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iconiques du cinéma

100 durs à cuire

DAVID BIANIC • DAVID BRAMI • GILLES DA COSTA • INTHEBLIX • KASILLA • DAVID MIKANOWSKI • DOMINIQUE MONTAY • JOHN PLISSKEN • SHEPPARD
100 durs à cuire iconiques du cinéma

Rédacteurs
David Bianic
David Brami
Gilles Da Costa
InTheBlix
Kasilla
David Mikanowski
Dominique Montay
John Plissken
Sheppard

Rédacteur en chef
John Plissken

Direction artistique
Iconographie
Pumaman

Correcteur
David Mikanowski

Tous les visuels présents appartiennent


à leurs propriétaires respectifs.
© 2013.
Une œuvre de l’équipe cinéma
du webmagazine DAILYMARS.

www.dailymars.net

2
100 icônes badass du cinéma

Introduction

D
ans le numéro 84 de feu la revue Métal Hurlant, publiée en
février 1983 et exhumé à l’occasion de ce livre par David
Mikanowski (notre documentaliste fou), Philippe Manœuvre
s’était fendu d’un article gonzo de légende intitulé L’homme au
masculin. Précurseur sans le savoir du saint Daily Mars, cet
homme jadis brillant (avant de cachetonner dans un télé-crochet METAL HURLANT n°84
© Les humanoïdes associés (février 1983)
pour M6), s’était alors mis en tête d’établir une cartographie
de l’homme burné au cinéma. Le dossier, brillant et drôlissime,
était parti d’une couverture de Libé sacrant à l’époque E.T. “ homme de l’année ”
et plongeant Manœuvre dans une abîme de consternation : “ Un foutu extra-
terrestre mou et aguichant comme une bite de centenaire, voilà ce qu’ils ont
trouvé comme homme de l’année ? Mais où sont-ils passés, les hommes,
bordel de merde, qu’on soit obligé d’en imposer ces artefacts odieux pour faire
l’unanimité des masses décervelées ? ” Brillant, je vous dis.
Et dans un magnifique exercice de style entre premier et second degré,
Phil “ Mad ” Manœuvre s’attelait à un décryptage typographique, tout en
guerroyant contre les féministes “ surgissant du néant, déferlant en horde
serrée et touffue ” et surtout contre les “  patineurs à roulettes bouffeurs de
yaourts. ” Les bouffeurs de yaourt. Quelle expression géniale ! Elle caractérise
bien par la négative la série consacrée aux personnages cultes que nous traitons
dans ces pages : bad guy ou héros, star ou troisième couteau, homme ou femme
(le badass est unisexe), humain ou alien, aucun des cent noms de notre sélection
ne sont des putains de bouffeurs de yaourt.
Et à l’heure où le cinéphile orphelin d’un cinéma d’action décent peine à
trouver ses icônes contemporaines, en cette ère troublée où les vampires moisis
de Twilight ont “mièvrisé” la pop culture et où John McClane n’est plus qu’un
blaireau inutile, il est temps, mes frères, de rappeler haut et fort ce qu’est un
fucking badass ! Certes, pas facile d’en donner une définition par l’affirmative.
Le badass est un concept élastique, forcément fonction de la perception des uns
et autres, et l’on peut essentiellement le caractériser par une qualité première :
à l’écran, il a de la gueule et nous manque dès qu’il sort du cadre.
Plus concrètement, le terme en lui-même remonte à l’argot américain des
années 1960 (selon l’édition 2013 du Random House dictionnary) et sa défi-
nition oscille du substantif badass (“ personne dure ou agressive ” – Collins
English dictionnary) à l’adjectif badass (“ personne difficile à gérer ; d’un
caractère mauvais, susceptible ” ou “ significativement dur ou puissant ” ; “ si
exceptionnel qu’il peut être intimidant ” – Random House dictionnary). On
aime bien cette définition lue sur www.urbandictionnary.com : “ A person who
defines supreme confidance, nearly divine abilty, and a frequent disregard for
authority ”. Ça me parait assez parlant ! Au cinéma, le badass, lorsqu’il est
évidemment bien écrit et joué, est une figure généralement extrêmement payante
pour la notoriété de son interprète. Son usage dans le langage courant français
nous paraît relativement récent et synchrone avec la montée en puissance de la
culture geek consciente d’elle-même depuis une dizaine d’années – on ne trouve
aucun badass dans l’article de Métal Hurlant par exemple. Mais peut-être nous
enduisons-nous d’erreur, allez savoir… Bref ! Voilà cent exemples, tous très
subjectifs, d’icônes définitivement cultes et cool du septième art et qui nous ont
offert, ne serait-ce que le temps d’une scène, les plus intenses vertiges d’exulta-
tion cinématographiques. Enjoy ! Or die hard. ¶
 John Plissken
Rédacteur en chef et co-créateur du Daily Mars

3
8
6 26 40
les années 40/50
SAM SPADE
les années 60
28 CAPITAINE KEITH MALLORY
les années 70
42 DAVID SUMNER
10 CODY JARRETT 30 SANJURO KUWABATAKE 44 JIMMY DOYLE
12 JOHNNY STRABLER 32 TOM DONIPHON 46 JOHN H. MALLORY
14 KYUZO 34 AUDA ABU TAYI 48 JACK CARTER
16 MIKE HAMMER 36 FERNAND NAUDIN 50 LEWIS MEDLOCK
18 HARRY POWELL 38 WALKER 52 DOC McCOY
20 JOHN J. MACREEDY 56 LEE
22 LEE 58 CAPITAINE AUGIER

24 SPARTACUS 60 VINCE MAJESTYK


62 QUINT
64 CARSON
66 NAPOLEON WILSON
68 MAJOR CHARLES RANE

72 PETER WASHINGTON


74 LIEUTENANT ELLEN L. RIPLEY

76 LIEUTENANT-COLONEL BILL KILGORE

78 MAX ROCKATANSKY


82 HAN SOLO
84 GLORIA SWENSON

4
100 icônes badass du cinéma

Sommaire

88
86 138 186
les années 80
MARION RAVENWOOD
les années 90
140 JOE HALLENBECK
les années 2000
188 ALONZO HARRIS
90 SNAKE PLISSKEN 142 MR. BLONDE (VIC VEGA) 190 LOUIS
92 CAPORAL CHARLES HARDIN 144 SARAH CONNOR 192 OH DAE-SU
94 JACK CATES 146 INSPECTEUR YUEN dit “ TEQUILA ” 194 RIDDICK
96 ROY BATTY 148 SELINA KYLE ALIAS CATWOMAN 196 LEE GEUM-JA
98 JOHN J. RAMBO 150 WILLIAM MUNNY 200 JAMES BOND
100 OFFICIER FRANK MURPHY 152 CARLITO BRIGANTE /CHARLIE 202 NICK HUME
102 “CHET” 154 CLIFFORD WORLEY 204 NICHOLAS ANGEL
104 STANLEY WHITE 156 ERIC DRAVEN 206 ANTON CHIGURH
106 ERIC MASTERS 158 FRANCESCO DELLAMORTE 208 DANIEL PLAINVIEW
108 PRIVATE J. VASQUEZ 160 WINSTON WOLFE / “THE WOLF” 210 HARRY WATERS
110 JOHN RYDER 162 DOC HOLLIDAY 212 LE JOKER
112 JESSE HOOKER 164 AMY BLUE 214 MIKE TERRY
114 SERGENT INSTRUCTEUR HARTMAN 166 MAJOR MOTOKO KUSANAGI 216 FOX
116 AGENT GEORGE STONE  SAMANTHA CAINE / 218 LISBETH SALANDER
118 SERGENT TOM HIGHWAY
168 CHARLY BALTIMORE 222 ONE-EYE
120 MAJOR ALAN “DUTCH” SCHAEFER
170 MARGE GUNDERSON 224 LUZ/SHÉ
122 CLARENCE J. BODDICKER 172 SETH GECKO
124 GORDON GEKKO 174 WENDELL « BUD » WHITE
126 JOHN NADA 176 TYLER DURDEN
128 JOHN McCLANE 178 WILSON
130 HANS GRUBER 180 BULIWYF
132 TOMMY DeVITO 182 TRINITY
134 FRANK WHITE 184 AGENT SMITH
136 LEO O’BANNION
5
6
7
La badass line :
“ People lose teeth
talking like that.
If you want to hang
around, you’ll
be polite. ”

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100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

SAM SPADE Interprété par Humphrey Bogart


• Le film: Le faucon maltais (The Maltese Falcon, 1941). Réalisé par John Huston •

S
am Spade, le privé interprété par quider, c’est à peine s’il cligne de l’œil en signe de
Humphrey Bogart dans ce pre- deuil. Aucune inflexion dans la voix, pas la moindre
mier long métrage de John Hus- émotion. Spade est un animal à sang-froid. Son
ton Le faucon maltais, n’a pas premier réflexe après avoir eu vent de la nouvelle
toujours été le dur à cuire que est de demander à son assistante d’effacer le nom
l’on connaît. Lorsque la Warner du défunt de la porte de leur agence. Le business
achète les droits du roman de continue après tout. Spade est revenu de tout, rien
Dashiell Hammett à la fin des de semble vraiment le soucier. Qu’on le menace
années 1920 et produit en 1931 une version du d’une arme, l’empoisonne ou qu’il encaisse un gros
film réalisée par Roy Del Ruth, Spade (incarné coup de savate dans le front, il affiche toujours un
alors par l’acteur d’origine autrichienne Ricardo rictus déconcertant, comme si tout cela n’était
Cortez, comme son nom ne l’indique pas) y est qu’un jeu. Beaucoup plus manipulateur et vicelard
dépeint comme un playboy cérébral proche d’un que tous ceux qui l’entourent, il semble toujours
croisement entre Sherlock Holmes et Fred Astaire. avoir un coup d’avance et mène la danse alors
Après l’échec relatif de l’entreprise, le studio tente même qu’on le pense piégé. Détaché, le regard
alors d’en recycler le scénario cinq ans plus tard perçant et le verbe acéré, Bogart s’amuse avec
dans une comédie avec Bette Davis, Satan Met a l’argot délectable des années 1940 qui semble avoir
Lady, cachant ses inspirations afin de ne pas été inventé pour le personnage.
reverser de royalties à Hammett. Encore un four. C’est certainement cette légèreté alliée à une
Ce n’est qu’en 1941 que Huston et Bogart, alors menace physique omniprésente qui font de Spade
abonné aux seconds rôles de bad guys, s’associent le badass par excellence. On ne sait jamais s’il
pour réaliser leur version de l’histoire avec un bud- compte se rouler une cigarette, se servir un whis-
get restreint et un planning très serré. ky ou vous décoller une droite un grand sourire
Avant le Sam Spade de Bogart, le détective aux lèvres. Il est totalement imprévisible, franche-
privé au cinéma était un agent indépendant qui ment instable et même ses ennemis comme Kasper
coopérait néanmoins avec la police. Une figure Gutman (extraordinairement interprété par le
relativement lisse qui évitait généralement de se gargantuesque Sydney Greenstreet) ou ce pauvre
salir les mains, comme Nick Charles, le héros de Joel Cairo (Peter Lorre, comme toujours sensa-
la franchise du genre la plus populaire à la fin des tionnel) semblent séduits par cet homme aussi
années 1930, également adaptée d’un roman de improbable que fascinant. La grande force de
Hammett : L’introuvable (The Thin Man). Sam Spade découle certainement de son individualisme.
Spade au contraire est un véritable antihéros avec Il ne respecte rien ni personne, se moque ouverte-
un penchant pour les femmes, la distribution de ment de l’autorité, ne s’attache réellement jamais
gnons et la bouteille. Il ferait n’importe quoi pour à qui que ce soit et ne cherche à satisfaire que son
gratter un dollar et gagne la sympathie du public propre intérêt. C’est un électron libre, un stratège
exclusivement grâce à sa franchise ainsi qu’à sa jouant un jeu dont lui seul connait vraiment les
langue bien pendue. Il ne porte pas d’arme mais ne règles. Sans moralité ni scrupule, il est très loin
manque pas une occasion d’en utiliser une si l’op- d’incarner l’image du chevalier blanc en imper-
portunité se présente. Impétueux, roublard, il dé- méable et Borsalino. Un premier grand rôle pour
tonne avec l’image du détective généralement pré- Bogart qui connaîtra la gloire l’année suivante en
sentée avant les années 1940 au cinéma. Il y aura 1942 dans Casablanca de Michael Curtiz avant
donc un avant et un après Sam Spade. Après la de retrouver John Huston en 1948 pour un autre
sortie du Faucon maltais, la plupart des privés hol- chef-d’œuvre de l’âge d’or hollywoodien : Le trésor
lywoodiens se calqueront sur ce modèle, beaucoup de la Sierra Madre. ¶
essayant en vain d’égaler le charisme de Bogart.
Il existe bien un fond d’humanité chez Spade
mais il est difficile à déceler. Lorsqu’il apprend au
saut du lit que son partenaire vient de se faire li-
9
La badass line :
“ Big Ed, Great…
Big… Ed. Know why they
call him that ?
Because his ideas are big.
Someday he’s gonna
get a really big one,
about me.
It’ll be his last. ”

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100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

CODY JARRETT Interprété par James Cagney


• Le film: L’enfer est à lui (White Heat, 1949). Réalisé par Raoul Walsh •

J
ames Cagney, cet immense acteur, a Cody Jarrett peut être perçu comme l’enfant
interprété de nombreux rôles de cinglé, né d’une révolte de cinéastes contre le code
malfrats durant sa longue carrière, Hays, ayant édulcoré toutes les productions hol-
notamment dans L’ennemi public en lywoodiennes depuis 1934. Un feu d’artifice de
1931, Les anges aux figures sales en violence et de rage célébrant en fanfare le retour
1938 ou encore dans Les fantastiques à une approche plus crue du film de gangsters. Un
années 20 en 1939 – mais le héros de rôle sur mesure pour Cagney qui, après l’échec de
L’enfer est à lui de Raoul Walsh est sa propre société Cagney Productions, signait un
certainement le plus radical de tous. Car Arthur juteux contrat avec la Warner et revenait sur le
“ Cody ” Jarrett, gros bonnet de la côte Ouest, n’a devant de la scène après six ans de vaches maigres.
jamais eu une enfance miséreuse comme Tom Pinacle de l’odyssée destructrice de ce person-
Powers dans L’ennemi public et n’est pas non plus nage flamboyant, cette sublime scène durant la-
un vétéran de la guerre exposé à une Amérique en quelle (attention, ça va spoiler) Jarrett, alors en
dépression comme Eddie Bartlett dans Les fan- prison apprend la mort de sa mère. Cagney y fait
tastiques années 20. Non, Cody est simplement preuve d’une bestialité incroyable, hurlant, pleu-
un pur psychopathe d’une cruauté insondable rant, allongeant les matons d’un crochet du droit
souffrant d’un complexe d’Œdipe si prononcé qu’il les uns après les autres. Une interprétation si phy-
ferait passer Norman Bates pour un être équilibré. sique et tendue que certains figurants donnèrent
Il n’hésite pas à dessouder aussi bien ennemis leur démission le jour même, craignant certaine-
qu’alliés avec la même nonchalance, affichant un ment que Cody, ce lion de la jungle urbaine des
rictus de satisfaction soulignant encore sa nature fifties, prenne le pas sur l’acteur et mette en danger
maléfique profonde. Rien à sauver chez ce caïd-là. leur intégrité physique. ¶
Il parle aussi vite que sa mitraillette débite des
balles, utilise ouvertement ses associés comme de
simples pions pour arriver à ses fins et menace de
mort quiconque ose remettre en cause son auto-
rité (ou celle de sa mère, bien évidemment).
Magnétique et intense, Cagney en fait un person-
nage pourtant séduisant et parfois pathétique
lorsqu’il est poussé à mettre un genou à terre, pi-
lonné par de fortes migraines. Une idée de Cagney
afin d’humaniser ce personnage qu’il pensait trop
antipathique et bidimensionnel sur le papier pour
remporter l’adhésion du public.
11
La badass line :
“ Nobody tells me what to
do. You keep needlin’ me,
if I want to, I’m gonna
take this joint apart and
you’re not gonna know
what hit you. ”

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100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

JOHNNY STRABLER Interprété par Marlon Brando


• Le film: L’équipée sauvage (The Wild One, 1953). Réalisé par László Benedek •

L’
équipée sauvage (The Wild One) nage un si grand badass. Comme tous les véritables
a eu l’effet d’un électrochoc cultu- durs à cuire de ce top 100, il dégage une grande
rel aux États-Unis. Première appa- confiance en lui et ne ressent pas le besoin d’im-
rition des blousons noirs à l’écran, pressionner car il sait pertinemment ce qu’il repré-
ce long métrage, inspiré de faits sente. Ainsi lorsque Kathie, la fille du bar (et du
réels*, a lancé un genre à lui tout shérif !), lui tape dans l’œil, il ne se rabaisse jamais
seul : le film de bikers, qui a fait au niveau des morts de faim de sa bande dont les
en partie la fortune de Roger mimiques à la Tex Avery les cataloguent dans la
Corman et Russ Meyer dans les années 1960, catégorie “ vautour ” aux yeux de la gent féminine.
avant de connaître son apogée de manière détour- Non, Johnny joue de son magnétisme, comme avec
née en 1969 avec une variation hippie : Easy Rider les autres. Et il arrive à ses fins, comme toujours.
de Dennis Hopper. Encore bien représenté au- Il faut imaginer à quel point l’attitude de ce
jourd’hui grâce à la série Sons of Anarchy, ce genre personnage semblait révolutionnaire à l’époque
ne semble à aucun moment s’essouffler, signe d’un (évidemment, ce voyou qui écoute du… jazz parait
appétit insatiable du public pour cette figure du aujourd’hui bien paisible, comparé à ses succes-
rebelle monté sur roues, vivant en décalage avec seurs, ndlr). L’agressivité passive de son compor-
la société et rejetant ses codes. Mais l’impact de tement, son nihilisme assumé et cette gestuelle
ce thème et de l’imagerie qui l’accompagne est ouvertement sexuelle ont beaucoup choqué la so-
incomparable à celui ressenti en 1953 par les spec- ciété américaine des fifties. Jugé trop provocant et
tateurs américains dès l’introduction du person- radical, le film a dû être remonté à de nombreuses
nage de Johnny Strabler (interprété par Marlon reprises avant de se voir accorder une sortie en
Brando) sur sa Triumph, accompagné de sa horde salles. Et il a même fallu attendre 1968 pour qu’il
de motards. Avec ce rôle, l’acteur réinvente le look débarque en Angleterre, classé X ! La carrière de
et l’attitude rock ‘n’ roll. Quelques années plus Brando était déjà bien lancée avant L’équipée sau-
tard, James Dean lui empruntera cette gestuelle vage avec des films comme Un tramway nommé
nonchalante et s’inspirera très clairement de sa désir (A Streetcar Named Desire, 1951) ou Viva
garde-robe, faisant dire à Brando : “James Dean Zapata ! (1952) d’Elia Kazan mais ce fut avec ce
porte mes fringues et mon talent de l’année der- film-là qu’il devint le sex-symbol iconique que nous
nière.” Elvis Presley lui aussi s’inspira beaucoup connaissons aujourd’hui et la figure tutélaire du
du personnage de Johnny pour composer Vince badass rock qui influença plusieurs générations de
Everett, le héros du Rock du bagne (Jailhouse jeunes se prétendant rebelles. Personnage punk
Rock) en 1957. De manière générale, Johnny avant l’heure, n’hésitant pas à se servir de ses poings
Strabler est l’incarnation de ce à quoi prétend la comme de son sex-appeal, Johnny Strabler porte
jeunesse des années 1950 : le summum du cool. au Panthéon la figure du chevalier dissident sur
Leader charismatique du Black Rebel Motor- son destrier mécanique. Un exemple dont s’inspi-
cycle Club (qui deviendra en 1998 le nom d’un rera certainement George Miller près de trente ans
groupe de rock américain, ndlr), en cuir Perfecto plus tard pour son Max Rockatansky. ¶
et casquette vissée sur la tête, il parle son propre
langage et n’obéit qu’à ses propres lois. Il n’est pas * Le 4 juillet 1947, 4000 motards arrivent à Hollister,
petite bourgade de Californie et la mettent à sac.
le plus grand, le plus fort, ni le plus agressif de sa Le producteur Stanley Kramer décide d’en faire un film.
bande mais son aura naturelle impose sa domina-
tion sur le groupe. Tous le regardent avec respect,
espérant manifestement arriver un jour à son ni-
veau de classe. Même son concurrent direct Chino
(Lee Marvin, survolté et sauvage), meneur du gang
adverse des Beetles (sic), semble lui vouer une ad-
miration sans bornes. C’est peut-être son air dé-
taché et son attitude posée qui font de ce person-
13
La badass line :
“ Killed Two.”

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100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

KYUZO
Interprété par Seiji Miyaguchi
• Le film: Les sept samouraïs (七人の侍, Shichinin no samurai, 1954). Réalisé par Akira Kurosawa •

D
ans ce colossal chef-d’œuvre mousquets, Kyuzo se porte naturellement volon-
d’Akira Kurosawa, Kyuzo est sans taire afin de ramener ces armes à feu entre les
aucun doute le plus badass des sept mains de ses alliés. Il part seul dans la nuit en
épéistes. Dès son introduction dans direction des lignes ennemies pour ne revenir que
le village où le vétéran Kambei le lendemain matin, fusils en main, devant les yeux
Shimada (Takashi Shimura) part ébahis et admiratifs des hommes de son camp.
recruter ses alliés afin de protéger Impassible, il ne réclame aucune reconnaissance
des paysans menacés par une ou accolade. Kyuzo se contente de s’asseoir cal-
bande de voleurs, le ton est donné. Alors qu’il mement, sabre sur l’épaule, pour dormir du som-
s’entraîne au maniement du katana en compagnie meil du juste. Ce n’est que devant la fascination
d’un autre samouraï, Kyuzo cède à la provocation du jeune Katsushiro (Isao Kimura) qu’il esquis-
de ce sparring-partner le jugeant inférieur et n’hé- sera un sourire discret trahissant son humanité,
site pas à le pourfendre dans le sens de la longueur sans doute amusé par cette reconnaissance de sa
d’un mouvement de lame pur et parfait pour lui maîtrise.
faire comprendre son erreur. Kyuzo est un rônin Hommage doit être rendu à l’immense acteur
(samouraï sans maître dans le Japon médiéval) Seiji Miyaguchi qui, par son jeu sobre et son visage
mutique et solitaire, concentrant tout son temps émacié taillé à la serpe, impose ce personnage par
et son énergie au perfectionnement de son art. Il la seule force de son charisme. Une fantastique
représente la figure la plus noble du samouraï en performance de la part d’un comédien qui retrou-
ce sens qu’il ne ressent jamais le besoin de prouver vera le maître Kurosawa quelques années plus tard,
quoi que ce soit à qui que ce soit. Sa discrétion et en 1957, dans un autre monument du cinéma ja-
sa modestie soulignent avec force sa supériorité. ponais : Le château de l’araignée. ¶
Il est conscient d’être le meilleur mais sa plus grande
force est de ne jamais le montrer.
Dégageant une certaine mélancolie, on imagine
que Kyuzo porte sur sa conscience un grand
nombre de cadavres. Il semble hanté par un lourd
passé, condamné à servir les plus nobles causes
pour expier ses fautes. Outil au service du bien, il
frappe en silence avec l’assurance de celui qui n’a
plus rien à perdre. Ainsi lorsque l’armée de fortune
des sept samouraïs se retrouvent acculée dans sa
forteresse improvisée par des voleurs disposant de
15
La badass line :
“ You Almost
Wrecked my Car !
Well… ? Get in ! ”

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100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50


• David Mikanowski •

MIKE HAMMER Interprété par Ralph Meeker


• Le film: En quatrième vitesse (Kiss me Deadly, 1955). Réalisé par Robert Aldrich •

N
ue sous sa gabardine, une jeune est en réalité le mélange d’un moteur d’avion et de
femme affolée court, en pleine cordes vocales humaines).
nuit, au beau milieu d’une route Dans le magnifique ouvrage 50 ans de cinéma
déserte. À bout de souffle, elle américain, Bertrand Tavernier et Jean-Pierre
manque de se faire écraser par Coursodon qualifient En quatrième vitesse de “ cau-
un véhicule. Celui-ci freine bru- chemar étouffant où le personnage principal, en
talement puis dérape sur la quête d’une clé, ne fait qu’ouvrir une série de boîtes,
chaussée, avant de se stabiliser. de coffrets enfermés les uns dans les autres, pour
À son bord, Mike Hammer, détective de Los Angeles, aboutir enfin à la boîte de Pandore qui recèle en
est en rogne : “ Vous avez failli casser ma voiture ! ”. l’occurrence une catastrophe nucléaire – peut-être
Il prend toutefois la blonde en stop. Alors qu’une la fin du monde. ” Et lorsqu’une femme fatale, pous-
chanson de Nat King Cole défile à la radio, on com- sée par la cupidité, ouvre celle-ci, elle déclenche le
prend bientôt qu’elle s’est échappée d’un asile psy- feu du ciel et est aussitôt changée en torche vivante.
chiatrique et que des hommes sont à ses trousses. Une séquence qui a dû traumatiser Spielberg et qui
C’est le début des gros ennuis pour le privé… mais ressemble furieusement au final des Aventuriers de
aussi celui du générique, qui défile à l’envers à l’écran l’arche perdue.
(ce qui suffit à indiquer que ce film n’est pas destiné Tarantino confie aussi : “ Les gens pensent que
à suivre les conventions). Lorsque Christina est ce film m’a influencé pour Pulp Fiction à cause du
assassinée, Hammer est entraîné dans une sombre mystérieux contenu de l’attaché-case récupéré par
affaire dont une mystérieuse boîte est la clé… John Travolta et Samuel L. Jackson. Mais je ne m’en
Avant de mourir, celle-ci avait en tout cas bien suis pas rendu compte tout de suite. En revanche,
cerné le personnage : “ Vous n’avez qu’un seul amour le personnage de Butch joué par Bruce Willis est très
vrai et durable : vous-même. (…) Vous êtes de ces inspiré de celui de Mike Hammer dans le film
hommes qui ne pensent qu’à leurs vêtements, qu’à d’Aldrich (…) Butch est, comme lui, un putain d’en-
leur voiture… Je parie que vous faîtes des pompes foiré de sa mère. ”
tous les matins pour entretenir vos abdominaux. Né en 1947, Hammer a eu plusieurs visages à
(…) Dans une relation, vous êtes le genre à prendre… l’écran. Il est apparu sous les traits de Biff Elliot,
mais à ne jamais rien donner en retour. ” Mike Ham- Robert Bray, Mickey Spillane lui-même (dans Solo
mer est en effet un connard, un sale type, un badass pour une blonde, en 1963) et Armand Assante dans
sans cœur, incapable de comprendre une situation une version contemporaine de J’aurai ta peau (I, the
qui le dépasse complètement. Robert Aldrich n’a Jury, en 1982). Il été aussi popularisé par une série
d’ailleurs jamais caché le peu d’estime qu’il portait télé dont Stacey Keach est la vedette (même si dès
au privé. On sent même un certain mépris du cinéaste 1954, Brian Keith interprétait le rôle dans un téléfilm
pour Mickey Spillane, le père du détective (“ C’est de Blake Edwards).
un esprit antidémocratique… fasciste. ”). Ralph Meeker est pourtant le meilleur des
L’intrigue du roman de Spillane tournait autour Hammer dans Kiss me Deadly. Avec sa force brute,
d’un simple trafic de drogue. Mais le scénariste du ses paluches immenses et son cou de taureau, ce type
film, Albert Isaac Bezzerides, modifie fondamenta- plein d’assurance envoie des châtaignes à décorner
lement l’intrigue du bouquin (“ Le livre n’était rien, les bœufs (jamais on avait cogné aussi fort dans un
nous avons juste gardé le titre et jeté le reste ”). film noir). Il faut voir son sourire sadique quand il
Presque entièrement nocturne, ce film aux confins écrase la main du médecin légiste de la morgue ou
du fantastique baigne d’ailleurs dans un climat de torture un témoin innocent en cassant sa collection
suspicion paranoïaque. Tourné en pleine guerre de disques rares d’opéra. Un sauvage.
froide, fin 1954, Kiss me Deadly est en effet beaucoup Aperçu dans Les sentiers de la gloire de Stanley
plus qu’un simple polar. C’est une dénonciation du Kubrick, Meeker a figuré ensuite parmi Les douze
péril atomique. La mystérieuse boîte à l’origine de salopards, du même Aldrich et L’affaire Al Capone
toute l’histoire contient en effet des éléments radioac- de Roger Corman.
tifs et du plutonium. Ce qui explique la lumière aveu- Grâce à lui, nobody fucks with Mike Hammer !¶
glante et le bruit que l’on entend à chaque fois que
l’on ouvre cette fameuse boîte métallique (un son qui
17
La badass line :
“ No, no! Don’t you touch
that, little lamb.
Don’t touch my knife,
that makes me mad.
That makes me very,
very mad. ”

18
100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

HARRY POWELL Interprété par Robert Mitchum


• Le film: La nuit du chasseur (The Night of the Hunter, 1955). Réalisé par Charles Laughton •

D
ans ce chef-d’œuvre torturé qu’est personnage demeure encore aujourd’hui l’un des
La nuit du chasseur, cette fable aux plus efficaces bad guys imprimés sur celluloïd.
accents expressionnistes d’une Pour venir à bout de cette figure maléfique in-
noirceur abyssale, le personnage destructible, il faudra bien une femme au moins
d’Harry Powell est l’ambassadeur aussi badass que lui, la matrone virtuose du fusil
de la Faucheuse. Une ombre me- de chasse Rachel Cooper. Magnifiquement incar-
naçante au regard vide, veuf noir née entre puissance et douceur par la star du muet
tuant les unes après les autres ces et égérie de D.W. Griffith, Lilian Gish, ce person-
femmes qui ont bien voulu croire en sa panoplie de nage monolithique est la réponse logique au cro-
religieux fanatique. Il est l’émissaire du diable por- quemitaine Harry Powell. Elle symbolise la stabi-
tant la bonne parole pour masquer ses mauvaises lité, l’altruisme, la maitrise de soi. Toutes ces
actions. Un loup (mal) déguisé en agneau. Un rôle valeurs totalement étrangères à ce révérend de pa-
– longtemps convoité par Laurence Olivier – parfait cotille qui ne semble vivre que pour satisfaire ses
pour la silhouette imposante de Robert Mitchum instincts primaires malgré ses discours ampoulés.
et son visage si particulier, comme taillé à la serpe. Terminons par une note comique en précisant
Sa voix de stentor et son jeu possédé viennent pa- que le rôle de Powell fut repris en 1991 par
rachever ce personnage mythique, premier boogey- Richard Chamberlain dans une adaptation télé-
man de l’histoire du cinéma devant lequel Michael visée de La nuit chasseur. Et ça, c’est tout de suite
Myers n’a d’autre choix que de se prosterner. moins badass. ¶
Badass ? Le mot est faible. Il incarne la menace
sombre et inéluctable dans cet incroyable premier
et dernier film de Charles Laughton en tant que
réalisateur. “ Love ” tatoué sur la main droite,
“ Hate ” sur la gauche, Powell est la personnifica-
tion du déséquilibre. Un monstre à l’apparence
humaine qui tuera femmes et enfants sans même
y réfléchir à deux fois. Robert Mitchum admettait
lui-même que cette créature était sa plus belle com-
position. Une prouesse certainement due à la di-
rection précise et méticuleuse de l’acteur Laughton
qui encourageait son comédien à repousser les
limites de son interprétation pour atteindre des
sommets d’intensité. Pas étonnant alors que ce
19
La badass line :
“ It’s gonna take an
awful lot of whiskey
to wash out your guts.
Go on, go on !
Swill it ! What is there
left for you to do?
You’re as dead as
Komoko and you
don’t know it. ”

20
100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

JOHN J. MACREEDY Interprété par Spencer Tracy


• Le film: Un homme est passé (Bad Day at Black Rock, 1955). Réalisé par John Sturges •

P
remier film de la MGM tourné en On comprend alors que cette puissance sous-
CinemaScope sorti dans les salles jacente perceptible depuis le début du film n’était
américaines en 1955, Un homme pas une simple impression. Manifestement rompu
est passé de John Sturges est un aux techniques militaires de combat au corps,
habile mélange entre western et Macreedy enchaîne d’une seule main manchettes
film noir. Le badass qui nous inté- assassines à la gorge, prises d’aïkido et esquives
resse ici est le protagoniste princi- bien senties pour infliger une belle correction à
pal du métrage, John J. Macreedy, son adversaire. Hagard, gisant au sol le nez en
interprété avec retenu et maîtrise par le mythique sang et le regard vide, Trimble est le premier à
Spencer Tracy (il obtiendra d’ailleurs pour ce rôle comprendre ce qui se cache derrière l’assurance et
le Grand Prix d’interprétation à Cannes en 1955). le calme olympien de cet homme qui ne fait que
Grain de sable grippant un rouage bien huilé, passer. Pas besoin d’une force herculéenne, il se
homme de la ville débonnaire en costume noir, il servira des faiblesses de ses opposants pour les
détonne naturellement dans l’immensité délavée terrasser. Pas besoin d’un arsenal non plus, si
du grand Ouest américain. Macreedy s’impose quelqu’un le menace d’une arme, il lui suffit d’une
ainsi dès le début du film comme un intrus en bouteille vide et d’un peu d’essence pour confec-
décalage avec son environnement, un oiseau de tionner un cocktail Molotov d’une redoutable
mauvaise augure venant remuer la vase de haine efficacité.
et d’apathie dans laquelle ce sont empêtrés les ha- Macreedy est le soldat qui sommeille sous l’ap-
bitants de Black Rock. Avant d’avoir ouvert la parence d’un retraité obstiné mais toujours res-
bouche, il représente déjà un problème. Mais il pectueux. Un personnage d’autant plus badass qu’il
personnifie aussi une énigme. D’où vient-t-il ? Pour cache son jeu pour mieux surprendre ceux qui
quelle raison est-il descendu du premier train s’étant auraient la mauvaise idée de vouloir le supprimer.
arrêté dans cette bourgade perdue depuis des an- Un vrai dur à cuire à l’ancienne pour un film in-
nées ? Comment a-t-il perdu ce bras amputé ? croyable, formellement sublime et dont le discours
Macreedy suscite la crainte car même menacé implicite sur la tolérance et le courage reste au-
par les chiens de garde de l’abject Reno Smith jourd’hui d’actualité. ¶
(Robert Ryan, aussi détestable que délectable),
campés par Lee Marvin et Ernest Borgnine, il ne
semble pas particulièrement inquiet. Pas besoin
d’élever la voix ou de faire de grands gestes, même
handicapé et bientôt sexagénaire, Macreedy est le
volcan qui sommeille sous une chape de plomb. Il
mène méthodiquement sa curieuse enquête, plus
disposé à utiliser son cerveau que son poing. Tant
et si bien que lorsqu’on essaye ouvertement d’at-
tenter à ses jours en précipitant sa jeep dans un
ravin, il revient calmement en ville comme si de
rien n’était, pas particulièrement furieux ou
effrayé. C’est que Macreedy cache un lourd passé
militaire, il en a vu d’autres. C’est seulement lorsque
Coley Trimble (Borgnine) menace de lui infliger
une correction qu’il se décide à passer à l’action.
21
La badass line :
“ No enemies – alive. ”

22
100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Sheppard •

LEE
Interprété par Robert Vaughn
• Le film: Les sept mercenaires (The Magnificent Seven, 1960). Réalisé par John Sturges •

O
n aurait pu carrément consacrer Loin d’avoir une aura aussi iconique que Adams
une journée entière aux Sept mer- (Yul Brynner) ou Tanner (Steve McQueen) –
cenaires tant tous les personnages quoique –, Lee est le personnage le plus ambigu,
répondent, chacun à leur manière, le plus torturé et finalement le plus humain de tous.
à la définition du genre. Mais Lee Sa mort, tué par une balle perdue, fauché en pleine
(Robert Vaughn) a quelque chose rédemption, au moment où il se dit qu’en fin de
en plus. Il représente à lui seul la compte, il s’en sortira peut-être, apparaît comme
part d’ombre que porte chacun de le jugement implacable du destin. Les hommes
ses camarades. Si son personnage est essentiel à comme lui ne s’en sortent jamais.
l’équilibre de la bande, c’est qu’il est là pour nous Pour la petite histoire, Robert Vaughn jouera
rappeler que tous ces hommes ont du sang sur les un personnage similaire dans Les mercenaires de
mains et qu’ils n’ont pas toujours été du côté du l’espace (l’improbable Battle Beyond the Stars de
peon, de la veuve ou de l’orphelin. Lee est ici pour Jimmy T. Murakami). Une production Roger
nous dire que sous leur attitude cool se cachent Corman que votre serviteur vit en salles un jour
des assassins, des psychopathes de la gâchette. de 1981. J’en garde un souvenir ému, même si ça
Lee est une sorte de Jiminy Cricket du mal, un doit être complètement minable aujourd’hui. ¶
gars qui rappelle constamment aux autres com-
ment et pourquoi ils en sont arrivés là et surtout,
ce qui les attend au bout. À force de tuer, ils se
feront tuer à leur tour et ça ne sera pas beau à voir.
Ils mourront probablement seul, en mordant la
poussière et ils l’auront bien mérité. Cela, Lee en
est parfaitement conscient et sent même le moment
approcher. Ses réflexes diminuent, il fut un temps
où il pouvait attraper trois mouches sur une table,
maintenant, il n’en prend plus qu’une. Cette re-
marque peut paraître dérisoire, mais pour lui, c’est
un arrêt de mort. Contrairement à l’ensemble des
mercenaires, Lee sait pertinemment qu’il n’en
réchappera pas. Il sent la mort qui rôde et la peur,
qu’il ignorait avant, l’empêche maintenant de dor-
mir, sans doute hanté par le visage de ses victimes.
23
La badass line :
“ When a free
man dies,
he loses
the pleasure
of life.
A slave loses
his pain.
Death is the
only freedom
a slave knows. ”

24
100 icônes badass du cinéma

Les années 40/50

• Gilles Da Costa •

SPARTACUS Interprété par Kirk Douglas


• Le film: Spartacus (1960). Réalisé par Stanley Kubrick •

L
orsque Kirk Douglas passe à deux doigts maculé. Côtoyant dans l’inconscient collectif des
du rôle-titre du Ben-Hur de William figures mythologiques telles Héraclès, Samson ou
Wyler et laisse cette place tant convoitée Maciste, Spartacus atteint dans le film de Kubrick
à Charlton Heston, sa frustration est une dimension christique le portant bien au-delà
telle que monter son propre projet ayant d’une simple figure héroïque.
pour cadre l’Antiquité devient pour lui Alliant conscience politique, intelligence mili-
une obsession et une question d’honneur taire, charisme et force physique, il ne laisse rien
à l’échelle hollywoodienne. Il acquiert ni personne se mettre en travers de son chemin
donc les droits du roman Spartacus d’Howard pavé de cadavres vers l’abolition. Guidé par un
Fast, adapté de l’histoire authentique d’un esclave idéal, sa force réside dans sa détermination sans
et gladiateur thrace ayant fomenté une révolution faille et dans la loyauté des siens. Un rôle en or
massive contre l’Empire romain entre -73 et -71 taillé sur mesure pour et par Kirk Douglas dans
av. J.-C. Et approche David Lean (Le pont de la un film qui remporta pas moins de quatre Oscars
rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie, Le docteur et dont le succès au box-office permit à Stanley
Jivago) afin de lui proposer la réalisation de ce Kubrick de réaliser en 1962 un projet dont le fi-
péplum. Ce dernier refuse et c’est finalement nancement aurait été impossible dans un contexte
Anthony Mann (Winchester ‘73, Le Cid) qui différent : Lolita. ¶
occupera ce poste durant une petite semaine avant
d’être remercié par Douglas qui lui préféra finale-
ment le jeune Stanley Kubrick avec qui il avait
travaillé trois ans plus tôt sur Les sentiers de la
gloire (Paths of Glory, 1957).
Gladiateur surdoué, soldat émérite, fin stratège,
icône vivante pour des millions d’opprimés à tra-
vers tout l’Empire romain, le mot badass ne mérite
pas Spartacus. Sa noblesse d’âme et sa bonté n’ont
d’égale que son courage et sa ténacité. Capable
d’immobiliser un garde en lui déchirant le tendon
d’Achille avec les dents, d’en occire un autre en le
noyant dans un chaudron de soupe s’il n’a pas de
glaive sous la main, de défier l’armée la plus puis-
sante au monde ou de rallier à sa cause des milliers
d’hommes, il incarne un idéal révolutionnaire im-
25
26
27
La badass line :
« The only way
to win a war
is to be as nasty
as the enemy. »

28
100 icônes badass du cinéma

Les années 60

• Gilles Da Costa •

CAPITAINE
KEITH MALLORY Interprété par Gregory Peck
• Le film: Les canons de Navarone (The Guns of Navarone, 1961) •

L
• Réalisé par Jack Lee Thompson •

a stature et le charisme de Keith Son seul but est la destruction de cette batterie
Mallory forcent à eux seuls le res- de canons gigantesques qui menacent indirecte-
pect. Leader d’un commando d’élite ment le monde entier. Voilà pourquoi Mallory est
composé de la crème de la crème du au-dessus de la mêlée. Il semble être le seul à com-
corps militaire britannique, il dé- prendre le poids de la responsabilité qui pèse sur
croche la timbale par ses aptitudes ses épaules. Avançant telle une flèche décochée
physiques inégalées et ses capacités vers un objectif, fer de lance de la force armée
d’infiltration derrières les lignes en- britannique, il ne stoppera sa course qu’une fois
nemies. Réputé meilleur alpiniste au monde, ayant son but atteint. Un personnage immense, remar-
mené une guérilla aux cotés la résistance crétoise quablement incarné par Gregory Peck dans le film
afin de bloquer une division allemande entière, réalisé par Jack Lee Thompson en 1961 et qui
parlant allemand et grec aussi bien que les natifs réapparaîtra au cinéma dans une suite décente en
de ces pays, il était tout destiné à diriger la mission 1978, L’ouragan vient de Navarone (Force 10 from
suicide des Canons de Navarone. Navarone), sous les traits d’un autre acteur abon-
Quand Mallory entre dans une pièce, on se né aux personnages de badass : Robert Shaw. ¶
lève. Lorsqu’il lève la voix, on l’écoute. Lorsqu’il
fronce les sourcils, on tremble. Il incarne cette
figure héroïque séduisante, quasi-invincible, pré-
figurant les James Bond et autres Indiana Jones
qui tiendront le haut du pavé dans les blockbusters
américains pendant les décennies à venir. C’est un
précurseur de ces personnages alliant charme et
puissance. La combinaison parfaite de la force
brute et du charisme ravageur. Intelligent et peu
enclin au sentimentalisme, il fait le boulot même
lorsque son équipe remet en cause son autorité.
Mallory est implacable car guidé par un idéal, un
objectif presque inatteignable effrayant le commun
des mortels. C’est sa grande force, son moteur.
Son regard porte plus loin que celui de ses subor-
donnés et les obstacles qu’il trouve sur son chemin
ne sont que des fétus de paille qu’il balaye d’un
revers de la main.
29
La badass line :
« On me paye pour tuer,
et cette ville est pleine
de gens qui méritent
de mourir. »

