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CORRESPONDANCE SUR LA DISSOLUTION DU CORPS METALLIQUE

Lettre tirée de La Tourbe des Philosophes N°18 de 1982

A.L. de Gerbant

A Monsieur Magain à Metz

Monsieur et ami,

Votre invitation me comble à la fois du plaisir de votre amitié et du regret de ne pouvoir me


rendre près de vous. Il y a loin d’Amboise à Metz. Mon âge me rend sensible aux hasards de
l’auberge, aux fatigues de la diligence. Et puis je ne peux laisser le domaine entre les mains de
mes gens à cette époque où mon absence se ferait sentir. Croyez bien que je préfèrerais jouir
de votre si agréable hospitalité & poursuivre nos conversations hermétiques comme nous le
faisions voici trois ans.

Votre correspondance me fait voir que vous avez fort bien compris la dissolution du corps
métallique et la confection de l’œuf. Vous me demandez cependant pourquoi vous avez
échoué dans l’apparition des signes, malgré la justesse de vos opérations. Ne pouvant vous
l’expliquer de vive voix je vous le confie par cette lettre que je vous prie instamment de tenir
secrète.

Votre agent dissolvant est dénué de vertu. Vous avez beau l’employer convenablement, sa
faiblesse ne lui permet pas d’animer la substance métallique. Il dissout bien mais ne nourrit
pas ce qu’il a dissout.

Souvenez-vous de quelques principes généraux qui vous aideront à comprendre ce que vous
avez à faire.

Azoth & ignis tibi sufficiunt, a-t-on dit. Ce sont les deux agents de cette animation. Toute
votre attention doit se porter sur l’Azoth. Si vous lisez Arnauld de Villeneuve vous en serez
convaincu.

Depuis plus d’un demi-siècle que l’on a mis de l’ordre dans la chimie, Messieurs de
Lavoisier, Guytton de Morveau, Beaumé, ont convenu d’une nomenclature précise, mais en
attribuant un peu au hasard des noms anciennement connus.

Cependant c’est Monsieur de Lavoisier lui-même qui a fermement tenu à donner le nom
d’azote à cette partie de l’air qu’on appelait moufette, et cela contre l’intention de ces
compagnons. Le nom d’azote a donc été adopté. Monsieur de Lavoisier était bien plus instruit
dans la science d’Hermès que ne l’ont pensé ses successeurs. Ceux qui comprennent les deux
idées de la chimie le distingueront sans peine dans ses écrits. L’azote de l’air, soyez en certain,
est bien l’azote des philosophes. On ne le trouve que dans les corps qui ont eu vie, au moment
de leur décomposition, il finit par se résoudre en ammoniaque. Monsieur Boussingault a fait
tout récemment de remarquables analyses qui prouvent que des brouillards et la rosée
contiennent de l’acide du nitre. Il est vrai que ce savant chimiste n’a eu d’autre intention que
celle de prouver que l’azote des plantes provient de l’air et de la pluie ; sans prendre garde au
bénéfice que la terre minérale en retire elle aussi. Et que sa découverte confirme la Table
d’Emeraude qui nous apprend que le Soleil et la Lune sont le père et la mère, que le vent l’a
porté dans son ventre, & que la terre est sa nourrice. La semence astrale du soleil et de la lune
se dissout dans la rosée quand cette dernière se condense. Il nous appartient alors de la mettre
en terre où elle sera nourrie.

Voici en détail comment il vous faut opérer.

Vous ferez provision d’au moins douze livres de gypse débarrassé de la terre étrangère et des
cailloux. Vous le concasserez en fragments de 3 lignes à ¼ de pouce, mais non pas en poudre.

Il le faut calciner à un feu léger dans une bassine en le mouvant sans cesse afin de le
débarrasser de son eau crue. Il devient blanc, opaque et friable. C’est la terre pure où vous
sèmerez la semence de l’or soli-lunaire.

