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2018­1­31

Imprimer:Lesstéréotypes,c'estbien.Lesimaginaires,c'estmieux

PatrickCharaudeau­Livres,articles,

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http://www.patrick­charaudeau.com/Les­stereotypes­c­

est­bien­Les.html

Lesstéréotypes,c’estbien.Lesimaginaires,c’estmieux

inBoyerH.(dir.),Stéréotypage,stéréotypes:fonctionnementsordinairesetmisesen

scène,L’Harmattan,Paris.

Iln’estpeut­êtrepastrèsconvenable,dansuncolloqueportantsurlesstéréotypes,decommencer parsedébarrasserdecettenotion.Maisaprèstantd’écritsquiluiontétéconsacrés—sansque

jamaisellenesoitremiseencause[1]—,ilconvientdesedemandersic’estunenotionavec

laquelleonpeuttravaillerdanslecadredesscienceshumainesetsociales,etplusparticulièrement

enanalysedudiscours.

Qu’est­cequ’onobserve?D’abord,qu’ilyauneproliférationdetermescouvrantlemêmechamp

sémantique:«clichés»,«poncifs»,«lieuxcommuns»,«idéesreçues»,«préjugés»,

«stéréotypes»,«lieucommun»,pourn’enciterquequelquesuns.Carilenestd’autrescomme

l’expression«pontauxânes»entendurécemmentdansuneémissionderadio.Onnesaittrop

quellesdistinctionsétablir,etd’ailleurslaplupartd’entreeuxsontinterchangeables.

Cestermesontuncertainnombredetraitssémantiquesencommun,carcequ’ilsrecouvrentréfère

àcequiestditdefaçonrépétitiveetqui,decefait,finitparsefiger(récurrenceetfixité),etdécrit

unecaractérisationjugéesimplificatriceetgénéralisante(simplification).D’autrepart,cestermes

circulentdanslesgroupessociaux,etcequ’ilsdésignentestdonnéenpartageàleursmembres

jouantainsiunrôledeliensocial(fonctionidentitaire);maisenmêmetemps,lorsqu’undeces

termesestemployé,c’estpourrejeterlacaractérisationqu’ilsdécriventaumotifqu’elleserait

fausse,tropsimplisteoutropgénéralisante(jugementnégatif);certainsinsistentdavantagesur

l’unoul’autredecesaspects:defaussevérité(«idéesreçues»),denon­vérification

(«préjugés»),debanalité(«lieucommun»),maistoussontporteursdutraitdesoupçon,quantà

lavéritédecequiestdit.

C’estlaprésencedecesoupçonquirenddifficilelarécupérationdelanotiondestéréotypepouren faireunconcept.D’abordparcequecelasignalequecettenotionestdépendantedujugementd’un sujet,etquecejugementenétantnégatifoccultelapossibilitéquecequiestditrenfermemalgré toutunepartdevérité.Cemasquageestencorepluspatentlorsquelacaractérisationconcernedes individusoudesgroupeshumains:direquelesintellectuelsn’aimentpaslecontactdescorpsest peut­êtreunstéréotypepropreauxsportifs,maiscelaneveutpasdirequ’ilsoitcomplètement faux;ilenvademêmedesjugementsqueleshommesportentsurlesfemmesetdeceuxqueles femmesportentsurleshommes,deceuxquelescitoyensportentsurlespolitiqueset réciproquement.Autrementdit,ilfautaccorderaustéréotypelapossibilitédedirequelquechosede fauxetvrai,àlafois.Toutjugementsurl’autreestenmêmetempsrévélateurdesoi:ilditpeut­

êtrequelquechosededéviantsurl’autre(réfraction[2]),maisilditenmêmetempsquelquechose

devraisurceluiquiportecejugement(réflexion).DirequelesFrançaissontcartésiens,n’est

évidemmentpasvraidansl’absolu,mais,d’unepart,celapeutavoirunepartdevérité,etsurtout,

celaestrévélateurdeceluiquiledit,lequelseconsidèrenoncartésienouprendsesdistancesvis­à­

visdecettecaractérisation.

Ilyadoncuneambiguïtéquantàl’usagequel’onfaitdecettenotion,ycomprisdanslesécrits savantsquiluisontconsacrés:d’uncôté,ondéfendl’idéequelestéréotypeaunefonction nécessaired’établissementduliensocial,l’apprentissagesocialsefaisantàl’aided’idéescommunes répétitivescommegarantesdesnormesdujugementsocial,d’unautre,onrejettelestéréotypecar ildéformeraitoumasqueraitlaréalité.Biendifficile,danscesconditionsderetenircettenotion commecentraledansl’analysedesdiscourssociaux,saufàlarepérercommecaractéristiquede

certainsfaitsdediscoursrévélateursdeteloutelsujet,dansteloutelcontextesituationnel[3].

Qu’est­cequiestencause?

Essentiellementdeuxchoses:lafaçondontonconçoitlerapportdulangageàlaréalité;laplace

quel’onaccordeauphénomènedesreprésentationssociales.

Langage,«réel»et«réalité»

Lanotionde«réel»alongtempsétéconfondueaveccellede«réalité».Soitque,dansl’ordredu

mondeempirique,ellerenvoieauxobjetsouévénementsdumondephénoménalextérieursà

l’homme:leréel,oularéalité,s’opposealorsàl’apparencesensibledeschoses(Platon),etdésigne

ledonnéauthentiqued’unmondephysiquequiexisteindépendammentdel’hommeets’imposeà

lui.Soitque,considéréedansl’ordredelapensée,laréalité,ouleréel,estvuecommeunobjet

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défini,logique,permanentetautonome,désignantunevéritésolide,undonnéexplicatifsurle

mondecommeloiquis’imposeàl’homme,unesortede«principederéalité».

Pourtant,ilconvientdedistinguerréelderéalité,etc’estl’hypothèsesurlesignelinguistique,dans

lafiliationdeSaussureetBenvenistequinousyaidera.Onsaitquelesigne,avecsadoubleface

signifiant/signifié,secaractériseparunetripledimension:référentielle(ilrenvoieàquelquechose

dumonde),symbolique(ilconstruitdusensàpartirdecemonde),contextuelle(ilprendsensdans

unelargecombinatoiretextuelle).Ilrésultedecettedéfinitionquelesignifién’estpaslaréalitéelle­

même,maisuneconstructionsignifiantedelaréalité.C’estcetteconstructiondesensqu’on

appelleraleréelsignifiantdumonde:silemot«arbre»renvoieàuneréalitéempiriquedumonde,

ilconstruitàtraverstellelangue,danstelcontexteculturel,leconceptarbre,commedirait

Saussure,c’est­à­direleréelsignifiantarbredanslalanguefrançaise.