30
100 icônes badass du cinéma

Les années 60

• Gilles Da Costa •

SANJURO
KUWABATAKE Interprété par Toshiro Mifune

S
• Le film: Le garde du corps (用心棒, Yôjimbô, 1961). Réalisé par Akira Kurosawa •

i Kyuzo, dont je vous ai déjà parlé, mûres trentenaires), en fonction de ce qu’il regarde
représente la figure du noble samou- au moment où on lui demande de décliner son
raï respectant à la lettre le bushidō identité. Très inspiré par les cow-boys solitaires
(le code d’honneur du samouraï) des films de John Ford et par le roman noir La
alors Sanjuro Kuwabatake le héros moisson rouge de Dashiell Hammett, Sanjuro est
du Yôjimbô d’Akira Kurosawa, in- un mercenaire impitoyable répondant à la violence
carné par le monumental Toshirō et la stupidité par la violence et la stratégie. Il reflète
Mifune, se positionne comme son l’exaspération de Kurosawa face à un système po-
exact opposé. Bourru et taciturne, Sanjuro est bien litique japonais d’après-guerre corrompu et incom-
loin du rōnin tiré à quatre épingles des Sept sa- pétent. Cette jubilation de Sanjuro dans l’extermi-
mouraïs. Sous ses airs de solitaire hirsute mal nation, cette volonté de rassembler les dignitaires
embouché se cache pourtant une véritable sagesse incapables pour tous les éradiquer sans distinction
et une grande intelligence. Seulement voilà, il ne expriment cette frustration du réalisateur.
combat pour rien d’autre que pour son propre Yôjimbô et son personnage principal inspire-
intérêt et n’hésite pas à utiliser roublardise ou ma- ront, comme de nombreux films du maître, bien
nipulation pour arriver à ses fins. Ainsi lorsque des métrages durant les décennies suivantes. Le
Sanjuro arrive dans cette petite ville plongée dans remake non officiel le plus connu ce chef-d’œuvre
le chaos, déchirée par une guerre entre clans, il se reste assurément Pour une poignée de dollars (Per
sent parfaitement dans son élément. Une ville sans un pugno di dollari, 1964) de Sergio Leone mais
loi pour un homme qui n’en respecte aucune. Il ne il inspirera également Dernier recours (Last Man
tardera pas d’ailleurs à tirer profit de la situation Standing, 1996) de Walter Hill qui se rapprocha
en opposant une caste contre une autre pour mieux de l’univers noir d’Hammett ou plus récemment
les détruire. Car ce samouraï-là ne fait pas dans Slevin (Lucky Number Slevin, 2006) avec l’endive
le détail, il préfère nettoyer par le vide, quitte à braisée Josh Hartnett dans le rôle du héros coincé
prendre des risques en restant coincé entre l’en- entre deux gangs. Kurosawa lui-même réemploie-
clume et le marteau. ra ce personnage extrêmement populaire dans une
Son audace et sa confiance en lui sont ses prin- suite indirecte l’année suivante, en 1962, directe-
cipales qualités. Il sait que personne n’est plus ment intitulée Sanjuro (椿三十郎, Tsubaki Sanjûrô)
dangereux que lui dans cette ville et exploite plei- qui verra le samouraï cette fois aux prises avec un
nement cette aura menaçante afin de paralyser ses nouveau seigneur corrompu jusqu’à la moelle. ¶
adversaires. Comme une déclaration d’intention,
il n’hésitera pas dès le début du film à supprimer
quelques lames peu aguerries pour faire com-
prendre à tous qu’il n’est pas seulement venu pour
boire un saké (il raconte à qui veut l’entendre que
l’alcool l’aide à réfléchir, ceci expliquant peut-être
cela). Sanjuro perpétue la tradition romanesque
et cinématographique de l’homme sans nom. Il
n’est qu’un katana sans identité choisissant son
patronyme, Sanjuro Kuwabatake (champs de
31
La badass line :
« That’s my steak,
Valance ! »

32
100 icônes badass du cinéma

Les années 60

• Sheppard •

TOM DONIPHON Interprété par John Wayne


• Le film: L’homme qui tua Liberty Valance •

I
• (The Man Who Shot Liberty Valance, 1962). Réalisé par John Ford •

mpossible de parler de badass au cinéma Même si L’homme qui tua Liberty Valance
sans parler de John Wayne. On pourrait peut paraître comme le chant du cygne du badass
même dire qu’il est en quelque sorte le à l’ancienne, le Duke reste néanmoins le cowboy
père fondateur du badass, de par son jeu ultime, la classe américaine, le gars qu’on aurait
désinvolte, son sens de la réplique et ce aimé avoir à nos côtés quand on se faisait emmer-
je ne sais quoi qui nous fait dire qu’à trop der à la cantine. “ C’était mon steak, Valance. ”,
le chercher, on va droit vers les emmerdes. et pan, dans les dents ! Ah, tu fais moins l’malin
S’il est une scène qui résume à elle seule là, hein ? ¶
le Duke, c’est probablement celle, célèbre, du res-
taurant dans L’homme qui tua Liberty Valance.
Cette fameuse “ scène du steak ” dans laquelle Tom
Doniphon (John Wayne donc), jusqu’ici resté à
l’écart, va prendre fait et cause pour l’innocent
Ransom Stoddard (James Stewart) et ainsi faire
trembler le terrible Liberty Valance (Lee Marvin)
jusque dans ses bottes. Et pas seulement lui, mais
toute sa bande dont le futur badass Lee Van Cleef.
C’est d’ailleurs lui qui retient la main de Valance
alors que celui-ci s’apprête à dégainer. “ Fais pas
le con ” semble-t-il lui dire. C’est vous dire si Wayne
en impose.
33
La badass line :
« I carry twenty-three great
wounds, all got in battle.
Seventy-five men have I killed
with my own hands in battle.
I scatter, I burn my enemies’
tents. I take away their flocks
and herds. The Turks pay me a
golden treasure, yet I am poor !
Because I am a river to my
people ! »

34
100 icônes badass du cinéma

Les années 60

• Gilles Da Costa •

AUDA ABU TAYI Interprété par Anthony Quinn

P
• Le film: Lawrence d’Arabie (Lawrence of Arabia, 1962). Réalisé par David Lean •

ersonnage ambivalent à la fois sage, enrichissement personnel. Respectant cette règle


héroïque et présenté comme un pi- d’or, il repousse les propositions de corruption du
rate du désert, Auda Abu Tayi (ou camp turc après les chutes d’Aqaba et de Damas
Aouda Abou Tayi) est avant tout le suite à un assaut massif de ses troupes, préférant
porte-étendard de la Grande révolte suivre la voix de la sagesse et de la loyauté.
arabe menée lors de la Première Mais Auda Abu Tayi est surtout une force de la
Guerre mondiale afin de libérer la nature, un guerrier d’une sauvagerie sans pareille
péninsule Arabique de l’Empire lorsqu’il s’agit de défendre sa liberté et son peuple.
ottoman. Campé avec fougue et conviction par Sanguinaire et impitoyable sur le champ de bataille,
l’immense Anthony Quinn dans le film de craint aux quatre coins de l’Afrique du Nord, il
David Lean, ce leader charismatique de la tribu retrouve le sourire une fois l’ennemi vaincu. D’un
bédouine des Howeitat est considéré par Lawrence naturel affable et chaleureux, il se montre aussi
lui-même comme le plus grand combattant de toute redoutable envers ses ennemis que fraternel envers
l’Afrique du Nord. Héritier d’une longue lignée de ses alliés. Un personnage magnanime et majestueux
guerriers, Abu Tayi, de son véritable nom Auda ban dont Anthony Quinn s’empara à bras-le-corps,
Harb al-Abo Seed al-Mazro al-Tamame abu Tayi, choisissant sa garde-robe et appliquant lui-même
incarne toute la noblesse, la résistance et la fierté son maquillage chaque matin. On raconte que le
du peuple bédouin. Conscient d’inscrire son nom comédien se fondait si bien dans le personnage que
et ses actes dans une tradition historique glorieuse David Lean le confondait fréquemment avec de
et épique, il ne connaît pas la peur, se livrant à corps véritables bédouins présents sur le plateau. Pas éton-
perdu au combat, son honneur en bandoulière. nant alors que cette conviction soit si perceptible
Icône martiale dont les faits d’armes sont des- dans l’interprétation de ce personnage pour lequel
tinés à marquer l’Histoire, il est avant tout un Quinn fut nominé aux BAFTA en 1963 (cérémonie
exemple de générosité et d’hospitalité. Ainsi, s’il est annuelle de remise de prix dans les domaines du
décrit parfois dans Lawrence d’Arabie comme un cinéma et de la télévision au Royaume-Uni). ¶
personnage attiré par le profit, on sait que l’homme
était en vérité bien plus motivé par son patriotisme
et son désir d’indépendance pour les États arabes
opprimés par les Turcs. Confirmant cette vision
du personnage, son crédo “ Je suis une rivière pour
mon peuple ” déclamé tout au long du film dé-
montre à quel point Abu Tayi combat avant tout
pour le bien du plus grand nombre et non pour son
35
La badass line :
« Mais ces mecs-là n’auraient
quand même pas la prétention
d’engourdir le pognon
de ma nièce, non ? »

36
100 icônes badass du cinéma

Les années 60

• John Plissken •

FERNAND NAUDIN Interprété par Lino Ventura

Q’
• Le film: Les tontons flingueurs (1963). Réalisé par Georges Lautner •

est-ce que vous voulez orfèvre par Michel Audiard, n’en reste pas moins
qu’j’vous dise ? Pourtant une fine gâchette badass comme le ciné tricolore
bien sabré par la critique à en compte trop peu. Un mâle bourru peu porté sur
sa sortie, Les tontons flin- la patience, les bouffeurs de yaourt et les filandreux.
gueurs a depuis acquis, au Aspirant à une vie tranquille et pourtant précipité
fil des redif’ télé, le statut dans une guerre de gangs, Naudin passe son temps
mérité d’intouchable à maugréer, coller des bourre-pifs à Raoul Volfoni,
pépite du cinéma français, échanger des pruneaux avec ses rivaux et enguir-
chaudron à répliques toutes plus succulentes les lander Patricia, la fille de Louis dont il a désormais
unes que les autres, classique génial dont il est la tutelle. Ventura joue sa partition en virtuose,
absolument impossible (et interdit au Daily Mars) désopilant dans l’humour à froid et la colère conte-
de se lasser. En son centre : Lino Ventura, alias nue, jouissif quand il perd ses nerfs devant Antoine
Fernand Naudin, ex-truand reconverti dans le Delafoy (Claude Rich), remet à leur place les
négoce de machines agricoles mais contraint Volfoni ou refait le portrait d’un jeune blanc bec
de goûter de nouveau au milieu pour assurer la qui a manqué de respect à Patricia. Un tonton inou-
succession de son vieil ami Louis le Mexicain. bliable dans un film qui ne l’est pas moins. ¶
Ventura, comédien depuis une dizaine d’années
après une brillante carrière de lutteur et très sou-
cieux de son image publique, hésitait à l’époque à
s’engager dans cette comédie truculente où chaque
personnage subit un traitement aussi bouffon qu’at-
tachant. Mais son Fernand Naudin, pour autant
drôlissime qu’il soit avec ses répliques ciselées en
37
La badass line :
« Somebody’s got
to pay. »

38
100 icônes badass du cinéma

Les années 60

• Gilles Da Costa  •

WALKER
Interprété par Lee Marvin

L
• Le film : Le point de non-retour (Point Blank, 1967). Réalisé par John Boorman •

ee Marvin, encore un habitué des sance, l’homme est représenté comme un corps en
rôles hard boiled au cinéma. Que mouvement, avant tout défini par son imposante
ce soit dans Les professionnels, présence et son interaction brusque avec son
Les douze salopards ou plus tard environnement. Son noble visage impavide ne
dans l’extraordinaire Au-delà de laisse rien filtrer, tout passe par l’action et la
la gloire (alias The Big Red One) réaction chez Walker.
de Samuel Fuller, il incarna fré- Cette rugosité, cette implacabilité n’excluent
quemment des personnages peu pas une certaine grâce. Ses mouvements paraissent
enclins à supporter les empêcheurs de tourner en précis et calculés mais son caractère brut de dé-
rond. Alors quand dans Le point de non-retour, coffrage semble toujours en décalage complet avec
on ose le trahir et le laisser pour mort, Marvin un environnement très sophistiqué et urbain.
empoigne son calibre et part assouvir sa vengeance. Walker est un être rudimentaire et primitif isolé
Dans cet excellent néo-noir formellement très dans un monde moderne synthétique, une présence
abouti, le charisme naturel de l’acteur et son phy- animale dénuée d’artifice. Un rôle parfaitement
sique monolithique imposent le personnage de adapté à Lee Marvin et à son jeu dépouillé tout
Walker à l’écran. Avare de paroles, peu expressif, en gestes discrets et expressions pondérées. Il ap-
il force le respect par sa seule présence. C’est cette profondira d’ailleurs encore ce travail dénué de
force, cette physicalité intimidante qui rend cré- maniérisme chez John Boorman l’année suivante
dible le combat de cet homme seul face à une or- en 1968 dans Duel dans le pacifique aux cotés
ganisation toute-puissante qui le dépasse. d’un autre habitué des rôles de badass, le titanesque
Walker est une machine que rien ne pourra Toshirô Mifune. ¶
stopper dans sa course, un ange exterminateur
apparemment revenu du monde des morts pour
errer dans ce purgatoire que représente le Los An-
geles contemporain afin d’y accomplir sa mission.
Avec la régularité d’un macabre métronome, il
raye l’un après l’autre chaque nom inscrit sur sa
liste. Comme l’ancien militaire Lee Marvin,
Walker est habité par une grande brutalité conte-
nue, endurci par les horreurs dont il a été le témoin
dans son passé (en l’occurrence, entre les quatre
murs d’une prison). Malgré les voix off ayant pour
but d’étoffer la personnalité de ce badass en puis-
39
40
41
La badass line :
“Jesus.
I got ‘em all !”

42
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

DAVID SUMNER
Interprété par Dustin Hoffman
• Le film: Les chiens de paille (Straw Dogs, 1971). Réalisé par Sam Peckinpah •

U
n grand penseur de ce siècle la fin du film et son éradication méthodique des
signant au Daily Mars (il me assaillants de sa maison n’ont rien d’héroïque. Non
semble qu’il s’agit de David seulement le final en demi-teinte ne glorifie en rien
Brami) a écrit un jour : “ Nait- les événements mais en plus, le réalisateur a surtout
on badass ou le devient-on ? ” voulu montrer comment l’incapacité à communi-
Je n’ai point de réponse à cette quer de David, son absence de courage pour
abyssale question mais une désamorcer en amont les conflits latents, ont pu
chose est sûre, dans le fou- aboutir au déluge de violence finale.
droyant chef-d’œuvre de Sam Peckinpah, le per- Quant à nous, oui, on sait, acclamer des per-
sonnage de petit prof de maths poltron et timoré sonnages de vigilante au cinéma, c’est mal mais
joué par Dustin Hoffman devient assurément un tout de même : lorsqu’après trois-quarts de film
gros badass à sa mémère à l’issue du film. Adapté passés à se faire plus ou moins traiter de lopette
du roman The Siege of Trencher’s Farm de Gordon par des villageois cons, dangereux et arrogants
Williams, Les chiens de paille est encore à ce jour (O.K., validons l’accusation de caricature…),
l’un des films les plus perturbants, glauques… et David cesse enfin de tendre l’autre joue et fait pé-
en même temps jouissifs de son réalisateur. ter le tromblon pour sauver sa peau et celle du
L’intrigue suit l’installation en Grande- demeuré Henry (David Warner), on exulte. Dustin
Bretagne, dans un village reculé de Cornouailles, Hoffman, qui était loin d’être le premier choix
du jeune prof pacifiste David Sumner avec sa très pour le rôle, s’affirme pourtant sans peine en ba-
jeune et jolie épouse Amy (Susan George). Leur dass à lunettes, métamorphosé par la nécessité de
terre d’élection est en fait le village natal d’Amy, survivre. Raaah, quel putain de chef-d’œuvre,
dont la faune mâle n’a pas oublié les frasques pré- je me le remate ce soir, tiens ! ¶
vie conjugale et garde toujours des vues sur la
blonde gironde. Alors que David a engagé un pe-
tit groupe d’ouvriers du coin pour retaper leur nid
d’amour, les tensions vont aller crescendo entre le
couple et les autochtones, jusqu’à ce que deux
drames consécutifs catapultent le paisible David
dans une escalade de violence.
Taxé pêle-mêle à l’époque de fascisme,
machisme, sadisme et de quasi-apologie du viol,
Les chiens de paille a déchaîné les passions à sa
sortie, accusé de maux qu’il entendait au contraire
dénoncer mais à la façon toute personnelle de
Peckinpah. Evidemment, rien n’est simple avec le
grand Sam, bel et bien fasciné par la violence et
davantage intéressé par le soufre et l’inconfort du
public plutôt que le pathos et l’explication de texte.
Mais à ses yeux, la révolte de David Sumner vers
43
La badass line :
“ All right,
Popeye’s here !
Get your hands on
your heads, get off
the bar, and get
on the wall ! ”

44
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

JIMMY DOYLE
Interprété par Gene Hackman
• Le film: French Connection (The French Connection, 1971). Réalisé par William Friedkin •

V
iolent, grossier, raciste, iras- Friedkin nous fait comprendre que, non, un flic
cible, dangereux… Inspiré de incontrôlable, ça n’est vraiment pas la panacée. Dans
l’authentique inspecteur de po- le rôle, Hackman donne toutes ses tripes au cours
lice new-yorkais Eddie Egan, d’un tournage particulièrement difficile pour lui – le
le Jimmy “ Popeye ” Doyle de racisme de Doyle et la violence de certaines répliques
French Connection tranche à lui posaient de sérieux problèmes. À l’arrivée, French
l’époque singulièrement avec le Connection s’est vu légitimement récompensé en
tout-venant des flics de cinéma. 1972 de cinq Oscars, dont ceux des Meilleurs film,
Incarné avec une fougue et une morgue rageuses réalisateur et acteur pour Hackman ! ¶
par un Gene Hackman dont William Friedkin ne
voulait pas au départ (il préférait Paul Newman,
trop cher pour la production), Doyle n’a qu’une
obsession : coincer Alain Charnier (Fernando Rey),
le cerveau français d’un trafic de stupéfiants inon-
dant la côte Est des États-Unis depuis Marseille
via New York.
Une détermination radicale qui l’amène à en-
freindre toutes les règles et griller toutes les étapes,
quitte à faire lui-même des erreurs de débutant
comme lors de la géniale séquence de filature de
Charnier dans le métro. Flic hors pair mais rongé
par la hargne et la colère, Doyle pousse l’opiniâ-
treté vers les limites de l’inconscience, jusqu’au point
de non-retour dans un final où, définitivement,
45
La badass line :
“Duck you, sucker !”

46
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Mikanowski •

JOHN H. MALLORY
Interprété par James Coburn
• Le film: Il était une fois la révolution (Giù la Testa, 1971). Réalisé par Sergio Leone •

J
ames Coburn a représenté long- malgré eux dans la tourmente de la révolution
temps pour moi une sorte d’idéal. mexicaine… Cette histoire d’amitié initiatique
Il s’était fait connaître dans le rôle entre un intellectuel et un homme du peuple mêle
de Britt, le lanceur de couteaux humour, violence et émotion. Extraordinaire
des Sept mercenaires. Et bien qu’il conteur, Leone exprime, avec cette fresque gran-
faisait partie d’un casting all- diose, son scepticisme devant les idéologies poli-
stars, ce grand type à la décon- tiques. Emmené par la superbe partition lyrique
traction naturelle irradiait la pel- d’Ennio Morricone, le film arrache des larmes.
licule et tirait chaque scène à lui. Il retrouve Steve Dans ce grand spectacle d’une profondeur in-
McQueen dans La grande évasion. Mais c’est avec soupçonnée et d’une générosité inouïe, je me sou-
Sam Peckinpah qu’il tourne trois immenses films : viens surtout de Coburn caché sur une colline d’où
Major Dundee, Pat Garrett et Billy le Kid et Croix il mitraille, avec son pote Juan, un bataillon de
de fer, dans lequel son interprétation du sergent boches traversant un pont. Cette séquence, qui
Steiner, un baroudeur de l’armée allemande en mène tout droit à l’extase, jamais je ne l’oublierai.
pleine déroute sur le front russe en 1943, me vrille Sous mezcal, c’est encore meilleur ! ¶
la tête à chaque vision. C’est pourtant avec Sergio
Leone qu’il trouve le plus beau rôle de sa carrière
dans Il était une fois la révolution…
1913. Ex-membre de l’I.R.A., l’Irlandais John
Mallory (James Coburn, la classe incarnée) fuit
son passé au Mexique. Cet expert en dynamite
rencontre sur place un paysan pilleur de diligences,
Juan Miranda (Rod Steiger, truculent). Ce péon
tente de le convaincre de l’aider à dévaliser la
Banque nationale de Mesa Verde. Ils vont être pris
47
La badass line :
“I’m the villain in the
family, remember?”

48
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• Sheppard •

JACK CARTER
Interprété par Michael Caine
• Le film: La loi du milieu (Get Carter, 1971). Réalisé par Mike Hodges •

A
vec son physique de comptable bien. Il est le fantôme de Michael Caine ”, a même
et sa carrure en fil de fer, confié le comédien à son biographe Michael
Michael Caine pourrait sem- Freedland (Michael Caine : A Biography, 1999).
bler être le dernier acteur à Toujours par souci de réalisme, Caine obtient
figurer sur une liste de badass. d’Hodges deux ou trois changements dans le script
Et pourtant, en interprétant et dans la manière de jouer le personnage de Jack
Jack Carter, il a non seule- Carter. Le script d’origine contenait des scènes de
ment créé l’un des badass les violence beaucoup plus explicites. Or selon Caine,
plus mémorables de l’histoire du cinéma britan- ses scènes ne correspondaient en rien à la réalité.
nique, mais il a en plus définitivement changé la En effet, Jack Carter n’est pas le genre de type à
vision du gangster à l’anglaise, et ce pour plusieurs mettre trente bourre-pifs quand un seul suffit.
décennies. L’homme a de la retenu et ses accès de violence
Il faut dire que Caine s’est énormément investi sont calculés, comme ses affaires. Il fit aussi couper
dans le film. Sa stature de star internationale grâce pas mal de punchlines de façon à lui donner un
à Ipcress - danger immédiat (The Ipcress File, aspect plus dur et plus froid.
1965), Alfie, le dragueur (Alfie, 1966) et L’or se Au grand regret de Caine, Get Carter ne reçu
barre (The Italian Job, 1969) lui permet d’obtenir pas le succès escompté au box-office. Il acquit
sans problème une part dans la production. Bien néanmoins avec l’âge un statut de film culte auprès
que non crédité au générique, c’est tout de même d’une future génération de réalisateurs comme
son premier film en tant que coproducteur, comme Quentin Tarantino et Guy Ritchie, projetant de
il s’agit du premier long métrage du scénariste et surcroît cet immense acteur qu’est Michael Caine
réalisateur, Mike Hodges (Flash Gordon). au rang de badass du Daily Mars et ça, c’est la
Mais l’investissement de l’acteur dépasse celui classe ! ¶
de simple producteur, il s’agit aussi d’une volonté
personnelle d’incarner un gangster au plus près de
la réalité. Jusqu’ici, les gangsters des films anglais
étaient soit drôles ou idiots. Or selon Caine, les
véritables gangsters ne sont pas stupides et bien
sûr, loin d’être des rigolos. Du fait de son enfance
passé dans les quartiers sud de Londres, Caine a
une bonne connaissance de la pègre londonienne.
À vrai dire, il aurait pu facilement devenir Carter
s’il n’avait pas choisit de devenir acteur et c’est cela
qu’il l’a intéressé de prime abord. “ Je le connais
49
La badass line :
“Sometimes
you have
to lose yourself
before you
can find
anything.”

50
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Mikanowski •

LEWIS MEDLOCK
Interprété par Burt Reynolds
• Le film: Délivrance (Deliverance, 1972). Réalisé par John Boorman •

M
on tout premier contact fameuse rivière sera bientôt engloutie par la
avec Délivrance a été télé- construction d’un barrage. Une expédition où les
visuel. J’ai en effet décou- hommes se battent contre des forces primitives et
vert le film de John Boor- invisibles et qui va se transformer en retour à la
man sur FR3, qui le barbarie originelle (John McTiernan s’en souvien-
diffusait un soir avec le dra pour Predator dans lequel Schwarzy fume
rectangle blanc d’usage. Je aussi le cigare).
devais avoir 8 ou 9 ans et Mais Lewis ne sait pas encore qu’il va perdre
pour l’enfant que j’étais, ce spectacle était sans une jambe au terme du voyage. Et qu’il sera donc
doute “trop”. Trop sale, violent, ambigu et com- très symboliquement castré. Meurtri dans sa chair,
plexe. Depuis, à cause de ce salopard de infirme, il verra ternie son image d’homme tout-
Boorman, je traîne des souvenirs abjects et trau- puissant. C’est la grande ironie du film de Boorman
matisants (mais où étaient mes parents ce fameux qui met à mal la virilité du mâle américain.
soir, bon Dieu ?!). D’ailleurs, le cinéaste n’aimait pas le personnage
L’histoire du film, on la connait : pour rompre de Lewis, qu’il trouvait fascisant. C’était surtout
avec leur quotidien, quatre amis venus d’Atlanta le grand héros de James Dickey, le romancier du
(Burt Reynolds, Jon Voight, Ned Beatty, Ronny Sud qui avait écrit le livre ayant inspiré le long
Cox) entreprennent, lors d’un week-end, de des- métrage. Boorman avouera plus tard : “J’ai senti
cendre en canoë les rapides de la rivière Chat- que j’allais être gêné aux entournures par cet au-
tooga en Georgie. Mais la virée tourne à la cata teur à la forte personnalité. Philosophiquement,
quand l’un des hommes se fait violer par des au- nous divergions. Les conceptions de Dickey se
tochtones locaux dégénérés (le joufflu Bobby est rapprochaient de celles d’Ernest Hemingway, avec
sodomisé par un paysan et forcé à imiter les cette idée que l’on devient un homme à travers
couinements de plaisir de la truie – une bien belle une violence initiatique. Pour moi, c’était tout le
performance pour Ned Beatty dans son tout pre- contraire : la violence ne nous rend pas meilleur,
mier rôle à l’écran). elle vous dégraderait plutôt.”
Cauchemar de Cécile Duflot, ce film qui pro- Le rôle avait été refusé par Marlon Brando,
voque un malaise constant rappelle le caractère Charlton Heston et Henry Fonda. Mais Burt
sauvage de la nature, qui peut renvoyer l’homme Reynolds, qui était la star la plus en vue du nouvel
“civilisé” à sa propre bestialité. On se souvient Hollywood (on venait de lui proposer de remplacer
tous du duel guitare-banjo entre un des citadins Sean Connery dans le rôle de James Bond) eut la
et un enfant muet attardé, au visage marqué par bonne idée d’accepter. Le comédien, qui n’avait
la consanguinité. Du fracas sonore, quasi continu, jusqu’à présent tourné que deux bons westerns
de la dangereuse rivière qui se transforme parfois (Navajo Joe de Sergio Corbucci et Les 100 Fusils
en grondement sourd. Et aussi du personnage de de Tom Gries avec Jim Brown et Raquel Welch) y
Lewis Medlock, le badass écolo incarné, à 36 ans, trouva sûrement le meilleur rôle de sa carrière. Pour
par un Burt Reynolds sans moustache… la petite histoire, Reynolds, qui effectuait lui-même
Observons ce beau spécimen de mâle alpha ses cascades, s’est broyé le coccyx sur le tournage.
dominant. Lewis est un athlète, un archer, un Après Le point de non retour et Duel dans le
macho qui s’impose comme le leader naturel du pacifique, le Britannique John Boorman signait
groupe. Image d’une Amérique triomphante et sûre enfin avec son troisième film américain une œuvre
d’elle-même (alors qu’en 1972, l’Amérique enterre séminale. Délivrance a en effet donné naissance
ses G.I. après la défaite au Vietnam de toute une à un sous-genre très populaire, affrontement
nation), Lewis est fasciné par l’idée de la survie et entre deux mondes, l’un rural et l’autre urbain :
le culte du corps. Revêtu d’un gilet de sauvetage le survival. ¶
en latex, cigare au bec, ce dernier bande ses muscles
et son arc, tout en philosophant sur une nature
indomptable et indomptée. C’est lui qui entraîne
tous ses amis dans cette excursion en canoë car la
51
La badass line :
À un petit garçon
qui l’asperge
d’eau avec un revolver
en plastique :
“Listen, I know
you’re a good
kid. Get back
there with
your mother.
Because if you
don’t, I’m gonna
break your
little arm.
Okay ?”

52
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Mikanowski •

DOC McCOY
Interprété par Steve McQueen
• Le film: Guet-apens (The Getaway, 1972). Réalisé par Sam Peckinpah •

A
ucune autre star de films or Alive). Avec son aisance à se mouvoir dans
d’action n’avait autant de l’espace et son déhanché fascinant à observer, l’ac-
style et de virilité que Steve teur crève déjà l’écran et impose une forte présence.
McQueen. Il représentait On aurait pu vous parler des Sept mercenaires,
l’essence du cool. Un esprit de La grande évasion, de Nevada Smith, La ca-
indépendant, fort et déter- nonnière du Yang-Tsé, L’affaire Thomas Crown,
miné. Et le plus bel exemple Bullitt, Papillon ou La tour infernale…
de masculinité vu au cinéma. Mais notre choix s’est arrêté, en tout subjecti-
Et ce sourire, bon Dieu, ce sourire ! Et ces yeux vité, sur Guet-apens qui, en matière de badasses,
bleus ! se pose un peu là !
Tous les personnages qu’il a incarné à l’écran Il y a d’abord le badass en chef – McQueen
avaient pourtant un côté sombre. D’humeur dif- donc – qui, à 42 ans, est producteur et initiateur
ficile, souvent à cran, McQueen renfermait un du projet par le biais de sa compagnie indépendante
caractère violent et colérique. Réputé peu com- First Artists, qu’il avait fondé en 1969 avec Paul
mode sur les tournages, prêt à exploser à tout Newman (très bien), Sidney Poitier (mister Tibbs
moment, ce bad boy au caractère rebelle et in- en personne, OK) et… Barbra Streisand (pas très
domptable adorait les courses automobiles et tes- badass celle-là !). McQueen a en effet acheté les
tait sans arrêt ses limites. droits d’un roman du grand Jim Thompson, Le
Rongé par des démons intérieurs, le type était lien conjugal, en vue de l’adapter au cinéma. Située
complexe, ce qui le rendait d’autant plus intéressant. en 1949, l’action du livre est transposée en 1972
Trente-trois ans après sa disparition, il reste, par Thompson lui-même, qui rédige le scénario.
par l’intensité de son jeu, l’ultimate badass. True badass, ce fils de shérif avait déjà écrit
Le tough guy, par excellence. L’ultime razzia et Les sentiers de la gloire pour
Steve n’a pas connu son père, celui-ci ayant Stanley Kubrick et son œuvre au noir a connu par
quitté le domicile conjugal alors qu’il n’avait que la suite de nombreuses adaptations au cinéma
six mois. Élevé par une mère alcoolique et des (Série noire d’Alain Corneau, Coup de torchon
beaux-pères plus ou moins brutaux, il connaît une de Bertrand Tavernier, Les arnaqueurs de Stephen
enfance turbulente. Formé à la dure école de la Frears, After Dark, my Sweet de James Foley, The
rue, abonné aux maisons de correction, il flirte Killer Inside Me de Michael Winterbottom).
avec la délinquance et refuse de se plier à l’auto- Mais Steve McQueen, effrayé par la noirceur
rité. Sa scolarité est médiocre. Il devient plus tard du script, vire Thompson et le remplace par le
barman, émondeur d’arbres au Canada, travaille débutant Walter Hill, autre badass qui va pourtant
sur un pétrolier, puis sert dans les Marines de 1948 édulcorer et trahir la nouvelle du romancier par
à 1950 : voilà qui trempe un caractère. souci de satisfaire Hollywood (McQueen fera de
Admis à l’Actors Studio parmi deux mille can- même avec le compositeur Jerry Fielding et rem-
didats (le seul autre lauréat est Martin Landau), placera sa bande originale par une partition plus
il devient, après des années de vaches maigres, le jazzy de Quincy Jones).
héros d’une série Z à succès : Danger planétaire Ebloui en 1971 par La dernière séance (The
(alias The Blob en VO). Révélé au public par la Last Picture Show), Steve McQueen pense d’abord
télévision, McQueen devint une star à la fin des confier la réalisation de Guet-apens à Peter Bog-
années 1950 en interprétant Josh Randall, le cha- danovich, qui verrait bien sa maîtresse Cybill
rismatique chasseur de primes, armé d’une Win- Shepherd dans le premier rôle féminin. Il se ravise.
chester à canon scié, dans la série en noir et blanc Et c’est là que l’ultime badass de l’histoire entre en
de la chaîne CBS Au nom de la loi (Wanted Dead jeu : “ bloody ” Sam Peckinpah !
53
100 icônes badass du cinéma

Doc McCoy

Sam et Steve s’étaient déjà rencontrés en 1965 où se déroule le règlement de comptes final entre
sur le tournage du Kid de Cincinnati. Viré du McCoy et une demi-douzaine de tueurs coiffés de
plateau par le studio au bout de quatre jours et chapeaux de cow-boy (mais aussi Al Lettieri et
remplacé derrière la caméra par Norman Jewison, son 357 Magnum Colt Python !). Dans Guet-
Peckinpah dirigera une première fois l’acteur dans apens, on ne flingue pas, on détruit. On nettoie.
Junior Bonner, portrait d’un cow-boy, champion Les interminables ralentis de cette scène de mas-
de rodéo, anachronisme vivant dans l’Amérique sacre et ses cadavres secoués par les impacts de
moderne. Une estime réciproque naît sur le tour- balles resteront dans les annales du genre. Elle sera
nage entre les deux hommes, qui remettent vite le d’ailleurs reprise quasiment à l’identique par
couvert sur Guet-apens. Le comédien engage en- Walter Hill dans 48 heures (comparez ce gunfight
suite Ali MacGraw, une jeune et belle actrice de avec celui qui oppose Nick Nolte et James Remar
33 ans qui a triomphé deux ans auparavant dans dans un hôtel de San Francisco et vous verrez…).
un mélo qui a bouleversé la planète : Love Story. Entre-temps, on aura assisté à plusieurs sé-
Dans Guet-apens, McQueen – le visage dur et quences d’anthologie, comme celle où McQueen
fermé – interprète McCoy, un perceur de coffres-forts dérouille la jolie MacGraw sur une bande d’arrêt
au mutisme farouche, qui purge une peine de prison d’urgence. En effet, le big m… se met à la gifler
pour vol à main armée. Après quatre ans de bonne violemment, à huit reprises (j’ai compté !), et à
conduite, l’animal en cage voit sa libération condi- brandir le poing (dans l’intrigue, Carol n’a pas
tionnelle refusée. Fatigué de moisir au pénitencier de hésité à tromper son mari, pour hâter sa libération).
Huntsville, il demande alors à sa femme Carol (Ali La légende prétend que McQueen n’avait pas pré-
MacGraw), de faire appel à Jack Benyon (Ben John- venu sa partenaire avant de lui démolir le portrait.
son), un avocat marron. Ce dernier accepte de parler Bullshit or not ?
en sa faveur si, en échange, McCoy réalise pour lui Il y a aussi ce moment incroyable dans lequel
le hold-up d’une banque à Beacon City. Doc accepte le Doc, armé d’un fusil de chasse semi-automa-
la proposition et sort de taule. Mais le casse se passe tique, emballé dans du papier kraft, réduit en
mal et, trahi, le couple s’enfuit avec l’argent, 500 000 miettes une voiture de police. Voir son Riot
dollars dissimulés dans un grand sac en cuir… Shotgun cracher le plomb est d’ailleurs l’une des
La suite est un road movie qui nous entraîne à grandes jouissances de ce film, magistralement
travers tout l’État du Texas et s’achève dans un monté par Roger Spottiswoode, le futur réalisateur
hôtel d’El Paso, proche de la frontière mexicaine, d’Under Fire.
54
N’oublions pas le séjour prolongé de McQueen du troisième du type de Steven Spielberg, Le convoi
et MacGraw dans une benne à ordures nantie d’un de la peur de William Friedkin et Apocalypse Now
broyeur, qui recrache les époux au milieu des dé- de Francis Ford Coppola. Mais huit ans après
chets d’une décharge publique. Vision terrible d’un Guet-apens, l’icône meurt, à 50 ans, d’un cancer
couple abîmé et à la dérive dans un paysage de fin des poumons.
du monde… Plus grand succès commercial du nihiliste
Car ce violent thriller, dégraissé au maximum, Peckinpah, Guet-apens aura droit, en 1994, à un
est d’abord et surtout l’histoire d’un couple. C’est pâle mais fidèle remake signé Roger Donaldson,
d’ailleurs sur le tournage que naîtra l’idylle entre avec un autre couple à la ville comme à l’écran :
McQueen et MacGraw, alors mariée à Robert Alec Baldwin et Kim Basinger. Mais Baldwin est
Evans, le directeur de la Paramount qui – comble très loin d’avoir l’animalité dangereuse de Steve
de l’ironie – avait produit pour elle Love Story. McQueen. Même si une part plus importante a
Evans dira par la suite : “ Tout homme qui croit été accordée au personnage féminin, joué par
comprendre les femmes est un fou et un ignorant. Basinger. Mais là encore, la conclusion déprimante
(…) Ali demanda le divorce et se maria avec du livre de Thompson est supprimée (dans celui-ci,
McQueen moins de trois mois plus tard (le 31 les McCoy débarquent au Mexique dans un camp
août 1973) (…) Quand une femme part sans re- spécial réservé aux gangsters américains en cavale
gret, ce n’est déjà pas facile. Mais quand elle part où ils sont soumis à un régime peu enviable. Et ils
avec la plus grande star de cinéma du monde, se trahissent mutuellement !).
disons que vous vous sentez un peu… petit. ” Résumons : Steve McQueen + Jim Thompson
Le mariage avec McQueen, miné par de gros + Walter Hill + Sam Peckinpah = The Getaway,
problèmes d’alcool, durera en tout cinq ans. Élevée le plus badass des badass movies ! Ça se discute,
par un père irlandais violent, Ali était battue par bien sûr. Mais il est placé très haut au firmament
son époux, comme autrefois sur cette bretelle d’au- de nos films chéris. Si seulement on pouvait
toroute dans Guet-apens. Elle tournera encore avec m’offrir la même carabine que Stevie pour mon
Sam Peckinpah dans Le convoi (Convoy, 1978), anniversaire ! ¶
film joyeux et sans prétention, montrant la soli-
darité entre routiers, cowboys des temps modernes
communiquant par CB.
McQueen, lui, a failli faire ensuite Rencontres
55
La badass line :
“ Boards don’t
hit back. ”
56
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• Gilles Da Costa •

LEE
Interprété par Bruce Lee
• Le film: Opération dragon (Enter the Dragon, 1973). Réalisé par Robert Clouse •

B
ruce Lee, de son vrai nom À la différence de ses précédents films, Bruce
Lee Jun-fan, exsude natu- Lee parvient ici à distiller sa philosophie et sa vision
rellement la “ badasserie ” du combat à travers de nombreuses répliques dont
par chaque pore de sa peau. il est l’auteur. Il y démontre aussi sa capacité à se
Son regard perçant, son débarrasser d’un adversaire par la ruse sans utili-
corps sec comme un coup ser la violence et n’hésite pas à inculquer quelques
de trique, sa gestuelle fé- principes de vie inspirés, entre deux coups de lattes
line, ses cris aigus accom- bien placés. Son style de combat est également plus
pagnant chaque coup, toutes ses spécificités font de épuré, plus fluide. Dans Opération dragon, comme
lui un combattant unique dont l’aura le porte d’em- dans la pratique de l’art martial dont Bruce Lee
blée au-dessus de ses adversaires avant même qu’il est l’inventeur – le jeet kune do (“ le poing qui
se décide à utiliser son redoutable kung-fu. Ce per- intercepte ”) – l’esbroufe et les fioritures n’ont pas
former légendaire au charisme inégalé a laissé une voix au chapitre. Tout est question d’efficacité et
trace indélébile dans le cinéma d’action en seulement de simplicité. C’est en recherchant cette ligne claire
cinq films marquants. Imposant un personnage à que Bruce Lee atteint le sommet de la “ badassi-
la fois sérieux par son code moral et excentrique tude ”. Il n’annonce jamais sa puissance et ne
par ses mimiques, il symbolise encore aujourd’hui cherche pas à asseoir sa domination sur l’autre. Il
à l’échelle mondiale la noblesse et les valeurs hu- n’est pas le plus puissant, le plus grand, ni même
maines du kung-fu. Formé très jeune au théâtre par le plus volubile et c’est justement son point fort.
sa famille et au wing chun (un art martial tradi- Lorsqu’un adversaire le sous-estime, la moitié du
tionnel, originaire du Sud de la Chine, ndlr) par le travail est fait. C’est ainsi qu’il se permettra, lors
légendaire maître Yip Kai-man dit IP Man (dont d’une scène de combat dantesque, de se débarras-
un énième biopic signé cette fois Wong Kar-wai, ser d’une quarantaine de sbires du vil Han (parmi
The Grandmaster, est sorti en France en avril 2013), lesquels figure celui qui deviendra quelques années
ce businessman de génie sera le premier à exporter plus tard une autre star du film d’action : le jeune
le film d’action asiatique dans le monde entier. Jackie Chan), en profitant par la même pour
Longtemps cantonné (sans mauvais jeu de mots) démontrer sa maîtrise bien connue du nunchaku.
à de petits rôles secondaires, il connaîtra la gloire Dans Opération dragon, Lee contrôle totale-
grâce à la série Le frelon vert (The Green Hornet, ment son image et impose un personnage qui lui
1966) et à des films comme La fureur de vaincre ressemble enfin. Plutôt cérébral et d’une classe ab-
(Jing wu men, 1972) et La fureur du dragon (The solue, même lorsqu’il écrase la nuque d’un adver-
Way of the Dragon, 1972) mais c’est réellement saire en sautant dessus à pieds joints, le regard
grâce à Opération dragon qu’il deviendra une star habité d’une rage animale, il personnifie à lui seul
de classe internationale après sa mort. Dans ce film la sagesse et la fougue des arts martiaux. Cette
de 1973 réalisé par Robert Clouse (également met- violence contenue par des préceptes bien intégrés
teur en scène du Jeu de la mort, dernier film officiel et une maîtrise technique étourdissante n’ayant
de la filmo de Bruce Lee), il incarne un moine – avec jamais pour but de nuire. Film testament à plus
cheveux – recruté par une agence de renseignements d’un titre, a contrario du très charcuté Jeu de la
afin d’aller espionner le maléfique Han sur une île mort (Game of Death, 1978), Opération dragon
accueillant un tournoi d’arts martiaux. Dans une illustre avec force les prouesses d’un athlète au
ambiance à la James Bond relevée par une excel- sommet de son art. Le film le plus complet d’un
lente bande originale signée Lalo Schifrin, Lee (car pionnier qui n’a toujours pas trouvé, quarante ans
c’est aussi le nom de son personnage, plus pratique après sa disparition, d’héritier digne de ce nom.¶
à l’export) impose sa présence magnétique d’une
scène à l’autre. Réduisant ses camarades de jeu Jim
Kelly et John Saxon à l’état de personnages cari-
caturaux, il irradie l’écran de sa présence et le
moindre de ses mouvements capte le regard.
57
La badass line :
“Vous savez ce qu’il
vous dit, l’abruti ?”

