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BIOGRAPHIE DE THOMAS SANKARA

La Patrie ou la mort…

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DU MEME AUTEUR

Burkina Faso : Les Années Sankara, de la révolution à la rectification,


L’Harmattan, 1989, 332 pages.

Biographie de Thomas Sankara, La Patrie ou la mort… (1ère édition) L’Har-


mattan, 1997, 268 pages.

Télécommunications entre Bien Public et Marchandises (Coordination avec


François-Xavier Verschave et Djilali Benamrane), Editions Charles Léopold
Mayer, Novembre 2005, 377 p.

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Bruno Jaffré

BIOGRAPHIE DE
THOMAS SANKARA

La patrie ou la mort...

Editions L’Harmattan
5-7 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris

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Remerciements

J’exprime ma gratitude à tous ceux qui d’une façon ou d’une autre ont
contribué à ce que ce travail puisse être mené à bien. J’adresse tout particuliè-
rement mes remerciements à ma femme Nivo qui m’a soutenu, a fait preuve de
compréhension et de patience et qui m’a aussi guidé dans le labyrinthe des
noms malgaches, à Paul Sankara qui m’a ouvert de nombreuses portes tout en
me faisant des remarques pertinentes, à Patrick Legall qui, en me demandant de
collaborer avec lui pour préparer un film m’a indirectement soufflé l’idée de
cette biographie et au réalisateur Charles Veron, qui m’a donné plusieurs fois
récemment l’occasion de retourner au Burkina et de recueillir de nouveaux té-
moignages.
Il me faut aussi souligner les premiers accueils chaleureux de Dominique et
Jean Claude Ky sans qui ce livre n’aurait sans doute pas existé, puis plus tard de
mon ami André Nyamba, avec qui j’ai partagé tant de moments de joie comme
de périodes douloureuses dans ce pays. Par ailleurs, grâce à mon ami Mousbila
Sankara, avec qui nous avons mené à terme avec succès une passionnante expé-
rience de téléphonie rurale, j’ai continué à me replonger régulièrement dans le
Burkina « profond ».
Il me faut aussi chaleureusement remercier tous ceux sans qui ce livre
n’aurait pu être aussi riche : Jean-Claude Rabeherifara qui m’a permis de com-
prendre la révolution malgache de 1972, Freddy Ranarison et Cheriff Sy qui ont
contribué à mon enquête, respectivement à Madagascar et au Burkina. J’ai aussi
pu bénéficier du privilège de recevoir des témoignages écrits d’acteurs de tout
premier plan de l’histoire de ce pays comme Fidel Toé ou Philippe Ouedraogo
qui m’ont été d’une très grande utilité.
Je remercie aussi mes parents, Aline et Jean Jaffré, mon frère Jean Jaffré,
Bénedicte Courret, Rémi Rivière et Moïse Gomis d’avoir bien voulu corriger
les épreuves pour en extirper les dernières fautes.
Les conditions de la vie politique burkinabè, en particulier le brûlot que
constituent encore l’ évocation de l’assassinat de Sankara et son action pendant
qu’il dirigeait la révolution m’empêchent encore et je l’ espère plus pour très
longtemps, de citer ici tous ceux, une quarantaine de personnes qui ont accepté
de répondre à mes questions, qu’ils soient ici sincèrement remerciés. Sans leurs
apports, ce livre n’aurait pas existé et je leur en suis reconnaissant.
Quant à ceux qui se sont désistés, ou qui font de la rétention d’information,

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en refusant de montrer les documents qu’ils cachent chez eux, on ne sait plus
trop pourquoi, ils resteront dans mon souvenir comme ayant failli à leur devoir
de mémoire.

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A ma femme Nivo,
A mes enfants Thierry et Alicia,

A mes parents,

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« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir
confiance en lui-même, à comprendre que, finalement, il faut s’asseoir et
écrire son développement ; il faut s’asseoir et écrire son bonheur ; il peut
dire ce qu’il désire. Et en même temps, sentir quel est le prix à payer
pour ce bonheur. »
Thomas Sankara (1984)

« Devenez révolutionnaire. Etudiez beaucoup pour maîtriser la tech-


nique qui permet de dominer la nature. N’oubliez pas que la révolution
est ce qu’il y a de plus important et que chacun de nous, tout seul, ne
vaut rien. Soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre
cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce
soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire. »
Che Guevara, lettre d’adieu à ses enfants, (1965)

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Avant-propos

Au moment où nous reprenons cette biographie, nous entrons dans l’année


du 20ème anniversaire de la mort de Thomas Sankara. De nombreuses initiati-
ves sont en préparation dans différents pays pour commémorer cet anniversaire
et rappeler l’actualité de sa pensée. Une nouvelle génération de militants afri-
cains s’en empare.
On mesure mieux aujourd’hui la portée de son action, alors que l’ Afrique
continue à rechercher sa voie pour sortir de l’impasse, tandis qu’ailleurs, un
autre militaire progressiste, Hugo Chavez, semble avoir réveillé l’Amérique
latine remise sur les rails d’une nouvelle dynamique révolutionnaire. La révolu-
tion est donc de nouveau à l’ordre du jour. Le séisme apparaît tellement profond
que le célèbre idéologue etats-unien ultraconservateur, Francis Fukuyama, un
des chantres de la « fin de l’histoire », théorie en vogue un temps pour justifier
l’hégémonie des USA sur le monde politique comme celle du libéralisme sur les
économies des pays, a reconnu récemment que le processus engagé au Venezue-
la signait le retour de l’histoire.
Les changements engagés par la révolution burkinabè n’étaient-ils pas aussi
importants pour l’ Afrique que ceux engagés aujourd’hui par la révolution boli-
varienne ? Nous répondons par l’affirmative. Mais le rayonnement du Burkina,
petit pays pauvre, ne pouvait atteindre celui du Venezuela d’aujourd’hui, bien
plus riche et bien plus puissant grâce en particulier à son pétrole.
N’est-ce pas pour éviter une contagion à l’extérieur, de plus en plus percep-
tible aujourd’hui en Amérique latine, que le leader du Burkina Faso révolution-
naire a été assassiné ?
Comme celle de Chavez, la personnalité de Sankara a fortement influencé le
cours des évènements dans son pays, à tel point que la révolution s’identifie très
largement, peut-être un peu trop exclusivement, à son leader, mais n’est-ce pas
là aussi une tendance naturelle d’une population en manque de repère ?
Deux autres des « quatre dirigeants historiques », Henri Zongo et Jean Bap-
tiste Lingani, ayant été fusillés, seul reste Blaise Compaoré. S’il a pu faire illu-
sion un temps parmi quelques nostalgiques proalbanais, il tient désormais soli-
dement sa place parmi les dirigeants africains soutenus et protégés par la
« Françafrique ». Il a sans doute ainsi évité de peu d’être mis au ban de la com-
munauté internationale pour son implication dans des trafics d’armes et de dia-
mants au profit de l’UNITA. Sans parler de son implication comme fauteur de

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troubles de la région, dénoncé maintes fois dans des rapports de l’ONU pour
son soutien à Charles Taylor et des forts soupçons qui pèsent sur lui d’avoir
soutenu les « rebelles ivoiriens ».
Par ailleurs, et cet ouvrage le montrera, la personnalité de Sankara a forte-
ment influencé le cours de l’histoire dans son pays. Comme tout changement en
profondeur, celui du Burkina résulte de la rencontre entre cet homme remarqua-
ble et la conjoncture historique. Seule une biographie est à même d’en rendre
compte. Tous ceux qui s’intéressent à cette période doivent pouvoir disposer de
travaux approfondis, au-delà des quelques textes qui circulent sur Internet en
guise d’hommage et qui comportent malheureusement de nombreuses approxi-
mations voir quelques contre-vérités notoires.
Il importe que la jeunesse africaine connaisse le long cheminement à l’issue
duquel il a accédé à la plus haute responsabilité du Burkina Faso pour devenir le
leader de cette révolution violemment interrompue. Le Sankara qui rayonnait
devant les télévisions par son sourire, ses jeux de mots, son humour corrosif, la
fraîcheur de sa pensée perpétuellement en éveil, sa vivacité d’esprit, cache quel-
que peu le long cheminement méconnu par lequel il est passé. Ce qu’il est de-
venu résulte tout autant de la culture africaine dont il est imprégné et dont il
recherchait le meilleur que d’une longue période de travail assidu, de formation
personnelle, de rigueur, de discipline à la recherche d’une modernité respec-
tueuse de sa culture, propre à son pays et au continent africain tout entier.
Il faut bien sûr se garder des comparaisons avec la situation de l’Afrique
d’aujourd’hui. Mais si une chose doit être soulignée, c’est que le découragement
n’est pas de mise, que toute cette jeunesse avide de justice, d’absolu et
d’intégrité ne doit pas baisser les bras. La tâche était immense lorsque cette gé-
nération née quelques années avant la décolonisation a accédé au pouvoir, le 4
août 1983, et bien peu à l’extérieur pariaient sur sa réussite. Elle s’est mise au
travail sans compter et d’importants bouleversements ont pu être ainsi réalisés,
grâce à l’énergie et aux forces puisées au plus profond de la société, débouchant
sur de réelles avancées. Il en reste encore de nombreuses traces aujourd’hui.
Qu’on ne s’y trompe pas. La faiblesse des partis sankaristes aujourd’hui
n’est pas due à un oubli ou rejet de Thomas Sankara mais bien plus à des que-
relles internes. Bien au contraire, qui va au Burkina et questionne ses habitants
peut constater que ce leader reste bien présent affectueusement dans le cœur et
la mémoire de son peuple et qu’il est évoqué avec beaucoup de nostalgie. Certes
la période révolutionnaire n’a pas toujours été facile, les gens ont du se mettre
au travail, la révolution a connu des exactions, les libertés individuelles ont été
restreintes, mais les Burkinabè gardent en mémoire un leader juste, intègre, sin-
cère et qui surtout était réellement soucieux de leur bien-être. Il a réussi à leur
redonner leur fierté. La Haute-Volta est alors sortie de l’anonymat pour se met-
tre debout après avoir été longtemps à genoux pour demander des aides exté-
rieures. La dignité n’est-elle pas le bien le plus précieux d’un peuple ? Tout au
long de ce travail, nous allons montrer qu’il s’est donné lui-même sans compter
et que rien n’aurait été possible s’il n’avait pas lui-même donné l’exemple.

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Qu’on me pardonne si ce travail n’est pas tout à fait un travail d’historien, ce
que je ne suis pas d’ailleurs. La période évoquée est encore proche, presque tous
les protagonistes sont encore vivants et de nombreux documents existent qui ne
sont pas disponibles. Et, il faut bien le dire, j’ai moi-même soutenu cette révolu-
tion, en allant travailler au Burkina et en écrivant des articles dans la presse,
tentant cependant d’en souligner les contradictions et évoquant les atteintes aux
libertés notamment. Lorsque j’ai découvert le Burkina, peu avant le 4 août
1983, je venais de passer deux années en Côte-d’Ivoire d’où je revenais révolté
par l’espèce de chape de plomb qui semblait écraser ce pays soumis. Le Burkina
représentait plus qu’un espoir, la preuve concrète qu’une autre voie était possi-
ble, que l’ Afrique recelait des forces inexploitées et des leaders capables de les
mobiliser. Thomas Sankara était de ceux-là.
J’ai toujours recherché à connaître le Burkina Faso autrement que par ses
chiffres, ses intrigues internes aux élites dirigeantes ou la fréquentation des hô-
tels climatisés des capitales. J’y ai toujours circulé incognito dans les taxis-
brousse, séjournant dans des villages, discutant avec tout le monde dans la rue,
travaillant même quelques mois dans un ministère sans avoir le statut d’expert.
Sans doute est-ce là la vraie raison du sentiment que j’éprouve de comprendre
l’importance de cette révolution burkinabè et de son leader dans ce qu’ils tou-
chent au plus profond de la société, à tous les anonymes, à tous les êtres hu-
mains, aussi pauvres soient-ils qui méritent tout autant que d’autres, plus riches
ou plus connus, qu’on tente de les soulager de leurs problèmes et de leurs diffi-
cultés.
Mais c’est aussi le résultat d’un travail acharné de longue haleine. Nous
avons tenté de faire le point de ce qui peut être reconstitué avec les moyens que
nous avions à notre disposition, mais il reste pourtant une insatisfaction au
terme de ce travail. En effet, nous avons conscience de ne pas avoir totalement
achevé ce travail. Pour le mener à bien, il aurait fallu avoir accès aux archives
du CNR et disposer de plus d’écrits personnels de Thomas Sankara. Une étude
systématique de ces documents, confrontés aux interviews que nous avons réali-
sées des principaux protagonistes encore vivants, permettrait seule de rétablir
les positions précises des uns et des autres sur des sujets délicats.
Même si nous ne cachons pas notre sympathie pour Thomas Sankara, cet
ouvrage ne se veut pas un hommage mais le résultat d’une prospection longue et
difficile. Avec persévérance, nous avons poursuivi notre enquête avec le souci
constant d'accéder à la vérité. Cette deuxième version vient compléter, par de
nombreux apports, le premier travail paru en 1997. Il faut pourtant nous rendre
à l’évidence, le travail doit continuer. Il est grand temps maintenant que les his-
toriens puissent s’y atteler le plus rapidement possible, que les autorités donnent
accès aux archives disponibles, si tout n’a pas été détruit, et qu’une structure
disposant de moyens se mette à rassembler tous les documents que les nom-
breux acteurs de la révolution ou des anonymes détiennent chez eux en atten-
dant le moment propice pour les sortir et les mettre à la disposition des cher-
cheurs ou même du public. C’est à notre sens la seule façon de parvenir à un

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travail véritablement scientifique pour reconstituer les faits qui se sont déroulés
du 4 août 1983 au 15 octobre 1987, analyser les réussites, les échecs et les
contradictions et insérer cette révolution récente dans le mouvement de l'his-
toire.

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Chapitre 1

L’Enfance

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Les premières prises de conscience

Thomas Isidore Noël Sankara est né le 21 décembre 1949 à Yako dans le


centre de ce qui s’appelait alors la Haute-Volta.
Les Sankara sont issus d’une lignée Peul-Mossis appelée aussi les Silmi-
moose. Peuls et Mossis représentent aujourd’hui les groupes culturels les plus
importants au Burkina Faso, respectivement 10 et 48 %, et les plus mobiles. Les
Peuls étant éleveurs et les Mossis agriculteurs, leur rencontre se fit naturelle-
ment.
« Les Silmiisi rencontrèrent sur le territoire Moogo au XV ème siècle les
Moose. Les itinéraires de leur fortune se sont parfois croisés sur le même terri-
toire en tant qu’habitants, à travers des champs de bataille comme alliés de
campagne d’un moment, ou comme ennemis en d’autres circonstances. En tout
état de cause, les besoins des hommes à travers des impératifs de la politique, de
l’économie et de la nature ont taillé les espaces aux agriculteurs et les sentiers
aux éleveurs. Sur ce sol labouré par les outils des paysans et creusé par les sa-
bots des chevaux et des bœufs, les Moose et les Silmiisi ont tissé des relations,
noué des alliances, versé et partagé leur sang.
Les Silmimoose alors sont nés, fils de l’histoire, du besoin d’échanger entre
lignages et sociétés. La rencontre entre agriculteurs et éleveurs a donné nais-
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sance à des agriculteurs-éleveurs. »
Ainsi c’est souvent à tort que l’on présente les Peul-Mossis comme captifs.
Les Mossis les présentent parfois comme des étrangers et cette représentation
peut avoir aussi des utilisations politiques. Les jeunes enfants en subissent par-
fois aussi quelques vexations de la part de leurs camarades. Leur origine résulte-
rait plutôt d’alliances matrimoniales extraordinaires venant soit du petit nombre
de filles à épouser, soit de l’amitié entre les deux groupes habitant le même ter-
ritoire. Les Fulbe ou Peuls de l’Ouest africain se rattachent à 4 ancêtres. Les
Sankara sont descendants de Daatu, de même que les Sangare, Sankale, Barri ou
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Barry dont ils sont donc parents . La tradition orale précise que les Sankara fai-
saient partie des troupes d’El Hadj Omar.

1. Godefroy Sankara, Logiques de l’histoire, logiques sociales, les Silmi-moose au cœur des
relations peul-moose, Mémoire de DEA à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, sep-
tembre 1982.
2. Godefroy Sankara op. cit. p. 47.

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Plus précisément, selon une monographie du Yatenga, publiée en 1904 par le
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capitaine Noiret , qui reprend probablement les récits de la tradition orale, l’ori-
gine remonterait aux environ des années 1750. Un Peul de la famille du chef
Demba Sidiki voulut se fixer à Tema, située à une centaine de kilomètres de
Ouagadougou dans l’actuelle province du Passoré. Sa femme était morte sans
laisser d’enfants. Il obtint du chef de Tema, « contre quelques bœufs », de pou-
voir se marier avec une de ses filles, une Mossie donc. Ils eurent plusieurs en-
fants et c’est ainsi que serait né la souche des Silmi-Mossis.
Le père de Thomas, Joseph Sankara, né à Toma dans le quartier de Zinigui-
ma, est membre par alliance de la famille des nabas de Téma, eux-mêmes des-
cendants en ligne directe et masculine de Näba Koundoumoé, sixième Moro
Naba de Ouagadougou. Sa grande famille entretenait des rapports d’alliance
avec la famille régnante de Toma. L’usage voulait que les princes mossis ma-
rient leurs premières filles avec des Silmi-Mossis de ce quartier, plutôt éleveurs,
ce qui évitait à ces filles le dur travail de la terre. Et c’est donc une grande sœur
de Naba Koubri qui épousa le père de Joseph, qui se trouve donc être un petit
fils des Ouedraogo.
Les Sankara du quartier bénéficiaient ainsi de leur protection, ce qui leur
permettait de ne pas subir les vexations, courantes à l’époque, alors que les fa-
milles régnantes mossis exerçaient un pouvoir sans partage sur leur territoire.
Joseph put ainsi éviter le travail forcé mais il en fut témoin. Dans cette région il
s’agissait de transporter du mil ou de gros morceaux de bois, à pied, jusqu’à
Kaya sur plus de 80 kilomètres.
Joseph, ainsi remarqué pour son éveil par la famille royale fut donc envoyé
grâce au bon soin de cette dernière, d’abord à l’école, alors que pour les musul-
mans d’alors l’école était l’ennemi de la religion, puis plus tard à l’armée. Et
c’est dans l’armée qu’il se convertit à la religion catholique, alors que la famille
Sankara était depuis longtemps musulmane. D’ailleurs, les habitants du quartier
sont restés musulmans comme nous avons pu le constater en nous y rendant en
2004.
Un peu plus tard, le chef devait obligatoirement donner un de ses enfants
pour aller à la guerre, mais aucun des siens n’étaient apte. Celui qui avait l’âge
était boiteux et les autres fils étaient trop petits. C’est donc Joseph qui partit
pour représenter la famille du chef de Tema et c’est ainsi qu’il porta à l’armée le
nom de Ouedraogo.
Ce n’est que bien plus tard, lorsque Thomas était au lycée, qu’il se révolta et
demanda à porter le nom de Sankara. C’est ainsi que Thomas porte les premiè-
res années de sa vie le nom de Ouedraogo, et c’est sous ce nom qu’il entre dans
la vie.
Les rapports dans cette famille entre les Sankara et les Ouedraogo vont pour-
tant se dégrader par la suite. La pratique voulait en effet que si quelqu’un de la
famille venait à occuper un bon poste il devait en faire profiter la famille. L’un

3. Cité par Salfo-Albert Balima dans Légendes et Histoire du Burkina Faso, 676 pages, 1996,
Jeune Afrique Conseil, p. 348.

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des fils, Ouedraogo Niaba Guigdemdé Nobila Christophe, qui avait aussi été à
l’école est devenu par la suite député du Rassemblement démocratique africain
(RDA), ce qu’il est resté jusqu’à l’arrivée des militaires au pouvoir. Mais les
problèmes vont venir de l’autre fils, la capitaine Mahoumoudou Ouedraogo qui
fut ministre des Travaux publics, des Transports et de l’Urbanisme, lors des
différents gouvernements successifs de Lamizana de 1974 jusqu’au coup d’Etat
du Comité militaire de Redressement pour le Progrès national (CMRPN) en
novembre 1980. Dans le cadre de l’application de sa formation, Thomas Sanka-
ra s’est retrouvé à collaborer avec Mamadou Sanfo intendant militaire. Il s’est
alors rendu compte des détournements dans lesquels Mahoumoudou devait être
impliqué, détournements que Sankara a refusé de cautionner. Joseph Sankara,
plus respectueux des rapports institués depuis longtemps, insista cependant pour
qu’avant le mariage, il aille présenter sa fiancée Mariam au chef de Tema, le
père de Mahoumoudou. Celui-ci le reçut de façon méprisante, mettant Thomas
Sankara dans une position humiliante devant sa femme. Par ailleurs, alors que
Mariam cherchait un emploi à Air Afrique, son dossier fut semble-t-il bloqué
par la femme de Mahoumoudou Ouedraogo. Et plus tard, alors que ce dernier
devait être jugé devant les Tribunaux populaires de la révolution (TPR) pour
rendre compte des détournements, la famille a manœuvré auprès de Blaise
Compaoré pour qu’il ne soit pas condamné.
Il convient ici de s’arrêter pour quelques remarques. Nous avons déjà souli-
gné que, contrairement à ce qui est couramment admis et complaisamment dif-
fusé, les Silmi-Mossis n’ont rien d’une caste de captifs puisque leur origine
remonte à une alliance entre un chef peul et la femme d’un chef mossi. Mais
plus grave, on m’a même raconté au cours de mes enquêtes que Joseph était
palefrenier dans la famille du chef. Comme c’était la première version que
j’avais entendue, j’ai même eu du mal à m’en écarter pensant que par fierté les
membres de la famille se refusaient à me la confirmer. Je sais aujourd’hui qu’il
n’en est rien. Mais de mes propres errements, encore faut-il tirer les conclusions
qui s’imposent. Ces bruits largement répandus ne peuvent être le fruit du hasard.
En réalité, ils participent à la tentative de rabaisser Sankara et sa famille. Si j’y
ai été quelque peu sensible, nul doute que l’effet est encore plus efficace parmi
les Mossis. On sait mieux aujourd’hui combien, pendant la révolution, la charge
contre la chefferie traditionnelle fut violente et humiliante pour les familles
royales et plus largement pour ceux qui sont attachés aux traditions. On sait
aussi que le pouvoir issu du 15 octobre s’est rapidement empressé de lui prêter
allégeance, l’ un des premiers symboles ayant été de réinviter les représentants
des Moro Naba à l’accueil des personnalités. Nous réfutons une explication
ethniciste du conflit qui va opposer Blaise Compaoré, mossi, à Thomas Sanka-
ra, silmi-mossi et n’en feront pas une explication centrale de la trahison. Ce
serait trop simple. Mais, et nous y reviendrons, la chute de Sankara, n’a pas été
décidée en quelques jours, de même qu’après son assassinat physique, il fallait
encore le rabaisser par tous les moyens.

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La colonie de Haute-Volta, dont le nom rappelle ceux des départements fran-
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çais , traverse une période mouvementée de son existence. Elle avait été dé-
membrée en 1932 et ses territoires rattachés alors aux commandements du Sou-
dan, du Niger et de Côte-d’Ivoire. Dans cette dernière, les planteurs colons vou-
laient disposer de sa main d’œuvre abondante et quasi gratuite, pour mieux sa-
tisfaire aux besoins d’une économie de traite en plein développement. La colo-
nie de Haute-Volta n’a finalement été rétablie dans ses frontières que deux ans
auparavant, le 4 septembre 1947, pour satisfaire aux exigences des politiciens
soucieux de contrebalancer l’influence du Rassemblement démocratique afri-
cain.
A la fin de l’année 49, la tension est alors à son comble dans la région. De-
puis la création du RDA à Bamako en octobre 1946, la lutte anti-coloniale n’a
cessé de prendre de l’ampleur. A côté d’Houphouët-Boigny, leader du Syndicat
agricole africain regroupant les planteurs, les militants issus des groupes d’étu-
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des communistes et du Comité d’études franco-africaines y tiennent une place
prépondérante. D’autant plus que de nombreux dirigeants africains, notamment
ceux politiquement plus proches des socialistes, bien qu’ayant signé le mani-
feste, subirent des pressions de l’administration coloniale et refusèrent de ce
rendre au congrès constitutif du RDA. Son programme ne prône pas encore ex-
pressément l’indépendance, mais réclame l’égalité des droits, l’émancipation
des peuples africains, en s’appuyant sur l’unité du continent, et s’engage à lutter
contre la corruption et les divisions à base tribale ou régionaliste.
Les élections de représentants africains à la première constituante n’étaient
guère du goût des colons qui sentaient venir le moment où ils devraient perdre
certains de leurs privilèges. Ainsi des Etats généraux de la colonisation rassem-
blent, en août 45, à Douala, les colons français d’Afrique noire. On y accuse la
conférence de Brazzaville d’avoir voulu « brûler les étapes de l’évolution des
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indigènes en niant les lois biologiques » et on s’inquiète : « nous ne voulons
pas laisser le mal gagner en profondeur car l’aboutissement final sera notre
élimination brutale de l’Afrique au moment où les progrès techniques vont per-

4. Comme Haute-Garonne ou Haute-Marne par exemple. Le nom Haute-Volta fut donné par
les français à ce territoire en référence aux noms qu’ils ont donnés aux trois fleuves, la Volta
Noire, la Volta Blanche et la Volta Rouge.
5. Les groupes d’études communistes rassemblent les communistes français et les africains
gagnés aux idées communistes. En liaison avec la délégation du comité central du PCF établie à
Alger, ils n’ont qu’un rôle d’information, de liaison et d’éducation politique mais contribueront à
la formation d’un nombre important de futurs cadres du RDA.
6. Le CEFA recrute surtout parmi les intellectuels, instituteurs et médecins. Ses statuts reven-
diquent le droit de cité en faveur de toutes les élites sans distinction d’origine, une charte démo-
cratique et la liberté de commerce pour les africains. Ils prônent la constitution de syndicats et de
coopératives contre l’accaparement des terres appartenant aux collectivités ou aux individus. La
seule section de Bobo Dioulasso comptait 12375 inscrits en septembre 1945 et le gouverneur
général demande à ce qu’elle soit surveillée de près. (Voir Jean Suret Canal dans Afrique Noire :
de la colonisation aux indépendances 1945-1960. Editions Sociales, 1977, p.22).
7. Cité par Jean Suret Canal op cit. p.45.

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8
mettre de valoriser les trésors qu’elle recèle. »
Le RDA est une fédération relativement souple de partis implantés dans
chaque territoire. Mais chaque parti se structure rapidement en bénéficiant de
l’expérience des militants influencés par les communistes tout juste sortis de la
résistance et particulièrement efficaces en matière d’organisation. Un maillage
serré se constitue sur le territoire de la Côte-d’Ivoire, depuis le bureau politique
jusqu’aux comités de village et de quartier. Le RDA devient rapidement un vé-
ritable parti de masse, actif et combatif, rassemblant bien au-delà des planteurs
ou des rares intellectuels.
La rupture entre les communistes et De Gaulle, en mai 1947, ne fait
qu’aviver les tensions, laissant à l’administration coloniale les mains libres pour
réprimer sans ménagement les militants du RDA. De nombreux incidents écla-
tent entre janvier 1949 et janvier 1950. A la suite d’une provocation le 6 février
1949 les dirigeants les plus radicaux sont emprisonnés à Bassam. A l’approche
de leur procès les manifestations se mult iplient, tandis que la répression
s’amplifie pour devenir de plus en plus meurtrière. Il y a cette année une cin-
9
quantaine de morts, des centaines de blessés et environ 5000 emprisonnements .
L’incident le plus grave a lieu à Dimbokro, les 29 et 30 janvier 1950. Treize
personnes sont tuées par des coups de feu tirés dans le dos. C’est ce moment
que choisit Houphouët Boigny pour négocier la séparation du RDA du groupe
communiste et son apparentement au groupe parlementaire de Mitterrand,
l’UDSR (Union des démocrates sociaux et républicains). Si le chef du RDA a
du mal à convaincre l’ensemble de son parti de la justesse de ce revirement, la
manœuvre réussit cependant puisqu’elle fait retomber la tension. Une certaine
démobilisation des militants s’ensuit et les dirigeants les plus radicaux sont mis
à l’écart. La voie est libre pour une collaboration entre la France et le RDA.
La famille doit déménager au gré des affectations de Joseph Sankara, le père
de Thomas. Il avait participé aux guerres coloniales, et c’est à ce titre qu’il put
prétendre à être gendarme auxiliaire. C’est ainsi que la famille se retrouve à
Gaoua à l’extrême sud-ouest de la Haute-Volta dans le pays Lobi.
Cette région qui borde la Côte-d’Ivoire et le Ghana fait partie de la partie
humide de la Haute-Volta. Mais surtout elle est renommée frondeuse. C’est
ainsi qu’elle est appréciée des ethnologues pour la réticence de ses habitants à
accueillir la « civilisation » et donc pour la bonne conservation de sa riche
culture ancestrale. Elle fut surtout de celles qui n’acceptèrent jamais la colonisa-
tion et ce n’est donc sans doute pas par hasard si nombre de futures figures du
Burkina révolutionnaire sont issues de ce pays, comme par exemple Touré
Soumane, Adama Touré et Valère Somé. Les Lobis résisteront pendant plus
d’un quart de siècle à la « pacification ». Les colons le leur feront payer dure-

8. Cité par Marcel Amondji. Félix Houphouët Boigny et la Côte -d’Ivoire, Karthala, juillet
1984, 336 pages, p.77.
9. Chiffres cités par Marcel Amondji dans : Côte-d’Ivoire : le PDCI et la vie politique de
1944 à 1985, l’Harmattan, 208 pages, p. 46.

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10
ment . L’administrateur, Labouret, le premier à faire un véritable effort pour
mieux les connaître les caractérise de la façon suivante : « absence de chefs
ayant une autorité dépassant le cadre familial, mœurs plus ou moins guerrières
11
et surtout insoumission prolongée » . C’est à Gaoua qu’est créée la première
sous-section du RDA. D’autres suivirent rapidement à Po, Bobo Dioulasso,
Banfora dont hérita la sectio n voltaïque du RDA lors du rétablissement de la
Haute-Volta en 1947. Le rapport annuel de la mission catholique de Bobo-
12
Dioulasso fait état de vives tensions dans la région de Bobo et de
Gaoua : « L’administrateur de Bobo fit une peinture bien sombre du cercle de
Bobo et de celui de Gaoua, au point de les comparer à un foyer volcanique en
ébullition. Les Européens s’endormaient, parait-il le revolver sous leur traver-
sin ; la police, assurée par l’armée, lançait des engins blindés, chaque soir
13
dans les rues de Bobo . De graves incidents éclatèrent encore en 1952 dans les
14
environs de Gaoua .
Gaoua est une bourgade semblable à nombre de petites villes africaines où
dominent l’ocre de la terre, des pistes ou des cases et pendant la saison des
pluies, la verdure des arbres et des espaces herborés non construits.
Ainsi, Thomas vit non comme la plupart des enfants de son pays à la même
époque, mais plutôt comme les quelques rares fils de fonctionnaires dont les
colons avaient besoin comme supplétifs. La gendarmerie de Gaoua est cons-
truite sur une colline surplombant la ville et les gendarmes sont logés sur place
dans des maisons en dur qui subsistent encore aujourd’hui. Celle de la famille
Sankara au fond à droite est remarquable, grâce à un arbre qui ombrage la cour,
arbre qui, selon les gendarmes présents lors de notre passage, aurait été planté
par Thomas lui-même.
Aussi les enfants restent-ils jouer le plus souvent entre fils de gendarmes, en
haut de cette colline à l’écart du centre.
Bien que bénéficiant d’avantages que l’ on ne saurait considérer comme des
privilèges par rapport à l’ensemble de la population, Joseph Sankara inculque à
ses enfants le respect d’autrui, et notamment de ses instituteurs. Il n’en a pas
pour autant oublié ce que la colonisation a fait subir aux africains même s’il a
pu être lui-même dispensé de certaines corvées.
« Chez nous à Kaya, on transportait des gros bois, sur plusieurs dizaines de
kilomètres. On faisait les travaux pendant un mois et puis on revenait à la mai-
son 15 jours. C’était un peu dur parce qu’on nous cravachait. Dieu merci je ne

10. Voir la contribution de Jeanne Marie Kambou-Ferrand dans La Haute-Volta coloniale,


témoignages, recherches, regards sous la direction de Gabriel Massa et Y. Georges Madiéga,
Karthala, 06/95, 677 pages.
11. Entre la découverte et la domination : Le Lobi (1800-1960), éléments d’histoire de la
géographie coloniale, Daniel Dory dans le Bulletin de l’association géographique française, Paris
1984.
12. Déjà alors que la région était aux mains des pétainistes, la colonie blanche fut massacrée
dans son club local par une population africaine révoltée. Voir Marcel Amondji. op. cit. p.83.
13.Voir Jean Suret Canal op. cit. p. 29.
14. Idem.

20
l’ai pas fait mais j’en ai connu beaucoup qui l’ont fait ».
Et puis il garde le souvenir douloureux de ce fameux impôt de capitation,
l’impôt par tête, dans une période où l’économie était très peu monétaire. « Ah,
les impôts, c’était pour emmerder les gens. Les parents, ils sont obligés de cher-
cher les impôts pour toutes les personnes. A cette époque ce n’était pas de
l’amusement. Il n’y avait pas beaucoup d’argent. Ce n’était pas plus de 20
francs, mais pour les avoir les 20 francs, comment vous allez faire ? C’est le
chef de village qui récolte les impôts, il prend un bénéfice au passage et le chef
de canton aussi, il va prendre 5 francs. Imaginez quelqu’un qui n’a rien et je lui
demande 20 francs. Il n’en a pas. Là, je donne tort à la France. Moi-même des
fois je vois les officiers, on ne peut pas payer. Alors on prend le peu que vous
avez eu et vous laissez le type tranquille. On va continuer à chercher pour l’an
prochain. D’autre fois, on rentre dans la période d’hivernage, peut-être que le
mil n’a pas bien donné, que le coton n’a pas bien donné. Qu’est ce que vous
allez vendre pour payer les impôts pendant que vous avez votre famille qui at-
tend à manger ? »
Ce jugement recueilli récemment n’a sans doute guère évolué par rapport à
ce que devait raconter le papa sur cette époque. L’une des premières mesures
prises par Thomas Sankara lorsqu’il s’est retrouvé président fut de supprimer
l’impôt de capitation qui avait pu résister jusqu’ici à toutes les évolutions. Les
chefs coutumiers en tiraient sans doute un certain profit, mais ils avaient aussi il
est vrai un certain nombre d’obligations sociales qu’ils ne pouvaient souvent
honorer sans apport financier.
Dans la famille cependant c’est surtout la maman qui parle longuement à ses
enfants de cette époque. Thomas aime particulièrement ses moments d’intimité.
Sa maman porte quelque temps le nom de Ouedraogo, celui de la lignée issue
directement des fondateurs du royaume. Mais en réalité elle est d’origine mo-
deste et reprend plus tard son nom d’origine Kinda. Bien que mossie elle-même,
originaire de Ziniaré sur le plateau mossi non loin de Ouagadougou, ses récits
soulignent le poids terrible de la chefferie sur les populations. Elle raconte
comment le Moro Naba, passant à cheval au milieu de ses sujets, peut à tout
moment décider d’emmener un jeune homme vigoureux ou une jeune fille so-
lide, et prendre l’un ou l’autre à son service, comme palefrenier ou servante,
privant ainsi la famille d’une force de travail utile. Elle en a souffert personnel-
lement. L’un de ses frères fut recruté de force pour partic iper à la seconde
guerre mondiale. Ce sont les notables locaux sur lesquels s’appuyaient les colo-
nisateurs qui sont venus le chercher. Elle a même cru un jour, recevant une let-
tre marquée d’une croix rouge, que son frère y avait trouvé la mort mais il en est
finalement heureusement revenu. Cet épisode l’a marquée.
Joseph, moins proche des enfants, a moins l’occasion de discourir sur les
méfaits de la colonisation à la maison. Mais chaque fois que son fils a des pro-
blèmes à Gaoua avec des enfants européens, il prend toujours parti pour son fils,
ce qui ne l’empêche pas de le corriger sévèrement de retour à la maison. Proba-
blement par crainte pour la sécurité de son enfant plutôt que pour le désapprou-

21
ver. C’est d’ailleurs avec une certaine fierté qu’il racontait il y a peu, il est dé-
cédé le 4 août 2006, les exploits de son fils qui n’était pourtant encore qu’à
l’école primaire.
Les enfants européens ne manquent pas, à cette époque, de narguer leurs pe-
tits voisins africains, exhibant des chaussures ou des jouets que leurs parents ne
peuvent même pas songer à leur offrir. L’un d’eux prend un certain plaisir à
faire des rondes à bicyclette devant Thomas. Et quand ce dernier demande gen-
timent de pouvoir l'emprunter, l’autre s’éloigne en rigolant. Un jour n’en pou-
vant plus, Thomas décide de se servir lui-même. Il se saisit de l’engin dont il
rêve depuis si longtemps sans rien ne demander à personne. Rapidement une
bagarre éclate entre les enfants européens et africains. Son père se fera verte-
15
ment sommer par les autorités locales de tenir son fils à l’œil.
Une autre fois, quelques jours avant l’ indépendance, le jeune Thomas, âgé
pourtant seulement de onze ans, prend une initiative quelque peu téméraire pour
un jeune garçon de cet âge. Entraînant ses camarades, il confectionne en ca-
chette un drapeau noir blanc rouge de la Haute-Volta dont les enfants ont déjà
vu un échantillon. Et ils descendent le drapeau français pour hisser le drapeau
voltaïque, ce qui entraîne aussitôt une autre bagarre avec les enfants européens,
parmi lesquels se trouve le fils du directeur de l’école. Bien entendu le récit de
cet incident arrive rapidement dans les oreilles des parents.
Le lendemain Joseph reçoit la visite du directeur qui lui demande de le sui-
vre au bureau.
« - Ton fils, il faut le conseiller.
- Comment ça ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Il a frappé mon enfant.
- Vous étiez là-bas ? Moi je n’étais pas là-bas quand il frappait. J’ai vu des
enfants courir mais je n’étais pas là-bas. Qu’est ce que vous voulez que je fasse.
Vous voulez que je le mette en bouteille ?
- Pourquoi tu réponds comme ça ?
- Pourquoi ne pas répondre. Vous dîtes de le corriger. Corriger comment ?
Qu’est ce qu’il a fait ? Il a pas volé ?
- Thomas il faut le frapper, s’il fait le malin, il faut le frapper. »
Exténué, Joseph se met selon ses propres termes à « insulter proprement »
son interlocuteur. L’affaire est portée devant le chef de Gaoua, le vieux San qui
prend partie pour le directeur. Joseph lui en tiendra rigueur longtemps après.
Homme droit, il ne comprend pas qu’il puisse ainsi avoir suggéré de frapper le
jeune Thomas, alors qu’il n’a pas assisté à l’échauffourée entre les jeunes en-
fants européens et les voltaïques. Mais plus fondamentalement Joseph exprime
déjà de la fierté pour son premier garçon. Il ne comprend pas qu’on vienne lui
dire, à lui, d’intervenir et de punir son enfant alors que, pour lui, il est plus sim-
ple de lui faire directement des remontrances. C’est en tout cas, ce qu’il fait s’il
surprend un enfant en train de faire une bêtise.

15. Cette anecdote est rapportée dans La Victoire des vaincus, oppression et libération cultu-
relle, Jean Ziegler, 340 pages, publié au Seuil, collection Point Actuels, page 217.

22
Quatre jours après, le 5 août 1960, jour de l’ indépendance, les européens
montrent qu’ils ne sont pas en reste en matière de provocation. Ils se présentent
tous, sans exception, rasés à la cérémonie de déclaration de l’ indépendance en
signe de deuil. Ils prennent de plus une attitude tout à fait méprisante lorsque
vient le moment de hisser le drapeau de la Haute-Volta. Le fils du commandant
de cercle menace plusieurs fois de provoquer des bagarres qui ne seront évitées
que grâce à l’intervention responsable des militants du RDA.
Si l’indépendance pouvait sembler un arrangement satisfaisant à Paris et à la
direction du RDA, les deux parties y voyant chacune leurs intérêts, il n’en reste
pas moins que dans le pays, les rapports entre les colons et les voltaïques étaient
le plus souvent extrêmement tendus.
L’histoire qui suit illustre le mépris dans lequel les colons tenaient les vol-
taïques, mais aussi la persistance d’une tradition de résistance des militants du
RDA qui avait rendu ce parti si populaire en Afrique de l’Ouest après la
deuxième guerre mondiale.
Lorsque Thomas est en CM2, arrive dans l’école M. Diboulo, qui va ensei-
gner au CM1, la classe de son petit frère direct Pascal. M. Diboulo n’en est pas
à sa première mutation d’office pour indiscipline. Une deuxième école est en
construction, celle qu’on appelle école B aujourd’hui. L’entrepreneur qui doit
construire ce bâtiment est un européen, M. Moulinier, colonel de l’armée en
retraite. L’entrepreneur a reçu une citerne de son entreprise pour prendre de
l’eau au Poni, la rivière qui a donné son nom plus tard à la Province pour la
construction des parpaings. Il s’est entendu avec le directeur de l’école M. Vi-
gnon et, chaque matin de bonne heure, il envoie une moto pompe et il pompe
toute l’eau du puits normalement réservée aux enseignants. Si bien que les
femmes sont obligées de se réveiller à quatre heures trente pour aller se ravitail-
ler en eau pour la journée. Celle de M. Diboulo s’en plaignait. Cette situation
existant avant son arrivée, et compte tenu des multiples problèmes qu’il a déjà
eus avec les Européens qui lui ont d’ailleurs valu cette mutation d’office à
Gaoua, M. Diboulo conseille cette fois la patience à sa femme.
Un jour M. Moulinier vient préparer un terrain où M. Diboulo a entassé des
pierres pour construire les soubassements de son futur logement.
« - Si ça vous gêne vous pouvez mettre ça de côté je vais trouver un camion-
neur pour venir enlever ça.
- Vous venez le ramasser tout de suite ou bien j’emploie ça pour faire le sou-
bassement » rétorque M. Moulinier.
- Bon si vous le voulez comme je vous l’ai dit, c’est pour moi. Si ça vous
gêne vous pouvez les mettre de côté, je viendrai les enlever. Maintenant si vous
voulez employer ça pour faire vite les soubassements employez-les ! » Puis M.
Diboulo s’en va voir si les manœuvres, qui construisent sa maison, ont bien
avancé la veille.
A son retour sa femme lui dit : « Je n’ai pas trouvé d’eau pour que tu puis-
ses faire ta toilette. Tu as eu la chance même de me trouver vivante parce que
Moulinier m’a frappée au bord du puits, j’allais glisser dedans. »

23
M. Diboulo s’en va demander des explications à Moulinier qu’il trouve au
milieu d’une soixantaine de manœuvres.
« Bonjour dit-il à Moulinier qui lui tourne le dos.
- Bonjour, répond l’autre sans se retourner.
- Qu’est-ce que vous avez eu avec ma femme ?
- Je ne connais pas votre femme.
- Vous ne connaissez pas ma femme. Expliquons-nous doucement, je crois
que ça vaudra mieux, sinon de la manière dont vous y allez, hein, si je me fâche
ça ira mal.
- Je vous dis que je ne connais pas votre femme.
- Nom de dieu. Bon si vous ne connaissez pas ma femme vous allez la
connaître tout de suite ». C’en est trop. Diboulo jeune alors et « chaud » prend
un bâton et se met à courir après lui dans la cour de l’école pour lui taper dans le
dos, une véritable humiliation presque impensable, pour ces européens peu ha-
bitués à ce qu’on leur tienne tête.
Attirés par le bruit, tous les maîtres sortent des classes, puis très rapidement
tous les enfants dont Thomas Sankara. Il y a là M. et Mme Vignon. Le directeur
sonne pour écourter la scène et rapidement tout rentre dans l’ordre.
Peu après deux gendarmes blancs et le directeur s’approchent de l’école pour
arrêter Diboulo. Celui-ci, en séance de gymnastique sur les terrains de sport à
l’extérieur, peut les apercevoir de loin. Il dit alors à ses élèves «Voilà des
blancs qui ne connaissent pas leur devoir. Bon s’ils arrivent sur le plateau ici,
prenez chacun une pierre. S’ils arrivent ici, je serai le premier à lancer la pre-
mière pierre. Ne laissez échapper personne, ni le directeur, ni les deux gendar-
mes ». Arrivés entre l’école et le terrain de sport, ils s’arrêtent pour se consulter
et finalement font demi-tour.
Diboulo est finalement convoqué à la gendarmerie pour s’expliquer. Mouli-
nier a déposé une plainte et Diboulo en rédige donc une à son tour pour sa
femme qui vient de sortir de la maternité après une fausse couche. Pendant deux
mois on exerce toutes sortes de pression sur Diboulo qui ne se laisse guère im-
pressionner. Puis un gendarme propose un premier arrangement.
« M. Moulinier voudrait retirer sa plainte, il voudrait que l’affaire finisse
mais il vous demande aussi de retirer votre plainte. Mais sa condition est que
vous lui remboursiez les 350 Francs qu’il a employés pour faire son certificat
médical.
- Si M Moulinier était présent j’allais le gifler. Il n’en reviendrait pas parce
qu’il a pris le certificat médical pour me condamner. Ma femme a pris un billet
d’entrée et un billet de sortie de la maternité pour le condamner aussi. Mainte-
nant des deux côtés il y a eu plainte. S’il veut que nous retirions les plaintes,
qu’il ne réclame rien. Sinon si je lui remboursais les 350 F cela voudrait dire
que je reconnais mon tort. J’ai dit il n’est pas question qu’il me parle de ça.
- Bon allez-y, on va le voir, on va réfléchir. »
Il est de nouveau convoqué le lendemain. Moulinier est là. Les gendarmes
lui disent : « Voilà M. Moulinier, maintenant il ne veut plus parler de ses 350 F

24
il veut s’arranger avec vous.
- Je ne demande pas mieux.
- Alors vous allez rédiger le retrait de votre plainte.
- Je ne rédige rien. Vous gendarmes, vous rédigez une lettre de retrait com-
mune à Moulinier et à moi. Vous lisez à haute voix. Vous donnez ça à Moulinier
il lit et il signe et moi aussi je lis, je signe. Là je suis certain que la lettre de
retrait de Moulinier ne va pas disparaître après. »
Le gendarme contrarié réfléchit un moment puis s’exécute.
Le lendemain matin, quand Moulinier vient à l’école, il ne va pas dire bon-
jour à M. et à Mme Vignon. Il vient directement voir Diboulo. Il avoue en fait
que c’était M. et Mme Vignon, qui l’ont poussé pour créer d’autres ennuis à
Diboulo, puis que finalement, devant la détermination de Diboulo, ils ont cessé
de le soutenir.
Thomas témoin de la détermination et du courage de M. Diboulo lui expri-
mera régulièrement son admiration. Il se place toujours à un endroit où il sait
pouvoir le voir passer pour le saluer « tellement il était content de voir un noir
16
taper sur un blanc parce qu’on n’avait jamais vu ça » .
Nul doute que cette histoire va rester dans la mémoire du jeune Thomas
comme l’exemple d’un combat juste, courageux et difficile, à l’issue certes in-
certaine mais où l’affirmation de la dignité contre l’injustice ne souffre pas de
concession. Et de plus, il est victorieux, ce qui n’a sans doute pas toujours été le
cas, en cette période, lors de conflits identiques.
Diboulo eut bien des problèmes avec les Comités de Défense de la Révolu-
tion plus tard, pendant la révolution, en continuant à clamer son appartenance au
17
RDA. Ils cherchèrent à le « dégager » , et lorsqu’ils firent monter l’affaire,
Thomas Sankara en fut informé et prit immédiatement la défense de Diboulo en
18
déclarant : « Je ne connais pas plus révolutionnaire que Diboulo à Gaoua » .
Les CDR n’avaient donc qu’à bien se tenir. Il leur fallait à tout prix éviter que
M. Diboulo ne raconte de vive voix les exactions auxquelles ils se livraient.
Aussi tous les prétextes furent-ils bons pour les empêcher de se croiser lorsque
le président était de passage à Gaoua.

16. Selon les termes de M. Diboulo lui-même qui nous a fait ce récit en 1994.
17. Terme couramment employé au Burkina Faso à la place de « licencier ».
18. Selon M. Diboulo.

25
26
Une enfance pieuse et studieuse

Lorsque Joseph est nommé à Gaoua, la première fille des Sankara, Florence,
fréquente déjà l’école. Ses parents décident donc de la laisser avec sa grand-
mère jusqu’aux vacances. Elle va y rester finalement jusqu’à son mariage, son
père se refusant d’aller contre la volonté de la grand-mère qui désire la garder
auprès d’elle.
La deuxième fille Marie-Denise, l’aînée directe de Thomas est très tôt frap-
pée par la méningite. Elle en est restée infirme et se fait rapidement rattraper
puis dépasser dans ses études par son jeune frère. Ils sont très proches. Thomas
prend bien soin de sa sœur sans pour autant la prendre en pitié. Il passe du
temps à aider Marie qui se souviendra par la suite avec précision d’une séance
de travail de mathématiques sur les intervalles qui se terminera en pleurs. Il leur
arrive aussi de se battre. Marie est têtue et souvent c’est son frère qui doit inter-
rompre le combat. Armée de sa béquille, elle n’a pas du tout l’impression d’être
diminuée. Sa grande sœur absente, c’est elle en effet qui doit aider sa mère dans
les tâches ménagères. Thomas l’aide à ramener l’eau du puits.
Mais elle est dissipée et pose problème. Elle aime se faire valoir et crée par-
fois des histoires. Son infirmité n’empêche pas son père de la frapper parfois
sévèrement, même avec un fouet, une scène difficilement supportable pour le
jeune Thomas. Il se met alors à bouder. Il adore sa sœur. Peut-être apprécie-t-il
particulièrement cette insoumission, lui l’enfant sage qui sait cependant aussi
être indiscipliné, mais pour des actes hautement significatifs et mûrement réflé-
chis.
Aussi non seulement Thomas est le premier garçon de la famille, mais il joue
aussi de fait le rôle de l’aîné. Il apprend donc très tôt le sens des responsabilités.
Rapidement après lui, naissent d’autres frères et sœurs, Pascal, Valentin, Co-
lette, Elisabeth morte très tôt. Sa mère superstitieuse attribue ce décès à la pré-
sence d’or à Gaoua. Ce jour-là, elle rassemble tout l’or de la maison et le jette
dehors. Viendront ensuite, Pauline, Paul, Blandine, Lydie, mais aussi Odile
d’une autre maman, qui sera élevée dans une autre cour. Aussi jusqu’à ce qu’il
quitte la famille pour aller à Bobo, Thomas s’occupe de tous ses frères et sœurs.
Les deux premières années scolaires, il bénéficie de la protection de Jean-
Pascal Ouedraogo, l’aîné des enfants des gendarmes. Ce sera son grand frère
bien au-delà des années de la petite enfance. Il protège les enfants des gendar-
mes, les ramène de l’école et les soutient. Au CM2, alors que Thomas n’est

27
qu’au CP1, Jean-Pascal, qui aime à jouer l’instituteur leur donne des cours sup-
plémentaires. Il fera l’école normale de Koudougou. Mais même après son dé-
part il continue à leur dispenser des cours pendant les vacances pour les prépa-
rer au niveau supérieur. Thomas comprend très vite, toujours le premier. Il en
tire une certaine facilité, ce que reflètent ses résultats scolaires. Leur relation va
se poursuivre par correspondance. Et Jean-Pascal, de Koudougou, va continuer
à le soutenir et à lui prodiguer conseils et encouragements.
Il partage aussi une partie de son enfance avec Ernest Nongma Ouedraogo,
de deux ans son aîné, avant qu’il ne parte à Bobo. Ils sont cousins par le fait que
la grand-mère paternelle de Thomas est de la famille d'Ernest Nongma. Les
deux familles se retrouvent en effet à Gaoua un peu par hasard. Le père d'Ernest
Nongma est commerçant. Il décède là-bas et il se retrouve pendant environ un
an intégré à la famille de Thomas. Il deviendra commissaire de police après être
passé à l’Ecole nationale d’administration et de la magistrature. Il sera nommé
ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité sous la révolution et se
fera un devoir de veiller sur la sécurité de Thomas Sankara souvent contre son
gré.
1
Toujours parmi les premiers de sa classe du CP1 au CM2, Thomas réussit
aussi bien en calcul qu’en français. Ce qui ne sera pas le cas des frères et sœurs
qui le suivent. Il participe aussi très activement aux diverses activités liées à
l’école. Par exemple, c’est avec application qu’il s’occupe du jardin réservé aux
enfants. Il se fait aussi remarquer comme acteur dans des petites pièces de théâ-
tre. Il lit beaucoup, tout ce qui lui tombe sous la main, essentiellement des ban-
des dessinées, Tintin ou des histoires de cow-boys, comme il y en a beaucoup à
cette époque.
Le jeune Thomas est aussi très vite remarqué par les prêtres qui mettent
beaucoup d’espoir en lui. Son papa donne les cours de catéchisme. Au début,
avant de s’installer, les prêtres viennent une fois par mois pour célébrer des
messes, ils mangent dans la famille. Les liens solides s’établissent avec la fa-
mille et vont durer bien plus longtemps que durant le seul séjour à Gaoua. La
famille est déjà très pieuse, son père s’est converti au catholicisme lors de son
séjour en Europe, pendant la seconde guerre mondiale.
Thomas fréquente l’église avec assiduité. Il est réveillé très tôt le matin pour
préparer les messes avant d’aller à l’école. Toujours à l’heure, consciencieux, il
sert avec application. C’est un enfant de chœur apprécié. Il fait aussi partie de la
chorale dirigée par Mme Kambou et celle-ci en garde un excellent souvenir. Ses
frères qui le remplaceront par la suite ne laisseront pas la même impression.
Le jeune Thomas prend l’éducation religieuse très au sérieux. Les enfants
doivent apprendre les prières par cœur. Il leur faut acquérir une bonne connais-
sance du catéchis me pour passer la première communion puis la profession de
foi. Thomas ne se contente pas de ces affirmations rudimentaires comme : « Qui
est Dieu ? Dieu est amour » qu’il faut apprendre par cœur, qui ne peuvent que

1. Certains témoignages en font même toujours le premier.

28
laisser bien perplexe un enfant d’une dizaine d’années. Il n’en finit donc pas de
poser des questions. Qu’est ce que le paradis, l’enfer ? Il sollicite des détails sur
la vie de Jésus et de Marie. Déjà pragmatique, il en tire tout de suite des leçons
dans la vie quotidienne. S’il convoite un jouet chez un de ses camarades, il sait
se rappeler quelques leçons apprises au catéchisme : « Il faut me donner ça car
dieu a dit d’aimer son prochain comme soi-même. Attention à l’œil de dieu qui
te regarde ».
Il fait partie des « cœurs vaillants », un mouvement scout lié à l’Eglise. Au s-
si le week-end, les enfants partent en brousse pour de longues marches avec les
prêtres. Ils doivent apprendre à se débrouiller seuls, à se faire à manger, à
contrôler leur peur. Ils font des jeux de piste. La brousse est infestée de ser-
pents. Ce n’est pas toujours facile et les situations périlleuses sont propices à
l’apprentissage de la solidarité. Thomas y acquiert le goût de l’ aventure, de la
camaraderie, une certaine endurance aussi. Il se met dans la peau de ces héros
de bandes dessinées qu'il admire. Lors de ces expéditions, il prend très au sé-
rieux la protection des plus petits, un rôle qu’il tient tout naturellement. Mais
cela ne lui suffit pas. Il y prend tellement goût qu’il organise des expéditions de
sa propre init iative. Ils se confectionnent des tenues avec de la paille et des
feuilles d’arbre et partent ainsi jouer aux aventuriers. Il ramène tout le monde
parfois à une heure avancée de l’après-midi ce qui ne manque pas d’inquiéter
les parents. Il lui arrive de demander même parfois à sa maman de leur préparer
à manger.
D’autre fois, les enfants prenaient eux-mêmes l’ initiative d’aller en brousse
jouer à la guerre. Thomas prend très naturellement l’ascendant sur ses camara-
des, par son autorité naturelle, son esprit d’initiative et de décision. C’est donc
très tôt qu’il commence à exercer ses talents de chef. Non sans un certain sens
de la tactique voire du bluff, si l’on en croit cette anecdote racontée par son cou-
sin. Un jour qu’ils jouaient à la guerre, le groupe de Thomas se trouva submergé
par ses adversaires qui semblaient sortir de partout. La bagarre était proche et se
serait sans aucun doute soldé par une défaite. Thomas s’est mis alors à crier très
fort : « Allez ! Deuxième groupe, avancez et préparez-vous ». Les ennemis ont
donc sans doute cru à la supériorité en nombre de leurs adversaires, parfaite-
ment organisés et soumis à une discipline de fer. Ils ont préféré fuir le combat.
Il ne prend pas à la légère les leçons de morale qu’il reçoit aussi bien à la
maison, de son père ou de sa mère, qu’au contact des prêtres. Il lui arrive régu-
lièrement de se déclarer responsable d’une faute pour éviter à un ami ou à un
autre enfant de subir les punitions. Il montre déjà une véritable aversion pour
l’injustice. Il lu i arrive ainsi régulièrement de critiquer les décisions des adultes,
lorsqu’elles concernent les enfants et qu'elle s sont prises un peu trop rapidement
à son goût. Il lui arrive de s’opposer à une décision de gendarmes à propos d’un
vol entre enfants jugeant les preuves contre le présumé voleur bien insuffisan-
tes.
Il ne lui viendrait pas à l’esprit de critiquer quelqu’un en son absence. Par
contre, lorsqu’il a quelque chose à dire à quelqu’un, il le fait sans détour face à

29
face. De même que si on le provoque ou lui manque de respect, il ne laisse rien
passer. Ce qui se termine régulièrement par des bagarres. Et c’est souvent Er-
nest, le grand frère, que l’on vient chercher pour calmer la situation.
Son père reproduit les méthodes éducatives de ses parents qui lui ont réussi.
Corriger ses enfants est la meilleure façon de les remettre sur le droit chemin. Et
puis ça les endurcit, ça forge leurs caractères. Thomas a rarement reçu de véri-
tables corrections contrairement à sa sœur Marie. S’il fait quelque chose que
son père réprouve, celui-ci l’appelle et le réprimande et lui demande de ne plus
recommencer. Et ce n’est qu’en cas de récidive que son père le frappe comme
tous les pères à cette époque. Le plus souvent Thomas demande la permission
pour tout ce qu’il veut entreprendre. Ses parents la lui accordent en général car
ils savent pouvoir avoir confiance en lui. L’enfant est bien élevé, poli et ses
instituteurs louent ses qualités. Les seules punitions qu’il ramène de l’école sont
celles qui ont été infligées collectivement à toute la classe. Aussi son père, char-
gé surtout de marquer l’autorité et de corriger son fils, en cas de mauvaise
conduite, intervient rarement. Thomas est un enfant sage et obéissant.
C’est sa mère, présente quotidiennement et plus proche des enfants, qui leur
assure l’essentiel de l’éducation. Elle transmet des leçons de morale par ses atti-
tudes et ses récits. Elle prodigue des leçons d’humilité et de modestie. Elle n’en
est pas moins ambitieuse pour ses enfants et leur répète souvent : « Que chacun
soit fier de ce qu’il fait et qu’il soit toujours le premier dans ce qu’il fait, parmi
les brillants dans son métier. » L’affection que porte Thomas à sa mère ne va
pas faiblir avec le temps et on peut sans se tromper penser qu’elle a inspiré des
passages du discours souvent lyrique de Thomas Sankara sur la femme pronon-
2
cé le 8 mars 1987 .
La vie du camp de la gendarmerie est ponctuée de bagarres, de querelles qui
touchent la plupart des familles. Et tous les enfants doivent subir le spectacle de
leur mère battue par un père qui pourtant ne participe guère à leur éducation.
Alors les enfants n’ont d’autre solution que de courir chez les voisins pour que
cessent ces scènes pour eux douloureuses. Si le plus souvent les enfants ne peu-
vent exprimer leur désarroi, Thomas, lui, prend un jour son courage à deux
mains et n’en pouvant plus s’en va expliquer vertement à son père qu’il n’est
pas d’accord avec sa façon de traiter sa mère. Comme la scène se reproduit, le
camp de la gendarmerie est très vite mis au courant. Si les gendarmes s’étonnent
de ce comportement qui n’est pas celui d’un enfant, Jean-Pascal regrette en tant
qu’aîné de ne pas avoir eu cette initiative. Et depuis lors, les gendarmes vont y
regarder à deux fois avant de s’acharner sur leur femme de peur d’avoir la visite
des enfants du camp dirigés par Jean-Pascal.
Gaoua est une petite ville et la famille fréquente tous les Africains fonctio n-

2. Intitulé « La libération de la femme, une exigence du futur », il est publié dans le recueil de
discours présenté par David Gakunzi, 296 pages, édité chez L’Harmattan en septembre 1991 sous
le titre Oser inventer l’avenir et dans l’ouvrage de Bruno Jaffré intitulé Les Années Sankara de la
Révolution à la Rectification, 332 pages, publié en 1989 chez L’Harmattan.

