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La Grande encyclopédie

/ 12 / La Pérouse-
Marches / Larousse
Source gallica.bnf.fr / Larousse
Larousse / 0070. La Grande encyclopédie / 12 / La Pérouse-Marches / Larousse. 1974.

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Volume 12

Cet ouvrage est paru à l’origine aux Éditions Larousse en 1974 ;


sa numérisation a été réalisée avec le soutien du CNL. Cette
édition numérique a été spécialement recomposée par
les Éditions Larousse dans le cadre d’une collaboration avec la BnF
pour la bibliothèque numérique Gallica.
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

Tragique Expédition de La Pérouse et Langle


« découverte à l’envers » : en cette fin parages de la Nouvelle-Calédonie et de
La Pérouse du XVIIIe s., il s’agit surtout, en effet, la Nouvelle-Guinée ; il devrait être à
(Hachette, 1954). / M. R. de Brossard, Rendez-

vous avec La Pérouse à Vanikoro (Éd. France-

(Jean François de détruire certains mythes cartogra- Brest en juillet 1789. À cette époque, Empire, 1964).

phiques hérités des anciens navigateurs d’autres événements agiteront singu-


de Galaup, espagnols, très mal équipés pour les lièrement le royaume. Le mystère en-

comte de) calculs des longitudes : plusieurs terres tourant la disparition de La Pérouse est
qui figuraient sur les cartes vers le tro- pourtant vivement ressenti par l’opi- Lapin
pique du Cancer entre les Sandwich nion, mais les enquêtes qui suivront
Navigateur français (château du Guo,
(Hawaii) et la côte américaine devront dureront... jusqu’en 1964.
près d’Albi, 1741 - île de Vanikoro, Mammifère rongeur dont la race sau-
désormais être rayées des documents
dans le Pacifique, 1788). vage, ou Lapin de garenne, est à l’ori-
fournis aux navigateurs. Les enquêtes sur la gine du Lapin domestique.
Passionné par les choses de la
Après des trocs fructueux aux îles disparition de La Pérouse Le Lapin est exploité principalement
mer, La Pérouse n’aura pas à subir
Sandwich, c’est le départ pour la côte
les ennuis d’un Bougainville* dans En 1790, l’Académie des sciences propose pour la production de la viande ; sa
de l’Alaska, que l’on aperçoit vers le peau demeure un sous-produit inéga-
la marine royale : sa naissance lui d’organiser une expédition de recherche :
mont Saint-Élie. Les travaux de La Joseph Antoine Bruni d’Entrecasteaux lement utilisé pour la fourrure. La pro-
ouvre les portes d’une carrière que la
noblesse tente farouchement de réser- Pérouse permettent de comprendre la (1737-1793) en est chargé et appareille
duction du poil est le fait d’élevages
avec deux navires en 1791. Des indices
complexité du littoral, bordé d’archi- spécialisés utilisant des races angoras :
ver à ses fils. Embarqué à quinze ans,
de l’expédition auraient été vus par un
le jeune homme entame une carrière pels montagneux. Mais l’exploration les animaux sont régulièrement épilés
capitaine anglais aux îles de l’Amirauté, au
qui s’annonce brillante. La guerre lui des fjords qui débouchent dans le Cross tous les 90 à 100 jours et donnent une
nord de la Nouvelle-Guinée. D’Entrecas-

apporte d’emblée l’occasion de ser- Sound est marquée par le naufrage de teaux s’y rend, et ne trouve rien (1792). Le production annuelle de 400 g dans les
vir avec honneur : à dix-huit ans, en deux chaloupes : vingt et un marins et 19 mai 1793, par un hasard extraordinaire, meilleurs cas.
officiers sont noyés (13 juill. 1786). une île baptisée « de la Recherche » est
1759, il est blessé dans un dur com- Spéculation secondaire, visant à
en vue : c’est Vanikoro. Mais, pressé par
bat près de Belle-Ile, et emmené pri- L’exploration méthodique se poursuit
le temps, on n’y débarque pas. On saura satisfaire la consommation familiale,
sonnier en Grande-Bretagne. La paix néanmoins vers le sud. De nombreux
plus tard que deux marins de La Pérouse y ou activité d’amateur, la production
revenue, promu enseigne de vaisseau lieux sont baptisés, et La Pérouse en vivaient peut-être encore. du Lapin reste mal connue technique-
en 1764, il sert sur les côtes de France profite pour brocarder ceux qui ne
Les traces de l’expédition ne réappa- ment et économiquement. La France
dans des tâches sans gloire. Les hosti- sont plus en cour : « Le 5 septembre, raissent qu’en 1826 : un capitaine anglais, est de loin le premier producteur mon-
lités reprennent en 1778, et La Pérouse nous nous trouvions [...] au travers Peter Dillon, apprend par des aventuriers dial, avec un tonnage annuel attei-
retrouve l’occasion de s’illustrer : en de neuf petites îles ou rochers, nus et européens que des objets manufacturés
gnant 300 000 t et une consommation
d’un aspect hideux : je les nommai îles français proviennent en grand nombre de
1782, il remplit une très difficile mis- annuelle par habitant de 6 kg ; l’Ita-
Vanikoro. Il recueille aussi plusieurs récits
sion lorsqu’il est chargé de ravager Necker. »
du naufrage des deux navires. Les resca- lie, au second rang, vient loin derrière,
les établissements anglais de la baie Depuis, la Californie, où l’on a vi- avec une consommation annuelle par
pés de l’un auraient été tous exterminés
d’Hudson, dont les approches sont sité les missions des Franciscains, une au cours de combats avec les insulaires ; habitant de 1,17 kg. La France et divers
pleines de périls. nouvelle traversée de l’océan est entre- les autres naufragés survivant, qui auraient pays d’Europe occidentale importent
su se faire bien accueillir, seraient repar-
Au lendemain du traité de Ver- prise le 24 septembre. La position des plusieurs milliers de tonnes chaque
tis vers l’ouest, sauf deux d’entre eux, sur
sailles, Louis XVI rédige lui-même les Mariannes est rectifiée en décembre. année en provenance de la Chine po-
une barque construite avec des matériaux
instructions pour l’entreprise qui doit Après des escales à Macao et aux Phi- récupérés. Dillon se rend sur les lieux des pulaire, de la Pologne et de l’Europe
parachever l’oeuvre du grand Cook : La lippines, la partie la plus profitable de naufrages l’année suivante et recueille de centrale.
Pérouse se voit chargé de diriger une l’expédition commence, entre la Corée nombreux objets qui seront formellement
Le centre-ouest du territoire français
et le Japon ; ces terres ont bien été reconnus par B. de Lesseps comme appar-
expédition qui doit avant tout recon- compte pour 50 p. 100 de la production,
tenant à l’Astrolabe.
naître les parties septentrionales des décrites par les Jésuites, mais leur car- deux départements, les Deux-Sèvres et
De son côté, Dumont* d’Urville recueille
rivages américain et asiatique. Des tographie est celle de terriens : tout est le Loiret, se détachant devant la Vienne
enfin les débris de l’Astrolabe (1828). Un
savants, astronomes et naturalistes, à faire pour l’hydrographie marine. Ce et l’Eure-et-Loir. La mise en marché
petit monument est érigé à la mémoire
ainsi que des artistes peintres seront à quoi s’emploie La Pérouse d’avril à de cette production, qui dépasse en
des victimes. Mais le sort du bateau amiral
du voyage, avec des laboratoires et août 1787. Il franchit le détroit auquel reste encore inconnu. valeur celle de l’oeuf de consomma-
une documentation de base pour leurs son nom est donné, entre Sakhaline et tion, du Cheval ou du Mouton, garde
En 1883, de nouveaux objets de l’Astrolabe
travaux. Le matériel nautique bénéfi- Hokkaid, puis gagne le Kamtchatka, sont recueillis par le lieutenant de vaisseau un caractère saisonnier marqué : les ap-
cie des derniers perfectionnements, et où les Russes lui réservent un très bon Bénier. En 1958, la plongée sous-marine ports sont importants en septembre et
les Anglais, beaux joueurs, prêteront accueil et d’où les documents de l’ex- permet de récupérer de nouvelles pièces,
en octobre, réduits en avril et en mai ;
dont une ancre. L’année suivante, Haroun
même des instruments ayant appartenu pédition seront rapportés en Europe de ce fait, les variations des cours sont
Tazieff retire trois canons de l’épave, tou-
à Cook. par un officier, Barthélemy de Lesseps notables, de l’ordre de 2 F au kilo.
jours l’Astrolabe. Il faut attendre 1962 pour
Le 1er août 1785, les deux frégates, (l’oncle de Ferdinand). qu’un Néo-Zélandais, Reece Discombe, dé- Depuis 1969, la production du Lapin
neuves, de La Pérouse, la Boussole et L’expédition repart en octobre couvre enfin, dans une faille du récif-bar-
est en pleine évolution et tend à sortir
l’Astrolabe, quittent la rade de Brest. rière, les vestiges de la Boussole. Ceux-ci
pour le sud. Le 11 décembre, nouveau de son cadre traditionnel. Les modi-
seront identifiés en 1964 par une mission
Après des escales à Madère, aux Ca- drame, à l’île Tutuila, dans l’archipel fications des structures du commerce
de la Marine nationale placée sous la direc-
naries et dans le sud du Brésil, le cap des Navigateurs (îles Samoa) : le capi- qui ont entraîné l’accroissement de la
tion du capitaine de corvette Brosset et du
Horn est franchi en février 1786. Un taine de vaisseau Fleuriot de Langle, le capitaine de vaisseau de Brossard : pour demande d’un produit standard ont
très bon accueil est réservé aux Fran- physicien de Lamanon et onze marins ce dernier, les circonstances du naufrage amené la création d’unités de produc-
n’ont pas permis à certains survivants,
çais par les autorités de Concepción, sont tués par les indigènes. Les der- tion parfois spécialisées, puisqu’on
dont La Pérouse, de gagner le rivage ; le
au Chili. Tout le ravitaillement est nières nouvelles des voyageurs seront commence à distinguer des élevages
navire aurait littéralement « éclaté » au
complété et l’on part le 15 mars pour envoyées d’Australie, depuis Botany d’engraissement regroupant des lape-
contact des récifs, au cours d’une tempête.
l’immense périple dans la « mer du Bay (actuellement un faubourg de reaux sevrés en provenance d’un en-
Sud ». L’île de Pâques est atteinte le Sydney) : en février 1788, La Pérouse S. L. semble d’élevages « naisseurs ». Ce
9 avril, puis, après une longue traver- annonce qu’il se propose de gagner, La Pérouse, Voyage autour du monde (Éd. mouvement est mesuré par le dévelop-
sée vers le nord, La Pérouse fait de la pendant l’été, les îles Tonga, puis les du Carrefour, 1929). / P. Fleuriot de Langle, la pement de la consommation d’aliments

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

industriels, qui a quintuplé de 1960 à une lapine et sa portée ; la densité graves chez un animal très sensible taire. Il publie alors un grand nombre
1970. Toutefois, sur le plan technique, des lapereaux à l’engrais ne doit pas à tous les écarts alimentaires et à de mémoires scientifiques. En 1784,
la production ne va pas sans aléas, et, dépasser 10 au mètre carré. Cet habitat tous les dérangements. L’aliment est il succède à Étienne Bézout (1730-
parallèlement, on assiste au dévelop- réduit au minimum la main-d’oeuvre le plus souvent donné à volonté, les 1783) comme examinateur du corps
pement des travaux de recherche. de nettoyage. mères ayant en plus à leur disposition de l’artillerie et interroge le jeune

Alors que le Lapin sauvage a une Les cages sont munies d’abreu- de la paille en libre service. Cette ali- Napoléon Bonaparte, auquel il ouvre

voirs automatiques, d’une mangeoire mentation concentrée requiert bien la carrière militaire. La Convention le
activité sexuelle saisonnière, le Lapin
domestique peut se reproduire toute et d’un nid de mise bas accroché sûr un abreuvement continu en com- désigne comme l’un des membres de

à l’extérieur, qui est une caisse de plément. Les généticiens et les sélec- la Commission des poids et mesures
l’année, avec moins de facilité tou-
tionneurs poursuivent, à partir des qui devait créer le système métrique,
tefois en automne. Selon la race et 60 × 30 × 30 cm comportant une li-
tière où la lapine établit son nid. Une races traditionnelles (néo-zélandais, mais le décret du 2 nivôse an II
le mode d’élevage, les reproducteurs
fauve de Bourgogne, petit russe, etc.), considère Laplace, Charles de Borda
sont utilisés vers l’âge de 5 à 8 mois, conduite intensive de l’élevage néces-
site que les cages soient placées dans un travail d’amélioration des apti- (1733-1799), Charles de Coulomb* et
les sujets de petite race étant les plus
un local bien isolé, chauffé, ventilé, tudes maternelles des lapines et des Lavoisier* « insuffisamment dignes
précoces. L’ovulation est provoquée
où température et humidité peuvent caractères de croissance et d’engrais- de confiance pour leurs vertus répu-
par la saillie. La lapine est présentée
sement ainsi que des qualités de bou- blicaines et leur haine pour les rois »,
au mâle — un mâle pouvant suffire au être contrôlées.
cherie ; comme pour d’autres espèces et Laplace se retire à Melun sans être
service de dix femelles — dès que les L’alimentation traditionnelle est à
animales apparaissent sur le marché inquiété. Rallié au Consulat dès le
jeunes lapereaux sont sevrés, à l’âge base de fourrages, de légumes et de
des souches spécialisées utilisées en 18 brumaire, il est désigné par Bona-
de 6 à 8 semaines dans les modes sous-produits de la ferme : elle ne
croisement. parte comme ministre de l’Intérieur ;
d’élevage traditionnels. En élevage in- pose guère de problèmes, mais ne per-
mais, peu fait pour la politique, il doit
tensif, elle peut être saillie dès la mise met pas des rythmes de production et La pathologie du Lapin, très dérou-
céder la place à Lucien Bonaparte.
bas, mais on obtient un maximum de des croissances élevés. L’alimentation tante, est dominée par les troubles
Entré en 1799 au Sénat, dont il devient
fertilité en respectant un intervalle de rationnelle fait appel aux céréales, en digestifs (coccidiose chez les lape-
le vice-président en 1803, comblé
10 jours entre la mise bas et la saillie. particulier à l’avoine, au son (pour reaux de 4 à 8 semaines, entérites
d’honneur par Napoléon, qui le fait
l’apport énergétique), aux tourteaux, des jeunes non sevrés, entérotoxémie
La gestation dure de 30 à 32 jours.
comte de l’Empire en 1806, il vote
à la farine de luzerne déshydratée des adultes), par les accidents respi-
Dans les bons élevages, il est pos- cependant en 1814 la déchéance de
pour l’apport azoté, un taux de 15 à ratoires (coryza contagieux), par les
sible d’obtenir 50 lapereaux sevrés l’Empereur et se rallie à Louis XVIII,
17 p. 100 de protéine étant recherché. accidents de la reproduction (infécon-
par mère et par an (8 portées de 6 ou qui le fait marquis et pair de France. À
La cellulose, souvent consommée en dité, avortement, mortinatalité, des-
7 sujets sevrés pour 7 ou 8 nés) ; ce partir de 1806, il prend l’habitude de
grande quantité avec les fourrages, truction des jeunes au nid). Les soins
chiffre est deux fois supérieur à celui réunir dans sa propriété d’Arcueil plu-
est peu digérée et peut être réduite, en curatifs se révèlent très aléatoires, et
qui est obtenu en élevage traditionnel. sieurs jeunes savants, parmi lesquels
alimentation intensive, jusqu’au taux tout réside dans une bonne organi-
Ces rythmes intensifs nécessitent un le comte Claude Berthollet*, Jean
de 10 à 13 p. 100 (cellulose brute) sation de l’élevage, un bon contrôle
sevrage précoce, qui est possible dès Antoine Chaptal (1756-1832), Louis
pour les mères allaitantes, mais elle de l’environnement et une hygiène
que les lapereaux ont 3 semaines ou Jacques Thenard (1777-1857), Louis
demeure un lest indispensable pour parfaite.
atteignent un poids de 350 g, mais Joseph Gay-Lussac*, Pierre Louis
un bon travail mécanique du tube Que le consommateur sache que
qui se pratique surtout entre 24 et Dulong (1785-1838), constituant ainsi
digestif. la viande du Lapin, dont la richesse,
28 jours d’âge ; les lapines sont réfor- la célèbre société d’Arcueil, d’où
La physiologie digestive du Lapin supérieure à celle du porc et du boeuf,
mées en moyenne au bout de 2 ans de sortirent trois volumes de mémoires
est dominée par le phénomène de se rapproche de celle de la volaille,
production. contenant d’importants travaux de
coprophagie, ou caecotrophie : les est une des plus saines que l’on puisse
Des essais d’élevage en colonie, physique mathématique. Les re-
aliments séjournent plusieurs heures trouver et que, même, les lésions hé-
un mâle et dix femelles séjournant en cherches de Laplace se rapportent sur-
dans le caecum et donnent des cha- patiques de coccidiose ne présentent
permanence dans une même cage, ont tout à la mécanique céleste et au calcul
pelets de crottes molles ingérées par aucun danger.
été tentés en vue d’accroître au maxi- des probabilités. Son Exposition du
l’animal, qui les prélève à leur sortie J. B.
système du monde (1796) contient
mum le rythme de reproduction et de
de l’anus ; une seconde digestion, fort F Rongeurs.
simplifier la conduite de l’élevage, sa célèbre hypothèse cosmogonique
différente de la première, donne des H. Sabatier, le Lapin et son élevage profes- selon laquelle le système solaire pro-
mais ils nécessitent de nombreuses
crottes dures, éliminées sous forme sionnel (Dunod, 1971). / P. Surdeau et R. Hé-
viendrait d’une nébuleuse primitive
mises au point quant à la sélection des naff, la Production du lapin (Baillière, 1976).
d’excréments. Comme pour les Ru- entourant comme d’une atmosphère
sujets et à l’habitat.
minants, mais à un moindre degré, un noyau fortement condensé et à tem-
Les jeunes, une fois sevrés, sont en-
ce processus contribue à l’enrichis- pérature très élevée, et tournant d’une
graissés par portées ou regroupés dans sement de l’alimentation en acides seule pièce autour d’un axe passant
des locaux distincts de la maternité.
aminés et en vitamines du groupe B, Laplace par son centre. Le refroidissement des
Le consommateur demande un mais il est très inégal, ce qui explique
(Pierre Simon, couches extérieures, joint à la rotation
Lapin de 1 200 à 1 500 g, ce qui, pour la définition imprécise des besoins de l’ensemble, aurait engendré dans
un rendement à l’abattage de 55 à alimentaires. marquis de) le plan équatorial de la nébuleuse des
60 p. 100, représente un poids vif de 2 L’industrie offre des aliments com- anneaux successifs qui auraient donné
à 2,5 kg, alors que le poids d’un lapin plets en granulés durs de 2,5 à 5 mm Astronome, mathématicien et physi- les planètes et leurs satellites, tandis
adulte de race moyenne est de 4,5 à cien français (Beaumont-en-Auge,
de diamètre ; certains fabricants pro- que le noyau central aurait formé le
5,5 kg. Ce poids marchand est obtenu Normandie, 1749 - Paris 1827).
posent des formules adaptées aux be- Soleil. Par condensation en un de ses
à partir de 10 semaines. Fils d’un cultivateur, il suit les
soins, qui varient de la mère au jeune points, la matière de chacun de ces
En élevage rationnel, les Lapins sevré ou en cours d’engraissement ; cours du collège bénédictin de sa ville anneaux aurait donné naissance à une
sont élevés en cages grillagées (fil d’autres préconisent une formule natale, puis vient à Paris, où, grâce à planète qui, par le même processus,
galvanisé de 1,8 mm de diamètre ; moyenne qui a le mérite de la sim- l’appui de Jean Le Rond d’Alembert*, aurait engendré à son tour des satel-
mailles de 12,5 × 25 mm). Des dimen- plicité, facilitant le travail et évitant il est nommé à vingt ans professeur de lites : l’anneau de Saturne serait un
sions de 100 × 70 cm suffisent pour les conséquences d’erreurs toujours mathématiques à l’École royale mili- exemple de cette phase intermédiaire.

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

Courbe en cloche leurs probabilités est égale à 1 ; par


suite :
La courbe représentative des variations
de la fonction f est appelée courbe en
cloche ou courbe de Laplace-Gauss.
En effectuant une translation des axes 2.

(x1 = x – m, y1 = y), puis une affinité F(x1) = Prob {X < x1} ;


orthogonale d’axe Ox et de rapport = Prob {X <
F(x0) x0}

(x2 x1,= y2 = y1), enfin une affinité par différence,


orthogonale d’axe Oy et de rapport

Ainsi,
l’équation y = f(x) se réduit à

CAS PARTICULIER : x0 = – x1 = – h,
Cette équation est un cas particulier de
h > 0. C’est le cas d’un intervalle cen-
y = f(x) ; c’est le cas où m = 0 et = 1,
tré ; par suite,
qui correspond à une variable centrée
d’espérance nulle et d’écart type égal à
1. La courbe représentative correspon- car F(– h) = 1 – F(h).

dante (0, 1) donne l’allure de toutes On peut encore écrire :


les autres courbes (m, ) pour m et Prob {| X | < h} = 2F(h) – 1,
réels. probabilité pour que X soit, en valeur
absolue, inférieur à h. On trouvera
Terminologie ainsi que

La loi de Laplace-Gauss est aussi ap- | X | < 1 avec une probabilité de 0,683 ;

pelée loi de Gauss. En fait, Pierre-Si- | X | < 2 avec une probabilité de 0,954 ;
mon de Laplace (1749-1829) découvrit | X | < 3 avec une probabilité de 0,997 ;
cette loi en 1780 quand Carl Friedrich Par conséquence, Prob {| X | > h] = 2
Gauss (1777-1855) avait trois ans. On – 2F(h) = 2[1 – F(h)].
utilise aussi beaucoup la dénomination
3. Un problème que l’on rencontre
de normale pour désigner la loi de La-
souvent est le cas d’une variable non
place-Gauss ou une variable aléatoire
centrée et non réduite. C’est le cas
suivant cette loi.
d’une variable X d’espérance m non
nulle et d’écart type 1. On est
Tables de la loi normale
Cette hypothèse, qui connut une for- taires de l’électromagnétisme. (Acad. ramené au cas d’une variable centrée
tune extraordinaire, se heurte cepen- des sc., 1783 ; Acad. fr., 1816.) réduite, c’est-à-dire de moyenne nulle
dant à de fort nombreuses objections. et d’écart type 1, en posant
J. D.
La Mécanique céleste (1798-1825) pour certaines valeurs de x : ce sont les
H. Andoyer, l’OEuvre scientifique de Laplace
de Laplace réunit en un seul corps de valeurs de la fonction de répartition en effet, E(Z) = 0 et (Z) = .
(Payot, 1922). / E. T. Bell, Men of Mathematics
doctrine homogène tous les travaux F(x) qui sont importantes pour cal-
(New York, 1937 ; nouv. éd., 1965 ; trad. fr. les EXEMPLE. Une variable aléatoire X
culer des probabilités attachées à des
jusque-là épars d’Isaac Newton, d’Ed- Grands Mathématiciens, Payot, 1939, 3e éd., suit une loi normale de moyenne 5 et
variables normales.
mund Halley (1656-1742), d’Alexis 1961). d’écart type 2. Trouver les probabilités
Clairaut (1713-1765), de d’Alembert
pour que :
Usage de la table de la fonction F
et de Leonhard Euler* sur les consé-
quences du principe de la gravita- Cette table donne les valeurs de
comme m = 5 et = 2,
tion universelle. Dans le domaine du Laplace-Gauss pour les valeurs positives de X seule- y
calcul des probabilités, la Théorie
d’où Prob {X < 9} = F(2) = 0,977 2.
analytique des probabilités (1812) (loi de) ment. Ainsi, par lecture directe,
Prob{X < 1,23} = 0,890 7 = F(1,23). y
est tout autant remarquable. L’intro-
La symétrie du graphe (0, 1) per-
duction de la seconde édition, parue Loi de probabilité d’une variable aléa-
met d’évaluer F(x) pour x < 0 ; il
en 1814, expose, sous le titre d’Essai y Prob {1 < X < 9} = Prob {X < 9}
toire continue X susceptible de prendre suffit, pour cela, de remarquer que
philosophique sur le fondement des – Prob {X < 1} ;
toute valeur réelle x et telle que F(x) = 1 – F(– x) ; ainsi,
probabilités, sans aucun appareil ma- Prob {X < 1} = Prob {Z < – 2} = F(–
F(– 0,84) = Prob{X < – 0,84} = 1 – F(
thématique, les principes et les appli- 2) = 1 – F(2) ;
0,84) = 1 – 0,799 5 = 0,200 5.
cations de la géométrie du hasard. d’où : Prob {1 < X < 9} = F(2) – 1[1

En physique, Laplace fit avec La- m et étant deux paramètres réels. Recherches de certaines – F(2)] = 2F(2) – 1 = 0,954 4.

voisier les premières mesures calori- La fonction f est la densité de pro- probabilités liées à la fonction F Le cas d’une variable non centrée et

métriques relatives aux chaleurs spé- non réduite est le plus fréquent.
babilité ; la fonction F définie par Par lecture directe de la table, on n’ob-
cifiques et aux réactions chimiques tient que des probabilités du type :
est la fonction de répar-
(1780). Il établit la formule des Prob {X < x} = F(x) ; Champ d’application de la loi
tition de la variable aléatoire X. Par
transformations adiabatiques d’un mais on peut être amené à calculer normale
le changement de variable
gaz, qu’il utilisa à l’expression de la d’autres probabilités. Le champ d’application de la loi nor-
l’espérance et la variance de X sont
vitesse de propagation du son. Enfin, 1. male est assez vaste. Cependant, il
on lui doit une théorie générale de la respectivement m et 2 : E(X) = m ; Les événements {X < x} et faut bien se garder de considérer
capillarité et les deux lois élémen- V(X) = 2. sont complémentaires. La somme de comme « anormale » une variable

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

aléatoire dont la loi n’est pas celle de jet pour se rendre au bureau dure en jours par an doit-il s’attendre à être en et d’écart type 3,5, ne doit pas être supé-
Laplace-Gauss. moyenne 43 mn avec un écart type de retard ? rieure à 50 ; notre employé est donc en
retard si la probabilité d’un
Exemple d’application. Un employé 3 mn 30 s. Il commence à 9 h et quitte La durée du trajet, supposée être une
tel événement est 1 – F(2) = 0,022 8 ;
travaille 250 jours par an. Son tra- son domicile à 8 h 10. Combien de variable gaussienne X d’espérance 43
d’où 250 × 0,022 8 = 5,7, soit six jours
où il arrivera en retard.
E. S.

F Aléatoire (variable) / Binomiale (loi) / Enquête


par sondages / Poisson (loi de) / Probabilités.

B. V. Gnedenko et A. Ia. Khintchine, Intro-


duction à la théorie des probabilités (Dunod,

1960 ; 3e éd., 1969). / G. Calot, Cours de calcul

des probabilités (Dunod, 1963 ; 2e éd., 1967) ;


Exercices de calculs des probabilités (Dunod,
1967). / L. Chambadal, Calcul des probabilités

(Dunod, 1969).

La Pradelle
(Albert de
Geouffre de)

F JURIDIQUES (sciences).

laque

Au féminin, sève naturelle du laquier


(Rhus vernicifera), arbre originaire
de Chine et transplanté en Corée, au
Japon et en Annam. — Au masculin,
le terme désigne la sève ayant subi la
préparation qui la rend utilisable et
l’objet exécuté en cette matière.

De composition différente, les


laques indiens, birmans et cinghalais
sont faits à partir de la gomme-laque,
substance dérivée de la sécrétion col-
lante que dépose un insecte (Tachar-
dia lacca) sur les arbres. À partir du
XVIIe s., ce produit servira de base aux
vernis employés par les artisans euro-
péens afin d’imiter les laques impor-
tés d’Extrême-Orient.

Technique
Des incisions pratiquées dans l’arbre
à laque permettent de recueillir un
jus blanchâtre qui durcit et fonce au
contact de l’air. On épure ce jus par
des filtrages et une ébullition lente. Le
laque est alors prêt à l’emploi et s’ap-
plique en couches successives sur dif-
férents supports : le bambou, le cuir,
la porcelaine, les métaux, les tissus et
surtout le bois, nu ou recouvert d’une
toile de chanvre apprêtée. Chaque
couche, colorée le plus souvent en
noir ou en rouge, doit être séchée en
milieu humide et poncée pour obte-
nir unité et brillant. Résistant à l’eau
et aux acides, le laque constitue une
excellente protection et permet toute

6302
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

chen Lackkunst (Berlin, 1967). / S. Lévy, Laques


une gamme de décors : peints, sculp- les Tang (T’ang*). Ainsi, les pièces Développements vénitiennes du XVIIIe siècle (S. F. L., 1969 ; 2 vol.).
tés, gravés, incrustés. magnifiques conservées au Shs-in
originaux au Japon
de Nara* (Japon) depuis 756 révèlent
des peintures en jaune et or sur laque Introduit sans doute au Ve s. par des ar-
L’art du laque :
blanc ainsi que des incrustations d’or, tisans chinois ou coréens, l’art du laque
invention chinoise
d’argent, de nacre et d’ambre. ne s’épanouit au Japon* qu’à partir de
Largillière
L’emploi du laque est attesté dès
l’époque Shang (Chang*), mais
Peu d’objets nous sont parvenus l’époque Heian, trois ou quatre siècles (Nicolas de)
de la période Song*. Quelques pièces plus tard.
son usage à des fins décoratives ne
brunes, sans décor, rappellent par leur Peintre français (Paris 1656 - id. 1746).
nous est connu que vers la fin des Aux VIIIe-IXe s., la technique du
sobre beauté la qualité des céramiques
Zhou (Tcheou*), aux environs de « laque sec » (en jap. kanshitsu), plus Fils d’un négociant parisien établi
de l’époque. Les premiers laques
300 av. J.-C. Les fouilles du Henan répandue qu’en Chine, est utilisée pour à Anvers, Largillière (ou Largillierre)
sculptés, travaillés dans des couches
(Ho-nan) et surtout de la région de les statues. Celles-ci sont modelées, à entre en 1668 dans l’atelier d’Antoine
de différentes couleurs, apparaissent
Changsha (Tch’ang-cha), au Hunan partir d’un noyau d’argile ou de bois, Goubau (baptisé en 1616 - 1698),
également. Cependant, les plus beaux
(Hou-nan), ont mis au jour des pièces dans des tissus de chanvre imprégnés paysagiste et portraitiste anversois.
exemples datent des Yuan* (XIVe s.) et
de mobilier, des boucliers, des instru- de laque, puis dorées ou polychro- En 1674, il gagne l’Angleterre et tra-
du début des Ming* (XVe s.). Les laques
ments de musique et des objets rituels vaille avec sir Peter Lely. À Londres,
mées (le Prêtre Ganjin, VIIIe s., au
rouges, dits « de Pékin », sculptés de
peints en rouge, en jaune, parfois en l’influence de Van Dyck lui donne le
motifs floraux, de dragons ou de pay- Tshdai-ji, Nara).
vert sur fond noir. Des personnages et goût de l’élégance et de la distinction
sages, sont employés jusqu’à l’époque Sous les Fujiwara, le décor des
des animaux s’associent à des motifs dans les portraits d’apparat. En 1682,
Qing (Ts’ing*), en particulier pour le objets d’usage, le mobilier, l’intérieur
de volutes et de triangles, inspirés des la mort de Lely (1680) et les persécu-
mobilier. de certains temples (Byd-in, 1053 ;
bronzes incrustés de l’époque. tions contre les catholiques le décident
Au XVIe et au XVIIe s., d’autres for- Chson-ji, v. 1120) font appel au laque à rentrer en France.
Sous les Han*, la production est
mules se développent, comme les incrusté de nacre (raden) ou au laque
contrôlée par les ateliers impériaux. Soutenu par Van der Meulen et par
laques « burgautés » avec incrustations d’or (makie). Cette dernière technique,
Citons, entre autres, les coupes et les Le Brun, Largillière est reçu en 1686
de nacre et d’ivoire, les laques d’or ins- caractéristique des oeuvres japonaises,
nécessaires de toilette, exécutés pour à l’Académie, où il présente comme
pirés du Japon et les laques incisés où
offre des possibilités infinies. Les mo- morceau de réception le Portrait de
la plupart au Sichuan (Sseu-tch’ouan)
les creux sont emplis d’or et de cou-
tifs, saupoudrés d’or et d’argent quand Le Brun (musée du Louvre). Entre-
et trouvés en grand nombre en Corée,
leurs. Sous l’empereur Kangxi (K’ang-
en Mongolie, au Gansu (Kan-sou) et en le fond est encore mou, sont recouverts temps, en 1685, Jacques II d’Angle-
hi), à la fin du XVIIe s., de splendides
Chine du Sud. Sur les coupes, datées d’une nouvelle couche de laque, polie terre l’appelle pour faire son portrait et
armoires, ornées de paysages poly-
entre 85 av. et 71 apr. J.-C., des ins- jusqu’à ce que transparaisse le métal. celui de la reine. Ce sont les seuls per-
chromes rehaussés de reliefs dorés,
criptions fournissent le nom des arti- La surface lisse et brillante du hira-ma- sonnages royaux qu’il peindra. Établi
sont les derniers exemples harmonieux
sans et du contrôleur responsable de la kie s’accompagne souvent, à partir du définitivement en France, Largillière
d’un art qui se tourne bientôt vers la
fabrication. Peint ou gravé, le décor, XIIIe s., de décors en relief (taka-makie), devient peintre officiel de la Ville de
surcharge de matières précieuses et le
très libre, est rehaussé sur les objets de de fils ou de petites parcelles d’or. Paris, et les échevins lui demandent à
goût de la virtuosité pure. Néanmoins,
luxe d’incrustations d’argent. plusieurs reprises de commémorer les
il faut encore signaler les paravents Du XIVe au XVIe s., tandis que l’em-
cérémonies et les grands événements
Dès la fin des Han, le développe- dits « de Coromandel », très appréciés ploi des laques d’or fait école sur le
de leur vie publique : 1687, banquet
ment de la céramique ralentit la pro- en Europe aux XVIIe et XVIIIe s., où les continent, une nouvelle vague d’in-
offert au roi ; 1697, mariage du duc de
duction des laques. Le raffinement des décors, plus sobres, sont gravés avant
fluences chinoises porte l’intérêt sur Bourgogne ; 1702, avènement du duc
techniques s’affirme néanmoins sous d’être peints sur le fond noir.
les laques sculptés. Le type populaire, d’Anjou au trône d’Espagne ; 1722,
kamakura-bori, est caractérisé par mariage projeté de Louis XV avec l’in-
des motifs sculptés sur le bois avant fante d’Espagne. Un incendie de l’Hô-
laquage. À l’époque Momoyama, des tel de Ville, à la fin du XVIIIe s., a fait
coffres luxueux s’ornent de composi- disparaître ces toiles, mais une oeuvre
tions florales souples et raffinées, écho similaire subsiste pour témoigner de
des peintures de l’école Kan*. Deux leur importance : l’Ex-voto à sainte
artistes de génie, Ketsu* et Krin*, Geneviève (1694, église Saint-Étienne-

dominent le XVIIe s. : ils renouvellent du-Mont), qui présente le prévôt des

l’art du makie par des thèmes inédits marchands et les échevins en prière aux
pieds de la patronne de Paris. Les es-
et par l’emploi audacieux de matériaux
quisses du tableau relatif au banquet de
comme le plomb et l’étain.
1687 (Ermitage, Leningrad ; Louvre ;
En revanche, la production du musée d’Amiens) montrent, elles aussi,
XVIIIe s. est marquée par un goût exces- l’habileté de l’artiste à composer un
sif pour les applications d’or et les portrait collectif qui serait digne de
effets colorés. Plateaux, écritoires et rivaliser avec ceux de Frans Hals.
bibelots divers, les inro surtout (petites De fait, Largillière est, avec Ri-
boîtes à pilules), ne relèvent plus que gaud*, peintre de la cour, le plus grand
d’un artisanat habile. Un renouveau portraitiste français de son temps. Ses
s’amorce au XIXe s., et, depuis lors, modèles sont des magistrats (Jean
certains artistes se tournent vers des Pupil de Craponne, musée de Gre-
recherches plus originales. noble), des artistes (Jean-Baptiste
F. D. Forest — dont il épousa la fille —,

U. A. Casal, Japanese Art Lacquers (Tky, musée de Lille), des acteurs (Mlle Du-
1961). / B. von Ragué, Geschichte der japanis- clos dans le rôle d’Ariane, Paris, Co-

6303
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

mouvement néo-primitiviste, au sein


duquel chaque artiste développe sa
propre vision de la vie des petites gens.
Gontcharova donne une ample fresque
des labeurs saisonniers des paysans ou
encore peint des icônes très colorées.
Larionov, lui, préfère les sujets tirés
des villes provinciales avec leurs cours
boueuses aux palissades en bois, leurs
élégants et élégantes grotesques, leurs
femmes opulentes, les soldats béats, les
graffiti sur les murs. À partir de 1907,
Larionov et Gontcharova participent à
de nombreuses expositions de groupe.
En décembre 1910, ils sont, avec les
Bourliouk, les organisateurs du « Valet
de carreau », qui présentera un large
panorama des artistes travaillant alors
à la manière de Cézanne : Robert Falk,
Piotr Kontchalovski, Aristarkh Lentou-
lov, Aleksandra Exter.

