur, roustisseur,
Coup à faire (en général vol) : affaire, boulot, travail, empileur, estampeur ; faisan, faisandier ; carambouil-
turbin, groupin (même sens), job ; indication d'un coup leur.
à faire : donner ; travail facile à accomplir : donné ;
Chantage : musique, chant, gouale ; maître-chanteur:
affaire facile et fructueuse : du nougat ; gagner de
musicien, goualeur.
l'argent sans travailler, par des moyens délictueux :
s'occuper ; c'était autrefois bibeloter. Filouter : piger, pigeonner ; une dupe : un pigeon.
Préparation d'une escroquerie ou tromperie par des Se faire voler par une fille : entôler, entôlage, ento,
mensonges : bidon, barratin, musique ; bidonner, entorse, emplâtrage ; sortir à l'ento ; voler un client
barratiner, travailler au barratin, musiquer. biber.
Tromper, duper : arnaquer, ranger, arranger, range-
Entôleuse, voleuse : pioche, tireuse, enquilleuse,
maner, entourer, engourdir, endormir, escanner,
femme d'entorse, femme d'équipe.
estamper, empiler, enfiler, entuber, posséder, avoir,
carotter, roustir, jobarder, fabriquer, gourrer, faire, Accident ou blessure simulés pour tromper l'assu-
refaire, doubler, mener en double, mettre en boîte, rance : macadam, tailler, piquer u n macadam ; le
mettre dedans, mener en barque, en bateau ; faire à spécialiste est un macadamiste ; blessure ou maladie
l'oseille, à la graisse d'oie, faire connard, ou têtard, etc. ; provoquées artificiellement : maquillage, maquiller,
une trahison : un coup d'arnac. se maquiller (être maquillé signifie aussi être frappé).
42 L'ARGOT

Voler : barbotter, calotter, chauffer, choper, chiper, Billets de banque : talbins, talbes, faffes, (les faffes
chaparder, chouraver, pégrer, enquiller, emplâtrer, ou faffiots sont les papiers en général) ; la Banque de
étouffer, endormir, fabriquer, faire ; aller en chercher, France : boulange aux faffes.
mettre les doigts dessus, piquer, épingler, soulever, Porte-monnaie : artiche, crapaud, morlingue, porte
lever, faucher, ratisser, ratiboiser, rincer, sucrer, poisser, momifie, porte lazagne ; portefeuille bien garni :
poirer, roustir, torpiller, etc. ; se casser le poignet, crapautard, matelas, mateluche.
s'endormir, se trouver mal sur... ; acheter à la foire Se faire dévaliser, dépouiller : se faire laver, rincer,
d'empoigne. lessiver, éponger, essorer, repasser, ratisser, rhabiller :
Vol dans les poches, à la tire : vannage, vanne, vente ; un rhabillage en règle.
vendre, vanner, toucher, tirer, piquer ; prendre des Fausse monnaie : fausse carme, fausse mornifle ;
billets de banque, un porte-monnaie : piquer des biftons, faux-monnayeur : mornifleur ; anciennement aussi
un morlingue. mornifle, tarte, carme à l'estoc.
Vol à l'étalage : faire la devanture, sortir à l'étalé ; Stupéfiants : schnouffe, came (qui était d'abord la
voler au hasard : au flan, à la flan ; travailler, sortir à cocaïne ou coco) ; celle-ci est aussi appelée : neige,
la flan. blanche, naphtaline, poudrette, bigornette, reniflette,
Vol au rendez-moi : rendez-rendez, rendu ; faire le respirette ; l'opium est au contraire : la noire.
rendèche, sortir au rendez ; rende, rendem ou rendémi. Attaquer : tomber sur le poil, sauter sur le paletot, ou
le râble ; râbler, cravater, serrer, pendre (prendre par
Vol dans les voitures : vol à la roulotte, à la roulette.
le cou) ; braquer (mettre en joue) ; un braquage, un
Vol sur les ivrognes ou les dormeurs : vol au poivrier, braque, un serrage, une cravate ; un pendu (victime
faire les pionnards (ivre, saoul, se dit : poivre ou pion- d'une agression).
nard). Agresseur : braqueur.
Vol à la bonne aventure : à la bonne fortanche. Armes en général : outils, panoplie, article, truc.
Vol avec agression : braquer, braquage, cravater, Matraque, gourdin : bâton, mandoline ; éventail à
faire une cravate ; serrer, serrage ; pendre, pendule. bourrique (police), gomme à effacer le sourire.
Voleur : pègre, pégriot (apprenti), grinche, poisse ; Couteau, poignard : surin (anciennement chourin),
et (selon les formes) barboteur, braqueur, chapardeur, scion, saccaille ou saccagne, saquenne ; lingue, lame,
roustisseur, doubleur, faiseur, faucheur, leveur, piqueur, rapière, rallonge (couteau à cran d'arrêt), eustache.
tireur ; le voleur à la tire (qui a « les doigts collants ») Blesser à coups de couteau : scionner, saccailler ; faire
est aussi appelé fourche, fourchette (c'est le nom des une boutonnière, crever la paillasse.
doigts), machinette, pioche, plongeur ; le voleur à Fusil : flingue, flingot ; aujourd'hui flingue signifie
l'échange de monnaie est un rendez ; le voleur à la aussi pistolet, revolver.
roulotte, u n roulottier. Revolver : rigolo, tic-tac, feu, pétard, soufflant, silen-
Voler avec effraction, cambrioler, faire une cambriole, cieux, seringue, calibre, bagaf, remède.
u n nibé : monter en l'air, ou mettre en l'air, ou en Mitraillette : titine, seringue, sulfateuse, lampe à
dedans ; frapper, faire craquer ou faire du bois, fra- souder, lance-parfum, machine à secouer le paletot.
casser, casser (la lourde, la porte) ; faire un casse, un Balle : bastos, pruneau, dragée, valda.
cassement, un fric-frac, un travail ; travailler pour la Porter une arme cachée : être chargé, enfouraillé ;
taule. sortir son arme : dégainer, débrider, défourailler.
Cambrioleur : monte-en-Fair, fric-frac, fracasseur, Tirer : flinguer, envoyer une bastos, une dragée, une
casseur, frappeur, lourdeur, caroubleur. pastille, un pruneau ; envoyer la fumée, envoyer une
Fausses clés, clés : caroubles. giclée, la purée, la sauce ; se mitrailler à bout portant :
se canarder ; tirer à travers les poches : tousser des deux
Outils de cambrioleur, pince monseigneur, ou mon-
fouilles ; se faire fusiller : faire Fécumoire.
seigneur : ouistiti, plume, plumeau, peigne (signifiait
Tuer, assassiner : cronir, cornancher (signifie aussi
autrefois clé), dingue, pince, griffes, fers, clous ; un dur,
sentir mauvais), bouziller, zigouiller, arranger, sonner,
un jacquet, ou jacquot (qui désigne aussi le membre
refroidir, et (d'après l'arme ou le moyen) bigorner,
viril, et u n membre viril postiche ou gode).
flinguer, dégringoler, descendre, dégommer, démolir,
Gants pour éviter les empreintes : doigtés. dessouder, casser, expédier, estourbir, effacer, repasser,
Emporter les objets volés : baluchonner. ratatiner ; crever, planter, piquer, rapiérer, suriner,
Bijoux : quincaillerie, bagouzes (bagues), jonc (or), saccagner ; mettre les tripes à l'air, ou au soleil, envoyer
jonc-aille ; anciennement : dorure, décors, broquants, en l'air ; assassinat s'est dit : grand truc.
brocante ; faux bijoux : broquille (petite broche), faire Egorger : couper le garrot, couper le sifflet, saigner.
la broquille, la vente de faux bijoux ; diamant, diame ; Sang : raisin, raisiné ; saigner : faire du raisiné.
perle, perlouze ; faux : toc. Etrangler : serrer le kiki, donner le coup de pouce,
Argent monnayé : aubert, beurre, blé, braise, carme, dévisser le coco, ou le trognon.
douille, ferraille, soudure, pépettes, plâtre, pèze ; Avoir son compte : avoir son paquet.
fraîche, fric, nerf, flouss ou flouze, galette, galtouze, Assassin : poisse (signifie aussi gouape, voyou, sou-
oseille, osier, radis, ronds, picaillons, japonais, monacos, teneur, en général) ; tueur, buteur, flingueur, surineur ;
momifie, grisbi, vaisselle de fouille (poche). parfois peau-rouge.
RÉPERTOIRE DE L'ARGOT CRIMINEL 43

l u . La police et ses activités


Police : l'arnae ou arnaque, arnacle (la Renâcle, tend Filer, prendre en filature : filocher, prendre en filoche ;
à disparaître en ce sens), la renifle, la poule, la rousse ; découvrir à la suite de filature : loger ; exercer une sur-
ça sent le roussi : la police est dans les environs ; la veillance serrée : courir sur les osselets.
maison j'tarquepince (arquepincer signifie arrêter), la Flagrant délit : flag, être pris en flag, ou sur le vif, la
maison pébroc ou parapluie (à cause de cet ancien acces- brigade des flags ; se faire piquer, être piqué, être fait,
soire des inspecteurs), la maison poulaga ou poulardin ; ou refait, se faire faire marron sur le tas (le tas est le
il en est : il fait partie de la police. lieu où l'on travaille).
Policiers : poules, poulets, poulagas, poulardins, pou- Fuir, s'enfuir : les agiter (les jambes), les mettre (en
lardos, perdreaux (policiers en civil) ; cognes, flics, vitesse ou en cinq sec), mettre les tubes, les bouts, les
flicards, flicaille (gardiens de la paix) ; bourres, bourri- bâtons, les cannes, les adjas, les voiles, en jouer u n air,
ques, bourrins, roussins, vaches ; mort aux vaches : à prendre la tangente ; calter, décaniller, décaner, décar-
bas la police. rer ; s'arracher, se barrer, se la briser, se casser, se
Agent en uniforme : collégien, mannequin, habillé, criquer, se carapater, se cavaler, se débiner, se gicler, se
pèlerin ; en civil : en bourgeois, hambourgeois. dévisser, se faire la levure, se donner de l'air, se droper,
Agent de la police des mœurs : condé, bourre (policier s'esbigner, se tailler, se tirer, se trisser, se trotter, riper,
en civil), en bourgeois ; en général : les mœurs (comme jouer rip ; se faire l'adja, se faire la paire, se faire la
l'agent des garnis se dit : les garnos). malle, prendre ses cliques et ses claques.
Agent cycliste : cyclo, vache à roulettes, roulette, Etre poursuivi, traqué : avoir les pieds dans le dos,
hirondelle, oiseau de nuit. dans les reins, au cul ; avoir le ressent, le pet, le pétard
Agent de la police mobile : mobilard. (au cul) ; avoir la police à ses trousses : avoir les poulets
Agent de la circulation : piéton. (ou les bourres) au cul.
Agent de la sûreté : maton, matuche ; parfois matelot. Se défaire d'un policier, lui échapper : chier du poivre.
Gendarme : cogne, cognard, bleu, guignol, sansonnet, Se faire prendre : se faire épingler, entoiler, gaufrer,
hareng saur, säuret, marchand de lacets. gauler, paumer, pincer, piquer, poisser, sucrer ; se faire
faire, être fait comme un rat, être bon, bonnard, têtard,
Faux inspecteur : fausse poule, faux poulet.
fabriqué, flambé, frit, rôti, rousti, être marron, margoul-
Inspecteur qui fait une enquête pour un tiers (tricoche):
lat ou margouillat.
tricocheur.
Arrêter, se faire arrêter : se faire agrafer, cravater,
Police judiciaire : P.J.; inspecteur principal: I.P.;
agripper, agricher, alpaguer, arquepincer, baiser, bon-
inspecteur principal adjoint : I.P.A.; officier de paix :
dir, sauter, harponner, cueillir, choper, encadrer, embar-
O.P.
quer, embusquer, emballer, empaqueter, emporter, lever,
Brigadier : double.
faisander, grouper (du vieux grupper, prendre) ; mettre
Commissaire de police : patron, quart, quart d'œil.
le grapin dessus, ramasser, sauter, secouer, saucis-
Greffier du commissaire : chien (de quart). sonner, etc.
Commissariat : quart ; descendre au quart : être pris Menottes : bracelets, cabriolet, cabri, cadènes, cade-
dans une rafle. nettes, canelles, chapelet, ficelles, fichets, pinces, pou-
Poste de police : violon, clou, quart, cave, boîte, caisse, cettes ; anciennement aussi : alliances, brides, lacets,
bloc. ligotte ou ligottants, serrante, serre-pogne.
Cellule de sûreté au commissariat : lazaro. Se faire emprisonner : se faire boucler, bloquer,
Préfet de police : grand patron. coffrer, emballer, coller, remiser, serrer, enchetiber,
Préfecture de police : préfectance, grande maison, enchrister, engerber, embastiller, mettre à l'ombre,
grande taule. au bloc, au ballon, au clou, au trou, etc.
La Conciergerie : tour de l'horloge (qui la caractérise), Rosser (à la police) : passer à tabac, tabasser, passer
grosse horloge. à la châtaigne, à la machine à bosseler ; matraque de
Le Dépôt : souricière ; anciennement aussi la tour, caoutchouc : goumi.
tour pointue. Identifier, identification : tapisser, tapissage.
Voiture de la Préfecture de police : raclette ; voiture Papiers : papelards, faffes, faffiots ; faire de faux
cellulaire : panier, panier à salade. papiers : maquiller les faffes ; faux papiers : tocs.
Ronde disciplinaire pour le contrôle de la police : Carte nominative (d'un policier, d'une fille recensée
raclette. par la police des mœurs) : brème.
Rafle : cueille. Empreintes : piano ; se faire prendre les empreintes :
Cacher, se cacher : planquer, se planquer, se plan- passer au piano.
quouzer : planque tes os, ça va chier pour ton matricule ; Tatouage : bousillage ; se faire tatouer : se faire
se dérober aux recherches de la police : se cavaler, bousiller (qui signifie aussi tuer), piquer, marquouzer.
Etre en observation : être en planque, faire une plan- Etre couvert aux yeux de la police : avoir la couverture,
que, une planquouze. le pébroc (parapluie), le condé (autorisation, dispense).
44 L'ARGOT

Dénoncer : balancer, ballotter, bourdiller, bourriquer, Mensonges : bobards, balançoires, bateau, bidon, flan,
moutonner, donner, griller, brûler, filer, aller au refil, vannes.
lessiver ; balancer un mec, balancer la cavalerie ; ancien- Se rétracter : se défourailler, se rebecter.
nement aussi : cafarder, raquer, seriner.
Nier : battre (signifie aussi feindre, simuler), battre à
Dénonciateur, délateur : balanceur, donneur, croqueur, niort, aller à niort, ne pas se dégonfler (on a dit aussi se
grilleur, grillot ; bordille ou bourdille, bourrique, bour- dégrossir), ne pas se mettre à table ; ne jamais avouer :
ricot, chacal, charognard, pestaille, chevreuil ; lorsqu'il en avoir dans le ventre (avoir du ventre, ou de l'estomac,
s'agit d'un codétenu : mouton ; anciennement cuisinier. c'est être courageux, audacieux).
Auteur de lettres anonymes : corbeau.
Simuler la folie (pour être reconnu irresponsable):
Indicateur de police : iridic, mouche, mouchard, mou- battre le dingue.
ton, casserole ; marché aux casseroles : endroit où on les
Alibi : couverte, couverture, couvrante, berlue
rencontre ; aussi bourrique, balanceur, donner, croqueur,
(même sens) ; parapluie (profession factice, qui évite de
casseroleur.
« se mouiller »).
Emarger à la police : en manger, en becqueter, en
croquer à la grande taule, à la grande maison. Charger, accuser : farguer, enfoncer, mettre dans le
bain, mettre dedans ; accusation : bain, fargue ; être
Interroger, interrogatoire : cuisiner, la cuisine ; ancien-
accusé : être ou tremper dans le bain.
nement aussi salader ; le barratin, la musique, le blu-
tinage. Décharger, défendre : défarguer ; se décharger sur un
Parler, avouer : blutiner, l'ouvrir, se déboutonner, se complice : se défarguer.
déballonner, se dégonfler, accoucher, s'allonger, s'étaler, Etre rendu responsable pour les autres : porter le cha-
s'affaler ; lâcher le paquet, vider son sac, déballer ses peau, ou le bada, le doul ou doulle (même sens) ; se
outils ; se mettre à table, manger le morceau, cracher, rendre volontairement responsable pour autrui : porter
dégueuler, aller au refil (refiler signifie donner, rendre et les patins ; endosser la responsabilité d'un délit :
par extension vomir). empaumer, paumer.

IV. Le jugement et la condamnation


Porter plainte : charronner (signifie protester, crier : Avocat : bavard, baveux, cravateur, baluchonneur,
aller au charron, crier au secours) ; porter le ressent, le débarboteur, débarbot ; défendre, plaider : débarboter ;
pet, le pétard, le deuil (le ressent est le danger ; péter, de anciennement : blanchir, lessiver.
pester, être en colère, avait d'abord le sens de se Jugement : jugeotte, gerbement.
plaindre ; voir rouspéter). Juger, condamner : gerber, saper (saper, de sape,
Plaignant : péteur ; la déclaration en justice s'est dit vêtement, veut dire aussi habiller : être bien sapé, être
aussi : pétage. bien habillé).
Juge d'instruction : curieux. Condamnation : gerbement, gerbage, sape, sapement,
Procureur : proc, bêcheur, crosse, crosseur (ancienne- balancement, sucrage.
ment avocat du roi ; chercher des crosses : chercher Etre condamné : morfler, trinquer, écoper, payer,
chicane ; hargneux : crosseur, crosson) ; anciennement saper, tomber, quimper (même sens) ; être sonné, servi,
aussi : écorneur, fargueur ; requérir : crosser, farguer. cuit, frit ; être bon, bonnard, marron ; être condamné
Greffier : du juge d'instruction : complice ; en général : à mort : épuré.
chat, griffard. Echapper à la condamnation : passer à travers.
Tribunal : guignol, carreau (on a dit aussi : le comp-
Acquittement, être acquitté : décarre, décarrade,
toir, la glace) ; tribunal correctionnel : petit carreau ;
décarrage, décarrement ; être blanchi, être décarré de
cour d'assises : grand carreau, ou grand as, assiettes ;
belle.
planche à pain, planque de gerbe.
Avoir un casier vierge : être blanc ; un casier chargé,
Tribunal des flagrants délits : flag.
avoir été condamné : être noir.
Conseil de guerre : tourniquet, falot ; passer en
conseil de guerre : faloter. Casier judiciaire : grimoire, faffes, pedigree, sommier.
Contravention : contrevence, contredanse. Récidiviste : cheval de retour, noir.
Convocation : convoque. Faire défaut : faire jambe de bois.
Perquisition : perquise. Appeler : faire rappel.
Mandat : faffe (fafiot, fafelard) d'emballage. Condamnation en appel : surgerbe ; augmentation de
Détention préventive : prévence, prévette. peine : rallonge.
Témoins : parrains ; témoin à charge, accusateur : Recours en cassation : rebectage (de rebecter, récon-
fargueur ; à décharge : défargueur. forter, redresser une situation compromise : le médecin
Confrontation : frimage, reluquage (de reluquer, est le rebecteur, le remède : le rebectage).
regarder), retapissage (de retapisser, reconnaître), Cour de cassation : carrée au rebectage.
redressage. Réhabiliter : blanchir, rebéquer ou rebecter.
RÉPERTOIRE DE L'ARGOT CRIMINEL 45

Accomplir, purger sa peine : payer, tirer ; s'envoyer, Boire : se disait anciennement picter, pictancher ; le
s'appuyer, se la farcir. vin : picton, pichenet (le contenant est le pichet) ; verre
Mois de prison : marques, marqués, marquets, mar- de vin, ou budget du détenu consacré à la boisson :
cottins. gobette (tend à disparaître) ; vin rouge : rouquin ; vin :
Année de prison : gerbe, longe, pige. tutu.
Maison de correction : correctance. Tabac : trèfle ; cigarette : pipe.
Colonie pénitentiaire (y être envoyé jusqu'à la majo- Faire parvenir des paquets ou pacsons : assister, para-
rité de 21 ans) : filer la vingt-et-une. chuter.
Prison : taule, cabane, château (dans l'argot ancien Billet que se passent les détenus : bif, biffeton ; cor-
hôtel, hosteau, hosto, aujourd'hui l'hôpital), trou,
respondre entre détenus : biffetonner.
ratière, bigne, bloc, ballon, gnouf, clou ; entrer, aller en
Etui avec la lime ou l'argent pour l'évasion (dissi-
prison : descendre en cabane, être à la campagne, au
mulé dans l'anus) : Plan (de planter, planquer, cacher,
trou, aller manger des haricots.
Prisonnier : pristo, taulard, fagot. mettre de côté).
Réclusion : récluse. Fouille : fouillouze, barbote, barbot ; fouiller : bar-
Maison centrale : centrouze, grande marmite, grande ; boter, décarpiller, vaguer ; fouilleur : barbotier.
être en prison centrale : être en grande, aller tresser des Détenu chargé d'appeler les prisonniers réclamés au
chaussons de lisière ; anciennement : la dure, la motte, parloir ou dans les services administratifs : aboyeur.
les bordes. Détenu chargé des corvées : auxiliaire, auxigo, auxi.
Travaux forcés : les traves, les durs ; à perpétuité : à Détenu pratiquant la délation : friquet, mouton.
perpète, à vioque ; aller au bagne : monter aux durs ; Détenu chef de chambrée : prévôt.
(en argot, c'est l'atelier qui est appelé le bagne). Gardien, surveillant : gaffe, maton (gaffer, mater,
Condamner aux travaux forcés : gerber aux durs, au signifie regarder avec attention, observer, espionner ;
pré (grand pré), aux traves. prendre un jeton de mate, c'est faire le voyeur).
Etre condamné au bagne, à la relégation : gagner le Surveillant chef (brigadier) : bric, bricard, briquet,
chapeau de paille, faire le grand voyage, aller se laver brigand ; double, doublard.
les pieds, apprivoiser les singes (en Guyane). Sous-directeur : sous-mac.
Relégation : relègue (relingue), lance, paume, bain de
Directeur : direlot, singe.
pied ; anciennement aussi : grotte.
Relégué : paumard, paumé, pied de biche. Aumônier : rasé, rase, razis, marchand de charbon ou
Supplément de peine (avec liberté relative) avant la de carbi, corbeau (prêtre en général), sanglier.
suppression du bagne à la Guyane : doublage. Dieu : grand mac (maître, patron), grand dab (père,
Interdiction de séjour : canne, bâton, trique, bambou ; patron).
suspension provisoire de l'interdiction : débride, Libérer, élargir : larguer, relarguer, sortir du trou,
débrider ; rompre l'interdiction : casser sa canne, ou sa décarrer (carre, boutique ; carrer : cacher, mettre à
trique. l'abri), déplanquer ; élargissement : débarcade ; ancien-
Interdit de séjour : triquard, tricard, bâtonné, bâton- nement : défourailler (être enfouraillé : se faire arrêter).
neux. S'évader : s'esballonner, se faire la paire, se cavaler ;
Cellule : cellotte, turne ; cellule de haute surveillance : l'évasion : la cavale, la belle.
surbine. Condamner à mort: gerber à conir ou cronir, à la faux,
Oeilleton pour la surveillance : mouchard. à la passe.
Cachot disciplinaire : cambron, jetard, chetard (ou Condamné à mort : client (du bourreau), colis (pour
schtard), mitard ; se faire envoyer en cellule de puni- celui-ci).
tion : être mi tardé, mité, se faire marmiter. Guillotine : veuve (du condamné), butte, bascule,
Fers : durs, ferraille ; mettre aux fers : servir un plat lunette, machine à raccourcir, couperet, glaive, fau-
de ferraille ; chaîne : bride, cadène. cheuse ; bécane (pour le bourreau et ses aides).
Promenade des détenus : en cellule : piquer le dix ou Guillotiner : buter, faucher, raccourcir, ratatiner,
un dix ; au préau : faire la queue de cervelas.
décoller le cigare, la tronche, le citron.
Demander l'isolement (pour éviter des brutalités ou
Bourreau : buteur, faucheur ; on l'a aussi appelé :
des actes de pédérastie) : sauter le fil ; recevoir une pro-
mec des gerbiers, mec de la camarde, accordeur de la
position de pédérastie : être sonné, avoir la sonnette ; y
céder, avoir des relations homosexuelles : tremper la camarde, marieux, cocu de la veuve, etc.
soupe. Aide du bourreau : mécanicien, photographe, sou-
Couverture : berlue. brette à Chariot.
Vêtement du détenu : fagot. Etre guillotiné : monter à la b u t t e ; cracher ou éter-
Gamelle : galtouze. nuer dans le son.
Manger : jaffer, briffer, morfiler (anciennement mor- Mort : croni, claqué, séché, refroidi ; le mort, le
filler, morfier) ; la pitance, la soupe : la jaffe, la briffe ; cadavre : macchabée, macchabe, refroidi.
la ration de pain était la demi-boule (de son). Morgue : boîte aux claqués.
ANNEXES

I. L'ARGOT PARLÉ

Un bon dictionnaire v a u t surtout par ses exemples. Nous demandons au SIMONIN quelques-uns des
C'est le cas du Petit Simonin illustré (éditions Pierre siens, comme plus actuels et plus authentiques, en
Amiot, 1957). Toute une série d'entre eux se rapportent les groupant à peu près dans l'ordre logique suivi par
au monde criminel, policier, judiciaire et pénitentiaire, notre Répertoire, et remercions vivement la maison
et ils illustrent de manière vivante, en passant du mot Amiot de nous avoir autorisé à les reproduire.
à la phrase, soit du livre au parler, le Répertoire ou Car nous mesurons toute l'importance de la langue
Tableau d'argot criminel ci-dessus. parlée, en nous souvenant de cette réflexion de Jean
COCTEAU : « Dans l'argot, le vocabulaire m'intéresse
Le Dictionnaire français-argot (L'Argot au X X e siècle) moins qu'une certaine façon inimitable et vivante de
de BRUANT (Flammarion, 2 m e éd. 1905) contient aussi l'employer, ce que Peter Cheney appelait le langage du
de très nombreux et pittoresques exemples, en prose roi — celle de Shakespeare — et ce que Montaigne
et en vers, souvent trop littéraires. esstimait être la meilleure école de chez nous ».

I. Les activités et le milieu criminels

Si c'est pour monter u n flanche, t u peux y aller Déboucler une lourde au jacot, c'est pas u n coltin
franco, c'est u n affranchi. si tranquille ! Des clients vicieux qui accueillent le
* casseur à coup de seringue, cela s'est vu !
*
A une époque où je brillais pas, Frédo m'avait mis
sur plusieurs commandes (affaires), je lui devais indis- Dans le casse, faut se la donner (se méfier) des clients
cutablement une fleur. nerveux qui sitôt la lourde débouclée vous envoient
* la purée en pleine tronche.
Le baluchonnage dans le seizième, en août, alors *
que les grossiums (personnages importants) sont tirés
On venait juste de mettre la lourde en dedans qu'on
sur la Côte, c'est du nougat. Notez que l'époque des
s'est fait arquepincer.
sports d'hiver n'est pas sale non plus.
*
* Le vieux Nénesse se trouvait quasiment à la retraite
C'est u n petit casse de père de famille, je te prends et s'il se farcissait un petit fric-frac de temps en temps,
afanaf, et je fournis le matériel. c'était uniquement pour ne pas se gâter la pogne.
* *
U n casseur qui sait son métier, vous le verrez jamais Les bons tireurs se font rares en France : comme dans
beaucoup de coltins, les maîtres veulent plus former
monter sur u n coup avec u n calibre en fouille. d'apprentis.
*
Quand t u tombes sur un verrou à pompes, t'entête Les jeunots de nos jours ont de l'ambition, à peine
pas à la carouble, attaque aussi sec à la plume. leur premier flingue en fouille y se mettent au braquage.
• *
T u peux chatouiller la lourde à la carouble ou au Les jeunots qui gambergent pas très clairement où
jacot, si t u tombes sur une barre verticale, t'as sûre- ça les mène, vous les trouvez prêts à défourailler pour
ment baccara (t'es perdant). un oui ou pour u n non.
*
C'est u n jeunot pas très vicelard... A sa première
Pour mettre une lourde en dedans, Riton était main armée, il s'est fait secouer sa bâche (casquette)
toujours chaud, mais fallait pas lui parler de braquage. par le pante (la victime visée).
L'ARGOT PARLÉ 47

Ce petit malfrat se faisait la paire avec mon lardeuss Si on voulait la paix avec ces malfrats, je voyais
(pardessus), je l'ai agrafé au coin de la rue de la Nation, pas d'autre solution que de les repasser jusqu'au
ça a été sa fête (l'occasion de recevoir une correction). dernier.
* •
Dites pas trop de mal des fourgues, gourmands ils
Avec Bobby, qui te vende une gonzesse, u n cheval
le sont comme personne, mais sans leurs zigues, les
de course ou u n paquet de pipes, t'as aucune chance
casseurs auraient plus qu'à foncer au chom'du (bureau
de revoir tes boules (ta mise de fonds), c'est u n
de chômage).
arnaqueur.

*
J e me suis fait tondre de dix sacs au pharo, chez Tu vas fourguer ce jonc chez Gégène ? Fais gaffe,
Gégène... Touche pas à ce flambe (jeu), c'est de c'est la maison arrangemane.
l'arnaque ! *
*
Les jours où il y a du suif, il faut toujours garder J'ai su qu'on allait lui casquer sa came (camelote,
une bastos dans le canon. marchandise) avec des balourds, je l'ai affranchi aussi
sec (aussitôt, immédiatement).
*
*
Comme le cave se rebiffait, y a fallu balancer la purée.
Le moment délicieux du décarpillage était venu.
Avec des gestes précis, J o l'Avocat placardait à sa
La Glisse c'était pas le brutal, fallait craindre de droite la bonne came de la rue de la Paix, diams et
lui ni le coup de saccagne ni la bastos sournoise. perlouzes, à sa gauche la pacotille fantoche des bou-
Seulement, si vous faisiez pas gaffe, en moins de rien clards de frivolités.
vous étiez entouré. *
E n comptant les diams et la joncaille, le lot valait
René le Tordu se faisait pas au progrès. Ses différends
bien trente tuiles, seulement à la casse (au démontage)
il les réglait encore à la rallonge. on allait péniblement affurer (faire u n bénéfice) du tiers.
*
*
Les deux gonzes en étaient encore qu'à échanger
des vannes, avant peu ils allaient s'envoyer la fumée. Henri est bon, les condés ont retrouvé la joncaille
sous son matelas.
*
*
Milo de Plaisance s'était fait ébouzer une belle noyé,
Avec sa manie de raconter ses casses aux rades
d'une seule giclée de P.38, par un petit barbiquet
(comptoirs) des tapis de Barbes, il était certain
qu'ignorait sa cote de caïd.
d'atterrir au chtibe.
*
Maintenant que j ' a i flingue leur caïd, j'vais avoir Turbiner seul et jamais parler affaires avec les
toute l'équipe sur Falpague. gonzesses, c'est la bonne recette pour jamais être donné.

II. La police et l'arrestation

Un perdreau qui drague dans u n coin c'est déjà De l'autre côté de la lourde on entendait la gonzesse
pas bon signe : si t'en vois deux ils sont là pour porter le deuil au téléphone. Avant cinq minutes les
emballer. perdreaux allaient ralléger.
* *
Avec des tocs en fouille, faut toujours éviter les rafles. C'était pas mes potes qui antiffaient (entraient) dans
* le tapis, mais les représentants de la maison Parapluie.
La rafle, une sévère, avait attaqué le boulevard par

les deux bouts. Des tapis où le duce était fait, par Le lardu et quatre inspecteurs sont descendus en
pacquecifs on voyait démurger les arcans qui se don- perquise. Comme y avait eu un courant d'air, la came
naient de l'air. avait ripé depuis une plombe.
48 L'ARGOT

Si tu tiens à te faire enchrister, t'as qu'à toucher Pas une plombe après la corrida, les perdreaux alpa-
à la schnouffe en ce moment. Leur brigade des stups, guaient Fernand au comptoir du Franco-Suisse.
c'est des vrais sorciers.
*
Pour passer sa schnouffe, Charly a une commande Toto le bigleux s'est fait sauter dans le marca
(combinaison) qui tient depuis deux piges, c'est cham- (marché). Il avait encore en fouille le morlingue qu'il
pion ! venait de tirer à une gonzesse.
*
Faut mettre les adjas avant l'arrivée des perdreaux Les perdreaux lui avaient passé les bracelets, ça l'a
sinon on sera bourrus. pas empêché de se faire la paire.
* *
Maintenant que t'as étendu le branque (naïf, imbé-
cile), faut jouer rip, et fissa ! Le trac de se faire raccourcir rend parfois les arcans
moins vifs sur la gâchette devant les perdreaux.
*
*
Le taulier avait balancé mon blase, les condés ont
foncé au sommier, j'étais marron. Pendant que les bourres l'emballaient, Frédo pensa
que vu l'hivio tout proche, il allait se trouver au quart
* avec une brochette de pilons.
J'allais faire du rebecca, le poulet a sorti sa brème. *
Au dépôt, quand vient le moment de grimper au
J'avais déjà largué le pébroque, ça ne m'a pas piano, vous frimez des arcans qui s'attristent. Savoir,
empêché de me faire agrafer par Trompe-la-mort. s'ils vont se faire retapisser sous leur toc ?
*
Chez la mère Bouche, un homme en cavale était Si les condés le prennent à la dure, le môme est
certain d'être planqué. capable de s'allonger.
*
Chez Tonio, la taule était franche. Prévenu avant Fernande était hors du coup, y a fallu qu'Yvonne
tout le monde quand la maison Poulardin méditait s'allonge et la mette dans le bain.
une descente dans le coin, il affranchissait en premier
les tricards et les hommes enfouraillés. Jojo s'est affalé, j'ai peur qu'il ait balancé nos blazes
* à la maison Poulardin.
Connaissant le vice des poulets, Paulo s'était assuré *
Vous cassez pas le cigare pour Dédé, il a un bon
une série de trois planques increvables.
parapluie.
*
Maintenant que tous les canards affichaient sa frime Petit Louis serrait les chocottes. Il savait qu'il devait
en première page, assortie de son pedigree complet, tenir 48 heures sans se mettre à table. Après, devant
mieux valait pour lui pas déplanquer de chez Lulu. le curieux, toutes les salades seraient permises.
*
Les poulets étaient prévenus, Freddy s'est fait Ayant pas de preuves contre Gégène, les perdreaux
alpaguer à la décarrade. avaient dû le larguer après deux jours de causette.

DI. L'instruction, le jugement et la condamnation

De toutes les provinces les gonzesses dont il avait J'étais dans le quartier quand Riton s'est fait butter,
engourdi le livret de caisse d'épargne, portaient le deuil. c'est pas une raison pour m'en faire porter le bada.
Son curieux, gourmand, prétendait que c'était l'affaire *
Landru qui recommençait.
Le curieux, de nous mouiller un peu plus à chaque
* comparution, ça le faisait reluire. Il inondait le terri-
Dans le cabinet du curieux, le pante qu'avait porté toire de commissions rogatoires pour mieux nous
le deuil prétendait me retapisser. Ça n'arrangeait rien. quimper.
37. Au guignol : la grande musique (plaidoirie).
38. Le cravateur ou bavard qui doit faire échec au
bêcheur ou crosse (procureur général).
39. Le gâcheur (Anatole, le président) et les gerbiers
(juges ou endormis).
40. La grande taule (prison de la Santé).
41. A la campagne (Fresnes).
42. La queue de cervelas (promenade des forçats).
L'ARGOT PARLÉ 49

Pierrot s'est pas allongé devant le curieux, il va Il reste deux longes à tirer à Hébert, mais son
paumer pour ses potes. débarbot pense lui avoir une conditionnelle.
* *
Vu qu'il allait chercher perpète pour deux braquages
prouvés, Hector risquait rien à me défarguer pour Si le président de la neuvième ne lui fait pas une
notre casse. fleur en le sapant juste d'une pigette, Hébert est bon
pour la relègue.
*
Jojo s'est conduit comme une épée : au retapissage,
il m'a blanchi et tout pris pour sésigue. Avec le pedigree qu'il traînait, Charly pouvait plus
* se permettre de tomber. Même un vol de clapier
l'envoyait à la relègue.
Le débarbot trouve pas le dossier chouette : ils se
sont fait sauter en flag. *
* Dix piges de récluse, faut se les farcir, ça se fait
pas sur une jambe.
Un bon débarbot, c'est chez le curieux qu'il doit *
arranger les billes.
Tonio venait de morfler dix longes de durs. C'était
* pas un sapement de gonzesse !
La bafouille de mon débarbot est pas choucarde,
le curieux me refile aux assiettes.
»
* Devant les assiettes son affaire prêtait pas à berlurer
(se faire des illusions). Si le débarbot enlevait pas
Ce curieux aime pas les arcans. Plutôt que d'envoyer
l'acquittement, notre pote il morflait vingt piges de
le client devant les assiettes où un bon débarbot peut
durs, et autant de trique.
parfois vous sortir du sirop, il balance sournoisement
en correctionnelle où on est certain de morfler.
*
La dernière fois qu'on avait vu la frime de voyou
En moins de jouge (de rien), le curieux venait de de Nénesse, c'était devant les assiettes de Versailles,
me refiler trois chefs d'inculpation. On partait pour le dans le box, quelques minutes avant qu'il morfle perpète.
sapement sérieux.
*
Avec un score de six casses et deux braquages, le Jojo, sapé à perpète à cinquante piges, à moins
bêcheur va pas leur faire des cadeaux. d'un miracle, on avait pas une grosse chance de le
revoir, même avec les remises possibles.
*
Avec détournement de mineure, séquestration et
récidive comme mac, il prend 18 marcottins ; c'est de C'est toujours les mecs qui se présentent devant les
la bague. assiettes les paluches pleines de raisiné qui s'étonnent
* de morfler.
Question fausse mornifle, si t'es fait sur le tas,
c'est les durs ; si t'es seulement pincé à refiler des Buter un truand c'est déjà pas bien vu par les
balourds, ton débarbot peut encore chiquer à la fatale parquets, mais buter un condé c'est la bonne recette
méprise. T'as quand même droit à deux bonnes pigettes. pour y aller du cigare.
* *
Totor tombe pour six marqués, c'est le fourgue qui Un mec qui y va du cigare, il lui reste qu'à battre
l'a balancé. le dingue.

IV. L'exécution de la peine

Dès l'automne les taules se garnissent de trimards De dix-huit à trente piges, Ferdinand s'était farci
qui tombent pour vagabondage, volontairement, his- une série de sapements impressionnants. Il décarrait
toire de passer l'hivio à l'abri. du chetar que pour y plonger à nouveau.
*
A la cadence où les gens quimpent au vice en ce
moment, y aura bientôt plus assez de taules pour les Lulu s'est remise à en mouler... Son homme est au
enchtiber. trou, faut qu'elle l'assiste.
50 L'ARGOT

Une seule berlue, le pain sec et la soupe un jour (pantalon) et les pompes (chaussures) en dehors de la
sur quatre, voilà pour le régime dans tous les mitards cellote.
de France.
Les matons draguaient (aller à la recherche) pas
Dix piges passées au gniouf avaient donné à Lucien sur les coursives, enfouraillés comme dans les films,
une grande indifférence pour la jaffe. Il chipait (man- ni même avec le goumi à la pogne. La clé des cellotes
geait) n'importe quoi. suffisait, très bien comme juge de paix : un seul coup
derrière les esgourdes, vous étiez bonnard pour l'infir-
Comparé à la Santé, question cellote, Fresnes c'est merie.
le vrai palace ! *
• En centrouze la direction s'arrange toujours pour
Ayant cinq berges à se farcir, Nestor avait tout le avoir un ou deux friquets par atelier. Comme tout le
temps de gamberger aux circonstances mystérieuses de monde se la donne d'eux, y a pas grande importance.
son emballage.
* L'aboyeur vient de bonnir ton nom, c'est ton débar-
Ayant encore une longe à tirer, Julot le pâle gam- bot qui te demande.
bergea qu'il lui restait 730 galtouzes à morfiler.
Y a qu'en décarrant de corvée qu'on peut se faire
la paire à Melun.
J'avais planqué dix raides. Les matons me les ont
secoués à la barbotte. *
* Je te croyais avec cinq piges de trique ? — Oui mais
les poulets m'ont débridé pour six marqués.
C'est la Bombonne qu'est de gaffe, faisons gy (atten-
tion) : il va mater au travers du mouchard sans qu'on
l'ait entendu s'amener. Pierrot le blême s'était fait raccourcir bêtement pour
* avoir serré une pauv' vieille : « A c't'âge-là, ça manque
Une fois condamné, pour éviter qu'on tente la belle, de résistance », il avait trouvé comme excuse devant
avant le coucher les matons vous font déposer le bénard les assiettes. Le jury avait pas apprécié.

II. LA CHANSON ARGOTIQUE


Pour illustrer l'esprit et les sentiments de la « pègre » comprennent toute la série connue des divers quartiers
ou du « populaire » en général, rien n'est plus évocateur populaires et des prisons : A Batignolles, A la Villette,
que la chanson. Ces quelques modèles, qui nous condui- A Montparnasse, A Saint-Lazare, A la Roquette,
sent d'un monde des « truands » conventionnel, à la vie Belleville, Ménilmontant, A Montrouge, A la Glacière,
des quartiers populaires, au monde des délinquants et A la Bastille, A Grenelle, A la Madeleine, A Montmartre,
à la prison, au « ballon », sont tirés, avec les commen- A la Chapelle, A Mazas, A la Place Maubert, Aux Bat.
taires et l'explication, des Goualantes de la Villette et d'Af., A Biribi, etc. Quelques titres des monologues
d'ailleurs, d'Emile CHAUTARD (éditions Marcel Seheur, indiquent aussi leur intérêt psycho-sociologique du
Paris, 1929). point de vue de la présente étude : Récidiviste, Les
Relevons aussi pour mémoire les trois volumes des vrais dos, Soûlaud, Casseur de gueules, Pilon, Foies
Chansons et monologues d'Aristide BRUANT : Dans la rue blancs, Crâneuse, Conasse, Soupe du mac, etc. Ici aussi,
(2 vol. illustrés par Steinlen), et Sur la route (illustré pourtant, il faut faire la part de la «littérature», nous
par Borgex, éditions E. Flammarion). Les chansons l'avons dit.

GUET DES VEILLEURS OU LES TRUANDS EN 1480


Air de Tempête, de Lolsa Puget

Cette chanson, cueillie dans le Nouveau Dictionnaire


complet du jargon de l'argot ou le langage des voleurs
dévoilés (Halbert d'Angers), 1848, rare petite plaquette, D'Orsiny débride sa taverne,
« a été faite par un écrivain distingué, qui a eu le Rappliquez, ribaux, truands et goualeurs,
malheur d'être trop longtemps privé de sa liberté, pour Le soudard qui r'mouche à la poterne
avoir cru à celle de la presse ». Elle est imitée du Pourrait allumer les chourineurs.
chapitre de Notre-Dame-de-Paris, par Victor Hugo. Au loin le couvre-feu sonne,
LA CHANSON ARGOTIQUE 51

Narquois, renquillons sans bruit ; Capons, êclopês, sans taudis.


Icigo, Von piqu'te et chansonne Soyons injusticiables
Et Von peut y sorguer la nuit. Pour quelques livres parisis.
Refrain
Saisissons, mes frères, Coquillards et courtauds de boutanche,
Nos bouteilles et nos verres ; Rifodés, marcaudiers et cagoux,
Doublons nos glouglous. Le grand Coesre a dit : « Trêve à la manche »
Saisissons, mes frères, Sabouleux, calots et francs-mitoux.
Nos bouteilles et nos verres ; Nommons pape de la fête
Truands et chourineurs, Quasimodo le sonneur ;
Narguons, gais trouvères, De fleurs couronnons sa tête,
Au cliquetis des verres, Noël au peuple malingreur.
Le guet des veilleurs.
I. — D'Orsiny ouvre sa taverne — Accourez, voleurs,
II souteneurs, chanteurs — Le soldat qui regarde à la
Gais goss'lins de la cour des miracles, poterne — Pourrait apercevoir les assassins... — . . . —
Que Pantin bagoule bohémiens ; Soldats, voleurs, entrons sans bruit — Ici l'on boit
Ci-go Von maquille les oracles, et l'on chansonne — Et l'on peut y dormir la nuit.
Pour les béotismes parisiens. II. — Gais enfants de la Cour des Miracles — Que
Nous rions de la sanglade, Paris nomme Bohémiens — Ici l'on fait des oracles —
Pigeant les bons archers du roi, Pour les Parisiens ignorants — Nous rions des coups
La nuit nous faisons bambochade. de verges — . . . — . . . — . . .
Le jour le truc a son emploi. III. — Balafos et tambourins d'Egypte (anciens
III instruments) — . . . — . . . — . . . — Buvons, fêtons,
gueux (hubin, chien ; classe de gueux qui se disaient
Balafos et tambourins d'Egypte mordus par un chien ou loup enragé et prétendaient
Détonnez vos rigolos accords ; avoit fait le pèlerinage à Saint-Hubert) et faux estropiés
L'ogive ni Vorgueilleuse crypte (piètres, classe de gueux qui marchaient avec des
De ces lieux ne forment les accords, béquilles). — . . . — . . . — Tomber l'aumône.
Buvons, fêtons, hubins et piètres,
Notre frangine Esmeralda, IV. — . . . — Ce chanoine qui fait le riche —
Demain nous verrons des fenêtres Regardez, ce n'est pas vrai, comme elle est belle —
Tomber la buona-mancia. . . . — . . . — Filous, éclopés, sans logis. — . . . — . . .
V. — Tricheurs et voleurs de boutiques (en français,
IV courtaud de boutique désignait le gros commis ou mar-
De Frolo fai pigé l'escarcelle. chand) — Ruinés par le feu, prétendus marchands,
Ce chanoine qui fait le rupin, lieutenants de gueux — Le roi des gueux a dit :
Remouquez, du flan! comme elle est belle, « Trêve à l'aumône ! » — Faux épileptiques, faux tei-
Avec ça Von singe le malin. gneux, gueux contrefaisant les malades — . . . — . . .
Versez, de par tous les diables, — . . . — Noël au peuple de faux malades.

CHANSON DES PÈGRES (1878)


Cette chanson fut écrite à Mazas en 1878 par l'un chanson de grinches que nous avons retrouvée dans un
des auteurs du vol commis chez M. Georges Blum, petit opuscule, Voleurs et volés, édité en 1855, et qui,
parfumeur, rue de Trévise. Quatre individus : Philippe assure-t-on, fut écrite en prison par le nommé Abadie,
Clément, Wolff (La Patte), Quatrelivres et Mathieu dit le Troubadour, avec une allumette et du sang, sur
parvinrent à enlever un coffre-fort qu'ils chargèrent les murs de la Grande-Roquette.
dans un fiacre, et le transportèrent rue du Moulin-des-
Prés (13 e arr.) où il fut fracturé. Ce coffre-fort fut
retrouvé dans la Bièvre. On évalua l'importance du Un certain soir étant dans la débine.
vol à 23.000 francs environ de titres et de bijoux. Un coup de vague il nous fallut pousser ;
(Voir le texte, p. 32, note 1). Car sans argent l'on fait bien triste mine.
On attribue la paternité de cette chanson à Philippe Mais de courage on n'a jamais manqué.
Clément. Elle a été poétisée, et les expressions trou La condition était fixée d'avance ;
et bourriques, termes inconnus à cette époque, ont dû Le rigolo eut bientôt cassé tout.
être substitués à ballon et pestailles, synonymes anté- Du gai plaisir on avait l'espérance,
rieurs. Philippe Clément s'est inspiré d'une très vieille Quand on est pègre on peut passer partout, (bis)
52 L'ARGOT

il Et qu' parmi nous avant peu y r'viendront.


Le coffre-fort fut mis dans la roulante, Mort, cent fois mort à toute la police.
Et tout1 l'équip' Veut bientôt entouré. Ces lack's bandits, sans pitié, coffrent tout,
Chez l'frèr' Clément on lui ouvrit le ventre : On les pendra et ce sera justice,
D'jonc et d' fafiots Venfant était bourré. Car pour les pègr's la vengeance avant tout, (bis)
Vingt-trois millets, telle était cette aubaine.
Ah! mes amis, que c'était un fier coup!
Démanger le bulle on n'était pas en peine, I. — Un certain soir, étant dans la misère — A un
Quand on est pègre on peut se payer tout, (bis) coup de vol, il fallut nous livrer — . . . — . . . —
La chambre (boutique, appartement) était choisie
III d'avance — La pince monseigneur eut bientôt caisé
L'ami La Patte, qui n'était pas un' bête, tout. — . . . — Quand on est voleur on peut passer
Du coffre-fort voulant s' débarrasser. partout.
Chez V per'' Jacob, pour le jour de sa fête,
A son burlingue il voulut l'envoyer. IL — Le coffre-fort fut placé sur une voiture —
Tout près d' chez nous en face était la Bièvre . . . — Chez le frère Clément (un des complices) on
On l'y plongea, mais voyez quel cass'-cou : lui ouvrit le ventre — D'or et de billets de banque
Il fut repêché... Adieu tous les beaux rêves. le coffre-fort était garni — Vingt-trois mille francs,
Quand on est pègre on doit penser à tout, (bis) telle était cette aubaine. — . . . — . . . — . . . .
IV
III. — L'ami La Patte (autre fripon de cette équipe ;
Vive le vin, vive la bonne chère, il doit son sobriquet sans doute à une jambe, à un
Vive la pègr', nos môm's et les chansons ; bras. estropié ou au port d'un pantalon dit à pattes
Vive les cigu's, les talbins, les bergères, d'éléphant). — . . . — Chez le père Jacob (chef de
Amis buvons à tous les vrais garçons. la Sûreté parisienne du 10 juillet 1875 au 17 février 1879)
Ce temps heureux finira bien trop vite, pour le jour de sa fête — A son bureau, il voulut
Demain peut-êtr' nous serons tous dans l' trou. l'envoyer. — . . . — . . . — . . . — . . . .
Il fau ts' méfier tous les jours des bourriques,
Quand on est pègre on doit s'attendre à tout, (bis)
IV. — . . . — Vivent les voleurs, nos maîtresses et
V les chansons — Vivent les pièces de vingt francs, les
billets de banque, les filles — Amis buvons à tous
Quinz' jours après quatr' de nos camarades
les vrais voleurs — . . . — Demain peut-être nous
Rentrant chez eux, par l'arnac furent pinces,
serons tous en prison — Il faut se méfier tous les
Ils revenaient de faire une rigolade :
jours des policiers. —
Un contre cinq y a pas moyen d' lutter.
Vrais compagnons de la haute farandelle.
Ils fur'nt vaincus, mais leur râp' porta tout, V. — . . . — Rentrant chez eux par la Sûreté furent
Braves amis, à vous gloire éternelle : pinces — Ils revenaient de faire une partie de plaisir —
Quand on est pègr' le devoir avant tout, (bis) . . . — Vrais compagnons de la haute pègre (Granval :
farandel, camarade) — Ils furent vaincus et leur dos
VI (épaules) chargé d'années de bagne. — . . . — . . . .
Pour terminer cett' véridique affaire,
A la Nouvelle bientôt ils partiront ; VI. — . . . — A la Nouvelle-Calédonie, ils parti-
Nous espérons qu'y s'front bien vit' la paire, ront — Nous espérons que bien vite ils s'évaderont. —

CHANSON DE LA COURTILLE (1875)

I II
Je suis natif de la Courtille, A quinze ans, ffrayais tous les bals
C'est un quartier qu'est bien frayé ; Et tous les boxons de Paris ;
Si je n'suis plus dans ma famille J'passais souvent à la mandale
C'est à cause que j'ai déraillé. Par les gone's les plus à l'abri.
L'on m'voit toujours à la barrière, J'voulais farguer la politesse,
Plutôt le soir que le matin, Hélas, je n'étais qu'un loupiau ;
En train d'fair' casquer pour mon nière J'voulais frimer l'gonce à la r'dresse.
Tous les gonciers les plus rupins (bis). Mais f faisais tout juste la peau (bis).
LA CHANSON ARGOTIQUE 53

III voit toujours à la barrière — Plutôt le soir que le


matin — E n train de faire payer pour moi — Tous
Je lui fais l'coup des deux baloches les individus les plus riches.
Et fl'ai passé à la flopée (bis). I I . — A quinze ans, je fréquentais tous les bals —
IV E t toutes les maisons closes de Paris — J e recevais
souvent des gifles (apprenti voleur) — Par les cama-
Amené chez monsieur le quart, rades plus versés que moi dans le vol — J ' voulais
Avec ma desfoux enfoncée jouer au jeune homme poli (farguer est pris ici dans
Y m'dit : « Quéqu' c,est que c'moutard, le sens de chargé de politesse, faire l'important). —
Il a Vair à"un petit crevé? » Hélas ! je n'étais qu'un enfant — J ' voulais me donner
Moi qui sentais d,jà la moutarde autant de valeur qu'un vieux bandit — Mais je ne
Commencer à m'monter au nez : faisais rien du tout.
« Pour moi, vous sortez de la garde
Et vous n'êtes qu'un empaillé! » (bis). (Nous n'avons pu recueillir les six premiers vers du
troisième couplet qui, d'après les deux strophes sui-
vantes, indiquent qu'il s'agit ici d'une attaque avec
Arrivé à la prêfectance. violences suivie d'arrestation.)
Où f commençais à fair' ballon. III. — . . . — . . . — . . . — . . . — . . . — . . . —
On m'dit m'envoyer par la panse J e lui serrai (ou tordis) les testicules — E t je l'ai roué
Ce qu'on app'lait une boul' de son ; de coups.
C'était un drôle de tortorage,
Qui ne gonflait pas le tambour. IV. — Arrivé chez le commissaire de police — Ma
Mais c'était mon premier treillage casquette sur les yeux — . . . — — ... — ... —
Que je m'envoyais à la Tour (bis).

VI V. — Débarqué à la préfecture — Où je commençais


à avoir faim — On me dit de me garnir le ventre —
(Boule de son, pain des geôles) — C'était une drôle
J'en suis resté comme une ablette,
de nourriture — Qui ne remplissait pas l'estomac —
Dans l'espérance d'y retourner (bis).
Mais c'était la première fois — Que j'allais au Dépôt.
I . — J e suis né à Belleville — C'est u n quartier bien
fréquenté — Si je n'suis plus dans ma famille — C'est J ' e n suis sorti très amaigri — . . . (Nous n'avons pu
à cause que j ' a i pris la mauvaise voie. — L'on me retrouver les six premiers vers du dernier couplet.)