Engénéralisantlepropos,onpeutdoncdireque«laréalité»correspondaumondeempiriqueà traverssaphénoménalité,commelieua­signifiant(etencorea­signifié)s’imposantàl’hommedans sonétatbrutenattendantd’êtresignifié.Paropposition,«leréel»réfèreaumondetelqu’ilest construit,structuré,parl’activitésignifiantedel’hommeàtraversl’exercicedulangageenses diversesopérationsdenominationdesêtresdumonde,decaractérisationdeleurspropriétés,de descriptiondeleursactionsdansletempsetdansl’espaceetd’explicationdelacausalitédesces

actions[4].Leréelestdoncliéàl’activitéderationalisationdel’homme,cequirejointpeut­êtrela

propositiondeHegel:«Cequiestrationnelestréel,cequiestréelestrationnel»,mais

évidemment,enajoutantquecerationnelestlui­mêmeempreintded’affectetd’émotionnel.La

réalitéatoujoursbesoind’être«formatée»pourdevenirréel,etcetravaildeformatagesefaitpar

lebiaisdelaraisonqui,elle­même,sefaitparlebiaisdulangage:leréelabesoinderenvoyeràune

raison,ditencoreBaudrillard,unerationalitéquiconstruitdesoppositions.Dèslors,onpeut

considérerquelediscoursconstruittoujoursduréel,etquelejugementdevéritéoudefaussetén’a

paslieud’êtreici;unteljugementnepeutêtrequ’unactedelangagevenantsesuperposeràl’acte

dediscoursconstruisantduréel.Lestéréotypen’apasicideraisond’être.

Lesreprésentationssocialescommemécaniquedeconstructionduréel

Biendesécritsayantétéconsacrésàcettenotion,aussibiendanslapsychologiesocialedontelle

estissuequedansdesanalysesdediscoursousociolinguistiques,onrappellerarapidementson

émergence.ElleapparaîtchezDurkheimsousladénominationde«représentationscollectives»,

dénominationcontestéeparMoscoviciparcequeletermedecollectifrenvoiedavantageàungroupe

fermésurlui­même,àdesopinionscollectivesintra­communautaires.Moscoviciproposealors

l’expression«représentationssociales»,plusgénériquequiinclutlesreprésentationscollectives

sanspréjugerdudegrédegénéralisationdelanotion,parcequ’ils’agitdedéfinirunenotionqui

expliqueetjustifie,lespratiquessociales,leursnormesetleursrègles.

C’estcommesil’individunepouvantsecontenterd’agir,illuifallaitsedonneruneraisond’agir,des motifsetdesfinalitésquiluipermettentdeporterdesjugementssurlebienfondédesesactions;il doitdoncselesreprésentereninteractionaveclesautresdulangage,et,enselesreprésentant,il

sefaitexisteretinventelasociétéquil’inventedanslemêmetemps[5].Lesreprésentations

socialessontparvoiedeconséquenceunmodedeconnaissancedumondesocialementpartagé.

Onn’entrerapasicidansledétaildecettenotiontellequ’elleestdéveloppéeparlapsychologie socialequipourlesbesoinsdesaconceptualisationdistinguelesnotionsde«représentation»,

d’«opinion»,d’«attitude»,de«systèmecentral»et«systèmepériphérique»[6],maison

rappelleraégalementqueSperberetWilson,dansleurthéoriedelapertinenceparlentde «représentationspartagées»,notionfondatricedel’activitédelangagequireposesurl’idée d’adhésiondesmembresd’ungroupeàdesvaleurscommunesquiferaientconsensuspourqu’ils

puissentcommuniquer,idéefortementdiscutéeparcertainspsychosociologues[7].

Cequiimporteici,c’est­à­diredanslecadred’uneanalysedudiscours,estdevoirdansquelle mesureunconceptnéetdéveloppédansuneautredisciplinepeutêtreréutiliséetredéfinitdans

unedisciplineautre[8].Pourmapart,jereprendraidonccettenotionenladéfinissant,nonpas

commeunconcept,maiscommeunmécanismedeconstructiondusensquifaçonne,formatela réalitéenréelsignifiant,engendrantdesformesdeconnaissancedela«réalitésociale».Danscette perspective,lesreprésentationssocialesnesontpasunsous­ensembledesimaginairesoudes

idéologiescommed’autresleproposent[9],maisunemécaniqued’engendrementdessavoirsetdes

imaginaires,cequenousallonsvoirparlasuite[10].

Proposition:unedéfinitiondiscursivedesimaginaires

Letermed’imaginairefaitaussiproblème,nonseulementenraisondessensqu’ilprenddans

l’usagecourantmaiségalementdeparlafaçondontilestemployédanscertainesdisciplines.

Lanotiond’imaginaire

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Dansl’usagecourantletermed’imaginaireestemployédanslesensdece«quin’existequedans

l’imagination,quiestsansréalité»,commeleditledictionnaireRobert(1990).Etcesensest

tantôttiréversunepureinventiondel’espritquidécritquelquechosequin’apasdecorrespondant

danslaréalitéetquidoncn’estpasvrai.Danscecas,onluidonnecommesynonymeslestermesde

mythe,légende,fiction,etbiensouventilestporteurd’unjugementnégatifcommedans«C’estun

maladeimaginaire».Tantôtlesensdebaseesttiréversuneconstructionidéalisée,ayantparfoisle

sensd’illusionmaisnonnécessairementnégatif:«unmondeimaginaire»quipeutêtreuneutopie

ouunrêvenonréalisable.

Danslemilieuartistiqueetlittéraire,imaginaireestemployépourqualifierl’activitéartistiquedans

sonfondement,sansconnotationpéjorativecarilestadmisquelafonctiondel’artisteestde

proposerunevisiond’unmondeautre,dontonacceptequ’ilnecorrespondpasàceluidelaréalité,

maisquipeutêtrepréfigurateur,annonciateurd’unprochainmonderéel:«L’imaginaireestcequi

tendàdevenirréel»(AndréBreton).Toutartisteestunvisionnaire.

Maisdansd’autresdisciplinesdesscienceshumainesetsociales,miseàpartl’anthropologieà laquelleonemprunteraunepartiedeladéfinition,l’emploin’estpastoujourstrèsclair.Enhistoire, parexemple,onentenddireparfoisquecettedisciplineavocationàrétablirlavéritécontre

l’imaginaire,lesfantasmesetlesstéréotypes[11].Cesens,finalementpéjoratifauregardde

certainesdisciplinesestpeut­êtreunrestedelapenséedu18°sièclequidistinguaituneculture

savanteetuneculturepopulairefortementinfluencéeparleshistoiresdediableetdesorcellerie.