À la suite de cette importante mani-


festation se produit une scission dans
leurs rangs. Larionov et Gontcharova
s’opposent aux Bourliouk, refusent d’être
à la traîne de l’art européen. Dès 1911,
ils forment un groupe à part, et Larionov
montre tout seul 124 oeuvres (de 1905 à
1911) dans une exposition d’un jour à
la Société d’esthétique libre de Moscou.
Après cette rupture, Larionov et Gontcha-
rova organisent en 1912 l’exposition de
leur groupe avec un titre provocant, « la
Queue d’âne », par lequel ils soulignent
leur ferme volonté de créer un art russe
qui ne soit plus dépendant des mouve-
ments artistiques occidentaux. Ils procla-
ment leur profession de foi lors de débats
médie-Française), des familiers, sans Par sa palette de coloriste, son style Gontcharova suit pendant trois ans les
publics, dans des manifestes, des déclara-
oublier le Peintre, sa femme et sa fille sensuel et brillant, Largillière prépare cours de sculpture, et Larionov ceux
tions, des brochures. Gontcharova, s’en
(Louvre). Un chef-d’oeuvre domine dès ses débuts l’art du XVIIIe s. Et le de peinture. Tous deux passeront par
prenant au « Valet de carreau », écrit :
cette production : la Belle Strasbour- chant d’un Watteau, parfois, effleure plusieurs phases esthétiques : influence
« C’est une chose terrible quand on com-
geoise (1703, musée de Strasbourg). chez lui telle échappée de paysage, tel de l’impressionnisme, du cubisme*, du
mence en art à remplacer le travail créa-
visage touché de grâce. futurisme*, puis « néo-primitivisme » et
Une jeune femme, souriante et réser-
teur par la création d’une théorie. » Le
vée, portant le magnifique costume B. A. enfin, en 1912, abstraction rayonniste.
prestige de Larionov et de Gontcharova
strasbourgeois (dont le chapeau à Leur souci constant est de créer un est considérable. Ils exposent en 1912 à
cornes), nous regarde. Elle tient dans mouvement d’inspiration purement Munich avec le Blaue* Reiter, groupe
ses bras un « pyrame » noir et blanc, russe, reflétant les multiples aspects de de Kandinsky* et de Franz Marc. Des
petit épagneul alors à la mode. Le luxe,
Larionov (Mikhaïl l’art populaire. Ils refusent d’emblée peintres aussi personnels que Malevitch*,
fréquent chez Largillière (fleurs, drape- Fedorovitch) et le réalisme narratif des « ambulants » Tatline* et même Chagall* subissent
ries, etc.), est absent. C’est un portrait ainsi que l’esthétisme raffiné du groupe alors leur influence. Mais, en 1913, c’est
Gontcharova Mir iskousstva (le Monde de l’art) ou le triomphe du rayonnisme, dont Apol-
raffiné, mais sans excès, une oeuvre qui
fait le lien entre la « réalité » du XVIIe s. (Natalia les rêveries fugitives de la « Rose linaire dira qu’il apporte un raffinement
bleue », pour rendre à la peinture sa nouveau à la peinture européenne. La pre-
et la délicatesse d’un Jean-Baptiste
Sergueïevna) valeur propre. Le voyage de Larionov mière toile rayonniste exposée fut le Sau-
Perronneau*, par exemple.
à Londres en 1906 lui fait découvrir cisson et le maquereau rayonnistes de
Quelques natures mortes, comme Peintres d’origine russe du XXe s. Turner, dont l’influence est sensible Larionov (l’Union de la jeunesse, Saint-
celle du musée de Dunkerque, comme
Dès les premières années du siècle, dans une série de tableaux consacrés Pétersbourg, déc. 1912 - janv. 1913).
les Perdrix de Grenoble et les Fruits
plusieurs créateurs de l’avant-garde aux poissons. La rencontre, en 1907, Mais, en 1913, l’exposition du nouveau
d’Amiens, montrent Largillière sous un des infatigables et impétueux frères
russe se groupèrent autour du couple groupe de Larionov et Gontcharova, « la
jour peu connu. Sa formation flamande David et Vladimir Bourliouk abou-
formé par MIKHAÏL ou MICHEL LARIONOV Cible », à Moscou, la publication du
reparaît alors dans la technique : souci (Tiraspol 1881 - Fontenay-aux-Roses tit à l’organisation, à Moscou, d’une traité de Larionov le Rayonnisme, celle
du détail, présentation sur un fond d’ar- 1964) et NATALIA ou NATHALIE GONTCHA- exposition (Stephanos) qui annonce du recueil la Queue d’âne et la Cible,
chitecture, lumière douce baignant les ROVA (Toula, près de Moscou, 1881 - un tournant décisif dans la création avec son manifeste provocant, imposent
objets. Fleurs, fruits, animaux annon- Paris 1962). À l’École de peinture, de de l’avant-garde. Après l’été de 1909, le rayonnisme, qui « a en vue, en premier
cent Chardin. sculpture et d’architecture de Moscou, Larionov et Gontcharova forment le lieu, les formes spatiales qui naissent de

6304
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

l’intersection des rayons réfléchis par dif- me semble, une mélancolie assez sup- n’est pas réductible à une motivation Que veut-il dire ? Que personne n’est
férents objets, formes qui sont isolées par portable et assez douce, si je n’en avais unique, si séduisante que soit l’hypo- totalement brave ou totalement lâche,
la volonté de l’artiste ». « Le rayonnisme point d’autre que celle qui me vient de thèse. Une lecture un peu attentive mais que nous sommes tous situés dans
efface les limites qui existent entre la sur- mon tempérament ; mais il m’en vient des Maximes permet de voir que, le cet « entre deux », dont les frontières
face du tableau et la nature. » Les deux tant d’ailleurs, et ce qui m’en vient me principe de l’amour-propre posé, La sont mal définies. Le moraliste nous
peintres organisent aussi une grande ex- remplit de telle sorte l’imagination et Rochefoucauld s’ingénie à en atté- presse de comprendre que, finalement,
position d’art populaire (icônes, loubok m’occupe si fort l’esprit que, la plupart nuer la portée, en montrant que l’esprit les plans s’interfèrent et se rejoignent,
[images d’Épinal russes]) et font décou- du temps, ou je rêve sans dire mot, ou humain obéit à d’autres démarches, que nul n’est tout blanc ou tout noir,
vrir le peintre naïf géorgien Niko Piros- je n’ai presque point d’attache à ce que le plus souvent insaisissables, parce que, lorsqu’une maxime avance ce qui
manachvili. Parallèlement, ils illustrent je dis » (Portrait de La Rochefoucauld que diverses et contradictoires. Qu’est paraît une certitude, une autre en neu-
depuis 1912 des livres futuristes, créant par lui-même, 1659). La tentation est l’être pour lui, en effet, sinon le lieu tralise les effets. Et, si l’on se place
un genre nouveau où sont unies la gra- grande de tirer parti de ces lignes pour préférentiel de toutes les contradic- sous l’angle de la religion, on retrouve
phie du texte et l’illustration, qui forment expliquer l’amertume d’une oeuvre. tions, sinon une multiplicité vivante les thèmes pascaliens : l’homme n’est
un ensemble pictural. Après une dernière Le désenchantement des Maximes et sans cesse renouvelée d’appels, de ni ange ni bête, puisque aussi bien
exposition en 1914 à Moscou (No 4), ils vient-il du caractère mélancolique de désirs, d’élans qui s’opposent, se ré- « dans la plupart de nos actions il y
viennent à Paris, où a lieu leur exposition leur auteur ? Mais leur perfection la- pondent ou s’annulent au fond de notre a un mélange d’erreur et de vérité, de
à la galerie Paul-Guillaume (préfacée par pidaire est-elle conciliable avec cette âme ? perfection et d’imperfection, de vice

Apollinaire). Larionov est ensuite mobi- part de rêve dont La Rochefoucauld Relisons ces lignes : « Il y a dans et de vertu ».
lisé en Russie et blessé à la guerre. En nous fait part ? N’est-ce pas s’abuser le coeur humain une génération perpé-
1915, tous deux quittent définitivement que de croire qu’une humeur morose, tuelle de passions », « L’imagination Un livre de désespoir ?
leur pays pour s’établir, quelques années une vie manquée, qui a vu l’homme de ne saurait inventer autant de diverses
Les Maximes, livre de désespoir de
plus tard, à Paris, où Larionov acquerra la guerre insensiblement céder la place contrariétés qu’il y en a actuellement
par leur sombre vision de l’existence ?
nationalité française (1938). à l’homme du monde, dont les der- dans le coeur de chaque personne »,
On y a souvent vu une oeuvre de cou-
Serge de Diaghilev, qui dirige les nières années furent assombries par « Les passions en engendrent souvent
rage lucide destinée aux âmes d’élite.
les deuils, malgré les joies de belles qui leur sont contraires », « On est par-
Ballets* russes et a déjà exposé leurs Avouons pourtant qu’elles offrent
oeuvres à Paris (Salon d’automne de amitiés, doivent nécessairement abou- fois aussi distant de soi-même que des
une fâcheuse image de l’homme, peu
tir à un livre cruel et douloureux ? Les autres », « L’homme croit souvent se
1906), les attire au théâtre, où ils don- d’« ouverture de coeur », et qu’on y
déboires, les chagrins secrets d’une conduire lorsqu’il est conduit, et, pen-
neront désormais le meilleur d’eux- cherche vainement des accents qui
existence plutôt subie que dominée dant que par son esprit il tend à un but,
mêmes. C’est alors une série éblouis- autorisent l’espoir. La Rochefoucauld
indiquent tout au plus l’orientation son coeur l’entraîne insensiblement à
sante de décors qui bouleversent l’art part d’un lieu commun religieux —
des Maximes ; ils ne peuvent en faire un autre. » Ce ne sont dans le coeur de
théâtral (Gontcharova : le Coq d’or, l’homme est dans un état de péché —,
comprendre la souveraine désillusion. l’homme que tiraillements, tendances
1914 ; Sadko, 1916 ; les Noces, 1923 ; mais il ne fait rien pour arracher ce
Méfions-nous de la tentation biogra- divergentes, conflits disparates. Sans
l’Oiseau de feu et Une nuit sur le mont dernier à sa destinée. « L’auteur des
phique. Il faut lire les pages du recueil complaisance, sans rien épargner,
Chauve, 1926 ; — Larionov : Soleil Réflexions [...] expose au jour toutes
pour ce qu’elles sont, sans y chercher mais allant jusqu’au point extrême où
de nuit et Histoires naturelles, 1915 ; les misères de l’homme, mais c’est de
à tout prix, avec l’aide de ce que nous l’analyse et l’intuition peuvent accé-
Contes russes, 1917 ; Chout, 1921 ; Re- l’homme abandonné à sa conduite qu’il
pouvons connaître de l’homme, la der, La Rochefoucauld présente l’indi-
nard, 1922). La force d’expression, la parle, et non pas du chrétien » (Dis-
seule confession d’une âme inquiète. vidu dans la nudité de ses passions et
luxuriance des couleurs de ces décors, cours sur les Maximes, 1665). Misère
de ses instincts, décrit l’homme brut
la richesse de leurs formes, puisées de l’homme sans Dieu : il n’y a pas
en proie à des pulsions élémentaires et
dans l’art populaire russe, ont marqué L’amour-propre et les dans La Rochefoucauld la contrepar-
incontrôlables, qui l’agitent, dérangent
l’histoire universelle de l’art. contradictions de l’être tie pascalienne. L’homme est livré au
une belle ordonnance, bouleversent le
J. Cl. M. et V. M. monde et à lui-même, c’est-à-dire à sa
Sans doute, La Rochefoucauld dé- prévisible. C’est là une peinture sin-
E. Eganbiouri, N. Gontcharova-M. Larionov solitude. Pas de salut possible, nulle
nonce-t-il l’empire de l’amour-propre, gulièrement aiguë, puisque celui que
(en russe, Moscou, 1913). / V. Parnak, Gontcha-
place pour l’espérance.
rova-Larionov, l’art décoratif théâtral moderne selon lui raison ultime de notre condi- nous sommes ne peut jamais apparaître
(Éd. la Cible, 1919). / C. Gray, The Great Experi- tion, ressort permanent des individus, tout à fait comme ce qu’il est ni comme Pas l’ombre d’une émotion non plus.
ment : Russian Art, 1863-1922 (Londres, 1962 ;
origine et fin de tous leurs actes. « Il ce qu’il n’est pas, mais seulement se La Rochefoucauld ne s’apitoie pas. « Je
trad. fr. l’Avant-garde russe dans l’art moderne,
est dans tous les états de la vie et dans dévoiler comme un mélange de forces suis peu sensible à la pitié et je vou-
l’Âge d’homme, Lausanne, 1968). / Waldemar-

contraires. L’être qui se dessine devant drais ne l’y être point du tout [...]. C’est
George, Larionov (Bibliothèque des arts, 1966). toutes les conditions ; il vit partout et
/ Gontcharova et Larionov, cinquante ans à
il vit de tout, il vit de rien ; il s’accom- nous dans les Maximes n’est que mobi- une passion qui n’est bonne à rien au-
Saint-Germain-des-Prés (Klincksieck, 1971).
lité, trompeuse apparence, nous échap- dedans d’une âme bien faite, qui ne sert
/M. Chamot, Nathalie Gontcharova (Biblio-
mode des choses et de leur privation. »
pant dans la mesure où l’on voudrait le qu’à affaiblir le coeur. » Est-il malgré
thèque des arts, 1972). / V. Marcadé, le Renou- Nos mobiles les plus cachés et même
veau pictural russe (l’Âge d’homme, Lausanne, mieux saisir. tout possible de découvrir chez l’écri-
inconnus à nous-mêmes ne seraient
1972). vain la manifestation de quelque sen-
que l’expression de notre insatisfaction La Rochefoucauld en vient donc à
sibilité ? En fait, jamais n’apparaît la
fondamentale de ne pas être appréciés user de prudence, bien que l’on pourrait
sympathie d’un homme qui se penche
pour ce que nous croyons être ; l’être croire que ses sentences définitives ne
sur ses semblables. Si la dureté ramas-
ne saurait s’accomplir totalement que souffrent pas qu’on les discute. Disons
La Rochefoucauld dans le paraître. Mais en rester là serait
sée de ses maximes séduit, repose (ou
que chacune corrige l’autre, y apporte
pétrifie) l’esprit, à la limite rassure par
(François VI, peut-être trouver une unité factice dans quelque chose de plus, la nuance, dimi-
sa densité, on reste épouvanté par la
les Maximes. Celles-ci ne s’offrent pas nue ce qu’elle peut avoir de forcé ou de
duc de) exclusivement sous cet aspect mono- péremptoire. Il ne faut les lire que dans
sécheresse glacée de ces sentences qui
tombent comme des couperets.
lithique, dans la fixité immobilisante leur mouvement d’ensemble. « La par-
Moraliste français (Paris 1613 - id. A. M.-B.
d’une idée-force. L’amour-propre, faite valeur et la poltronnerie complète
1680). suivi de son cortège de serviteurs, qui sont deux extrémités où l’on arrive
R. Grandsaignes d’Hauterive, le Pessi-
misme de La Rochefoucauld (A. Colin, 1925). /
« Pour parler de mon humeur, je suis sont l’intérêt, l’orgueil, la vanité, ne rarement. L’espace qui est entre deux W. Sivasriyananda, l’Épicurisme de La Roche-

mélancolique [...]. J’aurais pourtant, ce peut expliquer tout l’homme ; celui-ci est vaste », écrit La Rochefoucauld. foucauld (Rodstein, 1939). / J. Marchand, Bi-

6305
La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

bliographie générale raisonnée de La Roche-


qua d’abord aux formes jeunes des développent pendant plusieurs années corde dorsale et d’un tube nerveux,
foucauld (Giraud-Badin, 1948). / A. Fabre-Luce
Insectes, qui paraissent cacher l’iden- dans les cours d’eau. À l’opposé, les qui permit de rapprocher les Tuniciers
et C. Dulong, Un amour déchiffré. La Rochefou-
cauld et Madame de La Fayette (Grasset, 1951). tité réelle des espèces jusqu’à l’appa- nombreuses larves qui font partie du de l’Amphioxus dans le phylum des
/ E. Mora, La Rochefoucauld (Seghers, 1965). / rition de l’adulte. Puis on l’étendit à plancton marin ont une vie très brève Cordés ; c’est la découverte de la larve
L. Hippeau, Essai sur la morale de La Rochefou-
presque tous les groupes animaux, dont par rapport à la forme définitive : une nauplius de la Sacculine qui a fait de
cauld (Nizet, 1967).
le développement postembryonnaire se Huître devient marchande en trois ans, ce parasite extrêmement dégradé un
déroule à travers un ou plusieurs stades alors que sa larve véligère ne survit authentique Crustacé Cirripède, tandis
Repères chronologiques nettement distincts de l’adulte ; à part guère plus d’une semaine, temps suf- que celle de la Limule rappelle les Tri-
1613 Naissance (15 sept.) à Paris de Fran- les Vertébrés supérieurs (Reptiles, fisant pour permettre aux courants de
lobites paléozoïques. La ressemblance
çois VI de La Rochefoucauld, qui porte l’éloigner de son lieu d’origine : dans
Oiseaux et Mammifères) et quelques
entre la trochophore des Annélides et
jusqu’à la mort de son père (1650) le titre
autres groupes (Nématodes, Pulmo- ce cas, la période larvaire assure seule-
de « prince de Marcillac ». la véligère des Mollusques établit une
nés terrestres, Scorpions), on peut ment la dissémination de l’espèce.
parenté certaine entre ces deux embran-
1628 Il épouse Andrée de Vivonne, fille
dire que tous les animaux présentent
d’un grand fauconnier de France, dont il chements. Ces exemples montrent tout
aura huit enfants.
des formes larvaires. Il s’en faut d’ail- Écologie des larves l’intérêt que l’on peut tirer de l’examen
leurs de beaucoup que le même nom
1635 Il est exilé de la Cour pour des im- Les conditions dans lesquelles vivent des premiers stades du développement
de larve recouvre des réalités équiva-
prudences de langage et se lie avec la les larves diffèrent souvent de celles dans une perspective évolutionniste.
duchesse de Chevreuse. lentes : chez un Hydraire, la planula
qui sont exigées par les adultes. D’une M. D.
se transforme progressivement en po-
1637 Ayant participé au complot de Mme façon générale, leurs besoins hydriques F Métamorphoses / Mue / Parasitisme.
lype, tandis que chez la Douve du foie,
de Chevreuse, il est emprisonné huit plus impérieux les contraignent à évo-
jours à la Bastille, puis exilé sur sa terre de Ver parasite du Mouton, on reconnaît R. Paulian, Atlas des larves d’insectes de
luer dans l’eau ou dans des endroits France (Boubée, 1956).
Verteuil. quatre stades larvaires successifs avant
très humides, alors que les adultes
1643 Il est à Rocroi avec le futur Condé. l’adulte, et si, bien souvent, les tissus
mènent une vie aérienne : les Libel-
larvaires persistent chez l’adulte, il
1646 Début de sa liaison avec la duchesse lules, les Crabes terrestres, les Cra-
de Longueville. Il est nommé gouverneur n’en va pas de même chez les Insectes
pauds ont des larves aquatiques ; pour
du Poitou. à métamorphoses complètes, où les or- larynx
beaucoup de Coléoptères, de Diptères,
ganes larvaires subissent une histolyse
1648 Il se lie avec les Frondeurs. les larves trouvent dans le sol les
au cours de la nymphose. Organe essentiel de la phonation*, qui
1649 Il est compris dans l’amnistie de la conditions d’hygrométrie élevée qui
permet le passage de l’air dans la tra-
paix de Rueil. leur sont nécessaires. Les larves fran-
Croissance larvaire chement aériennes, comme les che-
chée, avec laquelle il se continue.
1650 Son château de Verteuil est rasé.

Au cours de la période larvaire, le corps nilles, représentent, somme toute, un Le larynx est situé à la partie supé-
1652 Il est grièvement blessé au combat
de l’animal connaît une croissance par- cas plutôt exceptionnel. Chez quelques rieure et médiane du cou, en avant du
de la porte Saint-Antoine.

fois considérable ; ainsi, le ver à soie espèces bien protégées, comme le cou- pharynx. Il est composé de pièces car-
1659 Rentré en faveur, il obtient une pen-
augmente de 25 fois sa longueur (de vain des Abeilles, les larves achèvent tilagineuses articulées entre elles ; ce
sion du roi.
3 mm à l’éclosion à 80 mm avant la toutes leur développement ; mais la squelette laryngé, support de muscles
1662 Il se consacre à ses amitiés (Mme de
formation du cocon) et de 8 000 fois plupart des espèces subissent à ce stade qui assurent la mobilité des cordes
La Fayette, Mme de Sévigné) et à la vie mon-
daine. Publication des Mémoires. son poids. Cette croissance résulte une mortalité énorme, en particulier vocales et permettent l’émission de
habituellement d’une multiplication les formes planctoniques lorsqu’elles sons, est tapissé intérieurement d’une
1664 Publication à La Haye des
ne rencontrent pas des conditions pro-
Sentences et Maximes de morale. cellulaire intense, mais, dans certains muqueuse qui forme un certain nombre
pices à la métamorphose ou qu’elles
27 octobre : est achevée d’imprimer l’édi- groupes (Nématodes, Insectes holomé- de replis et de cavités. Cette muqueuse
tion dite « de 1665 » des Réflexions ou taboles), ce sont les cellules qui gros- sont détruites par des prédateurs. Dans
peut être le siège de lésions inflamma-
Sentences et Maximes morales, contenant l’ensemble d’une biocénose, les larves
sissent jusqu’à devenir géantes. Chez toires, infectieuses et tumorales qui
317 maximes, un Avis au lecteur et un Dis-
ne constituent habituellement qu’un
cours sur les Maximes. les Arthropodes et les Nématodes, au constituent avec les troubles de la mo-
maillon des chaînes alimentaires ;
tégument inextensible, la croissance bilité laryngée l’essentiel de la patho-
1670 Mort de sa femme.
seule une infime minorité parvient à
s’accompagne de mues. À la fin de la logie du larynx.
1672 Mort d’un de ses fils au passage du l’état adulte et assure la reproduction.
vie larvaire, la taille atteinte dépasse
Rhin.
parfois celle de l’adulte : ainsi, le têtard Beaucoup de larves vivent en para-
Anatomie du larynx
1680 La Rochefoucauld meurt, assisté par
du Pélobate (Pelobates fuscus) mesure sites, et cet état se poursuit chez l’adulte
Bossuet, dans la nuit du 16 au 17 mars en
15 cm de long, alors que le Crapaud (ex. : Ténia, Douve du foie, Insectes Cartilages
son hôtel de la rue de Seine, à Paris.
n’a que 7 cm. Strepsiptères) ; chez des Diptères (Gas- Cinq cartilages principaux constituent
térophile, OEstre), des Hyménoptères
Une croissance rapide va de pair, le squelette laryngé.
(Ichneumons, Chalci-diens), des Crus-
bien entendu, avec des besoins nutritifs y Le cricoïde, situé à la partie infé-
tacés (Copépodes Monstrillides), seule
intenses ; la voracité de nombreuses
larve larves d’Insectes font d’elles de véri-
la larve est parasite ; l’inverse se pro- rieure du larynx, a la forme d’un

duit chez la Sacculine, dont les larves, anneau composé de deux parties :
tables fléaux pour l’agriculture, alors
nageuses, recherchent les Crabes, aux postérieure (chaton cricoïdien) et an-
Forme par laquelle passent beaucoup que les adultes peuvent être inoffensifs.
d’animaux après l’éclosion et qui dif- dépens desquels vit l’adulte. térieure (arc cricoïdien).
Bien souvent, la longévité de la
fère notablement de l’adulte, tant dans y Le cartilage thyroïde, en forme de
larve l’emporte, de beaucoup, sur celle
sa morphologie et sa structure que dans Les larves et la livre ouvert en arrière, est échancré à
de l’adulte : le Hanneton ne vit que
son mode de vie : le têtard est la larve phylogénie la partie supérieure de son bord anté-
quelques semaines, alors que sa larve
des Batraciens, la chenille est celle des rieur, qui constitue un angle beaucoup
(« ver blanc ») séjourne presque trois L’étude des états larvaires renseigne le
Lépidoptères (Papillons). plus saillant chez l’homme que chez
ans dans le sol ; une Cigale américaine zoologiste sur les affinités fondamen-
la femme, responsable de la saillie ap-
vit dix-sept ans à l’état de larve ; quant tales entre les groupes et joue un grand
Diversité pelée communément pomme d’Adam.
aux Éphémères, leur vie imaginale rôle dans l’interprétation phylétique
Tiré d’un mot latin signifiant ne dépasse pas quelques jours, voire du règne animal. C’est l’observation y L’épiglotte, lamelle cartilagineuse
« masque », le terme de larve s’appli- quelques heures, alors que les larves se de la larve d’Ascidie, munie d’une élastique, est située à la partie antéro-

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Articulations et ligaments du latéral entre les bandes ventriculaires et


larynx les cordes, le ventricule de Morgagni.