58
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Bianic •

CAPITAINE
AUGIER
Interprété par Michel Constantin
• Le film: La valise (1973). Réalisé par Georges Lautner •

D
ix ans après Les tontons héros implacables mon ami, ce sont aussi des ratés
flingueurs, Georges Lautner parfois, mais en l’occurrence de gentils ratés, tou-
en a vu passer du badass de chants et qu’on a envie d’étreindre comme le fait
comique troupier, exploi- cette grande sauterelle de Mireille Darc.
tant avec plus ou moins de Car Michel Constantin, c’est un profil du ci-
bonheur cette veine des gros néma comme on en fait plus. De son vrai nom
bras et durs à cuire à grande Constantin Hokhloff (maman polonaise, papa
gueule, dont les gaffes russe), il est entré en apprentissage chez Renault
succèdent aux baffes. Alors qu’il a perdu son plus (normal, ses parents se sont installés à Boulogne-
gros argument de vente – le dialoguiste Michel Billancourt, près de l’usine de voitures… et des
Audiard –, le réalisateur cherche du sang frais pour studios de cinéma) avant de monter une affaire
revigorer ce genre qui n’appartient qu’à lui. d’aiguilles pour machines à tricoter, puis de deve-
En 1972, un petit jeune du nom de Francis nir capitaine de l’équipe de France de volley-ball
Veber fait sa première apparition au générique de et journaliste sportif à L’Équipe. C’est sur les ter-
l’un de ses films, Il était une fois un flic… Un bon rains de volley où joue son fils que le cinéaste
choix de la part du pacha du cinéma d’action fran- Jacques Becker a remarqué Michel Constantin et
çais puisque que Veber allait exploser quelques lui a donné son premier rôle important dans Le
mois plus tard en signant les scénarios du Grand trou en 1960. Puis l’acteur-réalisateur Charles
blond avec une chaussure noire avec Pierre Richard Gérard (un fidèle comparse de Bébel) le fera rentrer
et de L’emmerdeur avec Jacques Brel et Lino Ven- par la petite porte dans la bande des gros durs du
tura. Veber, c’est l’homme des duos, du buddy cinéma français.
movie à la française, dont les François (Pignon ou S’il joue un moment les armoires à glace et la
Perrin) allaient le poursuivre tout du long de sa brute au petit Q.I. du haut de son 1m85 pour 95
carrière. kg, Lautner lui donnera en 1965 l’occasion de
Mais pour l’instant, en 1973, Veber doit com- briller davantage pour ses répliques que pour son
poser avec les usual suspects de la bande à Lautner physique dans le très culte Ne nous fâchons pas.
et se contente des “ seconds couteaux ” (no offense) Pour la première fois, Constantin donne du corps
que sont Michel Constantin et Jean-Pierre à son personnage de badass. Il embrassera même
Marielle, éclipsés par la belle Mireille Darc. Veber une éphémère carrière internationale en 1970 dans
tente un pari risqué en faisant rire autour de la le film de Terence Young (l’auteur des deux pre-
question de l’État d’Israël, au plus fort de la guerre miers James Bond) De la part des copains aux
du Kippour. Si cela ne suffisait pas, le film est côtés de Charles Bronson.
empreint d’une mélancolie qui le rend inclassable Dans La valise, le personnage d’Augier semble
et la réception sera plutôt décevante pour le faiseur à peine un rôle de composition. Il épouse même le
de blockbusters made in France qu’est Lautner message qu’a essayé de faire passer Constantin
(alors que la même année, sur un sujet voisin qui durant toute sa vie : “ OK, je suis une grande brute
a déclenché aussi une polémique, Les aventures maladroite mais j’ai un cœur en cristal. ” Si le film
de Rabbi Jacob avec Louis de Funès cartonne en n’exprime pas la quintessence du badass chez lui
salles avec plus de sept millions d’entrées, ndlr). – pour ça (re)voyez plutôt Les grandes gueules
Après Il était une fois un flic…, c’est la deuxième (1965) de Robert Enrico ou Les morfalous (1984)
fois que Michel Constantin tient la vedette à l’écran d’Henri Verneuil –, il mérite sa place dans ce top
et il doit prouver qu’il n’est pas qu’une paire de 100 pour toute la tendresse que n’ont pas su nous
sourcils. Quarante ans plus tard, difficile ne pas y donner les héros de ce palmarès et je remercie le
voir les bases du OSS 117 de Michel Hazanavicius. Daily Mars de lui accorder cet honneur. ¶
Franchouillard au possible, raciste qui s’ignore,
petit fonctionnaire de la grande muette, ce capi-
taine Augier est le badass français dans toute sa
petitesse. Oui, les badass ne sont pas toujours des
59
La badass line :
“You make sounds
like you’re a mean
little ass-kicker.
Only I ain’t
convinced.
You keep talkin’,
I’m gonna take
your head off.”

60
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Mikanowski •

VINCE MAJESTYK
Interprété par Charles Bronson
• Le film: Monsieur Majestyk (Mr. Majestyk, 1974). Réalisé par Richard Fleischer •

V
ous êtes vous déjà demandé shotgun et n’attend pas la fête de la citrouille pour
pourquoi Budd, le vilain joué faire des cartons sur les melons de l’Organisation.
par Michael Madsen dans les Sorti aux States une semaine avant Un justicier
Kill Bill, avait décoré l’intérieur dans la ville, ce polar qui cogne dur doit beaucoup
de son mobile home crasseux à la mise en scène de Richard Fleischer, au score
avec une affiche vintage de Mr. surexcitant de Charles Bernstein et surtout au
Majestik ? Sans doute parce que vilain du film : le dangereux hit man Frank Renda,
Tarantino est un big fan du un géant incarné par Al Lettieri. L’œil cruel, les
film, d’accord. Mais aussi parce que ce dernier cheveux très noirs et le teint très brun, ce rital
vénère le romancier Elmore Leonard (Jackie bestial avait déjà donné du fil à retordre à Steve
Brown est une adaptation de son ouvrage McQueen dans Guet-apens de Sam Peckinpah,
Rum Punch). En effet, le scénario original de deux ans auparavant. On l’avait découvert, la
Mr Majestik a été écrit par le grand Elmore même année, dans la fameuse scène du Parrain où
Leonard, disparu le 20 août 2013 à Détroit. Ce il se faisait flinguer par Al Pacino à la table d’un
dernier a souvent nourri le cinéma (3h10 pour petit restaurant italien (oui, c’est Lettieri qui in-
Yuma, Hombre, Paiement Cash, Get carnait le gangster Virgil Sollozzo dit “le Turc”
Shorty, Hors d’atteinte) mais aussi la télévision dans le masterpiece de Coppola !). Cet autre Al
(la série Justified). mourra hélas prématurément d’une crise cardiaque
Œil plissé et visage buriné, l’impassible Charles à l’âge de 47 ans.
Bronson incarne donc, à 53 ans, Vincent Majestik. En tueur fou et sadique dans Mr Majestik, il
Ce vétéran du Vietnam (tiens, encore un !) a fait est génial et particulièrement retors face à un
neuf mois de prison en Californie, à Folsom. Il Bronson monolithique, qui trouve enfin un adver-
mène désormais une vie paisible dans le Colorado saire à sa taille. Poursuites en Ford Trucks,
où il ne demande qu’à s’occuper de sa ferme et de fusillades, castagnes… cette histoire de Waterme-
son business. En l’occurrence une exploitation de lon Man reste décidément l’un des meilleurs films
pastèques de 65 hectares. Las, un jeune bouseux 70’s de la star moustachue avec The Mechanic (Le
particulièrement abruti de La Junta et ses sbires flingueur, 1972) de Michael Winner. Respect, donc
viennent lui chercher des noises. Ils menacent pour ce badass à la cool attitude. ¶
d’abord les immigrés mexicains qui travaillent pour
l’agriculteur et tentent de le racketter, en le forçant
à engager des hommes pour ramasser ses cucur-
bitacées. Coiffé d’un béret, l’ex-U.S. Army Ranger
ne cède pas aux tentatives d’intimidations. Les bad
guys détruisent ses récoltes à la mitrailleuse ! La
tête comme une pastèque, Bronson s’empare d’un
61
La badass line :
“ $10,000 for me by
myself. For that, you get
the head, the tail, the
whole damn thing. ”

62
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

QUINT
Interprété par Robert Shaw
• Le film: Les dents de la mer (Jaws, 1975). Réalisé par Steven Spielberg •

R
obert Shaw mériterait un À l’écran, Robert Shaw est autant un pilier
livre à lui tout seul pour émotionnel de Jaws qu’une véritable attraction. À
son interprétation inou- l’image de sa première apparition dans le film (des
bliable du chasseur de re- doigts crissant sur un tableau), il polarise inexo-
quins au long cours Quint, rablement l’attention par ses vociférations, son
pièce maîtresse et certai- chaleureux argot (magnifique VF d’origine) et sa
nement personnage le plus gouaille permanente. Sa part de ténèbres, il nous
extraordinairement fasci- la révèle lors de cette glaçante anecdote de l’India-
nant du chef-d’œuvre de Steven Spielberg. Shaw, napolis, fondation de sa haine recuite du requin
vétéran du cinoche depuis les années 1950, ré- renvoyant directement à l’obsession du capitaine
puté casse-burnes sur les plateaux mais acteur Achab pour le grand cachalot blanc Moby Dick.
d’immense talent, n’était pourtant que le troisième Robert Shaw s’y montre prodigieux, d’une justesse
choix de Steven Spielberg, qui avait initialement terrible et nous impose le silence comme à ses deux
jeté sans succès son dévolu sur Lee Marvin puis compagnons de chasse, médusés. Le badass marin
Sterling Hayden. achèvera de s’octroyer une place au soleil dans nos
Le tournage des Dents de la mer fut, comme mémoires avec l’atroce disparition de Quint dans
on sait, un cauchemar pour Spielberg, le pire de la gueule du requin retors. La mâchoire du monstre
toute sa carrière et le réalisateur en garda durant se referme, celle de Quint s’ouvre en grand pour
de longues années un véritable ressenti vis-à-vis pousser le plus traumatisant des cris. Une fin
du film. Parmi les innombrables galères : le opératique à la mesure de ce vieux loup de mer,
Britannique Robert Shaw. Le comédien ne faillit boulotté par son pire ennemi. ¶
pas à sa réputation de prima donna ingérable et
importa sur le plateau ses problèmes d’alcoolisme,
ajoutant une tension supplémentaire là où Spielberg
n’en avait vraiment pas besoin. Shaw détestait
Richard Dreyfuss et, dans le film, l’inimitié entre
les personnages de l’océanographe Hooper
(Dreyfuss) et Quint n’est pas vraiment feinte. La
scène-clé du récit de Quint sur le naufrage de l’USS
Indianapolis, en partie écrite par John Milius, fut
au départ une catastrophe, toutes les prises de Shaw
étant inutilisables au vu de l’état d’ébriété avancée
de l’acteur ce soir-là. Conscient d’avoir merdé,
Shaw mit tout de même de l’eau dans son vin (si
je puis dire, hum…) et demanda à Spielberg de
recommencer la scène le lendemain, avec le fabu-
leux résultat que l’on sait. Poivrot peut-être, mais
professionnel encore plus.
63
La badass line :
“ J’ai erré. J’ai tenté
de survivre. Mais pour
cela, mieux vaut être
rapide. ”

64
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

CARSON
Interprété par Yul Brynner
• Le film: New York ne répond plus (The Ultimate Warrior, 1975) •
• Réalisé par Robert Clouse •

E
nfant, Yul Brynner me ter- New York 1997 : harcelés par une horde de pillards
rifiait. Normal : les deux sauvages menés par le rouquin Carrot (William
premiers films que j’ai pu Smith, oui un autre badass), un petit groupe de
voir de lui furent Mondwest survivants dirigé par le Baron (Max von Sydow)
et New York ne répond va solliciter la protection d’un inconnu chauve
plus, diffusés en prime time et balèze qui fait bizarrement le pied de grue depuis
dans la culte émission de deux jours, torse nu, en pleine rue :   Carson
débats pseudo-scientifiques (Brynner, donc).
L’avenir du futur, vers la fin des années 1970, Le Baron et ses hommes, grâce à une variété
début des années 1980. OK, je vais encore faire de graines particulières, cultivent leur propre jar-
ma vieille carne aigrie mais, malgré un papier as- din potager qui subvient à leurs besoins alimen-
sassin de Starfix qui lui reprochait de diffuser ses taires. Mais la menace croissante de Carrot (pro-
films en pan and scan, c’était vachement bien, bable ancêtre d’Humungus) les pousse à enrôler
L’avenir du futur ! Avec Temps X des Bogda Bro- Carson comme bodyguard. Lequel va progressi-
thers, ce programme diffusé sur TF1 (chaîne pu- vement s’humaniser à leur contact et accepter
blique à l’époque) a considérablement contribué à d’escorter la fille du Baron hors de New York vers
l’éclosion du geek en moi. Une fenêtre ouverte sur un lieu plus sûr en Caroline du Nord. Plutôt labo-
le cinéma de genre, la SF et tout plein d’œuvres rieux et parfois pas si loin du Z, New York ne
barrées sous couvert d’illustrer une vague discus- répond plus n’en reste pas moins immensément
sion post-film entre experts plus ou moins sérieux sympathique pour son cast, son ambiance cracra
(“ Les E.T. existent-ils ? ” ; “ L’Apocalypse, c’est et surtout LA scène finale de duel entre Carrot et
pour quand ? ” ; “ Le troisième téton, cet incon- Carson (marrant : on dirait un titre de série poli-
nu ”… ah non, pas celui-là, pardon). cière). Un mano à mano court mais conclu par
Et donc Yul Brynner. Il m’avait déjà terrorisé l’image bien badass d’un Carson obligé de se tran-
en ancêtre de Terminator flinguant sans ciller cher la main à coup de hache pour éviter de tom-
James Brolin et coursant son copain dans les sous- ber avec Smith au fond d’une cavité souterraine.
sols de Delos dans Mondwest. Et dans New York Carson cautérisera la plaie en mettant sa main au
ne répond plus, quand bien même son Carson est feu, non sans pousser un cri de douleur qui m’avait
un gentil guerrier ultime, il me foutait tout de même retourné les tripes. Et dire que j’ai vu ça à 8 ans,
les miquettes avec ses poses mutiques et la puis- maman ! ¶
sance cyclopéenne qu’il dégageait à l’écran. À vrai
dire, le film lui-même est loin d’être un chef-
d’œuvre, très loin même. Mais le réalisateur-scé-
nariste Robert Clouse, deux ans après son culte
Opération dragon, s’est tout de même débrouillé
pour ficeler quelques plans iconiques du cinoche
post-apo, dont cette ouverture sur un New York
totalement désert après qu’une épidémie ait ra-
vagé la planète. Le scénar d’Ultimate Warrior
préfigure totalement Mad Max 2 et un poil de
65
La badass line :
“ Got a smoke ? ”

66
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

NAPOLEON WILSON
Interprété par Darwin Joston
• Le film: Assaut (Assault on Precinct 13, 1976). Réalisé par John Carpenter •

J’
ai découvert Assaut pour Sarcastique, énigmatique, individualiste mais un
la première fois par une homme d’honneur assurément. Sa psychologie et
brûlante soirée de juin son background nous sont livrés au compte-goutte,
1986, sur Canal+. De John à l’économie, Carpenter style. Le prologue nous
Carpenter, j’avais déjà vu apprend que Wilson est condamné à mort pour
New York 1997 en salles avoir buté quelques gars, on n’en saura pas beau-
et Halloween en vidéo, coup plus… Mais quel présence, quel charisme !
mais je n’avais jamais pris Et lorsqu’en pleine seconde attaque du precinct
conscience de son existence sous un angle cinéphi- 13, Bishop les libère, lui et Welles, de leur cellule,
lique. Avec Assaut, tout a changé. À 14 ans et Napoleon Wilson saura montrer sa droiture morale
demi, je réalisais soudain, dans la foulée de ma en prenant les armes aux côtés de ses geôliers. Ma-
surexcitation incontrôlable suscitée par ce chef- gnifique lancer de riot gun par Bishop, attrapé en
d’œuvre qui obsédait mes pensées, qu’un seul et plein vol par Wilson avant de faire feu in extremis
même homme avait orchestré (le mot n’est pas sur trois assaillants ! Ce plan sur Wilson contem-
choisi au hasard) ces trois films définitifs à mes plant avec fascination l’engin de mort qui vient de
yeux. Carpenter devint mon héros. Dans les mois lui sauver la vie restera un sommet de badassitude
et les années à venir, j’allais régulièrement griffon- dans la carrière de Joston, qui n’a plus jamais re-
ner son nom et celui de ses œuvres en long, en large trouvé de rôle de cette envergure par la suite.
et en travers de mes cahiers de texte au lycée, David Lynch lui fera faire une panouille dans
bassinant mes camarades de classe avec ce réali- Eraserhead en 1977 et Carpenter aussi dans Fog
sateur royalement ignoré par la presse de bon goût. en 1979 dans le rôle d’un médecin légiste. Joston
Le terme “ geek ” ne s’épanouirai dans le langage recroisera également Austin Stoker dans le nanar
courant que vingt ans plus tard mais, oui, j’en étais Time Walker (1982) et trimballera sa carcasse dans
assurément un et perçu comme tel. Pas simple pour diverses séries télé… Avant de se recycler (misère)
choper de la boutonneuse avec ce genre de passion, dans le business de chauffeur à Hollywood, no-
mais passons ! tamment sur les tournages du Clochard de Be-
Hommage de Carpenter au Rio Bravo verly Hills et Sailor et Lula de son ami David
d’Howard Hawks, le film reprend la même thé- Lynch. Darwin Joston sera emporté à 60 piges par
matique du siège, transposée dans les quartiers une leucémie, le 1er juin 1998, dans l’indifférence
chauds de South Central, à Los Angeles, en pleines générale. Triste destin pour le noble chevalier d’As-
seventies déliquescentes pour l’Amérique. L’intri- saut qui, face à Laurie Zimmer, s’est livré dans le
gue a tout du western que Carpenter rêve depuis film à l’une des plus belles déclarations d’amour
toujours de réaliser : dans un commissariat en voie de l’histoire du cinéma. Un moment suspendu entre
de désaffection, un groupe hétéroclite composé de deux fusillades, tout en non-dits et regards com-
deux détenus, d’un flic et de deux secrétaires va plices, conclu par un bouleversant “ Je suis un
devoir s’unir pour résister toute une nuit à l’assaut homme sans avenir ” adressé par Wilson à l’hé-
du bâtiment par un gang déchaîné. Les assaillants roïque Leigh, qu’il aurait sûrement pu aimer et
veulent la peau du père de famille qui s’est réfugié chérir dans une autre vie. Hé ouais les gars, parce
au poste après avoir tué leur chef, qui lui-même qu’un badass, c’est aussi un putain de lover contra-
avait abattu gratuitement sa petite fille en pleine rié. ¶
rue. Le lieutenant Ethan Bishop (Austin Stoker)
refuse de livrer le malheureux aux agresseurs, les
prisonniers Napoleon Wilson et Wells (Tony “ l’en-
traîneur d’Apollo Creed ” Burton) veulent juste
sauver leur peau : flics et voyous n’ont pas d’autre
choix que de s’allier pour rester en vie. Joué par le
quasi-inconnu Darwin Joston, Napoleon Wilson
est comme un brouillon du futur Snake Plissken.
67
La badass line :
“You learn
to love
the rope.
That’s how
you beat ’em.
That’s how
you beat people
who torture you.
You learn
to love ’em.
Then they
don’t know
you’re
beatin’ ’em.”

68
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Mikanowski •

MAJOR
CHARLES RANE
Interprété par William Devane
• Le film: Légitime violence (Rolling Thunder, 1977). Réalisé par John Flynn •

S
i vous êtes une ménagère de moins Heywood Gould (Ces garçons qui venaient du
de 50 ans, fans de réunions Brésil ; Le policeman avec Paul Newman), ce po-
Tupperware, vous connaissez for- lar très noir a été une source d’influence majeure
cément William Devane à travers pour nombre de cinéastes comme Tarantino et Eli
ses apparitions régulières dans le Roth (qui commente d’ailleurs la bande annonce
soap opera des années 1980 Côte sur le site Trailers from Hell).
Ouest (Knots Landing) produit De quoi s’agit-il ?
par Lorimar (tout comme la série 1973. Après huit ans passés dans un camp de
Dallas, dont il est le spin-off). Dans ce soap télé, prisonniers à Hanoï, le major Rane rentre chez
Devane incarnait, avec son sourire Colgate, le bel- lui, au Texas, pour retrouver sa femme et son fils
lâtre Gregory Sumner. auxquels il n’est plus qu’un étranger. Il est reçu
Si, en revanche, le nom de William Devane vous comme un héros au pays, mais très vite, ce vétéran
évoque plutôt des thrillers sévèrement burnés du Vietnam bardé de médailles a du mal à se réa-
comme Marathon Man ou Légitime violence, dapter à la société (tiens, comme Travis Bickle,
bravo, on vous laisse le droit de poursuivre cet l’autre personnage culte créé, un an plus tôt, par
article (les autres, sortez ! Ce qui va suivre n’est, Schrader dans Taxi Driver). En effet, Rane souffre
à vrai dire, pas destiné aux fans de brushings et d’un trouble de stress post-traumatique. De si-
manucures – oh que non !). nistres flashbacks en noir et blanc nous montrent
Devane a donc été le héros de Légitime violence d’ailleurs la manière avec laquelle les sadiques Viêt-
(pas le film avec Claude Brasseur et Véronique Cong traitaient leurs détenus.
Genest, hein, l’autre, le vrai !), une série B bien Un soir, dans son garage où il emmagasine les
badass, que l’on a découvert en VHS en 1984 (iné- armes à feu, Charlie discute avec le gars qui frico-
dit dans les salles françaises, ce long métrage était tait avec sa femme durant son absence. Soudain,
sorti aux États-Unis depuis déjà sept ans). Il a le major à moitié coucou se met à genoux et de-
également été diffusé sur Canal + en janvier 1986. mande au type, médusé, de lui attacher les bras
Basé sur une histoire de Paul Schrader – qui a dans le dos avec une corde à sauter, puis de serrer
failli réaliser le film – et un scénario coécrit par le plus fort possible… jusqu’à ce que ses os se met-
69
100 icônes badass du cinéma

Major Charles Rane

tent à craquer ! But de la manœuvre : ressentir de bordel d’El Paso, qui sera le théâtre de l’un des
nouveau ce que les gooks lui infligeaient deux fois plus grands gunfights de l’histoire du cinéma. Un
par jour lors de sa captivité. Et satisfaire, du même final “peckinpah-esque” dans lequel Tommy Lee
coup, ses pulsions masochistes (“ You learn to love Jones, tout sourire (!), empoigne un fusil à pompes
the rope ”, avoue l’ex-pilote de l’Air Force. Oui, ce Winchester pour le décharger, avec une sécheresse
dernier a appris à AIMER LA CORDE durant ses inouïe, sur des hordes de mexicains hurlants. Tan-
années de torture). À ce stade, on commence à dis que Devane termine la sale besogne au Smith
renifler le grand film malade, bizarre, malsain. La & Wesson modèle 28. Danger kids !
suite est bien pire… Il faut saluer ici la performance du lippu William
Rane se fait agresser sous son toit par quatre Devane dans le rôle du soldat impassible et névro-
desperados, à la recherche d’une valise pleine de tique (prévu à la base pour Kris Kristofferson).
silver dollars que l’armée lui a offert en cadeau lors Mâchoire serrée, il est sidérant derrière les Ray-Ban
de son retour au pays. Tabassé, le “ macho mo- bulbeuses du héros. Un mort en sursis, détruit par
therfucker ” ne bronche pas. Excédés, les ploucs la guerre et mutilé par la société.
lui passent la main au broyeur, dans l’évier de sa Au départ, cette production Lawrence Gordon
cuisine (yes, the garbage disposal !). Puis crible de doit être distribuée par la Fox qui, devant le degré
balles sa famille ! Laissé pour mort, Charlie se de violence ahurissant du produit fini, hésite à le
retrouve à l’hôpital, armé de sa haine et du crochet sortir. En 1977, l’avant-première du film se passe
qui lui sert désormais de main. C’est sûr, le vengeur extrêmement mal. Une partie du public s’en prend
manchot va tirer dans le tas ! Il sera aidé dans sa même physiquement aux membres du studio pré-
tâche par une jolie serveuse (Linda Haynes) et sents dans la salle ! Les executives de la Fox jettent
surtout, son compagnon d’armes, Johnny Vohden l’éponge et revendent ce long métrage sans une
(Tommy Lee Jones à 31 ans, dans son premier rôle once d’humour à AIP (American International
marquant). Pictures), la boîte de Samuel Z. Arkoff, spécialisée
Le capitaine crochet retrouvera les ordures qui dans les films indépendants à petit budget.
ont massacré sa femme et son gosse dans un On connaît la suite : Rolling Thunder influen-
70
cera des bandes comme Le droit de tuer (The avec Jan-Michael Vincent et Danny Aiello. Puis
Exterminator, 1982) avec Robert Ginty mais Pacte avec un tueur (Best Seller, 1987) avec James
aussi le premier Rambo (pour les flashbacks trau- Woods et Brian Dennehy. Sans oublier Haute sé-
matiques) et même Way of the Gun en 2000 (pour curité (Lock Up, 1989), un film carcéral avec Syl-
son gunfight final dans un bordel mexicain). Le vester Stallone. Et Justice sauvage (Out for Justice,
film culte donnera aussi son titre à la première 1991), le polar le plus violent de toute la carrière
société de distribution de Tarantino, coachée par de Steven Seagal (il fut interdit au moins de 16 ans
Miramax, Rolling Thunder Pictures. Un label qui en France).
sortira pendant trois ans de nombreux films d’ex- Pour l’anecdote, j’ai la chance de compter parmi
ploitation comme L’au-delà de Lucio Fulci, mes amis proches le fils de ce réalisateur, Tara
Switchblade Sisters de Jack Hill ou encore le très Georges Flynn, qui me raconte maintes anecdotes
drôle Colosse de Hong Kong de Ho Meng Hua. sur les tournages mouvementés de son pater. Et si
N’oubions pas aussi que le lieutenant joué par au fond le vrai badass de l’histoire, c’était John ?¶
Brad Pitt dans Inglourious Basterds se nomme
Raine. Comme Charles Rane !
Impossible enfin de parler de Rolling Thunder
sans évoquer son réalisateur, le regretté John Flynn.
Ancien assistant de Robert Wise, cet irlandais al-
coolique et colérique avait déjà signé en 1973 pour
la MGM l’excellent Échec à l’organisation (The
Outfit) avec Robert Duvall et Joe Don Baker (que
Wild Side éditera fin octobre 2013 dans sa collec-
tion Classics Confidential, accompagnée d’un livre
du grand Philippe Garnier, édition magnifique en
perspective). Flynn tourna aussi un vigilante flick
Les massacreurs de Brooklyn (Defiance, 1979)
71
La badass line :
“When there’s
no more room
in hell
the Dead will
walk the earth.”

72
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

PETER WASHINGTON
Interprété par Ken Foree
• Le film: Zombie (Dawn of the Dead, 1978). Réalisé par George A. Romero •

J
e l’avais d’abord vu en photos dans Invité par son collègue Roger (Scott H. Reini-
Starfix numéro trois (ah oui, autant ger) à fuir la ville à bord d’un hélico de surveillance
vous prévenir, vous risquez d’en du trafic piloté par Stephen (David Emge) flanqué
bouffer du Starfix ici-bas) et je me de sa compagne Fran (Gaylen Ross), Peter sera à
souviens que, déjà, sa carrure et son la fois la tête et les muscles du groupe. Le pragma-
regard déterminé en jetaient un max. tique, ingénieux, méthodique et ne cédant jamais
Ken Foree, alias Peter Washington, à ses instincts primaires. Des qualités cruciales
l’un des quatre fugitifs en hélico dans pour la protection du clan et, accessoirement, sa
Zombie, respirait la coolitude badass et le sang- propre survie. On apprendra au fil du film que
froid nécessaire à la survie dans un monde dévoré Peter, d’origine cubaine par son grand-père, a
autant par les macchabées que par sa propre folie laissé “ quelques frères ” derrière lui. Ken Foree,
autodestructrice. L’article consacré à Zombie dans la trentaine et bâti comme un frigo (1m96 !),
Starfix m’avait, à lui seul, filé la pétoche tant les débutait à l’écran mais pouvait compter sur une
photos tirées du film étaient à la fois belles et solide expérience au théâtre pour camper un Peter
terrifiantes. Censuré sous Giscard, le classique de exemplaire. Un leader naturel sur lequel reposent
Romero se voyait enfin délivrer un visa d’exploi- nos frêles espoirs, une planche de salut rationnelle
tation dans la France de Mitterrand et sortit dis- dans une humanité décimée et dont les rares sur-
crètement sur quelques écrans en 1983. vivants sont peut-être plus dangereux que les zom-
Je ne l’ai vu qu’en VHS deux ans plus tard, bies eux-mêmes. Et puis quelle classe quand il
grâce à l’éditeur René Chateau et surtout la com- dézingue du zomblard ! Pour l’anecdote, votre
plicité de l’employée de Palace vidéo qui savait serviteur avait croisé le bonhomme en 2006 au
pertinemment que je n’avais pas les 18 ans régle- Comic-Con de San Diego. Rigolard et bon enfant,
mentaires pour visionner la boucherie romerienne Foree m’avait alors dit qu’il avait adoré la perfor-
(rien à voir avec Éric Rohmer, ndlr). Et dans ce mance de l’équipe de France lors du Mondial la
film hautement flippant, sans doute celui qui a le même année, et notamment le coup de boule de
mieux décrit à ce jour l’effondrement d’une civili- Zidane à Materazzi en finale. Cool, fun et chaleu-
sation sous les coups d’une invasion de zomblards, reux, ce Mr Foree. Il y a des icônes badass qui font
chaque apparition de Ken Foree à l’écran était ras- honneur à leur notoriété. ¶
surante. “ Il agit objectivement et pour cela, il
survivra ” mentionnait d’ailleurs la légende sous
l’une de ses photos publiées dans Starfix. Au début
de Zombie, nous découvrons Peter comme membre
d’une SWAT team participant à l’assaut sanglant
d’un taudis infesté de morts-vivants, à Philadelphie.
L’épidémie a commencé voici trois semaines, on
la devine mondiale et hors de contrôle. La scène
de l’assaut pose admirablement les fondamentaux
de Peter : un homme d’action maîtrisé, s’adaptant
sans état d’âme au cauchemar ambiant, sans pour
autant sacrifier sa part d’humanité.
73
La badass line :
(on laissera au grand Roger Ebert le soin de
délivrer la réplique, issue de sa critique en
2003 de la franchise) : “Après avoir vu de quoi
la chose est capable, sa réponse au Special
Order 24 – garantir le retour de l’organisme
sur Terre – est succincte :
“Comment on le tue ?”
74
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Bianic •

LIEUTENANT
ELLEN L. RIPLEY
Interprétée par Sigourney Weaver
• Le film: Alien, le huitième passager (Alien, 1979). Réalisé par Ridley Scott •

N
ait-on badass ou le devient- Comme dans le film, le personnage de Ripley
on par la force des choses ? évolua beaucoup au fil du travail d’écriture et de
Inné ou acquis ? Nature ou production. Sigourney Weaver fut la dernière
culture ? Vous avez quatre recrue du cast d’Alien et c’est grâce aux producteurs
heures, le surgé Plissken pas- Walter Hill et David Giler que Ripley passa petit
sera ramasser les copies à à petit au premier plan du film, n’hésitant pas
l’issue de l’interro. C’est ce réécrire le script final. Ripley enterrait ainsi le per-
qu’inspire le personnage sonnage de la scream queen, avec son physique
d’Ellen Ripley dans la franchise Alien : avant d’être androgyne et asexué, associé à une rage de sur-
une motherfucking tueuse de xénomorphes, Ripley vivre. Pour autant, Ripley faillit bel et bien dispa-
est une petite employée exemplaire, straight edge raître à tout jamais dès ce premier opus.
au possible. Après avoir négocié une rallonge budgétaire
Issue d’une private school de Los Angeles, pour ajouter cette scène finale de confrontation à
diplômée en ingénierie à l’Université d’aéronau- l’intérieur de la capsule de sauvetage, Ridley Scott
tique de New York, elle devient pilote de robot voulait en plus que l’Alien arrache la tête de Ripley.
porte-charge chez Weyland Industries. Avec l’an- Mais le bon sens hollywoodien des producteurs
cienneté, elle obtiendra le grade de lieutenant à eut le dessus et Scott d’obtempérer : le monstre
bord du Nostromo. Une vraie fonctionnaire. doit mourir à la fin. Si Alien premier du nom fit
Zélée qui plus est, ce qui lui vaudra l’inimitié du de Ripley un des tout premiers personnages fémi-
reste de l’équipage quand elle refuse de laisser ren- nins badass (le premier ?), c’est dans les itérations
trer des membres susceptibles d’avoir été conta- de la franchise par James Cameron, David Fincher
minés lors de l’incident à bord du vaisseau étran- et Jean-Pierre Jeunet que Sigourney Weaver allait
ger. Jusqu’à ce stade du film, le plus badass de la prendre toute la mesure d’une héroïne “ virile ”,
bande est Tom Skerritt, alias le capitaine Dallas, tout en développant un rapport ambigu avec la
figure tutélaire du chef de cavalerie. Ripley est alors bête, qui fera partie d’elle-même. Souvent érigée
ostracisée, et sa froideur, sa rigidité, stigmatisées. comme un personnage hautement féministe, Ripley
Si Ripley prend les choses en main, c’est malgré se bat autant contre le monstre que contre le pa-
elle, après que Dallas a voulu se payer un baroud triarcat et nourrit le mythe du badass d’un supplé-
d’honneur, le con. Le second officier devient capi- ment d’âme. Fragile et impitoyable à la fois. ¶
taine par intérim et, avec les galons, lui pousse une
sacrée paire de couilles. Plutôt que de s’enfuir à
bord de la navette, Ripley intime au reste de l’équi-
page de poursuivre la chasse à l’alien. Désormais
en charge, Ripley découvrira les intentions de Wey-
land, bien décidé à ne pas laisser passer la décou-
verte incroyable de l’évolution que représente ce
vilain baveux à quenottes. Le choc est total pour
Ripley. La bonne employée a été trahie par tout
ce qu’elle chérissait. À l’exercice du devoir, une
nouvelle mission lui incombe : ne pas laisser cet
alien revenir sur Terre.
75
La badass line :
“ I love the smell
of napalm in
the morning. ”

76
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• John Plissken •

LIEUTENANT-COLONEL
BILL KILGORE
Interprété par Robert Duvall
• Le film: Apocalypse Now (1979). Réalisé par Francis Ford Coppola •

A
près l’avoir dirigé dans Les code d’honneur, Kilgore est assurément l’une des
gens de la pluie, les deux vo- plus grandes réussites d’Apocalypse Now, autant
lets du Parrain et Conversa- pour ses répliques magnifiques que pour l’inter-
tion secrète, Coppola re- prétation stellaire de Duvall. Lequel a su trouver
trouve son acteur fétiche le ton juste pour ne pas faire de son alter ego un
Robert Duvall pour lui simple fou de guerre bas du front.
confier un second rôle en or Kilgore n’a que trois scènes consécutives, situées
massif : celui du lieutenant- dans la partie pré-onirique du récit, soit à peine
colonel Bill Kilgore. Créé par le scénariste du film vingt minutes de présence à l’écran dans un film
John Milius d’après des souvenirs personnels, bap- qui en fait 2h33 (dans le montage original de 1979
tisé colonel Carnage dans une version initiale du – le meilleur). Et pourtant il nous laisse pantois,
script, Kilgore symbolise à lui tout seul la folie quittant une dernière fois le cadre à l’issue de son
opératique du Vietnam telle que voulaient la inoubliable monologue final dont, plus encore que
décrire Coppola et Milius. Qu’il distribue ses cartes la fameuse déclaration d’amour à l’odeur du na-
de la mort sur des cadavres vietnamiens jonchant palm, on retiendra le magnifique “ Un jour, cette
le sol ou qu’il donne la gourde à un ennemi gisant guerre prendra fin ”, accompagné d’un impercep-
les tripes à l’air avant de le laisser tomber aussi sec tible geste de désarroi. Une tirade tétanisante
pour aller serrer la main du champion de surf conclue sous le regard éberlué de Martin Sheen et
Lance Johnson, Kilgore a clairement perdu les le nôtre par la même occasion. ¶
pédales. Coiffé de son Stetson orné de l’emblème
de la cavalerie, il évoque un lointain cousin de
Patton qui aurait mal tourné (rappelons que
Coppola fut aussi scénariste du Patton de Franklin
J. Schaffner). Confirmation de sa dinguerie avec
l’attaque du village pro-Vietcong bordant l’embou-
chure de la rivière Nung où Kilgore accepte d’es-
corter Willard (Martin Sheen) et ses hommes,
principalement parce que sur les plages du littoral,
les vagues offrent des conditions de surf excep-
tionnelles.
Une fois au sol après l’attaque en hélico et le
massacre de la population au son de La chevauchée
des Walkyries de Richard Wagner, Kilgore marche
sans ciller entre les explosions d’obus et exige,
malgré l’objection timide d’un de ses hommes, que
ses troupes surfent avec lui au milieu des tirs.
Trompe-la-mort dangereux et imprévisible, en
même temps proche de ses hommes et habité d’un
77
La badass line :
“ La chaîne
de ces menottes est
en acier à haute
résistance. Il te faudrait
dix minutes pour
la couper avec ça
(une scie !).
Avec un peu de chance,
tu te trancheras
la cheville en cinq
minutes... ”

78
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• David Mikanowski •

MAX Interprété
ROCKATANSKY
par Mel Gibson
• Les films: Mad Max (1979), Mad Max 2, le défi (The Road Warrior, 1981) •
Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre (Mad Max Beyond Thunderdome 1985) •
• Réalisés par George Miller •

M
ad Max, premier du nom, (recadrée) – du film australien. Le soir, seul à la
a failli ne jamais sortir en maison, j’enclenche, tout tremblant, la VHS dans
France. Heureusement, le lecteur et j’attache ma ceinture de sécurité. Au-
après trois ans d’interdic- tant vous dire que je n’ai pas été déçu.
tion, ce film “ixé” pour Dans un futur proche, des bandes de motards
violence débarque enfin font régner la terreur. Tout de cuir vêtu, Max, un
sur les écrans en janvier flic pur et dur, les traques au volant de son Inter-
1982, amputé de sept ceptor, un bolide noir aux huit cylindres en V (une
minutes trente ! À l’époque, les distributeurs fran- Ford Falcon XB Coupe 351, avec compresseur et
çais pensent intituler le film… “ Matière hurlante ”. moteur modifié qui suce de la nitro !). Mais les
Grâce au changement de gouvernement et suite punks font cramer son meilleur ami, Jim Goose,
au succès de Mad Max 2 en août 1982, Mad Max puis écrasent sa femme et son enfant en bas âge.
ressort en version intégrale dès janvier 1983. Ce Anéanti, le policier bascule dans la folie meurtrière.
long métrage, au budget de 350 000 dollars, est Les mains crispées sur le volant de son V-8, il
hélas toujours interdit aux mineurs (ce qui contribue élimine méthodiquement tous les membres du
à établir sa réputation). Âgé seulement de 12 ans, gang. Sa vengeance sera terrible. Il n’y a guère qu’à
je désespère de voir un jour cette série B furieuse Johnny the Boy (qui ressemble étrangement à Sid
et paroxystique, ce fleuron de l’Ozploitation, qui Vicious, le bassiste des Sex Pistols) qu’il laissera le
“ attire voyous et délinquants. ” Je tente de m’in- choix : bruler vif ou se couper la cheville avec une
filtrer dans une salle de banlieue, mais la caissière scie ! Badass or not ?
du cinéma me refoule à l’entrée, après avoir contrô- J’ai entendu des réflexions imbéciles sur l’idéo-
lé ma carte d’identité. J’enrage d’autant plus que logie douteuse du premier Mad Max, que certains
j’ai déjà vu Mad Max 2 plusieurs fois de suite ont vite taxé de film fasciste prônant l’autodéfense
quelques mois auparavant (cette suite n’a écopé et l’apologie de la violence. Son réalisateur, George
que d’un simple avertissement). Miller, se défend : “ Il n’y a quasiment pas une
Une affiche, c’est la promesse d’un rêve. Et la goutte de sang dans mon film. Tous les effets vio-
tagline de Mad Max disait : “ Quand la violence lents ont été réalisés au montage. Ici, la violence
s’empare du monde, priez pour qu’il soit là… ”. Et est davantage psychologique ”. Étudiant en mé-
moi aussi j’ai prié, prié, pour découvrir ce road decine, puis interne aux urgences d’un hôpital de
movie mythique. Hélas, ce sont mes parents qui Melbourne, Miller était en contact quotidien avec
s’en sont mêlés en demandant au responsable de les accidentés de la route. “ Il y a en Australie une
leur vidéoclub de NE PAS ME LOUER CE FILM civilisation de l’automobile comme aux États-Unis
ULTRAVIOLENT ! Autant dire que le guerrier de celle de l’arme à feu. C’est un pays avec un taux
la route était devenu mon Arlésienne. Ma quête du impressionnant de morts par accident de voiture.
Graal. Un pur fantasme. Une dangereuse obsession. Et Mad Max est un spectacle qui a la force d’im-
Un jour d’été, profitant que mes vieux étaient pact d’un car crash. ” On voit d’ailleurs dans le
partis en vacances, j’ai réussi à me procurer en film des cascades automobiles qui ne respectent
douce une vidéocassette Warner en VF qui pro- guère les codes de sécurité les plus élémentaires
posait une version intégrale – mais Pan & Scannée (un cascadeur l’a d’ailleurs payé de sa vie).
79
100 icônes badass du cinéma

Max Rockatansky

Max-le-dingue doit aussi beaucoup à un jeune un rythme survolté à cet Apocalypse Now auto-
acteur inconnu de 23 ans, qui deviendra par la moto. Véritable épopée de fer, de sang, de fureur
suite une star internationale : Mel Gibson. Regard et de vrombissements. Car il y a une économie de
bleu acier, le jeune comédien est en effet incroya- gestes et de mots (mais aussi de gas-oil !) dans ce
blement charismatique dans la peau de cet anti- film où même le générique est expédié en soixante
héros névrosé. Trait d’union entre Dirty Harry et secondes chrono.
Judge Dredd, ce personnage eastwoodien sera de Toujours aussi taciturne, le road warrior y
retour dans une suite très différente, mais encore croise un enfant sauvage, armé d’un boomerang
plus réussie : Mad Max 2, le défi. Un avertissement chromé aux bords tranchants comme un rasoir.
Dolby Stereo aux portes du 21e siècle. Dans un Accompagné d’un chien, il affronte aussi des brutes
monde post-apocalyptique, les réserves de pétrole SM et des mutants géants, bardés de chaînes, de
sont presque épuisées. Max erre sur les routes dé- bottes, de cuir clouté. Tout un Barnum qui inspi-
sertiques, jonché de tôles calcinées, à la recherche rera de nombreuses bandes ritales dégénérées,
de carburant. Pour quelques gouttes d’essence, il copiant sans vergogne la saga et son lot de punks
est amené à défendre la raffinerie d’une commu- albinos. En 1982, au Palais des Sports, Johnny
nauté de survivants. Des hippies assiégés par une Hallyday, recouvert d’une peau de bête, pompe
horde de barbares motorisés, menés par une mon- aussi dans son show l’univers mad-maxien. Suivra
tagne de muscles au masque de fer, sorte d’Attila l’infâme Terminus en 1987 avec le même affreux
irradié, Humungus (“ Gloire et honneur au Sei- jojo.
gneur Humungus, Ayatollah suprême des rock Le héros asexué (car en matière de sexualité,
and rollers ”). Max n’a eu aucun rapport depuis la mort de sa
Ce western futuriste, qui remplace les indiens femme…) sera de retour en 1985 dans Mad Max :
par des punks iroquois aux engins délirants, offre au-delà du dôme du tonnerre. Reconverti en cha-
des cascades stupéfiantes et des courses-poursuites melier du désert, les cheveux longs, Maxouille est
filmées au ras du bitume. George Miller confère pris pour un messie par une colonie d’enfants sau-
80
vages, qui vont redonner un peu d’humanité au Prévu pour 2014, ce blockbuster à 100 millions
personnage (rassurez-vous, ils meurent presque de dollars est actuellement en postproduction. On
tous). Miller s’inspirerait-t-il de Sa majesté des retrouve au casting Charlize Theron, Nicholas
mouches ? À Bartertown, Max devient aussi un Hoult, Zoë Kravitz et la meuf de Jason Statham,
gladiateur, participant à des jeux du cirque futu- Rosie Huntington-Whiteley. L’intrigue est tenue
ristes, pour le compte d’Aunty Entity (Tina Turner), encore secrète… mais les véhicules ont l’air dément
une femelle qui règne sur la ville du troc. On trouve et George Miller, qui a abandonné cochons (Babe
également un substitut au pétrole : l’excrément de et sa suite) et manchots (les deux Happy Feet), est
porcs que l’on transforme en méthane ! Enfin, le revenu derrière la caméra. Max comme maxi-
méchant est interprété par Angry Anderson, le mum ? On allume un cierge. La ligne d’horizon
chanteur chauve et tatoué du groupe de hard rock est la seule limite.
Rose Tattoo ! Plus aseptisé et “ américanisé ”, ce Max mon amour, je vais encore regretter de ne
troisième volet, émaillé par quelques longueurs jamais avoir décroché mon permis de conduire !¶
(un comble pour une série basée sur la vitesse),
déçoit quelque peu. Le compositeur Brian May est NdA : Cet article est dédié à la mémoire de l’associé
d’ailleurs remplacé par Maurice Jarre et le Royal de George Miller, le producteur Byron Kennedy, mort
Philarmonic Orchestra. Le film offre heureusement tragiquement dans un accident d’hélicoptère en 1983.
une longue poursuite finale qui renoue avec la
tradition. Et la mise en scène de George Miller est
toujours aussi extraordinaire (il a curieusement
réalisé le film avec un certain George Ogilvie).
Près de trente ans plus tard, le roi de l’asphalte
s’apprête à faire son come-back dans Mad Max :
Fury Road, sous les traits iconiques de Tom
Hardy (Mel étant devenu Mad pour de bon !).
81
La badass line :
«I know.»