AU ROCH'CHOUART (1892)
Musique de Ch. Thony

Il fait l'étal ou la roulotte,


Le mac envoi' matin et soir La tôle ou les gars à coups d'botte
Sa poul' fair' le truc su' l'trottoir Au Roch'chouart.
Au Roch'chouart,
Et pendant qu' sa môme se balade, IV
Lui va fair' de la rigolade Lorsqu'il vient à mettr' le doigt d'ssus,
Au Roch'chouart. I' s'paie complet et pardessus
II Au Roch'chouart,
Puis court les claques et les guinches
A force de se trimballer, Et va crâner d'vant ses aminches
La môm' s'fait souvent emballer Au Roch'chouart.
Au Roch'chouart,
Ce qu'eu' craint plus que Saint-Lazare,
C'est que son p'tit homm' ne déclare
Au Roch'chouart. Quand sa môme se trouv' dans l'ballon
I' n'y'envoi' pas souvent d'pognon
III Au Roch'chouart,
Le mac sait toujours s'arranger. Mais pendant qu'eu' fait des liquettes.
Car il va pégrer pour manger Lui s'enfonc' d'autres gigolettes
Au Roch'chouart, Au Roch'chouart.
54 L'ARGOT

VI (boulevard) — Et pendant que son amie fait les cent


Pour le mac ça devient rien toquard. pas sur l'asphalte — Lui va s'amuser avec ses cama-
On le cours' dur su1 le bouVvard rades — Au Rochechouart.
Au Roch'chouart, IL — A force de se promener — La môme se fait
S'i' s"fait sauter par un1 bourrique. souvent arrêter — . . . — C'est que son amant n'ait
On lui flanqu six mois et d'ia trique faim.
Au RocK'chouart. III. — Le maquereau sait toujours se débrouiller —
VII Car il va voler pour manger — Il fait le vol à l'étalage
ou sur les voitures de livraison — Le vol avec effraction
Tout ça se termine bien mal ou l'attaque nocturne.
Car si l'un' meurt à l'hôpital
IV. — Lorsqu'il vient à réussir une bonne affaire —
Au RocK'chouart,
. . . — Puis court les concerts et les bals... — Et va
L'autr' trouv' que c'est chos' naturelle
faire le fanfaron devant ses amis.
D'finir ses jours à la Nouvelle
Au Roch'chouart. V. — Quand sa maîtresse est en prison — Il n'y
envoie pas souvent d'argent — Mais pendant qu'elle
VIII confectionne des chemises — Lui s'amuse avec d'autres
Ah! si tout l'mond' pouvait gratter, filles.
Gagner seuVment d'quoi boulotter. VI. — Pour le souteneur ça devient mauvais —
Au Roch'chouart, On le chasse sérieusement sur le boulevard — S'il
I'y aurait moins de macs dans les rues se fait arrêter par la police — On le condamne à
Et peu de fill's sur les av'nues six mois de prison avec interdiction de séjour.
Au Roch'chouart.
VIII. — Ah ! si tout le monde pouvait travailler —
I. — Le souteneur envoie matin et soir — Sa maî- Gagner seulement de quoi se nourrir — Il y aurait
tresse se prostituer sur le trottoir — Au Rochechouart moins de souteneurs dans les rues — . . . .

L'SÉBASTO (1908)
VI
E(ll') grattait avec sa daronne, Voyant qu'ell' restait là quand même,
Pour un' fabrique de couronnes Cell's-ci la firent mettre en brème,
Qu'était ru' de Rambuteau, D'puis les bourr's la marquhr'nt d'auto
Pris r Sébasto. (bis) Su' I' Sébasto. (bis)
II VII
Après de longs jours de chômage, La môm' pauma sa clientèle ;
Comm' la môm' trouvait pas d'ouvrage L'bonhomme à r'ssaut d' p'us la fair' belle,
È(tt')s' laissa tomber un tantôt. Flopait dur et cher sa coteau.
Su' V Sébasto. (bis) Su' I' Sébasto. (bis)
III VIII
Sa vieill' qu'ell' barra dans la peine, Marré' de toute ses vach'ries,
D' chagrin s' macchaba dans la Seine. Ainsi que d' ses paillassonn'ries,
Puis es' maria avec Toto La p'tite scia son gas pour Pataud
Du Sébasto. (bis) Du Sébasto. (bis)
IV IX
La goss' qu'était p'tite et fluette L' pierre lui pardonna pas ce vanne :
S'harnachait comme une fillette : Pour se venger, un soir d' tisane,
Tous les cav's en devinrent marteaux Dans I' râp' lui planta son couteau,
Su' V Sébasto. (bis) Su' V Sébasto. (bis)
V X
Jalous' de cett' nouvelle étoile. La môm' crônit de sa blessure,
Ses copin's, pour qu'ell' mît les voiles, Aux trav's Toto se fit la Vvure.
La crossaient dans tous les coinstos Ainsi finiss'nt leurs zigotos
Du Sébasto. (bis) Au Sébasto. (bis)
LA CHANSON ARGOTIQUE 55

I. — Elle travaillait avec sa mère — Près qui lui délivra une carte de fille soumise — Depuis les
le boulevard de Sébastopol. agents des mœurs l'arrêtaient constamment.

II. Elle se vendit u n tantôt. V I L — La môme perdit sa clientèle — Son amant


furieux de ne plus être heureux — Frappait durement
I I I . — Sa vieille qu'elle quitta dans la misère — De sa maîtresse.
chagrin se noya dans la Seine — Puis elle se mit en
ménage avec Toto. V I I I . — Ayant assez de ses violences — Ainsi que
de ses infidélités —- La fille quitta son amant pour un
IV. — — S'habillait comme une fillette — tout nommé Pataud.
les clients (hommes qui payent les femmes) en devinrent
toqués. I X . •— Son ami ne lui pardonna pas la chose — Pour
se venger u n soir qu'il était ivre — Dans le dos lui
V. — . . . — Les autres filles pour qu'elle partît — planta son couteau.
Lui cherchaient querelle à tout bout de champ.
X . — La fille mourut de sa blessure — Aux travaux
VI. Celles-ci la dénoncèrent à la police, forcés Toto partit — Ainsi finissent les gars.

FLEUR DE CRIME (1894)


La courir su' V tas,
C'est au guinch' que je fis Clémence En vach' m'a scionnê par derrière,
Une' fiW qu'a pas l'trac, Je m' suis fait servir
Un jour que feus beaucoup de chance Et V toubib de Lariboisière
Enf'sant un fric-frac, Dit qu' j'en vais crônir.
EU' ni1 dit : « J'suis chipé' pour ton gniasse,
Mon petit bichon,
Mais nfaudra pas avoir la chiasse I. — C'est au bal que je connus Clémence — Une
D'un coup de torchon. » fille n'ayant pas peur — . . . — E n faisant u n cam-
briolage — Elle me dit : « J e suis prise pour toi —
Refrain . . . •— Mais il ne faudra pas avoir crainte — De te
EW m'appelait son loup, sa p'tite crotte, battre pour moi.»
Chaqu' jour pour mes zigus su' l' boulevard,
Elle en f sait ; la nuit dans Vplumard Refrain. — . . . — Chaque jour pour moi sur le
A m'aimer paumait la bouillotte, boulevard — Elle se livrait à la prostitution ; la nuit,
C'était un' floum', un' vrai' marmotte. dans le lit — A m'aimer perdait la tête — C'était
une femme, une vraie fille.
II
Bien souvent le soir à la tôle,
Quand elle rognait, I L — Bien souvent le soir dans la chambre —
J'y foutais des marrons, c'est drôle Quand elle n'était pas contente — J e la bourrais de
Comm' ça la r'bectait ; coups, c'est drôle — Comme cela la refaisait —
EU' râlait une demi-plombe ; Elle bouillait de colère une demi-heure — Puis à moi
Puis à moi rev'nait en chiâlant, revenait en pleurant — Me dire doucement : « Souffle
M' dire en doue' : « Souffle la calbombe. la bougie — . . . .
Je t'aim' mieux maint'nant. »
I I I . — Hélas ! je ne fus pas longtemps heureux —
III Car son ancien amant — ... — L'ennuyer sur le
Hélas! f l'ai pas longtemps fait belle. trottoir — M'a frappé d'un coup de couteau dans le
Car son ancien gas, dos — J'ai mon compte — E t le médecin de Lari-
Qui v'nait toujours à la Chapelle boisière — Dit que je vais en mourir.

A LA P'TITE (1906)
II
Ceux qui dingu'nt qu'ont pas dix-huit ans, Sitôt décarrés du panier.
On les envoi' pour quelque temps Les gaff's les font déshabiller.
Expier leur mauvaise conduite Et sous un' douch' les précipitent,
A la P'tite. (bis) A la P'tite.
56 L'ARGOT

ni Et l' dimanch' de la viand' pas cuite,


A la P'tite.
Puis d' la tôle V r'vêtent le complet.
Bois, froc, béret et gilet IX
Leur sont donnés à" façon gratuite,
Quand ils sont pris à bavarder.
A la P'tite.
Ou bien encore à bombarder,
IV On leur fourr' pour huit jours de mite
Harnachés, l' gaff' les conduit A la P'tite.
De riffl' dans un sombre réduit,
X
C'est en cellott' que Von habite
A la P'tite. Quand l' gaff' les appelle au parloir,
Que c'est leur dab' qui vient les voir,
V
Ils sont bien heureux d' sa visite
Quand d'aucuns se trouv'nt là seulos A la P'tite.
Y en a qu'éclatent en sanglots,
Mais la plupart s'y font bien vite XI
A la P'tite. Comme y a des gaff's à l'intérieur
VI Et des griffons à l'extérieur,
Faut êtr' mari' pour se fair' la fuite
Tout' la journaill' sans regimber,
De la P'tite.
Du cuivre il leur faut ébarber,
Gratter c'est la règle prescrite XII
A la P'tite.
Quand les sens vienn'nt les agiter
VII Fs s' coll'nt des rassis sans compter ;
Du boulot, cett' crech' sans pitié A ce truc-là, i's s'attig'nt vite
D' son montant leur fil' la moitié, A la P'tite.
Pour l'Etat, l'autr' part est souscrite
XIII
A la P'tite.
C n'est pas en m'nant les goss's durement
VIII Qu'on obtiendra leur amend'ment,
Comm' croûte un' soupe à la noix, C régime à la hain' les incite,
Vestos, riz, patat's, lentill's, pois, A la P'tite.

A LA E (1907)
I V
Depuis que Taze *) est démoli, Une table, un mauvais panier.
Tous les gas faits pour un truc moche Un tabouret d' bois qu'est brancroche,
Se tap'nt leur prévence aujourd'hui Vlà tous les meubl's du prisonnier
A la Santoche. A la Santoche.
• La prison de Mazas, La Maz, Taz, Tazas.
VI
II Sitôt que les gaff's les ont mis,
Un' fois ladê mensuration, Le soir, après V dernier coup d' cloche,
Fouill' savant' de toutes les poches, On dit : « Bonsse » à tous les amis,
On vous zieut' mêm' jusque dans V fion A la Santoche.
A la Santoche.
VII
III
On s' souhait' du courage et du sang,
A part galoch's et trottinets,
On gueul' : « Mort aux tant's! Viv' la fauche! »
L' mouchoir, la grivel ou la cloche,
Pour ça l'on s' cogn' du carreau franc
On passe au soufr' les autr's harnais
A la Santoche.
A la Santoche.
IV VIII
Après un' douch' su' le paletot. Quand on s' courre, on brod' des biffons,
Le doublard au rond-point tout proche, D'obscènes dessins l'on ébauche,
Vous fait mettre en cellott' d'auto, Ou bien dans les chiott's nous jactons
A la Santoche. A la Santoche.
43. Brèmes fabriquées par des taulards ou prislos.
44. Le grand pré, en Guyane (cachot à St-
Laurent et cellules de forçats à l'Ile de
St-Joseph).
45. Vers le grand voyage ou bain de pieds (forçats
condamnés à la relègue).

* \
46. L'abbaye de Monte-à-regrets (pendai-
son aux Halles de Paris, en 1560).
47. La veuve, la butte, la lunette ou la
bascule (exécution publique au bagne).
48. La faucheuse, la bécane ou le coupe-
cigare (triple exécution des « chauf-
feurs de la Drôme », à Valence, 1909).
LA CHANSON ARGOTIQUE

IX Ceux qu'ont des vieux t's peuv'nt les voir


A la Santoche.
Qu'on soit ou qu'on ne soit pas bianco,
Quand on est raid'1 et qu'on mailloche.
On bosse toujours aux sept discos XII
A la Santoche. Avec son litr' comme un paquet,
X Le dimanche en fait de bamboche,
Il nous faut frotter le parquet
Quand on reçoit un peu de clous, A la Santoche.
On fume, on prend de la cantoche.
Mais on greffe quand on n'a pas à" sous
A la Santoche. XIII
Bien qu'ï dit ne pas s'y courir,
XI
Le marcheur, arrangeur ou broche,
Deux fois par semaine au parloir Décarr' toujours avec plaisir
Sitôt que midi se décroche, De la Santoche.
DEUXIÈME PARTIE

LE TATOUAGE
CHAPITRE PREMIER

L'ASSIMILATION DU CRIMINEL AU SAUVAGE

L'argot n'est pas la seule manifestation marquaient déjà sur leur peau leurs titres et
extérieure • que Lombroso, pour définir son leurs qualités 2 , les moyens qu'ils utilisaient
« homme criminel », ait retenue parmi tant étaient les mêmes qu'aujourd'hui, et les ai-
d'autres caractères, biologiques, somatiques guilles qu'on peut voir au musée de Giseh
et psychologiques ; on sait qu'il a attribué de ne différaient pas de celles qu'emploient les
même une signification décisive au tatouage 1. tatoueurs modernes. Les tatouages des primi-
Il a naturellement fait, ici comme dans tant tifs « sont simples comme les dessins de leurs
d'autres domaines, de très intéressantes obser- céramiques », mais en se développant, le ta-
vations, dont il a cependant trop hâtivement touage se complique, il présente une signi-
voulu tirer des conséquences érigées en quel- fication variable selon les civilisations et les
que sorte en règles scientifiques, en « cons- lieux. « Chez l'homme réputé civilisé de notre
tantes » à l'appui de ses théories, à vrai dire
siècle, le tatouage dénote une disposition d'es-
novatrices et très fécondes jusque dans leurs
prit, des tendances particulières, un état men-
excès ou leur fragilité, comme l'avenir devait
tal spécial. »
le montrer.
Le tatouage, a-t-on pu dire, « a existé de Avec certains collaborateurs, dont le
r
toute éternité » comme procédé d'ornemen- D Marro, Lombroso a étudié les tatouages
tation corporelle, signe de distinction sociale, relevés dans les prisons et les hôpitaux, sur
moyen de protection contre le mal, ou mar- les « hommes normaux » d'abord, et sur les
que visible d'alliance de la tribu avec la divi- militaires en particulier, puis sur les « crimi-
nité. Il y a six mille ans que les Egyptiens nels ». Ces tatouages sont, on le sait 3 , le plus

1
C. LOMBROSO, L'Homme criminel, vol. I, 2* éd. française, (que les indigènes prononçaient talaou) dérive de la racine la
Paris, 1895, III e partie, Du tatouage chez les criminels, (dessin), et signifie dessin inscrit dans la peau (tahua chez
pp. 267 à 305 ; statistiques, pp. 272 et 273. les Tahitiens et tahua tatau chez les indiens de Tahiti, luhuha
chez les Polynésiens).
* Des instruments de tatouage ont été trouvés dans des Les etymologies fantaisistes n'ont d'ailleurs pas manqué
tombeaux, et des personnages représentés sur le tombeau de non plus, ici comme pour l'argot: certains ont fait dériver le
Séti I e r sont tatoués du signe de Neït ou Tanit, le quadrila- mot tatouage du nom de l'animal du Brésil, appelé tatou,
tère allongé portant à ses extrémités deux appendices en « par analogie avec les dessins de sa carapace ». Le traducteur
forme de cornes ; sa forme primitive simple a évolué pour du Second Voyage de Cook (1772-1776) utilisa le terme,
« prendre un type anthropomorphe encore fréquent, en se en 1778, < d'ailleurs non sans timidité et, dit-il, parce qu'il
munissant d'ornements qui simulent les bras, les jambes et n'a trouvé nulle part d'équivalent français au terme anglais
une tête •. Les tatouages reproduisant un double V, surmonté tattoing ». Mais on le trouve dès 1769 dans la traduction de
parfois d'une croix (Varedj ou salut), paraissant < une abré- Hawkesworth, et il a fait, depuis, une fortune universelle.
viation du salut, peut-être de l'adoration sémitique, trans- Littré a adopté le mot, pour signifier à la fois l'opération et
mise depuis les temps préislamiques par une tradition son résultat, dès 1858. (Voir, dans l'édition courante, les
ininterrompue et plus spécialement souvenir d'un geste mots : tatouage, tatoué, tatouement, tatouer, tatoueur). Il
hiératique phénicien • sont très courants. Le sceau de définit le tatouage, d'après le D r BERCHON (Recherches sur
Salomon et le palmier stylisé, symbole de la fécondité, se le tatouage, et Le tatouage aux Iles Marquises, Paris, 1860)
retrouvent à tous les siècles. Cf. BERTHOLON, Origines comme • l'ensemble des moyens par lesquels des matières
néolithique el mycénienne des tatouages des indigènes du Nord colorantes, végétales ou minérales, sont introduites sous
de l'Afrique, archives de Lacassagne, 1904, p. 756 ; LOCARD, l'épiderme et à des profondeurs variables, à l'effet de pro-
Traité de criminalistique, tome III, p. 332 ss. et p. 345. duire une coloration ou des dessins apparents et de longue
L'ouvrage consacre de longs exposés à l'historique du tatouage, durée, quoique non absolument indélébiles ». Cf. aussi
p. 250 ss., et comporte de nombreuses données dans les CLAVEL, Le tatouage aux ties Marquises, Revue d'ethnologie
« indications fournies par le tatouage » dans les divers pays de Nancy, 1885, p. 289. De nos jours, et dans nos pays,
(• race >), p. 310 ss. On trouvera un certain nombre de faits indiquent DELARUE et GIRAUD (op. cit.j pp. 7 à 10), le grand
résumés dans DELARUE et GIRAUD, les Tatouages du public « admet que le tatouage s'effectue au moyen d'aiguilles
« milieu », Paris, 1950, chap. II, Historique, p. 11 ss. trempées dans de l'encre de Chine. C'est là un des procédés
les plus satisfaisants, mais ce n'est pas le seul. » Il se pratique
* Le mot vient (et le rapprochement a sans doute influencé par piqûres (parfois aussi par incisions), traçant d'abordje
aussi Lombroso) des sauvages de l'Océanie, chez qui tatau
62 LE TATOUAGE

souvent des dessins ou des images symbo- côté Marro, dans les prisons de Turin, avait
liques, des phrases brèves prenant le sens trouvé 156 individus tatoués sur 1398 détenus,
d'une déclaration ou d'une revendication, des soit le 11,50 % ; il y en avait 10 % parmi les
noms d'hommes ou de femmes, des initiales, assassins condamnés, 21 % parmi les meur-
ou des dates. Les symboles sont d'ordinaire triers, 25 % parmi les brigands, 14 % parmi
des signes amoureux ou haineux, religieux, les incendiaires, 17 % parmi les voleurs, 11 %
militaires, ou professionnels 1 . Chez les crimi- parmi les faussaires, et 26 % parmi les vaga-
nels, tout en restant dans ce cadre général, bonds 2 . En Espagne, Salillas avait aussi
ils traduisent souvent la révolte, l'antisocia- observé le plus grand nombre de tatoués
lité, la bravade, la vengeance ou le désespoir, parmi les meurtriers et les voleurs : 60 et 53
et naturellement aussi la sentimentalité ou la sur 127, et 2 seulement parmi les faussaires 3 .
passion sexuelle, l'érotisme ou l'obscénité (la Les tatouages relevés témoignaient souvent
sodomie et l'homosexualité y jouent souvent « d'un esprit violent, vindicatif, entraînant à
un rôle). Le plus grand nombre des tatouages des actes désespérés », tant par leurs symboles
relevés l'étaient chez les militaires, chez les (poignards, épées entrecroisées, pistolets,
récidivistes et dans la catégorie que Lom- tête de mort, qui signifient la vengeance), que
broso a désignée sous le nom de « criminels- par leurs multiples inscriptions : Je jure de
nés », par opposition aux criminels d'occasion me venger, Vengeance, Mort aux bêtes brutes,
ou aux autres catégories. Mort aux gendarmes, aux officiers français,
Si l'on reprend ses statistiques on voit que, aux femmes infidèles, aux bourgeois ; Fils de
sur 5.348 individus examinés, 667 étaient Yinfortune, ou du malheur, Né sous une mau-
tatoués, dont 10,77 % d'adultes, et 34,9 % de vaise étoile, Pas de chance, Le présent me
mineurs ; le nombre des soldats réfractaires tourmente, l'avenir m'épouvante, La vie n'est
et prisonniers militaires tatoués était huit fois que désillusion, Malheur à moi, Malheur aux
plus grand que celui des autres récidivistes vaincus, Martyr de la liberté, Le bagne m'at-
(32 % pour les observations de Marro, 25 % tend, Au bout du fossé la culbute, etc. « On
pour les siennes). Lombroso relevait 20 % de dirait, écrivait Lombroso, que le criminel
meurtriers, 14 % de voleurs, 11,10 % de pressent sa mauvaise destinée, et qu'il a hâte
faussaires, et 9 % de violateurs ; il y avait d'en tracer l'expression sur son corps. » La-
4 % de tatoués chez les délinquants pri- cassagne, de son côté, dans les prisons fran-
maires, et 20,9 % chez les récidivistes. De son çaises, avait relevé, sur 111 tatouages de

dessin qui sera fixé profondément par le colorant. L'ingénio- SEELIG, Handbuch der Kriminologie, vol. I, pp. 404 et suiv.,
sité doit souvent, en prison par exemple, < suppléer à la et HAGEMANN, Tätowierung, dans le Handwörterbuch der
carence des matériaux savants • ; on utilisera de la suie ou du Kriminologie, édité par ELSTER et LINGEHANN, 2 vol.,
noir de fumée, du mâchefer ou du charbon pulvérisés, du bleu Berlin, 1933-1936.
de blanchisseuse, parfois même de la poudre de chocolat ou Dans une thèse en médecine sur Le tatouage, considérations
de la poudre de quinquina délayée dans du vin, tous colorants psychologiques et médico-légales, Lyon, 1933, G. L E GOARANT
qui, d'ailleurs, « ont l'avantage d'une innocuité quasi par- DE TROMELIN a étudié 788 sujets, porteurs de 4.142 tatouages,
faite ». Les aiguilles et les poinçons de leur côté sont souvent en distinguant les tatouages ethniques, professionnels (chez
remplacés, au besoin, par des moyens tels qu'esquilles d'os les civils, les militaires, les marins), allégoriques, et ceux qu'il
ou arêtes de poissons, éclats de bois, tiges métalliques appelle • indifférents ». Il donne sur le sujet une importante
affûtées en pointe, ou épines végétales : « Les aiguilles de bibliographie, pp. 223 à 229. Nous le citerons souvent sous
cactus servent à faire la quasi totalité des tatouages ethniques le nom L E GOARANT.
arabes, avec la suie de fond de marmite comme colorant. »
E n principe, le patient ne doit pas saigner pour les fins
tatouages colorés (à la différence des tatouages cicatriciels • Nous reprenons la synthèse faite par le D ' A. BAER dans
ou scarifiés à la suite d'incisions), puisque le sang risquerait l'étude traduite par P. Ladame, d'après l'ouvrage Der
d'entraîner avec lui tout ou partie du colorant. Dans son Verbrecher in anthropologischer Beziehung, intitulée Tatouage
Traité de criminologie, éd. française, Paris, 1956, SEELIG des criminels, Bibliothèque de criminologie, Lyon et Paris,
décrit sommairement le procédé de tatouage, p. 65. LOCARD 1895, p. 4. LADAME a rectifié le total de la statistique impri-
y a consacré tout un chapitre dans son Traité (op. cit., mée par Baer.
p. 295 ss.).
' Tatuaggi criminali di Spagnuoli, dans Archives de
1
Pour la bibliographie sur le tatouage, voir en particulier, Psychiatrie, 1888, p. 446. Sur l'état récent en Espagne, cf.
à coté des nombreuses indications que nous donnerons en A. PERERA, Tatuajes, Su importancia en criminologia, dans
note : E. LOCARD, Traité de criminalistique, tome III, Lyon, Revista de la Escuela de Estudios penitenciarios, mai-juin
1932, avec une bibliographie complète, pp. 422-428, GROSS- 1961, N° 152, p. 3026.
L'ASSIMILATION DU CRIMINEL AU SAUVAGE 63

criminels, 51 qui portaient « l'empreinte et si pleine de danger, que le tatouage 5 , le


caractéristique du crime » x. grand nombre de blessures que présente leur
D faut convenir qu'il en est d'impression- corps, m'ont conduit à soupçonner en eux
nants, comme ceux de ce Malassen, assassin une insensibilité physique plus grande que
féroce, devenu à la Nouvelle-Calédonie le chez le commun des hommes, insensibilité
bourreau des forçats, qui s'était fait dessiner semblable à celle que l'on rencontre chez
sur la poitrine une guillotine rouge et noire quelques aliénés et en particulier chez les
avec ces mots en lettres rouges : J'ai mal fous furieux. » Il citait plusieurs cas d'une
commencé — Je finirai mal — C'est la fin « véritable analgésie » qu'il avait pu rassem-
qui m'attend, et dont le bras droit « qui avait bler « à force d'interroger les geôliers et les
donné la mort à tant d'êtres humains » por- médecins des prisons ». On ne peut nier,
tait cette devise « convenant bien à son certes, qu'il y ait des criminels physiquement
métier » : Mort à la chiourme. Et le fameux et moralement fort endurcis. « Mandrin, avant
camorriste napolitain Salsano s'était fait qu'on lui tranchât la tête, fut tenaillé en huit
représenter dans une attitude de bravade, endroits différents, aux jambes et aux bras,
narguant un policier ; sous le dessin figu- et ne poussa pas un soupir. » Au pénitencier
raient son sobriquet : Eventre tout le monde, de Chatam on a compté, en 1871-1872,
avec les insignes de la Camorra : deux cœurs 841 contusions ou blessures volontaires. Pour
et deux clés réunies par une chaîne (la fra- faire disparaître un signalement dénoncia-
ternité et le secret). teur, un détenu se fait sauter trois dents avec
Il y a donc, relevait Lombroso, « parmi les de la chaux pulvérisée, un autre s'arrache la
criminels, une espèce d'écriture hiérogly- peau du visage avec des fragments de verre.
phique, mais qui n'est pas réglée ni fixée ; Laurent relate, dans Les habitués des prisons
elle dérive des événements journaliers et de de Paris (1895), avoir vu 15 criminels se brû-
l'argot, comme cela devait être chez les ler les mains avec de l'acide sulfurique pour
hommes primitifs ». se donner des plaies ; un autre, pour échapper
Relevant, à côté de leur cynisme, la préco- à la relégation, s'inoculer du tartre dentaire
cité du tatouage chez les criminels 2 , le fait sous la peau de la cuisse et se donner un
que « certains tatouages sont employés par phlegmon, qui entraîna la mort. Tous ces faits
des associations criminelles et qu'ils sont un et bien d'autres sont naturellement possibles
signe de ralliement » 3 , et l'identité singulière et indiscutables, mais la question est de sa-
qu'ils présentent en dépit des milieux diffé- voir s'ils ne s'expliquent pas par des motifs
rents, Lombroso arrivait ensuite à cette cons- plus impérieux que la douleur même, et plus
tatation, qui lui paraissait décisive 4 : « Le par une volonté tendue vers un seul but pa-
goût particulier des criminels pour une opé- raissant supérieur, que par une « complète
ration si douloureuse, souvent même si longue analgésie ».
1
A. LACASSAGNE, Recherches sur les tatouages el principa- exhorter à persévérer dans le mal : « or, tous les individus à
lement du tatouage chez les criminels. Annales hyg. et méde- qui il s'adressait étaient des tatoués ». Nous reviendrons sur
cine lég., V, 1881 ; Les tatouages, E t u d e anthropologique la précocité du tatouage et ses conditions.
et médico-légale, Paris, 1881 (voir aussi l'introduction au * Chez les camorristes, 5 points ou 5 lignes sur la m a i n
livre de L A U R E N T , sur Les habitués des prisons de Paris) ; droite, u n lézard ou u n serpent, signalaient le premier
LACASSAGNE et E. MAGITOT, Dictionnaire encyclopédique grade ; 10 points ou 10 lignes, le second. E n Bavière et en
des sciences médicales, Paris, 1886, article Tatouage. Allemagne du Sud, les voleurs à la tire, réunis en véritables
LACASSAGNE a publié encore ultérieurement, à côté de
divers articles : La signification des tatouages chez les peuples associations, se reconnaissaient entre eux par le « t a t o u a g e
primitifs et dans les civilisations méditerranéennes. Archives épigraphique » T.U.L., c'est-à-dire Thal und Land, « m o t s
Lacassagne, Lyon, 1912, p . 783. qu'ils doivent échanger à demi-voix quand ils se rencontrent,
sans cela ils se dénoncent eux-mêmes à la police ».
* A Naples, relate Lombroso, p . 285, sur 394 coupables * L'Homme criminel, p . 310, c h a p . I I I .
enfermés dans une maison de correction, Battistelli en a v a i t
compté 112, soit 3 1 % , qui s'étaient tatoués, « e t c'étaient, * LOMBROSO relève que BERCHON, dans son étude sur
remarquait-il, les pires de tous ». L'un d'eux, qu'il fit t r a n s - Le tatouage aux Iles Marquises, 1872, avait reconnu, à la
férer parce qu'il le jugeait incorrigible, avait tracé sur le suite de divers tatouages, 17 cas de phlegmons, 8 de gan-
mur, a v a n t de partir, une adresse à ses compagnons pour les grène, 1 d'anévrisme, 7 de mort.
64 LE TATOUAGE

Quoi qu'il en soit, Lombroso déduisait de qu'ont souvent ces héros étranges d'étaler sur
l'ensemble de ses observations que l'insensi- leur corps, tout à fait comme les Peaux-
bilité physique des criminels qui se font ta- Rouges, leur vie aventureuse », et « prouve
touer « rappelle assez bien celle des peuples encore que les délinquants, comme les sau-
sauvages, qui peuvent affronter, dans les ini- vages, sont très peu sensibles à la douleur ».
tiations à la puberté, des tortures que ne Ainsi le tatouage, vestige « atavique » com-
supporterait jamais un homme de race blan- mun aux criminels et démontrant leur insen-
che, ou encore cette indifférence à la douleur sibilité, leur cynisme et leur esprit de vio-
des nègres et des sauvages d'Amérique, dont lence, serait un des traits innés de leur carac-
les premiers se coupent la main en riant pour tère et les ramènerait à la brute primitive :
échapper au travail, et les seconds, liés au « Le tatouage est en effet un des trait»
poteau de torture, chantent joyeusement les essentiels de l'homme primitif et de celui
louanges de leur tribu pendant qu'on les brûle qui vit encore à l'état sauvage » 3 . Le criminel
à petit feu ». Cette « analgésie » est d'ailleurs serait un « sauvage transplanté dans la société
également, selon lui, « la source de la disvul- civilisée et qui, n'étant pas fait pour elle, ne
nérabilité signalée par Benedikt chez les cri- saurait s'y adapter ».
minels, et grâce à laquelle ces gens-là suppor-
tent des blessures auxquelles tout autre suc- *
comberait ». C'est là aussi, d'ailleurs, une des
raisons du « manque de compassion », du Examinons d'un peu plus près ces asser-
« penchant aux violences » et de la « cruauté » tions, et présentons d'abord quelques obser-
des criminels : « Les individus qui possèdent vations élémentaires.
cette qualité se considèrent comme des privi- Il est certain que, pour l'essentiel, la théo-
légiés, et ils méprisent ceux qui paraissent rie de Lombroso n'a pas de réalité, et que
délicats et sensibles. Il est un plaisir pour ces dans un très grand nombre de cas, les
hommes durs que de tourmenter les autres, tatouages qu'on trouve chez les criminels ne
qu'ils regardent comme des créatures infé- sont pas du tout une forme atavique et un
rieures \ » La multiplicité même des signes signe profond de criminalité, mais bien plutôt
ou des mots tatoués sur certains délinquants, le produit de la vanité, de l'imitation ou de
jusqu'aux parties les plus sensibles (comme l'émulation, du désir d'étonner, de donner un
le pénis chez les hommes, les seins et la vulve témoignage indélébile d'amour ou de haine,
chez les femmes), à l'exemple de ce criminel sinon même simplement le produit de l'oisi-
soigné par le D r Spoto qui portait sur lui 105 veté et de l'occasion propices, que lui-même
tatouages 2 , constitue, pour Lombroso, une indique d'ailleurs justement parmi les causes
preuve de plus de sa thèse : Cette multi- auxquelles il convient de ramener ce phéno-
plicité, écrivait-il, « dérive de l'étrange besoin mène 4 , et qui l'expliquent. Si, comme il le
1
L'Homme criminel, p. 346, 350 et s. ; voir aussi p. 281, rapporte Lombroso, qui conclut : « Ce fait est curieux ; il
284, 295. reproduit une des causes qui portent les sauvages à se tatouer
• La reproduction se trouve dans YAllas complétant — l'enregistrement ; il montre en même temps que chez les
l'ouvrage de LOMBROSO, planche XLI. Nous y reviendrons criminels-nés, l'esprit de vengeance l'emporte sur la prudence
plus loin, aux chapitres VIII et IX sur le tatouage comme la plus vulgaire, même lorsqu'ils ont été mis sur leurs gardes. »
marque de criminalité et comme moyen d'identification. * Estimant qu'il serait « curieux pour l'anthropologiste
* LOMBROSO invoque aussi, p. 290, le cas du « féroce de rechercher le motif qui a fait persister dans les classes
assassin > Bastrenga qui, sur le conseil de son père lui remon- inférieures et plus encore chez les criminels une coutume si
trant que les tatouages qu'il portait au bras le feraient peu avantageuse, et parfois si nuisible », LOMBROSO a dégagé
certainement reconnaître, les avait fait effacer. Mais, en les caractères suivants des tatouages: vengeance, cynisme,
1868, il fut arrêté de nouveau et, comme il manifestait une obscénité, multiplicité, précocité, et identité, pour retenir
vive résistance aux gendarmes, l'un d'eux le frappa si les causes suivantes : religion, esprit d'imitation, amour
violemment à la tête qu'il en garda un œil abîmé. Oubliant charnel, vengeance, oisiveté, vanité, esprit de corps et de
alors toute prudence, il se tatoua de nouveau, inscrivant la secte, passions nobles, désir de s'exprimer, passions amou-
date de 1868 et un pot sur le bras droit qui devait frapper. reuses et peut-être la nudité ( le tatouage étant considéré
« Il conservera cette marque cent mille années, m'a-t-il comme « une parure et un vêtement »), atavisme. Op. cit.
déclaré, jusqu'au jour où il pourra assouvir sa vengeance », pp. 273 et suiv., 288 et suiv.
49. Guerrier Luo, masque peint (Est
Africain).
50. L'intrépidité du primitif, guerrier
Wogogo (Est Africain).
51. Tatouage ethnique et esthétique des primitifs
femme maori.
52. Tatouage de caste : chef de tribu maori.
53. « Naturel » tatoué des Iles Marquises (1840).
L'ASSIMILATION DU CRIMINEL AU SAUVAGE 65

relate, Tardieu a vu un voleur qui s'était fait gation, pour le débiteur, de servir un temps
tatouer un costume complet d'amiral, et s'il son créancier » ou encore « le nombre et la
en a vu lui-même un qui s'était fait tatouer nature des objets reçus » 2 . C'était donc un
tout un costume de général —• et Baer, dans témoignage d'ordre social, une forme primi-
une prison berlinoise, un autre avec tout un tive de justice élémentaire, et nullement une
costume de hussard — cela signifie-t-il qu'il marque d'antisocialité, de cruauté sanguinaire,
s'agissait là de « criminels-nés » ? Tout sim- de mépris des engagements et des lois, et
plement, et il le reconnaît, « c'était sûrement de barbarie.
la marque de la passion qui dominait en eux, Mais il faudrait d'abord et avant tout,
la vanité » — qu'elle se prît au sérieux ou pour qu'une comparaison — et encore plus
fût teintée de cette « fantaisie » qu'à la diffé- une assimilation —- soit possible, établir
rence de Lacassagne, ce sagace observateur, scientifiquement la prétendue règle générale
il avait peine à reconnaître dans le peuple, de l'analgésie, de l'insensibilité profonde,
fût-il des délinquants 1 . constante, non seulement des délinquants,
On peut faire des observations analogues mais aussi des sauvages et des primitifs. Ce ne
dans tous les domaines et relativement à sont pas certains exemples, fussent-ils assez
toutes les personnes qui présentent dee multipliés, de résistance à la douleur, qui
tatouages, que ce soient les femmes, les prouvent une loi physique ou physiologique.
enfants, les militaires, les marins, ou les La théorie de l'insensibilité des peuples pri-
détenus. Tous les auteurs les ont raisonnable- mitifs, comme l'a relevé le D r Corre 3 , n'est
ment faites, et Lombroso lui-même a fourni pas du tout prouvée. Une ancienne Histoire
plus d'arguments qui allaient à l'encontre de générale des Voyages montrait avec quelle
sa thèse, que d'arguments capables de la faire patience les primitifs, et notamment les noirs,
recevoir : Car l'histoire et l'observation des savent endurer la douleur : cependant « ce
faits donnent du tatouage, de ses manifesta- n'est pas insensibilité, car ils ont la chair très
tions, de ses formes et de son évolution, une délicate et le sentiment fort vif ; c'est un fond
interprétation bien différente de celle de de grandeur d'âme et d'intrépidité qui leur
l'atavisme et, en quelque sorte, du fatalisme fait mépriser la douleur, les dangers et la
criminel. Lombroso ne cite-t-il pas, en l'avali- mort même ». Il n'est pas douteux que les
sant, cette observation générale de Krause, procédés cruels des tatouages chez les peuples
que « le tatouage est la véritable écriture des sauvages, les marques, les incisions et dessins
sauvages, leur premier registre d'état civil » par le fer, le silex ou le feu, offrent des dan-
et que « certains tatouages indiquaient l'obli- gers et sont extrêmement douloureux 4 . Mais

1
LACASSAGNE objectait à Lombroso qu'en réalité la Tahoutaï, le patient, avait la tête serrée entre les genoux du
cause principale de cet usage n ' é t a i t point l'atavisme, mais Canaque, qui la tenait immobile : « Le tatoueur, agenouillé,
«le besoin pour les personnes illettrées, d'exprimer certaines se servait d'un petit m a r t e a u pour lui faire pénétrer sous la
idées • (ce que Lombroso « avoue ne pas trop comprendre >), peau les pointes acérées d'un peigne qu'il t r e m p a i t de temps
et observait par ailleurs q u ' o n trouve des abréviations sou- à autre dans la matière colorante. Ainsi martelé, le peigne se
vent plaisantes et des jeux de mots dans les tatouages promena d'abord entre les deux tempes de Tahoutaï et lui
comme dans les rébus : On en a vu u n qui portait le chiffre 20, traça sur le front une auréole. Une seconde ligne, qui traversait
un cœur, u n D et le m o t Belles (c'est-à-dire vainqueur des horizontalement le visage, joignit ensuite les deux oreilles
Belles) «fantaisies populaires» pour Lacassagne, ce que en passant u n peu au-dessous des paupières inférieures »,
Lombroso souligne d'un (sic II) qui en dit long ; op. cit., en un parallélisme irréprochable. « La douloureuse contrac-
pp. 292 et s. tion du visage du patient, souillé par u n sang noirci, le
1
tremblement nerveux qui agitait ses membres et la plainte
LOMBROSO, ouvrage cité, p . 299, et K R A U S E , Üeber die continue que lui arrachait la morsure du peigne, m o n t r a i e n t
Tätowieren, Goettingen, 1873. assez au prix de quelles souffrances Tahoutaï se parait de
l'étrange et indélibile ornement national. Cette opération
* A. CORRE, Ethnographie criminelle, Paris, p . 76, se finit, au bout d'un certain temps, par triompher des volontés
référant à l'Histoire des Voyages, tome L I X , p . 188. les plus stoïquement résignées. On la suspend alors, et des
' D a n s le récit de ses voyages ( 1 e r Voyage, tome IV, semaines, des mois entiers s'écoulent sans qu'elle soit reprise.
chap. X V I I I ) , COOK a dépeint une scène de tatouage aux Les souffrances ne se bornent pas aux douleurs aiguës ; u n
lies Marquises (le tiki, dont la pratique remonte, en Polynésie, érysipèle, accompagné d'élancements, tuméfie la partie
à une époque impossible à déterminer ; les indigènes pré- lacérée et donne bientôt la fièvre. On soumet alors le malade
tendent qu'il fut créé par le dieu Tiki dont il porte le nom). à u n régime d o n t on subordonne la durée à la formation d'une
66 LE TATOUAGE

cela n'est point du tout nécessairement le cas, du bataillon de Bône dont il avait constaté
comme l'affirme Haberland *, du tatouage les tatouages, a rapporté expressément 4 que
au moyen d'épines et d'arêtes de poisson, par jamais on n'avait dû recourir à lui pour des
exemple, s'il ne touche pas certaines parties accidents consécutifs à cette opération : tout
du corps extrêmement sensibles, comme le au plus voyait-il se produire un léger œdème
bord des lèvres 2 . autour de la ligne du dessin, mais jamais il
Qu'y a-t-il au surplus de commun entre ces ne vit de lymphangite ni de suppuration.
méthodes primitives et grossières et les pro- Quant à interroger les acteurs mêmes, cer-
cédés actuels de tatouage au moyen de très tain tatoueur déclare que l'opération est effec-
fines aiguilles ? Il n'est plus possible aujour- tivement douloureuse, et qu'on peut voir que
d'hui d'admettre, avec Lombroso, une dureté le piqué s'efforce de vaincre sa souffrance :
ou insensibilité caractéristique par le fait que « Lorsqu'il affirme que cela ne lui fait pas
les criminels se soumettraient, si volontiers, à mal, la pâleur de son visage lui donne un
une opération « si douloureuse, souvent même démenti » ; quelques-uns cessent avant que le
si longue et si pleine de dangers, que le dessin soit terminé et ne reviennent plus. Au
tatouage ». Sans doute Lombroso cite-t-il quel- contraire, certains des opérés pensent que
ques cas impressionnants d'insensibilité phy- « c'est comme une piqûre de mouche un peu
sique de criminels 3 , mais ne peut-on en forte » ; d'autres reconnaissent avoir ressenti
trouver d'analogues ou même de plus frap- une douleur « qui était supportable » 5 . Qui
pants encore chez de solides honnêtes gens dit même que pour certains, les heures de
(nous en connaissons plus d'un), et, surtout, tatouage ne sont pas un dérivatif et comme un
faut-il vraiment une sorte d'héroïsme pour jeu ou un enjeu un peu excitant dans l'ennui
résister au tatouage, même prolongé ? Le de la chambrée, de l'hôpital ou de la prison ?
D r Batut, à propos des centaines d'hommes Aujourd'hui il est admis par les spécialistes

squame sur les plaies. Cette squame t o m b e d'elle-même où elle est pratiquée. « Règle générale : la souffrance est très
après quelques jours et laisse apparente la nuance régulière vive au niveau des eminences osseuses presque immédiate-
et ardoisée du tatouage. » R a p p o r t é par BERCHON, p . 108, ment recouvertes par la peau, insignifiante au milieu des
et cité par L O C A R D , Traité, I I I , p . 346. régions riches en parties molles. Le tatouage des paupières
1
détermine, parait-il, plus d'appréhensions que de douleur
M. H A B E R L A N D , Ue6er die Verbreitung und den Sinn au m o m e n t de la manoeuvre ; celui des muqueuses est fort
der Taetowierung, Mitteilungen der Anthropologischen pénible. » Mais, de l'avis de tous les Marquisiens, deux
Gesellschaft, Vienne, vol. XV, 1885, p . 53. régions — analogues — sont « particulièrement redoutées du
patient • : les faces dorsales de la main et du pied: ici i l a
• CLAVEL, dans son étude de 1885 qu'il est intéressant de souffrance est quelquefois intolérable, surtout au niveau
comparer avec celle de COOK anciennement, a aussi dépeint des doigts et des orteils », ce qui explique pourquoi le tatouage
une scène de tatouage à laquelle il avait assisté. L'opération de ces parties reste souvent inachevé. R a p p o r t é par LOCARD,
se pratiquait au moyen d'une petite lamelle osseuse r e t e n a n t ibidem, p . 349 s.
la matière colorante (du noir de lumée provenant de la noix
du bancoulier), d o n t l'extrémité libre est finement pectinée, ' LOMBROSO, L'homme criminel, I, p . 350. Benedikt « a vu
l'autre fixée à u n morceau de bambou sous u n angle plus un brigand de la fameuse troupe de Roza Sandor, qui, a y a n t
ou moins aigu. Les lignes principales du dessin sont tracées pris p a r t à une révolte de prisonniers, fut b a t t u d'une telle
avec la côte d'une feuille de cocotier enduite de la matière manière qu'il en eut plusieurs vertèbres fracturées. Toutes
colorante, et la flexibilité de cette nervure permet le tracé ses blessures guérirent, et le géant d ' a u p a r a v a n t devint une
des figures les plus capricieuses. Un membre de la famille sorte de nain ; eh bien ! il l'a vu plus tard travailler dans la
tend la peau et maintient le patient. Le tatoueur saisit forge de la prison et se servir du lourd marteau comme dans
entre le pouce et l'index de la main gauche le manche sup- les jours de sa plus grande vigueur ». Lombroso v i t « plus
p o r t a n t la lamelle, et avec u n b â t o n n e t en casuarina (bois de étrange encore : u n voleur eut dans une escalade le frontal
fer), tenu de la main droite comme un archet, « il frappe sur droit fendu latéralement par un coup de hache ; en quinze
ce manche à coups précipités, ce qui détermine une série jours il était guéri sans aucune réaction •. Dans la prison où
de piqûres ne dépassant pas les couches superficielles du il était médecin, il vit un prisonnier qui travaillait comme
derme et la projection sur ces piqûres de la matière colorante. maçon, à la suite d'un reproche, se jeter du troisième étage
Un morceau de t a p a , enroule sur le médius gauche, sert à dans la cour : « tous le croyaient mort, quand t o u t à coup il
éponger les gouttelettes de sang qui viennent masquer le se leva en souriant, et d e m a n d a à continuer son travail ».
travail. L'habileté de l'opérateur était extraordinaire ; pour Un voleur demi-fou se troua le crâne avec une vrille et s'en-
montrer son adresse, il prenait des a t t i t u d e s , passait quel- fonça d a n s le cerveau une aiguille et cinq gros fils de fer,
quefois sa m a i n droite derrière son dos et m a n œ u v r a i t dans plus u n clou, sans qu'il en ressentît de dommage. Cela prouve
cette position. Il répétait souvent, ce faisant, de sa voix la une belle résistance individuelle, mais n'établit pas une
plus douce, le m o t loi, toi (c'est fini ! c'est fini !), « exclama- règle générale, s u r t o u t dans le sens de l'identification « sau-
tion qui devait être dans le rôle — écrit le n a r r a t e u r — car vage-criminel • que voudrait en tirer Lombroso.
la physionomie du patient, garçon robuste et qui s'était
prêté à la circonstance pour m'être agréable, prouvait bien * BATUT, DU tatouage exotique et du tatouage en Europe.
qu'il était inutile de l'encourager •. (Ce n'était donc pas du Archives d'anthropologie criminelle, 1892 et 1893, tomes
t o u t l'ancien supplice sanglant du temps de Cook.) — V I I et V I I I , p p . 77 et s.
L'opération est plus ou moins douloureuse selon les régions
' B A E R , op. cit., pp. 7 et s.
L'ASSIMILATION DU CRIMINEL AU SAUVAGE 67

que la thèse de Lombroso est « entachée d'une taine insensibilité était nécessaire, elle ne
double erreur à la base » ; Emile Laurent « a serait pas l'apanage des seuls criminels. »
fait justice de l'hypoalgésie qui lui sert de On ne peut en tout cas conclure, de la fré-
point d'appui : des expériences précises ont quence des tatouages chez les criminels, qu'ils
été faites, et les résultats infirment l'opinion présentent une abolition ou une réduction
de Lombroso » \ exceptionnelle de la sensibilité algique, et que
Il n'est pas téméraire d'affirmer avec Baer, par cela même la preuve est apportée qu'ils
car c'est l'évidence, que « s'il est vrai que le sont ou ont tendance à devenir criminels. Les
tatouage a atteint une fréquence incroyable paisibles mangeurs de feu et les braves don-
dans beaucoup de professions, chez les neurs de spectacles qui se transpercent les
ouvriers, les soldats, les marins, non seu- joues sans en être incommodés, seraient les
lement des basses classes, mais même chez premiers à démentir la théorie, comme à l'in-
les personnes d'un rang élevé dans la société, verse on démontre le mouvement en dansant
on peut déjà en conclure que la douleur ou en jonglant.
de cette opération ne peut pas être bien gran-
de, et il est absolument certain que, si cette *
douleur est réellement forte, les criminels ne
doivent pas y être seuls insensibles ». De plus, Une seconde observation générale s'impose.
« le fait qu'un très grand nombre de tatouages Dans son Ethnographie criminelle, le D r Corre,
ont lieu dans la jeunesse et même à l'âge sco- se demandant aussi 2 comment il était possible
laire est aussi une preuve que la douleur ne de concilier la théorie de Lombroso avec les
peut pas être excessive ». La mode ne s'en réalités qu'il avait constatées et qu'il relatait,
répandrait pas davantage à certains moments écrivait que « si le criminel est un atavique,
dans les milieux de femmes, si tel était le cas. un sauvage en retour, un ramené aux condi-
En réalité, « tout prouve que la sensation dou- tions premières de la tribu indégrossie, il faut
loureuse est tout à fait individuelle, comme d'abord établir que les races encore les plus
l'est aussi en général le degré de sensibilité rapprochées de l'état primordial sont les plus
chez les divers individus, et tout spécialement criminelles ; or, c'est en ces races qu'on ren-
celle des diverses régions du corps ». (Le contre la meilleure pratique de la solidarité
tatouage de la poitrine est beaucoup plus mutuelle ». En outre, « l'évolution rétrograde
douloureux que celui des bras ; celui des seins, dans les habitudes devrait se rattacher à une
des lèvres, de l'intérieur des cuisses, des évolution parallèle dans l'état physique »,
organes sexuels, l'est davantage encore.) puisque, d'après la théorie, « criminels de
« L'intensité de la sensation est purement tous milieux et sauvages de toutes catégories
subjective, et ne peut être jugée que se confondraient en un type plus ou moins
d'une manière relative. » Le Goarant l'a jus- uniforme ; or, dans chaque race, le criminel
tement fait observer aussi : « Le fait qu'on conserve ses caractères ethniques ». Les « mal-
rencontre nombre d'honnêtes gens tatoués formations » ou les « hétérotypies » relevées
semble permettre de penser que, si une cer- par Lombroso (sur le crâne, à la face, aux
1
L E GOARANT, thèse citée, p p . 153 et s., qui précise qu'on sagne, de ce prisonnier qui t a t o u a son co-détenu p e n d a n t
a étudié chez les criminels la sensibilité tactile avec le compas son sommeil, sans l'éveiller, « laisse peu de doutes sur
de Weber, la sensibilité dolorique avec le chariot de Dubois l'intensité des phénomènes douloureux qui pouvaient
Raymons, la sensibilité calorique même avec des tubes accompagner l'opération ». Est-ce à dire que ce malfaiteur
remplis d'eau chauffée à diverses températures : « Lorsqu'au- « était conforme à la théorie lombrosienne ? » Mais encore
cune allection qui trouble la sensibilité n'existait, les sujets faudrait-il « prouver que les criminels sont physiologique-
criminels réagissaient dans les mêmes limites que les sujets m e n t différents du reste des humains sous ce rapport, et
normaux du même milieu. • D'autre part, le tatouage n'est c'est la preuve contraire qui a été apportée ». Le D ' Forfer
certainement pas douloureux • au point de conclure à sa pro- a démontré « qu'un grand nombre d'élèves du lycée Louis-
pagation uniquement chez des sujets dotés d'une moindre le-Grand présentaient de l'anesthésie à la piqûre ».
sensibilité périphérique ». L'histoire rapportée par Lacas- !
CORRE, op. cit., n o t a m m e n t p p . 11, 24, 76.
68 LE TATOUAGE

membres), se rattachent « non pas à des con- « nécessairement l'éducation vaut ce que vaut
ditions d'évolution anthropologique, mais à le maître qui la dispense ».
des conditions dégénératives ; elles amoindris- On peut citer bien des preuves de ce cou-
sent l e civilisé non pas en le rapprochant de rant réversible. Les Laotiens, par exemple,
l'incivilisé, mais e n l'amenant, avec celui-ci, descendants des anciens Thaï, « sont des gens
jusqu'à la dégradation pathologique d e l'alié- pacifiques, sobres, patients, très confiants
né » \ D'autre part, et la remarque est essen- (mais qui ont appris la défiance au contact
tielle, i l n'est « pas exact que le rayonnement des étrangers), crédules et superstitieux, très
imitatif, dans les milieux sociaux, marche moraux et poussent l'horreur du vol à l'égal
exclusivement o u toujours d'une manière de l'horreur pour le meurtre ». Quelques tri-
prépondérante, des couches supérieures aux bus (qui se désignent sous l e nom de ventres
couches inférieures ». Il n e faut pas oublier noirs) se tatouent, pour se conformer à la
que « tout e n haut, par curiosité, recherche tradition et se distinguer des tribus où l e
d'excitations et de jouissances nouvelles, tatouage n'existe pas (appelées les ventres
réveil des atavismes, qui n e sont jamais qu'as- blancs) : Les dessins, d'un caractère très
soupis m ê m e chez les plus sélectes, instincts ornemental, tracés sur les jambes, les cuisses
vicieux naturels, on répète les habitudes des et l e bas-ventre « représentent des animaux
milieux qu'on affecte de mépriser ». Tandis et des êtres fantastiques » o u des « monstres
que de son côté « l'humble a tendance à mytiques », d'un style très conventionnel,
s'essayer aux allures des plus importants » ; entourés par « une large ligne d'écriture
il veut se donner « une satisfaction d'amour- cabalistique », et le dessin se termine au
propre qui le relève à ses propres yeux ; mais niveau de la taille « avec u n cordon de mots
l'imitation tout en bas se cantonne plutôt dans de charmes ». Ce tatouage est u n ornement
le mauvais que dans le bon ». Le noir, notam- pour plaire aux femmes, u n signe de courage
ment, « agit selon les exemples qui se dérou- et de virilité, de sélection aussi, qui est donc
lent à ses yeux », et des observations ana- sans aucun rapport avec toute idée de dégé-
logues peuvent se faire aujourd'hui u n peu nérescence, de férocité, et moins encore de
partout dans les pays dits « sous-développés », criminalité : A u contraire, les criminels sont
non seulement avec l'exemple direct mais marqués d'un tatouage spécial d'identification
avec celui des images et du film. L'Européen et de dégradation : « Dès la prévention, on
« représente le civilisateur », autrement dit leur tatoue les menottes et les chaînes qui
« l'éducateur à la façon coloniale » ; et leur seront mises après la condamnation 2 ».