Le cartilage cricoïde et le cartilage 3. L’étage inférieur, ou sous-glotte,

thyroïde sont unis entre eux par une représente la partie la plus rétrécie de

articulation, siège de mouvements de la filière laryngée.

glissements de peu d’étendue et d’un L’ensemble est tapissé par une mu-
mouvement de bascule responsable de queuse dont l’adhérence est maximale
la tension de la corde vocale. au niveau des cordes, beaucoup plus

Les cartilages aryténoïdes sont unis lâche au niveau de la sous-glotte.

par leur base au bord supérieur du


cartilage cricoïde. L’articulation est Vaisseaux et nerfs
le siège de mouvements complexes : La vascularisation du larynx est assu-
glissement et translation, d’une part, rée à partir des vaisseaux thyroïdiens,
qui éloignent les aryténoïdes l’un de branches des artères carotide externe et
l’autre ; rotation, d’autre part, qui mo- sous-clavière.
bilise les cordes vocales.
y L’innervation motrice du larynx est
Un certain nombre de membranes et assurée par le nerf récurrent, branche
de ligaments unissent les pièces car- du pneumogastrique (Xe paire de
tilagineuses entre elles et aux organes nerfs crâniens).
voisins (os hyoïde en particulier).
y L’innervation sensitive est essen-
tiellement représentée par le nerf la-
Muscles du larynx
ryngé supérieur.
y Les muscles intrinsèques. Ils per-
mettent le jeu des articulations des
Physiologie du larynx
pièces laryngées entre elles.
1. Muscles tenseurs de la corde vo- Respiration
cale : les cricothyroïdiens sont tendus Le passage de l’air à travers la glotte
de l’arc cricoïdien au bord inférieur est un phénomène passif en rapport
du cartilage thyroïde et permettent la avec le mécanisme de soufflet pulmo-
bascule de ce dernier par rapport au naire. Les cordes s’écartent à l’inspi-
cricoïde. ration et se rapprochent légèrement à
2. Muscles dilatateurs de la glotte : le l’expiration.
crico-aryténoïdien postérieur réunit la
face postérieure du chaton cricoïdien Phonation
à l’apophyse musculaire externe de la
L’existence d’un courant d’air glot-
base de l’aryténoïde et attire celle-ci
tique est indispensable à la formation
en arrière, ce qui fait pivoter le car-
d’un son par le larynx. Ce courant
tilage selon son axe vertical et ouvrir
d’air est expiratoire. Le son laryngé
la glotte.
est dû à la vibration des cordes vocales
3. Muscles constricteurs : ils sont
(v. phonation).
représentés par le crico-aryténoïdien
latéral, les thyro-aryténoïdiens, qui Le son émis se définit par sa fré-

constituent le sphincter laryngé et dont quence, son intensité et sa structure

la partie interne représente le muscle harmonique.

de la corde vocale, et les inter-aryté- La fréquence est sous la dépendance


noïdiens, qui rapprochent les cartilages de la longueur et de l’élasticité des
aryténoïdes et ferment la glotte. cordes vocales. Le développement du

y Les muscles extrinsèques. Ils soli- larynx masculin à la puberté entraîne


darisent le larynx à l’oesophage, à la un allongement des cordes et rend la

base de langue, au sternum et à l’os voix plus grave : ce phénomène est


hyoïde. communément désigné sous le terme
de mue.
supérieure du larynx, en arrière du aryténoïdien postérieur, qui permet Configuration interne du larynx
cartilage thyroïde. l’ouverture de la glotte. Déglutition
Les cordes vocales supérieures (ou
Des cartilages accessoires n’ont pas bandes ventriculaires) et inférieures La protection du larynx durant la déglu-
y Les aryténoïdes, petits cartilages
d’importance physiologique et repré- (ou vraies cordes) divisent la cavité tition est indispensable pour éviter les
pairs en forme de pyramides trian-
sentent des reliquats phylogénétiques. laryngée en trois étages. fausses routes des aliments ; elle est as-
gulaires, sont placés latéralement sur Par contre, l’os hyoïde, qui ne fait pas 1. L’étage supérieur, ou vestibule, situé surée par l’élévation du larynx au cours
le bord supérieur du chaton cricoï- partie du larynx, doit lui être rattaché au-dessus des bandes ventriculaires, de la déglutition, par l’abaissement de
pour la compréhension morphologique constitue un entonnoir qui s’ouvre en la base de la langue, qui coiffe l’ori-
dien : leur base présente une saillie
et fonctionnelle de l’appareil musculo- haut par l’orifice supérieur du larynx, fice laryngé, par l’action des muscles
antérieure, l’apophyse vocale, où se
ligamentaire annexé au larynx propre- ou margelle laryngée. constricteurs, qui agissent comme un
fait l’insertion postérieure de la corde
ment dit. Il forme la limite entre la face 2. L’étage glottique est représenté sphincter, et enfin par le réflexe de toux
vocale, et une saillie postéro-externe, et le cou, et constitue une pièce impor- par la glotte, ou espace libre entre les en cas de pénétration alimentaire acci-
sur laquelle s’insère le muscle crico- tante de la statique laryngée. cordes vocales, et par un prolongement dentelle. Le rôle de l’épiglotte appa-

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raît plus négligeable, comme le montre siège de troubles de la motricité et de tieuse. La laryngite striduleuse, ou limitées bénéficient des techniques
l’ablation chirurgicale de cet organe. traumatismes par choc direct. « faux croup », cède rapidement au d’ablation partielle du larynx (hémila-
traitement médical. La laryngite oedé- ryngectomie par exemple). Après une
Symptômes d’une atteinte du mateuse est beaucoup plus alarmante
Examen du larynx période transitoire d’alimentation par
larynx et d’évolution imprévisible. La persis-
sonde, la déglutition normale se réta-
y L’examen visuel de la morphologie tance de la dyspnée ou son aggravation
y La dyspnée laryngée est une gêne blit. Dans certains cas, le larynx ainsi
et de la mobilité laryngées est assuré peut imposer l’intubation. Le tubage
respiratoire en rapport avec une obs- que les territoires ganglionnaires qui
par la laryngoscopie. (introduction sous laryngoscopie d’un
truction de la filière et qui est carac-
lui sont annexés doivent être enlevés
— La laryngoscopie directe est seule tube métallique creux dans le larynx)
térisée par un tirage inspiratoire par
dans leur totalité. Cette laryngectomie
ou la trachéotomie rétablissent la per-
utilisable chez l’enfant, parfois néces- mise en jeu des muscles respiratoires
méabilité aérienne. La laryngoscopie totale nécessite le port définitif d’une
saire chez l’adulte. Elle se pratique à accessoires (qui se trouvent aspirés
met en évidence un oedème congestif canule de trachéotomie pour la respira-
l’aide d’un laryngoscope, qui permet [tirés]) et par un cornage, bruit inspi-
sous-glottique ou vestibulaire, parfois tion. Elle entraîne évidemment la perte
ratoire produit par le passage de l’air
d’exposer le larynx et dont il existe
une épiglottite. Le traitement par anti- de la voix, qui peut être partiellement
à travers le conduit rétréci.
divers types (Chevalier-Jackson, Ma- biotiques et corticoïdes amène cepen- compensée par la rééducation (création
cIntosh, etc.). L’apport de la lumière y La dysphonie est un trouble de
dant souvent la guérison. d’une voix dite « oesophagienne »).
la voix. Celle-ci peut être cassée
froide, transmise par des fibres de verre
Le croup, ou diphtérie laryngée,
(enrouement), éteinte, rauque ou La radiothérapie (bombe au cobalt)
souples, constitue un progrès certain. Il est devenu rare avec la vaccination.
ligneuse, mais elle prend parfois un peut, dans certains cas précis, consti-
devient alors possible de pratiquer sous Les fausses membranes obstruent le
aspect plus particulier : voix bitonale, tuer le seul traitement possible du
anesthésie partielle des manoeuvres dé- larynx et gênent la voix et la respira-
ou diplophonie, caractérisée par la cancer du larynx. Elle est souvent uti-
licates au niveau du larynx, au besoin tion. La sérothérapie est indispensable
formation simultanée de deux sons lisée en complément de l’intervention
sous microscope. (v. diphtérie).
(paralysie d’une corde vocale).
chirurgicale dans le dessein d’éviter
— La laryngoscopie indirecte s’effec- La papillomatose laryngée se carac-
y L’aphonie est l’impossibilité totale une diffusion ganglionnaire.
tue sur le malade assis à l’aide d’un térise par la présence de papillomes,
d’émettre un son.
miroir laryngé qui réfléchit l’image tumeurs bénignes dont le caractère Le pronostic des tumeurs malignes
y La toux et la douleur sont fréquem- diffus et récidivant constitue toute la laryngées traitées est cependant géné-
inversée du larynx, la source lumineuse
ment associées. gravité en raison de l’obstruction du ralement favorable en raison de l’ab-
étant constituée par le classique miroir
larynx qu’elles provoquent. sence habituelle de métastases, mais il
de Clar. Les affections du larynx
Les corps étrangers laryngés sont dépend indiscutablement de la préco-
y L’étude de la fonction laryngée est y Chez le nouveau-né. exceptionnels, mais graves (asphyxie cité de la mise en oeuvre du traitement.
effectuée en laboratoire à partir d’en-
Il s’agit essentiellement de malfor- brutale).
registrement stroboscopique (glotto- mations. Les occlusions complètes, y Chez l’adulte. Troubles neurologiques et
graphie) et par le cinéma ultra-rapide. ou atrésies laryngées, bénéficient d’un
Les tumeurs peuvent être bénignes traumatismes du larynx
y L’activité des muscles laryngés peut traitement endoscopique (section de
ou malignes. Ils ne sont pas l’apanage exclusif de
membrane ou de brides).
être étudiée par électromyographie. 1. Tumeurs bénignes. Ce sont : le no- l’adulte et peuvent se rencontrer à tout
Le diastème laryngé est la consé- dule des cordes vocales, entraînant une
y La radiographie. âge.
quence de la persistance d’une commu- dysphonie (nodule des chanteurs et des
— La radiographie simple, de face
nication entre le larynx et le segment professionnels de la voix en général) ; y Troubles neurologiques.
et surtout de profil, permet d’appré-
supérieur de l’oesophage. La réparation les polypes, généralement pédicules, Ils sont essentiellement représentés
cier l’aspect des pièces et de la filière
chirurgicale est difficile et dépend de d’extraction simple sous laryngosco- par l’hémiplégie laryngée, qui succède
laryngée. l’importance de la communication. pie directe ou indirecte ; les kystes, les à une lésion du nerf récurrent, nerf
— Les tomographies de profil ou mieux
Le stridor laryngé, classiquement chondromes ou même les angiomes.
moteur de la corde vocale, ou à une
de face montrent bien la configuration 2. Tumeurs malignes (cancers du la-
rattaché à une flaccidité de l’épiglotte,
atteinte des centres de commande de
interne du larynx et constituent un aspirée à chaque inspiration, est mar- rynx). Ce sont des tumeurs épithéliales
la motricité laryngée. De nombreuses
examen indispensable pour préciser qué par une résonance laryngée sans le plus souvent (épithélioma), rarement
causes peuvent entraîner une paralysie
l’aspect du ventricule de Morgagni et tirage ni troubles vocaux, de pronostic des sarcomes. Le tabac constitue un
récurrente. Le nerf peut être le siège de
visualiser une image pathologique à ce toujours favorable. Certains troubles facteur favorisant certain.
traumatismes accidentels ou chirurgi-
niveau. sont en rapport avec une anomalie La dysphonie attire généralement
chromosomique, telle la maladie du cri caux, de compression, voire d’atteinte
— Le laryngogramme, obtenu après l’attention et permet un diagnostic
du chat (v. chromosome). précoce. L’évolution entraîne l’appa- virale. Le récurrent gauche, qui naît
introduction directe de produits de
rition d’une dyspnée laryngée qui peut dans le thorax, est plus souvent touché
contraste sur les parois du larynx, ap- La laryngoscopie directe est indis-
pensable au diagnostic dans tous les nécessiter une trachéotomie d’urgence. que le droit. La corde vocale est paraly-
porte des renseignements encore plus
cas et constitue le premier temps du Le dysphagie, ou gêne à la déglutition, sée, fixée en position variable et bientôt
précis.
traitement. est souvent tardive. L’examen laryn- atrophiée. Il en résulte une voix bito-
goscopique précise le siège, l’aspect et nale. Les formes bilatérales en ferme-
y Chez le nourrisson et l’enfant.
Pathologie du larynx l’étendue de la tumeur, dont la biopsie ture réalisent une occlusion de la glotte
Le laryngospasme est un arrêt bru-
affirme le diagnostic à partir de l’étude
Elle est dominée chez le nouveau-né par rapprochement des cordes vocales
tal de la respiration pouvant s’inscrire
histologique. Les formes localisées,
par les malformations, chez le nour- et nécessitent la trachéotomie pour évi-
dans un cadre convulsif et prenant en en particulier les atteintes isolées de
risson et l’enfant par l’infection, chez règle générale spontanément fin. ter l’asphyxie. De nombreux procédés
la corde vocale, nécessitent seulement
l’adulte par les tumeurs. La fréquence d’écartement des cordes ou d’élargis-
Les laryngites sont souvent graves l’ablation de la corde intéressée (cor-
actuelle des intubations prolongées a sement du larynx ont été décrits pour
en raison de l’étroitesse du larynx. dectomie). Cette intervention conserve
fait naître une pathologie nouvelle, Elles surviennent à l’occasion d’infec- une voix très satisfaisante et ne néces- rétablir une perméabilité laryngée suf-
représentée par les sténoses, ou rétré- tions diverses bactériennes ou virales, site pas de trachéotomie permanente. fisante. Ils entraînent presque toujours
cissements. Enfin, le larynx peut être le ou dans le cadre d’une maladie infec- Les formes plus étendues mais encore une modification de la voix par défaut

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d’accolement des cordes lors de la place d’une sonde sous laryngoscopie di- Frontenac, près de l’extrémité nord- Mexique, d’où l’on pourrait menacer
recte, ou la trachéotomie (v. trachée).
phonation. est du lac Ontario. Un autre séjour à l’Empire espagnol : il n’hésite pas,
la Cour (1677) s’accompagne, mal- pour faciliter l’entreprise, à faire tracer
y Traumatismes laryngés. J. T.
gré l’opposition de Colbert, de lettres des cartes où l’embouchure du fleuve
Les traumatismes externes par contu- F Diphtérie / Phonation / Respiration.
patentes l’autorisant à construire des Colbert (le Mississippi) est déviée loin
sion directe sur la région cervicale an- J. Piquet et J. Terracol, les Maladies du forts dans l’Ouest, là où il le juge né- vers l’ouest, à une relative proximité
térieure peuvent entraîner une fracture larynx (Masson, 1958). / F. Baclesse, Tumeurs
des terres espagnoles... Une expédition
cessaire, et il obtient le privilège du
malignes du pharynx et du larynx (Masson,
du larynx. L’hématome et l’oedème de quatre navires, avec cent soldats,
1960). / J. Bouche, R. Riu, L. Flottes et Y. Dejean, commerce des peaux de « cibolas »
intralaryngés provoquent rapidement les Traumatismes du larynx et leurs séquelles (les bisons). Son entreprise prend dès part donc de Rochefort à la fin de juil-
une dyspnée importante et aboutissent (Arnette, 1970). / J. Terracol, G. F. Greiner et
lors une grande dimension : un bateau let 1684. La traversée est pénible, et
coll., le Larynx. Bases anatomiques et fonction-
à l’asphyxie en dehors d’une trachéo- de 45 tonneaux est construit en amont la mésentente complète entre La Salle
nelles (Doin, 1971).
tomie immédiate. La brèche laryngée des chutes du Niagara (1679) ; avec ce et le capitaine de la petite escadre, de
est à l’origine du passage de l’air sous Griffon, on parvient, après une navi- Beaujeu. Après une escale à Haïti,
la peau (emphysème sous-cutané) avec gation difficile, à la baie des Puants on parvient dans le golfe du Mexique
à la mi-décembre. L’embouchure du
sensation de crépitation à la palpation La Salle (Green Bay), dépendance du lac Mi-
et gonflement important. La reconsti- chigan. Chargé de peaux, le navire Mississippi est manquée, et l’on atter-

tution du larynx sur tube creux destiné (René Robert repart pour l’Est, mais il disparaîtra rit finalement à l’île de Matagorda (au
sud-ouest de l’actuelle Houston) : l’un
au calibrage de la lumière donne sou- Cavelier de) dans une tempête. Avec quatre embar-
cations, La Salle part de son côté vers des navires se perd en franchissant le
vent d’excellents résultats fonctionnels
le sud du lac Michigan et fonde un fort chenal ouvert dans ce cordon littoral,
lorsque les soins immédiats ont permis Explorateur français (Rouen 1643 - au
à l’embouchure de la rivière des Mia- et Beaujeu, sur un autre navire, repart
le transport en milieu hospitalier. Texas 1687).
mis (auj. rivière Saint-Joseph). Par un pour la France peu après. En mai 1685,
Les traumatismes internes sont Fils d’un marchand en gros, le fon- La Salle construit le fort Saint-Louis
court portage, il gagne la rivière des
essentiellement la conséquence de dateur de la Louisiane est voué d’abord
Illinois et, en janvier 1680, édifie le et commence à explorer l’arrière-pays,
l’intubation laryngée prolongée, dont à la vie spirituelle : élève des Jésuites, à la recherche de quelque défluent du
fort Crèvecoeur (en face de l’actuelle
les indications se sont élargies avec les il est novice de la Compagnie, pro- Mississippi. Avec dix-sept compa-
Peoria), malgré une opposition feutrée
progrès de la réanimation (coma* avec nonce ses voeux en 1660 et enseigne en gnons, il repart vers le nord en janvier
des Indiens. Une marche difficile le
assistance respiratoire). L’irritation de divers collèges. Cette vie sédentaire ne 1687 pour tenter de trouver du secours
ramène à Montréal. Mais l’oeuvre de
la muqueuse par la sonde d’intubation lui convient pas. On lui refuse l’envoi chez les lointains alliés illinois. La
l’explorateur est bientôt compromise :
peut entraîner des réactions cicatri- en missions, et il finit par se faire rele- marche est très dure. Mais surtout
les défenseurs de Crèvecoeur se sont
cielles pouvant aboutir à la sténose, ver de ses voeux : cette expérience ne l’égoïsme et les mesquineries du chef
vite débandés après son départ, et les
c’est-à-dire à l’obstruction fibreuse de lui laisse pas de bons souvenirs, et le de l’expédition, hanté par un grave
Iroquois ravagent les régions traver-
jeune homme sera désormais un adver- délire de persécution, lui ont valu la
le filière laryngée. sées par les Français.
saire déclaré des Jésuites : toutes ses haine de certains de ses compagnons,
Le traitement repose sur les dilata- Grâce à son extraordinaire énergie,
entreprises en seront marquées. dont le chirurgien. Le fondateur de la
tions itératives ou par tube de calibrage La Salle peut pourtant repartir, avec
Sa vie nouvelle est facilitée par son Louisiane est tué d’une balle dans la
à demeure maintenu pendant un temps vingt-trois compagnons, pour sa grande
milieu familial : l’un de ses oncles est tête le 19 mars 1687. Quelques resca-
suffisant à l’obtention d’une filière la- exploration vers le sud : pendant l’hi-
membre de la compagnie des Cent- pés de cette désastreuse entreprise par-
ryngée satisfaisante. ver 1681-82, il gagne le confluent de
Associés, et son frère appartient à la viendront à Montréal l’année suivante.
l’Illinois et du Mississippi. Puis un fort
Compagnie de Saint-Sulpice, dont l’in- S. L.
est édifié près de l’actuelle Memphis,
Abord chirurgical du larynx fluence était très grande au Canada ; M. Constantin-Weyer, Cavelier de La Salle
et de très bons rapports sont noués avec (Rieder, 1928). / M. de Villiers du Terrage, l’Ex-
par elle, il se fait concéder gratuite-
L’abord chirurgical du larynx s’effectue par pédition de Cavelier de La Salle dans le golfe du
les Indiens Arkansas. Après avoir dé-
incision cervicale antérieure, ou cervicoto- ment un fief dans l’île de Montréal, où Mexique, 1684-1687 (A. Maisonneuve, 1931). /
passé le point atteint par Joliet (1673),
mie. Celle-ci peut être médiane, permet- il arrive en 1667. Dès 1669, il se pro- C. de La Roncière, le Père de la Louisiane, Cave-
l’expédition est en vue de la mer le lier de La Salle (Mame, Tours, 1936). / R. Viau,
tant un abord direct du squelette laryngé cure des subsides en vendant cette terre
6 avril 1682. Le 9 avril, probablement Cavelier de La Salle (Mame, Tours, 1960). /
après avoir écarté les muscles prélaryngés. et entreprend une première expédition
P. Leprohon, le Destin tragique de Cavelier de
Elle peut être plus large, avec constitution près de l’actuelle localité de Venice,
au lac Ontario et au lac Érié afin de ga- La Salle (Debresse, 1969).
d’un lambeau cutané, qui donne accès gner la haute vallée de l’Ohio : par cet c’est la prise de possession solennelle
aux gouttières vasculaires carotidiennes
itinéraire, on pourrait détourner vers de l’immense contrée baptisée Loui-
latérales, siège habituel des adénopathies siane, au son de musiques martiales et
Montréal une partie du précieux trafic
satellites des lésions laryngées.
de salves de mousquets.
L’ouverture du larynx lui-même s’effec-
des peaux destiné à New York. C’est Lascaris
un échec : malade, Cavelier de La Salle La Salle revient en avant-garde
tue en règle générale au niveau de l’angle
revient à Montréal. jusqu’au lac Michigan et fonde encore,
(dynastie des)
antérieur du cartilage thyroïde (laryngo-
En 1669 et en 1670, des randonnées en décembre 1682, le fort Saint-Louis
fissure) et permet une vision très satisfai-
(près de l’actuelle petite ville de La- Empereurs de Nicée (1204-1261), res-
sante de la filière laryngée. Dans certains l’auraient conduit jusqu’à l’Ohio, voire
salle). Mais l’exploit accompli, il perd taurateurs de l’Empire byzantin.
cas, on préfère une ouverture latérale par jusqu’au Mississippi, avant Joliet et
l’intermédiaire du pharynx, en particulier Marquette* : en fait, il s’agit d’affir- son principal soutien : Frontenac a été
lorsque le larynx doit être enlevé dans sa mations douteuses destinées à la Cour. remplacé par J. A. Le Febvre de La Introduction
totalité (laryngectomie).
La Salle, au demeurant, va bénéficier Barre ; ce dernier s’appuie sur les mar-
Si beaucoup de notables byzantins
La laryngotomie, ou effraction de la mem- d’un soutien capital, celui du nouveau chands, qui redoutent les ambitions du
s’accommodèrent sans peine du sys-
brane cricothyroïdienne, permet la mise fondateur de la Louisiane.
gouverneur, nommé en 1672, Fronte- tème féodal introduit par les croisés
en place rapide d’une canule intralaryn-
nac*, qui s’oppose, lui aussi, très vite à La Salle revient encore une fois en au lendemain de leur conquête d’avril
gée. En fait, cette pratique, dont les consé-
la Compagnie de Jésus. France pour donner un nouveau départ 1204, beaucoup d’autres, princes, gé-
quences sur la lumière laryngée sont tou-

jours graves (sténose), est abandonnée. Un voyage en France (1674-75) vaut à ses grandes ambitions ; il persuade néraux, fonctionnaires, gagnèrent des
Selon les cas, on préférera l’intubation par à La Salle l’anoblissement et le titre de le roi qu’il doit être désigné pour fon- régions où ils se crurent à l’abri des
les voies naturelles, c’est-à-dire la mise en gouverneur d’un fort qu’il rebaptise der un établissement sur le golfe du entreprises des Francs. Il y eut parmi

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eux Théodore Lascaris (1204-1222), droits de sa femme sur Constantinople. prendre la ville, ayant été rappelé par prits cultivés et favorisa une renais-
qui s’établit à Nicée avec l’appui du Sa démarche n’aboutit pas, mais le la nouvelle que les Mongols de Gengis sance intellectuelle. Mais c’était un
sultan d’Iconium. nouvel empereur latin, Robert de Cour- khn* avaient envahi l’Asie Mineure et caractère violent et autoritaire, sujet en

Avant d’avoir pu s’y organiser poli- tenay, menacé à l’ouest par Théodore battu le sultan d’Iconium, mais l’entre- outre à des crises d’épilepsie : il mul-
Ange d’Épire, signa un pacte d’amitié prise ne fut pas sans effet : le basileus tiplia les brimades envers les nobles et
tiquement et militairement, Théodore
dut accepter le combat avec les La- avec son beau-frère de Nicée Théodore de Thessalonique renonça aux insignes les chefs de l’armée dont il suspectait

tins, mais la catastrophe qui le mena- Lascaris, et fut fiancé à une fille de ce impériaux et reconnut la suprématie de le loyalisme, imposa son autorité à

çait tourna court : le comte Louis de dernier. Nicée. l’Église grecque et témoigna à la pa-

Blois, chargé de conquérir Nicée, fut pauté, dont le concours ne lui était pas
L’invasion mongole, qui fit les
tué à la bataille d’Andrinople (14 avr. La suprématie de Nicée nécessaire, la plus grande froideur. Il
pires dégâts dans les États voisins de
1205). Théodore profita de ce répit réussit à maintenir les conquêtes de son
Trébizonde et d’Iconium, épargna
Théodore Lascaris, ne laissant à sa
père : le sultan d’Iconium, après avoir
pour organiser son État sur le modèle l’empire de Nicée. Vatatzès profita de
mort (début 1222) que des filles, remit
de l’ancienne Byzance, et le nouveau soutenu le prétendant au trône, Michel
l’affaiblissement de ses rivaux pour
la succession à son gendre Jean III Va-
patriarche, le savant Michel Autoreia- Paléologue, fit la paix avec Nicée
s’emparer de la Macédoine et même
tatzès (1222-1254), un noble originaire
nos, procéda à son couronnement dans et sollicita même son aide contre les
de Thessalonique (1246) : son dernier
de Thrace et apparenté aux Doukas.
la cathédrale de la ville (1208). Théo- Mongols ; Théodore noua des relations
souverain, Démétrios, fut emmené
Après la défaite infligée à Poima- diplomatiques avec ceux-ci et repoussa
dore se voulut dès lors le seul empereur en Asie Mineure et remplacé par un
nenon, au sud de Brousse, aux frères le tsar bulgare Michel Asen, qui avait
légitime des Byzantins, et le patriarche gouverneur général, Andronic Paléo-
de son défunt beau-père, qui tentè- annexé une partie de la Thrace et de la
de Nicée se prétendit le chef suprême logue. Les dernières années du sou-
rent de lui ravir le trône avec l’appui Macédoine (1256).
de l’Église grecque, même si d’autres verain furent consacrées à parachever
des Latins, Jean III accapara presque
principautés helléniques, « despotat » l’oeuvre de restauration : recouvrement
toutes les possessions franques d’Asie
d’Épire* et empire de Trébizonde*, de Rhodes sur les Génois (1249) et La restauration de
Mineure et la plupart des îles de la mer
contestaient leur autorité. intervention contre Michel II d’Épire l’Empire byzantin
Égée. Des troupes qu’il fit débarquer
Ces prétentions ne faisaient pas (1252) ; tractations avec le pape Inno-
en Thrace enlevèrent des villes côtières À sa mort (août 1258), la couronne
l’affaire des Latins, qui avaient de cent IV, disposé à sacrifier à l’union
et s’avancèrent jusqu’à Andrinople, échut à son fils Jean IV Lascaris, âgé
leur côté un empereur, Henri de Hai- des Églises l’Empire latin agonisant.
qu’elles évacuèrent à l’arrivée de Théo- de sept ans ; la régence fut confiée à
naut (1206-1216), frère et successeur À ses qualités de grand capitaine, Georges Muzalon, favori et principal
dore Ange d’Épire, qui se dirigeait vers
de Baudouin de Flandre, tué en 1205, Jean Vatatzès joignit celles d’un sage conseiller du basileus défunt. La haine
Constantinople. La capitale ne dut son
et un patriarche, le Vénitien Tommaso administrateur, et sa gestion intelli- que l’aristocratie vouait à ce parvenu
salut qu’à l’intervention du souverain
Morosini († 1211). À la fin de 1206, gente valut à son peuple un bien-être causa la perte de la dynastie : le ré-
bulgare Jean III Asen II : à Klokotnica,
Henri pénétra en Asie Mineure, mais le que l’Empire byzantin n’avait pas gent fut assassiné par des mercenaires
sur la Marica, Théodore Ange Doukas
danger bulgare l’obligea, l’année sui- connu depuis longtemps. Il encoura- francs en pleine église. L’organisateur
Comnène fut vaincu (1230) et fait pri-
vante, à conclure une trêve de deux ans gea l’enseignement et montra un vif du complot, le général Michel Paléo-
sonnier, et son empire fut ramené à ses
avec son adversaire. Théodore connut intérêt pour les sciences, réprima les logue, le remplaça. Élu basileus par les
anciennes frontières. Cette victoire,
la même bonne fortune du côté turc : au abus traditionnels de l’Administration,
qui dégageait Constantinople, avait grands dignitaires à la fin de 1258, il
printemps 1211, il tua le sultan d’Ico- s’efforça de soulager la misère des relégua promptement l’héritier légi-
aussi pour effet de soulager Nicée en
nium et dispersa son armée. classes les plus déshéritées, fonda de
éliminant son rival le plus dangereux. time dans un château du Bosphore et
D’autre part, la guerre d’usure nombreux hôpitaux et des institutions s’occupa de briser la triple coalition
Jean Asen, bientôt vexé dans ses pré-
entre Théodore et Henri de Hainaut charitables. À cause de cet amour des occidentale, Sicile, Épire, Achaïe, ap-
tentions de tuteur de l’Empire latin par
se termina en 1214 par le traité de humbles, on le surnommera « Jean le puyée par la Serbie, qui mettait en jeu
l’élection de Jean de Brienne à la tête
Nymphaion (auj. Kemalpaa), qui, en Miséricordieux ». Pour garantir les le sort même de l’Empire. De cette pre-
de ce dernier en 1231, fit alliance avec
fixant les frontières de deux empires, frontières, il créa des biens militaires, mière épreuve, le nouveau souverain,
Jean III Doukas Vatatzès et maria sa
reconnaissait le droit à l’existence de qu’il confia à des soldats-paysans, et Michel VIII Paléologue, se tira bril-
fille au fils du basileus, Théodore II
celui de Nicée. De cet accord, Théo- augmenta les effectifs de l’armée. Par lamment : à l’automne 1259, il écrasa
Lascaris, à Gallipoli en 1235. Les
dore allait tirer le plus grand profit : sa une législation excellente, il encoura- ses adversaires à Pelagonia, en Macé-
deux compères s’emparèrent de places
première démarche fut d’éliminer son tenues par les Francs jusqu’à la Ma- gea l’industrie du tissage, l’agriculture doine bulgare. Pour se prémunir contre
voisin et compétiteur oriental David et l’élevage. Pour restreindre l’impor- une attaque de Venise, le seul ennemi
rica, ravagèrent le nord de la Thrace
Comnène, qui, par suite du traité de et vinrent même assiéger Constanti- tation de marchandises et, du même sérieux qui restât en lice, il conclut à
paix, avait perdu le soutien des Latins, coup, soustraire son pays à l’hégémo- Nymphaion, en Asie Mineure, un traité
nople par terre et par mer. Mais sans
et d’annexer le territoire qu’il possé- nie économique des villes italiennes, d’alliance offensive et défensive avec
succès, car la brouille éclata entre les
dait sur le littoral méridional de la mer deux associés : Jean III Asen II, pré- notamment Venise, tout achat de pro- les Génois (1261) : en échange de leur
Noire. duits de luxe étrangers fut prohibé : on concours militaire, ceux-ci se voyaient
férant comme voisin un Empire latin
devait se contenter de la production octroyer dans l’Empire le monopole
Par une diplomatie active et intelli- moribond à un Empire grec restauré, se
nationale. La dévastation des États économique dont avaient jusqu’alors
gente, il s’employa ensuite à renforcer retourna contre Vatatzès et fit alliance
voisins par les Mongols fut aussi une bénéficié les Vénitiens.
de tous côtés sa position : il engagea avec les Francs. Nouveau revirement
en 1237 ; à la suite d’une peste qui aubaine pour Nicée : les Turcs payèrent
des pourparlers avec Rome sur l’union Ce traité s’avéra tout de suite désas-
en or et en marchandises ses produits
des Églises, permit aux Vénitiens de ravagea son royaume, le tsar bulgare treux : on n’eut pas besoin de Gênes
scella la paix avec le basileus de Nicée. alimentaires, ce qui mit l’Empire à
commercer librement et en franchise pour abattre l’Empire latin, car le
l’abri d’une crise de numéraire.
sur tout son territoire, et épousa en La mort de Jean Asen (1241), qui lais- hasard mit Constantinople entre les
troisième noces Marie, une fille de sait pour successeur un enfant de neuf Jean Vatatzès laissa le pouvoir à mains des Grecs. Le général Alexis
la régente Yolande, dont l’impérial ans, eut pour conséquence un affai- son fils Théodore II Lascaris (1254- Strategopoulos, chargé de surveiller la
époux, Pierre de Courtenay, avait péri blissement de la Bulgarie, et Vatatzès 1258). Cet élève très doué du savant frontière bulgare avec un détachement
dans les geôles épirotes. Ce mariage lui en profita pour lancer une expédition Nicéphore Blemmidès (1197-1272) fit de 800 soldats, s’aperçut, en longeant
permit, à la mort de la régente (1219), contre Thessalonique (1242), où ré- de la cour de Nicée un centre scienti- les remparts de la capitale, que ceux-ci
de faire valoir, menaces à l’appui, les gnait l’insignifiant Jean Ange. Il ne put fique qui attira un grand nombre d’es- n’étaient pas défendus : les habitants

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lui en ouvrirent les portes, et il y péné- du système de l’encomienda, qu’il grils, jetés aux chiens sauvages, pas- tales des phénomènes d’interaction
tra sans difficulté le 25 juillet 1261. Le cherchera tant à abattre : il bénéficie sés au fil de l’épée sans épargner les entre les ondes électromagnétiques et
15 août suivant, Michel Paléologue fai- d’une « attribution » (repartimiento) enfants, les vieillards, ni les femmes les atomes, ou molécules.
sait son entrée solennelle dans la ville d’Indiens pour mettre en valeur son enceintes, choisissant quelquefois les
reconquise, au milieu de l’allégresse domaine. Soucieux de s’enrichir, il sujets les plus gros pour pouvoir leur Les trois types de
générale, et était de nouveau couronné semble pourtant constater assez vite enlever la graisse, réputée efficace transitions radiatives
à Sainte-Sophie ; son fils Andronic, l’inhumanité de cet esclavage, qui ap- pour guérir les blessures des meurtriers et leurs conditions
âgé de trois ans, devenait l’héritier pré- paraît comme largement responsable [...]. » d’observation
somptif ; la restauration de l’Empire du dépeuplement effrayant des Antilles
Devenu missionnaire, Las Casas
s’accompagnait de la fondation d’une et qui est déjà dénoncé par certains Appelons E1 et E2 les énergies corres-
connaît enfin de beaux succès au Nica-
nouvelle dynastie, celle des Paléolo- religieux. Ordonné prêtre vers 1510, pondant à deux états du même atome et
ragua et surtout au Guatemala (1537),
gues*, qui devait régner sur Byzance il accompagne, comme aumônier, une supposons E1 inférieur à E2. L’atome
où la « Terre de Guerre » va devenir
jusqu’à son dernier jour. expédition guerrière à Cuba (v. 1513) : peut effectuer entre les états (1) et (2)
celle de la Vraie Paix (Vera Paz).
P. G. il laissera un récit épouvantable des trois types de transitions radiatives
Las Casas est de retour en Espagne (c’est-à-dire transitions accompagnées
F Byzantin (Empire) / Latin de Constantinople massacres d’Indiens dont il est le té-
(Empire). en 1540 ; son action inlassable est par la création ou l’annihilation d’un
moin. Sa participation à la conquête de
marquée notamment par la rédaction photon).
J. B. Pappadopoulos, Théodore II Lascaris, Cuba lui vaut pourtant dans cette île
de la terrible Brevísima Relacíon de la
empereur de Nicée (Picard, 1908). / A. Gard- une nouvelle encomienda. Peu après, y L’émission spontanée se produit
ner, The Lascarids of Nicaea, the Story of an
vers la Pentecôte de 1514, une médi- Destrucción de las Indias. Las Casas
même lorsque l’atome est totalement
Empire in Exile (Londres, 1912 ; rééd., Amster-
est pour beaucoup dans l’adoption des
dam, 1964). / C. Chapman, Michel Paléologue,
tation sur un verset de l’Ecclésiaste isolé et elle n’est provoquée par au-
l’engage sur la voie de la condamna- « lois nouvelles » (1542 et 1543), qui
restaurateur de l’Empire byzantin (E. Figuière, cune cause extérieure. Les atomes qui
1927). tion du système. Il commence par don- tenteront d’aboutir à l’extinction du
se trouvent à l’état d’énergie supé-
ner l’exemple en renonçant à toute la système de l’encomienda.
rieure E2 ne peuvent rester dans cet
main-d’oeuvre indienne dont il béné- Nommé en 1544 évêque de Chiapa, état que pendant une durée limitée,
ficiait jusqu’alors. Puis il inaugure sa aux confins du Mexique et du Guate- souvent très courte. Au bout d’un
Las Casas carrière « scandaleuse » le jour de l’As- mala, il revient dans une Amérique en certain temps, ils effectuent sponta-
somption, en prêchant contre les cruau- révolte plus ou moins ouverte contre nément la transition à l’état d’éner-
(Bartolomé de) tés dont les Indiens sont les victimes. les lois nouvelles : après des conflits gie inférieure E1 en rendant l’énergie
Il se rend enfin en Espagne pour pré- violents avec ses ouailles espagnoles, excédentaire sous forme d’un photon*
Prélat espagnol (Séville 1474 - Madrid
senter au roi un projet de « réformation il doit se résigner à temporiser, puis à à la fréquence qui obéit à la loi de
1566).
des Indes » (1516). Il ne s’agit encore, abandonner la lutte ; il retourne défini- Bohr h = –
E2 E1.
« Un moine, sans lettres et sans dirait-on aujourd’hui, que de présenter tivement en Espagne dès 1547. Le pré- L’instant auquel se produit la tran-
piété, envieux, vaniteux, passionné une forme de « néo-colonialisme » : lat continue son combat en faveur des sition est variable d’un atome à l’autre
[...] et par-dessus tout scandaleux, à tel les véritables intérêts de la Couronne Indiens, et notamment ceux du Pérou, et totalement aléatoire, mais on peut
point que partout où il a résidé dans ces passent par la meilleure mise en valeur conservant une influence certaine sur le définir une durée de vie moyenne de
Indes on a été contraint de l’expulser possible des Indes occidentales ; mais, pouvoir et ouvrant notamment un débat l’état comme on définit la durée de
E2
[...]. » Voilà le portrait d’un person- pour atteindre ce but, il faut ménager passionné sur la colonisation de l’Amé- vie d’un noyau radioactif.
nage peu recommandable. Il est tracé leurs habitants et favoriser leur déve- rique avec le théologien Juan Ginés de
en 1543 par les Espagnols du Guate- Émis à des instants aléatoires, ces
loppement démographique en suspen- Sepúlveda (1549-1550). Après avoir
photons sont également envoyés au ha-
mala. Mais l’homme sera encore scan- dant le travail forcé. Las Casas fait une rédigé son Historia de las Indias, la fin
sard dans toutes les directions de l’es-
daleux quatre cents ans plus tard pour proposition (qui lui sera tant reprochée de sa longue vie est toutefois marquée
pace et, en moyenne, ils se répartissent
certain défenseur de l’« hispanicité ». par la suite par des censeurs souvent par une certaine prudence.
en proportions égales dans chacune de
Des adversaires plus ou moins décla- hypocrites) : remplacer les Indiens par
S. L.
ces directions.
rés de l’Espagne et de son oeuvre, en les Noirs, plus résistants, pour les tra-
M. Mahn-Lot, Barthélemy de Las Casas,
particulier chez les Anglo-Saxons, ont vaux dans les mines. Mais l’« apôtre l’évangile et la force (Éd. du Cerf, 1964). / M. Ba- Deux autres types de transitions
en effet abondamment pillé l’oeuvre des Indiens » ne tarde pas à regretter taillon, Études sur Bartolomé de Las Casas (Ins- radiatives peuvent se produire lorsque
titut d’études hispaniques, 1966). / H. R. Wa-
polémique de Las Casas. Peut-être, cette solution irréfléchie. les atomes sont soumis à l’action d’une
gner, The Life and Writings of Bartolome de Las
aussi, les chiffres des victimes que onde électromagnétique dont la fré-
Pour prêcher le bon exemple, Las Casas (Albuquerque, New Mex., 1967). / M. Ba-
celui-ci donne ont-ils été gonflés : on quence obéit à la condition de réso-
Casas s’engage ensuite dans une ten- taillon et A. Saint-Lu, Las Casas et la défense

lui a beaucoup reproché ses « exagéra- des Indiens (Julliard, coll. « Archives », 1971). nance h = –
tative personnelle de colonisation : il E2 E1.