82
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• Kasilla •

HAN SOLO
Interprété par Harrison Ford
• Le film: Star Wars : épisode V – L’Empire contre-attaque (The Empire Strikes Back, 1980) •
• Réalisé par Irvin Kershner •

J
e fais partie de cette génération dans le premier volet pour ensuite accéder au sta-
qui a grandi avec Star Wars, mais tut de héros sentimental et sacrificiel dans L’Empire
qui n’a pas eu la chance de le dé- contre-attaque. Dans ce chef-d’œuvre, la scène de
couvrir au cinéma (je suis née la cryogénisation de Solo, livré par Vador au chas-
l’année de sortie de La guerre des seur de primes Boba Fett, sous les yeux terrifiés
étoiles sur les écrans français). de Leia, reste l’un des moments les plus poignants
Ma première prise de contact de toute la saga. Dans une atmosphère pesante,
avec cet univers fantastique s’est amplifiée par de faibles lumières pourpres et bai-
donc faite à la télévision, dans les années 1980. Et gnée d’une mélodie déchirante signée John
dès le départ, ce fut le choc… La gamine curieuse Williams, Han est emmené vers l’appareil qui doit
que j’étais s’est tout de suite prise de fascination le congeler… ou le tuer. Leia lui adresse alors un
pour Dark Vador (tel qu’on le nommait alors), regard lourd de tristesse et d’inquiétude et c’est
mais celui qui m’attirait le plus était bien entendu après un baiser fugace que s’inscrit la phrase qui
le contrebandier Yan Solo (prénom légèrement résume à elle seule à mes yeux leurs personnalités
déformé dans la VF). respectives : “ Je t’aime ” lui dit-elle, “ Je sais ”
Harrison Ford n’était pas le premier choix de répond-il. Leurs regards se suivent durant la lente
George Lucas, qui avait hypothéqué jusqu’à sa descente d’Han dans la machine (et là on sort tous
propre demeure pour financer le film et devait im- les mouchoirs)… Argh, c’en est trop  ! J’arrête,
pérativement composer un casting sans faute. Le où sont mes Kleenex ? ¶
jeune réalisateur avait ainsi proposé le rôle de Solo
à d’autres acteurs plus en vue comme Al
Pacino, Kurt Russell, Christopher Walken ou Burt
Reynolds. C’est finalement ce dernier qui sera sé-
lectionné mais lorsque Ford se retrouve avec le script
en main, il sait que ce personnage est pour lui : il
fera tout pour convaincre Lucas de le lui céder,
malgré les réticences du réalisateur à retravailler
deux fois avec le même acteur (il avait déjà dirigé
Ford dans American Graffiti). Mais lorsque Burt
Reynolds se désiste, Lucas recontacte Ford pour
finalement lui proposer le rôle… un sacré coup de
chance (ou un coup de pouce de la Force ?) !
Bien lui en a pris : Harrison Ford joue à la
perfection sa partition de pistolero mauvais garçon
au grand cœur, uniquement intéressé par l’argent
83
La badass line :
“ You let a WOMAN
beat ya, huh ?”

84
100 icônes badass du cinéma

Les années 70

• Sheppard •

GLORIA SWENSON
Interprétée par Gena Rowlands
• Le film: Gloria (1980). Réalisé par John Cassavetes •

S
ur ce coup-là, ce n’est pas John faire le lien, sa valoche et disparaître avec le gamin
Cassavetes qui offrit un rôle im- dans les rues de New York. De là, va commencer
mense à sa femme, la magnifique une improbable et sublime histoire d’amour entre
Gena Rowlands, mais bel et bien Phil et sa protectrice.
elle-même qui poussa son mari à Gloria est aussi l’histoire d’une femme qui, après
écrire un film plus mainstream. avoir passé sa vie à servir un monde d’hommes,
Le script est acheté par la Colum- va lui faire la guerre. C’est sans doute à ce titre
bia qui, à la surprise générale, qu’elle s’inscrit totalement dans la cinématographie
insiste pour que ce soit Cassavetes lui-même qui de Cassavetes. Mais là où Mabel (Une femme sous
réalise le film. Non seulement Gloria va marquer influence, 1974) ou Myrtle (Opening Night, 1977)
la réconciliation entre Cassavetes, l’éternel rebelle, peuvent apparaître comme des victimes, Gloria,
et les grands studios, mais il va aussi faire l’un des elle, prend les choses en main et rend les coups
polars les plus viscéraux du début des années 1980. sans que, à aucun moment, elle n’en devienne mas-
Gloria, le personnage, ne partage pas grand- culine. Elle mène sa guerre en robe, armée d’un
chose, voire rien du tout, avec les autres femmes Smith & Wesson et de fait, devient le symbole
de Cassavetes. Gloria n’a pas de vocation, pas de d’une sorte de féminisme “ virile ” qui sera souvent
désir maternel et n’est absolument pas concerné repris par la suite. En fin de compte, il se pourrait
par les affres de l’âge. Gloria s’en cogne de tout ça. bien que Cassavetes ait créé la première réelle
Avant même que l’histoire ne commence, Gloria badass de l’histoire du cinéma. ¶
est déjà une badass qui a roulé sa bosse dans plus
d’un bouge. Tout cela transparaît dès sa première
scène où, clope au bec, elle regarde ses voisins de
palier s’agiter pour une raison qu’on ignore encore.
Puis sa voisine lui colle son gamin de 6 ans dans
les pattes avant d’être abattue comme le reste de
sa famille par des mafieux. Phil (John Adames),
le môme, porte avec lui un livre de comptabilité.
Il ne faut pas deux secondes à l’ex-call-girl pour
85
86
87
La badass line :
“ Bar’s closed ! ”

88
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• Dominique Montay •

MARION
RAVENWOOD Interprétée par Karen Allen
• Le film : Les aventuriers de l’Arche perdue (Raiders of the Lost Ark, 1981) •
• Réalisé par Steven Spielberg •

G
eorge Lucas, avant de sucrer On regrette aussi, qu’après avoir imaginé les
les fraises, a offert au cinéma personnages de Leia et de Marion Ravenwood,
deux monuments absolus, Lucas et Spielberg sont tombés dans le cliché ab-
deux merveilles. La trilogie solu dans Indiana Jones et le temple maudit. Willie
Star Wars en était une. Celle Scott (Kate Capshaw) est futile, passe son temps
d’Indiana Jones tout autant à hurler de terreur et à se faire enlever, le tout en
(on oublie le quatrième volet, attendant qu’un homme – Jones en l’occurrence
hein !). Si dans le cinéma de – vienne la sauver. Si certaines situations sont
Lucas, il y a une forte tradition d’hommes d’action drôles, le constat n’est pas très glorieux. C’est un
(Harrison Ford en est le parfait exemple), la place gros retour en arrière.
des femmes est loin d’être négligeable. Pour “ le film qui n’existe pas ”, George Lucas
Certes, la princesse Leia est au départ une et Steven Spielberg ont rappelé Karen Allen pour
“ princesse à sauver ”. Mais de par son attitude (elle retrouver un Harrison Ford sexagénaire. Pas for-
prend les armes, envoie chier Skywalker et Solo, cément un cadeau tant le personnage est dans ce
provoque leurs évasions…), elle est aussi une femme cas mal écrit. Marion telle qu’on la connaissait
d’action. Tout comme Marion, dans Les aventu- semble ne plus exister. Reste son regard d’un bleu
riers de l’Arche perdue, n’est pas juste une potiche. perçant et le souvenir d’une femme forte. Une
La façon dont est introduit le personnage dans femme qui tenait tête à Indy, sans se forcer. ¶
le film résume sa personnalité. Solitaire, revêche,  
forte. Plus dure que les gros durs. Face à un type
à la mine patibulaire, Marion fait un concours
d’alcool dans son propre bar, au Népal. Alors
qu’elle semble perdre, elle se redresse d’un coup et
boit son dernier verre. Le type s’effondre ! Une
scène mémorable qui décrit Marion comme une
battante, qui n’abandonne jamais.
On regrette que, par la suite, Marion se retrouve
assez souvent dans la position de la “ jeune femme
en détresse ”. Mais elle ne se séparera jamais de
son attitude, mélange de bravoure, de courage et
d’inconscience.
89
La badass line :
“ The president
of what ? ”

90
100 icônes badass du cinéma

Les années 80
• John Plissken •

SNAKE PLISSKEN Interprété par Kurt Russell


• Le film : New York 1997 (Escape from New York, 1981). Réalisé par John Carpenter •

C’
était un soir de l’été 1981, médiable. Sous influence du Watergate et d’Un
l’année de mes 10 ans. Star- justicier dans la ville au moment de l’écriture du
fix n’était pas encore né mais scénario (d’ailleurs Charles Bronson fut un temps
mon imaginaire, à coup de envisagé pour le rôle de Snake…), Carpenter le
Strange, Star Wars et Gol- rebelle a créé un double à son image (“ J’ai toujours
dorak atteignait déjà l’inten- eu un problème avec l’autorité ” confie-t-il sur le
sité d’une supernova. Alors DVD paru en import chez MGM). Un alter ego
que ma cinéphilie bourgeon- impérial et fatigué, paria du système, dont le look
nante et pas encore tout à fait consciente s’apprê- et les actes vont frapper pour toujours l’imaginaire
tait à exploser, mes parents m’avaient emmené voir de millions de fanboys. Si EFNY est le reflet d’une
New York 1997 dans un ciné du côté de Mont- Amérique en pleine déroute morale avant les an-
parnasse. Parfum de soufre, le film était interdit nées Reagan, Snake Plissken est devenu au fil des
aux moins de 13 ans à l’époque. ans l’ultimate badass, l’antihéros de l’apocalypse,
J’ai un souvenir très précis de l’ouvreuse vague- une icône de la “ fuck you ” attitude suscitant une
ment dubitative (“ mais vous êtes sûrs qu’il a 13 increvable mythologie multimédia (comics, jeux
ans ce garçon ? ”), de mes parents droits dans leurs vidéo…) depuis trente ans.
bottes de mauvaise foi (“ mais bien sûr madame, Dans le rôle, Kurt Russell, imposé par Carpenter
enfin ! ”)… et du film. De la claque. De l’immersion dont il est un ami proche depuis le tournage
affolante dans un New York du futur nocturne et du téléfilm Le roman d’Elvis (Elvis, 1979), fait
coupé du monde, rongé par la crasse et la mort. brillamment oublier l’ex-enfant acteur trimballant
De ce petit prologue anxiogène et excitant nous sa frimousse joufflue dans quantité de séries et
apprenant que Big Apple a vu son taux de crimi- produits Disney dans les sixties. À l’écran, il EST
nalité augmenter de 400 % en 1988 et que la si- Snake Plissken et le restera à jamais, malgré une
tuation incontrôlable a conduit le gouvernement belle carrière principalement due à l’impact du
à transformer la ville en prison à ciel ouvert. Je me chef-d’œuvre de Carpenter. Quinze ans plus tard,
souviens aussi de la musique, cette foutue mélodie Snake reviendra avec dix kilos de plus dans le
en mode mineur façon marche funèbre au synthé, douloureusement nanardesques Los Angeles 2013
qui me file toujours la même bordée de frissons à (Escape from L.A.), réalisé par un Carpenter aux
chaque écoute, aujourd’hui encore. Et Snake Pliss- abonnés absents et plombé par de gros problèmes
ken. Kurt Russell. de postproduction et de santé.
A-t-on jamais vu avant, et depuis, un salopard Malgré ses tares, Los Angeles 2013 parvient
plus cool et culte au cinéma ? De son vrai nom à rester attachant ne serait-ce que pour un final
S. D. Robert Plissken, “ Snake ” (baptisé ainsi raison qui, comme en 1981, nous laisse le cul par terre.
du cobra tatoué sur son ventre) est un ancien héros Snake a encore frappé ! La pensée d’un remake de
d’une Troisième Guerre mondiale furtivement évo- New York 1997 et d’un autre acteur dans ce rôle
quée dans le film, devenu braqueur de banques culte parmi les rôles cultes me désole et en même
avant d’être capturé par les forces de l’ordre. C’est temps qu’importe. Dans nos cœurs, Snake Plissken
à lui que le chef de la sécurité Bob Hauk (Lee Van est pour toujours le rôle magnifique d’un acteur
Cleef, idée de casting géniale) demande d’aller ré- magnifique dans une série B magnifique, symbole
cupérer le président des États-Unis (Donald matriciel de son réalisateur et de l’indéfectible ami-
Pleasence) dont l’avion s’est crashé en plein Man- tié qui l’unit à son comédien fétiche (ils tourneront
hattan. Plissken accepte, bien obligé : cette crevure ensuite ensemble The Thing et Les aventures
de Hauk vient de lui injecter deux minuscules de Jack Burton dans les griffes du mandarin).
charges explosives dans les veines jugulaires, com- Aucun photocopieur au monde ne pourra
mandables à distance et qui ne seront désamorcées jamais nous enlever le lien si étroit que nous
que si Snake ramène le président vivant. Le partageons avec ceux-là. ¶
condamné s’acquittera de sa mission… mais réserve
à Hauk (et au spectateur) un coup de théâtre final
effroyable de nihilisme et d’humour désespéré.
Pour un gosse de 10 ans à peine, la vision de
Snake Plissken sur grand écran est un choc irré-
91
La badass line :
“ I got news for you.
He’s nuts. I mean really
fuckin’ nuts.”

92
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

CAPORAL
CHARLES HARDIN Interprété par Powers Boothe
• Le film : Sans retour (Southern Comfort, 1981). Réalisé par Walter Hill •

C
héri de ces geeks en puissance l’Américain moyen. À part Hardin, dont l’indivi-
dont la tronche carrée a hanté dualisme soupe au lait tranche radicalement avec
quantité de films cultes (La la beauferie de ses camarades d’unité, la troupe
forêt d’émeraude, Extrême est composée d’un ramassis de débiles, du simplet
préjudice, Sin City...), Powers Stuckey au sociopathe Reece (Fred Ward, yeaaah !),
Boothe a souvent incarné des en passant par le carrément cintré Bowden.
pourritures ombrageuses et Seul le pragmatique Spencer (Keith Carradine,
machiavéliques ou, plus rare- yeaaah !) se détache nettement du lot et se révèlera
ment, des héros taiseux. C’est la deuxième option un atout précieux pour Hardin. Lorsque qu’un
qui est à l’œuvre dans Sans retour, superbe survi- par un, les membres du groupe seront soigneuse-
val d’un Walter Hill alors en pleine possession de ment décimés par des cajuns aussi retords que
ses moyens (pas celui de Bullet in the Head donc…). maîtres du terrain, le sang-froid, l’instinct de sur-
Le pitch : en pleine manœuvre dans le bayou, une vie et le charisme naturel de Hardin s’avèreront
unité de la Garde nationale de Louisiane décide rapidement indispensables. Dans le génial et jubi-
de faire une mauvaise blague à une bande d’au- latoire climax paranoïaque du film, situé dans le
tochtones cajuns en leur piquant des pirogues pour village cadien, Hardin atteint aussi des sommets
traverser une rivière. Lorsque les propriétaires de badasserie en flairant puis déjouant l’assaut
réalisent le vol, nos soldats du dimanche leur tirent final de ses poursuivants qui avaient fait mine
dessus à blanc, pour s’amuser. d’abandonner. Une scène exutoire sur fond de fête
La plaisanterie ne va pas faire rigoler du tout cajun et où Hardin et son complice n’auront pas
les locaux, qui riposteront beaucoup plus violem- droit à l’erreur. Powers, tu as le power ! ¶
ment que prévu : une lutte pour la survie débute
alors pour les malheureux réservistes… Bien que
le film soit sorti aux États-Unis en 1981 (1983
pour la France), son action se déroule en 1973, ce
qui lui a valu d’être assimilé à une métaphore sur
le Vietnam mais Walter Hill a toujours nié cette
interprétation. Le contexte temporel de Sans re-
tour, ainsi que son statut de survival, lui vaut d’être
aussi fréquemment comparé au Délivrance de John
Boorman.
Moins cérébral que ce dernier, Sans retour vise
davantage le statut de thriller efficace doublé d’une
confrontation entre deux mondes antagoniques et
d’une étude de caractères peu reluisante pour
93
La badass line :
“ We ain’t partners.
We ain’t brothers.
And we ain’t friends.
I’m puttin’ you down
and keepin’ you down
until Ganz is locked up
or dead. And if Ganz
gets away, you’re
gonna be sorry you
ever met me ! ”

94
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

JACK CATES Interprété par Nick Nolte


• Le film : 48 heures (48 Hrs., 1982). Réalisé par Walter Hill •

F
ournisseur de badass depuis 1975 son côte Ouest du Jimmy “ Popeye ” Doyle de
(rappelez-vous déjà Charles French Connection. Aujourd’hui encore, 48 heures
Bronson dans Le bagarreur, ai- fonctionne à merveille pour ce succulent tandem
sément casable dans notre digest, qu’il forme avec Reggie Hammond et qu’on ne se
celui-là aussi), Walter Hill a ou- lasse pas de savourer malgré une formule narrative
vert la boîte de Pandore du buddy depuis longtemps galvaudée.
movie avec ce prototype moult À sa façon, souvent involontaire, Cates est
fois photocopié depuis sa sortie. presque aussi hilarant que Hammond et leurs joutes
Derrière 48 heures, le studio Paramount, celui par verbales ont largement contribué au grassouillet
qui l’ère du blockbuster high-concept allait s’abattre jackpot remporté par le film à sa sortie. L’humour
sur Hollywood sous l’impulsion du redoutable de 48 heures fut d’ailleurs une source de conflit
tandem Don Simpson-Jerry Bruckheimer et, au- permanent entre Walter Hill et la Paramount, qui
dessus d’eux, le big boss Michael Eisner avant sa souhaitait un polar toujours plus comique pour ne
migration vers Disney en 1984. pas effrayer les foules. À la grande colère du studio
Premier film produit par Joel Silver, 48 heures (qui dut manger son chapeau devant le succès du
avait vu son script trainer quelques années après film), Hill livra tout de même un thriller sensible-
un premier projet avorté, misant sur Clint ment plus hard boiled qu’hilare, nous gratifiant
Eastwood dans le rôle de Jack Cates. L’affaire d’un joli petit climax bien hargneux : l’exécution
rebondit lorsque Lawrence Gordon, associé et sans sommation du bad guy Albert Ganz (James
mentor de Silver, en confia les rênes à Walter Hill Remar, encore un badass, bordel !) par un Jack
en proposant Nick Nolte en Cates et la star mon- Cates à l’œil sombre dans une ruelle humide du
tante du Saturday Night Live Eddie Murphy pour Chinatown de Frisco. Badaaasss ! ¶
remplacer au pied levé Richard Pryor et incarner
le taulard hâbleur Reggie Hammond. Nick Nolte,
célèbre depuis la série télé Le riche et le pauvre et
le thriller marin “ jawsesque ” Les grands fonds,
gagna sur 48 heures ses galons de balèze ronchon
carburant à la bibine dès potron-minet.
Durant les premières minutes suivant le prolo-
gue explosif du film, le gros plan sur sa gueule
enfarinée au réveil et son engueulade avec la su-
blissime Annette O’Toole (non je n’exagère pas)
plantent le caractère du bonhomme : acariâtre !
Brutal, raciste (mais surtout pour intimider, qu’il
dit), soupe au lait, bagarreur et foutrement opi-
niâtre, Cates suinte le badass old school, déclinai-
95
La badass line :
“ All those
moments will be
lost in time…
Like tears in rain.
Time to die… ”

96
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

ROY BATTY Interprété par Rutger Hauer


• Le film : Blade Runner (1982). Réalisé par Ridley Scott •

C’
est en le découvrant dans Et surtout, difficile de faire l’impasse sur ce
Turkish délices (Turks Fruit sublime monologue concluant le climax, écrit par
/ Turkish Delight, 1973) et l’acteur lui-même pour accompagner la mort de
Le choix du destin (Soldaat son personnage, face à un Deckard épargné à l’ul-
van Oranje / Soldier of time seconde. Un moment suspendu de pure émo-
Orange, 1977) de Paul tion et de poésie dans un film auquel ses détracteurs
Verhoeven que Ridley Scott reprochaient (et reprochent toujours) sa trop
jeta son dévolu sur Rutger grande froideur. Grand enfant cherchant désespé-
Hauer pour incarner l’impérial Roy Batty, a.k.a. le rément “ plus de vie ”, machine mortelle, Batty
Nexus 6, androïde meurtrier en cavale pourchassé reste à ce jour le rôle préféré de Rutger Hauer, à
par le blade runner Rick Deckard (Harrison Ford) tel point que le comédien a baptisé son propre
dans le L.A. de 2019 (putain, c’est dans six ans !). festival d’après le début de ce monologue qui l’a
Hauer s’était déjà fait remarquer du public rendu célèbre à tout jamais (le “ I’ve Seen Films
anglo-saxon en incarnant le terroriste Wulfgar – International Film Festival ”). ¶
dans le polar Les faucons de la nuit (Nighthawks,
1981) avec Sylvester Stallone, mais c’est avec Blade
Runner qu’il marquera au fer rouge nos mémoires
dans le rôle de l’androïde pensant le plus badass
du septième art. Entre Hauer et son personnage,
la rencontre sera totale. Iconoclaste et intimidant
(il terrifia réellement Scott le jour de leur premier
rendez-vous), l’acteur fit de Batty une machine à
la fois effrayante et touchante, sensible et brutale,
poétique et sans pitié. On ne compte plus les plans
iconiques du leader des répliquants dans le film,
depuis son apparition en portrait sur un écran de
contrôle au final mythique, en passant par le sort
atroce qu’il réserve à son propre créateur, le Dr
Eldon Tyrell (Joe “ Shining ” Turkel).
97
La badass line :
“ En ville tu fais
la loi, mais ici c’est
moi. Alors ne fais
pas chier. Me fais
pas chier ou j’te
ferai une guerre
comme t’en as
jamais vu ! ”
98
100 icônes badass du cinéma

Les années 80
• David Mikanowski •

JOHN J. RAMBO Interprété par Sylvester Stallone


• Le film : Rambo (First Blood, 1982). Réalisé par Ted Kotcheff •

A
ncien béret vert des forces spé- sonne bien. Il l’adopte ! Il y a pourtant une diffé-
ciales de l’US Army, médaillé rence majeure qui sépare le film du livre : dans ce
d’honneur, John J. Rambo dernier, le héros meurt, expédié ad patres par son
(Sylvester Stallone et ses grands propre officier-instructeur, son mentor et père spi-
yeux tristes de cocker) revient rituel le colonel Trautman (aka Richard Crenna
sur le sol natal, l’esprit encore dans la saga cinématographique) !
embrumé par les fumigènes. Film amer et violent, Rambo (First Blood en
Dans un petit bled des VO : le “ premier sang ” versé, titre magnifique) sera
Rocheuses, où il espérait retrouver le seul survivant un honnête succès aux États-Unis… mais carton-
de son commando, il arrive trop tard. Certains nera surtout en Europe – ce qui entraînera imman-
gaz utilisés au Vietnam ne pardonnent pas : son quablement une suite : Rambo II : la mission
compagnon d’armes est mort d’un cancer à retar- (Rambo en VO !), coécrit par un certain James
dement. Sous le choc de cette révélation, Rambo Cameron. En bon patriote, Stallone change de stra-
cède à la provocation d’un flic aussi minable qu’im- tégie commerciale pour mieux gratter la fibre amé-
bu de son pouvoir (Brian Dennehy). Placé sous les ricaine. Cette fois, Rambo s’est débarrassé de la
verrous, humilié et brutalisé (ce qui réveille en lui mauvaise conscience qui flottait sur sa première
un vieux trauma : le viet vet a été torturé par des aventure et continue SA guerre (on le charge de
congs !), le soldat sort en force du commissariat et ramener au pays des soldats américains, encore en
s’échappe. Dès lors, la police locale et la garde captivité au Vietnam. Il en profite pour dégommer,
nationale déploient les grands moyens pour re- au passage, un maximum de soviets). Malgré l’idéo-
trouver le fugitif. C’est le début d’une chasse à logie douteuse du film sorti en pleine ère
l’homme où, réfugié dans les bois, Rambo tient Reagan, ce deuxième épisode revanchard est ma-
un échec tous ses poursuivants. Traqué comme gistralement réalisé par George Pan Cosmatos et
une bête, seul contre tous, le chassé devient chas- reste un film d’action ultra efficace. Il est d’ailleurs
seur et entre en guerre contre les autorités… plus ambigu qu’il n’y paraît puisque notre titan mo-
Meilleur épisode de la série, ce premier volet derne y est trahi par l’administration américaine et
traite, avec émotion, de la difficile réadaptation à la CIA ! Ce qui n’empêchera pas le long métrage de
la vie normale des vétérans du Vietnam, montrant faire retentir le tiroir-caisse avec plus de 300 millions
la détresse d’une génération sacrifiée, puis margi- de dollars de recettes dans le monde, dont la moitié
nalisée. Rambo personnifie d’ailleurs la mauvaise aux States. Sans compter les produits dérivés (avec
conscience et les blessures toujours ouvertes d’une sa lame affûtée en acier Inox de 39 cm, le poignard
nation, qui nie l’immensité de son sacrifice. Des Rambo a été le grand best-seller de l’année 1985).
cicatrices que l’on a voulu refermer trop vite dans America is Back !
un conflit aussi vain qu’oublié. Oui, Johnny porte Il y aura encore deux suites : le très bruyant
un cri de rage et de désarroi contre l’ingratitude Rambo III, en 1988, commencé par Russell Mul-
et l’incompréhension de la population “ restée au cahy, dans lequel Stallone, bardé d’armes, va recher-
pays ”. Mais cet acharnement à le détruire n’est-il cher son colonel chéri, prisonnier des Popovs dans
pas une façon d’effacer un mauvais souvenir ? le désert afghan. Sly hurle, vocifère, borborygme,
En parfaite forme physique, Sly s’est surpassé pas aidé par un doublage très “ World Company ”.
sur ce film. Il a insisté pour exécuter lui-même toutes Puis après vingt ans d’absence, le héros guerrier
ses cascades, s’est cassé trois côtes… Il court, se bat, fait son baroud d’honneur en 2007 avec John
tire à l’arme lourde, nage et – acculé et blessé – plonge Rambo : retiré du monde en Thaïlande, le cultu-
dans le vide, espérant amortir sa chute de 50 mètres riste botoxé quitte sa retraite pour porter secours
grâce aux branches d’un sapin ! Il traverse surtout à d’imprudents missionnaires, enlevés par la junte
l’un des plus excitants survival des années 1980, militaire birmane. Complaisant et sommaire, ce
tourné au Canada, en Colombie-Britannique. quatrième épisode interprété par un Sly sexagé-
Rambo est né en 1972 sous la plume d’un uni- naire se termine dans un bain de sang (les corps
versitaire, David Morrell. À l’époque, ce dernier déchiquetés à la mitrailleuse lourde). Mais l’émo-
étudiait les poètes français, en particulier Arthur tion du dernier Rocky a hélas disparu. Au moins,
Rimbaud. Rimbaud. Rambo… les deux syllabes dans le premier Rambo, l’Étalon italien inventait…
interpellent l’imagination de l’auteur. Le nom le “badass sensible” ¶
99
La badass line :
(À cette saloperie de Cochrane,
incarné par Malcom McDowell) :
“ Catch you later ! ”

100
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

OFFICIER
FRANK MURPHY Interprété par Roy Scheider
• Le film : Tonnerre de feu (Blue Thunder, 1983). Réalisé par John Badham •

J
e l’ai déjà écrit dans un vieil article publié si-intégrale par la Columbia de son scénario, où
sur l’ancêtre du Daily Mars, mais Roy Frank Murphy était à l’origine un flic psychopathe
Scheider était mon héros. Il l’est devenu en liberté dans le ciel de la Cité des anges avec un
instantanément dans ce premier film que engin de mort entre les pattes.
j’ai vu de lui (et l’un des tous premiers vu On comprend que le studio a prudemment
au cinéma sans les parents, avec mon choisi une option plus héroïque pour Murphy, trans-
poteau Didier) : Tonnerre de feu, donc. formé en chevalier blanc luttant contre des élites
Roy Scheider avait déjà à son actif une corrompues pour faire éclater la vérité. Un script
solide collection de rôles incroyables dans les an- beaucoup plus dans l’air du temps d’une Amérique
nées 1970 : French Connection, Les dents de la post-Watergate et plutôt tournée vers des héros
mer, Marathon Man, Le convoi de la peur, Que positifs en phase avec l’ère Reagan qui débutait.
le spectacle commence… Vous savez quoi ? Peu me chaut ! Même recadré en
Tonnerre de feu allait être son dernier vrai rôle sauveur du jour, Frank Murphy fut mon deuxième
marquant au cinéma en tête d’affiche avant une grand movie badass conscient après Snake Plissken.
lente déliquescence de sa carrière au fil des eighties. De longues années après cette projection de Ton-
Dans ce techno-thriller qui préfigurait toute la nerre de feu (un samedi de fin août 1983 à l‘UGC
vague des blockbusters estivaux (hors space opera) Ermitage, une salle disparue des Champs-Élysées),
des années 1980 et 1990, Scheider interprète Frank la classe et l’insoumission de Murphy stimulèrent
Murphy, cool et suave (et donc badass, vous sui- ma testostérone et furent pour beaucoup dans mes
vez ?) officier pilote d’hélicoptère au sein de “ l’as- visions multiples et répétées du film.
tro-division ” du LAPD. Frank a fait le Vietnam, Tonnerre de feu connut un beau succès en salles,
il en garde forcément un petit pète au casque et devint culte en vidéo, suscita une éphémère série
donne régulièrement des sueurs froides à sa télé officielle (et une officieuse, Supercopter) mais
hiérarchie mais globalement, c’est un as du manche curieusement, Scheider comptera de moins en
et un excellent flic. moins à Hollywood les années qui suivirent. Mal-
À l’approche des JO de 1984, des huiles du gré un parcours en pointillé depuis, il resta mon
gouvernement (FBI, Pentagone, toussa…) veulent acteur préféré jusqu’à ce qu’un cancer de la peau
tester un prototype d’hélicoptère militaire ultra- l’emporte, le 10 février 2008, à 75 ans, dans une
puissant pour des missions de surveillance des relative indifférence du grand public mais pas de
foules et prévention d’attentats. Désigné pour ses fans fidèles. Roy Scheider était mon héros : je
conduire les tests, Murphy découvre que les ini- sais, je l’ai déjà écrit au début de ce texte mais, en
tiateurs du projet fomentent en réalité le déclen- fait, je ne me lasserai jamais de l’écrire. Il est mon
chement d’émeutes dans le barrio dans le seul but héros et, cinq ans après sa mort, il me manque
de prouver la puissance de feu du joujou. Après toujours beaucoup. ¶
l’assassinat de son coéquipier Lymangood par les
comploteurs, Murphy s’empare du Tonnerre de
feu pour livrer lui-même à une équipe de télé les
preuves de sa découverte.
Dans le génial making-of de l’édition DVD / Blu-
ray du film, John Badham reconnaît lui-même la
capillo-tractation du scénario et des invraisem-
blances qui ne pourraient plus passer dans un
blockbuster actuel digne de ce nom (hors Die Hard
5, donc). De fait, Dan O’Bannon, auteur du script
initial, n’eut de cesse de fustiger la réécriture qua-
101
La badass line :
“  Merci ma pute.
C’était court, mais
c’était bon. ”
(en achevant un loubard
d’un high kick) 

102
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• David Bianic •

«CHET»
Interprété par Bernard Giraudeau
• Le film : Rue barbare (1984). Réalisé par Gilles Béhat •

S
i Jean-Paul Belmondo commen- amis de le rappeler à son passé. Fuir ou se battre,
çait à se rouiller au début des jusqu’à la mort, Chet n’a que peu d’options. Toute
années 1980, usé par les cascades la différence avec les films de baston, du moins
et préférant désormais s’auto-pa- français, réside dans la déshumanisation de l’uni-
rodier à renforts de “ youplaba- vers de Rue barbare. Cette noirceur fait que les
daboum ”, il avait assuré sa re- coups portés frappent encore plus fort dans l’esprit
lève. Leurs noms seraient Gérard du spectateur, le tout souligné par la bande-son
Lanvin et Bernard Giraudeau et, oppressante de Bernard Lavilliers.
à l’occasion, ils formeraient un tandem de buddy Face à Giraudeau, le film aligne un beau panel
badass à l’américaine dans Les spécialistes de de gueules cassées, de Bernard-Pierre Donnadieu
Patrice Leconte. Giraudeau, ce n’est pas un badass à Jean-Pierre Kalfon, Jean-Claude Dreyfus et
de composition : militaire dans la Marine nationale même une apparition furtive du jeune Jean-Claude
depuis ses 16 ans, il servira sur la Jeanne d’Arc, Van Damme. Le personnage de Chet porte son
avant d’arracher ses galons pour bourlinguer sur histoire sur son visage et dans sa “ panoplie ” : une
les mers en homme libre. Mais sa palette de jeu ne moustache de gitan, des tatouages de docker, un
le confinera pas aux rôles de gros bras et, de bracelet de force et un poing américain iconique
La boum à Et la Tendresse ? Bordel !, il joue le de la rudesse du film. Totalement crédible, Girau-
caméléon. deau livre une prestation physique incroyable. Très
En 1983, sort La lune dans le caniveau de Jean- crus, les fist fights ne nous épargnent rien et s’achè-
Jacques Beineix, une adaptation de The Moon in vent dans une battle royale sanglante avec le vilain
the Gutter, un roman noir de l’Américain David Hagen (Donnadieu). Bestial, ce combat désignera
Goodis. Si le film se veut fidèle à l’œuvre littéraire, le nouveau mâle alpha de la rue, car seule la loi du
Beineix y met sa patte visuelle, trop belle pour badass suprême vaut dans les rues barbares. ¶
traduire la dureté du récit. Étonnamment, au même
moment se produit une autre adaptation du roman
de Goodis en France, réalisée par un quasi-in-
connu, Gilles Béhat. Rue barbare. Rien que le titre
sonne autrement plus badass que le film de Beineix,
et il ne ment pas sur la marchandise. Violent,
jusqu’au-boutiste, nihiliste, Rue barbare emprunte
à Mad Max et aux Guerriers du Bronx sortis
peu avant, mais ici dans une banlieue française
fantasmée.
Giraudeau y joue Daniel Chetman, dit “ Chet ”,
un ancien membre d’une bande de barbares des
rues, désormais rangé des bourre-pifs. Jusqu’au
jour où il s’interpose lors d’un viol, et ses vieux
103
La badass line :
“ There’s a new sheriff
in town… Me !
And I don’t wanna see
your fucking faces
unless you
deliver me spare ribs. ”
104
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• Sheppard •

STANLEY WHITE Interprété par Mickey Rourke


• Le film : L’année du dragon (Year of the Dragon, 1985). Réalisé par Michael Cimino •

M
ickey Rourke a la trentaine symbole du travailleur américain luttant contre
lorsqu’on lui propose le rôle de les triades et une aristocratie étrangère de plus en
Stanley White. Supposé être de plus puissante et corrompue, mais il n’est en fait
quinze ans son aîné, le talent que ce paysan polonais bourru, têtu et ignorant.
conjugué du scénariste Oliver Il voudrait être le gentil, mais de son propre aveu,
Stone, du réalisateur Michael il ne sait pas comment.
Cimino et bien sûr de Mickey Malgré les critiques américaines qui refusèrent
Rourke vont faire de White, un de voir au-delà de la simple expression du bon
homme sans âge. Stanley White est un fantôme. vieux flic raciste, L’année du dragon révéla au
Avec son chapeau mou, son pardessus et son atti- monde un acteur magnifique. L’un de ceux, rares,
tude de cow-boy, il est le spectre d’une Amérique qui donnent l’impression de jouer sans effort, d’être
vivant dans le fantasme d’un classique en noir et sans paraître, tant ils sont habités par une grâce
blanc où l’on savait encore distinguer le shérif du et un talent presque magique. Ce talent, Rourke
bandit, le gentil du méchant, le bien du mal. Il est devait le confirmer deux ans plus tard en incarnant
le spectre d’une Amérique qui était encore peuplée le torturé Harry Angel dans le tout aussi magni-
d’américains et non d’italiens, de chinois ou d’ir- fique Angel Heart d’Alan Parker. En ce qui me
landais. concerne, Rourke fut sans nul doute le Marlon
Vétéran d’une guerre qui paracheva de mettre Brando, le James Dean ou le Steve McQueen des
en pièces le rêve américain, Stanley White est années 1980. ¶
aussi le fantôme d’une guerre qu’il a déjà perdu,
mais qu’il continue de mener seul. Une guerre qui
n’est que la vengeance d’un homme fatigué, usé,
largué, paumé dans un monde dont il ne comprend
ni les valeurs, ni le fonctionnement. Une vengeance
mue par les mêmes convictions de justice et de
droit qu’un G.I. Joe parti à la reconquête de son
pays, fantasmée comme un film de cow-boy, mais
qui se heurte systématiquement à la réalité de son
époque et à ses propres contradictions.
Il voudrait être un mari dévoué et fidèle mais
tombe sous le charme d’une journaliste asiatique
(l’ex-mannequin Ariane) portant le visage de son
ennemi. Il voudrait être le justicier blanc sans faille
mais n’hésite pas à sacrifier au passage sa femme
(Caroline Kava) et ses amis. Il voudrait être le
105
La badass line :
“ Buddy, you’re in
the wrong place
at the wrong time. ”

106
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

ERIC MASTERS Interprété par Willem Dafoe


• Le film : Police fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A., 1985) •
• Réalisé par William Friedkin •

B
on alors attention là, on parle joué dans le tout premier long métrage inédit en
quand même du plus grand po- France de Kathryn Bigelow (The Loveless, en
lar des années 1980, j’ai nommé 1982), suivi d’une panouille dans Les prédateurs
le fascinant Police fédérale Los de Tony Scott et, seul rôle marquant jusqu’alors,
Angeles. Un an plus tôt, Willem Les rues de feu, donc.
Dafoe s’était déjà fait remarquer Friedkin n’aura cependant pas à se plaindre de
en ange du mal version cuir et son jeune premier et ne cessera de complimenter sa
motorbike dans le mésestimé prestation, qu’il aiguillera avec l’aide d’un maître-
Les rues de feu de Walter Hill. Écrit et réalisé par mot, parfois le seul prononcé dans ses indications
William Friedkin d’après un roman de l’ex-agent à l’acteur : zen, jouer zen. Masters est un monstre
des services secrets Gerald Petievich, To Live and calculateur à sang-froid, dans le contrôle permanent
Die in L.A. joue sur la même sensualité venimeuse de ses émotions, sauf lorsqu’il laisse parfois explo-
du comédien, ici à son meilleur niveau dans la ser une brutalité sans merci. Willem Dafoe l’a bien
peau d’Eric Masters, dandy de la contrefaçon mo- compris et maîtrise au millimètre près son face-à-
nétaire et sans pitié quand il s’agit de protéger son face avec Chance, puis avec l’adjoint de ce dernier,
business. John Vukovich (John Pankow), lors d’une confron-
Véritable Rembrandt du faux billet, Masters tation finale aux portes de l’enfer. ¶
fait une entrée littéralement flamboyante dans le
film en foutant le feu à une toile – les flammes
seront d’ailleurs un élément associé à ce personnage
démoniaque jusque dans sa chute finale. Il se dé-
marque du tout venant des gredins de polar par
sa sophistication, son magnétisme ouvertement (bi)
sexuel et le jeu de séduction ambigu qu’il entame
avec sa Némésis Richard Chance (William Peter-
sen avant sa bedaine). Repéré sur les planches par
le directeur de casting Robert Weiner (le même qui
proposa Roy Scheider à Friedkin pour Le convoi
de la peur alias Sorcerer), Willem Dafoe était un
quasi-inconnu au moment du tournage. Il avait
107
La badass line :
“ LET’S ROOOCK ! ”

108
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• David Brami •

PRIVATE
J. VASQUEZ
Interprétée par Jenette Goldstein
• Le film : Aliens - le retour (Aliens, 1986). Réalisé par James Cameron •

V
asquez. Tout bon cinéphile qui se proposant de tout faire sauter. Sulfateuse, shotgun
respecte ne doit penser qu’à un intergalactique, pistolet, Vasquez utilisera jusqu’à
seul et unique personnage quand sa dernière balle pour couvrir l’équipe et partira
il entend ce nom : la jolie marine aux quatre vents, se sacrifiant avec son lieutenant
mexicaine d’Aliens. Dans ce film, en faisant péter une grenade afin de bousiller
James Cameron impose sa répu- le maximum de créatures dans un dernier
tation aujourd’hui acquise de créa- “ Hooray ! ” flamboyant.
teur de femmes fortes. À l’époque, Un personnage qui vaudra à son interprète
le réalisateur d’Avatar n’était connu du grand pu- Jennette Goldstein le bien mérité Saturn Award
blic que pour le déjà culte Terminator et il tardait du second rôle en 1987. On retrouvera d’ailleurs
de voir comment il allait s’en sortir en montrant cette dernière la même année dans le vampirique
Ripley à contre jeu, c’est-à-dire armée non plus Aux frontières de l’aube de Kathryn Bigelow, dans
d’une petite culotte blanche, mais d’une grosse une partition presque aussi badass aux côtés de
pétoire bien lourde. Si Jim a bien comblé nos ses complices d’Aliens Lance Henriksen et Bill
attentes à ce niveau, il est allé beaucoup plus loin. Paxton. Un film pour lequel elle recevra également
Ici, Ripley doit retourner sur LV-426 cette fois une nomination. Malheureusement, ce dernier
accompagnée d’une escouade de marines afin de n’aura pas le succès escompté et il faudra dès lors
défourailler du xénomorphe à la sulfateuse. avoir l’œil avisé pour reconnaître la miss dans
Clope au bec, cheveux ras, bandana bien serré Terminator 2 – Le jugement dernier (elle y joue
et semblant tout droit sortie des ghettos mexicains la mère adoptive de John Connor, celle qui bute
avec ses muscles saillants, Vasquez se démarque son mari avec un bras en métal liquide), Titanic
du reste de l’équipage dès les premiers plans. À ou deux épisodes de la troisième saison de 24
peine sortie l’hyper-sommeil et alors que tout le heures chrono. Mais impossible d’oublier la ba-
monde tente de se sortir la tête du fion, elle saute roudeuse, surtout quand dans une volonté auto-
sur la première barre venue pour faire des tractions. référentielle, Cameron offrira un rôle quasi-simi-
Avec des étoiles dans les yeux, on observe alors laire à Michelle Rodriguez dans Avatar. Un bel
celle dont le festival de vannes et de bonnes ré- hommage à celle qui possède aujourd’hui sa propre
pliques s’ouvre de façon grandiose : “ Et toi ? ” société… de soutiens-gorges grandes tailles ! Ai-je
répond-t-elle à l’un de ses collègues qui lui demande besoin de dire jusqu’où Jenette Goldstein est ba-
si on l’a déjà prise pour un mec (je valide, je surlove dass ? Inutile en tous cas de chercher bien loin
cette punchline ! - ND Plissken). Quand Ripley pourquoi son personnage dans Aliens porte son
sera douloureusement en train de revivre son ex- prénom (et oui, c’est bien Jenette Vasquez). ¶
périence à l’oral, afin que tout le monde comprenne
l’horreur qui les attend, Vasquez la coupe : “ Je
veux savoir une seule chose : où est-ce qu’ils se
cachent ? ”, simulant l’action d’en shooter un avec
ses mains.
Directe et brute de décoffrage, elle prendra
avant tout le monde les décisions qui s’imposent.
Pesée par l’inaction et l’incapacité de son supérieur
à prendre les bonnes décisions, c’est elle qui ou-
vrira le bal en tirant à tout va quand leur première
rencontre avec les aliens prendra un mauvais tour.
Elle proposera ensuite de gazer tous les nids de
bestioles avant que Ripley ne prenne le relais en
109
La badass line :
“ I want you to stop me. ”