1
On sait quelle importance fondamentale LOMBROSO a 14,44 %, e t sur 1112 femmes internées, 13 tatouées, soit
donnée aussi à la comparaison d u criminel (ce • fou moral«) 1,18 % : 12 indigènes de l'Afrique d u Nord p o r t a n t u n
avec l'aliéné, de la criminalité avec la folie. Dans L'Homme tatouage ethnographique, e t 1 Française ancienne prostituée ).
criminel, il ne m a n q u e pas, à propos de toutes ses observa- Après avoir examiné au total 237 tatoués (201 hommes e t
tions — qu'elles soient anthropométriques, anatomiques ou 36 femmes), p o r t a n t 1242 tatouages (1.100 chez les hommes,
psychologiques, qu'elles portent s u r le crâne et le cerveau, 142 chez les femmes), L E GOARANT a p u conclure, p.188 :
la taille e t le poids, les membres ou la physionomie, sur < Dans quelques cas exceptionnels, le tatouage a pu servir
l'algométrie, la sensibilité e t les passions, sur le tatouage, à exprimer u n délire constitué, mais il n'a jamais été possible
l'écriture, l'argot, la littérature ou l'art — de faire la de prévoir s u r le v u d'un tatouage la forme d'un délire •, ce
« comparaison avec les fous ». Voir n o t a m m e n t pour le qui n ' a rien de surprenant, « é t a n t donné que les tatouages
tatouage chez les fous, p . 300, pour l'argot, p . 499, pour les sont le plus souvent choisis au petit bonheur p a r le t a t o u é
hiéroglyphes et l'écriture, p . 510. P o u r le tatouage, Lombroso quand ils ne sont p a s simplement suggérés p a r le tatoueur.
renvoie a u x é t u d e s de DE P A O L I , de M A R A N D O N D E M O N T H Y E L Ils seraient donc, le plus habituellement, susceptibles de
(qui, à l'asile de Marseille, avait v u 79 tatoués sur 600 mala- renseigner s u r le fond mental d u t a t o u e u r lui-même p l u t ô t
des, soit 13 %, pourcentage triple des observations ita- que sur celui d u tatoué.» E n t o u t é t a t de cause, les tatouages
liennes), de CHRISTIAN. Voir n o t a m m e n t Archives d ' a n t h r o - pathologiques • sont exceptionnels », e t doivent être consi-
pologie criminelle, 1891, e t 1893 p . 373, ainsi que Société dérés « comme des raretés cliniques qui ne se prêtent à
de Médecine légale, 1891-1892, p . 27. Dans sa thèse de aucune synthèse ». Nous renvoyons à ces auteurs, car nous
1933, le D r L E GOARANT consacre son chapitre V, p p . 177 et ne traiterons pas cet aspect d u problème.
suiv., au sujet : Tatouage et aliénation mentale. Il y donne
u n grand nombre d'indications précises (faits, statistique, * CORRE, op. cit., p . 254 ; pour 1'« exemple moralisateur
références), ainsi que ses propres observations dans les de l'Européen », à la Nouvelle-Calédonie p . 412. S u r le
asiles d'aliénés d'Aix-en-Provence e t de Marseille. (Il trouva
dans ce dernier, sur 881 malades hommes, 129 tatoués, soit tatouage en Asie, voir aussi L E GOARANT, p p . 55 e t suiv., e t
plus spécialement, sur les Laotiens d u Siam, p p . 63 à 65, e t
L'ASSIMILATION DU CRIMINEL AU SAUVAGE 69

Cee observations rejoignent en partie la été le plus souvent matelots, chauffeurs ou


conclusion à laquelle aboutissait Tarde 1 , domestiques à bord des navires de guerre ou
lorsqu'il opposait à Lombroso « qu'il paraît de commerce ». Le D r Kocher, qui étudia le
infiniment plus simple et plus vraisemblable tatouage et la criminalité chez les Arabes,
de ne voir dans les inscriptions et les bar- a conclu aussi que « loin d'être chez l'homme
bouillages dont les malfaiteurs se couvrent la civilisé la persistance d'une coutume ances-
peau, que l'effet d'un contact accidentel avec trale, le tatouage est au contraire un carac-
les peuplades primitives », puisque — nous tère acquis par l'indigène arabe ». Selon lui,
le verrons — c'est surtout chez les matelots, le véritable indigène ne serait — à la diffé-
criminels ou non, et chez les soldats colo- rence des femmes — jamais tatoué 2 et, comme
niaux, que se remarque cet usage : Et il est Lombroso lui-même le relevait, « seuls ceux
clair que ce sont leurs propres passions, ten- qui ont été en prison ou qui ont servi dans
dances et symboles, et non ceux des peu- l'armée portent des ' tatouages de femmes ;
plades primitives fréquentées, qu'ils ont, dans les autres regarderaient comme un déshon-
l'imitation du tatouage, imprimés sur leur neur d'en avoir » 3 . Bien plus, souvent la
corps. Il se peut d'ailleurs, observait aussi nature du dessin imitativement reproduit par
Tarde, et l'observation est juste en ce qu'elle l'indigène, le « primitif », atteste clairement
confirme la règle fondamentale de l'imitation, qu'il a copié l'étranger — le « civilisé ». C'est
« que l'inverse aussi soit vrai et que bien des ainsi qu'aux îles océaniennes de la Société,
peuples arriérés doivent à leurs rapports avec dont les tatouages, au temps de Bougainville
nos marins civilisés l'avantage de pratiquer et de Cook, représentaient des arbres, des
ces incisions dermiques ». oiseaux, des animaux, les indigènes, quand
Effectivement, d'après les observations du les étrangers eurent pénétré dans le pays, « se
D r Lorion sur la criminalité en Cochinchine faisaient de larges tatouages imitant les sou-
par exemple, les indigènes de ce pays et ceux liers et les pantalons des Européens » 4 .
qui étaient porteurs de dessins pratiqués au Un autre exemple plus récent, et combien
moyen de couleurs infiltrées dans le derme, significatif, a été relevé en Afrique du Nord
avaient vécu parmi les Européens ; « ils ont sur les prostituées algériennes. En 1855, selon
(quant au tatouage des criminels) p . 68. E n E x t r ê m e - mains, et le tatouage du bord cubital des a v a n t - b r a s . Ce
Orient, le tatouage est pratiqué depuis la plus haute anti- sujet ne faisait pas mystère d'avoir porté des vêtements
quité, t a n t ô t comme une amulette de protection, t a n t ô t féminins et de s'être fait passer pour femme, se livrant à des
comme u n ornement, ou comme le signe d'un é t a t physique t r a v a u x féminins, d a n s a n t et c h a n t a n t avec des danseurs du
ou social (puberté, fiançailles, mariage), ou comme u n signe Sous, à Marrakech, et t i r a n t profit de ce métier (saliavil et
d'enregistrement, ou enfin comme u n signe de distinction. placuil) ainsi que des femmes parmi lesquelles il vivait.
Avant l'imprimerie, au J a p o n , «on t a t o u a i t sur la peau le Il était « normal en vertu de la n a t u r e » et ne représentait
récit d'événements qui, sans cela se seraient à peu près aucunement un • inverti-né » ; ses tatouages « ne faisaient
certainement perdus », ce qui confirme l'hypothèse de Verrier pas partie de la parure féminine d'un inverti, mais faisaient
« pour qui les dessins ont une signification dans l'écriture partie de son déguisement » ; ils étaient donc « u n i q u e m e n t
idéographique du pays», et les tatouages des guerriers des tatouages crapuleux... utilitaires », et celui qui les p o r t a i t
seraient « leurs parchemins, leur généalogie, le Livre d'or devait dissimuler son véritable sexe pour pouvoir les arborer
de leurs faits d'armes ». Le tatouage au J a p o n était d'ailleurs et en tirer profit.
si général que, par exemple, LACASSAGNE y a signalé « une
classe d'individus employés comme palefreniers et qui courent ' Cf. L E GOARANT, p . 152. A ce sujet, voir K O C H E R , De
en a v a n t des chevaux en tête des équipages de grande la criminalité chez les Arabes, thèse, Lyon, 1884, LACASSAGNE,
maison, les baltos, qui ont le corps t a t o u é d'une façon La signification des tatouages chez les peuples primitifs et
iresque complète ». E n Annam, le tatouage, comme le dans les civilisations méditerranéennes, Lyon, 1912, et les dif-
faquage des dents, « est une très ancienne coutume qui
trouve vraisemblablement son origine dans les principes
férentes études citées plus loin, page 79, note 4.
* L E GOARANT, p . 79. Dans son étude sur Le tatouage aux
d'hygiène et de préservation, mode et coquetterie n ' é t a n t Iles Marquises, parue en 1885, dans la Revue d'ethnologie
venues qu'après ». Voir n o t a m m e n t E. LACORDAIRE, Le de Nancy, p . 259, le D r CLAVEL a montré combien t o u t était
tatouage au Japon, Archives d'anthropol. crim., 1896, p . 711, changé et comme le tatouage se raréfiait et modifiait son
et LOCARD, Traité, I I I , p . 264. caractère : « Il n'est pas rare, à Nouka-Hiva n o t a m m e n t , de
1 rencontrer des adultes qui ne présentent que des dessins peu
T A R D E , Philosophie pénale, p . 237. nombreux, occupant de préférence les régions du corps dissi-
1 mulées par les vêtements. On peut attribuer cette modifica-
On rappellera le cas « t o u t à fait exceptionnel » signalé
par le D r H E R B E R (Tatouage crapuleux, article paru dans le tion d'un goût si prononcé jadis, beaucoup à l'influence du
Maroc médical du 15 mai 1925). Ce médecin militaire (qui métissage, passablement à celle des missionnaires et des
a disposé de plus de 6000 observations anthropométriques) résidents, un peu enfin aux relations avec les Européens et
a vu u n voleur récidiviste tatoué en femme, c'est-à-dire à la facilité plus grande des communications avec Tahiti où
p o r t a n t le tatouage sourciller et celui du m e n t o n (spécifi- les Marquisiens s'exposent aux quolibets d'un peuple q u i . . .
quement féminin), les tatouages en bracelets des pieds et des les traite volontiers de barbares. Certain chef intelligent de
70 LE TATOUAGE

Bertherand, les prostituées arabes portaient Casablanca). C'est que, disait lé D r Huguet
toutes leurs tatouages traditionnels, tels que en 1900, ce sont en général, à côté des kabyles,
« des croix ou des fleurs bleues sur les joues », des joyeux qui font métier de tatouer les
et quarante ans plus tard, selon Laurent, elles Ouled Naïl, et « c'est à ces derniers qu'est due
considéraient toujours encore « comme une chez les aimées la mode de se faire tatouer
grâce et une parure de plus » les thèmes sur la poitrine le nom de leur camarade pré-
décoratifs montrant « la persistance des em- féré ». Quant au cœur percé d'une flèche, il
blèmes-métaphores d'autrefois », croissants, ne pouvait avoir aucun sens pour une fille
étoiles, rosaces, poisson-amulette, main de arabe, comme le relevait le D r Herber dans
Fathma ou autres tatouages familiers en Algé- ses études sur le tatouage en Afrique du
rie aussi bien qu'en Tunisie et au Maroc. Mais Nord : Car « l'organe que nous tenons pour
tout a changé peu à peu au contact des troupes le siège de nos sentiments ne tient aucune
coloniales, et, chez les danseuses Ouled Naïl place dans la vie affective des indigènes et
« en qui l'on croit retrouver les descendantes le poignard plongé dans un cœur de carte à
des prostituées d'autrefois », on a vu apparaître jouer n'a pas de signification dans l'Afrique
nos symboles : le cœur percé, l'oiseau messa- du Nord. En acceptant cet emblème, la pros-
ger et le papillon, les feuillages et le pot de tituée s'est trouvée pourvue de deux cœurs,
fleurs, les tatouages-rébus, les déclarations celui que lui ont légué ses aïeux et qui est
telles que J'aime Mona Tora ou Ma (pensée) proprement le foie, et le nôtre qui a conquis
à Rosa, et jusqu'à un bock de bière sur sa créance, grâce au tatouage écrit sur sa
l'avant-bras. D'autres femmes portaient pour peau » 1 .
ornement « le buste d'un Européen avec les En réalité, ce serait donc un « problème de
moustaches relevées, style 1914 », et « le plus psychologie ethnique » plutôt qu'un problème
souvent, à coup sûr, la montre, qui était alors d'atavisme criminel ou de grossièreté et d'in-
l'objet de la convoitise des indigènes » (on la sensibilité foncières, qui se pose i c i 2 : Celui
trouvait jusque sur le ventre d'une fille à de l'acceptation par l'indigène de symboles

Nouka-Hiva, voulant à la fois sacrifier au goût de ses compa- H E R B E R reproduisent nombre de tatouages, dessins et
triotes et frayer honnêtement avec les Européens, se fit inscriptions. Voir aussi LOCARD, Traité de criminalistique,
t a t o u e r t o u t le corps à l'exception des mains et du visage. tome III, p . 330.
Il était ainsi toujours présentable, selon le costume exigé par
les circonstances. • Cette tendance, évidente chez la plupart • L e D r J . LACASSAGNE, dans son étude précitée sur le
des jeunes chefs et des métis, ne devait pas m a n q u e r de se tatouage des prostituées, a judicieusement relevé cet aspect
manifester chez les naturels des classes inférieures à mesure « intéressant et peut-être insoluble » du problème, en se
que les relations avec les individus de race blanche s'accen- d e m a n d a n t si 1'« européanisation » de la prostituée m a r o -
tueraient d a v a n t a g e (comme le manifestait par comparaison caine et nord-africaine en général n'aurait pas « débuté par
la situation dans les lies relativement à l'écart du commerce l'acceptation de dessins d'allure ethnique et qui ménageaient
social). De plus, au lieu de la belle, stricte et significative encore ce qui lui restait de pudeur raciale ». E n effet, en 1905,
rigueur des tatouages de tribus et de classes, • la fantaisie les auteurs comme E. MICHAUX et G. SALMON observaient
individuelle préside seule à l'opération du tatouage ; chacun que si toutes les prostituées étaient tatouées de façon tradi-
fait à sa guise et désigne non seulement les dessins qu'il tionnelle aux endroits visibles habituels et portaient au
préfère, mais aussi les régions du corps qu'il veut embellir ». moins la syâla au menton, quelques-unes seulement
Le sens sacré, totémique, disparaissait ainsi. Il n'est donc avaient des tatouages du bas-ventre : « T a n t ô t une série de
pas audacieux de prédire, concluait Clavel, que cette cou- douros hassani qui r e m o n t e n t jusqu'au nombril, t a n t ô t u n
t u m e irait en se restreignant toujours davantage et dispa- palmier planté entre les jambes et dont les palmes s'étendent
raîtrait t ô t ou tard des Marquises : déjà du reste • des peines sur le ventre, t a n t ô t u n cheval sellé, bref tous les dévergon-
consistant en une amende assez forte et même en quelques dages qu'elles supposent susceptibles d'exciter les sens u n
jours de prison, sont édictées contre le tatoueur et contre peu alourdis de leur mari. Le palmier est sans doute l'em-
ceux qui se font tatouer » — mais il est vrai que « le plus blème de la fécondité ; les douros indiquent probablement
souvent elles ne sont pas appliquées... » Voir LOCARD, que la femme est u n trésor ou qu'elle coûte cher ; le cheval
Traité, III, p . 347 ss. rappelle a l'homme qu'il doit toujours être u n cavalier
accompli et t r i o m p h a n t ». Si ces dessins étaient totalement
1 réprouvés en Tunisie alors qu'on les trouvait au Maroc,
Voir à ce sujet J . H E R B E R , dans l'article publié avec le n'était-ce pas parce que c'est u n tatoueur qui opère dans le
D r J . LACCASSAGNE, DU tatouage des prostituées de France premier pays et la tatoueuse dans le second? « Quel mari
et d'Afrique du Nord, Revue internat, de criminalistique, tunisien tolérerait q u ' u n tatoueur fit u n dessin sur le ventre
et spécialement : Les tatouages des prostituées algériennes de sa femme ? Mais pourquoi u n marocain ne permettrait-il
(chap. II) ainsi que H E R B E R , Les tatouages des prostituées pas à une tatoueuse de tracer sur le bas-ventre r de la sienne
marocaines, Rev. d'ethnograph. et de sociol., 1914, n° 7-12, un petit tatouage libertin ? » En réalité, le D H E R B E R a
p. 264 ss. Référence aux études de E. L. B E R T H E R A N D , montré que ce n'est point là le but du tatouage du pubis au
Médecine et hygiène des Arabes, Paris, 1855, p . 323, Maroc : « Avant tout, il est une survivance et il joue, ainsi
E . L A U R E N T , La prostituée arabe, dans Arch, d'anthropol. que tous les tatouages juxta-orificiels, u n rôle prophylacti-
crim. 1893, p . 322, et H U G U E T , Les Ouled Naïl, Rev. encyclo- que. Il est généralement discret, il est parfois même si p e t i t
pédique, 11 août 1900, p . 624. Les études de LACASSAGNE et
L'ASSIMILATION DU CRIMINEL AU SAUVAGE 71

et de marques totalement étrangers aux usage ethnique décoratif, tutélaire, thérapeu-


croyances, aux mœurs, aux goûts et tabous tique ou même religieux, comme nous aurons
de sa tribu, car on ne voit aucun criminel à le voir. Il n'y a d'autre lien que celui du
ayant emprunté aux primitifs les fins dessins, goût de l'image ou du symbole, entre ces
réseaux et signes sans aucun sens obscène ou phénomènes.
crapuleux que leur avait transmis un antique

qu'on a peine à le voir •. Ce sont les tatouages dits tougou, tatoueur », car « leur succès fut sans lendemain ». E n résumé,
au-dessus, qui ont plutôt u n sens erotique. Des tatouages « les prostituées marocaines ont les tatouages qu'impose leur
symboliques tels que ceux relevés plus h a u t ne sont en tout situation sociale... Le besoin de paraître et la recherche de
cas pas des tatouages d'origine indigène, mais « des fantaisies la parure qui en dérive les éloignent des traditions ancestrales;
de prostituées », ou plutôt « des fantaisies de tatoueurs ». ce sont des déracinées dans toute l'acception du mot. Elles
E n effet, « on ne commande pas à une tatoueuse de tribu, ne sont ni arabes, ni berbères ; elles appartiennent aux
habituée à tracer des décors géométriques, de reproduire de milieux où elles vivent et sont prêtes à en accepter toutes
pareils dessins », et il est • infiniment plus logique » de penser les influences. » Nous reviendrons d'ailleurs, au chapitre I I I ,
qu'ils furent faits « dans un foyer que venait de créer u n sur le tatouage féminin.
CHAPITRE II

LE TATOUAGE CHEZ LE SOLDAT ET LE MARIN

Il est bien connu que c'est parmi les marins Espagne et au Portugal, par exemple, si en
et les soldats surtout qu'on constate le plus Italie, du temps de Lombroso, les tatoués
souvent des tatouages, et les plus corsés. Ce étaient considérés à première vue comme « de
sont eux aussi qui, d'habitude, ont été en mauvais soldats », s'il est ou était « rare chez
relation avec les peuples primitifs d'outre-mer, les Russes », dit-on x, il serait « courant chez
dits « sauvages » ou « barbares », et il est donc les Turcs », « commun dans l'armée danoise » 2 ,
particulièrement intéressant d'examiner s'il « fréquent en Allemagne » d'après les obser-
existe vraiment un « rapport atavique » ou s'il vations dont nous allons parler, « fréquent »
n'y a pas uniquement un « rapport occasion- aussi en Angleterre parmi les officiers (le
nel », de simple influence par contact et imi- motif préféré serait « un Christ sur l'avant-
tation, entre les tatouages rencontrés chez bras ») 3 , et « tout à fait recommandable » aux
eux, et plus spécialement chez les soldats ou Etats-Unis, où il est apparu en effet comme
marins délinquants et prisonniers, et chez les une « garantie contre la désertion ». Depuis
primitifs. On a pu faire sur ce point de mul- la campagne de Cuba, disait une publication
tiples constatations très instructives. en 1898, les tatouages se sont répandus dans
La première — qu'il ne faut d'ailleurs pas l'armée. On se fait tatouer des canons, des
perdre de vue dans tous les domaines, et non faisceaux d'armes, des emblèmes guerriers...
seulement dans celui-ci — c'est que l'usage Dans la marine aussi les tatouages seraient
et la fréquence du tatouage dans la marine « fréquents et nombreux », mais le plus sou-
et l'armée varient selon les pays, et souvent vent amoureux et erotiques, voire « indécents
du tout au tout. S'il est « méprisé » en et obscènes » 4 .

1
Jusqu'il n ' y a pas longtemps, le tatouage était, en Voir l'article de G E I L L , médecin des prisons, sur les tatouages
Russie, considéré comme u n pacte passé avec le démon. au Danemark, déjà cité, ainsi que LOCARD, I I I , p . 318.
Seuls les condamnés à la Sibérie étaient soumis a un tatouage 3
spécial équivalant à la vieille peine de la marque des crimi- Quant au tatouage de caractère religieux, il était connu
nels. Nous parlerons, dans le chapitre V I I consacré aux cir- par exemple, que J o h n Sullivan, ancien champion anglais
constances et à la contagion du tatouage, n o t a m m e n t dans de boxe poids léger, portait sur le dos l'image de la Cène,
les milieux de la marine et dans l'aristocratie, du cas assez soulignée d'une banderole où se lisait une prière.
é t o n n a n t et aventureux du comte Tolstoï.
* Indications de L E GOARANT dans sa thèse de 1933,
* Au Danemark aussi, d'après l'étude de G E I L L , médecin p. 114 ss. Pour le tatouage dans l'armée aux Etats-Unis,
des prisons de Copenhague, les tatouages sont très nombreux, cf. B R A D L E Y , Tatooing in the Army, New-York Medical
mais sans véritable signification criminogène. Le nombre des J o u r n a l , 30 mai 1893. D'après une étude de J . B O Y E R sur
t tatouages puérils », c'est-à-dire de vestiges de lettres, de le tatouage aux Etats-Unis, en 1927, les frères Riley s'étaient
points ou d'ancres dessinés déjà à l'école, au bras et dans fait une spécialité de la « décoration » des personnes s'exhi-
les interstices digitaux, avec de l'encre, est très grand : sur b a n t en public. Ils avaient gravé sur le corps de leurs patients
662 tatoués, 207 (43%) avaient des signes facilement visibles des tableaux célèbres, tels que « Le Calvaire » ou • La Cène •
sur les mains. D'autre part, il y a une proportion extraordi- de Léonard de Vinci. Un fameux t a t o u e u r japonais, Hori Uyo,
naire de tatouages indiquant l'état civil du tatoué : 792 indi- autrefois fixé à Yokohama, opérait aussi à New-York. Il
vidus sur 1000 portaient de telles indications, dont 730 leurs utilisait habilement la perspective et les ombres et mariait
initiales (29 avaient leur nom tatoué en toutes lettres). Les le brun (qu'il avait découvert) au bleu foncé et au vermillon.
emblèmes professionnels sont aussi fréquents : beaucoup Son « pinceau » avait ainsi enfanté « de magnifiques fresques
d'individus se font tatouer des insignes maritimes, parce que sur peau humaine, qui se promènent de par le monde ». Un
• cela donne l'air intrépide », et parce que les tatoueurs pro- anglais, Gambier Bolton, a fait le récit d'une de ces séances
fessionnels ont ces dessins dans leurs collections (ce que j ' a i « chez le Maître, d o n t les salons hospitaliers s'ouvrent tou-
pu constater personnellement encore chez u n spécialiste, jours d e v a n t les visiteurs bénévoles... Là, entouré de ses
Jack Taloo, sur les quais de Copenhague, en 1961). Les élèves, il manie avec dextérité ses stylets, p e n d a n t que les
devises, quel que soit leur sens, peuvent d'ailleurs être trom- domestiques passent des rafraîchissements ou offrent des
peuses, il ne faut pas l'oublier et nous aurons à le rappeler : cigarettes aux spectateurs. L'un de ses disciples porte sur
Geill avait n o t a m m e n t relevé la belle maxime : Le travail son front u n lézard si parfaitement imité qu'une mouche
ennoblit l'homme sur • le plus grand fainéant de Copenhague ». n'oserait pas, paraît-il, s'aventurer aux alentours. » (Il est
54. Tatouage classique de marin allemand.
55. Tatouage sentimental et patriotique, marin
allemand.
56. Tatouage de marin anglais.
57. Tatouages militaires et patriotiques français (1914-1918).
LE TATOUAGE CHEZ LE SOLDAT ET LE MARIN 73

Il est de fait que les marins, les navigateurs, Or, il apparaissait que « cet usage a reçu
les mousses, les coloniaux et les galériens sont ces derniers temps, dans une grande partie
parmi les plus tatoués des « civilisés ». Les de la population et aussi chez les criminels,
observations recueillies en Allemagne et en une impulsion particulière ensuite du réveil
France à ce propos seront intéressantes pour de la vie militaire, du rapide développement
nous mettre sur la voie et nous permettre de de la marine et de la vie coloniale lointaine ».
justement poser, croyons-nous, le problème. On a pu assister en quelque sorte à la nais-
Familier des établissements pénitentiaires sance et à la diffusion du tatouage dans ce
allemands, le D r Baer pouvait constater, en pays, ce qui est naturellement d'un grand
1895, que '« la mode du tatouage » s'était intérêt pour la connaissance de ses lois et de
répandue dans son pays en quelques années : sa signification. A l'origine donc et comme le
« Tandis qu'il y a vingt ans, et même plus relevait aussi Jœst dans une étude à cette
récemment encore, c'était une grande rareté époque 4 , « avant tout, ce sont les marins et
de trouver un prisonnier tatoué, aujourd'hui les voyageurs, les savants et les commerçants,
rien n'est plus commun. » Le phénomène les pèlerins et les soldats qui aiment à rappor-
était d'autant plus frappant qu'il « semble ter au pays, en souvenir des contrées loin-
que cette coutume ait été complètement igno- taines qu'ils ont visitées, un échantillon des
rée des criminels allemands » 1 . En effet, tatouages de là-bas. Les pêcheurs et les mate-
Avé-Lallemant, qui a « fidèlement décrit lots, les habitants des côtes maritimes sont
l'ancienne criminalité allemande (Gauner- ceux qui se font tatouer avec le plus de zèle » ;
tum) dans tous ses détails et avec la plus la pratique du tatouage était « très répandue
grande exactitude, n'en fait nulle mention » 2 . dans la marine allemande ».
Il parle bien des signes secrets et de l'écriture L'origine de cette mode ou de cet usage de
au moyen desquels s'entendaient les filous et se tatouer, de nos jours et dans nos pays,
qu'on nommait les Zinken ou pointes gra- n'apparaît guère contestable. Il est notoire
phiques 3 , il traite « de leurs caractères et de que certains personnages de la plus grande
leurs habitudes, mais nulle part du tatouage ». moralité et du plus haut rang portent parfois

bien connu que c'est au J a p o n que les tatouages sont les * Chaque filou avait son zink comme une sorte de blason,
plus beaux et prennent les formes les plus artistiques. « Quand sous forme d'un animal (cheval, chien, renard, chèvre, porc)
on place côte à côte la reproduction d'un tatouage fait par ou d'une figure géométrique (croix, cercle, ovale, carré,
u n Japonais et d'un tatouage européen, on est frappé de la triangle), et celui des voleurs en général était la clé traversée
supériorité évidente du premier. Cela est bien plus remar- d'une flèche. C'est ce qui explique pourquoi H a n s GROSS,
quable encore quand sur la peau d'un même individu on voit l'un des fondateurs de la criminalistique, avait pu, en rele-
des dessins japonais à côté des grossières illustrations des v a n t une foule de tels signes sur des délinquants allemands
tatoueurs occidentaux. Cela tient d'abord à la perfection de et autrichiens, constituer u n « dictionnaire d'idéogrammes »
la technique et à la patience de l'opérateur, mais aussi au où il décrit 1739 exemples : Die Gaunerzinken der Freistädter
goût qui préside au choix des dessins » et à leurs polychromies, Handschrift, dans Archiv für Kriminal Anthropologie, I I , 1899.
n o t a m m e n t aux nuances vertes et roses que les tatouages 4
des occidentaux ne connaissent pas.) Cf. LOCARD, Traité, I I I , W . JOEST, Taelowieren, Narbenzeichnen und Koerper-
p. 324 et 351. Le tatouage aux Etats-Unis a aujourd'hui le bemalen, Berlin, 1887, p p . 104 et s. B A E R précise à ce propos,
caractère fade et conventionnel des « dessins animés ». Locard p. 6, d'après cet a u t e u r : • Dans le recrutement, on trouve u n
a eu l'occasion, en 1932, de voir u n carnet a y a n t a p p a r t e n u nombre considérable de tatoués parmi les individus destinés
à u n coiffeur new-yorkais tenant officine de tatoueur : > On à la division des matelots, s'ils sont recrutés parmi les
y trouvait entre autres sujets deux figures dans u n cœur marins et les pêcheurs de la mer, des fleuves et des estuaires ;
avec moonlights, u n b a n d i t borgne avec u n poignard entre par contre, on rencontre r a r e m e n t des gens tatoués parmi la
les dents, des marins grotesques, de fort jolies filles et, bien population agricole, qui fournit les matelots dans la division
entendu, la Liberté éclairant le monde. » Actuellement, pour le service de q u a t r e ans. A leur libération, la p l u p a r t
M. Jacques D E L A R U E , qui prépare une étude sur le tatouage des soldats de la marine sont tatoués ; ceux qui viennent
aux Etats-Unis, m'assure que la vogue en est considérable et des champs se conforment très rapidement à cette coutume,
qu'à Chicago n o t a m m e n t « plusieurs tatoueurs ont des bou- afin de prouver ainsi sans réplique leur qualité de vieux
tiques ou des échoppes très fréquentées s u r t o u t par les jeunes loups de mer. » Le D r BERCHON, chirurgien de la marine, dans
gens et les militaires ». (Ainsi celle dont il m'envoie la carte ses notes publiées en 1860, relevait que le t a t o u a g e était
avec la reproduction d'une femme très call-girl, une rose à s u r t o u t • un signe de confraternité de races pour les indigènes»
la main, et les instructions à suivre. Best-Work — Lowest et que les commerçants européens « se font t a t o u e r pour
R a t e s in Chicago, Phil Sp. — Across from the Pacific Garden inspirer confiance a u x indigènes, les matelots pour imiter
Mission.) les indigènes ou rapporter u n souvenir de voyage ». L'amiral
russe Krusenstern dans son voyage autour du monde ( 1804-
1
1805) relevait aussi que « t o u s les hommes de son navire
E t u d e citée, traduction Ladame, p p . 4 à 6. voulaient être tatoués ; u n t a t o u e u r professionnel installé
à bord ne pouvait suffire aux demandes » ; Le GOARANT,
' Fr. Ch. AVÉ-LALLEMANT, Das deutsche Gaunertum, pp. 81 et s.
Leipzig, 1858, p p . 53 et s.
74 LE TATOUAGE

de tels souvenirs (gênants à l'occasion, mais seule ou le plus souvent adornée d'un arc
nullement déshonorants) de quelque appren- et d'une flèche, 38 fois un cœur avec les ini-
tissage dans la Marine ou la Royal Navy, ou tiales de la femme aimée ou le chiffre de
de quelque commandement aux colonies, et l'année, 14 fois des figures de femme», des
cela explique aussi bien les conclusions des bustes de femmes ou des sirènes, parfois des
auteurs allemands que des auteurs anglais : ballerines, une écuyère, des jongleuses, 11 fois
« Où sont ici les indications du tatouage pour une couronne, 23 fois des dessins d'animaux
les pensées criminelles », la rétrogradation ou (têtes de cheval, lions, serpents, aigles, rare-
la « dégradation anthropologique » ? pouvait ment un insecte), 7 fois une croix et 16 fois
justement demander Baer, et ses observations une tête de mort (ou à l'occasion un cer-
rejoignaient celles de Baker, médecin des cueil), accompagnées quelquefois du clas-
prisons à Portsmouth, qui affirmait dans une sique Memento mori, et très souvent des
étude parue en 1892 1 : « Nous ne pouvons emblèmes de corporations ou de métiers ou
pas croire que le tatouage ait une importance des emblèmes militaires ou marins. Les quel-
particulière quelconque, pour ce qui con- ques inévitables images ordurières n'étaient
cerne les criminels en général, parce qu'on le relevées que sur trois récidivistes dépravés et
trouve essentiellement chez les détenus qui plusieurs fois condamnés, « trahissant alors
ont été soldats ou marins. » La mode du ta- constamment leur caractère cynique et
touage est en effet « extrêmement répandue obscène » et défiant la description ou la
en Angleterre et c'est peut-être le pays du reproduction 3 .
monde où les dessins sont le plus variés... C'est Il est certain que les tatouages relevés chez
surtout parce que les Anglais voyagent beau- les marins et les soldats ont très souvent —
coup, fort loin et dès leur jeune âge, de sorte et peuvent même avoir exclusivement — un
que l'on rencontre dans ce pays des tatouages caractère nettement « professionnel », comme
faits au hasard de la navigation dans toutes l'étaient ceux des « compagnons », et un
sortes de contrées », confirme Locard, qui a caractère de « souvenir », sans oublier natu-
vu nombre d'Anglais portant des tatouages rellement les dessins, les initiales ou les dates
chinois ou japonais, ou encore néo-zélandais. de caractère « érotico-sentimental », bien plus
Et le Sherlok Holmes de Conan Doyle, dans qu'un caractère permettant de conclure à une
The Red Headed League, se targue d'avoir tendance ou à l'appartenance à un milieu
beaucoup étudié les tatouages, ce qui est en « criminels », comme les tatouages dits « d'af-
effet une connaissance essentielle pour un po- filiation ». On peut affirmer que « le tatouage-
licier anglais. 2 souvenir est le plus expressif des tatouages
Baer relevait ce fait caractéristique, corro- des marins » en même temps que le plus fré-
borant ce que nous savons et ce que nous quent. Pour reprendre l'image de Guiol 4 ,
pouvions attendre dans ces circonstances, que « la peau du marin est un agenda ». On y
sur les tatouages qu'il avait pu relever chez retrouve des noms de ports et des paysages,
89 détenus, il avait trouvé 52 fois une ancre, des monuments exotiques, des dates ou des

1
J o h n B A K E R , Some points connected with criminals, dans certains d'entre eux ne pourraient être décrits « même en
The J o u r n a l of Mental science, juillet 1892 p p . 364 et s. latin • et se demandait « si u n individu ainsi tatoué qui se
•Cf. LOCARD, Traité, III, p . 313. montrerait nu, par exemple aux bains publics, ne pourrait
pas être poursuivi pour a t t e n t a t à la pudeur ». Nous étudie-
* Les planches encartées dans l'étude de B A E R ne re- rons les tatouages crapuleux au chap. VIII.
produisent, par le dessin au trait, que certains exemples :
« Quelques-uns ont du être modifiés ou même complètement * GUIOL, Le tatouage dans la marine, thèse, Bordeaux,
supprimés à cause de leur lascivité » ou de leur • n a t u r e 1896, citée par L E GOARANT, p . 106. Voir aussi, dans l'ou-
ignoble ». Lacassagne aussi, qui, sur les 2400 tatouages relevés vrage de H. E B E N S T E I N , Pierced Hearts and true Lowe,
chez les 700 sujets de son observation, en avait trouvé Londres, 1933, les photographies des tatouages de marins
498 d'amoureux, cyniques et erotiques, observait que allemands, nordiques, anglais, américains.
LE TATOUAGE CHEZ L E SOLDAT E T L E MARIN 75

scènes de campagne militaire, des inscriptions d'ailleurs aussi constituer un signe indélébile
cocardières. On peut dire de même que très et facile de reconnaissance, et permettre
souvent, pour le soldat, ses « annales mili- d'identifier les fugitifs ou les morts et ce carac-
taires », inscrites sur lui, équivalent à une tère de « matricule » aurait fait introduire le
sorte de « citation » aussi chère que celle dont tatouage tribal dans l'armée en pays arabe,
témoignerait son livret de service. nous le verrons. Au XV e siècle, les cohortes
Cette inclination est fort naturelle, qu'elle des janissaires turcs avaient chacune son
soit collective ou individuelle : « Les soldats emblème, arme ou animal, dauphin pour la
ont tendance à se faire tatouer les attributs marine ou boulet de canon pour l'artillerie,
de la profession militaire ; ils agissent ainsi marqué sur les tentes, les logements, les
que les compagnons d'autrefois qui portaient, fanaux ; les officiers et soldats de la 3 m e
dessinés sur leur bras ou leur avant-bras, leurs cohorte, résidant à Constantinople, avaient
emblèmes corporatifs », marqués sur leurs tous le dauphin tatoué sur l'avant-bras — à
oriflammes, leurs bannières et leurs sceaux. la place que découvre spontanément l'homme,
Ces marques « existent sans doute depuis qui tend son bras droit, celui de la force
qu'on fait des tatouages et qu'il y a des virile. De nos jours, l'ancre de l'infanterie de
armées » — ou même des guerriers 1 . On les marine est restée le symbole de l'infanterie
trouve déjà dans l'antiquité. Selon Vergèce coloniale qui la remplaça, et le croissant,
(De re militari), ce ne sont point là des stig- signe distinctif de l'Afrique du Nord, s'est
mates, mais au contraire le signe d'un choix, largement répandu pendant la guerre de 1914-
« la marque distinctive sera une distinction », 1918 où les troupes coloniales ont joué un
dit le D r Herber dans ses Tatouages de sol- grand rôle.
dats 2. « On marquera pour la milice ceux Ces tatouages de caractère professionnel ou
qu'on juge véritablement propres à faire des rattachés au métier des armes ou de la mer
soldats. » Pour la légion, ce sera mieux ont été signalés par tous les auteurs, Lombroso
encore : « Après quatre mois d'exercices quo- en Italie (on connaît le chapeau à plumes et
tidiens de sélection, on imprimera des mar- la carabine des bersaglieri), les D r s Baer en
ques ineffaçables sur la main des nouveaux Allemagne, Geill au Danemark, Verwaeck en
enrôlés et l'on recevra leur serment à mesure Belgique, Alexandre Lacassagne, Magitot et
que l'on enregistrera leur nom sur le rôle de Locard en France, Batut, Coureaud et Herber
la légion » : C'est ce que Vergèce appelle « le en Afrique du Nord 3 . C'est la tradition que
serment à la milice ». D'après saint Ambroise, constatait chez les soldats piémontais ce vieux
au IV e siècle, les soldats prêtaient serment sergent affirmant à Lombroso que, vers 1820,
sur les marques, qui avaient donc pris un « il n'y avait pas un brave soldat, surtout un
caractère sacré. Il est clair qu'elles pouvaient sous-officier, qui ne se tatouât pour montrer

1
Chez les sauvages e t les primitifs, le tatouage a si fré- * Dr. .1. H E R B E R (dont l'œuvre dans le domaine du tatouage
quemment pour b u t d'effrayer l'ennemi, que «les femmes sont est particulièrement abondante e t intéressante), Tatouages
exemptées d u tatouage horrible ». 11 est aussi, parfois, le de soldats, p . 77 et ss. ; Tatouages de soldats des anciens
privilège des seuls guerriers. A u x Iles Marquises, il est u n tabors, Archives berbères, 1919-1920, fasc. 1-2, p p . 58 ss;
insigne de caste, et seuls les grands chefs o n t droit au Tatouages des prisonniers marocains, arabes, berbères, H e s -
tatouage oblique bilatéral (pahêké double). Au sud-est de péris, 1925, p p . 227 ss., e t 1926, p p . 423 ss.; Notes sur /es
l'archipel, certains guerriers o n t le tronc tatoué d'une tatouages des prisonniers marocains en 1933, R e v . internat,
cuirasse qui doit les préserver des blessures comme u n e de criminalist., p p . 584 et ss.
cotte de maille, e t leur face e s t mutilée pour être terrible à
l'ennemi. Dans l'antiquité, les Assyriens, d'après Lucien, ' A ce sujet on trouvera des indications n o t a m m e n t (à
les Daces e t les Sarmates, d'après Pluie, se couvraient le côté des publications déjà indiquées plus h a u t ou qu'on
corps de figures e t de dessins ; les Bretons, d'après César, se indiquera encore sur certains points), chez B A E R , Tatouages
traçaient avec le fer des dessins sur le corps dès l'enfance, e t de criminels, Archives anthropol. crim., N ° 56, 15 mars
coloraient leurs guerriers ; les Phéniciens et les Juifs, d'après 1895, p . 156 ; A. LACASSAGNE e t L. MAGITOT, DU tatouage,
Ewald, se traçaient des lignes, qu'ils appelaient signes de Diction, encyclop. des sciences méd., 1886, p p . 31 ss.; LOCARD,
Dieu, au front et sur les mains. Voir les nombreux exemples Traité de criminalistique, 1932, tome III, 1 " partie, p . 369 ;
historiques de ce genre qu'on trouve n o t a m m e n t chez L. VERVAECK, Le tatouage en Belgique, Mém. de la Société
LOMBROSO, chez LOCARD et chez L E G O A R A N T , loc. cit. d'anthropol. de Bruxelles, 1906, p . 18.
76 LE TATOUAGE

son courage à supporter la douleur »... 1 Le d'imitation, tant d'inscriptions antimilitaristes


numéro matricule du régiment, les dates com- ou pessimistes : Victime du col bleu - Enfant
mémoratives abondent. Les symboles, dra- du malheur - Vendu pour sept ans - Sept ans
peaux, trophées, casques, la médaille militaire de malheur - Ma haine aux gradés - Mort au
ou la croix de la légion d'honneur sont des chaouch - A bas l'armée - Marche ou crève,
motifs qui s'imposent en quelque sorte ; ils etc. Même les pieds, dans les troupes colo-
représentaient les motifs habituels du ta- niales, sont utilisés pour ces professions de
touage sous le Premier Empire, et les sym- foi, souriantes ou vengeresses 4 . Les symboles
boles suivent l'actualité : A l'époque de la tatoués relèvent de la même inspiration,
guerre de 1870, c'étaient les noms de Stras- comme la tête de femme ou la tête de cochon
bourg et Metz qu'on trouvait le plus souvent coiffée d'une casquette d'officier, la tête de
tatoués dans l'armée française ; pendant la lion, le dragon, la tête de forban dans un
guerre de 1914-1918, c'étaient des Alsaciennes croissant, avec un cimeterre.
à grande coiffe et des combats d'avion, l'aigle Mais, nous avertit le D r Herber qui a fait
étoile d'Amérique, les portraits des souve- tant d'observations précises dans le milieu
rains alliés ou du président de la République, militaire, il ne faut pas toujours se laisser
des chefs militaires (J offre et Pétain), voire prendre à ces formules et ces dessins. Car
de l'empereur d'Allemagne Guillaume II, sauf souvent — en dehors des tatouages significa-
chez les soldats alsaciens 2 . Ces « délassements tifs pratiqués dans le milieu crapuleux des
du guerrier » étaient pratiqués non seulement prisons, dont nous reparlerons — le sujet,
à l'arrière, mais jusque dans les tranchées, « dépourvu de toute personnalité, sans carac-
dans les cagnas, par des tatoueurs profession- tère, veut être comme les autres » ou même,
nels ou occasionnels, le plus souvent avec de foncièrement vaniteux, veut faire « mieux ou
la brique pilée, qui laissait des images pâles plus que ses camarades », et « cette tendance
et tendant à disparaître à la longue 3 . à la surenchère conduit à choisir des dessins
On ne s'étonnera donc pas si, à côté des extravagants » pour « essayer d'atteindre à
dessins et des inscriptions patriotiques on l'originalité ». Le « vaincu mais non dompté »,
trouve aussi, dictées par l'esprit de fronde ou « enfant du malheur », « marche ou crève »,

1
D'autre part, observait LOMBROSO, I, p . 292, « il est à décrire — auquel « les deux nobles figures semblaient prêter
bien naturel que les rites du village, l'image du saint patron, leur plus religieuse attention». Dans ces cas encore, gardons-
les souvenirs de l'enfance et de l'amie du cœur, reviennent à nous des conclusions hâtives : > Il serait cependant téméraire
l'esprit du pauvre soldat, et soient rendus plus vifs par ce — concluait Grangeversannes à propos de ces « emblèmes
dessin, quand il l u t t e contre les dangers, les souffrances et patriotiques » — de considérer ces tatoués comme des sujets
les privations. Voilà pourquoi u n signe qui résume pour lui patriotes, animés d'un bel esprit guerrier ; la déception serait
toutes ces images peut devenir la source des plus nobles amère, si l'on songe que sur ces 36 sujets, 4 ont déserté à
plaisirs. » trois reprises différentes, 9 ont été portés deux fois déser-
teurs, et enfin 15 ont déserté une fois ; la grande majorité,
* D'après les constatations faites dans les conseils de il est vrai, lorsqu'ils se trouvaient à l'arrière du front de
revision par le D ' A d a m cité par H E R B E R , p . 93, les Alsa- combat et, plus généralement, en permission, dite de détente.»
ciens, même s'ils avaient servi dans l'armée allemande, C'est donc bien le fait du tatouage même, plus que celui
portaient des tatouages de soldats français, de zouaves au de l'image ou de l'emblème de la vie militaire qui est carac-
large pantalon, les portraits de Mac-Mahon, de Napoléon I I I téristique de la mentalité de ces individus. On pourrait
et de l'impératrice Eugénie, des drapeaux, mais jamais de relever aussi les tatouages pratiqués dans les camps de pri-
casques a pointe ou de portraits de Guillaume II ou de sonniers en Allemagne ou dans les camps de prisonniers r a p a -
Hindenburg. Ils ne portaient pas davantage les formules triés en Suisse. Ils dérivent ici t o u t simplement du désœu-
militaires des casques (Fest u n d Treu) ou des ceinturons vrement et d'un esprit d'imitation plus ou moins patriotique.
(Für Gott, Kaiser u n d Vaterland).
' Armée d'Afrique, arbore u n pied, Marche ou crève ordonne
* J . M. GRANGEVERSANNES, Quelques tatouages de guerre, l'autre ; Je ne marche pas, proclame l'un, Moi non plus,
Notes et observations, dans Rev. internat, de criminalist., affirme l'autre ; ou Je suis fatigué — Moi aussi, reprend
1930, N° 9, p p . 12-48. Voir les reproductions de la tête l'autre ; ou Vers la justice, affirme l'un, Vers la liberté, répond
d'Alsacienne et des portraits de chefs, p p . 45 et 47. LOCARD, l'autre en écho ; Réprouvé marche, ordonne l'un, Sur les roules
Traité cité, décrit en détail les 36 sujets et en donne trois du destin, complète l'autre. Ou, plus prosaïquement et avec
reproductions, figures 48, 49 et 50, p p . 370-375. On sait que la gouaille populaire : Je sens le lilas — ou Essence de rose
les tatoueurs, souvent, ne m a n q u e n t pas d ' h u m o u r : Sur u n sur un pied, Essence de violette sur l'autre. Mort aux femmes,
t a t o u a g e • Guillaume II voisine m ê m e . . . avec le D r Locard, dit parfois aussi le premier, infidèles, conclut le second :
le célèbre criminaliste ». Celui-ci a vu aussi, sur la nuque « C'est peut-être que le tatoué considérait le pied comme u n
d'un de ses clients « où une main pieuse avait tracé en vis-à-vis solide instrument de vengeance contre les compagnes même
les profils vénérables de M. R a y m o n d Poincaré et du m a r é - temporaires, qui se conduisent mal », interprète LOCARD,
chal Joffre > certain • spectacle sans pudeur » — qu'il renonce p. 381.
58. Tatouage de guerre (Guil-
laume II), entouré de tatou-
ages féminins et de fantaisie.
59. Tatouages-souvenirs.
60. Tatouage des troupes d'Afrique : « marche ou
crève ».
61. Souvenir d'Afrique.
62. Emblèmes classiques.
63. Tatouage érotico-sentimental français.
64. La contagion du tatouage : Légionnaires.
65. Tatouage des « compagnies disciplinaires »
(y compris les moustaches, interdites).
66. Tatouage-symbole de la bonne vie.
67. Tatouage de Joyeux : la femme, le baroud et la
gouaille.
68. Tatouage-tableau historique : l'assassinat du Duc
de Guise.
LE TATOUAGE CHEZ LE SOLDAT ET LE MARIN 77

etc., sont fréquemment de « pitoyables ins- Ministre de la Marine avait dû prescrire,


criptions qui ne signifient pas grand"chose et dans une circulaire officielle du 11 février
ne doivent pas nous émouvoir ». Malgré les 1860, de s'abstenir du tatouage, « mais il est
heures de cafard, nombre de ceux qui les probable que l'effet en fut nul et qu'il l'est
arborent « sont avant tout des cabotins de la demeuré jusqu'à nos jours ». Cependant,
révolte et du désespoir » : C'est là souvent du «l'ère des recommandations est passée aujour-
« tatouage à l'esbrouffe » venu du « désir d'hui » d'après Le Goarant et, dans la marine
d'épater », de « crâner », et nullement l'ex- nationale française, lorsqu'on surprend un
pression d'un défi héroïque ou d'une âme matelot « en train de se faire tatouer », on
stoïque 1 . lui infligerait une peine de 80 jours de pri-
Mais, ce qu'on ne saurait nier, c'est l'in- son 5 .
fluence croissante de l'esprit d'imitation et On a pu faire des constatations analogues
même d'émulation qui par gloriole, risque dans l'armée coloniale. Lacassagne avait
d'infecter —- et infecta — ces milieux marins relevé 280 tatouages sur 700 sujets examinés,
et militaires. Le D r Coureaud qui, dans une et Herber (dont les statistiques avaient porté
étude publiée en 1929, examina les tatouages sur 6089 individus en 1914-1918), en procé-
dans la marine, leur fréquence et leur signi- dant à un « coup de sonde » sur les prison-
fication 2 , relevait que, sur 300 sujets obser- niers du Maroc en 1933, trouva 22 cas pour
vés, 75 étaient tatoués avant leur incorpo- 100 prisonniers environ, chiffre à ce moment
ration (40 inscrits maritimes et 35 recrutés), « très élevé » et qui avait « considérablement
et que 200 engagés volontaires l'avaient été augmenté » dans cette catégorie de soldats
pendant le service militaire, dans les locaux depuis 1919 : Il était alors en effet de 1 %
disciplinaires. Il comptait 36 % de prison- seulement dans la région de Meknès (sur
niers maritimes tatoués (alors que Gouzer, 691 sujets), de 2,1 % dans la région de Fez
en 1894, en comptait 50 %) 3 . Il concluait (sur 468 sujets), de 4,4 % dans la région de
que le tatouage est fréquent chez les hommes Rabat (sur 557 sujets), de 4 , 8 % dans celle
punis, et que les prisons militaires sont des de Marrakech (sur 759 sujets), de 6,2 % dans
centres de tatouage. A la suite des travaux celle de Casablanca (sur 1613 sujets), et de
de Berchon 4 et pour éviter, paraît-il, des 6,7 % chez les tribus côtières (sur 727 sujets).
accidents possibles après le tatouage, le Si la fréquence avait augmenté par imitation

1
H E R B E R cite le cas de ce légionnaire p o r t a n t sur le front * Ouvrage cité sur le tatouage aux Iles Marquises, 1860,
l'inscription tatouée : Encore un con qui me regarde, inscrip- cf. L E G O A R A N T , p . 110.
tion qui a p p a r u t lorsque le général, lors d'une inspection, * La circulaire contre le tatouage, de l'amiral Hamelin,
arracha le képi de l'homme resté couvert et le jeta à terre, du 11 février 1860, ne prévoyait pas de punition. Mais la
et le cas de cet autre homme qui, passant d e v a n t le Centre question d u t être reprise 50 ans plus tard, en 1910, à cause de
de réforme pour maladie de cœur, à Marseille, ne voulait pas la fréquence à ce m o m e n t des tatouages crapuleux qui
décoller son bras gauche du corps, parce qu'il portait la « compromettaient la santé morale des matelots » : Le
même inscription tatouée sur le cœur. On t r o u v a i t aussi, tatouage fut considéré comme une infraction à la discipline,
d'après les observations de Lacassagne rapportées par punie dans certains cas. Un arrêté du 17 avril 1924 d u t pré-
LOMBROSO I, p . 275, par exemple, La merde vaut mieux que voir des mesures plus sévères contre les tatouages crapuleux,
la France entière, mais, à l'opposé, u n tonifiant Vivent la mais, d'après H E R B E R , loc. cit., p . 98, « il ne semble pas avoir
France et les pommes frites. P a r m i les tatouages de la face, eu de résultats meilleurs que le précédent ». Ce qui les fit en
LOCARD rappelle que Lacassagne lui avait signalé le cas d'un réalité disparaître ou fortement régresser, c'est q u ' u n e
soldat de l'armée d'Afrique p o r t a n t au front l'inscription : circulaire du 7 novembre 1913 a v a i t t o u t simplement pres-
Celui qui me regarde est un con, et auquel « on m e t t a i t u n crit de relever soigneusement les tatouages et de les inscrire
bandeau les jours d inspection pour ne pas désobliger les à la rubrique « signes particuliers • du livret matricule. Cette
officiers généraux qui regardaient ce texte et son porteur •. mesure « n ' a v a i t jamais eu qu'une valeur signalétique •,
Il a lui-même « connu u n infortuné qui s'était fait m e t t r e mais du jour où, grâce a u x enquêtes du D ' Coureaud, les
sur le visage les q u a t r e lettres par quoi au temps de Molière, tatouages crapuleux ou d'affiliation • ne furent plus des
on désignait les époux malheureux • : Cocu. Traité, I I I , p . 378. rébus indéchiffrables pour les officiers, ils devinrent com-
p r o m e t t a n t s et les signes particuliers du livret prirent une
* COUREAUD, Les tatouages actuels dans la marine, leur importance capitale : Tel qui était fier, quelques mois a u p a -
fréquence et leur signification, Annales de Médecine légale, r a v a n t , de ces dessins bleutés qu'il affichait avec arrogance,
N° 3, mars 1929, p p . 100-114; cf. L E GOARANT, p p . 106, d e m a n d a la suppression, la disparition de ces emblèmes, son
108, 110. orgueil d'hier •, comme l'a écrit le D r COUREAUD. NOUS
reviendrons sur ce point dans les conclusions générales sur
* GOUZER, Eléments de psychologie des tatoueurs et des l'aspect actuel du t a t o u a g e .
tatoués, Archives d'Anthropologie criminelle, 1894, p . 33.
78 LE TATOUAGE

des Européens, la localisation n'avait pas Ce qui, en effet, du point de vue de notre
changé (les tatouages se trouvaient surtout étude, est particulièrement intéressant, ce sont
sur les avant-bras et en particulier l'avant-bras les observations faites sur les militaires des
droit, ce qui est normal pour un droitier, bataillons d'Afrique du Nord, qu'il s'agisse
mais « particularité assez énigmatique », on des bataillons algériens ou arabes, ou des
n'en relevait pas sur la poitrine, qui sert au bataillons de la Légion étrangère, par des
contraire de « toile » chez tant de légion- spécialistes avisés comme les D r s A. Lacas-
naires) ; la nature des dessins n'avait guère sagne, L. Batut et J. Herber. Si réellement le
varié non plus : « même absence d'art, même délinquant devait s'assimiler au primitif, et
banalité » x. le tatouage présenter un caractère atavique
Ici encore, les conclusions de l'enquête de la violence ou de la férocité originelle,
allemande de Baer étaient et demeurent ins- c'était bien le lieu de le vérifier, sur des
tructives en ce qu'elles déblaient bien le hommes de même métier, et vivant dans un
problème dans son ensemble, c'est-à-dire le climat, un cadre et des conditions identiques.
sens de tous les tatouages relevés dans les C'est précisément en effet sous la rubrique
divers milieux, civils, maritimes et militaires : « atavisme » que Lombroso relevait que « Ba-
« Nos condamnés et nos détenus, écrivait-il 2 , tut trouva 1300 tatoués parmi 2130 soldats
ne sont pas non plus des natures ascétiques ; arabes : c'est presque le 60 % », et donc une
beaucoup parmi eux trahissent aussi par leurs proportion énorme. Mais ce n'est là qu'un
emblèmes des passions grossières, un carac- aspect de la question. L'analyse des tatouages,
tère frivole et repoussant, et cependant les qui doit être révélatrice, est d'une importance
tatouages de nos criminels ne présentent en bien plus considérable que leur présence.
général aucune spécificité particulière, et ne Or, quelle est la différence ? Lacassagne
se distinguent en aucune manière de la grande avait noté, parmi ses observations sur deux
majorité des tatouages des autres classes de la bataillons cantonnés en Algérie, d'abord, que
population. La plupart du temps il s'agit de la plus grande majorité des tatouages consis-
signes professionnels, d'emblèmes. » Mais la tait, ici aussi, en emblèmes professionnels, en
nature des tatouages chez les détenus, ajou- fleurs (surtout la pensée), puis en animaux,
tait-il, « est naturellement en opposition avec têtes de lion, serpent, tigre, chien, pigeon,
celle qu'on observe chez les soldats », chez c'est-à-dire les symboles du courage et de la
qui « les signes guerriers, les couronnes, etc., ruse, de l'audace impavide, de la fidélité, de
sont surtout en honneur ». Au total « à part la tendresse amoureuse — donc rien de crimi-
quelques rares exceptions, nous ne pouvons nel. Si toutefois les tatouages relevés par lui
trouver dans les tatouages de nos criminels renfermaient aussi, d'une manière particuliè-
aucune indication de criminalité», relevait-il. rement fréquente, « une idée cynique et ero-
Comme l'argot, ces tatouages avaient donc tique », ce qui n'est d'ailleurs pas pour sur-
un caractère professionnel ou de caste mar- prendre, ce n'était cependant pas la règle
qué ; mais comme pour l'argot, ce caractère générale, mais, suivant la remarque de Lacas-
n'est pas essentiellement un caractère de cri- sagne lui-même, « un fait exceptionnel qu'on
minalité professionnelle. C'est dans la mesure rencontre chez les criminels les plus dépravés
où il pourrait l'être ou le devient qu'il est moralement » : Car, il ne faut pas oublier
maintenant indiqué d'étudier le phénomène. qu'il avait fait la plupart de ses observations
sur les hommes d'un bataillon de punition,
*