tions » (comme si, aujourd’hui encore, obtient une concession sur la côte de y Il y a absorption d’un photon de
nos massacres de populations inno- la « Terre Ferme » (1519). Des aven- l’onde résonnante par les atomes
centes étaient recensés avec rigueur !). turiers ont vite fait de commettre mille qui sont dans l’état inférieur et
E1

En fin de compte, l’incontestable géno- exactions chez les tribus indiennes, qui laser et maser qui passent ainsi à l’état d’énergie
cide des Indiens a été dénoncé presque se révoltent. L’échec est total pour Las supérieure E2. Le nombre de photons
immédiatement, et avec quelle vigueur, Casas : il connaît une nouvelle crise Sigles formés par les initiales de deux absorbés par unité de temps est
Na

par le compatriote des criminels : morale, renonce au temporel et se fait expressions anglaises qui ne diffèrent proportionnel à la population p1 du ni-
d’autres peuples colonisateurs auraient dominicain (1522). Désormais, il va que par leur premier mot, Light (ou veau inférieur E1 (nombre des atomes
sans doute la conscience moins impure pouvoir se cultiver, devenir tout à la Microwave) Amplifier by Stimulated absorbants à l’état E1) et à la densité
s’ils avaient engendré de tels justiciers. fois théologien et juriste, et donner une Emission of Radiation, ce qui veut d’énergie spectrale u de l’onde à la

Fils d’un compagnon de Colomb, nouvelle dimension à son combat. dire : « amplificateur de lumière (ou de fréquence résonnante :
micro-ondes) par émission stimulée de = . u . p1.
Bartolomé de Las Casas fait d’hon- En 1531, une lettre au Conseil des Na Ba

rayonnement électromagnétique ».
nêtes études à Séville et, comme tant Indes dénonce le génocide des Indiens, C’est ce phénomène d’absorption
d’autres, va chercher un état en Amé- qui « ont été massacrés sans aucune Cette amplification d’ondes lumi- qui explique l’expérience de résonance
rique ; il débarque en 1502 à Saint- justice par nos compatriotes espagnols, neuses ou d’ondes hertziennes ultra- optique, observée pour la première fois
Domingue, où il se fait le complice lesquels les ont brûlés ou rôtis sur des courtes repose sur les lois fondamen- en 1905 par R. W. Wood : on irradie

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une vapeur monoatomique sous faible rieur aux nombres de photons absorbés on envoie un jet de molécules NH3 à C’est le cas, en particulier, du maser à
pression avec la lumière d’une raie de N = B . u . p1. Or, dans les conditions travers une enceinte soigneusement hydrogène.
résonance du spectre de cet atome (la expérimentales ordinaires, les popu- vidée d’air ; le jet passe au voisinage
lumière est produite par une lampe à lations p1 et p2 sont déterminées par de barres métalliques portées à divers
décharge contenant la même vapeur l’équilibre thermique et obéissent à la potentiels et qui créent un fort gradient Application aux ondes
monoatomique) ; on constate que le loi statistique de Boltzmann : de champ électrique. Les molécules lumineuses, le laser
faisceau de lumière se trouve atténué, appartenant aux deux états E1 et E2 se
L’amplification par émission induite a
voire complètement éteint par la tra- L’hypothèse E2 > E1 entraîne p2 < p1, trouvent soumises à des forces oppo-
été étendue aux ondes lumineuses dès
versée de la vapeur. Simultanément, quelle que soit la température absolue sées, et leurs trajectoires sont déviées
1960 avec la réalisation, par Theodor
on observe que la vapeur réémet dans T du milieu étudié (la constante de de manières différentes : le jet molé-
H. Maiman, du premier laser à rubis.
toutes les directions de la lumière de Boltzmann k est positive), et, dans ces culaire initial se trouve ainsi séparé en
On obtient l’inversion des populations
même fréquence ; cela traduit le phé- conditions, Ni < Na ; l’onde incidente deux jets distincts ne contenant chacun
dans le cristal de rubis en l’irradiant
nomène d’émission spontanée par les se trouve globalement atténuée par la qu’une seule catégorie de molécules, et
avec l’éclair d’une puissante lampe
atomes qui se sont trouvés portés à traversée du milieu. l’on envoie ainsi les seules molécules
flash, qui porte instantanément la majo-
l’état supérieur E2 par absorption d’un Pour observer véritablement une de l’état E2 dans le guide d’onde où cir- rité des ions Cr+++ dans un niveau supé-
photon. amplification de l’onde incidente cule l’onde hertzienne à la fréquence
rieur E2 ; mais l’inversion ne se main-
y Il se produit une émission induite (Ni > Na), il faut produire une inversion (v. fig.). tient que pendant un très court instant,
(ou émission stimulée) d’un photon des populations, c’est-à-dire réaliser
On augmente l’amplification de inférieur à quelques microsecondes, et
identique à ceux de l’onde incidente des conditions spéciales où les atomes
l’onde incidente en remplaçant le le fonctionnement du laser est limité
par les atomes qui sont dans l’état à l’état d’énergie supérieure sont plus
simple guide d’onde linéaire par une à cette courte durée, suivant l’éclair
d’énergie supérieure E2, et qui passent nombreux que les atomes à l’état infé-
cavité résonnante dans laquelle l’onde de la lampe flash. Le laser à rubis est
ainsi à l’état inférieur E1. Ce phéno- rieur (p2 > p1). C’est ce que l’Améri- incidente est réfléchie sur elle-même parfaitement adapté à la production
mène est tout à fait symétrique du cain C. H. Townes réussit à faire pour
un grand nombre de fois, formant un de courtes impulsions lumineuses très
phénomène d’absorption. Le nombre la première fois en 1954. On emploie
système d’ondes stationnaires dont la intenses (on obtient couramment une
de photons souvent la locution de température
Ni produits par émission puissance de 1 MW ; on peut obtenir
densité d’énergie u prend une valeur
induite pendant l’unité de temps est négative pour caractériser un système 9
beaucoup plus élevée, ce qui augmente 109 W pendant 10– s), et c’est lui qui a
proportionnel à la population p2 de où l’on a réalisé une inversion des po-
proportionnellement le nombre de pho- permis d’observer des échos lumineux
l’état E2 (nombre des atomes émet- pulations, parce que dans la formule
tons induits sur la Lune en dépit de l’infime frac-
de Boltzmann on obtiendrait Ni = B . u . p2. L’élévation
teurs à l’état E2) et à la densité d’éner- p2 > p1 en tion de l’énergie qui peut être captée
de la densité d’énergie par ondes sta-
gie spectrale remplaçant la température T par une
u de l’onde incidente : au retour.
tionnaires dans la cavité ne constitue
Ni = Bi . u . p2. quantité négative.
pas une amplification au sens tech- Dans les lasers à gaz, au contraire,
Une étude rigoureuse devrait tenir
nique du terme, parce que la puissance on parvient à réaliser une inversion de
compte des poids statistiques des deux Application aux ondes
disponible n’est pas augmentée pour population de manière continue en fai-
états E1 et E2 ; mais on peut les sup- hertziennes, le maser sant passer une décharge électrique in-
autant, tandis que les photons induits
poser égaux, ce qui ne change rien
Pour réaliser l’inversion des popula- fournis par le jet moléculaire augmen- tense à travers un mélange approprié de
aux lois essentielles des phénomènes gaz raréfiés. On obtient des puissances
tions, il faut lutter contre l’émission tent la puissance de l’onde.
et simplifie un peu l’exposé. Dans ces instantanées bien moindres que dans
spontanée qui tend à vider le niveau E2.
Nous ne pouvons décrire ici tous
conditions, on démontre que les deux les lasers à rubis (le watt est courant,
Mais, lorsque la différence d’énergie
coefficients de proportionnalité, dans les procédés utilisés pour réaliser
le kilowatt est une exception), mais le
E2 – E1 = h correspond au domaine des des inversions de populations et qui
Na et dans Ni, sont égaux : ondes hertziennes, des raisons théo- fonctionnement continu assure de bien
permettent de construire différents
Ba = Bi = B. riques montrent que la durée de vie meilleures conditions de stabilité.
modèles d’amplificateurs masers. Ces
Comme l’avait montré Einstein* dès de l’état supérieur E2 est extrêmement Quelle que soit la technique de pom-
amplificateurs sont intéressants à cause
1917, le photon émis est identique en longue, c’est-à-dire que le nombre des page, un laser est construit en plaçant
de leur grande sélectivité en fréquence
tout point aux photons de l’onde inci- transitions spontanées devient très le milieu amplificateur (solide, liquide
et de leur faible « bruit ». On en uti-
dente. Cette identité ne porte donc pas faible. L’inversion des populations est ou gazeux) à l’intérieur d’un interfé-
lise aux foyers des grandes antennes
seulement sur la valeur de l’énergie donc a priori plus facile à réaliser pour romètre de Pérot-Fabry formé de deux
réceptrices qui captent les ondes ultra-
h : le nouveau photon est envoyé dans une faible différence d’énergie corres- lames semi-argentées parallèles pla-
courtes émises par les étoiles (radioté-
la même direction que le faisceau inci- pondant au domaine hertzien ; c’est ce cées sur le parcours du faisceau lumi-
lescopes) ou retransmises par les satel-
dent, et sa propagation est décrite par qui explique que Townes, en 1954, ait neux perpendiculairement à sa direc-
lites (télévision intercontinentale).
la même onde sinusoïdale. C’est-à-dire débuté par la réalisation d’un maser. tion de propagation. L’ensemble se
que les photons produits par l’émission On sait que tout amplificateur élec- comporte vis-à-vis des ondes comme
Le premier maser utilisait les deux
induite constituent en fait un véritable tronique peut être transformé en os- une cavité résonnante vis-à-vis des
niveaux d’énergie les plus bas de
renforcement de l’onde incidente. cillateur électrique si l’on réinjecte à ondes hertziennes ultra-courtes : le
la molécule de gaz ammoniac NH3
L’étude théorique d’Einstein sur ( = 23 870 MH ; et, compte tenu de la son entrée une faible partie de la ten- phénomène d’ondes stationnaires qui

l’émission induite ne fut guère suivie faible différence d’énergie sion électrique qu’il produit en sortie. se produit entre les deux lames donne
E2 – E1, la
d’études expérimentales avant une date population Si l’amplificateur maser a un gain suf- à la densité d’énergie u une valeur
p2 n’est pas très inférieure à
récente, parce que, dans les conditions fisant, il se transforme également en beaucoup plus élevée, ce qui, pour
p1 dans le gaz à l’équilibre thermique.
normales, le phénomène d’émission Les molécules dans les deux états E1 et oscillateur, c’est-à-dire qu’il engendre une population p2 donnée, augmente le

induite se trouve complètement mas- dans la cavité résonnante une onde nombre Ni de photons induits.
E2 diffèrent par d’autres propriétés que
qué par le phénomène d’absorption. l’énergie ; il se trouve en particulier électromagnétique à la fréquence im- L’intérêt essentiel des lasers réside
En effet, l’amplification de l’onde inci- qu’elles sont soumises à des forces dif- posée par la transition atomique. Les dans leur fonctionnement en oscilla-
dente, caractéristique de l’émission in- férentes sous l’action d’un gradient de masers oscillateurs fabriquent ainsi teurs, parce qu’ils constituent des
duite, peut être observée dans les faits à champ électrique. Townes utilise cette des ondes de fréquence extrêmement sources de rayonnement lumineux
condition seulement que le nombre de propriété pour effectuer un tri entre stable qui peuvent être utilisées pour ayant des propriétés radicalement dif-
photons émis Ni = B . u . p2 soit supé- les deux catégories de molécules : la construction d’horloges* atomiques. férentes des sources lumineuses ordi-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

naires, qui reposent au contraire sur de rotation, on observe un battement Enfin, le laser est utilisé dans les labo- extrêmement courte (1 ms) constitue une
ratoires d’étude d’explosifs pour l’obser- précieuse caractéristique dans la plupart
l’émission spontanée. entre les deux ondes, qui se propagent
vation de phénomènes ultra-rapides mas- de ses applications.
en sens opposés sur ce chemin trian-
Cela tient au fait qu’on produit un qués par la luminosité de la détonation.
très grand nombre de photons iden- gulaire ; la fréquence de battement est
CHIRURGIE
Les lasers à gaz, d’une puissance
proportionnelle à la vitesse angulaire
tiques, dont la propagation est décrite moyenne plus élevée, permettent d’illumi-
Grâce au laser, on a pu procéder à une
par la même onde sinusoïdale. (C’est de rotation), holographie*, qui permet ner un objectif pour le désigner aux têtes
« micro-chirurgie » sur des cellules vivantes
la reconstitution d’images en relief et chercheuses de bombes (il a été employé
la situation habituelle avec les sources
(Marcel Bessis). L’intensité du rayonne-
classiques d’ondes hertziennes, et c’est le stockage d’informations. par les Américains au Viêt-nam) ou de
ment et sa focalisation réglable, qui peut
missiles.
pourquoi les masers oscillateurs n’ap- Les lasers permettent aussi des pro- être très fine, permettent de volatiliser
Avec les lasers chimiques, plus puissants
portent pas la même révolution dans le grès considérables dans les études de un point précis d’une cellule. Dans cette
encore, des applications « futuristes » sont
domaine des ondes hertziennes, où ils laboratoires, en spectroscopie, dans utilisation, le laser est couplé avec un
envisagées : un faisceau d’énergie intense
l’étude des phénomènes de diffusion microscope.
constituent seulement des oscillateurs pourrait détériorer gravement une ogive
plus stables que les autres.) (Raman, Brillouin, etc.), et dans les de missile intercontinental ou, tout au Le laser permet l’incision chirurgi-

études fondamentales sur l’interaction moins, les appareillages qu’elle contient ; cale exsangue comme le bistouri élec-
Ces propriétés spéciales du rayon-
l’amorçage direct d’une bombe H pourrait trique ; on l’emploie aussi en O. R. L. et en
entre le rayonnement et la matière. Ils
nement laser peuvent être classées en
être envisagé, mais le « rayon de la mort » neurochirurgie.
ont ouvert le champ nouveau de l’op-
deux catégories :
demeurait heureusement encore en 1973
tique non linéaire (les lois classiques
1. les propriétés qui sont liées à l’ex- du domaine de la science fiction. TRAITEMENT DES CANCERS
de l’optique linéaire ne s’appliquent
tension spatiale de l’onde et qui se tra- R. S. Des essais d’irradiations de tissu cancéreux
plus aux ondes très intenses), qui com-
duisent par la directivité du faisceau par le laser ont été faits : il semble, en effet,
mence à avoir des applications pra-
laser (sa divergence peut être limitée B. C. que, soumises à un éclairement déterminé,
tiques (doublement de fréquence par
à quelques secondes d’arc) ; la possi- les cellules malignes absorbent plus inten-
exemple).
bilité de focaliser le faisceau en une sément le rayonnement du laser que les
Les grands spécialistes
tache lumineuse dont la dimension cellules saines, comme il en est en radio-

est de l’ordre du micron résulte de la Les applications


des lasers et des masers thérapie ; mais les résultats en sont encore
au stade expérimental.
propriété précédente. L’intensité très militaires du laser Nikolaï Guennadievitch Bassov, phy-
élevée obtenue dans un faisceau laser sicien soviétique (Ousman, près de
À peine sorti du laboratoire, le laser a fait OPHTALMOLOGIE
en est aussi la conséquence puisque Voronej, 1922). Son travail de thèse,
l’objet, à partir de 1960, de nombreuses
Le domaine médical où les applications
toute la puissance émise par la source recherches d’applications sur le plan en 1956, a abouti à la réalisation d’un
du laser sont entrées dans la pratique cou-
se trouve resserrée dans un angle solide militaire. oscillateur moléculaire à ammoniac,
rante est celui de l’ophtalmologie, particu-
très étroit ou bien concentrée dans un qu’il a perfectionné avec son collègue
Le laser à solide est employé dans la
lièrement en ce qui concerne le traitement
Aleksandr Mikhaïlovitch Prokhorov
volume focal extrêmement réduit ; télémétrie pour mesurer la durée d’aller
des dégénérescences de la rétine. Par une
(Atherton, Australie, 1916), spécialiste
2. les propriétés qui sont liées à la et retour (par réflexion) d’une impulsion
série de cautérisations très fines, la rétine
de spectroscopie hertzienne. Il a, par
de très courte durée. Il permet de définir
durée des trains d’onde, ou durée de est coagulée, ainsi que la choroïde sous-
la suite, réalisé des lasers à gaz et des
une distance à 5 m près jusqu’à 10 km
cohérence, durée pendant laquelle tous jacente, ce qui permet d’éviter la constitu-
environ, laquelle peut être affichée au lasers semi-conducteurs. Tous deux ont
les photons sont décrits par la même tion d’un décollement de la rétine. L’émis-
moyen d’un compteur électronique. Cette partagé avec Townes le prix Nobel de
onde sinusoïdale avec la même fré- sion lumineuse est focalisée par le cristallin
opération peut être renouvelée au bout physique en 1964.
sur la rétine, après traversée des humeurs
quence et la même phase : couramment d’une seconde environ. Le remplacement
Charles Hard Townes, physicien amé- aqueuse et vitrée. La dimension des coa-
supérieure à 1 s, elle peut atteindre la du rubis par un verre ou un mélange YAG
ricain (Greenville, Caroline du Sud, gulations choriorétiniennes peut varier
milliseconde. Cela a pour conséquence (Yttrium-Aluminium-Garnet), dopés l’un et
1915). Auteur de recherches spectros- grâce à l’utilisation d’un jeu de lentilles.
l’autre au néodyne, a permis d’émettre en
la possibilité d’observer des interfé- copiques sur les ondes ultra-courtes, Un ophtalmoscope inclus dans la tête du
infrarouge proche. Ainsi ont été réalisés
rences avec de très grandes différences il s’attacha à l’étude de l’émission sti- laser permet d’observer à chaque instant
un télémètre laser portatif d’artillerie avec
de marche ainsi que des interférences mulée. En 1954, il réalisa le premier la rétine ; des repères lumineux sur la ré-
chercheur de nord permettant une déter-
ou des battements entre deux lasers maser à ammoniac. Prix Nobel de phy- tine permettent de préfigurer le trajet du
mination précise de l’orientation dans la
sique en 1964. rayon laser. Ce dernier est émis à intensité
indépendants. visée, un modèle pour char avec sélecteur
de distance permettant d’éliminer les croissante jusqu’à obtention de la coagu-
Nous terminerons en citant une H. A. Klein, Masers and Lasers (New York,
échos parasites, un autre pour hélicoptère lation satisfaisante. L’appareillage du laser
1963). / M. Y. Bernard, Masers et lasers (P. U. F.,
liste d’applications des sources lumi-
donnant trois impulsions par minute et un comporte des moyens de protection afin
1964). / M. Brotherton, Masers and Lasers : How
neuses lasers sans, toutefois, pouvoir télémètre aéroporté destiné au système qu’aucune portion du rayon laser ne puisse
they work, What they do (New York, 1964 ; trad.
être complets : alignements en usines d’arme de l’avion Jaguar et qui permet la fr. Fonctionnement et utilisations des masers et pénétrer dans l’oeil de l’opérateur.
ou sur chantiers, télécommunications détection de l’avion adverse, l’introduction lasers, Dunod, 1970). / B. A. Lengyel, Introduc-
La photocoagulation de la rétine consti-
dans le calculateur de tir de la distance tion to Laser Physics (New York, 1966 ; trad. fr.
(la directivité du faisceau assurerait tue ainsi chez l’homme une thérapeutique
Introduction à la physique du laser, Eyrolles,
mesurée et l’asservissement parallèle à la
une grande discrétion), télémétrie (en 1968). / A. Orszag, les Lasers, principes, réalisa- préventive du décollement de la rétine. Ce
ligne de visée de l’opérateur.
mesurant la durée de retour d’un écho tions, applications (Masson, 1968). / R. Brown, traitement est, d’autre part, utilisé dans
Grâce à sa très faible ouverture de The Lasers (Londres, 1969 ; trad. fr. les Lasers, les déchirures et les trous de la rétine. Le
lumineux), microformage (découpe
champ (0,5 milliradian), le laser est utilisé Larousse, 1970). / F. Hartmann, les Lasers
rayon laser permet aussi la photocoagula-
d’un matériau avec une grande finesse (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1974).
comme faisceau directeur dans le guidage
tion de l’iris.
en le « brûlant » localement lorsqu’on de missiles antichars tels que l’Acra ; il est
Les lésions vasculaires (diabète, malfor-
concentre toute la puissance du laser employé aussi pour des télécommunica-
tions à grand débit, car il est plus discret
Les utilisations médicales mations, angiomes) peuvent être traitées
dans une tache focale très petite), mé-
du laser du fait que le pigment des hématies ab-
decine et biologie (la focalisation de et à plus grand rendement que les câbles
sorbe préférentiellement le rayon vert du
hertziens, mais d’une portée plus limitée.
courte durée en divers points du fond L’utilisation du laser en biologie et en mé-
Un gyroscope laser permet de mesurer un laser à l’argon.
de l’oeil, par exemple, permet de soi- decine découle des caractéristiques phy-
écart de route d’une fraction de seconde Il faut remarquer que les photocoagu-
siques de son rayonnement. On a vu, en
gner des décollements de rétine), gy- d’arc.
effet, qu’au même titre que les rayons lu- lations s’effectuent sans qu’il y ait péné-
roscopie (à l’aide de trois miroirs, on tration instrumentale dans l’oeil, ce qui est
Le fusil à laser, doué de propriétés mineux celui-ci peut être réfracté, réfléchi,
fait parcourir au faisceau laser un che- aveuglantes et, à courte distance, incen- absorbé et dispersé. On sait, d’autre part, un considérable avantage, et l’anesthésie
min triangulaire fermé sur lui-même ; diaires, pourrait devenir un jour une arme qu’il s’agit d’un rayonnement cohérent et n’est plus nécessaire. L’émission du laser

si l’ensemble subit un mouvement de combat. monochromatique. Enfin, son émission est continue, mais elle peut être appliquée

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

par flashes (applications brèves) de durée parents le contraint de rentrer dans religieux ou profane, son art atteint une fourmille le madrigal. Certaines de
variable selon les besoins.
son pays natal. En 1555-56, Lassus perfection achevée. ces pièces sont néanmoins de véri-
E. W. tables petits chefs-d’oeuvre, tels que
séjourne à Anvers, sans tâche musicale
bien définie. Il met cette liberté à profit Les oeuvres profanes Matona mia cara, avec son amusant
L. Goldman et R. J. Rockwell, Lasers in Me-
pour faire quelques voyages (l’Angle- y Les madrigaux. Par leur nombre, refrain, ou La Cortesia, qui se retrou-
dicine (New York, 1970).

les madrigaux occupent une place de vera dans d’innombrables recueils de


terre, Paris) et assurer la publication
tout premier plan. Le madrigal est musique instrumentale.
de ses premières oeuvres : des madri-
alors la forme musicale la plus répan- y Les chansons françaises. En
gaux, chansons et motets « faictz à la
Lassus nouvelle composition d’aucuns d’Ita-
due en Italie, et il n’est pas douteux France, la chanson* connaît au XVIe s.
que le musicien ait été séduit par un épanouissement aussi considérable
lie », dont le modernisme l’impose à
(Roland de) les possibilités qu’elle offre dès ses que le madrigal en Italie. Elle possède
l’attention de ses contemporains. C’est
premiers contacts avec la péninsule. toutefois un caractère très différent.
pourtant, de nouveau, au titre de chan-
ou ORLANDO DI LASSO. Compositeur L’un des plus grands madrigalistes, Écrite sur un texte strophique, elle
teur qu’il va être appelé à la cour de
de l’école franco-flamande (Mons Cyprien de Rore (1516-1565) vient, met en scène des situations parfois
v. 1532 - Munich 1594). Bavière (1556) pour entrer au service en effet, de publier ses Madrigali cro- élégiaques, mais le plus souvent pi-
du duc Albert V. matici (1544) lorsque le jeune chan-
Éclipsé à la fois par un devancier quantes ou comiques. C’est la forme
illustre — Josquin Des* Prés —, un Cet engagement va être déterminant teur arrive à Milan. Comme la plu- musicale favorite des amateurs,
contemporain au talent officiellement pour la carrière du musicien. Chargé part de ses contemporains, Lassus va qui s’assemblent pour l’interpréter
reconnu — Palestrina* — et la généra- tout d’abord de recruter des chan- s’intéresser au madrigal durant toute soit a cappella, soit accompagnés
tion suivante, où brille l’un des plus il- son existence. Son premier recueil d’instruments.
teurs, Lassus va rapidement atteindre
lustres compositeurs de tous les temps publié (1555) en témoigne, et son
aux plus hautes fonctions. En 1558, Dans les cent trente-cinq chansons
— Monteverdi* —, Lassus n’occupe oeuvre se termine par les Lagrime di
il épouse la fille d’une des dames qu’il laisse, Lassus se montre particu-
pas la place qu’il mérite. Et, pour- San Pietro, cycle de vingt madrigaux
d’honneur de la duchesse ; vers 1563, lièrement éclectique en ce qui concerne
tant, le « divin Orlande » — comme spirituels, dont il rédige la préface
il est nommé maître de chapelle ; en le choix des textes. Comme le remarque
l’appellent ses contemporains — doit quelques semaines seulement avant sa
1570, enfin, il est anobli par l’empe- Charles Van den Borren (1874-1966),
être considéré à l’égal des plus grands mort. Lassus compose ainsi cent qua-
reur Maximilien II. Pourvu de hauts l’historien du compositeur, « qu’il
musiciens. rante-six madrigaux, où se remarque
puise des pièces de vers anonymes dans
protecteurs, comblé d’honneurs et de l’influence de Rore. La plupart sont à
des anthologies comme Fleur de Dame
bénéfices, chargé finalement d’orga- cinq voix, mais certains sont à quatre,
La carrière ou qu’il emprunte à des poètes connus,
niser toute la vie musicale de la Cour, six, sept ou huit voix. Le poète pré-
non seulement il s’arrête de préférence
De par ses origines, Lassus s’inscrit il apparaît à la fois comme un grand féré du musicien est Pétrarque*, dont
à celles qui répondent le mieux au goût
tout naturellement dans le grand cou- seigneur et un musicien honoré sur le il traite plus volontiers les sonnets.
des amateurs, mais il repère... celles
rant des compositeurs franco-flamands Une évolution se marque toutefois
plan international. À plusieurs reprises,
qui se prêtent avec le plus de docilité à
qui, depuis Guillaume Dufay*, donne à dans le choix des textes ; Lassus pui-
la cour de France (en particulier le roi
une traduction musicale capable d’inté-
l’Europe ses plus célèbres musiciens ; sera en effet tout d’abord dans In vita
Charles IX) tente de le rappeler à Paris.
sa carrière ne viendra pas démen- resser par l’un ou l’autre trait hors du
di Madonna Laura, puis, plus tard,
Lassus n’y consent point, acceptant commun ». Parmi ses poètes préférés,
tir cette filiation. Né à Mons, dans le dans In morte di Madonna Laura. Sur
seulement de faire publier ses oeuvres nous relevons Clément Marot* (dont il
Hainaut, il reçoit sa première éduca- le plan musical, il se lance délibé-
par la célèbre maison d’édition A. Le met plus de quinze textes en musique),
tion musicale dans sa ville natale, à rément dans l’emploi des madriga-
Roy et R. Ballard. Mis à part de nom- Ronsard* (qui lui inspire celles qui
l’église Saint-Nicolas, où il est enfant lismes expressifs : mélismes en va-
de choeur. La beauté de sa voix le fait breux voyages à l’étranger (en Italie comptent parmi ses meilleures oeuvres
leurs brèves, accidents chromatiques,
rapidement remarquer et, dès l’âge de notamment), il restera fixé à Munich [Bonjour mon coeur]), Baïf, du Bellay*,
harmonies parfois heurtées abondent,
douze ans, il est appelé au service de jusqu’à sa mort. En dépit d’une si introduits en vue de souligner l’ex- Mellin de Saint-Gelais (1491-1558),

Ferdinand Gonzague, vice-roi de Si- brillante destinée, les dernières années R. Belleau (1528-1577), O. de Magny
pression matérielle ou psychologique
cile. Il séjourne alors à Palerme, puis de sa vie se trouvent assombries par la du texte. L’oeuvre vaut ainsi « par les (1529-1561)...

à Milan, où il reste environ quatre an- crainte et l’inquiétude. Atteint de me- contrastes expressifs dont elle tire Sur le plan musical, quatre grands
nées, se trouvant ainsi, dès son jeune vie », qui sont directement issus de la types se dégagent. La chanson « oeuvre
lancholicahypocondriaca, il meurt le
âge, en contact avec la musique ita- frottola italienne. de terroir » est pleine de saveur, ainsi
14 juin 1594.
lienne. Vers 1550, il quitte le prince, Dessus le marché d’Arras. La chanson
y Les villanelles et les moresques.
Trois des fils du compositeur exerce-
et nous le retrouvons à Naples, au satirique permet à l’auteur d’exercer
Moins raffinées que les madrigaux,
ront également le métier de musicien :
service d’un gentilhomme-poète, Gio- une verve ironique (Quand mon mari
les villanelles sont des chansons ori-
vanni Battista d’Azzia della Terza, Ferdinand (v. 1560-1609), Rodolphe
ginaires du sud de l’Italie qui mettent vient de dehors ou Un jeune moine).
qui lui permet de parfaire ses connais- (v. 1563 - v. 1625) et Ernest (?). Les
en scène les amours de paysans et Nous trouvons encore des chansons
sances musicales. De là, Lassus se rend deux premiers restent cependant sur- d’amour, de type madrigalesque,
de bergers. Généralement brèves,
à Rome, où il obtient (1553) le poste tout connus en tant qu’éditeurs des comme Amour donne moi, ou Un doux
divisées en épisodes symétriques,
de maître de chapelle de la basilique oeuvres de leur père. nenni. Dans de nombreuses pièces,
elles sont, pour la plupart, écrites en
Saint-Jean-de-Latran. Entre-t-il alors enfin, le pittoresque l’emporte, et le
dialecte napolitain et possèdent un
en contact avec Palestrina ? Tout per-
L’oeuvre caractère populaire marqué. Les mo- compositeur ne se fait pas faute d’en
met de le supposer, bien que sa concep- exploiter toutes les possibilités expres-
resques, plus développées, relatent la
tion de la musique sacrée ne conserve L’oeuvre de Lassus, immense, com-
vie des esclaves noirs. Deux recueils sives (Margot labourez les vignes, O
pratiquement aucune trace d’une telle prend environ deux mille numéros
de pièces de cette sorte nous sont vin en vigne). Ajoutons encore qu’une
influence. d’opus (soit soixante volumes) et des chansons de Lassus constitue l’un
parvenus (1555 et 1581). Lassus y
À ce moment, sa carrière paraît, touche à tous les genres. Par ce carac- use d’une technique volontairement des plus grands succès de la seconde
comme celle de ses devanciers, devoir tère d’universalité, aucun autre musi- simple, où la recherche contrapun- moitié du XVIe s. : c’est la célèbre Su-
se dérouler dans la péninsule, lorsque cien ne peut lui être comparé ; en outre, tique, réduite, ne fait que rarement zanne un jour, composée sur un texte
la maladie — puis la mort — de ses dans quelque domaine que ce soit, appel aux mélismes expressifs dont de Guillaume Guéroult et qui se retrou-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

vera dans nombre de recueils, vocaux motet. La ligne mélodique se trouve de son style. Il ne peut, toutefois, n’est pas traité par le compositeur.
ou instrumentaux. alors développée, déformée, afin être parlé de progression, car, dans Une alternance est pratiquée entre les
d’adhérer au nouveau texte. Parmi ce genre, Lassus atteint, dès ses pre- versets chantés dans le ton du cho-
Si le madrigal est le plus sou-
vent à cinq voix, les chansons sont les chansons utilisées, nous trouvons mières oeuvres, une maîtrise achevée. ral grégorien et les fragments poly-
notamment : Puisque j’ai perdu ; Là, phoniques. Les paroles de Jésus sont
à quatre, cinq, six et même huit par- Quatre types principaux d’écriture
ties. Certaines sont à refrain, d’autres là, maître Pierre ; Douce Mémoire, la s’y remarquent ; le « motet archaïque », confiées au choral monodique ; les di-

construites en forme de da capo. Le célèbre chanson de Pierre Sandrin. De construit sur un cantus firmus grégo- vers protagonistes du drame s’expri-

musicien y montre son aptitude à tra- son côté, la messe Ite rime dolente est rien placé à une seule voix, est peu ment en duos et trios ; le choeur, enfin,

duire toutes les situations, qu’elles écrite sur un madrigal de Cyprien de représenté. Lassus utilise plus volon- intervient pour exprimer les situations

soient élégiaques, comiques ou sati- Rore. Quant à celle qui est intitulée tiers un contrepoint à imitations, où collectives, augmenté parfois d’une

riques. C’est un art sans faiblesses, In te Domine speravi, elle emprunte les différentes voix empruntent leurs cinquième partie afin d’intensifier sa

sans inégalités, qui donne son dernier sa substance à un motet de Lassus mélodies au thème liturgique, un peu à présence. Un demi-siècle plus tard,

éclat à un genre musical qui ne survivra lui-même. la manière de Josquin Des Prés (Salve Schütz* s’inspirera directement de

guère au compositeur. Regina, à quatre voix, de 1573). Le cet exemple.