Ilsembledoncquel’onsetrouvedanslemêmecasquelestéréotype,etdoncilfaudraitrejeter

cettenotionpourlesmêmesraisons.Maisici,onpeuts’ensortirparlebiaisdel’emploideceterme

commesubstantif,carc’estdanssonemploiadjectivalqu’ilprendcesvaleursd’inventionhorsdela

réalité.Enrevanche,danssonemploisubstantif,ilrecouvreunenotionquis’inscritdansune

traditionphilosophiqueetpsychologiquepourêtrefinalementrécupéréeetreconceptualiséepar

l’anthropologiesociale.

Ensimplifiant,disonsquel’émergencedecettenotionsefaitentroistemps.Danslapensée

classique,l’imaginationétaitconsidéréecommefantasia;elleétaitducôtédelafolie(«lafolledu

logis»)quis’opposaitalorsàlaraison,seulecapabledegérerlefaceàfaceentrel’Hommeetle

Monde.Penséeclassiquequisepoursuitjusqu’audix­huitièmesiècle.Deuxièmegrandmoment,

avecFreudetl’affirmationdel’existenced’unedoubleconsciencechezl’homme,doubleconscience

quisecroiseavecladualitéd’un«soiindividuel»etd’un«soicollectif».Danslasecondetopique

(«Ça/Moi/Surmoi»),Freudplacel’Imaginaireducôtédu«Surmoi»,le«Ça»étantdel’ordredu

Symbolique.Surlalancée,Jungdéveloppesonidéed’«archétypes»commeensembledethèmes

récurrentsconstruisantdesimaginairespersonnelsreposantsurunfondcommund’inconscient

collectif.Parallèlement,Bachelard(ilssontcontemporainsàunanprès)opposela

«conceptualisation»,activitérationalisanteproduisantlascience,etla«rêverie»,activitécréatrice

produisantunevisonpoétiquedumonde;maiscesdeuxactivitéssontliéesencequ’ellessontà

l’originedesprincipesorganisateursdesconduiteshumaines.Letroisièmegrandmomentest

marquéparl’anthropologiequiconsidèrelesrituelssociaux,lesmythesetleslégendescommedes

discoursquitémoignentdel’organisationdessociétéshumaines.C’estdanscettelignéequejeme

placeraipourredéfinirlanotiond’imaginairedanslecadredel’analysedediscours.

Lesimaginairessocio­discursifs

L’imaginaireestunmoded’appréhensiondumondequinaîtdanslamécaniquedesreprésentations

sociales,laquelle,onl’adit,construitdelasignificationsurlesobjetsdumonde,lesphénomènesqui

s’yproduisent,lesêtreshumainsetleurscomportements,transformantlaréalitéenréelsignifiant.

Ilrésulted’unprocessusdesymbolisationdumonded’ordreaffectivo­rationnelàtravers

l’intersubjectivitédesrelationshumaines,etsedéposedanslamémoirecollective.Ainsi,l’imaginaire

aunedoublefonctiondecréationdevaleursetdejustificationdel’action.Parexemple,l’imaginaire

delaModernitécréetantôtdesvaleursnégatives,lorsque,opposéàceluidelaTradition,il

stigmatiselapertedupoidsdel’histoire,del’héritagedupasséetdesbienfaitsdelafiliation,tantôt

desvaleurspositives,lorsque,liéeauProgrès,ilsedéfinitcommeundéfipermanentauxloisdela

natureetunaccroissementdubien­êtresocialàtraverslesavancéestechnologiques.

Cetimaginairepeutêtrequalifiédesocialdanslamesureoùcetteactivitédesymbolisation représentationnelledumondesefaitdansundomainedepratiquesociale(artistique,politique, juridique,religieux,éducatif,etc.)déterminé,afin,commeleproposeCastoriadis,derendre cohérentlerapportentrel’ordresocialetlesconduites,etdecimenterleliensocialàl’aidedes appareilsderégulationquesontlesinstitutions.Maisilfautajouterquel’imaginairesocialestà dimensionvariable,dufaitdelaplusoumoinsgrandeextensiondugroupe,dujeudecomparaison possibleentregroupes,etdelamémoirecollectivedugroupequiseconstruitàtraversl’histoire. Ainsipeut­onparlerd’unimaginairepersonnel,commedanslecasdelaperceptiondelamort; celle­ciserajugéeetressentiedifféremmentselonqu’elles’inscritdansl’histoireintimedel’individu

(lamortd’unparentoud’unproche[12]),qu’elletoucheunsentimentd’appartenance

communautaire(mortd’IsraélienspourdesIsraéliens,mortdePalestinienspourdesPalestiniens)

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ouunevaleurconsidéréecommeuneévidencemoraleuniversellementpartagée(lamort

d’innocents,particulièrements’ils’agitd’enfants).Maisilyaaussidesimaginairesplusproprement

collectifsquivarientselonlanaturedugroupe.Parexemple,chacunedesloisquiontétédéfendues

auparlementfrançais,laloiditeTaubiratendantàfairereconnaîtrel’esclavagismecrimecontre

l’humanité,etlaloiditeGayssottendantàfairereconnaîtrelesaspectspositifsdelacolonisation

française,participed’imaginairesdifférents.Lapremièreseréclamed’unimaginairede

«souverainetépopulaire»quiaffirmel’égalitédescitoyensdevantlaloietdonccondamnetout

discriminationd’unepartiedelacitoyenneté;lasecondeseréclamed’unimaginaired’«excellence

delaculture»quijustifieraittouteactionéducativeauprèsd’unpeuplejugéétrangerauxvaleurs

qu’onveutluiinculquer.Etremarquonsquel’uncommel’autredecesimaginairessesoutientd’une

croyanceensavaleuruniverselle.C’estcequiexpliquel’émergencedeconflits,commeceluiqui

éclataàlasuitedelapublicationdecaricaturesmettantenscèneleprophèteMahomet,

déclenchantunepolémiquequimettaitenévidenceunantagonismeentreOrientetOccidentquant

àcequepeutêtrel’imaginairedu«sacré»dansl’uneetl’autreculture.