110
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

JOHN RYDER Interprété par Rutger Hauer


• Le film : Hitcher (The Hitcher, 1986). Réalisé par Robert Harmon •

H
aaa, cette couverture de Starfix script d’Eric Red (le scénariste d’Aux frontières de
datée de juin 1986 ! Rutger l’aube alias Near Dark), inspiré de la chanson
Hauer en gros plan, cramant au Riders on the Storm des Doors pour planter
soleil la tronche ensanglantée, son pitch évoquant Duel dans une ambiance
fusil à pompe braqué vers peckinpahienne.
l’objectif. Hitcher de Robert Mais ici, on cause badass avant tout et Rutger
Harmon avait mis ce mois-ci la Hauer, bon sang, Rutger Hauer ! Archange de la
rédaction en émoi. C’est pas de- mort, le sourire presque miséricordieux aux lèvres,
main la veille qu’on risque de revoir un action Ryder s’amuse autant à piéger sa victime confite
movie de cette trempe faire la une d’un canard de trouille qu’à troubler sa libido (eu égard à la
ciné, triste époque ! Initialement envisagé pour Sam dimension homosexuelle du film). Irrémédiable-
Elliott, le rôle du serial killer psychopathe John ment taré, insensible, Mal à l’état pur, ce mec
Ryder échoua finalement à Rutger Hauer, alors semble invincible, unstoppable même une fois em-
en plein envol à Hollywood. Sur le tournage, prisonné par de malheureux poulets. Badass, il
C. Thomas Howell (vu récemment en flic… badass l’est lors de son premier échange tétanisant avec
dans la série Southland), alias le jeune convoyeur Halsey, badass il l’est encore en dézinguant de
de bagnoles Jim Halsey harcelé sur la route par l’hélico à coups de revolver depuis son pick-up,
Ryder, avait vraiment peur de Rutger Hauer, tant badass il restera toujours lors d’un face-à-face final
ce mec exsude le charisme d’un fauve prêt à vous de toute beauté avec Halsey. Et malgré les appa-
dévorer tout cru s’il détecte la moindre faiblesse rences à l’issue de ce showdown explosif, Ryder a
en vous. Pour avoir interviewé Hauer lors de gagné : au coucher du soleil, Halsey, le petit
l’Étrange Festival en 2011, je confirme. convoyeur insouciant du début du film, n’est plus
Pas étonnant qu’à l’écran, Ryder vous écrase qu’un lointain souvenir au profit d’un homme au
de sa présence menaçante et d’autant plus intimi- mental éparpillé par petits bouts façon puzzle.
dante que l’on ne sait quasiment rien de son per- Sublime, je vous dis. ¶
sonnage. John Ryder n’a aucun passé, aucun
document officiel, ni extrait de naissance. Ce type
sort de nulle part, nous apprend la police à mi-
parcours du film. Ryder pourrait tout aussi bien
être l’Antéchrist ou un alien à forme humaine, on
ne saura jamais. Sa seule raison d’être, qu’il goûte
avec délectation, est de jouer au croquemitaine du
bitume et il a choisi le pauvre Jim Halsey comme
cible privilégiée. On pourrait s’étendre longuement
sur ce film sublime et vénéneux, d’une maîtrise
visuelle d’autant plus ahurissante qu’il s’agissait
alors de la première réalisation de Robert Harmon.
On pourrait tout autant gloser sur le fascinant
111
La badass line :
“ You’re not gonna
look so good with
your face ripped off. ”

112
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

JESSE HOOKER Interprété par Lance Henriksen


• Le film : Aux frontières de l’aube (Near Dark, 1987). Réalisé par Kathryn Bigelow •

W
estern déguisé en film de Kathryn Bigelow et Eric Red, scénariste à l’époque
vampires, Aux frontières prodige de Hitcher, Aux frontières de l’aube offre
de l’aube domine de plu- à l’acteur son premier vrai rôle de bad guy : Jesse
sieurs coudées la vague du Hooker, le patriarche de la famille recomposée de
genre qui a sévi au milieu “ mordeux ” vagabonds avec lesquels va traîner
des années 1980. Plus cru, un temps le jeune péquenaud Caleb Colton (Adrian
novateur, audacieux et Pasdar), amoureux de l’une d’entre eux, la belle
poétique que les sympas Mae (Jenny Wright).
Vampire, vous avez dit vampire ? (Fright Night, Le pouvoir d’attraction de Hooker doit beaucoup
1985), Vamp (1986) ou Génération perdue (The à l’investissement personnel d’Henriksen. Amené
Lost Boys, 1987), le désormais classique de sur le projet via son pote Bill Paxton, qui lui trans-
Kathryn Bigelow fut en son temps un choc visuel mit le script de Near Dark, Henriksen voulait à
étourdissant, ainsi que le portrait jamais vu d’une l’origine le rôle de ce dernier (le vampire psychopathe
famille de vampires outlaws écumant les rades de Severen). Raté. Bigelow lui attribua finalement
l’Ouest. Reprenant trois acteurs qui avaient déjà celui de Hooker. Pas grave : Henriksen se l’appropria
fait la preuve de leur alchimie dans Aliens, le retour au point de créer lui-même une mythologie pour
(Bill Paxton, Jenette Goldstein et notre Lance son alter ego, dont il fit un ancien soldat de la guerre
Henriksen d’amour), Near Dark marque indubi- de Sécession. Son récit des raisons de la transfor-
tablement le début d’une love story à long terme mation de Jesse en vampire fascina tellement Bige-
entre Lance et les fans de cinéma de genre. Jusqu’ici, low qu’elle caressa un temps l’idée de tourner une
sa tronche improbable s’était principalement illus- préquelle sur le personnage. Quel beau projet, il
trée en second couteau plutôt gentil au ciné dans n’est jamais trop tard Kathryn ! ¶
Un après-midi de chien, Rencontres du troisième
type, Damien, la malédiction II, Le prince de
New York ou encore L’étoffe des héros.
Henriksen faillit bien écoper du rôle-titre de
Terminator mais loupa finalement le coche au
profit de Schwarzie et dû se contenter de jouer les
cibles du cyborg tueur dans la peau du détective
Vukovitch. Acteur fétiche de James Cameron
depuis Piranhas 2 – les tueurs volants, Lance
apparu encore un peu plus sur les radars des ciné-
philes détraqués en robot badass (mais toujours
très cordial) dans Aliens, le retour. Coécrit par
113
La badass line :
Heu… toutes !

114
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

SERGENT INSTRUCTEUR
HARTMAN
Interprété par R. Lee Ermey
• Le film : Full Metal Jacket (1987). Réalisé par Stanley Kubrick •

I
l est au centre de toute la première partie de Bien lui en a pris : ce gros réac raciste d’Hartman
Full Metal Jacket et on l’aime, tant cet odieux est aussi révoltant qu’hilarant et l’on savoure jusqu’à
personnage a le sens de la formule bien la lie la moindre goûte de ses obscénités dégra-
saquée : le sergent d’artillerie instructeur dantes, quasiment toutes improvisées par Ermey
Hartman, impitoyable bourreau des jeunes devant la caméra (un exploit quand on connait
recrues qu’il est chargé de former dans un l’aversion de Kubrick pour l’improvisation !).
boot camp avant leur départ pour le Vietnam Le metteur en scène fut comblé, dit-on, par la pres-
au sein du Corps des Marines. À l’écran, tation de R. Lee Ermey qui, pour renforcer son
Hartman n’est rien d’autre qu’une machine à gueu- autorité, ne rencontra aucun des comédiens avant
lantes, un déversoir d’injures dont la mission est le tournage ni ne sympathisa avec eux entre les
de transformer les boutonneux en authentiques prises. Troublante mise en abîme de l’acteur avec
machines à tuer après un lavage de cerveau mé- sa fonction technique sur le plateau. À mi-parcours
thodique. Les plus forts s’en sortent avec suffisam- dans Full Metal Jacket, implacable démonstration
ment de distance pour endurer leur déconstruction de la destruction mentale de l’homme par la guerre,
psychologique, les plus faibles craquent comme le Hartman périra par où il a pêché. Une scène choc
pauvre engagé “ Baleine ” (l’acteur élastique pour le spectateur qui s’était paradoxalement at-
Vincent d’Onofrio) lors d’une des scènes les plus taché à ce vieux dégueulasse en uniforme et une
glaçantes de toute la filmo de Kubrick. sortie de première classe pour R. Lee Ermey, dont
Le secret de l’authenticité du sergent Hartman ? la carrière à Hollywood fut jusqu’à aujourd’hui
Son incroyable interprète, le génial Ronald Lee extrêmement prolifique grâce à cette inoubliable
Ermey (R. Lee pour les intimes), authentique ex- composition. À noter qu’en VF, R. Lee Ermey fut
Marine, vétéran du Vietnam, reconverti dans le doublé sur Full Metal Jacket par feu Bernard Fres-
cinéma depuis les seventies, à la fois comme acteur son qui fit un admirable travail d’interprétation sur
et consultant militaire. Ermey (à ne pas confondre la base d’une non moins admirable adaptation
avec le fabricant de macarons, hein), qui avait déjà française des répliques hautes en couleurs du ser-
conseillé Coppola sur Apocalypse Now tout en y gent Hartman. Un doublage supervisé par les ci-
incarnant un pilote d’hélico, n’était pas le premier néastes Henri Verneuil et Michel Deville. ¶
choix de Kubrick pour jouer Hartman. Sur le pla-
teau, il était simple consultant pour les acteurs
mais une vidéo de quinze minutes concoctée par
Ermey, où ce dernier alignait sans s’interrompre
une bordée de jurons, attira l’attention du maestro
sur son incroyable aptitude à l’abattage verbal. La
légende raconte que le réalisateur acheva d’être
convaincu le jour où, voulant attirer son attention,
Ermey lui intima soudainement l’ordre de se lever
quand il lui parlait. Obtempérant instinctivement,
Kubrick finit par embaucher Ermey pour le rôle.
115
La badass line :
“Yeah, I got him ! ”

116
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• Sheppard •

AGENT
GEORGE STONE
(GIUSEPPE PETRI) Interprété par Andy Garcia
• Le film : Les incorruptibles (The Untouchables, 1987). Réalisé par Brian De Palma •

L
es exploits badass de l’agent En deux temps trois mouvements, il va résoudre
George Stone tiennent en quelques à lui tout seul une situation inextricable dans la-
secondes. Mis bout à bout, ça doit quelle Eliot Ness (Kevin Cosnter) fait face aux
faire à peine quelques minutes, et gangsters du caïd Al Capone tout en essayant de
pourtant l’on se souvient de cha- rattraper un landau. L’agent Stone déboule, lance
cun d’eux. Sa première apparition un flingue à Ness et bloque la poussette. Le public
à l’écran est une confrontation, exulte. On sort de cinq bonnes minutes de suspense
un concours de testostérones avec insoutenable et le retour à la normalité, même
Jim Malone (Sean Connery). En quelques secondes précaire, lui permet de reprendre son souffle. Car
les deux mâles alpha en viennent aux mains et il De Palma a gardé le meilleur pour la fin. Malgré
suffit d’un éclair pour que le vieux flic irlandais se une position très inconfortable, Ness demande une
retrouve avec un flingue planté sous le menton. dernière faveur à son tireur d’élite. “ You got him ? ”
“ Oh, I like him ! ”, dit Malone. “ Yeah, I got him. ” “ Take him ! ” Bang !!!
L’agent George Stone, de son vrai son Giuseppe Le baromètre badass explose et la carrière
Petri, est un tireur d’élite. On le sait, et même si d’Andy Garcia est lancée. Ces quelques secondes
on a le droit à une petite démonstration lors de la transforment un personnage de second plan en
fameuse séquence “ western ” de la charge avec la véritable héros, effaçant presque Kevin Costner sur
Police montée canadienne contre des bootleggers, son passage. Rarement a-t-on vu au cinéma pareille
on ignore encore l’étendu de son talent. Il faudra heure de gloire et rien que pour cela, l’acteur amé-
attendre le dernier tiers du film pour que toute la ricano-cubain s’est assuré une place définitive au
“ badasserie ” de l’agent Stone éclate au grand jour. panthéon des badass du septième art. ¶
Il est idiot de vouloir résumer la scène de la gare
avec des mots, tant elle s’inscrit dans la continuité
du récit et surtout parce que c’est une scène en tout
point cinématographique. Probablement l’une des
meilleures scènes tournées par Brian De Palma (la
meilleure ?). La maîtrise du ralenti y est tout sim-
plement époustouflante, elle colle littéralement le
spectateur à son siège. Allant crescendo dans le
suspense, cette scène connaît une conclusion qui va
changer à tout jamais notre vision de l’agent Stone.
117
La badass line :
“ Je suis l’sergent tirailleur
Highway ! J’ai descendu
plus d’bières, ramassé plus
d’pêches, baisé plus
d’poufiasses, émasculé
plus de mecs, que vous tous
ici bande de bleusailles ! ”
118
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• David Bianic •

SERGENT
TOM HIGHWAY Interprété par Clint Eastwood
• Le film : Le maître de guerre (Heartbreak Ridge, 1986). Réalisé par Clint Eastwood •

C’
est probablement sur un pour peu qu’on souhaite lui éviter des heures de
malentendu que beaucoup colle pour grossièretés répétées (rassurez-vous, ce
d’entre nous ont découvert ne fut pas le cas, j’étais un clean cute kid).
Le maître de guerre en Pour en revenir à ce badass de Highway,
salles. De par son titre évo- Eastwood se délecte de jouer un tel anachronisme
cateur et son affiche gla- vivant. Highway ne comprend pas le monde qui
ciale en noir et blanc qui l’entoure, en véritable relique qu’il est. Chargé d’in-
promettaient des batailles culquer un peu de discipline dans ce peloton de
épiques, je m’attendais à assister à un film d’assaut. reconnaissance, Highway enchaîne les humilia-
Le maître de guerre s’avère en réalité plus proche tions et les corvées, non sans lui-même devoir faire
d’un teen movie de lycée, dans le sens où les Ma- face à une contre-attaque musclée de son propre
rines font ici leurs classes, souvent contre leur gré, corps. Sueur, testostérone et gros biceps, les clichés
dans un rite de passage adolescent vers la badas- des macho-men sont tellement énormes que, plus
situde. Dans le rôle du surveillant général vachard, de vingt-cinq ans plus tard, tout cela sonne très
Clint Eastwood ressort ici tout ce qu’il possède de crypto-gay. Highway devra alors mettre ses couilles
plus grumpy en lui, nourri par des années d’Ins- sur la table pour montrer qui a les plus grosses
pecteur Harry, et met tout ce potentiel de grin- baloches. Et, quand ses ouailles finiront par dé-
cheux au service de son âge : du jeune au vieux couvrir son passé militaire glorieux – la médaille
réac. Un rôle qu’il allait endosser pendant les vingt d’honneur en Corée –, il les tiendra enfin par les
années à venir entre Impitoyable, Dans la ligne gonades. Le maître de guerre, ce n’est que ça, une
de mire et surtout Gran Torino. affaire de couilles.
Heartbreak Ridge, son titre original, évoque la Mais si les deux premiers tiers du film dézin-
bataille de Crèvecœur qui eut lieu lors de la guerre guent surtout à coups de punchlines (au rythme
de Corée en 1951. Des semaines de combats dont de une par phrase !), la dernière partie prend une
la légende veut qu’un sergent de l’infanterie déclara tout autre tournure, plutôt risquée au sens filmique.
“ s’ils ne nous tuent pas, ils crèveront nos cœurs ”. Fini de rire, Le maître de guerre entre d’un coup
Le sergent Highway a connu la guerre, ses affres, dans la vraie vie, dans la vraie guerre. C’est en
et pour lui, elle ne s’est jamais vraiment achevée. effet l’intervention décidée en 1983 par Ronald
Quand on lui propose de devenir sergent-maître et Reagan sur l’île de la Grenade, l’opération Target
de faire de bleus bites un vrai corps de Marines, Fury, qu’Eastwood fait entrer de façon abrupte
Highway rempile pour la patrie, et son égo, aussi. dans son film et en bouscule les codes. Réussie ou
Sauf que cet authentique morceau de patriotisme pas, cette tentative de réalisme sur le tard du film
en marche dévie très rapidement de sa course pour introduit toute l’interrogation face à la filmo à
donner lieu à un film éminemment comique, servi venir du réalisateur : Eastwood joue-t-il de son
principalement par le duo Clint Eastwood-Mario message réac-patriotique ou y croit-il à donf ?
Van Peebles, dans une relation père-fils plutôt bien À vous de juger. ¶
sentie. Pourtant, en 1986, une vraie violence se
dégageait du film, non pas dans l’action militaire
mais dans les mots. Très, très crue, la langue des
Marines est des plus fleuries et je rougissais alors
presque à l’écoute des invectives très largement en
dessous de la ceinture, voire carrément scato, qui
fusent à tout instant. Le film n’était définitivement
pas à mettre entre les oreilles d’un kid de 12 ans
119
La badass line :
“ S’il peut saigner,
on peut le tuer ! ”

120
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• David Bianic •

MAJOR
ALAN “DUTCH”
SCHAEFER Interprété par Arnold Schwarzenegger
• Le film : Predator (1987). Réalisé par John McTiernan •

L’
année : 1987. J’ai 13 ans. Ma Le tour de force de McTiernan sera pourtant
grande taille m’avait jusqu’ici per- de déconstruire totalement cette apologie militaire,
mis de duper la dame au guichet montrant peu à peu le caractère vain de l’arsenal
et ainsi de braver l’interdiction au des mercenaires et de leur logique de gros améri-
moins de 13 ans. Mais cette fois, cains impérialistes face à cette menace non-hu-
je suis un “ grand ”, je rentre la maine. L’absurdité de la guerre, tout ça, défile dans
tête haute. De toutes façons, ma caboche, et l’engagement de Dutch m’ouvre
j’avais déjà vu Commando deux sans le savoir au concept d’existentialisme. D’émi-
ans plus tôt, ça ne me faisait plus rien. Mieux, nemment badass, Dutch devient une proie fragile,
j’aimais ça, cette débauche de violence des actioners violentée par cette bestiole qui n’a pas “ une gueule
produits par Golan-Globus de la Cannon Group de porte-bonheur ”.
ou Joel Silver. Peut-être s’agissait-il de compenser Complètement vampirisé à ce stade par le film,
l’adolescence qui poussait sur mon visage et dans son dernier tiers me propulse dans une autre di-
ma culotte, mais toujours est-il que Schwarzie me mension et me permet de comprendre cette leçon
confortait dans l’idée d’un idéal masculin (avec de cinéma : “ less is more ”. Le cache-cache puis
Michael Dudikoff aussi, dans la série American face-à-face entre Dutch et le Predator se passe alors
Ninja, mais pour d’autres raisons). Mais rien ne de mots ou presque. De décor, la forêt passe au
m’avait préparé à Predator. Jusqu’ici le cinéma du statut de rôle principal, d’arbitre de l’affrontement
mercredi (merci maman pour ton abnégation) était (et pourtant ces séquences sont tournées en partie
soit un film de guerre, soit un film de science-fic- en studio).
tion, mais pas les deux. La fatalité du combat ne fait plus aucun doute,
Tous les rendez-vous du cinéma badass sont il n’y a plus d’enjeu : que Schwarzie ou le Yautja
présents dès les premières minutes du film : les l’emporte n’est plus important à mes yeux, la
mercenaires musculeux qui n’ouvrent le bec que beauté est dans la mise en scène, dans ce moment
pour jurer ou cracher leur chique, venus sauver un de vie. Je voudrais que le temps demeure suspendu.
officiel. Ça me rappelait cette VHS que j’avais vu McTiernan venait de tuer (pour un moment) le
en douce chez des amis un soir… comment déjà ? mythe du héros badass chez moi. Cette posture
Ah oui, New York 1997. À 13 ans, le Major de coolitude dans la violence venait de s’envoler,
“ Dutch ” et sa bande sont mes douze salopards, Schwarzie était redevenu mortel et allait laisser
mes indestructibles : “ C’est coton, j’y enverrai pas place à un nouveau personnage badass, plus
un chien vérolé ”. Putain que ça sonne juste. À vrai faillible : John McClane. ¶
dire, je préfère encore cette VF un peu empruntée
à ce jour. La madeleine de Proust sûrement… Sauf
que rapidement, là dans la forêt, se cache quelque
chose qui fait trembler même ces durs à cuire, et
moi par la même occasion. Comme le requin de
Jaws qui occupe l’espace grâce à la musique de
John Williams, sans que jamais la bête n’appa-
raisse, c’est ici l’écho forestier créé par le compo-
siteur Alan Silvestri qui me glace le sang, avant
que le bruit de mandibule du Yautja/Predator ne
vienne en rajouter une couche (de frisson).
121
La badass line :
“ You see, cops
don’t like me…
so I don’t like cops. ”

122
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

CLARENCE J.
BODDICKER Interprété par Kurtwood Smith
• Le film : RoboCop (1987). Réalisé par Paul Verhoeven •

À
l’heure où une interminable Boddicker parce qu’avec ses petites lunettes rondes,
crise et quinze années de télé- Verhoeven lui trouvait une ressemblance avec le
réalité de merde nourrissent dignitaire nazi Heinrich Himmler. Le parallèle est
un inexorable individualisme donc volontaire et de fait, à l’écran, Boddicker
exacerbé ruinant le “ vivre en- suscite le même effroi que son sinistre modèle :
semble ” de nos sociétés occi- intelligent, élégant, visiblement plus cultivé et so-
dentales, un personnage d’en- phistiqué que ses troupes… mais n’accordant pas
flure suprême comme Clarence une once de prix à la dignité humaine.
Boddicker revêt une troublante résonance. On doit vraiment à Kurtwood Smith, qui n’avait
Boddicker, terriblement badass par son absence jusqu’alors rien joué de bien impérissable, d’avoir
totale de sens moral et l’inexplicable (mais réel) totalement transcendé son rôle de salopard supé-
pouvoir de séduction physique de son interprète rieur et d’électriser l’écran à chacune de ses appa-
Kurtwood Smith, c’est le triomphe du capitalisme ritions. D’autant que l’enflure ne manque pas de
ultime. Dans un Detroit du futur où l’État a capi- panache, comme lorsqu’il vient narguer un concur-
tulé, cédant ses fonctions régaliennes (dont la sé- rent dans sa propre fabrique de coke ou tire sans
curité) à des consortiums privés sans éthique, un ciller dans les rotules de ce pauvre Morton (Miguel
truand sanguinaire comme Clarence Boddicker Ferrer) avant de dégoupiller négligemment la gre-
exécute les basses besognes de ses patrons corrom- nade qui achèvera sa cible. Même la mort de ce vil
pus sans jamais être inquiété par la justice. Son binoclard, dans son ultime face-à-face avec Robo-
seul moteur : l’argent et les possessions matérielles Cop-Murphy, est un sommet de badasserie.
qu’il permet d’obtenir, incommensurablement plus Bref : une vraie réussite de motherfucker à la
précieuses que la vie humaine. mesure de celle du chef-d’œuvre visionnaire de
Poussant cette logique à l’extrême, Boddicker Verhoeven et qui vaut encore à Kurtwood Smith,
et ses sbires à son image n’auront pas le moindre vingt-six ans après la sortie du film, d’être célébré
état d’âme quand il s’agira de cribler de balles par les geeks du monde entier. La preuve : au temps
l’officier Murphy jusqu’au quasi-démembrement, ancien de John Plissken of Mars, le tout premier
le sourire aux lèvres. Cette terrible scène, l’une des article de la rubrique Les chéris de ces geeks avait
plus cruelles et traumatisantes jamais vues à été consacré à cet étonnant acteur à la voix auto-
l’écran, fut écrite et filmée de façon à évoquer la ritaire et nasillarde. Smith a depuis incarné d’autres
crucifixion du Christ et son supplice… avant la rôles marquants – du père castrateur du Cercle
résurrection symbolique de Murphy sous la car- des poètes disparus à celui d’un… père castrateur
casse du RoboCop. Mais l’exécution sadique de dans la sitcom That ‘70s Show. Mais pour nous,
Murphy (particulièrement insoutenable dans la Kurtwood, tu seras pour toujours Clarence
version intégrale du film, disponible en DVD/Blu- Boddicker, tueur sans scrupule de Detroit City.
ray) renvoie aussi directement au mode de pensée Y’a pire casserole, va ! ¶
nazi tel que décrypté par la philosophe Hannah
Arendt : dans l’Allemagne du Troisième Reich, le
Juif était considéré non plus comme une personne,
mais un objet superflu dont on peut disposer à sa
guise et réduire en bouillie le cas échéant.
Point Godwin un peu trop vite dégainé, ami
lecteur ? Nenni : initialement auditionné pour le
rôle de Dick Jones (attribué finalement à Ronny
Cox), Kurtwood Smith écopa de celui de Clarence
123
La badass line :
“ When I get a hold of
the son of a bitch who
leaked this, I’m gonna
tear his eyeballs out
and I’m gonna suck his
fucking skull. ”

124
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

GORDON GEKKO Interprété par Michael Douglas


• Le film : Wall Street (1987). Réalisé par Oliver Stone •

A
utant vous le dire d’entrée de jeu : C’est Douglas lui-même qui avait d’ailleurs
j’adore Wall Street. J’adore ce suggéré à la production d’engager un ami proche
putain de film ! Comme Lost in comme conseiller technique sur le film : l’investis-
Translation, La folle journée de seur financier Jeffrey Beck, qui fait même un cameo
Ferris Bueller, Assaut, Les ton- furtif devant la caméra en boursicoteur. Peu de
tons flingueurs, 48 heures et temps après la sortie de Wall Street, Beck défraya
quelques autres, il fait partie de la chronique lorsqu’un article du Wall Street Jour-
ces œuvres que je peux visionner nal paru en janvier 1990 révéla qu’il avait pipeau-
à l’infini sans me lasser, chef-d’œuvre ou pas. Une té à tout le monde la quasi-intégralité de son CV.
valeur sûre dans laquelle je me réfugie régulière- Un vrai Zelig de la finance. Mais revenons à
ment, qui ne me déçoit jamais et, à mes yeux, n’a Gordon Gekko-Michael Douglas : comme dans
pas pris une ridule depuis sa sortie. Il est pour moi, tout méchant badass qui se respecte, le personnage
haut la main et de très loin, le meilleur film est évidemment aussi dégueulasse que séduisant
d’Oliver Stone : son plus humble, son plus efficace, et le pouvoir d’influence qu’il exerce sur le jeune
son plus beau dans tous les sens du terme. Dans Bud Fox (Charlie Sheen) est un des axes drama-
Wall Street, j’aime à peu près tout : les mouvements tiques fondamentaux du film. Lui-même fils de
de caméra, les plans magnifiques sur New York, trader new-yorkais (Wall Street est dédicacé à son
la musique, le montage, le jeu des acteurs, la pro- père, Louis, agent de change), Oliver Stone voulait
gression dramaturgique, la morale et même Daryl raconter, au moins autant que les coulisses de la
Hannah, pourtant sacrée d’un Razzie Award pour haute finance américaine, l’histoire de sa propre
son rôle à l’époque. Voilà, je vous ai posé le cadre relation au père via une déclinaison à trois têtes.
: je LOVE ce film et je le connais à peu près par Dans Wall Street, Bud Fox a ainsi trois pères : le
cœur, il fallait que ce soit dit ! papa naturel (Martin Sheen), un père moral (joué
Quant à Michael Douglas, il est ici tout sim- par le génial chéri de ces geeks Hal Holbrook) et
plement monumental. On remercie chaudement enfin le pygmalion-tentateur, Gordon Gekko. Et
Richard Gere, puis Warren Beatty d’avoir refusé Dieu sait qu’il est doué pour tenter, ce Gekko !
le rôle, contraignant Oliver Stone à se tourner vers Orateur magique, all-american male en tailleur
Douglas, dont le nom lui était régulièrement souf- italien, Gekko est drôle, cultivé, jouisseur, au top
flé par le studio Fox qui vénérait l’acteur depuis le de la hype (il a le premier téléphone portable jamais
succès d’À la poursuite du diamant vert. Bingo : vu au ciné quand même !). La beauté du diable
modelé directement par Stone sur les plus grands incarnée. Bête de charisme, Michael Douglas nous
requins de la finance des années 1980, dont le hypnotise comme il hypnotise Bud Fox avec ses
redoutable Carl Icahn (l’homme qui faillit bouffer promesses de milliards au petit déjeuner, mais nous
Marvel toute crue en 1997), Gordon Gekko est effraie tout autant lorsque sa cupidité impitoyable
un summum de badasserie en col blanc. Dans son éclate au grand jour. L’acteur signe certainement
écriture comme sa mise en scène, Stone en a fait la meilleure composition de sa carrière et rempor-
un samouraï du Dieu Dollar, un impitoyable fauve tera pour l’occasion un Oscar du Meilleur acteur
qui ne vit, ne pense et ne respire que par l’argent amplement mérité. “ Greed is Good ! ” ¶
et le pouvoir qu’il octroie. Lui-même très porté sur
les affaires de blé (dixit Stone dans le commentaire
audio du film en vidéo), Michael Douglas était
taillé pour incarner ce loup dévoyé, jusque dans
son physique à base de mâchoire carnassière et de
menton conquérant.
125
La badass line :
“ I came here to chew
bubblegum and kick
ass. And I’m all
outta bubblegum. ”

126
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• David Bianic •

JOHN NADA Interprété par Roddy Piper


• Le film : Invasion Los Angeles (They Live, 1988). Réalisé par John Carpenter •

T
rop tôt amigo. J’ai vu Invasion Los Carpenter le retient pour They Live car “ à la dif-
Angeles trop tôt. À l’heure où tu férence des autres acteurs d’Hollywood, la vie de
découvres la mobylette, le film de Roddy est écrite sur son visage ”.
John Carpenter était beaucoup trop Honnêtement, Piper est loin d’être un grand
ringard pour savoir l’apprécier : la comédien mais laisse à l’histoire du cinéma d’action
coupe de cheveux de Roddy Piper, une de ses plus célèbres punchlines. Malgré le ca-
son port du jean au nombril, et puis ractère éminemment macho man du personnage
merde, quoi, des lunettes de soleil badass, il est souvent engagé dans une bromance
pour repérer les aliens ?! À l’époque, les ciné fris- qui flirte parfois avec le crypto-gay. Quand Nada
sons du Master of Horror relevaient d’un rite de tente de convaincre son poteau Frank que derrière
passage adolescent plus à propos : Halloween bien ces lunettes de soleil, il existe une autre réalité, ce
sûr, mais surtout The Fog et, avant tout, The Thing. n’est pas avec des bisous qu’il va l’amadouer mais
Ce n’est que dix plus tard que They Live atteint dans un fistfight désormais historique pour sa
sa cible. Enfin, le premier degré du film pouvait longueur. Un mano a mano qui est un peu ce qu’est
être apprécié à sa juste valeur et Roddy Piper de la scène de sexe à la comédie romantique, ces deux-
trouver rédemption à mes yeux. Le badass ne sor- là font l’amour à coups de poings. Tu as parfaite-
tait plus d’une autre planète où il semblait épargné ment le droit de trouver ça ridicule et abject cher
des balles et toujours cool, voire cold as ice. Non, lecteur, mais c’est mon sincère avis.
le John Nada de Carpenter est un prolo, mieux Le problème est, qu’après cette séquence de “ je
un hobo, un délaissé du système. Sûr, on devine t’aime, moi non plus ”, le film baisse franchement
que Nada a dû faire quelques conneries et que ses en qualité pour laisser cours aux vingt minutes
biceps ne lui ont pas servi qu’à soulever du par- obligatoires d’actioner bourrin sans grande origi-
paing, mais probablement à en distribuer aussi nalité. Mais Piper de montrer toute l’étendue de
dans la gueule d’un salaud de patron. sa badassitude nourrie par une carrière entre les
La mise en place du réalisateur est ainsi exem- cordes. Pour Carpenter aussi, c’est fun time. Sa
plaire : longue, immersive, avec cette basse et ce critique des médias et de la marchandisation
saxo entêtants. Si Nada met autant de temps à s’adresse particulièrement au magnat Ted Turner.
laisser parler le badass en lui, on comprend très Si les lunettes montrent l’aberration extra-ter-
vite ses motivations alors qu’il fait connaissance restre en noir et blanc, c’est une façon pour
avec son collègue de chantier Frank (Keith David) Carpenter d’hurler sa haine envers les colorisations
dans ce bidonville de L.A. : “ I Believe in America ”. de classiques. Dans un final explosif, Piper devient
Rebel with a cause, c’est tout le badass, ça, coco ! le bras vengeur de Carpenter alors qu’il démolit
Carpenter réfute ainsi le passage obligé de la scène bureau par bureau la chaîne de télé collabo, avant
introductive d’action et il faut attendre la vingt- de faire péter l’antenne-relais avec un mini-pistolet
cinquième minute avant qu’un premier bourre-pif pour gonzesse… Mort pour sa patrie dans l’acte,
ne s’engage. Pour un film d’action, c’est une éter- Piper s’en va en adressant un majeur tendu à la
nité, un pari osé de la part du réal’ et probablement nation alien. La voix de John Rambo résonne alors
une des raisons de son échec relatif. dans nos têtes : “ Live for nothing or die for so-
Piper était alors une star de la WWF, la World mething. ” Malgré tous ses défauts, They Live
Wrestling Federation : un catcheur reconnu par demeure mon Carpenter favori pour ses quarante
tous les américains, et notamment pour le kilt qui premières minutes. ¶
lui servait de costume de scène. Une célébrité du
petit écran qui l’avait mené à jouer un an aupara-
vant dans un obscur film post-apo, Hell Comes
to Frogtown. Une prestation dispensable où Piper
est capturé par des infirmières-guerrières pour
servir d’étalon fertiliseur, et ne peut s’échapper
sans risquer l’électrochoc aux bourses… Mais
127
La badass line :
“ Yipikai Motherfucker ! ”
(ben ouais, obligé…)

128
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

JOHN McCLANE Interprété par Bruce Willis


• Le film : Piège de cristal (Die Hard, 1988). Réalisé par John McTiernan •

E
n ces heures sombres où la Fox, Conformément à la volonté de John McTiernan
Bruce Willis et John Moore ont qui souhaitait avant tout filmer un divertissement
massacré de concert l’un des plus (l’intrigue initiale mobilisait des terroristes, il en a
beaux héros de l’histoire du ci- fait de “ simples ” braqueurs, moins glauque),
néma d’action, repenchons-nous McClane apporte ainsi énormément d’humour à
un peu sur la magnificence ini- l’intrigue. Sur ce plan-là, on pouvait évidemment
tiale du personnage. Oui, John compter sur l’aptitude au jeu “ tongue-in-cheek ”
McClane mérite évidemment au de Bruce Willis, aguerri par trois saisons de Clair
centuple d’intégrer une liste des 100 badass du de Lune et qui tournait la quatrième en parallèle
cinéma et ceci dès ses premières secondes à l’aéro- avec Die Hard (Willis tournait la série le jour, le
port de Los Angeles. Officier soupe au lait du film la nuit). “ Mouche dans le lait ” insaisissable
NYPD venu pour Noël rejoindre son épouse dont par les hommes de Gruber, McClane a imprimé
il est momentanément séparé, McClane est posé à jamais nos rétines avec son outfit de va-nu-pieds
en un plan : des doigts crispés sur l’accoudoir d’une au marcel encrassé. Un punching ball sujet à bran-
place d’avion, au moment de l’atterrissage. Notre lées régulières par plus balèze que lui mais finissant
héros a peur en vol : ah, ce n’est pas à Stallone ou toujours par triompher grâce à son ingéniosité, sa
Schwarzenegger que ce genre de phobie arriverait, détermination et un peu de force bourrine aussi
hein (le rôle leur avait d’ailleurs été proposé et ils tout de même, hein…
l’ont refusé, les sots) ! Ses faiblesses craquantes n’empêchent ainsi pas
John McClane, tout en étant bien entendu le McClane de défourailler sévère, dans la fusillade
badass bigger than life qui décimera vingt hommes ou le mano à mano, comme il le prouvera au fil
surarmés dans une tour de quarante étages, n’a d’une saga qui aura donc connu un chef-d’œuvre
rien à voir avec les musculeux hiératiques joués (Die Hard), une resucée vulgos mais fun (Die Hard
par Sly et Schwarzy à l’époque. McClane a ses 2), une brillante réinvention formelle (Die Hard :
faiblesses, montre sa peur et passe son temps à se With a Vengeance) et deux nanars abyssaux qui
plaindre d’être le mauvais mec au mauvais endroit ne méritent même pas qu’on les nomme. On en
au mauvais moment. Il est le héros qui ne voulait profite pour envoyer tout plein de poutous virtuels
pas l’être. On pourrait quelque part rapprocher au réalisateur et au groupe Free John McTiernan
son incarnation du tough guy de celle d’Harrison dont la mobilisation et l’opiniâtreté dans son sou-
Ford dans les Indiana Jones : un geignard amené tien au cinéaste emprisonné forcent le respect !¶
à ne se dépasser que sous la contrainte. Ours mal
léché des bas-fonds new-yorkais goûtant peu l’ex-
travagance décadente des californiens, McClane
nous attendrit instinctivement par ses allures de
“ poisson hors de l’eau ”, légèrement beauf et réac.
En pleine fusillade, la trouille et l’effroi savamment
dosés par Bruce Willis se lisent sur son visage, tout
comme une véritable espièglerie dans d’autres cir-
constances.
129
La badass line :
“ I’m going to count
to three… There
won’t be a four. ”

130
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

HANS GRUBER Interprété par Alan Rickman


• Le film : Piège de cristal (Die Hard, 1988). Réalisé par John McTiernan •

L
e génie de Piège de cristal, hormis voix si particulière (un timbre extrêmement dis-
d’autres innombrables raisons, tingué dû parait-il à une légère malformation de
tient aussi au choix d’Alan Rick- la mâchoire), son self control imperturbable (peu
man pour le rôle d’Hans Gruber, à peu rongé au fil du film, certes), sa culture, son
le boss teuton des braqueurs du intelligence, son ironie mais aussi sa froide déter-
Nakatomi Plaza. Rickman, la qua- mination en font l’un des plus grands bad guys de
rantaine à l’époque, n’a pas tourné l’histoire du cinéma d’action. Un CSP+ du crime,
un seul film de sa vie lorsque Joel maintes fois plagié depuis et dont la mort en forme
Silver et John McTiernan le repèrent au printemps de grand plongeon hitchcockien achève de le gra-
1987 sur les planches à Broadway, où il incarne le ver définitivement dans nos mémoires. ¶
Vicomte de Valmont dans Les Liaisons dange-
reuses. Bim ! Le grand méchant de Die Hard est
trouvé et Alan Rickman va littéralement créer à
lui tout seul une franchise. Antithèse des malan-
drins dégénérés auxquels sont abonnés Stallone,
Schwarzenegger et autres Chuck Norris, Hans
Gruber représente la quintessence de l’homme
moderne et civilisé qui a choisi le mal par pur
pragmatisme.
John McTiernan, qui a remplacé les terroristes
du script original par une bande de braqueurs parce
qu’il souhaitait faire un film léger, tenait à ce que
la bande à Gruber ressemble davantage à une
bande de top-models qu’un groupe d’hystériques
poilus. Avec Rickman, c’est réussi : mince, élégant,
bel homme, Hans Gruber a l’air tout droit sorti
des pages d’un numéro de Vogue Hommes. Sa
131
La badass line :
“ What do you
mean I’m funny ? ”

132
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• John Plissken •

TOMMY DeVITO Interprété par Joe Pesci


• Le film : Les affranchis (Goodfellas, 1990). Réalisé par Martin Scorsese •

P
resque dix ans avant les son invraisemblable abattage et ses vannes d’une
Soprano et dans un registre ra- drôlerie sans nom. Quand Pesci-DeVito fait plier
dicalement plus léger que les de rire des convives avec ses souvenirs du gnouf,
Parrain de Francis Ford on rit avec eux tant l’acteur manie la chute en
Coppola, Martin Scorsese nous orfèvre. Mais lorsque sa logorrhée s’interrompt
fit aimer dans Les affranchis un brutalement parce qu’un misérable a prononcé le
mafieux de la pire espèce. Je ne mot de trop, son regard s’embrase d’une lueur dé-
parle ni du héros du film Henry mente aussi incontrôlable que la violence qui va
Hill (prodigieux Ray Liotta), ni de son complice suivre. Et là, il fout salement les jetons, le nabot.
Jimmy Conway (Robert De Niro, impeccable), Avec lui, un banal accrochage se termine en
encore moins de leur boss Paul Cicero (Paul bain de sang : la haine et la rage qu’il déploie en
Sorvino, impérial), mais bien du fou furieux s’acharnant sur le corps ensanglanté de son rival
Tommy DeVito, incarné par un Joe Pesci aux an- Billy Bats font d’autant plus froid dans le dos que
tipodes du bouffon grimaçant de L’arme fatale 2 la scène est tirée d’un souvenir authentique. Tout
sorti un an plus tôt. Scorsese, qui avait déjà dirigé comme le meurtre de sang-froid du pauvre Spider
Pesci dans le rôle du frère cadet de Jake LaMotta (Michael Imperioli, plus tard recruté par David
(De Niro) dans Raging Bull, savait très bien de Chase dans Les Soprano, comme 80 % du casting
quel bois se chauffait le petit nerveux. À savoir un des Affranchis), abattu sans sommation par
acteur à l’immense potentiel charismatique, DeVito pour une simple insulte.
capable de passer en un clignement d’yeux d’un Un monstre, Tommy DeVito ? Assurément. Et
rigolard facétieux à un psychopathe meurtrier pourtant, sa bonhomie, son affection pour sa mère
quasi animal. Talent indispensable pour pouvoir (jouée dans le film par la propre maman de
incarner DeVito avec toute la crédibilité requise. Scorsese) et son amitié fidèle pour Hill et Conway
Tourné par Scorsese dans la foulée de La parasitent toute antipathie radicale, telles de fra-
dernière tentation du Christ, Les affranchis (pro- giles trouées d’humanité scintillant dans l’obscu-
bablement son meilleur film) adapte le livre docu- rité du fauve. Joe Pesci, qui remporta l’Oscar du
mentaire Wiseguy de Nicolas Pileggi, inspiré de Meilleur second rôle masculin en 1991 pour cette
la vie authentique du mafieux repenti Henry Hill, sidérante prestation, a fait plus que prêter ses traits
entre 1955 et 1980. Le personnage de Tommy et son jeu à son alter ego : il en a écrit certaines
DeVito est lui-même calqué sur un véritable truand : répliques, comme son inoubliable monologue
Tommy “ Two-Gun ” DeSimone, réputé pour tuer “ Funny How ? ”, pétrifiant sur place Ray Liotta,
comme il respirait, parfois pour les motifs les plus peu à peu interloqué par la vraie-fausse colère pi-
futiles. Dans son livre Gangsters and Goodfellas : quée par DeVito. Joe Pesci ou l’art de faire bascu-
The Mob, Witness Protection, and Life on the ler toute une tablée du rire au silence de mort, en
Run (2007), Hill décrit ainsi son ex-associé tré- nous intimidant de concert avec le groupe avant
passé comme un “ pur psychopathe ” que les gens de tout désamorcer in extremis. Quoique… Une
cherchaient à éviter la plupart du temps : grande performance pour l’un des plus grands
“ DeSimone pouvait tuer quelqu’un juste parce chefs-d’œuvre de Scorsese et dans la foulée, osons
qu’il voulait essayer une nouvelle arme et avait l’excès, de toute l’histoire du cinéma. ¶
besoin d’une cible humaine ”. Selon Hill, l’inter-
prétation de Joe Pesci est fidèle entre “ 90 et 95 %
à la réalité ”, la seule véritable différence concer-
nant la carrure de l’acteur, nettement plus “ format
de poche ” que son modèle.
À l’écran, le choix de Pesci s’avère pourtant
payant au centuple : à chacune de ses apparitions,
il éclipse littéralement tout le reste du casting par
133
La badass line :
“ I never killed anybody
who didn’t deserve it. ”
134
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• Sheppard •