30
3
naires ayant pu aller à l’école. Joseph boit son dolo dans le cabaret du père
d’Alexis Paré, instituteur de Thomas au CE2 et au CM1. Il fréquente un autre
instituteur, Grégoire Kambou, dont le fils Pascal, est un camarade de Thomas et
4
le père de Valère Somé qui est infirmier au service de la lutte contre les grandes
endémies. Grâce à son attitude, Joseph réussit à se faire accepter par la popula-
tion locale. Les Lobis sont pourtant réputés très méfiants envers les étrangers.
Mais on l’adopte finalement. Il reçoit même un surnom typiquement local,
Kambou.
Le spectacle de l’ injustice révolte le jeune Thomas. Il ne supporte pas que
l’on s’attaque à des plus petits et prend toujours leur défense contre les plus
grands. Sa grande sœur Marie raconte : « Un soir, je sors, je vois Thomas au
milieu dans un groupe. Je demande :
- Qu’est ce qu’il y a ?
- Celui-là le grand, il veut frapper le petit là. Ce n’est pas bon. Même s’il a
tort, et en s’adressant au grand garçon, ça suffit. Pourquoi tu veux le frapper ?
Parce que toi tu es grand tu es gros alors que lui-même il est petit.
- Mais en quoi ça te regarde ?
- Il faut que le petit là s’en aille. »
Et il se refuse à quitter les lieux tant que le grand n’est pas parti.
A l’école il peut aussi lui arriver de protester lorsqu’il juge que les notes ne
sont pas justes.
Parfois même il intervient chez les adultes. La plupart des familles utilisent
les services d’un « garçon » pour participer aux tâches ménagères. Elles ne pen-
sent pas toujours à le rétribuer correctement. Thomas n’hésite pas à leur expli-
quer que s’ils l’emploient pour aider leurs femmes, il ne faut pas oublier de lui
donner ce à quoi il a droit pour son travail.
Un des voisins de la famille est polygame. Il n’aime pas sa première femme
qui ne lui a donné que des filles. Il préfère la deuxième. Elle est plus jeune et a
donné naissance à des garçons. Un jour, Thomas prend de la nourriture à la mai-
son et la donne à celle qui est rejetée par son mari. Celui-ci furieux vient trouver
Joseph pour se plaindre et lui demande de corriger son enfant. Mais cette fois
encore Joseph prend parti pour son fils.
Tous les matins, lorsque les enfants partent tôt pour préparer la messe, la
mère leur donne cinq francs pour le petit déjeuner, afin qu’ils aillent directe-
ment à l’école, après l’église, pour leur éviter de remonter jusqu’à la gendarme-
rie. Thomas ramène toujours sa pièce alors que ses frères et sœurs auraient plu-
tôt tendance à la demander comme un dû, voire à réclamer plus. Il ne supporte
pas d’avoir de l’argent sur lui.
Un jour il se retrouve avec une petite somme. Les enfants se cotîsent pour
organiser une fête à la fin de l’année et c’est le reste de ce qui n’a pas été dépen-
sé que Thomas a dû garder sur lui. Il ne sait qu’en faire. Il a toutes les peines du

3. Bière traditionnelle fabriquée avec du mil.


4. Il va jouer un rôle important avant et pendant la révolution. Nous en parlerons longuement
un peu plus loin.

31
monde à s’endormir ce soir-là et le matin supplie il sa mère de lui dire que faire
avec : « Mais cet argent là, qu’est que je vais en faire ? Ca me gène ». Sa mère
lui conseille alors d’acheter du pain et de le partager entre ses camarades. Le
voilà soulagé. Si le pain est petit à petit devenu un bien de consommation de
masse, il est encore considéré comme une gâterie dans les villages et reste un
cadeau apprécié lorsque l’on vient de la ville. Et à cette époque les boulangers
sont rares.
Non seulement l’assiduité de Thomas à l’église peut laisser entendre qu’il a
la vocation mais c’est aussi un excellent élève. Les prêtres voudraient bien
l’attirer au séminaire pour en faire un prêtre. A cette époque, cela représente une
formidable chance de promotion pour les enfants pauvres. Les parents n’ont
plus à se soucier de les nourrir. Et c’est souvent la seule possibilité de poursui-
vre des études.
Sous la pression des pères blancs, Thomas affiche son intention d’intégrer le
séminaire. Jusqu’au bout il laisse entendre à son père qu’il passera effective-
ment le concours d’entrée. Il est admis au Certificat d’Etude Primaire. Pour
l’entrée en sixième il surprend tout le monde. Il affiche une grande assurance.
La veille des épreuves, il se heurte à un garçon plus grand que lui.
« -Qu’est ce que tu viens faire ici, lui dit-il ? Tu devrais étudier.
- Et toi grand gaillard-là va étudier toi-même. Moi je sais tout et je sais que
je serai admis. Et toi tu n’auras rien ! »
Les épreuves sont corrigées à Ouagadougou et il faut attendre quelques
jours pour recevoir les résultats. Ceux-ci n’arrivent pas tous en même temps et
Thomas ne figure pas dans la première liste. Il essuie les reproches de son père
qui réprouve cette trop grande assurance. Mais Thomas continue à afficher sa
confiance dans sa réussite. L’un de ses copains, Bado Pierre, a reçu son avis
d’admission. Thomas déclare alors : « Mon épreuve était juste. Moi je sais que
je suis admis. Si Bado est admis, je suis admis aussi. » Effectivement ses résul-
tats arrivent deux jours après. Il est reçu. Avec Thomas sont reçus aussi, Jean
Simporé et Pascal Kambou. Son père va alors prévenir les prêtres de
l’admission de Thomas en sixième et de son refus d'aller au séminaire. Furieux
ceux-ci lui reprochent d’être responsable de ce choix, de ne pas avoir assez prié
et de ne pas l’avoir suffisamment poussé vers la religion. Mais il est trop tard.

32
Au lycée Ouezzin Coulibaly

En choisissant le lycée plutôt que le séminaire, Thomas affirme son indé-


pendance. Il s’extrait de la voie toute tracée que l’on avait choisie pour lui. Les
prêtres ont certes la réputation de bien former les enfants qu'ils ont selectionnés
pour entrer au séminaire, mais ils sont sévères. Au séminaire, les enfants sont
complètement pris en charge et n’ont d’autre souci que d’étudier et de bien se
plier à la dévotion que l’on attend d’eux, à la discipline religieuse. En refusant
cette voie, il choisit l’ouverture sur la vie, un encadrement moins pesant, moins
lourd, permettant à son esprit en quête de nouveauté, de connaissances, voire de
liberté, de mieux se laisser aller à ses aspirations.
Ses débuts à Bobo ressemblent à un parcours initiatique qui se présente par
surprise, mais qu’il faut néanmoins affronter alors que l’on n’y est pas préparé.
Il faut s’arracher au confort et à la chaleur de la vie de famille, à l’amour de sa
maman. Mais il s’attend en retour à être accueilli avec tous les privilèges dus à
son nouveau rang envié de collègien, nourriture, habits, logement, eau courante,
électricité, etc.
Il arrive à Bobo le jour de la rentrée et se rend directement au lycée Ouezzin
Coulibaly. Une première déception l’attend. On lui apprend que la rentrée est
reportée pour des problèmes d’intendance. Certains enfants, les plus chanceux,
rentrent chez eux, en attendant leurs convocations. Mais beaucoup se retrouvent
perdus dans cette ville immense. Soit ils n’y ont pas de parents, soit ils en ont
mais sont incapables de se rendre chez eux et ne se retrouvent donc pas mieux
lotis que les premiers.
Thomas, sa grosse valise sur la tête, incapable qu’il est de la porter autre-
ment vu son poids, se met à errer dans la ville. Ayant perdu tout espoir de trou-
ver des parents, exténué, il aperçoit une maison dont l’apparence bourgeoise
offre à penser qu’elle loge des gens à l’abri du besoin. Une voiture est garée
dans le jardin et un gros chien veille sur tous ces biens. Il sonne et demande
l’hospitalité. Le propriétaire des lieux, M. Barry Pierre, accepte et lui donne à
1
manger avant de se rendre à la maternité où sa femme vient d’accoucher. Tho-
mas Sankara le cherchera un peu plus tard sans succès pour lui témoigner sa

1. Cette anecdote est racontée par Thomas Sankara lui-même dans une interview effectuée par
Jean Philippe Rapp en 1986, op. cit. en annexe et rapporté dans Oser inventer l’avenir op. cit. p.
126.

33
reconnaissance. Ce n'est que lorsqu'il sera nommé secrétaire d’Etat à
l’Information qu'il réussira à le retrouver et le nommera secrétaire général.
Les problèmes d’intendance enfin résolus, la rentrée peut avoir lieu. Son voi-
sin de classe s’appelle Fidèle Toé. Ils deviennent amis. Ils ont respectivement
les matricules 2217 et 2222. Ils s’aperçoivent tous deux que les pupitres ne dif-
fèrent guère de ceux du CM2 et en ressentent une nouvelle petite déception.
Mais plus grave, on leur signifie que les situations de leurs parents ne leur per-
mettent pas de bénéficier de la bourse et qu’en conséquence ils ne peuvent pas
être admis à l’internat. On estime que, comme gendarmes ou CRS, ils font par-
tie des privilégiés comme salariés.
Son père propose d’envoyer de l’argent régulièrement mais Thomas refuse.
Il décide alors de le confier à une de ses connaissances, dans le camp de la gen-
darmerie du côté de Bolomakoté. Mais cette famille d’accueil se débat dans
d’importantes difficultés. Thomas en est profondément mal à l’aise, il ne sup-
porte pas de constituer un poids supplémentaire. Il souhaite donc partir au plus
vite. Il rédige lui-même une lettre au directeur du lycée dans laquelle il expli-
que la situation dans laquelle il se trouve et où il demande à intégrer l’ internat.
Il n’obtiendra pas de réponse. Il va passer un moment difficile. Il lui faut patien-
ter et endurer cette situation.
Heureusement, son père lui fait parvenir un vélo. Avec son ami Fidèle, doté
lui aussi d’une bicyclette, et lui aussi logé chez un ami de son père, mais à Sour-
2
koukin , les escapades sont joyeuses. Ensemble ils entreprennent la difficile
ascension de la longue côte qui monte jusqu’au lycée situé en haut d’une col-
line. Une mise en jambe qui achève de réveiller les jeunes collégiens. Ils parta-
gent aussi l’ivresse de la descente en roue libre sur près de deux kilomètres à la
sortie des classes. Le vélo et la liberté de déplacement complètent l’attrait de la
grande ville où il y a tant à découvrir.
Bobo Dioulasso, deuxième ville du Burkina Faso, a toujours été la rivale de
Ouagadougou la capitale. Elle se trouve au carrefour des routes allant en Côte-
d’Ivoire, au Mali et vers la capitale Ouagadougou. De cette position stratégique,
elle tire son intense activité. Elle a bénéficié d’une attention particulière des
colons qui ont agréablement aménagé son centre, en grandes avenues bordées
d’arbres magnifiques au détriment de Ouagadougou, moins riche dont la plu-
viométrie est aussi moins importante. C’est par Bobo encore qu’a pénétré l’ef-
fervescence politique en provenance de Côte-d’Ivoire. C’est de Banfora, à qua-
tre-vingt kilomètres plus au sud qu’est originaire le grand dirigeant politique
Ouezzin Coulibaly, animateur du syndicat des instituteurs, qui devient secré-
taire polit ique du RDA, député de Côte-d’Ivoire de 1946 à 1951 et premier chef
du gouvernement autonome de Haute-Volta en 1956.
A côté de Gaoua, petite bourgade de brousse, Bobo, s’étendant sur plusieurs
collines, parait im mense. Le centre, autour du vaste marché, grouille d’artisans
et de commerces en tous genres où l’on trouve des marchandises en provenance

2. Signifie le quartier des hyènes.

34
des pays voisins. Avoir à se débrouiller seul dans cette grande ville, à un si
jeune âge, est une épreuve qui forge le caractère. D’autant plus qu’il faut rapi-
dement passer du statut de fils de notable à Gaoua à celui d’enfant isolé ano-
nyme sans véritable attache familiale, sans protection. Il retrouve cependant son
grand frère Ernest Nongma qui lui procure un peu de réconfort.
Le jeune Thomas ne manque pas de ressources. Sachant que ses résultats
scolaires peuvent le sortir de cette passe difficile, confiant en ses capacités qui
ont fait leurs preuves à l’école primaire, il redouble d’efforts. Et en cinquième,
grâce à ses bons résultats scolaires de l’année précédente, mieux pris en compte
pour l’attribution des places en deuxième année, il obtient une place à l’internat.
Fidèle Toé partage le même sort. Comme lui il n’a pas pu prétendre à une
bourse la première année puisque son père est ancien combattant et il doit lui
aussi se débrouiller seul. Ces difficiles épreuves qu’ils partagent ensemble
contribuent à les rapprocher. Ils ont tous deux beaucoup fréquenté les prêtres et
tous deux ont évité de peu le séminaire. Fidèle Toé deviendra l’ un de ses plus
fidèles amis et le restera jusqu’au bout. Il sera d’ailleurs l’un des seuls civils
sinon le seul à être reconduit à chaque nouveau gouvernement, tous les ans pen-
dant les quatre années que durera la révolution, comme ministre du Travail de la
Fonction publique et de la Sécurité sociale.
Gnoumou Gani Gaston, brillant élève, est un autre de ses proches durant
cette période, mais ils divergeront par la suite. Il deviendra capitaine, jouera un
rôle politique sous le CMRPN, sera mis à la retraite d’office pendant la révolu-
tion puis deviendra un homme d’affaires et fondera une société de transit.
Désormais, libérés des soucis de la vie quotidienne, ils vont tous deux pou-
voir profiter de leurs privilèges d’être parmi les premiers enfants africains à
pouvoir poursuivre des études. Ils vont ainsi pouvoir goûter aux attraits de la
ville après en avoir subi les inconvénients.
Ce sont d’abord les études qui préoccupent Thomas. Il sait ce qu’elles peu-
vent lui apporter mais aussi, petit à petit, comme beaucoup de ses camarades, il
prend conscience de ses responsabilités dans la construction de son pays ré-
cemment acquis à l’ indépendance. Alors qu’à l’école primaire, il y avait quel-
ques instituteurs voltaïques, au lycée, les enseignants sont encore tous français.
Cette réalité suscite quelques interrogations pour ces jeunes Africains sur la
réalité de cette indépendance. Et nous avons déjà vu que, malgré son jeune âge,
elle représente beaucoup pour le jeune Thomas Sankara.
Les élèves ont été sévèrement sélectionnés, le niveau est élevé, la discipline
est stricte. C’est dans leur classe, la sixième 3, que sont regroupés les enfants
des Européens. Ils sont plus accessibles qu’à Gaoua tout en maintenant cepen-
dant une certaine distance avec les enfants du pays. Aussi, pour les aborder, on
les taquine, on leur tire les cheveux, surtout aux filles. Bien qu’assez frêles,
Thomas et Fidèle figurent parmi les plus jeunes de la classe, ils ne peuvent
s’empêcher de se moquer des plus grands qu’ils jugent ridicules. Ils se moquent
aussi de ceux qui commencent à flirter avec les filles, ce qui ne manque pas
d’entraîner des représailles. Le chef de classe, Koudoubi Sawadogo, d’environ

35
dix ans leur aîné, déjà papa, l’apprendra à ses dépens. Sous l’ impulsion de Fi-
dèle, un peu plus espiègle, ils déploient toutes sortes d’ingéniosité pour déjouer
sa vigilance aux heures de permanence ou lorsqu’un professeur est absent, pour
aller s’amuser dehors.
Thomas poursuit d’abord des études classiques. Ses longs moments passés
dans l’église de Gaoua, où la messe se faisait encore en latin, lui sont d’un
grand secours. Il se passionne d’abord pour cette matière comme son ami Fi-
3
dèle. Ils traduisent par exemple l’ histoire des frères Gracques , deux frères qui
furent assassinés l’un après l’autre après avoir assumé le pouvoir à tour de rôle à
Rome, parce que, tentant de promouvoir une réforme agraire, ils gênaient les
propriétaires terriens. Elle leur rappelle étrangement l’histoire des Kennedy qui
les touche alors profondément.
Un jour, en cinquième, Thomas tombe gravement malade au point d’être
hospitalisé. Et durant de fortes fièvres, il se met à réciter les troisième et qua-
trième déclinaisons et quelques verbes déponents. Le médecin lui conseille
d’abandonner cette matière. Il s’incline et ne pourra pas non plus profiter de
l’initiative du professeur de français, M. Tessier, initiative qui ravit pourtant son
ami, de les initier au grec, alors que ce n’est pas prévu au programme. Il se
console en se disant que tous les efforts passés à étudier le latin étaient peut-être
vains. Quelle en est l’utilité en dehors de la messe ? Il préfère s’investir dans
des matières qui lui paraissent plus pratiques ou plus utiles. Les mathématiques
l’attirent de plus en plus, comme le symbole de la modernité, de la rigueur, du
progrès face au latin, une matière qui peut paraître tournée vers le passé et un
peu anachronique au Burkina Faso. N’a-t-il pas, malgré les pressions, refusé
d’entrer au séminaire ? Il préfère par exemple se consacrer aux langues vivantes
qui représentent une plus grande ouverture sur le monde et il espère bien un jour
pouvoir s'en servir.
Leur professeur de français, M. Tessier, agrégé, remarque rapidement les
grandes aptitudes de Fidèle pour le français mais aussi l’assiduité, la vivacité et
l’attitude active de Thomas en classe. Les fables de la Fontaine lui sont un ra-

3. Cette anecdote n’est peut-être pas aussi anodine qu’elle y paraît. Certains textes romains
renferment en effet l’initiation aux mécanismes de la démocratie, l’exaltation de la vertu républi-
caine, le dévouement au bien public et aux intérêts du peuple. Un certain nombre d’exemples
montrent que les révolutionnaires burkinabè ont aussi emprunté aux symboles de la révolution
française, elle -même ayant puisé dans certains moments de l’époque romaine. Les frères Grac-
ques font partie des premiers révolutionnaires de l’histoire humaine. Précurseur du communisme,
Babeuf, animateur de la conspiration des égaux au 18 ème siècle , ne s’y est pas trompé en choisis-
sant de se prénommer Gracchus. Voici à titre d’exemple un passage d’un discours de Tibérius
Gracchus : « Les bêtes qui paissent en Italie ont une tanière, et il y a pour chacune d’elles un
gîte ; mais ceux qui combattent et meurent pour l’Italie n’ont que leur part d’air et de lumière,
pas autre chose. Sans domicile, sans résidence fixe, ils errent partout avec leurs enfants et leurs
femmes; et les généraux mentent en engageant leurs soldats à défendre, dans les combats, leurs
tombeaux et leurs temples contre les ennemis; car il est tant de Romains dont aucun ne possède
d’autel en famille, ni de tombeaux d’ancêtres! C’est pour le luxe et la richesse d’autrui qu’ils font
la guerre et meurent; et l’on a beau les appeler les maîtres du monde, ils n’ont même pas une
motte de terre à eux ». Les Gracques, Claude Nicolet, Ed. Julliard, 1966, p.20

36
vissement. Il prend plaisir à réciter les dialogues des différents animaux devant
ses camarades. Fidèle lui donne la répartie. Ils s’amusent à les mettre en scène,
ce qui ne manque pas de provoquer des crises de fou rire.
Ces fables morales ne peuvent que plaire à tous ces jeunes africains, bien
plus que n’importe quel autre texte d’auteurs classiques qui semblent issus d’un
autre monde ? Ne baignent-ils pas depuis leur plus tendre enfance dans un uni-
vers où les proverbes mettant en scène des animaux tiennent lieu de référence,
de philosophie et sont quotidiennement évoqués comme une espèce de guide de
savoir vivre ? Les fables de La Fontaine, en plus de ne pas être rattachés à une
époque particulière, leur sont immédiatement accessibles en procédant de la
même façon.
Comme à Gaoua, il est volontaire pour jouer dans les pièces de théâtre, par-
ticulièrement le Bourgeois Gentilhomme où il affectionne le rôle du maître d’ar-
mes. Thomas qui saura plus tard exceller dans sa façon de manier l’humour est
4
donc formé à bonne école. Fidèle est choisi pour interpréter Monsieur Jourdain ,
et tous deux sont conviés aux répétitions qui se déroulent au domicile même de
M. Tessier. Ils y ingurgiteront de délicieux rafraîchissements et y croiseront des
jeunes femmes, collègues de leur professeur, qu’ils contempleront platonique-
ment. C’est aussi l’époque de la véritable découverte de la langue française que
leur excellent professeur sait si bien faire apprécier. Ils goûtent au plaisir de
jouer avec les mots, de fabriquer des phrases dont les tournures peuvent paraître
infinies.
Tant d’assiduité et d’intérêt pour le français ne pouvaient demeurer long-
temps sans encouragement et ils se voient tous deux bientôt bénéficier de la
faveur exceptionnelle de pouvoir accéder à la bibliothèque des professeurs.
Comment auraient-ils fait sinon pour trouver des livres dont les prix sont prohi-
bitifs ? Les librairies ne sont pas nombreuses. Si Fidèle dévore livre après livre,
rares sont les romans que Thomas termine.
L’un d’eux, qui constitue une exception, va le marquer particulièrement. Il
s’agit du Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas. Le héros y est victime
d’une trahison de la part de son meilleur ami. Or Thomas reste marqué par une
histoire qui lui est arrivée quelque temps auparavant. Toute la classe avait déci-
dé de boycotter un devoir que voulait imposer un professeur. Thomas s’était
trouvé alors écartelé. D’une part il voulait se conformer à la décision collective
et lutter avec ses camarades contre ce qui paraissait aux élèves une injustice.
D’autre part, il ne pouvait se résoudre à aller à l’encontre de son éducation pa-
ternelle ou de celle des prêtres qui lui avaient enseigné le respect presque in-
conditionnel des professeurs. Peut-être eut-il tout simplement peur des représail-
les ? La position d’un enfant africain au lycée était précaire. Toujours est-il que
lorsqu’il a fallu passer à l’acte, il se retrouva parmi ceux qui faillirent. Depuis ce
souvenir reste gravé dans son esprit et le restera longtemps. Il s’est juré que plus
jamais on ne l’y reprendra.

4. Dans cette pièce de Molière, Le Bourgeois Gentilhomme, qui se moque des bourgeois par-
venus, le maître d’armes doit apprendre à M. Jourdain à se servir d’une épée.

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Il n’hésite pas par contre à contester la notation lorsqu’il s’estime victime
d’une injustice. Ce qu’il fait très longuement un jour, alors que Fidèle a reçu
une bien meilleure note par simple favoritisme, pour un dessin qu’il avouera lui-
même plus tard de bien moins bonne qualité que le sien.
Pendant les loisirs, ils adorent aller au cinéma. Les seuls films qu’il a vus
jusqu’ici sont les films de Charlot ou ceux présentés lors du catéchisme sur la
religion. Ils se pressent pour aller voir des péplums, nombreux à l’époque, qui
mettent en scène à la façon hollywoodienne la vie sous l’antiquité ou certaines
scènes de la Bible qu’ils connaissent particulièrement bien. Elles en perdent
peut-être un peu de leur caractère magique mais gagnent en grandiloquence.
Thomas affectionne particulièrement les films de cape et d’épée. Le Capitaine
Morgan le marque particulièrement. Et en revenant des congés de Noël pendant
lesquels il a assisté à sa projection il décrète devant ses camarades qu’il veut
être capitaine. Ce qui lui vaudra le surnom de « Capitaine ».
En cinquième, il manifeste aussi l’envie de devenir chirurgien. Son père
l’encourage, heureux de le voir prendre une voie qui va dans le sens de ses aspi-
rations. Il se met alors à cultiver la précision du geste. Et lorsqu’on lui dit un
jour que le café fait trembler, il arrête immédiatement d’en prendre. N’est-ce
pas incompatible lorsqu’on se destine à opérer des êtres humains ? Le résultat
c’est qu’une fois sur deux, Thomas se prive de petit déjeuner puisqu’on alterne
café au lait et bouillie.
Sa frêle apparence lui pose quelques problèmes. Il n’arrive pas à faire face
lorsqu’il doit se défendre contre les représailles de ceux qu’il a provoqués,
d’autant que son ami Fidèle n’est guère plus fort que lui. Et puis il aimerait bien
ressembler à ces héros qu’il admire au cinéma. Alors il entreprend de se forger
une musculature. Tous les matins, Fidèle et lui se lèvent plus tôt vers 4 ou 5
heures du matin pour rejoindre M. Koné qui a entrepris de les endurcir physi-
quement. Ils s’imposent de faire 5 ou 6 tours de terrain. Thomas acquiert certes
de la résistance mais jamais, malgré tous ses efforts, sa musculature n’atteindra
celle des athlètes des péplums.
Le 3 janvier 1966, le pays est en effervescence. D’importantes manifesta-
tions populaires se déroulent à Ouagadougou. La Haute-Volta indépendante
connaît sa première grave crise politique, son premier mouvement populaire.
Tous les espoirs qu’a pu susciter l’indépendance se sont petit à petit évanouis.
Peu avant, plusieurs partis s’étaient opposés sur la question de
l’indépendance. Seule une élite peu nombreuse s’était investie dans le débat qui
s’était déroulé alors, même s’il prenait des tournures violentes. Certains partis
avaient été créés surtout pour affaiblir le RDA et susciter des dissidences en son
sein. En effet, ce parti, fortement influencé par les communistes avant les an-
nées 50, avait réussi à rassembler bien au-delà des seuls planteurs africains pour
devenir un grand parti populaire anticolonialiste. Le nombre d’adhérents du seul
5
PDCI-RDA est évalué à 800 000 à la fin 49. Il dominait le conseil général de la

5. Parti démocratique de Côte-d’Ivoire, section ivoirienne du RDA.

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Côte-d’Ivoire et pouvait d’autre part sembler se radicaliser. L’un de ses dir i-
geants, Jean-Baptiste Mokey avait par exemple déclaré devant les élus du
c onseil général : « Il nous faut donc garder cette terre et faire en sorte qu’il
soit désormais impossible à toute personne ou à toute société venue de
l’extérieur de se voir attribuer à tout jamais, définitivement, d’importants do-
6
maines, j’insiste sur définitivement . » Un des conseillers européens avait alors
averti qu’une déclaration de ce type équivalait à une manifestation
d’indépendance à l’égard de l’Etat français. Ce parti devenait décidément vrai-
ment dangereux. A la fin des années quarante, l’ordre est donné à Paris
7
d’abattre le RDA .
Le 6 février 1949, à la suite d’une provocation, sept dirigeants du PDCI-
RDA parmi les plus radicaux furent emprisonnés. Partout les manifestations
furent organisées pour obtenir leur libération. Elles redoublèrent d’ampleur
lorsque huit des principaux détenus de la prison de Grand Bassam, dir igeants du
RDA, entamèrent une grève de la faim. Les autorités françaises durent faire
face, dans certaines régions, à des situations pré-insurrectionnelles qui ne pou-
vaient qu’accroître l’inquiétude. Houphouët-Boigny intima plusieurs fois
l’ordre à ces militants de reprendre leur alimentation. C’est ce moment qu’il
choisit pour négocier avec François Mitterrand.
Il se mit à rechercher la collaboration avec les autorités françaises. Il promit
en échange de désapparenter son parti du groupe communiste et de rallier
l’UDSR de François Mitterrand. Si les résistances persistèrent encore quelques
années au sein du RDA, ce parti changea d’attitude par rapport à la France. Jus-
qu’au bout par exemple, il se refusa à réclamer ouvertement l’indépendance,
laissant la Guinée seule dire non au référendum de De Gaulle en 1958. Cette
collaboration entraîna la naissance d’autres partis regroupant les Africains op-
posés à cette stratégie, notamment le PRA, Parti du regroupement africain. Ce-
lui-ci, s’il appela en 58 à voter oui au référendum de De Gaulle, se prononça
peu après nettement pour l’indépendance dans le cadre de la fédération du Mali
qui devait regrouper le Sénégal et le Soudan, le Mali actuel. Il reçut dès sa nais-
sance l’adhésion de tous les petits partis opposés au RDA. Celui-ci militait alors
pour une alliance privilégiée avec la France dans le cadre de l’Union Française.
Mais outre ces réels problèmes politiques concernant l’avenir politique de la
Haute-Volta d’autres partis aux longévités diverses s’étaient constitués pour
défendre des intérêts régionaux. La vie politique reproduisait ainsi la rivalité
ancestrale interne au peuple Mossi entre Ouahigouya et Ouagadougou, les siè-
ges des deux lignées de l’empire Mossi. De plus il fallait contrer la montée en
puissance du RDA dont la chefferie Mossi continuait à se méfier.
Ainsi en 1945 naquit l’UDIHV (l’Union pour la défense des intérêts de la
Haute-Volta) sous l’impulsion du Moro Naba. Il s’agissait alors de demander la

6. Cité par Marcel Amondji dans Félix Houphouët-Boigny et la Côte-d’Ivoire. Marcel


Amondji. p. 99.
7. Paul Henri Siriex, Félix Houphouët-Boigny, Seghers Nouvelles éditions afric aines, 1975,
364 pages, p.97.

39
réunification de la Haute-Volta, dont le territoire était alors séparé entre la Côte-
d’Ivoire, le Soudan et le Niger, alors que le RDA s’y opposait. L’UDHIV de-
viendra par la suite l’UV (l’Union voltaïque) dont l’objectif était toujours de
contrer le RDA que les Mossis ne contrôlaient pas du tout. Le RDA s’était en
effet surtout développé dans le sud-ouest sous l’impulsion de Ouezzin Couliba-
ly originaire de Banfora. Mais parmi les Mossis, un autre clivage interne allait
apparaître entre les modernistes opposés à la chefferie et les traditionalistes,
clivage qui provoquera l’éclatement de ce parti.
De plus les colons continuaient de se méfier du RDA. Le revirement
d’Houphouët-Boigny n’était pas très bien accepté à l’ intérieur de son parti et
beaucoup continuaient à considérer qu’il restait influencé par les communistes
qui avaient résolument combattu, jusqu’en 1950, contre le colonialisme et pour
la dignité du peuple africain. En Haute-Volta, le RDA n’eut donc pas les mêmes
succès électoraux qu’en Côte-d’Ivoire et dut attendre 1956 pour obtenir ses
premières victoires aux élections municipales. En 1957, il passa une alliance
conjoncturelle avec l’ex PESEMA (Parti social d’émancipation des masses afri-
caines) issu de l’UV qui avait été son principale adversaire jusqu’ici pour for-
mer le PDU (Parti démocratique unifié). Le 31 mars 1957 furent convoquées
des élections pour désigner les représentants à l’assemblée territoriale française.
Le RDA n’obtint que 37 sièges contre 26 au MDV le (Mouvement démocrati-
que voltaïque) auquel appartiendra Maurice Yaméogo, créé à l’ initiative d’un
officier français dans le Yatenga, la région de Ouahigouya, et 5 pour le MPA
(Mouvement populaire africain) de Nazi Boni implanté alors surtout dans
l’ouest.
Les places de députés étaient particulièrement convoitées, et les quelques
voltaïques ayant étudié trouvaient dans ce multipartisme une certaine marge de
manœuvre dans la course aux places évidemment moins nombreuses que les
prétendants. Il s’agissait de gagner les voix d’une population encore très large-
ment soumise à la chefferie, tandis que celle-ci cherchait surtout à défendre ses
propres intérêts.
C’est ainsi par exemple que pour affirmer sa force le jeune Moro Naba Kou-
gri, le dernier descendant des empereurs mossis appela les derniers représen-
tants de ce que fut la puissante cavalerie mossi à manifester. Et le 17 octobre
1958 l’assemblée territoriale, fut entourée par ses troupes ayant revêtu à cette
occasion la tenue traditionnelle. A trop en demander jusqu’à sembler vouloir
rompre le fragile équilibre entre son pouvoir traditionnel et celui des hommes
politiques, cette initiative du Moro Naba n’eut d’autre effet que de ressouder
entre eux les députés. Alors que jusqu’ici ils n’étaient pas arrivés à s’entendre,
divisés alors entre le PRA et le RDA, ils s’empressèrent d’élire à l’unanimité
des présents Maurice Yaméogo aux fonctions de président du conseil de gou-
vernement.
C’est aussi durant cette période précédant l’indépendance que les politiciens
voltaïques inaugurèrent une longue série de revirements politiques, de scissions
et de regroupements, qui d’ailleurs continuent de plus belle encore aujourd’hui.

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Ainsi Maurice Yaméogo assista à l’acte de naissance de la Fédération du Mali à
Dakar le 17 janvier 1959 à laquelle l’assemblée territoriale ratifia son adhésion
le 28 janvier. Pourtant le 28 février 59, cette même assemblée votait un projet
de constitution excluant la Haute-Volta de la Fédération du Mali. L’adhésion à
l’aspiration d’une réelle indépendance qu’aurait pu rendre possible la Fédéra-
tion du Mali, grâce à sa force, ne résista pas aux pressions françaises qui mena-
çaient de couper l’aide financière et à celles de la Côte-d’Ivoire avec qui les
liens étaie nt très étroits. Houphouët-Boigny craignait en effet de perdre la place
privilégiée de la Côte-d’Ivoire dans les relations qu'entretenait la France avec
ses anciennes colonies africaines. Son pays aurait été noyé au sein de cette fédé-
ration alors qu’il souhaitait que son pays puisse continuer à bénéficier en priori-
té d’un éventuel afflux de capitaux grâce aux potentialités prometteuses de son
pays.
L’opposition RDA-PRA, ce dernier revendiquait l’ indépendance, était dou-
blée d’une fracture à base régionaliste qui dominait alors encore la vie politique
voltaïque. A l’est dominé par les Mossis, on craignait l’ installation de la capi-
tale de la fédération du Mali à Bobo Dioulasso situé à l'ouest. Dans cette région
contrôlée par Ouezzin Coulibaly, un des leaders du RDA, on s’opposait à la
domination Mossi.
Le pays s’acheminait lentement vers l’indépendance en même temps que
Maurice Yaméogo s’employait, suivant l’exemple d’Houphouët Boigny en
Côte-d’Ivoire, à se débarrasser de toute opposition pour instituer un système de
parti unique. C’est ainsi que les principaux leaders du PRA adhérèrent au RDA
tandis que par deux fois les partis d’opposition emmenés par Nazi Boni, tou-
jours partisan de la fédération du Mali, furent interdits pour anti-
constitutionnalité. L’indépendance fut proclamée le 5 août 1960, l’opposition
parlementaire n’existait pratiquement plus.
Six ans après, Maurice Yaméogo se trouve dans une situation difficile. Afin
de combler le déficit budgétaire, il annonce toute une série de mesures d’aus-
térité parmi lesquelles, un abattement des salaires des fonctionnaires de 10 à
20 %, la diminution des allocations familiales de moitié et des pensions des
anciens combattants de 16 %. Ces mesures constituent pour la population une
véritable provocation alors que les dirigeants du pays vivent dans le luxe et
l’opulence. Maurice Yaméogo s’est construit un palais à Koudougou sa ville
natale. Il a dépensé sans compter pour son deuxième mariage en décembre
1965, s’offrant même, pendant la discussion budgétaire, un voyage de noces à
Rio de Janeiro au Brésil, parce que sa nouvelle femme tenait à rencontrer le roi
Pelé, semble-t-il. Par ailleurs son fils se fait remarquer par ses excès de vitesse
au volant d’une superbe Triumph décapotable rouge vif. Une nouvelle mala-
dresse de Maurice Yaméogo va précipiter sa chute.
Alors que se tient le congrès de l’ UGTA (Union générale des travailleurs
d’Afrique noire) qui doit consacrer la naissance de l’USTV (Union syndicale
des travailleurs voltaïques), les syndicalistes apprennent que le président Ya-
méogo, qui se trouve à Yamoussoukro, s’apprête à signer un décret in stituant la

41
double nationalité entre la Côte-d’Ivoire et la Haute-Volta. Si cette mesure sus-
cite peu de protestations en Côte-d’Ivoire, où l’on continue à exploiter une im-
portante main d’œuvre en provenance de Haute-Volta, elle est très mal reçue en
Haute-Volta. Le président n’a consulté personne, encore moins l’assemblée
nationale, et tout le monde est surpris. De plus la mesure rappelle la période
coloniale où le pays avait été démembré, de 1932 à 1947, supprimant la Haute-
Volta de la carte. Enfin les voltaïques soupçonnent le président d’une magouille
politicienne supplémentaire pour contourner ses difficultés.
Les syndicats décident de créer un cartel et sont reçus le 31 décembre 1965
par le ministre de l’Intérieur, le demi-frère du président Denis Yaméogo, qui les
insulte et les menace. Les délégués retournent à la Bourse du travail et décident
d’appeler les travailleurs à la grève le 2 janvier et la population à une manifesta-
tion sur la place d’armes (qui va devenir la place de la révolution) le 3 janvier à
7 heures du matin. Ce jour-là tôt le matin, seuls s’y retrouvent une trentaine de
militants, vite entourés d’un important cordon de CRS. La consigne avait été
donnée aux journalistes de ne pas dormir chez eux afin de ne pas pouvoir être
réquisitionnés. Ils auraient été sinon obligés de travestir la réalité au profit du
pouvoir. Malheureusement l’un d’eux passa outre et annonça que la grève
n’était pas suivie, ce qui explique sans doute le peu de monde présent ce matin-
là. Finalement les lycéens qui se sont rassemblés au lycée arrivent en masse
quelques instants plus tard, groupés derrière un enseignant. La population finit
par vaincre sa peur et nombreux sont les ouagalais qui les rejoignent peu à peu.
La manifestation dure toute la journée. Des tractations ont lieu entre des repré-
sentants des grévistes et le pouvoir par l’intermédiaire des militaires. Après
avoir obtenu la promesse de revenir sur l’abattement des salaires, les manifes-
tants réclament de plus en plus fort la démission de Maurice Yaméogo et la
8
prise du pouvoir par les militaires .
La conjonction de plusieurs mécontentements a permis le succès de cette
journée. Outre les questions syndicales et la révolte devant la gabegie dans la
gestion des affaires de l’Etat, Maurice Yaméogo avait fini par faire l’unanimité
contre lui. L’église catholique n’avait pas admis son second mariage. Les oppo-
sants étaient aussi nombreux, à l’intérieur de son parti, à participer au mouve-
ment du 3 janvier. Depuis octobre 58, Maurice Yaméogo avait procédé à seize
recompositions et modifications du gouvernement. Il avait pris l’habitude
d’humilier ses ministres, créant par la même autant de mécontents qui entraî-
naient avec eux leurs partisans. De plus le nombre de députés avait été réduit de
70 à 50 et les exclus lui en voulaient. Enfin il s’était aliéné la chefferie en pro-
mulguant en 62 un décret supprimant la rémunération des chefs, même s’il n’a
pu cependant être appliqué au pays Mossi, et en instituant en 1964 l’élection des
chefs de village au suffrage universel.

8. Pour le récit de cette journée, voir l’ hebdomadaire burkinabè Carrefour Africain N° 1060
du 6 janvier 1989 et Comment perdre le Pouvoir, le cas de Maurice Yaméogo de Frédéric Guirma
1991, Editions Chaka, 160 pages, p. 135 et suivantes.

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Le 3 janvier 1966, le Lycée Ouezzin Coulibaly ne connaît pas
d’effervescence particulière. Le lycée traverse une journée ordinaire. En 3ème
Thomas et Fidèle ont un nouveau professeur de français, M. Josephau, qui ne
cache pas ses opinions progressistes et anticolonialistes. Ce jour là, il entreprend
de leur dicter un texte dont le titre est « de la musique ». L’auteur conseille à
ceux qui ont l’intention de gouverner d’apprendre à jouer de la musique et d’en
apprécier l’harmonie. M. Josephau interrompt de temps en temps la dictée par
des commentaires que suggère le texte en rapport avec les événements que vit la
Haute-Volta.
Sans doute pour se rattraper de leur trop grande sagesse, un peu plus tard, les
élèves de second cycle soulèvent le lycée pour contester la gestion et la disci-
9
pline trop stricte qui leur est imposée. Touré Soumane , alors en seconde, fait
partie des meneurs qui veulent aller jusqu’au bout. Les élèves de terminale, dont
10
Drissa Touré , préoccupés par la proximité du baccalauréat interviennent pour
rétablir le calme aux côtés des premiers professeurs voltaïques. Le mouvement
s’interrompt alors perdant de sa force. Mais les élèves auront tout de même ga-
gné l’instauration d’une forme d’auto-discipline ce qui agrémentera un peu plus
les derniers mois de Thomas dans ce lycée.

9. Touré Soumane va devenir par la suite un personnage de premier plan comme responsable
syndical et un ami de Thomas Sankara. Nous en reparlerons longuement.
10. Il va devenir un dirigeant du PCRV, parti communiste révolutionnaire voltaïque.

43
44
Les années au Prytanée Militaire du Kadiogo

Thomas réussit son BEPC sans difficulté à Bobo. Son père revenu depuis à
Ouagadougou souhaite qu’il se rapproche de lui. Il a entamé des démarches
auprès d’un de ses amis pour pouvoir inscrire Thomas au lycée Zinda Kaboré à
Ouagadougou. Mais Thomas lui réserve une nouvelle surprise.
Même s’il avait envisagé un moment avec son père d’intégrer les Eaux et
Forêts, Thomas n’a pas totalement abandonné l’ idée de soigner les gens. Aussi
compte-t-il obtenir une bourse pour poursuivre des études de médecine. Mais
les parents d’un autre postulant font intervenir des gens plus hauts placés et la
lui subtilisent alors que semble-t-il il y a droit.
Dépité, il entend alors à la radio qu’on recrute trois titulaires du BEPC pour
entrer au PMK, le Prytanée militaire du Kadiogo. Le général Lamizana l’a créé
peu après son arrivée au pouvoir en 1966. Il existait auparavant une école des
enfants de troupe, une sorte de pépinière où l’on puisait les futurs cadres de
l’armée. Les enfants y entraient avec le niveau CE1 et CE2 et poursuivaient
leurs études jusqu’au concours d’entrée en sixième. Ils étaient ensuite orientés,
suivant leur âge, sur l’une des trois écoles : Saint Louis au Sénégal, Bingerville
en Côte-d’Ivoire ou Kati au Mali. Les plus jeunes intégraient la première et
poursuivaient jusqu’au bac, les moins jeunes allaient à Bingerville pour devenir
des techniciens et les plus âgés se rendaient à Kati où ils restaient deux ans.
Lamizana était un officier de l’armée française, le plus gradé parmi les mili-
taires voltaïques. C’est donc tout naturellement que lui fut confiée la responsa-
bilité de la nouvelle armée voltaïque. Il entreprit de créer progressiv ement un
lycée militaire pour amener les futurs officiers jusqu’au baccalauréat. Chaque
année s’ouvre un niveau supplémentaire. Il n’y a cependant pas assez d’élèves
et il faut faire appel aux différents lycées pour compléter les effectifs des clas-
ses.
C’est de cette mesure dont bénéficie Thomas. Il passe donc le concours et est
admis à la rentrée 1966. Comme tous les jeunes de son âge dont les parents ne
sont pas fortunés, il n’est pas question de poursuivre des études si l’on n’obtient
pas une bourse. Si le PMK n’est pas son premier choix, ce n’est pourtant pas à
contre-cœur qu’il prend cette décision. Le niveau scolaire est réputé élevé, et
Thomas aime les efforts, les exercices physiques, la rigueur. Et puis l’armée
représente une institution solide, pleine d’avenir. Sa popularité est alors au plus
haut. Le mouvement populaire de janvier l’a portée au pouvoir, il est vrai faute

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d’autre alternative. On a l’espoir alors qu’elle va moraliser la vie publique, in-
troduire plus de rigueur dans la gestion de l’Etat et promouvoir le patriotisme.
Sans être véritablement politisé comme certains jeunes de son âge à cette épo-
que, Thomas n’est pas insensible à la perspective de pouvoir être utile à son
pays. L’armée ne compte encore en son sein que peu d’officiers et les possibili-
tés de promotion sont grandes. Et puis n’a-t-il pas déjà montré quelques qualités
de chef et un goût certain pour le commandement ?
Sa décision est prise, ce sera l’armée. Il tente de convaincre Fidèle de le sui-
vre sur cette nouvelle voie, mais là rien à faire. Il fait alors le siège de sa fa-
mille. Le père de son ami, en tant que militaire, a droit à solliciter une place
pour son fils. Thomas devra se résoudre à y aller seul. Fidèle ne veut rien savoir,
il ne le suivra pas.
Les débuts sont pénibles. Il commençait à prendre goût à l’autodiscipline du
lycée Ouezzin Coulibaly et il lui faut réapprendre à se plier à des règles strictes.
Les efforts sont rudes pour atteindre le niveau physique exigé. L’entraînement
auquel il s’était un moment astreint en atténue quelque peu les souffrances, mais
au lycée on ne prenait pas autant au sérieux l’éducation physique. Au PMK, il
s’agit bien des premiers entraînements militaires. Pour Thomas Sankara, une
fois la décision prise, il faut l’assumer. Il aime les défis. Il se donne les moyens
d’atteindre les objectifs attendus, augmenter rapidement ses capacités physiques
et surtout son endurance. Sa faible corpulence devient alors un atout, même si
par ailleurs en d’autres occasions, elle peut l'handicaper dans ce milieu de futurs
militaires.
Les élèves sont tour à tour chargés de commandement. Thomas retrouve là
avec grand plaisir une activité qu’il avait exercée autrefois par jeu. Cette fois, il
s’agit d’une affaire plus série use, Elle est intégrée dans la formation et prépare à
un véritable rôle. Il n’y prend que plus de plaisir. Il s’y investit tellement qu’il
demande parfois le tour de commandement à certains de ses camarades en
échange d’un repas ou d’un quelconque autre avantage matériel.
Comme tous ceux qui sont passés à cette époque au PMK, il subit l’influence
d’Adama Touré, militant de la première heure du PAI, le parti africain de
l’indépendance.
Créé par un noyau d’intellectuels et de syndicalistes en 1963, le PAI
s’emploie à diffuser le marxisme et les idées anti-impérialistes parmi les intel-
lectuels et les salariés. Ses dirigeants savent qu’ils se sont lancés dans une en-
treprise de longue haleine. L’impact de l’anticommunisme est particulièrement
fort dans ces pays restés sous la coupe de la France. Bien que plutôt proche de
l’Internationale socialiste, le MLN, mouvement de libération nationale, de Ki
Zerbo le subira à ses dépens lors des élections de 1970. L’activité des militants
va donc d’abord surtout se développer à l’étranger. D’abord à la FEANF, fédé-
ration des étudiants d’Afrique noire en France, puis petit à petit dans les diffé-
rentes villes universitaires en France et en Afrique. Le PAI met en cause
l’hégémonie du MLN, il forme et recrute les militants sur des positions nette-
ment plus anti-impérialistes, proches du mouvement communiste international.

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Au fur et à mesure que les premiers formés rentrent au pays, il développe son
activité auprès de la jeunesse scolaire. Il s’agit en effet là des fonctionnaires, des
intellectuels, des cadres, des syndicalistes de demain. Touré Adama fait partie
des tout premiers enseignants nationaux. Le pays n’en comptait pas plus d’une
dizaine en 1966. Il est l’un des principaux artisans de la stratégie de sensibilisa-
tion de la jeunesse scolarisée. Très tôt il entreprend d’organiser les jeunes élèves
sur le modèle de l’association des scolaires du pays Lobi, la première en date,
Adama Touré est lui-même originaire de cette région. Les jeunes apprennent à
s’organiser, s’initient à la démocratie tout en développant des activités culturel-
les et sportives. Et pendant les congés scolaires, de retour au pays, ils sont inci-
tés à s’éveiller aux problèmes de développement en s’immergeant dans les
campagnes.
Adama Touré enseigne d’abord l’histoire et la géographie avant de devenir
directeur des études. On connaît ses idées progressistes, mais on ne le soup-
çonne sans doute pas alors d’être un militant clandestin du PAI, qui ne déve-
loppe pas d’activité publique, tout entier mobilisé pour la construction de
l’organisation et la formation des militants. On n’est pas tout à fait hostile à ce
qu’on développe chez les futurs militaires un sentiment nationaliste. Et puis, il y
a peu d’enseignants nationaux alors et Lamizana n’est pas vraiment un militaire
enclin à la répression au moindre soupçon. Peut-il imaginer que certains élèves
se réveillent la nuit pour prendre part à des discussions politiques ? Thomas en
fait partie, curieux. Adama Touré leur parle du néocolonialisme qui oppresse
leur pays, des mouvements de libération ailleurs en Afrique et dans le monde,
des révolutions chinoise et soviétique, de l’ impérialisme qu’il faut anéantir, du
peuple en marche vers sa libération, le socialisme puis le communisme, de so-
ciétés sans classe, sans exploitation ou chacun travaillera et consommera selon
ses besoins. Ses cours lui permettent une première approche de ses élèves et il
sélectionne les plus aptes à en entendre plus. D’autres sont eux-mêmes deman-
deurs et prennent l’initiative de solliciter des entretiens. Toute une génération de
militaires va subir son enseignement. Certains rejoindront le noyau des militai-
res progressistes à la fin des années 70. Adama Touré leur apprend aussi les
choses de la vie, il les encadre, les conseille, les soutient, les accompagne dans
leur itinéraire personnel. Thomas Sankara restera en contact avec lui et il de-
viendra ministre de l’Information dans le premier gouvernement du CNR.
Durant ses moments libres, Thomas prend beaucoup de plaisir à assister aux
répétitions des orchestres qui animent les soirées dans les maquis de Ouagadou-
gou. C’est à cette époque qu’il se lie à Moustapha Tombiano qui fait ses débuts
dans ce qui deviendra le show business en créant et en encadrant plusieurs or-
chestres. Thomas peut à loisir emprunter des guitares pour apprendre et même
parfois s’essayer en public sous les conseils éclairés de ce grand frère. Leur
amitié commune durera jusqu’à son assassinat. Tombiano deviendra plus tard
producteur et séjournera longtemps aux Etats-Unis pour rentrer deux ans avant
le 4 août 1983. Pendant la révolution, Tombiano est plusieurs fois sollicité,
quand il se ne manifeste pas lui-même par des propositions, pour créer des évè-

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nements ou attirer les artistes de renommée internationale, comme Jimmy Cliff
ou Fela. Après la libéralisation des ondes, il sera le premier à créer une radio
privée au Burkina, Horizon FM, qui émet encore.
Pendant tout le temps passé au lycée, Thomas Sankara a continué à corres-
pondre avec Jean-Pascal Ouedraogo, son grand frère de Gaoua. Celui-ci lui pro-
digue toujours des conseils. Il est bloqué après le cours de l'école normal, par
l’engagement décennal qui lui impose de rester 10 ans à son poste alors qu’il
aurait tant voulu aller un peu plus loin. Devenu instituteur, il commence à souf-
frir de dysenterie chronique. Il sollicite alors régulièrement une mutation pour
Ouagadougou mais l’administration ne veut rien entendre. Il finit par démis-
sionner pour rejoindre la capitale. Thomas et lui vont enfin pouvoir se retrouver.
Jean-Pascal Ouedraogo s’installe au « célibatorium » en face de la base aé-
rienne qu’on appelait le « carré ». Il y retrouve deux anciens camarades qui
comme lui ont donné leurs démissions de l’enseignement. La chance va leur
sourire. Hermann Yaméogo, le fils du président déchu, qui joue lui-même dans
des orchestres, leur cède des instruments de musique. Ils se mettent alors à répé-
ter, puis décident de monter un orchestre. Ils commencent à animer des soirées
puis se produisent dans des bals et finissent par devenir musiciens profession-
nels. Thomas va voir son ami tous les week-ends. A ses côtés il va encore se
perfectionner en musique. C’est à partir de ce moment que jouer de la guitare va
devenir un moyen privilégié de se détentre. Un soir de l’année 1968, l’orchestre
avait été sollicité pour animer le bal de l’école normale. La fête se prolonge
jusqu’au lendemain vers 5 heures. Jean-Pascal Ouedraogo, fatigué et imbibé
d’alcool somnole sur place, comme sonné. Il aurait bien aimé rentrer mais sa
vespa est crevée et, à cette heure-ci, les petits mécaniciens que l’on trouve habi-
tuellement à chaque coin de rue ont déserté la ville. Thomas ce jour là est venu
au bal. Il se plante devant lui, se demandant que faire. Jean-Pascal à peine cons-
cient lui dit : « ma vespa est crevée, tu peux me la pousser ? » Thomas accepte,
on ne refuse rien à son grand frère. Et pendant cinq kilomètres, de l’école nor-
male jusqu’au « carré », il va pousser cette vespa, une épreuve d’autant plus
difficile que c’est la roue avant qui est crevée. Thomas se rappellera toujours de
cette histoire que sa maman évoque encore avec Jean-Pascal. Plus tard, Jean-
Pascal Ouedraogo va devenir entraîneur d’une équipe de football de Ouagadou-
gou, l’Etoile Filante de Ouagadougou. On le surnommera alors Vidinik du nom
d’un entraîneur yougoslave connu de l’époque.
C’est à cette époque que Thomas Sankara se lie d’amitié avec Allassane Ko-
naté. Leurs pères sont amis à Paspanga. La relation entre les deux pères connaî-
tra une période de tension. En effet, Joseph face à la détresse qui l’entoure se
met petit à petit à prodiguer des soins gratuitement. N’est-il pas naturel de se
rendre utile en apportant ses compétences au voisinage ? Il considère ne pas
avoir à être rétribué car il n’a pas de véritable diplôme et reçoit une pension
d’ancien combattant de la seconde guerre mondiale. M. Mamadou Konaté ne
l’entend pas ainsi lui qui doit vivre de ce travail et qui entreprend de créer une
clinique privée.

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Thomas et Allassane se retrouvent avec plaisir. Ils sont tous les deux très
sensibles et une amitié solide va les unir qui ne va pas faiblir. Très intimes, ils
partagent de longs moments ensemble, s’échangent leurs peines, dorment par-
fois dans le même lit comme des frères. Ils voyagent ensemble au Ghana sur
une petite moto qu’a pu acheter Allassane avec sa paye d’instituteur. C’est à
cette occasion que Thomas va découvrir la ville de Po qui se trouve sur la route
non loin de la frontière. Ils se complètent bien tous les deux. Allassane est un
peu rêveur, très idéaliste, plutôt porté à oublier la réalité, et souvent désordonné.
Thomas lui rappelle les règles de vie et met à sa disposition son sens de
l’organisation. Lorsqu'Allassane Konaté souhaitera se marier, il hésitera, ressen-
tant douloureusement l’idée de laisser seul son ami. Chaque épreuve de son ami
Thomas devient la sienne et il souffre avec lui. Thomas Sankara l’encouragera,
de même qu’il sera encouragé à se marier lorsqu'à son tour il rencontrera Ma-
riam.
Ils se rendront plusieurs fois au village d’Allassane. Celui-ci insiste pour que
Thomas consulte les vieux et pour que ceux-ci lui donnent des conseils, le gu i-
dent et le préparent à affronter les dangers qu’ils lui prédisent. Thomas se prête
au jeu, il ne veut pas froisser son ami. Allassane sait qu’il peut compter sur son
ami en cas de coups durs. Un peu plus âgé, il se sentira aussi investi d’une mis-
sion de protection mais Thomas finira par lui cacher certaines de ses difficultés
pour ne pas trop l’inquiéter, connaissant sa trop grande sensibilité. Un sentiment
très fort les liera jusqu’à la fin.

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50
Chapitre 2

L’éveil politique
et la naissance du dirigeant

51
52
Madagascar, à l’académie militaire d’Antsirabé

Parmi les quinze élèves de la même promotion à obtenir le bac, Thomas


Sankara et Jean Simporé sont choisis pour aller poursuivre leur formation
d’officiers à l’ académie militaire d’Antsirabé à Madagascar. Ils y retrouveront
Paul Yaméogo, un autre jeune officier voltaïque, qui poursuit sa formation dans
la promotion précédente.
Arrivé à destination, Thomas Sankara réalise un peu plus l’ampleur de la
pauvreté de son pays. Ouagadougou n’était encore qu’un gros village très majo-
ritairement composé de cases. Tout juste quelques bâtiments administratifs
avaient été construits au centre tout près des quartiers populaires. Tananarive à
côté c’est un autre monde, une jolie ville coquette couvrant plusieurs collines,
au milieu desquelles s’étendent des rizières. De jolies petites maisons à véranda,
au style caractéristique des Hauts-Plateaux, sont construites à flanc de colline.
1
La cité renferme des monuments, comme le palais de la reine, le Rova pour les
malgaches, qui domine toute la ville, vestige d’un royaume autrefois rayonnant.
De nombreux squares ou jardins d’où s’échappent les odeurs d’arbres fleuris
permettent d’agréables promenades dans la fraîcheur, notamment autour du lac
Anosy en plein centre-ville. La France en avait fait sa vitrine pour rayonner sur
la région. Madagascar se range alors loin devant la Haute-Volta. Tananarive
rayonne sur toute la région avec sa vie culturelle et intellectuelle très active en-
tretenue par son université. Ce n’est que bien plus tard que Madagascar va som-
brer peu à peu jusqu’à se retrouver derrière le Burkina Faso dans le classement
mondial des pays selon le PIB.
Antsirabé se trouve à 169 kilomètres au sud de Tananarive. Situé à 1500 mè-
tres d’altitude, c’est un des endroits les plus froids des Hautes-Terres durant
l’hiver austral. Dès le début du vingtième siècle, les colons avaient entrepris de
faire de cette ville une station de villégiature pour exploiter les propriétés cura-
tives de ses sources thermales que les habitants de la région connaissaient de-
puis bien longtemps. Aussi la ville est-elle joliment aménagée. Aux abords de
l’Hôtel des Thermes, immense palace à l’architecture coloniale, s’étendent de
larges avenues bordées d’arbres. Un peu plus loin, un quartier plus ancien formé

1. Il a brûlé récemment. Un procès a eu lieu sans que les commanditaires n’aient pu être dé-
masqués. Il s’agissait sans doute d’une provocation destinée à exacerber la rivalité entre Mérinas
et côtiers.