Le compositeur conçoit ces messes
à quatre, cinq ou six voix, plus rare- motet « madrigalesque » a toutefois ses Par l’universalité de son oeuvre tout
y Les lieder polyphoniques alle-
mands. Fondés sur des mélodies ment à huit. Deux formes d’écriture préférences. Il s’y livre à une recherche autant que par sa puissante personna-
ont essentiellement sa faveur : l’une d’allusions musicales propres à souli- lité, Lassus apparaît comme l’un des
populaires en langue allemande uti-
lisées comme ténor et traitées en josquinienne, polyphonique et dense ; gner les inflexions du texte, parvenant grands humanistes de la Renaissance.
l’autre, au contraire, de type madriga- ainsi à un véritable travail de minia- Esprit ouvert à tous les courants artis-
contrepoint, les quatre-vingt-treize
lesque, dynamique et allégée. Lassus turiste (Non des mulieri, écrit vers la tiques, tant littéraires que musicaux,
lieder de Lassus s’inscrivent dans la
tradition de Finck, de Senfl et de nom- emploie en outre le double choeur. En fin de sa vie). Nous trouvons enfin de il sait recueillir l’héritage de ses pré-
dépit de la valeur musicale intrinsèque véritables fresques sonores, à la ma- décesseurs sans pour autant négliger
breux compositeurs contemporains de
Luther*. Les textes en sont de carac- de ces oeuvres, ce n’est pas là qu’il nière vénitienne, tel le motet Timor et l’apport de ses contemporains. S’assi-
faut chercher le meilleur du composi- tremor, où la profonde angoisse expri- milant le meilleur de leurs découvertes,
tère très divers. Certains sont de véri-
tables chants religieux, se rattachant teur ; celui-ci ne trouve pas dans les mée par le texte se voit traduite par des il les féconde de son propre génie créa-
textes des messes l’élément émotionnel modulations chromatiques d’un effet teur. C’est ainsi qu’il clôt avec éclat
à l’esprit de la Réforme. D’autres,
propre à susciter l’écriture dramatique dramatique puissant. la grande lignée des polyphonistes
au contraire, relatent des scènes de
chasse (Es jagt ein Jäger), de la vie où il excelle. Le compositeur traite ses textes de franco-flamands, opère une synthèse

populaire (Ein Körbelmacher) ou deux à huit voix (dans ce cas, il utilise parfaite des styles français et italien,
y Le Magnificat. Les cent versets
célèbrent l’amour mélancolique (An- la technique du double choeur), mais il pressent toutes les nouvelles formes
de Magnificat composés par Lassus
nelein, Frölich und frei). À l’excep- a une préférence pour l’écriture à cinq et techniques d’écriture qui seront en
voient le jour en 1619, publiés par
tion des premiers, qui sont écrits à voix, qui lui rappelle celle du madri- usage jusque vers 1750. S’il ne laisse
ses fils. Ici encore, le musicien se
trois parties, le compositeur traite ces gal. La cinquième partie revêt alors une aucun successeur réel, tous les com-
conforme à l’usage de l’époque, qui
lieder à cinq voix, y insérant nombre importance toute particulière, appor- positeurs — de musique religieuse en
est de faire alterner les versets impairs,
d’éléments stylistiques empruntés à la tant à la polyphonie un élément de va- particulier — porteront la marque de
monodiques, et les versets pairs, poly-
chanson et au madrigal. riété et de contraste. Par la nouveauté son empreinte, Jean-Sébastien Bach*
phoniques. De plus, il utilise tantôt un
de cette écriture, qui allie la tendance pouvant être considéré comme le der-
cantus firmus grégorien (la moitié de
L’oeuvre religieuse analytique du madrigal à une recherche nier représentant de cette tradition.
Magnificat est construite ainsi), tantôt
harmonique colorée, Lassus peut être H. C.
Tout aussi universelle que l’oeuvre un texte de chanson, de madrigal ou
considéré comme le grand maître du C. Van den Borren, Roland de Lassus (La
profane, l’oeuvre religieuse de Lassus de motet, qu’il parodie. Dans ce cas,
Renaissance du livre, Bruxelles, 1942).
il existe une mélodie commune à tous motet dans la seconde moitié du XVIe s.,
aborde tous les genres alors en usage.
les couplets, et celle-ci s’allonge ou dépassant dans ce domaine son illustre
y Les messes. Cinquante-deux
se contracte en fonction du nombre contemporain, Palestrina.
messes nous sont restées du compo-
de syllabes du texte. Lorsqu’il s’agit À ce nombre impressionnant de
siteur. Se conformant à la tradition
d’un cantus firmus, celui-ci se voit, en
latin de
créée par ses devanciers, Lassus motets, il faut ajouter les Psaumes de

traite les cinq textes de l’ordinaire : revanche, traité de façon différente à la pénitence (écrits vers 1559-60), les Constantinople
chaque verset, donnant ainsi l’impres- Lamentations d’après Job, pièces en
Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus
sion d’une série de variations sur un langage syllabique, d’écriture volon-
(Empire)
suivi du Benedictus. Toutefois, au
thème donné. tairement simple, et les Prophetiae
moment où il aborde cette forme, une
État fondé par les croisés sur les ruines
transformation importante vient de y Les motets. Dans ce genre, Lassus Sibyllarum (composées à l’âge de dix-
de l’Empire d’Orient.
« triomphe par l’effet d’une adéqua- huit ans), où le compositeur fait appel
s’opérer : l’usage d’écrire des messes
à plusieurs voix sur une partie de tion parfaite entre les sujets à traiter et aux ressources du chromatisme pour
exprimer l’étrangeté mystérieuse du La fondation de l’Empire
ténor empruntée au chant grégorien les prédilections intimes de son coeur
est tombé en désuétude. Une nou- et de son esprit » (Ch. Van den Bor- texte. Notons encore que, parmi les Constantinople ayant été prise d’assaut
velle technique se fait jour, celle de ren). Sa foi ardente et sa haute culture motets à deux voix parus à Munich en le 12 avril 1204 et mise au pillage pen-
la « messe-parodie ». Dans cette der- littéraire lui permettent de choisir des 1577, douze sont dépourvus de paroles dant trois jours par les Occidentaux, un
nière, ce n’est plus une seule voix qui textes de qualité, puisés dans l’Ancien et portent le nom de ricercare. Leur conseil composé de six Francs et de six
Testament (dans les Psaumes, le Can- destination instrumentale est donc bien
emprunte sa substance à une mélodie Vénitiens se réunit conformément au
préexistante, mais ce sont toutes les tique des cantiques, l’Ecclésiaste, les évidente. traité conclu entre les deux partis en
parties. En outre, le thème n’est plus Lamentations de Jérémie ou le Livre y Les Passions. Outre les Sept Pa- mars précédent. Sous la pression du
qu’exceptionnellement emprunté à la de Job) et le Nouveau Testament. Le roles du Christ, Lassus laisse quatre doge de Venise, Enrico Dandolo, ce
liturgie. Au contraire, il appartient à compositeur laisse ainsi plus de sept Passions, dont une seule, la Passion conseil écarte la candidature au trône
une chanson polyphonique (fût-elle cents motets, écrits pendant environ selon saint Matthieu, a été publiée impérial du trop prestigieux chef de
des plus lascives), à un madrigal ou quarante années (1555-1594) et qui de son vivant (1575). Comme pour la quatrième croisade, Boniface de
— fait assez exceptionnel — à un permettent d’apprécier l’évolution le Magnificat, l’ensemble du texte Montferrat, et élit à sa place le comte

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

Baudouin de Flandre, qui est couronné qui sont les principales victimes du situation très compromise. Peu après part de France à la fin de 1220, et est
le 16 mai empereur latin de Constan- changement de régime, l’opposi- la mort du doge Enrico Dandolo, il couronné à Sainte-Sophie le 25 mars
tinople à Sainte-Sophie. En compen- tion s’apaise très rapidement lorsque conclut en effet en octobre 1205 avec 1221 ; en 1224, il ne peut empêcher le
sation, des chanoines installés dans les Francs ont l’habileté de garantir le nouveau podestat Marino Zeno despote grec d’Épire de s’emparer de
cette église par les Vénitiens élisent à Thessalonique et aux autres cités un accord qui impose aux Vénitiens Thessalonique et le nouvel empereur
leur compatriote Tommaso Morosini de l’Empire leurs privilèges et leurs comme aux Francs le service de che- de Nicée Jean III Vatatzès de recon-
au patriarcat latin de Constantinople, coutumes, aux membres de la classe vauchée. La Thrace est en partie re- quérir l’Asie latine, à l’exception de la
désignation que confirme le pape Inno- moyenne la possession de leurs pro- conquise, Andrinople est dégagée le seule presqu’île de Scutari. Ne contrô-
cent III en mars 1205. Reste à partager noiai et de maintenir sur leurs terres les 28 juin 1206, et les Grecs sont ralliés. lant même plus Andrinople, l’inactif
l’Empire byzantin entre les vainqueurs paysans libres et les parèques, dès lors Sauvés de leurs dangereux et redoutés Robert de Courtenay meurt en 1228, au
toujours en conformité avec l’accord dénommés francs hommes et vilains. alliés bulgares, admis à la Cour par retour d’un voyage en Italie. Son frère
de mars 1204. Ainsi deux huitièmes En fait, ces derniers sont soumis aux Henri, ces derniers voient dans l’em- l’empereur Baudouin II (1228-1261)
reviennent-ils à l’empereur Baudouin, mêmes impôts, services et corvées pereur latin un sauveur. Menacé par n’a que onze ans, et les barons latins
qui reçoit la Thrace, l’Asie Mineure du que précédemment : ils n’ont fait que Théodore Lascaris, David Comnène, proclament régent et empereur l’éner-
Nord-Ouest, Lesbos, Chios et Samos. changer de maîtres et n’auraient guère souverain du royaume byzantin de Tré- gique Jean de Brienne (1231-1237),
Trois huitièmes sont attribués à titre de réagi au changement de régime sans bizonde* qui a annexé la Paphlagonie, qui brise le double assaut de l’empereur
fiefs aux autres chefs de la quatrième l’introduction de certaines pratiques s’allie même en 1206 à la garnison de Nicée Jean III Vatatzès et du tsar
croisade, dont le premier est le vassal romaines qui blessent les sentiments française de Pigae, ce qui permet aux des Bulgares Jean III Asen II contre
direct et les autres les vassaux indi- religieux de tous les Grecs, telles le Latins de reprendre pied en Asie Mi- Constantinople (1235-36). Parti cher-
rects (par son intermédiaire) de l’em- célibat ecclésiastique, l’usage du pain neure, où ils s’allient bientôt aux Turcs cher du secours en Occident en 1236,
pereur : Boniface de Montferrat, qui azyme et la récitation du filioque. contre l’empereur de Nicée. L’assas- Baudouin II regagne Constantinople
conquiert la Macédoine et la Thessalie sinat de Jean II Kalojan aux portes de en 1239-40 à la tête d’une importante
et les constitue en royaume de Thes- Erreurs et défaites Thessalonique (oct. 1207) et la défaite croisade qui lui permettra de reprendre
de son successeur aux portes de Phi-
salonique (1204-1224) ; Otton de La (1204-05) Tzurulum et de battre la flotte de Jean
lippopoli (1er août 1208) facilitent le Vatatzès en 1240. Une trêve signée
Roche, qui réunit l’Attique et la Béotie
En soustrayant dès septembre 1203 redressement des Francs, dont le sou-
en un duché d’Athènes (1205-1456) ; avec ce dernier en 1241, les luttes fra-
l’Église bulgare au patriarcat de verain impose alors sa tutelle au jeune
Guillaume de Champlitte et Geoffroi tricides opposant les Grecs d’Épire aux
Constantinople, le pape Innocent III Démétrius de Montferrat, qu’il cou-
de Villehardouin, neveu du chroni- Grecs de Nicée, des secours sollicités
avait d’ailleurs déjà commis une grave ronne le 6 janvier 1209, peu avant de
queur, qui érigent enfin le Péloponèse de l’Occident permettent à Baudouin
maladresse en ce domaine. En écartant contraindre les barons francs de Grèce
en principauté française d’Achaïe ou de de prolonger jusqu’à 1261 la survie
avec arrogance l’aristocratie grecque à lui prêter hommage au « Parlement »
Morée (1205-1428). Les trois derniers de l’Empire, désormais réduit à sa
des fonctions auliques ou administra- de Ravennika (mai 1209). Redoutant sa
huitièmes sont cédés aux Vénitiens, qui capitale, dont Michel VIII Paléologue
tives, l’aristocratie franque en commet puissance, le despote d’Épire Michel
renoncent à exercer, faute de moyens s’empare par surprise le 25 juillet 1261.
une seconde, car elle incite cette der- Ange Doukas se reconnaît à son tour
humains, leur souveraineté directe sur P. T.
nière à une révolte qui se traduit par la vassal de l’empereur latin. Maître de
l’Épire, l’Acarnanie, l’Étolie et le Pé- F Byzantin (Empire) / Constantinople / Croi-
fondation, en 1204, de deux nouveaux l’Europe, Henri peut reprendre la lutte sades / Épire / Lascaris (dynastie des) / Trébizonde.
loponèse pour se contenter d’occuper
États byzantins : l’Empire de Nicée, en Asie et imposer finalement à l’em-
les places marchandes de Raguse et de SOURCES. G. de Villehardouin, His-
constitué en Asie Mineure par Théo- pereur de Nicée la paix de Nymphaion toire de la Conquête de Constantinople (Éd.
Durazzo, les bases navales de Coron et
dore Lascaris, et le despotat d’Épire*, (1214), par laquelle celui-ci lui cède la Natalis de Wailly, Didot Frères, 1874 ; éd.
de Modon, la plupart des îles de la mer
fondé en Grèce occidentale par Michel Faral, Les Belles Lettres, 1938-39, 2 vol.,
côte de Bithynie, y compris Nicomédie
Égée, des ports des Dardanelles et de la nouv. éd., 1962). / Livre de la conqueste
Ange Doukas. Les Byzantins prennent ainsi que la majeure partie de la Mysie. de l’Amorée. Chronique de Morée, 1204-
mer de Marmara (Gallipoli, Rodosto,
en tenaille l’Empire latin de Constan- À l’intérieur de l’Empire latin ainsi 1305, éd. par J. Longnon (Laurens, 1911).
Héraclée) ainsi que la ville thrace
tinople et s’efforcent, dès 1205, de territorialement consolidé, il pratique W. Miller, The Latins in the Levant. A History
d’Andrinople et les trois huitièmes de of Frankish Greece, 1204 - 1566 (Londres,
reconquérir la Mysie et la Bithynie, une politique de tolérance religieuse
la capitale de l’Empire. 1908) ; Essays on the Latin Orient (Cambridge,
lorsque la maladresse de Baudouin Ier qui facilite le ralliement des indigènes, 1929). / J. Longnon, les Français d’outre-mer

provoque l’entrée en guerre du tsar dont le clergé est autorisé à pratiquer le au Moyen Âge (Perrin, 1929) ; l’Empire latin
L’organisation de des Bulgares Jean II Kalojan et, par rite grec et est protégé contre l’intran-
de Constantinople et la principauté de Morée

(Payot, 1949). / N. Iorga, Francs de Constanti-


l’Empire latin contrecoup, la révolte des populations sigeance doctrinale et disciplinaire du nople et de Morée (Bucarest, 1935). / R. Grous-
grecques de Thrace. Le tsar refuse, en légat Pélage. set, l’Empire du Levant. Histoire de la Question
La substitution des dignitaires francs
effet, de restituer les anciens territoires d’Orient (Payot, 1946 ; 2e éd., 1949). / F. Thiriet,
aux hauts fonctionnaires civils et
la Romanie vénitienne du Moyen Âge (E. de
byzantins dont l’empereur revendique
militaires grecs, exception faite de Le déclin (1216-1261) Boccard, 1959).
la possession ; le 14 avril 1205, il bat
Théodore Vranas qui épouse Agnès
à Andrinople les troupes latines rappe- La mort d’Henri de Flandre et Hainaut
de France, l’introduction relative-
lées d’Asie par Baudouin Ier, qui meurt (11 juin 1216) interrompt brutalement
ment facile du système féodal dans un
peu après en captivité. l’expérience de coexistence fraternelle
monde byzantin depuis longtemps en
de deux peuples latin et grec sous une latine (littérature)
voie de féodalisation et où la pronoia
même autorité. Élu par les barons en
grecque présente une grande similitude La survie de l’Empire
1216, sacré à Rome le 9 avril 1217, son L’héritage intellectuel légué par la
avec le fief occidental, enfin le retour, latin (1205-1216) Grèce antique pèse de façon si lourde
beau-frère l’empereur Pierre de Cour-
qui suscite des graves réserves chez
L’habileté de Geoffroi de Villehar- tenay est fait prisonnier par le des- sur la civilisation occidentale, et en
les autochtones, de l’Église grecque douin, qui sauve l’arrière-garde de pote d’Épire Théodore Ange Doukas, particulier sur les lettres latines, que
à l’obédience de Rome, telles sont l’armée vaincue, la prudence du frère avant même d’avoir atteint Constan- l’on serait tenté d’adopter sans réserve
quelques-unes des innovations essen- le célèbre vers d’Horace Graecia
de Baudouin Ier, Henri de Flandre et tinople. Décédé mystérieusement en
tielles introduites par les Francs dans Hainaut, assurent la survie de l’Empire captivité sans doute en 1218, il laisse capta ferum victorem cepit (« la Grèce
l’Empire latin. latin. Comme régent d’abord (1205- le pouvoir à son épouse, Yolande de conquise a conquit son farouche vain-
Très vive dans l’aristocratie ter- 06), comme empereur ensuite (1206- Courtenay (1217-1219), et à son fils queur »), comme si la littérature latine
rienne et au sein des milieux religieux, 1216), Henri rétablit habilement une Robert. Le quatrième empereur latin ne devait sa seule grandeur qu’à un

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

adroit démarquage des plus belles pro- le siècle d’Auguste). Puis le renou- ses modèles. Deux générations plus de l’ère impériale. Cette maturité
ductions de l’hellénisme triomphant. vellement de la littérature claudienne tard, Térence*, malgré sa finesse et son des lettres latines s’épanouit en deux
En fait, la formule d’Horace est heu- entraîne un retour au classicisme qui ingéniosité, ne l’égalera pas. Quant à la temps : d’abord, à la fin de la Répu-
reuse jusqu’à un certain point : s’il est se prolonge jusqu’à la fin du Ier s. apr. tragédie (Pacuvius et Accius, IIIe-IIe s. blique, presque essentiellement dans
vrai que la conquête par Rome de la J.-C. Enfin, la décadence qui marque le av. J.-C.), elle exalte encore le senti- la prose, puis, sous Auguste*, dans la
Grèce d’Occident (272 av. J.-C., prise siècle des Antonins voit le triomphe de ment national. Cette double orientation poésie.
de Tarente), puis de la Grèce propre- la littérature chrétienne. de la poésie vers l’épopée et le théâtre Les bouleversements politiques
ment dite (achevée en 148 av. J.-C.) se complète par l’introduction de la et sociaux de la fin de la République
se traduit par un intense regain d’inté- Une littérature satire. Satura tota nostra est (« la satire n’empêchent pas — peut-être même
rêt pour la culture grecque et le désir gréco-romaine est totalement nôtre »), dira Quintilien
favorisent — l’éclosion d’une litté-
d’en imiter les chefs-d’oeuvre, il n’en signifiant ainsi que la satire ne doit rien
(IIIe-IIe s. av. J.-C.) rature qui trouve une forme achevée
reste pas moins que l’adaptation latine à un apport hellénique. Elle apparaît
dans l’éloquence comme dans l’his-
de ces chefs-d’oeuvre se fond dans un Il reste fort peu de chose d’une « lit- déjà dans une certaine mesure avec les
toire. L’éloquence, qui vit des luttes
moule essentiellement romain. térature » purement italique et ne de- saturae d’Ennius et trouve au IIe s. sa
politiques, et l’histoire, qui en recueille
vant rien à une influence hellénisante. plus parfaite expression chez Lucilius,
l’écho, atteignent immédiatement un
Des antiques carmina, ou « chants »,
Généralités dont les préoccupations morales et la
équilibre classique grâce à l’heureuse
ne subsistent que le « chant des frères verve populaire s’accordent au mieux
combinaison d’un art accompli — dû
L’originalité littéraire de Rome est à Arvales » et le « chant des Saliens », avec le caractère latin.
la mesure de la nouveauté de sa civi- à une incessante méditation sur les
ce dernier texte transmis par Varron
Mais, alors que la poésie compte chefs-d’oeuvre grecs — et d’une inspi-
lisation. Ce peuple de paysans-soldats, et incompris des Anciens eux-mêmes.
déjà des oeuvres remarquables, l’ap- ration qui puise ses sources dans l’ac-
réalistes et pratiques, soucieux d’ordre Quant à la prose, elle n’existe que par
parition de la prose reste timide, sauf tualité. La figure de Cicéron* domine
et de rigueur, sut d’emblée trouver des le résumé du droit qu’est la Loi des
dans les domaines de l’histoire et de toute cette époque. Cet homme engagé
accents qui n’appartiennent qu’à lui XII Tables (v. 450 av. J.-C.), par des
l’éloquence. C’est à Caton* le Censeur met au service de ses dons l’élan pas-
seul, même si les premiers modèles qui fragments de préceptes juridiques et
(IIIe-IIe s.) que l’on doit les premières sionné de ses convictions. Avant tout,
l’inspirent viennent de Grèce et quelle par d’infimes débris de l’oeuvre d’Ap-
oeuvres de valeur de la littérature latine il veut persuader et emporter l’adhé-
que soit la prodigieuse richesse de cet pius Claudius Caecus (IVe-IIIe s. av. J.-
proprement dite. Cet adversaire intran- sion. Pour lui, la littérature est une
apport extérieur. Ajoutons qu’à peine C.). Au total, le fonds spontanément
sigeant de l’hellénisme raconta sous le arme de combat, et, comme telle,
née la littérature latine parvint presque latin se révèle bien mince.
nom d’Origines la fondation des princi- admirablement entretenue. Simultané-
immédiatement à un point de perfec-
La littérature latine proprement pales villes d’Italie et conçut l’histoire ment, dans un autre registre, celui de
tion qui prouve la puissance du génie
dite commence dans un milieu saturé comme l’école de l’homme d’État. Son l’histoire, César* s’applique, avec une
italique. Cette littérature bénéficia sans
d’hellénisme avec la poésie, débutant Traité sur l’agriculture, manuel d’éco-
doute de toute la tradition littéraire hel- feinte impassibilité, à faire oeuvre de
simultanément par le théâtre et l’épo- nomie rurale, vise à montrer que seule propagande. À peine quelques années
lénique : mais elle a pu s’en affranchir
pée. On prête une valeur de symbole la terre peut former des hommes éner- plus tard, Salluste* aura peut-être plus
et donner très rapidement le jour à des
à Livius Andronicus, Grec de Tarente giques et de bons soldats. L’éloquence, d’intensité dramatique, mais non la
oeuvres personnelles qui la situent très
venu à Rome comme esclave vers le influencée par les rhéteurs grecs, favo- limpidité césarienne, tandis que l’éru-
haut.
milieu du IIIe s., qui mit en vers latins risés par une partie de l’aristocratie dit Varron restera dans la tradition de
Ce qui est propre à Rome, en effet, l’Odyssée d’Homère et composa des (ainsi le « Cercle des Scipions »), brille l’ancien esprit romain.
ce sont deux tendances en apparence tragédies et des comédies. Son oeuvre,
surtout avec les Gracques (IIe s.), dont
contradictoires : l’une vers le sérieux, La poésie républicaine doit son éclat
dont on ne possède qu’une soixantaine Cicéron rapporte les traits les plus cé-
le poids (gravitas), qui aboutit à ce de vers isolés, si elle part du modèle à deux poètes presque contemporains
lèbres, et, peu après, avec Antoine et
souci d’enseigner que l’on retrouve des oeuvres grecques, en est une trans- qui se situent aux antipodes l’un de
Crassus.
aussi bien chez Cicéron et Sénèque position véritablement latine. Autour l’autre. Lucrèce*, dont la cosmogonie
Il semble donc que ces deux pre-
que chez Lucrèce ou Virgile ; l’autre de lui et après lui, d’autres poètes est celle d’un visionnaire inspiré, se
miers siècles d’une littérature qui s’est situe comme un astre à part dans le ciel
qui est ce goût pour le « vinaigre ita- venus du Sud hellénisé s’essaient non
haussée à la dignité littéraire se carac-
lique » (Italum acetum), qui, depuis seulement à imiter les grandes oeuvres de Rome. Catulle (v. 87 - v. 54), dont
térisent par la volonté plus ou moins la haute société raffinée et cultivée voit
Plaute jusqu’à Pétrone et Juvénal, se de la Grèce classique, mais à leur
consciente des écrivains d’utiliser
manifeste par une veine comique très prêter un accent romain : tel le Cam- avec sympathie le néo-alexandrinisme,
l’héritage grec — et encore l’héritage
sûre. Ces deux dispositions d’esprit, panien Cneius Naevius (IIIe s.), dont se distingue par son goût de l’art pour
classique plutôt qu’hellénistique —
qui s’opposent autant qu’elles se les comédies font vivre les figures du l’art et par sa facture savante. Mais il
tout en cherchant à s’engager dans une
complètent, expriment les caractères petit peuple de Rome ; son épopée, le a su aussi être autre chose qu’un poète
voie nettement romaine aussi bien dans
de cette littérature qui sera aussi bien Poenicum bellum, est l’exaltation de la mondain : maintes pièces de ce jeune
l’expression que dans le contenu intel-
didactique que moralisante et satirique. période héroïque où se joua le destin homme si doué émeuvent profondé-
lectuel et moral. Il devait appartenir au
de l’Urbs contre Carthage. Tel aussi ment par leur mordant, leurs accents
Son champ d’extension — plus d’un
siècle suivant de faire la synthèse de
Ennius*, qui, en dépit de sa formation douloureux, leur sensibilité exacerbée.
demi-millénaire à partir du IIIe s. av.
la culture hellénique et d’une tradition
J.-C. — paraît peu important en regard toute grecque, est le chantre enthou- Enrichie par cette double influence,
nationale : ce sera l’âge classique de la
de la longévité de la littérature grecque. siaste de la grandeur romaine. la poésie va atteindre son apogée sous
littérature latine.
Mais, comme elle, elle a abordé, avec Ne pratiquant pas moins que ceux-ci Auguste, comme si un pouvoir fort
des fortunes diverses, tous les genres, l’imitation des Grecs, Plaute* écrit des entraînait nécessairement l’apparition
L’âge classique
se déroulant sans coupure sensible comédies romaines par leurs détails de de chefs-d’oeuvre. Du moins l’a-t-il fa-
jusqu’à ce que la diffusion du chris- moeurs et leur morale utilitaire, qui est Le classicisme latin, alliage de qualités cilité, et le fait qu’Auguste et Mécène
tianisme vienne précipiter son évolu- celle de tous les Romains de son temps. romaines et d’imitation grecque, com- protègent et encouragent le poète n’est
tion. Les différentes phases de celle-ci Typiquement latine est également sa mence paradoxalement à s’affirmer à sans doute pas étranger à la perfection
se sont faites sans heurt : à la période condamnation implicite de la « vie à une des époques les plus troublées de des réalisations. Dominant de très haut
encore hellénisante (Plaute et son la grecque ». Et sans doute Plaute, par l’histoire romaine et correspond à un la poésie augustéenne, deux hommes
temps, le siècle des Scipions) succède son invention verbale, sa fantaisie, son niveau de culture élevé de la société. se détachent : Virgile*, chantre des
l’âge classique (l’époque de Cicéron, génie comique, peut-il rivaliser avec Il parviendra à sa plénitude au début vertus nourricières de la terre et des va-