Enfin,cetimaginairepeutêtrequalifiédesocio­discursifdanslamesureoùonfaitl’hypothèsequele

symptômed’unimaginaireestlaparole.Eneffet,celui­cirésultedel’activitédereprésentationqui

construitdesuniversdepensée,lieuxd’institutiondevérités,etcetteconstructionsefaitparle

biaisdelasédimentationdediscoursnarratifsetargumentatifsproposantunedescriptionetune

explicationdesphénomènesdumondeetdescomportementshumains.Ilseconstruitainsides

systèmesdepenséecohérentsàpartirdetypesdesavoirquisontinvestis,tantôt,depathos(le

savoircommeaffect),d’ethos(lasavoircommeimagedesoi),delogos(lesavoircommeargument

rationnel).Ainsi,lesimaginairessontengendrésparlesdiscoursquicirculentdanslesgroupes

sociaux,s’organisantensystèmesdepenséecohérentscréateurdevaleurs,jouantlerôlede

justificationdel’actionsocialeetsedéposantdanslamémoirecollective.

Maisàcela,ilfautajouterquecesdiscourscréateursd’imaginairesseproduisent,commeonl’adéjà

dit,dansundomainedepratiquesocialedéterminéquijoueunrôledefiltreaxiologique.Cela

permetdecomprendrequ’unmêmeimaginairepuisserecevoirunevaleurpositiveounégativeselon

ledomainedepratiquedanslequelils’inscrit.Ainsi,l’imaginairedeTraditionseramarquédefaçon

positivedansledomainedepratiquereligieuxetparfoisdanslepolitique,alorsqu’ilseramarqué

négativementdanslesdomaineséconomiqueettechnologique.Évidemment,ils’agiticidelavaleur

intrinsèqueaccordéeàl’imaginaireetnonpointdelafaçondontilestutilisé.L’imaginairedu«droit

àlaliberté»apujustifierdesengagementsdanslarésistancedurantladeuxièmeguerremondiale,

maisc’estl’imaginairede«puretédupeuple»quiaétésourcedansl’histoired’exactions,de

massacresetdegénocides.

Illustronscelapardeuxexemples.Lesoiseaux,d’abord,quisontperçusàtraversdiversimaginaires dontlessymptômessontlesdiscoursproduitsàleurégardsoitpourlesdécrire,soitpourlesqualifier

soitenimaginantleursintentions:imaginairede«mortoudemenace»lorsqu’ilssontnoirs[13]

(corbeaux)oulorsqu’ilsseprécipitentsurdelachairefraîche(lescharognards);imaginaire d’«amour»(lescailles)oude«fidélité»(lesinséparables)maisausside«luxure»oude «perversité»(lesperdrix),lorsqu’ilsneselaissentpasattraperetjouentàtromperceluiquiveut

lesattraper[14];imaginairede«vigilance»etd’«intelligence»commelesoiesduCapitolesqui

évitèrentlemassacredelapopulationdeRome,maissansoublierquelesoiesappartiennent

égalementàl’imaginairedela«bêtise»oudela«naïveté»(bêtecommeuneoie/oieblanche).

Autreexemple:lecorps.Lemédecin,enl’examinant,letâtant,lepalpant,produitundiscoursqui

enfaitunlieud’apparitiondesymptômes:c’estl’imaginairemédicaldela«trace»oude

l’«indicialité»commerecherched’unesignificationcachéesouslamanifestationd’unsigne.Maisle

biologisteconsidèrelecorpsàtraversunimaginaire«tissulaire»et«cellulaire»,etle

psychanalysteleconsidèrecommelieude«somatisation».

Lastructurationdesimaginaires

Enrésumantl’ensembledesproposprécédents,ondiraquelamécaniquedesreprésentations socialesengendrent,àtraverslaproductiondediscours,dessavoirsquisestructurentensavoirsde connaissanceetsavoirsdecroyance,lesquelsseconfigurentàleurtourentypesdesavoirs.C’està partirdecestypesdesavoirs,ettoujoursparlabiaisdelaproductiondiscursiveques’organisentdes systèmesdepenséeselondesprincipesdecohérencequienfontdesthéories,desdoctrinesoudes

opinions(Voirlafigurejointe).Ayantdéjàexposécettequestiondansd’autresécrits[15],j’en

reprendraiunepartieenapportantquelquesprécisionssupplémentaires.

Lessavoirsdeconnaissance.

Lessavoirsdeconnaissancetendentàétablirunevéritésurlesphénomènesdumonde.Unevérité

quiexisteendehorsdelasubjectivitédusujet,dumoinsquiaétéinstalléedansunextérieurà

l’homme(horssujet).Cettevéritéportesurl’existencedesfaitsdumondeetl’explicationdes

phénomènesquisontplacésdevantl’hommeetmisàsaconsidération,dansunrapportobjectivant

eténoncéssouslaformed’un«il­vrai»,delapartd’unsujetdel’énonciationquiseveutneutre,

sansjugement,dépourvudetoutesubjectivité,unénonciateurabstrait,impersonnel,pouvant

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s’appeler«lascience»ou«l’ordredeschoses»,dontlegarantestlapossibilitédevérificationdes

propostenusetdoncdusavoir.Lediscoursainsiproduitn’estpointdiscutableparcequ’ils’impose

danssavéritéobjective.

Ceprocessusdeconstructiondusavoirdeconnaissancedonnelieuàdeuxtypesdesavoirs:savoir

savantetsavoird’expérience.

Lasavoirsavantconstruitdesexplicationssurlemondequivalentpourconnaissancedumondetel

qu’ilestetfonctionne.Onestdansl’ordredelaraisonsavantequis’appuiesurdesprocédures

d’observation,d’expérimentationetdecalcul,lesquellesutilisentdesinstrumentsdevisualisationdu

monde(microscope)oud’opérations(informatique),etdontlagarantieobjectivanteestqueces

procéduresetcesinstrumentspeuventêtresuiviesetutiliséspartouteautrepersonneayant

mêmecompétence.Onesticidansl’ordreduprouvé.Personnen’ajamaisvulaterretourner

autourdusoleil.Pourtantonenalaconnaissanceparcequ’onnouslafaitconnaîtrecommesavoir

savantprouvédefaçonindiscutable.

Peuventêtrerattachéesausavoirsavantcequel’onappellelesthéories.Lesthéoriesse

caractérisentparuneformedediscoursquiestàlafoisferméeetouverte.Ferméeautourd’un

noyaudecertitudesconstituéparunensembledepropositionsayantvaleurdepostulats,de

principesoud’axiomes,dontdépendentlesconcepts,lesmodesderaisonnementetl’appareillage

méthodologique.Ouvertedanslamesureoùcetteformedediscourssetrouvedansunprocessusde

réfutation/intégrationdepropositionscontrairesouderésultatscontradictoires.Autrementdit,les

théoriessontobligéesd’accepterlaconfrontationàl’empirieetàlacritique.Maisdansletempsoùla

théories’énoncecommetelle,ellealaforcedevéritéd’undiscoursdémonstratif,celui,parexemple,

desloisdelagravitation.