53
de rues étroites plus modestes bordées de petits commerces plonge l’étranger
dans cette foisonnante et chaleureuse originalité malgache. D’autant plus qu’ici,
contrairement à Tananarive, la ville est traversée de toutes parts par des centai-
nes de pousse-pousse témoins de l’influence asiatique de ces contrées toutes
proches des côtes africaines. Quant aux collines environnantes où alternent ver-
gers, rizières et plantations de tabacs, elles témoignent de l’habileté des paysans
malgaches. Des vignes signalent la présence de colons qui produisent du vin.
On est bien loin de la dureté du paysage sahélien écrasé de soleil et de la ri-
gueur du climat sec des environs de Ouagadougou où la poussière se loge dans
les moindres recoins.
L’Académie est un peu à l’écart, à cinq ou six kilomètres du centre. Les
quelques longs bâtiments blancs, entourés de plusieurs terrains de sport, ombra-
gés par des arbres majestueux, inspirent un sentiment de calme et de tranquillité
propice à l’étude.
Quelques vingt-huit prétendants officiers, trois abandonneront en cours de
route, composent la promotion SAINA qui signifie « intelligence » en malga-
che : dix neuf malgaches et neuf africains, outre les deux voltaïques, deux séné-
galais, deux congolais et trois tchadiens. Thomas fait partie de la cinquième
brigade et partage la chambre 3 avec six autres promotionnaires dont le tchadien
Gabriel Dering aujourd’hui décédé qui deviendra ministre par la suite. Ils de-
viendront amis et Thomas Sankara adoptera son enfant. Les autres sont malga-
ches.
Thomas Sankara se lie d’amitié avec Guy Aïssa Dabany, d’une autre promo-
tion, un frère de la femme d’Omar Bongo le président du Gabon qui fut élevé
dans la famille. Lorsque ce jeune homme mourra un peu plus tard, Omar Bongo
se prendra d’une affection paternelle pour Thomas Sankara qui avait été l’ami
de son parent qu’il considérait un peu comme son fils. Plus tard, plusieurs pré-
sidents africains passeront par Omar Bongo pour qu’il intervienne auprès du
président du Burkina Faso à propos de certains dossiers. Et c’est au Gabon
qu’ira se réfugier Mariam Sankara lorsque la situation deviendra pour elle inte-
nable à Ouagadougou, avant de s’installer en France.
Les rapports entre Africains et Malgaches ne sont pas toujours faciles. Ces
derniers expriment parfois un sentiment de supériorité par rapport aux Afri-
cains, surtout les Mérinas originaires des Hauts-Plateaux. De plus, un lourd
contentieux existe depuis la révolte nationaliste de 1947 écrasée dans le sang
par les autorités coloniales. On évalue aujourd’hui à plus de quatre-vingts-mille
morts le bilan de la répression. En fait, beaucoup de ceux qui participèrent à la
répression étaient des Africains emmenés par des officiers français. Aussi les
Africains sont-ils soigneusement répartis dans les chambres afin d’éviter tout
regroupement. Des conflits éclatent cependant. Il n’y aura jamais de bagarre
2
dans la chambre trois celle-ci apparaissant comme la chambre modèle . Thomas

2. Cette partie consacrée au séjour à l’académie militaire d’Antsirabé doit beaucoup aux té-
moignages des colonels Rala izamary Guillaume, Ralijoana Danielson, Andrianantenaina Lala ,
son ancien voisin de chambre et du Général Dodo.

54
y joue un rôle modérateur et prévient les conflits. Il se perfectionne en musique,
ce qui a toujours pour effet d’adoucir les rapports, contribue à la bonne humeur
grâce à son humour toujours vif. Il n’hésite pas non plus à rappeler que parfois
aussi en Haute-Volta on faisait jouer à des malgaches un rôle répressif au ser-
vice de l’administration coloniale.
La façon dont Thomas Sankara affiche ses origines africaines n’est pourtant
pas toujours du goût des autres Africains. Ainsi, alors que quelques élèves de
l’Académie sont en voyage d’études à la Réunion, certains d’entre eux font la
connaissance de jeunes femmes au cours d’un bal. Ils souhaitent les revoir et
s’enquièrent de leurs lieux d’habitation. Ils décident tous ensemble de leur ren-
dre visite. Ses camarades ont beau le dissuader, il n’en démord pas, il veut met-
tre un grand boubou. Quelle honte y a-t-il à s’habiller ainsi ? N’est-il pas afri-
cain ? Sur la route, au fur et à mesure qu’ils avancent, ils se rendent compte
qu’à leur approche les gens ferment leurs fenêtres. Bien sûr, arrivés à destina-
tion, les jeunes femmes refuseront de les recevoir.
Les débuts sont particulièrement rudes. Il s’agit de tester l’endurance des of-
ficiers aspirants, leur capacité de résistance physique, d’éliminer les plus fai-
bles, de voir quelles sont leurs limites. Les marches forcées se succèdent, les
exercices divers avec des sacs chargés au maximum. En plus du classique par-
cours du combattant ils doivent aussi endurer le parcours du risque encore plus
dur physiquement mais aussi plus dangereux. Le rythme et le niveau sont bien
plus élevés qu’au PMK. Il s’agit de former les meilleurs officiers de l’ Afrique
francophone.
Thomas Sankara souffre certes et durement, mais son allure filiforme le rend
plus résistant, contrairement à d’autres apparemment pourtant plus solides. Non
seulement il tient le coup, mais il vient au secours de camarades plus faibles. Il
les soutient, leur prodigue quelques mots d’encouragement dans les moments
difficiles. Il en vient même à soulager certains de leur sac et de leur fusil lors-
qu’ils sont à bout et qu’ils atteignent leurs limites. Cette attitude qu’il adopte
dès le début contribue à forger son charisme et à le rendre populaire parmi ses
camarades. Pour lui c’est tout naturel. Il ne fait que reproduire ce qu’il a appris
de la morale issue de la Bible et de celle léguée par son éducation notamment de
sa mère entièrement empreinte de modestie et d’une profonde humanité.
Rien ne laisse transparaître une quelconque révolte. Jamais un mot de répro-
bation. Il se prête parfaitement au jeu qu’il accepte sans broncher. D’ailleurs, il
se doit d’être au niveau, et une quelconque protestation si bénigne fût-elle, pour-
rait être interprétée comme un signe de faiblesse. Un militaire, un futur chef doit
savoir serrer les dents, tout juste s’il n’en redemande pas. Lorsqu’il a choisi
d’être militaire, il a aussi choisi de passer par ces épreuves. Tant mieux si cela
peut lui faire dépasser ses propres limites et les pousser un peu plus loin. C’est
d’ailleurs un objectif qu’il s’est toujours fixéé. Lui-même ne s’est-il pas imposé
ce type d’épreuve d’endurance depuis déjà plusieurs années ?
Lui, pourtant déjà si prompt à contester depuis les premières années de lycée
ne bronche pas. En plus des exercices militaires, les aspirants doivent aussi su-

55
bir le « bahutage », qui n’est rien d’autre que le bizutage et les vexations diver-
ses des plus anciens. Ainsi l’actuel président nigérien monsieur Ibrahim Baré
Maïnassara se rappelle : « On était enfermé 45 jours durant, sans sortie, sans
week-end, et avec des encadreurs qui ne faisaient pas dans la dentelle - si vous
me permettez l’expression -, et il fallait encaisser sans broncher. A la fin ça
3
change complètement un homme. »
Certains croient le moment venu de se venger de ce qu’ils ont eux-mêmes
subi en intégrant l’académie, d’autres en profitent pour se laisser aller à leur
sadisme latent se sachant exceptionnellement couverts puisque la hiérarchie
complice laisse faire. Mieux, elle en profite pour inculquer et faire vivre à la
quatrième promotion sa devise FERS, foi, énergie, rigueur et solidarité. Comme
dans tout endroit où l'on laisse se perpétrer ces usages à la limite de l’humanité,
on se retranche derrière l’ argument selon lequel cette souffrance imposée col-
lectivement contribue à forger une identité et à souder les membres d’une même
promotion. Dans l’endurance, Malgaches et Africains sont traités de la même
façon et ceux qui les oppressent sont aussi indifféremment malgaches ou afri-
cains. Et puis ici on est entre militaires, et les anciens coloniaux qui encadrent
les aspirants, après avoir servi en Indochine ou en Algérie, pensent qu’un mili-
taire se doit d’être particulièrement endurci. Thomas Sankara ne proteste pas
non plus contre le bizutage. Il est vrai qu’il se déroule peu de temps après
l’arrivée justement pour ne pas laisser s’organiser de résistance collective, pen-
dant que les bizuts ne connaissent pas les règles de ce nouveau lieu. Tout juste
pense-t-il que lui ne devra pas dépasser certaines limites lorsqu’il aura des res-
ponsabilités de commandement.
Thomas Sankara est fasciné par le capitaine Vidal, le commandant de la
promotion. C’est lui qui les initie à l’endurance physique. Il considère qu’un
bon officier doit être un bon sportif et pratique lui-même la course de fond.
Thomas Sankara, encore jeune, n’échappe pas au processus d’identification des
soldats pour leur chef. Celui-ci expérimenté sait trouver les mots pour les sou-
der dans l’effort, leur inculquer l’ esprit de corps, les préparer à leur fonction
d’officier supérieur, leur donner goût à la discipline.
Aussi, encouragé par son chef qui remarque ses qualités physiques propres à
ce type de discipline, il décide de représenter sa promotion aux 5000 mètres. Il
va devenir imbattable. L’esprit de compétition entre promotions est exacerbé
par les officiers qui les encadrent. Eux-mêmes s’y investissent. Thomas Sankara
se fait un devoir d’être à la hauteur. Et comme il a déjà pris l’habitude de
s’entraîner il n’aura pas trop de mal à exceller. Même la troisième année, alors
que les aspirants délaissent quelque peu le sport en général il continue de
s’entraîner. Il lui arrive aussi d’entraîner avec lui des élèves d’autres promo-
tions, même parfois la nuit.
Il prend cette tâche à cœur. Représenter sa promotion est un honneur et un
devoir. Il ne veut pas se contenter de gagner, il faut aussi le faire avec éclat.

3. Mon ambition pour le Niger, entretien réalisé par Sennen Andriamirado, supplément à
Jeune Afrique N°1894-1895 du 23 avril au 6 mai 1997.

56
Ainsi, la dernière année, il participe de tout cœur à la compétition entre promo-
tions. Il s’est bien préparé. Il s’aligne avec Danielson Ralijoana. Tous deux re-
présentent la quatrième promotion. Rapidement il se détache pour terminer seul
en tête. Alors qu’il est en passe de gagner, il décide d’attendre son coéquipier,
pourtant en retard d’un demi-tour pour terminer ensemble. Et il prend encore un
vif plaisir à scander avec ses camarades promotionnaires : « LA QUATRE, LA
MEILLEURE ! » comme ils en ont l’habitude pour faire enrager les autres. La
performance devait être de haut niveau puisque son ami qu’il avait largement
battu continuera par la suite à participer à des marathons internationaux jusqu’à
obtenir des lettres de félicitations de son chef de corps.
A l’académie militaire d’Antsirabé, on ne se contente pas de faire des com-
battants, des hommes de guerre, mais aussi des militaires conscients des pro-
blèmes de société, peut-être même de futurs hommes d’état. Aussi la formation
est-elle largement multidisciplinaire. Bien sûr les matières militaires y tiennent
une large place : la tactique, le maniement d’armes, la doctrine de défense, le
règlement, le combat ou l’instruction technique, topographie, génie et transmis-
sion. Beaucoup de ces jeunes recrues savent d’ailleurs garder de ce point de vue
une certaine distance. Ils n’hésitent pas entre eux, surtout les Malgaches, à se
demander quoi retenir de ces cours de stratégie alors que l’armée française n’a
pas brillé dans l’histoire par ses victoires. On n’était en effet encore pas très loin
des revers de l’armée coloniale, dont étaient issus leurs instructeurs, en particu-
lier la déroute de Dien Bien Phu au Vietnam en 1954. Et la période des inter-
ventions, pour maintenir des dictateurs africains en difficulté, d’autant plus effi-
caces que cela va se dérouler dans des pays désorganisés, n’avait pas encore
commencé.
On ne néglige pas pour autant l’enseignement général. Thomas Sankara ex-
celle en français. Mais ce n’est pas tant la littérature qui l’ intéresse, il ne lit ja-
mais de roman, mais plutôt l’expression orale. Il est attiré par les possibilités
qu’apporte la langue française dans la formulation des idées. Il apprécie aussi
l’immense réservoir de combinaisons permettant ces multiples jeux de mots
dont il comprendra rapidement l’ intérêt aussi bien pour simplement faire rire
son entourage que, plus tard, pour faire passer une idée a priori difficilement
acceptable ou pour capter l’attention des auditeurs. Ses résultats en mathémati-
ques et physique chimie restent par contre médiocres. Ce sont les deux seules
matières où il sera noté en dessous de la moyenne.
Il s’investit particulièrement dans ce qui est désigné dans cette école mili-
taire par la « polymathique » qui recouvre différentes matières. D’abord, celles
portant sur la connaissance, de Madagascar dans lesquelles il obtient de bons
résultats. Par respect pour ses camarades mais aussi poussé par son goût pour la
connaissance il fait preuve de curiosité. Il est vrai que la culture malgache, par
sa richesse, a de quoi fasciner par ses influences diverses, asiatiques, africaines
mais aussi arabes et européennes. Par exemple il s’intéresse beaucoup à la mu-
sique traditionnelle, très vivante, et se plaît à en enregistrer quelques morceaux.
Thomas se fait un devoir de faire bonne figure dans les cours touchant à

57
l’agriculture baptisés pompeusement « sciences agricoles ». Il clame à qui veut
l’entendre qu’il est de souche paysanne. Et puis il en a compris toute l’ impor-
tance pour son pays. Il a en tête cette pauvre terre sèche de la Haute-Volta qu’il
4
a lui-même cultivée avec la daba lorsque ses parents l’envoyaient au village
pendant les vacances scolaires. Il est curieux de connaître les moyens d’amélio-
rer les rendements agricoles, de maîtriser l’ eau si rare au pays, mais aussi de
soulager le dur travail des paysans. Cette matière lui paraît très concrète, très
pratique. Elle lui renvoie des images de son pays, de ses proches restés au vil-
lage qu’il retrouvait tous les ans. Il entretient d’ailleurs des rapports particuliers
avec son professeur d’agriculture M. Mamena qu’il n’hésite pas à solliciter pour
des compléments.
Enfin il se passionne pour les sciences humaines, économie politique la pre-
mière année, sociologie la deuxième et sciences politiques la troisième. Son
professeur de sociologie, M. Théophile Andrianoelisoa, qui deviendra plus tard
Conseiller Suprême de la Révolution, exerce une certaine influence sur lui. Il
s’agit surtout de sociologie pratique. On étudie par exemple les stratégies de
pénétration du monde rural, d’approche des paysans. Son professeur utilise les
documents de l’ORSTOM élaborés par Régis Rakotonirina et Gérard Roy qui
ne sont pas spécifiquement destinés aux militaires. Le premier est le collabora-
teur scientifique du second. Ils ont fait ensemble un très important travail sur les
organisations communautaires paysannes avec lesquelles ils eurent des liens très
serrés. Ils en ont en particulier décrypté les contradictions internes et les rap-
ports avec les représentants du pouvoir à l’extérieur. Leurs travaux se prolon-
geaient par l’élaboration d’une stratégie de pénétration dans la communauté
villageoise qui permette de casser le premier rapport induit par les rapports de
domination entre officiers et paysans. Tous deux de formation marxiste, ils se
plaçaient dans le contexte général d’affrontement contre l’ impérialisme au sein
d’un mouvement général de changement de société. Et lorsqu’une insurrection
armée se déclare dans les régions d’Antsirabé et d’Amatondrazaka, on les soup-
çonne immédiatement d’en être les complices. Gérard Roy séjourne en France
pour ses congés lorsque l’affaire éclate. Les autorités malgaches demandent son
extradition pour le juger en même temps que son collaborateur mais il est fina-
5
lement assigné à résidence .
Avant que cette affaire n’empêche Gérard Roy d’enseigner, le commandant
français de l’Académie militaire, qui ne saisissait pas l’ensemble de la démarche
avait accueilli avec beaucoup d’intérêt un enseignement qui mettait les élèves
officiers en contact avec la population. Si on fait preuve d’une certaine ouver-
ture à Antsirabé pour une école militaire, tout n’y est pas permis cependant. Un

4. Houe à manche courte utilisée par les paysans burkinabè.


5. Cette affaire fit grand bruit à l’époque. La qualification d’insurrection maoïste serait due au
fait que l’on ait trouvé des écrits de Gérard Roy chez son ami et collaborateur Régis Rakotonorina
commentant la réalité paysanne et malgache à partir d’écrits de Mao Tsé Toung. Ce complot doit
plutôt être replacé dans le contexte plus général de mouvements de paysans en 1971 impulsé par
le dirigeant nationaliste Monja Joana que nous évoquerons dans le chapitre suivant.

58
autre enseignant français, Guy Pourcet, se verra d’une année sur l’autre suppri-
mer un enseignement au cours duquel il s’était un peu trop étendu sur le mar-
xisme. Le commandant malgache, s’il comprenait, fermait les yeux. Mais le
colonel Ratsimandrava, commandant de la gendarmerie, dont nous reparlerons
plus loin, lorsqu’il connut la démarche la trouva tellement intéressante qu’il
commanda à Gérard Roy une étude sur les rapports entre la gendarmerie et la
population. Thomas Sankara, qui se passionne pour le sujet, est donc formé à
bonne école.
Son professeur de sociologie, influencé aussi par Gérard Roy comme beau-
coup de professeurs dans cette discipline, est aussi d’Antsirabé et il peut pour-
suivre les discussions sur d’autres sujets. Il l’oriente vers certaines lectures qui
contribuent à poursuivre sa prise de conscience, son éveil politique à l’ opposé
de celles que lui conseillent les instructeurs comme la biographie de Bigeard
« Pour une parcelle de gloire » ou la psychologie du commandement du révé-
rend père de Tourquoi.
Il s’intéresse à deux ouvrages en particulier, Oppression et libération dans
l’imaginaire : les communautés villageoises de la côte Est de Madagascar de
Gérard Althabe et l’Afrique noire est mal partie de René Dumont. Le premier,
écrit par un sociologue, étudie les communautés villageoises de la côte est de
Madagascar et les rapports de domination aussi bien internes, à l’intérieur de la
famille ou entre les différents lignages qu' externes par rapport au pouvoir colo-
6
nial. Il interprète le tromba comme une tentative de dépassement de ces diffé-
rentes formes d’oppression. Ce livre eut un important retentissement à l’époque
à Madagascar dans la mesure où c’était la première fois qu’on parlait de
l’insurrection de 1947 restée tabou. Il rendait hommage aux paysans, les princi-
pales victimes de la féroce répression qui s’ensuivit au cours de laquelle près de
80000 malgaches trouvèrent la mort. Le livre de René Dumont plus connu tire
la sonnette d’alarme sur les maigres performances des pays d’Afrique Noire
francophone. Il s’attaque en particulier aux orientations prises par les gouver-
nements issus de l’ indépendance et à leur incapacité à se soustraire à la main-
mise française et à promouvoir une véritable économie du développement.
De plus, comme toutes les grandes écoles malgaches l’ Académie militaire
organise des colloques. Aussi des professeurs de l’université, des ingénieurs,
des étudiants sont venus brasser des idées avec ces futurs officiers. C’est au
cours d’un de ces événements que Sennen Andriamirado vient à l’ Académie.
Pourtant il ne remarque pas Thomas Sankara, leur amitié ne naîtra que bien plus
tard.
Sennen Andriamirado, alors sociologue, monte ponctuellement de Tanana-
rive pour organiser des journées d’économie rurale, une discipline dans laquelle
il s’est spécialisé. Il est alors directeur d’un centre d’études pour le développe-
ment des entreprises coopératives et similaires. Il n’y croit guère. Ce type d’or-
ganisation avait été plaqué, importé de l’extérieur. Cela ne fonctionnait pas du

6. Il s’agit d’une pratique encore très répandue aujourd’hui où des personnes entrent en transe
et se disent habitées par des ancêtres prestigieux qui s’expriment à travers eux.

59
tout, les paysans avaient du mal à s’en sortir pendant que les patrons des coopé-
7
ratives se comportaient comme des « gangsters » sans aucun respect pour les
producteurs. Sennen va donc s’engager à fond dans la révolution à Madagascar
espérant un réel changement. Le centre qu’il dirige deviendra le centre de déve-
loppement des entreprises communautaires et similaires. Il participe au comité
interministériel pour l’organisation du monde rural tout en faisant partie des
conseillers économiques du gouvernement. Il participera à la mise en place des
fameux fokolonona, les structures communautaires de base. Mais il va finir par
se heurter aux militaires qui détiennent la réalité du pouvoir. Alors qu’il préco-
nise de donner la priorité aux activités économiques et sociales, certains offi-
ciers veulent en faire des structures administratives, d’autres des relais polit i-
ques. Ils ne vont pas tarder à s’en disputer le contrôle. Dégoûté, Sennen An-
driamirado cherche un emploi hors de son pays envoyant son C.V. un peu par-
tout y compris à d’importantes multinationales. Finalement il se fera embaucher
8
par l’hebdomadaire Jeune Afrique .
Thomas ne se contente pas de suivre assidûment ses études. Il va prendre
une part très active à l’animation de la vie de l’Académie. Son compatriote Jean
Simporé n’est pas en reste puisqu’il va animer le club photo. Tous deux vont
donc travailler ensemble. Thomas Sankara devient rédacteur en chef du journal
de l’Académie Ralliement. Il s’initie et se passionne pour le journalisme, redou-
ble d’énergie et s’y investit totalement. Il a vite compris que l’écriture est un des
meilleurs moyens de mémoriser, mais aussi qu’elle oblige à approfondir la ré-
flexion puisqu’elle consiste à formuler des idées pour les faire passer à d’autres,
pour se faire comprendre, voire convaincre. Il découvre la fièvre de la construc-
tion d’un numéro de journal, de la conception abstraite et théorique jusqu’à ces
quelques pages remplies qu’il a fallu équilibrer petit à petit après être passé par
le doute et enfin le plaisir d’être lu. Il peut ici mettre à profit son goût pour la
langue française et son sens des formules. Il s’initie aussi à l’animation d’une
équipe ce qui est d’autant plus remarquable qu’il est parmi les plus jeunes si ce
n’est le benjamin. Cette activité lui vaudra d’ailleurs les félicitations de la direc-
9
tion de l’école .
Il va aussi animer le club d’information. Il occupe ainsi les deux postes clés
laissés aux élèves en charge de la communication interne dans l’ Académie. En
complément de la formation dispensée en cours, il avait été institué en effet ce
qu’on appelait le « tour d’horizon mensuel ». Il s’agissait de faire prendre cons-
cience aux élèves des problèmes de société, de les initier au suivi de l’actualité,
en même temps que de les entraîner à s’exprimer en public. Le rôle de Thomas
Sankara consiste à organiser tout cela : désigner l’orateur, choisir les sujets,

7. Le mot est de Sennen Andriamirado.


8. Sennen Andriamirado est décédé le 15 juillet 1997 à Paris. Devenu journaliste, il aura
beaucoup contribué à populariser la révolution burkinabè.
9. Textuellement l’appréciation est la suivante : « Félicitations pour son comportement re-
marquable et son travail personnel, les résultats obtenus au cours du cycle de formation et
l’influence heureuse qu’il a eue comme rédacteur en chef du journal de l’académie ».

60
négocier avec la direction de l’école. Chacun à tour de rôle, les élèves doivent
donc préparer un exposé et le présenter en public.
Thomas Sankara réalise assez vite que parmi les jeunes hommes qu’il côtoie,
beaucoup seront sans doute amenés à assumer d’importantes responsabilités
après leur retour au pays. La formation et l’encadrement sont de qualité et les
instructeurs font régulièrement appel à leur sérieux, à leur sens des responsabili-
tés. On leur inculque le sens de l’Etat, celui du patriotisme même si on s’attache
à leur faire aimer la culture française, à les lier un peu plus à la France. Ces res-
ponsabilités de rédacteur en chef et de responsable du club d’information lui
permettent aussi de toucher au-delà de sa propre promotion, tous les élèves de
l’Académie. Il est déjà mû par cette formidable envie d’informer, de convaincre,
de faire partager ses idées, de les confronter. Il a toujours voulu se rendre utile
et tient à faire partager cette option à des camarades. Il veut contribuer à leur
prise de conscience. “ Il faisait notre formation idéologique. Nous avons beau-
coup appris grâce à lui... En tant qu’aîné, disait-il, il était de son devoir de
nous ouvrir les yeux sur les réalités du monde. Ce qui m’a le plus frappé, c’est
sa très grande disponibilité à se mettre au service des autres. Et puis sa fran-
chise, disons sa sincérité. Et enfin sa manière d’expliquer les choses avec sim-
plicité et pragmatisme. Aujourd’hui, on dirait qu’il avait tout simplement le don
10
de communiquer. Nous passions des heures à l’écouter sans nous lasser ”.
Les débats sont assez ouverts. Il faut, du point de vue, de l’école dénoncer la
tentation du communisme, pour cela il faut bien en parler. La plupart des élèves
se déclarent apolitiques. Un des deux Congolais de la promotion, cependant,
Guembo Jean-Marie se déclare ouvertement marxiste et se réfère souvent à Lé-
nine, développant un dogmatisme comme saura si bien le faire plus tard le ré-
gime de Sassou Nguesso. Ils présenteront d’ailleurs ensemble un exposé issu de
travaux de Régis Rakotonirina et Gérard Roy sur les mouvements révolution-
naires africains. Thomas travaille, lit beaucoup, questionne ses professeurs, les
sollicite en dehors des cours, il apprend, compare, fait des synthèses, commence
à acquérir une importante culture politique. Il approfondit en même temps ses
propres orientations, prend de l’assurance. Il acquiert ainsi une importante force
de conviction d’autant plus qu’il a le verbe facile. Et lorsqu’il se lance dans des
développements, il aligne les références livresques ou historiques. Il paraît
convaincant. Il ne dévoile pas entièrement pourtant ses convictions et affiche
une certaine neutralité. Il y a des limites en effet. Les livres de Mao par exemple
ne rentrent pas. Et puis une fois, le commandant de l’école interrompt un exposé
au moment où il est fait quelques rappels sur les théoriciens de la révolution.
Thomas Sankara expérimente aussi sa force de séduction, le rayonnement de
son sourire, la facilité de trouver la phrase adéquate pour désarmer l’adversaire
en cas de difficulté, ou pour détourner l’attention. Et puis, c’est un militaire
respectueux, ce qui tend à rassurer. Il entretient rappelons-le grâce à l’athlétisme
d’excellents rapports avec le commandant Vidal, l’officier qui encadre la pro-

10. Mon ambition pour le Niger, entretien réalisé par Sennen Andriamirado, supplément à
Jeune Afrique N°1894-1895 du 23 avril au 6 mai 1997.

61
motion. En plus il a toujours une tenue impeccable et sera pour cette raison re-
marqué par le commandant de l’Académie. Et lors des manœuvres, lorsqu’il est
désigné chef de section, il prend les choses très au sérieux et se tient toujours
sur la brèche. Ses camarades se plaignent d’ailleurs de ne pas pouvoir souffler.
Lorsqu’éclatent les événements de 72 à Tananarive, les militaires sont consi-
gnés, et ils n’ont que des échos lointains de ce qui se passe dans la capitale. On
se méfie d’eux d’autant plus qu’on connaît cette école pour ses professeurs de
sociologie très engagés politiquement. Ainsi c’est sans leurs armes et un peu à
la sauvette qu’on organise la cérémonie de sortie de la promotion.

62
Au cœur d’une révolution

Au cours de la dernière année de son séjour à Antsirabé, Sankara effectue un


stage au sein des unités du service civique. Création originale de l’armée mal-
gache sous l’impulsion du général Ratsivalaka, ce type de service militaire per-
met à l’armée de jouer le rôle d’acteur du développement. C’est ainsi qu’il
existe deux types de militaires dans ce pays à cette époque, les bérets rouges, les
unités combattantes, et les bérets verts qui produisent, cultivent et encadrent les
paysans. Très intéressé, Sankara entreprend des démarches pour pouvoir effec-
tuer une année supplémentaire au sein d’unités du service civique. Sa requête
est acceptée.
Il découvre, tout au long de cette année supplémentaire, avec le plus grand
intérêt, une fonction de l’armée encore inconnue pour lui qui l’interpelle parti-
culièrement. Les jeunes paysans effectuent leurs services militaires dans un
rayon de cinquante kilomètres autour de chez eux et ne considèrent donc pas
cette année comme une perte, d’autant plus qu’ils en reviennent plus armés face
aux difficultés qu’ils affrontent dans leur vie quotidienne. La journée y est bien
remplie : le matin, des activités de sensibilisation au civisme ou au développe-
ment, on apprend notamment aux paysans à améliorer leur technique de produc-
tion, et l’après-midi, la formation militaire. Les unités de service civique dispo-
sent aussi de postes de santé et participent à l’alphabétisation. L’objectif est
qu’à la fin du service civique, les paysans soient capables d’écrire une lettre. On
projette même de temps en temps des films dans les villages. Tout cela le pas-
sionne. Il doit encadrer la formation militaire et on lui adjoint un interprète pour
communiquer avec les paysans, son dynamisme le rend vite assez populaire.
Déjà curieux, il s’intéresse aux techniques dans l’agriculture. Durant cette année
il effectue plusieurs séjours prolongés, dont un dans le grand sud où le climat
est très sec, proche de celui du Burkina. Cette expérience aura incontestable-
ment une influence lorsqu’il entreprendra, une fois au pouvoir, de transformer
l’armée.
Thomas Sankara est d’autant plus heureux qu’entre deux séjours en brousse,
il peut passer du temps dans la capitale. Il a rencontré un couple qui est devenu
un peu comme sa famille. Lansina Sidibé était arrivé deux ans avant en 1969
dans le cadre des accords internes à l’OCAM, l’Organisation de la Communauté
Africaine et Malgache. Il avait dans le passé séjourné deux ans à Brazzaville et
lorsqu’on lui avait proposé de choisir entre retourner chez lui au Mali, aller en

63
France ou dans une autre université africaine, il n’avait pas hésité à poursuivre
son aventure. Il s’était donc finalement retrouvé à Madagascar.
C’est un peu par hasard, qu’en allant toucher sa bourse à l’ambassade de
France, il a rencontré Thomas Sankara. Les Africains étaient rares à Madagas-
car et ils se sont salués longuement comme au pays. Ils ont rapidement sympa-
thisé. Leurs noms affichent une certaine parenté et cela les rapproche. Ils sont si
loin de chez eux, de leur famille. Les Sid ibé sont cousins des Sangaré, les métis
peul-mandingues proches de la lignée des Sankara. Mais surtout ils se rendent
compte très vite qu’ils ont bien d’autres points communs. Et puis Lansina Sid i-
bé a rencontré une jeune femme malgache Harry, et Thomas Sankara retrouve
chez eux un peu la chaleur d’une famille. Après avoir fait leur connaissance il
descend de plus en plus régulièrement chez eux à Tananarive. Durant cette der-
nière année de son séjour à Madagascar ils vont pratiquement passer tout leur
temps libre ensemble.
1
Les événements qui éclatent en 72 ne les surprennent guère. Sidibé a quitté
le Mali alors que Modibo Keïta gouvernait encore. Il a donc vécu chez lui les
premières années de l’ indépendance malienne et la mobilisation de son peuple
pour chercher une voie indépendante. Il a passé ensuite deux ans au Congo où
des progressistes avaient aussi pris le pouvoir et s’étaient élevés contre la trop
forte présence française. La Haute-Volta avait déjà connu sa première révolte
populaire en 1966, et Thomas Sankara se rappelle que Yaméogo, malgré tous
ses défauts et insuffisances, avait tout de même exigé le départ des soldats fran-
çais et la fermeture de leur base militaire de Bobo Dioulasso.
A Madagascar ils ont l’impression de se trouver dans un pays colonisé tant la
présence française paraît pesante. La langue officielle est le français, le chef
d’état-major de l’armée malgache est un Français, l’économie est pratiquement
contrôlée par quelques sociétés françaises, la plupart des conseillers du prési-
dent Tsiranana sont français. Même à l’université que les deux amis fréquentent
beaucoup, les enseignants français ont gardé tous les pouvoirs et le drapeau de
l’ancienne colonie flotte encore sur ses locaux. Et puis même si l’on n’en parle
guère, les événements de 1947 restent présents et vivaces dans les mémoires.
Beaucoup de parents les racontent à leurs enfants sans omettre l’horreur des
massacres. Et aux yeux de nos deux observateurs africains à même de faire des
comparaisons, la richesse de Madagascar devrait lui permettre de se développer
en toute indépendance comparée à la pauvreté de leurs pays respectifs. Cette
révolte, contre l’ancienne colonie et les polit iciens qu’elle avait mis en place, est
dans l’ordre des choses.
L’indépendance ne semble s’être traduite finalement que par le simple rem-
placement des fonctionnaires français par des Malgaches, alors que le sentiment
nationaliste est particulièrement fort. Les Malgaches avaient pourtant vécu les
dernières années de la colonisation dans un état d’esprit plus proche de celui des

1. Pour une analyse approfondie des événements de 1972 et du processus alors engagé, on se
reportera à Robert Archer, Madagascar depuis 1972, la marche d’une Révolution, l’Harmattan,
1976, 210 pages.

64
Algériens et des Vietnamiens que des populations de l’Afrique noire. La révolte
2
ne pouvait qu’éclater .
En 1971, alors que des querelles opposaient différents clans au sein du pou-
voir, une révolte éclata dans le sud-ouest où les éleveurs pauvres, victimes de la
sécheresse, refusaient de payer leurs impôts et les cotisations du PSD, parti so-
cial démocrate, le parti du président Tsiranana. Une violente répression dirigée
par la gendarmerie s’abattit sur la région. On dénombra 1000 morts le 16 avril
1971. De petites guérillas éclatèrent en province aussi autour d’Antsirabé dans
3
le centre et d’Amatondrazaka près de Tamatave . Un mandat d’arrêt fut lancé
4
contre le dirigeant du MONIMA , parti nationaliste dirigé par Monja Joana, l’un
des seuls rescapés des dirigeants de l’insurrection de 1947. Peu après Tsiranana
dut fermer l’université à la suite d’un mouvement de grève.
L’élection triomphale de Tsiranana, candidat unique, en janvier 1972 avec
99,97 % des suffrages ne fait pas illusion. L’Etat PSD a utilisé en effet tous les
moyens dont il dispose. Mais le mécontentement n’en a pas disparu pour autant.
5
Les enfants de la bourgeoisie merina scolarisés vont prendre le relais. Le pro-
blème des débouchés commence à inquiéter sérieusement les étudiants. Une
première manifestation se déroule en avril qui rassemble pour la première fois
les élèves et les étudiants. Ils réclament la malgachisation de l’enseignement et
défilent aux cris de : « A Bas l’Impérialisme culturel ». A l’université, les étu-
diants se réunissent, organisent des séminaires sur l’enseignement ou
l’économie, des organisations plus radicales font leur apparition et rencontrent
tout de suite de la sympathie. On commence à dénoncer le néocolonialisme, à
demander le retrait des troupes françaises, à fustiger les accords de coopération
dont on demande la révision.
D’autres manifestations se déroulent qui donnent lieu à des incidents. Un
étudiant est tué. Le pouvoir répond en arrêtant et en déportant quatre-cent-
cinquante personnes au bagne de Nosy Lava dans la nuit du 12 au 13 mai. Le
lendemain les manifestations prennent un tour insurrectionnel. Le chef de la
gendarmerie, le colonel Ratsimandrava, qui avait pourtant accepté de tirer en
1971, refuse cette fois d’intervenir de même que celui de l’armée déployée dans
la ville, le colonel Rabetafika. Ce sont les Forces Républicaines de Sécurité qui

2. Les autorités françaises en étaient-elles conscientes. Philippe Hugon, aujourd’hui profes-


seur à l’Université de Nanterre, contacté lors de ce travail nous a raconté l’anecdote suivante. La
veille des événements de 1972, une délégation de ressortissants français est allée voir
l’ambassadeur de France M. Plantet. Hugon lui a alors déclaré : « Vous rendez-vous compte que
la France est en train de perdre absolument tous ses atouts. Le drapeau est en train de monter de
plus en plus haut alors que le mât est en train de casser ». Et ils n’eurent pour toute réponse
qu’une invitation à faire attention, et l’assurance que de toute façon les Français avaient la situa-
tion bien en main. Le lendemain les fusillades éclatèrent à Tananarive.
3. On accuse Gérard Roy, alors en congé, d’y avoir participé. Il va être astreint à résidence et
ne va plus pouvoir revenir.
4. Madagasikara Otrinin’ny malagasy.
5. L’ethnie des Hauts-Plateaux dominante à Madagascar qui a unifié le pays. Un conflit dont
l’enjeu est la domination du pays oppose encore aujourd’hui les côtiers aux populations des
Hauts-Plateaux. Ce conflit est régulièrement exacerbé par le pouvoir lorsqu’il est en difficulté.

65
vont réprimer les manifestants. On comptera ce jour là entre dix et quarante
morts selon les estimations. Tout au long de cette journée la population s’est
organisée en comités dans les quartiers qui se structurent et donnent naissance
6
au KIM , où se retrouvent aussi bien les étudiants, les enseignants et les salariés,
que les paysans et les chômeurs. Ceux-ci, regroupés au sein d’une organisation
7 8
appelée ZOAM , jouèrent un rôle relativement important à cette époque , grâce
à la force qu’ils représentaient.
Le 15 mai, les syndicats appellent à la grève générale et le KIM réuni en as-
semblée plénière mandate l’armée comme « seule force capable de reprendre la
situation en main ». La foule massée de façon quasi-permanente sur la place de
l’Indépendance reprend immédiatement le mot d’ordre et le 18 mai 1972, Tsira-
nana remet les pleins pouvoirs au général de division Gabriel Ramanantsoa,
chef d’état-major des armées, tout en restant pendant quelque temps encore le
chef de l’Etat sur le plan des institutions.
Le calme revient rapidement dans la capitale et le 27 mai, Ramanantsoa
nommé premier ministre à la suite d’une révision constitutionnelle forme un
gouvernement où dominent les militaires. Un référendum lui permet d’accéder à
la magistrature suprême en octobre. Et c’est en décembre 1972, qu’aux côtés de
Ratsimandrava et de Rabetafika, le capitaine de frégate Didier Ratsiraka entre
9
au gouvernement comme ministre des Affaires étrangères . Parmi les premières
mesures du nouveau pouvoir, figure l’abolition de la taxe sur le bétail qui avait
été à l’origine du mouvement des éleveurs de 1971.
Mais l’un des grands chantiers de ce gouvernement fut la réforme des foko-
10
nolona initiée par le ministre de l’Intérieur le colonel de gendarmerie Ratsi-

6. Komity Iombonan’ny Mpitolona textuellement l’Union des Comités de Luttes.


7. Zatovo (jeune) Orin’asa (chômeur) Anivon’ny Madagasikara.
8. Selon Robert Archer op. cit. note p. 152 : « L’apparition des ZOAM dans la vie politique
malgache fut extrêmement importante. Ils apparurent pour la première fois en avril 1972, quand
des jeunes au chômage firent leur entrée sur le campus universitaire, portant des chapeaux de
cow-boys et demandant qu’on reconnaisse leurs opinions. Des groupes politiques investirent un
travail de préparation énorme dans leur formation. Pendant quelque temps, le mouvement fut
bien organisé, et se répandit en dehors de Tananarive. Tous les hommes politiques essayaient de
le récupérer, car politiquement parlant les ZOAM, renommés ’ troupes de choc ’, de toute mani-
festation populaire à Tananarive, étaient redoutables. »
9. Ratsiraka ne devient chef d’Etat qu’en 1975 à la suite d’un certain nombre de péripéties. Le
gouvernement regroupant différentes tendances, une crise politique éclate au début de 1975.
10. Selon Rober Archer op. cit. note p. 139 : « A l’origine, les fokonolona étaient des commu-
nautés villageoises des hauts-plateaux, dirigées par des conseils d’anciens et chargées de
l’organisation sociale et des travaux collectifs. Depuis la fin du XVIIIe siècle, c’est-à-dire jusqu’à
la formation de l’Etat Mérina, et sous la colonisation, l’administration voulut les transformer en
structures administratives, sociales, voire économiques, directement inféodées au pouvoir cen-
tral : ils en vinrent à être considérés comme des courroies de transmission entre l’Etat et la popu-
lation. L’Etat monarchique comme l’administration coloniale ont tour à tour cherché à modifier
la notion et la structure des fokonolona dans tout le pays. Après l’indépendance, le régime Tsira-
nana continua à les considérer et à les utiliser comme des structures de propagande électorale et
de diffusion de la parole gouvernementale. En fait il semble que les fokonolona, ne fut-ce que par

66
mandrava. Entre 1972 et 1975, il fait de nombreuses tournées dans toute l’ île,
multipliant les contacts avec les paysans. Il s’employait à promouvoir des rap-
ports plus détendus et moins autoritaires entre le gouvernement et la population.
Ces multiples contacts avaient achevé de le convaincre de la nécessité et de la
possibilité de décentraliser effectivement les pouvoirs au niveau des fokonolona.
Il rencontrait au sein du gouvernement de fortes oppositions. Ratsiraka, pourtant
un temps son allié, moins empreint des réalités des campagnes, jugeait cette
réforme irréaliste et préférait s’inspirer du système mis en place dans les pays
socialistes, plus centralisateur où l’Etat restait omniprésent. Il jugeait en particu-
lier les paysans des communautés de base trop inexpérimentés et considérait
que la réforme leur accordait trop de pouvoir. L’opposition de droite, quant à
elle, s’employait à défendre les intérêts de la bourgeoisie nationale liée à
l’ancienne administration attaquée par cette réforme. Alors que celle-ci se fixait
comme objectif de décentraliser effectivement les pouvoirs au profit des com-
munautés de base. Robert Archer écrit à propos de ce débat :
« Le programme auquel il s’était entièrement consacré, la réforme des foko-
nolona, fut approfondi à un point tel que sa réalisation complète exigeait la dé-
molition des structures de l’Etat mises en place depuis l’indépendance et son
remplacement par un système où la population participerait directement à la di-
rection des affaires locales. Il projetait de transférer l’administration des ca m-
pagnes aux mains de fonctionnaires élus, et de retirer leur pouvoir aux bureau-
crates promus par le gouvernement central.
On a souligné le caractère idéaliste du programme de réforme des fokonolo-
na préparé par Ratsimandrava, parce qu’on disait que la masse des paysans
n’était pas suffisamment politisée pour utiliser correctement le pouvoir que la
réforme leur offrirait. Cette question demeure non résolue. En réalité ce pro-
gramme était critiqué parce qu’il introduisait un nouveau système
d’administration parallèlement à celui qui existait depuis l’indépendance et qui
était basé sur la hiérarchie coloniale. Parce que les Chefs de Canton et les Ch efs
de District étaient opposés à ce que la paysannerie exerce un pouvoir réel, on
répandit dans l’opinion que la réforme échouerait ou provoquerait du désordre.
Cette attitude montre à quel point les idées politiques de Ratsimandrava
étaient devenues révolutionnaires. Si on avait permis à la paysannerie de
s’opposer ouvertement au gouvernement central on aurait créé les conditions
11
pour une mise en question des structures de l’Etat » .
Ratsimandrava était un officier merina des Hauts-Plateaux mais d’origine
modeste, andevo selon la terminologie malgache. Il montra comme on l’a vu
une très forte sensibilité pour les problèmes des paysans aux côtés desquels il
s’était fortement engagé à travers sa réforme des fokonolona. Tout l’opposait à
Rabetifaka originaire de l’aristocratie mérina plus enclin à défendre les intérêts
de cette classe. Ratsiraka côtier, mais aussi plus intellectuel, très empreint d’une
forte culture classique, très habile dans le maniement de la rhétorique, orientait

force d’inertie, ont toujours résisté aux essais de récupération par les différentes administrations
centrales ».
11. Robert Archer op. cit. p. 73-74.

67
son discours politique surtout contre l’ennemi extérieur, l’impérialisme. Minis-
tre des Affaires Etrangères jusqu’en 1975, il se fit remarquer à l’étranger par la
réorientation complète de la politique extérieure. Il se rangea dans le camp pro-
gressiste, approfondit et étendit les relations de Madagascar avec l’ Afrique et
établit des relations diplomatiques avec les pays socialistes. Il fut aussi l’artisan
principal, en tant que Chef de la délégation malgache, de la renégociation des
accords de coopération avec la France en 72-73. Mais Ratsiraka passa la ma-
jeure partie de son temps à l’extérieur. Il connaissait peu les problèmes de la
paysannerie qu’il n’avait guère côtoyée.
Thomas Sankara vit, durant toute cette année 72-73, au milieu de toute cette
effervescence. Il s’y intéresse d’autant plus que quelques éléments lui rappellent
les événements de 66 et l’ arrivée au pouvoir de Lamizana. Un mouvement po-
pulaire puissant qui débouche, faute d’autre perspective, sur la prise de pouvoir
par l’armée qui sera fortement représentée dans le Conseil des ministres et dont
le Chef de l’Etat n’est autre que l’officier le plus gradé. Ne poussons cependant
pas plus loin les comparaisons. Pour ne citer que quelques différences, et non
des moindres, comme nous l’avons dit, en Haute-Volta en 1966, on ne s’en est
pas pris à la France, il n’y a pas encore d’étudiants, les officiers sont moins
nombreux, peu politisés et leur formation plus rudimentaire.
Par contre la période qui suit fait apparaître bien des problématiques proches
de celles qu’affronteront les révolutionnaires Burkinabè avant et après le 4 août
1983. Tout le processus engagé à partir de 1980 en Haute-Volta apparaît comme
une lutte entre les clans au sein de l’armée. Si au départ, il s’agit essentiellement
d’un conflit de génération, cette lutte va prendre de plus en plus une tournure
politique. La faiblesse des partis politiques soutenant la révolution et la propen-
sion des militaires à s’en méfier, vont s’entretenir l’une l’autre jusqu’à ce que
les problèmes politiques finissent par se résoudre à l’intérieur de l’armée par la
force des armes, l’assassinat. Si les rivalités ethniques sont exacerbées à Mada-
gascar, entre côtiers et habitants des Hauts-Plateaux, elles ne sont pas absentes
de la vie politique voltaïque, on l’a vu à propos des Mossis, même si elles appa-
raissent secondaires et non déterminantes. Les jeunes désœuvrés urbains des
villes très actifs au sein des CDR et les multiples problèmes rencontrés pour les
intégrer à la révolution ressemblent aux jeunes des ZOAM. La réforme des fo-
konolona de Ratsimandrava leur accordait des pouvoirs et des responsabilités
locales proches de ceux des CDR. Certains dirigeants veulent mettre la question
paysanne au centre des préoccupations et du débat politique puisque la campa-
gne abrite l’écrasante majorité de la population alors que d’autres, plus scepti-
ques, leur opposent l’état d’arriération des villages. Il ne nous appartient pas ici
de pousser plus loin ces analogies mais il nous faut les souligner pour insister
sur l’intérêt qu’a dû susciter le séjour de Sankara à Madagascar pour sa forma-
tion politique. Sans doute n’en comprenait-il pas toute la complexité à ce mo-
ment-là, mais il y pensera probablement plus d’une fois lorsqu’il sera confronté
à toutes ces problématiques une fois au pouvoir. Il aura d’ailleurs l’occasion
d’en discuter longuement avec un de ses amis le journaliste Sennen Andriami-

68
rado, qui vécut activement toute cette période.
Thomas Sankara a-t-il cherché à rencontrer le colonel Ratsimandrava ? Ce
dernier aurait pu l’intéresser. Il n’était certes pas classé parmi les révolutionnai-
res, avant son accession au pouvoir, du fait que la gendarmerie qu’il dirigeait fut
chargée de la répression dans les campagnes, mais il avait déjà une certaine
connaissance du milieu paysan pour lequel il faisait preuve d’un intérêt particu-
lier. Il s’intéressait aussi aux travaux de Gérard Roy qu’il avait invité à donner
des cours aux gendarmes. On n’improvise pas une réforme de cette ampleur
sans un minimum de connaissance du milieu auquel elle s’adresse, la paysanne-
rie. Par la suite, Ratsimandrava va développer une vision assez « basiste » du
développement, taxée parfois de populiste, qui devait partir des communautés
de base et de fait se heurter aux hiérarchies sociales dominantes jusqu’à les re-
mettre en cause.
12
Par contre il a cherché à rencontrer Ratsiraka . Ce dernier s’était déjà fait
une certaine renommée à l’extérieur par ses prises de position et son action pour
se libérer de la tutelle française. Ainsi, un soir, alors qu’il est chez son ami Sid i-
bé et qu’ils cherchent ensemble comment occuper leur soirée, Thomas Sankara
propose de façon impromptue de rendre visite à Didier Ratsiraka. Sidibé pos-
sède une petite voiture et ils se rendent immédiatement à son domicile. Deux
gardes imposants les accueillent qui s’étonnent de les voir et ne savent d’abord
quoi répondre. Après une certaine hésitation ils finissent par les laisser entrer
tout en les prévenant que d’autres personnes attendent. Après une certaine at-
tente, Ratsiraka finit par les recevoir mais l’entrevue va être de courte durée car
il doit se rendre à une réception. Ils échangent quelques mots pour se présenter
et lorsque Sidibé déclare venir du Mali il s’exclame : « Ah le Mali ! Le Mali a
échoué dans sa révolution, il faut que Madagascar réussisse ».
Toute cette effervescence, Thomas Sankara va la vivre aux côtés des univer-
sitaires français dont la plupart encore tout imprégnés du mouvement de 68 sont
influencés par le marxisme ou tout au moins le soutien aux mouvements révolu-
tionnaires. Sidibé, étudiant lui-même, deviendra ensuite enseignant. Sankara
souhaite approfondir ses connaissances en économie. Il s’inscrit même à
l’université pour suivre des cours afin d’approfondir les rudiments d’économie
appris à Antsirabé. Confiant en Lansina Sidibé, il lui avait livré ses véritables
desseins. Son objectif était de faire œuvre utile pour son pays, en particulier de
soulager ses frères et sœurs, de cette misère écrasante contre laquelle ils luttent
13
sans relâche et qui les fauche trop jeunes . C’est la raison pour laquelle il est
heureux de compléter sa formation dans le service civique. Mais il a compris
aussi que les questions politiques et économiques sont les véritables clés du

12. Notre version diffère sensiblement de celle exposée par Sennen Andriamirado dans San-
kara le Rebelle, Jeune Afrique Livres, 1er trimestre 1987, 237 pages, p. 24, qui, sans doute parce
qu’il exécrait Ratsiraka, avait là l’ occasion de régler un compte. Il est vrai que Ratsiraka a la
réputation d’être assez hautain. Mais la version qui est exposée ici provient de son ami malien qui
a participé à l’entrevue, présenté comme un militaire, alors qu’il est enseignant, et qui a en plus
souligné que le Mali n’a jamais envoyé de militaire à Madagascar.
13. L’espérance de vie atteignait alors à peine 40 ans.

69
changement alors qu’il n’est pas du rôle du service civique de les aborder. Il y
avait certes eu des débats à Antsirabé mais il avait gardé une certaine prudence.
Une école militaire n’est pas le meilleur endroit pour aborder toutes ces ques-
tions. Alors il avait proposé ce curieux échange à son ami : « Tu m’apprends
l’économie, je t’apprends la guerre ». Si Lansina Sidibé ne parut guère intéres-
sé par la stratégie militaire, en revanche il accepta volontiers d’aider son ami. Il
est en effet parfaitement bien inséré dans le milieu universitaire. Tous deux se
retrouvent tous les samedis soir. Soit ils étudient ensemble, soit ils se rendent
chez des professeurs chez qui ils dînent régulièrement.
Ensemble ils discutent des problèmes de leur région d’origine, l’ Afrique de
l’Ouest. Sidibé fera une thèse sur l’ intégration africaine, et ils parlent réguliè-
rement de l’unification de l’ Afrique de l’ Ouest, regrettant qu’elle n’ait pu se
faire.
Sidibé lui parle longuement de l’expérience malienne sous Modibo Keïta
qu’il a vécue dans son pays, Thomas Sankara le questionne sur la façon de mo-
biliser les paysans. L’orientation avait été mise sur le développement prioritaire
du monde rural. Ainsi, le ministre du développement Seydou Badian Kouyaté
s’exprimait de la façon suivante :
« Sur le plan strictement économique, développer ces pays, c’est d’abord et
avant tout, dans le cadre des urgences, permettre à la majorité rurale de se met-
tre au rythme de productivité exigé par l’état des besoins et la dimension des ob-
jectifs, de s’intégrer véritablement dans le courant des siècles, autrement dit,
l’action de rénovation a pour premier pas la modernisation de l’agriculture, sec-
teur qui alimente le revenu national. C’est à l’agriculture qu’est liée l’écrasante
majorité de nos populations et c’est sur elle que repose la quasi-totalité de notre
activité économique réelle. L’accession de l’agriculture à un stade moderne
14
constitue le geste premier pour un développement réel valable. »
Un congrès extraordinaire s’était prononcé en 1960 pour la mise en place de
structures de type socialiste. Elles devaient permettre l’encadrement et
l’organisation des paysans sur la base de coopératives. Ainsi au niveau des vil-
lages, on avait mis en place le Groupement rural Associé et le Groupement Ru-
ral de Production et de Secours Mutuel qui disposait de champs collectifs et qui
avait accès aux organismes de crédit dont il était l’ interlocuteur. Ils devaient
prendre en charge, outre l’organisation de la production, la commercialisation
locale et les travaux d’aménagement. Toute une pyramide était mise en place
jusqu’aux organismes centralisateurs, qui comprenait différents niveaux
d’encadrement ainsi que des sociétés d’Etat. Ces réformes n’ont pas obtenu les
résultats escomptés, du fait de la résistance au changement du monde paysan
qui s’en remettait aux notables, à l’insuffisance de l’encadrement, à la faiblesse
des prix fixés au niveau national. Thomas Sankara qui encore jeune avait certes
entendu parler de l’expérience malienne mais plutôt à travers les slogans polit i-

14. Cité par Cheick Oumar Diarrah dans Le Mali de Modibo Keïta, l’Harmattan, septembre
1986, 196 pages, p 72.

70
ques, saisit l’occasion de pouvoir l’analyser en profondeur, avec Lansina Sidibé
qui en rapporte des témoignages vivants et les professeurs d’économie qui com-
plètent par l’analyse théorique et le recul de l’universitaire.
Ensemble, ils sont allés plusieurs fois dîner chez Philippe Hugon et Guy
Pourcet aujourd’hui respectivement professeur à Nanterre et à l’Ecole des hau-
tes études en sciences sociales. Tous d’eux enseignaient à Antsirabé. Hugon
intervenait sur les questions de décentralisation des pouvoirs illustrant son pro-
pos de l’ expérience autogestionnaire yougoslave. Il remarque bien l’intérêt de
Sankara pour l’économie mais ils n’ont pas à Antsirabé de relations particuliè-
res. Guy Pourcet est alors coopérant, spécialiste de l’animation rurale, un des
sujets qui passionnent Sankara. C’est par l’intermédiaire de Sidibé que des
échanges vont véritablement s’établir.
Thomas Sankara sans complexe ne connaît pas l’aversion des « post-
soixante-huitards » pour l’uniforme et lorsque la première fois il se présente
chez Guy Pourcet en uniforme, ce dernier lui fait gentiment comprendre que s’il
souhaite revenir, mieux vaut qu’il soit habillé en civil. Ils abordent ensemble les
questions techniques de l’approche des paysans. Il le met en garde contre trop
d’enthousiasme et lui fait part de son expérience. De son point de vue, les ani-
mateurs ruraux se trouvent souvent pris dans un système où ils sont amenés à
faire passer un message technique ou administratif qu’il qualifie alors de « viol
des masses ».
Avec Philippe Hugon, les discussions abordent plutôt les problèmes sous
l’angle économique. On discute d’un certain nombre d’ouvrages sur lesquels
Sankara et Sidibé souhaitent des éclaircissements. On parle de l’expérience des
Ujaama, les villages socialistes en Tanzanie, de René Dumont mais aussi de
Samir Amin dont les thèses font partie de l’ enseignement. Dans ces ouvrages
Samir Amin, égyptien, l’un des seuls économistes africains à l’époque, devien-
dra le maître à penser de toute une génération d’Africains. Il s’inspire des thèses
mises en avant par l’école de Prébisch en Amérique latine. Pour lui, le sous-
développement s’explique très largement par des relations inégales entre les
pays du centre et ceux de la périphérie, et dans ce contexte international, il
considère que le développement passe par un fort relâchement de ces liens. Il
préconise donc un développement autocentré.
Toutes ces discussions passionnent Thomas Sankara qui va beaucoup enri-
chir sa culture politique et économique. Il reste cependant modeste, il ques-
tionne surtout plutôt qu’il n’émet de positions propres. Philippe Hugon et Guy
Pourcet seront tous les deux contactés plus tard par Thomas Sankara, justement
par l’ intermédiaire de Sidibé, lorsqu’il deviendra président et qu’il cherchera
15
des conseillers. Mais ils déclineront l’offre tous les deux . Il est probable qu’ils

15 .Tous deux, contactés en juillet 1997, ont accepté de répondre à mes questions. Philippe
Hugon s’est justifié ainsi : « J’ai hésité non pas à cause de la personnalité de Sankara mais à
l’époque c’était un peu difficile. Il y avait pas mal de kalachnikov. Des collègues avaient été
arrêtés. Je n’ai pas donné suite, je ne voulais pas officialiser le régime ». Quant à Guy Pourcet, il
m’a déclaré : « Je le trouvais un peu dangereux, trop enthousiaste ».

71
ne furent pas les seuls.
Avec Sidibé, les relations ne sont pas de type professeur-élève. Et tous deux
peuvent se laisser aller. Des heures durant, ils passent au crible de leurs crit i-
ques les actions des différents présidents de leur sous-région. Sankara émet des
options négatives sur Sékou Touré. Il se méfie des grandes déclarations idéolo-
giques. Il se passionne plus pour ceux qui proposent des solutions plus terre-à-
terre et qui travaillent sur le terrain. Ils discutent beaucoup de communisme et
du socialisme, qui ont beaucoup influencé l’expérience malienne, mais toujours
en en recherchant des applications pratiques dans leurs pays si différents de
l’Europe du siècle dernier et du début du vingtième.
Ils aiment aussi s’entraîner à prononcer des discours. Sidibé a rapporté avec
lui un petit livre de discours de Modibo Keïta. Il s’entraîne à en déclamer les
paroles jusqu’à s’enregistrer au magnétophone. Pour Thomas Sankara c’est à
moitié pour se distraire à moitié pour s’entraîner. Sidibé se souvient parfaite-
ment de Sankara lui expliquant dans les détails comment on préparait et exécu-
tait un coup d’Etat mais jamais alors il n’a envisagé de le réaliser lui-même.
Ainsi contrairement à la plupart des Africains de Madagascar qui se rendent
le week-end à Tananarive pour descendre dans les boîtes de nuit, Sankara ne
semble guère attiré par ce type de lieu qu’il ne fréquente guère. Cela ne
l’empêche pas de fréquenter une jeune femme, Mary-Lou, qui deviendra par la
suite professeur d’éducation physique. Il est vrai qu’il vécut à Madagascar une
déception amoureuse. Il fréquentait une jeune femme étudiante à Dakar, avant
de partir, Françoise, et il apprit qu’elle avait eu un enfant d’un autre. Parmi ses
distractions, il continue à pratiquer assidûment le sport en particulier la course à
pied, mais aussi la musique. C’est à Madagascar qu’il s’est perfectionné. Il
passe aussi des heures à écouter le disque de Sery Kandja Kouyaté qui, aux
rythmes caractéristiques des musiciens mandingues, raconte l’histoire presti-
gieuse du Soudan. Sidibé lui traduit les paroles et cela le transporte chez lui
avec nostalgie. Il pense alors très fortement à sa famille, surtout à sa mère qui
lui manque.
Il entretient aussi d’excellentes relations avec la femme de Sidibé Harry, qui
est malgache. Cette présence féminine, un peu comme une sœur, au milieu de ce
monde d’hommes, de militaires, lui fait du bien. Il lui confie ses problèmes de
cœur. Elle le soutient aussi lorsqu’il a des devoirs de français à rendre. Elle
l’aide à collectionner les insectes et à les mettre dans les cartons. Ils entretien-
dront toujours l’un pour l’autre une profonde affection.
Ils aiment tous ensemble se promener en ville, en voiture, en autobus ou à
pied. Dans les bus ils sont frappés par la discrétion des Malgaches. Alors que
quand deux Africains sont ensemble, on n’entend qu’eux. Les Malgaches
s’étonnent un peu de l’attitude de Thomas Sankara qu’ils jugent un peu extrava-
gante. Ainsi par exemple, il n’hésite pas à se vêtir en costume traditionnel, en
16
grand boubou et à parcourir ainsi le zooma de part en part. C’est de sa part une

16. Vendredi en malgache mais ce terme désigne aussi le marché du centre de Tananarive qui
prend une ampleur partic ulière le vendredi.