1
•BAER, Tatouage des criminels, p. 13. Nous reviendrons
HERBER, étude mentionnée, loc. cit., p. 587. sur son avis dans la discussion, plus loin, pp. 108 et 130.
LE TATOUAGE CHEZ LE SOLDAT ET LE MARIN 79

« dans lequel on n'incorpore que les soldats sujets sordides ou obscènes pas même chez
punis deux ou trois fois déjà pour désertion, ceux qui ont vieilli dans les prisons mili-
crimes graves, rébellion réitérée et qui, après taires » 5 . C'est donc le milieu social et sa
l'expiration de leur peine, y terminent leur perversion, ce n'est nullement la tradition ou
temps de service » 1 . Il est donc évident que quelque impulsion primitive profonde, qui
l'exception ne doit pas être transformée en dictent les tatouages et les colorent d'un carac-
règle, le phénomène occasionnel en phéno- tère criminel, féroce ou grossier.
mène constant et pour ainsi dire naturel. Il On ne peut en conséquence que souscrire
n'y a pas de raison de ne pas trouver dans les aux conclusions sur ce point de la thèse de
tatouages, << chez ces natures criminelles, les Le Coarant. Il est certain qu'il existe, dans
représentations de leurs passions et de leurs la marine comme dans l'armée, là où cet usage
sentiments » 2 ; c'est aussi normal que de les s'est répandu, deux catégories de tatouages,
trouver sur les pires bagnards qui n'appar- « un tatouage militaire indifférent et un
tiennent pas à l'armée ou n'ont pas passé par tatouage spécial aux condamnés militaires »
l'armée ; le caractère militaire en lui-même ou, plus précisément encore, « des tatouages
n'a aucune signification particulière 3 . militaires, faits le plus souvent pour marquer
Une seconde observation tout aussi impor- un souvenir, sans valeur médico-légale, sus-
tante, puisqu'on veut comparer les criminels ceptibles seulement d'être un signe d'identifi-
et les primitifs, est celle que Batut a faite, cation accessoire », et « des tatouages témoi-
lui, sur les soldats indigènes d'un bataillon gnant d'une moralité douteuse, d'un esprit
français : Sur 382 d'entre eux, certes, 105 pervers et indiscipliné, dont on ne saurait
étaient tatoués, car on sait combien cette méconnaître la valeur médico-légale et judi-
coutume ethnique est répandue dans les ciaire ». Il est impossible de ne pas faire
populations d'Afrique du Nord 4 . Mais quels cette distinction, et aussi de ne pas s'y arrêter,
étaient ces tatouages ? « Principalement, des quand « dans la marine de guerre on a ob-
emblèmes militaires, canons, tirailleurs, les servé que 5 % seulement des tatoués n'avaient
noms de la bien-aimée en signes arabes, et jamais eu de condamnation », et quand la
aussi beaucoup d'arabesques et d'animaux, statistique, pour l'armée coloniale et la
poissons, serpents, pigeons. » Le dieu Amour, Légion étrangère, a relevé chez les « joyeux »
observait l'auteur, inspire les mêmes manifes- et les « disciplinaires » — qui, eux « sont en
tations sous toutes les latitudes. Mais ce qui marge de la société normale » et portent « la
est remarquable, c'est qu'on trouve ici, dans marque de leur originalité inscrite sur leur
tous ces tatouages, « une sobriété presque corps », puisque « un joyeux qui se respecte
absolue des scènes amoureuses. Il n'existe de doit être tatoué » — des chiffres comme ceux

1
Voir l'analyse de B A E R , op. cit., p . 11. vol. V I I I , N° 2, p . 33 ; J . BRAULT, Le tatouage en Algérie,
J o u r n a l de Médecine française, 1908, p . 565 ; L. CARTON,
' J Œ S T le remarquait avec non moins de raison en obser- Ornementation et stigmates tégumentaires chez les indigènes
v a n t que dans les compagnies disciplinaires et les prisons de l'Afrique du Nord, Mémoires de la Société d'Anthropo-
militaires d'Afrique du Nord se rencontrait « la lie des crimi- logie de Bruxelles, tome X X V I I I , 1909 ; E . G O R E R T , Note
nels • de l'armée française t o u t entière. sur les tatouages indigènes de la région de Gafsa, Revue
Tunisienne, janvier 1911, N° 8 5 ; J . H E R B E R , Tatouages
* Typique est d'ailleurs la réponse faite à Lombroso marocains, Tatouages des soldats des anciens • tabors », et les
par u n soldat auquel il d e m a n d a i t pourquoi il n ' a v a i t pas autres études déjà signalées ; A. VERCOUTRE, Origine et
de tatouage : « Parce que ce sont des choses que font les signification des tatouages observés sur les indigènes tuni-
galériens », et l'observation du médecin d'armée Saggini, siens, Epinal, 1 8 9 2 ; E. V E R R I E R , DU tatouage en Afrique,
que les hommes tatoués sont considérés a priori comme de ses variétés, sa signification. Des survivances du tatouage en
mauvais éléments ; L'Homme criminel, I, p . 270. Europe, Paris, 1895. Cf. les données de L E GOARANT, dans son
exposé historique sur l'Afrique, op. cit., p p . 35 à 5 1 .
4
Voir en particulier les publications de BATUT, Tatouages
exotiques et tatouages européens, Archives d'Anthropologie * Cf. L E GOARANT, p p . 112 s., et sur cet objet p . ex. aussi
criminelle, 1893, p. 77 ; BAZIN, Etude du tatouage dans la GORONZET, Le tatouage chez les soldats, Königsberg, 1912 ;
régence de Tunis, L'Anthropologie, septembre-octobre 1890, W I L M A E R S , Le tatouage à l'armée, Archives médicales belges,
N° 5, p . 566 ; P . B E R G E R , Rapport sur les tatouages tunisiens, Bruxelles, 1909, p . 73 ; BOIGEY, Mentalité et tatouage des
Revue d'assyriologie et d'archéologie orientale, 1894, disciplinaires, Le Caducée, 1907, p . 36.
80 LE TATOUAGE

qui ont été donnés par le D r Combe en 1909 : parle, et il a été « frappé de sa ressemblance
A la visite d'incorporation, on signalait avec celui des jeunes délinquants et surtout
52 tatoués sur 120 recrues. A la libération, le du pithiatique » 2 .
pourcentage avait augmenté « proportionnel- En notant et décrivant le cas vraiment extra-
lement au degré de sévérité des unités aux- ordinaire de l'ancien hussard Sch., condamné
quelles a appartenu le joyeux » et compor- aux travaux publics dans les compagnies disci-
tait 70 % dans les compagnies ordinaires, plinaires et ayant accompli sa peine à Bône,
90 % dans les compagnies de mauvais sujets, dont nous reparlerons à propos des marques
et 100 % dans les compagnies de discipline. de criminalité et de la psychologie du ta-
Nous aurons à revenir sur ces faits en touage, le D r Locard relevait notamment aussi
examinant les rapports du tatouage avec la chez lui — à côté des tatouages de souvenir,
criminalité, non pas dans le sens général des tatouages de fleurs, de pensées, d'oiseaux
anthropologique de Lombroso, mais dans un ou de femmes habituels — des tatouages ero-
sens sociologique plus étroit, infiniment plus tiques nombreux et des tatouages caractéris-
naturel et plus facile à justifier 1 . Herber tiques de l'armée et des prisons militaires
encore, l'a très bien dit : « Le joyeux n'est algériennes. Ainsi l'inscription Enfant du
pas un soldat comme les autres : du point de malheur sur le front (cachée avec les femmes
vue de la loi, c'est un condamné ; du point nues des joues, la pensée du menton et l'étoile
de vue de la médecine, c'est un anormal. Sa des narines, par un tatouage bleu total de la
psychologie est toute particulière. Il est en face, oreilles comprises) et les classiques ta-
proie à un perpétuel besoin de paraître, de touages des membres inférieurs (Armée
se rendre intéressant, d'attirer l'attention. » d'Afrique sur la plante du pied gauche, et
Dans son livre sur la Légion, Dante n'avait Marche ou crève sur celle du pied droit). Or,
rien vu, Albert Londres rapportait ce qu'il pouvait résumer Locard, auquel on avait con-
avait entendu, les plaintes, les griefs, les duit ce phénomène, devenu chanteur ambu-
défis, les vantardises probablement aussi. lant, minus habens, et qu'on avait arrêté à la
Mais il n'avait « pas été dans cet enfer » : Le descente du train, à Lyon, sans billet, et ivre
D r Herber, médecin d'un bataillon de la de surcroît : La plupart de ces dessins, d'une
Légion et remplaçant d'un médecin de batail- finesse assez grande, sont pourtant « moins re-
lon de « Joyeux », a vu et constaté par lui- marquables comme exécution que certains ta-
même, il a été mêlé en tant qu'observateur bleaux d'ensemble faits dans les bagnes. Leur
professionnel et sagace au milieu dont il fini et leur valeur esthétique les rattachent
1
II est intéressant de noter que les deux autres chefs qu'il faut « a t t e n d r e encore pour pouvoir ajouter ces preuves
de file de l'école positiviste se sont écartés ici de la conception à l'appui de notre théorie ». Mais pour lui le • criminel
de Lombroso et ont présenté une vue beaucoup plus réaliste typique » est « u n monstre dans l'ordre psychique » ou
de l'étiologie de la criminalité. F E R B I , dans sa Sociologie « moral », a y a n t des traits régressifs qui le r a m è n e n t vers
criminelle, en faisant la mise au point des données de l'an- l'animalité inférieure, certains é t a n t communs avec les sau-
thropologie criminelle, a bien m a r q u é que parmi les « ca- vages, mais d'autres le rabaissant encore • au-dessous de
ractères du type criminel « il y a, à côté de certains caractères l'humanité » ; c'est « le criminel qui m a n q u e t o t a l e m e n t
congénitaux (comme les anomalies crâniennes ou du sque- d'altruisme ». Si nous prenons comme terme de comparai-
lette), des caractères acquis, comme précisément le tatouage, son, dit-il encore, non pas l'homme des forêts et des marais
les cicatrices, l'argot, l'expression hypocrite, et avec Garo- n ' a y a n t d'autre compagnie que sa femme et ses enfants,
falo il pense que, • pour la détermination du type criminel il mais l'homme des agrégations sociales les plus anciennes,
faut regarder presque exclusivement aux caractères psy- il faudra convenir avec Tarde que « la bassesse, la cruauté,
chiques ». De plus, « ce qui fait le criminel, au point de vue le cynisme, la lâcheté, la paresse, la mauvaise foi qu'on o b -
anthropologique et sociologique, est son anti-socialité ». serve chez les criminels, ne sauraient leur provenir de la
R a p p e l a n t les • origines sociales complexes > du délit (selon majorité de nos communs ancêtres primitifs, puisqu'elles
Lacassagne, Tarde, Topinard), il lui reconnaît, q u a n t à lui, sont incompatibles avec l'existence et la conservation
une origine « biologique-physique-sociale ». Op. cit. n o t a m - séculairement prolongée d'une société régulière ». Op. cit.
m e n t p p . 43, 55, 61, 65. Quant à GAROFALO, dans sa Crimi- pp. 9 8 , 1 1 4 , 1 2 0 . Garofalo se réfère à T A R D E , L'atavisme mo-
nologie, t o u t en observant que • le degré inférieur de sensi- ral, Archives d'Anthropologie criminelle, 15 mai 1889, et
bilité pour la douleur paraît démontré par la facilité avec aussi à F É R É , Dégénérescence et criminalité, Paris, 1888,
laquelle les prisonniers se s o u m e t t e n t au tatouage », il p. 67, et à T O P I N A R D , Anthropologie, 3 » e éd., Paris, 1879,
ajoute aussitôt que les recherches sur les « symptômes p. 451.
d'ordre psychophysique » tels que l'analgésie et la réaction
vasculaire peu fréquente, sont « à peine commencés », et • H E R B E R , Tatouages de soldais. Tatouages crapuleux,
op. cit., p . 93.
LE TATOUAGE CHEZ LE SOLDAT ET LE MARIN 81

nettement à ce qu'un critique d'art pourrait sage dans les prisons et les compagnies disci-
appeler l'école des bataillons d'Afrique » \ plinaires de la marine et de l'armée, et d'ail-
Si ce n'est pas en tant qu'école d'art, tout inté- leurs, nous aurons à le voir, aussi bien dans
rêt qu'elle mérite aussi de ce point de vue, les prisons et les ateliers de travail péniten-
c'est en tout cas en tant qu'école du vice et tiaire en général. Le véritable problème n'est
de contagion, du point de vue criminalistique, au surplus pas là, c'est-à-dire dans le phéno-
qu'il se justifie de la retenir. mène externe du tatouage et son explication
On peut donc en tout état conclure, sinon par les circonstances où il s'acquiert ou se
à une relation de la criminalité des tatoués pratique, mais dans la relation tout interne,
avec la profession marine ou militaire, du psychologique, entre cette manifestation et le
moins à la relation du tatouage avec le pas- penchant à la criminalité.
1
LOCARD, Traité, I I I , p . 380.
CHAPITRE I I I

LE TATOUAGE CHEZ LA FEMME

On a très justement observé, avec Tarde terranéennes et africaines 3 . Les fouilles de


encore *, que si le tatouage « honteux » ren- l'archipel grec ont permis de retrouver des
contré dans les prisons, parmi la pègre ou statuettes en terre cuite datant de l'époque
dans les bataillons disciplinaires était un d'Homère : « Presque toutes représentent des
reste ou un retour des habitudes de la sauva- corps féminins tatoués de dessins géomé-
gerie primitive, il devrait être plus fréquent triques, principalement sur le ventre et les
chez les femmes criminelles que chez les cuisses. » Un des signes fréquents est le
criminels masculins. « Car c'est dans le sexe triangle, tel que le « triangle sexuel des idoles
féminin, on le sait, que se réfugient les pré- ibériques et chypriotes » ou, jusqu'à nos jours
jugés, les rites, les ornements des âges anciens,
chez les femmes berbères, le triangle suppor-
longtemps après leur abandon par les
tant le palmier sacré, qui est « le symbole du
hommes », et c'est aussi chez les femmes sur-
principe fécondant de la Divinité ». Il est
tout que s'est effectivement maintenue la
caractéristique que dans certaines tribus le
pratique traditionnelle du tatouage parmi les
tatouage, qui a conservé sa vertu magique
peuples primitifs. Cela ne s'est d'ailleurs nul-
(ainsi le tatouage en forme de deux V entre-
lement fait pour des raisons de sauvagerie,
d'insensibilité ou de penchant inné au crime, lacés, figurant le sceau de Salomon), mani-
mais pour des raisons de vanité, de coquet- feste toujours cette signification très précise :
terie ou de séduction, ou tout simplement de Les Chaouïa, par exemple, pensent que
tradition religieuse ou tribale, et les exem- « toute femme qui n'a pas de tatouage au
ple« de Lombroso lui-même le montrent perti- talon gauche, n'a pas d'enfant » ; chez les
nemment 2 . Zaïan, la localisation est indifférente, « mais
Cette lointaine et générale origine et pra- l'aiguille a dû servir à coudre le linceul d'un
tique du tatouage chez la femme, et son célibataire et la tatoueuse doit avoir eu de
maintien pour les mêmes sortes de raisons, nombreux enfants ». Bien loin de là, chez les
ne peuvent se contester au vu de tant de Océaniens, aux îles Fidji, les femmes — et
témoignages de tous les pays où il est connu, elles seules — sont tatouées de motifs reli-
aussi bien chez les primitifs océaniens, améri- gieux : « L'importance du tatouage est si
cains et asiatiques, que dans les régions médi- grande dans certaines tribus que les enfants
1
TARDE, La Criminalité comparée, Paris, 1886, pp. 42 giques, 1894-1895 ; MARQUARDT, Die Tätowierung beider
et s., et La Philosophie pénale, 4 m " éd., 1905, pp. 236 et s. Geschlechter in Samoa, Berlin, 1899 ; MATSUMURA, Contri-
butions to the Etnography of Micronesia, Journal of the
* LOMBROSO, L'Homme criminel, I, pp. 291, et 293 et s. College of Science, Tokio, 1918, vol. X L ; P. NOËL, Tatou-
ages et leur technique au Cameroun central, Revue d'anthro-
* Il existe de très nombreux ouvrages à ce sujet ; nous en pologie et d'ethnographie, 1922, p. 241 ; M. RADIGUET,
avons indiqué un grand nombre (comme ceux de BATUT, Le tatouage aux Iles Marquises, Aesculape, décembre 1929 ;
BERCHON, etc.). On peut en ajouter bien d'autres, p. ex. A. T. SINCLAIR, Tattoing of the north American Indians,
DECHELETTE, La peinture corporelle et le tatouage, Revue American Anthropology, 1909, vol. X I , p. 362 ; H. STOLPE,
d'Archéologie, 1907, p. 38 ; GUERRIER, Le tatouage à Bor- Über die Tätowierung der Osler-Insulanern, Berlin; G.
néo, Archives d'Anthropologie criminelle, 1907, p. 268 ; TESTA, Afrikanische Tatuierungen und Körperbemalungen,
KNOC.HE, Très notas sobra la Isla de Pascua, Santiago du Erdball, 1928, p. 264 ; VARIOT, Les tatouages et les peintures
Chili, 1912 ; E. LACORDAIRE, Le tatouage au Japon, Archives de la peau, Revue Scientifique, 1889 ; E. VIDAL, Tatouages
d'anthropologie criminelle, 1896, p. 711 ; LETOURNEAU, des nègres du Congo français, leur origine et leur symbolisme.
article Parure du Dictionnaire des Sciences anthropolo- Archives de Thérapeutique, mai 1912, etc.
LE TATOUAGE CHEZ LA FEMME 83

naissant de femmes non tatouées y furent tatouage est un costume aussi bien qu'un sa-
tués » K crement » ; le tatoueur dans ces pays « est
Quant au tatouage esthétique ornant 2 entouré de respect et accueilli comme l'étaient
ou distinguant les femmes (comme les trois les troubadours chez nous au moyen âge » 5 .
lignes verticales ou obliques des femmes De même, les élégantes de Bagdad « se tei-
mariées sur le menton, par exemple) 3 , il est gnaient, dans le temps, les lèvres en azur,
pour ainsi dire universel chez les primitifs, et elles se traçaient sur les jambes des cercles
d'ailleurs le goût général de la peinture du et des raies de la même couleur, se dessi-
visage et du fard n'a pas une autre origine. naient une ceinture bleue autour de la taille,
Lombroso rappelle qu'à la Nouvelle-Zélande entouraient chacun de leurs seins d'une cou-
« les figures du tatouage varient comme chez ronne de fleurs bleues ». Les femmes arabes
nous celles de la mode... Et la preuve que cela se font tatouer, selon Kocher, « pour plaire
passe pour un ornement, c'est que dans ce à leurs maris ou à leurs amants, et c'est
pays les jeunes filles se tatouent pour dissi- pour cela que le tatouage y est plus diffus
muler la couleur rouge de leurs lèvres, répu- chez elles que chez les hommes ». Toutes
tée chez ce peuple comme un manque de les prostituées arabes sont tatouées, elles
beauté. Pendant l'opération, leurs mères leur « portent des croix et des fleurs sur les joues
chantent : « Laissez-vous tatouer, pour qu'on ou sur les bras. Les mauresques en ont à la
ne dise pas, quand vous entrerez dans une région mammaire, aux commissures de la
fête : Quelle est celle-ci, qui a les lèvres vulve ou sur la face externe des paupières »,
rouges ? » Les femmes tahitiennes, guaranis mais il s'agit toujours d'ornements décoratifs,
et d'autres, se font des lignes et des cicatrices et non de signes obscènes 6 . De même les Japo-
particulières pour montrer qu'elles sont vier- naises, « il y a quelques années, se dessinaient
ges ou nubiles 4 . Aux Iles Marquises, « le sur la main des signes faisant allusion à leurs
1
Cf. entre autres L E GOARANT, p . 26, 28, 50, 76. que les hommes. Leur tatouage ornemental est fait de
dessins très fins, et consiste en bracelets, epaulettes, etc.
* On trouve d'ailleurs aussi le t a t o u a g e « repoussant »_ Commencé vers l'âge de 15 ans au niveau de la ceinture,
comme celui des femmes des tribus H u y e n g dans les mon le tatouage est continué plus t a r d : c'est une cérémonie
tagnes de l'Arrakan, en Birmanie, qui avaient • la figure secrète. La dignité des tatoueurs est héréditaire ; seuls les
complètement tatouée de noir à l'exception des lèvres et hommes peuvent tatouer. » (Aux îles Pelew, en revanche,
des gencives tatouées en rouge. Ce m a s q u e qui les enlai- ce sont les femmes qui t a t o u e n t . ) Le tatouage ne se pratique
dissait était destiné à faire cesser les r a p t s des tribus voi- jamais sur une femme enceinte (les indigènes p r é t e n d a n t
sines » ; ibidem, p . 67. On p e u t rapprocher cet exemple de que l'état de grossesse empêche la réussite des dessins.)
celui des plongeurs et plongeuses de Yéso, au J a p o n , faisant « Seules les femmes tatouées peuvent préparer le popol
la pêche des coraux et des éponges, qui • ont le corps t a t o u é (fécule fermentée) et faire hapakaa, c'est-à-dire frotter les
en totalité pour effrayer les poissons qui s ' a t t a q u e n t à morts avec de l'huile de coco j u s q u ' à momification. » On
l'homme » ; cf. LOCARD, I I I , p . 264. voit donc que le tatouage m a r q u e aussi pour les femmes
« une obligation », il serait en même temps u n « signe de leur
* A. W . BUCKLAND, On taitoing. J o u r n a l A n t h r o p . Inst infériorité sociale ». C'est à Tahiti que « le t a t o u a g e orne-
VII, 1887-1888, a m o n t r é que le tatouage du menton chez mental a t t e i n t sa perfection. On t a t o u e de 8 à 14 ans sur
la femme se retrouve à la fois en E g y p t e et en Afrique du t o u t le corps, sauf au visage. A la puberté les femmes sont
Nord (la syâla des mauresques), dans l'Inde et le J a p o n , agrémentées de dessins en forme d'arc, tatouées sur les
la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande, les lies du Paci- fesses (ce qu'elles supportaient avec • beaucoup de cou-
fique et l'Amérique. Chez les Aïnos (îles de Yeso et Sak- rage • ). Seules les femmes nobles ont droit au tatouage des
haline) les mères t a t o u a i e n t à leurs petites filles des mous- lèvres. » A Nouka-Hiva, les dames nobles peuvent porter
taches, des grains de beauté, et une bande sous la lèvre des tatouages plus nombreux que ceux des femmes du peu-
inférieure. ple. A Samoa, les veuves se faisaient t a t o u e r la langue et,
a u x Marquises, on voyait le crâne chauve des vieillards se
4
Chez les hommes également, le tatouage coïncide couvrir de dessins. Le t a t o u a g e était pour les Tahitiens
souvent avec l'époque de la virilité, « il est u n indice et peut- « un ornement qu'ils étalaient avec orgueil ». « Sous l'in-
être, comme le supposait Darwin, u n moyen de sélection fluence des missionnaires, le tatouage devint de plus en plus
naturelle », note Lombroso. K r a m e r nous apprend aussi rare. E n 1852, Berchon ne trouva que difficilement quelques
qu'aux Iles Marshall, les jeunes gens sont sacrés hommes femmes tatouées sur les fesses et les lombes, conformes à la
uniquement par le tatouage, et d'après le D ' Berchon dans description de Cook. • Cf. L E GOARANT, Océanie, p p . 68 et
sa relation de son voyage aux Iles Marquises (où le tatouage 76 à 80, LOMBROSO, p p . 296 et s., avec d'autres exemples,
fut jadis un signe de noblesse ou de caste, u n privilège), n o t a m m e n t chez les Laotiens, en Guinée, en Nouvelle-
quand on pratique le tatouage sur le jeune fils du chef, on Zélande.
fait encore de grandes fêtes ; cf. L E GOARANT, p p . 72 et 8 1 .
* Combien significatif est ce passage d'une chanson recueil-
* On pourrait multiplier les exemples. En Nouvelle- lie par le D r GOBERT dans ses Notes sur les tatouages indigènes
Zélande, « les femmes ont sur les fesses de capricieux des- tunisiens, en 1924, p . 64 : • Un tatouage sur son sein, ô combien
sins noirs, qu'elles m o n t r e n t avec ostentation ». Aux Iles bleu, a brûlé mon cœur avant que je ne l'eusse conquise ». Sur
Marquises, • il y a encore des tatouages différents pour les le sens poétique des couleurs bleue ou verte (indigo ou éme-
nobles, les domestiques libres, les esclaves, les veuves, les raude) et l'emploi de ces termes alternativement, voir
femmes mariées, les filles. Les femmes sont moins tatouées LOCARD, III, p . 363 ss.
84 LE TATOUAGE

amants, et les remplaçaient par d'autres pour se dispenser définitivement de manier


quand leur cœur changeait » 1 . cent fois par jour le bâton de rouge ». Aux
Tout cela est parfaitement simple et natu- Etats-Unis, en France, en Allemagne (et « cet
rel. Le désir de plaire, le stimulant de la artifice se rencontre même chez les uranistes
passion, l'amour, l'érotisme, ont toujours berlinois»), on a relevé «des tatouages aux
poussé et poussent à l'expression extérieure, coins des yeux pour donner l'illusion d'une
aux signes et aux lignes, au dessin et à l'image large fente palpébrale. Et à Belfort, rapporte
suggestifs, sans plus d'intention ou de trace Herber, des filles de brasserie s'étaient fait
spécifique de criminalité chez les filles de tatouer en bleu sombre le cerne des yeux ».
bas étage et les prostituées, que chez les Le geste et la raison ne diffèrent pas essentiel-
femmes primitives ou les filles sauvages. Il lement de ceux des primitives dont le ta-
n'est pas nécessaire de chercher d'autres rai- touage imite un vêtement, un bracelet ou des
sons et notamment des raisons anthropolo- bijoux ou, par exemple, comme chez les
giques ou ataviques, quand il n'y a qu'à trans- femmes de la Nouvelle-Zélande anciennement,
poser les mêmes sentiments et les mêmes du Ko-niho, bandes verticales sur les lèvres
idées-force dans notre société. Nous avons vu imitant les dents...
dans les différentes régions de l'Ethiopie, en Quant aux tatouages dits dédicatoires, ou
1954 et 1955, un très grand nombre de femmes amoureux, ils sont presque une offrande natu-
portant les tatouages ornementaux bleuâtres relle pour les cœurs « naïfs et simples » : un
leur dessinant un collier ou des bracelets, ou prénom, un cœur percé, une pensée, fleur
le tatouage religieux les marquant au front symbolique, un oiseau messager d'amour,
du sceau de la croix chrétienne. La tradition quel éloquent, quel universel langage ! On
restait courante. On a connu aussi les « représentera un souvenir ineffaçable ou
« tatouages de mode » et « de beauté » de nos fixera pour toujours, dans la peau, l'éternel
jours à Londres où, en 1902, « il était de bon je t'aime », sur le bras ou le côté gauche de
ton pour une élégante anglaise de passer chez préférence, le « côté du cœur » 4 , mieux en-
Williams et de se faire tatouer un papillon sur core qu'on grave un nom, des initiales liées
l'épaule ou une date sur le mollet », depuis ou un cœur dans l'écorce de l'arbre sous
que lady Randolph Churchill en avait lancé lequel s'échangèrent les premiers, les impé-
la vogue 2 ; et aux Etats-Unis, vers 1930, a sévi rissables serments « pour la vie » : Ancres et
la mode de se faire tatouer les lèvres en rouge, cœurs, beaux tatouages — Rien ne peut plus
pratique dont on a rapporté plusieurs obser- vous effacer — Mais quels souvenirs en par-
vations relatives aux méfaits qu'elle entraîna 3 . tage — Vous ressuscitez du passé, comme a
Les femmes s'y adonnaient « de façon à dessi- chanté Francis Carco dans La bohème et
ner la forme de bouche qui leur semble la plus mon cœur. Les amants « veulent concrétiser
jolie, par exemple la bouche en cœur, et aussi ce serment par un contrat » inscrit au plus
1
Cf. aussi L E GOARANT, Asie, p p . 56 à 68 ; pour l'Afrique, Traité, III, p . 263, tatouage ornemental, et p . 417, pathologie
p p . 35 à 51 ; l'Amérique, p p . 51 à 55. du tatouage.
' « L'homme qui veut se faire t a t o u e r offre instinctivement
* Nous reviendrons sur cette mode de la « gentry anglaise • son bras droit qui représente l'action et la force », d i t
et sur ces effets de la loi d'imitation lorsque nous parlerons J . LACASSAGNE. A U contraire, • n'est-il pas naturel que chez
du tatouage, produit du milieu, et qui peut l'être des milieux u n être superstitieux (comme la femme), le côté gauche,
« snob > aussi bien que de celui des militaires, des marins, des celui du cœur, soit choisi pour y placer ce « vaccin d'amour
rostituées, ou de toute autre profession. Voir à ce sujet :
E IELINES, Tatouage dans le grand monde, Archives d'anthropol.
crim. 1895, p . 760.
d o n t parle J e h a n Rictus 1 ». Lacassagne a ainsi relevé chez
les filles qu'il a vues une très nette prédominance des t a t o u a -
ges au côté gauche : au bras gauche 33, contre 23 â droite ;
à l'avant-bras, 14 contre 6 ; entre le pouce et l'index, 14
• GOUGEROT a signalé Deux cas d'œdème chronique (ele- contre 10 ; à la p o m m e t t e , 6 contre 5, de même qu'à la cuisse
phantiasis) après tatouage des lèvres en rouge, Bulletin de la (à la j a m b e , la proportion était égale : 2 à droite et 2 à gauche);
Société française de dermatologie et syphilographie, no- et naturellement u n nombre assez grand, soit 8, sur le sein
vembre 1931, le premier par irritation due au corps étranger gauche, à la place du coeur, bien que le tatouage y soit plus
colorant, le second par streptocoques. Cf. aussi LOCARD, douloureux.
LE TATOUAGE CHEZ LA FEMME 85

tendre, au plus durable d'eux-mêmes, comme titue manifestement un signe avant-coureur


un « vaccin d'amour » et le poète Jehan de la prostitution. »
Rictus l'a dit en beau langage populaire dans
Idylle 1 . Il faut donc bien se garder de con- *
fondre ces tatouages, avec les tatouages cra-
puleux, cyniques, obscènes ou de vengeance 2 , Dans nos pays, les observations sont una-
d'ailleurs très rares même chez les filles, nous nimes : les tatouages sont très rares chez lea
le verrons. femmes, qu'elles soient criminelles ou non,
Le D r Jean Lacassagne, médecin de l'Hô- ce qui va à l'encontre de l'assimilation de
pital de l'Antiquaille et du service des mœurs Lombroso. Sur 375 condamnées, à la pri-
et des prisons de Lyon pendant une quinzaine son de Turin, Salsotto n'avait trouvé que
d'années 3 , l'a judicieusement rappelé : « Chez 6 tatouées ; sur 130 condamnées pour meurtre
la femme, la signification du tatouage doit prémédité ou complicité, 3 étaient tatouées :
être envisagée sous un angle assez particulier : l'une portait un symbole religieux, une map-
en effet, plus que l'homme, elle est assujettie, pemonde avec une croix couronnée, les deux
dans la société, au respect des convenances. autres, des initiales, souvenirs d'amants ou
En se laissant tatouer, elle transgresse les de parents. Gamba avait relevé 5 tatouées
principes admis, elle se met en marge des sur 300 détenues : elles portaient toutes des
usages reçus, et ce fait est révélateur d'une initiales ou des cœurs percés. Lombroso
mentalité spéciale, c'est la preuve que les n'avait rencontré lui-même qu'une femme
influences nocives du milieu où elle a grandi tatouée (une adultère qui avait tué son amant
n'ont pas été contrecarrées par ses qualités par jalousie) sur les 200 criminelles qu'il
intuitives. Plus encore que chez le garçon, le avait vues et, avec Ferrero, il ne trouva en
tatouage représente chez la jeune fille 4 un définitive de tatouages que chez 2,15 % de
signal-symptôme de mauvais augure 5 , il cons- femmes criminelles (contre 6,8 % dans les

1
J . R I C T U S , Le cœur populaire: 'Dis-moi, tu veux? On ques, les tatouages avaient été pratiqués 3 fois à 12 ans, 12
s'piqu'ra l'bras — Et on mêl'ra nos sangs ensemble — P i s on fois à 13 ans et 12 fois à 14 ans, 16 fois à 16 ans, 10 à 17 ans,
s fera tatouer tous les deux — Dessus nos palpitants en feu : — 12 à 18 ans, résultats < absolument juxtaposables » à ceux
Sous l'tien u'ià les mots qu'lu mettras : — Nini aim' Paulo relevés à Kiev par ZERANJKASJA et SUDOMIR, d o n t nous
pour la vie — Et jamais a ne l'oubliera ». — Le terme de parlons plus loin. Le t a t o u e u r est en général u n homme ; la
Rictus figure dans une lettre de l'auteur au D ' Lacassagne, jeune femme < se laisse faire une douce violence » ; souvent
citant u n poème inédit. « elle ignore la pérennité du tatouage, elle croit que çà s'effa-
1
cera à la longue »... « T a n t ô t c'est u n souteneur qui, poussant
On a souvent cherché à faire une classification u n peu u n peu loin l'instinct de la propriété, matricule sa femme
méthodique des différents tatouages. J . LACASSAGNE dis- comme il m a r q u e r a i t du linge à son chiffre » (la fille aime
tingue les tatouages de beauté, dédicatoires, crapuleux, les d'ailleurs en général à être dominée). Mais il peut aussi y
inscriptions de révolte et de haine, les inscriptions cyniques avoir à l'origine du tatouage • une raison t o u c h a n t e »,
et obscènes, les tatouages de représailles, les tatouages figu- comme par exemple la séparation : • elle lui présente son
ratifs. COUBEAUD proposait six catégories : tatouage pro- bras pour qu'il y inscrive ses initiales et une pensée ... petite
fessionnel, tatouage souvenir, tatouages antimilitaristes, fleur bleue ». P a r m i les tatouages relevés, 26 avaient été
tatouages de souteneurs, de pédérastes, d'affiliation à cer- faits par u n ami, 23 par u n souteneur, 12 par u n indifférent,
taines associations dangereuses. H E R B E R retient une classi- 3 par u n mari, 2 par u n frère. Parfois aussi c'est une « copine »
fication plus simple : Tatouages professionnels et tatouages (3 cas) ou une • maltresse » (4 cas) qui opère, car « les mariages
• honnêtes » e x p r i m a n t des sentiments t o u t à fait humains entre femmes sont assez fréquents dans le monde des prosti-
(amour de la femme, du métier, souvenir) ; tatouages de tuées et pour imiter intégralement les nommes ... certaines
fantaisie ou tatouages décoratifs qui « varient comme l'ima- filles t a t o u e n t leur femme t o u t comme le ferait u n vrai de
gerie populaire » ; tatouages crapuleux de toutes sortes, vrai ». L ' a u t o t a t o u a g e (S cas) Be pratique s u r t o u t dans les
d'affiliation (bandes, souteneurs, pédérastes, etc.) et aussi maisons de correction étroitement surveillées, et avec des
anarchistes ou antimilitaristes. Les neuf • catégories • étu- moyens de fortune.
diées par LOCARD dans son Traité de criminalislique
(III, p p . 263-295) sont les suivantes : tatouage orne-
mental, tatouage signalétique, tatouages thérapeutiques, * Il s'agit naturellement des tatouages proprement dits,
tatouage chirurgical, tatouage accidentel, tatouage profes- volontaires ou acceptés, et non de tatouages • professionnels »
sionnel, tatouage médicamenteux, tatouage judiciaire, et p o u v a n t être accidentels, comme ces points bleus qu'on a
tatouage de représailles ou de possession. relevés a u x avant-bras, aux mains, dans les espaces inter-
digitaux et même à la face des tréflleuses, et qui proviennent
* J . LACASSAGNE, DU tatouage chez les prostituées de France du fait que, lors de la surveillance du bobinage, des fils de
Rev. internat, de criminalistique. cuivre, d'or ou d'argent arrivent à se rompre, la bobine tour-
n a n t à une grande vitesse, et que l'une des extrémités vient
' Souvent, c'est a v a n t ses débuts dans la prostitution que frapper avec force la surface des téguments de l'ouvrière.
lar jeune fille se laisse tatouer. D'après la statistique du On en a observé plusieurs cas, qui ont pu disparaître à l'aide
D LACASSAGNE, 34 des filles observées l'avaient été a v a n t de p e r m a n g a n a t e de potasse ; voir LACASSAGNE, Tatouages
l'entrée dans la prostitution, et 22 après ; sur 74 filles publi- professionnels des tréflleuses, Archives citées.
86 LE TATOUAGE

asiles d'aliénés, signe de l e u r dégénéres- reculés d'Algérie. A P a r i s aussi, le tatouage


cence) 1 . E n Allemagne, à la fin d u siècle n e se rencontrait q u e chez les prostituées de
dernier, R a n k e affirmait « n'avoir pas vu bas étage, d'après Laurent, et il ne témoignait
u n e seule fois jusqu'ici des tatouages chez les le plus souvent que de relations amoureuses :
femmes et les jeunes filles d u p e u p l e alle- l'origine de son expansion est claire. Dans
m a n d », e t B a e r n'avait fait, lui aussi, a u c u n e son ouvrage intitulé De la prostitution dans
observation. I l semblait p o u r t a n t qu'il y la ville de Paris, p u b l i é en 1836 et réédité
eût quelques exemples à M u n i c h , mais n o n en 1852, Parent-Duchatelet relevait q u e les
p o i n t p a r m i les criminelles et les détenues — filles q u i fréquentent les m a r i n s et les sol-
p a r m i les sommelières et cuisinières de res- dats avaient pris comme eux « l ' h a b i t u d e de
t a u r a n t (peut-être enclines à la p r o s t i t u t i o n ) . se faire des figures ou des inscriptions sur la
C'est en effet s u r t o u t chez les prostituées, p e a u » . (C'étaient d'ailleurs les plus dépravées
et cela se c o m p r e n d à cause d u milieu qu'elles seules q u i portent, sur les bras, les épaules,
fréquentent et d e l e u r genre d e vie, q u ' o n les aisselles, plus r a r e m e n t e n t r e les seins
p e u t r e n c o n t r e r des tatouages. E t p o u r t a n t , ou sur les parties génitales, le n o m de
d'après Lombroso, Soresina n e trouva aucun leur amant.) A C o p e n h a g u e , sur 1502 filles
cas chez les filles p u b l i q u e s lombardes ; de (prostituées clandestines) admises à Vestre-
Âmicis n'en constata q u e fort p e u à Naples, H ô p i t a l de 1886 à 1890, il n ' y avait q u e
chez les « filles à matelots », tatouées d'ail- 31 tatouées, souvent très jeunes encore, ou
leurs seulement au bras ; de Albertis, à Gênes, très misérables. A Berlin, Menger n ' a p u
en trouva 28 sur 300 examinées, dont u n e signaler, d'après le« recherches d'un certain
avec u n tatouage religieux et 5 avec u n motif n o m b r e de médecins d e la police des m œ u r s ,
a m o u r e u x ; G u a r r i e r i en trouva 2 sur 60, dont q u e 5 tatouées sur 2448 filles examinées. E n
u n e aussi avec u n motif religieux ; Salsotto dehors des prostituées indigènes de l'Afrique
vit seulement 3 tatouées sur 1007 prostituées du Nord, qui n e connaissent pas le tatouage
de 18 à 20 ans. A Toulon, d'après B a t u t , on v r a i m e n t « crapuleux » 2 , on p e u t donc dire
n'avait r e n c o n t r é p e n d a n t dix ans, sur u n e que cette p r a t i q u e est exceptionnelle et n e
m o y e n n e de 40 prostituées amenées au dépôt se r e n c o n t r e q u e chez les filles les plus
q u e 4 femmes tatouées, d ' u n cœur et d'une déchues. Car il p a r a î t en général incontestable
ancre, et elles a p p a r t e n a i e n t à la plus basse que « chez la femme le tatouage est u n crité-
classe des filles et avaient h a b i t é des bourgs r i u m d e déchéance m o r a l e », bien qu'il soit

1
Voir, outre les observations tirées de L'Homme criminel, dans la vie affective d'une femme. Si les maris reconnaissent
I, p p . 271 et s., le livre de LOMBROSO sur La Femme criminelle, leur femme voilée à la cheville, il faut bien penser que les
Paris, 1894, et LOMBROSO et F E R R E R O , La Femme criminelle a m a n t s reconnaissent leurs maîtresses de la même façon. Le
et la prostituée, 1896. Cf. aussi, à côté des publications déjà talon devrait donc être le siège de quelque tatouage qui
citées, n o t a m m e n t L E B L O N D et LUCAS, DU tatouage chez les retienne dans son sillage les incertains • : Or, il n'en est rien,
prostituées, Paris, 1899. le D r Herber n'en a vu q u ' u n seul, représentant une main
de F a t h m a et u n oiseau. C'est après 1914 q u ' o n t surgi chez
* Nous avons déjà indiqué cette situation spéciale à la fin les prostituées, à côté des tatouages aux décors ancestraux
du chapitre I, p . 70, sur la base des ouvrages du D ' J . exécutés par des étrangers (à Tunis, des tatouages ethniques
H E R B E R , Tatouages des prostituées marocaines, Revue étaient faits par des Maltais), des motifs d'une extrême
d'ethnographie et de sociologie, Paris 1919, et du chapitre I I ténuité empruntés soit à d'autres prostituées nord-africaines
des considérations (après celles de LACASSAGNE sur les prosti- (comme les poissons, le cyprès stylisé, la mosquée ou la
tuées françaises, chap. I) sur Les prostituées d'Afrique du qoubba, l'étoile à 5 ou 8 branches), soit a u x modèles euro-
Nord, dans la Revue internat, de criminalistique. Voir péens, exécutés par des nord-africains ou par des européens,
aussi E . L A U R E N T , La prostituée arabe, Archives d'anthropol. et plus d'une fois par u n joyeux : Le plus souvent d'ailleurs
criminelle, 1893, p . 315, et L E GOARANT, op. cit., p p . 86, 92, — il faut lui rendre cette justice — celui-ci « n'a pas abusé
98 et s. Lacassagne et Herber ont relevé que, malgré la de ces pauvres filles; il leur a tatoué des dessins fort hon-
fréquence des tatouages ethniques sur le corps (aux membres nêtes » (pensée ou lapin, femme décolletée ornée d'une
supérieurs, à la poitrine au-dessus des seins, sur la cuisse) longue chevelure ; quelques modèles sont reproduits), et des
les tatouages du ventre sont extrêmement rares ; ils n'en inscriptions qui, à ce moment, ne sont ni les cris de révolte
signalent que deux exemples connus, et les observations hospi- ni les devises provocantes que nous retrouverons chez des
talières « n'en ont pas relevé u n seul cas > chez les prostituées européennes : ce sont des noms ou des chiffres, le matricule
algériennes. Les tatouages du pubis sont eux aussi « excep- du soldat, le numéro de la carte de la prostituée, le nom du
tionnels en tribu ». Ceux des talons sont rares également, et p a t r o n où elle loge, ou celui d'un a m a n t , africain ou étranger,
cela paraît • surprenant >, car « le talon joue un grand rôle comme > Georges < ou « Poulet •.
LE TATOUAGE CHEZ LA FEMME 87

rarement obscène contrairement à ce que le constatait en 1836, Lombroso et Ferrero


l'on pourrait attendre 1 . relevaient « des proportions insignifiantes »
Il faut naturellement réserver les entraî- en 1896, et Batut, en 1893, trouvait les
nements soudains dus à une mode ou à une tatouages des filles « excessivement rares en
contagion. Herber en a notamment relevé un France »), le D r Lacassagne doute de ces der-
cas exceptionnel et frappant au Maroc, à Salé, nières assertions en tout cas, et les estime
en 1926 ; mais le plus typique est sans doute même « insoutenables », puisqu'en 1910 Lo-
celui que Bergh a signalé parmi les prostituées card trouvait, sur 98 femmes arrêtées pour
danoises, à Copenhague, en 1891, et qui prit délits divers, 13 porteuses de tatouages, « tou-
le caractère- d'une véritable épidémie. Nous tes des filles soumises ou des prostituées clan-
aurons à en reparler au chapitre où nous exa- destines ».
minerons les circonstances du tatouage et sa Il pense que « les filles tatouées sont
diffusion 2 , aussi bien d'ailleurs chez les ma- relativement nombreuses ». On ne doit pas
rins et les soldats, que chez les prisonniers, et oublier d'une part, que « certains clients,
chez les « filles » que chez les « femmes du du meilleur monde, recherchent les prosti-
monde ». Nous pourrons y faire des observa- tuées tatouées, indépendamment de tout
tions sociologiques instructives et du plus haut tatouage erotique ; le contact avec une parte-
intérêt. naire apache réalise pour eux un stimulant
En réalité, on doit pouvoir rencontrer ici sexuel ». Et d'autre part, « des sentiments
comme ailleurs des variations de fréquence bien naturels poussent les prostituées à dissi-
et de nature, et c'est ce qu'ont montré en muler l'existence de ces stigmates » même aux
particulier les observations des D r s Locard médecins appelés à les examiner régulière-
et Jean Lacassagne, à Lyon. Le premier rele- ment : Il ne suffit pas de les interroger ;
vait que tous les auteurs sont d'accord pour mais, dès qu'on promet « une rémunération
déclarer le nombre des femmes tatouées immédiate » — « procédé irrésistible » —
« extrêmement restreint », mais il pensait, l'appât du gain, si grand pour une femme
en 1938, que « c'est beaucoup moins exact vénale, opère : « aussitôt, comme par enchan-
aujourd'hui » et que d'ailleurs « les tatouages tement, les secrets sont révélés ». Ainsi le
des femmes sont à peu près constamment D r Lacassagne a trouvé à Lyon une propor-
ignobles et signalent les plus basses prosti- tion de 12 % de filles tatouées, à peu près
tuées» 3 (ce qui pourtant est faire trop abstrac- identique à celle (13 %) que Le Goarant de
tion des tatouages sentimentaux si fréquents). Tromelin a relevée à Marseille en 1933 ; et
De son côté, tout en rappelant que le tatouage à Paris, d'après les renseignements qu'il a
chez les prostituées « semble avoir été consi- obtenus, sur 78 filles en carte « faisant le
déré depuis longtemps comme une coutume dehors », 19 étaient tatouées, soit 20 %. Il
en voie de disparition » (Parent-Duchatelet estime difficile de dire si la fréquence du ta-

1
On ne peut mieux résumer la situation et sa signification, dissimulant sous la poudre de riz la syala originelle •. Sur t o u t
que ne l'a fait le D ' H E R B E R lui-même dans son étude de l'ensemble des cas étudiés par lui au Maroc (soit donc aussi
1925 : • En somme, la prostituée v i v a n t en milieu exclusive- en dehors de ceux des soldats et des prostituées), c'est-à-dire
ment marocain ne porte écrit sur son corps que l'abandon sur 6089 sujets, Herber a trouvé 1441 sujets tatoués : 254 seu-
de la tribu ; la prostituée en contact avec l'Algérien ou lement portaient alors des tatouages européens, contre
l'Européen oublie les préceptes de sa religion et accepte les 1247 porteurs de tatouages marocains. Voir ses articles
dessins figurés. Elle fait actuellement graver le nom de son de la revue Hespéris, 1925, 3" trimestre, et 1926, 4" trimestre ;
ami ; elle y ajoutera des professions de foi, des devises ; et cf. LOCARD, Traité, III, p . 3 3 1 .
le tatouage qui n ' a v a i t d'autre cause que l'entraînement, la
contagion, deviendra u n « véritable stigmate mental de * Voir chapitre VII, La contagion et les circonstances du
dégénérescence ». Il apparaîtra (donc) deux classes parmi les tatouage.
prostituées : l'une acceptera toutes les tares des filles euro-
péennes, l'autre se refusera à t o u t tatouage et, rougissant • E. LOCARD, L'évolution actuelle du tatouage et son impor-
de la tare ethnique, essaiera de la celer ; déjà, quelques tance en criminalistique, dans Giustizia pénale, 1938, fasc. I/II,
mauresques élégantes circulent dans les rues de Casablanca, p p . 190-194.
88 LE TATOUAGE

touage diminue, et n'a en tout cas pas « cons- prison. (Sur 15 femmes tatouées inscrites
taté de sensible variation » dans les quinze à la police des mœurs à Berlin, 5 ont indiqué
années de ses fonctions, ce qui peut toutefois l'avoir été à la maison de travail.) « Comme
s'expliquer parce que « le tatouage est un péché emblèmes, on note surtout un bracelet, un
de jeunesse » qui dure : Il se peut cependant cœur, une couronne, une ancre, rarement
« que la mode vestimentaire tendant de plus un serpent, une armoirie. » Parmi les filles
en plus à la nudité et que la généralisation tatouées, l'une « n'offrait pas moins de 7 fois
des sports comme la natation, soient une sur l'avant-bras gauche les initiales de sou-
entrave au développement de cette cou- teneurs ou d'amies, outre une grande figure
tume » 1 . C'est ce que nous examinerons de femme nue dans une couronne ouverte,
d'ailleurs en terminant cette étude et en et 4 fois les initiales d'autres souteneurs ou
cherchant à dégager les conclusions actuelles. d'autres amies sur l'avant-bras droit, outre
des anneaux aux doigts ». Une autre portait
* l'inscription assez fréquente : Lerne leiden
ohne zu klagen (Apprends à souffrir sans
Mais, plus que la fréquence de ces inscrip- te plaindre), une autre, le dessin d'une cho-
tions, c'est leur sens, dans la relation avec pine dans la main, une autre encore, le buste
la criminalité possible, qui nous intéresse ici. d'un matelot sur l'avant-bras.
Or, pour ainsi dire toujours, les tatouages Les constatations faites en France par
des prostituées ou des prisonnières représen- Lacassagne ne sont guère différentes. Sur
tent, inscrite dans leur peau, nouvelle « carte l'ensemble des filles qu'il a observées, il a
du Tendre », avec les noms ou les initiales, trouvé 60 fois des initiales, 42 fois un nom,
la symbolique des cartes postales sentimen- 23 fois une pensée symbolique, 6 fois une
tales. Chez 73 sur 80 des filles danoises ob- déclaration d'amour, 2 fois une étoile, un
servées par Bergh, le nom de l'amant était oiseau, une tête de marin. Il a bien relevé
accompagné de la lettre E, qui signifie amour aussi 19 fois un point, le « point de gouape »
éternel ; chez 26, il y avait le nom de deux ou « point de brick », ce qui est assez naturel
amoureux, d'autres en portaient trois, quatre dans ce monde spécial où l'on sait ce que signi-
ou jusqu'à cinq (un nom en effaçant parfois fie « une gouape » et où le bordel se dit
un autre au fur et à mesure d'un nouvel « brick » en argot (mais ce peut aussi bien
amour). Et les signes symboliques ne se rap- être la « mouche » tatouée par coquetterie de
portaient qu'aux relations amoureuses : « ce fille, comme on souligne d'un trait bleu l'angle
sont des fleurs, un cœur, une flèche, des liens externe de l'œil ou, de nos jours, se fait tatouer
entrelacés, des bustes de jeunes hommes, un les « points de cils ») ; 10 fois les trois points en
bracelet, une croix mortuaire (deux fois), un triangle, sigle du « mort aux vaches » chez
vaisseau avec des voiles »... les hommes, mais fréquemment simple signe
La plupart des tatouages de prostituées, de ralliement ou d'affiliation chez la femme ;
relevait semblablement Baer en Allemagne, et 9 fois les 5 points en damier que nous
sont des initiales d'anciens amants, de sou- retrouverons dans la « pègre » et le « milieu ».
teneurs ou d'amies ; ils sont presque toujours C'est peu, juge Lacassagne : « Quelle pau-
aux bras, aux mains ou aux doigts, rarement vreté à côté de la richesse et de la diver-
au sternum ; souvent y est jointe la date de sité des motifs observés sur les téguments
la sortie de la maison de travail ou de la de l'homme ! Le contraste est vraiment
1
J. LACASSAGNE, Le tatouage chez la prostituée française,
loc. cit., p. 550.
69. Tatouage-tableau romanesque : les belles et la belle
(évasion).
70. Tatouage décoratif ou « artistique », le paon.
71. Tatouage « dédicatoire » féminin.
72. Tatouage féminin : P.L.V. (pour la vie).
LE TATOUAGE CHEZ LA FEMME 89

frappant. » Le tatouage est d'ailleurs tou- vique » si ce n'est celui de plaire à qui l'on
jours maladroit, monochrome (le rouge n'est aime et de lui démontrer, jusque dans sa
jamais employé), inesthétique, parfois seule- chair, la force et la durée de sentiments
ment ébauché. Car le tatoueur n'est point éphémères et « mobiles comme l'onde ». Il
un professionnel et « n'a pas visé à l'effet faut être singulièrement prévenu pour en
esthétique ; son intention a été de fixer un déduire que leurs porteurs, même obsédés
sentiment, une pensée : Le tatouage chez la sexuellement, sont en majorité de» criminels,
femme constitue une véritable cicatrice idéo- avérés ou en puissance. Même les sentiments
graphique » témoignant de son amour ou de et les expressions qui, sans aucun doute,
sa soumission 1. « bravent l'honnêteté » ne doivent pas être
Toutes ces constatations sont significatives censés matérialiser une activité qui nécessai-
et nous éclairent suffisamment sur la ten- rement « viole la loi » ; même ceux qui
dance qui pousse les femmes, ou les homo- « font mal » selon le sens moral ne sont pas
sexuels qui s'inspirent de sentiments ana- encore des « malfaiteurs» selon la loi pénale.
logues, à se marquer. Leurs tatouages sont Aussi Baer pouvait-il conclure à ce sujet :
aussi clairs que les inscriptions amoureuses « La frivolité et l'imitation, la coquetterie
ou erotiques grattées ou griffonnées sur les et la vanité, la légèreté et la prostitution,
murs des prisons ou des hôpitaux ; leurs la fréquentation habituelle et les rapports
auteurs les tracent sous l'empire de la pas- étroits avec les criminels, l'intimité publique
sion, du désir, de la jalousie ou de la haine ; ou secrète qu'elles entretiennent avec eux,
ils agissent ce faisant en êtres passionnés, et voilà les causes qui les conduisent au tatouage,
nullement en êtres criminels. Que le tatouage et qui répondent complètement au caractère
porte : Louise, chère amante, mon unique et à la nature intime des prostituées. » Il
consolation - Quand la neige tombera noire faudra donc faire ici, plus encore que chez
Augustine B. me sortira de la mémoire - Elle l'homme, le départ entre le tatouage qui
pense à moi - A la vie, à la mort - J'aime réellement peut révéler des tendances cri-
le Pacha de la Glacière, ou, chez les inver- minelles ou perverses, et celui qui n'est qu'un
tis, L'amitié unit les cœurs - Ami du accident occasionnel, imprudence de jeunesse,
contraire - Pasquin, tu es mon trésor, surprise ou légèreté, souvent inspiré par
etc., toutes ces inscriptions-proclamations l'amour ou imposé par l'homme aimé. Le
témoignent en faveur de l'amour, et non de D r Lacassagne, qui sans doute connaissait le
la criminalité. On y voit bien que nombre mieux ce sujet de nos jours, rappelait qu'il
de tatoués et de tatouées, dont quelques-uns faut être prudent et que la distinction est
peuvent être criminels, sont épris, jaloux difficile entre les tatouages à proprement
ou grossiers, mais qui fait des statistiques parler « crapuleux », qui « sentent la per-
analogues sur les honnêtes gens ? Il s'agit versité » et qui semblent justifier la théorie
là de tatouages de circonstance, d'occasion, de Lombroso pour qui « prostitution et cri-
qui ne sont pas sortis de « l'instinct ata- minalité sont deux phénomènes analogues

1
LACASSAGNE, étude citée, à propos des « tatouages cra- l'encre de Chine, exemple de vengeance de la fille quittée,
puleux » et des • tatouages figuratifs », sous 3, et 4. Ces der- signalé par BAILLOT (DU tatouage, thèse, Paris, 1894, p . 33).
niers sont devenus • rares, très rares ». Il n'a trouvé que dans Lacassagne cite les exemples de demandes de détatouage de
u n cas la tête classique de souteneur coiffé de la casquette à l'inscription « vache » ou « salope » infligée à une fille qui n ' a v a i t
carreaux (figure 5), p e n d a n t de la tête de gigolette si souvent pas été « régulière » (figure 4), et signale qu'une fille, à l'Hôpital
représentée sur la peau des hommes du milieu. A la fin du Saint-Louis portait sur la région sternale le m o t enculée, ce
siècle dernier, les prostituées affectionnaient la colombe qui est, comme chacun le sait, la pire injure du milieu.
p o r t a n t dans son bec une lettre ou u n cœur (elle figurait 7 Baillot a signalé d'autre p a r t , comme • tatouage de posses-
fois sur 21 tatouages dans les observations de L E B L O N D et sion », l'inscription suivante sur le bras et l'avant-bras d'une
LUCAS, en 1899) ; aujourd'hui, le thème est démodé et femme qu'il détatoua : J'aime Louis T. pour la vie — Celui
Lacassagne n'en a plus trouvé que 2 exemples. On rencontre qui m'aura après n'aura qu'un con ; cité par LOCARD, Traité,
parfois le « tatouage de représailles », comme le tatouage à p. 295.
90 LE TATOUAGE

ou pour ainsi dire paralèlles », et ceux qui lieu », le légionnaire ou le prisonnier. Cer-
n'ont pas du tout cette signification, ou, en tains tatouages de sentiment ou de fidélité
d'autres termes, entre les femmes « qui dans peuvent être même touchants et relever d'un
leur jeunesse ont fréquenté de jeunes voyous élan respectable, et certaines inscriptions ne
ou des repris de justice » (et peuvent le pas manquer d'un charme pitoyable dans
regretter), et « celles qui, une fois enrôlées leur immoralité : telle celle que montrait une
dans l'armée de la prostitution, ont accepté petite fille de Fez qui ne savait pas lire et
avec plus ou moins d'enthousiasme toutes les la récitait en souriant : « Que la nuit te soit
tares et les flétrissures de ce milieu » 1 . favorable et heureuse et que nous restions
nous en souviendrons quand le moment sera unis jusqu'à la mort » ; formule, dit le D r
venu, après l'étude générale du tatouage, Herber qui la rapporte, d'un tatoueur « lettré
d'examiner quelle est sa signification crimi- dilettante » sans doute et qui, « bien que
nologique, aussi bien chez la prostituée ou n'ayant pas sa place dans un recueil de mo-
chez l'inverti 2 , que chez l'homme du « mi- rale, était digne des courtisanes antiques ».