Lesavoird’expérience,lui,construitégalementdesexplicationssurlemondequivalentpourla

connaissancedumonde,maissansaucunegarantiedeprobation:pasdeprocéduresparticulières,

pasd’instrumentation.Enrevanche,toutindividupeutseprévaloird’unsavoird’expériencedèsqu’il

l’aéprouvéetqu’ilpeutsupposerquetouteautreindividudanslamêmesituationéprouverala

mêmechose:sijelâcheunobjetquejetiensdanslamain,jeferail’expériencequ’iltomberaà

touslescoups,etjesupposeraiquetouteautrepersonneenmeslieuetplaceferalamême

expérience.Onesticidansledomainedel’éprouvéetdel’expérienceuniversellementpartagée,et

jen’aipasbesoin,pourcela,desavoirsavant:jen’aipasbesoindeconnaîtrelesloisdela

gravitationpoursavoirquesijelâcheunobjet,iltombera.Iln’empêchequejetiendraicesavoir

d’expériencepourconnaissancedumondetelqu’ilest.

Serontdoncrattachésàcesavoird’expériencelessavoirsempiriquessurlemondequisont

soutenusparundiscoursdecausaliténaturelle,quitteàcequecelui­cicontrediselesavoirsavant:

oncontinuededirequelesoleilselèveetsecouche(savoird’expérience),alorsquel’onsaitque

c’estlaterrequitourneetnonlesoleil(savoirsavant).Cesontlàdeuxformesdesavoirde

connaissance,cartouteslesdeuxtiennentcequiestditpourcequ’estlemonde(n’oublionspas

quel’onsetrouveicidansledomainedesreprésentationssocio­discursives).

Lessavoirsdecroyance.

Lessavoirsdecroyanceneportentpassurlaconnaissancedumondeausensquenousvenonsde

luidonnermaissurdesévaluations,desappréciations,desjugementsàproposdesphénomènes,

desévénementsetdesêtresdumonde,leurpenséeetleurcomportement.Laconnaissance,

commeonvientdelevoir,procèded’unmodededescriptionoud’explicationcentrésurlemonde,

indépendammentdupointdevuedusujet;lacroyanceprocèdeduregardquelesujetportesurle

bienfondédesévénementsetdesactionsdel’homme.Ici,ilnes’agitpasd’avoirunpointdevue

surlaterrequitournepuisquec’estuneexplicationquim’estdonnéeparunsavoirsavant

indiscutable;ils’agitdesavoirsi,parexemple,ilestpréférabledetravaillerausoleillevantouau

soleilcouchant,s’ilestbon,mauvais,raisonnableoufoudeconduiredanslatempête,s’ilestbien

oumald’engagertelconflit.Lesavoir,ici,setrouvedanslesujet,procèdedusujet(in­sujet),etest

porteurdejugement.Onestdansledomainedelavaleurquisecaractériseàlafoisparuneactivité

mentalepolariséesurlaraisond’êtredesévénementsetdescomportements(d’oùsonaspect

affectif)etparuneprisedeposition(d’oùsonaspectsubjectivant).Onn’aplusaffaireà

l’énonciationd’un«il­vrai»maisd’un«on­vrai»,quiintérioriselesavoiretenmêmetempsle

souhaitepartagé,bienque,danscecas,ilnesoitpasvérifiable,autredifférenceaveclesavoirde

connaissance,mêmesiparfoisilestbiendifficiledefaireledépartentrelesdeux.

Ceprocessusdeconstructiondusavoirdecroyancedonnelieuàdeuxtypesdesavoirs:lesavoirde

révélation,lesavoird’opinion.

Lesavoirderévélationsupposequ’ilexisteunlieudevéritéextérieurausujet,maisàladifférence

dusavoirdeconnaissance,cettevéritén’apasàêtreprouvéenivérifiée,cepourquoielleexigeun

mouvementd’adhésiontotaledusujetàcelle­ci.Maispourquecemouvementd’adhésiontrouvesa

justification,ilfautqu’existentdestextesquitémoignentdecettevéritéplusoumoins

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transcendantale.D’unefaçonoud’uneautre,cestextesontuncaractèresacréjouantlerôlede

référenceabsoluedesvaleursauxquellesonveutadhérer.

Iln’estdoncpasétonnantquecesoientlesdoctrinesquis’attachentàcetypedesavoir,doctrines

ditesreligieusesouprofanes.Lesdoctrinessedéfinissentenréférenceàuneparolefondatrice,

émanantlaplupartdutempsd’unefigurecharismatique(lepoètedanslaGrècearchaïque,le

prophètedanslesreligionschrétiennes,legouroudanslessectes,lefondateurd’uneécolede

pensée).Silesdoctrinesontuncaractèrefermécommelesthéories,lespremières,àladifférence

dessecondes,nesouffrentpasderemiseencauseets’instituentendogme.Lesdoctrinessont

insensiblesauxcontradictionsquepourraientapporterlessavoirssavantsoud’expérience.Ces

dernierssontcertesfermés,mais«jusqu’àpreuveducontraire»,jusqu’àcequ’unenouvelle

théorieviennesesubstitueràlaprécédenteouqu’unenouvelleexpérienceviennecontredirela

précédente:lessavoirsdeconnaissancesontàlafoisferméetouvert.Lesavoirderévélation,en

revanche,estcomplètementfermésuruneévidencedesavoir,etlesdiscoursquilesoutiennentse

présententsouslamodalitédel’évidence.Ilrefuselacritique,etfaceàcelle­cinepeutréagirque

paranathèmes,excommunicationsouautresformesd’exclusion.Desénoncéscomme«Jésusestle

filsdeDieufaithomme»ou«Aimez­vouslesunslesautres»seréfèrentàunevéritérévéléeà

laquellenepeutêtreopposéequelerefusdelaparolederévélation,lerefusdelafoiencette

parole.Maisilenestdemêmeavecdesénoncésdevaleurdutype«Lepeupleestsouverain»ou

«Liberté,égalité,fraternité».Entantqu’appartenantausavoirdecroyanceonestdansledomaine

du«On­vrai»puisqu’ilexigeadhésiondelapartdusujet,maisunOn­vraiquivoudraitbiense

substituerau«Il­vrai»dusavoirdeconnaissance.