72
gentille provocation mais surtout la fière affirmation de sa culture africaine que
l’on a parfois tendance à mépriser à Madagascar. Il a le contact facile, aborde
tout le monde, s’entretient de tout et de rien, fait des plaisanteries, pose des
questions. Il s’intéresse à beaucoup de détails. Il se projette très souvent dans
l’avenir et imagine une Haute-Volta remise sur de bons rails. Par exemple, il
imagine des autobus à Ouagadougou, et en observant l’armée malgache, il
songe à des uniformes de l’armée complètement repensés pour rompre avec
ceux des armées occidentales. Que ce soit au niveau de la politique économique
et sociale à l’échelle d’un pays ou de détails qui peuvent sembler insignifiants,
le séjour à Madagascar aura été déterminant dans la formation et la préparation
de Thomas Sankara pour les tâches qui l’attendent et pour les projets qui com-
mencent à germer dans son esprit.

73
74
Le retour au pays

Comme à son habitude, Thomas Sankara arrive sans prévenir. Il est rare à
l’époque qu’un taxi s’arrête devant la maison. On s’attend alors en général à
voir arriver un étranger. La cour de la concession de Paspanga s’anime d’un
seul coup. Tout le monde se met à courir partout dans la maison et l’ on fête
comme il se doit l’arrivée du grand frère, ou du fils prodigue. On veut le serrer
dans ses bras le toucher. Il sort de ses bagages quelques souvenirs, des nappe-
rons, de la vannerie, qu’il distribue tant bien que mal. Il va passer la journée à
saluer la famille et le voisinage.
Il tient à faire partager son engouement pour Madagascar. A cause d’un petit
projecteur qu’il a ramené avec lui il peut ainsi montrer en grand format les dia-
positives qu’il a ramenées et les commenter longuement. Il insiste sur les diffé-
rences avec la Haute-Volta, vante la richesse naturelle de la Grande Ile, les ar-
bres fruitiers, la vitalité de sa culture, les fleurs et les parfums qui s’en dégagent.
Le retour n’est pourtant pas si facile. Il éprouve certes beaucoup de joie à re-
trouver sa famille, sa mère qui lui a manqué, son père et ses frères et sœurs.
Mais ce bonheur va vite laisser place à une certaine tristesse, une certaine nos-
talgie de Madagascar. Il ne cesse de se lamenter sur l’ état d’arriération, la mi-
sère dans lequel il retrouve son pays. Il aimerait communiquer son enthou-
siasme pour Madagascar, sa beauté, mais aussi son évolution politique et les
changements amorcés. Il en parle longuement à ses camarades surtout les jeunes
militaires, ceux qu’il a connus au PMK. Il teste leurs réactions, insistant sur le
rôle qu’y joue l’armée.
Il retrouve une Haute-Volta bloquée. Lamizana a tenu promesse. Il a fait
adopter par référendum une nouvelle constitution en 1970 qui consacre
l’avènement de la deuxième république et institue le multipartisme. Elle stipule
cependant que la présidence de la République est réservée à l’officier de l’armée
le plus haut gradé. Des élections législatives avaient été organisées en novem-
bre. Le RDA l’avait emporté en obtenant 37 sièges sur 57, 12 revenant au PRA
et 6 au MLN de Ki Zerbo. La vie politique est depuis dominée par une querelle
interne au RDA entre le premier ministre Gérard Kango Ouedraogo et l’autre
dirigeant du RDA Joseph Ouedraogo soutenu par une majorité de députés. Pen-
dant que les ténors du RDA s’affrontent sur fond de rivalités personnelles le
pays s’enfonce dans la crise. Le chômage urbain augmente et l’exode rural
s’accélère. L’analphabétisme atteint des records, l’éducation nationale manque

75
de moyens. La productivité reste trop faible dans les campagnes et la sécheresse
sévit de façon endémique. L’industrie reste quasi-inexistante en l’ absence de
tout investissement, tandis qu’une mauvaise gestion grève lourdement le déjà
trop faible budget de l’Etat.
La sensibilité de Thomas Sankara pour les problèmes du monde rural s’est
encore accrue au cours de sa formation à Madagascar d’abord à Antsirabé sous
l’influence de ses professeurs de sociologie puis au cours de l’année de service
civique, d’autant plus que la révolution malgache de 1972 semblait vouloir met-
tre ces oubliés au centre du débat politique. Après ces années passées à
l’extérieur, il s’attend à trouver des changements si minimes soient-ils, il re-
trouve un pays identique à celui qu’il a laissé quatre années auparavant, comme
bloqué, immobilisé et sans perspective. Il ne remarque aucun signe d’une quel-
conque avancée, aucun progrès.
Un jour il se confie à sa mère et à sa sœur Marie :
« - Oh la la ! Pauvre Haute-Volta ! Toujours la même chose, les mêmes
murs, les mêmes visages, les mêmes problèmes. Si un jour je deviens président
de la République, je changerai tout ça.
- Qu’est ce que tu pourras faire de mieux que les autres, lui rétorque sa
mère.
- On verra bien... » répond-il, sans plus de précision, alors que sa sœur Marie
moqueuse pouffe de rires. A-t-il déjà des projets ?
Il reçoit sa première affectation. Il doit partir à Bobo Dioulasso. Il décide
d’emmener avec lui son jeune frère Paul et sa sœur Pauline, âgés respective-
ment de 10 et 12 ans. Il trouve en effet que les parents ne sont pas assez sévères
avec eux, que leur éducation laisse à désirer. Son papa a un peu vieilli. Il est
passé d’un extrême à l’autre. Après l’avoir beaucoup vu corriger ses premiers
enfants, Thomas Sankara a l’impression qu’il laisse faire. Le « vieux » ne court
plus après eux pour les frapper quand pourtant à son avis ils le méritent. Il
trouve sa maman trop indulgente, toujours à leur trouver des excuses, à les cajo-
ler. Il s’énerve contre l’attitude de ses sœurs et de ses cousines pourtant nom-
breuses à la maison qui ne se bougent pas beaucoup. Comment se fait-il qu’elles
aident si peu sa maman à s’acquitter des travaux ménagers ? Ne voient-elles
donc pas qu’elle est fatiguée, qu’elle commence à vieillir ? Décidément il y a
trop de laisser-aller dans cette maison depuis qu’il est parti.
A Bobo, Paul et Pauline vont tous les deux devoir changer leurs habitudes.
Thomas Sankara s’est mis en tête de les endurcir, de les éloigner des parents
pour qu’ils acquièrent une certaine autonomie, qu’ils apprennent à souffrir, à
supporter des conditions de vie difficile, à se discipliner ce qui pour lui est de
toute première importance. Un jour par exemple, il ramène des gants de boxe
qu’il leur demande d’enfiler. Il veut qu’ils apprennent à se battre, à supporter les
coups. Il a pris un garçon pour faire la cuisine et tenir la maison propre. Il ne
supporte pas la tendance de sa sœur à le considérer comme étant à son service.
Il les oblige à participer aussi aux tâches ménagères. En particulier, il exige de
Pauline qu’elle lave elle-même ses vêtements. Il a pris ce garçon à son service

76
mais non à celui de son petit frère ou de sa petite sœur.
Il exige d’eux des comptes-rendus réguliers de leurs activités, de leurs résul-
tats scolaires, vérifie qu’ils font bien le urs devoirs. Il surveille de très près leur
attitude. Il tient à ce qu’ils soient corrects, ponctuels, bien élevés, qu’ils respec-
tent leurs professeurs et parlent un français correct. Il n’hésite pas non plus à les
corriger s’il l’estime nécessaire. Un jour, Pauline ose se moquer d’une troupe de
jeunes recrues en train d’apprendre à défiler. Thomas Sankara ne peut supporter
une telle attitude. On ne se moque pas impunément de l’ armée en sa présence.
Elle est sévèrement battue.
Mais Paul et Pauline se souviendront surtout d’une autre correction mémo-
rable. A cette époque, il est beaucoup question de coupeurs de tête qui sévi-
raient dans la région. Un soir, Paul et Pauline sont seuls à la maison. Le temps
passe, la nuit tombe et le grand frère ne rentre toujours pas. Pauline inquiète
réussit à convaincre son jeune frère de se rendre au mess des officiers pour se
sentir plus en sécurité. Thomas rentre et ne trouve personne. Il s’affole, parcourt
la ville en mobylette, se rend jusqu’au petit fleuve où il trouve un homme en
train de cacher des traces de sang. C’est la catastrophe. Il imagine tout de suite
que ce sont les restes de son jeune frère et sa jeune sœur. Découragé, il se dé-
cide à rentrer. Et heureuse surprise, il trouve Paul et Pauline qui sont finalement
rentrés. Le bonheur de les retrouver sains et saufs passé, il explose. Les explica-
tions n’y font rien. Il leur a interdit de sortir. C’est bien le signe qu’ils ont été
habitués à trop de laxisme à la maison, voilà le résultat du manque de respect.
On n’obéit plus, on fait n’importe quoi. Ils vont voir, il va leur apprendre à se
corriger. Il les frappe sévèrement. Du coup les deux enfants sont depuis sans
cesse sur leur garde. Ils n’osent même plus demander s’ils vont pouvoir passer
les fêtes de Noël à la maison où il leur tarde de retrouver leur mère pour se faire
cajoler. D’ailleurs celle-ci à leur retour les trouvera amaigris. Thomas s’en dé-
fend, il les a toujours bien nourris. Certes ils mangent mieux qu’à la maison, il a
les moyens de leur payer de bons repas matin, midi, et soir. Mais pour elle,
Thomas leur a mené la vie dure. En permanence sur la défensive par crainte
d’une correction ils n’ont pas pu bien profiter du confort et des bons repas.
Ils habitent tous les trois dans le quartier des sous-officiers, un bâtiment de 4
ou 5 appartements. Paul Yaméogo, Moumouni Ouedraogo et Amadou Sawado-
1
go , l’aîné, sont logés dans le voisinage. Ce dernier est le plus gradé, lieutenant
alors que Sankara n’est que sous-lieutenant. Il a donc le droit de bénéficier
d’une Jeep. Ils organisent des petites fêtes ensemble, des soirées dansantes, fré-
quentent quelques jeunes filles qu’ils désignent de noms quelque peu moqueurs.
Sankara retrouve aussi quelques civils qu’il a connus lors de son long séjour au
lycée Ouezzin Coulibaly.
Le jeune sous-lieutenant assume la responsabilité de la formation d’une
compagnie de jeunes recrues. Il doit appliquer la formation acquise à Antsirabé,
ce à quoi il s’emploie avec application. Il considère cependant que son rôle ne

1. La voiture de ce dernier a sauté pendant la révolution. Les raisons de cet assassinat n’ont
toujours pas été éclaircies. Il était considéré comme un des proches de Thomas Sankara.

77
peut en rester là. Venus des quatre coins du pays, ces jeunes sont à 60 % anal-
phabètes. Les programmes qu’on lui impose datent de Faidherbe et ne sont
qu’une légère réadaptation de ceux mis au point par Napoléon Bonaparte. Aussi
Thomas Sankara décide-t-il, en complément des marches et de l’entraînement
au combat, de prendre en charge leur instruction civique. Un militaire doit aussi
être un citoyen éclairé. Il organise donc des séances supplémentaires de forma-
tion le samedi. Il leur enseigne les droits et les devoirs des citoyens, ce qu’est
l’Etat, ce que sont les pouvoirs, législatif, militaire et judiciaire, ce que ces fu-
turs soldats ignorent pour la plupart. Les soldats au début sont réticents à pren-
dre sur leur temps libre. Puis ils commencent à comprendre qu’on les respecte,
qu’on les considère. Petit à petit ils s’intéressent à ces cours, y prennent goût à
la grande satisfaction de Thomas Sankara. Il y voit une confirmation de son
optimisme envers la nature humaine et un encouragement à engager d’autres
actions allant dans le même sens.
Cette initiative ne passe pas inaperçue et suscite des discussions à l’intérieur
du camp. Certains la trouvent intéressante. D’autres s’inquiètent de ce qu’ils
considèrent comme une politisation de l’armée, d’autres veulent même y voir de
la propagande. Il est vrai que ces soldats apprennent entre autres qu’ils sont
libres de choisir leur vote, ce que d’autres préféreraient qu’ils ne sachent pas. Le
pays n’est-il pas gouverné par les militaires ? Il est facile de faire croire que
pour le vote, comme pour le reste, les soldats doivent obéir aux ordres des offi-
ciers. Thomas Sankara y perd à cette occasion toute espèce d’illusion sur les
résultats à attendre du suffrage universel dans son pays.
Il continue à pratiquer assidûment le sport en particulier l’athlétisme. Il
s’entraîne tous les dimanches. Il participe aussi avec ses camarades à
l’animation du camp. Il prend une part active dans l’organisation d’une semaine
culturelle. Il y fait une démonstration de karaté avec une quinzaine de jeunes
soldats à qui il en a enseigné les premiers rudiments. En vue de la préparation
de ces fêtes il accumule dans un petit débarras, à côté de la maison, des victuail-
les, bonbons, ou cadeaux de toutes sortes qu’il arrive à obtenir auprès
d’associations, de commerçants ou des petites fabriques de la ville.
Le 8 février 1974 Lamizana décide de suspendre la constitution. La rivalité
au sein du RDA entre Joseph Ouedraogo et Gérard Kango Ouedraogo a fini par
bloquer les institutions. Les militaires reviennent au premier plan. Le Gouver-
nement National pour le Renouveau compte 12 officiers contre 4 ministres.
Thomas Sankara y voit une mascarade, diagnostique un fort mécontentement au
2
sein de la population et prédit des bouleversements .
Le 18 mars 1974 il est affecté dans le génie à Ouagadougou. Il va alors par-
tager la responsabilité de certains chantiers et seconder des officiers plus gradés.
A la même époque, afin de court-circuiter une éventuelle opposition interne au
sein de l’armée, Lamizana éloigne quelques jeunes officiers turbulents de la
capitale et leur donne quelques responsabilités. Onze d’entre eux sont ainsi

2. Voir en annexe l’extrait d’une lettre datée du 2 mai 1974 à un ami.

78
nommés préfets militaires dans les départements où ils peuvent exercer la quasi-
totalité des pouvoirs. La nomination de Thomas Sankara fait-elle partie du
même mouvement ? Rien ne permet de l’affirmer. Toujours est-il qu’il éprouve
une certaine déception de ne pas avoir pu mener jusqu’au bout son expérience
de formation citoyenne de sa compagnie de jeunes recrues. Les familles vont lui
témoigner de la reconnaissance pour l’énergie et l’attention qu’il leur a consa-
crées et c’est les larmes aux yeux qu’elles vont accueillir la nouvelle de son
départ.
Sa nouvelle affectation l’amène à beaucoup circuler à l’ intérieur du pays. Il
construit des routes, des maisons, fait sauter divers édifices. Cette activité est
plus proche de la spécialité acquise lors du service civique à Madagascar, mais
il regrette de ne pas pouvoir mener une action en profondeur au milieu de sol-
dats. En même temps il est mieux à même de découvrir la réalité de l’armée. Il
découvre petit à petit les agissements des officiers supérieurs en particulier les
détournements de fonds, de matériaux ou de nourriture. Nombre d’entre eux ont
en effet pris goût à l’exercice du pouvoir et ont appris à en tirer profit. Au cours
d’une de ses tournées pour un projet à Kaya, il se heurte à Mamadou Sanfo in-
tendant militaire à propos de la gestion du projet. Ce dernier va faire partie des
quatre colonels, déjà ministres sous Lamizana qui participeront plus ta rd au
gouvernement du CMRPN. Toujours durant cette période, et pour des raisons
semblables, il s’oppose à Mahamoudou Ouedraogo, ministre de Transports. Ce
dernier est aussi un des fils du chef de Téma, ayant le mieux réussi. A la tête
d’une nombreuse progéniture, il avait réussi à en placer un certain nombre dans
différents postes administratifs et comptait bien en tirer quelques bénéfices. Ce
conflit va définitivement placer Thomas Sankara dans le camp des rebelles, aux
côtés de Ernest Nongma Ouedraogo. Le vieux chef leur en tiendra rigueur alors
que d’autres acceptent de rester sous sa coupe quel qu’en soit le prix à payer.
Non que Thomas Sankara et son cousin aient cherché à lui manquer de respect,
mais ils se refusent simplement à rester sous son influence en dehors du strict
respect des usages familiaux. Lorsque Thomas Sankara viendra par la suite se-
lon la coutume lui présenter sa future femme Mariam, ils seront accueillis avec
mépris. Et lorsqu’elle cherchera un emploi à Air Afrique, Mahamadou Oue-
draogo, ministre des Transports, bloquera son dossier.
Au cours de ces incidents, Thomas Sankara refuse tout simplement d’entrer
dans ce jeu qui consiste à utiliser le pouvoir pour en tirer un profit pour soi-
même et sa famille, voire son village. Ces comportements qui vont se générali-
ser rendront d’ailleurs les militaires petit à petit aussi impopulaires que les ci-
vils. Témoin de ces pratiques, non seulement Thomas Sankara refuse d’en être
complice ou d’y participer, comme on le lui propose sans doute et d’en tirer
parti pour lui-même, non seulement il refuse de fermer les yeux, mais encore il
ne se gêne pas pour critiquer vertement ceux qui s’en rendent responsables. Et
comme à son habitude, il ne s’embarrasse pas de diplomatie. Il commence à se
faire repérer par les officiers supérieurs.

79
80
La première guerre avec le Mali : le déclic

Décembre 1974, la guerre éclate entre le Mali et la Haute-Volta. Les deux


pays s’affrontent pour une bande de terre désertique longue de 160 kilomètres,
large de 30, située au nord du pays. La colonisation a laissé derrière elle des
frontières imprécises et artificielles à la suite des nombreux découpages succes-
sifs qui ont touché cette région. Le Mali et la Haute-Volta sont deux pays dir i-
gés par des militaires en proie chacun à des problèmes de politique intérieure.
L’occasion est trop belle de ressouder les populations derrière l’armée en exa-
cerbant le chauvinisme contre le voisin. Le gouvernement voltaïque qui avait
procédé à une augmentation générale des salaires le 1er avril 1974 pour rendre
populaire le coup du 8 février en profite pour reprendre ce qu’il vient de concé-
der. Prétextant des besoins nouveaux pour faire face à la guerre, il institue « une
contribution patriotique » d’un mois de salaire, en même temps qu’il augmente
les impôts et le prix de certaines denrées de première nécessité comme le sucre.
Pour Thomas Sankara cette guerre n’a guère de sens. Outre qu’il a cons-
cience de la légèreté des motifs avancés pour justifier du conflit, il pense beau-
coup à son ami Lansina Sidibé, qu’il considère comme faisant un peu partie de
sa famille. Il faudrait aujourd’hui le considérer comme un ennemi ! Et les San-
kara, par leur origine, n’ont-ils pas de nombreuses attaches au Mali ? Cette
haine, ce chauvinisme que tentent d’inculquer les chefs de l’armée le révoltent.
Il n’a pourtant pas fini d’être étonné. Il découvre que des officiers supérieurs
cherchent à tout prix à éviter de monter au front et vont jusqu’à se faire porter
malades. Un certain nombre de jeunes officiers comme lui pensent que ces deux
pays ont vraiment bien d’autres besoins que celui de se faire la guerre. La sé-
cheresse refait son apparition et pour eux la situation commande de mieux utili-
ser les maigres ressources de ces deux pays. Ils en discutent entre eux, tentent
de se remonter le moral, cherchent des solutions, des alternatives mais ils n’ont
guère le choix. Ils ont choisi la carrière militaire, il leur faut aller au combat.
Thomas Sankara encore sous-lieutenant est envoyé au front. Il se retrouve à
la tête d’une petite troupe près de la frontière du Mali. Il prévient quelques amis
proches qu’il va faire une embuscade. Est-il mu par la simple volonté de mettre
en pratique ses cours de stratégie militaire, ou par celle de faire parler de lui au
sein de l’armée pour y gagner une certaine popularité ? Toujours est-il qu’il
décide de couper les relations avec l’état-major. Il ne reconnaît guère à ces
vieux officiers les compétences en matière de combat, de stratégie militaire.

81
N’en sait -il pas beaucoup plus qu’eux depuis sa longue formation à Antsirabé ?
Il se refuse à attendre les ordres de cette hiérarchie militaire vieillissante, plus
tournée depuis quelques années vers les fastes du pouvoir que soucieuse de pré-
server en bon état une armée digne de ce nom. La partie est osée. En prenant
cette initiative, il ne peut pas échouer sous peine de se voir interdire tout avenir
dans la carrière militaire. Une perspective à laquelle il se refuse. Et puis l’armée
malienne a la réputation d’être mieux dotée en matériel militaire.
Dans le village où est basée sa troupe près de la frontière, il fait la connais-
sance d’un vieux berger peul, le vieux Bolaré. Celui-ci bien que voltaïque est
installé depuis longtemps au Mali. Une relation forte se noue entre eux. Le
vieux berger détient les secrets des anciens guerriers peuls, en particulier ceux
qui les rendent invincibles. Thomas Sankara mi-amusé, mi-intrigué, mais très
curieux de cette mémoire vivante, de ce retour à ses origines peules, se laisse
prendre au jeu. Le « vieux » accepte de les guider et de les mener à l’ intérieur
du Mali. Grâce à lui ils vont pouvoir préparer et tendre l’embuscade avec suc-
cès. On raconte qu’au plus fort du combat Sankara a cherché à protéger les sol-
dats maliens contre ceux de sa troupe qui ne pensaient qu’à les liquider. Une
façon bien connue des militaires de se libérer de la peur dans laquelle ils ve-
naient de vivre les derniers jours.
Pendant ce temps à Ouagadougou, le temps passe sans que des nouvelles ne
parviennent depuis qu’il a coupé les ponts avec l’état-major. Les bruits les plus
alarmants commencent à se répandre autour de la famille. On vient dire à la
maman que son enfant Thomas a été capturé et découpé en morceaux. Heureu-
sement, il va apparaître quelques heures plus tard au volant d’une Jeep, hirsute,
non rasé depuis plusieurs jours, fatigué mais rayonnant. Certains voudront voir
plus tard dans ces nouvelles contradictoires à quelques heures d’intervalles, le
signe d’une invincibilité. L’exploit est mentionné dans le journal et il est aussi
colporté de bouche à oreille. C’est la première fois que le nom de Thomas San-
kara sort vraiment du cercle de sa famille et de ses amis.
Mais il ne va pas pouvoir profiter longtemps de cette victoire. Des nouvelles
horribles lui parviennent sur le sort que des soldats de l’armée malienne ont
réservé au vieux Polaré. Ils se sont vengés, se sont acharnés sur son corps. On
raconte qu’ils ont eu toutes les peines du monde à le tuer, qu’il aurait résisté au
peloton d’exécution et que ce n’est qu’après avoir été traîné attaché à une corde
derrière une Jeep qu’ils réussirent à l’achever. Les mêmes qui tenteront de ré-
pandre une légende d’invincibilité autour du jeune héros vont encore s’appuyer
sur cet événement macabre, le vieux Polaré lui aurait légué une partie de ses
pouvoirs.
Si la griserie de la victoire et des honneurs a fait oublier à Thomas Sankara
les horreurs de la guerre cette nouvelle va les lui rappeler. Il vit alors ce que
toute personne vit lorsqu’elle apprend la perte d’un proche à cause d’une guerre
dont on se dit qu’elle n’en valait vraiment pas la peine. Mais il va devoir aussi
faire face à sa conscience, et la douleur n’en est que plus vive. N’est-il pas lui-

82
même personnellement responsable de la mort du berger en l’ayant entraîné
dans cette aventure ?
Cette guerre va avoir des conséquences majeures sur son comportement et
ses agissements dans les années qui vont suivre. Elle confirme à ses yeux le peu
de valeur des officiers voltaïques et ce conflit fait passer sa connaissance théori-
que et son rejet de la guerre à une réalité beaucoup plus vivante pour l’avoir
frappé personnellement. Son père a beau le railler en lui affirmant que ce n’est
rien par rapport à ce qu’il a, lui, vécu durant la seconde guerre mondiale, Tho-
mas Sankara pense qu’il en a assez vu. Mais ce ne sont pas là les seules consé-
quences. Il s’est aussi rendu compte de la faiblesse de l’armée voltaïque, de son
impréparation au combat, de son armement rudimentaire, du manque de condi-
tion physique des soldats. Il va donc s’employer à faire aboutir l’idée de la for-
mation de commandos d’élite qui manquent à son pays. Avant de partir, il avait
découvert comment les militaires incultes répandaient la haine. Il en revient plus
sévère encore pour ses supérieurs. Ils ont été incapables d’analyser ce conflit à
la lumière des conséquences de la colonisation qui a laissé des frontières artif i-
cielles et imprécises sans aucune considération pour la réalité sociale des habi-
tants qui vivent dans ces régions. Formés dans les armées coloniales, ont-ils
donc oublié l’ histoire commune des maliens et des voltaïques qui peuplent des
pays de création toute récente ? Ces peuples vivant de part et d’autre de la fron-
tière ne sont-ils pas les mêmes ? Thomas Sankara se l’est vu confirmer le peu de
temps qu’il a passé auprès d’eux au contact du vieux Polaré. Il sort de ce conflit
avec une conscience plus vive, une révolte puis aiguë, une résolution plus forte.
Thomas Sankara va faire à cette époque une rencontre qui comptera. Dans le
Sahel voltaïque près de la frontière malienne, il fait la connaissance d’un jeune
officier, de deux ans son cadet, du nom de Blaise Compaoré. Il rentre de
l’académie militaire de Yaoundé où il vient d’effectuer sa formation. Il y a
connu Touré Soumane et Henri Zongo. Comme Thomas Sankara, Blaise Com-
paoré a été envoyé au front diriger de jeunes soldats apeurés, peu préparés, en-
gagés dans un conflit qui paraît d’autant plus absurde que l’on se trouve loin de
la capitale et de ses excès verbaux, au milieu de populations extrêmement pau-
vres qui subissent quotidiennement les rigueurs de la sécheresse. Leurs itinérai-
res sont différents mais ici ils vivent la même chose. Blaise Compaoré ne se
destinait pas à l’ armée. Il voulait faire l’ école normale. Il s’était retrouvé avec
de nombreux jeunes lycéens à participer à des manifestations contre Houphouët
Boigny. En représailles, selon une pratique très répandue dans la région, on les
avait envoyés en formation militaire pour les « discipliner ». Il y avait là aussi
1 2 3
entre autres, Jean Marc Palm , Da San San et Valère Somé . Lorsqu’à l’issue de

1. Un des créateurs du Groupe Communiste Burkinabè pendant la révolution, il est de ceux


qui vont s’employer à détruire l’amitié entre Blaise Compaoré et Thomas Sankara en essayant de
les monter l’un contre l’autre, notamment à l’aide de fausses nouvelles et de tracts non signés.
2. Il fut ministre de l’Education Nationale pendant la révolution.
3. Dirigeant de l’ULCR, il fut l’un des proches de Sankara. Nous évoquons plus loin longue-
ment leur amitié.

83
cette formation, on avait proposé à ceux qui avaient le niveau de première ou le
niveau bac de rester dans l’armée, Blaise Compaoré avait accepté et poursuivi
ainsi une formation militaire qui l’a mené jusqu’à Yaoundé.
Peu après la guerre, ils ont une longue conversation politique. Blaise Com-
4
paoré s’exprime, mais Thomas Sankara reste en retrait. Tout heureux sans
doute de rencontrer quelqu’un qui semble aller aussi loin que lui dans la remise
en cause du système dans lequel ils vivent, il hésite cependant prudemment à se
livrer entièrement. Il aurait aimé pouvoir compter sur son ami Jean Simporé
rencontré au PMK et qui était avec lui à Antsirabé. Mais il comprit vite que Jean
n’irait jamais aussi loin que lui et il abandonna vite l’idée de lui livrer ses véri-
tables objectifs. Jean Simporé comme d’autres jeunes officiers aurait souhaité
ne pas dépasser la simple critique du comportement rétrograde des officiers
supérieurs figés dans des conceptions pour eux dépassées. Ceux-ci bloquent
leurs carrières alors que la nouvelle génération a le sentiment d’avoir acquis une
formation beaucoup plus poussée. Blaise Compaoré par contre va bien plus loin.
Il exprime une volonté de remettre l’ensemble du système politique en cause et
rejoint Thomas Sankara sur ce dernier point. A partir de ce moment une amitié
solide va se construire peu à peu nourrie par les activités politiques qui vont les
mobiliser côte à côte.
Durant cette période d’après guerre, la vie politique connaît un regain
d’activité. Les syndicats sont à l’ initiative. Le répit de la guerre n’a été que de
courte durée pour le pouvoir. Un nouveau scandale, dit de Watergrain par ana-
logie avec le Watergate, va contribuer à ternir l’ image d’un gouvernement et
d’une armée qui se voulaient intègres par opposition à ce que connaissait le
pays sous Maurice Yaméogo. On découvre en effet que les vivres fournies par
l’aide étrangère pour soulager les populations sinistrées par la sécheresse ont été
détournées et vendues par des circuit s parallèles au profit de comptes à
l’étranger et que seule une faible proportion est parvenue à destination.
C’est à cette époque qu’apparaissent les premiers tracts signés ROC, mais
5
aussi ARETE , qui mettent en cause les officiers supérieurs. On a voulu voir
sous le sigle ROC l’existence d’une organisation dénommée Rassemblement
6
des Officiers Communistes . Il est vrai qu’à cette époque le moindre mouve-
ment de protestation était taxé de « communiste ». Pourtant la simple évocation
d’un autre tract signé ARETE devrait mettre fin à une telle interprétation. Préfé-
rons plutôt un certain goût pour le mystère, une volonté de frapper l’imaginaire

4. Dans Sankara, Compaoré et la révolution burkinabè, Editions EPO, 1989, 334 pages, Lu-
do Martens écrit, p. 71 : « Compaoré parle de politique et Sankara fait semblant de ne pas y com-
prendre grand chose. Plus tard, Blaise Compaoré se rend compte que cette nuit-là, Thomas San-
kara, déjà habitué à la conspiration, avait mis à l’épreuve son nouvel ami. ».
5. Ludo Martens op. cit. p.71.
6. Une signification du sigle complaisamment diffusée par les journalistes, en particulier ceux
qui s’employaient à agiter l’épouvantail communiste au début de l’ascension de Thomas Sankara
au pouvoir. Elle fut ensuite reprise complaisamment par certains chantres de la révolution. Un des
militaires ayant fait partie de ce regroupement m’a formellement démenti cette traduction du mot
ROC.

84
et une menace contre les éventuels attaques. ROC viendrait plutôt de
l’expression « dur comme le ROC » et ARETE évoquerait le danger de se faire
piquer si l’on tentait de s’en approcher. En effet, l’autre interprétation signifie-
rait que les officiers auraient été les précurseurs de l’emploi du mot « commu-
niste » dans la vie politique voltaïque, alors que le PAI ne l’utilisait guère pas
plus qu’aucune autre organisation. L’OCV, organisation communiste voltaïque,
ne verra le jour qu’en août 1977. Quoi qu’il en soit, inspiré par un mélange de
romantisme révolutionnaire et de rigueur toute militaire, Sankara et ses amis
s’organisent. Il s’agit plutôt de cercles de discussion, qui rassemblent des amis,
des promotionnaires. Si Sankara travaille beaucoup à sa propre formation poli-
tique et tient à ce que ses amis fassent de même, il avance doucement.
L’essentiel de l’activité porte plutôt sur l’amélioration de leurs conditions de vie
et de leurs intérêts. Obtenir des conditions de vie décentes et le respect de la part
de leurs supérieurs. Au gré des mutations des uns et des autres, ils communi-
quent à distance. Les messages circulent par le biais des aides de camp, de
membres de la famille. Sous l’influence de Thomas Sankara, ils font des efforts
pour se rapprocher des hommes de troupe, faire cesser les brimades dont ils sont
l’objet, instaurer de relations plus humaines, partager les repas avec eux. A la
fin de l’ année 1977, de nouvelles grèves éclatent. Ils prennent nettement posi-
tion alors contre l’ intervention des militaires pour réprimer les grèves. Les mé-
decins militaires sont appelés à remplacer les grévistes à l’hôpital Yalgado et ils
tentent de biaiser par tous les moyens à leur disposition. Cette nouvelle période
de conflit permet à Sankara de passer à une étape supérieure en entraînant un
certain nombre d’entre eux plus avant dans la politique. La situation lui parait
mûre pour entamer des discussions plus approfondies, les inciter à se former
politiquement. Ils distribuent aussi de temps en temps des tracts lors
d’évènements importants. Il faut prendre des précautions et parfois ce sont des
civils, des amis, qui s’en chargent. Il s’agit ainsi de sortir du seul cercle d’amis
en confiance, de diffuser des idées de progrès parmi les jeunes officiers.
Des liens se sont établis avec le PAI par l’intermédiaire de Thomas Sankara
qui a pris l’initiative de les approcher. Par ailleurs Blaise Compaoré avait de son
côté rencontré Touré Soumane au Cameroun, sans pourtant que tous deux se
soient concertés. Nul doute que les débats qui traversent le mouvement étudiant
Burkinabè ne passent pas inaperçus auprès de nos jeunes officiers qui comptent
parmi ses animateurs des jeunes qu’ils ont côtoyés durant leur scolarité. Cer-
tains seront à l’origine de la création de l’OCV qui sera commentée jusque dans
7
les casernes .
Au contact des membres aguerris du PAI, ils s’inspirent de quelques règles
de clandestinité. Mais l’armée est encore un petit monde où les plus anciens qui
la dirigent autour de Lamizana n’apparaissent parfois que comme des parents,
proches de leur « vieux » au sens affectueux du terme. C’est pourtant à eux
qu’ils en veulent de ne pas moderniser l’armée. Mais ils ne paraissent pas dan-

7. Ludo Martens op. cit. p.72.

85
gereux et les règles de clandestinité sont parfois appliquées à la légère. Le dan-
ger viendra d’ailleurs plus tard plutôt d’officiers à peine plus âgés qu’eux mais
non pas des anciens officiers supérieurs formés dans l’armée coloniale.
Thomas Sankara, qui commence à regrouper des soldats pour créer les
commandos, est observé assez curieusement pour ses « acrobaties » par les mili-
tants du PAI qui conservent une certaine méfiance envers les militaires. Mais
8
quelques regroupements existent dans des casernes à Ouagadougou et à Bobo
sur des bases progressistes et le PAI s’emploie à donner une consistance à cet
embryon d’organisation. Il comprend tout l’intérêt qu’il y a à créer un nouveau
front au sein de l’armée. Pourquoi ne pas en profiter pour tenter d’encadrer
quelques officiers ?
La stratégie du PAI commence à porter ses fruits. Alors que le MLN vient de
subir un échec aux élections de 1970. Le PAI contribue à la création en 1972 du
syndicat des enseignants du secondaire et du eupérieur qui deux ans après parti-
cipera activement à la création de la CSV, confédération syndicale voltaïque.
C’est dans son implantation en milieu enseignant à cette époque qu’il faut voir
la source de son influence parmi les élèves quelques années plus tard. Celle-ci
éclatera au grand jour lors des manifestations du 17 mai 1983 demandant la
libération de Thomas Sankara comme nous le verrons par la suite. De plus
beaucoup de ceux qui par la suite vont animer les autres organisations révolu-
tionnaires ont d’abord été encadrés par des militants de ce parti.
En septembre 73, le PAI décide la création de la LIPAD, la Ligue Patriotique
pour le Développement. Il a pris conscience des limites de l’action clandestine
et veut profiter pleinement de la relative liberté politique que permet alors le
multipartisme. Il choisit de rester en dehors de la vie politique parlementaire et
ne se pose donc pas en concurrent éventuel des partis politiques autorisés. Cette
attitude clairvoyante lui permet de préserver son existence tout en s’affirmant
anti-impérialiste. Les dir igeants savent que de toute façon leur parti n’a rien à
attendre du jeu électoral. La LIPAD se développe aussi en province où elle tente
difficilement d’aller à la rencontre des paysans. Elle se présente plutôt comme
un lieu de débat, de réflexions sur les problèmes de développement du pays
mais aussi une organisation d’animation culturelle qui organise des semaines
9
culturelles et anime des débats pendant le FESPACO par exemple.
L’organisation clandestine est préservée alors que la LIPAD, qui a obtenu sa
légalisation, permet d’aborder les problèmes du pays publiquement. La polit i-
que sort du cercle restreint des politiciens professionnels. Elle peut prendre
d’autres formes que les compétit ions électorales le plus souvent faussées dans
un pays où l’analphabétisme atteint des records. Cette effervescence permet
aussi aux militants de travailler plus en profondeur, de pénétrer les réalités du
pays. L’organisation prend ses distances avec le dogmatisme emprunté aux bro-
chures gratuites largement diffusées par l’Union Soviétique et les autres pays
dits du camp socialiste. Elle commence à produire ses propres analyses plus

8. Ludo Martens op. cit. p. 72. Il cite ici Lingani.


9. Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou.

86
proches du pays réel. La LIPAD contribue durant toute cette période à la pro-
gression des idées nationalistes, patriotiques et anti-impérialistes, à la prise de
conscience de la petite bourgeoisie urbaine et ainsi à la préparation des boule-
versements qui vont suivre.
Dès que le danger de voir éclater de nouveaux affrontements militaires
s’éloigne, les syndicats s’emploient de nouveau à mettre en avant leurs revendi-
cations d’autant plus que le pouvoir se trouve affaibli par le scandale de Water-
grain. Parmi eux la CSV, nouvelle venue, apparaît particulièrement dynamique.
Créée en septembre 1974 elle résulte du regroupement en une nouvelle centrale
syndicale d’une quinzaine de syndicats autonomes. Certains d’entre eux pro-
viennent d’autres centrales existantes qu’ils ont quittées à la suite de la décep-
10
tion de leurs militants mais aussi parce qu’ils sont attirés par son radicalisme .
La CSV se proclame en effet « anti-impérialiste et œuvre pour la formation
d’un large front démocratique en vue de la libération de la Haute-Volta de la
11
domination étrangère et notamment française ». En même temps cette nou-
velle centrale réalise en son sein le regroupement des militants de la LIPAD et
du MLN. Ces derniers plus nombreux à cette époque en contrôlent la direction.
Cette jonction au sein du syndicat peut se réaliser grâce au retour du MLN dans
12
l’opposition à la suite de son échec électoral de 1970 .
Ainsi l’année 1975 voit la réapparition du mouvement populaire qui
s’exprime à travers les organisations syndicales dynamisées par la création de la
CSV. La restructuration des dépenses publiques, rendue nécessaire à la suite du
premier choc pétrolier, et les dépenses générées par le conflit avec le Mali ont
englouti une large part des réserves du Trésor alors que les scandales gouver-
nementaux raniment le mécontentement. Il suffit d’un prétexte pour qu’il
s’exprime, Lamizana va en être l’auteur.
Le 29 novembre 1975, il annonce lors d’un meeting la création d’un parti
unique le Mouvement National pour le Renouveau. Dès le lendemain les syndi-

10. Sans reprendre la description complète du syndicalisme voltaïque, il nous faut apporter ici
quelques précisions. Toutes les centrales sont affiliées à des organisations internationales, l’OVSL
(Organisation Voltaïque des Syndicats Libres) à la CISL (Confédération Internationale des Syndi-
cats Libres), la CNTV (Confédération Nationale des Travailleurs Voltaïques) à la CISC (Confédé-
ration Internationale des Syndicats Chrétiens) et l’USTV (Union Syndicale des travailleurs voltaï-
ques) à la FSM (Fédération Syndicale Mondiale). Compte tenu de la faiblesse du nombre de sala-
riés cette pléthore de syndicats ne peut s’expliquer que par le soutien y compris financier que ces
syndicats obtiennent des différentes organisations internationales mais qui exigent en retour un
soutien sans faille dans la lutte qu’elles se mènent entre elles pour leur représentativité. Sans
doute faut-il y voir l’ une des raisons de la désaffection d’un certain nombre de syndicats à cette
époque.
11. Syndicalisme et pouvoir politique, de la répression à la renaissance, de Kourita Sandwidi,
article publié dans l’ouvrage collectif Le Burkina entre révolution et démocratie (1983-1993), Ed
Karthala, 1996, 388 pages, p. 331.
12. La position des militants du PAI dans le mouvement syndical constitue une preuve
d’indépendance du PAI par rapport au mouvement communiste international et de l’Union Sovié-
tique. En effet, ses militants contribuent à la création de la CSV alors que tous les syndicats « pro-
soviétiques » se devaient d’adhérer à la FSM et que celle -ci était représentée en Haute-Volta par
l’USTV.

87
cats convoquent une contre-manifestation à la bourse du travail pour y réaffir-
mer leurs revendications. A côté des revendications classiques relatives à des
augmentations de salaires et plus généralement à l’amélioration des conditions
de vie qui font suite à une période d’austérité, ils avancent de nouvelles reven-
dications plus politiques. Ils exigent que toute la lumière soit faite sur le Water-
grain et sur des détournements qui ont eu lieu à la Caisse Nationale de Sécurité
Sociale. Mais surtout, les partis politiques demeurant interdits, ils prennent en
charge la défense des libertés démocratiques. Ils rejettent la création du parti
unique et exigent le retour à une vie constitutionnelle normale. N’ayant guère
obtenu de réponses à leurs revendications, ils appellent à une grève générale le
17 et 18 décembre 1975. Celle-ci est un succès, les opérations villes mortes sont
particulièrement réussies. Le général Lamizana se voit finalement contraint de
retirer son projet. Et pour enrayer le mécontentement il va non seulement accor-
der de nouvelles augmentations de salaires le 1er janvier 1976 mais en plus li-
moger son ministre des finances Garango symbole aux yeux des contribuables
de la politique d’austérité. Celui-ci sera cependant promu au grade de général et
13
« envoyé en exil doré à l’ambassade de Haute-Volta à Bonn ».
Toute cette effervescence passionne Thomas Sankara. Il y guette les signes
d’un affrontement plus radical avec le pouvoir tentant d’analyser les événe-
ments à la lumière de ce qu’il a vécu à Madagascar. Il est déçu par la fin rapide
du mouvement populaire mais comprend aussi les limites du mouvement syndi-
cal et prend conscience de la nécessité de partis de gauche plus puissants. En
tant qu’observateur, il y puise des expériences qui seront utiles à l’avenir. Il y
trouve aussi des motivations nouvelles pour approfondir son travail au sein de
l’armée. Par rapport à l’armée malgache, l’armée voltaïque lui semble très en
retard. Elle est encore entièrement dominée par les officiers formés sous la co-
lonisation. Et si à Madagascar, certains officiers supérieurs formés de la même
façon ont permis la réussite du mouvement populaire en 1972, il ne rencontre
parmi les officiers voltaïques que des militaires qu’il juge le plus souvent in-
cultes et plus attirés par les avantages du pouvoir que par la mise en œuvre
d’une politique nationale indépendante et progressiste pour le développement
du pays. Il mesure ainsi tout le travail qu’il lui reste à faire. Il lui faut jouer sur
les blocages que rencontrent les jeunes officiers de sa génération dans
l’avancement de leur carrière et l’immobilisme qu’ils rencontrent auprès des
supérieurs. Mais pour faire passer ses camarades de ce constat à l’engagement
politique un long et patient travail est nécessaire. L’anticommunisme est très
présent et toute expression d’une volonté de changement se heurte rapidement à
cet opprobre. Chaque fois qu’il se lance dans des discussions approfondies il y
puise des raisons nouvelles de poursuivre sa propre formation. Il sollicite des
livres, recherche des gens avec qui discuter pour confronter ses propres analy-
ses. Les contacts deviennent plus réguliers avec les militants du PAI. Même si
ces derniers doivent plusieurs fois le rappeler à l’ordre afin que lui et ses cama-

13. Pascal Zagré, Les politiques Economiques du Burkina Faso, Karthala, 1994, page 102.

88
rades respectent les consignes de sécurité qu’imposent les règles strictes de
clandestinité, il peut approfondir ses analyses, avec Adama Touré son ancien
professeur qui possède déjà une longue expérience et avec Touré Soumane dir i-
geant syndicaliste de premier plan, si l’on s’en tient aux plus connus. Mais
Thomas Sankara n’est pas homme à s’enfermer dans un groupe restreint et re-
cherche d’autres contacts, de nouvelles expériences, de nouvelles ouvertures et
se saisit de tout ce qui peut lui permettre de progresser.

89
90
A la tête du Centre National d’Entraînement Commandos de Po

Depuis quelque temps déjà l’ idée était acquise de former des commandos
d’élite. Le général Lamizana connaissait l’existence de tracts au sein de l’armée,
mais il s’était refusé à sévir. Sans doute était-il informé des activités clandesti-
nes de certains jeunes officiers, mais il ne voulait guère en prendre ombrage.
Savait-il exactement qui en étaient les auteurs ? Et s’il le devinait, en avait-il les
preuves ? Les tracts du ROC ne dénonçaient que les pratiques malhonnêtes et
promettaient des lendemains difficiles pour leurs auteurs mais sans trop avancer
de mots d’ordre véritablement politiques. Tout juste demandaient-ils plus de
justice. Lamizana lui-même n’avait sans doute pas une très haute opinion de
certains de ces officiers supérieurs. N’étaient-ils pas en effet en partie responsa-
bles des difficultés que rencontrait son gouvernement ? Ces pratiques malhon-
nêtes publiquement mises à jour n’étaient-elles pas devenues des scandales qui
éclaboussaient toute l’ armée ? Ne donnaient-ils pas des prétextes aux syndica-
listes pour mettre en avant leurs revendications ? De même que les termes utili-
sés par Sankara pour parler de Lamizana restaient empreints de respect comme
celui dû à une personne de la génération de son père, de même Lamizana avait
pu apprécier les qualités de chef et d’officier de Sankara qu’il avait pris en af-
fection. Celui-ci ne perdait pas une occasion d’aller saluer respectueusement
Lamizana à son domicile lors des grandes occasions comme les fêtes de Noël ou
de la Tabaski. Lamizana, fondateur de l’armée, avait tendance à considérer tous
ces jeunes officiers comme ses enfants sur lesquels il veillait et à qui il pouvait
permettre certains écarts. Sans doute dans son entourage, certains exerçaient-ils
des pressions pour qu’il sévisse, mais il s’y refusait.
C’est à la lumière de ses contradictions qu’il faut juger la décision de nom-
mer Sankara à la tête des commandos d’élite. Sans doute permettait-elle de
l’éloigner de la capitale et de satisfaire en partie ceux qui s’inquiétaient de ses
turbulences qui pouvaient être contagieuses auprès d’autres jeunes officiers,
mais cet éloignement ne restait que relatif, puisqu’il lui permettait tout de même
de se rendre régulièrement à Ouagadougou qui ne se trouve qu’à environ 150
kilomètres de Po. Ce n’est qu’après avoir cherché quelque temps un endroit
propice à l’entraînement de ses commandos que le choix s’était porté sur cette
ville sans que nous sachions aujourd’hui qu’elle en fut la raison exacte. Thomas
Sankara avait en effet passé aussi quelque temps à Loumbila, près de Ziniaré à
environ une soixantaine de kilomètres de Ouagadougou. Mais l’endroit ne

91
convenait finalement pas.
Le nommer à la tête des futurs commandos d’élite permettait aussi de satis-
faire les ambitions de ce jeune officier remuant et dynamique avide de respon-
sabilités. On avait déjà pu dans l’armée se rendre compte de la difficulté à le
diriger et il n’est pas exclu que les officiers plus gradés ne se bousculaient pas
pour le prendre sous leurs ordres. A Po il était l’officier en chef et n’avait donc
pas à rendre des comptes quotidiennement à un supérieur. Tout juste devait-il
faire des rapports réguliers à des officiers qui restaient éloignés. Cela devait en
même temps calmer ses ardeurs revendicatives et contestataires. Il n’était alors
que lieutenant et la responsabilité de mettre en place les premiers commandos
d’élite doit aussi de notre point de vue être considérée comme une marque de
confiance. A leur tête, il prenait aussi du poids à l’intérieur de l’armée et ris-
quait de gagner en considération. Aussi plus qu’une simple volonté de le punir
comme cela a souvent été avancé, préférons-nous voir dans la décision de cette
nomination des aspects plus contradictoires. On ne punit pas un officier en le
nommant à la tête de commandos d’élite et son éloignement de la capitale était
tout relatif puisqu’il pouvait faire l’aller et retour dans la nuit.
Cette responsabilité lui convient parfaitement. Non seulement il va pouvoir
se laisser aller à ses penchants pour les activités physiques dangereuses, il va
pouvoir appliquer ce qu’il a appris en formation, mais en plus il va avoir enfin
la responsabilité totale d’une unité importante qu’il va pouvoir commander
comme il rêve de le faire depuis déjà longtemps, et réaliser un certain nombre
de projets qui lui tiennent à cœur.
Po n’est alors qu’une petite bourgade qui ne compte que quelques milliers
d’habitants. Sankara s’imprègne de nouveau de toutes les difficultés de la vie en
brousse, le dur labeur des paysans, les journées interminables et harassantes des
femmes, les infrastructures scolaires et médicales insuffisantes. Il observe tout,
se renseigne sur tout, veut être informé de tout, connaître tout le monde, ap-
prendre, être utile. L’arrivée de tous ces militaires va entraîner des bouleverse-
ments qu’il va falloir gérer au mieux. Le lieutenant des commandos devient un
notable de la ville et il lui est difficile de ne pas contribuer à l’amélioration de la
vie de la cité. Il tient par-dessus tout à éviter que ses commandos soient consi-
dérés comme une armée d’occupation. Ses hommes doivent se comporter
comme des frères au milieu de cette population et ils doivent servir dignement.
C’est ainsi par exemple, que les soldats sont envoyés régulièrement au côté de
la population pour débroussailler. Cela ne l’empêche pas de les défendre auprès
de ses supérieurs et de veiller à leur condition de vie. C’est ainsi qu’un jour,
excédé par le manque d’eau dans le camp, il monte acheter une motopompe à
Ouagadougou sans en solliciter l’autorisation et vient présenter la note directe-
ment au général Lamizana qui le rembourse sur les frais de la Présidence.
Il tient à recommencer l’expérience entamée à Bobo Dioulasso et interrom-
pue trop rapidement qui consiste à tenter de faire de ses soldats des citoyens. Il
commence donc à les sensibiliser aux problèmes de la cité. Il se retrouve avec
des soldats originaires des quatre coins du pays dont le seul moyen de commu-

92
niquer avec la population est le français. Il faut donc l’améliorer de part et
d’autre. Ensuite pour lui « tout militaire sans formation politique est un assassin
en puissance », alors il tient à leur donner les bases d’une formation politique. Il
manque malheureusement cruellement de livres et utilise tout ce qu’il trouve. Il
donne à lire à ses hommes le livre vert de Kadhafi et lorsqu’on lui en fait la re-
marque, il rétorque qu’il n’a rien d’autre sous la main et en profite pour en solli-
citer d’autres de son interlocuteur. A chaque passage à Ouagadougou il essaye
1
de ramener des livres . Il se rend aussi régulièrement à la bibliothèque des sœurs
dominicaines à Po, mais le choix proposé ne correspond pas toujours à ce qu’il
recherche.
Le problème de cette arrivée massive de jeunes militaires en pleine force de
l’âge, la plupart célibataires, est l’un des plus difficiles à gérer. La natalité n’a
pas tardé à augmenter. Les conflits avec les familles se multiplient. Sankara
veut en être informé. Il tient à ce que ses commandos aient une attitude digne et
respectueuse. En cas de problème avec une jeune fille, il tente de le régler par la
conciliation. Il la fait venir ainsi que le soldat concerné. Il les écoute tous les
deux et si le militaire est en tort il est envoyé au trou pour quelques jours. Dis-
cernant chez ce jeune lieutenant une attitude qui tranche avec celle des autres
militaires qui se croient en général tout permis, on ne tarde pas à lui soumettre
d’autres problèmes. On vient se plaindre des soldats qui n’honorent pas leur
dette par exemple. Sankara se met alors à leur enseigner les règles minimums de
gestion de leur argent. Ne plus tout dépenser comme la plupart d’entre eux dès
le règlement de leurs soldes, ce qui immanquablement les plongeait dans le cer-
cle vicieux des dettes qui s’accumulent et qui mangent la totalité de la solde
lorsque celle -ci est réglée. Il les incite à ouvrir des comptes d’épargne, à prévoir
les dépenses et leur permettre ainsi d’acquérir leurs propres mobylettes plutôt
que de passer leur temps à les emprunter à des habitants de Po.
Sankara lui-même grand amateur de musique a toujours aimé se détendre
avec sa guitare. Au cours d’un voyage à l’ extérieur, on lui fait don d’un lot de
matériel. Il en profite pour mettre sur pied un groupe musical au sein de ses
commandos. Il existait bien un orchestre peu de temps auparavant à Po mais il
s’était mis à péricliter par manque de moyens. Lui-même ne dédaigne pas de
prendre part aux répétitions voire aux représentations publiques. Des civils peu-
vent venir aussi se perfectionner et se joindre aux militaires. Le missile Band de
Po commence bientôt à animer les bals mettant un peu d’animation dans la ville
le week-end. Il sera même un peu plus tard sollicité pour animer d’autres soirées
dansantes un peu partout.
Depuis Madagascar il est à l’affût de toute initiative de développement. Il
découvre une école artisanale qui capte son attention. Il s’agit de faire en sorte
que les jeunes sortis de l’école, qui ne souhaitent pas devenir agriculteurs puis-
sent bénéficier d’une chance supplémentaire, devenir artisans. Après trois ans

1. Un ancien coopérant alors en poste à Ouagadougou m’a confié ce souvenir d’avoir vu dé-
barquer chez lui avec un de ses amis du PAI ce jeune officier pour lui prendre une caisse de livres
que lui avait laissée un de ses amis ne sachant pas qu’en faire.

93
de formation, ces jeunes se voient offrir les outils indispensables à l’exercice de
leur métier à condition qu’ils rentrent dans leur village. Il faut leur éviter d’aller
grossir les rangs des chômeurs qui comme eux, se croyant trop instruits pour
retourner dans leur village ont échoué en ville et vivent au crochet de leur fa-
mille. Lancée par un prêtre espagnol, cette initiative est reprise par un jeune
prêtre voltaïque, Gustave Bouda. Sankara fait d’abord sa connaissance en 77
alors qu’il n’est que stagiaire, mais leurs liens vont s’approfondir lorsqu’il va
être nommé définitivement par la suite. Ce jeune prêtre réussira à assurer la
pérennité de l’initiative en en assurant le financement par l’intermédiaire d’un
accord de coopération entre la ville de Po et quelques communes européennes.
Ce type de démarche est de nature à intéresser Sankara. Il cherche à cette épo-
que des réponses à ses questionnements théoriques, il a le temps de lire, mais il
est encore plus à l’affût d’expériences concrètes.
Ce sont sur des problèmes très concrets qu’ils vont se rencontrer. La séche-
resse de 1974 a entamé très sérieusement les nappes phréatiques et les paysans
sont à la recherche de nouveaux points d’eau. Bouda dont la vocation première
est d’être prêtre ne restreint pas son activité à la vie religieuse ni à l’école dont il
a été question plus haut. Il considère que sa mission est tout simplement de vi-
vre, partager et si possible soulager la vie de la population là où il se trouve. Il
s’intéresse aussi à l’hydraulique villageoise. En concertation avec les paysans et
avec l’aide d’ONG, en tant que sourcier, il participe aux forages de nouveaux
puits. Il arrive parfois qu’ils tombent sur de la roche. Il est indispensable
d’utiliser alors de la dynamite sans laquelle il n’y a plus qu’à abandonner. Tho-
mas Sankara trouve alors judicieux de faire intervenir ses hommes et transforme
cette collaboration en entraînement pour ses commandos. Ses hommes se voient
confier la mission d’aller allumer les mèches dans les trous déjà creusés. Et il
leur faut entre temps, avant l’explosion, remonter rapidement à la surface et
s’éloigner du trou. Voilà qui constitue un excellent entraînement. Un commando
ne doit-il pas apprendre à vaincre sa peur face à des situations périlleuses. Tho-
mas Sankara, casse-cou lui-même, donne souvent l’exemple en effectuant
l’exercice le premier.
Un jour, Thomas Sankara fait chercher Bouda pour discuter avec lui seul à
seul. Bouda pressent vaguement la tournure que va prendre la discussion et se
munit de la Bible et du petit livre rouge de Mao Tsé Toung. Thomas Sankara
joue l’étonnement mais au fond de lui cette démarche provocatrice lui plaît. Et
ils vont régulièrement se rencontrer pour discuter. Thomas Sankara est resté
profondément marqué par sa formation religieuse et reste sincèrement croyant.
Il fréquente surtout à cette époque soit des gens se réclamant du marxisme soit
des militaires progressistes comme lui souvent peu attirés par la foi. Or il vient
de rencontrer un prêtre progressiste comme lui qui analyse de façon identique la
vie politique et sociale de son pays et qui plus est se lance dans des réalisations
concrètes. Il ne laisse pas passer cette occasion d’approfondir la question du lien
entre l’engagement politique et la foi. Sankara à cette époque connaît bien les
modes d’organisation des pays socialistes, Union Soviétique comme Chine Po-

94
pulaire. Il essaye de trouver des clés pour la Haute-Volta. Il cherche des voies
pour améliorer les forces productives, élever le niveau de vie des populations,
rendre la société plus efficace. La Chine n’a-t-elle pas réussi à vaincre la fa-
mine ? Qu’apporte la religion de ce point de vue. Il est sensible aux réalisations
de prêtres qui sont à l’origine d’expériences intéressantes notamment au monas-
2
tère de Koubri . Il s’y rendra plusieurs fois pour étudier leur méthode et puisera
dans leur expérience des enseignements pour produire la bière de mil et le jus de
Tamarin. Mais il cherche des solutions au niveau de la société toute entière, pas
seulement au sein des communautés de chrétiens.
Il peut en confiance se laisser aller à exprimer la contradiction qu’il ressent
entre sa foi et cette attirance pour les pays socialistes, la Chine en particulier qui
reste principalement un pays de paysans. Il connaît parfaitement les textes reli-
gieux, cite volontiers la Bible. Les discussions sont passionnantes et touchent à
des sujets fondamentaux. Bouda qui se révélera être un adepte de la théologie de
la libération des prêtres latino-américains tente de le convaincre que la Bible est
suffisante pour réfléchir à l’organisation de la société mais qu’il faut aussi pui-
ser dans les coutumes ancestrales des sociétés africaines. Sankara aime la
contradiction. Cela fait longtemps qu’il a compris que c’est une des meilleures
façons de progresser dans l’approfondissement et la formulation de ses propres
idées et il trouve enfin sur ces sujets précis quelqu’un à qui parler. De plus la
confiance est totale. Il peut en toute franchise exprimer des doutes et des crit i-
ques de l’Eglise en tant qu’institution et souvent aussi soutien des pouvoirs en
place.
Cette confiance mutuelle va avoir des prolongements. Au moment du ma-
riage de Sankara durant l’année 1979, alors que la préparation est commencée
avec le père Boineau à Ouagadougou et qu’en toute logique celui-ci aurait dû
célébrer le mariage, Thomas Sankara demandera finalement à Bouda de le célé-
brer. Une fois de plus, symboliquement, par ce geste il va marquer son choix de
se situer aux côtés des prêtres de base engagés dans la vie sociale au détriment
de ceux choisis par la hiérarchie de l’institution.
Il nous faut ouvrir ici une parenthèse sur les rapports qu’entretenait Sankara
avec sa foi chrétienne. Il est resté tout au long de la révolution profondément
croyant, priant même très régulièrement, le plus souvent en famille. Mais il est
toujours resté très pudique et il est vrai, rien ne transparaissait si bien que les
nombreuses interviews qui nous restent n’abordent pas cette question. Certes
l’Eglise a souvent été vilipendée par la rhétorique révolutionnaire en tant
qu’institution, comme facteur d’obscurantisme et collaboratrice des anciens
3
pouvoirs , mais ces attaques ne provenaient pas de lui. Jamais cependant il ne
fut porté atteinte à ses biens. Pour sa part, il semble avoir toujours regretté cette
incompréhension de l’église envers la révolution, alors que de nombreux jeunes
prêtres souhaitaient s’y engager.

2. Ils furent pendant longtemps les seuls à produire des yaourts dans le pays.
3. On verra plus loin la réaction de Monseigneur Zoungrana accueillant le coup d’Etat du
CMRPN comme un don de Dieu.