1
II y a p o u r t a n t quelques rares cas cités, qui ne p e r m e t t e n t tion fâcheuse que dans les centres où ils ont été gravés». Il faut
aucun doute sur la n a t u r e crapuleuse du tatouage féminin se garder de généraliser. P o u r t a n t des cas significatifs peuvent
et sur les flétrissures qu'il implique. Ainsi celui que rapporte exister, qui relèvent sans hésitation du criminaliste. P a r m i les
LOCARD, d'après Parent-Duchâtelet, et que nous mention- condamnés aux t r a v a u x publics de Biskra, en 1918, « les
nons dans le chapitre é t u d i a n t Le tatouage m a r q u e de invertis passifs avaient le gland tatoué en bleu », et « le
criminalité. résultat fut déplorable » quand on voulut faire l'essai de
verser des Joyeux dans certains régiments d'infanterie de
marine : « Dans les villes, ces soldats se conduisaient en
* De nos jours, les tatouages lesbiens sont plus fréquents b a n d i t s . . . Dans les casernes, ce fut épouvantable ; les
chez les jeunes que chez les adultes, selon LACASSAGNE, et prisons regorgeaient de punis ». A u n jeune soldat qui ne
les tatouages sous-ombilicaux, si communs chez l'homme, voulait pas subir leurs exigences, par représailles, « on t a t o u a
« doivent être exceptionnels chez la femme • ; il n'en a jamais une verge sur les fesses » ; op. cit., p p . 96 ss. LOCARD à propos
observé q u ' u n seul cas. Quant a u x tatouages des invertis, du tatouage des organes génitaux, — qui sont • intéressants
ils ont bien des fois attiré l'attention des criminalistes, mais car ils impliquent une anesthésie ou une dysesthésie p a r t i -
les opinions divergent, car chacun a tendance à conclure culière, et aussi une psychologie spéciale » — et qui sont
d'après ce qu'il a vu. B A E R , en Allemagne p o u r t a n t , constatait d'ailleurs relativement rares, dit avoir « noté que les pédé-
qu'ils étaient très rares : bien q u ' a y a n t examiné de nombreux rastes portent parfois une botte sur le dos de la verge. J ' e n
pédérastes, il n ' a v a i t vu « qu'une seule fois u n dessin sur ai demandé la raison. Elle tient en cet ignoble jeu de mots :
le m e m b r e viril et jamais sur les fesses ». H E R B E R , q u a n t à lui, « J e vais te foutre ma botte au cul ». Plus rarement encore
ne croit pas « qu'il existe des tatouages spécifiques de pédé- on trouve des initiales. J ' a i vu une seule fois (mais les auteurs
rastes, pas plus qu'il n ' y a de tatouages particuliers a u x italiens en citent quelques exemples) le maquillage du gland
prostituées ». Certes, « il y a les mains enlacées, flanquées de en une tête dont le m é a t est la bouche. » Traité, III, p . 380.
noms d'hommes », mais les autres tatouages (comme le point Nous retrouverons ces cas au chapitre VIII sur le tatouage
bleu sur la paupière ou l'étoile sur l'épaule) »n'ont de significa- marque de criminalité.
CHAPITRE IV

LE TATOUAGE CHEZ L'ENFANT

L'observation nous éloigne aussi des con- même dans les classes riches ou les collèges,
clusions de Lombroso quant aux tatouages par snobisme, esprit d'imitation, ou pour des
relevés sur des enfants, et qui devraient raisons qui n'ont rien à voir avec la crimina-
révéler leur foncière « précocité criminelle », lité. Cette mode, déteignant sur les adoles-
en quelque sorte atavique. D'abord, dans les cents, a été constatée par exemple en Angle-
classes inférieures où il se rencontre le plus terre. Leale l'a observée aussi sur des étu-
souvent, tous les adolescents, et non seulement diants d'université. Lombroso lui-même ne
les jeunes malfaiteurs, peuvent trouver plaisir cite-t-il pas le cas si typique « et pour ainsi
ou être entraînés à se tatouer, que ce soit à dire épidémique », constaté par le D r Alber-
l'école, à l'atelier ou dans la rue. Le tatouage
totti, au moment où allait être fermé le
est d'ailleurs, à l'âge scolaire, « une simple
collège de Castellamonte : « Vingt jeunes
ébauche, un point, un rudiment de dessin,
gens, sur le point de partir, se firent orner
une initiale inachevée », tandis que « les
de tatouages qui faisaient allusion au collège
cœuis percés de flèches, les initiales entre-
chéri, tels que le nom du directeur, celui d'un
lacées témoignent de l'éveil sexuel et caracté-
camarade, etc. Tous, à coup sûr, ignoraient
risent les tatouages de la puberté ». Ce sont
seulement les tatouages réalisés dans les colo- que le tatouage fût un usage des barbares et
nies pénitentiaires ou les milieux délictuels des galériens » 3 . Mais cela ne veut pas dire
qui sont « sensiblement les mêmes que ceux évidemment qu'ils en avaient l'âme et qu'ils
réalisés à l'âge adulte » \ Ensuite, on peut devaient le devenir. L'exemple signalé par le
très bien, selon les pays, ne pas trouver d'en- D r Solowjewa, en 1930, dans une étude sur le
fants tatoués, même parmi les enfants de tatouage des délinquants mineurs pratiqué en
justice 2 , ou trouver des enfants tatoués Crimée, est aussi des plus instructifs 4 .
1
L E GOARANT, p p . 87,124 et s., 158 et s., et, sur le fond du tatouages avaient été pratiqués chez 30 sujets p e n d a n t u n
problème, à côté des études générales déjà citées ( n o t a m m e n t voyage collectif en Crimée. Au cours des haltes nocturnes
d'Alexandre LACASSAGNE) : H . D O N O N , Le tatouage chez les « les grandes personnes se font t a t o u e r et les enfants les
enfants, thèse, médecine, Lyon, 1925, avec une bibliographie, imitent ». Les tatoueurs professionnels (punklierer, piqueurs,
pp. 133 à 136 ; E. BERILLON, r a p p o r t à la 4»« session, Congrès pointilleurs) sont nombreux, et t r a n s p o r t e n t avec eux, jeux
international d'anthropologie criminelle (1896), Genève, d'aiguilles, colorants et échantillons des tatouages qu'ils
1897, p. 228 ; E t . MARTIN, Le tatouage chez les enfants, savent faire. E n Crimée, le marin est l'idéal d'un jeune
Archives d'anthropologie criminelle, 1910, p . 75 : LOCARD, homme, qui s'efforce de lui ressembler en t o u t : aussi la
Traité, I I I , p . 297. première place dans les tatouages était-elle occupée par
l'ancre. On retrouvait ensuite le classique « cœur percé d'une
* L E GOARANT, p . ex. relève « qu'en Suisse, il n'existe flèche » avec une devise, ou u n nom de femme ; les tatouages
pratiquement pas, d'après les statistiques, d'enfants tatoués, représentaient souvent la femme sous la forme idéalisée de
le tatouage ne s'y observe pas a v a n t 17 à 18 ans, et les la sirène (pour ainsi dire jamais dans des poses cyniques ou
dessins n'indiquent en aucune manière une tendance crimi- erotiques). Une inscription portait • J e n'oublie pas ma mère
nelle •, p . 159. bien-aimée ». Un jeune garçon qui rêvait de posséder une
* LOMBROSO, op. cit., p. 292. montre, s'en était fait t a t o u e r une sur le bras ; u n a u t r e ,
' SOLOWJEWA, Die Tätuierung der jugendlichen Verbrecher, qui aimait les chevaux, s'était fait t a t o u e r u n cheval. A la
dans Archiv für Kriminologie, vol. 87, décembre 1930, p . 214 question : « Pourquoi vous êtes-vous fait t a t o u e r ? • (le plus
(Cf. L E GOARANT, p p . 134 et suiv.) L'auteur, assistant de souvent entre 9 et 13 ans), la réponse fut, 55 fois: « P a r c e
psychiatrie à la clinique de l'Université de Saratow, a exa- que cela me plaisait, le tatouage était très joli et je voulais
miné 136 jeunes détenus d'un atelier pénitentiaire. Sur ce bien l'avoir » ; 6 fois : < J ' a v a i s vu ce tatouage chez d'autres » ;
nombre, 75 étaient porteurs de tatouages, soit 56 %. Or 4 fois : « E n souvenir » ; 2 fois : > Parce que je m'ennuyais » ;
1 fois : « Parce que je voulais rentrer à la maison pour le
• ce pourcentage énorme en comparaison des statistiques faire voir », et une autre : « Le diable lui-même ne saurait
classiques • trouve son explication dans le fait que la plus dire pourquoi je me suis fait t a t o u e r ». P a r m i les 75 sujets
grande partie de ces jeunes malfaiteurs venaient de Crimée, observés, 29 s'étaient fait t a t o u e r par des professionnels
• où le tatouage est très en vogue dans la population libre •. m o y e n n a n t argent, dans la p l u p a r t des autres cas le tatouage
L'influence du milieu et de l'imitation est frappante. Ces
92 LE TATOUAGE

Sans doute certains chiffres, en France et insignifiant. Les simples « points de tatouage »,
en Italie, sont ou étaient assez inquiétants. souvent à demi effacés, tendent à disparaître
Lombroso avait trouvé, sur 89 criminels, spontanément « parce que ce sont des essais
66 qui s'étaient tatoués entre 9 et 16 ans ; de tatouage — esquisse d'étoile, de cœur ou
Battistelli, à Naples, avait relevé 122 tatoués de lettre — grossièrement pratiqués par l'en-
sur 394 mineurs délinquants, soit 31 % ; Car- fant lui-même ou par ses camarades avec une
rieri, à Bologne, en 1889, 56 sur 170, soit ou deux épingles assemblées et de l'encre »
56,7 %. De son côté, A. Lacassagne en signa- (qui est généralement de l'encre de Chine ou
lait 95, sur 376, qui l'avaient été entre 5 et celle qu'ils ont employée en classe pour
20 ans (dont deux à l'âge de 5 et 6 ans). apprendre à écrire). Ce fait n'est vraiment pas
Martin, à la prison de Saint-Paul, à Lyon, en pour inquiéter. La question est déjà plus sé-
1901, en avait dénombré 38, sur 50 mineurs de rieuse lorsque, au dehors et fréquentant des
18 ans. Lacassagne et Martin ont fait aussi camarades plus âgés qu'eux, ils se font ou se
du tatouage de l'enfant « le signe de tendances laissent tatouer initiales, date de naissance ou
perverties, un indice précurseur de mauvais emblèmes, l'étoile, le bracelet, le cœur ou la
instincts ». Mais c'est trop généraliser, et glis- pensée. Leur explication est d'ordinaire la sui-
ser trop aisément vers le danger du raisonne- vante : « J'ai essayé de me tatouer moi-même,
ment post hoc, ergo propter hoc. Les circons- j'avais peut-être 9 ou 10 ans ; j'allais à l'école ;
tances sont chez l'enfant plus importantes que j'avais vu des jeunes gens dans la rue qui
chez les autres sujets, précisément parce que avaient des tatouages et j'ai essayé de les
sa curiosité peut être plus éveillée, son esprit imiter. Comme ça m'a fait mal, je n'ai fait
de défense moins prompt, et sa compréhen- que quelques points sur l'avant-bras gauche
sion de l'acte qu'il s'inflige ou qui lui est avec de l'encre de Chine. Sur l'avant-bras
infligé, et des conséquences qu'il peut com- droit, c'est un camarade qui a fait ces points
porter, moins mûrie que chez l'adulte. lorsque j'étais aux bains ou à m'amuser dans
Ici autant et plus encore qu'en d'autres do- les terrains vagues, et je l'ai supporté plus
maines, il faut soigneusement distinguer selon longtemps parce que c'est lui qui les faisait.. »
l'époque et la nature du tatouage. Il est Dans les patronages aussi, le tatouage a été
d'abord, on vient de le voir, un tatouage par moments « très à la mode » ; on a vu
enfantin remontant souvent à la période sco- d'autre part des frères se tatouer entre eux,
laire — nous ne parlerons évidemment pas les plus âgés apprenant aux jeunes et « se ser-
d'un éventuel tatouage d'identification des vant de leur tégument pour exercer leur
nouveau-nés 1 — et ce tatouage tient davan- talent ».
tage du jeu, de la curiosité ou de l'imitation, Mais la situation et le caractère changent
que de tout autre caractère ; il peut donc être lorsque l'enfant, vers 13 ans, sort de l'école,
considéré comme inoffensif et, pour ainsi dire, entre à l'usine ou en apprentissage, fréquente

fut fait g r a t u i t e m e n t par u n camarade, parfois par u n m a t e - cales et les pouponnières. Un médecin de New York « sans
lot, parfois par u n frère ou une sœur. Dans 8 cas seulement oser aller j u s q u ' a u tatouage proprement dit, a proposé de
le tatouage avait été pratiqué de force ou dans les ateliers peindre le nom des enfants (dans les maternités) avec une
pénitentiaires. solution de nitrate d'argent à 5 0 % sur le dos ou sur la
poitrine. Les lettres resteraient visibles au moins deux
1 semaines ».m La chronique médicale r a p p o r t e même que
Nous montrerons que les tatouages domestiques d'identité
se rencontrent parfois (c'est le cas de Figaro, et celui du lorsque M « Alice Roosevelt-Longworth accoucha de sa fille
jeune arabe cité par le D r Kocher, que sa mère voulait recon- Paulina, à Chicago, le jour de la Saint-Valentin, « les auto-
naître s'il devait être décapité comme prisonnier (flg. p . 124). rités de la Maternité, de peur qu'on ne mélangeât cette
Mais le tatouage d'identité des nourrissons a été proposé illustre petite-fille du Président Roosevelt avec les autres
et appliqué parfois de nos jours comme infiniment plus petites Saint-Valentin, firent placer au poignet de l'enfant
sûr que les colliers, l'empreinte des pieds de l'enfant (dont u n chiffre correspondant à celui que portait la mère à son
une est remise à la mère), le numéro lié au poignet, ou propre poignet, et ils imprimèrent un poinçon d'identification
même « l'emplâtre adhésif • (adhesive label) — à cause des sur le dos de l'enfant et prirent l'empreinte de ses pieds. •
confusions qui se sont produites dans les cliniques obstétri- R a p p o r t é par LOCARD, I I I , p p . 265 ss.
LE TATOUAGE CHEZ L'ENFANT 93

là, ou dans la rue où il vit le plus souvent, tagion mentale » et « imprégnation du jeune
« des vicieux et des tatoueurs ». Pendant les enfant par le milieu spécial ». L'enfant repro-
périodes de farniente dans les terrains vagues, duit, sur lui comme dans ses rapports sociaux,
les adolescents les voient opérer et se laissent ce qu'il a observé dans le milieu où il a gran-
facilement tatouer : Tel ce jeune voleur reve- di et s'est formé physiquement et morale-
nant un soir près de sa mère « avec un su- ment ; il « est devenu tatoué exactement pour
perbe bracelet tatoué au poignet gauche » la même raison qu'il est devenu voleur ; ces
qu'il était fier d'exhiber, et qui se serait attiré deux choses n'ont entre elles aucune relation
cette observation maternelle amère, mais de cause à effet, mais elles dérivent d'une
lucide : « Jl sera bientôt caché par les me- source commune : le milieu qui a gâté et
nottes qu'on devra te poser. » pourri l'enfant et qui reste le grand respon-
On connaît aussi le cas d'un jeune voleur sable ». Le tatouage, n'est en réalité qu'un
dont la sœur avait comme amant un apache « élément concomitant », et non pas essentiel,
tatoué, qui lui avait marqué sur le bras, à un « signe révélateur de mauvaise fréquenta-
l'âge de 9 ans, une étoile et ses initiales, après tion » ou de mauvaise éducation, et non pas
quoi l'enfant avait essayé de se tatouer lui- de méchanceté foncière atavique, il montre
même le bras gauche. On a trouvé aussi un « que le tatoué est conforme à son milieu en
emblème erotique (une esquisse de phallus) cela comme en tout le reste » 2 .
tatoué sur le bras d'un enfant de 15 ans. Enfin, En réalité, presque toujours, lorsqu'ils
les enfants ainsi entraînés ou devenus des n'ont pas été marqués tout enfants, formés et
« enfants de justice » sont tatoués parfois — asservis à la corporation, comme on fait et a
lorsqu'ils ne se livrent pas en prison à l'auto- toujours fait, dès la Cour des Miracles, des
tatouage dans les heures de désœuvrement — mendiants professionnels et des « stropiats »,
par des détenus, « dans les conditions les les jeunes tatoués de chez nous veulent, par
plus invraisemblables » : Ainsi cet enfant de esprit d'émulation ou de bravade, par crâ-
14 ans, déjà condamné trois fois pour vol, se nerie, se montrer des « vrais de vrais », des
trouvant « à l'instruction en même temps que « caïds » ou des « durs », surtout en un temps
l'apache qui l'avait embauché pour voler », qui a si bien su, après le romantisme du
lequel, « pour passer les longs moments d'at- « bandit » ou du « chef de bande », glorifier
tente au Palais de Justice », réussit à lui ta- 1'« aventurier », le « tueur » ou le « gangster »,
touer sur l'avant-bras une tête de cheval *. héros nouveau. Tel ce jeune récidiviste répon-
Nous croyons donc tout à fait justifié dant au médecin qui lui demandait la signifi-
l'avis de Donon et de Le Goarant, selon lequel cation du point qu'il portait sur la joue
le tatouage n'est pas en soi et nécessairement, droite : « C'est le point de fraye. Je me le
chez l'enfant, un signe précurseur de crimi- suis fait tatouer à 16 ans, pour le faire au mec
nalité, d'amoralité ou de tendances antiso- dur. » Du point de vue psychologique et
ciales : « C'est un élément qui coïncide souvent social, le tatouage et ses circonstances éclai-
avec la criminalité, mais qui ne saurait l'expli- reront souvent le juge dans la connaissance
quer ou la conditionner » ; c'est moins un du jeune délinquant ; il verra comment le
stigmate criminel qu'un stigmate « du milieu manque d'éducation, d'instruction, de surveil-
criminel » ; d'habitude il prouve tout simple- lance ont fait de celui-ci, qui est souvent aussi
ment « le contact avec le milieu des malfai- un « débile de la volonté », un être amoral
teurs, des rôdeurs et des filles ». Il y a « con- d'abord, et finalement antisocial. C'est pour-

1
Cf. LOCARD, op. cit., pp. 297 ss., d'après Et. MARTIN. ' L E GOARANT, op. cit.
94 LE TATOUAGE

quoi d'ailleurs la recherche du tatouage sur (Donon, Le Goarant), aussi bien du point
les enfants difficiles ou qui présentent de de vue de la prévention, que du traitement
mauvaises fréquentations est si important psychologique approprié K On ne peut qu'ap-
et a été recommandé par l'école lyonnaise puyer ces conclusions.
1
LE GOARANT pense, p. 161, que « dans un but de relève- les jeunes détenus », car, selon lui, on ne saurait nier • la
ment, il y aurait lieu de souhaiter que l'Administration péni- portée morale du détatouage qui blanchit le corps sinon
tentiaire édicté des moyens pour supprimer le tatouage chez l'âme des criminels et rend possible le travail qui réhabilite ».
CHAPITRE V

LE TATOUAGE MÉDICAL ET THÉRAPEUTIQUE

Une pratique immémoriale est celle du Arménie et en Syrie notamment, s'est propagé
tatouage médical, prophylactique ou théra- en Grèce et largement répandu parmi les
peutique, très souvent lié dans ses origines à populations côtières de l'Afrique du Nord,
la magie et à ses pratiques sacrées 1 . Fouquet et Daumas pense que les Libyens, repoussés
estime que le tatouage en Egypte existait sous de la mer par les conquérants, auraient trans-
sa forme thérapeutique environ 3000 ans mis jusqu'au centre du continent noir la
avant notre ère, et il a constaté sur la momie méthode hygiénique des scarificateurs à
d'une prêtresse d'Hathor, nommée Ament, laquelle Hérodote faisait déjà allusion dans
qui vivait à Thèbes sous la XI me dynastie, il son Livre IV. La religion musulmane n'a pas
y a plus de cinq mille ans, des cicatrices de empêché l'expansion du tatouage en Afrique
lignes droites et parallèles, les unes blanches, du Nord ; car si le Coran et certains Hadits
les autres bleues, sur le ventre, au niveau des le réprouvent en général, la religion le par-
fosses iliaques, cicatrices constituant appa- donne en cas d'ignorance, de contrainte,
remment « un tatouage dirigé contre une d'irresponsabilité, notamment par le fait du
affection du petit bassin ». Berchon a relevé jeune âge, de besoin ou de nécessité imprévue
nombre d'exemples tirés d'auteurs anciens, et, assure Herber, « les jurisconsultes sont
chez Paul d'Egine, Avicenne, et jusque dans plus qu'indulgents à son endroit ». Mahomet
le Satyricon de Pétrone. Rare en Europe 2 , lui-même, dans le Coran (chap. LXVHI)
le tatouage thérapeutique était pratiqué dans n'enseigne-t-il pas : « Cet homme qui, à la
le nord de la Chine depuis un temps indéter- lecture de nos versets dit : Ce sont des contes
miné. Il s'est pratiqué en Asie-Mineure, en anciens, nous lui imprimerons une marque
1
Voir notamment : ACQUAVIVA, Le lalouage thérapeutique. 1933, notamment pp. 38 et ss., 41-49, 66 et ss. ; LOCARD,
Rev. internat, de criminalistique, 1930, p. 709 ; BATUT, DU Traité, I I I , pp. 265 à 292. et pp. 381 et ss. ; MAYRAC,
tatouage exotique et du tatouage en Europe, Arch, anthropol. Du tatouage, thèse médecine Lyon, 1900 ; ROCHE, De la
crim. VII, 1892, et VIII, 1893 ; BERCHON, Histoire médicale signification du tatouage, Paris Médical, X I , 5 octobre 1912,
du tatouage, Paris, 1869 ; B E R I E L , Structure et évolution des p. 561 ; SPENCER, Descriptive Sociology, Londres, 1878.
tatouages, Annales d'hygiène publique et de médecine légale,
mai 1923 ; B E R I E L e t ROUSSILLE, Le tatouage bleu des morphi- * La Chirurgie de Dionis (Cours d'opérations) nous apprend
nomanes, ibidem, janvier 1907 ; BERTHERAND, Médecine et qu'en Allemagne, les serviteurs des étuves savaient placer
hygiène des Arabes, 1853 ; BERTHOLON, Exploration anthropo- des ventouses et faire des mouchetures avec une flammèche,
logique de la Kroumirie, Bull, de géographie historique, 1891, en leur donnant avec adresse la forme désirée, un lacs d'amour,
n° 4, e t Origines néolithique et mycénienne des tatouages des un cœur, le chiffre d'une maltresse ; 4 m > éd., 1759, p. 844.
indigènes de l'Afrique, Arch, anthropol. crim., n° 30, octobre — Nous ne parlerons pas ici d'autres utilisations possibles du
1904 ; DUFOURMANTEL, Essai d'utilisation des procédés du tatouage moderne, par exemple pour faire disparaître ou
tatouage dans la thérapeutique chirurgicale ou dermatologique, dissimuler les tumeurs érectiles, les naevi maierni, les plaques
Presse médicale, décembre 1919, p. 755 ; FOUQUET, Le
tatouage médical en Egypte, dans l'antiquité et à l'époque
actuelle, Arch, anthropol. crim., 1898, X I I - X I I I , pp. 270
g ourprées etc., (d'après les méthodes de Pauli, Tarral,
édillot, Cordier, Mauclaire), ni de l'artériographie ou tatouage
et ss. ; H E R B E R , Les tatouages du pubis au Maroc, Revue des artères que proposait Comte pour « apprendre aux soldats
d'ethnographie et des traditions populaires, 1922, n° 9, le trajet des vaisseaux et leur point de compression •, cf.
p. 43 ; Les tatouages du pied au Maroc, L'Anthropologie, J. LACASSAGNE, ROUSSET et CARMES, étude citée, p. 606-613.
tome X X I I I , 1923, p . 87 ; Origine et signification des Cette dernière proposition s'apparente à l'usage relevé en
tatouages marocains, même revue, X X V I I , 1927, p. 517 ; Allemagne pendant la dernière guerre mondiale, et qui
Tatouages curatifs au Maroc, R e v . d'ethnogr. e t des t r a d , consistait à tatouer sous l'aisselle de chaque S.S., à côté de
popul., 1928, No« 34-36, p. 179 ; KOCHER, De la criminalité ces deux lettres (devant permettre d'identifier son incorpora-
chez les Arabes, Lyon, 1881 ; J . LACASSAGNE, ROUSSET et tion et empêcher une fuite possible ou une désertion), u n
CARMES, Le tatouage thérapeutique, Rev. internat, de crimi- signe indiquant son groupe sanguin : « Ce tatouage donnait
nalistique, 1929, p. 563 ; LACASSAGNE et R O U S S E T , Un cas de
droit à la priorité des soins dans les hôpitaux des zones de
tatouage thérapeutique, e t Sur quelques nouvelles observations de combat et, par l'indication du groupe sanguin permettait, en
tatouages thérapeutiques. Bull. Société de dermatologie, 1929, cas de besoin, de procéder sans délai à une transfusion » ;
ce tatouage distinguait • des hommes particulièrement pré-
cieux pour le régime nazi et qui devaient être sauvés à tout
£.E292,GOARANT
et Bullet. Société linéenne de Lyon, 9 novembre 1929 ;
D E TROMELIN, thèse médecine citée, Lyon, prix avant tous les autres >, dit DELARUE, op. cit., 1950, p.13.
96 LE TATOUAGE

sur le nez » ? Aussi les tatouages thérapeu- et la racine des cheveux. On recourt souvent
tiques, « relativement rares » au Maroc, sont à ces procédés curatifs pour soulager un
« fort nombreux » en Tunisie (le D r Carton enfant, ou contre les points pleurétiques. Les
en a observé beaucoup sur les seuls hommes Kabyles se marquent la croix libyenne à
d'un bataillon de tirailleurs), et ils étaient l'angle externe des paupières, contre la fièvre.
« légion en Algérie » au temps de Brault, en Un tatouage est dirigé contre les maladies de
1908. En Kroumirie, le tebib a souvent à la peau, un autre contre les gastralgies, un
tatouer ses malades. autre (l'ellipse entourée de rayons) contre
Cette sorte de tatouage a naturellement la le lipome. Batut en a vu un contre une tare
faveur des primitifs chez qui le prêtre ou le de la cornée, un autre sur le poignet, contre
mage et le guérisseur se confondent, et il fait une synovite tendineuse. Ils sont si nombreux
partie de leurs tabous. Les indigènes ont en et divers que Herber a renoncé à en faire une
effet accoutumé d'employer le tatouage, « soit classification vraiment médicale 1 .
comme préventif de maux futurs, soit comme La plupart de ces incisions et piqûres sont
moyen de traitement de maux actuels. Tantôt faites en Afrique du Nord par les tatoueuses
le tatouage est considéré comme une vaccina- professionnelles, qui parcourent les rues. Les
tion mystique, à la fois amulette et remède aiguilles doivent être en nombre impair (3, 5
qui préserve de tous les maux, tantôt il sera, ou 7, disent les Coptes), car ces nombres sont
au contraire, un traitement qu'on pourrait bénéfiques et de bon augure : d'où la ren-
presque qualifier de rationnel (par l'incision contre si fréquente de 9 points, de 3 lignes,
et la décongestion) des manifestations inflam- ou des deux signes combinés. Les tatouages
matoires et douloureuses. » Au Rio Nunez, sont d'habitude de couleur noire et exécutés
on scarifie la poitrine et le ventre des nou- soit avec de la poudre à canon soit avec de
veau-nés pour les préserver des maladies ; l'oxyde d'antimoine, car « la couleur noire a
ailleurs on tatoue sur l'enfant des dents de elle-même un effet magique ». La tatoueuse
loup pour le protéger contre les accidents de n'a pas une baraka spéciale, ce n'est pas elle
la dentition, ou un œil sur la personne qu'on qui communique au tatouage un pouvoir
veut préserver du mauvais œil. Les indigènes qu'elle porterait en elle-même. Elle ne se sert
de la Guyane se scarifiaient les membres afin pas non plus d'instruments spéciaux, comme
d'éviter les rhumatismes auxquels ils sont ces « aiguilles de mort » qui donnent à cer-
exposés, nous rapporte Spencer. En Birmanie, taines opérations leur valeur prophylactique.
hommes et femmes se couvraient le visage, le Elle fait les tatouages préventifs et curatifs
ventre et les cuisses de tatouages rouges et comme les tatouages décoratifs. Ils doivent
bleus, représentant des animaux et des for- leur efficacité uniquement « à la vertu des
mules sacrées, à la fois comme ornement et dessins qu'ils reproduisent ».
comme talisman contre les maladies et les C'est en effet dans les dessins magiques et
fauves, et au Laos et dans le haut Mékong, cabalistiques, qu'il faut chercher leur modèle :
c'étaient les bonzes qui tatouaient contre les La croix, si fréquemment employée, car « de
névralgies et les maladies. Dans les diverses même que la section d'un signe hiéroglyphique
régions d'Afrique du Nord on pratique, le met hors d'état de nuire, de même la section
contre la migraine et les névralgies, des scari- d'une ligne par une autre exerce, par sympa-
fications — ou en cas d'insuffisance, des thie, une influence sur le mal » ; la circonfé-
tatouages — entre l'angle externe de l'œil rence, dont la signification est aussi manifeste :
1
Quant à la localisation de ces tatouages, FOUQUET, qui nuque et sur le cou, et 5 sur le tronc ; cf. LACASSAGNE,
avait réuni 97 cas, en a trouvé 60 sur les tempes, 24 sur les ROUSSET et CARMES, loc. cit., p. 570 et s.
mains, 4 sur les pieds, 1 sur le genou, sur une épaule, sur la
73. Tatouages-souvenirs de femme allemande.
74. Tatouages tribaux et tatouages du milieu
d'une prostituée nord-africaine.
75. Tatouage-surcharge, de dissimulation (nom
de l'amant).
76. Tatouage sentimental de souvenir.
77. Souvenir d'escale à Hong-Kong.
LE TATOUAGE MÉDICAL E T T H É R A P E U T I Q U E 97

« comme dans les rites de circumambulation talisman, comme par exemple le scorpion,
par exemple, elle constitue une défense, une d'origine mystérieuse, dont le sens serait de
circonvallation qui, dans le cas particulier de protéger contre le mauvais œil. Il en va ainsi
tatouage, limite le mal et le soustrait aux du tatouage prophylactique contre la morta-
influences périphériques ». Le rôle du quadri- lité infantile, pratiqué avec « l'aiguille de la
latère est moins connu (il doit lui aussi mort », dont nous avons parlé, c'est-à-dire
représenter comme une sorte d'enceinte de avec une aiguille ayant servi à coudre le
défense, de tour carrée ou de rempart). Il linceul d'un mort (de préférence célibataire),
est parfois remplacé par la main de Fathma par une personne ayant une baraka spéciale.
et fait dans ce cas « figure de talisman », Ce sont là rites chers à la magie, et certaines
comme d'autre part l'attouchement ou le port tatoueuses ont précisé qu'en ce cas c'est
d'amulettes ou de reliques. On juxtapose ou Chitan (Satan) qui intervient... En dehors
superpose ces signes « pour en accroître la des tatouages de l'enfance (aïcha) se trouvent
force, grâce à la vertu bien connue de la ceux de la puberté qui ont le sens d'un « rite
répétition ». Les chaînes ont elles aussi leur de passage » et ceux de l'âge adulte, notam-
signification claire : le D r Carton a trouvé ment ceux de la femme après le mariage.
sur le corps d'un Tunisien non seulement Ces derniers sont de deux sortes ; on trouve
« une chaîne pour resserrer la poitrine », communément sur elle les tatouages orne-
mais « deux clefs pour la fermer » K mentaux ordinaires dictés par la coquetterie
Il est vrai que les dessins à but curatif sont et qui sont un complément de l'attrait sexuel,
très variables et n'ont point tous ce sens sym- mais on rencontre aussi des tatouages pro-
bolique profond qui doit leur donner leur phylactiques contre la stérilité, contre la mort
efficacité ; il s'en trouve d'usuels, formés de de l'enfant in utero, ou contre les influences
simples taches, de traits isolés ou groupés, pernicieuses ou les mauvais génies pouvant
sans signification spécifique particulière : menacer l'enfant en général.
« De type ornemental, ils deviennent théra- De ces tatouages préventifs ou prophylac-
peutiques par destination. » Peut-être cette tiques de protection, on peut rapprocher les
constatation montre-t-elle que «l'idée primi- tatouages d'invulnérabilité. Un cas intéres-
tive est en train de se perdre » et annonce- sant de persistance ou de réapparition d'un
t-elle sa disparition, après son évolution 2 . pareil tatouage, censé magique, appliqué à
Du tatouage curatif ordinaire si fréquent, ses adeptes par un agitateur politique ou chef
qui se pratique à n'importe quel moment ou de bande nommé Acharn, a été signalé à
n'importe quelle époque de la vie, sur une Bangkok en 1933 : Il les tatouait d'une lettre
région quelconque de la peau 3 , sans formes, de l'alphabet siamois correspondant à notre S,
instruments ou pouvoirs thérapeutiques spé- entre le pouce et l'index de la main droite,
ciaux, et contre tant d'affections diverses, il en assurant que ce signe assurait l'immunité
faut distinguer d'après les auteurs 4 les dans les coups de mains et permettait de se
tatouages prophylactiques ayant valeur de tirer sans dommage de toutes les affaires :
1
D'après H E R B E R , Tatouages curatifs au Maroc, loc. cit. mépriser ». Cf. LOCARD, Traité, III, p . 285. Sur le « tatouage
chirurgical » en général, voir l'exposé de ce dernier, avec les
* Il ne faut p a s oublier que, de nos jours et dans la vie références aux diverses opérations ou expériences, aux auteurs
moderne, le tatouage curatif ou médical peut jouer u n t o u t et à la bibliographie, p p . 282-287.
autre rôle, n o t a m m e n t dans la chirurgie autoplastique ou
esthétique, où u n médecin de Vienne, SCHUH, imagina e t * A côté des scarifications et des procédés curatifs t r a d i -
proposa, dès 1858, de tatouer avec u n e poudre rouge de tionnels indigènes, on a relevé des traces d'origine acciden-
cinabre les lèvres artificielles formées d'un lambeau de peau telle qu'il ne faut pas confondre avec eux, p r o v e n a n t n o t a m -
prélevé sur une autre partie du corps (les bras par exemple), m e n t de piqûres hypodermiques mal faites, ou de l'usage d u
après incision de la muqueuse pour u n e cause quelconque, « taffetas noir • d'Angleterre.
comme une tumeur, u n accident, une lésion t r a u m a t i q u e . Il ' En particulier LACASSAGNE, R O U S S E T e t CARMES, loc.
a décrit lui-même le procédé, cité p a r BERCHON, en estimant cit., p p . 576-590, avec les diverses observations notées, e t
que son emploi « est u n e ressource que l'on ne doit p a s les reproductions p p . 580 e t 581.
98 LE TATOUAGE

Il n'en fut pas moins tué au cours d'une rixe, Orient à l'Afrique du Nord, au Congo, à
après une opiniâtre résistance de sa part et de l'Amérique du Sud, sont totalement étrangers
la part de cinq de ses prosélytes. La croyance à toute assimilation possible avec une marque
au tatouage d'invulnérabilité, cuirasse magi- quelconque de brutalité foncière, de cruauté
que, ne serait pas rare, et s'il se révèle inopé- ou de criminalité primitive. Ils n'ont rien de
rant, F« accident » est réputé dû « à ce que commun avec la théorie de Lombroso pour
le tatouage était mal fait, à ce que le sujet laquelle le tatouage est « l'un des signes de
s'était rendu indigne, ou encore au fait qu'il la prédestination d'un être humain voué au
n'avait pas dit correctement les mots qu'il crime par son organisation même ». Au con-
fallait pendant qu'on le tatouait » \ traire, ce recours de pauvres humains désem-
En réalité, réservés encore ici des cas de parés, contre les maux mystérieux qui les
ce genre où le tatouage est mis au service du frappent à travers les générations, aux forces
crime comme dans les « tatouages de bandes » supérieures et bienfaisantes qui doivent assu-
ou « d'affiliation » qui ont une importance rer la protection et le secours, l'équilibre et
criminologique évidente et que nous retrou- la jouissance tranquille de la vie, est tout à
verons en examinant cette dernière, toutes l'opposé d'une activité criminelle et « sau-
ces sortes d'incisions, de lignes, de traits, de vage » qui doit causer les troubles et le mal,
croix et de cercles, ces « demi-cercles radiés de le désordre et la mort. Le tatouage religieux,
sens énigmatique » qu'on retrouve un peu dont il se rapproche, le prouve avec bien plus
partout, de l'ancienne Egypte et du lointain d'évidence encore.
1
L E GOARANT, p p . 61 et s. Les faits ont été relatés par efficacité, qu'il n'hésite pas à vouloir la prouver ; d e v a n t
le Bangkok Times du 22 mai 1933, et confirmés à l'auteur de nombreux témoins, le sujet réputé invulnérable se fait
p a r le conseiller à la Cour d'appel M. R. Lingat. M. Niel, tirer u n coup de revolver, auquel naturellement il succombe,
conseiller à la Cour suprême du Siam, lui a assuré qu'il et l'affaire est déférée à la Cour d'assises, • où tous les
avait dû à plusieurs reprises s'occuper d'affaires semblables : témoins viennent témoigner de leur stupéfaction que ça
Le porteur du tatouage est parfois si convaincu de son n'ait pas marché •.
CHAPITRE VI

LE TATOUAGE RELIGIEUX

Dans son enumeration des « causes » du du Ve siècle nous montrent des ménades
tatouage *, Lombroso notait aussi que la portant, tatoué sur la jambe droite, le faon
religion — qui a tant de pouvoir sur les ou le chevreau, symbole dionysiaque, et les
peuples, .et qui se montre si opiniâtre à prêtresses du culte du serpent, en Nouvelle-
conserver les habitudes, les coutumes antiques Guinée, portaient des tatouages de fleurs et
— « a certainement contribué à maintenir cet d'animaux qui les rendaient sacrées. Les
usage : nous en voyons une preuve quasi hommes initiés aux mystères de Bacchus se
officielle à Lorette. Ceux qui ont une dévo- tatouaient une feuille de lierre sur le front,
tion pour un saint croient, en gravant son et les disciples de Shiva se peignent encore
image dans leur propre chair, lui donner son trident à la même place, dans l'Inde
une preuve, un témoignage éclatant de leur d'aujourd'hui. Les Hébreux connaissaient le
amour. » Cela n'est pas contestable : le désir tatouage, qu'ils avaient emprunté aux Egyp-
de protection 2 , de consécration, est univer- tiens, et le pratiquaient malgré la défense de
sel ; l'amour, qu'il place son objet dans le Moïse qui, dans le Lévitique leur enjoint :
ciel ou parmi les plus misérables créatures, « Et, pleurant sur un mort, vous ne ferez pas
qu'il se rencontre chez le pèlerin ou chez la d'incisions dans votre chair, et vous n'écrirez
prostituée, prendra facilement les mêmes pas de signes sur vous » 3 . D'après Procope,
formes excessives ou touchantes. Cette cons- le grand historien du règne de Justinien au
tatation peut suffire pour expliquer la per- VI e siècle, les premiers chrétiens eux aussi, à
manence d'une tradition. Mais là s'arrête le l'aide du feu, se gravaient sur les bras et à
sens de la démonstration lombrosienne. la paume de la main le monogramme du
C'est vrai, les Phéniciens se gravaient sur Christ et le signe de la croix, sans doute en
le front le signe de leur divinité ; les vases souvenir des symboles d'initiation païenne ;
1
L'Homme criminel, I, p . 288. Voir aussi H E R B E R , Tatouage Hélène », au m o m e n t où il allait être a t t e i n t par les gens
el religion, Revue de l'Histoire des religions, 1921, tome I, de Ménélas, se réfugia dans le temple d'Héraclès à Canope
p. 69 ; LOCARD, Le tatouage chez les Hébreux. Archiv, a n t h r o - et là, se fit tatouer pour se rendre inviolable.
polog. crim. X X I V , 1909, p . 56 et Traité, tome I I I , p p . 253-
258, avec les références ; L E GOARANT, op. cit., n o t a m - ' Les Septante traduisent le terme hébreu seref par gram-
m e n t p p . 24-32, et sur le tatouage religieux des primitifs, mata sticta, caractères marqués avec u n instrument aigu, et la
MAKAREWICZ, Einführung in die Philosophie des Straf- version syriaque dit : écriture faite avec des pointes. Saint
rechts, S t u t t g a r t , 1906, avec les divers exemples qu'il J e a n , dans l'Apoca/ypse, écrit : «... 140.000 a y a n t le nom
donne, p . 164. Aux lies Gilbert, le géant Bainé se tient du Père écrit sur le front se tiennent sur la m o n t a g n e de
sur le chemin du paradis et dévore tous ceux qui t e n t e n t Sion, tandis q u ' u n ange proclame que si quelqu'un adore
d'y entrer et ne sont point tatoués ; aux Nouvelles-Hébri- la bête et son image et s'il prend la m a r q u e au front ou à la
des, si u n homme n'a pas les oreilles percées, il n ' a u r a pas main, celui-là boira le vin de la colère de Dieu ». Sur ce
à boire dans l'autre monde ; s'il n'est pas tatoué, il ne « tatouage mystérieux, signe du peuple élu », les versets
recevra pas de bonne nourriture ; aux lies Fidji, les fem- d'Ezéchiel nous éclairent : « E t le Seigneur m ' a dit : J ' a i
mes qui n'étaient pas tatouées devaient être dévorées traversé la cité de Jérusalem et j ' a i mis le signe Thau sur
par les dieux. Le tatouage « est la m a r q u e visible de l'al- le front des hommes qui gémissent et qui souffrent... tous
liance avec le Dieu de la tribu •, le grand sceau, de caractère ceux auxquels vous verrez le signe Thau ne les frappez pas
sacré, d'une c o m m u n a u t é , et il n ' y a aucune comparaison et commencez par mon sanctuaire...» LOCARD pense que,
possible avec les conditions actuelles. LOMBROSO relève d'après l'écriture hébraïque, il s'agissait du graphisme T
d'ailleurs aussi, d'après Scherzer, qu'à l'île Marshall on • qui fut toujours dans l'archéologie chrétienne le sceau
doit demander aux dieux la permission de se tatouer, et divin, le signe d'élection. » On le trouve dans les catacombes
que les prêtres de la Nouvelle-Zélande font seuls l'office romaines, les premiers chrétiens le portaient sur leurs vête-
de tatoueurs ; ou encore que, selon Lubbock, on y croit m e n t s , et il figure aussi dans la crosse des évêques et des
« que la femme qui ne porterait pas le tatouage orthodoxe abbés du rite grec. Les pèlerins de Jérusalem employaient
ne pourrait jouir de la félicité éternelle ». pour se t a t o u e r u n mélange d'encre et de fiel de bœuf. Les
Syriens catholiques et les Coptes se t a t o u a i e n t au poignet
* Dans l'antiqutié, Hérodote nous raconte c o m m e n t droit.
Paris, « l'étranger à la tête dorée », ravisseur de la i blanche
100 L E TATOUAGE

leur usage de se marquer était encore fré- d'une qualité : la franchise dans l'affirmation
quent de son temps. Malgré la défense de et la revendication d'une foi religieuse à une
l'empereur Constantin, qui interdit qu'on époque où les fidèles s'exposaient à la dure
pratiquât le tatouage sur le visage « pour ne intolérance du fanatisme musulman. De plus,
point flétrir cette partie du corps faite à partout, ce sont les femmes qui se soumettent
l'image de la beauté céleste », et malgré la de préférence à cette ornementation, en
réprobation de certains conciles comme celui somme assez douloureuse, de la peau, et il
de Calenth en 787 et de certains pères de n'est guère de paysanne catholique qui n'ait
l'Eglise comme Tertullien, l'usage ne dispa- affronté l'opération à l'âge de jeune fille. »
rut pas totalement. Pendant les Croisades, les L'usage de se tatouer remonterait ainsi au XII e
chrétiens se tatouaient, car le corps de celui siècle environ, et cette hypothèse expliquerait
qui risquait de mourir sans le secours de la à la fois le silence, sur cette particularité, des
religion n'était pas privé de la sépulture vieux écrits, et le choix du signe de la croix
chrétienne, d'après les lois de l'Eglise, s'il comme marque eminente de la foi chrétienne
portait la marque de la croix. Jusqu'en 1658 venue des ancêtres. Les serviteurs du culte
même, relate Thévenot qui y fut en voyage, chrétien, notamment les franciscains, qui ont
les chrétiens qui se rendaient à Bethléem « de tout temps lutté vaillamment pour la
« suivaient l'usage de se faire tatouer dans le conservation de la foi chrétienne dans ces
sanctuaire » ; il s'y soumit lui-même : « Nous pays », n'ont certainement pas vu avec déplai-
employâmes, dit-il, tout le mardi 29 avril à sir l'introduction et le maintien d'un usage qui
nous faire marquer les bras, comme font ordi- rendait la défection plus difficile en marquant
nairement les pèlerins ; ce sont des chrétiens l'éventuel renégat de signes extérieurs malai-
de Bethléem, suivant le rite latin, qui font sés, sinon impossibles à détruire. C'est la
cela », imprimant à l'avant-bras ou aux poi- même marque, le même « totem religieux »
gnets la croix ou le monogramme du Christ qu'aux origines 2 .
(le Chrysimon) 1 . D'une manière générale, il n'est pas éton-
Ce n'est pas une autre signification qu'il nant que le tatouage religieux soit resté le plus
faut donner au phénomène qu'en 1894, Capus fréquent dans les pays où la foi populaire est
signalait en Bosnie-Herzégovine. Il indiquait restée la plus intense et la plus expressive •—•
que le tatouage le plus fréquent est un ta- à condition que le tatouage y soit un usage
3
touage religieux, sous forme de croix, de cercle pratiqué — comme au Portugal , ou dans
ou de points sur une partie du corps facile à certains pays de l'Amérique latine, tels que le
découvrir, notamment dans l'entrebâillement Mexique, et surtout en Italie. Il est cependant
de la chemise et le retroussement de ses très rare en France, sinon même « aujourd'hui
4
larges manches : « Ce fait, futile en appa- pratiquement inconnu », d'après Locard ,
rence, est à remarquer parce qu'il est l'indice alors qu'on le rencontrait au contraire assez

1
D'après BERCHON. Selon E . GODARD, cette coutume locale D'après certains témoignages plus récents, les tatouages d e
persistait encore en 1862, e t en 1881, d'après LACASSAGNE ; caractère religieux — ou aussi anti-religieux ou blasphé-
cf. LOCARD, Traité, III, p . 260. matoires — ne sont pas rares. Signalons, p . ex. que, dans
son livre sur les prisonniers : Toi qui es-tu ? (Ed. Spes,
* G. CAPUS, Tatouages en Bosnie-Herzégovine, Bull. Société Paris, 1957), Elisabeth D U P E Y R A T , au chapitre Tatouages,
anthropol., nov-déc. 1894, cf. LOCARD, ibidem, p . 321. p. 4 5 , dit avoir constaté « quelques belles floraisons qui
ne m a n q u a i e n t pas de pittoresque » : sur la poitrine d ' u n
* Pour les tatouages, religieux e t autres ( n o t a m m e n t aussi prisonnier « se tordaient les flammes de l'enfer, tandis que des
erotiques) au Portugal, cf. LOCARD, Traité, III, p p . 320 ss., démons armés de fourches surgissaient entre les flammes •.
avec les références a u x publications de L E I T E DE VASCON- Un autre s'était fait graver, s u r la poitrine aussi • la m a r q u e
CELLOS sur les Formules magiques (1886), puis de CASTELLO indélébile d u tableau bien connu : Sainte Thérèse de l ' E n -
B R A N C O (1888), Q U E I R O Z V E L L O S O (1889), R O C H A P E I X O T O fant-Jésus avec sa croix e t ses roses •. E t u n aumônier lui
(1892), L U I S V I E G A S (1902), T E I X E I R A B A S T O S (1903), conta l'histoire d u tatouage « bien gênant » de ce garçon
PEREIRA C U E I R O (1908), M E N D E Z CORREA (1914). devenu son bras droit, qui lui servait la messe, se m o n t r a i t
* E n France p o u r t a n t , ces indications (anciennes) de d'un dévouement à toute épreuve, mais ne voulait à aucun
LOCARD, ne doivent pas être prises de manière absolue. prix quitter le foulard serré, été comme hiver, autour de
LE TATOUAGE RELIGIEUX 101

fréquemment encore en Belgique, lors des ob- emblèmes de son ordre, et aussi sainte Claire,
servations de Vervaeck. Les tatouages religieux avec la palme de la virginité à la main. Et
italiens ont donné lieu à des études intéres- puis des madones sans nombre, la Vierge
santes et bien connues, comme celles qui, spé- d'Assise, couronnée par les anges et perchée
cialement, relatent les usages suivis, à la fin sur un poirier. Des cœurs percés de flèches ou
du XIX e siècle encore, au pèlerinage de Notre- enchaînés, avec une croix au-dessus d'eux,
Dame de Lorette, où les gens « faisaient du offrent tous les caractères d'un serment à
tatouage un grand usage religieux », gravant Dieu ». Quelquefois aussi, « c'est une étoile,
des emblèmes pieux ou la date de leur pèle- puis une date. Le ne m'oubliez pas des amou-
rinage sur 'leur peau. Les images et les inscrip- reux avoisine le monogramme du Christ ou le
tions religieuses tatouées se retrouvaient d'ail- Sauveur tout nu dont l'œil jette des rayons :
leurs fréquemment dans la péninsule italienne singulier mélange du sacré et du profane,
et on en a donné maintes fois des reproduc- comme dans toutes les choses vraies et sin-
tions : crucifix, instruments de la passion de cères de la vie », observait le narrateur.
Notre-Seigneur, ciboire ou couronne d'épines, Dans une étude contemporaine parue à
cœur ou autel surmonté de la croix, calvaire, Berne, le D r Gretener observait aussi que
images du Christ, de la Madone ou des saints, « sous le nom de Maria, Segno, Devozione,
inscriptions telles que les initiales INRI ou cette coutume était répandue dans les couches
les formules Iddio mi vede (Dieu me voit), les plus inférieures, chez les paysans, les ber-
L'avvenire e di Dio, ou Viva Gesù e Maria. gers, les matelots, les soldats, les manœuvres ».
Il faut s'arrêter plus particulièrement au Mais, observait-il justement, « elle a sa source
singulier usage de Lorette décrit par Mme Pi- dans l'instinct de la représentation matérielle
gorini-Beri 1 et qui explique ces « tatouages des sentiments et des passions dominantes » :
à la fois religieux et amoureux que l'on ren- ici, la foi et l'amour 2 . Elle est de nature toute
contre chez presque tous les habitants des mystique. Elle n'a sans doute pas d'autre sens
Marches », lesquels ont conservé la tradition que le tatouage du nom de la Mère ou de
du tatouage exactement « comme ailleurs on YAmour (on sait que, dans le peuple, le nom
reste fidèle aux vieilles croyances, aux souve- de Marie est l'anagramme d'aimer), que por-
nirs et jusqu'aux manières de penser des taient de nombreux soldats ou détenus ita-
aïeux ». Les paysans y portent — d'habitude liens, et rejoint l'observation d' A. Lacassagne
au niveau du poignet — « des lignes symbo- relevant que le plus commun des emblèmes
liques bleuâtres : Des emblèmes de la Passion, qu'il avait relevés était la pensée, avec cette
le crucifix de Sirolo vêtu d'une robe ; saint inscription : A moi, A elle, A ma sœur, A ma
François s'y trouve avec les stigmates et les mère, A Marie, la pensée portant fréquem-

son cou jusqu'au jour de t e m p é r a t u r e suffocante où, cédant mer du Piceno ou des montagnes voisines se m e t t a i e n t en
aux sollicitations de l'aumônier, le prisonnier,' avec u n branle, les coups de feu éclataient, les feux de joie s'allu-
« Vous l'aurez voulu », retira, d'un geste dramatique, le maient, des chants s'élevaient « où se mêlent le sacré et 1 e
foulard qui cachait, « gravée en collier sur le cou, la pro- profane », et jeunes gens et jeunes filles se h â t a i e n t vers le
fession de foi de son servant de messe : A bas la calotte 1 » bois de lauriers où repose la Maison de Nazareth : « On
chante, on boit, on couche en plein air, d e v a n t l'église fermée,
'M"» 0 C. P I G O R I N I - B E R I , Le tatouage religieux et amou- comme les m a h o m é t a n s à la Mecque. C'est u n grand pèleri-
reux au pèlerinage de N.-D.-de-Lorette, Archives d ' a n t h r o p o - nage amoureux et les suites prouvent souvent que la célèbre
logie criminelle, 1891, p. 5. L'origine en remonte à la légende nuit fut moins sacrée que profane. Personne d'ailleurs, ne
du X I 0 siècle concernant la translation de la Santa Casa s'en étonne... Puis, le paysan retourne à son c h a m p . Il r a p -
qui, pour fuir les Turcs, émigra sur le territoire de Fiume, porte de Lorette, comme nos pèlerins r a p p o r t e n t de N . - D .
puis traversa une nuit l'Adriatique pour se poser à Lorette, de Lourdes, sinon u n cœur meilleur, du moins des croix et
où « elle trouva le repos et l'hospitalité ». II s'y greffe une des médailles. » Cf. LOCARD, Traité, I I I , p p . 368 ss., d'après
interprétation de certaines paroles de saint François d'Assise, les récits de M " " P I G O R I N I - B E R I , et de MAYRAC. Ces rites et
qui aurait prédit cette traversée u n siècle à l'avance. Les les tatouages furent interdits à la fin du X I X " siècle, cf.
tatouages de N.-D.-de-Lorette étaient une commémoration L E GOARANT, thèse cit., p . 87.
de cette légende ou de cette interprétation. L'anniversaire
en était célébré au mois de septembre. Chaque année, dans
la nuit du 10 au 11 de ce mois, tous les habitants des Marches • D r G R E T E N E R , Cesare Lombroso's Verbrecher von Ge-
accouraient au pèlerinage. Tous les clochers des bords de la burt, Berne, 1890.
102 LE TATOUAGE

ment l'image de celle à qui va cette particu- l'entendons, mais de mystique aveuglement.
lière dévotion. Il n'est donc pas du tout éton- Le fanatique dévot, le primitif emporté par
nant que, parmi 102 criminels tatoués signalés les fureurs magiques croit bien faire, agir
par Lombroso, 31 portaient des signes reli- selon les commandements les plus hauts et
gieux, que Lacassagne en ait trouvé (avec les s'acquérir honneur ou mérite, et non pas se
signes patriotiques) 150 sur ses 700 divers su- vouer au crime. Et d'habitude d'ailleurs,
jets, et que partout les observateurs (Sallilas dans nos pays et notre temps, c'est-à-dire
en Espagne, Rocha-Peixoto au Portugal, Ver- dans les milieux où vivent tous nos criminels,
vaeck en Belgique, Bergh au Danemark, Baer la religion ne porte pas du tout à des actes de
en Allemagne, etc.) aient noté, parmi les ima- violence ou de déprédation, mais au contraire
ges tatouées, des croix, des crucifix ou des à des actes élevés et désintéressés, et à la souf-
symboles religieux, tels que, par exemple, le france ou aux macérations infligées à soi-
cœur percé de trois points, qui signifie le sup- même, à son propre corps ; elle bannit l'agres-
plice du Christ le « frère en souffrance ». On sion envers des victimes innocentes. « Quelle
trouve fréquemment le crucifix accompagné différence avec les tatouages des prisons et des
de l'inscription tatouée : Comme lui j'ai souf- bagnes ! » et qu'il faut donc « tenir compte
fert. de cette soif indiscutable de l'homme pour
Cette inscription même, comme les classi- l'idéal » 2 . Mme Pigorini-Beri, qui a observé
ques tatouages de pensées, avec sur leurs péta- les pratiques de Lorette et s'est interrogée sur
les ou à proximité, les mots A ma mère, mon- leur origine, a rappelé qu'au Moyen Age les
trent qu'il y a une convention romantique du lois de l'Eglise privaient de sépulture tous
tatouage, comme du sentiment. Nous le savons ceux qui, mourant sans les secours de la reli-
en ce qui concerne la mère. Quant au crucifié, gion et sur les champs de bataille, ne por-
sa présence peut, comme dans le cas de la taient pas sur eux d'image ou de signe reli-
mère, témoigner d'un reste des souvenirs et gieux : « Peut-être alors le tatouage devint-il
des sentiments de l'enfance, impliquer un sym- une véritable amulette. C'était comme le Thau
bole consolateur ou protecteur, ou ce qui est dont parle Ezéchiel dans ses prophéties, ce
sans doute beaucoup plus fréquent, manifes- signe sacré gravé sur le front de ceux qui,
ter une sorte de vanité conventionnelle dans seuls, obtenaient le pardon du Dieu vengeur ».
le pessimisme, le sort malheureux de celui qui Quoi qu'il en soit les pèlerins de N.-D.-de-
a été rejeté par le monde, méconnu, et doit Lorette, même s'ils ne doivent pas faire évo-
souffrir et mourir en solitaire 1 . quer le cilice et la discipline des ascètes et
Ce qui compte avant tout, c'est l'explication les stigmates du Poverello, nous rappellent la
dans la perspective criminologique et spécia- foi simple des premiers chrétiens ou des croi-
lement par rapport aux déductions de Lom- sés, leur besoin de salut et leur attachement
broso. Car si la religion, la foi aberrante ou la aux traditions religieuses, plutôt que de sug-
superstition peuvent commander des actes gérer de lointains et fantaisistes rapports avec
criminels, comme anciennement les sacrifices l'atavisme criminel. Certains observateurs ont
humains ou aujourd'hui encore, chez certains été frappés par exemple de constater, pen-
peuples sauvages, des meurtres rituels, il n'y dant la campagne d'Erythrée, que les soldats
a pas là trace de criminalité au sens où nous italiens, qui portaient anciennement si sou-
1 1
Ici encore, u n exemple, cité par LACASSAGNE, peut nous L E GOARANT, qui estime aussi, p . 88, que les tatouages
m e t t r e en garde contre l'interprétation absolue des tatouages de N.-D.-de-Lorette devraient être rapprochés p l u t ô t « des
et de leurs véritables sens : c'est celui de ce tombeau qui tatouages païens des adorateurs de la déesse Syra •, qui,
évoquait moins le souvenir chrétien d'une parente disparue, nous apprend Lucien, puncturis se notant omnes, cf. LOM-
q u ' u n e pensée toute matérialiste, comme l'indiquait l'ins- BROSO, I, p . 228. A noter qu'on trouve semblablement des
cription : Sur la tombe de ma tante dont je suis héritier. tatouages de signes et d'emblèmes maçonniques, cf. LOCARD,
Traité, I I I , p . 368.
LE TATOUAGE RELIGIEUX 103

vent des tatouages « professionnels » ou de le plus souvent saint Jacques de Compostelle


« courage » d'après les observations mêmes représenté à cheval en tenue de guerrier, ou
rapportées par Lombroso, n'en avaient plus encore une image du diable ». Le D r Baca
sur leur torse ou leurs bras; mais très nom- cite un criminel qui s'était fait tatouer au
breux étaient en revanche ceux qui portaient milieu de la poitrine une croix avec l'inscrip-
une médaille, un scapulaire ou une amulette, tion : Que la puissance de Dieu et la force
dont le sens de remise à la protection divine de la foi m'assistent. Comme on lui demandait
ou d'appel confiant à la garde d'un pouvoir « si sa confiance en Dieu s'étendait jusqu'au
supérieur — rejoignant si l'on veut le tatouage succès de ses actes délictueux, il répondit
de prévention magique et le talisman des pri- affirmativement de l'air de la plus parfaite
mitifs — est évident. satisfaction ». C'est sans doute, a-t-on conclu,
Pourtant, on observera, pour être exact, que « par suite de cette pensée superstitieuse » qui
la foi peut parfois aussi être aberrante, les domine encore et fournit le sens de leur
comme le notait déjà Lombroso lorsqu'il par- tatouage 1 « que les tatoués mexicains, à l'en-
lait de ces prostituées de Naples entretenant contre de ceux d'Europe, tiennent à leurs
un lumignon devant la statue de la Vierge et tatouages comme à une amulette et n'ont pas
la priant pour qu'elle leur conduise des clients le désir de les faire disparaître », pas plus
et leur assure la bénédiction d'un commerce qu'ils n'ont l'envie d'en parler ou de les mon-
florissant. Locard a signalé le cas d'un meur- trer : La plupart d'entre eux cherchent à les
trier de 15 ans qui portait, tatoué sur son cacher et « répondent évasivement aux ques-
mollet gauche, un œil avec l'inscription Dieu tions qu'on leur adresse relativement au motif
voit tout, admonition qui malheureusement ne qui les a déterminés à se faire tatouer ; ils
l'avait pas sauvé du crime. Au Mexique, où le soutiennent souvent qu'ils ont été tatoués à
tatouage, lorsqu'il n'est pas simplement pro- leur insu, pendant leur sommeil ou à l'état
fessionnel (ce qui est rare), est généralement d'ivresse ». Leurs marques sont donc, ici
une fanfaronnade ou un défi à la société, et encore, des signes d'identification précieux,
« procède plutôt d'une idée superstitieuse ou mais elles ne permettent de conclure direc-
d'un sentiment de vengeance », comme le tement ni à une nature ou une profession cri-
relevait Baer, «beaucoup de criminels portent minelle, ni à un « atavisme » qui autoriserait
des tatouages d'ordre religieux : une croix, un à assimiler sommairement le criminel au sau-
ciboire, le monogramme du Christ, un saint, vage ou à la brute ancestrale.