Vous le disposerez en couche de deux doigts d’épaisseur dans des plats ou des terrines en terre
vernissée qui ne soit pas poreuse. L’opération doit se faire au début du printemps en tenant
compte du climat propre au pays. Chaque matin, vous arroserez les terrines avec de l’urine
fraîche pour imbiber légèrement la terre blanche, mais sans la noyer. Il faut les placer en
exposition à ciel ouvert. La terrasse haute de votre maison, où donnent les fenêtres de votre
cabinet de physique, est tout à fait convenable.

Commencez au 1er quartier de la lune, dès que le soleil est couché. Rentrez les terrines au
lever du soleil. Elles auront reçu la lumière lunaire, puis à la fin de la nuit, la rosée qui reste
imprégnée des rayons de la lune.

A midi, mettez les terres au soleil jusqu’au déclin de sa force afin de dessécher la matière. Si
vous voyer la terre sèche, donnez-lui modérément nouvelle urine. Recommencez cette suite
d’opérations chaque nuit jusqu’au dernier quartier.

Pendant toute la matinée il faut laisser la terre digérer l’esprit, sans évaporer celui-ci mal à
propos, et ne sécher que l’après-midi.

Ce travail prend environ 16 jours. Le restant du mois, c’est-à-dire entre le dernier quartier, la
nouvelle lune, et le 1er quartier, la lune n’est pas visible de nuit. Vous consacrerez ce temps à
une autre sorte d’opération. Le contenu de chaque terrine sera chauffé doucement à ciel
ouvert, à la chaleur semblable à celle de l’eau bouillante en remuant continuellement avec une
spatule. Puis, une ou deux heures avant la fin de la nuit, on expose à la rosée du matin, et de
midi à trois heures on dessèche au soleil, et ainsi de suite jusqu’au premier quartier suivant.

Ce cycle d’opérations sera recommencé tout l’été, de Mars à Octobre vous pouvez effectuer
sept ou huit cycles semblables. Gardez-vous de la pluie ; elle ne ruinerait pas nécessairement
la matière mais elle vous retarderait beaucoup en vous obligeant à dessécher doucement ;
vous perdriez du temps et le bénéfice des expositions.

Vient ensuite le travail d’hiver. Vous avez maintenant la semence du père, le soleil, et de la
mère la lune, qui ont été portées dans le ventre du vent & sont tombées dans la terre
nourricière. Rassemblez toute vos terres dans un grand récipient bien bouché pendant 6
semaines à une douce chaleur de 40 à 45 degrés du thermomètre de Réaumur. L’esprit se
fixera dans le corps par lui-même. Calcinez alors la terre dans une bassine ouverte en la
remuant sans arrêt pour chasser les esprits puants. Usez d’un feu ménagé mais assez vif pour
faire fumer. Quand rien ne fume plus, procédez à l’extraction du sel.

Il vous faut pour cela une bonne réserve de rosée distillée une seule fois pour la débarrasser
des poussières, insectes et débris qui l’accompagnent.

La terre sera lessivée avec cette rosée à douce température, la solution filtrée, évaporée à tiède
jusqu’à pellicule, cristallisée & séchée. Relavez le résidu pour que rien ne soit perdu.

Ce sel est très impur, une calcination à feu modéré le noircit. Une seconde lixivation suivie de
filtrage sur papier Joseph et recristallisation le rendront plus clair. En réitérant 3 ou 4 fois cette
suite de purification vous aurez un sel nitre bien blanc qui ne noircit plus à la calcination.

Telle sera la pureté du nitre philosophique, telle sera la pureté de la dissolution du corps quand
vous ferez le second travail que vous connaissez bien, ainsi que j’ai pu en juger par nos
conversations, le jour de notre promenade au bord de la Moselle.