95
Un jour, alors qu’il était au pouvoir, il s’en était confié à son ami Bouda re-
grettant d’être incompris par l’église. Celui-ci croyant bien faire avait cru bon
de confier les états d’âme de son ami au cardinal Paul Zoungrana qui n’eut
d’autres réactions que de croire que ce jeune prêtre s’était mis à espionner
l’Eglise au profit de la révolution. Sankara s’il avait été consulté n’aurait sans
doute pas souscrit à cette démarche. Sans doute exprimait-il simplement les
difficultés qu’il avait de concilier son engagement révolutionnaire et sa foi et il
enrageait de ne pas pouvoir compter sur une institution aussi puissante que
l’Eglise.
Il eut bien d’autres amis parmi des croyants ou des religieux pas seulement
parmi les catholiques, en particulier parmi les prêtres à l’origine d’expériences
originales dans le domaine de la production, mais aussi les protestants et les
4
musulmans . Il aimait à s’entretenir avec eux.
Parallèlement à ces discussions, il décide de prendre plus sérieusement en
main sa formation idéologique. Avec Blaise Compaoré, ils décident de
s’adresser au PAI pour solliciter une formation au marxisme. Pendant six séan-
ces de nuit d’environ deux heures chacune, ils assisteront à un véritable cours
classique d’introduction au marxisme, au programme : l’évolution de la société
et les classes sociales, le capitalisme et le socialisme, la situation nationale et les
tâches des révolutionnaires voltaïques. Ils devront aussi lire quelques classiques
du genre, « La critique du programme de Gotha », « Que faire », « La maladie
infantile du communisme, le gauchisme » de Lénine mais aussi des brochures
telles que « La révolution chinoise et les tâches du parti communiste chinois »,
« De l’Etat », « De la contradiction ». L’année suivante ils demanderont encore
au PAI d’organiser quelques séances pour une dizaine de sous-officiers de leur
groupe. Cette fois le programme est un peu plus proche de la vie politique et un
peu moins idéologique. On traite alors de la situation nationale, des partis poli-
tiques et des élections en Haute-Volta, du syndicalisme, de l’ impérialisme, du
colonialisme et du néocolonialisme, de la construction d’une économie natio-
nale indépendante.
Au début de l’année 78, il séjourne quatre mois au centre de parachutistes de
Rabat au Maroc. Il en profite pour aller voir Mariam qui fait des études à Caen.
Lors de ces premiers séjours en France, il commence déjà à se rapprocher des
étudiants pour discuter politique. Sans doute est-il introduit par quelques an-
ciens camarades de classe. Il ressent une certaine attirance déjà pour cette in-
tense activité politique, ces débats sans fin, cette ambiance où l’on prépare tous
les jours les lendemains qui chantent.
Il retrouve au Maroc Blaise Compaoré. Tous deux vont approfondir leur
amitié. Ils s’épaulent et se soutiennent mutuellement dans ce milieu difficile,
souvent hostile, au milieu d’autres parachutistes qui ne partagent pas leur sensi-
bilité, où la force physique, la résistance morale, la virilité sont les seules va-
leurs reconnues. Ils ont aussi tout le temps d’apprendre à entrer en confiance, à

4. L’un de ses oncles, Sankara Mousbila , qui fut ambassadeur en Libye et dans les pays ara-
bes, est un musulman pratiquant.

96
mieux se connaître. Ils discutent beaucoup politique, échangent leurs idées,
leurs conceptions de la vie, rêvent ensemble à un avenir radieux pour leur pays,
élaborent des plans pour imposer ces changements.
Il est aussi envoyé à la base militaire de Pau. Lors de ses moments libres, il
part à la rencontre des étudiants Burkinabè nombreux à Bordeaux. Les contacts
sont facilités par la présence de Fidèle Toé qui y poursuit ses études. Car les
étudiants ne connaissent guère encore ce jeune officier. Ils n’imaginent pas des
militaires se passionner ainsi pour des discussions politiques, affirmer des posi-
tions aussi tranchées. Ne vient-il pas d’une base de parachutistes, ne vient-il pas
les espionner pour le compte des services français ou de la police Burkinabè ?
Ils se méfient, mais épaulé par son ami Fidèle, lui-même très engagé politique-
ment, Sankara arrive à s’intégrer dans leurs discussions et à dépasser bien qu’en
partie seulement leur méfiance. Il leur prodigue des encouragements, les incite à
s’investir dans leurs études, le pays a besoin de cadres, ils doivent se préparer. Il
s’intéresse à de nombreux sujets, les problèmes de l’Afrique bien sûr, mais aus-
si la guerre d’Espagne, la révolution des capitaines au Portugal. Il découvre
aussi les vraies librairies, pleines de livres qu’il voudrait tous lire. Il se rend de
temps en temps à Paris. Il passe de longues heures dans la petite librairie du
Quartier Latin, les Herbes Sauvages. Il a entendu à Bordeaux parler de certains
étudiants de Féssart, le foyer des étudiants voltaïques à Paris, plus remuants que
d’autres qui affichent des ambitions de leaders. C’est ainsi qu’il cherche à ren-
contrer Valère Somé qui s’était fait connaître à Dakar et avait fréquenté le cer-
cle anti-impérialiste mis en place par le PAI avec Touré Soumane. Thomas
Sankara aime ces groupes de discussions, cette ambiance estudiantine où ces
jeunes étudiants passent des nuits entières à discuter, à refaire le monde, à po-
lémiquer entre eux. Il prend des contacts, recherche sur qui il pourra compter,
demande des livres, prend rendez-vous pour le retour au pays. Il recherche aussi
les écrits, demande des tracts, s’intéresse aux évolutions du mouvement étu-
diant, essaye de comprendre la teneur de leur débat : « Faut-il passer par une
étape qui serait l’accession à l’indépendance en se libérant de l’impérialisme ou
s’attaquer tout de suite à la bourgeoisie nationale et au capitalisme voltaïque ? ».
C’est l’époque où le mouvement étudiant voltaïque se déchire entre pro-
albanais et pro-chinois. Après avoir tout d’abord critiqué le PAI, qui n’a pas pris
position dans le débat entre la Chine et l’Union Soviétique, certains étudiants
créent l’OCV, l’Organisation Communiste Voltaïque en août 1977 à Ouaga-
dougou pendant les congés scolaires. Celle-ci éclatera en deux nouvelles orga-
nisations ; le Parti Communiste Révolutionnaire Voltaïque le 1er octobre 1978,
5
et l’Union de Lutte Communiste en octobre 1979 dont Valère Somé devient le
leader. Sankara tente d’y voir clair à l’époque et veut à tout prix se faire une
opinion. Il étudie longuement les textes des uns et des autres, et obtient des
éclaircissements de la part de Fidèle Toé proche alors des thèses du PCRV et de
Valère Somé qu’il fréquente régulièrement et qui deviendra aussi l’un de ses

5. Pour un long développement sur les positions des uns et des autres voir Ludo Martens, op.
cit., le chapitre L’Arc en ciel du marxisme burkinabè, p. 107 à 130.

97
amis. Lors de ses passages à Ouagadougou, Valère Somé loge à côté de la sœur
de Mariam que Sankara a commencé à fréquenter. Lorsqu’il se rend chez elle il
ne manque âs de passer aussi chez Valère Somé, il lui suffit de passer par-
dessus le mur qui sépare les deux concessions. Sankara assiste même au congrès
étudiant qui consacre la séparation de l’UGEV, l’Union Générale des Etudiants
Voltaïques en deux tendances reflétant celles de l’OCV. Ce congrès qui fait
6
suite à la pétition du 21 juin 1978 est en effet public et se tient à la Maison du
Peuple aux trois quarts pleine. Chacun peut y assister et Sankara habillé en civil
assiste au débat au milieu du public dans l’anonymat. Il n’est pas encore très
connu à l’époque. Ce n’est d’ailleurs pas le seul congrès auquel il va assister
puisqu’il assiste aussi à plusieurs congrès syndicaux à la même époque.
Nous sommes alors dans une période de retour au libéralisme politique et
Lamizana tolère toute cette agitation politico-syndicale. Comment pourrait-il
d’ailleurs l’empêcher sans retomber dans un système autoritaire que les couches
urbaines ont combattu ? Depuis l’échec de la tentative de mettre en place un
parti unique, une nouvelle constitution consacrant le pluralisme politique et
mettant en place une démocratie parlementaire avait été adoptée par référendum
le 27 novembre 1977 par 92,7 % de oui. L’année suivante en avril 1978 les légi-
slatives avaient vu la victoire du RDA auquel s’est finalement rallié Lamizana.
Sur 4 millions de voltaïques en âge de voter, seuls 2,8 millions sont inscrits sur
les listes électorales. Parmi ceux-ci, 1,16 millions ne prendront pas part au vote.
Et un deuxième tour est nécessaire aux présidentielles en mai pour élire Lami-
zana à la présidence de la république. Il l’emporte finalement avec 712000 voix,
soit 56,2 % des votants, face à Macaire Ouedraogo de l’ UNDD (Union natio-
nale pour la défense de la Démocratie) une scission du RDA créée par le fils de
Maurice Yaméogo, le premier président du pays, qui se propose de remettre son
père au pouvoir.
On assiste ainsi dans le pays à deux vies politiques parallèles qui semblent
s’ignorer. D’un côté les politiciens qui reprennent goût au débat électoral lar-
gement financé de l’extérieur selon Pascal Zagré qui écrit : « Au cours de la
période électorale 1977-1978, la fébrilité politique et les alliances diverses
contribuèrent à déverser dans le pays des fonds occultes pour financer les ba-
tailles électorales, tant et si bien qu’en fin d’exercice 1978 le déficit était tolé-
7
rable . » Trois partis s’opposent, tous issus du RDA, le RDA lui-même, le Front
du Refus dirigé par Joseph Ouedraogo, Joe Weder et l’ UNDD. Face à eux on
retrouve toujours le MLN de Ki Zerbo, qui avec d’autres petites formations se
présente alors sous l’étiquette FPV (Front Populaire Voltaïque), et qui va encore
s’allier par la suite en 1980 avec le Front du Refus et le PRA qui va participer
au gouvernement après ces élections acceptant la proposition de réaliser une
union nationale contrairement au MLN qui s’y refuse.
De l’autre côté l’ extrême gauche voltaïque se met en place à coups de scis-

6. Date à laquelle des membres de l’association des Etudiants Voltaïques en France déposent
une pétition contre la direction de leur organisation.
7. Pascal Zagré, op. cit. p. 104.

98
sions, de polémiques, de discussions quelque peu éloignées de la réalité natio-
nale dont les protagonistes sont essentiellement des étudiants qui suivent leurs
études à l’étranger, voire de bousculades estudiantines. Les inimitiés qui nais-
sent à cette époque vont laisser des traces. Elles seront encore présentes et ne
seront pas étrangères aux difficultés qu’auront les protagonistes de ces polémi-
ques et leurs organisations, au moment où sera posée la question de l’unité au
sein d’une même structure politique lors de la révolution. Le PAI ne se mani-
feste guère à cette époque. Par contre la LIPAD continue son essor en dévelop-
pant sa propre activité. Elle s’est engouffrée dans la brèche ouverte par un rela-
tif libéralisme politique. Elle a ouvert un local à Ouagadougou, publie réguliè-
rement un organe, le Patriote, où sont débattus les problèmes de développe-
ment. Elle met en place des sections dans la plupart des villes du pays. Elle or-
ganise des semaines de solidarité anti-impérialiste et des débats publics. Ses
militants lancent un défi aux fonctionnaires de la CEAO (Communauté Econo-
mique de l’Afrique de l’Ouest) au cours de l’année 1977 et le débat qui s’ensuit
lui fait gagner en notoriété et en compétence. De plus, à la faveur des élections,
Touré Soumane va devenir le principal dirigeant de la CSV. Nombre de dir i-
geants de la centrale souhaitent se présenter aux élections ce qui est incompati-
ble avec le mandat syndical. Il contribuera à faire adopter une déclaration des
syndicats appelant « les travailleurs à se démarquer de tous les hommes politi-
ques et de toutes les formations politiques rétrogrades en place », marquant un
nouveau pas en avant dans la politisation de la vie syndicale. Ainsi, cette pé-
riode de la fin des années 70 contribue à la naissance du mouvement révolu-
tionnaire voltaïque qui jouera un rôle de tout premier plan aux côtés des jeunes
officiers progressistes.
Le PCRV se manifeste essentiellement par la distribution de tracts. Il privi-
légie la construction d’une organisation solide et se replie dans une clandestinité
opaque à tel point qu’il est encore aujourd’hui difficile de connaître ses dir i-
geants et l’on en est réduit aux suppositions. Il commencera à la fin 79 à partir à
l’assaut des directions syndicales. On le soupçonne d’être à l’origine de certai-
nes grèves à cette époque notamment celle du Syndicat National des Agents de
l’Agriculture en décembre 1979 puis celle du STOV, Syndicat des Techniciens
et Ouvriers Voltaïques en juin 1980. Les militants du PCRV seront à l’ origine
de la création de syndicats en 1981. Sollicité par le CNR, le PCRV refusera de
participer activement à la révolution. Pour lui, la prise du pouvoir du 4 août
8
1983 « ne diffère guère des putschs militaires précédents » le CNR « étant in-
capable d’élaborer un projet de société différent de la société bourgeoisie néo-
9
coloniale ». Ces militants animeront encore le Front Syndical qui naîtra pen-
dant la révolution par le regroupement d’une dizaine de syndicats autonomes et
participera à la fin de la révolution à la résurgence de la vie syndicale notam-
ment en 1987. L’effervescence syndicale et politique extraparlementaire prend
d’autant plus d’ampleur à la fin des années 70 que petit à petit les étudiants ren-

8. Ludo Martens op. cit. p. 127.


9. Idem citation extraite d’une déclaration du PCRV publiée en juin 1987.

99
trent au pays, trouvent le plus souvent un emploi et commencent à militer dans
les syndicats.
Après leur séjour ensemble au Maroc, les liens entre Blaise Compaoré et
Sankara sont désormais solides, ce qui va contribuer à dynamiser le groupe de
militaires qui prend des contours plus précis autour de Thomas Sankara, Jean-
Baptiste Lingani, Henri Zongo et Blaise Compaoré. Ces deux derniers se sont
rencontrés à Yaoundé, Sankara et Lingani se connaissent depuis 1974 et ont
ensemble distribué les premiers tracts signés ROC. Parallèlement à la conver-
gence de leurs opinions et de leurs objectifs, ils se retrouvent aussi pour organi-
ser des soirées dansantes avec d’autres amis. Il est difficile pour Sankara
d’engager sa confiance en dehors de l'amitié, ce qui posera quelques problèmes
par la suite au cours de la révolution, dans ses relations avec les organisations
participant à la révolution.
C’est durant cette période qu’il rencontre Mariam qui deviendra sa femme. Il
est sans doute attiré par sa simplicité, sa discrétion, sa droiture. Elle est proba-
blement charmée par son humour, mais aussi sa rigueur, sa sincérité, sa fran-
chise, sa droiture. Cependant, il lui faut s’adapter à un caractère parfois dérou-
tant. Sa volonté de séparer sa vie professionnelle de sa vie familiale atteint par-
fois des extrémités. Alors qu’ils ne sont pas encore mariés, alors que cela faisait
un moment que Thomas, toujours à Po, n’est pas venu la voir à Ouagadougou,
elle profite qu’un de ses amis l’informe de son intention de se rendre à Po pour
partir avec lui. Là-bas Thomas fait semblant de ne pas la voir et continue à va-
quer à ses occupations. Elle attend patiemment qu’il lui montre de l’attention
puis finit par se fâcher. C’est là qu’il lui explique qu’il n’aime pas qu’on vienne
le déranger dans son travail et que s’il ne monte pas à Ouagadougou, c’est qu’il
est occupé. Elle ne se rendra plus à Po que lors de festivités, aux fêtes de fin
d’années ou lorsque l’orchestre auquel il aime se joindre se produit.
Il est bien vite question de mariage. Tous deux tiennent à ce que cela se fasse
en conformité avec l’église. Comme nous l’avons déjà dit, bien qu’ayant com-
mencé la préparation avec un père de Ouagadougou, Thomas Sankara préfère
finalement être marié par son ami le père Gustave Bouda. Ils souhaitent tout en
respectant le rite catholique un mariage simple. Mariam ne souhaite pas se ma-
rier en robe blanche et choisit une tenue plus simple. Un ami français de Tho-
mas Sankara, André Dubois, qu’il avait connu à Madagascar va finalement lui
envoyer une tenue. La cérémonie est célébrée dans une chapelle du collège de
Lassalle. Le père Bouda prononce un sermon tout ce qu’il y a de plus classique
sur l’indissolubilité des liens du mariage, comparant le divorce au dépeçage
d’un animal vivant. Des conceptions en accord avec celle de Thomas dont nous
avons déjà évoqué les liens avec la religion et de sa femme qui née musulmane
se convertira à la religion catholique.
La participation financière à la cérémonie de Mariam qui gagne plus que son
futur mari est plus importante mais l’addition de leurs deux contributions sera
finalement insignifiante par rapport à la totalité des dépenses. Ce sont les amis
et la famille qui se chargeront de donner à cet événement plus d’ampleur. Alors

100
qu’ils avaient prévu une centaine d’invités, ce sont finalement plus de 300 per-
sonnes qui se presseront au mess des officiers pour assister au repas et à la fête.
Il y a tous les amis de Thomas et Mariam déjà nombreux, mais Thomas Sankara
est aussi une personnalité et certains membres du gouvernement tiennent à y
assister.
Dans le courant des années quatre-vingts, Valère rend visite régulièrement à
Sankara à Po. Depuis qu’ils se connaissent ils sont restés régulièrement en
contact. Un jour qu’ils se promènent non loin de la frontière du Ghana, et qu’ils
élaborent des plans pour l’avenir du pays Thomas Sankara déclare : « Voilà ce
qui va se passer à mon avis. Lamizana sera renversé par des officiers fascistes,
ces officiers fascistes seront renversés par des officiers patriotes et c’est ainsi
que viendra la révolution ». Valère Somé est impressionné de ce qu’il considère
comme une révélation. Lamizana ne lui paraissait pas menacé alors, il décidera
sans doute plus tard en se remémorant cette conversation que s’il doit se ranger
un jour derrière un autre dirigeant ce sera lui. Quant à Thomas Sankara, il ne
s’était pas trompé.

101
102
Chapitre 3

L’heure des responsabilités politiques

103
104
Secrétaire d’Etat contre son gré

Le 25 novembre 1980, le colonel Saye Zerbo met fin à la troisième républi-


que en prenant le pouvoir sans effusion de sang, bénéficiant du soutien de la
grande majorité de l’armée. Faisant suite à une période d’intense agitation syn-
dicale il obtient le soutien de toute l’ opposition légale à la troisième Républi-
que, les forces syndicales et le FPV, le Front progressiste Voltaïque, qui résulte
d’une fusion de l’UPV du professeur Ki Zerbo (anciennement MNL) et des par-
tisans de Joseph Ouedraogo De nombreuses motions de soutien d’horizons très
divers paraissent dans la presse en même temps qu’elles sont lues à la radio. Ce
coup d’Etat consacre aussi l’élimination du RDA de la vie politique, le parti
auquel s’était rallié le général Lamizana. Celui-ci avait beau dénoncer les abus,
les dysfonctionnements, le laxisme et la corruption qui prenaient des propor-
tions inquiétantes, son ralliement au RDA qui comptait dans ses rangs les res-
ponsables de ces graves déviations, lui faisait perdre de sa crédibilité.
A l’Assemblée nationale, les querelles entre leaders politiques, dont de nom-
breux adeptes du « nomadisme politique" avaient donné une image dévalorisée
du jeu démocratique. L’agitation syndicale avait d’autre part redoublé d’intensi-
té. En janvier déjà le gouvernement de Conombo avait dû retirer un projet de loi
tendant à limiter le droit de grève. En juillet, le SNEAHV (Syndicat national des
enseignants africains de la Haute-Volta) avait émis plusieurs exigences portant
sur les conditions de travail ou le retrait de sanctions touchant des enseignants.
Le ministre de l’Education nationale était en outre accusé de ne pas avoir res-
pecté les règlements d’un concours pour favoriser des membres de sa famille et
le syndicat en demandait l’annulation. Le SNEAHV décidait la grève illimitée à
partir du 1er octobre ce qui avait pour effet de bloquer la rentrée scolaire. Les
autres syndicats avaient encore appelé à des grèves de soutien les 14 octobre et
le 4 novembre.
Et c’est alors que le mouvement s’essoufflait que le colonel Saye Zerbo prit
le pouvoir. Cette fois c’est bien d’un putsch militaire qu’il s’agit. Alors que la
constitution est suspendue, l’Assemblée nationale dissoute, les activités des
partis politiques suspendues et que Lamizana ainsi que quelques uns de ses mi-
nistres sont arrêtés, ce coup d’Etat reçoit tout de suite le soutien des anciens
partis d’opposition et de la plupart des syndicats dont l’activité reste autorisée
avec cependant une position d’expectative de la part de la CSV.
Le nouveau pouvoir met en place un Comité Militaire de Redressement pour

105
le Progrès National, le CMRPN, parallèlement au gouvernement qui compte
huit militaires et neuf civils parmi lesquels quelques membres du MLN. Le
CMRPN va aussi introduire les premières fissures dans l’armée en bousculant la
hiérarchie militaire. Le général Bila Zagré, chef d’état-major de l’armée, est mis
en résidence surveillée pour avoir affirmé sa loyauté à la 3ème République.
Le CMRPN, véritable organe de direction du pays, compte vingt-cinq offi-
ciers, mais aussi cinq sous-officiers et même un soldat. Il reste cependant domi-
né par des colonels formés lors de la colonisation. Quatre d’entre eux, Saye
Zerbo lui-même, Tientaraboum, Charles Bambara et Mamadou Sanfo avaient
déjà occupé des postes ministériels. C’est justement pour trouver une alternative
au comportement des officiers de cette génération que s’était constitué le pre-
mier noyau de jeunes officiers autour de Thomas Sankara. Il leur reprochait leur
immobilisme, leur archaïsme et leur incapacité à les encadrer.
Mais le coup d’Etat a aussi un autre objectif, il permet au FPV de se prému-
nir contre sa gauche. Les mouvements d’extrême gauche, le PCRV, l’ULC et
surtout la LIPAD menaient le débat publiquement sur les problèmes de déve-
loppement du pays tout en s’opposant au MLN-FPV. Tous reprochaient au FPV
de ne guère se distinguer véritablement des autres partis en participant aux jou-
tes parlementaires. Les anciens étudiants rentrés au pays avaient aussi apporté
dans leurs bagages les débats qui avaient traversé le mouvement étudiant voltaï-
que à l’étranger et qui s’était terminé en 71 par l’exclusion du MLN de la direc-
tion de l’UGEV, l’Union Générale des Etudiants Voltaïques. Du côté de
l’armée, la génération montante des jeunes officiers gagne en popularité. Des
tracts ont déjà été distribués et on a plus ou moins entendu parler de leur activ i-
té. Le général Lamizana ne s’en inquiète guère. Il les considère tous un peu
comme ses enfants, et puis Thomas Sankara ne vient-il pas régulièrement lui
rendre des visites de courtoisie ? Pour les colonels ce coup d’Etat doit aussi les
prendre de court avant qu’ils prennent l’initiative.
Pourtant pour Sankara la situation est loin d’être mûre. Le pays n’est pas prêt
au changement radical qui de son point de vue serait le seul moyen de commen-
cer à soulager un peu la misère du peuple voltaïque. Ses rapports avec le PAI
sont satisfaisants et réguliers. Il éprouve une certaine admiration pour les capa-
cités d’organisation de ce parti dont il a parfaitement compris l’ importance en
étudiant l’histoire révolutionnaire. Des progrès dans la formation de la cons-
cience politique ont été réalisés ces dernières années grâce à la relative liberté
d’expression qui a été préservée sous Lamizana. Mais la gauche se déchire, ren-
dant impossible toute unité d’action et il n’est pas question pour lui de s’enfer-
mer dans un tête à tête avec le PAI. Quant aux officiers qu’il a réunis autour de
lui, il se rend compte de la fragilité de leur engagement et de la faiblesse de leur
formation politique. En outre, il mesure régulièrement le poids de l’anticommu-
nisme parmi eux ce qui l’empêche de pousser souvent avec nombre d’entre eux
les discussions jusqu’au bout.
Le jour du coup d’Etat quelques uns des jeunes officiers se réunissent. Ils
décident que leur attitude doit demeurer celle de soldats obéissant à leurs supé-

106
rieurs, mais en aucun cas ils ne doivent prendre de responsabilités politiques.
C’est dans ce cadre que certains d’entre eux sollicités par leurs supérieurs hié-
rarchiques vont participer au CMRPN. Beaucoup ne vont pas résister longtemps
à l’appel du pouvoir en s’engagent dans le CMRPN, d’autres vont s’étonner de
leur attitude de retrait venant rappeler s’il en était encore besoin combien leur
noyau reste fragile. Thomas Sankara et ses proches, Blaise Compaoré, Jean-
Baptiste Lingani, Henri Zongo et Pierre Ouedraogo se retrouvent un peu isolés.
Mais combien d’armées ont sécrété des officiers révolutionnaires ?
Les premières mesures sont accueillies favorablement par la population. En
effet, outre la satisfaction des revendications des enseignants, le gouvernement
met en place des mesures de rigueur et d’assainissement financier. Il affirme
vouloir améliorer la vie des paysans et inaugure une série de tournées dans les
campagnes. D’autre part des rumeurs avaient couru à Ouagadougou faisant état
de la circulation d’une grande quantité d’armes destinées à la formation de mili-
ces armées du parti de Gérard Kango Ouedraogo Elles devaient destituer Lami-
zana et supprimer des opposants. Le CMRPN apparaissait au pays comme ayant
rétabli l’ordre. Il avait reçu la bénédiction du cardinal Zoungrana qui avait dé-
claré : « Je suis venu féliciter le président et tous les membres du CMRPN
1
d’avoir été les agents de la Providence d’un Dieu qui aime la Haute-Volta » . Il
reçoit le soutien de la chefferie traditionnelle mossi : « les sages et la Cour Im-
périale du Moro Naba estiment que l’événement est une chance inespérée pour
2
le pays et pour le peuple » .
De plus, dès 1981, le ministère des Finances met en place une deuxième bri-
gade de vérification à Bobo Dioulasso pour améliorer le recouvrement des im-
3
pôts. Prévue depuis la « garangose » , elle vient compléter celle de Ouagadou-
gou mise en place depuis 1976. En outre, reprenant une revendication de la
CSV, il met en place une commission d’enquête sur les détournements de fonds
publics à laquelle Touré Soumane décide de participer en personne. Selon Pas-
cal Zagré, « cette commission se mit à pied d’œuvre très rapidement et rédigea
un rapport très critique et pertinent sur la gestion des entreprises publiques et
4
proposa des recommandations fort à propos ». Mais le rapport décortique les
pratiques de gestion et surtout met en cause certaines personnalités bien en vue.
Malgré les demandes réitérées de certains membres de la commission de le ren-
dre public, le pouvoir choisit de le garder secret, tout en appliquant certaines
recommandations.
Une grande partie des sociétés d’Etat qui jouissent de l’autonomie financière
doit être régulièrement subventionnée par le budget de l’Etat faute de générer
des recettes suffisantes par leur activité. Mais ces sociétés souffrent surtout
principalement de népotisme, de nominations de complaisance, de mauvaise

1. Cité par Arsène Yé Profil Economique de la Haute-Volta avril 1986. P.97.


2. Le Monde du 09/12/1980 p. 8.
3. Du nom de l’Intendant général Marc Garango qui fut nommé ministre des finances par La-
mizana et chargé jusqu’en 1976 d’appliquer une politique d’austérité.
4. Pascal Zagré, op. cit. p. 118.

107
gestion, certaines naviguant à vue en l’absence de comptes financiers, de dé-
tournements de fonds ou de matériel. Le CMRPN engage un certain nombre de
mesures pour réduire les différents déficits. Elles doivent compléter la politique
d’austérité qu’entend mener le CMRPN.
Pourtant, bien qu’ayant déclaré en janvier 81 vouloir ériger les syndicats en
interlocuteurs privilégiés, le pouvoir va peu à peu laisser percevoir son caractère
autoritaire, notamment en décidant de gouverner par ordonnances, tout en es-
sayant avec un certain succès de diviser l’opposition syndicale.
Ainsi en février 1981, Touré Soumane reçoit une fin de non-recevoir et un
avertissement très sec après avoir écrit au colonel Saye Zerbo pour demander au
nom de la CSV que soit rétabli le droit de réunion. C’est au cours de ce même
mois de février que Thomas Sankara est nommé à l’Etat-major de la Division
Opérationnelle avec la promotion au grade de capitaine. Il obtient alors que
Blaise Compaoré le remplace à la direction du CNEC de PO.
Il faut attendre le 1er mai 1981 pour que Saye Zerbo prononce son discours
programme. Il y est question d’« unir les voltaïques autour d’un idéal commun
5
pour la construction de la patrie ». Le pouvoir prétend « promouvoir un déve-
loppement fondé sur l’élimination de toute domination extérieure et de l’exploi-
tation de l’homme par l’homme, en vue d’une promotion autonome destinée à la
satisfaction prioritaire des besoins fondamentaux des voltaïques, en particulier
6
des couches les plus défavorisées . » Il est vrai que les grands maux dont souffre
la Haute-Volta n’ont fait que s’amplifier depuis l’ indépendance, le déficit de la
production céréalière (environ 1 million de tonnes au total) atteignant environ
100000 tonnes, la criante insuffisance en eau, l’émigration massive (estimée
entre 1 et 1,5 millions à cette époque) liée au chômage endémique et enfin
l’absence d’industrie. Ce programme confirme donc l’influence qu’exerce le
MLN, mais l’autoritarisme va prendre le dessus. Le CMRPN n’aura de cesse de
museler les syndicats faute d’avoir été capable d’organiser une véritable concer-
tation. Une grève scolaire déclenchée en mars 1981 à Bobo Dioulasso est sévè-
rement sanctionnée notamment par l’arrestation et la détention de jeunes élèves.
En mai une tentative de grève suscitée par les membres du PCRV du Syndicat
des techniciens et ouvriers voltaïques échoue, des travailleurs sont licenciés et
déportés à Dori. Mais c’est surtout en octobre que l’affrontement entre le pou-
voir et la CSV s’aggrave. Le mois précédent, le SUVESS, syndicat unique vol-
taïque des enseignants du secondaire et du supérieur, s’était doté d’une nouvelle
direction proche de la LIPAD au détriment de l’ancienne proche du FPV, ce qui
consolide la position de Touré Soumane au sein de la CSV. A la clôture du
congrès de la CSV fin octobre, il déclare : « La CSV ne fait aucune différence
entre le CMRPN et son gouvernement et les régimes qui l’ont précédé, d’autant
plus que les pratiques continuent comme la dilapidation des biens du peuple au

5. Voir Haute-Volta : L’enlisement, articlé de Roland Fayel publié dans Aujourd’hui


l’Afrique 1982, N°26 p. 20.
6. Idem.

108
7
mépris total des masses laborieuses . » La réaction ne se fait pas attendre. Le
lendemain tous les syndicats sont convoqués par le ministre de la fonction pu-
blique et du travail, M. Zoungrana, qui n’est autre que le frère du cardinal. De-
vant les autres responsables syndicaux de l’OVSL, la CNTV et l’USTV, qui ne
réagissent pas, Touré Soumane est violemment pris à parti. Le ministre menace
de dissoudre la CSV. Le lendemain le droit de grève est supprimé. La CSV va
se trouver seule à tenter d’organiser une riposte. Touré Soumane écrit pour an-
noncer sa démission de la commission d’enquête sur la troisième république et
au nom de la CSV pour exiger le rétablissement du droit de grève. Un préavis
de grève est en outre déposé pour les 8 et 9 décembre 1981. Le pouvoir réagit
immédiatement en prononçant la dissolution de la CSV et en lançant un mandat
d’arrêt « national et international » contre Touré Soumane qui entre dans la
clandestinité. En janvier 1982 c’est au tour des dirigeants de la LIPAD d’être
mis en détention pour 3 semaines. A la suite d’une plainte déposée au Bureau
International du Travail, et de l’ intervention des autres syndicats, le CMRPN
rétablit le droit de grève le 13 février 1982 (par une ordonnance datée du 14
janvier mais qui n’avait pas été rendue publique) mais avec des conditions telles
que la grève est quasiment impossible. Le 5 avril, 7 syndicats de base de la CSV
lancent un nouveau mot d’ordre de grève pour les 15, 16 et 17 avril.
Comme nous l’avons vu, les officiers progressistes ont été intégrés au
CMRPN plus par devoir d’obéissance à la hiérarchie militaire que par convic-
tion. Si le rayonnement de Thomas Sankara n’est pas encore très important dans
le pays parmi les civils, par contre il commence à être connu au sein de l’armée.
Son exploit durant la guerre du Mali reste une référence. D’autre part, on a pu
juger de son efficacité à la tête des commandos de Po, de ses qualités de chef et
de l’ascendant qu’il a sur ses hommes. Sankara a déjà approché une bonne par-
tie des officiers de sa génération pour les entraîner avec plus ou moins de succès
dans des cercles de réflexion. De toute façon les officiers ne sont pas si nom-
breux. On découvre aussi dans les réunions surtout depuis qu’il est rentré à
Ouagadougou, son charisme, sa vivacité et sa force de conviction. De plus on a
pu apprécier l’étendue de ses connaissances sur des sujets divers et sa capacité à
exprimer rapidement une opinion argumentée sur de nouveaux événements.
En espérant que l’ implication de Thomas Sankara puisse stopper la perte de
popularité du CMRPN, Saye Zerbo redouble en cette période d’insistance en-
vers Thomas Sankara pour qu’il entre au gouvernement. Thomas Sankara refuse
ou plutôt négocie, car il a en face de lui des officiers supérieurs à qui il doit
obéissance. Il se retranche derrière une « décision personnelle, libre et cons-
8
ciente de n’accepter aucun poste politique », comme il l’a déjà fait sous Lami-
zana. Il a bien sûr flairé le piège. Il a pu en discuter largement avec ses amis du
PAI et Valère Somé. Les premiers lui conseillent de refuser et de se retrancher

7. Cité par Roland Fayel. op. cit. p. 23.


8. Lettre du 9 septembre 1981 au Colonel Chef de l’Etat Major Général des Armées publiée
dans Burkina Faso Processus de la Révolution de Bamouni, L’Harmattan, 1986, 190 pages, p.
170.

109
derrière le principe selon lequel il ne peut accepter d’affectation qui ne soit
strictement militaire. Valère Somé pense qu’il faut accepter, car il est trop tôt
pour engager un rapport de forces qui lui est défavorable.
Il n’y a rien à faire à l’intérieur de ce régime et il vaut donc mieux ne pas se
compromettre. De plus il veut consacrer du temps à l’organisation qu’il a créée
au sein des jeunes officiers. Mieux vaut ne pas trop se faire remarquer pour cela,
éviter d’être au premier plan. Cette activité doit rester clandestine. Il reste tant à
faire pour les former, pour les convaincre de s’engager plus à fond dans l’étude
des problèmes de développement. Tout ce qui a été essayé en la matière depuis
l’indépendance a échoué, il faut donc adopter des mesures plus radicales. Il faut
aussi convaincre les organisations civiles d’accepter de travailler avec une partie
de l’armée, alors que les « ex-soixante-huitards » qui les dirigent reviennent
souvent au pays avec une image plutôt péjorative de l’armée « au service de la
classe dirigeante ». Les bons rapports qu’il entretient personnellement avec
Valère Somé et certains dirigeants de la LIPAD ne sauraient suffire. Il est certes
personnellement enclin à personnaliser les rapports, mais il a aussi pris cons-
cience de l’ importance des « questions organisationnelles », comme on dit au
Burkina Faso. Il peut d’ailleurs mesurer les différences de comportement entre
Valère Somé à cette époque libre de toute attache organisationnelle, Touré
Soumane et Adama Touré pour qui les rapports amicaux ne peuvent servir de
9
prétexte à une quelconque entorse à la discipline interne du PAI .
Après avoir essuyé de multiples refus, Saye Zerbo envoie Henri Zongo et
Tiemtaraboum pour négocier et arriver à un compromis. Ce dernier lui propose
un compromis : « accepter le poste pour un ou deux mois le temps qu’un rem-
10
plaçant te soit trouvé » . Il finit finalement par accepter. Il obtient que ce soit
Blaise Compaoré qui le remplace à la tête des commandos de Po. Il ne peut pas
non plus trop se soustraire à cette demande. Le coup du 25 novembre a certes
envoyé le général Lamizana en prison mais le colonel Zerbo n’est pas homme à
remettre en cause la hiérarchie militaire. Pour Thomas Sankara refuser serait
aussi refuser d’obtempérer à un ordre. On lui avance comme argument que son
refus porterait atteinte à la cohésion de l’armée. Il n’est pas encore temps
d’engager une épreuve de force avec la hiérarchie militaire de l’ armée. Il ac-
cepte et déclare le 13 septembre devant le Comité directeur du CMRPN : « j’y
resterai jusqu’au 25 novembre 1981, date à laquelle je me considérerai comme
libéré de cet engagement, mais qu’en tout état de cause je n’y demeurerai pas
11
au-delà du 1er janvier 1982 . »
Il choisit son ami Fidèle Toé comme chef de cabinet. Ce dernier va l’aider à
constituer une équipe de collaborateurs. Il va lui présenter Jean Hubert Bazié
qui deviendra sous la révolution le créateur et principal animateur du journal
satirique l’Intrus que les « rectificateurs » s’empresseront de supprimer, et de la

9. A la même époque , soucieux de multiplier des contacts, il a tenté sans succès d’approcher
le PCRV.
10. Paulin Bamouni op. cit. p.171.
11. Paulin Bamouni op. cit. p.171.

110
radio « Entrez, parlez ». A cette époque celui-ci est nommé directeur de la
presse écrite. Il anime une rubrique dans Carrefour Africain où sous la forme
d’un petit billet hebdomadaire il critique les excès et les erreurs du gouverne-
ment. C’est encore par l’intermédiaire de Fidèle Toé que Sankara rencontre
Serge Théophile Balima qui deviendra par la suite ministre de l’Information
sous le CNR puis pendant la Rectification. Mme Salembéré entre aussi dans son
équipe à cette époque. Plus tard elle animera le FESPACO, sera nommée minis-
tre de la culture peu avant le 15 octobre et le restera par la suite. C’est encore à
12
cette époque que Sankara rencontre Watamou Lamien alors rédacteur en chef
de la radio nationale. Cette courte période fut donc pour lui l’occasion d’élargir
son cercle de connaissances par les civils.
Malgré les embûches, Sankara n’a pas l’intention de faire de la figuration. Il
commence d’abord à exprimer son mécontentement en ne participant pas au
premier conseil des ministres. Et puis il marque sa différence en se rendant cha-
que jour à son bureau à bicyclette ce qui à cette époque ne manque pas de frap-
per les esprits.
Il n’est pas novice en matière de journalisme, lui qui avait animé le journal
de l’académie militaire de Antsirabé au cours de sa formation. Il fait en sorte
que le journalisme s’éloigne du « griotisme », ce qu’il était jusqu’alors, pour
jouer son véritable rôle de dénonciation des abus et des excès. Cet état d’esprit
est apprécié des journalistes, même s’ils rechignent parfois à sortir de leurs peti-
tes habitudes. Une des consignes que Thomas Sankara donnait aux journalistes,
qui les a le plus marqués, concernait l’attitude qu’ils devaient avoir lors des
réceptions. Il leur disait : « Si vous êtes invités dans une réception ce n’est pas
pour vous empiffrer mais pour travailler et informer les gens ». Thomas Sanka-
ra tient à ce qu’on l’informe de tout. Il veut mettre à nu le comportement des
« barons du pouvoir ». Mais il apparaît peu au devant de la scène par modestie
sans doute, mais surtout parce qu’il pense qu’il n’est pas encore temps de
s’exprimer publiquement. Il tient aussi à éviter l’épreuve de force et fait encore
preuve d’une certaine modération pendant les 4 premiers mois pensant encore
qu’il allait être remplacé. La cohésion est alors préservée au sein de l’armée
puisque les divergences ne sont pas encore apparues publiquement. Ainsi le pari
des dirigeants du CMRPN est à peu près tenu. Mais pour Thomas Sankara
l’expérience doit s’arrêter là. Ainsi il écrit à Tientaraboum une première fois en
13
décembre pour lui rappeler sa promesse de le libérer au bout de 4 mois . En

12. Watamou Lamien fut un intellectuel très en vue avant et après la Rectification comme di-
rigeant de l’UCB. Il fut nommé responsable du Front populaire avant de disparaître mystérieuse-
ment dans un accident de voiture. La thèse de l’accident laisse sceptique nombre de Burkinabè et
d’observateurs.
13. Il s’exprime dans les termes suivants : « A la tête du département, j ’ai œuvré sincèrement
et j’ai eu à cœur de construire utilement pour le peuple voltaïque autant que les ressources physi-
ques, intellectuelles et patriotiques pouvaient me permettre d’innover. Le 8 décembre 1981, j’ai
bouclé mes 4 mois de fonction ministérielle. Ainsi donc, après avoir respecté scrupuleusement
mon compromis, donc largement le vôtre, j ’ai l’honneur de vous demander en toute confraternité
d’user de tout le dévouement, de toute la persévérance et de toute la sollicitude qui vous ani-

111
vain. Les hommes forts du CMRPN en proie à de nombreuses autres difficultés
tiennent à le garder au gouvernement pour essayer de sauvegarder une image
libérale.
D’abord méfiants, les journalistes commencent à reprendre confiance. San-
kara a cru un moment que le CMRPN allait tenir sa parole en le libérant. On ne
l’a pas fait et maintenant il se sent les mains un peu plus libres. Alors les affai-
res commencent à éclater.
Un jour paraissent les résultats d’une investigation sur la consommation
d’essence des voitures officielles. Les journalistes avaient été jusqu’à compter
le nombre de litres d’essence que consommaient les PATROL, ces fameuses
voitures tout terrain. Hubert Bazié est convoqué pour fournir des explications.
Thomas Sankara informé décide de l’accompagner. Et c’est lui qui prend sa
défense en expliquant que ce n’est pas ainsi que l’on se rapproche des paysans
qui représentent pourtant l’écrasante majorité de la population. En même temps
il se refuse à faire les comptes rendus du Conseil des ministres, ce qui ne saurait
être un travail de journaliste.
En février 1982, le directeur de l’agence voltaïque de presse est interpellé
par la police et retenu dans les locaux de la Sûreté nationale pendant 3 heures.
On lui reproche d’avoir diffusé des informations relatives à une affaire de mal-
versations, dite l’affaire de la BIV, l’une des banques voltaïques. Sankara pro-
teste personnellement et par écrit auprès du ministère de l’ intérieur. On aurait
dû l’informer d’abord en tant que secrétaire d’Etat à l’Information. De plus une
telle attitude risque de stopper les journalistes dans leur nouvel élan
d’investigateurs, un rôle auquel ils commençaient à prendre goût. Il profite de
cette lettre pour préciser la façon dont il conçoit le journalisme et la façon dont
il entend jouer son rôle de secrétaire d’Etat à l’Information. « La mission des
organes de presse est d’apporter aux Voltaïques le maximum d’informations
exactes. Il n’est pas concevable que les Voltaïques puissent suivre dans les or-
ganes de presse étrangers des enquêtes sur des malversations et vols dans des
banques étrangères alors que dans des occasions similaires, en Haute-Volta, ils
ne peuvent pas le faire. Il est de mon devoir de veiller au respect de la déonto-
logie du journalisme par les agents de l’Information afin que leur travail se
fasse sans entraver l’enquête menée par la police. Mais en retour, les institu-
tions nationales devraient percevoir en eux des adjuvants responsables, capa-
bles d’éclairer l’opinion publique au détriment de la rumeur sourde et no-
14
cive . »
Si cette attitude va se traduire par un regain de popularité, elle ne va pas du

maient lorsque vous m’aviez approché, pour rappeler au Comité Directeur les échéances dont
nous étions convenus. En dehors de toutes autres motivations, l’honneur des officiers de cette
instance leur commandera, oserais-je en douter, de tenir la parole donnée. Permettez-moi de
faire connaître que je souhaiterais que mon retrait du Gouvernement soit des plus discrets. Pour
cela également, je compte une fois de plus en frère d’armes sur vous. » Lettre publiée par Paulin
Bamouni op. cit. p.171.
14. Lettre date du 4 mars 1982 au ministère de l’Intérieur et de la Sécurité, publiée par Paulin
Bamouni op. cit. p.173.

112
tout être du goût des dirigeants du CMRPN qui voient leur manœuvre se retour-
ner contre eux. De plus, ces vieux colonels qui dépassent pour la plupart les
cinquante ans, ne peuvent supporter que ce tout jeune officier, d’à peine plus de
trente ans, vienne leur faire la leçon. Les rapports ne font que se tendre un peu
plus. D’autant plus que dans cette position Thomas Sankara va accumuler des
informations mettant en cause la plupart des dirigeants du pays. La situation est
vite intenable. Il avait commencé à organiser une semaine de l’information où il
comptait pousser les journalistes à approfondir leur réflexion sur leur rôle en
compagnie des lecteurs ou auditeurs, mais on lui crée de nombreuses difficultés
rendant difficile la réalisation effective du projet.
Le 15 avril, doit se réunir le conseil des forces armées voltaïques pour exa-
miner le ler bilan des activités du CMRPN depuis le 25 novembre 1980. Organe
consultatif politique suprême du pays, il fut créé le 9 décembre 1966 par le gé-
néral Lamizana. Il comprend tous les officiers disposant d’un commandement.
C’est la période que choisit Thomas Sankara pour démissionner. Il le fera par
écrit selon les termes suivants : « engagé à mon corps défendant dans le régime
que vous avez instauré depuis le coup d’Etat du 25 novembre 1980, j’ai réguliè-
rement et constamment exprimé en toute clarté que je me démarque de cette
action politique. Et ce parce que la forme de pouvoir pour conduire le‘redres-
sement national’ ne pouvait servir que les intérêts d’une minorité. A la veille du
Conseil des Forces Armées Voltaïques, instance souveraine du Mouvement du
25 novembre, que vous avez convoqué pour le 15 avril 1982, je me dois de rap-
peler que le CMRPN ne saurait ignorer que tout le pouvoir a nécessairement un
15
contenu de classe . » Cette dernière phrase paraît quelque peu incongrue dans
une lettre de cette nature, mais elle dénote aussi l’état de surexcitation dans la-
quelle se trouve Thomas Sankara alors qu’une grève se prépare et qu’il ne pour-
rait supporter d’être du côté de ceux qui la réprimeront. Contrairement à la lettre
écrite pour signifier son refus d’être nommé en septembre 1981, cette fois-ci il
avance clairement ses options politiques annonçant la couleur des interventions
qu’il y fera. Il prend ainsi un risque certain, mais il ne peut s’empêcher de profi-
ter immédiatement de la liberté de parole qu’il vient de s’octroyer. Pour com-
bien de temps ? Cette lettre enfin dénote un certain penchant pour la provoca-
tion, alors qu’elle ne sera sans doute guère lue que par le destinataire, le prési-
dent du CMRPN le colonel Saye Zerbo.
Son goût pour la provocation, qui par ailleurs a fait une bonne part de sa po-
pularité, il le confirmera en annonçant publiquement sa démission. En tant que
secrétaire d’Etat à l’Information, il lui incombe de prononcer le discours de clô-
ture d’une conférence des ministres africains chargés du cinéma, qui achève ses
travaux. Il se sait retransmis en direct à la radio et c’est alors qu’il lance la
phrase désormais fameuse en présence de Saye Zerbo qui assiste à la ré-
union : « Il n’y a pas de cinéma sans liberté d’expression et il n’y a pas de li-
berté d’expression sans liberté tout court...Malheur à ceux qui bâillonnent le

15. Lettre publiée par Paulin Bamouni op. cit. p.173-174.

113
peuple », dont se souviennent nombre de Burkinabè, prononcée alors qu’une
importante répression s’abat sur tous ceux qui osent défier le régime.
Ainsi la mobilisation, lors de la grève, n’est-elle pas très forte, en tout cas in-
suffisante, pour faire revenir le gouvernement sur ses décrets anti-grèves. La
CSV est isolée et les conditions de lutte sont particulièrement difficiles. Cent
cinquante-quatre travailleurs seront licenciés et quatre-vingt-deux d’entre eux
seront condamnés en septembre à 10000 CFA d’amende et 5 ans de prison avec
sursis.
A l’assemblée générale du Conseil supérieur des Forces armées, le CMRPN
doit affronter d’une part les officiers supérieurs proches de Lamizana qu’il a
écartés, mais aussi d’autre part la vague montante des jeunes officiers progres-
sistes rassemblés autour de Thomas Sankara. Il ne peut empêcher l’assemblée
générale de créer une commission chargée d’établir un document contenant les
critiques et suggestions sur la façon de gouverner du CMRPN. Le texte qui en
sort révèle les courants divergents qui traversent alors l’armée et surtout que le
CMRPN y est de plus en plus isolé. Les conditions d’un autre coup d’Etat sont
désormais réunies. Des fuites dont les officiers progressistes sont probablement
à l’origine, révélant par là leur souhait de collaborer avec les organisations civ i-
les, permettent d’apprécier l’ampleur des critiques en provenance même de l’ar-
mée. Ainsi on peut lire dans ce document les appréciations suivantes :
« L’impression qui se dégage est que nous sombrons de plus en plus dans les
erreurs déjà commises par nos prédécesseurs et qu’il est grand temps de corri-
ger... Les quelques réalisations à notre actif ne peuvent plus cacher le malaise
politique et social, ni le marasme économique qui couvent en ce moment... L’as-
semblée générale déplore l’usurpation du pouvoir du Conseil des forces armées
voltaïques, du Comité Militaire de redressement Pour le Progrès National et du
gouvernement par le comité directeur. En effet bien des erreurs auraient pu être
évitées si les deux instances avaient été consultées à temps. Ce manque de
consultation a conduit à la prise de décisions extrêmes telles que la suppression
du droit de grève et la dissolution de la CSV qui sont à l’origine du malaise ac-
tuel.... Etant donné que le maintien au gouvernement de ministres impopulaires
ou incapables est préjudiciable à l’œuvre de redressement national, l’assemblée
générale demande que soit mis fin à leur fonction... En ce qui concerne le chef
de l’Etat, il lui est reproché de ne pas tenir compte des remarques du Comité di-
recteur et d’être faible dans le conflit opposant certains membres du gouverne-
ment. Si l’on n’a pas le courage de les écarter, il faut avoir le courage de remet-
tre le pouvoir à qui se sent le poids de l’assumer. »
Et enfin après nombre de suggestions, la conclusion proclame, tel un avertis-
sement :
« Si tout ce qui vient d’être dit est irréalisable, il ne restera plus qu’à diriger
avec les officiers impopulaires et sans scrupule et avec la cravache jusqu’à ce
16
que ça craque . »

16. Cité par Roland Fayel. op. cit. p.28-29.

114
Par ailleurs un certain nombre de revendications sont soumises à
l’assemblée générale :
« - Instauration d ’un débat démocratique au niveau des instances dirigeantes
- Lutte contre les promotions de complaisance, le népotisme, le laxisme
- Limogeage des responsables impopulaires
- Nomination de chefs d’état-major capables de restaurer l’ordre et la disci-
pline dans l’armée et allégement des mesures qui frappaient les syndicats et li-
17
quidation rapide des contentieux de la III ème République . »
Ces propositions sont présentées devant l’ assemblée générale qui les a reje-
tées. Mais un certain nombre de jeunes officiers vont quand même les appuyer
et le clivage est désormais bien établi entre deux camps au sein de l’armée.
Une commission présidée par Jean-Baptiste Ouedraogo est en outre chargée
de faire la synthèse de la « boite à idées » créée par le CMRPN où chaque ci-
toyen pouvait déposer des critiques sur la conduite des affaires publiques. Ses
18
conclusions vont aussi rejoindre celles des officiers progressistes consacrant
les difficultés des leaders du CMRPN à se faire accepter y compris dans l’ar-
mée.
Après sa démission spectaculaire et la séance houleuse du 15 avril 1982 au
Conseil Supérieur des Forces Armées, la réaction ne tarde pas. Thomas Sankara
est arrêté, dégradé et déporté à Diédougou. Henri Zongo et Blaise Compaoré
démissionnent alors à leur tour du CMRPN et sont respectivement déportés à
Fada et à Ouahigouya à la mi-mai 1982. Les liaisons entre les membres du
noyau des militaires progressistes deviennent plus difficiles. En l’absence de
Thomas Sankara, c’est Pierre Ouedraogo qui anime le groupe avec Laurent Sé-
dogo et Jean Claude Kamboulé. Depuis son esclandre et la position qu’il a prise
au sein du CMRPN, ils pensent pouvoir aussi compter sur Jean-Baptiste Oue-
draogo Des réunions continuent à se tenir. Outre ceux cités ci-dessus, y pren-
nent part Blaise Compaoré, Ousseïni Ouedraogo qui deviendra commandant de
19
la gendarmerie sous le CNR, Laye Djié . Elles prennent une tournure plus clan-
destine. Ces jeunes officiers savent le pouvoir à portée de main. Le CMRPN est
de plus en plus isolé. Certains poussent à cette prise de pouvoir. Thomas Sanka-
ra défend une toute autre thèse. Il est certes possible de prendre le pouvoir, mais
il manquerait une véritable direction politique. Le faire serait remplacer un pou-
voir militaire par un autre. Sans une réelle jonction avec les partis de gauche,
une telle expérience serait vouée à l’échec. Les militaires ne peuvent certaine-
ment pas prendre seuls en charge le changement radical nécessaire au pays et
les partis de gauche restent beaucoup trop divisés. Thomas Sankara pour sa part

17. Contribution de Jean-Baptiste Ouedraogo au colloque sur le centenaire de l’histoire du


Burkina Faso tenu à Ouagadougou du 12 au 17 décembre 1996, L’Indépendant N°179 du
14/01/97 p.9.
18. Cette commission est évoquée dans le livre de Ludo Martens op. cit. p. 75, sans guère de
précision. Peut-être s’agit-il de la même que celle mise en place lors de l’assemblée générale du
conseil supérieur des forces armées voltaïques que nous venons d’évoquer.
19. Voir Ludo Martens. op. cit. p. 75.

115
continue à rencontrer clandestinement les dirigeants du PAI. Des rencontres qui
prennent des allures sportives selon le récit de Pierre Ouedraogo qui conduit.
Thomas Sankara saute de la voiture en route pour ne pas être remarqué à
l’approche des lieux de rendez-vous avec Philippe Ouedraogo dirigeant du
20
PAI , avant que celui-ci ne parte en Côte-d’Ivoire après sa suspension en avril
1982. Lorsque Pierre Ouedraogo part pour un stage en France. Jean Claude
Kamboulé se fait plus pressant pour pousser à la prise du pouvoir. Malgré les
instructions de Sankara, Laurent Sédogo plus jeune n’arrive guère à le tempérer.
Les maladresses du CMRPN vont lui aliéner une partie toujours plus impor-
tante de la population. Alors que la balance des paiements est déficitaire, le
pouvoir va interdire l’émigration dont les revenus constituent pourtant dans le
monde rural un complément indispensable. Afin de lutter contre l’absentéisme
dans les bureaux, on ordonne la fermeture des débits de boisson pendant les
heures de service. Cette mesure mécontente non seulement les fonctionnaires,
mais aussi les tenanciers qui ne peuvent le soir récupérer les recettes perdues
dans la journée. Elle s’avère inefficace et n’a pour effet que de favoriser la mul-
tiplication des buvettes clandestines. Si le budget 81 livrait en fin d’exercice un
léger excédent, le pouvoir va traverser une période de forte inquiétude l’année
suivante lorsqu’il va devoir prendre des mesures correctrices. En voulant éviter
l’important déficit qui s’annonce et dans la perspective d’une cessation de paie-
ment, le pouvoir fait preuve de précipitation, car il craint de devoir annoncer la
faillite de sa politique économique alors que justement il s’est refusé à toute
concertation. « L’odyssée des experts financiers du CMRPN est digne d’un
feuilleton télévisé américain... Ni déontologie, ni éthique, ni vertu n’avaient
21
cours dans cette quête fébrile de ressources . »
Isolés au sein de l’armée, les officiers au pouvoir ne reçoivent guère plus de
soutien au sein de la société civile. Le putsch du 25 novembre leur avait aliéné
les politiciens de la 3ème République. Des fissures commencent à apparaître au
sein du FPV, son principal soutien, devant la montée de l’impopularité. Des
fuites relatent les affrontements au conseil des ministres entre deux ministres
civils membres de ce parti et les militaires.
A l’extrême gauche des restructurations sont en cours. La lutte courageuse
de la CSV isolée accroît le rayonnement de son dirigeant Touré Soumane et de
la LIPAD dont il est un des principaux dir igeants. Il est arrêté dans la nuit du 9
au 10 septembre. De son côté l’ ULC a été dissoute par son principal dirigeant
Valère Somé. Celui-ci traverse une période de doute après l’ alerte vécue à son
retour de Dakar. Il ne croit plus au communisme et pense que les conditions ne
sont pas mûres pour mener ce débat en Haute-Volta. De plus une scission vient
d’avoir lieu au sein des militants de son organisation en France. Le PCRV du-
rant cette période va partir à l’assaut des syndicats pour en prendre le contrôle
en critiquant la CSV pour ne pas avoir suffisamment défendu les militants ré-
primés à l’ origine de la grève déclenchée en mai 1981 par le STOV. Plusieurs

20. Ludo Martens, op. cit. p. 75.


21. Pascal Zagré, op. cit. p. 121-122.

116
syndicats à direction proche du PCRV vont être créés sous le CMRPN. Les mi-
litants d’extrême gauche dépensent beaucoup d’énergie à se déchirer dans des
querelles idéologiques, mais ils acquièrent en même temps de l’expérience dans
l’affrontement avec le pouvoir.

