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Quand vous serez bien vieille

PIERRE DE RONSARD

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Accumulation de participes présents, Vous, il (Ronsard), mes (vers)
Assise auprès du feu, dévidant et filant, Assonances en [an]
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant : Indicateurs temporels
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle. »
Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle, Vous, mon nom / votre nom (Hélène)
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre et fantôme sans os : Je, je
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos : vous (vieille accroupie)
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain. mon amour / votre dédain,
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : « carpe diem quam minimum credula
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie. postero » (Horace)
Pierre de Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578. Vous et Je sont séparés. La poésie les
sépare

1 Quand vous se rez bien vieille au soir à la chan delle


4 2 4 2
2 As sise au près, du feu, dé vi dant et fi lant
4 2 4 2
3 Di rez, chan tant mes vers, en vous é mer vei llant :
2 4 2 4
4 « Ron sard me cé lé brait du temps que j’é tais belle. »
2 4 2 4

5 Lors, vous n’au rez ser vante o yant tel le nou velle

6 Dé jà sous le la beur à de mi so mmei llant,


7 Qui au bruit de mon nom ne s’ail le ré veil ant,

8 Bé ni ssant vo tre nom de lou an g’im mor telle

« les ombres myrteux » : Ronsard reposera dans sa tombe à l’ombre d’un arbre à myrte ou myrthe (deux orthographes). Le myrte est
associé dans la mythologie à Vénus, déesse de l’amour. « Le myrthe consacré à la déesse de Paphos (Vénus) » (in Œuvres complètes de
Ronsard, tome IV, édition de Paul Laumonier)

Portrait de la femme en vieille : la femme réelle est prise dans la durée, dans l’inexorable passage du temps (participe présent et futur)
Cueillir la rose : la rose est fragile, sa beauté éphémère. Allusion au « carpe diem » d’Horace et à la philosophie d’Epicure qui insiste sur
l’urgence du présent : l’homme ne peut être heureux qu’au présent à condition de ne pas remettre au lendemain ce qu’il doit faire
maintenant (remède contre la procrastination). L’utilisation du futur conduit Hélène à considérer son présent comme son passé. Sa beauté
actuelle ne peut que s’effacer, impuissante face aux atteintes de l’âge. Quand elle sera « au soir » de sa vie, éclairée par la faible lueur
d’une « chandelle » elle ne pourra éprouver que des regrets d’avoir ignoré la brièveté de sa vie et de l’avoir consacrée à de basses
occupations (dévider et filer, autre métaphore du temps qui passe, cf. Pénélope). Dans le premier quatrain, « belle » rime avec
« chandelle » : l’association renforce l’idée d’une beauté qui ne brillera et ne durera que le temps d’une chandelle. A la différence de la
beauté physique, la beauté artistique résiste au temps et rend les hommes immortels. « Immortels » ne veut pas dire que le poète a peur
de mourir et veut échapper à la mort. Seul l’homme peut être immortel. Les cailloux, les animaux, les océans et tous les êtres naturels
ignorent la mort. Seul l’homme sait qu’il va mourir et puise dans ce savoir sa force créatrice. « Ars longa, vita brevis » (Hippocrate).

La position de l’auteur pose problème : alors qu’il s’agit d’un Sonnet pour Hélène, Ronsard se nomme explicitement dans le poème.
Hélène, elle, n’est jamais citée. Ecrit en 1578, les 54ans de Ronsard s’opposent à la jeunesse d’Hélène de Surgères. Ce poème présente
une inversion des rôles. En effet, Ronsard, déjà mort, accède à l’immortalité et Hélène n’est vue que comme une vieille mortelle.