1
Un autre délinquant s'était fait tatouer sur le bras le où se trouvait ce dessin. A ce sujet, cf. LOCARD, Traité, III,
portrait de sa maîtresse parce qu'on lui avait assuré que, si p. 325.
elle le trompait, il en serait averti par une douleur à l'endroit
CHAPITRE VII

LA CONTAGION ET LES CIRCONSTANCES DU TATOUAGE

Les raisons de la contagion et de la diffu- demandé si le bon roi Henri IV n'était pas
sion du tatouage dans certains milieux sont tatoué 2 . A notre époque, le tatouage de rois,
parfaitement claires et compréhensibles, si de princes et d'aristocrates ayant passé par la
l'on pense aux conditions dans lesquelles il marine ou l'armée, n'est pas discutable. On
s'opère. Nous avons déjà relevé comment l'épi- raconte que Bernadotte, devenu roi de Suède,
démie — ou la mode — du tatouage s'était, gravement malade, s'opposa à la saignée que
à un certain moment, déclarée parmi les lui proposait son médecin jusqu'à ce que, le
prostituées de Copenhague et celles de Salé, mal empirant, il finit par céder, fit sortir tous
comment aussi il a pu apparaître dans un les assistants et découvrit au médecin son
collège bien pensant d'adolescents en Italie avant-bras tatoué d'un bonnet phrygien avec
et parmi de nombreux enfants russes lors l'inscription Mort aux tyrans, souvenir du
d'un voyage collectif en Crimée, comment il temps où il n'était encore, en 1793, qu'un sol-
s'est répandu un peu partout dans la marine dat des armées de la République, dans les-
et l'armée, et comment il peut aussi bien se quelles ces proclamations patriotiques étaient
répandre occasionnellement dans la plus haute en honneur. Depuis, un ouvrage sur les tatoua-
société : cela non seulement dans le passé, ges dans les villes allemandes de la mer du
mais jusque dans notre siècle. Nord a reproduit une photographie des tatoua-
C'était anciennement l'usage de certains ges du roi Frédéric de Danemark 3 , le dernier
gentilshommes de se faire tatouer, puisque le tzar portait paraît-il un tatouage cabalistique
cadavre du chevalier d'Aumale, tué à la japonais, et « l'on raconte d'un comte Tolstoï,
bataille de Saint-Denis le 3 janvier 1591, fut peut-être un aïeul du grand romancier, qu'il
reconnu grâce aux « chiffres d'amour » que s'était fait tatouer et avait trouvé là un talent
la belle Raverie qu'il avait autrefois aimée, d'agrément d'un nouveau genre, qu'il utilisait
« luy avait dès longtemps gravé et figuré dans volontiers dans le monde » 4 . Le roi Edouard
le bras »\ et puisque jusqu'à nos jours on s'est VII s'était fait tatouer une croix de Jérusalem
1
J . M A R I E J O L , dans son Histoire de la Réforme et de la homme élégant, très correct, aux grands yeux intelligents,
Ligue, rappelle cet « épisode é m o u v a n t de la guerre en den- intarissable en anecdotes, se trouvait parmi les convives :
telles ». Histoire de France d ' E . LAVISSE, tome VI, vol. I, « Au dessert, invariablement, le maître de maison se t o u r n a i t
p. 323 ; cf. LOCARD, Traité, I I I , p . 261. vers lui et, lui t a p a n t sur l'épaule, lui disait : « E h bien !
* D'après J . E . BOURDAIS, Henri IV aurait porté, t a t o u é cher ami, c'est le m o m e n t de montrer a u x dames t a poitrine
sur la poitrine, le serment — renouvelé à Montauban — de et tes bras, et le reste de ta personne à ces messieurs u n peu
« persévérer jusqu'à la m o r t dans la Confession de Genève », plus tard ». Tolstoï ne se faisait pas prier, il entr'ouvrait sa
et, à gauche, u n cœur, dans lequel il aurait fait « tracer par chemise et, renversé sur sa chaise, b o m b a n t son thorax, il
l'homme aux aiguilles le nom d'une dame dont, t o u t jeune, exhibait sa poitrine « sur laquelle u n oiseau de paradis étalait
il avait gagné les faveurs ». Toutefois, ni le procès-verbal ses ailes, entouré d'une guirlande de petits oiseaux finement
d'autopsie signé par 26 médecins, ni la description précise dessinés ». Quand les dames avaient admiré ces arabesques
du corps, très bien conservé, par Alexandre Lenoir lorsque, a loisir, il retroussait ses manches et « découvrait les deux
par ordre de la Convention, les tombes royales de l'abbaye bras autour desquels deux longs serpents s'enlaçaient ».
de St.-Denis furent ouvertes le 12 octobre 1793, n'en parlent ; Toutes les dames s'informaient avec sollicitude : « le comte
ce pourquoi il faut p l u t ô t conclure à une légende. Voir avait-il souffert p e n d a n t que les sauvages le t a t o u a i e n t ? »
D ' J . H E R B E R , Henri IV était-il tatoué, et, plus généralement, Quand leur curiosité était épuisée, les hommes entraînaient
du même a u t e u r : Tatouage et politique, Albums du Crocodile, Tolstoï dans une chambre et « demandaient à voir plus loin :
Lyon 1944. Tolstoï complétait alors l'exhibition par la vue de son corps
couvert de la tête aux pieds de dessins les plus fantaisistes. »
* A. SPAMER, Die Tätowierung in den deutschen Hafen- — La vérité oblige à dire cependant que le comte > ne s'était
städten, Brème, 1934. pas fait tatouer pour obéir à u n caprice de la mode et que,
s'il savait tirer parti de cette particularité, il l'avait p l u t ô t
* DELINES raconte (ouvrage cité) q u ' u n dîner dans le grand subie que cherchée ». L'origine en semble plutôt « empruntée
m o n d e , à Moscou, n ' é t a i t complet que si le comte Tolstoï,
LA CONTAGION E T LES CIRCONSTANCES D U TATOUAGE 105

dans cette ville, alors qu'il était prince de Il n'y a pas de raison pour qu'un semblable
Galles, en 1862 1 . Il fut imité par le duc attrait ne se rencontre pas aussi bien dans le
d'York, précédé lui-même du duc de Saxe- « demi-monde », dans le « milieu » ou dans
Cobourg-Gotha, par le duc d'Edimbourg, et tout autre groupe Social et parmi les gens
par quelques-uns des membres les plus consi- simples ou mal famés, que dans le « monde »
dérés de la Chambre des Lords 2 . Le beau et parmi les gens « bien », chez les boxeurs,
sexe suivit, nous l'avons vu ; dans la gentry, les soldats, ou les marins comme chez les
il fut de bon ton pour les élégantes de se filles, les escarpes et les prisonniers. L'attrait
faire tatouer un papillon délicat ou une sera même beaucoup plus fort chez les gens
date-souvenir. Le tatouage eut alors « la faveur moins raffinés et moins faits pour résister aux
des snobs » ; il fut pratiqué « avec des allu- aberrations du goût, aux sollicitations d'une
res modernes, aseptiquement, précédé d'une mode ou au désir de « se distinguer ». Cela
piqûre de cocaïne », et la Gazette Médicale n'est point douteux, d'après toutes les expé-
de Paris (4 octobre 1902) signalait qu'à Lon- riences : un tatoueur, spécialiste ou amateur, un
dres opérait un véritable artiste (il se servait lieu propice, l'oisiveté, l'ennui, l'entraînement
d'une aiguille électrique, introduisait dans ses ou la vanité, suffisent à créer le courant.
tatouages jusqu'à sept couleurs différentes, Bergh l'a montré, comme nous venons de le
respectait la perspective et le modelé), et que rappeler, par l'exemple des prostituées de
« dans son atelier clients et curieux se pressent Copenhague, parmi lesquelles il faut relever,
tout comme chez un peintre ou un sculpteur de 1885 à 1890, 80 tatouées sur 804 filles
en renom » 3 . examinées, soit la proportion exceptionnelle

à u n chapitre du Robinson Crusoé qu'à des aventures de la ' J . D E L A R U E écrit à propos de l'Angleterre, dans son livre
vie réelle » : Lors d'un voyage en Orient, scandalisé de sur- sur Les tatouages du a milieu », p . 15, que « le tatouage armoriai
prendre le pope ivre-mort sur le pont du vaisseau u n dimanche se retrouve dans les pays anglo-saxons, particulièrement en
matin, il avait eu • l'idée facétieuse de coller la longue barbe Angleterre où les grands du royaume p o r t e n t ainsi leur blason
de l'ecclésiastique au plancher par un énorme cachet de cire finement tatoué », et rapporte à ce sujet le fait-divers suivant :
rouge aux armes du gouvernement », et lorsque le pope « Il y a quelques années, lors du couronnement de Georges VI,
s'éveilla et voulut dégager son menton, il • lui fit observer une Française revendiqua ses droits à la couronne en exci-
avec le plus grand sérieux qu'il n ' a v a i t pas le droit de se p a n t . . . d'un tatouage qu'elle portait. Elle se prétendait fille
lever, sa barbe é t a n t scellée avec le sceau de l ' E t a t , et qu'il du duc de Clarence (frère du roi) et de Frédérique de Hohen-
fallait u n ordre du gouvernement pour rompre le cachet ». zollern. Avant de la confier à une nourrice, son père avait pris
Le c o m m a n d a n t prit fait et cause pour l'aumônier furieux soin de lui faire tatouer, à u n endroit discret et charnu, des
et, pour venger l'affront, débarqua son turbulent officier de armoiries parlantes pour preuve de son ascendance illustre.
marine sur une île habitée par des sauvages, et l'y abandonna. L'enfant aurait été plus tard enlevée, et le tatouage effacé.
Pour se concilier l'estime de ses nouveaux compagnons, le P a s au point qu'une expertise n'en reconnaisse assez de
comte témoigna une vive admiration pour leurs tatouages, signes identifiables, d o n n a n t ainsi matière à procès ».
« et sollicita l'honneur d'être décoré à vif comme eux », sans
prévoir peut-être • que cette singularité suffirait pour lui
assurer une célébrité mondaine à son retour à Saint-Péters- " D ' a p r è s le Pearson's Magazine, il eut pour clients t i e s
bourg. » R a p p o r t é par LOCARD, p . 355. membres de la gentry, des notabilités étrangères, le fils du
général Roberts, le sultan de Lahore », Le GOARANT, p p . 89 ss.
1
Dans un article de la Revue des Deux-Mondes du 15 juin Voir aussi M. D E L I N E S , Le tatouage dans le grand monde,
1881, Voyages en Syrie, Gabriel CHARMES raconte avoir été Archives d'anthropoligie crim., 1895, p . 760 et LOCARD,
arrêté u n jour dans une rue par un homme qui voulait à Traité, III, Le tatouage chez les gens du monde, p p . 353 ss.
tout prix lui faire un tatouage sur le bras pour constater Ce dernier rappelle aussi, p p . 314 ss., que dans ses Archives
qu'il était u n hadji, u n pèlerin, et qu'il avait été à Jérusalem. d'anthropologie criminelle, en 1897, LACASSAGNE décrivait
Le choix lui était offert entre la croix grecque et la croix l'élégant atelier ouvert dans J e r m y Street, en plein quartier
latine, la fleur de lys ou le fer de lance, l'étoile ou d'autres de St. J a m e s , par u n tatoueur du nom de Sutherland Mac
emblèmes. L'opération ne lui ferait aucun mal,, il ne la sen- Donald, « parfait maître dans l'art du tatouage — probable-
tirait pas : p e n d a n t qu'on le tatouerait, il fumerait u n m e n t celui qu'en 1927, B O Y E R n o m m a i t le • Michel-Ange du
narghilé et prendrait u n café en b a v a r d a n t avec la femme et tatouage » — favori des princes, des ducs, des milieux distin-
la fille de l'opérateur qui lui adressaient en effet, d'une gués et des riches américains, qui « peignait à la seringue de
fenêtre, les signes les plus engageants. « D'ailleurs, les plus véritables aquarelles, telles que le Printemps de Botticelli,
grands personnages s'étaient offerts à l'épreuve qu'on me la Cène de Léonard de Vinci, des portraits de femme ou le
proposait. Vingt certificats en faisaient foi. J ' a i su résister à portrait de Gladstone parmi des fleurs, des devises armoriées,
ces nobles exemples,je ne m e s u i s p a s f a i t t a t o u e r ( d i t l ' a u t e u r ) , et aussi des « bank-notes en trompe l'œil » ou • des gaudrioles
mais j'ai repris un des certificats ; il montre très clairement dans le goût français... à condition que les lois de la décence
que le prince de Galles a été plus faible que moi et s'est laissé y soient respectées ». Le • triomphe » de ce t a t o u e u r émérite
prendre aux beaux yeux de la fille du tatoueur ». Voici en londonien ou de l'un de ses émules était d'avoir > trouvé le
effet son texte, et l'auteur « pense que personne ne sera assez moyen de fixer à jamais sur les joues de ses clientes les teintes
sceptique pour douter de son incontestable authenticité » : de la jeunesse. On ne dira plus donc, désormais, que les roses
• Ceci est le certificat que Francis Souwan a gravé la croix et les lys sont peints sur leur visage, mais qu'ils y sont tatoués.
de Jérusalem sur le bras de S. A. le prince de Galles. La Le t a t o u e u r qui a inventé la jeunesse perpétuelle du teint
satisfaction que Sa Majesté a éprouvée de cette opération étudie en ce m o m e n t le moyen de sertir sous la peau de
prouve qu'elle peut être recommandée. Signé : Vanne, cour- minuscules diamants, à peine effleurants, pour faire les yeux
rier de la suite de S. A. le prince de Galles, Jérusalem, des dragons, les ailes des papillons ou la garde de l'épée. »
12 avril 1862. » LOCARD, ibid., p . 354.
106 LE TATOUAGE

de 10 pour cent, et cela par le fait qu'un sieur, nous sommes comme les moutons ; que
ancien marin, habile en cette spécialité, avait l'un de nous fasse une chose, tous aussitôt
su exploiter leur frivolité et leur oisiveté : l'imitent, au risque même de se faire du
49 d'entre elles s'étaient fait tatouer par lui, mal. » C'est ainsi qu'il arrive qu'une com-
qui « signait ses tatouages comme un maître pagnie entière porte le même signe, un cœur
signe ses toiles », lui aussi, et les autres avaient par exemple 3 . Lacassagne dit aussi avoir vu,
suivi, se faisant « piquer » par des amies, ou à la prison de Mléjad, dix détenus qui, pour
par leur souteneur 1 . Herber a signalé sem- imiter un de leurs camarades, s'étaient fait
blablement l'extraordinaire et très exception- tatouer sur le bras la devise : Pas de chance.
nelle constatation faite à Salé, au Maroc, en Et l'un d'eux expliquait qu'il l'avait fait
1926, où furent médicalement relevées, sur le parce que tous les prisonniers étaient ainsi
ventre et le pubis de prostituées, des tatoua- tatoués. Lacassagne pensait d'ailleurs que la
ges d'incantation amoureuse ou des formules tendance à se faire tatouer est beaucoup plus
de prière, sorte de « talismans de protection », le résultat de la vie pénitentiaire que sa
phénomène qui était sans doute « l'œuvre cause, et de la vie sédentaire que de la vie
d'un tatoueur, qui séjourna à cette époque militaire.
à Salé » et qui doit avoir trouvé dans ce Dans les prisons, remarquait-il, se rencon-
milieu « un état d'esprit spécial » 2 . trent des individus qui font métier de tatouer
n n'en va pas différemment dans les autres, leurs camarades, soit pour en tirer un profit,
qu'il s'agisse du milieu militaire, du milieu soit simplement pour se distraire. Il avait ren-
professionnel ou du milieu carcéral : l'usine, contré un de ces opérateurs, qui lui disait :
le terrain vague, ou le bain, l'hôpital, la salle « — Cela fait passer le temps ; j'aime à des-
de garde ou la cellule de discipline, fournis- siner et, faute de papier, j'opère sur la peau
sent également de telles circonstances émula- de mes compagnons. » Il relevait aussi qu'à
trices et favorisantes. Paris et Lyon, par exemple, ceux qui font
Lombroso raconte comment un brave soldat profession du tatouage ont coutume de tenir
lombard —• au moment où le tatouage fut très boutique près des auberges, ils ont des
en faveur dans les armées italiennes — lui albums ; leurs prix variaient, à l'époque, de
répondait en riant, un jour qu'il « le raillait cinquante centimes à quinze francs selon
d'avoir dépensé une petite somme pour se l'opération, et certains gagnaient jusqu'à cent
faire gâter le bras » : — « Voyez-vous, mon- francs par jour. En Allemagne aussi le D r

1
R. B E R G H , Über Tätowierung der Prostituierten, Monat- les maillons d'une petite chaîne pour attacher l'homme épris
schrift für praktische Dermatologie, Hambourg, 1891, et (tatouage appelé senisla). Or, par la suite, le D ' H E R B E R a
Le tatouage chez les prostituées danoises, Archives d ' a n t h r o - assisté à l'examen de 2 à 3000 prostituées, et n'a jamais rien
pologie criminelle, 1891, p. 361. Cf. à ce sujet B A E R , p . 20 ; vu de semblable, bien qu'il ait eu son attention attirée sur les
L E GOARANT, p . 96. LOMBROSO a reproduit aussi le travail tatouages du ventre (d'ailleurs de caractère moderne lorsqu'ils
statistique de Bergh dans ses Nouvelles recherches de psychia- se rencontrent). Il faut donc bien conclure qu'il s'agissait là
trie et d'anthropologie criminelle. Le tatouage semble avoir « de l'œuvre d'un tatoueur qui doit y avoir trouvé dans ce
continué à se répandre ensuite parmi les prostituées danoises, milieu u n é t a t d'esprit spécial ». Les tatouages relevés après
puisque, en 1901, sur 397 prostituées traitées, 127, soit 3 2 % , 1926 ne semblent guère avoir changé de caractère et • révèlent
étaient tatouées : à Vestre-Hôpital, parmi les 292 « clandes- tous la passivité des prostituées. Leur peau est comme u n mur
tines >, il y avait 27 tatouées, soit 9,2% ; L E GOARANT, p . 97. où peut écrire celui qui passe ». Les dessins sont « ceux des
soldats de toutes origines de l'Afrique du Nord, ceux de la
* Le D r H E R B E R a trouvé u n • document de grand intérêt », pègre, extrêmement variés et sans a r t »; mais « ils ne sont pas
irrécusable, de la docteresse Legey qui constata à Salé, en lubriques » et c'est > t o u t ce qu'on peut dire d'eux ». A Marra-
1926, la présence, sur le ventre ou le pubis de prostituées, de kech, où elles pullulent au quartier réservé, sur 1000 pros-
« tatouages a y a n t pour objet de les faire aimer, de les pro- tituées, il n'a été relevé que deux tatouages qui ne fussent
téger contre les jalousies des êtres visibles ou invisibles, ou pas d'origine tribale.
simplement des formules de prières », sortes de • talismans de
protection« : Ainsi le nom d'Allah ou la formule Bismillah
{par le nom de Dieu) • que l'indigène emploie a v a n t de 1
LOMBROSO nous paraît u n peu naïf lorsqu'il note, d e v a n t
posséder sa femme, soit qu'il veuille écarter les mauvaises un fait aussi naturel, que «c'est là une preuve curieuse d e
influences qui pourraient pénétrer en elle au m o m e n t de cette influence ». Il avait en effet souligné lui-même le rôle
l'acte, soit qu'il appelle la protection de Dieu au m o m e n t où extraordinaire de l'émulation et de l'esprit moutonnier, d ' u n e
il va assurer la perpétuation de sa famille ». Ou encore la part, et celui de l'oisiveté, d'autre part, • qui explique le
série de petits points contre le mauvais œil, que la tatoueuse nombre si grand de tatouages que nous rencontrons chez les
fait en prononçant les mots : « contre l'œil des hommes, déserteurs, les prisonniers, les bergers, les marins » qui n e
contre l'œil des femmes, contre l'œil des génies », ainsi que sont pas tous des criminels. Op. cit., p p . 289, 290, 292, 294.
LA CONTAGION E T LES CIRCONSTANCES D U TATOUAGE 107

Seidl, à l'infirmerie de la garnison de Munich une heure. Cela dépendait de l'endurance


où il avait découvert une si surprenante pro- du sujet. »
portion de tatoués, avait établi qu'il existait On ne peut donc nier cette influence évi-
des gens vivant du métier de tatoueur et qui dente, qui se retrouve dans les prisons comme
se rencontraient au moment du recrutement dans les garnisons ou sur les navires, et tout
dans les casernes *, où ils tatouaient pour spécialement dans les prisons militaires et
vingt à cinquante pfennige. Dans sa Vie les compagnies disciplinaires ou de travail.
étrange de l'argot, Chautard nous apprend Mais, ce qui ne convient pas, c'est de tirer
que le « tatoueur en titre » des rôdeurs et des argument de tels faits ou de semblables modes
filles du quartier de la Villette, de 1877 à pour contester toute signification particulière
1885, fut le père Rémy, qui piquait tout l'été au tatouage pratiqué dans les prisons et les
au canal de l'Ourcq, à Pantin, où femmes et milieux criminels, pour ne les considérer
marlous venaient se baigner : C'est lui qui aussi que comme de simples « amusements »,
tatoua le célèbre serpent enlaçant deux fois des produits de l'ennui et d'une innocente
le buste de la fille surnommée Reine de émulation, ainsi que l'ont fait certains auteurs,
Ménilmontant, la tête du reptile dardant et notamment les auteurs allemands : « Chez
entre les seins, et l'extrémité caudale abou- beaucoup de détenus, la vanité et la fanfaron-
tissant au pubis 2 . Enfin, un de ces opérateurs nade ne jouent sans doute pas le dernier rôle ;
lui-même, Camaudi, qui a raconté en 1912 les détenus veulent exciter l'admiration et
ses souvenirs de tatoueur 3 , indiquait qu'en attirer l'attention sur eux ; mais dans la plu-
garnison à Lunéville de 1885 à 1890, il passa part des cas, on ne trouve certainement pas
la plus grande partie de son temps libre à ici, comme cause du tatouage, une intention
graver sur la peau de ses camarades « des spéciale et un but réfléchi. Le plus souvent
devises, des casques, des sabres, des attributs il se pratique dans les prisons mêmes ou
guerriers, des têtes de chevaux », ou des dans les repaires essentiellement pour se dis-
canons chez les artilleurs : « Tous mes cama- traire et tuer le temps. Et comme la plupart
rades de chambrée gardent de moi une eau- des détenus n'ont aucune volonté, l'imitation
forte ineffaçable », observait-il. « Un petit agit fortement ; c'est le camarade qui impose
tatouage sérieusement fait, comme, par exem- sa volonté et détermine, sans choix préalable
ple, un casque sur les biceps, me demandait ni délibération particulière, la grandeur, le
deux jours. D'autres, plus simples, sans nombre et la nature des dessins. Beaucoup
ombres, au trait piqué, étaient résolus en de détenus regrettent plus tard amèrement

1
Ce qui expliquerait l'observation aussi u n peu naïve de me souviens que sur u n gros gaillard de la Villette, aujour-
J O E S T , op. cit., 1887, p . 106, relevant que « le service du d'hui sergent de ville, je « gravai » sur la poitrine une copie
soldat allemand est si dur que le loisir nécessaire pour se de la Charge de Rezonville, par Aimé Morot, puis, dans le dos
faire tatouer lui fait défaut ; mais il est certain que le tatouage un défilé militaire dessiné par Delduc, fort habile graveur
est de mode dans maints régiments de l'Allemagne moyenne qui servait dans notre régiment. L'opération dura deux
et méridionale ». mois ... et je connais encore deux ou trois officiers de cavalerie
qui pourraient être fort en peine de quitter leur chemise.
Un capitaine, aux oreilles de qui ma réputation était p a r v e -
• O p . cit., Paris, 1931, p p . 470 ss. Cf. COMTE, Le père nue, me demanda de lui tatouer sur la poitrine la scène du
Rémy, tatoueur, dans l'Echo de Paris, du 26 décembre 1892. Papillon de Lancret, et, dans le dos, la Balançoire de Boucher».
Sur les procédés primitifs du • père Zéphyrin » à Paris, qui Cité par L E GOARANT, p . 111. On a noté d'autres beaux
s'intitulait • tatoueur d'apaches •, cf. LOCARD, loc. cit., tatouages, comme la place de l'Opéra, la chasse à courre ou
pp. 295 et 301 ss., ainsi que Les crimes et les criminels, Paris, la chasse au tigre, et LOCARD a « vu, en janvier 1932, u n
1926. Ajoutons que ce genre de tatouages d ' a n i m a u x ainsi paon, magnifiquement dessiné, qui couvrait t o u t le dos, la
« artistiquement » placés n'est pas unique. LOCARD, loc. cit., queue en roue a t t e i g n a n t les flancs et les épaules ». Les
p. 377, rappelle « la fameuse chasse au renard enroulée t o u t tatoueurs japonais excellent dans ces représentations d'ani-
autour du corps et qui se termine par la queue du renard m a u x : ils • peignent en cinq ou six nuances d'admirables
dépassant seule u n terrier que j'appellerai interfessier •. dragons et chimères » ; LOCARD, ibidem, p . 377. Nous cite-
rons d'autres exemples de telles « œuvres » de t a t o u e u r s
professionnels spécialisés au chapitre V I I I , en é t u d i a n t le
• D a n s la revue «Touche à t o u t » , 5 ° " année, n° 11, tatouage comme marque de criminalité et en faisant les
15 novembre 1912, éditions F a y a r d . Camaudi fut en parti- distinctions qui s'imposent selon le sujet et parfois l'emplace-
culier l'auteur de certains de ces • tatouages tableaux » qu'on m e n t des tatouages.
a cités plus d'une fois. Il écrit n o t a m m e n t à ce sujet : « J e
108 LE TATOUAGE

de s'être laissé faire cette sottise, comme ils aux symboles que représentent les « modèles »
l'appellent ; beaucoup se donnent toute la des tatoueurs étrangers. Il est donc très pos-
peine imaginable pour faire disparaître les sible que chez eux — et chez nombre d'autres
dessins au moyen de toute espèce de mani- — certaines figures douteuses ne soient pas
pulations » \ inquiétantes et ne représentent que des graf-
C'était peut-être juste pour les conditions fiti comme on l'a dit, ou que des inscriptions
allemandes où cette mode nouvelle, inconnue telles que Pas de chance, Enfant du malheur,
vingt ans plus tôt, se généralisait jusque dans Vaincu non dompté, Vous qui me regardez
les écoles et les ateliers 2 . Mais s'il est certain j'ai été victime du malheur, ne soient que
qu'on ne peut y voir le moindre « atavisme » « des phrases banales » 3 . Mais il faut se gar-
selon les théories de Lombroso, il est excessif der d'ériger un simple fait en dogme, et Her-
aussi de généraliser en sens contraire, comme ber, fort de son expérience déduite de plus de
le faisait Baer, pour en déduire que le six mille fiches anthropométriques, considère
tatouage « se propage de la manière la plus le tatouage « comme un test moral fâcheux
simple, exclusivement par les circonstances s'il présente certains sujets ou s'il affiche
sociales et individuelles de la population des certaines inscriptions » non équivoques, et
prisons », comme des autres lieux de tatouage « s'il occupe certaines régions du corps ou le
ou groupes de tatoués. On ne peut certes pas corps tout entier » 4 . Le désœuvrement, l'imi-
assimiler le criminel au sauvage, ni le tatoué tation et la mode ne sont pas seuls détermi-
au criminel, mais c'est aller beaucoup trop nants, puisque le D r Jean Lacassagne dont
loin que de ne donner aucune importance, l'expérience comme médecin des prostituées
du point de vue de la criminalité et de la et des détenues était sans égale, a reconnu que
nature du criminel, au tatouage, et c'est man- « les épidémies de tatouage sont exception-
quer le but — on le sait dans la perspective nelles dans les maisons de prostitution, où
des diverses études faites depuis -— que de l'oisiveté est grande » pourtant. L'analyse qui
vouloir édifier sur « les ruines de la théorie nous reste à faire des indiscutables « tatouages
de Lombroso » la théorie contraire absolue crapuleux », qu'ils soient exécutés de manière
selon laquelle le tatouage serait dû unique- endémique, plus ou moins collective, ou occa-
ment « à l'oisiveté, à l'ennui et à l'imitation », sionnelle et individuelle, nous fera recon-
c'est-à-dire à la contagion, pour reprendre la naître avec le D r Herber, que « tel tatouage
formule de Herber. Cela se peut parfois, et que le public regarde comme une curiosité,
ce dernier relevait notamment que de nom- est pour le criminaliste un document ; il ne
breux tatoués marocains, plus encore que les le considère pas comme une simple manifes-
européens, portent des tatouages qui n'ont tation de l'art populaire, il l'observe comme
rien à faire avec la criminalité, certains un test révélateur de la mentalité de celui
d'entre eux « ne comprenant même rien » qui le porte ».

1
B A E R , p . 16 et 17. Cf. aussi S E I D L , Korrespondenzblatt trouve toujours, outre l'oisiveté, u n brin de patriotisme ou
der deutschen Gesellschaft für Anthropologie, J u i n 1892, d'esprit de corporation qui les pousse à porter sur leur corps
n» 6, p . 4 1 . le nom de leur régiment ou les emblèmes de leur métier. »
— Mais pourquoi ne serait-ce pas aussi le cas, par esprit
* B A E R précise — c'était le cas de son temps et dans le de corps et fierté de leur métier, pour ceux qui p r a t i q u e n t
milieu allemand observé — que « beaucoup d'individus se le délit et en vivent ? E t cela n'a-t-il donc alors réellement
font tatouer déjà dans leur première jeunesse, sans avoir aucune signification ?
aucune idée de l'importance de cette coutume ... Cette vilaine
coutume commence assez souvent, je le sais, déjà à l'école * Voir les autres exemples que nous rapportons p p . 62 et 112.
parmi les garçons des basses classes, et trouve ici une exten-
sion incroyable jusqu'à ce que le maître sévisse énergique- * H E R B E R , Tatouages crapuleux, Maroc médical du 15 m a i
m e n t contre cette pratique stupide ! Dans les ateliers, les 1925, et Bev. internat, de criminalistique, 1929, p . 266. Voir
auberges et les cabarets borgnes, on trouve toujours des aussi ses constatations sur les Tatouages des prisonniers maro-
gens qui p r a t i q u e n t le tatouage chez les autres par simple cains, parues dans la revue Hespéris en 1925 et en 1926,
amusement ou pour u n léger salaire, et chez les compagnons que nous avons analysées plus h a u t , en ce qui concerne le
honnêtes, de même que chez les soldats ou les marins, on tatouage chez la femme, chapitre III, p . 86.
CHAPITRE VIII

LE TATOUAGE, MARQUE DE CRIMINALITÉ

Après avoir étudié le tatouage comme phé- les dessins. La Grèce classique n'admettait
nomène général et fait les réserves qui le tatouage que chez les barbares, les prison-
s'imposent quant à la reconnaissance du niers et les esclaves ; les esclaves en fuite et
tatouage comme signe spécifique de crimi- repris étaient marqués d'un cerf, et on les
nalité, il convient d'examiner les rapports appelait de ce nom. On marquait au front les
effectivement reconnaissables et très étroits, étrangers lorsqu'ils se rendaient coupables de
souvent, entre le tatouage et la crimina- sacrilège, et, comme ils dissimulaient leur
lité. marque par une bandelette ou une frange, on
Dès l'antiquité on rencontre, à côté des les stigmatisa entre les deux yeux. A Rome
tatouages de caractère religieux, de caste ou aussi, selon Plutarque, les esclaves, les pri-
d'ornement, les « tatouages de possession », et sonniers et les déserteurs étaient tatoués. Le
les « tatouages d'infamie ». Les égyptiens utili- tatoueur (stictes) se servait d'aiguilles et de
saient le tatouage « pour marquer, comme du poinçons pour graver sur le front de l'esclave
bétail, les captifs ou les condamnés » : les pri- coupable Vepigramma fugitivorum, notam-
2
sonniers représentés sur le tombeau d'Ousi- ment la lettre F qui le désigne , comme plus
rei I e r dans la nécropole de Thèbes, portent tard la lettre R marqua nos récidivistes, ou
cette marque. Les gètes tatouaient leurs les lettres T.F. les condamnés aux travaux
esclaves, comme on tatouait ses animaux forcés. Les voleurs étaient aussi marqués du
domestiques : Bucéphale, le cheval d'Alexan- tatouage d'ignominie. Un peu partout on
dre, devait son nom à la tête de bœuf tatouée trouve d'ailleurs des usages analogues. Au
sur sa robe. Les prisonniers de guerre étaient Siam, par exemple, on tatouait aussi, générale-
marqués de l'emblème du vainqueur, indi- ment sur le bras ou le poignet, les esclaves et
quant la prise : Darius fit marquer, au fer certains corvéables pour faciliter les recherches
rouge, des lettres cunéiformes sur le front de en cas de fuite : ainsi les « bras-peints » dont on
4000 prisonniers grecs, et, en 440, lors de la déchiquetait la peau en mettant de la poudre
guerre entre Athènes et Samos, les prisonniers à canon sur les plaies, ce qui colorait leur bras
athéniens furent tatoués, au front, d'un d'un bleu mat ; dans les anciennes lois du pays,
vaisseau de guerre, et les prisonniers samiens, le tatouage se rencontre aussi comme une
d'une chouette 1 . Selon Athénée les femmes marque infamante : la loi sur le rapt (de
scythes, après la conquête de la Thrace, mar- 1356 A.D.) disposait que celui qui enlève un
quèrent les femmes de ce pays, qui, désespé- sujet du royaume, un esclave, un enfant ou
rant de détruire ces marques, les adoptèrent une femme, serait marqué d'un tatouage
comme ornement, en multipliant et modifiant représentant une figure humaine 3 .

1
Dans le sanctuaire d'Epidaure n o t a m m e n t , on p r a t i q u a i t * On t a t o u a i t parfois t o u t e une phrase : Cave a fugilioo,
le détatouage, et le nom de célèbres médecins détatoueurs à ou Tene me quia fugi, etc. L'empereur Théophile • fit tatouer
été conservé : Cinnamos, Eros, Tryphon, Criton. Cf. la thèse douze vers iambiques sur le front de deux moines qui lui
de L E GOARANT, Le tatouage, Considérations psychologiques avaient reproché ses fureurs iconoclastes t.
et médico-légales, 1933, p p . 27 ss. et, plus loin, notre cha-
pitre X I sur le détatouage. ' D'après GRAHAM, Siam, 2 vol., Londres, 1924.
110 LE TATOUAGE

Qu'on ne croie pas cet usage éteint ; il peut celle-ci. Il peut et doit répondre, et sans aucun
toujours se rallumer et on l'a constaté pen- doute répond souvent à des indications, des
dant la dernière guerre mondiale où, dans le obsessions ou des intentions en rapport direct
Reich hitlérien, « les déportés étaient, à leur avec la criminalité, et dont il est par trop sys-
arrivée au camp, marqués d'une lettre et d'un tématique ou trop simple de vouloir, de ce
groupe de chiffres tatoués sur l'avant-bras : la point de vue, nier l'importance. Si le « dis-moi
lettre était l'indice du convoi ayant amené le qui t u fréquentes, je te dirai qui tu es » est
déporté au camp, le chiffre était son matricule toujours juste, comment à plus forte raison ne
personnel o1. le serait pas l'axiome « dis-moi ce que tu fais
Cependant, ce n'est point cet aspect de la inscrire — en principe, d'une manière indélé-
question, c'est-à-dire le tatouage imposé et bile — dans ta chair même, dans ce que tu as
subi comme une marque infamante ou comme de plus personnel et de plus intime, et je
un matricule de contrôle et d'identification, te dirai qui tu es » ? Le corps n'est-il pas
mais le tatouage voulu, choisi ou accepté marqué des empreintes de ce que pense, sent,
comme une expression spontanée de vanité, désire, redoute ou veut l'esprit ? On ne saurait
de perversité ou d'appartenance au milieu donc aller jusqu'à prétendre, comme l'ont fait
criminel, qui nous intéresse. On sait combien certains auteurs, que le tatouage « dépend
les opinions varient à ce sujet et s'opposent uniquement de causes externes (milieu social,
pour expliquer les raisons du tatouage, rela- métier, origine géographique) », et que « l'élé-
tivement fréquent chez les criminels. Certains ment personnel n'a aucune valeur sociale »,
auteurs pensent que les tatouages des crimi- ou encore que « le criminel, en tant que cri-
nels « ont une signification précise » ; d'autres minel, n'a pas de sentiments spéciaux qui le
au contraire n'y voient « qu'une coïncidence à poussent au tatouage », que « les détermi-
laquelle il ne faudrait pas attacher autrement nantes de cette coutume ne sont ni l'immo-
d'importance ». ralité, ni aucun des autres vices psychiques qui
Mais, du fait qu'il soit habituellement le font de l'individu un criminel, au contraire »2.
produit de la vanité ou de la légèreté, de L'excès dans un sens est aussi recusable qu'il
l'ambiance et de l'entraînement, de l'oisiveté l'est dans l'autre, et de telles assertions ne peu-
ou de l'ennui, il ne faut pas conclure que le vent nous satisfaire. Si les « idéogrammes » et
phénomène du tatouage n'ait pas d'autre le « bouzillage », comme dit l'argot profession-
signification et ne soit que cela ! Il peut en nel du milieu, ne sont pas toujours et constam-
effet très bien découler de ces facteurs et de ment des signes ayant une importance pour le
causes analogues, et pourtant être en relation criminologue, notamment lorsqu'ils sont le pur
non seulement avec le milieu criminel, notam- effet d'une mode ou d'une coutume, chez les
ment parce que le sujet a été ou s'est fait marins ou les soldats, les « compagnons » ou
« piquer » pendant un séjour en prison ou dans la « gentry » 3 ils le sont pourtant très souvent,
un établissement de détention, de cure ou de en particulier dans le milieu du crime et celui
travail correctionnel, mais avec la mentalité de la prostitution. Bien qu'ils ne soient pas
criminelle, et être directement inspiré par en rapport nécessaire avec la criminalité et ne

* D E L A R U E et G I R A U D , op. cit., 1950, p . 13. Ces faits sont guerre, IV, Camps de concentration, Doc. R.T. n° 321, p . 27.
bien connus et ont été officiellement confirmés lors des Nombre d'anciens prisonniers et déportés portent encore leur
enquêtes et du procès de Nuremberg : « Dès l'arrivée au camp, matricules tatoués, ce que j ' a i constaté personnellement dans
immatriculation par tatouage sur l'avant-bras gauche... On l'étude de nombreux dossiers.
me m a r q u a u n chiffre au fer rouge... Nous perdions toute
personnalité, nous devenions u n n u m é r o . . . les enfants et les * Ainsi, p . ex., L E A L E , que cite L E GOARANT, p . 132.
nourrissons eux-mêmes étaient tatoués. E n arrivant au camp,
les Russes ont trouvé u n nourrisson de deux semaines por- * Les exemples que nous en avons donnés dans le chapitre
t a n t u n numéro matricule Voir les Documents pour servir précédent le m o n t r e n t assez, et il faut reconnaître que ces
à l'Histoire de la guerre, Service d'Information des crimes de t a t o u a g e s n ' o n t aucune signification rabaissante. Ainsi ceux
LE T A T O U A G E , MARQUE D E CRIMINALITÉ 111

constituent pas des « stigmates » du criminel- ges du « milieu » 2 , il faut tenir compte tout
né, ils sont en tous cas des « signes » parlants d'abord de l'esprit d'imitation. « Le milieu,
et probants chez un grand nombre de crimi- composé d'individus affichant un mépris total
nels. Leur présence peut se rencontrer sur des des règlements, des habitudes, des conven-
personnes ou des catégories de personnes d'une tions, est au fond très conformiste. Ce con-
parfaite honnêteté ; mais il est de fait que les formisme nous échappe parce que basé sur
tatouages — et surtout les tatouages spéci- des critères qui sont totalement étrangers,
fiques d'affiliation, de défi, de révolte, de même diamétralement opposés, à toutes nos
vengeance ou d'obscénité — se trouvent sur- conceptions. Il n'en existe pas moins. C'est
tout « brodanchés dans la couenne » des pourquoi le milieu connaît ses modes, aussi
hommes du milieu, des « mecs », des bien dans la façon de s'exprimer que dans celle
« affranchis », et des prostituées qui les fré- de se vêtir et de se comporter »3. Pour les
quentent : E t ce n'est certainement plus alors mêmes raisons, « beaucoup de jeunes qui en-
un simple « amusement d'oisifs » qui ne veut trent dans la « carrière » se font tatouer, parce
rien dire de plus. que ça fait dur, parce que tel ou tel repris de
Comment en douter, à fire, tant de fois, justice de leur connaissance qui les a intro-
ces inscriptions mêmes, qui ne sont nullement duits dans le milieu est lui-même tatoué.
des hiéroglyphes ou d'inoffensives et banales Aux yeux de beaucoup de délinquants mi-
phrases passe-partout, mais au contraire de neurs, le tatouage reste la marque du vrai de
véritables proclamations de foi, et à entendre vrai... C'est aussi, un peu confusément, comme
tant de délinquants qui en font l'aveu (même une marque de virilité, de mépris de la souf-
s'il faut parfois se méfier de certaines indica- france physique ». Mais ce n'est pas toute
tions faites avec un peu trop de complaisance l'explication. Le désir d'imiter, de paraître ou
et que l'enquêteur, fût-il un Lombroso, écoute de s'affirmer n'est pas l'unique cause du
avec une insuffisante circonspection) 1 . On peut tatouage. Celui-ci est souvent « chargé de sym-
en croire ceux qui par métier doivent fréquen- boliser une tendance, une idée, un sentiment,
ter sans cesse et connaître réellement les milieux auquel l'individu tient particulièrement», et
criminels, leur mode de vie et leurs secrets. c'est par là, comme par les tatouages de rallie-
Certes, et comme le relève J. Delarue — ins- ment ou de reconnaissance que se déchiffrent
pecteur de la direction des Services de police les secrets et l'esprit du monde criminel.
judiciaire de la Sûreté nationale française — On peut passer en effet sans trop y attacher
dans son livre bien documenté sur Les Tatoua- d'importance sur le M.A.V. (mort aux vaches),
des deux collègues du professeur LOCARD à la tête de services Au contraire, celui qui n'est pas tatoué ne jouit d'aucune in-
criminalistiques, d o n t l'un avait été tatoué en E x t r ê m e - fluence, et n'est pas tenu pour u n bon gredin, n ' a pas l'estime
Orient et l'autre p e n d a n t la guerre, et qui « n'en sont pas de la compagnie. » 11 ajoutait (et c'est sans doute plus exact) :
moins dignes de la plus haute estime * ou encore, nous révèle * Bien souvent, quand nous allons chez les filles, en nous
le D ' H E R B E R , de • cet amiral illustre qui gardait ses gants v o y a n t ainsi couverts de tatouages, elles nous comblent de
avec obstination • parce qu'il ne voulait pas laisser voir les cadeaux et nous donnent de l'argent au lieu d'en exiger ».
tatouages qui couvraient ses mains, semblable a Bernadotte Donon, lui aussi, semble avoir écouté « avec peut-être u n
roi de Suède n'osant montrer son avant-bras. Sur ce point peu trop de confiance » les déclarations d'une jeune délin-
LOCARD a raison, mais il généralise par trop la proposition. quante, ibid. p . 127.
Il est vrai qu'il rappelle l'importance psychologique et
psychopathologique attribuée par Lombroso à certains * La Roulotte, Paris 1950, avec 82 photographies originales
tatouages et à leur localisation, et reconnaît qu'« on n'hésitera hors texte et 80 dessins de tatouages de J . D E L A R U E , p p . 20
pas sur le diagnostic lorsqu'il s'agit de dessins caractéristiques et s. Edition publiée avec le concours de R. G I R A U D .
sur la verge (telle qu'une botte) •, par exemple ; L'évolution
actuelle
1
du tatouage etc., Giustizia pénale, 1938, p . 190 et suiv. • C'est ainsi, ajoutent ces auteurs, « que telle expression
L E GOARANT, p . 123, rapporte les propos de ce récidiviste nouvelle d'argot va connaître u n succès immédiat et être
que peut-être Lombroso « accepte avec un peu trop de spon- répétée à l'envi à t o u t propos et hors de propos ; de m ê m e
tanéité, parce qu'ils cadrent avec la théorie qu'il a érigée •, une mode vestimentaire comme les pantalons d'une largeur
et qui font éclater la vanité, certes, « et peut-être aussi le démesurée il y a quelques années, jouira d'une grande vogue
désir d'induire en erreur » : • Lorsque le tatouage est bien parmi le fretin des apprentis gangsters, parce qu'adoptée p a r
drôle et répandu sur t o u t le corps, c'est pour nous autres les < caïds •. A ce sujet, voir notre étude sur « L'argot des
voleurs, comme l'habit noir de société avec des décorations. criminels ». Revue internat, de criminologie et de police tech-
Plus nous sommes tatoués et plus nous nous estimons ; plus u n nique, vol. X I I , 1958, n° 2, p . 88 et conclusions, p . 97, e t
individu est tatoué, plus il a d'autorité sur ses compagnons. ci-dessus, I " partie, p p . 25 et 35.
112 LE TATOUAGE

M.A.T. (mort aux tantes), ou le V.G. (ven- toutes ces phrases plus ou moins cueillies,
geance), tatouage aussi banal pour finir et elles aussi, dans les « albums de modèles » des
d'aspect aussi général et conventionnel, que tatoueurs : Amitié, Remember, Souvenir, Pen-
le B.A.A. (bonjour aux amis), P.L.V. (pour sez à moi, ou encore : Né sous une mauvaise
la vie) ou E. (éternellement) des marques étoile, Pas de chance, Fatalité, Le sort m'impose
féminines ou masculines dans le domaine une lourde croix, J'ai aimé, j'ai souffert,
sentimental. La relation avec le monde crimi- maintenant je hais, La vie n'est que déception,
nel est là sans caractère direct et très précis, Martyr de la liberté, Honneur aux martyrs,
en dehors de l'affichage d'un sentiment ou Mort aux tyrans, La liberté ou la mort, Plutôt
d'une « vérité première » tenant au milieu et la mort que de changer, Vengeance, Vendetta,
au mode de vie, et que souvent ensuite les Ami des frères à la côte, Haine et mépris aux
tatoués, lorsqu'on les interroge, reconnais- faux amis, Mort aux femmes infidèles, etc., déjà
sent, fût-ce avec un peu de gêne, que ce sont relevées en partie et que rappellent la plupart
« bêtises de jeunesse ». des auteurs.
Cela n'a en effet guère plus de sens alarmant Il faut même se garder d'une interprétation
que tant de graffiti analogues dont sont bar- trop rapide, justifiée à première vue mais qui
bouillés les murs et les portes des prisons, des pourrait être en réalité très hasardée et induire
cellules de discipline, des établissements de en erreur : « Le dessin ne correspond pas
détention ou de traitement pour femmes, ou nécessairement aux goûts et aux idées du
même des vespasiennes publiques, ces livres tatoué », comme le rappelle Locard ; il peut lui
de la canaille, comme on les a nommées. On avoir été imposé ou n'être qu'une fantaisie
peut ne pas accorder plus de poids à ces d'un goût douteux, ou le sens parfois peut ne lui
tatouages qu'aux symboles populaires du cœur en avoir pas été apparent ; mais ce sens aussi
et de la flèche, des mains entrelacées, de la peut être trompeur à l'occasion. Il y a ainsi au
pensée et du papillon, du bon, des lutteurs ou musée de criminahstique de Lyon, la repro-
du clown, du marin et de l'ancre, de la sirène, duction d'un grand tatouage représentant le
de la cantinière, de l'écuyère, voire de la Christ en croix entre un bataillonnaire et une
femme-canon ou, aujourd'hui, de la pin-up, prostituée nue, également en croix : Il ne
du cow-boy, de Guignol et de Chariot, de s'agissait là nullement de la manifestation
Mickey Mouse ou de Félix le Chat 1 , ainsi qu'à d'un esprit d'athéisme ou de cynisme particu-

1
Cela est d'ailleurs évident quand on interroge certaines et d o n t le tribunal avait ordonné l'examen mental, pratiqué
planches de tatouages allemands comme celles de B A E R et par le D r Rabinovitch, à la Salpêtrière : « Formain serait u n
de PRINZHORN, ou quand on considère dans les publications inculpé quelconque si son corps ne reproduisait en 121
françaises, de si nombreux tatouages « historiques », « artis- tatouages très artistiques les scènes de l'affaire Dreyfus.
tiques » ou • fantaisistes » manifestement tirés des • collec- Alors qu'il était dans une compagnie de discipline, Formain
tions » du tatoueur. Ainsi n o t a m m e n t , dans l'album de a rencontré u n tatoueur, égaré lui aussi dans les bataillons
D E L A R U E et G I R A U D , l'assassinat du duc de Guise, l'assas- d'Afrique, qui a entrepris d'exécuter sur son corps une véri-
sinat du marquis de Mores, l'arrestation de Louis X V I à table œ u v r e d'art... Dix-huit mois ont été nécessaires à
Varennes, les Dernières cartouches, ou les allégories de l'artiste pour mener son travail à bonne fin... La pièce prin-
l'Espoir, du Génie dégradant u n officier, de l'Evasion de cipale de ce musée épidermique occupe le dos t o u t entier
forçats, sans insister sur des sujets tels que les gnomes bachi- depuis le derrière du cou, jusqu'au bas des reins : c'est • la
ques ou le soutien-gorge artistement tatoué sur la peau d'une dégradation de Dreyfus » avec des allégories de toutes sortes.
femme (cf. planches n ° ' 53 à 59, 65 et 80), ou, comme l'a vu Au milieu de déesses multiples, la France désigne du doigt
le D ' LOCARD, les chaussettes et fixe-chausettes sur les au condamné l'île lointaine du Diable. Cette pièce seule
mollets d'un homme exerçant une profession libérale. On demanda à l'artiste tatoueur u n travail de trois mois. Elle est
p e u t consulter aussi, dans la revue Neuf (Revue de la Maison telle que le major de la compagnie de discipline où se trouvait
de la médecine), n" 2, Noël 1950, l'article Cœurs et tatouages ; Formain a offert à celui-ci 400 fr. s'il consentait à s'en des-
dans la Revue Aesculape, n° 9-10, septembre-octobre 1953, saisir, c'est-à-dire à se la laisser enlever du dos par u n scalpe
Pelif bestiaire intradermique ; enfin È B E N S T E I N déjà cité : spécial et peu douloureux. Formain a refusé et à gardé sur
Pierced Hearts and True Love, Londres, 1953. Dans son son dos son trésor artistique. • (Les tatouages, noirs, bleus,
Traité, LOCARD signale la fréquence des personnages m y t h o - rouges et verts, étaient « d'une finesse d'exécution et d'un
logiques (Vénus, Apollon, Cupidon) et historiques (Jean Bart, relief extraordinaires ».) LACASSAGNE concluait : • Le prévenu
Napoléon, Marie Stuart, Charlotte Corday, Garibaldi, Formain ne peut m a n q u e r avec ses 121 scènes de l'affaire
Abd-el-Kader), de d ' A r t a g n a n ou des Mousquetaires, et Dreyfus sur le corps, de finir dans u n musée. » Nous ignorons
rappelle {Traité, I I I , p . 376) que LACASSAGNE, dans ses s'il eut cet honneur ; mais le musée de Médecine légale de
Archives d'anthropologie criminelle, en 1910, avait décrit le Lyon possède la reproduction en tatouage de tableaux
cas de cet ancien cocher, Auguste Formain, cité d e v a n t la entiers : le réveil de Vénus, l'assassinat de Henri I I I , celui
8 e Chambre correctionnelle, à Paris, pour coups et blessures du président Sadi Carnot, etc.
78. Tatouages d\< ornement » (ou de « séduc-
tion »).
79. Chaussettes tatouées.
80. « Les trois victimes de la Société ».