117
118
Embarqué dans un coup d’Etat

Le 7 novembre 1982, nouveau coup d’Etat militaire à Ouagadougou. Jean


Claude Kamboulé a atteint son objectif. Il est vrai qu’il dirige une des unités les
plus puissantes de Haute-Volta, celle des blindés. Dans la période précédente, il
s’était rapproché du commandant Somé Yorian, chef d’état-major de l’armée
mais aussi son parent, et de Fidèle Guébré. Tous deux sont les véritables insti-
gateurs de ce putsch. Les troupes de ce dernier, les para-commandos de Dédou-
gou, vont en assurer le succès. Les voltaïques surnomment Gabriel Somé Yo-
rian « Cube Maggi ». Ayant participé à presque tous les gouvernements depuis
1971, ils veulent signifier par là qu’il accompagne « toutes les sauces ». On le
considère alors comme favorable à un retour des civils au pouvoir, en particulier
du premier président Yaméogo dont il est un fervent partisan. Il était son aide de
camp et fut l’un de ceux qui furent partisans de tirer sur la foule le 3 janvier
1
1966 .
Fidèle Guébré est plutôt favorable au retour de Marc Garango, Intendant gé-
néral de l’armée. Ministre de Lamizana à partir de 1966. Garango reste dans les
mémoires pour la rigoureuse politique d’austérité qu’il a instituée qu’on a
d’ailleurs surnommée la « garangose ». Lamizana va le remercier en février
1976 pour satisfaire aux demandes syndicales à la suite des mouvements so-
ciaux des années 74-75. D’autres officiers sont cités parmi les instigateurs, les
commandants Moné Harouna Tarnagba et Karim Lompo mais aussi de nouveau
le médecin commandant Jean-Baptiste Ouedraogo
Que s’est-il passé les jours précédents ? Thomas Sankara a demandé à Fidèle
Guébré qui commande la place l’autorisation d’aller voir son deuxième fils Au-
guste né quelques jours auparavant le 21 septembre. On envoie Blaise Compao-
ré le chercher. Ne s’agit-il pas là d’une manœuvre pour tenter de les convaincre
de participer au coup ? Dans l’avion Blaise Compaoré l’informe qu’il a été
contacté pour participer au coup par Jean Claude Kamboulé déjà rallié et qui
faisait partie de leur groupe au moment de leur emprisonnement.
Dès leur arrivée, Thomas Sankara exprime son désaccord, défendant tou-
jours les mêmes positions. C’est prématuré, rien n’est prêt, les conditions pour
un véritable changement ne sont pas réunies. Il n’y a pas de vraie jonction avec
la gauche civile. Il n’y a pas de programme. Il passe une bonne partie de la nuit

1. Selon Frédéric Guirma. op. cit. p.145.

119
à essayer de convaincre Jean Claude Kamboulé, Jean-Baptiste Ouedraogo au
domicile de ce dernier. Alors qu’il pense avoir réussi, on vient lui dire que le
coup est découvert et qu’ils ne peuvent plus reculer. Dehors les premiers coups
de feu se font entendre. S’agit-il là d’une manœuvre de dernière minute pour
associer les officiers progressistes ou d’une menace réelle ? Toujours est-il que
les officiers progressistes pensent qu’ils n’ont plus le choix.
Contrairement à ce qui a été dit alors dans la presse Thomas Sankara et ses
camarades les plus proches ne sont pas à l’origine de ce coup d’Etat, bien qu’il
soit présenté comme le nouvel homme fort. Il est probable par contre que pour
entraîner les hommes de troupe on ait cité leurs noms déjà très populaires. Il va
s’efforcer de démentir ce rôle qu’on a voulu lui faire jouer. Sans succès. Long-
temps on refusera de le croire pensant qu’il agit par modestie.
On assiste d’ailleurs à une totale improvisation, ce qui pourrait accréditer la
thèse d’une précipitation due à la découverte prématurée du complot qu’il a
donc fallu mener à terme sans que les initiateurs soient tout à fait prêts.
On attribue à Thomas Sankara la rédaction de la première proclamation.
Celle-ci d’ailleurs s’en prend surtout au CMRPN « dont les traits principaux
sont la gabegie, la corruption et l’enrichissement illicite et spectaculaire des
dignitaires aggravant le marasme économique, la répression injustifiée des
travailleurs élèves et étudiants par des déportations, des mandats d’arrêt, et la
suppression des libertés fondamentales aussi bien individuelles que collecti-
ves... » On ne trouve guère d’orientation si ce n’est la garantie des libertés indi-
viduelles autres que politiques et le respect des engagements extérieurs. Tout au
plus on annonce : « le Conseil Provisoire du salut du peuple est composé de
l’organisation des sous-officiers et des hommes de rang d’une part, et d’autre
part d’officiers. Il sera dissous dès que les militaires de tout rang, de toutes les
unités par la voix de leurs représentants se seront prononcés sur la nature,
2
l’orientation et la structuration d’un pouvoir d’Etat . » On ne peut être plus
clair, le coup d’Etat résulte plus d’une coalition contre le CMRPN que d’une
orientation précise. Si plusieurs groupes qui en sont partie prenante ont leurs
propres objectifs, le contenu politique reste à déterminer. C’est justement à
cause de cette absence de perspective claire que Thomas Sankara n’avait pas
voulu s’associer au coup d’Etat. Il n’y a même pas accord sur le chef d’Etat ce
qui explique qu’aucun nom ne soit cité à la fin de la proclamation.
Ce sont en fait les officiers progressistes qui devant ce vide imposent la créa-
tion d’un organisme démocratique de concertation au sein de l’armée qui s’inti-
tule le Conseil Provisoire de Salut du Peuple. L’un des premiers décrets va
d’ailleurs abroger le décret du CMRPN ayant relevé de leurs commandements
Thomas Sankara, Henri Zongo et Blaise Compaoré.
Alors que les dignitaires du régime déchu sont emprisonnés, Thomas Sanka-
ra tient à veiller à la sécurité du général Lamizana. Il envoie un sous-officier,
puis un lieutenant au camp où il est détenu pour le rassurer. Et c’est lui-même

2. Carrefour Africain N°752 du 12/11/82 p. 6.

120
qui viendra le sortir plus tard de son lieu de détention mais en prenant soin de
3
ne pas se faire voir . En attente d’un procès, le CSP prendra finalement la déci-
sion de le mettre en liberté provisoire.
Certains membres du CPSP proposent que Thomas Sankara devienne prési-
dent, mais pour lui il n’en est pas question. Il argumente en expliquant qu’il faut
un officier capable de restaurer la cohésion et l’unité de l’armée. En réalité, il
n’est pas à la recherche coûte que coûte d’une fonction de cette importance et
puis ce serait cautionner l’ idée répandue selon laquelle il est à l’origine de ce
putsch. Surtout il ne contrôle pas la situation. Celle-ci n’est pas mûre pour en-
gager un véritable changement et ses compagnons sont en minorité. Mieux vaut
attendre et mettre ce temps à profit pour continuer à convaincre.
L’assemblée générale propose Somé Yorian, mais cette fois le groupe des
4
jeunes progressistes refuse. D’autres noms sont évoqués, la capitaine Henri
Zongo ou le lieutenant Laurent Sedogo. Finalement c’est Jean-Baptiste Oue-
draogo qui est choisi comme chef d’Etat. Un communiqué en informe les vol-
5
taïques le 9 novembre . S’il est inconnu parmi les civils il ne l’est pas parmi les
militaires. C’est lui qui a pris la parole lors de la réunion du 15 avril 1982 pour
critiquer le CMRPN. Mais en même temps il ne s’aligne pas sur les positions
radicales des officiers progressistes. Il apparaît comme le candidat du compro-
mis entre le clan rassemblé autour de Somé Yorian d’une part, celui de Fidèle
Guébré d’autre part et enfin les officiers progressistes.
Au début, ne maîtrisant pas la situation et méfiant quant au devenir de cette
coalition hétéroclite, Thomas Sankara et ses compagnons refusent de participer
au pouvoir. Leur popularité augmente et il ne faut surtout pas se compromettre
avec un pouvoir militaire qui risque encore de décevoir. Deux jours après Va-
lère Somé s’énerve quand Thomas Sankara l’ informe de cette décision à son
domicile. Peu après Blaise Compaoré, Lingani et Henri Zongo les rejoignent. Ils
se mettent finalement d’accord après une longue discussion. Ils ont aidé à la
prise du pouvoir, s’ils se laissent faire et refusent de s’impliquer ils risquent de
se faire éliminer. Ils décident donc de défendre leur point de vue et de tirer le
parti maximum de la situation. Tout d’abord ils interviennent pour que la com-
position du Conseil Provisoire de Salut du Peuple soit effectivement démocrati-
que. C’est ainsi que du 22 au 26 novembre, se tient une assemblée générale du
CPSP et des représentants élus des différents corps de l’armée. Cent vingt mili-
taires y participent représentant les quarante unités de l’armée. Chacune a délé-
gué trois représentants, un officier, un sous-officier et un soldat. A cette occa-
sion, le CPSP perd son caractère provisoire et se transforme en CSP, Conseil de
Salut du Peuple. Des statuts et un règlement intérieur sont adoptés. Jean-

3. Ce détail nous a été raconté par le général Lamizana lui-même avec une certaine émotion.
Il pense qu’il doit cette décision à Thomas Sankara qui serait personnellement intervenu dans ce
sens.
4. Jean-Baptiste Ouedraogo. L’Indépendant N°179 du 14/01/97.
5. Carrefour Africain N°752 du 12/11/82 p. 7. Jean-Baptiste Ouedraogo affirme dans
l’Indépendant N°179 du 14/01/97 qu’il a été élu le 13 novembre.

121
Baptiste Ouedraogo est confirmé comme chef d’Etat, Boukary Lingani est élu
6
secrétaire général et le sous-lieutenant Hien Kilimité , secrétaire adjoint. Parmi
les membres de ce secrétariat figurent Blaise Compaoré mais aussi Fidèle Gué-
bré. C’est au cours de cette assemblée que Thomas Sankara, Henri Zongo et
Blaise Compaoré sont totalement réhabilités dans leur grade. Thomas Sankara
préfère demeurer en retrait. Il reste méfiant et se met en réserve pour la suite.
Par contre plusieurs de ses camarades sont bien placés et ils peuvent contrôler la
situation.
Il leur faut maintenant intervenir pour mettre des hommes proches de leur
thèse au gouvernement et tenter d’amorcer un véritable changement. Sankara
demande conseil à ses amis du PAI et à Valère Somé. Bien que les relations
avec Thomas Sankara s’approfondissent, le PAI désormais rompu à la vie clan-
destine ne se livre guère à des confidences et ses militants restent peu connus.
De leur côté, les jeunes officiers progressistes n’ont pas beaucoup de relations
parmi les civils si ce n’est quelques amis datant surtout de leurs années de lycée.
Le gouvernement ne doit compter que deux civils en son sein et il faut donc
trouver des civils capables d’assumer ces tâches. C’est ainsi qu’Eugène Don-
dassé de l’ex-ULC, Ibrahima Koné et Dadjouari Emmanuel du PAI font leur
entrée au gouvernement proposés au CPSP par le groupe des militaires progres-
sistes, respectivement comme ministre du Plan, ministre de la Jeunesse et des
Sports et ministre de l’Education nationale et de la Culture.
La première réunion de l’OMR, qui s’était un peu structurée, se tient au do-
7
micile de Henri Zongo . C’est là que les officiers progressistes décident de pas-
ser à la vitesse supérieure en proposant Thomas Sankara comme premier minis-
tre. Peu avant, lors d’une rencontre le 21 décembre, les membres du PAI les
avaient incités à prendre une initiative politique, car on les tenait dans le pays
comme les véritables instigateurs alors qu’ils s’étaient mis en retrait. Les parti-
sans de Thomas Sankara ne cessaient d’augmenter. De plus, Jean-Baptiste Oue-
draogo a exprimé son objectif de ne garder le pouvoir que deux ans et de prépa-
rer le « retour à une vie constitutionnelle normale ». Les liens avec les partis de
gauche se sont encore accrus depuis la nomination de ministres issus de leur
rang, la concertation et la connaissance mutuelle s’approfondissent d’autant plus
que les rapports sont rendus plus faciles par leur participation au gouvernement.
Ni pour les uns, ni pour les autres, il ne faut revenir à ce qu’ils considèrent
comme une caricature de la démocratie où quelques politiciens coupés de la
population se complaisent dans des querelles très éloignées de l’urgente nécessi-
8
té de se mettre au travail pour sortir ce pays de la misère . Il faut donc s’impli-

6. Hien Kilimité deviendra par la suite secrétaire général adjoint des CDR.
7. D’après le témoignage de Blaise Compaoré recueilli par Ludo Martens, op. cit. p.76.
8. C’est dans ces termes que Sankara évoquera la question avec les jour nalistes : « Nous or-
ganiserons un tournoi de football. Les équipes désireuses de s’inscrire le feront. Nous sommes
l’arbitre. Nous voulons des règles claires, une attitude rigoureuse. Au vu des règles, certains
clubs, sceptiques quant à l’issue du tournoi pour eux, pourraient tenter de le saboter. Dès le
départ ils commenceront à poser des réserves soit contre l’arbitre, soit contre le terrain, soit
contre le ballon ou le règlement intérieur pour que le tournoi n’ait pas lieu. Ceux qui veulent s’y

122
quer davantage et dès maintenant se mettre en avant.
La question est débattue au sein du CSP qui finit par entériner la décision et
Thomas Sankara devient premier ministre le 10 janvier 1983. Les véritables
desseins de Thomas Sankara ne sont guère connus que par quelques cercles de
proches. Son passage au gouvernement en tant que secrétaire d’Etat à l’Informa-
tion avait laissé l’image d’un homme courageux, défenseur des libertés et mé-
prisant les fastes du pouvoir, mais il s’était gardé de trop apparaître à la radio ou
à l’écran. On connaît ses liens avec quelques leaders de l’extrême gauche mais
de là à l’imaginer un officier révolutionnaire... A Ouaga tout le monde se
connaît et se fréquente.
Les premières mesures qu’il prend ne sont pas des plus populaires et sont
d’ailleurs critiquées. Alors que les voltaïques s’inquiètent du sort réservé à leurs
compatriotes expulsés du Nigéria comme nombre d’autres immigrés, il sup-
prime le laissez-passer nécessaire à l’émigration. On reconnaît là les prémices
du caractère quelque peu provocateur de Thomas Sankara dans le sens où il
pense devoir en permanence frapper les esprits pour faire évoluer les mentalités.
Il s’agit dans ce cas de rapporter une des mesures impopulaires du CMRPN tout
en exprimant son attention envers les problèmes des populations rurales pour
qui l’émigration est vitale. En même temps c’est un désaveu du gouvernement
nigérian pour son attitude. Il se voit signifier qu’il n’est pas question de compter
sur la complicité du gouvernement voltaïque dans de telles attitudes.
L’autre mesure n’est pas non plus choisie au hasard. Les fonctionnaires pris
en flagrant délit de fréquentation des bars pendant les heures de bureau seront
sanctionnés. La première fois leurs noms sont cités à la radio, la deuxième fois
ils écopent d’un blâme et la troisième fois c’est le licenciement. D’une part il
prend le pendant de la mesure du CMRPN qui avait décidé de fermer les bars
pendant les heures des bureaux ce qui avait eu pour conséquence de frapper
aussi les tenanciers. D’autre part il frappe par sa sévérité. Quand il prend ce
genre de mesure, Thomas Sankara ne s’appesantit guère sur les fonctionnaires
qu’il considère, et il aura l’occasion de le répéter plus tard, comme des privilé-
giés en comparaison de la situation de la majorité de la population. Surtout il
veut toucher tous les autres, leur signifier qu’on ne va plus pouvoir tergiverser,
que le nouveau pouvoir cette fois -ci compte vraiment mettre les fonctionnaires
au travail. D’autres mesures suivront allant dans le sens d’une déduction de cer-
tains avantages comme la suppression des ristournes aux médecins qui consul-
tent dans les hôpitaux et la diminution des indemnités versées aux militaires.
Thomas Sankara inaugure durant cette période les déclarations dites « popu-
listes » qui resteront attachées à son personnage. Ainsi à une question des jour-
nalistes mettant en doute la capacité de la plupart des soldats membres du CSP à
traiter des affaires de l’Etat, il répond : « Faux, très faux... Le peuple est souvent
surprenant, il en est de même dans l’armée. Malgré parfois un niveau d’instruc-
tion très faible ils sortent de très grandes idées partant de leurs intérêts réels

rendre sincèrement nous leur garantirons le succès du tournoi ». Carrefour Africain N°765 du
11/02/83 p. 9.

123
tels qu’ils les perçoivent et les vivent dans leurs villages, leurs familles ou leurs
unités militaires. On mobilise les gens sur la base de leurs intérêts. Les débats
en assemblées générales sont très houleux et très responsables. Les gens sont
9
libérés grâce à l’instauration d’une vraie démocratie . »
10
Début février se tient un sommet du Conseil de l’Entente . Les dirigeants de
la région ont décidé de se concerter après l’expulsion du Nigéria de ses ressor-
tissants étrangers. Un des journalistes voltaïques présents en rapporte le com-
mentaire suivant : « Quoiqu’un peu discret le président Ouedraogo a apporté
une contribution appréciable aux résultats de la rencontre. On l’a vu apporter
11
des corrections de forme et de fond au texte final du communiqué . » Les jour-
nalistes vont s’avérer plus prolixes pour commenter les sorties à l’étranger de
Thomas Sankara.
Un mois après le 24 février, le Premier ministre décolle pour ses deux pre-
mières sorties à l’étranger au Niger et en Libye. Cela reste comme une des seu-
les occasions où les photos de presse le montrent alors engoncé dans un cos-
tume cravate impeccable, une tenue qui en accentuant la fluidité de son corps, le
rajeunit encore un peu et lui donne même une apparence de fragilité doublée
12
d’une allure de jeune premier tout juste sorti du lycée. A voir ces photos on se
dit que l’uniforme lui sied vraiment beaucoup mieux.
Si l’ arrêt au Niger vient surtout du fait qu’il se trouve sur la route de la Li-
bye, ce pays présente cependant quelques similitudes avec la Haute-Volta qui
permettent des échanges fructueux. Seyni Kountché dirige un régime militaire
qui par sa stabilité jouit d’une certaine légitimité. Mais surtout il vient de dési-
gner un Premier ministre chargé de préparer le retour à une vie constitution-
nelle.
La décision de se rendre en Libye n’avait pas été très facile à prendre. Kad-
hafi avait délégué plusieurs missions pour le faire venir. Par trois fois déjà
Thomas Sankara avait signifié son refus d’honorer ses invitations pressantes. Il
tient d’abord à signifier au président libyen qu’il ne veut subir aucune pression
politique. Il lui faut aussi se prémunir contre les attaques à l’intérieur du pays et
éviter d’être marqué pro-libyen. Puis il finit par accepter, obtenant quelques
assurances. Bon connaisseur de l’ islam et du petit livre vert, il est très curieux
de rencontrer son auteur le colonel Kadhafi. Celui-ci représente un peu au ni-
veau international l’exclu du monde politique. Il est curieux de se rendre
compte par lui-même des progrès réalisés dans le pays. Et puis surtout Kadhafi
13
promet de l’argent et la Haute-Volta pays pauvre parmi les pauvres en a telle-
ment besoin.

9. Carrefour Africain N°765 du 11/02/83 p. 9.


10. Le Conseil de l’Entente a été formé le 7 avril 1959 à l’initiative d’Houphouët Boigny afin
de s’opposer à la création de la fédération du Mali. Il regroupe alors la Côte-d’Ivoire, le Dahomey
devenu depuis le Bénin, le Niger et la Haute-Volta. Le Togo y a été intégré depuis.
11. Carrefour africain N°765 du 11/02/83 p. 12.
12. Carrefour Africain N°768 du 04/03/83 et N°769 du 11/03/83.
13. Au cours du discours du 26 mars 1983 (voir plus loin), Sankara va déclarer avoir négocié
une aide de 3,5 milliards de FCFA.

124
Il ne devait rester que deux jours, le séjour durera une semaine. Il commence
par un long tête à tête de 3 heures. On peut imaginer qu’il a fallu tout ce temps
pour clarifier les intentions des uns et des autres. Kadhafi pense sans doute que
la jeunesse du Premier ministre voltaïque le rend facilement impressionnable et
influençable, voire malléable. Il ne connaît de lui que ses discours et les notes
que lui ont envoyées les libyens de Ouagadougou. Il n’est Premier ministre que
depuis un mois et demi et n’a donc pas de réels succès derrière lui. Alors pour-
quoi l’accueillir à ce moment comme un des plus grands révolutionnaires de son
époque ? On organise pour lui une parade monstre, il assiste à de nombreux
meetings, il est présenté aux membres du Comité politique de la Jamahiriya. Il a
même le priv ilège de visiter la maison paternelle de son hôte.
Kadhafi pense pouvoir influencer facilement ce tout jeune Premier ministre.
Sankara ne déteste pas les meetings mais il n’est pas homme à se laisser tourner
la tête à la vue du faste déployé. Il est vivement intéressé par les différentes
réalisations du régime. Il s’intéresse particulièrement à l’organisation et aux
aspects techniques, bien plus qu’aux conseils pressants qu’on lui prodigue de
s’inspirer du modèle libyen. De plus de nombreuses réunions d’experts mettent
au point des accords d’aide et de coopération et des promesses de dons de maté-
riel militaire. Sankara peut donc rentrer satisfait car les projets bouillonnent déjà
dans sa tête et il pense avoir obtenu déjà quelques financements. Les relations
sont alors sans doute au beau fixe.
Le 30 avril Kadhafi de retour du Bénin fait une escale à Ouagadougou. Jean-
Baptiste Ouedraogo répand le bruit que le passage du dirigeant libyen a été dé-
14
cidé à son insu ce que démentira Thomas Sankara par la suite .
Depuis lors on lui colle à lui, au CSP puis au CNR l’étiquette pro-libyenne
dont il aura toutes les peines du monde à se départir. Cela ne l’empêche cepen-
dant pas de protester contre l’ostracisme dont la Libye est victime. La France
n’entretient-elle pas des relations avec la Libye ? Pourquoi pas la Haute-Volta ?
Pourquoi son pays accepterait-il l’aide de la France et pas celle de la Libye ?
La Libye va par la suite continuer à aider le Burkina, notamment par les li-
vraisons d’armes, mais les dirigeants de ce pays affirmeront plusieurs fois par la
suite des positions indépendantes et nous verrons que les relations vont se dété-
riorer par la suite.
Thomas Sankara se rend encore en Corée du Nord fin février début mars où
il prend le temps d’expliquer ses objectifs et entend aussi obtenir des finance-
ments. Une bonne partie de l’extrême gauche voltaïque voit dans ce pays, un
espoir pour les pays sous-développés.
Mais c’est au 7ème sommet des non-alignés, du 7 au 12 mars à New Delhi,
qu’il fait sa première grande apparition sur la scène internationale. Il y vient
d’abord comme Premier ministre du gouvernement de Jean Baptiste Ouedraogo,
et a donc toute une série de contacts diplomatiques pour expliquer les orienta-
tions du gouvernement mais il tient aussi à rencontrer les progressistes, curieux

14. Sennen Andriamirado op. cit. p.59.

125
de les connaître de façon plus personnalisée, à leur expliquer ses objectifs
d’orienter le pouvoir sur une voie nettement plus progressiste et anti-
impérialiste. Les journalistes soulignent surtout ses rencontres avec Fidel Cas-
tro, Daniel Ortega, Kérékou, le Premier ministre de Grenade Maurice Bishop, et
Rawlings, alors qu’il rencontre pourtant aussi Indira Gandhi, Chadli Bendjedid,
Julius Nyerere et bien d’autres encore et ils insistent sur « ses prises de position
15
résolument anti-impérialistes . » C’est au cours de ce Sommet en effet qu’il fait
son premier discours important. Prenant la parole en séance plénière, il y déve-
loppe sa conception du non-alignement :
« Contrairement à l’interprétation restrictive et simpliste que
l’impérialisme veut nous imposer comme définition du non-alignement, celui-ci
n’a rien à voir avec une équidistance arithmétique des deux blocs qui dominent
le monde ou un équilibrisme ridicule des traumatisés entre ces deux blocs, toute
chose qui n’ont manifestement aucun sens et nient en fait notre liberté
d’apprécier souverainement et en tout indépendance les attitudes et agissements
des uns et des autres dans le monde. Nous ne pourrons jamais mettre sur le
même pied d’égalité celui qui opprime un peuple, qui le pille et le massacre
quand il lutte pour sa libération et celui qui aide de façon désintéressées et cons-
tante ce peuple dans sa lutte de libération. Nous ne pouvons nous tenir à équidis-
tance de celui qui arme, fortifie, soutient diplomatiquement et économiquement
une clique raciste qui assassine froidement et depuis des décennies tout un peu-
ple et celui qui aide ce peuple à mettre une fin par les armes au régime raciste
qui le massacre.
Nous ne pouvons mettre sur le même pied d’égalité et nous tenir à égale dis-
tance d’une part, de ceux qui soutiennent par tous leurs puissants moyens mili-
taires, politiques, diplomatiques, économiques des régimes et des gouvernements
qui n’ont d’autre obsession que de soumettre et de terroriser tous les pays au-
tour d’eux, y compris par l’agression militaire directe, les assassinats organisés
par leurs services secrets, et d’autre part ceux qui apportent un soutien concret
à ces pays agressés pour assurer sur leur sol leur défense et leur sécurité …
… le non alignement doit être compris d’abord comme notre autonomie per-
manente de décision et pour la non-ingérence dans les affaires intérieures des
Etats, mais que nous ne confondons pas le non alignement avec la complicité de
la passivité devant les crimes de l’impérialisme contre l’indépendance et la li-
berté des peuples, ni la non ingérence avec l’aveuglement devant les crimes des
forces réactionnaires contre la liberté de leur peuple et le respect de leurs
droits ».
Il s’en prend ensuite en termes très durs à Israël et aux Etats-Unis à propos
du Moyen Orient, à l’ Afrique du Sud et son régime d’apartheid. Il affirme sa
solidarité avec les peuples palestiniens, angolais et mozambicains, avec les noirs
d’Afrique du Sud, mais aussi les nicaraguayens. Il critique l’ insuffisance des
prises de position des non-alignés contre ceux qui soutiennent l’Afrique du Sud.
La clarté de ses positions au côté du mouvement progressiste attire l’attention.
Fidel Castro, président en titre du mouvement des non alignés, l’ invite un soir

15. Jeune Afrique N°1161 du 6 avril 1983 p. 35.

126
dans sa villa pour mieux le connaître, juger de la réalité de son engagement et
de ses prises de position. Ils font plus amplement connaissance. Sankara, sensi-
ble à ce geste d’attention, se sent reconnu et apprécié pour son engagement et
ses prises de positions nettement anti-impérialistes, encouragé à poursuivre dans
la même voie. Fidel Castro était jusqu’ici un personnage presque mythique, un
révolutionnaire issu aussi du tiers-monde, pour qui la solidarité internationale se
traduit par des gestes très concrets notamment par son engagement y compris
militaire en Afrique australe. Les deux hommes vont se rapprocher et prendre
16
date pour l’avenir . Sankara plus tard témoignera de cette rencontre de la façon
suivante :
« Pour moi cela a été une rencontre très importante dont je me souviens en-
core. Je me rappelle qu’il était très sollicité, entouré de beaucoup de monde et
comme il ne me connaissait pas j’ai pensé alors que je n ’aurais pas la possibilité
de lui parler. Mais, finalement, j’ai pu le rencontrer.
Lors de cette première conversation, j’ai compris que Fidel a une grande
humanité, une intuition très aiguë, et qu’il était conscient de l’importance de no-
tre lutte, des problèmes de mon pays. Je me souviens de tout cela comme si
c’était hier. Je le lui rappelle chaque fois que je le revois. Et nous sommes deve-
nus de grands amis, grâce notamment aux processus révolutionnaires qui se dé-
17
veloppent dans nos deux pays . »
Un peu plus tard, du 18 au 26 avril, Jean-Baptiste Ouedraogo entreprendra
un périple au Togo, au Ghana, au Bénin et au Niger. Un choix de pays qui res-
semble à un dosage politiquement équilibré. En fait Houphouët Boigny aurait
refusé de le recevoir.
Alors que la Haute-Volta doit faire face à de nombreux complots de
18
l’extérieur , à l’intérieur du pays, la lutte politique va s’exacerber. Les officiers
progressistes commencent à publier le 13 février un bulletin l’Armée du peuple
où ils avancent plus nettement leurs objectifs : «Notre armée doit désormais
être une armée au service du peuple. Il faut préparer l’avènement d’une société
débarrassée des ‘sangsues’, de la féodalité et de toutes les autres formes
19
d’exploitation . » A propos de la couverture de ce journal, un débat au CSP va

16. A propos de cette rencontre, Jean Ziegler écrit « J’apprendrai deux ans plus tard, à la
Havane, combien a été forte l’impression produite par Sankara sur Fidel Castro. C’est Carlos
Raffael Rodriguez, premier vice-président du Conseil d’Etat cubain et observateur subtil des
fissures et craquements du tiers-monde, qui me fit le récit de cette nuit », dans La Victoire des
vaincus, Le Seuil Points Actuels, 01/1988, 351 pages.
17. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0045, l'interview
du correspondant de Radio Havane à Ouagadougou publiée le 4 août 1987 par Granma, le quoti-
dien du Parti communiste cubain.
18. Au cours du sommet des non-alignés, Sankara confie à Simon Malley directeur d’Afri-
que-Asie : « Les complots n’ont pas cessé un seul instant depuis que nous avons pris le pouvoir.
S’il ne s’agissait que d’actions intérieures, je ne pense pas qu’on aurait trop de problèmes. Mais
tout est téléguidé de l’extérieur : de la Côte -d’Ivoire, du Togo, à l’instigation des gros intérêts
néocoloniaux de divers pays en Haute-Volta parmi lesquels, bien sûr la France », Afrique Asie
N°297 du 6/6/83.
19. Editorial de l’Armée du peuple N°0 page 2 citée par Ludo Martens, op. cit. p. 77.

127
opposer les plus hauts gradés qui s’offusquent de la présence d’une étoile rouge
sur la carte de Haute-Volta aux jeunes officiers responsables de la publication.
Une tentative de coup d’Etat est déjouée le 28 février. Après les voyages en
Libye et en Corée, une campagne de presse internationale s’acharne à présenter
Sankara tantôt comme étant manipulé par Kadhafi, tantôt comme un commu-
niste. A Ouagadougou on inaugure la désastreuse méthode des tracts anonymes
qui fera tant de mal plus tard pendant la révolution en particulier dans la période
précédant l’assassinat de Thomas Sankara. L’un d’eux s’en prend à Joseph Oue-
20
draogo en l’accusant de complicité avec les putschistes. Il répond dans
21
l’Observateur en terminant par « Vous n’êtes que des enragés et comme tels,
22
nuisibles au peuple voltaïque. Prenez garde . » Il va finalement être arrêté le 19
mars avec d’autres politiciens dont Frédéric Guirma ancien ministre de Lamiza-
na. Ils sont accusés d’avoir « mené entre autres des activités politiques et pour
s’être livré à un certain activisme ayant pour finalité la déstabilisation du ré-
gime » et de s’être réunis « afin d’orchestrer une campagne d’intoxication par
des écrits tendancieux et d’appeler les commerçants à un soulèvement dans les
23
premiers jours d’avril . »
Après avoir envoyé de nombreuses missions en province pour expliquer leur
politique, les dir igeants du CSP décident d’en appeler au peuple de la capitale.
Toutes sortes de bruits divers, de commentaires en tout genre circulent en ville
et ils veulent apporter des explications claires. Hien Kilimité en tant que porte-
parole du CSP invite la population de Ouagadougou à se rendre sur la place du
3 janvier pour venir y recueillir une information « saine et objective ».
La foule se presse nombreuse et dense. Il y a bien sûr quelques militants
conscients venus soutenir le CSP, mais l’ immense majorité des présents vient
par curiosité. Un tel meeting, c’est du jamais vu. Nombreux sont ceux qui sui-
vent l’évolution politique puisque le CSP a confirmé la liberté de la presse ce
qui permet à l’Observateur de donner la parole à des opposants, en même temps
que les commentaires d’une certaine liberté de ton ont continué à paraître dans
Carrefour Africain. Mais en Haute-Volta on évaluait l’analphabétisme à environ
90 % et c’est donc par la voie orale que circule l’ information et la communica-

20. Aussi appelé Jo Weder, il fut tour à tour président de la Confédération africaine des tra-
vailleurs chrétiens, ministre sous l’Etat colonial, maire de Ouagadougou, Président de
l’Assemblée Nationale de 1970 à 1974 puis dans l’opposition où après avoir créé une scission au
sein du RDA le Front du refus-RDA il s’allie à Ki Zerbo pour créer le Front Populaire Voltaïque
en 1980.
21. Il y déclare entre autres : « J’ai également eu plusieurs entretiens avec le premier ministre
et au terme de ces entretiens je lui ai confié sans ambiguïté que : Je ne militerai jamais dans un
parti communiste, je ne saurai militer non plus dans un parti unique, source de dictature et de
crimes politiques. Je ne soutiendrai jamais un régime qui n’accepte pas d’être critiqué par les
simples citoyens. Tout cela je pense est de mon droit. Je n’empêche personne d’être communiste
mais personne non plus ne doit m’obliger à être communiste. » Le quotidien l’Observateur
N°2549 du 15 mars 1983 p. 10.
22. Idem.
23. Discours de Jean-Baptiste Ouedraogo, le 26 mars 1983, publié dans Carrefour africain du
1/04/83 p. 24.

128
tion. Un meeting prend donc une importance toute particulière. Et puis on est
curieux de voir et d’entendre ce Premier ministre qui commence à faire parler
de lui bien au-delà des frontières. On écoute en effet beaucoup les radios étran-
gères, Radio France Internationale en particulier.
Thomas Sankara connaît l’importance de l’oral. Il connaît parfaitement l’état
d’esprit de ceux qui l’ écoutent pour la plupart d’origine mossi, tout à la fois
craintifs, respectueux de la hiérarchie du chef, ce qui veut dire aussi prêts à se
ranger derrière celui qui paraît le plus fort. A l’ image du pays, la plupart de
ceux qui l’écoutent sont jeunes, lycéens ou exclus de la vie scolaire, jeunes
chômeurs, tous en proie à de nombreuses difficultés, submergés de rêves inac-
cessibles, en quête d’idéal et d’un but dans la vie. Tous sont là et composent
l’immense majorité du public. N’a-t-il pas lui-même de nombreux frères et
sœurs ? Et puis sa propre jeunesse lui est toute proche. Il les comprend si bien,
lui qui est passé par leurs épreuves et qui a sans doute fait les mêmes rêves.
Pour Thomas Sankara c’est l’épreuve du feu. C’est son premier grand mee-
ting devant son public. Les seuls qu’il a vécus comme orateur jusqu’ici se sont
déroulés en Libye. Mais les auditeurs ne devaient le comprendre qu’à travers le
filtre d’un traducteur. Aujourd’hui le contact sera direct. Il faut convaincre,
créer une dynamique, les mobiliser car la situation est tendue. Les débats au
sein du CSP sont difficiles, la tension monte. Il s’agit pour lui tout simplement
d’en appeler au peuple. Bien qu’un peu anxieux, il est serein, sûr de lui. Il sait
qu’il sera compris mais il ne mesure peut-être pas totalement les conséquences
de ce meeting.
Il va se livrer à une démonstration de communion entre lui et son public, la
jeunesse de Ouagadougou et plus généralement de Haute-Volta. Car le discours
est évidemment retransmis à la radio. Il fait un pas en avant supplémentaire
dans l’affirmation de ses objectifs, il ne s’agit plus simplement de revenir à
« une vie constitutionnelle normale » et de remettre le pays en ordre. Non, il
veut très clairement désigner les forces à combattre. Après une introduction
brève de Lingani en qualité de secrétaire général du CSP, Sankara prend la pa-
role. Dès les premières phrases, il annonce la couleur. « L’impérialisme tremble,
il tremble parce qu’il a peur, il tremble parce qu’ici à Ouagadougou même,
nous allons l’enterrer. » Le ton est donné. Le discours va être offensif. Il se
livre ensuite à une description précise de ceux qui doivent se sentir visés par les
changements. « Les ennemis du peuple à l’intérieur, c’est tous ceux qui se sont
enrichis de manière illicite, profitant de leur situation sociale, profitant de leur
situation bureaucratique... Les ennemis du peuple, c’est encore cette fraction de
la bourgeoisie qui s’enrichit malhonnêtement par la fraude, par la corruption,
par le pourrissement des agents de l’Etat... Les ennemis du peuple c’est encore
les hommes politiques qui ne parcourent la campagne que lorsqu’il y a des
élections... Les ennemis du peuple, c’est également les forces de l’obscurité, ces
forces qui sous des couverts spirituels, sous des couverts coutumiers au lieu de
servir réellement les intérêts moraux du peuple, au lieu de servir les intérêts
sociaux du peuple sont en train de l’exploiter... » Il s’interrompt alors une pre-

129
mière fois pour faire participer la foule en lui demandant de répondre à des
questions ce qu’elle fera sans se prier, et en instaurant une espèce de dialo-
gue : « Est-ce que vous aimez les ennemis du peuple ?
- Non !
- Alors il faut les combattre. A l’intérieur, est-ce que vous les combattrez ?
- Oui.
- En avant pour le combat. »
Il s’en prend ensuite aux ennemis du peuple de l’extérieur. En fait, il a bien
préparé son discours mais il a perdu ses papiers en chemin. Il le reconstitue de
mémoire. Il emploie des phrases courtes et simples, s’assure d’être bien compris
tout en faisant participer la foule. Le courant passe, l’attention est soutenue. Il se
laisse alors porter par le public. Il promet de chasser les « fonctionnaires pour-
ris », puis tout de suite après comme pour faire le parallèle « les militaires pour-
ris ». Cette reconstitution donnant lieu parfois à quelques improvisations ne va
pas sans quelques écarts : « Les citoyens honnêtes, même si vous avez mille vi l-
las, n’ayez crainte ! Par contre les malhonnêtes, même si vous vous n’avez
qu’un demi-carré en zone non lotie, ‘entrée-coucher’, commencez à trembler ».
Aux propos accusant le CSP de vouloir nationaliser la terre, il évoque les diffi-
cultés des nouveaux mutés à Ouagadougou pour trouver des villas, « qui n’ap-
partiennent qu’à une minorité », puis il s’en prend aux entrepreneurs étran-
gers : « On ne comprend pas que l’on vienne s’installer en Haute-Volta, qu’on
crée en Haute-Volta une entreprise, que l’on réussisse à obtenir des faveurs
(exonération de taxes diverses) sous prétexte qu’on va créer des emplois, qu’on
veut contribuer au développement économique du pays et qu’après un certain
nombre d’années d’exploitation éhontée, on déclare compression de person-
nel... Aujourd’hui que vous avez pressé le citron, vous voulez le rejeter. Non !
C’est à cela que nous disons non. » Ensuite il défend longuement le CSP contre
les attaques dont il fait l’objet depuis son voyage en Libye et depuis qu’il a ex-
primé son soutien au capitaine Rawlings, tout jeune officier comme lui, récem-
ment arrivé au pouvoir.
Soudain une explosion. La tension monte. Elle donne lieu à des mouvements
de foule. Des mouvements affectent aussi la tribune officielle, certains font
mine de vouloir partir. Il s’exclame : « Restez calme, l’impérialisme ne passera
pas » et continue imperturbablement, mais imperceptiblement sa main se dirige
vers son arme pour la libérer. Assez vite, le calme revient.
Il esquisse un programme. Le peuple doit se mobiliser, s’organiser pour tra-
vailler et il fixe quelques objectifs concrets, construire un aéroport à Orodara
24
pour évacuer les fruits et légumes , un théâtre populaire à Ouagadougou. Il ap-
pelle à participer à divers grands chantiers qui seront lancés en province. « Vous
allez les construire pour démontrer que vous êtes capables de transformer votre
existence et de transformer votre condition réelle de vie. Vous n’avez pas besoin

24. Le Kénédougou dont Orodara est la capitale, est considéré comme le grenier à fruits du
Burkina Faso et faute d’être évacués à temps, beaucoup pourrissent sur place alors que d’autres
régions en manquent.

130
qu’on aille chercher des bailleurs de fonds étrangers, vous avez seulement be-
soin qu’on donne la liberté et le droit au peuple. Cela se fera ». Il finit par des
remerciements valorisant le public : « Le CSP vous remercie parce que vous
avez raison d’être mobilisés, parce qu’il a eu raison de vous donner sa
confiance, il a eu raison de s’engager aux côtés de vous pour le combat contre
les ennemis du peuple : l’impérialisme ». Et c’est alors qu’il lance une série de
mots d’ordre. Les plus classiques fustigeant l’ impérialisme sont suivis de cette
série particulièrement imagée :
« - A bas les hiboux au regard gluant !
- A bas les caméléons équilibristes !
- A bas les chacals affamés !
- A bas les renards terrorisés !
25
- A bas les lépreux qui ne peuvent que renverser les calebasses !
… L’impérialisme sera enterré en Haute-Volta. Ses valets sont enterrés en
Haute-Volta.
- Vive la Haute-Volta !
- Vive la démocratie !
- Vive la liberté !
26
Je vous remercie et à très bientôt. »
Ce discours en partie reconstitué comme nous l’avons vu, n’est pas très satis-
faisant du point de vue de la rhétorique révolutionnaire aux yeux des théori-
ciens. Par exemple un moment Sankara fustige l’impérialisme « en train
d’égorger les africains » en Afrique du Sud « d’écraser les peuples arabes » et
27
qui « a assassiné les Lumumba, Cabral, Kwamé Nkrumah », mais il affirme
plus loin « nous disons que nous ne sommes contre aucun camp, nous sommes
28
pour tous les camps . » Si ce discours devait préciser ce qu’est l’ impérialisme,
il a quelque peu raté son but. Nul doute non plus que les politologues ou même
les militants expérimentés des organisations reçoivent ce discours avec une cer-
taine circonspection. Il ne ressemble guère à ceux de Lénine ou de Mao Tsé
Toung qu’ils ont longuement étudiés.
Mais si l’objectif est de renforcer parmi les civils le camp de la gauche on va
s’apercevoir le 17 mai qu’il a porté ses fruits. Car ce discours marque par sa
forte tonalité pédagogique. La description des protagonistes des combats polit i-
ques, qui se jouent dans les coulisses, et des intérêts auxquels on s’attaque, est
par contre parfaitement précise et très imagée, elle a donc été comprise. En plus
Thomas Sankara manie l’humour avec une certaine délectation. Cet épisode

25. Ce mot d’ordre s’attaque à Jo Weder auteur de la métaphore du lépreux qui ne peut s’em-
parer de la calebasse de lait mais peut la renverser si on l’empêche de participer au repas. Jo We-
der voulait signifier par là que les hommes politiques n’hésiteraient pas à remettre en cause le
pouvoir politique si on les empêche de prendre leur part d’avantages que procure le pouvoir.
26. Les extraits du discours sont tirés de Carrefour Africain N°772 du 01/04/83 p18 à 21 et il
est aussi intégralement publié dans le recueil des discours, Oser inventer l’avenir, la parole de
Sankara, l’Harmattan, 09/91, p. 29 à 37.
27. Oser inventer l’avenir, op. cit. p. 31.
28. Idem page 34.

131
contribue à renforcer son camp et sa popularité et sa propension à se poser
comme leader va faire un grand pas en avant. Par contre, les tenants des anciens
régimes savent parfaitement à quoi s’en tenir et les observateurs étrangers vont
s’empresser d’en faire des comptes-rendus quelque peu inquiétants soit auprès
de leurs chancelleries soit dans la presse occidentale.
Jean-Baptiste Ouedraogo doit prendre la parole alors que la fin du discours
de Sankara a mis la foule en délire. Il lit son discours qui par contraste semble
plus réfléchi, plus léché. On a voulu y voir les premiers signes des divergences
au sein du CSP. Pourtant ce sont plutôt deux caractères différents, deux rap-
ports différents avec la population qui vont clairement éclater ici au grand jour.
Sankara a voulu aussi rompre avec le passé par la forme, Jean-Baptiste Oue-
draogo va, de ce point de vue, rester plus classique. Certes le mot « impéria-
lisme » est absent de ce deuxième discours et il va plusieurs fois se réclamer du
nationalisme, alors que ce terme est resté absent du premier discours. Pourtant
les points communs sont nombreux. Ainsi va-t-il fustiger les hommes politiques
au pouvoir depuis 1960, « ces loups déguisés en agneaux ». Il déclare « Les
promesses non tenues, l’instauration du pillage, la course au profit maximum et
illicite comme option politique, la pratique du régionalisme et du tribalisme
comme méthode de gouvernement, ont contribué à ouvrir progressivement les
29
yeux de tous », une énumération qui ressemble finalement à celle des ennemis
du peuple de Sankara. Il consacre une bonne partie du discours à justifier les
arrestations de personnalités politiques, à réfuter la thèse du « bicéphalisme », et
à se défendre contre les accusations de communisme. Ce qui est sûr c’est que la
consonance générale est nettement plus modérée. Et si les relations vont
s’envenimer par la suite ce n’est pas entre Sankara et Jean-Baptiste Ouedraogo
mais plutôt entre Thomas Sankara et l’aide droitière qui reste en retrait repré-
sentée par Yorian Somé et Fidèle Guébré.
Peu de temps après ce meeting, Jean Claude Kamboulé va voir Jean-Baptiste
Ouedraogo Il lui fait part de sa très forte opposition à l’ attitude de Sankara et
l’informe de ses intentions d’y mettre fin. Son interlocuteur tente alors de le
dissuader et croit y avoir réussi.
Un autre meeting en direction de la jeunesse se tient à Bobo le 16 mai. Il va
encore creuser le fossé entre les deux camps. L’attitude de la foule n’arrange
pas les choses. Elle va peu à peu quitter ostensiblement la place après que San-
kara eut terminé sans attendre que Jean-Baptiste Ouedraogo ait fini de parler.
L’affrontement ne va pas tarder à atteindre son dénouement. Le même jour,
Jean-Baptiste Ouedraogo rencontre Thomas Sankara et Somé Yorian pour tenter
une conciliation. Ils échangent leurs points de vue, prennent alors rendez-vous
pour la prochaine assemblée du CSP prévue en juin.

29. Le discours de Jean-Baptiste Ouedraogo est entièrement publié dans Carrefour Africain
N°772 du 1/04/97, p. 22 à 25.

132
La clarification

Mardi 17 mai, vers 4 heures du matin se tient une réunion au groupement


blindé entre Jean-Claude Kamboulé qui en est le chef, Somé Yorian le chef
d’état-major et le commandant de la gendarmerie. Ils ont décidé de passer à
l’action et convoquent une réunion du conseil des officiers du CSP.
A 5 heures du matin, cinq blindés légers entourent la résidence du Premier
ministre, le capitaine Sankara, appuyés par une centaine de fantassins. A la
même heure, trois autres blindés (des Cascavel brésiliens offerts par la Libye) et
une vingtaine de soldats entourent la résidence du chef de l’Etat. Une dizaine de
gendarmes font irruption dans la résidence du commandant Lingani et procèdent
à son arrestation. Toujours à la même heure, une vingtaine de soldats se présen-
1
tent au domicile de Blaise Compaoré. Il prolonge son séjour à Bobo Dioulasso .
Au même moment, au camp Guillaume, une dizaine de blindés et une centaine
de fantassins prennent position autour des baraquements qu’occupaient quatre-
vingts commandos détachés de la base de Po pour la sécurité du président et du
Premier ministre.
Pendant ce temps, les putschistes s’emparent des arsenaux de Ouagadougou
et privent ainsi toutes les autres unités de la capitale de leurs armes. A quatre
heures du matin l’ambassade de Libye est cernée par la gendarmerie. Quelques
minutes plus tard, Thomas Sankara est réveillé par ses hommes. Il leur donne
l’ordre de ne pas résister. Il téléphone à Jean-Baptiste Ouedraogo qui lui déclare
que sa résidence est aussi encerclée. Ce dernier semble ne pas avoir été mis
dans la confidence. Il va cependant vite se rallier aux putschistes, pas mécontent
de se débarrasser ainsi de son Premier ministre devenant trop encombrant et
envahissant.
Autour de la maison de Sankara la pression s’accentue. Les hommes à
l’extérieur s’adressent à lu i par haut parleur. Thomas Sankara, en accord avec sa
femme décide de se rendre. Il n’a pas vraiment le choix. Aux environs de 6 heu-
res il demande à ses hommes de déposer les armes et se laisse faire lorsque les
gendarmes pénètrent dans la maison. Il est arrêté et transféré au camp de la gen-
darmerie. Mais il a eu le temps de faire prévenir Valère Somé qui, avec sa 504

1. Ceux qui tiennent à défendre son image de marque diront que le premier ministre lui avait
confié une mission, les autres qu’il s’était éclipsé avec une charmante jeune femme.

133
familiale, va foncer jusqu’à Po prévenir les commandos. En l’absence de Blaise
Compaoré, qui n’arrivera qu’en début d’après-midi, c’est le sous-officier Thi-
2
bault Ouedraogo qui met en alerte le camp et organise la défense de la ville. La
gendarmerie et le poste de police ont été occupés, les communications avec la
capitale coupées.
Lors de la réunion du CSP, les officiers présents acquis aux putschistes pro-
posent la dissolution et la remise du pouvoir à Somé Yorian mais ce dernier
propose de conserver Jean-Baptiste Ouedraogo comme président, l’essentiel
étant d’avoir écarté le Premier ministre.
Ce n’est qu’en se levant pour se rendre au travail ou sur les lieux des études
que la population de Ouagadougou découvre qu’il a dû se passer quelque chose.
Pourtant l’aéroport n’est pas fermé et la radio diffuse son programme habituel.
La situation ne paraît donc pas trop grave.
Vers 6 heures, c’est le branle-bas de combat parmi les putschistes. La ge n-
darmerie de Bobo vient de leur communiquer le départ de Blaise Compaoré
qu’ils n’ont pas réussi à arrêter. Il a roulé la nuit vers Ouagadougou. Arrivé aux
abords de sa maison, son chauffeur comprend qu’il est en train de se passer
quelque chose. Ils partent directement sur Po où ils arrivent en fin de matinée.
En même temps des négociations s’engagent avec Jean Baptiste Ouedraogo
pour qu’il prenne la parole pour apaiser la tension. Il finit par accepter après
avoir demandé que les objectifs du gouvernement ne soient pas remis en cause
et que l’on recherche le dialogue plutôt que la force.
A midi l’armée s’empare de l’ aéroport et la gendarmerie de la radio. Peu
après Jean-Baptiste Ouedraogo enregistre le message qu’a préparé Somé Yo-
rian. Il est question d’une simple restructuration du CSP mais il n’est pas fait
mention de l’arrestation de Lingani et de Sankara. Le message passera vers 13
heures alors que débute le déjeuner en l’honneur de Guy Penne, envoyé par la
France en mission officielle.
A 15 heures Sankara est conduit à l’aéroport afin d’embarquer pour son
transfert à Ouahigouya. Il est décontracté et plaisante avec les soldats qui
l’entourent. Il leur promet de bientôt les revoir. La situation ne lui apparaît plus
tout à fait désespérée. Il a évité de faire couler le sang. Il sait que Blaise a
échappé à l’arrestation et lui fait confiance pour regagner Po et organiser la ri-
poste. Il connaît la qualité des hommes qu’il a formés. Et puis il sait que la lé ga-
lité est de son côté. Le CSP est une organisation de militaires qui se veut démo-
cratique, les membres sont élus par des assemblées de militaires et les décisions
doivent être prises à la majorité. C’est en tout cas l’esprit qu’il essayait
d’insuffler à cette assemblée. Il n’avait pas trop de mal à prendre le dessus. On
lui reconnaissait une grande force de conviction et on le respectait grâce à sa
grande culture politique. En plus il avait la réputation d’être un bon chef et on
connaissait sa popularité auprès des hommes de troupe. Autant d’arguments en
sa faveur qui militaient au sein de cette assemblée de militaires.

2. Le lieutenant Thibaud Ouedraogo sera l’une des victimes de la Rectification. Il restera en-
fermé un an et demi sans qu’on lui enlève ses chaînes, subissant des mauvais traitements.

134
Pour lui, il ne fait aucun doute que ce putsch ne sera pas bien accepté au sein
du CSP. Ses amis et lui n’ont cessé d’argumenter, de provoquer des débats dans
cette assemblée militaire afin d’amener le maximum de militaires sur leur posi-
tion. Leur tendance est désormais majoritaire au sein de ce Conseil.
Un certain nombre de signes lui montrent aussi que ses adversaires ne sont
pas aussi bien organisés qu’il n’y paraît et que les hommes qu’ils dirigent sont
loin de leur être totalement acquis. Tout le problème tient donc surtout au rap-
port de forces au sein des forces armées. Pour l’instant rien n’est joué.
Les hommes de Kamboulé lui demandent d’intervenir auprès d’Henri Zongo
pour qu’il se rende avec ses hommes. Il accepte sachant son ami capable d’aller
jusqu’au bout. En fin d’après-midi, Blaise Compaoré envoie un message pour
informer de son arrivée sain et sauf à Po. Il ordonne la libération de Zongo et de
ses hommes sans quoi il viendra les libérer avec ses hommes. Dans l’après-midi
Jean-Baptiste Ouedraogo a toutes les peines du monde à se justifier devant les
officiers de la capitale convoqués pour expliquer les derniers événements. Il
rencontrera les mêmes difficultés le lendemain au camp Guillaume devant les
sous-officiers.
A dix-sept heures il reçoit Guy Penne et se voit remettre une invitation pour
la France. Ce dernier promet une aide substantielle de la France à la Haute-
Volta. A dix-huit heures une réception est donnée en l’honneur de Guy Penne à
l’ambassade de France, les principaux auteurs civils et militaires du putsch sont
présents.
Zongo se rendra finalement en fin de soirée et on le laissera libre de ses
mouvements. L’encerclement de l’ambassade libyenne ne sera levé que le len-
demain. L’ambassadeur est alors sommé de quitter le pays sous 48 heures.
Guy Penne reportera finalement au lendemain 18 mai son retour qui devait
avoir lieu le jour même. La France est-elle impliquée dans cette opération dont
l’objectif est clairement d’écarter militairement la tendance révolutionnaire du
CSP faute de pouvoir les battre politiquement ? Ou bien les auteurs du putsch
ont-ils choisi la date de la visite de Guy Penne pour le mettre devant le fait ac-
compli et faire entendre ainsi qu’ils seraient soutenus par la France socialiste ?
Toujours est-il que pour Thomas Sankara comme pour l’ensemble de la gauche
voltaïque, cette implication de la France ne fait aucun doute. Guy Penne se
défend d’avoir été au courant de l’ arrestation qui se préparait. Il a depuis ra-
conté qu’il avait rencontré Sankara plusieurs fois et qu’il avait réussi à le
convaincre qu’il n’était pour rien dans cette arrestation. Sankara n’est plus là
3
pour infirmer ou pour confirmer les affirmations de Guy Penne . Mais le selon
le Canard Enchaîné il aurait été dépêché pour faire comprendre à Jean-Baptiste

3. Guy Penne est devenu en 2007, le Président de l’association française d’amitié franco bur-
kinabè qui compte en son sein plusieurs anciens ministres de la coopération comme Michel Rous-
sin, ancien responsable des services secrets français et condamné pour des affaire à la mairie de
Paris, de Pierre-André Wiltzer, Jacques Godefrain, ancien ministre de la coopération. Et cette
association a engagé peu après une campagne pour que Blaise Compaoré obtienne le prix Nobel
de la Paix! Guy Penne voudrait confirmer 23 ans après, son implication dans la mise à l’écart de
Sankara, qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

135
Ouedraogo qu’il ne devait pas démissionner devant les difficultés qui se mult i-
pliaient mais plutôt neutraliser Sankara et ses amis et que la France pourrait
4
« superviser cette révolution de palais ».
Dans les jours qui suivent, les nouveaux hommes forts établissent une liste
de 400 personnalités de gauche à mettre sous les verrous. Plusieurs dirigeants
des partis de gauche entrent de nouveau dans la clandestinité.
Une grande effervescence va régner alors à Ouagadougou. La gauche voltaï-
que s’emploie à mobiliser la jeunesse de la ville. Dès son retour, Valère Somé et
son ami Gilbert Kambiré s’emploient à diffuser des tracts. La LIPAD, de son
côté, jette toutes ses forces dans la bataille. La déjà longue collaboration qu’elle
avait entretenue avec le groupe des officiers progressistes s’était enrichie d’une
confiance mutuelle qui s’approfondissait peu à peu. Quelques uns de ses mem-
bres participaient au gouvernement. Et c’était justement cette alliance avec le
PAI-LIPAD que l’on reprochait principalement aux militaires regroupés autour
de Thomas Sankara. L’arrestation des militaires progressistes, c’est aussi la
mise à l’écart de cette organisation et le combat contre la progression de ses
orientations. Ainsi le 28 juin 1983, Jean-Baptiste Ouedraogo déclare au cours
d’une conférence de presse : « A partir du moment où nous nous sommes laissés
embarquer dans le bateau du PAI et de la LIPAD, tous nos ennuis ont commen-
cé... L’éviction de Sankara est un problème d’idéologie. Le PAI s’est servi de
Sankara et de Lingani pour faire connaître sa propre idéologie. Nous étions en
train de suivre pas à pas le programme du PAI et ce programme devait débou-
5
cher sur une société communiste . »
Rompue à la clandestinité et ayant pu mieux se réorganiser la LIPAD va ex-
ploiter pleinement ses capacités d’organisation et de mobilisation. Des tracts
sont distribués, des petites réunions sont organisées, chacun est appelé à mobili-
ser ses amis et proches. Elle prend contact avec des anciens de l’ULC pour les
associer aux manifestations prévues le 20. Alors que Sankara leur demandait de
collaborer depuis longtemps, c’est son arrestation qui pousse ses deux organisa-
tions à travailler ensemble.
Nombre d’autres militants se mobilisent et prennent le relais, notamment
ceux issus de l’ ULC qui avait été dissoute en tant qu’organisation, mais aussi
des sans-parti. Le PCRV fidèle à ses analyses reste un peu à l’écart considérant
les derniers événements comme des péripéties entre « petits bourgeois ». Globa-
lement cependant la gauche se retrouve unie sur le mot d’ordre « LIBEREZ
SANKARA » et ses forces s’en trouvent décuplées.
La popularité de Thomas Sankara surtout au sein de la jeunesse dépasse la r-
gement le cercle des militants. Il est jeune et paraît encore proche, à peine plus
âgé qu’un grand frère, joue de la musique, pratique le sport. On apprécie son
franc-parler. On se rappelle avec délectation son coup d’éclat lors de sa démis-
sion du poste de secrétaire d’Etat à l’ information. Et depuis qu’il était devenu

4 . Le Canard Enchaîné du 1 juin 1983, cité dans Le Burkina Faso, Fréderic Lejeal Karthala
2002, 336 pages, p. 180.
5. Carrefour africain N°758 du 1/7/83 p.10.