C’estàcetypedesavoirderévélationquel’onpeutrattacherlesidéologies.Mais,évidemment,tout dépenddelafaçondontondéfinitceconcept.Lapsychologiesociale,parexemple,considèreque «l’idéologieestunenotionquiresteencorerelativementfloue,sansvéritableconsistance théorique,danslaquelleonfaitentrerdesmodesd’expressionextrêmementvariés,telsquedes croyancesoudesthéories(naïvesouphilosophiques),desvaleursoudesimages,desnormesoudes

modesparticuliersdeperceptiondelaréalité…»(Guimelli,1999;105).Eneffet,lesidéologies

articulentdefaçondoctrinaledessavoirsgénériquesquiproposentuneexplicationtotaleet

englobantedel’activitésociale,toutensefondantsurdesdiscoursquifontréférence,etderrière

lesquelsonperçoitparfoisunpenseurplusoumoins«phare».Enfait,uneidéologieesttoujours

plusoumoinsfloue(cequipeutd’ailleursgarantirsonsuccès),etlorsquesondiscourssedurcitet

sefixeenuntextederéférenceplusoumoinssacré,elletendàdevenirdoctrine.Ainsienest­ildu

marxismequi,s’ilfutensonorigineunethéorie,estdevenuuneidéologieàtendancedoctrinaleet

dogmatique.

Lessavoirsd’opinionnaissentd’unprocessusd’évaluationautermeduquellesujetprendpositionet

s’engagedansunjugementàproposdesfaitsdumonde.Commedanstoutsavoirdecroyance,ce

n’estpaslemondequis’imposeausujetmaislesujetquis’imposeaumonde,cequemarquebien

ladifférenceentre«Ilfaitfroid»et«Ilfautsecouvrir».Maisici,iln’yapasdediscoursde

référenceabsoluetdonconsetrouvedansununiversdesavoiroùdoitêtreadmisqu’existent

plusieursjugementspossiblesàproposdesfaitsdumonde,jugementsparmilesquelslesujetfaitun

choixselondiverseslogiques:dunécessaire,duprobable,dupossible,duvraisemblable,etdans

lesquellesinterviennentautantleraisonnementquel’émotion.L’opinionrésulted’unmouvement

d’appropriationdelapartd’unsujetd’unsavoirparmilessavoirscirculantdanslesgroupessociaux.

Cesavoirestdoncàlafoispersonneletpartagé,c’estpourquoiilpeutêtrediscuté.Etmême,

lorsqu’ilapparaîtsousuneénonciationgénéralisante,commedanslecasdesproverbes,maximeset

dictons,lesujetsaitquecesavoirestdiscutable,àpreuvequ’àtoutproverberéponduncontre­

proverbe.Ils’agittoujoursd’unjugementdevéritéderrièrelequelsetrouveunavisgénéral,une

doxaanonyme,commeémanantd’unevoixquisetrouveau­dessusdessujets(un

metaénonciateur);nonpointunevoixdelaraisonoudelascience,maisunevoixcollectivepar

rapportàlaquellelesujetsepositionne.Quecelui­ciénonce«LesvinsdeBordeauxsontvraiment

supérieursauxvinsdeBourgogne»ou«QuandonestMinistre,onsetaitouonsedémet»,ilsait

qu’ilexprimeunpointdevuequipourraitêtrecontredit;etsiunediscussions’enclenchaitsurces

propos,elles’appuieraitsurdesprisesdepositionauregarddecequechacuncroitêtrevraideson

pointdevue.Toutjugementd’opinionestsubjectiftoutensefondantsurunpartage,cepourquoiil

aenmêmetempsunefonctionidentitaire(cequen’apasnécessairementlesavoirde

connaissance).

Acetypedesavoirpeuventêtrerattachésdiversescatégoriesd’opinionqu’onappellera:opinion

commune,opinionrelativeetopinioncollective.L’opinioncommuneauneportéegénéralisantequi

sevoudraitmêmeuniverselle,etquiestcenséeêtrelepluslargementpartagé.Quellequesoitla

façondel’exprimer,lesujetquil’énonceditquelquechosecomme:«Jepensecommetoutle

mondeque…»ou«Toutlemondepenseque…etmoiaussi».C’estl’opinionexpriméeparles

proverbes,dictonsetautresénoncésàvaleurgénérale:«Ilvautmieuxêtrebeauetrichequelaid

etpauvre».Onretrouvecetyped’opiniondanslessloganspublicitairesoupolitiques:«Iln’yaque

Maillequim’aille»,«Laforcetranquille»,etdanscertainscommentairesjournalistiques:«La

guerreestsourcedemisère».Avecl’opinioncommune,lesujetparlantn’apasàrevendiquerune

positionparticulièrecarils’estappropriélejugementdeladoxa.

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L’opinionrelativeauneportépluslimitéecarelleémaned’unsujetindividueloud’ungroupe

restreint.Maiscesujetoulesmembresdugroupesaventquecejugementestdecirconstance,

relatifaugroupeetàlasituationdanslaquelleilestémis.C’estpourquoi,danscecas,lesujet

parlantabesoind’affirmervis­à­visdecetteopinion,soitsonadhésion,soitsonopposition,car

commeilenexisteplusieurs,celle­ciprêteforcémentàdiscussion.L’opinionrelatives’inscritdèsson

émergencedansunespacedediscussion,nonpasàl’intérieurdugroupemaisvis­à­visdesautres

groupes.Elleestensonfondementcritique.Lesujetquiémetuneopinionrelativeditquelque

chosecomme:«Jepensecomme(et/oucontre)ceux(certains)quipensentque…».Ilest

toujours,parnécessité,pouroucontreuneautreopinion,elle­mêmerelative:«Jepenseque

l’EuropeestunebonnechosepourlaFrance»laisseentendrequ’ilyenad’autresquiontune

opinioncontraire.L’opinionrelativeestcellequis’exprimedansl’espacedediscussiondela

démocratie.

L’opinioncollectiveestcellequ’exprimeungroupeàproposd’unautregroupe.Elleconsisteà

enfermerl’autregroupedansunecatégoriedéfinitiveenl’essentialisant.Sil’ondit:«LesEspagnols

sontorgueilleux»,onporteunjugementsurlesEspagnolsentantquegroupeessentialisé,touten

laissantentendrequel’onappartientàungroupequin’apascettecaractéristique.Siondit:«Les

EspagnolspensentquelesFrançaissontchauvins»,c’estcommesiondisaitquecejugementest

propreauxEspagnolsetseulementàeux,qu’ilfautêtrenaîtEspagnolpouravoircegenred’opinion.