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la littérature latine (P. U. F., 1948). / A. Rosta-


leurs guerrières et spirituelles de l’âme veau, quelle que soit l’influence gran- ment d’une littérature qui aura brillé de
gni, Storia della letteratura latina (Turin, 1949-
romaine ; Horace*, dont la sagesse et dissante de la rhétorique, qui, devenant tous ses feux avant de s’étioler.
1952 ; 2 vol.). / E. Paratore, Storia della lette-
l’art de vivre sont la juste mesure du base de toute culture, s’exprime par un ratura latina (Florence, 1950). / M. Pernot et

classicisme. goût prononcé pour la virtuosité, les La décadence G. Chappon, Précis d’histoire de la littérature

latine (Hachette, 1950). / H. Bardon, la Littéra-


Consciente de la dignité qu’a ac- formules brillantes et paradoxales, le
Alors qu’au IIe s. la littérature grecque ture latine inconnue (Klincksieck, 1951-1956 ;
quise la poésie, une nouvelle généra- dédain de la composition. Ce renou-
2 vol.). / M. Hadas, A History of Latin Literatur
acquiert de nombreux titres de gloire,
tion d’écrivains se porte vers les raffi- vellement de la littérature est dû à des (New York, 1952). / J. Carcopino, Rencontres
les lettres latines entrent dans une
nements de la psychologie et s’attache écrivains dont plusieurs sont d’origine de l’histoire et de la littérature romaines (Flam-
lente et irrémédiable décadence au marion, 1963). / P. Grimal, la Littérature latine
à la souplesse de l’expression. La pas- espagnole — ce qui montre l’universa-
moment de l’époque la plus prospère (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1965 ; 2e éd.,

sion d’amour gouverne l’inspiration lité de l’humanisme romain —, et no- 1972). / R. Chevallier, Dictionnaire de la lit-
de l’Empire, c’est-à-dire sous les An-
des poètes, et le distique élégiaque tamment à Sénèque*. Ce maître à pen- térature latine (Larousse, 1968). / J. Laloup,
tonins. Leur vitalité ne se manifeste Dictionnaire de la littérature gréco-latine (Éd.
devient la forme privilégiée de cette ser, philosophe autant que moraliste,
pratiquement qu’en dehors de Rome universitaires, 1969).
poésie. Un ton personnel s’instaure joint à la hauteur de son inspiration
— en Afrique —, et, à part quelques
pour peindre les tortures d’un amour une expression aussi souple qu’inci-
rares exceptions — elles ne subsistent
malheureux. Sensibilité et sincérité, sive. À la même époque, deux poètes
que par l’essor rapide de la littérature
mélancolie voluptueuse et nonchalance renouent avec la grande tradition poé-
tique : ainsi Lucain (39-65), neveu de
chrétienne. latins du Levant
caractérisent Tibulle, qui se rattache à
Le déclin est total dans l’éloquence
Virgile. À peine plus jeune de quelques Sénèque, dont la Pharsale, malgré une (États)
rhétorique fatigante, contient des vers et dans la poésie. L’histoire (Florus,
années, un autre élégiaque, Properce
qui, par leur chaleur, leur puissance Justin) paraît survivre, mais, perdant
(v. 47 - v. 15), use d’un ton plus vigou- Nom donné à l’ensemble des États
d’évocation, comptent parmi les plus toute hauteur de vues, elle tend de plus
reux : sa passion inquiète et fiévreuse chrétiens du Levant fondés par les
beaux de la poésie latine ; ainsi Perse en plus vers la biographie, où s’illustre
pour Cynthia, les frémissements de son croisés.
(34-62), dont l’enthousiasme généreux Suétone*. L’érudition, qui, au siècle
coeur tourmenté émeuvent singulière-
de ses Satires révèle une âme éprise précédent, avait brillé avec Pline l’An-
ment pour autant qu’ils offrent la cha-
cien, garde encore quelque prix grâce Origine
leur de la vie. Le plus jeune des poètes d’idéal. Parallèlement, la prose prend
un nouvel essor avec Pétrone († 65), à Aulu-Gelle. Le seul écrivain qui par Après la conquête de Jérusalem en
augustéens, Ovide*, saura, lui aussi,
l’arbitre des élégances de l’époque de son génie dépasse de loin son siècle 1099, les chefs de la première croisade
à la fin de son existence et malgré sa
Néron. Artiste-né, aussi doué pour la reste Apulée (125 - v. 180), ce conteur- fondent quatre principautés franques :
facilité, être pathétique.
fantaisie et la bouffonnerie que pour né dont le roman les Métamorphoses le comté d’Édesse (auj. Urfa), né de
Cette grande floraison poétique
les notations les plus délicates, Pétrone révèle une imagination très vive et une la prise de cette ville le 9 mars 1098
contraste avec le déclin de la prose.
est, avec son Satiricon, le plus ancien rare virtuosité. Précurseur du fantas- par Baudouin Ier de Boulogne, frère
Seule l’oeuvre de Tite-Live* a survécu.
représentant de la veine romanesque tique en littérature, Apulée, dans la du duc de Basse-Lorraine, Gode-
La poésie est devenue pratiquement
latine que nous possédions. lignée de Pétrone par le réalisme frap- froi de Bouillon (v. 1061-1100) ; la
toute la littérature. Un poème est consi-
pant de ses peintures de moeurs, dé- principauté d’Antioche, créée après
déré comme une oeuvre de vérité, qu’il Cette renaissance des lettres sous
bouche sur l’étrangeté du merveilleux. la conquête de la ville de ce nom sur
exalte la grandeur de Rome ou qu’il la dynastie julienne va se poursuivre
avec les Flaviens et jusqu’aux pre- Mais, désormais, les oeuvres de la les Turcs le 3 juin 1098 par le prince
s’étende sur les ravages de la passion.
miers Antonins. Mais, dès lors, c’est latinité chrétienne vont reléguer dans italo-normand Bohémond Ier, qui en
Les leçons de la Grèce ont été pleine-
une réaction classique qui l’emporte. l’ombre la littérature profane. Si, au reste le seul maître ; le royaume de
ment assimilées. Mais il reste que le
Elle a pour chef Quintilien, dont la IVe s., la prose peut s’honorer des Pa- Jérusalem, issu de l’occupation de la
régime impérial, après avoir suscité
cicéronienne Institutio oratoria prône négyriques des rhéteurs gaulois et de ville sainte par les croisés le 15 juil-
tant de talents nouveaux, va finir —
le retour aux meilleurs écrivains, grecs quelques discours (Symmaque), tan- let 1099 et de sa prise en charge par
et c’est la conséquence inévitable de
et latins, tout en critiquant implicite- dis que l’histoire (Ammien Marcellin) un « avoué du Saint-Sépulcre », titre
toute perte de liberté — par stériliser
ment le « romantisme néronien ». C’est cherche à renouer avec la tradition de modeste dont se contente Godefroi de
pour un temps les facultés créatrices.
ainsi que les poètes néoclassiques du Tacite, c’est surtout par la poésie que Bouillon, mais auquel son frère et suc-

temps (Silius Italicus, Stace) tendent survit la littérature : Ausone (v. 310 - cesseur, Baudouin Ier, substitue celui,
De la dynastie julienne
à imiter Virgile, ce qui n’empêche pas v. 395) a de l’aisance et un réel talent plus prestigieux, de roi de Jérusalem,
aux Antonins
d’autres, plus vigoureux, de viser au descriptif ; Claudien, le « dernier poète que doit lui reconnaître le patriarche
Après le siècle d’Auguste, en effet, les réalisme satirique au prix d’un travail romain », dont l’inspiration est toute pisan de la ville sainte, Daimbert
lettres latines semblent brusquement minutieux : Martial (v. 40 - v. 104) nourrie de Virgile, trouve spontané- († 1107), qui le sacre le 25 décembre
se montrer inférieures à elles-mêmes. donne un recueil d’Épigrammes à la ment des accents qui, par leur fermeté 1100 dans la basilique de la Nativité
Le pouvoir croissant des empereurs facture impeccable et dont la finesse de et leur plénitude, atteignent une am- à Bethléem ; enfin le comté de Tri-
a annihilé la liberté de l’inspiration. l’observation est sans égale ; quant aux pleur depuis longtemps oubliée. Avec poli, création progressive entre 1102
Ce n’est probablement pas par hasard Satires de Juvénal (v. 60 - v. 140), elles lui s’éteint la littérature latine païenne. et 1109 du comte de Toulouse Rai-
que peu d’oeuvres nées sous Tibère* gardent toujours valeur d’actualité Il appartient aux chefs-d’oeuvre inspi- mond IV de Saint-Gilles, qui s’empare
et Caligula* nous sont parvenues. pour leur véhémence, leur ironie, leur rés par la foi nouvelle de lui apporter de Tortose (Tartous) le 21 avril 1102,
Elles n’avaient guère de titres pour indignation, tout en s’appuyant sur une un nouveau souffle. mais meurt le 28 février 1105, de son
mériter de passer à la postérité, si l’on étonnante puissance d’évocation. Cette A. M.-B. cousin Guillaume Jourdain, comte de
excepte le recueil de Controverses force créatrice se retrouve dans la prose F Antiquité classique (les grands courants litté- Cerdagne, assassiné en 1109, et de son
raires de l’) / Chrétiennes (littératures).
de Sénèque le Père (v. 55 av. J.-C. - chez le « plus grand peintre de l’Anti- fils Bertrand, qui obtient la capitula-
v. 39 apr. J.-C.), les Fables de Phèdre quité », Tacite*, qui s’élève au-dessus M. Schanz, C. Hosius et G. Krüger, Ges-
tion de Tripoli le 12 juillet 1109 grâce
chichte der römischen Literatur (Munich, 1898 ;
(v. 15 av. J.-C. - v. 50 apr. J.-C.) et de tous les écrivains de son siècle par à l’aide que lui ont enfin apportée les
nouv. éd., 1927-1935, 6 vol.). / J. W. Duff, A Lite-
une littérature historique à vrai dire autres princes francs : Baudouin roi
sa pénétration psychologique et la mise rary History of Rome (Londres, 1927 ; 2 vol.). Ier,

de second ordre (Velleius Paterculus, / J. Bayet, Littérature latine (A. Colin, 1935 ;
en oeuvre d’un art très conscient. Mais, de Jérusalem, Baudouin II du Bourg
Valère Maxime, Quinte-Curce). à la même époque, l’honnête homme
nouv. éd., coll. « U », 1967) ; Mélanges de lit-
(† 1131), comte d’Édesse, et Tancrède
térature latine (Rome, 1967). / N. I. Herescu,
Mais sous le règne de Claude*, puis qu’est Pline le Jeune (63 - v. 114) pa- Bibliographie de la littérature latine (Les Belles de Hauteville († 1112), régent d’An-
de Néron* apparaît un véritable renou- raît bien pâle et annonce déjà l’épuise- Lettres, 1943). / G. Cagnac, Petite Histoire de tioche. En fait aucun texte ne contraint

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ces derniers à intervenir, puisque les flotte en leur promettant en échange la aux Francs le contrôle du commerce États musulmans dont l’indépendance
principautés régies par chacun d’eux cession de quartiers autonomes dans caravanier unissant Le Caire à Damas est en jeu.
sont juridiquement indépendantes les les villes conquises, Baudouin Ier par- et à Bagdad. Maîtres d’Alep dès 1128, s’empa-
unes des autres, ayant été fondées à vient à repousser une première contre- rant en 1135 de plusieurs places situées
l’issue d’initiatives individuelles par offensive égyptienne devant Ramla le Forces et faiblesses au nord de l’Oronte, Zang attaque
des hommes que n’unit aucun lien 7 septembre 1101, à parer aux consé-
des États latins dans la enfin en 1137 la forteresse de Mont-
de dépendance. Mais, isolés au sein quences de la défaite qu’une nouvelle
première moitié du XIIe s. ferrand près de Ba’rn, dans le comté
d’un monde islamique hostile, qui a armée égyptienne lui inflige également de Tripoli, et réussit à s’emparer de la
exterminé en juillet, août et septembre dans la plaine de Ramla le 17 mai 1102 Cédant à Jocelin Ier de Courtenay le
personne du nouveau roi de Jérusalem,
1101 en Asie Mineure les trois armées et surtout à occuper progressivement comté d’Édesse (1119-1131), sur le- Foulques d’Anjou (1131-1143), gendre
de secours organisées par la papauté les ports du littoral palestinien restés quel il conserve comme son prédéces- et successeur de Baudouin II. Parado-
pour renforcer leur puissance démo- jusqu’alors entre des mains hostiles. seur une grande influence, Baudouin II xalement la situation est rétablie grâce
graphique et militaire ; ne pouvant en Ainsi Arsouf le 29 avril 1101, Césa- du Bourg, nouveau roi de Jérusalem à l’intervention de l’empereur Jean II
cas de péril espérer de prompt secours rée le 17 mai suivant, Acre le 26 mai (1118-1131), doit assurer dès 1119 Comnène, venu pourtant assiéger An-
d’un Occident trop lointain ; conscients 1104, Beyrouth le 13 mai et Sidon le la régence d’Antioche, dont le prince tioche en août 1137, afin de contraindre
par ailleurs que leur intérêt vital est de 4 décembre 1110 sont enlevés aux Roger de Salerne (1112-1119) a été les croisés à respecter les termes du
ne pas tolérer le maintien d’une base Égyptiens, qui ne contrôlent plus à vaincu et tué par les Turcs à Tell- pacte de 1097, qui avait reconnu à
maritime et militaire adverse sur leurs cette dernière date que Tyr et Asca- ’Aqibrn (près d’Alep) le 28 juin. En Byzance la suzeraineté de la ville.
arrières, ces princes ont compris la lon (Asqaln), dont ses successeurs moins de trois ans, le territoire perdu Conseillant du fond de sa prison au
nécessité de faire taire leurs rivalités ne s’emparent que les 7 juillet 1124 et en Syrie du Nord est reconquis, et la prince d’Antioche Raimond Ier de Poi-
personnelles : telle est la signification 19 août 1153. prépondérance du roi de Jérusalem tiers (1136-1149) de prêter hommage
de l’événement de 1109. En intervenant personnellement dès dans les États du Levant est confirmée au souverain byzantin, Foulques d’An-
1109, devant Tripoli, pour accélérer la lorsque Jocelin Ier de Courtenay, puis jou s’assure l’alliance de ce dernier et
L’oeuvre de Baudouin Ier chute de ce port entre les mains de Ber- Baudouin II lui-même sont capturés en obtient par contrecoup sa libération,

de Boulogne (1098-1118) trand (de Saint-Gilles), Baudouin Ier septembre 1122 et en avril 1123 par Zang espérant ainsi ôter tout prétexte
assure donc au-delà des frontières de un chef turc, l’Ortoqide Balak, qui les d’intervention à Jean Comnène. En
Comte d’Édesse (1098-1100), puis roi
son royaume le succès de sa politique, enferme dans la forteresse de Harput fait, la xénophobie dont les Latins font
de Jérusalem (1100-1118), Baudouin Ier qui vise à donner aux chrétiens la maî- (près de Elâzi, Turquie). Contrai- preuve à l’égard des Grecs à Antioche
a, plus que tout autre, contribué à tisser
trise de tout le littoral oriental de la rement à toutes les prévisions, cette en 1138 ruine l’alliance franco-byzan-
ces liens de solidarité entre les princes Méditerranée, des bouches de l’Oronte décapitation politique n’ébranle pas la tin et contraint Foulques à chercher à
francs du Levant, qui finissent par lui aux portes du delta du Nil, maîtrise puissance franque, alors assez enraci- Damas une alliance de substitution qui
reconnaître une primauté d’honneur de qui seule lui permet de maintenir avec née non seulement pour repousser une contraint Zang à lever le siège de cette
type hégémonique. l’Occident les liaisons maritimes régu- ville le 4 mai 1140.
offensive égyptienne, mais aussi pour
L’instrument de cette action a été in- lières sans lesquelles le renforcement liquider l’enclave musulmane de Tyr le La mort accidentelle de Foulques
contestablement le royaume de Jérusa- en hommes et le ravitaillement en ma- 7 juillet 1124 sous la direction succes- vers le 10 novembre 1143, la régence
lem, que l’énergique et ambitieux Bau- tières premières (fer, bois) et en pro-
sive des deux régents du royaume : le de sa veuve Mélisende (1143-1152)
douin Ier a créé à son profit en imposant duits fabriqués (armes, draps) des États
connétable Eustache Garnier, seigneur au nom de leur fils aîné Baudouin III
entre le 11 novembre et le 25 décembre latins du Levant seraient impossibles.
de Sidon, et Guillaume de Bures, sei- (1143-1163), l’incapacité de Jocelin II
1100 la reconnaissance de sa royauté Déjà maître incontesté du royaume gneur de Tibériade. À sa sortie de cap- de Courtenay (1131-1150) permettent
au patriarche pisan Daimbert, dont les latin de Jérusalem, jouissant d’un tivité, Baudouin II peut donc renouer pourtant à Zang, puis à son fils Nr
prétentions théocratiques ainsi déçues grand prestige dans le comté d’Édesse, les liens de la coalition latine, qui, sous al-Dn de reprendre l’offensive en li-
ne sont pas reprises par son successeur sur lequel règne son cousin et suc- sa direction, tente d’occuper Alep à quidant le plus exposé des quatre États
Arnoul de Roeux, dont l’élection en cesseur Baudouin II du Bourg (1100- la fin de 1124, puis Damas en janvier latins du Levant : le comté d’Édesse.
1122 est conditionnée par sa docilité 1118), qui lui doit tout, exerçant en 1126 et en 1129 afin de tenir les clefs Occupée temporairement par le pre-
envers le souverain. Avec encore plus outre une influence considérable dans du désert et de mettre définitivement la mier le 23 décembre 1144, sa capitale
d’audace, Baudouin Ier entreprend de la principauté d’Antioche, où, durant la Syrie maritime à l’abri d’une attaque est définitivement reconquise le 3 no-
consolider les assises territoriales de captivité de Bohémond Ier, la régence par surprise. vembre 1146 par le second, qui en mas-
son nouvel État, qui ne comprend à son est exercée par son vassal, le prince de sacre toute la population arménienne
avènement que les deux villes saintes C’est un échec, mais l’occupation de
Galilée Tancrède de Hauteville (1101- avant d’enlever la place d’Artésie, qui
de Jérusalem et de Bethléem — et Bnys, au nord-est du lac Houleh, as-
1103 et 1104-1111), Baudouin Ier protège Antioche vers le nord-est.
qu’un seul port, Jaffa, uni aux agglo- sure néanmoins la protection de la Ga-
tire profit en outre de son expédition
mérations précédentes par la route qui lilée du Nord contre une telle éventua-
victorieuse devant Tripoli pour faire De la chute d’Édesse
traverse Lydda (Lod) et Ramla —, lité. Renforcée par la militarisation de
reconnaître sa suzeraineté au comte
l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean (1144-1146) à la chute de
auxquelles il faut ajouter la Samarie, Bertrand. Ainsi se trouve parachevée
et par la fondation en 1119 par Hugues Jérusalem (1187)
occupée vers le 25 juillet 1099, et la la mise en place du système hégémo-
Galilée, conquise ainsi que le port de nique de Baudouin Ier, dont le pres- de Payns de l’ordre militaire des Tem- La survie des États latins du Levant pa-
Caïffa (Haïfa) vers le 20 août 1100 tige se trouve encore rehaussé par les pliers, la défense de la Syrie franque raissant menacée, l’Occident organise
par Trancrède et érigée au profit de ce succès qu’il remporte contre les Turcs est dès lors mieux à même de résister alors la deuxième croisade* sous la
dernier en « princée » par Godefroi de Seldjoukides entre 1110 et 1115 ainsi à un nouveau danger, celui que repré- direction de Louis VII et de Conrad III
Bouillon en 1100. L’oeuvre est pourtant que par la conquête et par la mise en sente la politique des atabeks turcs de de Hohenstaufen, qui commettent l’er-
difficile, car, après le retour en Occi- état de défense du Moab et de l’Arabie Mossoul : ‘Imd al-Dn Zang (1127- reur de s’attaquer, d’ailleurs en vain,
dent de 20 000 croisés, dès 1099-1100, Pétrée, où il fait construire en 1115 et 1146) et Nr al-Dn Mamd (1146- en 1148, à l’État musulman de Damas,
Baudouin Ier ne dispose plus alors que en 1117 les forteresses de Montréal à 1174), qui entreprennent de réunifier allié traditionnel des Francs, au lieu de
de 200 chevaliers et de 1 000 piétons. al-Chawbak et de Val Moyse, qui bri- la Syrie musulmane pour mieux rejeter chercher à éliminer définitivement leur
Les utilisant avec habileté, obtenant des sent la continuité territoriale du monde à la mer les Francs, qui réagissent en ennemi principal : l’atabek d’Alep Nr
Italiens le concours temporaire de leur islamique afro-asiatique et assurent accordant leur protection aux petits al-Dn. Après le réembarquement de

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Louis VII en 1149, celui-ci reprend sa sens politique et de talent militaire, le siège devant Saint-Jean-d’Acre à la fin le nouveau roi de Jérusalem à l’assaut
marche en avant, occupant aussitôt la nouveau roi de Jérusalem est battu et d’août 1189, l’intervention décisive de Damiette, qui succombe le 5 no-
moitié septentrionale de la principauté fait prisonnier à an le 4 juillet 1187 de Philippe II Auguste et de Richard vembre 1219. Affolés, les Ayybides
d’Antioche, avant de s’emparer, le par al al-Dn, qui s’empare aussitôt Coeur de Lion, qui font capituler la démantèlent toutes leurs forteresses
25 avril 1154, de Damas, dont le jeune des principaux ports chrétiens du litto- place le 12 juillet 1191, tous ces faits palestiniennes, offrent d’évacuer toutes
Baudouin III a tenté en vain de sauver ral avant d’occuper, le 2 octobre 1187, contribuent à assurer l’incroyable sur- leurs possessions à l’ouest du Jourdain,
l’indépendance. Jérusalem, pourtant bien défendue par vie, au cours du XIIIe s., du royaume y compris Jérusalem, en échange de

Maître d’Ascalon le 19 août 1153, Balian II d’Ibelin. Seuls Tyr, Tripoli, de Jérusalem, dont la capitale de fait cette ville. Convaincu du proche et

le jeune et habile roi de Jérusalem Tortose, Antioche et les forteresses des est alors Saint-Jean-d’Acre. Les La- total effondrement de l’islm, l’in-
Hospitaliers : le Krak des Chevaliers tins disposent en outre, grâce au roi transigeant et autoritaire légat Pélage
tente alors de reconstituer l’alliance
franco-byzantine en épousant en 1158 et le château de Margat (al-Marqab), d’Angleterre, d’une base insulaire à organise vers Le Caire une expédition

Théodora Comnène, nièce de l’empe- échappent au vainqueur. Mais pour l’abri des coups de main musulmans : qui échoue, ce qui contraint Jean de
combien de temps ! l’île de Chypre*, érigée en royaume Brienne, roi de Jérusalem (1210-1225),
reur Manuel Ier Comnène, et en aban-
donnant le prince d’Antioche, Renaud en mai 1192 au profit du malheureux à évacuer ses conquêtes pour obtenir la

de Châtillon (1153-1160), qui doit Gui de Lusignan, qui renonce dès lors libération de son armée encerclée (ca-
Assises de Jérusalem
à disputer ses anciennes possessions pitulation du 30 août 1221, évacuation
se reconnaître vassal du souverain
La tradition attribue aux premiers croisés
byzantin, lequel veut attirer sa cour à de terre ferme au second, puis au troi- complète le 7 sept.).
la rédaction en français des « usages de
Antioche en 1159. Mais cette politique sième mari de la princesse Isabelle
leurs terres », recueillis par « ouï-dire et par Ruiné, le roi de Jérusalem part alors
d’Anjou (1169-1205), fille cadette du
échoue, cette fois, du fait des Grecs, usage » dans les « Lettres au Sépulcre » qui chercher du secours en Occident, où
qui espèrent régner en Orient en se auraient été déposées au Saint-Sépulcre roi Amaury Ier. Conrad de Montferrat,
il donnera en 1225 sa fille Isabelle en
maintenant en position d’arbitres entre par Godefroi de Bouillon et qui auraient assassiné en 1192 par des Ismaéliens,
mariage à l’empereur Frédéric II de
les Francs et les musulmans. En réalité, disparu lors de la prise de Jérusalem par puis Henri II de Champagne (1192-
Hohenstaufen, qui s’octroie aussitôt la
Saladin (al al-Dn Ysuf) en 1187. En
une telle attitude privilégie l’atabek, 1197) sont en effet reconnus tour à tour
couronne de Jérusalem au détriment de
fait, les Assises de Jérusalem (et de Chypre)
désormais maître de Damas, qui envoie souverains d’un royaume de Jérusalem
[assise = status, « établissement »] auraient son beau-père, qui, juridiquement, ne
son lieutenant Ab al-rith Asad al- dont la capitale leur échappe en fait et
été élaborées progressivement grâce à la la détient qu’à titre de régent de sa fille.
dont la survie côtière dépend désor-
Dn Chrkh († 1169) au Caire prendre fois à l’activité juridictionnelle des cours
Par des secours en hommes et en
en main le gouvernement de l’Égypte, du royaume (tel le concile de Naplouse de mais uniquement de l’aide que peut
argent d’abord, il contribue à la recon-
que les Fimides ne parviennent plus 1120) et au travail législatif du souverain et leur accorder l’Occident par l’intermé-
quête de Sidon (1227) et à la construc-
de ces mêmes cours. Exprimant en général diaire intéressé des commerçants ita-
à défendre. Cette politique d’encer-
la théorie d’une monarchie subordonnée tion de la forteresse de Montfort par
clement des États latins par les Turcs liens, parmi lesquels dominent les élé-
et contrôlée, certaines de ces Assises sont le grand maître de l’ordre Teutonique,
est combattue à deux reprises avec ments pisans, génois et vénitiens, dont
pourtant favorables à la Couronne, telle
la présence est tolérée en fait par les Hermann von Salza (v. 1170-1239) ;
succès en 1164 et 1167 par le frère et l’Assise sur la ligèce d’Amaury Ier et l’Assise
par son intervention personnelle en-
successeur de Baudouin III, Amaury Ier sur le balayage des rues, qui n’est d’ailleurs Ayybides, qui trouvent un avantage
économique certain à la survie de leurs suite, dans le cadre de la sixième croi-
(1163-1174), qui réussit même à impo- pas considérée comme légale au XIIIe s., les
barons et les bourgeois ne l’ayant pas ap- comptoirs littoraux. sade, mais en accord en fait avec le
ser son protectorat à l’Égypte en 1167 ;
prouvée avant sa promulgation par le roi. sultan Malik al-Kmil, à la recherche
pourtant, elle triomphe finalement du La dévolution par les barons pales-
La première de ces Assises domine pour- d’un allié contre son cousin le roi
fait même de la maladresse du roi de tiniens du royaume latin de Jérusalem
tant, selon M. Grandclaude, « toute la vie ayybide de Damas, l’empereur obtient
Jérusalem. Commettant l’erreur de politique des deux royaumes (de Chypre et au roi de Chypre, Amaury (Amauri II
par le traité de Jaffa du 11 février 1229
vouloir conquérir l’Égypte en octobre- de Jérusalem) ; elle est la grande charte de de Lusignan), qui épouse en 1197 la
la cession de la seigneurie du Toron
novembre 1168, Amaury Ier provoque l’Orient latin, qui marque le triomphe du reine Isabelle Ire de Jérusalem, l’union
monarque et de ses petits vassaux sur les (auj. Tibnn), du territoire de Sidon et
en effet l’appel du Caire à Chrkh, du comté de Tripoli et de la principauté
grands barons ». Rédigés après le désastre, surtout celle des trois villes saintes de
qui s’établit dans cette ville le 8 jan- d’Antioche au profit de Bohémond IV
de 1187, quatre traités du XIIIe s. nous font Nazareth, Bethléem et Jérusalem, où il
vier 1169, où son neveu Saladin (al († 1233), fils adoptif du comte de
connaître le contenu de ces Assises de Jéru- reconnaît aux musulmans la liberté du
al-Dn Ysuf [1138-1193]) lui succède Tripoli Raimond III, qui hérite de la
salem : le Livre de Philippe de Novare, écrit
culte avant de regagner l’Occident, le
le 26 mars. Dès lors, le sort des États sans doute avant 1253 ; le Livre de Jean première de ces principautés en 1187
1er mai 1229.
francs du Levant est scellé. d’Ibelin, qui développe le contenu du pré- ou 1189 et de la seconde en 1201,
cédent vers 1253 ; le Livre au Roi, qui traite renforcent temporairement la posi- Monument de tolérance, cet accord
Malgré l’énergie et l’héroïsme du roi
des droits et des devoirs réciproques du roi mécontente les barons du royaume,
Baudouin IV le Lépreux (1174-1185) tion des États latins, dont les souve-
et de ses vassaux ; enfin, le Livre des Assises
rains sont déçus par le détournement dont le chef, Jean d’Ibelin, reproche à
et de son meilleur conseiller, le comte des bourgeois, qui embrasse le droit civil
vers Constantinople de la quatrième son auteur de lui avoir retiré la régence
Raimond III de Tripoli (1152-1187), entre 1229 et 1244.
croisade. et la suzeraineté de Chypre lors de son
à deux reprises régent du royaume de L’importance historique de ces docu-
séjour dans l’île en 1228.
Jérusalem (1174-1176 et 1185-86), ments est considérable, car ils nous font L’avènement en 1205 de la jeune
les Francs ne peuvent en effet empê- connaître non seulement le fonctionne- Marie de Montferrat, fille de Conrad de Aussi, prolongeant en Terre sainte
cher al al-Dn de parachever leur ment de quatre cours hiérosolymitains, Montferrat et d’Isabelle Ire, qui régnera la querelle des guelfes* et des gibelins,
mais aussi le droit féodal d’origine coutu-
encerclement en enlevant aux Zangdes jusqu’en 1210, la rupture de la trêve Jean d’Ibelin entre-t-il en conflit avec
mière tel qu’en lui-même le texte l’a figé
Damas en 1176 et Alep en 1183, po- franco-ayybide affaiblissent de nou- les forces impériales, qu’il chasse de
dans l’Orient latin au XIIe et au XIIIe s.
sitions d’où il lui est possible de lan- veau le royaume latin et incitent alors Beyrouth, puis de Chypre en 1232 ; le
cer en 1187 l’assaut final contre un le régent (1205-1210) Jean Ier d’Ibelin, 12 juin 1243, son fils et successeur, Ba-
royaume miné de l’intérieur par la folle sire de Beyrouth (1197-1236), à cher- lian III, seigneur de Beyrouth (1236-
Le temps de la
imprudence du seigneur d’outre-Jour- cher des appuis extérieurs : celui du 1247), reprend enfin leur dernière
reconquête (1187-1244)
dain, Renaud de Châtillon, par la fai- valeureux chevalier champenois Jean place forte en Palestine : Tyr. Affaibli
blesse du pouvoir royal, théoriquement L’arrivée d’un nouveau croisé, le mar- de Brienne, qui épouse alors Marie de par ces querelles intestines, privé de
exercé en 1185-86 par un enfant. Bau- quis piémontais Conrad Ier de Montfer- Montferrat sur le conseil de Philippe II souverain puisque les représentants de
douin V, en fait par sa mère, la reine rat († 1192), qui met Tyr en état de dé- Auguste, celui de la papauté, qui orga- Frédéric II ont été chassés, le royaume
Sibylle, et par son second époux, Gui fense dès 1187, la libération et l’audace nise alors une cinquième croisade dont latin de Jérusalem se transforme en
de Lusignan (1186-1192). Dénué de de Gui de Lusignan, qui ose mettre le les éléments regroupés sont lancés par une sorte de république féodale domi-

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/ C. Enlart, les Monuments des croisés dans le château Bernard, situés quelque part à l’est
née par la famille d’Ibelin. Sauvé par lin, maîtres de Beyrouth et de Jaffa, par
royaume de Jérusalem (Geuthner, 1925-1928 ; du Jourdain et du lac de Tibériade dans la
l’intervention de la croisade de 1239 et les Templiers, par les Teutoniques, par
4 vol.). / J. Longnon, les Français d’outre-mer
« Terre de Suite », sont renforcés à l’ouest
par la dissension ayybide, qui assure les Pisans, par les Provençaux et par au Moyen Âge (Perrin, 1929). / J. L. La Monte,
du fleuve par les forteresses du Chastel-
aux Francs la possession d’Ascalon le prince d’Antioche, Bohémond VI ; Feudal Monarchy in the Latin Kingdom of Jeru-
let (au Gué Jacob), de Saphet (Safad), de
salem, 1100 to 1291 (Cambridge, Mass., 1932). /
en 1240, le second royaume franc de celui des Génois, appuyé par Philippe Subeiba (près de Bnys) [1130] et de
P. Deschamps, les Châteaux des croisés en Terre
Jérusalem ne survit pas à l’intervention de Montfort, seigneur de Tyr, par les sainte (Geuthner, 1935-1939 ; 2 vol.) ; Terre Beaufort (à Arnn) [1139], dont la ligne

des Turcs Khrezmiens, qui enlèvent la Hospitaliers, par les Catalans et par sainte romane (Zodiaque, La Pierre-qui-Vire, se prolonge dans le comté de Tripoli et
1964). / R. Grousset, Histoire des croisades et la principauté d’Antioche par le Krak des
ville sainte le 23 août 1244, Tibériade Bertrand de Gibelet, vassal du prince
du royaume franc de Jérusalem (Plon, 1935 ; Chevaliers et par le château de Chaizar, qui
le 17 juin 1247 et Ascalon le 15 oc- d’Antioche. Révolté contre son sei- 3 vol. ; nouv. éd., 1960). / C. Cahen, la Syrie
contrôlent respectivement les trouées de
tobre 1247. gneur, Bertrand est assassiné en 1258, du Nord à l’époque des croisades et la princi-
Homs et de am, enfin par les fortifica-
pauté franque d’Antioche (Geuthner, 1940). /
Ébranlées en Palestine, les positions sans doute à l’instigation de Bohé- tions grecques, arméniennes et turques,
J. Richard, le Comté de Tripoli sous la dynastie
mond, dont la dynastie est finalement remises en état par les croisés, soucieux
franques le sont également en Syrie, toulousaine, 1102-1187 (Geuthner, 1945) ; le
déclarée déchue en 1287, par le dernier d’assurer la défense de la ville d’Antioche.
où l’éviction de Raimond Roupên Royaume latin de Jérusalem (P. U. F., 1953). /

héritier de son vassal, Barthélemy de P. K. Hitti, History of Syrie Including Lebanon


S’inspirant d’abord trop strictement de
(† 1219) de la principauté d’Antioche
and Palestina (Londres, 1951). / J. Prawer, His-
Gibelet. l’architecture militaire byzantine, qui mul-
par Bohémond IV (1201-1216 et toire du royaume latin de Jérusalem (trad. de
tiplie inutilement les angles morts (fortins
1219-1233) provoque un conflit avec Bohémond VI (1251-1268) avait l’hébreu, C. N. R. S., 1969-1971 ; 2 vol.).
carrés ou rectangulaires flanqués de tours
sa famille maternelle : celle des rois pourtant eu l’intelligence d’apporter
carrées parfois même au milieu des côtés),
d’Arménie, qui contribue même à sa son soutien aux Mongols de Hlg, les croisés renforcent leurs châteaux
L’organisation militaire
restauration temporaire (1216-1219) au qui chasse les derniers Ayybides d’un lourd donjon carré sous le règne de

temps de Léon II le Grand. Prolongé au d’Alep et de Damas alors que les ba- LES HOMMES
Foulques d’Anjou (1131-1143) avant de

rons francs du royaume de Jérusalem, substituer après 1150, aux tours carrées,
temps de Bohémond V (1233-1251),
En butte aux attaques incessantes de leurs des tours rondes qui suppriment les angles
ce conflit annule les effets heureux de effrayés par la barbarie des nouveaux
voisins, les États francs du Levant ne dis- morts, et d’en renforcer la défense par
l’union des deux États francs d’An- envahisseurs, commettent l’erreur de
posent pour y faire face que d’effectifs des ouvrages avancés et des enceintes
tioche et de Tripoli. s’allier contre eux aux Mamelouks insuffisants. L’origine de ces troupes est doubles ou triples bien adaptées au ter-
d’Égypte. Vainqueurs à ‘Ayn Djlt le quintuple : les contingents francs locaux, rain et au climat qui, par manque d’eau,

Agonie et mort des États 3 septembre 1260, Quuz et le sultan qui semblent avoir compris au maximum, prive ces forteresses de la protection du

Baybars Ier (1260-1277) étendent alors en 1144, 1 500 chevaliers et 12 000 ser- fossé. Coûteuses en hommes et surtout en
francs du Levant gents, effectifs réduits, en fait, considé- argent, ces constructions ne peuvent plus
l’autorité des Mamelouks du Caire à
(1247-1291) rablement par les nécessités de la garde être assumées après 1150 par les princes
Alep. Encerclés de nouveau, comme
des frontières, la vieillesse, la maladie ou francs, qui en transfèrent alors la charge
Affaiblis par les querelles intestines, au temps de Saladin, les États francs ne le refus de servir ; les renforts d’Occident, aux ordres militaires.
ces États reçoivent un dernier secours peuvent que retarder l’issue fatale. En nourris par la foi intense d’une chevalerie
de l’Occident : celui du roi de France mai 1268, Antioche succombe la pre- prolifique, mais réduits et affaiblis par le LES ORDRES MILITAIRES