FRANK WHITE Interprété par Christopher Walken


• Le film : The King of New York (King of New York, 1990). Réalisé par Abel Ferrara •

D
ans le neuvième épisode de la raît rien que dans l’incroyable jeu corporel de
deuxième saison de l’émission l’acteur. Walken ne s’est jamais autant servi de
Inside the Actors Studio, son corps et de son passé de danseur pour jouer
Christopher Walken parle de un personnage.
son personnage comme d’un Et puis il y a cette diction, lente, posée, qui est
grand oiseau blessé, que per- celle du criminel, mais qui cache aussi une profonde
sonne, ni homme, ni animal, tristesse. Le génie de Ferrara est d’avoir conçu un
n’ose approcher. Cette image meurtrier qui déteste son métier mais qui n’éprouve
résume peut-être au mieux qui est véritablement aucun remord à le faire, car, comme il aime à le
Frank White, un parrain de la drogue pris entre répéter, il n’a jamais tué personne qui ne le méritait
son instinct de tueur et son empathie sociale. Après pas. Frank White est un démon convaincu de faire
avoir purgé une peine de prison que l’on devine le bien et The King of New York est son requiem,
longue, Frank White revient vers les siens pour son opéra funèbre. De la plénitude de la suite royale
récupérer ce qui lui appartient : son royaume. Mais du Plaza, au bruit assourdissant du métro, l’oiseau
le roi est fatigué et s’il veut reprendre son bien, ce tente de reprendre son envol et il n’y arrivera pas.
n’est que pour mieux le dilapider et enfin réaliser Les charognards sont là, mais aucun n’ose porter
son rêve : construire un hôpital pour les déshérités. le coup fatal, personne n’ose s’approcher. Frank
Il y a des rôles qui collent tellement à un acteur White meurt seul à l’arrière d’un taxi mais même
que lui-même semble avoir été spécialement conçu mort, on peut encore voir son aura de peur,
pour les incarner. Cette combinaison entre l’intense de mort et de tristesse flotter autour de lui.
et l’énigmatique, le tueur implacable et le politicien, Même mort, ni homme, ni animal n’ose encore
le maître du crime et le philanthrope, personne ne s’approcher de lui. ¶
pouvait mieux la matérialiser que Christopher
Walken. Rien qu’avec son élégance naturelle, sa
démarche aérienne, son visage émacié et son regard
perçant, il parvient à insuffler en un seul plan toute
la dualité du personnage. Les longues pauses qu’il
prend, contemplant du haut de sa suite d’hôtel le
vaste étendu de son royaume conquit dans le
meurtre et le sang, alors que lui, Frank White, ne
voit finalement que son hôpital, tout cela transpa-
135
La badass line :
“ Oh, come on,
Tommy. You know
I don’t like to think. ”

136
100 icônes badass du cinéma

Les années 80

• Sheppard •

LEO O’BANNION Interprété par Albert Finney


• Le film : Miller’s Crossing (1990). Réalisé par Joel Coen •

T
rois minutes et quarante-six se- fumé de la poche de son peignoir et contemple son
condes. Il aura fallu à Albert Finney œuvre, un pistolet mitrailleur Thompson encore
trois minutes et quarante-six se- fumant entre les mains.
condes pour s’assurer une place Albert Finney n’en était pas à son premier coup
parmi les 100 badass du Daily d’éclat. Entre Voyage à deux (Two for the Road,
Mars. Trois minutes et quarante-six 1967), Gumshoe (1971), Le crime de l’Orient-
secondes pendant lesquelles il va Express (Murder on the Orient Express, 1974),
abattre quatre types, brûler une Wolfen (1981), Looker (1981) et surtout le magni-
maison et crasher une bagnole qui ensuite va fique Au-dessous du volcan (Under the Volcano,
prendre feu. Tout ça en pyjama et sans dire un mot 1984) de John Huston, ce britannique, fils d’un
(Albert, pas la bagnole… tss-tss). S’il vous restait bookmaker, a fait preuve d’un talent et d’une ver-
encore quelques doutes sur ce qu’est un badass au satilité exceptionnelle. Mais en incarnant le rôle
cinéma, cette scène de Miller’s Crossing devrait d’O’Bannion dans le film des frères Coen, il accède
définitivement les combler. définitivement à la notoriété. Et c’est avec une
Il faut bien admettre que jusque-là, Leo O’Ban- grande fierté qu’aujourd’hui le Daily Mars lui at-
nion passe pour un vieux caïd amoureux et pas- tribue une place méritée parmi les 100 icônes ba-
sablement largué qui donne en plus l’air de s’em- dass de l’histoire du cinéma. ¶
merder copieusement dans sa vie de nabab. Certes
on voit bien que le gars est un putain d’Irlandais,
à savoir fonceur, gueulard, têtu et pas toujours
très malin. Mais entre son air de papy sympathique
et la mine constamment consternée de son ami,
conseiller et porte-flingue Tom Reagan (le génial
Gabriel Byrne), on se demande bien comment Leo
a pu devenir un seigneur de la pègre.
Trois minutes et quarante-six secondes plus
tard, on est fixé. La “ badasserie ” d’O’Bannion
crève littéralement l’écran. Le papy qui s’emmerdait
revient à la vie. Ses yeux pétillent d’impatience.
Comme dirait Terry (Lanny Flaherty), un autre
porte-flingue, “ The old man’s still an artist with
a Thompson. ” L’artiste s’exprime, exulte, explose.
Il défouraille, détruit et tue sur un hymne de la
communauté irlandaise, le Danny Boy de Frederic
Weatherly. Et alors que la chanson arrive à son
finale grandiloquent, Leo sort un cigare à demi
137
138
139
La badass line :
« If you touch
me again, I kill ya. »

140
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

JOE HALLENBECK Interprété par Bruce Willis

L
• Le film : Le dernier samaritain (The Last Boy Scout, 1995). Réalisé par Tony Scott •

orsque sort Le dernier samaritain eux, un dénommé Chet (joué par Kim “ Sons of
aux États-Unis en décembre 1991, Anarchy ” Coates), après lui avoir demandé une
Bruce Willis n’est pas au mieux de cigarette puis du feu. Impavide et groggy, il de-
sa forme. En trois ans, depuis la mande à son agresseur une seconde clope et le
sortie du premier Die Hard, il menace de le tuer si ce dernier le “ touche encore ”.
semble avoir déjà grillé la plupart Ça ne rate pas : Chet allongera une deuxième
de ses cartouches, entre une suite beigne et… oh et puis je me demande vraiment
beauf au classique de John McTier- pourquoi je me fatigue à raconter la scène puisqu’en
nan et une série d’échecs au box-office : Le bûcher toute logique, vous la connaissez par cœur ! Sans
des vanités, Pensées mortelles et surtout la cata pour autant égaler, loin de là, le phénomène Die
Hudson Hawk. Bref, son personnage de loser fini Hard au plan critique et public, Le dernier sama-
dans le film de Tony Scott résonne curieusement ritain ramassera suffisamment la mise pour ra-
avec le propre statut de Willis, confronté à un cheter brièvement une conduite à Willis. Surtout,
premier début de disgrâce à Hollywood. Et pour- malgré son accueil mitigé, il finira par acquérir au
tant, Joe Hallenbeck a beau débuter le film dans fil des ans un statut amplement mérité de film culte
une suite de scènes toutes plus humiliantes les unes dans les vidéoclubs puis la geekosphère. ¶
que les autres (y compris pour Willis…), l’ex-garde
du corps reconverti en privé miteux (et cocu) relève
spectaculairement la tête dans sa lutte contre le
mafieux organisateur de paris truqués, Sheldon
Marcone (Noble Willingham).
Écrit par Shane Black à l’époque de sa toute-
puissance, Le dernier samaritain regorge de dia-
logues de snipers et autres bons mots truculents
que n’aurait pas renié un Michel Audiard. Et sur-
tout, il comporte LA scène de badasserie absolue
pour Willis : capturé par les sbires de Marcone,
Hallenbeck se fait exploser le pif par l’un d’entre
141
La badass line :
« Est-ce que tu aboies
tout le temps, petit
roquet ou est-ce que
tu mords ? »

142
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• InTheBlix •

MR. BLONDE
(VIC VEGA)
Interprété par Michael Madsen

L
• Le film : Reservoir Dogs (1991). Réalisé par Quentin Tarantino •

e premier film et chef d’œuvre de se retrouvent dans un vieil entrepôt. Tandis que
Tarantino, Reservoir Dogs, doit Mr. White et Mr. Pink (fantastiques Harvey Keitel
énormément au rôle de M. Blonde et Steve Buscemi) paniquent et s’énervent devant
interprété magistralement par Mi- le corps ensanglanté de Mr. Orange (Tim Roth),
chael Madsen. Lequel d’entre vous Mr. Blonde se pointe tranquillement sirotant son
oserait me dire qu’à l’écoute de Coca à la paille (il est passé au Taco Bell pour un
Stuck in the Middle With You, il en-cas, le meurtre, ça creuse).
ne pense pas à l’interlude musicale Et là tu me vois venir, toi qui a déjà vu ce for-
du film et à la “ scène de l’oreille ” ? Qui ne simu- midable film : Blonde a réussi à prendre un flic en
lera pas la petite danse de Mr. Blonde dès les pre- otage qu’il va “ torturer rien qu’un peu, pour la
mières notes de ce tube des seventies ? Pas toi, je rigolade ”. Non, mon esprit n’est pas malade et je
le sais, fidèle lecteur et cinéphile qui a le bon goût ne me réjouis nullement de la souffrance d’autrui,
de lire ces chroniques. mais passé le choc de la violence brute de Blonde
Mr. Blonde, Vic Vega de son vrai nom (ça ne (c’est un film, hein, c’est du faux, pas pour de vrai,
vous rappelle rien ?), est un type à la cool. Char- quoi), c’est la marrade intégrale. Le “ coolest bad
penté, la tête toujours un peu penché, l’œil clair et guy ” sort de sa santiag un rasoir et au son des
la voix lente et grave, il transpire le héros de blax- Stealers Wheel entame une petite danse en chan-
ploitation… en blanc. Il sort de quatre ans de pri- tonnant puis brutalement s’attaque à l’oreille du
son mais continuerait bien sa vie dans le larcin pauvre flic et s’amuse avec le bout de chair en
pour avoir un “ vrai boulot ” (oui, bosser comme parlant dedans ! Quentin Tarantino nous amène
docker n’est pas un vrai boulot). Joe Cabot (Law- dans des montagnes russes émotionnelles et
rence Tierney) et son fils Nice Guy Eddie (le re- nous rend ce personnage sympathique malgré sa
gretté Chris Penn) lui proposent un petit casse, cruauté… Du grand art. ¶
tranquille, pépère, dans une diamanterie avec cinq
acolytes. Evidemment, ça dégénère car “ ces idiots
d’employés de la boutique ont déclenché l’alarme ”.
La nonchalance de “ Cure-dent ”, son autre petit
nom, a laissé place à son côté psychopathe. Il a
fait un carton et la diamanterie s’est muée en bou-
cherie (le casse a foiré, les flics les attendaient,
quelqu’un les a balancé). Les braqueurs survivants
143
La badass line :
(gravée au couteau
sur une table en plein désert) :
« No fate »
(but what we make)

144
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• David Brami •

SARAH CONNOR Interprétée par Linda Hamilton


• Le film : Terminator 2 – Le jugement dernier (Terminator 2 – Judgment Day, 1991) •

E
• Réalisé par James Cameron •

n 1984, Sarah Connor demandait la nana la plus attirante, également remporté par
à son sauveur Kyle Reese : “ Est- l’actrice, était largement mérité). Et sans effort, la
ce que j’ai l’air de la mère du fu- miss de mener une one-woman-commando-action
tur ? ”. Sept ans plus tard, on efficace et brutal pour sortir de son asile haute
serait tenté de répondre comme sécurité, seulement stoppée dans son élan par ses
Les Nuls dans leur fausse pub retrouvailles avec l’homme de fer.
“ Scandal ” : “ Oui, plutôt, oui. ” Hantée par les visions d’un futur qu’elle tente
Car il s’en est passé des choses de prévenir, Sarah ne perd pourtant jamais de vue
dans l’intervalle : de serveuse ingénue, la miss est son objectif : aider son fils à guider la résistance.
devenue mère, puis s’est progressivement plongée Ou mieux : stopper l’Apocalypse. Avec un Termi-
dans un univers parallèle à celui que tout le monde nator à portée, elle retrouve facilement la trace de
connait. Contacts avec les bérets verts et autres l’un des responsables, le directeur des projets spé-
guérilleros, entraînement sans relâche au combat, ciaux chez Cyberdyne, un certain Miles Dyson
elle fait tout pour devenir une mère modèle pour (Joe Morton). À ce moment, on a déjà vu de quoi
que son fils John, futur sauveur de la résistance la nouvelle Sarah est capable, mais ce n’est qu’à
après l’Apocalypse des machines, devienne le grand cet instant que le spectateur réalise vraiment à quel
homme qu’il doit devenir. point elle a changé. Cette femme qui était la com-
Mentalement, Sarah est obsédée par ce qui est passion même est devenue ce qu’elle déteste le plus
désormais sa mission. Même enfermée dans un en ce monde : une machine. Implacable, froide,
asile après s’être faite pincer en essayant de faire elle est prête à tuer un homme pour changer le
sauter une boite informatique, elle continue de futur et déboule dans son foyer, pointeur laser et
s’entraîner et de se faire les muscles. La première arme au poing, quitte à le buter face à sa femme
fois que l’on découvre cette nouvelle Sarah sur et son gamin. Seule la réalisation de cet acte lui
grand écran, c’est le choc. Charmé par la belle et permettra de sauver son âme et de trouver avec
pulpeuse Linda Hamilton en 1984, on la retrouve son fils une autre solution. C’est avec ce petit sur-
cette fois sèche, musclée, rigide, le regarde impas- saut d’humanité que je n’ai aucune crainte : si le
sible quand des psychiatres la cuisinent sur les monde doit être sauvé, il n’y a pas de meilleur
raisons de l’atroce assassinat des parents adoptifs rempart que Sarah Connor, la mère du futur
de John (et hop, un Saturn Award et une récom- au sens large. ¶
pense aux MTV Movie Awards dans la catégorie
meilleure actrice). Seule une blague faite à l’époque
par un spectateur dans l’assistance avait allégé la
tension crée par ces premières séquences, alors que
j’étais un ado encore hautement impressionnable
(un trublion a sorti “ Gervais, j’en veux ” quand
l’un des gardes lui lèche la joue après l’avoir atta-
chée à son lit, preuve que le sex-appeal de la belle
était toujours à son top et que le Saturn Award de
145
La badass line :
«You saved the day
here you little pisspot.
Thank you !»

146
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

INSPECTEUR
YUEN dit « TEQUILA » Interprété par Chow Yun-Fat

C’
• Le film : À toute épreuve (辣手神探, Hard Boiled, Lat sau san taam, 1992). Réalisé par John Woo •

était au cinéma parisien l’avait précédé. Et bordel de mes aïeux, holy crap,
du Max Linder, en 1993. criss de caribou de câlisse, je ne fus pas déçu !
Une nuit John Woo pro- Chorégraphiées par Woo (ancien prof de danse,
posait À toute épreuve, je comprends mieux) avec l’aide précieuse du coor-
Une balle dans la tête et, dinateur des cascades Philip Kwok, les dites fu-
me semble-t-il, Le syndi- sillades relevaient bel et bien du jamais vu.
cat du crime 1 et 2. Le Quant à Chow Yun-Fat, dans un rôle pensé à
réalisateur hongkongais, l’origine comme une version hongkongaise de
porté aux nues par la presse ciné engagée (dont… Dirty Harry, difficile de lui contester une classe à
Starfix, disparu en décembre 1990, snif), se taillait badass tendance pète au casque lorsqu’il flingue
une réputation stellaire depuis plusieurs années du gredin en dévalant sur le dos une rampe d’es-
chez les cinéphiles pétris de HK movies. Je n’en calier lors de l’affolante scène de la maison de thé.
faisais pas vraiment partie et, à l’époque, ma Un gunfight introductif de six minutes conclu par
culture en la matière se limitait aux pelloches de un gros plan furieux (et suggéré par Chow Yun-Fat
Bruce Lee et Jackie Chan. Mais dans mes bibles lui-même) sur le visage de Tequila maculé de farine
ciné (Starfix, Le cinéphage, Mad Movies et une et du sang du truand à terre qu’il vient d’abattre
lichette des Cahiers du cinéma), le nom de John d’une balle dans la tête. Et dire que tout cela n’était
Woo avait acquis un prestige tel que la perspective qu’un hors-d’œuvre en attendant la monstrueuse
de pouvoir ENFIN découvrir ses chefs-d’œuvre fusillade finale dans un hôpital : vingt minutes de
(remember les jeunes, pas d’Internet à l’époque) folie pure et un Chow Yun-Fat / Tequila qui valse
ne se refusait décemment pas. entre les pruneaux un chérubin dans la main.
Avec son titre anglophone (Hard Boiled), ho- Bande de malades !!! ¶
monyme d’une BD sortie en 1990, écrite par Frank
Miller et dessinée par Geof Darrow, À toute
épreuve me faisait nettement plus frétiller que les
autres films de la programmation. Certes, on ne
lui remettra pas la palme du scénario : deux flics
(Chow Yun-Fat et Tony Leung Chiu Wai), dont
l’un sous couverture, luttent sans merci contre un
gang de trafiquants d’armes sanguinaires à Hong
Kong. Mais malgré ce pitch simpliste (et voulu
comme tel par Woo), sa réputation d’opéra de vio-
lence virtuose aux fusillades défiants l’entendement
147
La badass line :
« Miaow ! »

148
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Dominique Montay •

SELINA KYLE
alias CATWOMAN Interprétée par Michelle Pfeiffer

A
• Le film : Batman, le défi (Batman Returns, 1992). Réalisé par Tim Burton •

lors que vous lisez ces lignes, utilise toutes les facettes de son actrice, Michelle
sachez une chose : je suis un Pfeiffer (la nature maladroite de la comédienne
adorateur du second Batman avant sa transformation, son physique de femme
de Tim Burton. À mon sens, fatale après). L’actrice est parfaite, au niveau de sa
Batman Returns est l’une de ses prestation dans Les liaisons dangereuses.
plus grandes réussites, une baffe Catwoman est belle, insaisissable. Même
visuelle de tous les instants, des Batman n’a pas le dessus sur elle. Et ne parlons pas
dialogues merveilleux et une de Bruce Wayne sur Selina Kyle, il lui mange dans
interprétation qui rapprochent plus le film d’un Fe- la main. Deux scènes mythiques : le combat sur les
derico Fellini que d’une adaptation de comic book. toits entre Batman et Catwoman, qui s’apparente
S’il n’est pas fidèle, au rang des transgressions, il plus à des préliminaires SM, et la confrontation
trône tout en haut dans mon palmarès. entre Selina Kyle et Bruce Wayne à un bal masqué.
Passées ces considérations, attardons-nous sur Au cours de celui-ci, ils sont les seuls à ne pas
le personnage de Selina Kyle. Kyle est une secrétaire porter de masques. Et pour cause, elle comme lui
broyée par une société phallocrate, érigée au rang considèrent qu’être Selina et Bruce, c’est porter un
de jolie chose maladroite qui fait le café. Sa vie est masque. Leur norme, leur vérité, c’est sous les traits
d’une vacuité absolue et son intérieur évoque plus de Catwoman et de Batman qu’ils l’exhibent.
celui d’une adolescente sur le retour que celui d’une Une réinterprétation inégalée, la Catwoman
femme. Selina Kyle va mourir de la main de son de Christopher Nolan n’a clairement pas la même
patron, après avoir réalisé qu’il allait, plutôt qu’ali- importance et essayons d’oublier la piteuse
menter Gotham City en électricité avec sa nouvelle de Pitof. ¶
centrale, la voler.
Puis Selina Kyle va être ressuscitée par des chats.
Et toute sa vie va basculer. Mue par la vengeance,
elle change d’attitude, bascule dans la noirceur.
Elle se confectionne un costume de cuir qui met
en avant sa sexualité, et qui la rapproche de ce
qu’elle est devenue dans tous les aspects du terme :
une femme-chat.
Loin de l’idée qu’on se fait du personnage dans
le comic book (voleuse ou prostituée selon les ca-
nons…), Selina Kyle est quelqu’un de décidé, qui
n’a qu’un but : éliminer son boss (rêve américain),
Max Shreck (Christopher Walken). Tim Burton
149
La badass line :
« Tout homme
que je vois dehors,
je le tue  ! Le salaud
qui me tire dessus,
je le tue, je tue
sa femme, tous ses
amis, et je brûle
sa maison ! »

150
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• David Bianic •

WILLIAM MUNNY Interprété par Clint Eastwood

A
• Le film : Impitoyable (Unforgiven, 1992). Réalisé par Clint Eastwood •

près L’homme des hautes plaines il pénètre dans ce saloon, est une vraie épreuve
en 1973, Josey Wales hors-la- pour le spectateur qui voit son “ role model ” sali
loi en 1976 et Pale Rider – le et brisé par un Gene Hackman plus salaud que
cavalier solitaire en 1985, jamais en Little Bill, visage d’une justice encore
Impitoyable est le quatrième balbutiante et en prise avec ses démons.
western joué et réalisé par Clint La nausée n’a pas le temps de retomber, quand
Eastwood. Avec Pale Rider, il quelques jours plus tard, Munny et ses acolytes
endossait une dernière fois un parviennent à descendre un des deux salopards
rôle proche de l’homme sans nom qui lui avait valu qui a défiguré la prostituée. Le goût du sang, l’odeur
sa légende dans la Trilogie du dollar de Sergio Leone. de la mort, n’ont plus aucune saveur pour les vieux
Impitoyable sera sa façon d’enterrer le genre, n’hé- héros, dégoûtés par leur mission funeste. Logan
sitant pas à égratigner le mythe du “ Dernier des fait demi-tour et quitte ses compagnons d’armes
géants ”. Les badass se cachent pour mourir. pendant que ces deux derniers vont finir le job et
À quelques encablures du XXe siècle, la conquête mettent un peu de plomb dans le crâne du second
de l’Ouest n’existe plus : il n’y a plus rien à conqué- mis à prix.
rir. Alors qu’un monde moderne se profile à l’ho- C’étais sans compter sur Little Bill, qui a cap-
rizon, les cow-boys solitaires et chasseurs de primes turé et torturé Logan. Le mal répond par le mal
sont des reliques du passé. C’est la crise aussi pour et Munny réveille la bête en lui pour un dernier
eux, il n’y a plus rien à chasser, plus personne ou baroud d’honneur où la mort sera au rendez-vous,
presque à ramener au shérif, car désormais la loi peu importe qui restera debout en dernier : impi-
est là pour ça. toyable. Ce crépuscule du badass interprété par
Veuf, père de deux enfants, Will Munny n’est Eastwood est formidable, car il fait preuve d’une
plus qu’un papy fermier dont le passé de tueur à mise en abyme tout sauf superficielle. Le person-
la main froide est caché sous le tapis. Mais il accepte nage de Munny vieux rejoue le Munny jeune,
un dernier job, pour la prospérité de sa progéniture méchant à souhait et sans aucun cœur, avec suf-
et venger l’honneur d’une putain tailladée par des fisamment de conviction pour que lui-même y croit
sales gueules. Remis tant bien que mal en selle par et puisse aller jusqu’au bout de la mort. Dans sa
un Kid (Jaimz Woolvett) dont on mesure toute la victoire, Munny livre une dernière tirade mythique
faiblesse dès les premiers instants et accompagné où il se transforme en croque-mitaine, figure
de son poor lonesome poteau Ned Logan (Morgan vengeresse qui viendra punir quiconque touchera
Freeman), les deux grincheux du Muppet Show à nouveau à une femme. Le film noir avait enfin
se racontent leurs vieilles histoires de dur à cuire son western. ¶
devant ce bleu-bite.
Mais la balade des badass n’a rien d’enchantée
et, très vite, Munny est ramené à sa condition de
vieil homme malade comme un clébard alors qu’il
atteint enfin Big Whiskey, le lieu du crime. Le
film aurait pu s’arrêter là, c’en est le plus beau et
plus dur moment. Assister à la déchéance de
Munny / Eastwood, fiévreux et claudiquant quand
151
La badass line :
« You think
you’re big time ?
You gonna fuckin
die bigtime !
You ready ?
HERE COMES
THE PAIN  ! »

152
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Sheppard •

CARLITO BRIGANTE /
CHARLIE Interprété par Al Pacino

L
• Le film : L’impasse (Carlito’s Way, 1993). Réalisé par Brian De Palma •

es seigneurs de la pègre ont rem- Mais voilà, pour le moment il y a l’honneur, la


placé les rois shakespeariens, mais loyauté et David Kleinfeld (Sean Penn, méconnais-
l’histoire, elle, reste inchangée. Elle sable), un avocat véreux, camé jusqu’au plafond,
parle de sommet que nous n’attein- son meilleur ami, celui qui l’a fait sortir de prison
drons jamais et de tréfonds que uniquement semble-t-il pour lui sauver la peau.
nous ignorons, et entre les deux, de Poussé par un désir de liberté, Carlito reste cloué
la chute. Ils s’appelaient Macbeth, au sol par des valeurs auxquelles plus personne ne
Lear, César, Hamlet ou Richard. croit et qu’il est désormais le seul à défendre.
Ils s’appellent désormais Cody, Sonny, Tony, Heureusement, il y a Gail (Penelope Ann Miller,
Michael, Frank et Carlito. radieuse), sa porte de sortie, son étincelle. Et même
Le destin tragique du Portoricain Carlito si elle est marquée comme lui par le fer de la ville,
Brigante (Al Pacino, impérial) est annoncé dès les elle porte son avenir, son assurance qu’il ne finira
premières images du film, situé en 1975. C’est sur pas criblé de balles, le nez collé au sol comme un
son lit de mort (un brancard à roulettes) qu’il va pantin désarticulé.
nous raconter les derniers jours de sa vie. C’est Mais voilà, il y a eu l’honneur, la loyauté et
l’histoire d’un homme, ex-trafiquant de drogue de David Kleinfeld. Et alors que sa vie s’échappe peu
Spanish Harlem (El Barrio, le quartier latino de à peu, Carlito regarde un panneau publicitaire de
New York). Un seigneur de la rue lassé par le pou- la gare de Grand Central et il imagine. Il imagine
voir. Certes c’est un homme vieillissant, mais il a sa femme, son enfant, sa vie tranquille, rangée, sans
surtout la sagesse de ces princes qui savent quand surprises, sans honneur, sans loyauté, sans David
il faut raccrocher. Et si cela ne tenait qu’à lui, il Kleinfeld et surtout sans Benny Blanco (John Le-
l’aurait probablement déjà fait cinq ans plus tôt. guizamo)… “ Benny Blanco, from the Bronx ! ”¶
Seulement voilà, ces choses-là ne se décident jamais
seul. Surtout lorsque l’on place l’honneur et la
loyauté au-dessus du reste. Car c’est en général de
là que viennent les emmerdes.
Mélancolique, toujours habillé de noir, Carlito
est une ombre qui passe. L’ombre sans doute de ce
qu’il fut jadis et qu’il tente de fuir par tous les
moyens. Une ombre qui cherche – non pas la ré-
demption, ni même le pardon – mais la simple
possibilité de terminer ses jours tranquillement,
une vie rangée, sans surprises. Parachuté dans un
monde qui n’est plus le sien, il est aussi l’ombre
d’une époque révolue. Il erre sans repères à la re-
cherche d’une porte de sortie.
153
La badass line :
« Here’s a fact
I don’t know whether
you know or not.
Sicilians were spawned
by niggers. »
154
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

CLIFFORD WORLEY Interprété par Dennis Hopper

P
• Le film : True Romance (1993). Réalisé par Tony Scott •

arfois, une scène, une seule, suf- “ leçon d’Histoire ” à l’attention de Vincenzo sur
fit à asseoir la réputation du ba- les racines noires des Siciliens. Le condamné à
dass pour l’éternité. Et ce quel mort prend son temps pour exposer patiemment
que soit son statut social, son raisonnement kamikaze face à un Don
son âge ou sa tronche. Prenez Vincenzo autant interloqué qu’amusé. Écrite par
donc Clifford Worley (Dennis Tarantino (encore lui !), la scène se savoure à plu-
Hopper), daron de Clarence sieurs niveaux : la complicité palpable entre
Worley (Christian Slater) dans Walken et Hopper à l’écran (amis très proches
True Romance. Côté standing, le mec ne vaut pas dans la vie, ça aide), la mise en place dramaturgique
une portion de tripes comme ex-flic reconverti en du sacrifice de Worley sur fond de musique opé-
vigile croupissant avec son chien dans une caravane ratique, les mots désopilants qu’il choisit pour
miteuse de Detroit. Un beauf gras du bide et pro- humilier son adversaire et enfin une issue forcément
bablement pas le genre à soutenir le mariage pour tragique et poignante.
tous. Et pourtant, Worley Sr. est un vrai badass La provoc de Worley a payé : Don Vincenzo
daddy : lorsque son fiston, en cavale avec la pros- laisse finalement sa rage éclater et abat froidement
tipute Alabama (Patricia Arquette) après avoir buté le papa téméraire, lui qui “ n’avait tué personne
son mac (Gary Oldman), débarque pour lui de- depuis 1984. ” Magnifique. Blague de sale gosse
mander de l’aide, Clifford se plie en quatre alors typiquement tarantinienne : un porte-flingue de
qu’ils ne se causent plus depuis une paie. Vincenzo découvrira juste après l’adresse de
Une fois Clarence et Alabama partis à Los Clarence à Los Angeles… sur un Post-it collé au
Angeles, Clifford va montrer de colossales bollocks frigo. Tarantino expliquera plus tard que le mo-
pour les couvrir lorsque sa caravane est investie nologue de Dennis Hopper sur les Siciliens lui a
par le mafieux Don Vincenzo Coccotti (Chris été inspiré par un “ type black ” qui vivait chez lui
Walken, parfait !) et ses molosses. Vincenzo sait à l’époque de ses années vidéoclub. Quant à
que le couple est passé, il veut savoir où il est Worley sénior, il l’aurait directement modelé sur
parti. Face à l’élégance vulgaire et au ton commi- le souvenir de son propre beau-père. La “ Sicilian
natoire faussement policé du gominé, Worley, scene ”, truffée du terme “ niggers ” abhorré par
assis et encerclé, joue d’abord au con. Première Spike Lee, reste en tout cas l’une des préférées de
beigne : Vincenzo n’a pas son pareil pour repérer son auteur. Et Clifford Worley assurément l’un
les mimiques des menteurs. Le ton de la scène des badass éphémères les plus héroïques de
bascule alors du jouissif au carrément grandiose : l’histoire du cinéma. ¶
en une lueur dans le regard et une question à Wal-
ken (“ Je peux avoir une cigarette ? ”), Dennis
Hopper nous fait comprendre que son personnage
a saisi qu’il était foutu. Qu’il balance son fils ou
non n’y changera rien.
Autant partir sur un acte de bravoure et, au
passage, connaître si possible une mort douce et
rapide plutôt qu’une longue agonie. Clifford
Worley se lance alors dans l’un des monologues
les plus extraordinaires entendus à l’écran : une
155
La badass line :
« Mother is the name for
God on the lips and hearts
of all children…
do you understand ? »
156
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Kasilla •

ERIC DRAVEN Interprété par Brandon Lee

E
• Le film : The Crow (1994). Réalisé par Alex Proyas •

n cet an de grâce 1994, j’ai 16 Rythmée par une bande-son à base de Rage
ans. Aaah 16 ans (soupir), cet âge Against the Machine, The Cure, The Smashing
où l’on se sent si différent, si in- Pumpkins, Pantera et Nine Inch Nails, cette his-
compris, où l’on est à la fois idéa- toire à la fois belle et tragique sera hélas doublée
liste, rêveur et un peu mélanco- d’une autre tragédie, véridique celle-ci : le décès
lique. Autant dire que le film The de Brandon Lee en plein tournage, victime d’un
Crow est sorti exactement au tir à balles réelles lors d’une scène de fusillade alors
moment où j’étais le mieux à que l’arme du tireur était supposée chargée à blanc.
même de l’apprécier. Un antihéros choisi par un Une sinistre (et assez mystérieuse) boulette
étrange corbeau, une âme en peine toute de noir d’accessoiriste et un drame qui, d’une façon hor-
vêtue, en quête de vengeance. Interprété par le rible, apporta une dimension éternelle au film. The
regretté Brandon Lee en tête d’affiche, ce long mé- Crow restera ainsi la dernière apparition de
trage dirigé par l’Australien Alex Proyas a permis Brandon Lee, talent si prometteur fauché en plein
à toute une génération de découvrir cette histoire vol. Le comic book eut une suite, le film aussi (on
d’amour et de mort, ainsi que cet acteur impres- se crève les yeux, merci…), mais aucun d’entre eux
sionnant de charisme qu’était Lee. ne parvint à atteindre la dimension poétique
Mais The Crow, c’est avant tout un comic book (O’Barr est un inconditionnel d’Edgar Allan Poe)
en noir et blanc, aux traits vifs, imaginé par James de ce premier opus, seul et unique film digne de
O’Barr, dessinateur ô combien encensé par les fans ce nom, d’après ses nombreux fans. Moi, je pleure
du genre et vénéré par la communauté gothique. toujours à la fin. “ Real Love is Forever. ” ¶
Car l’histoire d’amour qu’il raconte est triste à en
mourir : deux âmes sœurs, deux destins tragiques
et une créature ailée – un corbeau – qui ramène
Eric Draven d’entre les morts… The Crow.
Brandon Lee était idéal pour ce rôle : à la fois
grand, athlétique (il pratiquait plusieurs arts mar-
tiaux depuis l’âge de 4 ans, normal me direz vous
vu le paternel…) et acteur par vocation puisqu’il
avait choisi la voie de l’Actors Studio pour tenter
de suivre les traces de son père, Bruce Lee, mort
lorsqu’il avait 8 ans. Sa belle gueule et sa légère
mélancolie ont certainement fini de convaincre
Proyas de lui confier le rôle-titre. Investi de certains
pouvoirs, dont l’invincibilité, Eric Draven va uti-
liser cette seconde chance pour se venger de ceux
qui ont assassiné sa fiancée et brisé son bonheur,
en cette terrible Nuit du Diable.
157
La badass line :
(en parlant à la Mort) :
« You and I are
both the same.
We kill out of
indifference, out of
love sometimes, but
never out of hate. »

158
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• David Brami •

FRANCESCO
DELLAMORTE Interprété par Rupert Everett

Q
• Le film : Dellamorte Dellamore (1994). Réalisé par Michele Soavi •

uoi de plus chiant que d’être pour créer ceux de Dylan Dog, ndlr), Rupert
dérangé sous la douche par Everett, clope au bec et abdos saillants, campe ce
la sonnerie du téléphone, personnage devenu croque-mort le temps du mé-
pour rien qui plus est ? Pire trage, se résignant à envoyer une seconde fois ad
encore, quand vous décro- patres des défunts qu’il a déjà mis en bière une
chez le combiné, voici qu’on première fois. Scouts, religieuses, groupe de mo-
sonne à la porte. Concernant tards, tout le monde y passe. Même la magnifique
Francesco Dellamorte (Ru- Anna Falchi dont il tombera amoureux plus d’une
pert Everett), la sentence est sans appel : pour qui fois, et à qui il donnera la mort plus d’une fois
l’emmerde de la sorte, c’est une balle dans la tête ! aussi ! La première fois parce qu’il l’a cru morte,
Surtout quand l’emmerdeur en question est un la seconde parce qu’elle s’est foutu de sa gueule.
mort-vivant. Non, Dellamorte, faut pas le faire chier. Surtout
Comédien et ancien assistant réalisateur, entre qu’avec l’habitude, morts ou pas, avec une balle
autres sur certains chefs-d’œuvre de Dario Ar- dans la tête, finalement quelle est la différence ?
gento (les classiques Ténèbres, Phenomena et Délirant, hanté par une ambiance de fin du
Opera), Michele Soavi assure la relève de tout un monde aussi morbide que poétique, Dellamorte
pan du cinéma horrifique transalpin en 1987 avec Dellamore s’impose comme une œuvre unique à
l’inventif Bloody Bird, premier long métrage de la beauté transcendante. En son centre, Rupert
fiction dans lequel cet indéniable esthète reprend livre sa prestation la plus torturée et la plus subtile,
les codes du giallo en le teintant d’une fantasma- loin des bellâtres classiques et autres poster boys
gorique réflexion sur le métier d’acteur. Deux films qu’il incarnera par la suite. Pour le coup, on ado-
plus tard, et après avoir œuvré en tant que directeur rerait le revoir endosser sa veste noire et son jean
de seconde équipe sur Les aventures du baron de dans la suite du film, à l’origine prévue pour un
Münchausen (The Adventures of Baron Munchau- tournage début 2012. Si seulement Soavi arrêtait
sen, 1988) de Terry Gilliam, il nous offre Della- de tourner pour la télé, ce n’est pas tous les jours
morte Dellamore en 1994, version toute person- que l’on peut mettre en scène un gars qui, au bout
nelle du fumetti Dylan Dog, une série de BD du rouleau, se paie le luxe de discuter en tête-à-tête
imaginée par Tiziano Sclavi. Œuvre fortement avec la Mort. Au figuré comme au propre. ¶
inspirée des classiques de George A. Romero (au
point qu’une des cases du premier tome calque
l’affiche de Zombie), celle-ci met en scène un dé-
tective paranormal partant à la chasse aux non-
morts avec pour seule fortune son flegme, son
assistant débile et d’irrésistibles clientes qui passent
dans son lit avant de trépasser.
Avec un physique à peu près similaire au héros
dessiné (ce qui paraît logique vu que Sclavi s’était
inspiré en 1986 des traits de l’acteur britannique
159
La badass line :
« I’m Winston Wolfe.
I solve problems.»