-
LE T A T O U A G E , MARQUE D E CRIMINALITÉ 113

lièrement provocant et grossier : Le tatoueur Nous avons déjà signalé la guillotine rouge et
avait simplement voulu représenter « les trois noire (C'est la fin qui m'attend) et le Mort à
victimes de la société » — interprétation, à sa la chiourme du féroce assassin Malassen, bour-
manière, du roman de Lucien Descaves, Sous- reau de ses camarades forçats, le tatouage du
Off — dit Locard, et le porteur « ignorait camorriste Salsano, Eventre tout le monde, et
ingénument la symbolique ou la mystique du nous reparlerons dans nos conclusions des rap-
tableau qui le recouvrait des omoplates aux pels de viols et d'enlèvements du violateur dé-
reins »*. crit par le D r Spoto ; il s'agissait bien là de véri-
Mais il en va tout autrement des inscrip- tables et grands criminels volontairement mar-
tions précises, déterminées, choisies et vou- qués du sceau de la criminalité, et qui même
lues 2 , glorifiant tel instinct, telle résolution ou en tiraient orgueil. On pourrait y ajouter les
telle menace délictuelle, tel fait criminel passé autres formules telles que le tatouage abrégé
ou à venir, où il ne s'agit plus d'« éroto-senti- C.G.P.V.E.P. (Courage galériens, pour voler et
mentabté » ou de « narcissisme prononcé », piller — Nous devons mettre tout à feu et à sang);
pour reprendre une expbcation de Sudomir et ou encore le tatouage, sur l'avant-bras droit :
Zeranskaja dans une étude sur la psychologie Si je t'attrape, surmonté d'un poignard ensan-
des criminels 3 . Lorsqu'ils relèvent, sur un glanté ; ou les inscriptions telles que Le bagne
tatouage, un matelot braquant son revolver m'attend, La gendarmerie sera mon tombeau, La
sur une femme qui lui tend les bras dans une guillotine sera ma fin, Promis à la veuve, ou
nacelle, avec l'inscription : Pour de l'amour, Promis à Deibler, parfois accompagnées de
de Vamour — Pour la trahison, la mort, ou en- guillotines, ou le « classique pointillé autour du
core, à côté des sabres, poignards ou revolvers cou » avec la recommandation : A découper
symboliques : Ma vengeance sera terrible — suivant le pointillé, ou Prière à M. Deibler de
Cette main me vengera, cela prend une tout suivre le pointillé*. Des points seuls peuvent,
autre résonance, et Lombroso, Lacassagne et au surplus, suffire, comme les sept points de
tant d'autres observateurs expérimentés l'ont rappel sur la verge du violateur ci-dessus,
6
d'ailleurs justement relevé. Parmi les exemples attestant sept anciens actes de sodomie , ou
de Lombroso, il en est d'assez significatifs. comme ces curieuses manchettes tatouées

1
LOCARD, article de la Giustizia pénale, 1938, p . 193. La de la provocation (voire parfois de la mystification) e t de la
reproduction de ce tatouage se trouve dans son Traité, III, vanité, Locard observe que ces inscriptions « sont com-
p. 373. Locard insiste, ibidem p . 359, sur la prudence qu'il munes » mais qu'« on voit souvent aussi la guillotine avec des
faut garder dans l'appréciation des tatouages et sur ce fait scènes plus ou moins complètes : bourreau, aides, aumônier,
qui, selon lui « ôte extrêmement de la valeur péjorative que e n t o u r a n t la machine p e n d a n t l'exécution ». Le • cas le plus
l'on voudrait attribuer au tatouage : C'est, dit-il, que j ' a i étonnant qu'il ait connu » est bien celui de cet apache qui
vu souvent des irrésolus se laisser entraîner p a r des cama- s'était fait tatouer une ligne de points autour d u cou avec
rades, u n jour de beuverie, ou u n jour de désœuvrement, et, cette inscription : pour couper suivre le pointillé, comme s u r
ne sachant que choisir dans le carnet, assez p a u v r e m e n t les cartes-lettres, le long de la dentelure ».
garni, d u tatoueur, se laisser m e t t r e n'importe quoi. Bien
mieux, pendant la guerre, des hommes, excédés du long ennui • Les tatouages pornographiques et obscènes ne sont p a s
des cantonnements, se sont fait tatouer pour tuer le temps rares : femmes nues, m a s t u r b a t i o n masculine e t féminine,
par des opérateurs des Bataillons d'Afrique ou de la Légion coït dans diverses attitudes (coït debout, coït anal), phallus,
étrangère : Ceux-ci, p a r dérision ou p a r jeu, leur o n t tracé souvent munis de voiles, verges ailées volant ou serpents
sur le dos une guillotine, des inscriptions anarchistes ou des r a m p a n t vers le sexe ou l'anus. LOMBROSO, LACASSAGNE,
gravelures, en leur faisant croire qu'ils dessinaient u n paysage LOCARD, D E L A R U E e t d'autres auteurs les o n t relevées,
ou quelque sujet banal. » comme aussi les inscriptions Gloire aux putains, mort aux
1
Fieschi, condamné pour faux a v a n t sa tentative de régi- pucelles, sur le bras d ' u n homme e t plus fréquemment,
cide, s'était ainsi fait tatouer sur la poitrine, en prison, la croix au-dessus du pubis : Robinet d'amour, Morceau choisi, Viva
la fica, Bonheur ou Plaisir des dames, Nur für Damen, Only
de la Légion d'honneur, qu'on lui avait retirée, avec l'ins- for Lady (répondant a u x Excelsior, Immer hinein ou Debout
cription : Je suis heureux que celle-ci ils ne me l'enlèveront pas ; là-dedans trouvées sur certaines prostituées). G U R R I E R I e t
cf. LOCARD, Traité, III, p . 357. MORAGLIA, qui o n t fait u n e étude spéciale des tatouages
' P. ZERANSKAJA et A. SUDOMIR, Die Psychologie der obscènes en Italie, où ils étaient alors fréquents (Archivio di
Tätowierung bei Verbrechern, Archiv für Kriminologie, vol. psichiatria, scienze penali ed antropologia criminate,
85, août 1929, étude faite a l ' I n s t i t u t d'expertises scienti- vol. X I I I , fasc. I/II) ont cité nombre de dessins ou d'inscrip-
fiques et juridiques de Kiew (Ukraine) ; cf. L E GOARANT tions de cette n a t u r e chez les délinquants, e t n o t a m m e n t
pp. 141 et s. aussi chez les pédérastes, constatations d o n t LOMBROSO a
' C f . LOMBROSO, I, p . 2 7 5 ; L O C A R D , III, p . 3 7 7 ; L E
fait é t a t dans son • Uomo delinquente ». Ainsi, le chien qui
GOARANT, p . 163 ; D E L A R U E e t G I R A U D , p . 29. Il s'agit ici
sodomise u n questurino (« Voilà u n chien qui emmanche u n
de ce que LOCARD appelle les « tatouages pénologiques <, e t gardien », disait-il) ; la femme nue sur le pli d u coude, jambes
VERVAECK, les tatouages de « criminalité ». F a i s a n t la p a r t écartées, placée de façon que lorsque l'articulation joue, la
114 LE TATOUAGE

remontant jusqu'au coude des deux bras, et fois couronnée de succès » car, à Demerara et
dont chaque point représente un jour passé à Trinidad tout au moins les autorités judi-
en cellule. Si d'ailleurs l'argot du milieu ciaires anglaises se sont parfois « montrées
et de la pègre désigne les tatouages ou « bou- exigeantes en matière de preuve signalétique,
zilles » par les mots fleurs de bagne ou fleurs de quand le gouverneur de la Guyane française
veuve (guillotine), ces termes, même en faisant demandait l'extradition d'un forçat fugitif» l .
la part du romantisme et de l'exagération Il est naturellement difficile, voire impos-
vaniteuse, ont une signification aussi claire sible, mais il serait d'un extrême intérêt de
que certaine. Nous aurons à revenir, en rele- pouvoir établir avec une exactitude suffisante
vant les rapports entre les tatouages et la cri- pour obtenir une sûreté scientifique réellement
minalité ou du moins l'esprit criminel ou décisive, la proportion des sujets dénotant des
dangereux de leurs auteurs, sur la fréquence penchants vicieux ou criminels, ou portant le
de ce signe chez les bagnards, selon les obser- témoignage de faits délictueux ou judiciaires,
vations d'auteurs tels que Bogey, Couzer et par rapport aux sujets habituels sans véritable
Rousseau. Dans l'ouvrage fort intéressant qu'il signification criminologique. Les indications ne
a publié sur eux en 1931, ce dernier relève que sont ni assez générales, ni assez méthodiques,
s'il est rare, au bagne guyanais, qu'un forçat ou n'ont pas été expressément relevées de ce
n'ayant pas de tatouage à son arrivée se fasse point de vue. On peut toutefois observer que,
tatouer (ce qui, lorsque d'aventure le cas se dans l'enquête soigneuse et scientifiquement
produit, est certainement le fait « d'un jeune menée qu'il avait faite en Belgique, en 1906,
condamné et le plus souvent d'un inverti très et qui portait sur 6235 cas (4482 belges et
ardent »), le tatouage est en revanche « fort 1753 étrangers), et en excluant 434 cas repré-
goûté des anciens condamnés militaires qui sentant des tatouages inachevés ou de simples
ajoutent de nouveaux tatouages aux anciens ; points d'essai, le D r Vervaeck avait trouvé
d'autres condamnés porteurs de quelques 164 tatouages certainement révélateurs de
inscriptions, se font faire des placages pour criminalité (90 belges et 74 étrangers), à côté
mieux échapper aux recherches quand ils de 144 tatouages de lubricité 2 . Si l'on se sou-
s'évaderont », et cette supercherie «est quelque- vient que la Belgique n'est pas un foyer de

femme semble se masturber ; la vulve ou la femme nue tatouée role avec l'avertissement : On n'entre pas. Certains, moins
sur la verge, ou le visage de femme tatoué sur le gland de grossiers et relevant d'une toute autre catégorie d'invertis,
manière que le m é a t lui serve de bouche, etc. MORAGLIA a t a t o u e n t les initiales de l'ami sur le médius, le doigt infâme
relevé sur u n violateur u n groupe d'hommes et de femmes en des Romains.
action p r a t i q u a n t l'acte sexuel simultané sous des formes Les tatouages de la verge, quoique rares parce que fort
diverses, d o n t seules les scènes erotiques de certains temples douloureux, ne sont pas exceptionnels : LACASSAGNE en avait
anciens peuvent donner une image. Un criminel, a u t e u r d'un relevé 11 sur u n total de 1333 tatouages (le plus souvent la
viol à Florence, • s'était tatoué sur la poitrine une femme nue botte à l'ecuyère, pour permettre l'autre calembour déjà
qui, p e n d a n t qu'il la sodomise, verse de l'eau sur une cruche signalé). Mais LOCARD, é t u d i a n t la localisation des tatouages
et dessous l'inscription : Oh qu'il est beau le cul de Caroline ! • sur 438 sujets, d'après les collections de son maître Lacassagne
Chez u n autre « on voyait sur le bras une femme nue qui se a retrouvé 1.8 tatouages de la verge seule et 7 du ventre seul.
m a s t u r b a i t au-dessous d'un pot de chambre, p e n d a n t qu'une Voir surtout, LOMBROSO, L'homme criminel, p p . 277 ss., et
autre femme y laissait couler ses sécrétions vulvaires ». LOCARD, Traité, p p . 374 ss.
LOMBROSO a signalé aussi — en reproduisant certains 1
LOCARD, ibidem, p . 326.
exemples dans les planches de son « Atlas » — les dessins et
inscriptions obscènes ou ordurières chez les invertis. Un * Quant a u x sujets représentés, le professeur LACASSAGNE,
pédéraste portait sur une fesse l'inscription : Du cul à la figue se fondant sur les magnifiques collections conservées au
il n'y a que deux doigts, et sur l'autre : De la crèche au tombeau Musée de médecine légale de Lyon, répartissait les 2400
il n'y a que deux pas ; les auteurs italiens ont relevé, sur les tatouages retenus en sept classes, fournissant les proportions
fesses gauches et droite d'un autre pédéraste, la formule suivantes : emblèmes patriotiques et religieux, 150 ; emblèmes
P.L.F.S.N. P.C.S.M. c'est-à-dire : Per la fica si nasce - Per professionnels, 230 ; inscriptions, 256 ; emblèmes militaires,
culo si muore ; u n autre s'était fait « piquer • les claires 280 ; métaphores, 436 ; emblèmes amoureux ou erotiques,
indications suivantes : Da qui si entra, près de l'anus, et 498 ; dessins fantaisistes ou historiques, 550. De son côté
Entra lullo sur la verge. Lombroso a publié la photographie, VERVAECK, en Belgique, p a r t a n t des 6235 cas mentionnés
communiquée par le D ' Locard, d'un individu qui avait est arrivé à la statistique suivante, que nous rétablissons
« poussé la conviction j u s q u ' à se faire graver la phrase : non pas d'après l'ordre qu'il a suivi mais par ordre d'impor-
Tout pour loi, à cet endroit • où u n autre avait inscrit le tance, ce qui est beaucoup plus significatif, en groupant les
calembour connu : J'élargis le cercle de mes amis. On a signale différents sujets par • familles • révélatrices du caractère du
aussi, comme symbole qui se passe de commentaire, la carotte tatouage : 1" Armée, 763 (dont 599 belges), tirage au sort,
tatouée sur les fesses — à moins qu'il s'y trouve au contraire 478 (466 belges), marine 546 (360 belges), patriotisme, 61
des zouaves croisant la baïonnette et soutenant une bande- (20 belges) ;
LE TATOUAGE, MARQUE D E CRIMINALITÉ 115

grande criminalité ni un domaine d'activitéé vers la vulve, sur lequel était écrit Immer
particulièrement notable des « tatoueurs », ona hinein {Toujours dedans), tout comme Laurent
peut tirer de ces constatations des déductionss a vu, à Naples, une prostituée italienne por-
socialement et criminologiquement significa-i- tant à la cuisse l'exhortation Excelsior « avec
tives malgré tout. une flèche indicatrice qui, comme on pense,
* n'était pas tournée du côté du pied », dit le
D r Lacassagne. (Le D r Herber a semblable-
Les tatouages crapuleux, provocants et1 ment rapporté le cas d'une prostituée nord-
orduriers, les inscriptions de vengeance, dee africaine portant le mot Entre, tatoué en arabe
révolte et de haine, si fréquents chez les hom- sur le ventre, et celui d'une autre « fille de joie »
mes, sont naturellement rares, et mêmess ayant sur la poitrine l'inscription Aicha fille du
« rarissimes » chez le femmes, y compris less malheur, à la manière des légionnaires, cas
prostituées. Le D r J. Lacassagne n'a relevée exceptionnels évidemment d'imitation étran-
que deux fois, sur des femmes, les initialess gère). A Buenos Aires, une demi-mondaine de
M.A.V., et une seule fois la formule « enfant1 17 ans « s'était fait tatouer un caleçon formé
du malheur ». de membres en érection ». Une grecque
Toutefois, on rencontre aussi chez elles des3 « s'était tatoué une vulve avec deux pavillons,
traits et des inscriptions sans doute choisies,, un turc et un grec : c'était, disait-elle, un sym-
voulues — et montrées — dont la significationî bole d'égale amitié entre les deux peuples
psychologique et criminologique n'est pas dou- ennemis », amitié que sans doute elle prodi-
teuse, et qui sont même de véritables mots3 guait — même le dimanche, à la différence de
d'ordre ou professions de foi. Le Blond ett l'allègre « enfant du Pirée » du film de Dassin,
Lucas ont observé à la prison de Saint-Lazare,, au demeurant la meilleure fille du monde 1 .
une prostituée de 19 ans qui portait sur le bras5 Passons sur ces tatouages de « bonnes filles
droit, à côté d'autres tatouages, la formule; de mauvaise vie ». Lacassagne se demande, vu
(qu'on nous pardonne de citer textuellement,, le très petit nombre de telles constatations,
mais c'est nécessaire) J^aime la bite, et le pro- « si les filles françaises se passeraient plus faci-
fesseur Locard possède et nous a montré « uni lement que leurs collègues étrangères de ce
des plus beaux tatouages cyniques qu'on puisse: procédé de séduction », car il n'a lui-même
imaginer », véritable enseigne professionnelle : observé qu'un seul exemple de ce genre spécial
c'est celui d'une fille, M. E., tatouée pour lat (un petit membre viril sur un bras) chez une
première fois à l'âge de 15 ans, par son amant,, toute jeune prostituée incarcérée à la prison
d'une pensée et d'un cœur percé, qui portes de Saint-Joseph, à Lyon, et qui était bien
sur le bras gauche l'inscription : Oh merde! embarrassée de cet attribut, car elle devait
encore un con qui me regarde, et sur l'avant-brasi « être envoyée dans une maison de relèvement
gauche, pratique : As-tu un louis à mettre dans; jusqu'à sa majorité ».
le commerce, oui ou non? Moraglia a relevé, La rareté de ces tatouages honteux chez la
tatoué sur la cuisse d'une demi-mondaine alle- femme, en dépit du milieu, du métier et de
mande « un membre viril en érection dirigé l'adjuvant d'érotisme qu'elle peut trouver

2° famille, 764 (dont 609 belges) ; 9° religion, 99 (76 belges) ;


3» amour, 582 (433 belges), lubricité, 144 (103 belges), 10» histoire, 62 (48 belges), politique, 40 (15 belges) ;
amitié, 25 (19 belges) ; 11° sur le total des cas, 338 représentaient des tatouages
4° ornements, 604 (325 belges) ; inachevés et 96 des points d'essai ;
5° tatouages de fantaisie, 499 (253 belges) ; 12° les tatouages de criminalité étaient au nombre de 164.
6° végétaux, plantes, fleurs, 184 (119 belges), animaux, 156 1
(98 belges) ; Voir les études des D " J . LACASSAGNE et H E R B E R sur
7° sports, 385 (313 belges) ; Les tatouages des prostituées françaises et nord-africaines,
8" profession, 115 (61 belges) ; ainsi que BAILI.OT, DU tatouage, thèse, Paris, 1894, p . 3 3 .
116 LE TATOUAGE

dans ces inscriptions et ces dessins suggestifs, croyance courante que l'on a de l'esprit d'indé-
se comprend par sa répugnance innée à se voir pendance farouche des criminels, montrant au
ainsi marquée, comme un bétail, dans son contraire que la plupart des membres du
corps délicat, et détériorée, enlaidie peut-être milieu ont l'instinct grégaire très développé ».
à jamais. Lorsque toutefois — en dehors des Il n'est pas faux enfin que les tatouages de
tatouages dédicatoires d'amour — elle renonce reconnaissance et les symboles que nous allons
volontairement à cette délicatesse naturelle, voir peuvent se comparer à l'argot dans le
trouve sa coquetterie dans le cynisme et la milieu, puisque « comme lui, ils permettent
dépravation, il est impossible de ne pas y voir aux affranchis de se faire comprendre claire-
un signe éloquent de sa mentalité et de sa ment tout en restant inintelligibles aux non-
déchéance. Rappelons seulement cette fille initiés : Leur hermétisme voulu fait d'eux un
qu'avait vue Parent-Duchâtelet, « qui portait véritable argot graphique ».
plus de trente noms d'hommes sur le buste, Les symboles sont aussi fréquents, et sou-
sans compter ce que recelaient les autres par- vent aussi ingénieux, imagés et « verts » que
ties du corps ». dans l'argot 2 . Du point de vue des rapports
* possibles — voire évidents — avec la crimina-
lité ou le monde des « hors la loi » qui nous
Les tatouages, signes et insignes de recon- intéresse ici, le papillon qui vole (car le jeu de
naissance des criminels ou de la pègre, ainsi mots et le rébus, comme dans l'argot, ne per-
que les tatouages antisociaux, sont aujour- dent pas leurs droits) est le signe du voleur ou
d'hui bien connus et sont révélateurs, aussi de la bande ; l'aigle enlevant une femme, du
bien que les tatouages erotiques et sentimen- souteneur 3 ; le vampire signifie : les scrupules
taux, dédicatoires, patriotiques ou antimili- ne me retiennent pas ; la tête de hon : invin-
taristes, religieux et blasphématoires, de sou- cible, ne pliera jamais ; la tête de tigre : altéré
venir ou d'expressions diverses. Nous pouvons de sang ; la tête d'indien : vivre libre ou mou-
en indiquer les principaux, d'après diverses rir ; la tête de bagnard : dura lex, sed lex ; la
études 1 . Delarue observe justement que tête de forban avec un cimeterre : respectez
« toutes ces marques de reconnaissance sont mon droit ; la tête de mort avec faux et tibias
les signes certains de l'esprit de clan qui règne croisés : à bas l'armée. La tête de voyou avec
dans le milieu. Ils peuvent, dans une certaine casquette et foulard est l'image du souteneur ;
mesure, se comparer aux tatouages tribaux la tête d'homme en casquette dans un as de
puisque, comme eux, ils ont pour but de per- pique, celle du chef de bande ; la tête d'homme
mettre à des membres d'un même groupe de sous la guillotine signifie : ma tête à Deibler.
se reconnaître. De plus, ils font justice de la Il ne faut naturellement pas limiter ces sym-

1
L E GOARANT, thèse citée, p p . 171 à 176 ; et s u r t o u t à cheval, ou u n cafard sur le front à droite : j ' a i souffert ; u n
D E L A R U E et G I R A U D , chap. V, Dictionnaire analytique des poignard t r a v e r s a n t le cou indique de même la souffrance.
tatouages du • milieu », p p . 23 à 43, et, pour les tatouages Un point d'interrogation sur le front à gauche : qui suis-je ?
de femmes, c h a p . V, p p . 44 à 47. nul ne me connaît ; u n œil sur le cou ou ailleurs : attention:
méfie-toi, ouvre l'œil, fais gaffe ; un voilier sur l ' a v a n t - b r a s ,
* L'étoile à cinq branches sur le h a u t du bras gauche est l'espoir me fait vivre ; la tour Eiffel avec une femme: rêve
l'étoile d ' a m o u r ; sur le bras droit, l'étoile du malheur. La d'avenir ; deux aigles sur une ancre : supérieur à la fatalité.
m a i n b r o y a n t u n cœur, le pierrot qui pleure, signifient le cœur Un quartier de lune avec un litre indiquent le buveur ; la
brisé, le chagrin d'amour. Satan armé d'un pic signifie: tête de cheval avec une cravache sous u n fer, l'amateur de
courses hippiques ; trois dés avec ou sans cornet, le joueur ;
{''aime les femmes ; le bal musette : je vis par l'amour et pour
' a m o u r ; le cochon tatoué sur le v e n t r e : je suis cochon au quatre as et le sept de cœur, le resquilleur, etc. E n Russie,
lit, ou avec les dames (la devise est souvent inscrite en toutes « u n des motifs les plus jolis du point de vue des jeunes crimi-
lettres). La tête de femme dans u n as de trèfle v e u t dire : je nels est u n tatouage représentant u n oiseau qui porte une
préfère les femmes légères ou, en d'autres termes : vive lettre ». C'est u n des symboles classiques.
les putains ; dans une coupe, elle dit le p e n c h a n t pour la
femme et le v i n ; dans u n cœur, parfois percé d'un poignard, " Le porteur de ce tatouage, membre d'un gang (planche
la fidélité ; dans une rose, ou le cou entouré d'un serpent, la 21 de l'ouvrage de D E L A R U E et GIRAUD) a explique que ce
perfidie. La femme nue avec des ailes de papillon, la sirène, symbole, exécuté alors qu'à 18 ans il faisait ses premières
n ' o n t pas besoin de commentaire. Une ou plusieurs têtes de armes, signifiait : « La femme qui me tombe dans les m a i n s ,
clowns signifient : t o u t m e fait rire ; la lettre F avec u n fer je la tiens dans mes griffes comme l'aigle dans ses serres. »
LE TATOUAGE, MARQUE D E CRIMINALITÉ 117

boles à nos usages et nos pays. On en retrouve le poignard (ou le palmier) entouré d'un ser-
— d'autres ou les mêmes avec une autre signi- pent la tête en haut : haine et vengeance ; d'un
fication — ailleurs aussi. Ainsi par exemple, serpent la tête en bas : vengé ; quatre as (par
dans une minutieuse étude des tatouages des un jeu de mots argotique) : je pique (poi-
criminels de l'Egypte contemporaine, portant gnarde) au cœur, prends son trèfle (argent), et
sur 3000 sujets, Caloyanni affirme que « cer- le laisse sur le carreau. La bague ou le bracelet
tains dessins ont un sens très précis du point de chaîne avec un diamant, désigne le bagne ;
de vue criminalistique : le poisson, le serpent, une paire de sabots indique les condamnés à
le lion, le guerrier sont les signes distinctifs un an ou moins d'un an ; si elle est accompa-
des voleurs de toutes catégories » et constitue- gnée d'une cravache, à plus d'un an ; le soleil
raient, dans cet ordre, « divers degrés de pro- levant derrière une barrière, souvent disposée
motion en ce que nous appellerons les grades en bracelet : la liberté derrière un mur.
dans la profession de voleur » dit-il x. Toute une série de tatouages représentent
Les inscriptions convenables soulignent le les marques d'identification du passage dans
sens du symbole, comme nous l'avons relevé, tel pénitencier ou devant tel tribunal ; la date
ou comme le montrent aussi par exemple ces de l'événement accompagne parfois le signe.
devises de souteneurs : Le béguin se paie, ou Le plus classique est le falot, c'est-à-dire le
Vers celle qui m'entretiendra. Parfois le sym- croissant de lune orné d'une lanterne accrochée
bole résume parfaitement tout un idéal de vie : à la corne supérieure et d'un chat noir assis
Delarue a relevé quatre cartes à jouer, un dé, sur la corne inférieure : « il désigne les indivi-
une femme nue, le tout souligné de l'inscrip- dus ayant passé en conseil de guerre » (le
tion : La vie d'un homme, et en Russie, le falot, en argot). Trois étoiles à cinq branches
D r Solowjewa a relevé aussi que « la vie spé- sur l'avant-bras «désignent les marins ayant
ciale des vagabonds avec sa triade : vin, fem- passé devant un conseil de discipline » ; le
mes, cartes, trouve son reflet dans certains matelot mis en croix sur une ancre « marque
tatouages de jeunes malfaiteurs » : un buste de ceux qui sont passés à la prison maritime » ;
femme ayant d'un côté une bouteille et des les « apprentis marins ayant été placés dans
verres, de l'autre des cartes à jouer, ou encore une section d'isolés » ou de fortes têtes, se
une jambe de femme, une bouteille et des reconnaissent à une fleur de lys tatouée sur
verres, et des cartes — mais avec, au-dessous, l'épaule ou sur le bras ; les « anciens de la
l'avertissement prudent : Les trois maux, ou section disciplinaire de Calvi », à la grappe de
Ne t'emballe pas 2 . raisin ; « ceux de la section d'Oloron », à la
Parmi les tatouages antisociaux, le visage tête de matelot avec pelle et pioche croisées et
d'un homme, parfois d'un soldat ou d'un offi- chaîne en collier. Les «anciens des Bat' d'Af»
cier, tatoué sur les fesses, a le sens bien clair de: (bataillons d'Afrique) se font tatouer la tête
je m'assieds dessus, ou — comme la botte — de bataillonnaire, fréquemment porteur d'un
je te la mets au c... La poignée de mains mégot ; ceux qui « ont passé par les sections
signifie naturellement l'engagement, la solida- de discipline » arborent une tête de camisard
rité, ou l'union fait la force ; le poignard qui avec pelle et pioche croisées. Les « anciens de la
s'enfonce dans le cœur : la vengeance viendra ; section des délinquants mineurs du pénitencier

1
CALOYANNI, Etude des lalouages sur les criminels d'Egypte, La vie n'est que déception, Souffre et tais-loi, Qui n'a pas
Bulletin de l ' I n s t i t u t d ' E g y p t e , tome V, 1922-1923, et souffert ignore le bonheur, Pas de confiance « avec une tête de
LOCARD, Traité, I I I , p . 345. femme qui rendait cette inscription fort explicite • ; P o s de
confiance aux belles, Faut pas donner de cœur aux amis.
* Cf. L E GOARANT, p . 139. Les conseils de vie et de méfiance D E L A R U E a même noté cette phrase, « frappée au coin de
frappés en maximes et tatoués en devises ne sont pas rares : l'expérience la plus amère » : L'idéal de ma Loulou, c'est
Pas de confiance aux amis, Vis seul car les amis sont morts, l'argent.
118 LE TATOUAGE

d'Eysses » portent un trait vertical sur la général à se faire tatouer), situé sur la pom-
troisième jointure de chaque doigt des deux mette droite ; on le trouve plus rarement sur
mains, « signe discret pourtant très visible ». la paupière, ou sur la main, à la commissure
Les « condamnés aux travaux publics » se font pouce-index. Chez les femmes, le point de
tatouer les initiales T.P. brick, tatoué sur le visage, le plus souvent sur
Les différents points parlent aussi leur lan- la pommette gauche, plus rarement sous
gage, plus discret encore, plus mystérieux, l'angle externe de l'œil gauche, est la réplique
mais facile à déchiffrer pour les initiés. Les du point de gouape chez l'homme : « En
trois points classiques disposés en triangle principe, ce tatouage est une marque de
(presque toujours à la commissure pouce- reconnaissance de filles travaillant, ou ayant
index, dans l'espace triangulaire appelé taba- travaillé, dans une maison close, mais cer-
tière anatomique) signifient M.A.V. (Mort taines prostituées ayant toujours pratiqué le
aux vaches) : « c'est le véritable signe de racolage dans la rue le portent également. »
ralliement des affranchis » ; le domino 5-3 : Les lesbiennes se reconnaissent à un point
J'emmerde la police, et Mort aux vaches ; tatoué à droite sur la lèvre supérieure, ou à
quatre points marquant les angles d'un carré, gauche sur la lèvre inférieure, avec — rarement
un cinquième au centre : Tout seul dans ma — les petits traits tatoués en prolongement
cellule : « il sert de reconnaissance aux anciens de la fente des paupières, à l'angle externe
détenus mis au régime cellulaire » ; il a des yeux. On trouve aussi parfois chez les
aussi la « signification macabre » : Mon cœur femmes, aux mêmes endroits que chez
à ma mère — ma tête à Deibler — mon fric aux l'homme et avec la même signification, les
putains. Quatre à six points dans le premier trois points tatoués en triangle ou les quatre
espace interdigital gauche se traduisent : Mon points en carré avec le cinquième au centre.
cœur à ma mère 1 . Un point sur la troisième « Ces signes échappent facilement à un regard
phalange de tous les doigts, moins le pouce, indifférent, mais sont parfaitement visibles
représente le chemin du bagne. Les multiples et clairs pour celui qui possède la clé et à qui
points de cellule en semis sur l'avant-bras, déjà ils s'adressent », comme le relève Delarue. On
mentionnés, indiquent le nombre de jours a signalé aussi d'autres symboles : le dahlia
passés en cellule. aurait été le signe de reconnaissance des
Dans le monde des souteneurs, les signes lesbiennes, selon Locard.
habituels sont le point de gouape, placé sur la Enfin, l'habitude des marques d'affiliation
pommette gauche (il se trouve aussi chez les et de reconnaissance de bandes est sans doute
matelots), avec parfois de petits traits à ancienne. En Allemagne, on connaît les mar-
l'angle de chaque paupière, prolongeant la ques T.L. (Thal und Land), signe d'affiliation
fente palpébrale, et le point de fraye, porté ou de reconnaissance des individus peu recom-
parfois par les invertis (qui répugnent en mandables et des vagabonds, des « gens sans

1
L'expérience enseigne qu'il faut être très p r u d e n t en quelques mois, ces amours éternelles sont allées rejoindre les
i n t e r p r é t a n t ces tatouages sentimentaux ou dédicatoires, qui aventures précédentes.» Aussi certains • font-ils preuve de
p e u v e n t faire illusion : « Il est bon de ne point s'attendrir sens pratique » en s u p p r i m a n t les noms propres, pour les rem-
outre mesure sur ces marques touchantes d'amour filial. Il placer par le très général : A toi ma pensée, Vers toi va m a
s'agit là d'un usage absolument traditionnel, dans lequel les pensée, A toi que j ' a i m e , A celle que j ' a i m e , A ma femme, A
s e n t i m e n t s personnels n'ont aucune p a r t (du moins le plus ma poule. A celle que je n'oublie pas. D'autres surchargent
souvent, préciserons-nous, ou n'ont qu'une p a r t assez peu les noms d'amour, les dissimulent sous u n dessin décoratif de
profonde et fort conventionnelle). Ces bons fils n'ont, le plus fleurs ou de paysages, ou encore, comme le notait déjà
souvent, que bien peu de souci des auteurs de leurs jours ». P A R E N T - D U C H A T E L E T dans son ouvrage sur La prostitution
{Il faut cependant noter que l'on ne trouve jamais de t a t o u - dans ta ville de Paris, se débarrassent de ces « marques • en
ages semblables dédiés au père, et qu'on n'en voit que quelque- effaçant le nom de leurs anciens a m a n t s , pour inscrire les
fois aux chers parents.) D'ailleurs le même motif remplace nouveaux, avec le bleu en liqueur (indigo dissous dans de
s o u v e n t la mère par la femme aimée, d o n t le nom est joint à l'acide sulfurique) ; le tatouage est alors remplacé par une
la symbolique fleur de pensée. • Mais ces noms trop précis cicatrice ; cet auteur disait en avoir vu quinze sur une fille de
deviennent souvent fort encombrants quand, au bout de moins de 25 ans. Cf. D E L A R U E et G I R A U D , p p . 32 et 46.
LE T A T O U A G E , MARQUE D E CRIMINALITÉ 119

aveu » errant « par monts et par vaux » et nuire, et les observateurs assurent qu'elles
vivant de vols ou de chapardages, et, en Italie, étaient devenues très rares, et en voie de dispa-
Lombroso a signalé les tatouages de recon- rition. Il n'y aurait là rien de surprenant,
naissance de la Maffia et de la Camorra 1 . En comme nous le verrons dans nos conclusions, à
France, A. Lacassagne nota la bande portant cause de leur caractère dangereux et de l'atout
la devise Union comme signe de reconnais- qu'elles donnent à la police pour la recherche
sance, entourée d'une couronne de fleurs. Cer- et l'identification des suspects et des délin-
taines bandes identifiées arboraient le soleil quants. Toutefois, cela n'est pas encore si sûr.
levant, les quatre as disposés d'une manière C'est ainsi qu'aux Etats-Unis, depuis les indi-
convenue, ou l'as de trèfle, des têtes d'In- cations que Perry donnait bien avant la guerre,
diens, etc. Locard rapporte avoir vu à Lyon, ce phénomène semble trouver une actualité et
immédiatement après la grande guerre, les une recrudescence nouvelles parmi certaines
membres d'une jeune bande de malfaiteurs associations criminelles, comme la bande des
marqués tous d'un point entre le pouce et Costa-Ricains dite des Pachucos ou certaines
l'index ; une autre bande avait pour signe de associations de jeunes voyous de Chicago, et
reconnaissance un point de tatouage dans la les « marques de reconnaissance » se pratique-
queue du sourcil. (Ces jeunes criminels avaient raient aussi notamment parmi les malfaiteurs
également des appels convenus qui leur per- en Russie 3 . C'est possible, et même vraisem-
mettaient de se reconnaître à distance, et blable quand on connaît la psychologie du
certains « avaient adopté comme signe de délinquant. Car l'esprit de crânerie peut être
ralliement un thème wagnérien : l'appel du plus fort que celui de prudence, et le sceau de
Fils des bois ».) A Paris, en 1920, la « Bande la solidarité liant une bande ou un « gang »
des Tatoués » s'était abattue sur les quartiers donner à celui qui le porte un sentiment de
de Ménilmontant et de Belleville et avait griè- sécurité ou de puissance qui le valorise plus
vement blessé le gardien de la paix Lenoir, qu'il ne semble l'exposer ou l'affaiblir.
délivré par ses collègues sans qu'une arresta- Nous ne croyons pas, dès lors, qu'on puisse
tion pût être opérée. Le Goarant relevait, en admettre sans retouche et sans appel le juge-
1933, que quelques années auparavant, la ment de Locard qui consiste à dire : « En réa-
« Bande des Tondus » à Marseille, se stigmati- lité,- le nombre des criminels tatoués n'est pas
sait par un tatouage consistant en trois points plus élevé que celui des soldats tatoués dans
sur la main droite. On a relevé des faits certaines régions. Vervaeck a bien montré en
analogues en Allemagne après 1918 2 . Belgique l'influence de la caserne et celle de
Mais généralement peu visibles et pour l'usine, autrement importantes que celle de la
cause, ces marques ont souvent échappé ou criminalité. Les chiffres de Ferri pour l'Italie
n'ont été connues qu'après dislocation de la conduisent aux mêmes conclusions. Ce que
bande ou lorsqu'elle a été mise hors d'état de prouve habituellement la présence de ta-

1
LOCARD, Traité, III, p . 319 rappelle que le grade des M. Delarue a découvert une Espagnole envoyée à l'âge de
camorristes est — ou était — toujours t a t o u é entre le pouce 8 ou 10 ans en Russie avec u n convoi d'enfants républicains
et l'index, sur la face dorsale : une petite ligne et 3 points = p e n d a n t la guerre d'Espagne, et qui a séjourné p e n d a n t près
camorrista ; une petite ligne et 2 points = piccinoto ; une petite de 20 ans en Russie, et en a passé 5 dans u n camp de con-
ligne et 1 point = giovinetlo onorato ; u n point = asp/ran/e. Les damnés de droit commun. « Elle en a ramené toute une série
indications de LOMBROSO, que nous avons indiquées dans le de tatouages absolument passionnants >, ainsi que des ren-
chapitre I, p . 63, note 2, sont différentes. seignements pleins d'intérêt sur les marques d'associations
de malfaiteurs qu'on y trouve comme ailleurs. Le D r Locard
* Voir LOMBROSO, I, p. 286 ; LE GOARANT, p. 166 ; m'a communiqué d'autre p a r t que M. J e a n D A V I D , à Stras-
LOCARD, article cité, 1938, Giustizia pénale, et Traité, III, bourg, qui a déjà fait une enquête sur le tatouage dans les
pp. 358 et 375 ; D E L A R U E et G I R A U D , p . 27. pays nordiques et se trouve en U.R.S.S. dans la même
* D'après des renseignements personnels qu'a bien voulu intention (mai 1961) a retrouvé jusqu'ici 57 porteurs de
me donner M. Jacques D E L A R U E , qui procède actuellement tatouages a Moscou, et 26 à Leningrad, d o n t nous ignorons
à la recherche et à l'étude des t a t o u a g e s en t a n t que marques cependant encore la nature, banale ou non, c'est-à-dire
d'affiliation et de reconnaissance. Il y a quelque temps, d'intérêt criminalistique (tatouages de camps, d'affiliation)
120 LE TATOUAGE

touages, c'est que l'individu qui en est porteur croyons avoir surabondamment démontré qu'il
appartient à un milieu de faible instruction et y a très souvent plus qu'une simple « coïnci-
de médiocre éducation. E t il ne faut pas dence », ou un phénomène sans signification,
oublier que c'est dans ce même milieu que se mais un rapport ou une corrélation tels,
recrute la majorité des criminels : Il y a donc qu'en faisant la somme des données exis-
coïncidence ; il n'y a pas causalité. 1 » Nous tantes, on ne peut les contester.
1
LOCARD, Traité, III, p. 361.
81. Tatouage bachique.
82. Peau tannée, tatouée, perpétuant le
souvenir d'un grand amour.
83. Tatouage religieux : le Crucifié.
84. Tatouages lucratifs ou d'« exhibition » : Richardo,
<( l'homme le plus tatoué du monde », « le Gobelin
vivant », d'Albert Londres.
85. Modèle de tatouages japonais : peau d'un gangster
de Tokyo.
CHAPITRE I X

LA VALEUR JUDICIAIRE DU TATOUAGE


MOYEN D'IDENTIFICATION

On ne peut, en définitive, que s'inscrire en de son corps qu'il cache habituellement », avec
faux contre l'explication criminologique lom- le «jeune Océanien» par exemple qui «lui,
brosienne du tatouage, dans ce qu'elle a soumet son corps tout entier et d'abord son
d'essentiel en tant que thèse — car nombre visage, tout ce qu'il expose au regard de tous,
des observations du maître de l'école positi- à la cruelle opération que les rites de sa tribu
viste anthropologique restent toujours judi- lui imposent » et qui « sait le motif sérieux qui
cieuses, profondes et vraies, — non sans le détermine et l'avantage sérieux qu'il pour-
observer, comme le faisait Tarde, que, « en suit », afin d'être « scellé ineffaçablement à
admettant que l'assimilation du criminel au l'effigie de sa tribu » par « ce noble tatouage »,
sauvage ait jamais pu avoir le moindre fonde- ces « arabesques qui s'harmonisent étrange-
ment, elle perd chaque jour de sa vraisem- ment par leurs lignes avec ses formes natu-
blance, à mesure que le crime se recrute de relles » et n'ont rien de commun avec les
moins en moins parmi les populations arrié- tatouages, symboles et dessins d'aujourd'hui 2 .
rées des campagnes, de plus en plus dans le La similitude n'est guère « frappante » en effet,
milieu corrompu et raffiné des grandes villes ». pas plus qu'elle ne l'est pour le langage, et il
Mais, si l'on doit rejeter la thèse extrême semble en définitive à Tarde « que l'habitude
selon laquelle le tatouage, manifestation ac- du tatouage, commune à beaucoup de malfai-
tuelle d'un des caractères de l'homme primitif, teurs et à beaucoup de non-civilisés, et la
est un signe spécifique de la criminalité et vague ressemblance de l'argot des bagnes, par
stigmatise le « criminel-né », il ne faut pas quelques côtés, avec les langues des Océaniens,
moins écarter l'autre idée extrême, qu'il n'a ne suffisent pas à justifier le rapprochement »
aucune véritable signification profonde et, entre les associations de malfaiteurs et les
comme le disait Tarde, que « tout cela est un tribus de sauvages. Il voit dans le tatouage,
pur amusement ou de la passion désœuvrée, comme dans la mode du dépeçage des assassins
est insignifiant et inutile ». contemporains, « une de ces contagions cri-
Sans doute, on ne peut parler d'« atavisme » 1 minelles qui ne sont pas le moindre des argu-
— ou plutôt de tradition, car « l'hérédité n'a ments invoqués en faveur de l'origine sociale
rien à voir ici » — et identifier le meurtrier ou du délit et des délinquants 3 ».
le souteneur qui se fait tatouer « sur les parties On ne saurait pourtant minimiser l'impor-
1
R a p p e l a n t • l'hypothèse, qui n'a jamais été controversée, ils sont chargés, comme le totem auquel ils s'apparentent,
de SPENCER sur l'origine du tatouage » (dans ses Principes d'identifier u n individu en m a r q u a n t son appartenance au
de sociologie, vol. I l l , chap. Les mutilations), LOCARD esti- groupe social et en lui assurant la protection du totem d o n t
m a i t que « si l'on adopte cette manière de voir, qui n'est ils sont l'image ou le symbole. Le tatouage originel est donc
guère discutable, il faudra conclure que le tatouage, comme le signe d'une prise de conscience collective. Il est le témoin
le veut Lombroso, est bien u n phénomène d'atavisme. Mais des premières ébauches de société organisée, le premier
il n'y a aucune raison d ' a d m e t t r e qu'entre la criminalité et signe d'une organisation sociale, morale et religieuse •. Mais
le tatouage il y ait une relation de cause à effet », Traité, I I I , il pourra naturellement jouer u n rôle analogue, par u n
pp. 359 ss. (avec l'explication de Spencer). Nous croyons la processus naturel aisément compréhensible, dans les tatouages
théorie de 1'« atavisme • du tatouage t o u t à fait insoutenable et signes modernes d'affiliation ou d ' a p p a r t e n a n c e à u n
aujourd'hui. groupe antisocial qui s'organise et prend conscience collective
de sa solidarité, de l'élément de force et du sentiment de
protection quasi mystique qui en découlent.
* E n ce sens, D E L A R U E , op. cit., p . 12, dit très bien aussi
que tous ces dessins des primitifs • sont manifestement des ' La criminalité comparée, Paris, 1866, p p . 42 et s., et La
i d é o g r a m m e s à caractère symbolique et mystique. Tatoués, philosophie pénale, 4« éd., Paris, p p . 263 et s. Dans ce dernier
122 LE TATOUAGE

tance de ces devises, symboles et dessins en jamais auparavant on n'eut « une preuve plus
affirmant de manière toute générale que « le frappante du fait que le tatouage contient de
prétendu tatouage du malfaiteur... consiste en vrais hiéroglyphes idéographiques qui tiennent
images aussi étrangères à son épiderme que heu d'écriture. On pourrait les comparer aux
peuvent l'être les inscriptions d'un enfant au inscriptions des anciens peuples mexicains et
mur d'un édifice », ou que ces inscriptions indiens qui, comme les tatouages décrits, sont
« rappellent les caricatures d'un écolier sur son l'histoire plus animée de l'individu. Certaine-
cahier de devoirs ». Ils sont, pour le crimino- ment, ce tatouage dit plus que chaque requête
logue en général, et pour le sociologue et le pour l'histoire des crimes et de l'âme féroce et
psychologue en particulier, d'un extrême obscène de ce malheureux ». Il notait naturelle-
intérêt. Non pas comme témoignages d'un ment aussi l'importance de ces inscriptions
atavisme criminel, mais comme moyen pré- et de ces signes du point de vue de l'identifi-
cieux de reconnaissance et de connaissance, cation, en relevant que l'usage si fréquent chez
d'identification et de compréhension de ceux les marins de se faire tatouer s'expliquait, à
qui les portent, et donc aussi des criminels. Ce côté des autres motifs, parce qu'ils « veulent
n'est pas l'histoire collective des primitifs qu'on puisse les reconnaître s'ils périssent en
qu'ils projettent et fixent à l'extérieur, mais mer », et que « les criminels connaissent si bien
bien l'histoire et la personnalité de celui qui les l'avantage que la justice peut tirer de ces
arbore. révélations involontaires, que les plus rusés
Lombroso le voyait naturellement bien d'entre eux évitent les tatouages ou tâchent
aussi, mais sans placer ces perspectives dans de les effacer s'ils en ont », que ce soit par le
leur véritable éclairage, ce qui est l'essentiel. moyen empirique qui consiste à repiquer la
Après avoir décrit minutieusement, à cause de partie tatouée, point par point, avec des
leur intérêt, les 105 tatouages de cet aventu- aiguilles trempées dans du suc de figues vertes,
rier et ancien légionnaire étudié par le D r Spoto grâce au nitre et à la résine de térébinthe,
et qui « portait, écrite sur son corps, l'histoire selon le procédé décrit par Avicenne, ou par
de ses tristes aventures » 1 , il concluait que des procédés plus modernes 2 .

ouvrage, T A R D E conseille, pour se convaincre, « de comparer saignants. Sur l'avant-bras, deux cœurs percés par deux
les planches de VAllas de M. Lombroso où sont figurés quel- épées symbolisent deux a m a n t e s qui plièrent, menacées de
ques échantillons de ces dessins obscènes et stupides, amuse- mort, à ses désirs. Elles sont unies par une chaîne, à laquelle
m e n t s de captivité, a u x belles gravures représentant, dans est suspendue une ancre, ce qui signifie qu'elles appartenaient
Hommes fossiles et hommes sauvages, de M. D E QUATREFAGES, à une famille de marins. Une croix grecque au-dessus dit que
des Maoris tatoués >. ces femmes étaient grecques. Sur la poitrine, une danseuse
porte u n oiseau, parce qu'elle bondissait comme u n oiseau.
1 Aux deux côtés, u n coq et un lion : Le coq pour répondre aux
L'homme criminel, I, p . 283, et Allas, planche X L I ; voir
aussi Archives de psychiatrie et d'anthropologie criminelles, femmes qui voudraient être payées : « Lorsque ce coq chan-
1893, X I V . Ce criminel, véritable « tableau v i v a n t >, p o r t a i t tera, Spitelli payera •, et le lion parce qu'il se sent aussi fort
10 images représentant des maîtresses, 9 cœurs et 8 fleurs, q u ' u n lion. Quelques centimètres plus bas, il y a u n petit lion
5 animaux symboliques, 28 noms, prénoms ou devises, et qui signifie que, même parmi les lions, le plus fort remporte
31 poignards ou guerriers. L'analyse en est grandement ins- la victoire sur le plus faible : de même que lui, le héros, a
tructive car le tatoué lui-même a donné la clé des symboles, et vaincu ceux qui voulaient faire les camorristes avec lui. Sur
il v a u t la peine de la reproduire. Ainsi p . ex. : < Sur les bras, il le pénis, il porte sept points et u n poisson, ce qui signifie sept
a une figure de femme ailée et couronnée : ailée dit-il, parce actes contre n a t u r e accomplis dans sa jeunesse. Sur la j a m b e ,
que je lui ai fait prendre le vol (il l'enleva) ; couronnée, parce une femme tient un éventail, pour lui rappeler les chaleurs de
qu'elle substitua à la couronne de vierge la couronne royale, la Turquie ; elle soulève u n verre avec la main gauche, car
d e v e n a n t sa maîtresse. Elle tient dans ses mains deux cœurs elle était gauchère. Sur l'autre j a m b e , trois femmes sont
et une flèche, pour signifier les parents, auxquels sa fuite représentées avec l'inscription • Prise de Sfax, 1881, 3 juillet',
causa une grande douleur. Elle a dessous deux rameaux, qui car, tandis que ses compagnons étaient occupés à
signifient, selon lui, qu'elle se conserve fraîche ; u n membre prendre Sfax, il faisait sa proie de ces trois misérables
viril, qui est à son côté avec son nom, fait connaître qu'elle algériennes •. Ce même individu à la vie si prodigieusement
a été enlevée et avec quel b u t . Un signe semblable explique le agitée porte aussi le souvenir d'une visite aux lieux saints :
sort éprouvé par q u a t r e autres femmes, dont elles portent le « Dans sa main, il tient u n aigle, qui rappelle le navire sur
nom en arabe et qui ont u n soleil sur la tête, ce qui veut dire lequel il voyagea, et dessous, u n cœur et trois points, c'est-à-
qu'elles étaient belles comme le soleil. Deux autres amantes dire le supplice du Christ, d o n t il visita le berceau à Bethléem«
encore expliquent leur triste aventure avec u n bouton de Il faut reconnaître que de tels rébus méritent assurément,
rose qu'elles portent à la m a i n : la fleur virginale froissée. pour le policier et pour le juge non moins que pour le psycho-
Sur le bras encore, il a u n cœur, qui doit représenter une logue et le médecin, d'être déchiffrés ; ils projettent une rare
maîtresse avec laquelle il vécut plusieurs années ; ce cœur est lumière sur toute une vie et une mentalité criminelles.
percé d'une flèche, car il avait abandonné la femme avec
deux petits enfants, représentés par deux petits cœurs
' Nous reparlerons du délalouage au chapitre X .
LE TATOUAGE, M O Y E N D'IDENTIFICATION 123