136
Premier ministre, toute la jeunesse urbaine avide d’idéal sentait qu’il se passait
enfin quelque chose, que le pays commençait à être bousculé. N’avait-il pas
déclaré peu de temps auparavant que ce pays, dont 65 % de la population avait
moins de 20 ou 25 ans, ne pouvait pas être gouverné par des gens ayant dépassé
6
l’espérance de vie . Ses derniers discours enflammés avaient marqué les esprits,
par sa volonté d’en finir vraiment avec les magouilles et la corruption. Et puis
on tenait là enfin un dirigeant qui n’hésitait pas à s’adresser fermement à la
France, lui signifiant très clairement que la Haute-Volta en avait assez de la
domination néo-coloniale. On en ressentait même une certaine fierté. Non sans
d’ailleurs se demander avec une certaine anxiété comment on allait faire si elle
refusait de perpétuer son aide. Mais on se prenait à espérer.
La jeunesse scolaire va assurer le succès des manifestations. Elle est organi-
sée au sein de l’AEVO, association des élèves voltaïques de Ouagadougou, bien
structurée. La LIPAD y est bien implantée et y jouit d’une importante influence.
Les élèves sont particulièrement touchés par cette arrestation. Cela fait quelque
temps déjà qu’ils sont associés aux débats qui depuis quelques années traversent
le pays. Toute la gauche s’y investit. Et puis Thomas Sankara les prenait sou-
vent à témoin, maniant l’humour avec succès, déclenchant souvent des éclats de
rire avec ces fameuses expressions qu’ils ne cessaient de reprendre avec délec-
tation. Et pendant qu’il était Premier ministre, il n’a pas manqué d’insister sur
l’importance de la jeunesse. Sankara leur redonnait fierté, espoir et son énergie
semblait contagieuse. C’était leur héros. Malgré les dangers que représente cette
partie de l’armée redevenue dominante, la crainte de le voir assassiner et leur
volonté de le voir revenir au premier plan leur donnent le courage de se mobili-
ser et d’affronter le danger.
La marche part de Zogona, du lycée Volta, fief de la LIPAD. Des groupes
constitués, prévenus, viennent en grossir les rangs tout au long du parcours. Et
puis militants ou pas, lorsque les manifestations approchent du centre, nom-
breux sont les jeunes qui les rejoignent, lycéens ou pas, y compris ceux que les
voltaïques appelaient alors le « lumpen prolétariat » empruntant les termes à la
phraséologie marxiste. Nombre de Burkinabè se rappellent avec fierté ces jour-
nées des 20 et 21 mai où bravant la peur de la répression, la jeunesse envahit les
rues aux cris de « LIBEREZ SANKARA » mais aussi de « JBO AU POTEAU».
La tentative de contre-manifestation organisée le lendemain par ceux qui
soutiennent les putschistes est un échec cuisant. Leur marge de manœuvre se
révèle étroite. Ils rencontrent une importante opposition au sein de l’armée. De
plus des divergences existent entre Jean-Baptiste Ouedraogo plutôt pacifiste et
indécis et l’ambitieux colonel Somé Yorian véritable instigateur avec le capi-
taine Jean-Claude Kamboulé et le commandant Fidèle Guébré du putsch de no-
vembre 82 et de la mise à l’écart des officiers progressistes. Jean-Baptiste Oue-
draogo n’a-t-il pas été mis lui aussi devant le fait accompli ? Par ailleurs,
l’argument anticommuniste ne semble guère convaincre parmi les civils si l’on

6. Aux environs de 41 ans à cette époque.

137
se réfère au succès des manifestations. Et les hommes du CSP peuvent aussi
être tenus pour responsables de l’arrestation des leaders des anciens partis, du
RDA en partic ulier, et ne peuvent donc guère compter sur leur appui. Tout ceci
explique largement le manque de succès de la marche pro-gouvernementale du
22 mai, aucune force militante même de droite n’ayant appelé à y participer.
Le 23 mai, les putschistes tentent de faire avaliser leur coup de main. Ils ne
peuvent se soustraire à la convocation d’une assemblée générale du CSP, don-
nant satisfaction ainsi à une des revendications des officiers progressistes.
Quelques 111 membres sur 121 vont y participer parmi lesquels Henri Zongo et
le lieutenant Hien Kilimité qui en assure le secrétariat. Somé Yorian s’est oppo-
sé à la présence de Thomas Sankara et de Jean-Baptiste Lingani pourtant secré-
taire général de cette instance. Blaise Compaoré, lui, est resté à Po au milieu de
ses commandos. Malgré l’absence de ses principaux leaders, cette réunion
s’avère un échec pour les putschistes. Une motion de soutien au chef de l’Etat
est certes adoptée par 60 voix contre 1 et 50 absentions. Mais l’assemblée re-
pousse dans la foulée à l’unanimité une première motion politique de Somé
Yorian qui souhaite amener le CSP à se prononcer clairement entre le commu-
nisme et le capitalisme. Elle est remplacée par une résolution réaffirmant
l’accord de l’assemblée pour le programme originel du CSP. Mais surtout, la
tentative de supprimer le poste de Premier ministre détenu par Thomas Sankara
ne recueille que 35 voix. D’autres motions proposées par le président Jean-
Baptiste Ouedraogo se heurtent à de fortes abstentions entraînant le blocage de
l’assemblée comme celles prônant le retour des militaires dans les casernes ou
la mise en chantier d’une nouvelle constitution dans un délai de 6 mois. Finale-
ment il prononce la dissolution du CSP. Fatigué et quelque peu désemparé, il
envisage de démissionner. Il semble que ce soit l’ambassadeur de France, Gas-
7
ton Boyer, qui ait insisté pour qu’il se maintienne au poste de chef de l’Etat .
Sankara est détenu dans la garnison de Ouahigouya sous la responsabilité du
commandant Lompo Karim l’un des hommes de confiance de Somé Yorian.
C’est là en effet que ce dernier ira se réfugier après le 4 août. Un soir Thomas
Sankara déplace son lit de l’autre côté de la pièce. A-t-il été prévenu de ce qui
se tramait contre lui ou s’est-il laissé guider par son intuition ? Toujours est-il
que ce geste va lui sauver la vie. Peu de temps après, en pleine nuit, un soldat
viendra en effet tirer une rafale dans le coin où il reposait d’habitude sur son lit.
La nouvelle va vite parcourir le pays mais surtout cela confortera aux yeux de la
population cette image un peu mythique du chef invincible contribuant encore à
renforcer sa popularité. Paradoxalement cette tentative d’assassinat va accélérer
sa libération. D’un côté le camp progressiste va se faire plus pressant et de l’au-
tre Jean-Baptiste Ouedraogo qui ne souhaite en aucun cas la mort de Thomas
Sankara qu’il respecte va vouloir le faire sortir au plus vite.
Il est finalement libéré le 30 mai en compagnie de Jean-Baptiste Lingani.
Valère Somé tente de convaincre Thomas Sankara de créer une guérilla et pro-

7. Selon Sennen Andriamirado, Sankara le Rebelle, op. cit. p.72.

138
jette de mettre en place une radio itinérante, mais les amis de Thomas Sankara
pensent pouvoir prendre le pouvoir autrement. Jean-Baptiste Ouedraogo ex-
prime aussi à la même période son souci de faire rentrer l’armée dans les caser-
nes et de rendre le pouvoir aux civils. Aussi décide-t-il la libération des dignitai-
res des anciens régimes, Saye Zerbo, Lamizana et Maurice Yaméogo. La réha-
bilitation de ce dernier sous la pression de Somé Yorian qui fut son officier
d’ordonnance entraîne la défiance des autres partis traditionnels.
Drôle de situation que celle qui prévaut alors dans le pays. Un président qui
ne semble pas avoir beaucoup d’autorité et apparaît surtout comme l’otage
d’une petite fraction de l’armée. Un officier retranché dans la ville de Po qu’il
contrôle entièrement, qui refuse de se plier au nouveau pouvoir mais qui conti-
nue à recevoir sa solde et que personne n’ose officiellement relever de son
commandement. Il invoque, il est vrai, les statuts du CSP dont il demande sim-
plement l’application. Une équipe de l’hebdomadaire Carrefour Africain se
permet même d’aller l’interviewer le 5 juin au lendemain de la nomination du
nouveau gouvernement. Dans le même temps, les officiers progressistes ont
obtenu la promesse que les militants de gauche ne seront plus inquiétés. Ces
derniers en profitent, non sans cependant respecter un certain nombre de règles
de sécurité, pour porter le débat au sein de la population civile.
Des négociations pour arriver à une conciliation commencent. Jean-Baptiste
Ouedraogo laisse Thomas Sankara se rendre à Po le 5 juin pour discuter avec
son ami Blaise Compaoré et faire avancer les négociations. Il est porté en
triomphe par la population sous le regard médusé des délégués de l’armée et de
ceux qui sont chargés de le garder. Les habitants de Po n’ont pas oublié les bon-
nes relations qu’il avait réussi à instituer avec la population locale et ont tenu à
le faire savoir.
Pour les officiers progressistes, il faut rétablir le CSP tel qu’il était avant le
putsch et redonner le poste de Premier ministre à Thomas Sankara, une exi-
gence irrecevable par ceux qui ont dû le dissoudre pour asseoir leur pouvoir.
Alors ces derniers vont manier le chaud et le froid. Sankara, Lingani et Zongo
sont de nouveau arrêtés le 9 juin. Une assemblée d’officiers est convoquée le 13
juin à laquelle Blaise Compaoré méfiant se refuse à participer. Il y fait cepen-
dant parvenir une lettre expliquant son absence s’étonnant de ce que les officiers
n’aient guère réagi à l’arrestation de certains de leurs camarades. Le 16 juin on
relâche Sankara, Lingani et Zongo pour participer à une nouvelle réunion au
mess des officiers qui doit sceller une réconciliation. Un communiqué de presse
du ministre de la Défense déclare « Il a été décidé entre autres, et à l’unanimité,
le retour dans un délai de 48 heures de toutes les formations à leurs bases et la
réintégration des matériels. Malgré les efforts de certains individus, l’armée
voltaïque consciente des responsabilités qui lui incombent, vient ainsi de don-
ner la preuve éclatante de sa maturité et de sa détermination à sauvegarder la
8
cohésion et l’unité nationale . » Ce compromis permet à Compaoré de rester à

8. Extrait du communiqué du 16 juin 1983 publié dans Paulin Bamouni, p.178.

139
Po mais il entraîne aussi le rapatriement des troupes dépêchées à Ouagadougou
en vue d’un éventuel affrontement. Chacun se prête au jeu, et la détente semble
s’amorcer, pourtant rie n n’est vraiment réglé.
Chaque camp cherche à gagner du temps et à se renforcer. Du côté de Somé
Yorian on cherche un moyen d’éliminer définitivement le clan des progressis-
tes. La tâche n’est pas facile. Une frange importante de l’armée se range désor-
mais derrière Thomas Sankara tandis qu’une autre non moins importante se
refuserait à agir contre lui. Il faut aussi se ménager des soutiens extérieurs. Cela
paraît difficilement conciliable avec une solution violente. Une frange de la
population civile, surtout la jeunesse a manifesté son soutien aux officiers révo-
lutionnaires et reste mobilisée. D’autre part Blaise Compaoré ne semble pas
devoir faiblir. Pendant ce temps à Po, nombre de militants affluent pour offrir
leur service. Des militants du PAI aideront à transporter des armes et assurent
l’encadrement politique. Leurs dirigeants sont régulièrement intervenus auprès
des militaires progressistes afin que ceux-ci ne cèdent pas, dénonçant les propo-
sitions que leur fait Jean-Baptiste Ouedraogo comme des manœuvres. Des for-
mations militaires sont organisées pour les nouveaux arrivés. Elles sont sim-
plement un peu plus discrètes. L’unité de Po est présentée comme l’armée de
libération nationale, elle bénéficie du soutien actif de la Libye via le Ghana.
Quelques aventuriers viennent aussi offrir leur service. Le journaliste zaïrois,
Buana Kabué, un moment chargé de redorer l’ image du président Bongo, qui
avait réussi à séduire les jeunes officiers en proposant ses services comme pro-
fessionnel de la communication vient s’installer dans la maison de Blaise Com-
paoré à Po après avoir été expulsé le 17 mai de Haute-Volta. C’est aussi durant
cette période que Vincent Sigué va se rendre incontournable. Son père habitait
en face de la maison de la famille Sankara à Paspanga et il était devenu un com-
pagnon de jeu de Pascal, un des frères de Thomas, lorsque celui-ci avait 15 ans.
Il avait peu à peu découvert le grand frère pour qui il s’était pris d’une admira-
tion sans bornes. Ne faisait-il pas partie des exclus de ce monde ? Alors il était
venu offrir ses services de combattant ou plutôt, devrait-on dire, de guerrier. Il
se fait rapidement remarquer à Po lors des entraînements puis on lui confie des
missions délicates notamment vers le Ghana.
9
Déjà des émissaires proches de Joseph Ouedraogo, dit aussi Jo Weder , un
politicien de droite tentait de persuader Blaise Compaoré que le pouvoir lui re-
venait. Selon certains de ses détracteurs, Blaise Compaoré aurait même un jour
réuni ses officiers et sous-officiers pour suggérer cette éventualité. Mais lors de
la venue de Sankara à Po, Vincent Sigué aurait insisté pour le suivre à son re-
tour et lui aurait rendu compte de cette réunion. Sankara après avoir longuement
insisté, réussit à le convaincre de repartir à Po pour en parler tous les trois.
Compaoré s’en est défendu et rassura ainsi son ami qui a totalement confiance

9. Joseph Ouedraogo est un des principaux acteurs de la crise interne au RDA au début des
années 70. Il s’oppose alors au premier ministre RDA Gérard Kango Ouedraogo et sera à
l’origine du Front de Refus RDA et s’alliera en 1980 avec Joseph Ki Zerbo pour créer le Front
populaire voltaïque.

140
en lui. Mais depuis les rapports entre Sigué et Compaoré se sont tendus.
Finalement la situation semble réellement se détendre. La tension laisse la
place à une intense activité politique. Les hommes forts font des propositions
aux militaires progressistes. Jean-Baptiste Lingani pourrait prendre le comman-
dement du régiment de Dori, Zongo celui du RCS à Ouagadougou. On offre à
Thomas Sankara de partir suivre une formation d’officiers supérieurs en France.
Ils font mine d’accepter.
Pour Thomas Sankara cette période est éprouvante. C’était en effet la pre-
mière fois que lui et ses amis s’étaient sentis aussi près de la victoire. Mais une
victoire pour laquelle il aurait fallu composer avec les différentes tendances. Et
voilà qu’ils se sont fait piéger alors qu’ils devenaient majoritaires au CSP. Ils
sont encore jeunes et peu expérimentés de la vie politique au grand jour. Tho-
mas Sankara a certes bénéficié de son expérience de secrétaire d’Etat mais elle
n’a duré que 6 mois, et puis il n’est resté Premier ministre que 3 mois. Il n’a eu
jusqu’ici qu’à animer un groupe de jeunes officiers, souvent en même temps des
amis. Cette fois, presque d’un seul coup, il est propulsé au premie r plan. Il se
trouve en situation d’assumer avec ses camarades des responsabilités bien plus
importantes, dont celle d’assurer la direction de la lutte, mais pour une trans-
formation bien plus radicale après la clarification qui vient de s’opérer. Il lui
faut négocier, convaincre, travailler avec des gens qu’il connaît mal, lui qui pri-
vilégie l’ amitié. C’est ainsi qu’il déclare au cours d’une interview : Le 17 mai
« nous a offert ce que nous n’aurions pas pu avoir dans des conditions norma-
les pas avant 20 ans. Le 17 mai nous a permis en moins de 48 heures, de com-
prendre la nécessité de faire un saut dans l’histoire », et en parlant des forces
de gauche, « jamais dans l’histoire de la Haute-Volta, on n’avait assisté à un tel
10
regroupement, à une telle union, à un tel consensus . »
Il vient aussi de redécouvrir la trahison, après les défections qui ont suivi la
prise du pouvoir du CMRPN dans ses rangs, Jean- Claude Kamboulé ne faisait-
il pas partie de leur groupe jusqu’au 8 novembre ? En plus la mort l’a approché
de très près alors que son deuxième fils vient à peine de naître. Jusqu’ici le
combat politique s’est déroulé pacifiquement. Même les coups d’Etat n’ont pas
fait de victime. Il faut aujourd’hui affronter une situation qui n’a jamais été aus-
si tendue. Leurs adversaires viennent de leur montrer leur détermination. Ils ont
de part et d’autre un peu de mal à apprécier la situation de l’armée dans son
ensemble. On est au bord de l’affrontement armé. La violence peut se déchaîner
à tout moment. D’autant plus que sur fond de débat politique, ce sont essentie l-
lement des clans au sein de l’armée qui s’affrontent. Thomas Sankara ne veut
pas faire parler les armes. Ses partisans semblent en mesure de l’emporter mili-
tairement. Ils ont pu bénéficier d’une partie des armes livrées par la Libye pen-
dant le CSP1. Mais il a suffisamment étudié l’histoire pour se rendre compte
que si lui et ses camarades arrivent au pouvoir dans un bain de sang, c’en est
fini de la révolution. Il faudra alors passer tout son temps à se justifier, à se

10. Interview du président Sankara par Simon Malley, Afrique Asie N°318 du 26/03/84, p.21.

141
prémunir contre les vengeances éventuelles, à se protéger au lieu de s’atteler à
la résolution de tous les problèmes pressants de leur pays. Il y aurait en effet peu
de chance qu’ils puissent mettre en œuvre les changements radicaux. Fini alors
le rêve d’apporter un peu de soulagement, voire de bonheur à son peuple.
Il traverse un moment de questionnement. Il évoque avec Blaise Compaoré
un éventuel retrait de ce dernier au Ghana d’où il pourrait émettre des émissions
de radio, afin d’éviter l’affrontement armé. Les gens du PAI et d’autres amis
d’extrême gauche avec qui il se concerte très régulièrement conseillent de ne
pas faiblir, l’affrontement est inévitable, c’est pour eux justement le moment de
clarifier la situation. Mais finalement tout repose sur lui et ses amis. Les mani-
festations populaires l’ont placé dans un rôle de leader, y compris parmi les
civils désormais qui ont, cette fois-ci, mis entre parenthèses leurs querelles in-
testines. Une bien lourde responsabilité pour lui qui ne supporte pas la violence.
Doit-il mener cet affrontement à terme et prendre la responsabilité d’entraîner
des gens qui le soutiennent, à mourir ? En novembre 82, il n’avait pas voulu
s’engager alors que la situation ne lui semblait pas mûre. Cette fois, la situation
politique s’est éclaircie, la délimitation des deux camps est plus précise, les
positions des uns et des autres dans l’ armée sont connues, mais il manque en-
core un accord politique entre les forces de gauche.
Encouragé par son entourage, soutenu par ses alliés politiques, il remonte ra-
pidement la pente. Il va employer toute son énergie à éviter ou retarder un af-
frontement armé mais aussi à provoquer des discussions au sein de la gauche
pour parvenir à un accord politique. En même temps avec ses amis il va s’em-
ployer à préparer minutieusement la prise du pouvoir en cas de nécessité. La
surveillance n’est guère dissuasive et la concertation, d’un côté avec Blaise
Compaoré à Po, et de l’autre avec les forces politiques de gauche, peut donc se
poursuivre sans trop de difficultés. Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani se
concertent très régulièrement avec le PAI-LIPAD. Les réunions se tiennent chez
un voisin en face de la maison de Thomas Sankara. Les militants du PAI pour-
suivent l’agitation politique. Mais ils se voient confier de nouvelles missions,
assurer les liaisons dans tout le pays, transporter des armes, surveiller certains
officiers afin de prévenir toute tentative de nouveau coup d’Etat, faire des col-
lectes, rassembler du matériel, de l’essence. On fait aussi la navette avec Po. Ils
ne sont pas seuls. Beaucoup d’autres y participent, amis ou même membres de
la famille des uns et des autres. Thomas Sankara a de son côté des contacts sui-
vis avec Valère Somé dont les fidèles sont mobilisés. Il lui écrit pour lui de-
mander de se rapprocher du PAI pour créer un front. Régulièrement, il arrive à
s’extraire de la maison où il est en résidence surveillé. Il se cache sous une bâ-
che, dans un véhicule d’un ami venu lui rendre visite, et se rend chez Gilbert
Kambiré, un autre dirigeant de l’ULCR, où il retrouve Valère Somé jusqu’au
lendemain matin. Il lui arrive de faire le mur pour rentrer chez lui. Les contacts
sont aussi établis avec le PCRV. C’est ainsi que vers la fin juillet le PAI, les
anciens de l’ULC autour de Valère Somé et le groupe de militaires progressistes
parviennent à un accord sur une ébauche de programme polit ique.

142
Durant cette même période, Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani de-
mandent au PAI de leur faire une proposition pour la composition du futur gou-
vernement. Ils veulent voir cette question réglée avant la prise du pouvoir de
peur d’être accaparés dans les premiers jours par des problèmes de sécurité. Le
PAI leur soumet une liste le 25 juillet. La discussion porte sur quelques ques-
tions. Sankara et Lingani souhaitent que le ministère de la Santé revienne à l’un
des leurs. Ils refusent l’entrée de deux personnalités de l’aile moderniste du
RDA. Le PAI souhaitait se la concilier pour élargir la base politique. Mais leurs
interlocuteurs refusent car ils tiennent à donner un signe fort de rupture avec les
anciens partis politiques. L’accord est finalement acquis sans difficulté.
Sous la pression de la France et conformément à la déclaration du président
le 27 mai, les vieux politiciens sortis de prison s’activent pour retourner rapi-
dement aux affaires. Une première réunion pour mettre en place une nouvelle
constitution afin de revenir à une vie constitutionnelle normale se tient à Oua-
gadougou le 15 juillet. Une solution qui satisferait Jean-Baptiste s’il n’était pas
pris dans une course de vitesse entre la fraction droitière de l’armée et le camp
progressiste. Ce sera la dernière véritable initiative politique du CSP. Le pou-
voir, de plus en plus divisé entre Jean-Baptiste Ouedraogo d’une part et les véri-
tables auteurs du putsch du 17 mai d’autre part, s’avère incapable de réagir à
l’intense activité politique de la gauche voltaïque ni aux préparatifs de l’aile
progressiste de l’armée alors que nombre d’habitants de la capitale saisissent
pourtant parfaitement ce qui se prépare.
Thomas Sankara est déçu du comportement de la France. Mais il garde bon
espoir de se faire comprendre, voire qu’on le soutienne. Il tente une dernière
démarche. Un soir en pleine réception il fait appeler son ami Guy Delbrel qui
affiche des sympathies pour les socialistes. Il le retrouve dans le quartier sombre
de Bilbambili, dans un camion monté sur cales et lui dit : « Voilà, tu vas partir
en France, je te charge d’un message pour l’Elysée. Tu te débrouilles, je te
donne un message pour l’Elysée. Si les Français continuent à nous imposer le
vieux général Garango, on sera obligé, les nationalistes voltaïques, de prendre
les choses en main. Et que les Français n’aillent pas dire que c’est les commu-
nistes, les Libyens ou le s Soviétiques qui sont derrière nous. Personne n’est
derrière nous. Mais tout simplement comme les Français ont su ce qu’ils
avaient à faire quand ils étaient menacés, nous prendrons nos responsabilités
comme vous les avez prises en d’autres temps. Enfin que les Français arrêtent
de dire que chaque fois qu’un responsable africain est nationaliste il est lié aux
communistes. Notre première pensée sera pour la France qui sera notre pre-
mier interlocuteur. » Le message fut transmis alors à Jean Christophe Mitter-
rand dont on peut douter qu’il en ait fait bon usage.
Au fur et à mesure que la tension monte dans le pays, Somé Yorian n’arrive
plus à se faire obéir. Appuyée politiquement par l’activisme des militants de
gauche qui multiplient les tracts, la popularité des officiers progressistes aug-
mente. Somé Yorian perd de plus en plus d’autorité. Jean-Baptiste Ouedraogo
nomme à sa place, comme chef d’état-major le colonel Tamini, moins impliqué

143
politiquement. Son autorité ne sera pas plus grande.
Pendant ce temps les négociations entre Thomas Sankara et Jean-Baptiste
Ouedraogo avancent à grands pas. Ce dernier appelle régulièrement Sankara par
radio pour lui faire part de certains de ses problèmes de chef d’Etat parfois
même pour lui demander conseil. Depuis le 17 mai il a beaucoup appris. Sanka-
ra lui avait dit alors : «Tu te fais mener par le bout du nez par les Français qui
se servent de toi pour maintenir leur présence ». Et Jean-Baptiste Ouedraogo lui
avait alors répondu : « Et toi ce sont les Libyens qui te mènent par le bout du
nez ». Et Thomas Sankara avait argumenté. Les Libyens ne constituaient guère
un danger au Burkina où ils ne représentaient rien. Par contre ils apportaient de
l’aide et servaient la Haute-Volta. Tandis que la France cherchait à imposer ses
vues et détenait un peu partout des moyens de pression. Et puis il lui expliquait
plus en détail ce qu’il pensait réellement de la Libye, ne manquant pas de souli-
gner que la France avait aussi des relations avec ce pays. Jean-Baptiste Oue-
draogo est plutôt un officier de sensibilité nationaliste. Il n’avait pas d’attache
réelle avec les partis de droite voltaïques mais il demeurait sensible à l’anticom-
munisme et à l’opprobre que l’on jetait sur la Libye. Sankara ajoutait : « Même
si on a des différents tous les deux, si on veut gérer ce pays honnêtement, si on
veut faire table rase de la corruption, de la soumission à l’ordre international,
c’est-à-dire de la soumission au camp occidental, toi et moi on sera mis dans le
même panier. Et si on n’est pas mis dans un même panier, c’est que un des deux
aura donné des gages de soumission à un des deux camps. » Sans doute cette
phrase avait-elle souvent résonné dans sa tête.
Depuis les choses ont bougé. Son domicile n’avait-il pas aussi été entouré
par des chars le 17 mai ? Il n’avait pas non plus du tout apprécié la tentative
d’assassinat de Thomas Sankara. Aujourd’hui, il se rend compte de la clair-
voyance de son rival. Il subit des pressions de toutes parts. Le poids que la
France prend dans les négociations et l’ insistance qu’elle met à imposer le re-
11
tour du vieil intendant général Garango alors ambassadeur aux Etats-Unis ne le
satisfait guère. Thomas Sankara a senti cette brèche et s’y est engouffré voyant
une possibilité d’éviter l’affrontement armé. Il s’emplo ie à convaincre Jean-
Baptiste de résoudre la crise pacifiquement en remettant le pouvoir entre les
mains des progressistes. Mais en même temps on se prépare car il ne faut pas
être devancé par l’autre camp dont on entend dire ça et là qu’il se prépare. Le
temps est compté.

11 L’intendant militaire Garango avait déjà été appelé par Lamizana comme ministre des Fi-
nances et du commerce en 1966. Il avait alors appliqué un programme d’austérité particulière-
ment sévère que l’on avait appelé la « Garangose ».

144
La prise du pouvoir

Le plan pour la prise du pouvoir est élaboré dans les moindres détails par les
futurs dirigeants de la révolution. Sankara en est le concepteur et le coordina-
teur. Compaoré et ses commandos le bras armé. Sankara est dans la capitale, au
centre d’un réseau longuement mis en place, avec ses sous réseaux, alliés polit i-
ques, amis personnels, membres de la famille. Henri Zongo et Jean Baptiste
Lingani sont là aussi à Ouaga. Depuis sa libération, il n’a pas grand chose à
faire. Ses cours de stratégie militaire comme la lecture des classiques révolu-
tionnaires lui sont d’un certain secours. Et puis il n’est pas seul. Le réseau mis
en place permet de pénétrer tous les milieux. Une certaine effervescence règne
dans la ville, chacun s’attend au dénouement d’une crise qui n’a que trop durer
avec les commandos de Po en rébellion, tandis que le camp adverse est quelque
peu désorganisé, du fait des tiraillements entre Jean-Baptiste Ouedraogo et
l’aide droite du pouvoir qui veut en découdre.
On étudie le déroulement des coups des 25 novembre 80 et 7 novembre 82.
Mais on tient aussi pour s’en démarquer symboliquement à y associer des civils
et à leur confier des missions. On a eu le temps de mettre en place tout un sys-
tème de messagers qui permettent les liaisons entre la capitale, Po et les diffé-
rentes villes de garnison où les amis de Sankara ont des partisans. Une réunion
se tient fin juillet. On fixe la date de la prise du pouvoir le 1er août. Ce jour là,
les préparatifs commencent. Le téléphone est même momentanément coupé.
Mousbila Sankara, un oncle de Thomas, travaille en effet à l’ONATEL, l’Office
National des Télécommunications où un groupe de travailleurs est dans le coup,
la plupart militants du PAI. Informé de l’annulation, il doit repartir en pleine
nuit rétablir les communications. Puis on repousse au 3 août, puis au 4. L’in-
quiétude gagne de peur que quelqu’un parle et que les ennemis découvrent ce
qui se prépare.
Cette fois on ne peut plus reculer. Le lendemain 5 août un défilé militaire est
prévu dans la capitale. Il faut éviter que les commandos de Dédougou dirigés
par Fidèle Guébré prennent prétexte des festiv ités pour investir la capitale et s’y
installer. En même temps quelques uns parmi ces jeunes révolutio nnaires parmi
lesquels il faut compter Thomas Sankara ne sont pas fâchés de faire la révolu-
tion le jour de cette date symbolique où la Révolution française abolit les priv i-
lèges.
La journée du 4 août commence comme une journée ordinaire à Po. Les

145
hommes se lèvent tôt. Un court briefing rassemble Blaise Compaoré, son ad-
joint Gilbert Diendéré et les sous officiers. Les commandos partent ensuite
s’entraîner comme d’habitude puis viennent quelques moments de détente. Vers
midi un officier rentrant de Ouagadougou rapporte les bruits qui courent à Oua-
gadougou selon lesquels Gabriel Somé Yorian et Fidèle Guebré s’apprêtent à
profiter de la fête de l’ indépendance pour prendre le pouvoir à l’aide de leurs
commandos en écartant Jean-Baptiste Ouedraogo On dit même qu’ils préparent
1
une opération militaire contre Po . Ce n’est que l’après-midi que les événements
vont réellement se mettre en place.
Vers 15 heures des petits groupes investissent tous les services publics afin
surtout d’éviter que l’on puisse prévenir la capitale par téléphone. Le CNEC
manque de véhicules pour transporter les hommes armés jusqu’à Ouagadougou.
Pas question qu’ils soient défectueux et ils doivent aussi pouvoir rouler vite.
Une équipe s’empare des camions d’une entreprise canadienne occupée à refaire
une route à quelques kilomètres de là. Les hommes démarrent, répartis en plu-
sieurs groupes, chacun avec une mission précise. Le premier doit investir la
Présidence, un autre la radio, un autre la gendarmerie, un autre la compagnie
républicaine de sécurité et enfin le dernier le groupement blindé du régiment
interarmes plus communément appelé le RIA, au camp Guillaume. Ce n’est que
vers 18 heures, en retard sur l’horaire prévu, que la colonne s’ébranle.
A Ouagadougou, en début d’après midi, inquiet des nouvelles qui lui par-
viennent en provenance de la gendarmerie, Jean-Baptiste Ouedraogo se rend
chez le chef d’état-major, le colonel Tamini. Il constate que contrairement à ce
qu’il lui avait déclaré le matin il n’est pas souffrant. Ce dernier semble ne pas
s’inquiéter des informations qui circulent, mais néanmoins insiste pour que
Jean-Baptiste Ouedraogo intervienne en médiateur. Celui-ci accepte et propose
que les négociations se déroulent à son domicile. Thomas Sankara, Henri Zongo
et le colonel Tamini s’y retrouvent donc aux alentours de 19 heures. Après
quelques échanges où chacun expose ses positions, Sankara déclare alors se
mettre « à la disposition du groupe pour explorer avec moi les voies et moyens
susceptibles de ménager une issue pacifique au conflit dans l’intérêt du pays ».
La discussion se poursuit et Jean-Baptiste Ouedraogo, après avoir fait appel à
l’unité et au patriotisme de chacun, propose de se démettre de ses fonctions
« afin de faciliter la constitution d’un gouvernement de transition qui ferait
l’unanimité ». Thomas Sankara se dit prêt à cette solution de compromis mais
demande un délai de 4 ou 5 heures pour pouvoir en discuter avec Blaise Com-
2
paoré . Et tous se quittent vers 20h30 en prenant rendez-vous pour un peu plus

1. Ce récit est en grande partie emprunté aux éléments que donne Paulin Bamouni, op. cit., p.
85 et suivantes.
2. Ce récit des négociations par Jean-Baptiste Ouedraogo est le premier et le seul disponible à
ce jour. Les paroles prêtées à Thomas Sankara sont des citations de son témoignage dans
L’Indépendant N°179 du 14 janvier 1997. Il a été complété par un autre témoignage de Jean-
Baptiste Ouedraogo publié dans , Burkina Faso cent ans d’histoire, 1895-1995, publié en deux
volumes chez Karthala en 2003, livre collectif sous la direction de Yénouyaba-Georges Madiéga
et Oumarou Nao. Ce deuxième témoignage a été publié dans l’ hebdomadaire Bendré daté du 6

146
tard vers minuit ou 1 heure du matin.
A une cinquantaine de kilomètres de la capitale, Sigué avec un jeune officier
de Po, légèrement en avance par rapport au convoi, rencontre un homme en
mobylette qui se présente comme un messager de Thomas Sankara. Il leur pré-
sente un mot écrit de sa main. Il demande à ce que les para-commandos ne dé-
passent pas Kombissiri. Il est parvenu à un accord avec Jean-Baptiste Ouedrao-
go Celui-ci accepterait finalement de céder sa place. Ils émettent quelques dou-
tes. Ils ne connaissent pas l’émissaire. Ils ne sont sans doute pas au courant des
tractations entamées depuis longtemps avec Jean-Baptiste. Ils soupçonnent une
manœuvre pour retarder leur avance. En plus Sigué est plutôt partisan de la ma-
nière forte. Alors ils décident de ne pas transmettre le papier à Blaise Compao-
ré. Ils lui transmettent un autre message. Il faut foncer sur la capitale.
Que se passe-t-il entre les deux hommes ? Certains affirment en effet que
Blaise Compaoré aurait confié à Sigué qu’il se sentait mieux placé pour assumer
3
la plus haute charge du pouvoir . On peut douter qu’il ait exprimé aussi crûment
une ambition personnelle. Sigué peut aussi avoir interprété ses paroles. Peut-être
lui a-t-il proposé de le prendre parmi ses collaborateurs, impressionné par ses
qualités militaires ? Peut-être qu’ils se sont simplement heurtés alors que Blaise
Compaoré mettait un peu trop en avant son rôle dans la dernière période au dé-
triment de Thomas Sankara. Peut-être a-t-il critiqué trop vertement la tentative
de ce dernier de sortir de la cris e par la négociation ?
Blaise Compaoré est lui aussi favorable à la manière forte, celle des armes.
En évitant la négociation et les concessions, elle permet une victoire totale ce
qui clarifierait la situation une bonne fois pour toutes. Thomas Sankara ne s’est-
il pas déconsidéré, pense-t-il peut-être, en poursuivant jusqu’au bout les négo-
ciations avec Jean-Baptiste Ouedraogo qui avait accepté de se rallier aux au-
teurs du putsch le 17 mai ? Blaise Compaoré croit qu’il peut s’exprimer à cœur
ouvert devant Sigué dont il connaît le tempérament de baroudeur et la passion
du combat. Si lui-même avait aussi hésité sur la conduite à suivre après le 17
mai, cette fois -ci il est bien convaincu qu’il faut y aller. Il sait aussi que de nom-
breux autres camarades pensent comme lui qu’il est temps de clarifier définit i-
vement la situation et que cela fait bien longtemps que Thomas Sankara aurait
dû cesser de négocier ou en tout cas qu’il aurait dû continuer à faire semblant.
Ils sont régulièrement intervenus auprès de lui pour qu’il convainque son ami de
ne pas se perdre dans ces discussions.
Mais Blaise Compaoré juge bien mal alors les rapports entre Sigué et Sanka-
ra. Il est vrai que leurs rapports sont récents et que de plus ils sont tous deux
éloignés l’un de l’autre. Certes cette relation complexe et contradictoire pose
bien des questions mais la fidélité de Sigué envers Thomas Sankara est à la hau-

août 2007, disponible aussi à l’adresse http://www.journalbendre.net/spip.php?article1824 ou


http://www.thomassankara.net/articles.php3?id_article=362.
3. Certains situent cet épisode ce jour du 4 août 1983. D’autres affirment que la question au-
rait été évoquée avant et qu’une rencontre aurait été provoquée entre Blaise Compaoré et Thomas
Sankara à mi-chemin entre Po et Ouagadougou pour éclaircir la situation.

147
teur de la fascination que ce dernier exerce sur lui. Sigué peut avoir été surpris
et sans doute déçu de ce qu’il peut avoir jugé comme un manque de fidélité.
Toujours est-il que ses rapports avec Compaoré vont s’en trouver changés et ce
dernier n’aura de cesse d’éloigner Sigué qui lui rappelle en permanence cet épi-
sode peu glorieux.
La véracité de ce qui précède est évidemment difficile à confirmer ou à in-
firmer. Mais il serait à notre avis tout aussi partial de laisser cette version sous
silence. Nous préférons donc la livrer telle quelle en reconnaissant qu’il reste
quelques zones d’ombre et beaucoup de questions. Nombre de personnes inter-
rogées m’ont affirmé que Blaise Compaoré aurait émis l’idée d’être président,
mais ils ne peuvent en avoir eu vent que par Sigué aujourd’hui disparu. Il est
vrai que ce dernier était particulièrement m’as-tu-vu. Il ne reste aujourd’hui que
Blaise Compaoré pour témoigner et la position qu’il occupe actuellement
comme président du Burkina Faso n’est pas la meilleure pour accréditer cette
version si tant est qu’elle soit vraie. Nous nous contenterons en attendant de
nouveaux éléments de la considérer comme possible.
4
Thomas Sankara envoie un émissaire auprès d’un dirigeant du PAI pour
l’informer de l’accord et lui demander de rappeler ses militants. Une dizaine de
membres de ce parti font partie des civils qui doivent guider les camions des
commandos aux abords de la capitale. Mais il est trop tard. Ils sont déjà en
place.
La progression vers la capitale continue. Peu avant 20 heures la colonne s’ar-
rête aux abords de la capitale. Des militants révolutionnaires les rejoignent
comme prévu aux endroits préalablement choisis et montent dans les camions.
La capitale est plongée dans l’obscurité par une panne provoquée par des parti-
sans de la révolution. Des employés de l’ ONATEL se sont organisés autour de
Mousbila Sankara pour couper le téléphone selon les besoins, là où c’est néces-
saire. Ernest Nongma Ouedraogo est directeur adjoint de la police nationale.
Après le 17 mai, il a certes été écarté mais il est resté dans l’enceinte du camp
de la direction de la police et peut encore accéder à certaines informations uti-
les.
Une répétition générale avait eu lieu le 1er août. Deux jours avant, Blaise
Compaoré était venu à Ouagadougou. Au cours d’un bal il s’était éclipsé, fei-
gnant comme il en avait d’habitude de partir avec une fille pour finalement re-
trouver Thomas Sankara et mettre au point les derniers préparatifs dont cette
panne d’électricité mais aussi celle du téléphone en collaboration avec des ci-
vils.
L’électricité étant coupée, les civils montés dans le camion vont guider les
para-commandos et leur permettre d’atteindre les différents objectifs malgré
l’obscurité. Il faut en effet éviter de donner l’alerte et donc prendre des chemins
détournés afin de ne pas se trouver nez à nez avec les hommes de Somé Yorian

4. Il semble qu’entre cette négociation et la prise du pouvoir, Thomas Sankara se trouvait avec
des membres de l’ex ULC, dont certains s’étaient vus aussi confier des missions précises ce jour-
là.

148
répartis un peu partout aux abords de la ville afin justement d’éviter la montée
des para-commandos de Po.
C’est à 20h30 que l’assaut coordonné des différents objectifs est lancé et les
premiers coups de feu éclatent vers 21h. On croit d’abord en cette veille de la
fête de l’ indépendance à un feu d’artifice. Les tensions avaient petit à petit été
oubliées par la population pour laisser place à une certaine insouciance, excepté
parmi les militants qui pouvaient ainsi plus tranquillement se consacrer à la pré-
paration de cette prise du pouvoir.
La gendarmerie et la compagnie républicaine de sécurité sont rapidement in-
vesties. La base aérienne et le groupement d’artillerie comptent en leur sein de
jeunes officiers acquis à la révolution qui ont été associés aux préparatifs de
cette journée. Conformément au plan prévu, ces deux camps sont rapidement
neutralisés. Le ralliement des soldats ne fait aucune difficulté après quelques
explications tant la popularité des officiers progressistes est grande.
La situation est plus difficile autour de la présidence. Les soldats de la garde
sont disposés tout autour sur deux rangées de défense et les para-commandos se
voient même un moment presque encerclés avant de finir par prendre le dessus.
Mais c’est surtout au groupement blindé que la riposte est plus vive. N’est-il pas
en effet dirigé par Jean-Claude Kamboulé qui avait été un des principaux insti-
gateurs du 17 mai ? Il faudra un peu plus de temps pour s’emparer du camp. Les
commandos doivent utiliser des lance-roquettes et des grenades anti-chars grâce
auxquels ils parviennent à détruire deux chars. Les assiégés réalisent assez rapi-
dement que leur chef s’est enfui et finissent par se rendre.
Autour de la résidence de Jean-Baptiste Ouedraogo les hommes de la garde
présidentielle échangent un feu nourri avec un groupe de para-commandos diri-
gés par Vincent Sigué. Celui-ci menace à haute voix de tuer tout le monde si la
garde ne se rend pas. Les fusillades durent un bon moment avant que les hom-
mes de la garde présidentielle ne se rendent. Blaise Compaoré arrive vers 22h
puis Thomas Sankara vers 23h. Il ordonne à tous de cesser le feu et entre dans la
maison.
« -J’ai proclamé la révolution déclare-t-il.
- C’est bien lui, répond Jean-Baptiste Ouedraogo, car au moins c’est plus
clair et maintenant on est tous tranquilles. Mais avant ce n’était pas la ligne
arrêtée. Et moi qu’est ce que je deviens ?
- Si tu veux je te fais évacuer, toi et ta famille car tu connais le peuple, il ne
va pas te laisser tranquille.
- Moi aussi je connais le peuple. S’il en est ainsi, je préfère rester au pays et
5
nous allons tous suivre la Révolution ».
Tous deux ressortent assez rapidement. Le président déchu est emmené en
lieu sûr au palais de la présidence par Vincent Sigué où il va passer la nuit. San-
kara vient le voir le lendemain matin vers 7h30 pour lui rendre compte de la
situation et lui promettre de le libérer dès que la situation le permettra. Jean-

5. Paroles retransmises par Jean-Baptiste Ouedraogo. L’Indépendant N°179 du 14/01/97. Le


témoignage cité ci-dessus ne concorde pas tout à fait.

149
Baptiste Ouedraogo est ensuite transféré au Conseil de l’Entente dans la mati-
née puis le soir à Po où il sera incarcéré deux ans à Po avant d’être mis en liber-
té surveillée
Cependant les deux véritables maîtres du pouvoir déchu sont encore libres.
Lorsque les commandos investissent la maison de Gabriel Somé Yorian, ils
découvrent qu’il est déjà en fuite. Peu confiant dans la capacité et la volonté des
troupes ouagalaises à s’opposer à l’opération en cours qu’il comprend vite
comme le retour des officiers progressistes, il s’est enfui rejoindre le comman-
dant Lompo Karim à Ouahigouya. Fidèle Guébré, lui, est à Dédougou à la tête
de ses commandos. Ils finiront par se rendre le 7 août. Ils seront tous les deux
exécutés, officiellement « à la suite d’une tentative d’évasion ».
Peu avant 22 heures, Thomas Sankara, accompagné de Gilbert Diendéré et
d’une dizaine de commandos arrivent à la radio. Ils tambourinent à la porte
pour se faire ouvrir mais aucun coup de feu n’est tiré. Emu et quelque peu es-
soufflé il lit la déclaration suivante : « Peuple de Haute-Volta, aujourd’hui en-
core, les soldats, sous-officiers de l’armée nationale et des forces paramilitaires
se sont vus obligés d’intervenir dans la conduite des affaires de l’Etat pour ren-
dre à notre pays son indépendance et sa liberté et à notre peuple sa dignité. »
On y pourfend les individus « qui avec toutes les forces conservatrices réac-
tionnaires ne savent rien faire d’autre que de servir les intérêts des ennemis du
peuple, les intérêts de la domination étrangère, du néo-colonialisme ». Un peu
plus loin : « Aujourd’hui 4 août 1983, des soldats, sous-officiers de toutes les
armes et de toutes les unités dans un élan patriotique ont décidé de balayer le
régime impopulaire, le régime de soumission et d’aplatissement, mis en place
depuis le 17 mai 1983 par le médecin commandant Jean-Baptiste Ouedraogo
sous la houlette du colonel Yorian Gabriel Somé et de ses hommes de main. »
Ce n’est qu’au quatrième paragraphe de la proclamation qu’il est question
des officiers, qui avec les soldats et les sous-officiers « ont lavé l’honneur de
notre peuple et de l’armée et rendu leur dignité... » On apprend d’autre part que
« le mouvement actuel des Forces armées voltaïques a constitué ce jour le 4
août 1983, le Conseil National de la Révolution qui assume désormais le pou-
voir d’Etat en même temps qu’il met fin au fantomatique régime du CSP du
médecin-commandant Jean-Baptiste Ouedraogo qui l’avait du reste arbitraire-
ment dissous ». On appelle encore le peuple à constituer partout des comités de
défense de la Révolution mais on annonce aussi la dissolution des partis polit i-
ques. Le CNR s’engage en outre à respecter les accords signés avec les autres
Etats, et proclame « sa volonté de vivre en paix et en bonne amitié avec tous les
pays et notamment avec les pays voisins de la Haute-Volta ». Et en guise
d’orientation politique : « La raison fondamentale et l’objectif du Conseil Na-
tional de la Révolution, c’est la défense des intérêts du peuple voltaïque, la ré-
alisation de ses profondes aspirations à la liberté, à l’indépendance véritable et
au progrès économique et social ». Et en fin de proclamation on entend le fa-
meux « La Patrie ou la Mort nous vaincrons » qui deviendra l’un des mots
d’ordre les plus proclamés pendant la révolution et qui aujourd’hui après

150
l’assassinat de son principal dirigeant prend toute sa signification.
Cette proclamation pose avec le recul du temps un certain nombre de ques-
tions. Tout d’abord il n’est nulle part fait mention de la participation des civils à
cette prise de pouvoir. Alors que Thomas Sankara a recherché depuis bien long-
temps une alliance avec eux, qu’il a consacré une bonne part de son énergie à
faire en sorte qu’ils s’entendent entre eux. Et que plusieurs fois il a refusé de
s’engager dans des tentatives de prise de pouvoir justement parce que l’accord
n’existant pas avec les civils, il considérait que les conditions politiques de la
prise du pouvoir et surtout de la mise en œuvre des changements n’étaient pas
réunies.
Certes leur rôle est resté modeste et sans la participation des para-
commandos de Po, la prise du pouvoir n’aurait sans doute pas été possible. Mais
néanmoins ils ont créé les conditions politiques de ce dénouement. Ils ont été
associés à de nombreuses missions dans la préparation de la prise du pouvoir.
Enfin certains y ont même physiquement participé comme nous venons de le
voir. De plus, les longues négociations qui ont précédé le 4 août, entre les orga-
nisations civiles et les militaires, que l’ on a déjà évoquées ont rendu politique-
ment possible cette issue positive.
De plus, dans cette proclamation, Jean-Baptiste Ouedraogo est deux fois at-
taqué alors que Somé Yorian ne l’est qu’une fois. Nous avons pourtant vu que
des négociations s’étaient déroulées avec lui jusqu’à un accord et que leurs rap-
ports n’étaient pas si mauvais. Enfin on ne reconnaît pas là le langage imagé de
Thomas Sankara lorsqu’il pourfendait les magouilleurs et autres ennemis du
peuple. Est-il vraiment l’auteur de la proclamation ?

151
152
Chapitre 4

P. F. (Président du Faso)

153
154
Le Chef d’Etat

Lorsqu’il accède au pouvoir suprême le 4 août 1983, Thomas Sankara n’a


que 33 ans. Il a certes beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup appris, et n’a
eu de cesse de se perfectionner. De plus, par son charisme et sa soif de connais-
sance, il s’est créé un large réseau de relations dont il saura se servir, dans
l’armée, bien sûr, mais aussi bien au-delà. A part quelques mois comme secré-
taire d’Etat à l’Information, il n’a guère eu de véritable expérience de gestion du
pouvoir, et l’essentiel de son activité politique s’est surtout développé au sein de
l’armée surtout de façon clandestine. C’est un homme neuf qui va dir iger ce
pays.
Durant ces quelques mois passés en résidence surveillée, il recevait para-
doxalement beaucoup de visites alors que l’affrontement était en gestation et
que chaque camp s’y préparait. Mais le rythme de sa vie s’écoulait plutôt tran-
quillement. Il avait tout le temps de mûrir sa réflexion et se préparer la future
gestion du pouvoir auquel il se préparait.
A partir du soir du 4 août, tout s’enchaîne très rapidement. Place à l’action !
Le rythme s’accélère du jour au lendemain. Il faut voir tout le monde, redoubler
la concertation, mettre en place de nouvelles structures, gérer les affaires cou-
rantes. Leader incontesté, rigoureux, il est sollicité sur tout. Le rythme ne va
plus faiblir, mais il gardera toujours du temps pour réfléchir, écouter, lire ce qui
fait de lui un créateur, dans le sens où les idées seront nombreuses à jaillir de
son esprit. Pour lui, il ne s’agit pas d’un simple exercice intellectuel, chaque
idée doit immédiatement faire l’objet d’une étude de faisabilité.

L’organisation de la présidence
1
Le témoignage que nous livre Alfred Yambangba Sawadogo nous éclaire
sur une facette méconnue de ce président hors norme. Son cas est révélateur des
contradictions dans lesquelles se débattait Sankara. Il a souvent choisi ses colla-
borateurs hors des idéologues, pour leur expérience mais aussi pour leurs enga-
gements patriotiques, au sens noble du terme, prêts à s’engager dans toute expé-
rience, pourvu qu’ils sentent que ce sera bénéfique pour le pays. Alfred Sawa-
dogo était catholique, ce qui n’était sans doute pas pour déplaire à notre jeune

1. Le Président Thomas Sankara, Chef de la Révolution Burkinabè, 1983-1987, Portrait, Al-


fred Yambangba Sawadogo, 172 pages, L’Harmattan, mars 2001

155
président, sociologue, ingénieur de formation des jeunes agriculteurs et avait
consacré l’essentiel de sa carrière au développement rural. Il avait été pressenti
pour devenir son conseiller en matière de coopération avec les ONG, dont la
plupart alors étaient proches de l’Eglise catholique, lors de son court passage
comme Premier ministre. De retour au Burkina en juin 1983, Alfred Sawadogo
avait demandé à le rencontrer par curiosité, requête à laquelle Sankara avait
courtoisement accédé. Après le 4 août, Sankara veut le confirmer à ce poste,
mais se heurte aux idéologues de son entourage, peu sensibles à ses compéten-
ces, mais qui lui collent l’étiquette d’« opportuniste », particulièrement pointil-
leux sur le fait qu’en 1978, il avait participé activement à une campagne des
législatives jusqu’à en être élu député suppléant. Sankara va passer outre, mais
la confirmation de la nomination d’Alfred Sawadogo en tant que conseiller à la
présidence, responsable du bureau de suivi des ONG, n’intervient qu’en avril
1984. C’est sans doute cette ouverture qui valut à Sankara d’être traité a son
tour d’« opportuniste » après son assassinat par des gens qui se considéraient
comme des révolutionnaires purs et durs et qui ont sans scrupule suivi Blaise
Compaoré jusqu’à aujourd’hui, en en faisant le digne successeur d’Houphouët-
Boigny, dans ses choix libéraux en économie comme dans le rôle de leader ré-
gional au service des intérêts de la France.
Dans un style alerte, alternant l’humour et les réflexions approfondies sur
l’articulation entre les mesures révolutionnaires et la culture ancestrale toujours
vivace, Alfred Sawadogo nous livre un témoignage fourmillant de multiples
anecdotes sur un aspect jusqu’ici peu connu de la façon de travailler de Sankara
avec les quelque cent cinquante conseillers à la Présidence qui tranchent avec
d’autres témoignages oraux de conseillers qui gardent un souvenir amer de cette
période. L’équipe se constitue petit à petit au fur et à mesure qu’apparaissent les
besoins. Il faudra presque deux ans pour la réunir jusqu’à ce que la structure des
services de la présidence se stabilise à l’issue d’un conclave en septembre 1985.
Compte tenu de cette durée, on peut aisément penser que cette structure en sept
départements chargés, soit de la gestion de la présidence soit de suivre
l’ensemble des affaires de l’Etat est le fruit d’un mélange d’empirisme mûri
après les premières expériences à la plus haute sphère de l’Etat, d’une réflexion
théorique et d’un pragmatisme forcené. Alfred Sawadogo en résume ainsi le
rôle :
« La Présidence n’est pas un outil d’exécution, mais une machine qui im-
pulse et dynamise à tout le pays, génère des idées nouvelles et les diffuse, sur-
veille et contrôle l’ensemble des actions en cours, imagine l’avenir, devance les
évènements, fait mouvoir au maximum les départements ministériels qui, eux,
sont des outils d’exécution des politiques de développement. En outre la Prési-
dence, de par son fonctionnement transparent, l’attitude courtoise des fonction-
naires évoluant autour du président, la sobriété, voire la modestie de leur train
de vie, doit être à l’image réelle de la situation matérielle pauvre du pays et
donner ainsi l’exemple à suivre à toutes les autres administrations, si tant est

156
2
que le bon exemple vient toujours d’en haut . »
On comprend aussi que s’il mit tant de temps pour finaliser l’organisation de
la Présidence, c’est qu’il avait entre temps acquis une véritable expérience de
Chef de l’Etat. Qu’a-t-il appris durant ces deux premières années ? D’abord que
le CNR en tant qu’organisme de direction politique ne constituait certainement
pas le lieu de l’élaboration et de la concrétisation du foisonnement d’idées dont
il était le maître incontestable. C’était le lieu des affrontements idéologiques,
entre les différentes composantes politiques engagées dans la révolution, celui
où étaient évoqués les problèmes de sécurité. En outre, la prépondérance des
militaires, du rang d’adjudant à celui d’officier, peu rompus aux questions de
l’Etat n’en faisait pas le lieu idéal de création d’idées nouvelles, mais plutôt un
organe de direction auquel il soumettait ses idées. Ce n’est que peu de temps
avant son assassinat, comme nous le verrons plus loin, que l’équilibre se rétablit
et que les règles de fonctionnement furent précisées. Le formidable intellectuel
collectif dont il s’était entouré, lui assurait une préparation minutieuse de ces
réunions et c’est là que réside la difficulté dont se plaindront plus tard ses futurs
détracteurs : il était bien difficile de lui tenir tête et d’argumenter contre lui. Car
le personnel de la Présidence était presque exclusivement constitué de fonction-
naires, dont le statut obligeait à l’obéissance hiérarchique. Mais des fonctionnai-
res minutieusement choisis par Sankara lui-même soit pour leur compétence
pointue parmi les meilleurs pris dans les ministères soit pour leurs engagements
révolutionnaires. Mais pour éviter toute accusation de népotisme, le personnel
ne compte aucun membre de sa famille. Et Sankara prévient d’entrée que s’il y
a un minimum de hiérarchie à respecter, lui ne le fera pas, et les nominations
pourront se faire à sa discrétion sans même en référer au chef de service concer-
né.
Sankara demande beaucoup à ses collaborateurs de la présidence et à ses mi-
nistres. Beaucoup lui en ont tenu rigueur. Si l’ on fait l’effort aussi d’écouter
ceux qui ont des choses à reprocher à Sankara, cet aspect est récurrent. Non
seulement il pousse ses collaborateurs dans leur dernier retranchement, en parti-
culier lorsqu’il fixe des délais pour un travail, mais il lui arrive aussi d’être pro-
fondément injuste et de leur faire du mal. N’a-t-il pas ainsi découragé quelques
bonnes volontés ? Plusieurs de ses collaborateurs m’ont rapporté ces difficultés.
Ils ne nient pas que Sankara les poussait ainsi à se dépasser, chacun a dû gérer
cette situation selon son caractère, mais ils en gardent le plus souvent comme un
regret qu’il n’en ait pas été autrement, certains poussant la critique jusqu’à dé-
clarer qu’il était impossible de travailler correctement. Alfred Sawadogo rap-
porte une anecdote qui confirme ce travers de Sankara, tout en reconnaissant de
manière implicite que cela s’avérait somme toute efficace. Lors de l’élaboration
du Plan quinquennal 1986-1990, Sankara demande à Alfred Sawadogo de rédi-
ger en une semaine un rapport sur les activités et les investissements des ONG.
Alors qu’il lui rétorque qu’il lui faut au moins un mois, il décrit ainsi la réaction

2. Alfred Sawadogo op. cit. p. 32.

157
du président : « Il me tança sévèrement ce jour-là, en présence du chef du dé-
partement ‘monde rural’… Il me menaça même m’indiquant qu’il me donnait
ma dernière chance ! J’étais abasourdi. Dans les échanges verbaux plutôt vifs
qui s’ensuivirent, il me fit savoir que ?d’ailleurs je ne faisais pratiquement rien
3
à mon travail et que j’étais d’habitude un contestataire de ses instructions !’ » .
De quoi dissuader même les plus engagés dans la Révolution de prendre leur
travail à cœur ! Malgré tout, poursuit plus loin l’auteur : « Le Plan quinquennal
des ONG 1986-1990 lui fut remis deux semaines plus tard, tout mon personnel
ayant travaillé chaque jour jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Le document reçut
des compliments du conseil des ministres. (C’est le président lui-même qui me
rapporta ce détail longtemps après) ». La dernière phrase semble bien vouloir
dire que le président orgueilleux ne vint jamais s’excuser et qu’il mit longtemps
à rapporter ces compliments, comme s’il ne voulait pas que son collaborateur
s’endorme sur ses lauriers.
Alfred Sawadogo rapporte une autre anecdote. Sankara avait en effet pris
l’habitude de faire des visites à l’improviste dans les services. Cette arrivée était
redoutée et semait la panique parmi les agents. On raconte d’ailleurs que le Faso
4
Dan Fani avait été rebaptisé « Sankara arrive », car les fonctionnaires s’empres-
saient de le mettre sur eux lorsque les visites étaient annoncées comme immi-
nentes. Sankara est toujours resté un militaire, très pointilleux sur les questions
d’ordre, de propreté et de discipline. Un jour donc, il débarque à l’ improviste,
dans le bureau d’Alfred Sawadogo, en l’absence de celui-ci, pour constater « un
sacré désordre ». Il entreprend alors de vider la poubelle pleine de papiers frois-
sés sur le bureau, de déposer le téléphone par terre après en avoir déroulé entiè-
rement le fil, de déplacer le fauteuil jusqu’au milieu de la pièce et de disperser
tout autour les papiers des différents dossiers. Alfred Sawadogo met cette atti-
tude sur le compte de « l’humour » du président, ce qui n’est pas faux, mais on
ne serait pas étonné que d’autres l’aient pris comme une atteinte à leur dignité et
en aient été profondément vexés.
Comment le Sankara humaniste dont nous avons déjà parlé peut-il se com-
porter avec ses collaborateurs aussi durement ? Tant qu’il s’agit du rythme de
travail, ses colères s’apparentent à des colères contre la réalité trop lourde à
modifier, un irréalisme dont se sont saisis ses détracteurs en mettant en avant la
fameuse phrase « Tout ce qui sort de l’imagination de l’homme peut être réali-
sable par l’homme » et qu’il tenta évidemment de mettre en pratique. Sankara
semble regarder loin devant, au-dessus de ceux qui sont autour de lui qu’ils ne
voient pas, mais qui lui rappellent malheureusement cette réalité et leur limite
d’êtres humains. Mais il y a aussi une attitude toute militaire qui en fait cet
homme plein de contradictions, mais en tout cas très autoritaire dans le travail et
en même temps indulgent, parfois protecteur en amitié.
Pour autant est-il impossible de le contredire ? Là encore Sawadogo s’in-

3. Alfred Sawadogo op. cité p. 37


4. Nom de l'habit traditionnel fabriqué avec des bandes de coton tissées, qui a été réhabilité
pendant la Révolution.

158
surge gentiment contre ses détracteurs et cite trois exemples. D’abord son refus
de créer un poste de conseiller technique, financé par les ONG, pour un ami
franco-suisse dont les affaires périclitaient mais qui rendait de nombreux servi-
ces. L’argument qu’il opposa par écrit était que cela porterait atteinte à leur
image alors que les ONG finançaient directement les activités des communautés
de base. Ensuite son opposition à l’ idée de fermer toutes les ONG utilisant les
volontaires étrangers. En effet nombre d’entre eux, médecins ou infirmières,
soulageaient directement les populations. D'autres, ingénieurs, s’employaient à
déployer des technologies adaptées et il était impossible de les remplacer du
jour au lendemain. Enfin son refus d’obliger les ONG à ouvrir des comptes à
l’UREBA « Union révolutionnaire de banques » où les dépôts se faisaient at-
tendre, la privant de capitaux, ce qui serait considéré par les ONG comme une
entrave à leur liberté et une forme de main mise sur leur ressources et pourrait
les amener à quitter le pays. Et il conclut : « nous avions fini par comprendre
que le président, malgré sa fougue et son désir de voir s’exécuter rapidement
ses décisions, acceptait d’en discuter la pertinence à condition de ne pas
l’attaquer de front et tout de suite », d’où la mise au point de cette stratégie :
« ainsi le président nous assommait tous les jours de ses très nombreuses déci-
sions que nous devions traduire en actes. Nous attendions que quelques jours
passent avant de discuter avec lui de la faisabili té de celles qui nous parais-
saient les moins pertinentes. Alors, il nous écoutait avec une certaine patience
inhabituelle chez lui, et finissait par reconnaître la justesse de notre point de
5
vue . » Mais cette capacité à dire non ne vient pas du hasard, ajoute-t-il, comme
pour critiquer ceux qui se plaignent de leur impossibilité de faire fléchir les dé-
cisions de Sankara. Il est bien sûr nécessaire d’avoir des convictions et l’envie
de les défendre, ce qui est souvent une affaire d’éducation. Ensuite, selon les
usages de la tradition, il a toujours continué à considérer ces jeunes dir igeants
comme ses jeunes frères même si ceux-ci se détournaient de cette marque so-
ciale. Enfin comme pour retourner l’argument, le manque de privilèges maté-
6
riels « avait contribué à garder intacte l’expression libre de notre moi » .