Louis IX. À l’issue de sa malencon- mière, et son prince ne contrôle plus temps, par l’insuffisance numérique des
Créés pour assurer la conquête et la dé-
treuse croisade* en Égypte (1249- fiefs en terre ou en argent et par l’indis-
que le comté de Tripoli, affaibli par les fense des Lieux saints en contradiction
cipline de leurs membres ; les auxiliaires
1250), le roi de France séjourne en effet querelles qui opposent le parti « pou- absolue avec les principes de la morale
indigènes, ou turcoples, recrutés parmi les
au Levant du 13 mai 1250 au 24 avril lain » (créoles) au parti « romain », chrétienne, qui interdit aux religieux de
Syriens musulmans (peu combatifs) ou au
1254. Substituant son autorité morale dirigé par le comte romain Paolo Conti verser le sang, les ordres militaires sont
sein des communautés chrétiennes (ar-
composés de chevaliers ayant prononcé
personnelle à la puissance nominale de de Segni, frère de Lucienne de Conti chers maronites et fantassins arméniens,
les voeux principaux imposés aux ecclésias-
l’empereur Conrad IV de Hohenstau- de Segni : celle-ci détient, en effet, la également ardents au combat) ; les merce-
tiques (chasteté, pauvreté, obéissance). Né
fen (1250-1254), le souverain restaure régence de l’État de Tripoli au nom de naires francs, minutieusement soldés pour
d’un hospice créé vers 1050 par les mar-
la stricte durée de leurs services ; enfin les
les fortifications des principaux ports son fils mineur Bohémond VI (1237- chands d’Amalfi aux portes mêmes du
milices bourgeoises, gonflées par la levée
francs : Acre, Césarée, Jaffa et Sidon, 1251), dont le règne (1251-1275) et Saint-Sépulcre et d’abord desservi par des
en masse en cas de danger grave (siège
contraint à l’obéissance grands barons celui de Bohémond VII (1275-1287) bénédictins richement dotés de biens et
d’Ascalon par Baudouin III en 1153).
et ordres militaires et enfin négocie de revenus au début du XIIe s., l’ordre des
sont marqués par la querelle qui oppose
Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem se
habilement avec les puissances musul- leur famille à celle des Gibelet. Dans LES FORTERESSES
constitue en fait au début du XIIe s. (exemp-
manes, exploitant en particulier l’hos- ces conditions, le sultan Qal‘n s’em- En fait incapables de lever plus de tion du paiement de la dîme par la papauté
tilité des Ayybides de Syrie à l’égard pare de Tripoli après moins de deux 15 000 hommes au maximum, les Francs en 1112 ; afflux de recrues originaires de la
des Mamelouks, qui les ont évincés mois de siège, le 28 avril 1289. Deux mettent en place au cours de la première France méridionale ; substitution, à la règle

d’Égypte en assassinant le 2 mai 1250 ans plus tard, son successeur, al-Malik moitié du XIIe s. un puissant système de saint Benoît, de la règle de saint Augus-
défensif formé de forteresses contrôlant tin ; création, sans doute par son premier
Malik al-Mu‘aam Trnchh. al-Achraf al al-Dn Khall, s’em-
les voies naturelles d’invasion. Dans le grand maître, Raymond du Puy [1120-
Spectaculaires, ces résultats ne sur- pare de Saint-Jean-d’Acre au terme
royaume de Jérusalem, ce système s’or- 1154], d’une force de chevaliers chargés
vivent pas au départ du roi de France. d’un siège court (5 avr. - 18-28 mai),
donne selon un quadruple front. À l’ouest, de protéger les pèlerins et les biens de
Toujours sous l’autorité nominale mais héroïque. En s’emparant en août d’importants châteaux contrôlent les ports leurs frères hospitaliers, etc.). Inférieurs en

d’un Hohenstaufen, le jeune Conra- de Tortose (Tartous), le vainqueur fait longtemps tenus par les musulmans : châ- dignité aux frères chapelains, qui ont reçu

din (1254-1268), à l’autorité duquel disparaître la dernière place forte occu- teau Saint-Gilles aux portes de Tripoli (dès la prêtrise et sont soumis à l’autorité du

pée par les Francs en Terre sainte. 1102) ; le Toron à Tibnn et le Scandelion grand prieur, mais supérieurs en dignité et
se substitue en fait celle des rois de
à Iskanderouna, aux abords orientaux et en nombre au groupe des frères sergents,
Chypre, Henri Ier (1218-1253) et Hu- P. T.
méridionaux de Tyr, occupée seulement les frères chevaliers se recrutent exclusive-
F Antioche / Croisades / Jérusalem / Louis IX /
gues II (1253-1267), le royaume latin en 1124. Au sud, aux confins du Sinaï, des ment dans les familles chevaleresques. Pla-
Palestine / Syrie.
de Jérusalem tombe, en fait, sous le fortins jalonnent la route Gaza-Hébron et cés sous l’autorité d’un grand maître qu’ils
W. Heyd, Geschichte des Levantenhandels servent de points d’appui défensifs et of- élisent à vie conjointement avec les frères
contrôle des républiques maritimes
(Stuttgart, 1879, 2 vol. ; trad. fr. Histoire du
fensifs en direction de l’Égypte. Au sud-est chapelains, les chevaliers de l’ordre de
italiennes, Gênes et Venise, dont la commerce du Levant au Moyen Âge, Leipzig,
de la mer Morte, les voies caravanières en Saint-Jean jouent à partir de 1142 un rôle
querelle pour la possession de l’établis- 1885-86, 2 vol., nouv. éd., Amsterdam, 1967).
direction du Hedjaz sont contrôlées dans essentiel dans la défense des États latins
sement Saint-Sabas à Acre s’étend, de / E. G. Rey, les Colonies franques de Syrie aux
les pays d’outre-Jourdain par les châteaux du Levant et plus particulièrement dans
XII et XIIIe siècles (Picard, 1883). / H. Lammens,
1256 à 1258, à l’ensemble du Levant, du Val Moyse, du Krak de Montréal (1115) celle du comté de Tripoli, où Raimond II
la Syrie, précis historique (Beyrouth, 1921 ;
où se constituent deux partis : celui des 2 vol.). / M. Grandclaude, Étude critique sur les et du Krak de Moab (1142) à al-Kark. À a constitué en leurs forces une véritable

Vénitiens, soutenu par les sires d’Ibe- Livres des Assises de Jérusalem (Jouve, 1923). l’est enfin, le château de Baudouin et le principauté indépendante autour du Krak

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

des Chevaliers et dans la principauté d’An- 2 213 m) et Simbruini, âpres reliefs et Latina (89 000 hab.). Le port de Lunéville. Des enfants naissent ; l’un
tioche, où ils reçoivent la garde du château calcaires de l’Apennin parcourus par Gaète (24 000 hab.) s’est également d’eux, Étienne (1621-1692), peintre
de Margat (al-Marqab) en 1186.
l’ample vallée du Velino. L’activité de industrialisé (raffinerie, verrerie, céra- comme son père et associé à ses tra-
Fondé en 1119 par un chevalier cham- ce secteur, où l’altitude tempère le cli- mique), tandis que sur le Garigliano a vaux, sera anobli par Charles IV en
penois, Hugues de Payns ou de Pains
mat méditerranéen, est limitée à l’éco- été construite une centrale nucléaire. 1670. Des achats de tableaux par le
(v. 1070-1136), établi par Baudouin II dans
nomie montagnarde (bois, élevage ; duc Henri II sont signalés en 1623 et
une partie du palais de Jérusalem édifié Ces implantations n’ont pas déparé
cultures dans les vallées), à quelques 1624. À partir de 1631, la peste et la
près de l’emplacement du Temple de Salo- le paysage du Latium. La côte a une
mon, auquel il doit son nom, l’ordre des équipement hydro-électriques et à un guerre de Trente Ans ravagent la Lor-
fonction balnéaire importante. Si Ostie
Templiers est doté en 1128, au concile de petit nombre d’usines (industries ali- raine, où Louis XIII séjourne en 1632
est la principale station, surtout fré-
Troyes, d’une règle en 75 chapitres élabo- mentaires surtout). Rieti (42 000 hab.) et 1633. Lunéville est brûlée et pillée
quentée par les Romains, de nombreux
rée avec la collaboration de saint Bernard. est ici la ville principale. en 1638. Les rares mentions concernant
campings et hôtels s’égrènent le long
Interdisant (cilice) ou limitant (jeûne) les
En avant de cette zone apennine La Tour pendant ces années d’horreur
pratiques ascétiques, qui auraient réduit de la côte. À Civitavecchia, un courant
s’étendent des hauteurs de deux types. laissent supposer qu’il a quitté la ré-
leurs forces au combat, ce document fait touristique de transit important est dû
Au nord, ce sont des reliefs volca- gion, très probablement pour Paris, car
des Templiers un ordre militaire, bientôt à la fonction de port de passagers en
chargé de la défense de Gaza (1152) par niques avec les monts Volsini (lac de un acte de 1639 le qualifie de « peintre
direction de la Sardaigne. Mais le tou-
Baudouin III, puis de celle des forteresses Bolsena), Cimini (lac de Vico), Saba- ordinaire du roy ». Une notice de Dom
risme se prolonge vers l’intérieur grâce
de Château-Pèlerin (1218), de Beaufort et Calmet (1672-1757) rappelle dans la
tini (lac de Bracciano) et, au sud de à la présence de villes d’art (Tarquinia
de Saphet (apr. 1240) dans le royaume de
Rome, le mieux conservé des appareils Bibliothèque lorraine, en 1751, que
et ses nécropoles étrusques, Cassino et
Jérusalem ou de celles de Tortose (1151) et
volcaniques, les Colli Laziali. Plus La Tour « présenta au Roi Louis XIII
de Chastel Blanc (av. 1179) dans le comté son abbaye, les petites villes des « Cas-
au sud surgissent les reliefs calcaires [...] un Saint Sébastien dans une nuit,
de Tripoli, etc. Créé en 1143, sinon même telli Romani »). Cependant, l’attrait de
avant 1118 pour accueillir à Jérusalem les des monts Lepini, Ausoni, Aurunci, cette pièce était d’un goût si parfait que
Rome, capitale politique et religieuse,
pèlerins allemands, mais réorganisé en qui sont séparés de la montagne par la le Roi fit ôter de sa chambre tous les
éclipse tout.
1198 par Heinrich Walpot sur le modèle grande vallée du Garigliano, appelée autres tableaux [...] ». À partir de 1644,
E. D.
des ordres précédents, l’ordre Teutonique Lunéville offre presque chaque année
aussi Ciociaria ou Valle Latina. Entre F Rome.
s’insère au XIIIe s. dans le dispositif franc
ces reliefs se trouvent les plaines bo- au gouverneur français de la Lorraine,
(forteresse de Montfort, 1226-1228), leur R. Almagià, Lazio (Turin, 1966).
nifiées de la Maremme, de l’Agro ro- le maréchal de La Ferté-Senneterre,
grand maître Hermann von Salza (1209-
mano, des marais Pontins, se terminant un tableau du maître lorrain (1644 :
1229) étant le conseiller de l’empereur
Frédéric II. par des côtes basses et sableuses, des- Nativité ; 1648 : Saint Alexis ; 1649 :

sinant de vastes golfes coupés d’îlots Saint Sébastien ; 1650 : Reniement de


Autonomes en droit, indépendants en
rocheux (mont Circeo) et faisant face
La Tour saint Pierre). L’importance attachée
fait des autorités religieuses et politiques

du Levant, disposant d’un prestige consi- aux îles Ponziane. La vie économique (Georges de) aux oeuvres de La Tour est également
dérable qui facilite le renouvellement est ici beaucoup plus active. La mise en prouvée par leur présence dans d’im-
incessant de leur recrutement et explique portantes collections : celles de l’archi-
valeur est intense. Les collines portent Peintre français (Vic-sur-Seille 1593 -
aussi l’importance des biens fonciers dont
des cultures arborées, vigne et oli- duc Léopold Guillaume (Saint Pierre
de généreux donateurs les font bénéfi- Lunéville 1652).
vier. Les vins du Latium sont réputés repentant, inventaire de 1659), de Lou-
cier dans toute l’Europe, assurés des res- Son oeuvre, remise en lumière par la
(Frascati, Albano). Les plaines sont le vois* (« Nuit », inventaire de 1691),
sources régulières et abondantes grâce à
critique contemporaine, représente en
la gestion de ces domaines organisés en domaine des céréales et de l’élevage, de Le Nôtre* (« Nuit », inventaire de
France la tendance la plus spiritualisée
vue d’un rendement maximal, les ordres mais elles se transforment rapidement 1700).
du caravagisme et se subdivise en deux
militaires ont pu tout à la fois servir de ban- avec la diffusion des cultures maraî- Près de trois siècles d’oubli suivent
quiers aux chrétiens du Levant et assurer la séries également remarquables : pein-
chères et florales. sa mort. Éclipse due aux malheurs de
construction et l’entretien si coûteux des tures à éclairage nocturne (« nuits ») et
L’activité industrielle, encore la Lorraine, mais aussi à l’évolution du
forteresses qui ont permis aux États latins peintures à éclairage diurne.
du Levant de survivre jusqu’à la fin du XIIIe s. assez modeste, se développe cepen- goût : l’art officiel de Versailles, les
Bien des interrogations se posent au
dant avec l’implantation, le plus sou- fêtes galantes du XVIIIe s., les héroïsa-
sujet de sa carrière et de sa production,
vent, d’industries légères d’avenir. tions néo-classiques n’incitent guère
pour lesquelles les archives livrent des
Le Latium compte 5 p. 100 des actifs à comprendre ces nocturnes austères
renseignements discontinus. Georges
Latium industriels italiens. Autour de Viterbe
de La Tour est fils d’un boulanger de
et cette méditation introspective. Au
(57 000 hab.), les usines sont rares (en XIXe s., la résurgence du réalisme va de
Vic-sur-Seille, capitale française de
dehors de la céramique). La province pair avec un certain intérêt pour des
En ital. Lazio, région de l’Italie cen-
l’évêché de Metz, mais entre sa nais-
de Rome est mieux pourvue avec la tableaux longtemps négligés et dont les
trale, autour de Rome*. sance et une mention le désignant
chimie de Colleferro, l’industrie des attributions sont souvent erronées. À
Adossé à l’Apennin à l’est, limité comme parrain en 1616, il n’existe
pneumatiques et les papeteries de la Nantes, Stendhal* remarque le Joueur
par la mer Tyrrhénienne à l’ouest, le aucune pièce le concernant. Peut-être
patricienne Tivoli, la chimie d’Anzio, de vielle, qu’il croit de Vélasquez*, et
Latium s’étend entre la Toscane et a-t-il été l’élève d’un certain Dogoz,
les installations de Civitavecchia ainsi note : « Ignoble et effroyable vérité. »
l’Ombrie au nord, la Campanie au sud. peintre suisse cité à Vic en 1611. Il
que les industries de Rome même Taine*, en 1863, consacre trois pages
2
La région couvre 17 203 km (regrou- a dû faire son « grand tour » comme
(petite mécanique, chimie, bâtiment, de ses carnets de voyage au Nouveau-
pant les provinces de Rome, Frosinone, les artistes du temps, passant peut-être
cinéma). Au sud de la capitale, l’action Né du musée de Rennes, et Louis
Latina, Rieti et Viterbe) et compte plus par l’Allemagne, comme le suggére-
de la Caisse du Midi (v. Mezzogiorno) Gonse, en 1900, rapproche cette toile
de 4,9 Mhab. ; elle est dominée, écra- rait le graphisme des chevelures dans
se fait nettement sentir. Frosinone du Prisonnier d’Épinal. Mais la person-
sée même par la présence de la ville de certaines toiles diurnes, et séjournant
(39 000 hab.) commande à toute une nalité de l’auteur demeure ignorée. Ce
Rome (2,9 Mhab.). en Italie, où travaillaient tant de Lor-
série de papeteries dans la vallée du sont les érudits du XXe s., de Hermann
Comme les autres régions tyrrhé- rains (tel Jean Le Clerc [† 1633], autre
Liri. Quant à la zone des marais Pon- Voss à François Georges Pariset, qui,
niennes, le Latium présente une grande peintre de « nuits »).
tins, érigée en province, elle a attiré exhumant les documents d’archives et
hétérogénéité géographique. La partie ces dernières années des industries En 1617, il épouse Diane Le Nerf, confrontant les oeuvres, ressuscitent La
orientale (essentiellement la province très variées ; de la mécanique de pré- fille de l’argentier du duc de Lorraine, Tour, malgré l’antinomie de ces pein-
de Rieti) est entièrement montagneuse, cision à la pharmacie. Les foyers prin- et en 1620 obtient de ce dernier des tures sereines et du personnage vio-
avec les monts Reatini (Terminillo, cipaux sont ceux de Pomezia, Aprilia lettres d’exemption pour s’installer à lent et intéressé suggéré par les textes.

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

Trente-deux toiles lui sont maintenant de couleurs, les stylisations monumen- rion, 1973). / B. Nicolson et C. Wright, Georges santé et se présente à Saint-Cyr, où
de La Tour (Londres, 1974).
attribuées, mais le chemin qu’elles il est reçu quatrième en 1908. Ayant
tales (Job raillé par sa femme, musée
ont parcouru avant de nous parvenir opté pour la cavalerie, il est affecté
d’Épinal) et cette apparence de statues
est aussi incertain que leur chronolo- en 1912, après son passage à Saumur,
nocturnes qui éternise les gestes dans au dragons, avec lequel il entre en
gie. Deux seulement sont datées : les 12e

Larmes de saint Pierre (1645, musée Saint Sébastien et sainte Irène (deux
La Tour (Maurice campagne en 1914.

de Cleveland) et le Reniement de saint exemplaires : musée de Berlin et église Quentin de) Au cours d’une reconnaissance, le
Pierre (1650, musée de Nantes), peut- peloton de Lattre disperse le 14 sep-
de Broglie). Il dépouille de toute dra-
être celui qui appartint au maréchal de F SAINT-QUENTIN. tembre un parti de cuirassiers bavarois,
matisation les antithèses chères aux
La Ferté. On accorde actuellement une mais son chef tombe, frappé au poumon
antériorité aux peintures diurnes où se caravagistes : le vieillard et l’enfant, la de deux coups de lance. Pansé et caché
lisent des emprunts au Caravage* : le flamme et l’obscurité, la vie et la mort. à Pont-à-Mousson, il y sera recueilli
cavalier des Tricheurs « à l’as de car- par une patrouille du hussards et soi-
Sous leurs paupières à demi baissées, Lattre de Tassigny 5e

reau » (Louvre) et « à l’as de trèfle » gné à Nancy par Mme Weygand, dont le
ses personnages poursuivent une médi-
(coll. priv., Genève) est frère de l’ado- (Jean-Marie mari vient de quitter ce régiment pour

lescent boudeur de la Vocation de saint tation angoissée, ou échangent entre devenir chef d’état-major de Foch*.
Gabriel de) La guerre de tranchée condamnant les
Matthieu. eux des interrogations secrètes. Dans
cavaliers à l’inaction, c’est dans l’in-
En 1960, l’achat d’une autre pein- ce temps de rapines et de violence Maréchal de France (Mouilleron-en-
fanterie qu’à la fin de 1915 de Lattre
ture diurne, la Diseuse de bonne aven- qu’évoquent les soudards du Renie- Pareds, Vendée, 1889 - Paris 1952).
reprend le combat. En 1916, il com-
ture, par le Metropolitan Museum
ment de saint Pierre, La Tour semble Celui dont toute la vie allait illustrer mande une compagnie de Vendéens
de New York, s’est accompagné de
l’exigeante devise qu’il s’était choi- du 93e et est encore blessé à Verdun,
introduire toute la pitié du monde.
controverses sur son authenticité.
sie : « Ne pas subir » était de souche où il apprendra pour toujours de quelle
S. M.
La sensibilité contemporaine appré- vendéenne, de ce même bourg où qua- misère et de quelles souffrances se paie
cie chez La Tour cette « intelligence P. Jamot et T. Bertin-Mourot, Georges de La rante-huit ans plus tôt était né Georges une victoire ; il la connaîtra en 1918
plastique » que lui reconnaît André Tour (Floury, 1942). / F. G. Pariset, Georges de La Clemenceau*. Après de brillantes à la tête d’un bataillon après avoir été
Lhote, l’esprit de géométrie présidant Tour (Laurens, 1949). / P. Rosenberg, Georges études à Poitiers, il est attiré d’abord quatre fois blessé et huit fois cité. En
à la répartition des zones d’ombre et de de La Tour (Fribourg, 1973). / J. Thuillier, Tout par une vocation de marin, mais doit 1921, il est volontaire pour le Maroc,
lumière, la vibration des grands pans l’oeuvre peint de Georges de La Tour (Flamma- y renoncer à la suite d’un accident de où, à Meknès, à Fez puis comme chef

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

d’état-major à Taza en 1925 lors de elles chercheraient refuge sur ce ter- au nom de la France la capitulation de mander aux Américains leur aide maté-
la campagne du Rif (où il est encore ritoire. En février 1942, de Lattre est la Wehrmacht. En juillet, la Ire armée, rielle en Indochine et, au retour, s’ar-
blessé), il découvrira la nécessaire mis à la tête de la 16e division militaire baptisée Rhin et Danube, est dissoute. rête à Londres, puis à Rome, où il est
conjugaison de l’action politique et des à Montpellier. En novembre, voulant Le 21 novembre, de Lattre est nommé reçu par Pie XII. Le 19 octobre 1951, il
opérations militaires. Promu comman- « sauver l’honneur des troupes placées chef d’état-major et inspecteur général est de nouveau à Hanoi, surmontant le
dant en 1926, il rentre en France, prend sous ses ordres », il tente en vain de de l’armée, à laquelle il veut donner un mal qui le mine, donne à tous un seul
la tête d’un bataillon du 4e régiment s’opposer à l’occupation de la zone nouveau souffle de grandeur et d’effi- mot d’ordre, « foi et volonté », et lance
d’infanterie à Coulommiers, se marie libre par la Wehrmacht en violation cacité, réformant les méthodes d’ins- l’offensive d’Hoa Binh, qui sera une
et est reçu en 1927 à l’École de guerre. des clauses de l’armistice. Désavoué truction des cadres, organisant celle victoire éclatante (nov. 1951). « Nous
Comme Juin, toutefois, il supporte mal par ses chefs, il est arrêté, condamné à des recrues, non plus dans les casernes voyons le bout du tunnel », confie-t-il
un enseignement trop conformiste, dix ans de prison par le tribunal mili- mais dans l’ambiance tonique et vivi- à un de ses officiers avant de rentrer
fondé sur les seuls impératifs de la taire de Lyon et incarcéré à la prison de fiante des camps légers. à Paris pour se soigner. Il y arrive le
technique des armes et la seule expé- Riom, d’où il parviendra, avec l’aide Quand l’horizon s’assombrit de 24 novembre, est hospitalisé le 19 dé-
rience incomplètement analysée de la de sa femme et de son fils, à s’évader nouveau, que les Alliés occidentaux cembre et s’éteindra trois semaines
dernière guerre. Pour de Lattre, que la le 3 septembre 1943. Le 18 octobre, un éprouvent le besoin d’unir leurs forces, plus tard dans une clinique parisienne.
vie et l’action dévorent et qui possède avion de la Royal Air Force le conduit de Lattre, inspecteur général des forces Sa personnalité de feu avait suscité
une étonnante puissance de vibration, en Angleterre, et, le 25 décembre, il armées depuis mai 1948, est nommé en bien des passions, mais cette mort aussi
la liberté d’esprit, le refus de tout a arrive enfin à Alger, où il a été promu octobre 1948, dans le cadre du traité discrète que digne fut une sorte de ré-
priori et surtout la connaissance des le 10 novembre général d’armée. de Bruxelles, commandant en chef des vélateur qui désarma ses adversaires.
hommes constituent autant d’éléments Nommé par le général Giraud* au forces terrestres de l’Europe occiden- Ainsi, ce grand homme de guerre, qui a
essentiels à la formation du chef de commandement de l’armée B, qui de- tale. Le 2 février 1950, alors qu’il vient traversé la vie comme un boulet, terro-
guerre. En 1933, le général Weygand*, d’avoir soixante et un ans, il est main-
viendra la Ire armée française, de Lattre risant parfois, mais fécondant toujours,
nommé vice-président du Conseil va vivre avec elle l’époque la plus glo- tenu en activité sans limite d’âge : mais restera à la taille des hommes parce
supérieur de la guerre, appelle à son rieuse de sa carrière. Dès le début de sa carrière semble s’achever à Fontai-
qu’il sut jusqu’au bout aimer et souffrir
cabinet le lieutenant-colonel de Lattre, 1944, il crée à Doueira une école de nebleau dans l’auréole de ces hautes
comme eux. Fait maréchal de France à
qu’il charge, à l’échelon suprême, de fonctions interalliées.
cadres où se forgent des promotions de titre posthume, le 15 janvier 1952, de
préparer et de suivre les grands exer- jeunes dont l’enthousiasme et la déter- À l’automne, toutefois, une crise Lattre est enterré auprès de son fils à
cices stratégiques et tactiques. Promu mination feront de la Ire armée un remar- s’ouvre brutalement en Indochine*, Mouilleron-en-Pareds. Il avait publié
colonel en 1935, de Lattre prend à quable instrument. Le 15 août s’ouvre qui, à la suite des échecs subis à la en 1949 des Mémoires sous le titre His-
Metz la tête du 151e régiment d’infan- avec les débarquements de Provence frontière sino-tonkinoise, fait craindre toire de la Première Armée française.
terie : bousculant bien des routines, il cette étonnante campagne de style le pire pour le corps expéditionnaire P. A. V.
donne à ce corps un brio et un panache napoléonien que de Lattre conduira français. C’est alors que de Lattre, qui F Guerre mondiale (Seconde) / Indochine.
exceptionnels, y imprimant sa marque avec une exceptionnelle maîtrise. C’est a tout à perdre et rien à ajouter à ses
personnelle, faite autant de séduction L. Chaigne, Jean de Lattre, maréchal de
d’abord en treize jours la Provence titres de gloire, accepte la redoutable France (Lanore, 1952). / Jean de Lattre de Tas-
que d’autorité. Après un an au Centre entièrement libérée, puis cette pour- responsabilité du poste de haut com- signy, maréchal de France (Plon, 1953). / B. Si-
des hautes études militaires en 1938, suite de 700 km qui, en trois semaines, miot, De Lattre (Flammarion, 1953). / J. Dinfre-
missaire et de commandant en chef en
de Lattre est nommé général en mars ville, le Roi Jean. Vie et mort du maréchal de
conduira les divisions françaises de la Indochine. Le 17 décembre 1950, il at-
Lattre de Tassigny (la Table Ronde, 1964). / S.
1939 : il a cinquante ans et est le plus Méditerranée aux Vosges, libérant au territ à Saigon ; le 19, il préside à Hanoi de Lattre de Tassigny, Jean de Lattre, mon mari
jeune général de l’armée française. passage Lyon le 3 septembre, Dijon le un défilé des troupes qui viennent de (Presses de la Cité, 1971-72 ; 2 vol.).

À la mobilisation de 1939, il devient 11 et prenant dès le 12 la liaison avec se battre et réunit les officiers : « C’est
chef d’état-major du général Bourret les forces débarquées en Normandie. pour vous que j’ai accepté cette lourde
à la Ve armée, dont de Gaulle* com- C’est aussi l’amalgame réalisé en tâche ; à partir d’aujourd’hui, je vous
mande les chars. Mais au début de pleine bataille entre 250 000 soldats garantis que vous serez comman- Laue (Max von)
1940, de Lattre quitte son P. C. de venus d’Afrique et 137 000 F. F. I. dés. » En janvier 1951, il inflige aux
Wangenbourg, en Alsace, pour prendre issus des maquis de la Résistance ; forces Viêt-minh une première et très Physicien allemand (Pfaffendorf, près
le commandement de la 14e division, il est concrétisé par la création, dès lourde défaite à Vinh Yen, qui sauve de Coblence, 1879 - Berlin 1960).
avec laquelle, aux jours sombres de le 20 février 1945 à Rouffach, d’une le delta du Tonkin. Après avoir décidé
Max von Laue fait ses études au col-
l’invasion, il portera de Rethel à la autre école de cadres qui « insufflera de le protéger par une ceinture forti-
lège protestant de Strasbourg, où ses
Loire de rudes coups à l’adversaire. à toute l’armée une ardeur nouvelle à fiée, de Lattre porte ensuite son effort
parents sont établis, puis aux univer-
S’il admet l’armistice, qui le trouve à la veille de sa campagne décisive ». principal sur la création d’une armée
sités de Göttingen et de Munich, où il
Clermont-Ferrand, il refuse qu’il soit Après l’irruption en haute Alsace (nov. vietnamienne : à l’empereur Bao Daï,
s’oriente vers la physique, et plus par-
sans appel. Commandant militaire du 1944), la défense de Strasbourg, la ré- au gouvernement et à la jeunesse du
ticulièrement l’optique. À Munich, les
Puy-de-Dôme, il crée à Opme, en Au- duction de la poche de Colmar (9 févr. Viêt-nam, il demande de s’engager
rayons X sont alors à l’ordre du jour,
vergne, la première école de cadres qui 1945), la Ire armée franchit le Rhin le totalement dans la guerre aux côtés de
Röntgen* y étant lui-même professeur
veut donner aux jeunes Français fierté 31 mars dans la région de Spire, puis, la France. À Singapour, le 15 mai, il
de physique expérimentale ; avec Paul
et confiance en eux pour les rendre ca- en une ultime chevauchée, atteint le s’efforce de convaincre Britanniques et
von Groth (1843-1927), la cristallogra-
pables, le moment venu, de reprendre coeur même de l’Allemagne du Sud, Américains que le Tonkin est la clé de
phie y tient aussi une grande place, et
la lutte. Promu divisionnaire en 1941, le Danube et pénètre en Autriche. voûte du Sud-Est asiatique. Mais le 31,
les recherches de Laue vont bénéficier
il est de nouveau appelé par Weygand, « Grâce à cet être assez fabuleux que dans une nouvelle bataille que livrent
de cette conjonction.
commandant en chef en Afrique du nous appelions familièrement le « roi les forces de Giap sur le Daï, son fils
Nord, et nommé commandant supérieur Jean », écrit son chef d’état-major, le unique, le lieutenant Bernard de Lattre, Il soutient sa thèse en 1903, devient
des troupes de Tunisie. Il n’y reste que général Valluy (1899-1970), nous, les est tué en défendant à la tête de son assistant à l’université de Berlin, est
quelques mois, car il soutient la thèse assassinés de 1940, avons vécu une re- escadron vietnamien le rocher de Ninh nommé successivement professeur à
du désarmement par les Français des vanche que nous n’aurions jamais crue Binh. Cette mort frappe au coeur le l’université de Zurich (1912), puis de
troupes allemandes de Rommel* au cas possible ! » Dans la nuit du 8 au 9 mai général, qui n’en reste pas moins à son Francfort-sur-le-Main (1914), obtient
où, poursuivies par les Britanniques, 1945 à Berlin, de Lattre contresignera poste. Il se rend à Washington pour de- enfin une chaire à Berlin, pour y deve-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

nir en 1919 directeur de l’Institut de connaissance en 1911 et dont il restera partageant avec lui son prix de la Bien- sur 65) ; la hiérarchie catholique, par
physique théorique. fidèlement l’ami. nale de Venise, en 1950, pour que la voix d’un évêque, a pourtant déclaré
l’attention du public se porte enfin sur que « c’était péché mortel de voter
On doit d’abord à von Laue diverses Laurens a vécu intensément la crise
publications sur le principe de relativité de sa génération, qui ambitionnait de se lui. Il reçoit en 1953 le grand prix de la libéral ».

débarrasser plus encore des contraintes Biennale de São Paulo et, l’année sui-
(1911). Puis, reprenant une ancienne Le nouveau Premier ministre ne va
hypothèse du Français A. Bravais sur de l’académisme que de celles de la vante, meurt brusquement dans la rue. pas tarder à bénéficier d’un renverse-
les réseaux cristallins, il organise les réalité ; visant, esprit en un sens clas- À la suite, principalement, d’une ment des conditions générales de l’éco-
premières expériences de diffraction sique, à adhérer à cette dernière, non donation voulue par l’artiste et réali- nomie, et la longue période de son pou-
des rayons X par les cristaux, qui sont plus dans ses détails, ses accidents, ses sée par ses héritiers, le musée national voir (jusqu’en 1911) coïncidera avec
réalisées en 1912 par ses assistants aspects pittoresques, mais dans sa per- d’Art moderne, à Paris, est très riche en un développement sans précédent du
Walther Friedrich (né en 1883) et manence ; réalité libérée en somme de oeuvres de Laurens. Canada : dès août 1896, la découverte
Paul Knipping (1883-1935). Ces expé- l’aléatoire, du temporel, pour une redé- J.-J. L. de l’or dans le lointain Yukon, même
riences mettent fin à une longue contro- finition en profondeur. M. Laurens, Henri Laurens, sculp- si elle n’engendre qu’une « ruée »
teur (La Palme, 1955). / C. Goldschei-
verse, en démontrant le caractère ondu- Il expérimente le relief, le papier passagère, est un élément important
der, Laurens (Cologne et Berlin, 1956).
latoire des rayons de Röntgen ; elles collé et l’assemblage avant de passer pour liquider la « morosité ». Sur le
CATALOGUE D’EXPOSITION : Henri Laurens,
permettent aussi de connaître la struc- au bas-relief, qu’il attaque au ciseau, 1885-1954 (Grand Palais, Paris, 1967). plan commercial, Laurier n’hésite pas
ture des milieux cristallisés et, dans « en taille directe », mais reprend à fouler aux pieds les principes libre-
ce domaine, leurs applications seront par la polychromie. Contrairement à échangistes qui appartenaient, théori-
multiples. Elles valent à leur auteur le bien des épigones du cubisme*, Lau- quement, à la doctrine de son parti :
prix Nobel de physique pour 1914. rens échappe à tout intellectualisme, Laurier (Wilfrid) un tarif préférentiel est accordé à la