160
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Dominique Montay •

WINSTON WOLFE /
“THE WOLF” Interprété par Harvey Keitel

O
• Le film : Pulp Fiction (1994). Réalisé par Quentin Tarantino •

n ne peut pas vraiment dire Dans ce segment, Pulp Fiction s’éloigne de son
que Pulp Fiction soit un film inspiration film noir pour entrer dans le burlesque.
ancré dans un réalisme ab- Wolfe n’a rien de réaliste. Joué par un comédien
solu. On n’est pas chez Ken d’une stature inférieure à Keitel (imaginez-le
Loach. L’imaginaire de interprété par Tarantino deux secondes… doulou-
Quentin Tarantino ne prend reux, hein ?), il ne serait pas crédible et nous
pas racine dans le cinéma- sortirait du film.
vérité. Mais tout de même, Au lieu de ça, on a une parenthèse cool dans
quand Winston Wolfe (Harvey Keitel) intervient un film qui n’en est pourtant pas dénué. Wolfe
dans l’histoire, le film bascule. Tout le réalisme marque les esprits de manière indélébile dans un
s’effondre. On est dans un cartoon ! rôle de nettoyeur flamboyant et charismatique,
Rappel des faits : en roulant, Vincent Vega ponctuant sa présence de phrases mémorables.¶
(John Travolta) a fait sauter le crâne d’un jeune
black assis à l’arrière de sa voiture. D’une à cause
d’un dos d’âne. Deux parce que Vega est assez con
pour discuter avec le gamin en agitant son arme
sous son nez. Du coup, il faut faire disparaître le
corps et nettoyer la bagnole aspergée de sang.
Parti se réfugier avec son partenaire Jules (Samuel
L. Jackson) chez Jimmie (Quentin Tarantino),
Vince appelle alors son boss Marsellus Wallace
(Ving Rhames) pour lui demander conseil.
Il leur envoi Winston Wolfe. Le mec débarque
en trois fois moins de temps que nécessaire, arrive
sur les lieux en costume-nœud pap (alors que l’ac-
tion se déroule en matinée !), donne des ordres à
tout le monde, envoi chier Vega qui commence à
faire le malin. Wolfe ne fait rien d’autre que diriger.
Natural Born Leader.
161
La badass line :
« My mama always
told me never put
off till tomorrow
people you can
kill today. »
162
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Sheppard •

DOC HOLLIDAY Interprété par Dennis Quaid

J
• Le film : Wyatt Earp (1994). Réalisé par Lawrence Kasdan •

ohn Henry “ Doc ” Holliday est sur les trape au vol. Silence. La frontière invisible qui se
écrans depuis 1937. Il est probablement dressait entre les deux hommes a été franchie. Ils
le badass le plus vieux et le plus récur- se regardent, ils se connaissent, ils se sont déjà vus.
rent de l’histoire du cinéma. Et si les Ils sont les deux faces d’une même pièce. C’est à
prestations de Victor Mature dans La ce moment précis que la réelle amitié entre les deux
poursuite infernale (My Darling hommes va naître, sur un regard. Earp rend la
Clementine, 1946) de John Ford et de bouteille au Doc.“ Do you believe in friendship,
Kirk Douglas dans Règlement de Wyatt Earp ? ”, lui demande-t-il. La suite appar-
comptes à O.K. Corral (Gunfight at the O.K. tient à la légende…
Corral, 1957) de John Sturges sont toutes deux C’est cette combinaison d’humour et de déses-
fondatrices du mythe Holliday, il faut bien avouer poir qui a fait sa popularité, mais la prestation de
que la performance livré par Dennis Quaid dans Dennis Quaid ajoute tant de choses au personnage
le magnifique Wyatt Earp de Lawrence Kasdan qu’il faut bien reconnaître qu’il en devient presque
est en tout point exceptionnelle (n’oublions pas le Doc Holliday définitif. Sans compter que le reste
celle de Val Kilmer, un an plus tôt, dans Tombstone du film est un sacré putain de western ! ¶
du regretté George Pan Cosmatos, ndlr).
Rachitique, courbé, pâle, boiteux, jamais
un acteur n’avait approché la condition de ce
“ sportif ” tuberculeux d’aussi près. Quaid fait de
Holliday un véritable mort ambulant. Bien sûr, il
n’omet en rien son rôle de sidekick idéal et incarne
à merveille la décontraction, la désinvolture, l’élé-
gance et l’humour du personnage. Mais il parvient
aussi à rajouter dans chaque scène une touche de
tension et de désespoir.
Western oblige, la rencontre entre Wyatt Earp
(Kevin Costner) et le Doc se déroule dans un bar.
Holliday se montre d’abord provoquant, dédai-
gneux mais poli, toujours poli. Puis sur un geste
malheureux il renverse une bouteille. Earp la rat-
163
La badass line :
« The world sucks. »

164
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Kasilla •

AMY BLUE
Interprétée par Rose McGowan

E
• Le film : Doom Generation (The Doom Generation, 1995). Réalisé par Gregg Araki •

n 1995, je préparais secrètement Martens) et son langage ordurier en font l’arché-


l’École supérieure des beaux-arts, type de la petite chieuse à qui on aimerait volontiers
option cinéma. Du coup, on apprendre la vie (mais dont on rêve en secret de
m’avait conseillé de me gaver de prendre la place). Tour à tour je-m’en-foutiste,
films dits borderlines pour faire manipulateur ou désœuvré, son personnage va
bonne impression à l’examen évoluer de la gamine suicidaire et paumée à la
d’entrée. C’est comme ça que j’ai jeune femme qui n’a plus peur de rien, ni personne.
repéré le génial Gregg Araki. Le À la fois flippante et délicieusement provocante,
jeune réalisateur sino-américain avait déjà com- Amy avait su faire écho à la sale gosse que j’étais.
mencé à se faire remarquer avec des films comme Même si aujourd’hui elle a perdu de sa superbe
The Living End ou Totally F***ed Up. Lorsque (il ne fallait pas participer au remake de Conan,
cette année-là sort Doom Generation, mes pas Rose, vraiment pas !), McGowan a marqué les
m’ont mené vers mon petit cinéma d’Art et Essai esprits en actrice polyvalente, valsant du grand au
pour tenter de m’imprégner de cet ovni. Mais plus petit écran (Charmed, Nip/Tuck), tout sachant
qu’un road movie déjanté, j’ai surtout découvert toujours garder un pied – chaussé d’un escarpin
une jeune actrice totalement investie dans un rôle – dans le cinéma de genre (Nowhere toujours avec
pourtant difficile : Rose McGowan. Araki, mais aussi Jawbreaker ou Planète terreur
Doom Generation débute comme une classique de son ex-boy-friend Robert Rodriguez). On peut
histoire d’adolescents rebelles : Jordan White (joué ainsi dire que la demoiselle a été révélée par Doom
par James Duval, l’acteur fétiche d’Araki) et Amy Generation… et pour ma part, c’est ce rôle de
Blue (Rose McGowan) décident de mettre fin à badass girl que je retiendrai d’elle ! ¶
leur quotidien merdique et de prendre le large. Mais
lorsque ces métalleux camés prennent en stop un
certain Xavier Red (un dangereux bisexuel incar-
né par le très érogène Johnathon Schaech), leur trip
va alors adopter une tournure totalement inatten-
due et étrange (comme le fait que la note de leurs
achats soient toujours de 6,66 $ et que des tas
d’inconnus semblent prendre Amy pour une autre).
Alors âgée de 22 ans, Rose interprète dans
Doom Generation son premier rôle marquant :
Amy donc, jeune fille aux cheveux noirs corbeau,
coupe au carré strict, regard torve et lèvres rouge
sang. Son look bigarré (lunettes de starlette et Doc
165
La badass line :
(après avoir cité
les Corinthiens) :
« And where the
newborn goes
from here ?
The net is vast
and infinite… »

166
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• David Brami •

MAJOR
MOTOKO KUSANAGI Interprétée par Atsuko Tanaka

D
• Le film : Ghost in the Shell (攻殻機動隊, Kôkaku kidôtai, 1995). Réalisé par Mamoru Oshii •

epuis le milieu des années 1980, Rien de mieux pour donner corps à cette
le mangaka Masamune Shirow héroïne qui, tel un fantôme au regard absent, sent
est connu pour ses personnages qu’il existe une clé aux réponses de ce monde. Une
de femmes fortes au caractère réponse qui la détache irrémédiablement de la
bien trempé. Inutile de dire que population de pantins inconscients qui peuple les
pour un apprenti fan de BD et de rues. Bille en tête, Motoko ne reculera devant rien
japanime, découvrir cette alter- pour trouver les réponses qu’elle cherche, quitte à
native aux City Hunter, Dragon perdre ses deux bras pour ouvrir le cockpit d’un
Ball et autres Akira a eu un effet dévastateur. De tank araignée ultra-blindé. À l’issue de sa quête,
Black Magic à Orion en passant par Appleseed, Motoko mutera et quittera son corps pour visiter
cette constante a sans doute eu autant d’impact seule les méandres du réseau et embrasser cette
sur ma psyché qu’en ont eu les héroïnes de James âme virtuelle qui lui susurre la voie à suivre. Dieu
Cameron. Pourtant, au sein de l’œuvre du japonais, parle-t-il aux machines en leur offrant une
Ghost in the Shell s’est particulièrement imposé. conscience libre de toute programmation ?
Si dans les premiers chapitres du manga créé par Comble du charisme, la miss est virtuellement
Masamune Shirow, Motoko Kusanagi est une absente du second film de la licence. Tout-puissant,
policière fêtarde, aimant se torcher la gueule et son esprit réside désormais dans les réseaux,
participer à des orgies huilées (mon Dieu, ces pages Kusanagi n’utilisant un corps physique qu’en cas
couleurs !), elle finit par se poser beaucoup plus d’ultime nécessité pour botter le cul de tout un
de questions métaphysiques que ses consœurs. chacun. De quoi filer la chair de poule à tous les
C’est d’ailleurs sur ce dernier point que s’est hackers de la planète. Réalisée neuf ans plus tard,
focalisé le réalisateur Mamoru Oshii, faisant du cette suite est accompagnée de la ressortie en vidéo
Major Kusanagi un avatar implacable duquel d’un GITS remis au goût du jour (Ghost in the
personne ne peut se cacher. Ni les ambassadeurs Shell 2.0), Oshii harmonisant ses deux films de la
corrompus (abattus en covert ops avec un sourire même patte visuelle. Pas de doute, Avalon, son
de satisfaction en prime), ni les travailleurs du héroïne des MMO et son esthétique orange fumée
dimanche devenus tueurs au cerveau reformaté. est passée par là. On ne se refait pas. Au passage,
Berçant le spectateur de longs plans contemplatifs Oshii a largement atténué la dimension christique
comme il l’avait déjà fait dans les films de Patlabor, de Kusanagi, en modifiant une vision angélique
Oshii a choisi le bon cheval : après une intro coup qu’avait le personnage avant sa “ mort physique ”.
d’éclat, le monsieur nous balance une séquence Armée des possibilités que lui aura offerte sa quête,
d’intro mythique durant laquelle on assiste à la elle n’en restera pas moins le messie omnipotent
naissance de l’androïde Kusanagi, de l’enveloppe de son monde. ¶
charnelle aux cellules grises. Toute une métaphore,
brillamment habillée pas une inoubliable litanie
signée de main de maître par un Kenji Kawai au
meilleur de sa forme.
167
La badass line :
« Die screaming
motherfucker ! »

168
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

SAMANTHA CAINE /
CHARLY BALTIMORE Interprétée par Geena Davis

L
• Le film : Au revoir, à jamais (The Long Kiss Goodnight, 1996). Réalisé par Renny Harlin •

a Samantha Caine d’Au Revoir, à Accessoirement, la carrière de Shane Black pâtit


jamais est au commencement une gravement de la contre-performance de ce long mé-
gentille institutrice fêtant Noël trage, qui avait pourtant plus d’un atout dans sa
avec son époux et leur fillette. Pas manche pour remplir les salles : une narration ex-
d’ombre au tableau, si ce n’est une trêmement divertissante, les dialogues inénarrables
amnésie totale concernant son de Black, des scènes d’action plus que décentes et
passé, antérieur à huit ans, et sur un cast aux petits oignons, des bad guys seconds
lequel le privé ringard Mitch couteaux (David Morse, Brian Cox, Craig Bierko)
Henessey (Samuel L. Jackson), engagé par ses en passant par un très attachant Sam Jackson en
soins, enquête sans succès. Tout baigne jusqu’à ce sidekick loser hilarant. Quant à Geena Davis, en
qu’un brutal accident de voiture réveille en elle des super killeuse pré-Alias, vraisemblablement inspirée
flashes de sa vie d’avant et des réflexes hors du par le Jason Bourne de Robert Ludlum, elle est tout
commun : Samantha Caine est en fait Charly Bal- simplement impériale en blonde ou en brune. Drôle,
timore, ex-agent tueur de la CIA dont sa hiérarchie alerte, badass (ha, ben oui ça, forcément), elle im-
a tenté de se débarrasser à la suite de l’abandon pose une crédibilité royale en machine à tuer experte
d’une opération en cours. Alors que ses anciens en techniques de combats, tout en réussissant le pari
employeurs ont repéré sa trace, Samantha / Charly d’une interprétation schizophrène avec deux facettes
doit non seulement prendre la fuite pour sauver sa très attachantes. ¶
peau mais aussi déjouer un complot d’attentat
fomenté par ses poursuivants. Et, entre deux
fusillades, décider laquelle de ses deux vies l’em-
portera sur l’autre à la fin de l’intrigue.
Écrit par un Shane Black à l’époque au sommet
de sa gloire (mais furieux par les lourdes réécritures
du script orchestrées par New Line), Au revoir, à
jamais, du moins son échec américain, mit fin à
deux histoires à Hollywood : celle du mariage de
Geena Davis et du Finlandais Renny Harlin, qui
ne résista pas à ce deuxième bide après celui de
L’île aux pirates (Cutthroat Island, 1995) ; et celle
des gros blockbusters d’action populaires, qui pul-
lulaient depuis dix ans sous les règnes de Stallone,
Schwarzie et Bruce Willis et seraient bientôt rem-
placés par les films de super-héros.
169
La badass line :
« And for what ?
For a little bit of
money. There’s more
to life than a little
money, you know.
Don’t cha know that ?
And here ya are,
and it’s a beautiful
day. Well. I just don’t
understand it. »

170
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Dominique Montay •

MARGE GUNDERSON Interprétée par Frances McDormand

M
• Le film : Fargo (1996). Réalisé par Joel Coen •

arge Gunderson (Frances Pour sa performance, Frances McDormand


McDormand) est un per- gagnera un Oscar de la Meilleure actrice bien mé-
sonnage qu’on croirait rité. Joel Coen (qui est aussi son mari) et Ethan
issu d’une collection litté- Coen lui ont offert le rôle de sa vie. Ce flic tellement
raire. Fargo n’en serait plus intelligent et perspicace que les autres, qui
qu’un opus parmi avance l’air de rien avec son attitude désarmante…
d’autres. Ses aventures Quelques années plus tard, les Coen dévelop-
raconteraient les enquêtes peront un personnage similaire à Gunderson. Dans
du plus poli policier de l’histoire. Une femme douce No Country for Old Men, le shérif Bell (Tommy
et prévenante, image de la mère parfaite. Sauf que Lee Jones) fait face à un meurtrier terrifiant, Anton
son métier, c’est mettre sous les verrous des sales Chigurh (Javier Bardem). Comme Gunderson, il
types, des ordures ! est un personnage normal à la poursuite d’anor-
Dans Fargo, Gunderson est enceinte. Quand maux. Comme elle, il ne comprend pas la violence
elle se penche sur la neige, ça n’est pas parce qu’elle qui l’entoure.
a trouvé un indice capital, mais parce qu’elle Gunderson, après nous avoir fait vibrer et rire,
s’apprête à vomir. À la gentillesse naturelle de nous donnera un monologue final poignant.
Gunderson s’oppose la bêtise crasse des malfrats Contrepoint à la violence à laquelle nous venons
qu’elle poursuit dans ce film. d’assister (très graphique et drôle), elle nous rappelle
Carl Showalter (Steve Buscemi) et Gaear que tout cela a été vain. Tant de morts pour si peu.
Grimsrud (Peter Stormare) sont deux porte-flin- Un monologue mémorable (qu’on cite partielle-
gues débiles qui vont commettre les pires atrocités ment en badass line). ¶
pour un butin de 80 000 $. Tout ça à cause de
Jerry Lundegaard (William H. Macy), vendeur de
bagnoles qui a des soucis d’argent et qui a la
“ brillante ” idée de faire kidnapper sa femme pour
faire cracher son beau-père.
Des idiots dépassés par le crime, les frères Coen
n’arrêtent pas d’en mettre en scène et Fargo nous
en montre une belle collection. Le personnage qui
tranche le plus, qui impressionne par sa prestance
et sa qualité humaine, c’est bien Gunderson. Si elle
est badass, c’est parce qu’elle impose le respect,
parce qu’elle étale sa bonté et son humanité tout
le long du film tout en restant cool. Impossible de
ne pas adorer Marge Gunderson.
171
La badass line :
« All right, vampire
killers… Let’s kill
some fucking
vampires ! »

172
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

SETH GECKO Interprété par George Clooney

L
• Le film : Une nuit en enfer (From Dusk till Dawn, 1996). Réalisé par Robert Rodriguez •

orsqu’Une nuit en enfer sort sur les Toujours est-il que dans ce pétaradant contre-
écrans ricains, début 1996, George emploi, Clooney s’en donne à cœur joie : son Seth
Clooney fait déjà battre depuis un Gecko charrie du cool par quintaux à la minute.
an et demi le cœur de centaines de À la fois sans merci et maître de lui, regard de fauve
millions de ménagères dans la et voix suave, il joue en plus les frangins protecteurs
blouse du bienveillant Dr Ross d’Ur- auprès de son binôme, l’autre Gecko, Richard
gences. Enfin starisé via la télé après (Quentin Tarantino), bouffon psychopathe et
des années de vaches maigres, libidineux. Plus pragmatique et mesuré que son
Clooney a cependant bien l’intention de ne pas frère, Seth Gecko n’est cependant pas en reste
tâter du stéthoscope toute sa vie : grâce à Quentin quand il s’agit de truffer de pruneaux puis de cra-
Tarantino, qui l’a dirigé quelques mois plus tôt dans mer vivant un pauvre caissier d’une station-service
l’épisode 24 de la saison 1 (Motherhood, diffusé dans l’hallucinante séquence pré-générique. Ou
en mai 1995 sur NBC), Clooney posera la première prendre sans état d’âme en otage le pasteur Fuller
pierre de sa patiente ascension cinématographique. (Harvey Keitel) et ses gosses (Juliette Lewis et
Une nuit en enfer, écrit en 1990 par Tarantino Ernest Liu) pour l’aider à passer la frontière mexi-
sur une idée de Robert Kurtzman (le “K” de KNB, caine dans leur camping-car. Ou bien encore dé-
célèbre société d’effets spéciaux, spécialisée dans foncer la gueule du premier importun au Titty
le maquillage), donnera à Clooney l’occasion de Twister, une boîte de striptease. Bref, un pur bad
sabrer radicalement son image de pédiatre-gendre boy badass qui, lorsqu’en plus il massacre du vam-
idéal au regard enjôleur. Dans le film, les fans pire à la chaîne, décuplera chez ses groupies l’envie
d’Urgences auront tout d’abord la surprise de de le traîner au pieu (hi, hi !). ¶
découvrir un Clooney débarrassé de son casque
capillaire au profit d’une coupe près du crâne façon
patricien, nettement plus badass. Avec son costard
noir, son tatouage de flamme débordant sur le cou
et sa gâchette impitoyable, Clooney, dans la peau
du braqueur Seth Gecko, va démultiplier son sex-
appeal en jouant la carte du très, très mauvais
garçon. La preuve : toujours à l’affut de beaux
gosses à cadrer de près, le tâcheron Joel Schuma-
cher l’embauchera dans Batman & Robin après
l’avoir vu dans Une nuit en enfer. OK, sans doute
le pire rôle jamais joué par Clooney, mais ceci est
une autre histoire…
173
La badass line :
« What do
I get if I give
you your balls
back, you wop
cocksucker ? »

174
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

WENDELL « BUD »
WHITE Interprété par Russell Crowe

M
• Le film : L.A. Confidential (1997). Réalisé par Curtis Hanson •

agnifique adaptation du lement dirigé par Curtis Hanson, Russell Crowe,


colossal roman de James au fil de l’intrigue, bouleverse nos repères moraux
Ellroy, L.A. Confiden- en passant du statut de méchant cogneur à celui
tial fit découvrir la viri- de victime, révolté par les sombres agissements de
lité à fleur de peau de sa hiérarchie corrompue.
Russell Crowe au public Parallèlement, le chevalier blanc Ed Exley perd
du Festival de Cannes en singulièrement de son lustre au nom de son ambi-
1997. Projeté en compé- tion dévorante mais pas au point de fermer les
tition, le film ne remporta pas un pet de lapin (c’est yeux sur l’immense réseau de pourris gangrénant
du “ genre ”, faut pas déconner…), mais sauva le LAPD. L’alliance progressive et contre nature
l’honneur aux Oscars avec une statuette de la entre ces deux hommes est proprement jubilatoire,
Meilleure actrice dans un second rôle pour Kim jusqu’à l’extraordinaire climax en forme de guet-
Basinger (qui opérait ici un spectaculaire come- apens dans une maison abandonnée. Dans L.A.
back) et une autre consacrant le formidable travail Confidential, Crowe défouraille, tabasse, éructe
d’adaptation du tandem de scénaristes Brian Hel- mais il est aussi ce mâle rongé par des blessures
geland-Curtis Hanson. Acteur depuis l’enfance, d’enfance, piquant une colère incontrôlable
Russell Crowe apparu quant à lui vraiment sur les lorsqu’une femme est brutalisée et trahissant par-
radars en 1992 dans le film australien Romper fois, dans ses moments de détresse, un regard de
Stomper où il incarnait un skinhead. petit garçon perdu. Bref un badass au cœur pur
Il se fera remarquer un peu plus tard en amant qui a tout ce qu’il faut pour faire fondre celui de
de Sharon Stone dans Mort ou vif (The Quick and Lynn Bracken (Kim Basinger) et de toute la gent
the Dead, 1995) de Sam Raimi mais sa notoriété féminine lorsque sortira le film. ¶
explose réellement avec L.A. Confidential. À
l’écran, son Bud White est phénoménal : puissant,
brutal, intimidant, machine à briser les importuns
exploitée sans vergogne par le chef de la police
Dudley Smith (James Cromwell). Ses accès de fu-
reur évoquent un Hulk qui resterait humain et,
lorsque Bud brise le dossier d’une chaise à mains
nues, se jette sur Ed Exley (Guy Pearce) pour lui
refaire le portrait ou quasi-défenestre un proc’
marron (Ron Rifkin) pour obtenir des aveux, le
spectateur se fait tout petit dans son siège. Habi-
175
La badass line :
« La première règle
du Fight Club est  :
il est interdit de parler
du Fight Club  !
La seconde règle
du Fight Club est :
il est interdit de parler
du Fight Club !!!  »

176
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• Kasilla •

TYLER DURDEN Interprété par Brad Pitt

V
• Le film : Fight Club (1999). Réalisé par David Fincher •

ous souvenez-vous de la der- Jusqu’ici abonné à des rôles relativement clean,


nière fois où vous êtes sorti Brad Pitt apparait littéralement transformé : le
d’une projection en vous disant cheveu cartonné par du gel fixation extra forte, la
que le film que vous veniez de barbe de trois jours, la dent cassée et le look im-
voir allait vous marquer à vie ? probable de son personnage vont rapidement en
Le genre de spectacle qui vous faire une icône. Mais en marge de cette allure
laisse à la fois sans voix et dé- sexy-trash, c’est avant tout son Tyler Durden qui
bordant d’une énergie nouvelle, repousse les limites du terme borderline jusque
avec une envie féroce de refaire le monde, une vé- dans son essence même. Un ultra badass en forme
ritable claque… Pour moi, ce fut Fight Club. David de projection mentale, quelle idée géniale ! Suite à
Fincher était l’un de mes réalisateurs préférés depuis cette expérience révélatrice (non, je n’ai pas non
Se7en et The Game, un maître de la mise en scène, plus monté un commando pour faire sauter la
un artiste très visuel, un roi du twist. Peu de Web BNP), je me suis procuré tous les romans de
à l’époque : les bandes annonces étaient surtout Palahniuk et les ai dévoré… Ce mec est un génie
diffusées à la télévision et on tombait en général qui mériterait d’être plus souvent adapté au cinéma.
dessus par hasard. La découverte de celle de Fight Quant à Brad Pitt, il démontrait avec Tyler Durden
Club au JT de France 2 fut le choc qui m’a préci- à quel point on n’était pas au bout de nos surprises
pité dans mon petit cinéma de quartier le soir même. avec sa capacité à se remettre en question dans des
Adapté du roman de l’Américain Chuck rôles politiquement incorrects. ¶
Palahniuk, le film suit le parcours d’un jeune expert
en accidentologie, campé par le famélique Edward
Norton, qui cherche désespérément à pimenter sa
morne existence. Un jour, il croise un certain
Tyler Durden dans un avion et tout va radicalement
changer. Fight Club ou comment une vie unique-
ment faite de consommation, de frustrations et
de routine peut mener le plus banal des hommes
à péter une durite et vouloir complètement
changer le monde.
177
La badass line :
« You tell him. You
tell him I’m coming !
Tell him I’m fucking
comiiiiiing !!! »

178
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• David Brami •

WILSON
Interprété par Terence Stamp

E
• Le film : L’Anglais (The Limey, 1999). Réalisé par Steven Soderbergh •

n arrivant sur le tournage de phique tout particulier. Signé par Sarah Flack (osca-
L’Anglais, Terence Stamp est risée pour Lost in Translation, on a connu pire) et
déjà auréolé d’une brochette de mélangeant avec une rare maestria les cuts, les flash-
rôles bien badass. Tueur dérangé backs et autres flashforwards, ce montage fait de
dans L’obsédé (The Collector) Wilson le personnage d’un mauvais souvenir, du
de William Wyler en 1965 et genre dont on ne se souvient que de façon éclatée
avatar mi-ange mi-démon dans après un trauma. Le début avant la fin, avant le mi-
Théorème de Pier Paolo Pasolini, lieu. Seule exception, cette séquence hallucinante
Stamp s’est même payé le rôle du plus terrifiant durant laquelle tout se passe hors champ.
adversaire de Superman sur grand écran, j’ai nom- Tabassé et pas content, Wilson pète un câble
mé le Général “ kneel before ” Zod dans les deux quand le responsable mal poli d’un entrepôt lui
premiers Superman. Sans oublier celui du diable raconte ce qu’il aurait voulu faire à sa fille et de-
dans La compagnie des loups de Neil Jordan. Mais mande à ses molosses de lui foutre une raclée. Mal
personnellement, c’est surtout dans le film de Ste- en point, Wilson se relève, sort un flingue et repart
ven Soderbergh que je lui trouve une classe et un de plus belle vers l’entrepôt. De l’extérieur, on ima-
charisme incroyables. Tout juste sorti de sa gine l’ignoble massacre dont seuls les échos nous
province anglaise (et de prison), le monsieur dé- parviennent. Au bout d’un temps, un rescapé en
barque en Californie pour résoudre le meurtre de sort, courant comme un dératé avant d’être hélé
sa forte tête de fille. par Wilson. Le visage maculé de sang, la bave aux
Nonchalant à en faire peur, son personnage, lèvres, celui-ci lui demande de prévenir son
Wilson, se balade l’air de rien, jetant les gardes du boss : “ Dis lui que j’arrive ! ”. Un message si brut
corps du haut des balcons et se payant le luxe de et flippant que personne ne le comprend, et qui
menacer le parrain local avant un shootout bien rappelle d’ailleurs une autre raclée, celle que Ni-
mené. Un parrain joué, mine de rien, par Peter colas Cage met à un adepte de snuff movies dans
Fonda, LE Captain America d’Easy Rider en per- le 8 mm de Joel Schumacher sorti la même année.
sonne, oui madame. Mais Wilson se fout autant Y’a pas mieux que l’imagination pour mettre en
de Peter Fonda que de son rôle. Tout ce qui l’inté- scène l’horreur, moi je dis. ¶
resse c’est de retrouver le « sunuvabitch » qui a
provoqué la mort de sa progéniture. Il céderait
d’ailleurs bien à ses instincts premiers de lui coller
une balle dans le crâne. Mais au final, Wilson
réalisera que cette puissance sera celle, héritée par
sa fille, qui aura provoqué le drame. Coupable de
sa propre rage, aucun homme sur terre n’aura pu
l’arrêter, si ce n’est lui-même.
Sorti de ce caractère de cochon qui transformera
cette chasse à l’homme en auto-damnation, Wilson
tire également son aura d’un montage cinématogra-
179
La badass line :
« We will miss Angus,
tonight. We will miss
his sword »

180
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• John Plissken •

BULIWYF
Interprété par Vladimir Kulich

D
• Le film : Le 13e guerrier (The 13 th Warrior, 1999). Réalisé par John McTiernan •

ans le grand gâchis du chef- l’autre. Dans leur lutte contre un péril commun,
d’œuvre qu’aurait pu être Le les terrifiants Wendols, Ibn Fahdlan et Buliwyf
13e guerrier si on avait laissé uniront leurs ressources pour défaire l’ennemi et
John McTiernan travailler tran- surtout briser l’élément clé de la peur qu’il inspire.
quille, une figure de légende Lors d’une bataille épique hélas gâchée par un abus
émerge, forcément : Buliwyf, le de ralentis et surtout une durée bien chiche eut
chef viking qui s’empare progres- égard aux enjeux dramatiques, Buliwyf libère toute
sivement du leadership du film sa fureur et sa grandeur au combat, tranchant du
au fil des bobines. Interprété avec tout le charisme Wendol à la chaîne. Lorsque les armes se taisent
du monde par l’acteur canadien d’origine tchèque et que la menace s’est repliée dans les brumes loin-
Vladimir Kulich (revu tout récemment dans la taines, un plan final fait définitivement de Buliwyf
série Vikings, c’te hasard !), le taiseux Buliwyf l’un des guerriers les plus nobles et iconiques jamais
intimide et inspire la crainte, surtout lorsqu’il vus à l’écran. Dommage, une fois encore, que la
découpe en rondelles sans ciller un importun sous scène des adieux à ce fascinant personnage soit
les yeux horrifiés d’Ahmed Ibn Fahdlan (Antonio expédiée en une poignée de secondes au terme
Banderas), le lettré d’Orient. Plus le film avance, d’un montage décidément frustrant. ¶
plus le spectateur va partager le respect et l’admi-
ration grandissante de Fahdlan pour Buliwyf,
noble et puissant guerrier pensant, lui-même pro-
gressivement séduit par l’intelligence et le courage
de Fahdlan.
L’amitié entre les deux hommes représente un
point de convergence entre deux civilisations qu’a
priori tout oppose, la promesse d’une fraternisation
entre des cultures sachant apprendre l’une de
181
La badass line :
« Dodge This ! »

182
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• InTheBlix •

TRINITY
Interprétée par Carrie-Anne Moss
• Le film : Matrix (The Matrix, 1999). Réalisé par Andy et Larry/Lana Wachowski •

B
adass : traduction littérale, mau- petite lucarne qu’elle traverse pour se réceptionner
vaise fesse. Trinity (Carrie-Anne les deux flingues dégainés prêts à trouer la paillasse
Moss), sublime et moulée dans de l’agent Brown… la classe internationale.
sa combinaison vinyle noire ne Trinity, pendant féminin de George Abitbol ?
peut évidemment pas rentrer Pirate informatique, elle est froide, précise, dé-
dans cette catégorie tant elle a niaisant peu à peu ce pauvre Neo (Keanu Reeves)
un joli … (nous sommes désolés qui ne comprend pas tout de suite ce qui lui arrive.
mais un problème, hum, tech- Et toujours avec cette combinaison vinyle qui ne
nique a effacé une partie de cette chronique… craque jamais…
Blix, dans mon bureau !!! ND Plissken). “ Dur à Le point d’orgue du film reste l’assaut de l’im-
cuire ” est la traduction à privilégier dans ce cas-ci, meuble où Morpheus (Laurence Fishburne) est
sans la Suze. retenu prisonnier. Avec Neo, elle se débarrasse
Première scène du film, première claque visuelle d’une vingtaine de gardes armés jusqu’aux dents
et déjà le charme de Trinity opère sur moi. Chambre plus rapidement que Kasilla (notre chroniqueuse
303, elle attend la police après avoir été repérée, jeux vidéo) en mode Call of Duty, puis sauve la
elle est sereine, son regard est glacial. Trois policiers mise de l’Élu en abattant à bout portant l’agent
rentrent et la tiennent en joue… You’re too old for Brown dans LE plan badass absolu : “ Dodge
this shit. De manière brutale et élégante, elle va This ! ”.
s’en défaire : Trinity s’élève dans les airs et reste en
suspension telle la cigogne (prends en de la graine
Karaté Kid), dans le fameux Bullet Time, usé
jusqu’à la corde maintenant mais quasiment inédit
à l’époque… Un orgasme cinématographique. Puis
le temps reprend son cours, mae giri sur le premier
policier qui traverse la pièce sans toucher le sol,
course sur les murs (“ Merinos, Merinos ! ”), high
kick, l’affaire est pliée. Trinity : 3 / Police : 0. Il vous
en faut plus ? Une course-poursuite sur les toits,
elle court, féline, rapide, enchaine un saut digne
de Carl Lewis sous amphétamine entre deux im-
meubles et un “ plongeon Superman ” jusqu’à une
183
La badass line :
« Human beings are
a disease, a cancer
of this planet.
You’re a plague and we...
are the cure.»

184
100 icônes badass du cinéma

Les années 90

• David Brami •

AGENT SMITH Interprété par Hugo Weaving


• Les films : Matrix (1999) • Matrix Reloaded (2003) • Matrix Revolutions (2003) •

Q
• Réalisés par Andy Wachowski & Larry/Lana Wachowski •

u’il soit législatif ou infor- Un programme avec des lunettes noires, un cos-
matique, tout système est tume impeccable, et un sourire sardonique défor-
régi par des règles et des mant un visage de folie. Impossible de le raisonner,
lois, une administration et impossible de le faire changer d’avis ou d’attendre
des agents de fonctionne- de sa part une quelconque compassion. Pas tant
ment. Un bon système vous qu’il reste un simple programme en tous cas. Son
aide à vivre, à faire ce que contact fusionnel avec Neo à la fin du premier
vous avez envie de faire et, opus change cela, mais au lieu de le pousser à
dans le meilleur des cas, vous y aide. Que se passe- comprendre les humains, il va en tirer les pires
t-il quand le système décide de ne plus vous servir, traits : volonté de se reproduire pour noyer le
de vous mettre des bâtons dans les roues, ou pire, monde par sa masse, céder à l’égoïste envie de
décrète que vous êtes la chose à éliminer pour qu’il conformité, formater le monde à son image, tels
tourne mieux ? Et que se passe-t-il quand ce sys- sont les désirs de cet antivirus ayant pris pour cible
tème, corrompu, se retrouve dirigé par un de ses le système. Au final seul le sacrifice, couplé à une
agents, devenu fou ? Cette métaphore lourde de alliance extérieure, capable d’une sauvegarde et
sens, les Wachowski lui ont donné un nom : Smith. d’un partitionnement des données, permettra d’en
Un véritable coup de génie scénaristique ! venir à bout. Déjà sur un PC, c’est une plaie, mais
À une époque où le monde entier est encerclé, un antivirus personnifié qui part en sucette dans
géré et surveillé par l’informatique, l’agent Smith, un monde physique, difficile de trouver pire badass.
admirablement incarné par l’excellent Hugo Y’a pas, ça change de son rôle de drag queen dans
Weaving, représente le pire cauchemar de tout un Priscilla, folle du désert (quoique dans un autre
chacun : être épié, analysé, jugé et pourchassé sans genre…). ¶
répit. Un écran, un téléphone, une personne se
trouve à proximité et c’est l’ennemi qui vous
retrouve et cherche à vous éliminer. Neo (Keanu
Reeves) va faire l’expérience de ce tortueux cau-
chemar, mais va bien heureusement trouver sur
son chemin une résistance, un virus vivant, pen-
sant, virus qui représente le salut du système. Dans
notre monde, cette situation s’est déjà vue. En in-
formatique, c’est déjà plus rare. On préfère forma-
ter, réinstaller de zéro (la même chose ou non) et
repartir sur des bases saines. Mais on n’a pas encore
la possibilité de stocker des gens dans nos disques
durs. Auquel cas les choses seraient bien différentes.
Ce qui fait de Smith un agent si dangereux,
c’est qu’il est impossible d’aller contre son ADN
puisqu’il n’est pas un humain mais un programme.
185
186
187
La badass line :
« I’m winning anyway,
I’m winning… I’m winning
any motherfucking way.
I can’t lose. Yeah, you
can shoot me,
but you can’t kill me. »

188
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

ALONZO
• Sheppard •

HARRIS
Interprété par Denzel Washington

B
• Le film : Training Day (2001). Réalisé par Antoine Fuqua •

adass with an attitude, ainsi pourrait- son interprétation ajoute quelque chose d’enfantin
on décrire l’inspecteur Alonzo à son personnage. Soudainement, on voit le gosse
Harris de la brigade des stups de Los des rues refaire surface, celui qui s’est sans doute
Angeles. Avec ses chaînes en or, ses pris plus d’une raclée dans la gueule mais qui s’est
deux flingues argentés qu’il porte toujours relevé, plus têtu qu’une mule, ivre de
comme un desperado mexicain et sa vengeance. Au moment fatidique où tout le
démarche de homey, Harris a plus monde lui tourne le dos pour le laisser affronter
l’air d’un gangsta que d’un flic. C’est seul son destin, Harris se doute bien qu’il est un
parce qu’il n’est en vérité ni l’un, ni l’autre. Harris homme mort, mais il ne perdra pas la face, pas
est un roi, un roi de la rue, un tyran dont le pouvoir devant ces tocards sur lesquels il a régné pendant
repose sur la terreur, l’humiliation et occasionnel- tant d’années. ¶
lement le meurtre. “ I run shit here ! Y’all just live
here ! ”, hurle-t-il à la face d’un molosse de deux
fois sa taille. Totalement obnubilé par son propre
pouvoir, Harris n’a peur de rien et se croit invin-
cible. C’est d’ailleurs cette fascination qui va
provoquer sa propre perte.
Dans un monologue final incroyable, Alonzo
Harris devient un personnage presque shakespea-
rien qui, comme Macbeth, refuse de voir sa chute.
Denzel Washington est au sommet de son art et
189
La badass line :
« T’inquiètes pas, on n’est
pas des héros. »

190
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

LOUIS
• John Plissken •

Interprété par Pascal Greggory

L
• Le film : Nid de guêpes (2002). Réalisé par Florent-Emilio Siri •

a stratégie du contre-emploi s’avère whisky et tirant sur son cigarillo, les yeux planqués
souvent payante en matière de ba- derrière des carreaux fumés, regardant de loin un
dasserie. Regardez ce que Claude documentaire sur une race de guêpes tueuses de
Berri a fait de Coluche dans Tchao mygales. Plus tard, qu’il garde un calme olympien
Pantin, où le comique se montrait alors que deux fusils à pompe sont braqués sur lui
bien badass dans la partie vigilante ou empoigne un fusil sous les yeux de son collègue
du film. Je me souviens même – ne terrorisé, pas de doute : Greggory est aussi à l’aise
riez pas – d’avoir été assez impres- dans le défouraillage burné que la pignolade
sionné à la vision d’un Roland Giraud rohmerienne. Avec le fait d’avoir pompé avec brio
reconverti en tueur à gages sidekick de Michel Sar- le Assaut de John Carpenter, c’est sans doute l’un
dou dans le vigilante (et oui, un autre) nanar des des plus grands mérites de Nid de guêpes de nous
eighties Cross de Philippe Setbon. OK, l’illusion l’avoir prouvé. Dommage de ne pas avoir retrouvé
avait duré quelques secondes, mais quand même. plus souvent l’acteur les armes à la main. ¶
Bref : Pascal Greggory, généralement plutôt abon-
né aux planches et productions auteurisantes du
cinéma français (notamment du côté de chez Patrice
Chéreau), nous scotche littéralement par son in-
carnation de la force tranquille dans Nid de guêpes.
Déjà vu hors de ses sentiers habituels dans
Zonzon quatre ans plus tôt, l’acteur en impose ici
carrément dans l’uniforme d’un agent de sur-
veillance d’entrepôt dans une zone industrielle de
Strasbourg, contraint de s’allier à ses propres bra-
queurs pour tenir un siège contre une menace
commune. Greggory ouvre le film en pose badass
tranquille, allongé dans un hamac, sirotant son
191
La badass line :
« Personne ne retrouvera ton
corps de pourri ! Ni tes os,
ni tes cheveux, personne au
monde ne pourra retrouver
la moindre trace de toi, rien !
J’avalerai avec soin chaque
morceau de ton cadavre. »
Ou comment manifester son hostilité
avec mesure et pondération.

192
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

OH DAE-SU
• Gilles Da Costa •

Interprété par Choi Min-sik

C
• Le film : Old Boy (Oldeuboi, 2003). Réalisé par Park Chan-wook •

omte de Monte-Cristo sud-co- même avec un couteau planté dans le dos. S’im-
réen, Oh Dae-su revient dans le provisant dentiste de fortune non homologué, il
monde réel après quinze ans d’in- n’hésite pas non plus à faire sauter quelques chicots
carcération suite à un kidnap- sans sourciller, tortionnaire froid et implacable se
ping, sans savoir qui lui a fait positionnant comme un miroir réfléchissant la
subir ce calvaire et pourquoi. haine qui l’entoure. Car dans Old Boy, la fin jus-
Brisé, n’ayant plus d’humain que tifie les moyens. Œil pour œil, dent pour dent.
son enveloppe charnelle, il Oh Dae-su n’a pas choisi ce statut de badass
n’aura de cesse que de trouver des réponses aux qu’il mérite pourtant amplement. Ce n’est pas une
questions qui l’ont hanté durant cette période de posture mais une seconde nature due à la reconfi-
réclusion. Malheureusement pour ceux qui se met- guration forcée de sa personnalité. Cet air détaché,
tront en travers de son chemin, l’homme n’est plus ces lunettes noires de jour comme de nuit, cette
très porté sur le langage parlé et préfère “ enquêter ” coupe de cheveux approximative façon cactus noir
à grands coups de mandales dans les gencives. Il de jet, ce style dégingandé ne sont que les mani-
faut dire qu’il a eu le temps de s’entraîner, seul festations de son état intérieur. Il ne joue pas la
entre quatre murs pendant plus d’une décennie. coolitude, se fout des apparences et de l’image qu’il
Pas étonnant alors qu’il soit passé maître dans l’art renvoie à ce monde extérieur qui lui est désormais
de distribuer les bourre-pifs avec la générosité étranger, car il sait qu’il ne pourra plus s’intégrer
caractérisant celui qui veut vraiment se faire de toute façon. Un antihéros tragique, involontai-
comprendre. rement punk, remarquablement incarné par l’im-
Intellectuellement et émotionnellement désyn- mense et bluffant Choi Min-sik qui livre ici une
chronisé avec le monde extérieur, il nous apparaît prestation aussi physique que sensible. ¶
comme une créature autiste quasiment invincible
néanmoins consciente de son anormalité. Un bloc
de granite lézardé de multiples fêlures qui en font
un personnage profondément humain et faillible.
Sa quête, au-delà de la reconstruction de sa vie et
de son identité, est aussi celle de la destruction de
son créateur Lee Woo-jin, ce Dr Frankenstein qui
a fait de lui cette entité ostracisée. Mue par une
soif de vengeance insatiable, ne communiquant
qu’à travers la violence, Oh Dae-su vient à bout
de cinq hommes à la force des ses poings, clope
au bec, comme de vingt à coups de marteau, et ce
193
La badass line :
« There’s gonna be
one speed : mine.
If you can’t keep
up, don’t step up.
You’ll just die.»
194
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

RIDDICK
• InTheBlix •

Interprété par Vin Diesel


• Le film : Les chroniques de Riddick (The Chronicles of Riddick, 2004) •

E
• Réalisé par David Twohy •

st-il besoin de vous présenter aura un prix et ce sont ses compagnons de mauvaise
Riddick, The Ultimate Badass des fortune qui paieront l’addition. À l’exception des
années 2000 ? Non ? Je vais quand rescapés (Imam le musulman et Jack l’adolescente),
même vous en toucher deux mots, ce sera un carnage.
après tout, il mérite amplement sa Ce sont ces survivants qui mèneront Riddick
présence dans les colonnes de cet à sa deuxième aventure filmique. L’antihéros se
estimable anthologie. Sorti de l’ima- retrouve parachuté comme sauveur de l’univers et
gination de Jim et Ken Wheat et de ses habitants par une vieille prophétie. “ Seul
surtout transcendé par l’interprétation de Vin un Furien pourra arrêter les Necromongers ”. Pas
Diesel (son unique grand rôle, avouons-le), Riddick de bol, il est le seul représentant de sa race. Par
est un extraterrestre de la planète Furia. Pas un simple vengeance personnelle (et non pour sauver
Petit-Gris ou un petit homme vert avec des an- l’univers dont il se contrefout) et pour Jack, il s’em-
tennes, non, c’est un humanoïde comme vous et barque dans un combat contre les Necromongers,
moi… avec un physique bodybuildé et des yeux un peuple conquérant et dévastateur. Et devinez
lui permettant de voir la nuit. quoi ? Il va leur faire la misère et finir roi installé
Revers de la médaille, il doit porter des lunettes sur le trône façon Conan (avec un petit interlude
de soudeur en plein jour. Il y a pire comme incon- dans la prison d’Helion Prime où il leur fait la
vénient. L’origine de cette nyctalopie est obscure misère, aussi, avec une tasse à thé, entre autres
(Ah ! Ah !). Dans Pitch Black, le premier volet de exploits gymniques). Il est vraiment trop fort ce
ses aventures, il dit avoir subi une greffe dans la Riddick et vivement la suite ! ¶
prison de Butcher Bay afin d’avoir ces yeux parti-
culiers, ce qui semble se confirmer dans Les chro-
niques de Riddick, où il apprivoise des “ panthères-
pangolins ” (ne riez pas, elles vous bouffent un mec
en trois secondes !) qui présentent un regard simi-
laire. Selon certaines sources, il s’agirait plutôt d’un
trait propre aux Furiens, un pouvoir qui se serait
révélé à Riddick lors de son passage en prison…
Riddick est un solitaire, une machine à tuer
intelligente, agile et puissante guidée par son seul
intérêt personnel. Il est plutôt mutique à l’exception
des quelques punchlines qu’il balancera de sa voix
de stentor. Dans Pitch Black, suite au crash de la
navette qui devait le ramener en prison, il fait face,
avec les quelques survivants, à des créatures noc-
turnes ailées particulièrement voraces. Sa survie
195
La badass line :
« Nous faisons tous
des erreurs,
mais si on a péché,
il faut expier. Expiation,
tu comprends ? »

196
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

LEE GEUM-JA
• Gilles Da Costa •

Interprétée par Lee Yeong-ae

T
• Le film : Lady Vengeance (Chinjeolhan geumjassi, 2005). Réalisé par Park Chan-wook •

roisième volet de l’impressionnante Outil d’une vengeance réduite dans ce film à un


“ trilogie de la vengeance ” orches- pur motif, elle est le vecteur utilisé par Park Chan-
trée de main de maître par le wook pour exercer sa maestria technique, le véhi-
réalisateur sud-coréen Park Chan- cule fantomatique accompagnant le spectateur
wook après Sympathy for Mr. d’un tableau à un autre.
Vengeance et Old Boy, Lady Ven- Stratège de la vendetta, adepte de la loi du
geance témoigne de la maîtrise talion, Geum-ja est certainement l’un des person-
narrative et formelle de son met- nages les plus impitoyables du cinéma de Park
teur en scène. Tout ici est pensé pour sacraliser la Chan-wook. Ayant enfermé son humanité à double
vengeance, sublimer la violence pour la pousser tour derrière une beauté glacée et une attitude
vers un état paroxysmique touchant à l’absurde et détachée, elle révélera sa véritable nature durant
au surréalisme. L’héroïne du film interprétée par le dernier tiers du métrage mais laisse derrière elle
l’excellente Lee Yeong-ae, la jeune Lee Geum-ja y un tas de cadavres témoignant de son implacable
est montrée comme une figure vengeresse quasi détermination. Belle, machiavélique, totalement
religieuse, magnifiée par une mise en image gran- dénuée de compassion envers ses ennemis, elle est
diloquente, presque opératique. Une Marie- le modèle le plus évolué de toutes les machines de
Madeleine paradoxalement auréolée de grâce venant vengeance conçues par Park Chan-wook. La per-
apporter sa rétribution à celui qui porte la respon- fection faite sociopathe, aboutissement d’un
sabilité de son incarcération durant plus de dix ans parcours dans l’exploration de la vindicte humaine,
pour un crime qu’elle n’a pas commis. alliant en son sein l’idéal formel du contenant à la
Geum-ja symbolise cette violence décomplexée, sophistication structurelle du contenu. ¶
un mélange de pureté et de sadisme. Calculatrice
et appliquée, elle fait en sorte de théâtraliser sa
démarche comme pour mieux apprécier son ac-
complissement. Elle entreprend les plus abjectes
actions, mais toujours avec style, soignant la forme
comme son réalisateur pour souligner avec insis-
tance la monstruosité du fond. L’environnement,
les costumes, les accessoires choisis par Geum-ja
sont là pour parfaire cette mise en scène et offrir
un écrin à l’expression de sa rage contenue. En
décalage avec les deux précédents héros de cette
trilogie de la vengeance, elle représente plus une
figure de style incarnée qu’un être à part entière.
197
La badass line :
Malcolm Reynolds :
« I’ve staked my
crew’s life on the
theory that you’re
a person, actual
and whole, and if I’m
wrong, you’d best
shoot me now… »
(River arme le flingue qu’elle tient
pointé vers Malcolm
tout en regardant ailleurs)
Malcolm Reynolds :
« …or, we could
talk more. »»