Ce nitre seul peut donner l’azoth soli-lunaire au corps métallique qui en a été privé en quittant
la mine nourricière. Lui seul transcende la subtile vertu du soleil et de la lune dont il a été
imprégné pendant sa confection. Le salpêtre ordinaire que l’on fabrique dans les nitrières en
contient à la vérité une minime fraction, mais à un degré si faible qu’on ne peut parvenir à
bout de lui faire animer le métal naissant.

Si vous faites réflexion, vous verrez que dans les nitrières artificielles on emploie des plâtras
provenant de la démolition des vieilles étables, imprégnés de l’urine des bestiaux, dont l’azote
nourrit l’azote de l’air auquel on expose les plâtras pendant deux ou trois années avant de les
lessiver. La pluie et le soleil opèrent au hasard des intempéries, n’y fixant que très peu de la
vertu astrale. Tandis que notre pratique qui ne fait que suivre la nature éloigne les
circonstances adverses et profite des favorables.

J’ai l’espoir que l’an prochain vous aurez pu faire une bonne dissolution de votre corps
métallique en vous aidant de ces détails.

Autre chose. La matière que j’ai vu dans votre laboratoire provient des Vosges. Elle n’est pas
de mauvaise qualité, mais son défaut est de contenir beaucoup de particules de quartz
disséminées, qui en rendent le broyage malaisé. Celle que j’emploie est en provenance de
Huelgoat en Bretagne. Elle est parfaite parce qu’elle se présente en gros cristaux carrés
brillants à peine souillés de terre au dehors. Après lavage on peut la broyer si finement qu’on
pourrait en peindre. Si vous le désirez je vous en ferai parvenir. Le caractère qui vous fera
immédiatement juger de la bonté de ce minéral est son poids. Pesé dans l’eau il ne doit perdre
que 13 pour cent de son poids, s’il perd davantage c’est qu’il est terreux. Il contient toujours
de faibles quantités d’argent & d’or en voie de croissance. Ces métaux qui sont encore à l’état
séminal dans cette mine se réveillent dans le bain nitreux non corrosif s’il est lui-même animé
& animant. Vous connaissez le tour de main qui permet de faire la dissolution. Ne la hâtez
point. Et appliquez vous à comprendre les précieux enseignements du chapitre Praeludium
Prosimetricum du Chymica Vanus dont nous avons si longuement conversé l’an passé. Malgré
son apparente obscurité il contient de profondes vues.

Et pour vous confirmer dans la claire compréhension de votre entreprise, méditez en


épluchant les termes le 2e paragraphe du Memoriale qui clot le livre, où on lit : Nam dum Rex
in sua est reductus principia, sulphurque sive anima solis in promptu, debet per familiarem
istum Philosophicum-Spiritum ea amiabiliter absque strepitu seu adustione in oleum resolvi
etc.

Permettez-moi de vous suggérer les précautions que voici : L’exposition des terrines
contenant la terre blanche absorbante serait préférablement faite sur la terrasse où on n’accède
que par votre cabinet, ce qui écarterait la curiosité ou la maladresse de vos domestiques. A
cette hauteur la rosée est moins abondante que sur le pré, mais suffisante pour imprégner la
terre de son esprit.

Au contraire, il serait expédient de recueillir sur le pré la quantité de rosée nécessaire aux
purifications du sel. Cette cueillette est fastidieuse mais facile & rustique. J’ai remarqué qu’il
s’en dépose beaucoup dans le petit vallon où est le moulin. Si vous procédez aux dissolutions
et lavages de la terre avec exactitude, il vous suffira de huit pintes de rosée en tout ; sans vous
fatiguer davantage.

Vous avez le temps de réfléchir à tout cela d’ici Mars-Avril. Si quelque difficulté vient à votre
esprit d’ici là, faites moi part de votre incertitude et j’essaierai de lever vos doutes.

Je termine, Monsieur et Ami, en vous priant de présenter mes hommages à Madame Magain
& en vous assurant de mon dévouement.

2 octobre 1862

A.L. de Gerbant

(La Tourbe des Philosophes N°18 de 1982)