Par la suite, von Laue étudie la su- et pourtant il se manifeste avec les Grande-Bretagne, qui va développer

praconductibilité et il édifie en 1931 la cubistes et, grâce à Picasso*, expose Homme politique canadien (Saint-Lin, considérablement les échanges avec

théorie des interférences produites par chez Léonce Rosenberg. Bientôt, il prov. de Québec, 1841 - Ottawa 1919). son dominion. Les industries cana-

les réseaux tridimensionnels. rejoindra Braque et Picasso à la galerie diennes vont bénéficier du protection-
Lointain descendant d’un soldat
Kahnweiler. nisme qui s’instaure. Mais le Canada
Pendant la Seconde Guerre mon- du régiment de Carignan-Salières, le
est plus intéressé par le développe-
diale, il se signale par sa résistance au Vers 1927-1930, sa période géomé- futur homme d’État est élève des As-
ment de l’agriculture dans les grandes
national-socialisme et apporte son aide trique s’achève, la ligne s’infléchit, la somptionnistes, puis étudiant en droit
plaines. Cette dernière bénéficie de
aux opprimés. Lors de l’arrivée des ar- masse devient plus onctueuse. Désor- au collège McGill. Avocat, il édifie
l’acclimatement de nouveaux types
mées alliées, il est emmené en Grande- mais, le nu devient le sujet essentiel : le premier tremplin de son ascension
de blé et de l’extraordinaire essor de
Bretagne. À son retour en Allemagne, femmes debout, accroupies, couchées, politique en devenant propriétaire d’un
ondines, sirènes, modelées dans la l’immigration : grâce aux prolétariats
en 1946, il reprend d’abord son activité journal, le Défricheur, et s’établit en
de l’Europe centrale, elle passe de
à Göttingen, puis, à partir de 1951, il va terre cuite ou le bronze, parfois taillées 1867 à Arthabaska. Partisan convaincu
dans le marbre. Laurens renoue avec 21 700 entrées en 1896 à 189 000 en
terminer sa carrière en devenant direc- de la démocratie parlementaire, il est
la réalité dans ses forces, ses élans et 1906.
teur de l’Institut de chimie physique et élu député libéral à l’Assemblée pro-
d’électrochimie de Berlin-Dahlem. ses vibrations naturelles, réalisant là, vinciale en 1871, puis il siège à Ottawa Le développement du peuple-
en somme, les ambitions de ses débuts. de 1874 à 1877 : là, il s’oppose vive- ment conduit Laurier à cautionner les
R. T.
Parallèlement aux sculptures de petites ment aux catholiques ultramontains changements dans la carte politique
ou moyennes dimensions, il exécute des du Québec et prône l’étroite union des du Canada : les provinces de la Sas-
Les continuateurs pièces monumentales, dans lesquelles katchewan et de l’Alberta sont créées
deux « peuples fondateurs » du Canada,
de Laue il peut donner une mesure généreuse rejetant toute forme de séparatisme en 1905. Malgré un combat d’arrière-
à son goût de l’effusion contrôlée : pour les descendants des Français. garde, Laurier renonce, ici comme
Sir William Henry Bragg (Wigton,
Grande Femme debout à la draperie au Manitoba, à accorder un embryon
Cumberland, 1862 - Londres 1942) et En 1887, Wilfrid Laurier devient
(1928), encore statique et géométrisée, d’enseignement en français aux mino-
son fils sir William Lawrence Bragg le leader de l’opposition libérale : il
l’Océanide (1933), Amphion (1937), la rités catholiques ; désabusé, il en vien-
(Adélaïde, Australie, 1890 - Ipswich bénéficie d’emblée des difficultés éco-
1971), physiciens anglais. Tous deux Grande Baigneuse (1947), contrepoint dra à avouer : « Nous sommes forcés
nomiques persistantes que le régime
étudièrent principalement la diffrac- ondoyant d’opulence et de gracilité. d’arriver à la conclusion que le Qué-
de John Alexander Macdonald ne
tion des rayons X par les cristaux ; ils Parce qu’il a toujours beaucoup des- bec seul est notre patrie parce que nous
parvient pas à atténuer. Après la mort
construisirent un spectrographe à haute n’avons pas de liberté ailleurs. »
siné, Laurens est aussi amené à don- de ce dernier (1891), Laurier va faire
fréquence, fondé sur l’interférence des
ner de nombreuses illustrations pour preuve d’un sens politique aigu qui lui Pourtant, sur le plan de la politique
rayons X à travers les réseaux cristal-
Pierre Reverdy*, Tristan Tzara*, Cé- ouvrira la voie du pouvoir : la majorité étrangère, le Premier ministre marque
lins et déterminèrent de nombreuses
line Arnauld, Radiguet, Paul Éluard*, de l’opinion du Québec soutient avec d’abord avec éclat sa solidarité avec
structures. Ils reçurent le prix Nobel de
Paul Dermée, sans oublier Théocrite et ardeur les francophones du Manitoba l’impérialisme britannique : bien que
physique pour 1915.
Lucien de Samosate. Son oeuvre gra- engagés dans une lutte difficile pour les sympathies du Québec, exprimées
phique témoigne de la profonde qua- la défense de leur langue maternelle. par Henri Bourassa (1868-1952),
lité sensible d’un trait assujetti à des Pour respecter le principe de la non- soient massivement du côté des Boers,
rythmes intérieurs qui épousent, très intervention du « fédéral » dans les af- Laurier patronne l’envoi de plusieurs
Laurens (Henri) librement, ceux d’une réalité sensuali- faires réservées aux provinces, Laurier, contingents de volontaires pour lutter
sée à l’extrême. leader politique à l’échelle du Canada contre ces derniers (1899). Cette fidé-
Sculpteur français (Paris 1885 - id. lité à Londres oblige Laurier à un dur
Il fut un homme admirable de tout entier, refuse de prendre parti dans
1954). sacrifice lorsque se pose le difficile pro-
constance et de modestie, grave sans l’affaire, puis s’élève contre le projet
La formation de Laurens, né dans affectation, aimable sans servilité, de gouvernement central favorable aux blème de la frontière entre l’Alaska et
un milieu ouvrier, est placée sous le admiré par ceux qui l’approchaient. francophones. Cette audace contribue le Canada : pour ne pas créer de graves
signe de la pratique. En cela, d’ail- Son succès fut tardif, tant il mettait à donner la victoire aux libéraux, qui incidents entre Londres et Washing-
leurs, l’artiste trouve un point commun d’indifférence à le provoquer. Il faudra emportent très largement les élections ton, qui en est déjà venu à envoyer ses
avec Georges Braque*, dont il fait la attendre le geste amical de Matisse*, de 1896, même au Québec (41 sièges « marines » dans les régions contes-

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

tées, le Premier canadien doit accepter du reste du pays de Vaud lorsque ce- de création récente, à l’exception des ville. Au total, l’agglomération réunit,
les conclusions d’une commission fa- lui-ci devint savoyard. Longtemps, les villages annexés. La Louve et le Flon en 1971, plus de 220 000 habitants, la
vorable aux États-Unis (1903). L’inci- évêques de Lausanne restèrent des per- furent couverts au début du XIXe s. afin part des communes périphériques dans
dent achève de le persuader qu’il faut sonnages de premier plan. L’influence de gagner des terrains. L’essor urbain le total ne cessant de croître.
obtenir la plus large marge d’action de Lausanne, en Occident, était consi- s’accéléra à partir de 1880, entraînant F. R.

possible pour Ottawa : un premier suc- dérable. En 1275, la ville fut le lieu de gros travaux d’urbanisme. Le centre F Vaud.

cès est pour lui la négociation directe de la réconciliation entre l’empereur des affaires, toutefois, resta dans la
d’un traité de commerce avec la France Rodolphe de Habsbourg et le pape vieille ville. La place Saint-François,
(1907). En 1909, un « département des Grégoire X. L’année 1449 vit le duc obtenue grâce à la démolition d’un
Affaires extérieures » est établi à Ot- de Savoie Amédée VIII, antipape sous couvent de Franciscains, en est à peu
Lautréamont
tawa, et la marine canadienne est créée, le nom de Félix V, renoncer dans la près le centre. Là se groupent com-
tout au moins sur le papier. cathédrale de la ville à la dignité ponti- merces, banques, poste centrale, res- (Isidore Ducasse,
ficale au profit de Nicolas V, terminant taurants. Du fait des difficultés topo-
Ce nationalisme « canadien » s’op- dit le comte de)
pose de plus en plus au nationalisme ainsi un schisme de dix ans. Toutefois, graphiques, on dut installer la gare au
québécois d’Henri Bourassa, qui a dès 1368, la bourgeoisie locale s’était sud du Bourg. Elle fut reliée, par une
Poète français (Montevideo 1846 -
fondé le Devoir en 1910. Or, l’opposi- affranchie de l’autorité épiscopale et rampe à forte pente, à la gare de triage
Paris 1870).
tion catholique et française va se conju- avait obtenu une charte urbaine. L’in- établie à Renens. Faute de place dans
dépendance de la ville prit fin en 1536 la ville, l’installation d’entrepôts, de Jusqu’en 1860, on ne sait ce qu’il
guer avec celles des conservateurs
lorsque Berne, en conflit avec la Sa- réservoirs, d’usines se fit surtout à advient de lui. On le retrouve élève au
anglophones et des milieux industriels
voie, occupa Lausanne. Berne imposa Renens, qui n’était encore, en 1850, lycée impérial de Tarbes (1860-1862),
lorsque Wilfrid Laurier, à la demande
la Réforme. Lausanne devait rester ber- qu’une commune agricole de 362 habi- puis au lycée impérial de Pau. En 1867,
des Américains, va chercher à alléger
noise jusqu’en 1798, lorsque le Direc- tants, mais en comptait 17 100 en 1970. il est à Paris pour faire des études à
le protectionnisme ; Rudyard Kipling
lui-même sonnera son petit hallali, à la toire mit fin au régime ancien en Suisse. De 29 400 habitants en 1880, la popu- l’École polytechnique. De ce séjour à

veille des élections de 1911 : « C’est L’acte de médiation promulgué par lation de Lausanne est passée à 64 400 Paris, nulle trace, si ce n’est celle des

son âme elle-même, télégraphie-t-il, Bonaparte en 1803 déclara Lausanne en 1910, 92 000 en 1942, 106 800 en différents hôtels qu’il habite. Il meurt

que le Canada risque demain. » Les chef-lieu de canton. À partir de cette 1950 et 140 000 en 1970. Sur ce der- le 24 novembre 1870, pendant le siège

conservateurs sont élus partout avec date, l’histoire de la ville se confond nier chiffre, 21,5 p. 100 étaient des de Paris.

une large avance. avec celle du canton de Vaud et de la étrangers (dont 12 300 Italiens). En Telle est la brève existence d’Isidore
Suisse. L’année 1874 vit l’installation 1970, seulement 9,2 p. 100 de la popu- Ducasse. L’indigence de sa biogra-
Wilfrid Laurier refusera, pendant
à Lausanne du Tribunal fédéral, la plus lation sont d’origine lausannoise ; par phie a contribué à former la légende
la Première Guerre mondiale, d’entrer
haute juridiction de la Confédération. contre, les Vaudois sont 36,6 p. 100 qui l’entoure. Il est tout à la fois « le
dans un cabinet d’union nationale
Au début du XXe s., le rôle internatio- et les Confédérés 32,7 p. 100, mon- passant sublime, le grand serrurier de
et restera jusqu’à sa mort le chef de
nal de la ville s’accrut. Lausanne fut le trant ainsi l’attraction de la ville sur la vie des temps modernes » (Breton),
l’opposition.
lieu de signature d’un certain nombre l’ensemble de la Suisse. L’industrie « le commis voyageur du fantastique »
S. L.
de traités : paix d’Ouchy (auj. quartier et l’artisanat n’occupent que 25 p. 100 (J. Hytier), « un génie malade et même
R. Tanghe, Laurier, artisan de l’unité cana-

dienne (Mame, Tours, 1960). / J. Schull, Laurier, de la ville) entre l’Italie et la Turquie de la main-d’oeuvre (machines, impri- franchement un génie fou » (Remy de
the First Canadian (Toronto, 1965). en 1912 ; traité de Lausanne entre cette meries). Le bâtiment emploie près de Gourmont).
dernière et les Alliés en 1923 ; confé- 15 p. 100 des travailleurs. C’est le
Lautréamont ne laisse qu’un livre
rence des Réparations en 1932. secteur tertiaire qui domine l’écono-
unique, les Chants de Maldoror, deux
Malgré ce riche passé, Lausanne resta mie de la ville. Commerce, banques et
fascicules intitulés Poésies, qui sont
Lausanne un gros bourg jusque vers 1850, n’abri- assurances concentrent à eux seuls près
bien davantage une « préface à un
tant alors que 15 900 habitants (1709 : du tiers des actifs. La ville compte de
livre futur », et quelques lettres à son
V. de Suisse, ch.-l. du canton de 7 400. Si, dans l’ensemble, Lausanne beaux magasins, attirant une clientèle
éditeur.
Vaud*, sur le lac Léman ; 140 000 hab. se présente comme une ville jeune, la lointaine, sans parler des étrangers de
(Lausannois). Les Chants de Maldoror (1869)
vieille ville ne cesse de donner son ca- passage. Par ses services, Lausanne
ne connurent pas l’accueil du public
Au Ier s. av. J.-C. est attestée l’exis- ractère particulier à l’organisme urbain s’est hissée au premier plan des villes
du vivant de l’auteur, car, selon les
tence, sur les bords du lac, du vicus actuel. À la cité primitive s’ajoutèrent suisses. Les transports, les postes et
propres termes de Lautréamont, « une
de Lousonna, qui jouait déjà le rôle au cours du Moyen Âge les quartiers l’hôtellerie fournissent du travail à
fois qu’il fut imprimé, il [l’éditeur] a
de carrefour routier. À l’époque des du Bourg, de Saint-Laurent, du Pont 15 p. 100 de la population active. En
refusé de le faire paraître, parce que la
grandes invasions, Lousonna changea et de la Palud. Ces quartiers, situés sur 1970, l’hôtellerie a enregistré près d’un
vie y était peinte sous des couleurs trop
de site ; les habitants, pour des raisons leurs collines respectives, s’unirent million de nuitées (dont 70 p. 100 par
amères et qu’il craignait le procureur
de sécurité, se réfugièrent sur des hau- au XVe s. C’est là que se trouvent les les étrangers). Ville de congrès et d’art
général ». Méconnu par ses contem-
teurs dominant le lac Léman. Les deux monuments les plus anciens : la belle (Festival international de musique),
porains, Lautréamont ne fut découvert
ruisseaux le Flon et la Louve, par les cathédrale gothique (XIIIe s.), le châ- Lausanne joue un rôle croissant en
qu’en 1890 par L. Genonceaux. Mais
dépressions qu’ils ont creusées, déter- teau épiscopal (XIVe-XVe s., auj. siège Suisse. Le Crédit foncier vaudois, dont
il ne trouvera une véritable audience
minèrent le site primitif de la ville. La du gouvernement cantonal), etc. Après le siège est dans la ville, est la huitième
qu’avec les surréalistes, dont il sera le
Cité fut le noyau initial autour duquel le passage à la Réforme, il se créa une banque suisse ; la Banque cantonale
maître à penser, le maître à vivre.
s’agglomérèrent d’autres quartiers to- académie de théologie protestante qui vaudoise, la onzième. La Interfood
pographiquement bien délimités. L’ex- devint au XIXe s. l’université de Lau- S. A. (Suchard-Tobler) se classe au Les Chants de Maldoror se pré-
tension progressive explique l’aspect sanne. Celle-ci a pour siège le palais treizième rang des entreprises indus- sentent sous la forme de six chants,
particulier de Lausanne, « ville toute de Rumine, vaste édifice élevé de 1898 trielles suisses. Grâce au lac Léman, composés de strophes qui semblent à
en montées et en descentes ». À la fin à 1904, qui abrite en outre divers mu- l’attraction de la cité, qui possède de première vue n’avoir aucun lien les
du VIe s., le dernier évêque d’Avenches sées scientifiques ainsi que le musée nombreuses promenades et parcs, ne unes avec les autres. À l’intérieur de
transféra son évêché à Lausanne. Pen- cantonal des Beaux-Arts, riche en cesse d’augmenter. L’agglomération chacune de ces strophes, les digres-
dant près de neuf siècles, la ville resta oeuvres des artistes vaudois (du XVIIIe compte à présent seize communes, dont sions ne manquent pas pour dérouter
une cité épiscopale autonome, distincte au XXe s.). Tous les autres quartiers sont les plus dynamiques sont à l’ouest de la le lecteur et lui faire accroire qu’il

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

s’agit bien d’un « génie malade ». La est parvenu à prendre leur forme, il est sadique, de sa naïveté ; ou bien encore la voie à une poésie qui n’avait plus
maladie de Lautréamont est d’avoir fait resté noir parmi les cygnes blancs, qui l’envahissement d’une armée de poux aucune commune mesure avec celle
sauter l’ordre dit logique, la logique ne peuvent le reconnaître comme un mise en mouvement par Maldoror pour de ses prédécesseurs. Par les cadres
aristotélicienne habituelle, pour tenter des leurs. attaquer la ville jusque dans ses fonde- nouveaux qu’il trace déjà dans cette
d’établir, comme il le dit lui-même, ments. Avant de parvenir à l’établis- comparaison, Lautréamont permet la
Par voie de conséquence, Dieu « qui
une « rhétorique nouvelle ». Cette sement de cette rhétorique nouvelle, il venue possible d’« une nouvelle race
n’aurait jamais dû engendrer une pa-
rhétorique nouvelle suppose au préa- est nécessaire de saper ce qui existe, d’esprit » qui irait de pair avec l’avène-
reille vermine », subit le plus grand
lable une remise en question radicale et plus particulièrement la société ment de cette « rhétorique nouvelle ».
procès de la littérature moderne.
de toute vérité, qui pourrait bien être présente, dont ce long poème est une C’est ainsi que le souhait formulé par
Dieu, responsable des hommes,
une « vérité partiale », que la force de contestation au second degré. Lautréamont pourrait devenir effectif :
puisqu’il les a créés, ne se préoccupe
l’habitude, la faiblesse de l’homme et « La poésie doit être faite par tous et
Cette destruction systématique et
guère de leur situation. Il les laisse
surtout son hypocrisie ont établie une non par un. »
parfois terrifiante est beaucoup moins
s’entretuer, se livrer à des « actes stu-
fois pour toutes. M. B.
le fait d’un esprit malin ou malade
pides », pendant que lui-même s’aban-
Ce bouleversement radical de l’ordre qu’une volonté de provoquer la stu- G. Bachelard, Lautréamont (Corti, 1939). /
donne à des actions peu édifiantes : il
M. Blanchot, Lautréamont et Sade (Éd. de Mi-
existant se manifeste déjà au niveau de péfaction : « Ce sentiment de remar-
admet qu’on l’insulte, sans souci de sa nuit, 1949 ; nouv. éd., U. G. E., 1967). / M. Pley-
la création littéraire. quable stupéfaction [...] j’ai fait tous
dignité divine, il se soûle, fréquente le net, Lautréamont par lui-même (Éd. du Seuil,

Au terme d’un romantisme exubé- mes efforts pour le produire. » Lautréa- 1967). / F. Caradec, Isidore Ducasse, comte de
bordel. La bassesse humaine peut trou-
mont, par le choc qu’il provoque sur le Lautréamont (la Table ronde, 1970). / M. Cha-
rant, au cours duquel l’écrivain s’est ver une justification : l’exemple vient leil (sous la dir. de), Lautréamont, numéro
cru le détenteur souverain d’un secret lecteur, contraint celui-ci à une inter-
de haut. Dieu, lui, est inexcusable. spécial d’Entretiens (Subervie, Rodez, 1971). /

qu’il se devait de révéler à un lecteur rogation sur les problèmes essentiels : M. Philip, Lectures de Lautréamont (A. Colin,
Non content de ne pas vouloir éclai-
passif, Lautréamont prend à partie ce Dieu, l’homme, le bien, le mal. Il le 1971). / R. Faurisson, A-t-on lu Lautréamont ?
rer l’homme sur sa condition, il le met
(Gallimard, 1972). / C. Bouché, Lautréamont,
lecteur, dès le début de la première mène à une tension telle qu’elle peut
dans l’impossibilité de la connaître par du lieu commun à la parodie (Larousse, 1974).
strophe, et le met dans l’obligation de le pousser à agir dans la pratique, car
ses propres moyens, « jaloux de le faire
participer à sa recherche et de s’inter- « la poésie doit avoir pour but la vérité
égal à lui-même ». Lorsque Lautréa-
roger en même temps que lui sur son pratique ». Il n’est pas question d’obli-
mont tente d’écrire, il le foudroie
oeuvre en train de se faire. L’écrivain ger le lecteur à imiter le comportement
et le paralyse pour lui interdire cette
stupéfiant de Maldoror, mais de faire
Laval
n’apporte plus de « message » ; il recherche qui lui permettrait d’apaiser
écrit pour connaître le « problème de en sorte que ce lecteur réagisse devant
cette « soif d’infini ».
Ch.-l. du départ. de la Mayenne ;
la vie » et, ce faisant, il interrompt le le récit des faits et des méfaits et qu’il
On ne peut parler des Chants sans 54 537 hab. (Lavallois).
cours de son récit pour faire part de ses en tire une « morale », de façon qu’ils
considérer les Poésies, qui semblent les
doutes et de ses certitudes, pour dévoi- ne se produisent plus. Mais surtout, À 292 km à l’ouest de Paris, Laval
désavouer. « Je remplace la mélancolie
ler les rouages du fonctionnement de par la composition même des Chants, peut apparaître comme un exemple
par le courage, le doute par la certi-
son écriture. Le récit ne subit plus de Lautréamont ordonne une « logique » intéressant de ville-marché vivifiée de
tude, le désespoir par l’espoir... » Cette
formes toutes faites, a priori, à l’inté- qui n’est plus celle qui est limitée par nos jours par l’industrie, dans l’hinter-
négation n’est qu’un faux-semblant.
rieur desquelles chaque effet est le les cadres prêts à penser, exemplaires, land de la capitale.
L’approuver serait ne pas tenir compte
produit d’une cause, prévue d’avance, qui forcent l’homme à se soumettre à La ville occupe, sur la Mayenne,
de l’ironie sous-jacente en permanence
selon un plan déterminé ; il suit le mou- des lois qui ont prouvé depuis long- une position d’étape. Adossée aux
dans l’oeuvre de Lautréamont. L’iro-
vement de la pensée, qui passe souvent temps leur inefficacité puisque les deux versants de la rivière au point de
nie favorise en effet la distance vis-à-
du coq à l’âne, obéit aux impulsions hommes continuent de s’ignorer, que le franchissement de la route de Paris en
vis de l’oeuvre, distance indispensable
les plus imprévues, sans perdre pour créateur ignore l’homme et que le mal, Bretagne, elle en tient le principal pas-
pour ne pas se laisser prendre au jeu es-
autant le but qu’il se propose d’accom- malgré la morale moralisante, sévit en-
sage. Un pont en dos d’âne du XIIIe s. au
thétisant de la littérature au détriment
plir. Le but de Lautréamont est d’« at- core, en dépit de tous les efforts réunis pied d’un donjon, trois ponts routiers
de la recherche de la vérité. Constam-
taquer l’homme et celui qui le créa » : pour le camoufler. La « morale » dont
modernes, un viaduc de chemin de fer
ment, Lautréamont tourne en dérision
Dieu. Contrairement à l’opinion cou- il se fait le « défenseur énergique » est
haut de 29 mètres soulignent dans le
ses plus belles envolées lyriques pour
rante, l’homme « n’est composé que de celle qui permettrait à l’homme d’être
site la relation maîtresse. Au coeur du
ne pas s’abandonner aux épanchements
mal et d’une quantité minime de bien lui-même responsable de sa causalité
Bas-Maine, Laval est aussi un marché
des romantiques, ces « grandes têtes
que les législateurs ont de la peine à et de suivre les pulsions et les impul-
actif (fromage de Port-Salut, orges de
molles ». L’ironie est, pour reprendre
ne pas laisser évaporer ». Malgré sa sions qui lui sont commandées non par
brasserie). Ses foires, soutenues par
une définition de Maurice Blanchot,
liberté, son égalité et sa fraternité, la un ordre extérieur, qu’il soit divin ou
une lucrative économie herbagère dans
« la garantie de la lucidité » nécessaire
justice humaine ne peut enrayer une humain, mais par son propre désir, sui-
un bassin fertile, sont très animées
pour mener à bien son entreprise de
lutte d’intérêts sordides commandés vant une vérité qui ne serait plus celle
(vaches amouillantes et veaux maigres
démystification radicale de la réalité
par la vanité et le désir de gloire. C’est des stéréotypes, mais des modèles qu’il
pour la Normandie).
qui permettrait de pouvoir regarder en
pourquoi Maldoror se décide à fuir les découvre lui-même, peu à peu, et qu’il
face, sans se laisser influencer par les Son rôle régional consacré par sa
« ruches humaines ». Mais il ne peut ne craindrait pas de mettre aussitôt en
« préjugés », ces « nouveaux frissons promotion départementale de 1790 et
cependant rester seul. Il part à la re- question, de la même manière que la
qui parcourent l’atmosphère intellec- la création d’un évêché en 1855, la
cherche de son « semblable ». Et cette phrase de Lautréamont se détruit au fur
tuelle ». L’opposition apparente des ville rassemble dans ses fonctions ter-
union parfaite à laquelle il aspire, il ne et à mesure de sa prononciation, dès
Chants et des Poésies n’est que la mise tiaires 55 p. 100 de ses emplois (11 240
la trouve provisoirement qu’avec une qu’elle ne répond plus à cette exigence
en évidence de l’impossibilité qu’il y sur 20 376).
femelle de requin. Pour ne plus être fondamentale qui est de « traquer avec
a de séparer le bien du mal, l’ordre du Laval n’a pourtant jamais trouvé
mêlé aux « marcassins de l’humanité », le scalpel de l’analyse les fugitives
désordre, la raison de la déraison. dans les avantages naturels de sa situa-
parmi lesquels il ne peut se reconnaître, apparitions de la vérité jusque dans ses
il a recours à la métamorphose, ultime Mais l’ironie est aussi une arme derniers retranchements ». Celui qui a tion qu’un support assez mince. Prise
remède. Mais quand il se change en de destruction. Elle autorise l’enfon- pu affirmer que l’on peut être « beau en étau entre les deux carrefours pré-
cygne pour rejoindre le « groupe de cement des ongles longs de Maldo- [...] comme la rencontre fortuite sur cocement affirmés du Mans (75 km) et
palmipèdes » qui se trouve au milieu ror dans la poitrine d’un enfant « de une table de dissection d’une machine de Rennes (68 km), la cité n’apparaît
du lac, ceux-ci le tiennent à l’écart. S’il façon qu’il ne meure pas », se jouant, à coudre et d’un parapluie » a ouvert que tardivement dans l’histoire, entre

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La Grande Encyclopédie Larousse - Vol. 12

l’étape gallo-romaine d’Entrammes Laval, en 1962, 36 p. 100 des actifs ; sation. C’est dans cette perspective que
sur la voie de l’Armorique au sud et en 1968, 43 p. 100.
Lavigerie l’archevêque développera son action.
le sanctuaire carolingien de Pritz au Laval est aussi une belle ville, trop (Charles) Il s’agit d’abord pour lui d’implanter
nord. Il faut le contexte troublé des vite traversée. Son château comme sa l’Église en Afrique continentale ; pour
luttes seigneuriales du IXe s. pour fixer cathédrale, dominant ses vieux quar- Prélat français (Bayonne 1825 - Alger cela, il envoie des missionnaires dans
le site urbain au pied d’un château face tiers de rive droite, sont deux remar- 1892). le Soudan occidental (beaucoup sont
à la Bretagne (Vallum Guidonis, plus quables édifices composites, le pre- massacrés), puis vers le Tanganyika et
Issu d’une moyenne bourgeoisie de
tard Laval-Guyon). Pressée par son mier accolant à une rude construction l’Ouganda, où de florissantes chrétien-
fonctionnaires, Charles Lavigerie est
bocage, la ville a souffert en outre de féodale un élégant logis Renaissance,
ordonné prêtre à Paris en 1849. Doc- tés s’épanouiront. Le second objectif
l’isolement. De ses environs partait, la seconde juxtaposant des éléments africain de Lavigerie est la lutte anties-
teur ès lettres (1850), docteur en
en 1793, la chouannerie, lancée par architecturaux variés du roman au clavagiste : les Pères blancs rachètent
théologie, il professe de 1852 à 1861
quatre frères contrebandiers. Laval a moderne. Des demeures du XVe s.
l’histoire ecclésiastique à la faculté de des enfants de l’esclavage pour les éle-
gardé de l’emprise de la propriété nobi- en encorbellement revêtues de pans
théologie de la Sorbonne, participant ver et les préparer à l’évangélisation
liaire et de l’influence du clergé sur la d’ardoise, des hôtels Renaissance, des
activement au renouveau de la culture de leurs frères de race ; l’archevêque
vie locale une mentalité conservatrice. immeubles du XVIIIe s. bordent des
cléricale par une apologétique accor- conseille l’Association internationale
La construction du chemin de fer en rues étroites à l’intérieur de remparts
dée au mouvement des idées ; à partir africaine et, en 1888, mène à travers
1855 n’était elle-même pour son deve- du XIVe s., dont subsistent de beaux
de 1857, Lavigerie dirige l’oeuvre des le monde une campagne d’information
nir qu’un coup de fouet passager. De vestiges (porte Beucheresse, tour
Écoles d’Orient ; en 1860, il se rend en qui provoque et inspire la conférence
19 218 habitants en 1851, la popula- Renaise). Extra-muros, une basilique
Syrie visiter les chrétiens qui viennent internationale antiesclavagiste de
tion s’élevait à 30 356 en 1901, pour romane (Notre-Dame-d’Avénières)
de subir les violences des Druzes. Bruxelles (1889-90), prélude à la dis-
retomber à 27 464 en 1921 et à 28 380 et trois églises (Saint-Martin, Notre- parition presque générale de l’esclava-
en 1936, signes de récession d’autant Nommé auditeur de rote pour la
Dame-des-Cordeliers, Saint-Vénérand) gisme en Afrique.
plus inquiétants qu’elle était prolifique. France (1861), Lavigerie informe le
parent d’anciens faubourgs. Coupant
Quai d’Orsay des développements de Cardinal en 1882, Lavigerie ob-
Aujourd’hui encore, le rayonnement de la ville d’est en ouest, une perspec-
la question romaine. En 1863, il est tient, après la conquête de la Tunisie,
Laval est contré par les actions concur- tive moderne de la fin du XVIIIe s. et du
promu évêque de Nancy. Il reste assez que le nouvel archidiocèse de Car-
rentes du Mans à l’est, de Rennes à début du XIXe (place du 11-Novembre)
proche du catholicisme libéral, repré- thage soit uni en sa personne au siège
l’ouest, d’Angers au sud, voire d’Alen- double la vieille artère marchande
senté par H. Maret et G. Darboy. En d’Alger (1884). Son prestige est tel
çon au nord-est (Pré-en-Pail). La hié- de la Grande-Rue. Une promenade
1866, sur la proposition de Mac-Ma- que Léon XIII va l’utiliser pour faire
rarchie urbaine de la Mayenne repose (Changé), des jardins (roseraie de la
hon, il accepte l’archevêché d’Alger, accepter par les catholiques français le
moins sur l’autorité de Laval que sur Perrine) accompagnent la Mayenne.
son voyage en Orient l’ayant sensi- principe du ralliement* à la république.
la stagnation des autres localités du Laval a vu sa population s’accroître
bilisé aux questions missionnaires. Pour comprendre l’attitude du fonda-
département (Mayenne, 12 315 hab. ; notablement : d’un dixième entre 1968
D’emblée, il se trace un plan d’évangé- teur des Pères blancs, il faut se souve-
Château-Gontier, 8 220). et 1975. Son brusque décollage a fait
lisation de l’Algérie, porte ouverte sur nir que les catholiques de droite étaient
L’industrie est pour Laval un meil- prédire pour elle un avenir nouveau.
un continent de 200 millions d’âmes. opposés à l’expansion coloniale de la
leur soutien. Elle brilla autrefois avec Mais elle n’a pu atteindre en 1975 les
France, expansion que favorisaient
le travail du lin, encouragé par la 70 000 habitants que le plan d’action Pour atteindre son but, l’archevêque
au contraire les républicains opportu-
culture de la plante dans la région, l’ap- régionale des Pays de la Loire lui attri- mène campagne contre l’administration
nistes, Jules Ferry* en tête. Cependant,
pel au XIIIe s. à des « tissiers » flamands, buait en 1965. L’ère des grands trans- militaire des Bureaux arabes et obtient
c’est à contrecoeur que Lavigerie, le
les exportations de toiles vers le monde ferts s’est close. La lourdeur du marché de Napoléon III la reconnaissance offi-
12 novembre 1890, en son palais d’Al-
de l’emploi place Laval dans un régime cielle du principe des oeuvres de charité
méditerranéen et les Amériques. Les
ger, prononce en présence de quarante
guerres de la Révolution et de l’Em- d’aides de l’État à la décentralisation en Algérie. En 1868, le Saint-Siège lui