Dansuncascommedansl’autre,ils’agitd’uneopinionàfortevaleuridentitaire,quinesediscute

pasetquiessentialiseungroupe.Al’occasionduRéférendumsurlaConstitutioneuropéenne,ona

entendus’exprimerdesopinionscollectivesessentialisantessurlaTurquie,soitpourlarejeter,soit

pourl’intégrer.

C’estdecestypesdesavoirsques’alimententlesimaginaires,évidemment,enjouantsouventavec cescatégories,enbrouillantlespistes,enfaisantpasserunsavoirdecroyancepourunsavoirde connaissance,unsavoird’opinionpourunsavoirderévélation,enprésentantunsavoird’opinion relativesouslejourd’unsavoird’opinioncommune,entransformantunsavoirthéoriqueensavoir dedoctrine(leMarxisme),enfaisantcroirequ’unsavoirderévélationestaussifondéeensavoir savant(lessectes).Ondonneraenexemplelafaçondontlaquestionduclonageaététraitéparla

pressefrançaise[16],cettequestionparticipantd’unimaginairede«lareproductionàl’infinidu

même».Certainsexpertsontavancédesargumentsrenvoyantàdessavoirsdeconnaissance

savants:«Ilfautdistinguerleclonagereproductifquitoucheàl’embryonduclonagethérapeutique

quinetouchequ’auxcellulesmères»,àquoisesontopposésdesscientifiques:«Toutgénéticien

sérieuxsaitqu’onnepeutpasséparerl’embryondescellulessouches»;desautoritésreligieuses

ontavancédesargumentsrenvoyantàdessavoirsdecroyanceinstituésendoctrine:«Onnepeut

accepterleclonage,quelquesoitsaforme,carc’esttoucheràcequelavieadeplussacréetqui

n’appartientpasàl’homme:laprocréation»;diversacteurs,penseurs,politiques,responsables

d’associationssesontaffrontésavecdesargumentsrenvoyantàdessavoirsd’opinioncommune:

«leclonagethérapeutiqueferaavancerlarecherchemédicale»/«leclonagethérapeutiqueglissera

nécessairementversleclonagereproductif,commecelas’estvudanslepassé»oubien«Le

clonagereproductifposeradesproblèmesd’identitépourcequiestdelafiliationde

l’individu»/«Maislafiliationestdéjàmiseàmaldansnossociétésmodernes».Onvoitcomment

unimaginairetouchantàl’identitédel’hommeestalimentépardiverstypesdesavoirs.

Problèmesetquestions

Onl’auracompris,notrepropositionconsisteàsedébarrasserd’unenotion,lestéréotype,quiest partroprestrictivepuisqu’ellen’estrepérablequeparsoncaractèredefixationd’unevéritéquine seraitpasavérée,voirequiseraitfausse.L’imaginairen’estnivrainifaux.Ilestunepropositionde visiondumondequis’appuiesurdessavoirsquiconstruisentdessystèmesdepensée,lesquels peuvents’exclureousesuperposerlesunslesautres.Celapermetàl’analystedenepasavoirà dénoncerteloutelimaginairecommefaux.Cen’estpassonrôle.Sonrôleconsisteàvoircomment apparaissentlesimaginaires,dansquellesituationcommunicationnelleilss’inscriventetdequelle visiondumondeilstémoignent.Aulieudedireque«LesFrançaissontsales»estunstéréotype fabriquéparcertainescommunautésétrangèressurlesFrançais»,constaterquedansl’imaginaire de«lapropreté/saleté»seconstruisentdespointsdevuedontilfautanalyserlessavoirssur lesquelsilss’appuientàtraverslesdiscoursquisontproduitsàl’intérieurdechaquecommunauté émettricedecejugement.Ondécouvriraalorsquelesdiscoursetlestypesdesavoirsdiffèrent d’unecommunautéàl’autre,révélantenmêmetempsdescaractéristiquesidentitairesdeces

mêmescommunautés[17].

Restequesurcettenotiond’imaginairecertainesquestionsdoiventfairel’objet

d’approfondissements.Onenévoquerarapidementdeux.

Ladéterminationducontenudesimaginaires

Onadéterminédesgrandstypesdesavoir,maisils’agitencored’enpréciserlecontenuàpartirde

l’analysedesdiscoursproduits.Or,ladifficultérésidedanslefaitquecescontenusseconstruisent

aucroisementdediversuniversdediscours.

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Ilyadesuniversdediscoursquicorrespondentaux"domainesdelapratiquesociale":ceuxdu

politique,duscientifique,dureligieux,del’éducatif,dujuridique,etc.Onaditquelesdomainesde

pratiquesocialejouaientlerôledefiltresconstructeursdessavoirsetdoncdesimaginaires.Chacun

doncengendredessavoirsetdesimaginairesquiluisontpropres,maisenmêmetempsceux­ci

peuventcirculerd’undomaineàl’autre:l’imaginairedelaTradition,commeonl’avu,estdoté

d’unevaleurdifférenteselonqu’ils’inscritdansledomainepratiquedeéconomiqueoupolitique.

Ilyadesuniversdediscoursquiseconstruisentàpartirdes"expériencesculturelles"delavie:

ceuxquiconcernentlalangueetsonrôleidentitaire,l’espace­tempsetsonrôleorganisationnel,la

nourritureetsonrôledeprincipevital,lamortetsonrôlededéterminationdudestin,etencore,le

travail,leclimat,etc.

Ilyacequel’onpourraitappelerdes"universnotionnels"d’explicationsurlemondeetlavieen

société,destopiques:leprogrès,latechnique,lamodernitélatradition,ladémocratie,lepouvoir,la

solidarité,laliberté,etc.

Deplus,cesuniversdediscourssontaxiologisésdediversesfaçons,selondes"domainesdevaleur"

quimettentenjeudesjugementsspécifiques:ledomaineéthiquequiaxiologiseleBienetleMal,le

domaineesthétiquequiaxiologiseleBeauetleLaid,ledomainehédoniquequiaxiologiselePlaisiret

leDéplaisir,ledomaineépistémiquequiaxiologiseleCroirevraietleCroirefaux.

Ainsil’imaginairede«laréussite»neserapasconçudelamêmefaçondansundomainede

pratiquepolitique,éducatifouéconomique,ilcroiseradesexpériencesdeviedelalangueoudu

travail,ilseraalimentépardestopiquesduprogrèsoudupouvoiretaxiologisédifféremmentselon

undomainedejugementéthique,esthétiqueouhédonique.