198
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

RIVER TAM
• David Brami •

Interprétée par Summer Glau

T
• Le film : Serenity : l’ultime rébellion (Serenity, 2005). Réalisé par Joss Whedon •

out comme James Cameron, Joss La série ayant pris soin de nous introduire au
Whedon est connu pour ses in- personnage, le spectateur avisé sait déjà en allant
croyables personnages féminins. voir le film-conclusion Serenity quelles sont les
Quand on lui demande la raison extraordinaires capacités de River : douée pour la
pour laquelle il se focalise souvent danse et possédant une intelligence plus qu’excep-
là-dessus, il répond le plus natu- tionnelle, c’est un assassin hors pair n’ayant pour
rellement du monde “ parce que seul défaut que son instabilité. Fluide, puissante,
vous me posez encore cette ques- insaisissable et sensible au moindre environnement,
tion. ” En effet, il semble encore étrange pour cer- elle est la mort silencieuse, avec juste un bien plus
tains de voir des créateurs préférant axer leurs joli minois. La regarder, c’est toujours tenter le
aventures sur de forts et ambitieux personnages diable, surtout si l’on a des idées bizarres ou une
féminins en lieu et place des sempiternels boys intention maligne. C’est titiller le calme avant la
bodybuildés. En bonne place au milieu de Buffy tempête, d’autant que provoquée par un stimulus
et de Echo (l’héroïne de la série Dollhouse), River extérieur, elle peut d’un coup attaquer sans dis-
Tam fait partie du panthéon whedonesque. tinction de larges groupes de combattants. On la
Avant d’atterrir au cinéma, Serenity c’est voit ici mettre à terre plus d’une trentaine de per-
d’abord Firefly, une série de science-fiction d’un sonnes et manquer de tuer ses alliés, avant un
genre un peu particulier puisque si elle se passe combat final superbement chorégraphié dans le-
bien dans l’espace, aucune trace ici de robots ou quel elle affronte sans sourciller une meute de
d’extraterrestres, métaphores de peuples et de cannibales mutants. Autant dire qu’il ne vaut
groupes humains avec leurs cultures, leurs pro- mieux pas se trouver sur son chemin.
blèmes et leurs relations conflictuelles. Firefly, c’est Malgré son mètre soixante-huit et ses 50 kg
le Far West dans l’espace avec ses vastes étendues toute trempée, Summer Glau en impose dans le
désertiques, ses contrebandiers survivants de la rôle, rendant parfaitement crédible cette enfant
guerre de Sécession galactique, ses pirates sauvages surdouée capable de déchaîner les enfers. Tellement
et son gouvernement tordu qui fait la chasse aux crédible qu’elle le sera également en incarnant une
hommes et femmes avides de liberté. version inédite de Terminator dans la série The
Tordu parce qu’il n’hésite pas à s’en prendre Sarah Connor Chronicles. De quoi séduire tous
aux plus brillants de ses citoyens pour les trans- les geeks de la planète ? Mais parfaitement ! ¶
former en machines à tuer. C’est ce qui est arrivé
à River, jeune surdouée issue d’une riche famille,
capable de corriger l’orthographe de son frère à 3
ans et lassée de ses études scientifiques à 14. Re-
crutée pour faire partie d’un programme spécial,
elle est en fait séquestrée et soumise à d’innom-
mables expériences qui vont étendre ses maigres
mais bien présentes capacités psychiques. Sauvée
par son frère, elle va voguer dans l’espace à bord
du Serenity, un cargo de contrebande dirigé par
l’intrépide capitaine Malcolm Reynolds.
199
La badass line :
« The job’s done and
the bitch is dead. »
200
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

JAMES BOND
• Sheppard •

Interprété par Daniel Craig

J
• Le film : Casino royale (2006). Réalisé par Martin Campbell •

e sais que certains vont hurler de voir Une rapide psychanalyse avec la ravissante Vesper
Daniel Craig représenter le badass Lynd (Eva Green), histoire de nous faire entrevoir
Bond au lieu de Sean Connery. Pour- le petit James, orphelin des rues à la volonté de fer
tant, malgré tout le respect et l’ad- mais au regard perdu, et nous voici arrivé aux
miration que j’ai pour le James Bond travaux pratiques sous la houlette de l’agent Felix
des années 1960, il faut bien recon- Leiter (le toujours classe Jeffrey Wright). Felix ap-
naître que le reboot, orchestré de prendra à Bond à ne pas tout le temps foncer tête
main de maître par le Néo-Zélandais baissée. Parfois, le plus fort n’est pas celui qui cogne
Martin Campbell, nous présente un agent 007 mais celui qui temporise.
nettement plus badass que ses ancêtres. La dernière leçon, celle de la trahison, achève
Le ton est donné dès les premières images. de transformer James Bond en agent double zéro,
James Bond, pas encore 007, se bastonne velu dans tout cela sous le regard parfois atterré mais toujours
des chiottes publiques peu reluisantes. Terminé plein de tendresse de M… pour Mother. À bien
l’agent classieux au flegme légendaire, le nouveau des niveaux, Casino Royale peut apparaître comme
Bond est un cogneur, un pitbull enragé, plus têtu une transposition moderne des Grandes espérances
qu’une mule irlandaise et plus tenace qu’une tique de Charles Dickens. Tout comme Pip, Bond ap-
boulimique. Terminé aussi l’agent au visage tou- prend à devenir un véritable gentleman tout en
jours impeccable, le nouveau Bond reçoit autant sachant cependant “ qu’aucun vernis ne peut ca-
de gnons qu’il en donne. La seule différence entre cher le grain du bois ”. En ce qui me concerne, le
lui et les autres, c’est qu’il se relève toujours. La remodelage symbolisé par Daniel Craig fut l’une
gueule ravagée et les côtes en charpie peut-être, des excellentes nouvelles de l’année 2006 et appa-
mais debout, toujours debout. remment, je n’ai pas été le seul à le penser. ¶
C’est probablement grâce à ce “ trait de carac-
tère ” que Bond se voit donner le statut d’agent
double zéro. Mais lorsque M, campée par la ma-
gnifique Judi Dench, lui offre son célèbre matricule,
elle sait bien que pour le moment, elle a à faire à
un jeune chien fou qu’il va falloir apprivoiser. Ce
dressage est d’ailleurs la colonne vertébrale du récit.
Plus que sa première aventure, Casino Royale nous
raconte comment James Bond devient l’agent 007.
L’éducation de Mr. Bond commence par un
petit tour chez le tailleur. Plus de chemises légères,
un agent double zéro porte du sur-mesure en toutes
circonstances. Le smoking serait évidemment
mieux, mais il faut savoir s’adapter à son époque.
201
La badass line :
« The equation.
Sometimes it’s…
just chaos.
That’s all there is. »

202
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

NICK HUME
• Sheppard •

Interprété par Kevin Bacon

B
• Le film : Death Sentence (2007). Réalisé par James Wan •

asé sur un roman de Brian Garfield déterminé, méticuleux et sans pitié. Lorsque la
(l’auteur de Death Wish qui inspira vengeance confine à la folie meurtrière, rien ni
Un justicier dans la ville), Death personne n’est épargné.
Sentence aurait pu (dû ?) s’appeler L’interprétation de Kevin Bacon est tout aussi
A History of Violence tant James méticuleuse. Il fait passer son personnage par
Wan analyse avec une précision et toutes les phases de la haine avec une telle précision
une maîtrise éblouissante la chute qu’on finit par se demander si ce tueur au crâne
d’un homme sans histoire vers la rasé qui apparaît lors de la tuerie finale n’est pas
violence la plus radicale. Cet homme, c’est Nick la véritable nature de Hume. Ou tout du moins sa
Hume (Kevin Bacon), un père de famille, tra- part d’ombre devenue libre et incontrôlable.
vaillant dans une compagnie d’assurances, dont Plus qu’un simple vigilante, Death Sentence
la vie va basculer le soir où il assiste impuissant est une véritable tragédie sur la métamorphose
au meurtre de son fils aîné. D’abord confiant envers d’un homme ordinaire en machine à tuer. Et
la justice de son pays, il va consciemment mentir comme dans toutes bonnes tragédies, sa chute
au procès de l’assassin de son fils afin d’assouvir n’est pas le fait de la société mais de lui-même. ¶
son désir de vengeance.
Le film sombre alors dans une noirceur rare-
ment atteinte pour un vigilante movie et ferait
passer Un justicier dans la ville de Michael Win-
ner pour une promenade de santé. Si Kevin Bacon
prend une allure presque iconique lors de son pre-
mier meurtre, la métamorphose de Hume devient
de plus en plus effrayante au fur et à mesure de sa
descente aux enfers. Bientôt, ce patriarche qui tente
de protéger les siens, laisse place à un assassin
203
La badass line :
« Shit just got real ! »

204
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

NICHOLAS
• Gilles Da Costa •

ANGEL Interprété par Simon Pegg

L
• Le film : Hot Fuzz (2007). Réalisé par Edgar Wright •

e curriculum vitæ et les états de service reprendre les armes, poussé par Danny Butterman
de l’agent de police Nicholas Angel (Nick Frost), un collègue débonnaire fan absolu
(Simon Pegg) sont pour le moins im- de films d’action et de buddy movies.
pressionnants. Diplômé de l’univer- Si Angel représente l’agent modèle, austère,
sité de Canterbury suite à un double replié sur son manuel des bonnes pratiques poli-
cursus en sciences politiques et en cières, Butterman, lui, semble vivre dans un univers
sociologie, il intègre le centre de for- fantasmé et marche avant tout à la passion et à
mation des forces de police et ne tarde l’enthousiasme. L’un est une mécanique bien hui-
pas à être reconnu par sa hiérarchie pour ses capa- lée quelque peu dénuée d’humanité. L’autre, un
cités sur le terrain en matière de pacification et de grand enfant bien loin des réalités du métier dans
gestion des émeutes. Ayant passé son examen final cette petite ville où un cygne rebelle et un mime
avec succès, il recevra le bâton d’honneur de la font figure d’ennemis publics. Bien sûr, ce hameau
police de Londres ainsi que la plus haute distinction n’est paisible qu’en apparence et l’on découvre ce
décernée par le service de sécurité métropolitaine. qu’il dissimule dans le dernier tiers du film. Chacun
Reconnu par ses formateurs comme un exemple révèle en effet sa vraie nature lors du final qui offre
d’efficacité et de motivation, il n’aura de cesse de un gunfight dantesque.
perfectionner ses nombreuses qualités afin de ser- Deuxième volet de la trilogie “Blood and Ice
vir toujours plus efficacement la communauté. Cream” réalisée par Edgar Wright, situé chrono-
Spécialiste de la conduite automobile et de la logiquement entre Shaun of the Dead en 2004
course à vélo, il détient également le record du 100 (hommage à George A. Romero et aux films de
mètres de la police britannique. Mais l’étendu de zombies) et Le dernier pub avant la fin du monde
son talent ne s’arrête pas là. En 2001, il reçoit la (The World’s End), sorti en France fin août 2013,
médaille de la bravoure pour acte d’héroïsme au Hot Fuzz fait écho aux films d’action décomplexés
sein de son unité d’intervention rapide, grâce à son et aux productions Joel Silver en particulier. En
rôle primordial dans le succès de la périlleuse “opé- ce sens, cette comédie illustre la rencontre du héros
ration crackdown”. Détenteur de neuf distinctions moderne très premier degré, droit dans ses bottes
honorifiques, recordman du plus grand nombre et pour qui la violence est une chose sérieuse, avec
d’arrestations au sein de la communauté urbaine la mentalité fun et débridée des blockbusters des
de Londres, trois fois blessé dans l’exercice de ses eighties et des nineties, ainsi que tous les excès qui
fonctions, dont une fois par un homme déguisé les accompagnent.
en père Noël… Vous l’aurez compris, Angel est le Un hommage plein de tendresse aux viandards
super flic par excellence. Tellement performant décérébrés qui peuplaient nos vidéoclubs à une
qu’il fait passer le reste de la police londonienne époque où les héros débordants de testostérone
pour une bande de bras cassés. Ses supérieurs dé- n’avaient pas peur d’aller trop loin, trop rapide-
cident donc de le muter à Sandford, un bled pau- ment, sans réfléchir et de préférence en beuglant
mé de la campagne anglaise, où tranquillité se avec un flingue dans chaque main. ¶
confond avec ennui. Un lieu où il ne pourra plus
faire d’ombre à personne ! Seulement voilà, tout
n’est pas si rose dans cette petite bourgade et ce
policier un tantinet psychorigide ne tardera pas à
205
La badass line :
«Tu devrais accepter
la situation.
Ce serait plus digne. »
206
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

ANTON
• David Bianic •

CHIGURH Interprété par Javier Bardem

S
• Le film : No country for Old Men (2007). Réalisé par Joel et Ethan Coen •

ouvent avare en mots, plutôt enclin Comme tout bon personnage badass, Anton
à tirer avant de poser des questions, Chigurh se distingue par un modus operandi qui
le badass ne s’exprime qu’à travers n’appartient qu’à lui, à commencer par un arsenal
quelques punchlines qui le font inédit. Le cattle gun, ce canon à air comprimé dont
passer à la postérité. Pas ici. Qua- les aiguilles viennent mettre fin à la triste vie du
si mutique, le personnage d’Anton bétail, vient souligner l’abattage froid et métho-
Chigurh traverse le film des frères dique auquel se livre le perso de Bardem. Ange de
Coen comme le roman de Cormac la mort, il joue de la fatalité grâce à un artefact
McCarthy, impassible mort-vivant… Sa seule lueur électronique : un petit émetteur placé dans une
d’humanité se joue à pile ou face, face à des inno- valise de billets, qui le mène implacablement vers
cents qu’il épargne ou dézingue avec la même ab- sa proie. Si l’absence de morale caractérise Chigurh,
sence d’émotion. Les plus cinéphiles disent du il n’agit pas pour autant sans suivre un code de
bonhomme qu’il est équivalent moderne de la Mort conduite qui lui est propre, un trait commun des
dans Le septième sceau d’Ingmar Bergman. Je me badass. Quand Carla Jean Moss (Kelly Macdo-
permets de réfuter, car chez Bergman la Mort ne nald) se refuse à entrer dans son jeu du pile ou
vous donne pas envie d’éclater de LOL à chacune face, refusant par là même la possibilité du choix
de ses apparitions. qui caractérise l’être humain, elle espère enrouer
À la manière de Nicolas Cage, Bardem se forge la machine implacable du tueur à gages. Le doute
avec Chigurh un début de carrière capillo-rigolote plane l’espace d’un instant, un instant seulement.
avant d’exploser en Skyfolle il y a peu. Non pas Mais comme un sort jeté dans la mort par Carla
“ Allô quoi ! ”, c’est un tour de force de la part de Jean, Chigurh est immédiatement puni pour avoir
Bardem d’incarner un tueur sociopathe avec une brisé son mode opératoire dans un accident de la
coiffure aussi improbable. D’autant que c’est à son route à la con. Il disparaît en boitant, comme Snake
partenaire Tommy Lee Jones que Bardem doit cette Plissken dans les dernières images de New York
moumoute dégoulinante : les frangins Coen avaient 1997. True badass never die. ¶
repéré une photo de cet “ Hairdo from Outer
Space ” dans un livre de Tommy Lee. Bardem
avoua craindre de ne pas pouvoir tirer un coup
durant plusieurs mois à cause de cette infâme coif-
fure. Mais je m’égare…
207
La badass line :
« One night,
I’m gonna come to
you, inside of your
house, wherever
you’re sleeping,
and I’m gonna cut
your throat. »

208
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

DANIEL
• Gilles Da Costa •

PLAINVIEW Interprété par Daniel Day-Lewis

A
• Le film : There Will Be Blood (2007). Réalisé par Paul Thomas Anderson •

dapté du roman Oil ! écrit en 1927 pour étudier les différents pionniers du pétrole,
par Upton Sinclair, There Will Be comme Edward L. Doheny dont le personnage est
Blood s’intéresse au boom de l’in- ouvertement inspiré (la fin du film nous montrant
dustrie pétrolière en Californie au le personnage vieillissant sera même tourné dans
début du siècle et suit le parcours l’authentique manoir de Doheny). En effectuant
de Daniel Plainview, un misan- des recherches, il découvre ainsi la véritable nature
thrope prêt à tout pour faire for- de ces industriels impitoyables, guidés par une soif
tune. Lorsque le réalisateur Paul primale de richesse. Des pionniers habités par des
Thomas Anderson en écrit le scénario en 2005, il rêves de grandeur, pour la plupart atteints par la
pense immédiatement au génial Daniel Day-Lewis fièvre de l’or noir. C’est ainsi que Plainview prend
pour incarner ce mogul du pétrole en devenir. corps, en s’inspirant de ces figures impression-
L’acteur comprend d’ailleurs très vite à la lecture nantes et effrayantes dénuées de moralité ou de
du script la portée symbolique de cette histoire et compassion.
ne tarde pas à s’approprier ce rôle complexe lui Comme les héros du Trésor de la Sierra Madre
permettant de composer un antihéros profond et de John Huston, Plainview est possédé par ce
torturé. Une aubaine pour ce comédien métho- désir de profit et de puissance. Guidé par son
dique habitué à disparaître derrière ses person- ambition démesurée, il ne laisse rien ni personne
nages en adoptant des tiques de langage et une s’interposer entre lui et son objectif. Il mène une
gestuelle taillée sur mesure. véritable quête dans ces paysages lunaires du désert
Plainview est un homme silencieux, fondamen- californien et surmonte les étapes les unes après
talement solitaire et habité par un instinct de sur- les autres sans même prendre le temps de se re-
vie profondément ancré dans sa personnalité très tourner. Que ce soit la mort de ses proches, le
individualiste. Un être qui se construit sans l’aide fanatisme religieux environnant, les souffrances
de quiconque et ne fait confiance à personne. physiques et morales liées à la solitude, rien ne
Daniel Day-Lewis atteint avec ce personnage un semble l’atteindre ou ralentir sa progression. Tout
équilibre incroyable et parvient à donner forme d’abord humain il encaissera haines et animosités
humaine à Plainview en le faisant constamment pendant des années jusqu’à les faire siennes, de-
osciller entre humour noir et folie pure. Capable venant peu à peu un être froid et arrogant, indif-
d’éprouver des sentiments mais toujours à deux fèrent à la douleur qui l’entoure. Figure du vampire
doigts d’exploser dans un accès de rage destruc- revisitée, monstruosité capitaliste prédatrice, le
trice, cet organisme instable représente une menace mania du pétrole en arrive finalement à renier son
permanente jusqu’à la fin du film. Un danger sous- humanité pour s’assurer richesse et pouvoir. Nous
jacent constamment entretenu par la splendide étions prévenus mais effectivement, pendant les
mise en scène d’Anderson et par l’excellente bande 158 minutes du film, “ There Has Been Blood ”.¶
originale anxiogène et minimaliste de Jonny
Greenwood du groupe anglais Radiohead (qui n’est
pas sans rappeler le travail du compositeur polonais
Krzysztof Penderecki auquel Stanley Kubrick avait
fait appel pour Shining).
Deux ans s’écoulent entre le moment où Daniel
Day-Lewis accepte le rôle de Plainview et le premier
jour de tournage. Tout le temps nécessaire à l’acteur
209
La badass line :
(quand un vendeur d’armes
lui propose un Uzi) :
« I’m not from South
Central Los Angeles
and I’m not planning
to mow down a
bunch of
ten years old black
kids in a drive-by.
I need a normal
gun for a normal
person. »

210
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

HARRY WATERS
• Dominique Montay •

Interprété par Ralph Fiennes

I
• Le film : Bons baisers de Bruges (In Bruges, 2008). Réalisé par Martin McDonagh •

l fut un temps où Ralph Fiennes était échange, je croyais entendre un autre comédien
un héros romantique tourmenté dans que Fiennes, le grand Ben Kingsley. Une voix sèche,
des productions parfois pompeuses grave, emprunte de violence. La surprise fut grande
comme Le patient anglais, cyber- en découvrant Ralph Fiennes, le regard saisissant,
punks avec le mésestimé Strange la bouche finement fermée, prêt à exploser.
Days de Kathryn Bigelow ou juste Son arrivée à Bruges lance le film dans une tout
bouleversante comme The Constant autre dynamique, bouleverse l’ordre établi sans
Gardener. Puis il a perdu sa crinière changer le ton. Tel un Terminator capable de
blonde d’adolescent romantique. s’émouvoir face à la beauté d’une cité médiévale
Depuis quelques années, la carrière de Ralph ou du destin d’un enfant, il vient avec un seul but
Fiennes a pris un virage, pour le plus grand plaisir en tête : éliminer celui qui a transgressé son code
des cinéphiles. Maintenant, il joue les personnages d’honneur.
durs. La mâchoire serrée et le regard bleu perçant,
il décontenance, assoit sa supériorité, vole les scènes [ATTENTION GROS SPOILER]
de ses collègues comédiens. Sa fin reste une des plus mémorables du cinéma.
Dans In Bruges, Fiennes joue le rôle d’Harry Alors qu’il s’apprête à en finir avec Ray, qu’il accuse
Waters, chef de mafia inflexible. Un malfrat ter- d’avoir tué un enfant lors d’une mission, Harry tire
rifiant, qui vit selon un code d’honneur très strict, sur… un nain ! Mais, persuadé d’avoir tué un enfant,
que le jeune Ray (Colin Farrell, lui aussi excellent) il retourne l’arme contre lui, et se donne la mort.
a transgressé, même si c’était involontaire. Une fin qui pourrait être grotesque si elle n’était pas
Fiennes joue un rôle riche en contradictions, taillé aussi brillamment écrite, et si elle ne révélait pas la
pour un grand. profondeur de son personnage, un homme d’hon-
S’il est un assassin implacable, Waters est un neur parmi les malfrats. ¶
esthète. Il envoie Ray et Ken (Brendan Gleeson,
formidable lui aussi, décidément, quel casting !) à
Bruges. Pourquoi Bruges ? Parce qu’il pense leur
faire un beau cadeau. Pour lui, c’est une cité mer-
veilleuse, la plus belle du monde. Et quoi de plus
beau qu’une ville magnifique pour mourir.
D’abord intervenant dans des télégrammes dont
certains sont à mourir de rire, tant le décalage
entre la volonté d’Harry et son propos est mani-
feste, il est ensuite entendu au téléphone. Dans cet
211
La badass line :
« Why… so… serious ? »

212
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

LE JOKER
• Dominique Montay •

Interprété par Heath Ledger


• Le film : The Dark Knight - Le chevalier noir (The Dark Knight, 2008) •

L
• Réalisé par Christopher Nolan •

a performance qui a pris tout le Heath Ledger décèdera pendant le montage du


monde par surprise. Souvenons- film. Nolan, s’en trouve cinématographiquement
nous des fans outrés par le choix de orphelin, pensant à l’époque continuer à explorer
Christopher Nolan. Le mec de le duel entre le Joker et Batman dans un troisième
Chevalier et de Brokeback Moun- film. Il finira par mettre en scène le personnage de
tain allait interpréter le clown le plus Bane, moins flamboyant, plus primaire… et étran-
tristement célèbre de l’histoire des gement introduit dans le film d’une façon très si-
comic books ? Personne (hormis milaire au Joker : un personnage masqué qui se
Nolan et la prod) n’aurait misé un kopeck sur ce fait passer pour un simple malfrat.
grand gamin blond. Trop jeune, trop limité, trop Ledger livre une interprétation absolue. Celui
mauvais. Et au final, quelle surprise… qui osera reprendre un jour le rôle du Joker sera
Au cinéma, Heath n’était pas le premier à se soit un génie sûr de son talent, soit un fou prêt à
couvrir de maquillage pour donner vie à la Némé- griller sa carrière. Beaucoup de choses ont été dites
sis du Chevalier noir. Avant lui, Tim Burton avait au sujet de sa mort: Heath consommait de la dro-
fait confiance à Jack Nicholson. À l’époque, on gue, avait des problèmes de sommeil, était malade
considérait que la perf de Jack était ce qui se faisait et non soigné… histoire de créer la légende, il fut
de mieux en la matière. Mais qu’on le veuille ou même suggéré que le fait d’avoir joué ce rôle de
non, Jack Nicholson n’a pas joué le rôle du Joker cette manière l’avait plongé dans la dépression, ou
dans le Batman de 1989. Il a fait du Nicholson, causé indirectement son décès…
ce qui en soit est fort agréable, mais pas ébouriffant Reste ce film, unique, qui vaut par sa qualité
non plus. brute, évidemment, mais aussi par la prestation
Heath Ledger approcha le rôle différemment, incroyable d’un grand gars blond pas du tout taillé
en s’effaçant complètement derrière le personnage. pour le rôle. Et tellement parfait. ¶
Lorsqu’on regarde The Dark Knight, Ledger
l’acteur ne semble plus exister. On voit clairement,
peut-être pour la première fois en live, ce qu’est le
Joker. Un être génial, dérangé, fasciné par le
chaos. Une vision primaire du mal, dénuée
d’humanisme, impossible à raisonner.
213
La badass line :
« The hands are not
the issue.
The fight is the
issue. The battle is
the issue.
Who imposes the
terms of the
battle will impose
the terms of the
peace. »

214
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

MIKE TERRY
• Sheppard •

Interprété par Chiwetel Ejiofor

R
• Le film : Redbelt (2008). Réalisé par David Mamet •

edbelt n’est pas un film d’art martial. moderne, pour reprendre confiance. Dans une
C’est un film sur les arts martiaux scène finale d’une puissance incroyable, Terry part
construit comme un film de samou- seul à la reconquête de sa vie et de son honneur,
raï. En ce sens, ça pourrait être un laissant quasiment sur place tous ceux venu l’en
film d’Akira Kurosawa tant il aborde empêcher. Il devient alors l’incarnation même de
des thèmes chers au cinéaste japonais sa discipline, il se transforme en héros magnifique
et tant son personnage principal que rien ne peut arrêter. Car il ne se bat pas pour
porte en lui les caractéristiques du gagner, il se bat pour lui-même, pour ne plus jamais
héros kurosawaien. à avoir à se battre. N’est-ce pas là après tout la
Professeur de jiu-jitsu, Mike Terry est d’un finalité de tout badass ? ¶
naturel contemplatif, dernier garant d’une philo-
sophie en totale opposition avec les exigences du
monde moderne. Frappé de plein fouet par la mort
de l’un de ses élèves, Terry perd pied et se laisse
séduire par l’appât du gain et de la célébrité. Il
dérape et se laisse entraîner dans une rixe de bar.
Il s’affiche avec des gens pour qui le jiu-jitsu est un
spectacle, un business, un sport de combat. Alors
que pour lui, il n’a jamais été question de combat,
mais de défense, de sagesse, de contrôle de soi où
l’utilisation de la force n’est pas une option mais
un ultime recours.
Poussé dans ses derniers retranchements, il lui
faudra l’aide d’une jeune avocate, elle aussi com-
plètement perdue et incapable d’affronter le monde
215
La badass line :
« You’re wasting
my fucking time ! »

216
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

FOX
• David Brami •

Interprétée par Angelina Jolie


• Le film : Wanted : choisis ton destin (Wanted, 2008) •

J
• Réalisé par Timur Bekmambetov •

e l’avoue sans honte (comme beau- Fox sauve Wesley de sa petite vie en le “ proté-
coup sans doute) : la première fois geant ” d’un autre tueur. Visuellement, le bonheur
que j’ai vu Angelina Jolie, j’ai com- est aussi absolu que le rythme serré et les cascades
plètement craqué. Avec ses cheveux démentes. Fox fait monter Wesley dans sa caisse
courts, ses lèvres déjà pulpeuses et en faisant un 360 avec son volant, tire sur le pour-
son attitude de rebelle des réseaux, suivant allongée sur le capot en dirigeant le bolide
elle jouait dans Hackers un genre avec ses pieds et fait un virage brut à 90° en prenant
de femme idéale. Très féminine sous appui sur un bus qu’elle a mis sur le flan. Le tout
ses airs de garçon manqué, bourrine, affirmée, sans moufeter, en rechargeant simplement les mi-
bref, la reine d’Hollywood en devenir, quoi. Après traillettes et autres fusils à pompes au besoin. Et
cela, la belle a alterné entre les dramas à caution le spectateur de retomber du plafond sur son siège
Actors Studio (Gia ou Une vie volée, top pour le quand ça se calme.
skill et la renommée) et les trucs plus ou moins Le métrage étant ponctué de morceaux de bra-
fun mais totalement décervelés, histoire de souffler voure similaires, c’est festival. En déesse meur-
et d’assumer sa nature high voltage (60 secondes trière, Angelina rayonne, mitraille du regard et des
chrono ou Taking Lives, destins violés…). gâchettes, mais surtout s’impose comme un véri-
Malheureusement, rien de bien brut à me table roc sûr de sa mission, de ses capacités, attei-
mettre sous la dent, les friqués mais édulcorés Lara gnable par la seule noblesse d’une cause qu’elle
Croft : Tomb Raider dans lesquels elle se pâme, croit juste. La miss ira jusqu’à se placer sans frémir
visant le plus grand nombre, et la recette d’un bon devant une cible de papier pour que Wesley ap-
trip à la Indiana Jones s’étant apparemment perdue prenne à courber la trajectoire de ses balles. Un
dans les méandres d’un chéquier peu scrupuleux. rôle en platine pour une bad girl-good girl qui
Du coup, en grand fan du réalisateur russe Timur méritait au moins ça, avant de finir en apothéose
Bekmambetov (à l’époque seulement connu pour sur un final qui démontre une nouvelle fois que
Night Watch et sa suite Day Watch), j’attendais quand on est badass, il suffit de se regarder dans
de pied ferme l’adaptation du comics Wanted de la glace pour trouver son véritable ennemi et son
Mark Millar et J.G. Jones. Un truc bien craspec, unique chance de salut. Si j’avais eu 15 ans à la
bas du front, irrévérencieux, bref : anti-mainstream vision du truc, j’aurais placardé mes murs de pos-
au possible. ters à sa gloire. Du coup, on ne regrette aucunement
L’histoire ? Wesley, un employé à la petite qu’Halle Berry – elle aussi badass quand elle veut
semaine, handicapé par une hypertension paraly- bien – n’a pas décroché le rôle, alors que Fox em-
sante, apprend que son mal héréditaire est un prunte ses traits dans le comics. ¶
super pouvoir qui fera de lui le meilleur tireur du
monde. Il intègre du même coup la Fraternité, une
société de super-vilains qui, avec son aide, est bien
partie pour dominer le monde. Coup de bol : si la
dimension super-héroïque est évacuée d’office,
Bekmambetov construit ses personnages et sa my-
thologie avec une base similaire.
Dans le rôle de celle qui va permettre à Wesley
de s’épanouir, Angelina joue Fox, une tueuse in-
tègre mais redoutable. Dès les premières images,
217
La badass line :
(après s’être défendue d’une agression) :
« Jävla fittor, kom igen då ! »
(« Allez venez,
bande de cons ! »)

La badass line :
(à Blomkvist, prête à courser
l’agresseur de ce dernier) :
« May I kill him ? »

218
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

LISBETH
• David Brami •

SALANDER
Interprétée par Noomi Rapace / Rooney Mara
• Les films : Millénium (Män som hatar kvinnor, 2009). Réalisé par Niels Arden Oplev •
• Millénium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes (The Girl with the Dragon Tattoo, 2011) •

P
• Réalisé par David Fincher •

lus un personnage est mémorable, cœur de sa Suède natale. Face à cette bête sans
plus il est difficile pour un acteur nom, Larsson place son avatar Mikaël au beau
ou une actrice de se détacher de ce milieu d’un drame familial et lui adjoint donc
rôle d’une vie. Alors quand ce rôle Lisbeth, à travers laquelle il va exorciser ses démons
est celui de Lisbeth Salander, autant et faire passer un message féministe et humain. Je
dire que c’est presque mission im- dis exorciser car Lisbeth, c’est avant tout une jeune
possible. “ Mais qui est Lisbeth fille violée devant les yeux du romancier quand
Salander ? ” me diront les deux du celui-ci avant 15 ans. Une jeune fille qui a refusé
fond. Ils ont de la chance, je ne sais pas bien viser d’accepter ses excuses à cause de son inaction.
avec mes craies. Lisbeth Salander est une enquêtrice Lisbeth, c’est également une version adulte de
underground tirée de Millénium, une trilogie de Fifi Brindacier, l’héroïne pour enfants que Stieg a
romans policiers écrits par le Suédois Stieg Larsson. réinventé, imaginant comment cette petite fille a
Dans celle-ci, un reporter accusé à tort, Mikaël pu devenir asociale dans un monde adulte rigide.
Blomkvist, est engagé pour résoudre la disparition L’excellent livre de Stieg Larsson avant Millénium
quarante-quatre ans plus tôt de la nièce d’un riche pose également en inspiration visuelle une repor-
industriel. Il sera tout d’abord passé à la loupe ter punk ayant le même tatouage de dragon que
par Lisbeth, avant que celle-ci ne le rejoigne dans l’héroïne. À l’arrivée, Lisbeth ressemble à une punk
son investigation. goth (un look souvent associé au nazisme alors
Grand succès littéraire, Millénium l’a été pour que ses adeptes en sont souvent l’antithèse fla-
plusieurs raisons. Bien sûr l’intrigue du premier grante), hackeuse surdouée et pupille de l’État au
tome est saisissante, bien construite, menée de passé trouble, forte et indépendante.
main de maître et lance la trilogie sur de bons rails. Hit littéraire international, Millénium tou-
Mais certains de ses éléments sortent du lot. Ro- chera un bien plus grand public lorsque la trilogie
mancier, Stieg Larsson fût également un reporter sera adaptée sur les écrans. Dans le rôle de la belle,
engagé. De nombreux éléments de ce premier tome, Noomi Rapace crève l’écran sous la caméra du
Les hommes qui détestaient les femmes, sont issus Danois Niels Arden Oplev. Regard profond, ton
de sa vie, comme sa participation au magazine sec, elle porte parfaitement le collier de pics, les
Expo (renommé Millénium dans la saga). L’intri- piercings, le tatouage, le blouson en cuir et le
gue est également guidée par sa volonté de dénon- skinny jeans qui font d’elle une panthère urbaine
cer l’actuelle tétanisante montée du nazisme au prête à tout pour arriver à ses fins, quitte à filmer
219
100 icônes badass du cinéma

Lisbeth Salander

son propre viol par un nouveau tuteur dégueulasse Seconde adaptation de Millénium et deuxième
afin de s’en affranchir. En informatique comme avatar de Lisbeth Salander à l’écran, Rooney Mara
en relations humaines, elle ne fait confiance qu’à a repris le rôle dans la version américaine du film,
ce qu’elle connaît. C’est sans doute pour cette rai- cette fois mise en scène par David Fincher. Le su-
son que, lorsque Blomkvist se sentira dans une jet et le personnage collant particulièrement aux
impasse, elle l’aidera, tout d’abord par Mac inter- thématiques du cinéaste (un whodunit bien ficelé
posé, puis en rejoignant l’enquête à la demande du et porté par une Suède et une Lisbeth très gra-
journaliste. Si ça la démange, elle baise Blomkvist phiques), tout était réuni pour faire un chef-
puis retourne dormir sur le canapé. Mais Lisbeth d’œuvre, et c’est bien heureusement ce qu’on a eu.
sait également prendre soin de lui quand on tente Ici, Fincher livre sa version féminine du Tyler Dur-
de le tuer, quitte à poursuivre les agresseurs, club den qu’il avait mis en scène dans Fight Club. Bien
de golf à la main et la gorge déployée, les poussant que le rôle ne change pas en essence, le script de
à l’accident en les coursant à moto. Sept nomina- Steve Zaillian et la direction de Fincher aident à
tions et trois trophées (dont l’Empire et le Satellite faire de cette Lisbeth un personnage bien moins
Awards de la Meilleure actrice) attestent de cette monolithique, plus sensible, plus subtil. Au lieu
magnifique performance ayant permis à l’actrice d’apprendre par téléphone que son tuteur a subi
de débouler à Hollywood dans les péloches de une attaque cardiaque, c’est elle qui le découvre et
Guy Ritchie, Brian De Palma ou Ridley Scott. Un appelle la police. Au lieu d’aller le voir à l’hôpital,
succès mérité d’autant que les deux suites de la elle le veille. Victime d’une attaque dans le métro,
trilogie se sont focalisées sur son personnage, elle fuit ses agresseurs au lieu tenir ses positions,
lui permettant de faire preuve de l’étendue une bouteille de verre à la main.
de son talent. Noomi a d’ailleurs retrouvé le Ces éléments font une Lisbeth plus fragile mais
réalisateur de ce premier opus aux États-Unis lui permettent d’évoluer et de proposer un person-
pour participer au thriller Dead Man Down aux nage moins monocorde. Au fur et à mesure, por-
côtés de Colin Farrell. tée par la musique d’Atticus Ross et de Trent
220
Reznor, Lisbeth grandit dans cette version au lieu plus touchante quand cette loyauté sera trahie par
de simplement s’adapter et réagir. Du coup, quand l’amour que Blomkvist porte à quelqu’un d’autre.
après son viol elle se venge sur son nouveau tuteur Deux Lisbeth, deux versions pour deux aven-
abusif, elle semble imprévisible, aliénée, primale tures similaires sur le papier, mais totalement
et bien plus dangereuse. Lorsque Blomkvist vient différentes dans le ressenti et la badassitude. Dom-
lui demander son aide, elle ne met pas du temps à mage que Stieg Larsson, terrassé par une attaque
révéler son envie de mettre les mains dans le cam- cardiaque, ne put profiter de la réussite de ses romans
bouis. Elle a plutôt un déclic quand celui-ci lui et de leurs adaptations. Un quatrième roman a été
annonce son envie de partir à la recherche d’un écrit (la trilogie devait à l’origine être le début d’une
“ tueur de femmes ”. Elle impose également sa vo- saga de dix tomes). On espère toujours lire cette
lonté d’aller jusqu’au bout de ce qu’elle a besoin de suite, tout comme on espère un jour voir les remakes
faire face à une archiviste revêche et bornée dans des suites de la saga, même si pour le moment, on
des séquences qui sont absentes de la version sué- reste sans nouvelles. ¶
doise. De quoi attester d’une véritable évolution,
d’une construction de personnage sorti de sa zone
de confort, et donc de la transformation d’une
Lisbeth au bord du syndrome d’Asperger, mais
qui tente de s’ouvrir quand elle trouve enfin une
connexion humaine qu’elle ne semble n’avoir ja-
mais eu. Du coup, Rooney se démarque de la pan-
thère solidement campée par Noomi en incarnant
une louve loyale mais rageuse, ne demandant qu’à
se déchaîner sur sa proie, si tant est que son nou-
veau compagnon l’y autorise. Sauvage, véritable-
ment bestiale, badass. Sa sensibilité la rend d’autant
221
222
100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

ONE-EYE
• Sheppard •

Interprété par Mads Mikkelsen


• Le film : Le guerrier silencieux, Valhalla Rising (Valhalla Rising, 2010) •

S
• Réalisé par Nicolas Winding Refn •


il est un trait de caractère qui humain, presque innocent, doué d’une véritable
revient souvent chez le badass, compassion, là où tous les autres ne sont que men-
c’est qu’il est avare de mot. Et songes, envie, fanatisme et folie meurtrière.
l’on pourrait croire à la vision Ce sont eux les véritables sauvages, One-Eye,
du fulgurant Valhalla Rising lui, n’est qu’un survivant qui a sans doute tout
qu’au royaume des taiseux, le perdu et qui attend la mort comme une libération.
muet est roi. Car non seulement “ He’s driven by hate. It’s how he survives. Why
Mads Mikkelsen ne pipe pas he never loses. He’ll come because he has to come.
mot de tout le film, et c’est à peine si on l’entend To finish it. ” Badassssss… ¶
souffler pendant l’effort, mais il lui suffit d’un plan
d’une sauvagerie inouïe pour imposer son person-
nage comme un sacré putain de badass, une véritable
machine à tuer que rien ni personne ne peut arrêter.
Il est mû par la haine, nous dit son “ propriétaire ”
avant de se faire copieusement arracher la tête par
son invincible guerrier, et on le croit volontiers.
La violence de One-Eye, ce fou parmi les fous,
a cependant quelque chose de rassurant au milieu
du ramassis de tarés avec lequel il traverse l’océan.
Cette haine couplée à son mutisme le rend étran-
gement plus sain d’esprit que la plupart des gens
qu’il va croiser. Sans doute parce qu’il a l’assurance
de celui qui ne craint pas la mort, mais aussi parce
qu’en prenant un enfant sous sa protection, il laisse
disparaître sa sauvagerie au profit d’un visage plus

223
La badass line :
« Évite de saigner
sur le lit. »

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100 icônes badass du cinéma

Les années 2000

LUZ/SHÉ
• David Bianic •

Interprétée par Michelle Rodriguez

M
• Le film : Machete (2010). Réalisé par Robert Rodriguez •

ichelle est une natural born ba- C’est bien l’étiquette politique qui fait de Shé
dass. D’un père militaire, elle est un héros badass à part. Figure de proue du
un peu le troisième garçon (man- Network, un réseau d’immigration clandestine
qué) de la famille Rodriguez. Elle vers les US, piloté depuis sa couverture de taco
débute fort dès son tout premier truck, Shé est à mon sens la vraie héroïne du film
rôle, Girlfight en 2000, où elle alors que Danny “ Machete ” Trejo n’est que le
distribue les tatanes avec la rage bras armé d’une révolution à laquelle il participe
au ventre, au point de poursuivre surtout par esprit de vengeance. Quand Luz / Shé
dans la vraie vie, impliquée dans un fight avec sa se prend une bastos dans la face, son camion à
coloc’ puis dans plusieurs délits de fuite au volant, dysenterie est transformé en autel, véritable lieu
bourrée bien sûr. Un vraie thug. de culte des oubliés du système. Avec Ché… pardon
Sa participation au Top 100 Badass, Rodriguez Shé, le héros badass n’est plus solitaire et taciturne,
la doit davantage au particularisme de son rôle il se bat pour les faibles et une idéologie. Un com-
dans Machete, une exception pour ainsi dire. Si battant, oui, mais “ seulement quand il faut se
Robert Rodriguez lui fait volontairement emprun- battre pour une cause qui en vaille la peine. ” ¶
ter la panoplie de Snake Plissken, le bandeau sur
l’œil et les guns au chaud dans ses holsters de cuisse,
le perso de Luz / Shé tranche avec le profil du héros
de John Carpenter. Souvent réac’ à tendance ni-
hiliste dans l’histoire du cinéma qui sent le vestiaire,
le badass est ici un héros del pueblo, une icône de
la revolución : “ Shé brings hope. Shé rights the
wrongs. Unfortunately, Shé is a myth. ”

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Voilà, les 100 badass du cinéma, c’est fini !
On espère que vous avez autant apprécié de suivre cette anthologie
que nous avons eu de plaisir à l’écrire et qu’elle
vous a donné envie de (re)découvrir plus d’une perle
de ce septième art qu’on défend passionnément ici au Daily Mars.
Mais ne vous en faites pas, on n’en a pas fini avec nos cool guys !
La team Daily Mars

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