Locard, rappelant les travaux de Lombroso, queste pêne ? — Mai (Quand finiront ces
Ottolenghi et di Blasio sur le tatouage 1, et peines ? — Jamais). On ne saurait oublier
les nombreux tatouages caractéristiques des non plus, dans le domaine de l'identification
criminels qu'ils signalent, estime que l'Italie des bandes et de leurs membres, non seulement
est — ou était, au début du siècle — « un des les initiales ou signes d'initiation, mais aussi
pays où le tatouage est le plus intéressant du les grades que les camorristes portent tatoués.
point de vue ethnique et du point de vue Di Blasio avait même présenté au Congrès de
criminalistique ». A côté des tatouages ethni- criminologie de Turin, lui aussi, « un tatouage
ques, patriotiques ou anarchistes, militaires formé de quatre figures et d'une dizaine d'ins-
ou ornementaux, des tatouages religieux si criptions, résumant tout le casier judiciaire
fréquents, et des tatouages erotiques « ana- d'un individu par de curieux hiéroglyphes ».
logues à ceux que l'on observe partout », il De son côté, Hans Gross, le père de la crimi-
pense « qu'il faut retenir comme particubère- nalistique, avait, dès 1899, nous l'avons vu,
ment importants les tatouages symboliques « relevé une série de signes tatoués reconsti-
des criminels », comme la comète pour les tuant la biographie de certains criminels alle-
voleurs de nuit, la clé pour les voleurs, ou la mands et autrichiens, et pu former ainsi tout
grappe de raisin pour les pédérastes, de même un dictionnaire d'idéogrammes, dont il décrit
que les portraits de brigands et les inscriptions 1739 exemples 2 ».
comme Vivent les voleurs, Vive la Camorra, Nous avons déjà dit que c'est précisément
Mort à la police, Mort aux gendarmes, Abbasso comme signe de reconnaissance qu'on a primi-
la sbirraglia, Maria giuro di vendicarmi di tivement tatoué les esclaves et les soldats, que
tutto. Il en va naturellement à plus forte raison ce fût pour identifier ceux qui étaient en fuite
ainsi des souvenirs directs ou des témoignages ou ceux qui étaient morts, et que les croisés
du passage dans les prisons, comme le tatouage se sont marqués du signe de la croix en Terre
représentant une grille derrière laquelle se Sainte pour s'assurer une sépulture chrétienne.
trouve un prisonnier, que portaient beaucoup C'est aussi aux fins d'identification que le
de camorristes de Naples, ou comme les ins- tatouage tribal a été introduit par le sultan
criptions : Carcere galère e tomba - a me non Sidi Mohammed ben Abderrhaman dans les
fanno ombra, Riccordo délie mie prigioni, Abbi armées de l'Afrique du Nord, rappelle Herber 3 ,
pietà di un povero carcerato, ou même, pour et il cite l'exemple relevé en 1917 encore, d'une
qui en connaît le sens, les simples initiales mère qui avait fait tatouer son enfant, devenu
Q.F.Q.P.M., c'est-à-dire Quando finiranno goumier, à l'épaule droite, pour qu'on pût

1
Nous avons signalé les études de LOMBROSO et d'OTTo- à l'imitation des chrétiens, inscrire son nom sur la m a i n
LENGHi ; celle de BLASIO, intitulée Nuove ricerche inlorno al droite des Berbères qui lui servaient de garde, et le m o t
tatuaggio psichico dei delinquent! napolitani, a paru en 1902. garde sur la main gauche afin de les identifier aux yeux de
LOCARD, Traité, III, p . 319, rappelle que les portraits les la population. Mais, comme il s'était inspiré d'une pratique
plus fréquents sont ceux de Garibaldi et de Mazzihi, de Dante chrétienne, celle-ci souleva une rebellion où il fut assassiné
et de l'Arioste ; les tatouages patriotiques courants étaient, (l'an 102 de l'Hégire, 720-721 après J.-C.). C'est au siècle
avec les armes ou le drapeau italien, les inscriptions dernier q u ' e u t lieu l'introduction du tatouage de reconnais-
W ( = euiua) Italia, W Umberto, auxquels s'opposaient des sance dans les troupes marocaines — où il « n ' e u t pas de
emblèmes anarchistes ou socialistes (par exemple une femme conséquences tragiques cette fois, mais fut t o u t naturellement
t e n a n t u n écusson avec le chiffre 8 signifiant 8 heures de accepté ». D'après la tradition, l'introduction en serait due
travail) et les inscriptions Morte ai liranni, W la anarchia, aux circonstances suivantes : Au cours d'une expédition, le
W Caserio, W la riuoluzione ou même, moins absolument sultan Sidi Mohammed (1859-1873) aperçut au bord d'une
W la R.S. {Repubblica sociale). Les tatouages militaires sont piste le cadavre d'un soldat qui avait été égorgé. Il convoqua
les tatouages ordinaires : drapeaux, emblèmes de l'arme, aussitôt les caïds pour déterminer son identité : l'enquête
numéro du régiment, etc. Quant aux inscriptions religieuses, fut vaine. L ' u n des caïds des troupes chérifiennes se prosterna
voir le chapitre V I . alors d e v a n t le sultan et lui dit que cet homme ne pouvait
appartenir à son tabor, puisqu'il n ' é t a i t pas t a t o u é . Le sultan
• L O C A R D , ibidem, p . 3 5 8 ; cf. GROSS chap. II ci-dessus, comprit aussitôt l'utilité de la marque et ordonna que tous
p. 72, les soldats porteraient sur le pouce la m a r q u e , le Taba, de
* Dès le VIII e siècle, nous apprend le D r H E R B E R dans leur caïd, ce qui fut fait sans protestation (malgré le texte
ses Tatouages marocains, l'histoire fait mention d'un essai coranique). Moulay Hassan m a i n t i n t l'usage, Abd el Azzis
t e n t é par Yesid ben Aboû Moslim, qui administrait l'Ifrikiyya s'en désintéressa, et l'amin chargé des écritures prit alors le
au nom du calife omniade Yérid ben Abd el Melik. Il voulut, signalement des hommes. Cf. LOCARD, ibidem, p . 328.
124 LE TATOUAGE

reconnaître son corps si, vaincu ou prisonnier, l'ancienne fleur de lys dénotant le passage dans
sa tête était coupée pour être exposée, comme les galères royales, ou des lettres R (récidi-
c'était l'ancien usage, sur les créneaux de la viste), T.F. ou T.F.P. (travaux forcés, tra-
porte Bab Mahrouk, à Fez. Le D r Probst, vaux forcés à perpétuité), a précisément pour
dans son étude sur les tatouages en Afrique du but cette possibilité de reconnaissance, et l'on
Nord, a souligné aussi, à propos des tatouages a pu dire justement que c'est en quelque sorte
locaux et du tatouage tribal, qu'ils « fourni- l'idée embryonnaire du casier judiciaire mo-
raient précisément de très utiles indications derne. A la suite de son ouvrage sur les
au policier, souvent en présence de pièces bagnards, en 1931, où Rousseau avait parlé
d'identité vagues ou incomplètes, quand elles de leurs tatouages en « négligeant le point de
ont été étabbes par quelque scribe auxiliaire vue signalétique », ce médecin a certifié au
d'un pays perdu, ou hâtivement, pour les D r Locard qui lui demandait s'il « existe des
besoins du voyage en France des ouvriers dessins qui prouvent, au moins suivant des
indigènes. Il serait intéressant, en effet, de probabilités très fortes, que le porteur a
pouvoir déterminer avec précision l'origine séjourné en Guyane ou dans tel bagne de
tribale de tel prévenu berbère ou arabe, ou de Guyane, environ à telle époque », qu'il en est
tel cadavre inconnu trouvé dans la rue ou bien effectivement ainsi. Il en avait vu plu-
recueilli dans le fleuve et déposé à l'Institut sieurs exemples, comme les inscriptions :
médico-légal » 1 . Orapu 1892-1896 ; Charvein 1903-1910 ; Iles
Or, il est clair que le « signe particulier » du Salut 1914-1924. Il avait vu aussi d'autres
propre à faire reconnaître un soldat ou un condamnés « qui s'étaient fait tatouer sur le
marin 2 , à dénoncer un esclave ou un déserteur, dos des vues de l'île du Diable, de l'île de
voire à faire retrouver un enfant exposé ou Saint-Joseph et de l'île Royale avec, au-des-
volé, comme Figaro identifié par le « hiéro- sous, la légende : Souvenir des Iles du Salut ».
glyphe » soit la spatule tatouée qu'il portait Selon Rousseau, « ce n'est point seulement
au bras droit 3 , l'est aussi pour permettre de l'effet du désœuvrement et de la contagion,
retrouver et de démasquer un criminel recher- mais ce sont là des lieux d'infinies souffrances,
ché par la police, et un homme comme Vidocq, le sujet tire vanité d'y avoir longtemps
ancien bagnard devenu grand pobcier par la séjourné », d'une manière assez semblable au
connaissance même qu'il avait des criminels, soldat qui se fait tatouer Campagne du Tonkin,
de leur mentalité et de leurs mœurs, en a bien du Dahomey, etc. 4.
reconnu l'intérêt. La « flétrissure » ou marque Lombroso n'a pas manqué de rappeler
au fer rouge, sur l'épaule du condamné, de que dans les Mémoires de Vidocq, il est ques-
1
P R O B S T , Tatouages locaux et marques de tribus, et Les n'est pas u n délinquant, mais il est probablement d'origine
tatouages traditionnels des indigènes algériens, dans Rev. campagnarde. » Traité, I I I , p p . 341 et 343.
internat, de criminalistique, 1930, p p . 200 et 342. Rappelé
par LOCARD, Traité, p . 338. Locard, d'après les t r a v a u x de * LOMBROSO relève aussi, d'autre p a r t , p . 287, que le
Carton, Herber, Probst, etc., établit les règles d'appréciation tatouage résiste à la macération dans l'eau et même à une
suivantes : « D'une manière générale, le Marocain n'a pas de putréfaction avancée, et signale que Maxime Du Camp
tatouages multiples ni aux deux bras ; jamais, comme rapporte avoir vu u n cadavre déjà réduit à u n degré de
l'Algérien d'ailleurs, de tatouages indigènes généralisés. Si putréfaction très avancée et qu'il était impossible de recon-
on en trouve, ils sont l'indice de contact avec les « bat-d'aft », naître, mais qui avait encore, sur le bras, u n autel surmonté
les prisonniers européens, et faits en prison, toujours formés d'une flamme, avec ces mots : Toujours pour mon Elise :
de dessins symboliques européens. Tous les indigènes qui c'était pour elle que la victime s'était noyée. « Voilà donc une
p o r t e n t des figures européennes : portraits de femmes, cœurs, nouvelle preuve de l'utilité du tatouage comme indice :
pensées, écussons, outils ou ancres, etc., ne sont pas néces- il peut expliquer les causes d'un suicide. •
sairement des criminels, mais t o u t au moins des ouvriers
des ports, des gens qui ont fréquenté les soldats, les marins, * A la scène X V I de l'acte I I I du Mariage de Figaro, de
les Européens de basse classe. » D'autre p a r t « l'absence de BEAUMARCHAIS, écrit vers 1780 et joué en 1784, Marceline
tatouages est u n indice de naissance m a r a b o u t i q u e ou t o u t et Bartholo découvrent à ce signe que Figaro est leur fils.
au moins urbaine. Les Arabes de la famille du prophète ou C'est le m o m e n t où le tatouage « avait été pour ainsi dire,
chorfa s'abstiennent de cette parure, considérée comme étran- redécouvert par Cook » (dans ses Mémoires parus de 1773 à
gère à l'Islam, si ce n'est comme prohibée par le Coran et
les traditions authentiques de la Sounna, u n peu comme 1778) ; cf. LOCARD, ibidem, p . 263.
une trace de paganisme ancestral. — T o u t citadin tatoué
* Ibidem, p p . 327 ss.
LE TATOUAGE, MOYEN D'IDENTIFICATION 125

tion de deux forçats évadés qu'il reconnut magne, en 1901 : il préconisait, comme une
grâce à leurs tatouages, et d'une simulation sorte de fiche d'identification, de tatouer entre
d'identité qu'il opéra lui-même heureusement, les omoplates, le nom de la maison de déten-
en reproduisant le tatouage d'un autre indi- tion et la date du séjour dans cette dernière.
vidu 1. « La haute importance médico-légale Mais les protestations n'ont pas manqué, une
du tatouage » a été démontrée aussi dans le telle mesure étant illégale d'après le droit
procès Tichborne : ce personnage avait fait allemand, aussi bien comme mesure discipli-
graver sur lui, à l'âge de vingt ans, une croix, naire que comme punition 3 . Il ne faut pas
un cœur et une ancre ; le faux Tichborne n'en manquer d'ajouter que ce signe de reconnais-
avait nulle trace, et ce fait permit de le con- sance serait d'ailleurs en même temps, un signe
fondre. L'utilité — ou le danger, selon le d'infamie indélébile empêchant tout reclasse-
point de vue où l'on se place — du tatouage ment du condamné et le maintenant presque
comme moyen d'identification est d'une telle de force dans sa déchéance, au mépris aussi
évidence qu'il est superflu de s'y arrêter des principes d'une saine « politique crimi-
longuement. C'est pourquoi d'ailleurs, fait nelle » de reclassement et de réinsertion sociale.
observer justement Locard, « on peut imaginer On peut sans aucun doute tirer parti de tels
un individu se peignant de faux tatouages pour signes, marquant soit le passage dans tel péni-
dissimuler momentanément son identité ou tencier ou dans telle maison disciplinaire, sa
pour se substituer à un autre. Aucun cas date même, ou l'affiliation à telle bande crimi-
moderne n'a été signalé. Tom Castro avait nelle, lorsque ces marques ont été spontané-
oublié de le faire pour composer le person- ment faites ou acceptées, que ce soit par
nage de Tichborne. C'est seulement dans le « gloriole », « défi », « signe de reconnaissance »
Satyricon qu'on voit une aventure de ce ou « souvenir », ou lorsqu'elles sont déjà pré-
genre » 2 . sentes. Nous avons vu, dans les chapitres sur
On avait en conséquence proposé le tatouage les circonstances du tatouage et sur le tatouage
judiciaire, en France, dès 1832 ; mais la pro- marque de criminalité, que c'est fréquemment
position n'eut pas de suite et, la marque au le cas. C'est là un «signe distinctif» ou une
fer rouge ayant été supprimée en 1852, il n'en «marque particulière» qui constitue en quelque
fut plus question. Pourtant, une proposition sorte un « donné » naturel, une chance pour la
de ce genre a été reprise par Liersch, en Alle- police 4 , comme le seraient le nom, des ini-
1
VIDOCQ, Mémoires, I I , p . 167. LOCARD a rappelé aussi ingénieuse, u n • procédé pour marquer d'un signe indélébile et
l'histoire (vraie ou fausse) de Vidocq se b a t t a n t en duel et non infamant les professionnels du crime, dans les Archives
apercevant sur le corps de son adversaire une ancre au jas de Lacassagne, 15 janvier 1911 : Il consisterait « à injecter
entourée d'un serpent, tatouage qui lui fit reconnaître u n sous la peau une certaine q u a n t i t é de paraffine, de manière
bagnard de Toulon : « Je vois la queue — gare à la tête! », à déterminer une petite nodosité. Cette petite nodosité,
s'exclame-t-il, et il touche au t é t o n droit que m o r d a i t le n'altérant pas sensiblement l'aspect de la peau, restera
serpent. C'est aussi la « flétrissure » qui nous a valu la scène ignorée des non initiés et, dans le cas où elle serait découverte
des Misérables, de Victor Hugo, où M. Madeleine se lève et par u n tiers, elle pourrait passer pour u n petit kyste, u n
apostrophe Chenildien (qui se d é n o m m a i t lui-même : Je-nie durillon, une t u m e u r quelconque d o n t l'origine judiciaire ne
Dieu), à l'épaule brûlée pour faire disparaître les lettres serait pas soupçonnée. » De plus « les points de la peau choisis
T.F.P. pour l'injection varieront suivant la nature des crimes ou
délits et aussi suivant la gravité du danger que présentera le
* LOCARD, Traité, I I I , p . 414, qui cite le passage suivant criminel pour la société. C'est ainsi, par exemple, que l'on
de Pétrone : « Mon valet, dit Eumolpe, est barbier. Il va vous pourrait convenir de choisir le bord interne de l'omoplate
raser sur-le-champ, a tous deux, non seulement la tête, mais droite pour m a r q u e r les professionnels du vol •, en divisant
les sourcils ; ensuite, je tracerai adroitement sur vos fronts cette « ligne de repère » en trois parties : la partie supérieure
une inscription qui indiquera que vous avez été marqués pour les professionnels du vol très dangereux, la médiane
pour désertion : ces stigmates d'un h o n t e u x supplice dégui- pour ceux du vol dangereux, l'inférieure pour ceux du vol
seront votre visage et m e t t r o n t en défaut la sagacité de ceux moins dangereux. Il sera dès lors facile à l'agent proposé à
qui vous cherchent. Le stratagème est accepté ; le barbier l'identification de savoir, par la simple palpation rapide du
profite de la clarté de la lune pour faire son office. Eumolpe bord interne de l'omoplate, à quelle espèce de voleur réci-
couvre le front des deux amis d'énormes caractères, en diviste il a affaire. • l e procédé permet donc de m a r q u e r le
imprimant à grand t r a i t sur t o u t leur visage le signalement criminel d'un signe qui, à l'instar du tatouage, est indélébile
ordinaire des esclaves fugitifs. • et caractéristique, mais qui, à l'inverse du tatouage, restera
invisible et ne sera connu que du seul criminel lui-même et
• LIERSCH, Zwangtätowierung zur Wiederkennung von Ver- de la justice. »
brechern, dans Vierteljahrschrift für gerichtliche Medizin,
1901, p . 7 1 . B E R G E R a protesté dans cette même revue, 1903,
p. 56, et G E I L L dans les Archives de Lacassagne, cf. LOCARD, * L'importance d'indications personnelles précises telles
ibidem, p . 293. ICARD, à Marseille, a proposé, de manière que les initiales, u n nom ou u n prénom, la date de naissance
126 LE TATOUAGE

tiales, u n t a t o u a g e professionnel ou u n zink 1 , blêmes crapuleux jusqu'alors si fréquents.


u n e d a t e , u n e scène, des cicatrices ou t o u t Cette valeur d'identification est d'ailleurs si
autre signe analogue. Mais de là à le créer, à évidente et a été si fréquemment relevée, qu'il
l'infliger et à l'imprimer c o m m e u n e m a r q u e suffit d'ajouter ce cas, signalé par Locard, à
animale p o u r r e c o n n a î t r e u n t r o u p e a u 2 , tous ceux que nous avons déjà donnés : « Dans
c o m m e u n e t a r e ineffaçable contraire a u x une affaire célèbre du point de vue de la cri-
droits de la personne et à la dignité h u m a i n e s , tique du témoignage, un violateur fut identifié
il y a u n pas difficile et m ê m e impossible parce qu'il avait un diable tatoué sur la verge,
à franchir, d a n s nos p a y s , m ê m e si l'effi- et qu'il avait promis à sa victime de lui faire
cacité de la m e s u r e n e s a u r a i t être d o u t e u s e voir le diable. » Au demeurant, l'exemple
c o m m e m o y e n d'identification. E t c'est le cas même de cet étonnant ancien « disciplinaire »
p u i s q u e , rappelons-le, c'est lorsque une circu- Sch., qu'il a étudié en détail et dont l'analyse
laire du 7 n o v e m b r e 1913 eut prescrit de rele- des tatouages ne le cède guère en intérêt à
ver les t a t o u a g e s d a n s les bataillons d'Afrique celle du criminel-violateur de Lombroso, est
e t les compagnies disciplinaires et de les une des meilleures illustrations qui puissent
inscrire à la r u b r i q u e des « signes particuliers » être données — même s'il s'agissait d'un être
du livret m a t r i c u l e , c'est-à-dire à p a r t i r d u psychiquement diminué — d'une carrière et
m o m e n t où cette inscription p r e n d r a i t une de goûts antisociaux, pervers et délictueux
v a l e u r signalétique et deviendrait u n m o y e n évidents 3 ».
d'identification générale et aisée, q u ' o n vit On peut cependant rappeler qu'il y a peu
diminuer, ou d i s p a r a î t r e p a r surcharge ou d'années encore, au Siam, le « tatouage-marque
d é t a t o u a g e , les m a r q u e s , inscriptions et em- des criminels faisait partie des institutions

ou d'un autre événement, le numéro matricule, celui du régi- l'accomplissement de sa peine, à Bône, • qu'il fit la connais-
m e n t ou de la compagnie, etc., est évidente pour l'identifica- sance d'un camarade tatoueur qui, en une centaine de reprises,
tion des suspects et des criminels (à plus forte raison lorsqu'il lui couvrit le corps de dessins par le procédé ordinaire des
s'agit du nom entier, ce qui ne se voit guère en dehors du aiguilles emmanchées dans une baguette ». Le tatouage de
D a n e m a r k ) . Le tatouage des initiales était autrefois, en la face à lui seul nécessita dix séances fort pénibles, et suivies
France, « chose exceptionnelle •, comme Lacassagne l'a répété d'inflammation et de douleurs tenaces. • Sch. y gagna en
plus d'une fois. Mais depuis le d é b u t du X I X « siècle, c'est outre 60 jours de cellule, en même temps d'ailleurs que
u n usage qui s'est r é p a n d u . Au d é b u t de la fondation du l'artiste qui l'opérait. » Bien qu'il prétende que plusieurs de
Laboratoire de police technique de Lyon, LOCARD a « fait ses anciens camarades des t r a v a u x publics (sur les lignes de
noter à mesure les prévenus qui portaient en tatouage leurs chemin de fer) soient aussi tatoués que lui « il semble détenir
initiales », il y en eut 52 en six mois (le service établissait à en cette matière u n peu enviable record » dit Locard, qui
ce m o m e n t une dizaine de fiches par jour), proportion beau- donne « le relevé exact de ses tatouages, tels qu'ils figurent
coup plus élevée — bien que relativement faible encore — sur sa fiche dactyloscopique ». La face, entièrement recou-
que celle qu'on eût observée vingt ou trente ans a u p a r a v a n t . verte d'un tatouage bleu en masse qui ne laisse plus voir que
LOCARD, Traité, I I I , p . 356, E t a t civil. le bord libre des paupières et la muqueuse labiale, portait
des femmes nues sur les joues, une pensée sur le m e n t o n ,
1
Le t a t o u a g e professionnel ou de corporation, qui tend à des étoiles sur les narines, et l'inscription Enfant du malheur
disparaître, en France n o t a m m e n t , a été jadis très fréquent sur le front ; le cou porte u n piqueté de très nombreux
en Europe ( n o t a m m e n t aussi en Allemagne et en Italie) ; il petits points (les « points de cellule » ?), et au milieu u n
l'est resté au Danemark. LACASSAGNE et F O U R N I E R , en parti- papillon. Sur la poitrine et le ventre on relève trois têtes de
culier, • ont fait voir les rapports des emblèmes profession- femme, deux chaînes croisées et deux hirondelles t e n a n t des
nels peints dans la peau avec les enseignes et sceaux des lettres, u n poignard semblant traverser le téton gauche, u n
anciennes corporations », et LACASSAGNE en a donné une officier de hussards sur son cheval, u n d o m p t e u r avec u n
liste a b o n d a n t e dans le Dictionnaire Dechambre. Ces lion et deux tigres, le t o u t entouré et parsemé de plusieurs
emblèmes en r a p p o r t avec le métier sont aussi évidents que douzaines d'étoiles. Sur l'épaule et le bras gauche on relève
ceux de l'ancre ou de la hache d'abordage chez le marin, n o t a m m e n t u n bateau à voiles, un serpent, u n buste d'homme,
du boulet chez l'artilleur, de l'aile chez l'aviateur, du fleuret, u n bouquet, une grande étoile ; sur le bras droit, un soleil,
du masque ou du plastron chez le maître d'armes, du pistolet u n visage d'homme et u n buste de femme, deux pots de
chez l'armurier, des poids et haltères chez le lutteur, de la fleurs, u n apache t e n a n t u n couteau, une potence avec u n
varlope, de l'équerre et du compas chez l'ébéniste, de la pendu ; des deux côtés les doigts p o r t e n t des tatouages de
hache ou de la scie chez le charpentier, du r a b o t chez le bagues et u n piqueté de points. Sur la nuque « on voit u n
menuisier, de la truelle, du pic ou du fil à plomb chez le homme et une femme nus p r a t i q u a n t le coït buccal réciproque
maçon, du collier chez le bourrelier, de la tête de cheval chez (si l'on peut dire) ; Sch. est particulièrement fier de ce dessin,
le maquignon, du rasoir, des peignes et ciseaux chez le il explique avec complaisance que lorsqu'il remue la tête, les
coiffeur, du moulin chez le meunier, de la palette et des personnages semblent animés » ; le dos présente des chaînes,
deux grands tigres debout, une tête de lion, une femme nue
inceaux chez le peintre, du pain ou du croissant chez le
E oulanger et du chapeau chez le chapelier. Voir la liste que
donne LOCARD, ibidem, p . 352.
accroupie, une femme nue assise, u n buste de femme, des
fleurs. La verge est couverte par u n tatouage informe et sur
le membre inférieur se voient, avec un poignard, une flèche,
* A ce sujet, ibidem, Tatouage des a n i m a u x , p . 420. u n clown, u n buste d'homme, u n personnage en pied et
plusieurs animaux (moineau, poule, cafards, etc.), u n cochon
» N é le 17 juillet 1873 à Bard, Ernest Louis Sch. a eu suivi des mots que lu es. Sur le membre inférieur droit, avec
à 17 ans une première condamnation pour coups et blessures. u n oiseau, u n cafard, u n lézard, une étoile, une banderolle, etc.
Incorporé au 9" hussards, il fut condamné à 5 ans de t r a v a u x on relève u n pierrot, une tête d'arabe, u n poignard, une
publics pour voie de faits envers u n supérieur. C'est p e n d a n t
LE T A T O U A G E , M O Y E N D'IDENTIFICATION 127

judiciaires nationales » ; Stirling « a décrit ce — avec les réserves que cela comporte — dans
procédé efficace pour lutter contre les crimi- ses Policiers de romans et de laboratoires ; mais
nels d'habitude ». On y tatouait, sur le dos de on peut se rallier pleinement, du point de vue
la main droite du condamné, un dessin rudi- criminalistique, à ses considérations et à la
mentaire se divisant en trois parties et qui conclusion que le tatouage est « une marque
permettait de lire successivement, du poignet révélatrice qui sert admirablement le policier »,
vers la main, d'abord le graphisme signifiant « la plus précieuse des marques particulières »
« banni », puis le numéro d'ordre du criminel, et qu'à ce titre, bien que les détatouages
enfin le chiffre de l'année siamoise où le deviennent de plus en plus nombreux et soient
bannissement avait été prononcé, chaque de mieux en mieux réussis « il garde toute sa
année recommençant une nouvelle série par valeur ». Car, d'après son expérience, « jamais
le N° 1. Cette mesure, frappant les récidivistes, ils ne font disparaître la marque d'une façon
les membres de bandes organisées et les telle qu'on ne puisse en déceler la trace. E t
auteurs d'attentats contre l'ordre public, toujours il suffit de frotter un peu fort avec le
refoulés ensuite vers leur région d'origine, plat de la main pour faire réapparaître une
constituait en quelque sorte « une variante de trace qui ne prête pas à confusion ». Même
l'interdiction de séjour, et se heurtait aux chez le détatoué le tatouage demeure donc
difficultés que connaissent toutes les mesures « le plus précieux et le plus sûr des signes
du même genre ». Nombre d'individus ne pen- d'identité ». 3
saient qu'à enfreindre l'interdiction qui leur Il est significatif, pour conclure, que Locard
était faite ; pour ceux qui voulaient s'établir parle du tatouage précisément dans le tome
à l'étranger, « la marque infamante était une de son Traité consacré aux « Preuves de l'iden-
cause presque obligatoire de refoulement à la tité » et qu'il lui consacre une aussi soigneuse
frontière ». C'est ce qui explique la pratique de et longue analyse (chapitre V, pp. 249-428).
« surcharger le dessin officiel qui disparaissait Il insiste sur le fait que « la variété des types
sous les enjolivures », et l'art de rendre invi- que l'on trouve, la multiplicité de leurs loca-
sible le tatouage originel, dans lequel étaient lisations sur le corps, la fréquence des cas où
passés maîtres « certains tatoueurs spécialisés on les rencontre, tout en fait un signe de pre-
dans cette branche lucrative » 1 . mier ordre : de telle sorte que, sans l'objection
La doctrine a souvent retenu ce caractère fournie par quelques effacements spontanés, le
d'identification du tatouage et montré l'inté- tatouage serait le modèle et l'archétype de la
rêt qu'il mérite 2 , et les auteurs tels que marque particulière. Il est d'ailleurs entendu
Tardieu, A. Lacassagne, Locard et Herber, en — ajoute l'ancien directeur du Laboratoire de
France, Vervaek en Belgique, Geill au Dane- police technique de Lyon — qu'il ne saurait
mark, l'ont abondamment souligné. Il ne servir à un classement des fiches, car il ne se
s'agit naturellement pas ici de se risquer dans prête pas à une systématisation pratique,
le domaine que le professeur Locard définissait étant donné surtout que, d'une arrestation à
chaîne, une tête de mort. Enfin, pour achever ce tableau Tatouage et identité, France médicale, 25 mai 1902, et Identi-
v i v a n t de symboles, d'images et de proclamations q u ' u n fication par le tatouage, Archv. d ' a n t h r o p . crim., 1902, p . 267 ;
psychologue ou u n psychanaliste pourrait soumettre à une E . LOCARD, L'identification des récidivistes, Lyon, 1909, et
étude attentive et sans doute édifiante par ses conclusions, Traité, III, p . 418, Valeur d'identification du t a t o u a g e . Voir
les deux inscriptions sur les pieds : Armée d'Afrique, et p. ex. aussi la publication de CAIERO, Algunas palavras sobre
Marche ou crève. Comment une telle > somme » pourrait-elle e tatuagem e seu valor medico legal, Lisbonne, 1908, l'article de
être indifférente aussi pour le criminaliste ? Voir LOCARD, CASTELLANOS sur Le tatouage comme moyen de recherche poli-
Traité, III, p p . 379 ss. et Note sur un cas de tatouage total cière, dans Revista de medicina legal, Cuba, septembre 1927,
de la face, dans Archives de LACASSAGNE. p. 286, et l'étude de A. C. D E T O L E D O , Contribution à l'étude
' V o i r D E L A R U E , Tatouage et détalouage, dans la revue des tatouages en médecine légale, Sao Paulo, 1926.
Problèmes, de l'Association générale des E t u d i a n t s en méde-
cine de Paris, n° 48, janv.-fév. 1958, p . 13. * E . LOCARD, L'évolution actuelle du tatouage, revue citée,
* T A R D I E U , Etude médico-légale sur le tatouage considéré 1938, p . 194, et Traité, III, p . 400.
comme signe d'identité, Annales hyg., Paris, 1855 ; C. G E I L L ,
128 LE TATOUAGE

l'autre, le récidiviste peut augmenter sa collec- toutes les fiches des divers casiers judiciaires 1 ;
tion de tatouages, ou l'altérer par des sur- et il existait, à Rome, un registre spécial où les
charges ou des cautérisations. En outre, récidivistes sont répartis suivant le type et la
comme il occupe très exceptionnellement les nature de leurs tatouages et qui, d'après
régions découvertes, il ne peut guère servir Ottolenghi, « aurait donné d'assez bons résul-
aux arrestations ni aux filatures. Mais son rôle tats ». Aussi l'expertise judiciaire d'identité
essentiel est de prouver et d'établir l'identité peut-elle «jouer un rôle déterminant» en
lorsque le sujet a été pris, grâce au portrait pareil cas, et l'on ne saurait en citer de meilleur
parlé, et que sa fiche a été retrouvée, suivant exemple que l'affaire Aubert, accusé de vol
l'ordre anthropométrique ou dactyloscopique.» en 1843, où l'expertise, faite par Tardieu,
Aussi les tatouages figurent-ils, répartis ou non démasqua le criminel malgré la situation diffi-
entre les « six régions bertilloniennes », sur cile, et l'extrême habileté de ce dernier 2 .
1
LOCARD, ibidem, p . 418, indique à ce sujet que les dix jours avec le derme, selon ses dires, et la peau se serait
tatouages figurent (ou figuraient, en 1932) répartis selon les ensuite refermée graduellement.
six régions de Bertillon, sur les fiches françaises, autrichiennes, L'expert constata qu'au premier abord, lorsqu'on examine
espagnoles et portugaises, danoises, norvégiennes et sué- les • bras du nommé Aubert, il est impossible d'y reconnaître
doises, roumaines, turques et bulgares, égyptiennes, indo- la moindre trace de tatouage », on r e m a r q u a i t seulement une
chinoises et mexicaines, en cinq régions, sur les fiches yougo- cicatrice très apparente de vaccin à droite, à l'endroit habi-
slaves. On les décrivait sans répartition par régions, sur les tuellement choisi pour l'inoculation. Mais à u n examen très
fiches luxembourgeoises, suisses, tchécoslovaques, polonaises minutieux à la loupe dans une vive lumière, on finissait par
et lettones, grecques et syriennes, des Etats-Unis, et de distinguer • quelques lignes régulières faisant une légère
l'Afrique occidentale française. Sur la fiche italienne, le saillie en t r a n c h a n t par une couleur d'un blanc m a t sur la
t a t o u a g e constituait une des six catégories de « marques teinte uniformément lisse et unie de la peau des parties envi-
particulières ». On n'indiquait que les tatouages des régions ronnantes ». A une inspection plus attentive encore, on
découvertes sur les fiches de l'Amérique du Sud (Argentine, trouve, comme seuls signes de tatouage, « à la partie supé-
Bolivie, Brésil, Chili, P a r a g u a y , Pérou, Uruguay). rieure du bras droit, sous la forme d'une cicatrice blanche à
peine visible, deux lettres, L. S. ou J . Z., sur l'avant-bras,
une seule petite cicatrice triangulaire », mais pas la moindre
* Cf. LOCARD, loc. cit., p p . 418 ss. — Nous analyserons ce apparence de dessin ; « sur le bras gauche, vers la partie
cas et son expertise en raison de son grand intérêt crimina- moyenne, se dessinent, sous forme d'une mince ligne blanche,
listique dans l'histoire du tatouage. les contours d'un tombeau au-dessus duquel on reconnaît
Aubert, accusé d'un vol commis avec effraction, invoquait encore deux cœurs ».
pour se créer u n alibi, une condamnation prononcée contre Appréciant la valeur de ces constatations et les rapprocha n t
lui sous le nom de Salignon, en exécution de laquelle il aurait des allégations du détenu et des indications relatives au
été détenu à la maison centrale de Poissy, et à Paris au nommé Salignon, l'expert est arrivé aux conclusions catégo-
Dépôt des condamnés. Le registre d'écrou de Paris portait : riques suivantes :
« Salignon, sur le bras gauche, u n socle, deux cœurs, u n chien, 1° Il était constant q u ' A u b e r t avait porté sur les deux
u n amour ; sur le bras droit, u n h o m m e , une femme, u n chien, bras certains tatouages effacés lors de l'examen, mais cepen-
deux cœurs. F o r t e m e n t m a r q u é de petite vérole. » A Poissy d a n t distincts encore ; mais ils étaient « t o u t à fait différents
il était dit que le nommé Salignon était « t a t o u é , sur le bras de ceux qui ont été observés sur le détenu Salignon et en
droit, d'un h o m m e , d'une femme, d'un chien, de deux cœurs parties conformes à ceux que dit avoir portés le nommé
et d'un amour ». Or, indique Tardieu, « sur les bras d'Aubert Aubert » ;
il n'y a pas trace de tatouages. Ce à quoi il répond qu'il en 2° D'autre p a r t , vu l'aspect des cicatrices linéaires et l'état
a fait disparaître les traits par des réactifs chimiques. » Il des parties voisines, il était « hors de doute que les tatouages
alléguait s'être fait tatouer les bras à deux époques diffé- dont on retrouvait la trace ont été effacés à une époque
rentes, la première en 1840, la deuxième en 1846. La pre- beaucoup plus ancienne » que celle indiquée par Aubert, et
mière aurait été faite par u n de ses amis, dessinateur à Paris, que « l'opération qu'il décrit remonte à plus de cinq mois » ;
à l'aide de piqûres très légères et d'encre bleue végétale ; 3° Quant à l'opération elle-même, elle pouvait avoir été
elle n'aurait été suivie d'aucun phénomène local et n'aurait faite par le procédé décrit, et il fallait reconnaître l'extrême
produit ni douleur, ni gonflement. Sur le bras droit auraient habileté avec laquelle elle avait été mise en œuvre, bien
été figurés u n buste de femme et les initiales J . S., sur le qu'appliquée à u n tatouage fort superficiel ; mais les effets
gauche, u n tombeau m o n u m e n t a l entouré de r a m e a u x . En encore apparents étaient d'ailleurs « une preuve de plus de
1846 seulement aurait été ajoutée une châsse dessinée par la non-existence des autres tatouages que soutient avoir eus
les mêmes procédés : alors déjà, après six ans, le buste ne se l'accusé, il y a plus de dix ans, sur le bras > ;
v o y a i t plus ; la châsse elle-même, quoique plus récente, ne
serait restée apparente que p e n d a n t très peu de temps, et 4» E n résumé « Aubert porte sur les deux bras des traces
Aubert prétendait que, cinq mois plus tôt, il ne restait de de tatouage, mais ceux-ci diffèrent complètement des dessins
traces que du tombeau. Ce sont ces traces qu'il se serait qui auraient existé chez le détenu Salignon, et les moyens
efforcé de faire disparaître par u n emplâtre de p o m m a d e mêmes qu'a employés Aubert pour effacer les traces dont
acétique, puis par u n lavage répété à l'alcali, suivi de frictions on retrouve la marque n'auraient pu être appliqués à d'autres
à l'esprit de sel ; toute trace de tatouage avait disparu en tatouages sans que la trace en r e s t â t encore apparente », et
son alibi s'effondrait donc.
CHAPITRE X

LA VALEUR PSYCHOLOGIQUE DU TATOUAGE

Mais le tatouage n'est pas qu'un signe de phoriques, dans les dessins, les inscriptions,
reconnaissance pour le policier, il est tout remarquait Lacassagne, et nous sommes plei-
autant un moyen de connaissance psychologi- nement de cet avis, « l'esprit du peuple se
que pour le juge et le sociologue. Ce problème révèle avec la plus grande clarté », il parle par
mérite aussi de nous retenir. Alexandre Lacas- symboles, par images, par portraits ou dates,
sagne en avait bien vu l'intérêt fondamental, par abréviations ou initiales, par phrases
à la différence de Tarde par exemple, ou de cyniques, sentimentales ou plaisantes, et
Baer et de certains auteurs allemands, en Lombroso lui aussi indiquait que la nature et
indiquant que la cause principale du ta- souvent la perfection naïve du dessin, lui
touage « n'est pas l'atavisme, mais plutôt le rappelaient « le charme des chansons popu-
besoin, pour les personnes illettrées (d'habi- laires » 1.
tude) d'exprimer certaines idées » ; il obser- Quoi qu'il en soit, on est aujourd'hui bien
vait que « les murs sont le papier des fous » revenu des controverses anciennes du temps
et que « les dessins de Pompéi sont de vrais de Lombroso et des adeptes et adversaires de
tatouages de murailles ». Or, les murs des sa théorie, où Kurella, par exemple, préten-
prisons eux aussi « portent des dessins ana- dait que « les tatouages décèlent, avec une
logues aux tatouages », têtes de femmes, noms certitude presque absolue, une criminalité
d'avocats, d'amis, emblèmes, souvent le nom latente, lorsque les individus qui les portent
du détenu lui-même avec une inscription, offrent en même temps un front fuyant, de
comme par exemple « dix ans de travaux fortes mâchoires et des oreilles en anses» 2 ,
forcés », ou, pour Laurent : Condamné à mort, tandis que Leppmann, se demandant si les
bien qu'innocent. Cela n'a rien à voir avec tatouages des criminels ont, oui ou non, un
l'atavisme, l'analgésie, l'insensibilité physique sens psychologique et une utilité pratique 3 ,
et morale du délinquant. Le sens en est tout « s'élevait avec indignation contre une telle
différent et c'est ici qu'en réalité il se rapproche prétention» 4 et arrivait à la conclusion que
profondément de celui de Yargot, jusqu'à se les tatouages « n'ont en général pas d'impor-
confondre avec lui. Dans les emblèmes meta« tance psychologique chez les condamnés » B,

1
A ce sujet et sur sa réponse à Lacassagne, voir LOMBROSO, Moabit, à Berlin, faisait la différence entre les tatouages
op. cit., pp. 292 et s. « colorés • ordinaires et les cicatrices par grattage, déchirure
1 ou coupure, sans introduction de couleur, faites de la main
Nähergeschichte des Verbrechers, Stuttgart, 1893. même de l'individu en prison, et qui seraient assez souvent
* Die criminal-psychologische und criminal-praklische Bedeu- l'indication d'un trouble mental, d'une agitation psychique
tung des Tätowierens der Verbrecher, dans Vierteljahres- morbide, que l'auteur chercherait à calmer par une douleur
schrift für gerichtliche Medizin, 3 m e série, vol. VIII, cahier 2, corporelle. Pour le surplus, il soutenait que « l'acte de tatouage
Berlin, 1894, avec 7 figures dans le texte et 2 planches litho- en lui-même ne permet pas de conclure à une catégorie spé-
graphiées. ciale d'hommes qui se distinguerait psychiquement et corpo-
rellement des autres hommes » ; que « la fréquence des tatou-
4
Cf. BAER, op. cit., pp. 22 et s. Leppman se demandait ages chez les détenus est bien plus le résultat de causes
même si un médecin capable de mettre en pratique de sem- extérieures que des causes internes », qu'il « n'y a pas d'unité
blables hypothèses • serait bien qualifié pour être appelé anthropologique dans le caractère des dessins tatoués », et que
comme expert devant les tribunaux, avec les notions cou- • les sujets des tatouages chez les détenus sont identiques aux
rantes du droit pénal ». vues et aux coutumes des personnes des mêmes classes
sociales », — ce qui était peut-être exact pour les marins, les
• LEPPMAN, qui avait fait pendant de longues années des soldats, les infirmiers, les détenus et les prostituées en Alle-
observations sur les aliénés criminels de l'établissement de magne, mais non, certes, pour les tatoués des prisons fran-
130 LE TATOUAGE

« qu'ils ne donnent point d'indication sur la vie l'on doit bien se garder de généralisations
psychique des criminels, et qu'ils ne sont hâtives et superficielles, comme on peut en
susceptibles de fournir quelques indices pra- reprocher, dans tous les camps, à ceux qui se
tiques que dans une mesure très restreinte et sont jetés avec ardeur dans la controverse
d'une manière exceptionnelle ». Il devait bien pour le succès, non pas de raisonnables consi-
reconnaître pourtant que par leur nature, leur dérations et conclusions pratiques, mais de
nombre et leur siège, les tatouages peuvent théories ou de thèses doctrinales.
« donner d'utiles indications », qu'ils « aident Sans doute, on peut poser en fait qu'en
parfois à reconstituer la personnalité intime Europe le tatouage a trois sources principales :
d'un individu », ou qu'ils « ont pratiquement le service militaire (y compris la marine), et les
de l'importance pour reconstituer certains faits établissements pénitentiaires civils et mili-
de la vie antérieure, pour la découverte de taires pour les hommes, le « milieu spécial »
délinquants inconnus et pour l'identification surtout pour les femmes 2 . Et, comme le dit
des criminels recherchés », ce qui est juste- Seelig, « on ne peut avancer une déduction
ment ce qu'on leur demande aujourd'hui. caraxtérologique sur la personne du tatoué
Il est d'ailleurs évident que si l'on entend qu'avec prudence, en examinant objective-
donner aux tatouages une signification psy- ment les circonstances concrètes dans les-
chologique et criminologique valable, il con- quelles le tatouage a été effectué ». On peut
vient de tenir compte aussi bien des circons- expliquer sa fréquence chez les criminels pro-
tances où ils sont nés que de l'esprit qui les a fessionnels, les prostituées, mais aussi chez les
dictés, et qu'ils n'ont pas une valeur absolue, matelots, les « gens du cirque » et ancienne-
en soi, par le seul fait qu'ils existent ; mais ment les « compagnons », aussi bien « par la
ils peuvent en avoir une très considérable nature primitive et robuste de ces individus »
lorsqu'ils dénotent l'appartenance à la « classe» que « par les conditions particulières de
et l'asservissement à la « mentalité » en quel- milieu » qu'ils fréquentent : dans les auberges,
que sorte «professionnelle» des délinquants 1 . tavernes, asiles et prisons, « l'exemple de
Tout en ce domaine est individualisation, et sujets tatoués et l'offre de se faire tatouer par
çaises et des bataillons disciplinaires en Algérie. Il notait choix du dessin u n rôle beaucoup plus décisif que la volonté
d'ailleurs que, dans les prisons allemandes, « ce sont les vaga- du tatoué lui-même ». Quoi qu'il en soit, concluait B A E R , on
bonds internationaux qui offrent les tatouages les plus fré- ne peut compter le tatouage comme caractère criminel aussi
q u e n t s et les plus bizarres ; les grands criminels, beaucoup longtemps qu'existent d'innombrables individus braves et
plus rarement ». D'où il concluait que « les tatoués ne portent honnêtes qui sont tatoués », aussi longtemps — pour reprendre
point les stigmates corporels ou psychiques qui doivent aussi les termes de J O E S T — «que n ' a u r o n t pas disparu le goût
caractériser le criminel-né, et on ne trouve pas parmi eux des colifichets et même l'usage du tatouage qui se retrouvent
s u r t o u t les dangereux, les insensibles, les raffinés, les b r u t a u x aujourd'hui encore, à la fin du X I X m e siècle, en Europe, dans
et les récidivistes » ; t r a d . P . Ladame, loc. cit. Voir aussi en toutes les classes de la société moderne, depuis les plus élevées
Suisse, B L E U L E R , Der geborene Verbrecher, 1896. j u s q u ' a u x plus basses » ; trad. Ladame, ibid., p . 2 1 .
1
B A E R , de son côté — toujours en p a r t a n t des constata- * Il n'est pas douteux que la prison incite au tatouage et
tions et des conditions du tatouage en Allemagne — se décla- soit u n lieu où il est fréquemment pratiqué ; si les criminels
r a i t convaincu que « le fait q u ' u n détenu a été tatoué n'indi- sont plus souvent tatoués que les autres, cela tient à leur
que absolument pas sa n a t u r e criminelle, t o u t aussi peu que séjour dans les prisons, a pu conclure L E GOARANT. On a cité
l'absence de tatouage parlerait en faveur de sa moralité et de en effet u n criminel porteur de 30 tatouages dont 29 avaient
son innocence. Nous avons vu beaucoup plus de grands été exécutés d u r a n t ses incarcérations successives. Cependant,
criminels non tatoués que tatoués ». Il concluait toutefois, de pour SUDOMIR et ZERANSKAJA dans leur ouvrage sur La psy-
ses observations, « au m a n q u e de volonté et de caractère, à chologie du tatouage chez les criminels (1929), c è n e sont pas
l'absence de sérieux et d'énergie morale chez les individus qui a v a n t tout l'inaction, la fainéantise et l'ennui, comme certains
offrent de nombreux tatouages dans diverses régions de leur auteurs le prétendent, qui sont la cause première des t a t o u a -
corps ». Plus il en constatait, et plus leur porteur était, en géné- ges : ce facteur est moins la cause directe, que la cause occa-
ral, moralement dépravé et comptait de récidives ; ce n'était sionnelle qui m e t « le criminel en é t a t de réaliser u n désir
point hasard, observait B R E I T U N G d'après son expérience de antérieur ». L'ennui et l'inaction préparent le terrain, « mais
médecin militaire, si «les vagabonds, etc. amenés à l'examen il n'y a pas de coïncidence directe entre l'état de prisonnier
comme éléments douteux étaient si souvent tatoués des et le tatouage ». La cause directe serait, d'après l'explication
images obscènes décrites par Lombroso » : en effet, en général psychanalytique, l'inversion des tendances qui normalement
« les tatoués sont les abonnés des cellules d'arrêt ». P o u r t a n t s'exercent sur autrui (du fait de l'isolement), allant de pair
le tatouage, de l'avis de B A E R , « n'a aucun lien d'origine avec avec « l'auto-érotisme », qui « provoque u n intérêt particulier
l'atavisme, et moins encore avec la criminalité, car il résulte pour soi-même et son propre corps», soit u n «narcissisme
chez les criminels uniquement des circonstances particulières renforcé ». Le tatouage du criminel moderne (tout en servant
de leur vie et de leurs relations sociales ». Il estime aussi que encore à satisfaire les besoins « esthétiques »), a donc perdu sa
« la possibilité de juger du caractère d'un individu d'après la « signification sociale primitive très importante », et « sert
n a t u r e dé son tatouage » est incertaine, cela parce que • le s u r t o u t à des b u t s auto-érotiques », cf. L E GOARANT, p . 146 à
hasard et la fantaisie du t a t o u e u r jouent souvent dans le 150, 155, 158.
LA VALEUR PSYCHOLOGIQUE DU TATOUAGE 131

un camarade expert dans cet art constituent lorsqu'il s'agit de dessins caractéristiques
pour beaucoup une forte tentation ». (C'est (une botte) sur la verge », par exemple 2 .
pourquoi d'ailleurs on trouve plus de tatoués Il convient de se garder, par réaction contre
parmi les criminels « passifs » que parmi les l'excès qui tendait à voir dans le tatouage « un
« actifs » en général, car « ces derniers com- caractère anatomico-légal spécifique de cri-
prennent souvent combien un tatouage peut minalité » et la marque d'un « criminel-né »,
compromettre leur carrière future »). Il faut de trop dédaigner ce phénomène et de lui
être circonspect : Pour un individu donné, retirer presque toute son importance, car la
« une telle ornementation corporelle peut révé- situation n'est pas du tout, ici, la même que
ler une tendance pulsionnelle primitive à pour l'argot, qui se généralise et que tout le
l'agrandissement de son propre moi, qui est monde a tendance d'adopter par mode ou
une recherche de compensation à la triste réa- imitation sans qu'il finisse par avoir encore
lité de sa vie de chemineau, par exemple, en une véritable signification quant à la crimina-
plaçant une couronne au-dessus des initiales lité. Sans doute, il faut d'abord aussi tenir
de son nom ». Mais comme « souvent le motif compte de l'esprit d'imitation ; sans doute
est extrait d'un album que détiennent des aussi le tatoueur propose-t-il souvent, et les
tatoueurs professionnels et le choix s'effectue « modèles » ont une influence ; sans doute
davantage sur la proposition du tatoueur que encore les tatoués sont-ils en général, lorsqu'il
du tatoué » (d'où la répétition et l'identité s'agit de tatouages qui ne sont pas dus à une
fréquente des mêmes motifs), le fait de se tradition comme le compagnonnage, la marine
laisser tatouer dans ces conditions « indique ou l'armée dans certains pays, des « types
surtout le manque d'indépendance du sujet ». retardés », disait Lacassagne, des « primitifs »
Pourtant, par exemple, « une grande quantité et qui en ont la mentalité, comme l'observait
de symboles erotiques et de dessins obscènes Frazer ; « les associations d'idées-images par
choisis par le sujet lui-même, permet, il est contiguïté ou par ressemblance dominent et
vrai, de conclure à une forte pulsion dirigent absolument la pensée primitive », et
sexuelle » K donc aussi la leur 3 . Le tatouage, « langage
C'est la conclusion à laquelle avait abouti emblématique, souvent métaphorique, est un
de son côté le professeur Locard, en dépit de mode d'expression des natures primitives ;
ses formules célèbres : « Entre tatouage et il objective et matérialise la pensée, et l'exté-
criminalité il n'y a pas causalité, il y a coïnci- riorise d'une façon permanente. C'est la raison
dence ; — le tatouage dépeint moins la psycho- de sa fréquence chez les primitifs (sauvages)
logie du tatoué que celle du tatoueur », (« dans et les criminels (dégénérés, rétrogrades), qui
l'état actuel des choses », ajoutait-il). Mais sentent d'autant plus qu'ils peuvent moins
il rappelait que Lombroso avait justement s'exprimer ».
relevé l'importance psychologique et psycho- Le Goarant exprime bien, sur la base de son
pathologique de certains tatouages et de leur expérience et de ses travaux, que si l'on cher-
localisation et concluait : certains peuvent ne che à mettre de l'ordre dans la confusion qui
révéler qu'un homme vaniteux ou grossier, existe, jusque dans l'esprit du sujet, sur les
mais « on n'hésitera pas sur le diagnostic véritables raisons qui l'ont poussé à se faire

1
SEELIG, Traité de criminologie, p. 66. L'auteur précise Nous avons vu cependant un grand nombre d'exemples pro-
toutefois que dans ces cas il ne s'agit pas en • général • de bants du contraire.
criminels sexuels, mais plutôt de criminels réfractaires au
travail, notamment des vagabonds à forte pulsion sexuelle ; * LOCARD, L'évaluation actuelle du tatouage el son impor-
il estime qu'il « existe donc le plus souvent une relation entre tance en criminalistique ; article cité p. 138.
le tatouage et la personnalité d'ensemble, mais nullement entre
le contenu du tatouage et l'activité particulière du criminel ». ' C'est la conclusion de DELARUE et GIRAUD, op. cit., p. 54.
132 LE TATOUAGE

tatouer, « on dégage peu à peu quantité de érotiques ou sentimentaux, simplement vani-


notions sur la psychologie du malfaiteur, et teux, ou crapuleux, brutaux et antisociaux.
l'étiologie réelle du tatouage se précise. C'est Car en définitive, dans la gamme des « spé-
un mode d'expression des sentiments affectifs et cialités » que pratique et peut offrir l'artisan,
des idées. Repliés sur eux-mêmes, les malfai- ou même en tenant compte des tatouages
teurs sont orientés par leur vie de détenu à « en série » par imitation, c'est tout de même
réfléchir sur leur propre cas. Cette sorte le tatoué qui le plus souvent choisit et veut
d'autisme imposé les rend introspectifs de son tatouage, ses symboles et ses inscriptions,
force et occasionne une rumination mentale et il est évident qu'il les choisit ou les impose
des événements qui les ont conduits en prison. selon ses goûts ou ses désirs, ses révoltes ou sa
Les bons et les mauvais penchants, les impul- haine — on n'ose dire son idéal — lorsque sa
sions sexuelles, les sentiments de vengeance, vie est chargée d'aventures et qu'il entend en
le désir de posséder plus tard un souvenir des fixer le souvenir ou la fierté sur son corps 2 .
heures noires, la volonté de ne pas oublier ce N'est-ce pas d'ailleurs Lombroso lui-même qui
qu'on fera à la sortie ... tous ces éléments dans un autre passage de son étude, où il
psychologiques se retrouvent dans les tatoua- examine la « sphygmographie des délinquants »
ges ». Rappelant le mot de Lacassagne, selon sur la base d'un certain nombre de cas-types
lequel les tatouages sont des « cicatrices idéo- décrits par lui, constate qu'« il est clair... que
graphiques », il poursuit : « Chez le criminel, le lorsque les passions les plus spécifiques sont
tatouage est l'expression d'un véritable phé- en jeu, comme la peur du juge, ou la lâcheté,
nomène pathologique qui consiste à projeter ou les excitants préférés, comme le vin, la
au-dehors sous cette forme les idées, les pas- femme, l'or, et surtout la vanité, on a alors
sions, les sentiments qui l'agitent. C'est un des réactions supérieures aux normales. C'est
stigmate dont les proportions, la diffusion, ce qui nous permet de pénétrer, comme avec
l'intensité, la nuance spécifique, la couleur un instrument de précision, dans leur psycho-
locale, le cynisme, la vanité inutile et impu- logie intime sur laquelle le plaisir, la vanité et
dente sont des éléments bien propres au mal- la crainte de la douleur ont plus de pouvoir
faiteur. Y voir cependant une preuve irréfu- que la vraie douleur elle-même » 3 . Mais pour
table, un signe pathognomonique de crimina- constater ces réactions psychologiques des
lité, paraît exagéré » 1 . délinquants ainsi tatoués, il faut nécessaire-
Mais par là même, chez les délinquants ment admettre que ces sentiments exprimés
tatoués, c'est une ouverture qui nous est pra- par leurs tatouages sont bien les leurs et n'ap-
tiquée sur leur « moi » profond, sur leur réalité paraîssent ainsi plus vivement à la lumière
interne, leurs tendances dominantes, leur que parce qu'ils existent d'abord en réabté
caractère et leurs appétits, qu'ils soient dans leur « for intérieur ».

1
L E GOARANT, thèse citée, pp. 162 et 168. pelés à leur mémoire, ou pour se débarrasser d'un signe
qui ne peut qu'être nuisible à cause de la facilité d'identifi-
* Dans leur intéressante étude, Die Psychologie der Täto- cation par la police. Les tatouages peuvent aussi devenir
wierung bei Verbrechern, en 1929, SUDOMIR et ZERANSKAJA, dangereux en temps de guerres civiles : Les rouges avaient
qui ont examiné 1000 criminels tatoués à la prison de Kiew décidé de fusiller un homme portant sur la poitrine l'ins-
(893 hommes et 107 femmes), ont pu conclure sur ce point cription : «Dieu protège le tsar