Lesniveauxd’interprétation

C’estunedesquestionslesplusdélicatesàtraiter,laquestiondesavoiràquelniveaudegénéralité

oudeprofondeursesituentlesimaginaires.S’entrecroisenticideuxparamètres.Celuiducontexte:

socioculturel,culturelouanthropologique,avecceluiduniveaudeconsciencecollective:

inconscient,nonconscientouconscient.Biendesanthropologuess’ysontattelés,et

particulièrementGilbertDurand[18]quiproposelanotionde«trajetanthropologique»en

s’appuyantsurlasecondetopiquedeFreud.Ilyauraitun«çaanthropologique»correspondantà

unniveaud’inconscientcollectifoùsetrouventdesimagesarchétypalesstables,un«surmoi

imaginaire»lieud’institutiondesrègles,codesetloisdelasociété,etentrelesdeuxun«moi

social»danslequell’individujoueaveclesrôlessociauxetlesmasquesdujeusocial.Ainsi,les

imaginairescirculeraiententrecestroispôles.L’idéeestséduisante,maisl’analystedudiscoursn’a

paslesmoyensdesedoterdecritèresquipermettraientdeclasserlesimaginairesenniveau.En

revanche,enmettantenrelationdiverstypesdediscourscirculants,ens’appuyantsur

l’interdicursivité,ilpeuttenterd’articulerdiverstypesd’imaginairesdontonsentbienqu’ilsse

situentàdesniveauxdifférents.

Parexemple,enreprenantlaquestionduclonage,etpourconclure,onpeutopérerplusieurs

rapprochements.L’imaginairedu«clonagecommelareproductionàl’infinidumême»est

configurésémiologiquementetdiscursivementdansledomaineéconomique:lesproduitsdu

marchésontreproduitsàl’identiquedonnantl’illusionauconsommateurquec’estbienlademande

quicommandel’offre(alorsquec’estlecontraire),etqu’ilpeutacquériràmoindreprixlemême

produitquecelui,deluxe,quiestréservéauxriches.Cephénomènedereproductiondesproduits

marchandsfaits’entrecroiserl’imaginaireduclonageavecceluidelapromotionsociale.C’estle

discourspublicitairequilemetdiscursivementenscène.

Maisonpeutétablirunautrecroisementavecdesimaginairesplusenfouisdanslamémoire

collective.Onauraobservéquelecinémaaméricaincontemporainmetenscène,àsatiété,ce

phénomènedereproduction:reproductionsderobotsetautresclones,renaissanceàl’identiquede

cequiaétédétruit,leméchantindestructiblequin’enfinitpasderevenirquandonlecroit

définitivementéliminé.Sil’onmetenparallèleledébatsocialsurleclonagethérapeutiqueet

reproductif,onpeuttrouverunpointcommunautourd’unimaginairede«lamort,etdesa

conjuration»:l’angoissedevantladisparitiondesoi,devantlafatalité,devantledestin,qui

engendredesfiguresdeperpétuationdesoi.Etenfouillantunpeuplusloindanslepassédiscursif,

onpeutopérerunrapprochementaveclemythedeProméthéequifutcondamnéparZeusàavoirle

foierongéparunoiseau—foiequisereconstituaitsanscesse—pouravoirtransmislefeuà

l’humanité.LeclonagereproductifseraitcedéfilancéàDieu,auxdieuxouauDestind’appropriation

dupouvoirdeseperpétuer.Nousvoilàenpleinimaginaire«prométhéen»,imaginairequin’estpas

loinnonplusdel’imaginairedela«désobéissance»,désobéissancedeSatan,angedéchu,

désobéissanced’AdametÉve,chassésduParadis.Danslesdeuxcas,désobéissancepouravoirvoulu

s’approprierlaConnaissance,acted’usurpationdepouvoir.

Voilàoùpeutnousmenerl’analysediscursivedesimaginaires.Entoutcas,bienplusloinquecelle

desstéréotypes.

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Référencesbibliographiques

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VigarelloG.,Lepropreetlesale.L’hygièneducorpsdepuisleMoyenAge,LeSeuil,Paris,1985.

[1]Certainsécritstententunehiérarchisation(Boyer2003),maisaucunnetranchenin’écarte.

[2]Cetermeprovientdelaphysiquedelalumière:unrayonlumineuxdirigéversunesurface

aqueuseseréfractedansl’espaceaqueuxendéviantsonangled’incidence,etseréfléchitàpartirde

lasurfaceaqueuse.

[3]J’aid’ailleurseul’occasiondevérifiercetteambiguïtédanslesexposésdesdifférentsparticipants

aucolloquequiemployaientletermedestéréotype,tantôtpourmontrerlafaussetéd’une

caractérisation,tantôtpourenfaireunprototypedujugementsocial,tantôtpourdécrirel’image

(l’ethos)quelessujetsparlantsseconstruisentd’eux­mêmes.

[4]Pourcesdiversesopérations,voirnotrearticle:"Lefondementd’uneGrammairedusensà

partirdumodèleonomasiologiquedeBernardPottier,inActesducolloqueenhommageàBernard

Pottier(àparaître).

[5]Rouquette(1998).

[6]VoirGuimelli(1999).

[7]ParticulièrementDoise(1985).

[8]Cequej’appelleune«interdisciplinaritéfocalisée»,voir:"Lajustificationd’uneapproche

interdisciplinairedel’étudedesmédias",inActesducolloquedeLausanne(àparaître).

[9]VoirBoyer(2003),p.19.

[10]VoiraussinotreLediscourspolitique.Lesmasquesdupouvoir(2005).

[11]DanssonémissionConcordancedestemps,surFranceculture,JeanNoëlJeannenayprésente

sontsujet:«lesgares,lieuxdetouslesimaginairesetfantasmes»

[12]Cepourraitmêmeêtred’unanimalpoursonmaîtreousamaîtresse.

[13]Danslesculturesoulenoirrenvoielui­mêmeàl’imaginairedemort.

[14]Voirlescontesetlesfables.

[15]VoirparticulièrementLesnon­ditsdudiscours(2005).

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[16]Issud’unerecherchesurlediscoursdemédiatisationscientifiquemenéeparleCentre

d’AnalyseduDiscoursdel’UniversitéParis13(nonencorepubliée).

[17]VoirLepropreetlesaledeGeorgesVigarello(1985)

[18]Lesstructuresanthropologiquesdel’imaginaire,Bordas,Paris,1969.