Déclaration de biens du président


La conception qu’a Sankara de l’Etat nouveau se nourrit aussi de ses nom-
breuses lectures théoriques marxistes-léninistes et des discussions qu’il a pu
avoir avec ses amis se réclamant aussi du marxisme-léninisme. Ainsi l’Etat s’est
construit comme une machine au service de la classe dirigeante, pour asseoir
son pouvoir et sa domination afin de défendre au mieux ses intérêts. Et pour une
ancienne colonie comme la Haute-Volta, l’Etat se caractérise aussi par son allé-
geance à la France, si ce n’est sa soumission, faisant de la Haute-Volta un Etat
que les révolutionnaires qualifient de néo-colonial. Ainsi toute Révolution se
doit donc de s’attaquer à l’Etat ancien et l’administration à son service, pour les
reconstruire cette fois au service du peuple. Le rôle de l’Etat doit être redéfini,

5. Alfred Sawadogo, op. cité p. 69 à 72.


6. Alfred Sawadogo, op. cité p. 69

159
ses institutions comme la police, l’administration, ou l’armée vont devoir rapi-
dement changer, pour mieux se placer au service de la population. L’appel à la
mobilisation des énergies, à la prise en charge par la population de ses propres
réalisations, participe de cette redéfinition du rôle de l’Etat, et en un certain sens
de son affaiblissement.
Mais pour ce qui est des aspects les plus visibles de l’exercice du pouvoir,
des aspects symboliques de la domination, contrairement à d’autres pseudo-
révolutionnaires auto-déclarés, Sankara s’emploie à un renversement complet
poussant jusqu’au bout la destruction symbolique des différenciations qui carac-
térisent un homme de pouvoir dans la société qui doit s’entourer de tous ces
oripeaux pour affirmer justement ce pouvoir. Et cette rupture sera poussée très
loin.
Il est sans doute à l’ initiative de la création de la Commission du Peuple
chargée de la Prévention contre la Corruption (CPPC). C’est en tout cas ce
7 8
qu’affirme Roger Bila Kaboré , qui cite le numéro de la Zatu , effectivement
issue de la Présidence. Il s’agit de lutter contre la corruption, en contrôlant les
9
biens des dirigeants, et en procédant à des enquêtes si nécessaire . Alors que
l’on se demandait qui allait devoir subir cet interrogatoire quelque peu désa-
gréable, c’est lui qui se présente le premier pour rendre public ses revenus,
quelques jours après la création de cette commission. Sans doute est-il empres-
sé de prouver encore une fois qu’il vit chichement. Toujours dans le souci de
donner l’exemple, de prouver sa bonne foi et son engagement. Mais il prend
aussi certainement un malin plaisir lorsqu’il énumère ses biens devant la CPPC,
pensant au joli tour qu’il va jouer à ceux qui vont devoir annoncer des fortunes
ou en tout cas des biens bien supérieurs aux siens, se justifier sur les moyens
avec lesquels ses biens ont été acquis alors que désormais dans le pays, la ri-
chesse n’est plus très bien vue. C’est d’ailleurs avec un certain humour que
Sankara fait sa déclaration :

7. La déclaration des biens de Sankara a été publiée dans, Histoire politique du Burkina Faso
1919-2000, de Roger Bila Kaboré, 668 pages, paru chez l’Harmattan en Février 2002, p. 186 à
190, disponible à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0253.
8. Nom donné en remplacement du mot « ordonnance » pour rendre les termes juridiques et
administratifs effectivement mieux compréhensibles par la population. Sankara précise : « terme
qui équivaut et dépasse le concept bourgeois et républicain de loi », cité part Roger Bila Kaboré,
op. cit. p. 185.
9. Ses missions sont :
« - de participer aux côtés des masses populaires à l’application ferme des mots d’ordre de
lutte contre la corruption;
- de donner au Président du Faso un avis motivé après enquête de moralité pour toute nomina-
tion à des fonctions de responsabilité;
- de procéder à l’inventaire et au contrôle périodique du patrimoine de toute personne, no-
tamment à l’occasion d’une nomination à des hautes fonctions
- de contribuer à développer chez les militants, en particulier chez ceux qui exercent des res-
ponsabilités politiques et administratives un style de vie et une morale révolutionnaire exemplai-
res
- d’examiner des dénonciations de corruption ou de trafic d’influence pour la mise en œuvre
d’une répression vigoureuse », Roger Bila Kaboré, op. cit. p. 185.

160
«… En matière de biens immobiliers, je citerai d’abord un réfrigérateur, je
signale qu’il est en panne (rires dans la salle). Cet appareil n’est pas actuelle-
ment à ma disposition. Il a été prêté à un couple d’amis, parce que, de par mes
fonctions, j’ai reçu ce matériel au palais de la Présidence. Je possède également
deux téléviseurs avec magnétoscope qui sont installés à mon domicile et dans
mon salon de travail. J’ai également installé un téléviseur à mon lieu de travail,
parce que j’ai souvent besoin, partout où je me trouve d’être à l’écoute des nou-
velles du monde (rires dans la salle). A titre personnel, je possède un salon co m-
plet et une bibliothèque qui devrait être livrée incessamment. Peut-être d’ici la
fin du mois. C’est une commande personnelle. Je possède également trois guita-
res sèches. Je les cite parce qu’on leur attribue beaucoup de valeur.
Comme biens immobiliers, je possède une villa à la cité BND, au secteur 2…
Je suis soumis à un remboursement en 120 mensualités et à ce jour, il reste à
payer à la banque la somme de 678824F que je règle par des mensualités de
31944F… Cette maison est actuellement occupée par un parent, qui je l’espère,
me paiera ce qu’il me doit (rires dans la salle). Je dis cela parce que j’ai
l’intention de me dessaisir de cette maison, et nous établirons entre lui et moi, un
contrat en bonne et due forme. Nous possédons un terrain au secteur 7 non mis
en valeur ce jour, que mon épouse avait déjà acquis. Nous possédons un terrain
dans mon village, non mis en valeur. Il avait été saisi par les CDR (rires dans la
salle). Selon les dernières nouvelles, les CDR l’ont restitué en nous invitant à in-
vestir sur cette nouvelle parcelle. Ils l’avaient retiré parce que nous n’y avons
pas investi pendant un certain nombre d’années. Donc nous avons reçu somma-
tion de la part des CDR de réaliser quelque chose sur le terrain. Je
m’acquitterai également de cette obligation que me font les CDR de mon village.
Nous possédons une voiture de marque Mitsubishi, acquise en 1978…. Je
possède deux vélos de course, un vélo de dame et un vélo pour enfant. Nous
n’avons ni actions ni effets de commerce. Nous avons deux salaires : mon sa-
laire, (confer la fiche de solde émise par la Direction de l’Intendance Militaire)
révèle un net de 138736 FCFA par mois (rires dans la salle). Mon épouse a un
salaire de 192698 FCFA...".
Puis après avoir détaillé les différents avoirs, modestes, dans les comptes
bancaires ou la Caisse d’Epargne, les bijoux de « pacotille" si ce n’est les al-
liances et s’être défendu que sa femme possède des bijoux de valeur après que
« des camarades militants ont dit avoir vu mon épouse avec du diamant à la
télé" vient l’énumération des différents cadeaux :
«…J’ai reçu un don de 400000 FCFA, un don de 20000000 FCFA, un don de
75000000 FCFA, un don de 350000000 FCFA et un don de 400000000 FCFA
(vacarme de surprise et d’ahurissement dans la salle). Pour toutes ces valeurs,
ces sommes d’argent, tout en remerciant les généreux donateurs, j’ai déposé ces
sommes auprès du Budget National, soit auprès d ’institutions de l’Etat qui pour-
ront faire la preuve de ces dépôts.
J’ai reçu également des voitures qui ont été toutes cédées au parc de l’Etat.
J’ai reçu donc une BMW, une Alpha Roméo, une Cressida Toyota, une Mitsubis-
hi également, mais j’ai reversé tous ces véhicules au parc automobile de l’Etat.
Mon épouse a reçu 5000000 FCFA une fois, 5000000 FCFA une deuxième
fois, puis 10000000 FCFA. Ces sommes ont été cédées à la Caisse de Solidarité

161
Révolutionnaire, puis au restaurant des femmes… »
On note cependant qu’il ne déclare pas son indemnité mensuelle de fonction
de président du Faso de 300000 FCFA. Sankara ne la compte-t-elle donc pas
parmi ses avantages et biens personnels mais bien comme une indemnité versée
dans le cadre de sa fonction de Chef d’Etat à usage exclusif dans le cadre de
cette fonction ? Nous aurons tendance à le penser compte tenu de ce que nous
connaissons du personnage. Alfred Sawadogo quant à lui écrit à ce pro-
pos : « Cette indemnité est inscrite dans le budget annuel de la Présidence sans
aucune confidentialité et tous ceux qui désiraient consulter ce budget pouvaient
le faire comme s’il s’agissait du journal officiel. Combien de chefs d’Etat sont-
ils aujourd’hui qui laissent traîner les documents financiers où sont inscrits
leurs salaires et leurs indemnités de fonctions, sans que cela ne soit protégé par
10
le sceau du confidentiel . » Mais dans un souci de transparence totale, ne re-
vient-il pas aux membres de la Commission de mentionner cette indemnité dans
le cas où il s’agirait d’un simple oubli ? Ou bien compte tenu de l’impossibilité
de poser des questions précises sur l’utilisation de cette somme pour raison
d’Etat, le choix a-t-il été fait de ne pas en parler pour éviter de susciter des ques-
tions sur l’utilisation d’une telle indemnité. La question reste posée du caractère
quelque peu artificiel de la déclaration du président, du fait du peu de questions
posées. Mais beaucoup retiendront les informations sur les usages en cours entre
chefs d’Etat, la valeur élevée, voir choquante des cadeaux que les plus riches
font au plus pauvres, dont Thomas Sankara. Une révélation pour le plus grand
nombre et l’on ne peut que savoir gré à Thomas Sankara de mettre à jour ces
pratiques en cours, et de verser ces cadeaux à l’Etat. Les rendre publics, c’est en
quelque sorte les dénoncer, questionner de façon indirecte les autres présidents
sur l’ utilisation de ces cadeaux, éveiller les soupçons, sur la provenance des
sommes quand ils sont donateurs comme de leur destination quand ils en sont
bénéficia ires, bref démonter tout un système où l’on croit pouvoir acheter les
uns et les autres avec de l’argent
Mais cette mise en scène et la communication qui s’ensuit est bien plus des-
tinée aux personnes qui exercent des responsabilités. Des bruits insistants
avaient couru sur la corruption qui n’avait pas tout à fait disparu. On cite sou-
vent Kader Cissé et Moïse Traoré, mais l’accusation venant de Valère Somé, on
peut soupçonner qu’il s’agit de régler des comptes. Pourtant, René Otayek fait
état de témoignages qui vont même jusqu’à affirmer que c’est Blaise Compaoré
11
et sa femme qui sont visés .

10. Alfred Sawadogo, op. cit. p. 40-41.


11. « Dans le même ordre d’idée, on s’est entendu dire que l’instauration d’une Commission
du peuple pour la prévention de la corruption, devant laquelle les principaux responsables politi-
ques devaient venir déclarer leurs biens (Sankara le fit en premíer) était une ’arme anti-Blaise’
(en fait, c’est à travers son épouse, Ivoirienne de l’entourage de Houphouët-Boigny, que Com-
paoré était visé). De là à penser que les lésés de la politique de moralisation de la chose publique
ont vu - ou cru voir- en Compaoré un moyen de retrouver leur lustre d’antan, il y a un pas que,
pour le moment, peu d’éléments nous permettent de franchir » extrait de l’article , Burkina Fa-
so : Quand le tambour change de rythme, il est indispensable que les danseurs changent de pas »,

162
Les fonctionnaires doivent se rapprocher du peuple
A la disposition d’un pouvoir censé être au service du peuple, ses collabora-
teurs doivent désormais vivre comme le peuple. Et ça commence par un train de
vie qui ne saurait être celui de privilégiés. Alfred Sawadogo va déchanter lors-
qu’il apprendra que son indemnité en tant que chef de division ne sera que de
15000 FCFA alors qu’il s’attendait à recevoir plus que les 70000 FCFA qu’il
recevait dans son poste précédent à la direction générale de la Formation des
Jeunes Agriculteurs. Et il nous raconte que lorsque, une fois de plus, la question
des avantages matériels financiers avait été soulevée au cours d’une réunion il
répondit : « Vous savez je suis comme le cocotier ; mon ombre c’est pour ceux
qui sont loin de moi : et puis que cherchez-vous encore ? Vous êtes avec moi et
vous jouissez pour cela d’une grande considération sociale. Cela devrait vous
12
suffire. »
Le CNR décida de créer, pour chaque service un champ que les fonctionnai-
res doivent aller cultiver pour leur consommation personnelle. Un moyen sans
doute de compenser les différentes retenues sur leur salaire qu’ils vont subir tout
au long de la révolution pour participer à l’effort révolutionnaire, aux différen-
tes caisses de solidarité ou pour augmenter l’investissement. Ainsi l’effort popu-
laire d’investissement se traduit par des ponctions obligatoires sur les salaires de
5 à 12 % selon les catégories en 1985 et 1986. C’est ainsi que le budget de
l’Etat passe de 28 milliards en 1983 à 98 en 1987 (contre 42 en 1980) et les in-
vestissements publics de 4 à 12,4 milliards pendant la même période en même
temps que les dépenses de fonctionnements diminuent de 18 % de 1983 à 1985.
Car l’aide extérieure tarde à venir et demeure de toute façon très insuffisante par
rapport aux besoins et aux ambitions de la révolution. La plupart des fonction-
naires n’apprécient guère cette obligation. Certains, ceux qui appartiennent sans
doute à ce que Sankara appelle « la petite bourgeoisie affolée », le vivent
comme un déclassement, alors qu’ils ont aspiré à s’extraire de la vie austère des
villages et de son travail harassant. Par cette décision le CNR souhaite aussi
rapprocher les fonctionnaires des paysans dont le travail demeure la source es-
sentielle des richesses du pays et sans doute de façon indirecte, leur faire pren-
dre conscience des réalités de ce pays agricole. Les opposants à ce type de me-
sure « populiste » opposent le fait qu’une partie des fonctionnaires retournent
dans leur village durant la saison des pluies. Mais combien d’entre eux sont-ils
concernés ? Pour Alfred Sawadogo, cette décision, se veut pédagogique et il
affirme, non sans une certaine pointe d’ironie, que « quelques uns, cependant,
avaient accueilli cette pratique avec beaucoup d’enthousiasme et chaque jour-
née de travail à sarcler et à désherber les réconciliait avec eux-mêmes. Ils sen-
taient renaître et se renforcer en eux une alliance et une solidarité avec
l’immense peuple de notre pays, courbé dans les champs, pour arracher à cette
13
terre souvent ingrate la nourriture quotidienne ».

de René Otayek dans la revue Politique Africaine numéro 28 datée de décembre 1987.
12. Alfred Sawadogo, op. cit. p. 42.
13. Alfred Sawadogo, op. cit. p. 117.

163
Les ministres sous surveillance
Le lendemain du 4 août, le choix des ministres résulte d’un compromis entre
la LIPAD, l’ULCR et les militaires. La discussion est dure comme nous le ver-
rons, d’une part entre les deux formations politiques associées au pouvoir pour
la répartition du nombre de ministres mais aussi avec les militaires qui s’inquiè-
tent de la présence éventuelle d’Adama Touré, le dirigeant du PAI, dont on se
méfie des attaches « communistes ».
On arrive finalement à un accord : 5 ministres PAI qui ne seront plus re-
conduits au deuxième gouvernement, 3 de l’ULCR et 5 militaires si l’on inclut
Thomas Sankara, tous très proches de lui. Le reste est composé de personnalités
civiles ayant déjà participé à des gouvernements précédents, notamment celui
du CSP avant le 17 mai 1983. Fidel Toé, son ami d’enfance depuis la première
année du collège, inspecteur du travail de profession, sera reconduit comme
ministre du Travail et de la Fonction publique pendant toute la durée de la Ré-
volution. Son cousin, Ernest Nongma Ouedraogo, a effectué différentes mis-
sions clandestines dans la période pré-révolutionnaire. D’abord secrétaire d’Etat
à l’Intérieur et la Sécurité, il accèdera un peu plus tard au rang de ministre de
l’Administration territoriale et de la Sécurité. Une décision retardée par le fait
que Sankara attendait qu’il soit reconnu pour ses qualités, de peur d’être accusé
de favoriser sa famille.
Ainsi les ministres sont choisis parmi ses proches, selon un savant dosage
ethnique, de proportion entre militaires et civils, de représentativité ethnique,
d’amitié ou de couleurs politiques. Sankara se méfiera assez vite des ministres
et aura tendance à les juger insuffisamment créatifs ou dynamiques. Il leur im-
pose un rythme de travail particulièrement soutenu à la mesure de la vitesse à
laquelle il veut changer le pays. Autant dire que dans l’ensemble il ne leur fai-
sait pas une confiance aveugle. Son autorité était en ce début de la révolution
incontestée. Il était le plus populaire, son nom avait été scandé dans les rues, et
il avait dirigé la préparation de la prise du pouvoir. Compaoré, devenu lui aussi
populaire, va rapidement retourner dans son ombre, bien qu’il ait tenu en échec
le pouvoir en place après l’arrestation de Sankara.
La première année, il faut composer avec les ministres du PAI, qui s’ap-
puient non seulement sur leur expérience politique et la place qu’ils ont tenue
ces derniers mois, dans les manifestations popula ires, mais aussi pour certains
d’entre eux sur de fortes compétences, notamment Philippe Ouedraogo, poly-
technicien, ou Arba Diallo, qui occupait déjà un poste important à l’ONU, mais
aussi Adama Touré qui était directeur des études au PMK, qu’on surnommait
« Lénine », et dont une partie des militaires ne voulaient pas, parce qu’il était
considéré trop « communiste », mais aussi sans doute parce qu’il avait été leur
professeur.
Les ministres du PAI, bien que respectant l’autorité de Sankara, vont plu-
sieurs fois intervenir pour contester des décisions qu’ils jugent hâtives. Les rela-
tions vont s’envenimer petit à petit tout au long de cette première année de révo-
lution, ce qui s’en ressentira au Conseil des ministres, jusqu’à la rupture.

164
Après le départ du PAI, il enferme Adama Touré, mais il nomme Philippe
Ouedraogo à la tête du Liptako Gourma, un organisme inter-étatique chargé du
développement de la région nord et affecte Arba Diallo comme conseiller à la
Présidence.
Les ministres ne vont pas attendre longtemps pour se rendre compte ce que
signifie appartenir à un gouvernement révolutionnaire. Leur train de vie et tous
les signes du pouvoir vont s’en trouver considérablement atténués. Même s’il
faut se garder de toute exagération, car ils bénéficiaient tout de même d’une
villa spacieuse et d’un train de vie qui les mettait hors du besoin. Par contre il
devenait difficile pour eux de s’enrichir comme c’est la pratique courante dans
les gouvernements de la région. Jusqu’ici, être ministre, c’est accumuler le plus
possible pour s’assurer un avenir radieux car on ne sait jamais combien de
temps cela va durer.
En tout cas la diminution de leur train de vie est particulièrement perceptible.
On connaît le remplacement des Mercedes par des R5 noires. Mais ce n’est
qu’une mesure parmi d’autres. Lors des déplacements à l’étranger, les ministres
doivent désormais voler en seconde classe. Dans un documentaire récent, Hu-
bert Bazié, ancien collaborateur de Sankara, rapporte ses propos à la rhétorique
implacable « Que vous voyagez en première ou en deuxième classe, vous décol-
lez ou atterrissez au même moment. Alors pourquoi gaspiller nos maigres res-
14
sources », Par ailleurs leurs indemnités sont fortement réduites et les ministres
doivent loger dans des hôtels modestes.
Quant au train de vie du président, Alfred Sawadogo raconte que Sankara
trouvait toujours le temps de partager un repas, préparé par les femmes originai-
res du pays avec le personnel de l’ambassade, secrétaires, chauffeurs, diploma-
tes : « Chacun gardait un excellent souvenir de ses passages. Et disait-il, cette
façon de se restaurer lors des visites officielles ou le travail à l’étranger, rédui-
sait considérablement les dépenses et apportait de la joie aux uns et aux au-
15
tres . »

Des idées à foison


Sankara s’assure une suprématie et un pouvoir quasiment incontestables, au-
trement que par sa seule stature de chef d’Etat parce qu’il impulse aussi, autant
par sa formidable énergie que par une somme de travail personnel redoublée. Il
va ensuite pouvoir compter sur ce formidable intellectuel collectif constitué par
les services de la Présidence. Une force de frappe bien difficile à prendre en
défaut. En plus, fort de sa propre force de travail, il se fait un devoir de connaî-
tre parfaitement tous les dossiers. Après le départ du PAI, l’ULCR en a profité
pour renforcer ses positions et son organisation, et ses ministres peuvent
s’appuyer sur l’organisation, mais les autres ministres sont isolés. Chacun ap-
prend qu’il est difficile de contester Sankara publiquement, et notamment pen-
dant le conseil des ministres, d’autant plus qu’il se prépare avec précision et

14. Thomas Sankara, l’homme intègre, de Robin Shuffield 2006, Zorn Production.
15. Alfred Sawadogo, op. cit. p. 106.

165
rigueur. Aussi les conseils des ministres se tiennent généralement sans guère de
débat contradictoire, l’essentiel des discussions tournant autour de comptes ren-
dus d’activités ou de demandes de précision. Sankara sait y briller en se faisant
16
pédagogique ou en étalant sa culture et ses connaissances de toute nature .
Les gouvernements sont systématiquement dissous chaque année. Il déclare
à ce propos : « elles ne sont pas la traduction d’une crise quelconque ou même
de l’insatisfaction générale de l’action gouvernementale. C’est une formule
pédagogique révolutionnaire qui impose que soit rappelé à chacun qu’il est à
un poste pour servir et qu’il doit permanemment se mettre en cause… Cela vise
à entretenir la flamme révolutionnaire parce qu’il est possible que certains mi-
nistres en viennent à oublier leur mission, à se river à leur fauteuil et à
s’accrocher à leur portefeuille jusqu’à se croire intouchables et inamovibles…
Il faut que chacun sache que le Ministre n’est qu’un serviteur et que chaque
militant doit se tenir prêt à entrer dans un Gouvernement. Parce que la fonction
de Ministre n’est ni un sacerdoce, ni une sinécure…. C’est pour permettre aux
ministres qui, grâce à l’action gouvernementale, ont appris de nouvelles mé-
thodes de travail et acquis une ferveur révolutionnaire plus grande, d’aller ser-
vir à d’autres postes où l’expérience d’une vision intégrée des problèmes fait
17
grandement défaut . »
Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de leurs faisabilités, le nombre de
projets mis en chantier comme leur diversité apparaît déjà considérable. Malgré
les affirmations de ses détracteurs, il prenait tout de même soin de les confronter
aux avis de ses collaborateurs ou de certains de ses amis, afin d’en tester la fai-
sabilité ou la popularité. C’est ainsi que Thomas Sankara a abandonné certains
de ses projets ou bien n’a tout simplement pas eu le temps de les mettre en
chantier.
Il a pensé par exemple diminuer encore plus les salaires des fonctionnai-
res : « Les salaires versés par l’Etat aux fonctionnaires sont trop élevés par rap-
port aux ressources du pays ; à ce train -là nous n’arriverons à scolariser tous les
enfants du Burkina que dans un siècle ou plus : cela est inacceptable », va-t-il
confier une première fois pour poursuivre un peu plus tard : « En réduisant les
salaires des fonctionnaires de moitié, l’Etat disposerait de plus de ressources

16. Ernest Nongma Ouedraogo nous a confié les avoir trouvés intéressants. Le témoignage de
Fidel Toé, Voir Valère Somé, op. cit. p. 65 à 68, qui rend compte du dernier Conseil des ministres
du 14 octobre 1987, raconte comment les ministres posent des questions pour obtenir des éclair-
cissements et surtout comment Sankara leur raconte l’ historique de la police française, de la
Garde Nationale jusqu’au GIGN, montrant encore une fois l’étendue de sa culture.
17. Conférence de presse du 14 août 1985, cité par Roger Bila Kaboré, op. cit. p. 162-163.

166
18
pour accélérer la scolarisation des enfants du pays . » Est-il utile de préciser
que cette déclaration fut reçue dans un « silence de mort » autour de lui ? On
trouve là une bonne illustration de la méthode de Thomas Sankara. Il fait un
premier test, puis en tente un deuxième auprès de ses collaborateurs pour juger
de leur recevabilité.

18. Alfred Sawadogo, op. cit. p. 122.

167
168
Une voix qui porte loin sur la scène internationale

Devenu Chef d’Etat, Sankara déploie de nouveau et très rapidement déjà,


une intense activité internationale, en droite ligne de ce qu’il avait débuté en
tant que Premier ministre. L’interruption n’aura été que de courte durée. Alors
que chaque pays est sommé de choisir son camp en cette période de guerre
froide, le Burkina Faso va tenter de se positionner de façon originale. La fran-
chise de son tout nouveau président, devenue presque légendaire, rompt avec le
langage diplomatique usuel et contribuera pour beaucoup par la suite à forger sa
popularité d’aujourd’hui alors que l’on découvre ses discours. Mais surtout, les
Burkinabè puis les Africains vont tirer une certaine fierté de ce président d’un
pays pauvre qui se fait entendre aussi fort et aussi loin.

Rassurer les voisins


Dès le mois de septembre, Thomas Sankara rend visite à ses voisins, le Mali
et le Niger pour les rassurer, et Arba Diallo, le ministre des Affaires étrangères
se rend au Togo. La visite au Niger, à la tête d’une importante délégation sem-
ble bien avoir atteint cet objectif puisque le président du Niger, Seyni Kountché,
vient peu après en novembre en visite officielle à Ouagadougou.
Au Mali il tient à donner rapidement un signe fort de sa volonté de paix, lui
qui a tellement mal vécu l’affrontement de 1974. Il signifie à Moussa Traoré
son accord pour soumettre le différend frontalier à la Cour internationale de
justice de La Haye et propose la création d’une commission mixte de coopéra-
tion. Moussa Traoré se rend à son tour à Ouagadougou en octobre 1983. Un peu
plus tard ce même mois d’octobre, à Niamey, au sommet de la CEAO, il an-
nonce la levée du veto de la Haute-Volta qui empêchait l’adhésion du Mali à
l’UMOA (Union monétaire ouest africaine). Ce qui n’empêche pas la Côte
d’Ivoire, par la voix d’Houphouët-Boigny de refuser de confier la présidence de
cette communauté à la Haute-Volta alors qu’elle lui revient selon les règles que
se sont fixés les pays membres de cette communauté.
Sankara et Jerry Rawlings se rencontrent à Po, non loin de la frontière, dès la
fin septembre 1983. Ville symbolique, s’il en est, Po est la ville où Sankara a
créé les premiers commandos d’élite de l’armée burkinabè. Son second Blaise
Compaoré l’avait remplacé en février 1981, et surtout Po est la ville où s’était
retranché Blaise Compaoré après l’arrestation de Sankara en mai 1983. Sankara
et Rawlings sont ravis de pouvoir désormais œuvrer ensemble de concert en tant

169
que chefs d’Etat. Rawlings avait contribué à la préparation du 4 août en facili-
tant la livraison d’armes ou si ce n’est en assurant directement la livraison. Les
deux hommes ont en commun d’être des officiers révolutionnaires intègres,
patriotes et résolument engagés pour le développement indépendant de leur
pays. En plus ils partagent une conception identique du non-alignement. Ils vont
donc se rapprocher et leurs rapports vont devenir amicaux, se téléphonant régu-
lièrement faute de se voir plus souvent. Très vite les deux pays organisent, dès
novembre, des manœuvres militaires conjointes et Rawlings vient à Ouagadou-
gou pour trois jours en février, une manifestation publique symbolique des nou-
veaux rapports que ces deux pays entretiennent, mais un signe aussi aux désta-
bilisateurs éventuels, qu’il faut compter sur leur union, y compris militaire.
Eyadema, président du Togo, attendra la mi-juin pour se rendre à Ouagadou-
gou et avec le Bénin, des accords de coopération sont signés en janvier, après la
mise en place d’une commission mixte de coopération. Ils portent essentielle-
ment sur la réfection de la route Fada N’Gourma-Preagou Sagalou pour la ren-
dre praticable aux transporteurs routiers et leur permettre d’accéder à Cotonou
et à son port autonome. L’objectif est de ne pas dépendre totalement de la Côte
d’Ivoire pour l’accès à la mer.

Le sommet de Vittel
Le parti socialiste français envoie, dès septembre, Jacques Huntziger secré-
taire international du parti socialiste pour tenter de renouer le contact. Les rap-
ports sont difficiles depuis l’épisode Guy Penne venu au Burkina la veille de
l’arrestation de Sankara. Par ailleurs, Ki Zerbo et son parti le FPV, membre de
l’Internationale socialiste, sont dans le collimateur du nouveau pouvoir depuis
qu’ils ont soutenu le CMRPN. Quelques jours plus tard arrive Christian Nucci,
alors ministre de la coopération. Il tente de convaincre ses interlocuteurs de la
non-ingérence de la France, tandis que du côté voltaïque, on demande la révi-
sion des accords de coopération. Sans doute est-il aussi question de la prochaine
conférence France-Afrique imminente ?
Toujours est-il que Sankara décide de participer le s 3 et 4 octobre au Som-
met France-Afrique de Vittel. Il s’agit officiellement de vérifier l’ intérêt de ce
type de conférence. Mais c’est en quelque sorte le baptême du feu. Non sans
une certaine appréhension, il mesure bien l’importance d’une conférence de
cette importance. Car il a l’occasion de s’imposer aux autorités françaises et à
François Mitterrand, mais aussi à ses pairs, les autres présidents, toujours très
nombreux à se déplacer à cette grande messe de la domination française sur une
large partie du continent.
Il aimerait bien aussi s’expliquer, être compris. Mais en France, les journa-
listes ont du mal à se sortir d’une lecture simpliste des rapports internationaux.
Ils ne veulent retenir de Sankara que ses rapports alors étroits avec Kadhafi. Il
va donc devoir s’en expliquer longuement et le terrain est miné. En juin 1982,
bénéficiant du soutien des États-Unis, du Soudan, de l’Égypte et d’une neutrali-
té bienveillante de certains milieux français, Hissène Habré renversait le Gou-

170
vernement d’union nationale de transition (GUNT) de Goukouni Wedeye, issu
des accords de Lagos (1979) et dont la communauté internationale reconnaissait
pourtant la légitimité. Avec le soutien logistique de la Libye, les forces du
GUNT regroupées au nord du pays ont lancé une offensive d’envergure au prin-
temps 1983. Une importante intervention française, dénommée Manta, va stop-
per une nouvelle offensive du GUNT soutenue par la Libye. Les interventions
étrangères ont donc pour effet de consacrer la partition du Tchad entre le Sud
contrôlé par les troupes d’Hissène Habré et le Nord par Goukouni Wedeye. La
Libye se retrouve donc dans le camp opposé à la France et tout allié de la Libye
est soupçonné d’être dans le camp opposé à la France.
La presse n’a pas manqué de présenter Sankara comme l’homme de la Li-
bye. Il va donc falloir affronter tout cela dans un climat hostile, dans une pé-
1
riode où Kadhafi est présenté comme l’ennemi de l’Occident . Mais un autre
problème va surgir. Au lieu de Christian Nucci, c’est Guy Penne qui est envoyé
à l’aéroport pour accueillir Sankara. Celui-ci proteste énergiquement : ce n’est
pas là le comité d’accueil qui sied à un chef d’Etat. Et puis, le gouvernement
français ne pouvait pas ignorer le contentieux qui existait avec le Monsieur
Afrique de Mitterrand qui avait atterri à Ouagadougou le 17 mai 1983, le jour
où Thomas Sankara fut arrêté. On chercherait à provoquer Sankara qu’on ne s’y
prendrait pas autrement !
Pour protester, Sankara refuse d’assister au dîner officiel des chefs d’Etat.
Pourtant Mitterrand et les diplomates vont lui faire une cour assidue, mais il
refuse catégoriquement d’obtempérer. Même les conseillers qui l’accompagnent
finissent par en être gênés et le poussent à accepter après avoir pu largement
exprimer sa réprobation. Rien n’y fait. Thomas Sankara s’apprête à partir lors-
que François Mitterrand décide de confier à son fils Jean-Christophe Mitterrand
la lourde tâche de l’en dissuader « Tu ne le lâches pas », lui dit son père, « je ne
veux pas d’autre incident ». Il est alors reçu au Méridien où loge Sankara et
parvient à le convaincre de rester en tentant de lui expliquer que la France n’est
pour rien dans son arrestation le 17 mai 1983. Le fils Mitterrand se présente
donc le lendemain matin pour l’accompagner. Mais lorsqu’ils se trouvent à
l’aéroport pour se rendre à la conférence, le protocole, le voyant en uniforme
veut le mettre avec les autres aides de camp. Décidément, quelle diplomatie de
la part de ce pays qui se vante de connaître l’Afrique ! Au grand soulagement de
son accompagnateur, Sankara prend cette fois le parti d’en rire.
Quoi qu’il en soit, lors de la conférence de presse sur laquelle nous revie n-
drons, Sankara dévoile que la France a livré des armes au gouvernement après
son arrestation le 17 mai 1983. Sankara peut à juste titre considérer le fait d’être
accueilli par Guy Penne comme une provocation. En guise de protestation, il
refuse donc de se rendre au dîner offert aux chefs d’Etat par l’Elysée. La presse
se saisit largement de ce coup d’éclat et fait de Sankara le président le plus re-
marqué de Vittel.

1. L’armée américaine interviendra en bombardant la Libye en 1986.

171
Les journalistes se pressent donc le lendemain à la conférence de presse pour
découvrir le turbulent jeune capitaine qui garde son uniforme et exhibe à la
ceinture son pistolet. Il ressent un climat hostile autour de lui et apparaît tendu.
En même temps, il n’en est pas mécontent. Il sait la portée de cet évènement et
tient à ce que l’on sache largement que le nouveau président de la Haute-Volta
parle désormais haut et franc. Le Tchad est à l’ordre du jour. Sankara explique
qu’il n’a pas signé la déclaration de la conférence en ajoutant que cette réunion
ne peut être le cadre approprié pour résoudre des problèmes interafricains. Il en
profite pour railler quelque peu ses pairs en s’étonnant qu’ils viennent plus
nombreux ici que lors des conférences de l’OUA.
Après une question sur les ennemis de la Haute-Volta il se livre à un numéro
de rhétorique révolutionnaire auquel est peu habituée la presse occidentale.
« Lorsque l’on vient troubler un ordre comme celui qui était établi dans no-
tre pays, on a forcément des ennemis. Il ne s’agit même pas d’adversaires, il
s’agit d’ennemis et ils sont nombreux. Ennemis en et hors de Haute-Volta. C’est
tous ceux qui ont organisé l’exploitation du peuple voltaïque, de ses ressources
humaines et matérielles et ces ennemis, c’est d’abord le capitalisme internatio-
nal, ce capitalisme international envahissant et débordant qui veut faire ployer
la Haute-Volta, qui veut la soumettre à son organisation de pillage. Ils ont fait
un choix conscient. Avec nos habitudes, habitudes par l’insuffisance dont nous
devons nous débarrasser pour être intimement liés à notre peuple et nous battre
avec lui. Concrètement ces ennemis c’est celui… c’est ce bourgeois en Haute-
Volta qui pour faire fructifier les intérêts extra-voltaïques dont il a ou n’a même
pas conscience s’appuie sur un homme politique dont il organise la campagne
électorale et vous, vous appelez cela la démocratie alors que 98 %, 99 % du peu-
ple voltaïque ne savait pas lire, ignorant même les programmes.
La chaîne s’étend à la bureaucratie qui vient épauler les deux premiers com-
parses et organise l’administration soumet le peuple à des décisions qui
s’imposent à lui.
La chaîne se referme sur les officiers zélés de l’armée coloniale pour soumet-
tre. Ils ne sont pas nombreux, mais ils sont puissants, Permet de détourner les
maigres ressources du pays.
Pas question qu’une justice bourgeoise condamne un bourgeois qui a dé-
tourné, argent placé dans les banques européennes. Pas question de discuter
avec eux car ils ne cèderont pas.
Lorsque le peuple se met debout, c’est bien l’impérialisme qui tremble. Et
aujourd’hui les ennemis nous apparaissent tels des champignons, la pluie révo-
2
lutionnaire étant tombée sur le sol de ce monde quelque peu monopolisé » .
Sankara évite, sans doute dans un sursaut de souci de diplomatie, de dire que
les ennemis de la Haute-Volta sont les dirigeants français, mais compte tenu de
ces paroles fidèlement reconstruites, on ne voit pas bien à qui d’autres pour-
raient bien s’appliquer cette description des ennemis, peu de pays à part la
France ayant jusqu’ici exprimé un quelconque intérêt pour la Haute-Volta.

2. Conférence de presse de Thomas Sankara à Vittel. Transcription d’un enregistrement au-


dio.

172
A force de se voir répéter les mêmes questions sur les rapports entre la
France et la Haute-Volta, il s’énerve quelque peu et rétorque :
« Je vois que l’on me pose beaucoup de questions sur la France. Cela m’in-
quiète. Cela m’inquiète, parce que, jusque-là, jusqu’avant le CNR on ne s’agitait
pas autour de cette question des relations franco-voltaïques. Aujourd’hui que
nous donnons au peuple la parole, aujourd’hui que nous voulons parler au nom
du peuple, aujourd’hui que le peuple voltaïque a droit à la parole, aujourd’hui
que le peuple dit ce qu’il pense, l’on s’inquiète de savoir ce que vont devenir les
relations franco-voltaïques. Je m’inquiète que vous vous agitiez de cette façon
parce que la France aura à travailler avec un pays responsable… Au contraire il
faut vous inquiéter de savoir pourquoi encore des relations entre la France et le
pays où le peuple n’a pas droit à la parole. Parce que vous Français, pourquoi
chaque jour êtes-vous obligés de donner un centime pour maintenir des relations
avec des pays où les hommes sont bâillonnés. Êtes-vous complices, complaisants
ou bien vous ignorez la situation réelle. Il y a là des questions que vous devez
vous poser, régulièrement. »
Et quand on le questionne sur ces relations avec la Libye, il répond que le
pays a des ressources qui sont utilisées pour améliorer les conditions de vie de
son peuple. Et il énumère trois catégories de pays selon leurs rapports avec la
Libye, ceux qui n’ont aucune relation, « ceux-là qui entretiennent des relations
avec la Libye du colonel Kadhafi, mais les entretiennent de manière discrète et
très bien camouflée. Ce sont ceux que l’on rencontre par émissaires interposés
dans les coulisses et les couloirs de Tripoli ou de Bengazi, faisant des détours
par d’autres capitales avant d’aboutir en Libye, faisant des détours pour passer
inaperçus mais enfin rapportant des pactoles qui sont tout aussi valables et
intéressants », et ceux qui, comme le Burkina, entretiennent, avec la Libye, des
relations au grand jour, de manière responsable, mais Sankara contre-attaque
contre ceux de la deuxième catégorie :
« Ceux-là sont bien embarrassés et savent très bien que la menace pèse sur
eux comme une épée de Damoclès. Et chaque fois qu’ils ont voulu dénoncer très
haut la Libye, on a menacé de révéler un dixième des contrats qu’ils passent
avec le Libye pétrolière et ils se sont toujours tus. Qui est pion ? Est-ce nous, la
Haute-Volta, qui pouvons aujourd’hui dire au colonel Kadhafi ce que nous pen-
sons, ce que nous voulons, et ce que nous ne voulons pas parce que tout ce que
nous faisons est fait au grand jour, ou bien ceux-là qui prennent des masques,
échangent des avions pour se retrouver à Bengazi en priant les Libyens de ne
surtout pas souffler un mot de ce qu’ils font parce que les sondages d’opinion,
par ailleurs, dans certains pays, ça fait mal, ça peut faire très mal. »
Cette déclaration prend aujourd’hui d’autant plus de piment que Roland
3
Dumas a raconté, dans un ouvrage récent , que dès les années 80, François Mit-
terrand l’a envoyé plusieurs fois pour des missions secrètes en Libye, le colonel
Kadhafi souhaitant sortir de son isolement. Compte tenu des rapports alors as-
sez proches que Sankara entretient avec Kadhafi, on peut penser que Sankara

3. Roland Dumas, Affaires étrangères, tome I (1981-1988), Fayard, 2007, 440 pages.

173
était au courant de ces entretiens secrets, d’où cette sortie, mettant probablement
les diplomates français dans l’embarras.
Le Burkina ne participera plus aux sommets France-Afrique jusqu’à celui de
décembre 1988 auquel participera Blaise Compaoré. A la veille de celui de Bu-
jumbura en décembre 1984, un communiqué résume cette position qui restera
inchangé :
« Notre position de principe est que le maintien d’un tel cadre risque, à
terme, de ne pouvoir trouver d’autre justification que le refus conscient ou in-
conscient de se hisser au diapason de l’histoire pour s’affranchir des carcans
organisationnels hérités de l’époque coloniale. Ce qui, de plus, portera néces-
sairement atteinte à l’existence, à la place et au rôle de l’Organisation de l’unité
africaine, comme seul et unique cadre politique d’action unitaire de l’Afrique
indépendante.
Notre abstention est la manifestation d’une volonté politique de contribuer
sincèrement au triomphe social, culturel et politique entre l’Afrique (franco-
phone ou non) et le reste du monde, qui soit conforme à l’évolution concrète des
réalités d ’aujourd’hui.
Avoir le courage politique de rompre franchement avec ce qui a fait son
temps pour autoriser l’exploration d’autres voies susceptibles d’ouvrir un véri-
4
table dialogue entre les peuples, tel est notre objectif. »
Cette vérité et cette cohérence, sont ressenties comme de la provocation pour
cet auditoire très consensuel. Les autres présidents africains peuvent, à juste
titre, se sentir directement interpellés et mis en cause pour leur allégeance à la
France, ou leur complicité dans les détournements des ressources de leur pays.
Quant aux autorités françaises, elles n’ont jamais eu à affronter un tel discours
sur les agissements et la politique de la France en Afrique, ce que François Xa-
vier Verschave appellera un peu plus tard la « Françafrique », un terme au-
jourd’hui entré dans le vocabulaire politique courant.

Activité diplomatique intense


L’activité diplomatique va se poursuivre à un rythme tout à fait inhabituel
pour un pays aussi petit que la Haute-Volta : visite en décembre de Dos Santos,
le président de l’ Angola en guerre avec l’ Afrique du Sud, de Javier Pérez de
Cuellar, secrétaire général de l'ONU fin janvier 1984, séjour en Algérie en avril.
Sankara sera le premier président à effectuer une visite officielle au Sahara Oc-
cidental, fin mars, après la reconnaissance par son pays de la République Arabe
Sahraouie Démocratique (RASD). Fin juin, début juillet, il effectue une grande
tournée dans les capitales africaines qui l’emmène en Ethiopie, Madagascar,
Mozambique, Congo, Burundi, Tanzanie, Zambie, Angola, Sao Tomé et Prin-
cipe. Dès son retour, il écrit au président de l’OUA pour annoncer la décision du
Burkina de boycotter les jeux olympiques de Los Angeles, pour les violations

4. Déclaration du CNR sur la non participation du Burkina Faso au somme France-Afrique de


Bujumbura (décembre 1984), Pierre Englebert, La Révolution Burkinabè, L’Harmattan,
02/1987, 268 pages, p. 259.

174
répétées de la charte des Nations unies à propos de l’ Afrique du Sud, notam-
ment par le Royaume Uni qui participe à des rencontres de rugby avec l’Afrique
du Sud.
Fin septembre 1984, Sankara repart pour une nouvelle tournée en direction
des Etats-Unis où il doit assister à la 39ème session des Nations unies. Aupara-
vant, il s’arrête au Cap Vert, puis à Cuba. Nous avons déjà évoqué les liens qui
s’étaient créés entre Castro et Sankara au Sommet des non-alignés de New Del-
hi de mars 1983. Les relations ont repris rapidement, après le 4 août, et dès le
mois de décembre 1983, elles amorcent un tournant qualifié d’« historique »
avec la signature d’un accord-cadre instituant une commission mixte de coopé-
ration. Celui-ci prévoit des actions dans le domaine de la santé, de la sécurité
mais aussi que les Cubains participeront à l’agrandissement de l’aéroport de
Bobo Dioulasso. Mais lors de son passage, Castro conseille à Sankara ne de pas
entrer en conflit avec la France, car il apprécie positivement les positions de ce
pays sur l’ Amérique Latine. Car une autre hypothèse parait plus probable. Les
Cubains ont engagé massivement leur troupe en Afrique australe, aux côtés de
l’Angola, pour faire face à l’ Afrique du Sud, et les moyens de sa coopération
s’en trouvent particulièrement limités durant cette période. Quelle qu’en soit la
cause, les cubains cessent leur participation à l’agrandissement de l’aéroport.
Sankara devra rechercher ailleurs le financement de ce projet, très attendu par la
population de la seconde ville du pays qui s’est quelque peu sentie délaissée au
profit de Ouagadougou depuis l’indépendance.
En route pour les Etats-Unis, Sankara n’est pas autorisé à atterrir à Atlanta,
alors qu’il est invité par le leader afro-américain André Young, et doit se poser
à New York.
Il profite de son séjour pour se rendre à Harlem où il inaugure une exposition
d’art burkinabè au Centre de commerce du tiers-monde de Harlem. Une pré-
sence symbolique forte, marquée par un court discours où il déclare :
« Nous estimons que nous, en Afrique, nous devons apporter, à nos frères de
Harlem, tout le soutien nécessaire pour que leur combat soit connu également.
Quand, à travers le monde entier, on saura qu’Harlem est devenu un cœur vivant
qui bat au rythme de l’Afrique, alors tout le monde respectera Harlem. Tout chef
d’État africain qui vient à New York devrait d’abord passer par Harlem, parce
que nous considérons que notre Maison blanche se trouve dans le Harlem
5
noir. »
C’est là que se tissent des liens avec la communauté afro-américaine qui se
poursuivront jusqu’à son assassinat, dont les représentants se rendront réguliè-
rement à Ouagadougou, notamment pendant le FESPACO, le Festival Panafri-
cain du Cinéma de Ouagadougou. C’est aussi à cette occasion qu’émerge l’idée
d’un projet « d’un centre de recherche de l’homme noir » qui verra le jour sous
le nom d’Institut des Peuples Noirs (IPN) à Ouagadougou. L’objectif est de
redonner aux Noirs la maîtrise de leur propre histoire, quel que soit le continent

5. Voir ce discours à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0029.

175
où ils habitent, puisqu’ils sont tous issus de l’ Afrique. Il s’agit de recréer les
liens entre les différentes communautés éparpillées dans le monde. Les Noirs
doivent pouvoir écrire leur histoire alors que celle diffusée jusqu’ici dans les
livres est fortement marquée d’européocentrisme. Un comité de réflexion fut
mis en place en collaboration avec l’UNESCO. Des travaux préliminaires ont
abouti à une première rencontre en 1986. Sankara n’aura de cesse de rassembler
les fonds nécessaires pour le faire fonctionner mais l’IPN ne verra véritablement
le jour qu’en 1990. D’abord financé par l’UNESCO, il finira par péricliter faute
d’un soutien des autres pays d’Afrique, le Burkina devant assurer l’essentiel des
fonds complémentaires.

Le discours à l’ONU
C’est durant ce séjour aux USA qu’il prononce ce fameux discours à la tri-
bune des Nations unies. Le Burkina est depuis fin 83, membre permanent du
Conseil de Sécurité, ce qui explique sans doute l’ intense activité diplomatique
de cette année 1984. Sankara tient à assumer pleinement cette responsabilité.
Ambitieux pour son peuple comme pour la renommée de son pays, il se doit
d’être à la hauteur et veut se faire le porte-parole de tous les opprimés. Fidèle à
ses convictions, sa parole est forte, libre, étrangère à la langue de bois comme
aux artifices diplomatiques.
« Il faut proclamer qu’il ne peut y avoir de salut pour nos peuples que si
nous tournons radicalement le dos à tous les modèles que tous les charlatans de
même acabit ont essayé de nous vendre vingt années durant. Il ne saurait y avoir
pour nous de salut en dehors de ce refus là. Pas de développement en dehors de
6
cette rupture. »
Et il s’en prend donc à tous les maîtres à penser de toute sorte, à la « petite
bourgeoisie africaine diplômée, qui, soit par paresse intellectuelle, soit parce
qu’ayant goûté au mode de vie occidentale, n’est pas prête à renoncer à ses
privilèges ». Il dénonce l’aide inefficace, et appelle « les intellectuels du conti-
nent à revenir à eux-mêmes », à donner à leur peuples « une image fidèle qui
leur permette de réaliser des changements profonds de la situation sociale et
politique, susceptibles de nous arracher à la domination et à l’exploitation
étrangère ».
Il en vient ensuite à la Haute-Volta : « Il nous fallait donner une âme idéolo-
gique aux justes luttes de nos masses populaires mobilisées contre l’impéria-
lisme monstrueux ». Après avoir donné quelques chiffres révélateurs de l’état de
misère de son pays il en vie nt aux remèdes : « Certes nous encourageons l’aide
qui nous aide à nous passer de l’aide. Mais en général, la politique d’assistance
et d’aide n’a abouti qu’à nous désorganiser, à nous asservir, à nous dérespon-
sabiliser dans notre espace économique, politique et culturel ». La Haute-Volta

6. Discours devant la trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations unies, le 4


octobre 1984. Le texte intégral de ce discours est disponible à l’adresse
http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0285.

176
s’est donc lancée sur de nouvelles voies :
« Nous avons choisi de risquer de nouvelles voies pour être plus heureux.
Nous avons choisi de mettre en place de nouvelles techniques.
Nous avons choisi de rechercher des formes d’organisation mieux adaptées à
notre civilisation, rejetant de manière abrupte et définitive toutes sortes de dik-
tats extérieurs, pour créer ainsi les conditions d’une dignité à la hauteur de nos
ambitions. Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campa-
gnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre so-
ciété, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser in-
venter l’avenir. Briser et reconstruire l’administration à travers une autre image
du fonctionnaire, plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et
lui rappeler incessamment que sans formation patriotique, un militaire n’est
qu’un criminel en puissance. Tel est notre programme politique. »
Et contrairement à de nombreuses autres occasions, ce discours n’est pas
improvisé, à part peut-être certains passages. On y retrouve les positions du
Burkina sur les questions internationales, mais il s’en dégage aussi une grande
force poétique quand Sankara déclare se faire le porte-parole de tous les oppri-
més de la terre, « de tous ceux qui ont mal quelque part » dont il fait une longue
énumération. Et la liste est longue, les Noirs, les Indiens, les chômeurs, les
femmes, les enfants, les artistes qui « voient leur art se prostituer pour
l’alchimie des prestidigitations de show-business », les journalistes « qui sont
réduits soit au silence, soit au mensonge pour ne pas subir les dures lois du
chômage », enfin les « sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités
par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage moderne ».
Les premiers mots de solidarité reviennent aux « Palestiniens qui rappellent
à chaque conscience humaine la nécessité et l’obligation morale de respecter
les droits des peuples : avec leurs frères juifs, ils sont antisionistes ». Puis il
évoque la position de la Haute-Volta sur tous les conflits de la pla-
nète : solidarité avec le Nicaragua, avec les peuples afghans, irlandais, ceux de
Grenade et du Timor-oriental. Il se félicite du retrait des troupes étrangères du
Tchad et souhaite que ce soit fait pour l’ Afghanistan, condamne le sort fait au
peuple du Sahara Occidental par le Maroc, demande le rattachement des îles de
l’Archipel à Madagascar.
Il porte cependant une attention toute particulière au Moyen-Orient et
l’Afrique australe :
« le palmarès le plus pitoyable, le plus lamentable, oui le plus lamentable,
est détenu au Moyen-Orient en termes d’arrogance, d’insolence et d’incroyable
entêtement par un petit pays, Israël, qui, depuis, plus de vingt ans, avec
l’inqualifiable complicité de son puissant protecteur les Etats-Unis, continue à
défier la communauté internationale.
Il est cependant un point, mais dont la gravité exige de chacun de nous une
explication franche et décisive. Cette question, vous vous en doutez, ne peut
qu’être celle de l’Afrique du Sud. L’incroyable insolence de ce pays à l’égard de
toutes les nations du monde, même vis-à-vis de celles qui soutiennent le terro-
risme qu’il érige en système pour liquider physiquement la majorité noire de ce

177
pays, le mépris qu’il adopte à l’égard de toutes nos résolutions, constituent l’une
des préoccupations les plus oppressantes du monde contemporain . »
Et juste après avoir demandé la libération de Mandela, Sankara nous réserve
comme à son habitude encore une surprise en proposant : « Que tous les bud-
gets de recherche spatiale soient amputés de 1/10000e et consacrés à des re-
cherches dans le domaine de la santé et visant à la reconstitution de l’envi-
ronnement humain perturbé par tous ces feux d’artifices nuisibles à l’écosys-
tème ».
Il revient ensuite à des revendications plus classiques et demande donc la
« suspension de l’Etat d’Israël et le dégagement pur et simple de l’Afrique du
Sud » tout en renouvelant sa confiance aux Nations unies.
Ce discours intégralement filmé et largement diffusé depuis, apparaît comme
le plus connu, bien que la diffusion du texte intégral ne date que de 2007. C’est
le programme d’un des pays les plus pauvres au Conseil de Sécurité de l’ONU.
Pauvre mais fier, debout et combatif, qui certes se bat pour améliorer les condi-
tions de vie de sa population, mais qui ne saurait le faire sans exprimer sa soli-
darité avec les opprimés, sans insérer son combat dans l'arène international.
Sankara, dans la lignée des prémices qu’il avait déjà montrées lorsqu’il était
Premier ministre, accorde une attention toute particulière aux questions interna-
tionales, ce qui pour le moins étonne, compte tenu du faible poids que jouait
auparavant ce pays dans l’arène internationale.
Sans doute, l’élection de la Haute-Volta comme membre du Conseil de sécu-
rité en novembre 1983, ce qui était prévu avant le 4 out 1983, y est-elle pour
quelque chose. Mais Sankara s’est aussi nourri des nationalistes africains et des
théoriciens du marxisme-léninisme et pour lui, le combat polit ique ne saurait
être mené ni gagné au sein des seules frontières de son pays. Il est donc non
seulement convaincu de l’importance des questions internationales mais par
ailleurs, il est ambitieux pour son pays. De même que pour lui un petit pays
pauvre peut être un exemple de mise en œuvre du développement, un petit pays
doit pouvoir jouer un rôle au niveau international. C’est ce qu’il exprime en
toute franchise et sans fioriture, chaque fois qu’il en a l’occasion.

La vérité sur les rapports avec la Libye


Les rapports avec la Libye vont se détériorer assez rapidement pour devenir
beaucoup moins étroits que ce qui est généralement admis. Le lendemain du 4
août, la Libye apparaît effectivement comme un allié privilégié. Sankara compte
tout naturellement sur l’aide de ce pays bien plus riche que la Haute-Volta. La
Libye, de son côté très isolée sur le plan international, mais disposant de la res-
source pétrolière, recherche presque désespérément des alliés. Elle est prête à
fournir en contre partie une aide importante. Kadhafi a sans doute cru voir en
Sankara un soutien solide jusqu’à lui fournir des armes pour l’aider à prendre le
pouvoir le 4 août 1983.
En réalité, pour un observateur politique attentif, la rhétorique de Sankara
n’est pas plus proche de celle des pays de l’ Est qu’elle ne l’est de celle de la

178
Libye. Cette dernière envoie des armes et du matériel de construction au début
de la révolution. Tient-elle à en obtenir l’exclusivité ? Un incident presque co-
mique va montrer à Sankara quelles sont les dispositions réelles de la Libye
mais aussi de l’Union Soviétique. En janvier 84, des avions libyens et soviéti-
ques, transportant du matériel, se croisent sur l’aéroport de Ouagadougou. Une
coïncidence malheureuse ! Les Soviétiques s’étonnent qu’on décharge l’avion
libyen avant le leur et les Libyens font un scandale parce qu’on a fait le plein de
l’appareil soviétique avant le leur. Les diplomates des deux pays viennent alors,
chacun de leur côté, signifier qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils considèrent
comme un manque de confiance puisque le Burkina fait appel à un autre pays.
Dans le contexte géopolitique de la guerre froide, les dirigeants de ces deux
pays, jugeant probablement que la fragilité de l’ Afrique leur donne droit d’en
faire une zone protégée pour y étendre leurs influences respectives, ne souffrent
donc pas que le Burkina Faso se permette de diversifier ses approvisionne-
ments. C’est en tout cas la leçon qui sera retenue à Ouagadougou.
Kadhafi va apprendre rapidement à ses dépends que le Burkina préfère se
serrer la ceinture plutôt que de consentir des concessions d’ordre politique ou
idéologique. Le Burkina, déjà lassé des pressions dont il est l’objet, signifie à
Kadhafi qu’il ne souhaite pas construire des mosquées et que ses dirigeants ne
comptent nullement se convertir, ni diffuser le livre vert. Kadhafi, qui n’a pas
pris la mesure de ce qui se passe au Burkina, s’en étonne. Il en vient même à
reprocher à Sankara d’être proche des Soviétiques au détriment de la Libye.
Dès janvier 1984, Sankara signifie à Kadhafi qu’il désapprouve son action
au Tchad et réprouve son engagement militaire. Il critique de la même façon le
GUNT et Hissène Habré, leur reprochant toute sorte de compromissions. Sanka-
ra pense pouvoir jouer le rôle d’intermédiaire entre les différents belligérants
dans les négociations en restant neutre dans le conflit. Mais Kadhafi qui se
heurte à une coalition occidentale, n’admet pas cette neutralité du Burkina, qu’il
croyait résolument engagé dans son camp. La franchise, voire les éclats de voix,
seront désormais la règle mais, pas plus de la Libye que de n’importe quel autre
pays, le Burkina n’entend avoir de contre partie à rendre pour l’aide qu’on lui
apporte. En plus, celle de la Libye sera jugée particulièrement décevante. Pro-
fondément pacifiste, il réprouve l’intervention de la France et considère que les
Tchadiens doivent régler eux-mêmes leurs problèmes, ou en tout cas qu’une
solution soit élaborée au sein des institutions africaines.
La Libye participe cependant, par la suite, à la résorption du déficit du trésor
en 1986 aux côtés de la France et de l’ Algérie. Mais le Burkina qui manque
cruellement de moyens pour mener sa politique ambitieuse de développement,
s’attend à une aide plus importante pour investir dans les nombreux projets en
attente de financement. Sankara le fait savoir, aux côtés du Ghana, lors d’un
sommet quadripartite le 27 avril 1985, auquel participe aussi le Bénin. Les pré-
sidents de ces deux pays, au pouvoir depuis plus longtemps, auraient reprochés
à la Libye de ne pas avoir honoré ses promesses d’aide et de financement. Tou-
jours est-il que le sommet est interrompu prématurément par le départ des Gha-

179
néens en colère. Il n’y aura plus de sommet de ce genre. Peu après, Sankara
refuse de faire un discours lorsqu’il se déplace à Tripoli pour le 15ème anniver-
saire de la révolution libyenne. Il découvre, en arrivant, qu’il est le seul chef
d’Etat présent. S’il trouve injuste l’ostracisme dont est victime ce pays, qu’il
range parmi les anti-impérialistes, et considère qu’il y a beaucoup de faux pro-
cès dans les attaques dont est victime la Libye, il ne souhaite pas non plus être
considéré comme son allié le plus fidèle.
Sankara, pour qui la pauvreté n’était pas une tare dont il faudrait avoir
honte, avait inauguré la pratique de l’avion stop pour se faire transporter aux
différents sommets internationaux. C’est-à-dire qu’il se faisait transporter par
les avions des pays voisins. Il n’y a de sa part aucune honte à cette pratique car
il considère que l’argent qu’on aurait dépensé pour un avion présidentiel est
bien plus utile ailleurs. Sankara qui est rentré de ce sommet, grâce au bon soin
de la Libye, dans un Boeing 727 de ce pays, conserve l’avion quelque temps,
montrant là une conception tout à fait particulière de la diplomatie. Pour lui
entre révolutionnaires on ne se ment pas, on se dit ce qu’on a à se dire, et pour
un pays riche comme la Libye, c’est un devoir d’aider les pays les plus pauvres.
En décembre 1985, lors de la visite de Kadhafi au Burkina, pendant le som-
met France-Afrique, l’ambiance est à l’orage. Sankara vérifie à nouveau que la
Libye est surtout motivée par ses propres intérêts et que son aide ne va pas sans
contrepartie. Il ne manque pas de critiquer encore l’ ingérence de la Libye au
Tchad et les positions de ce pays contre le POLISARIO, après le rapprochement
de la Libye avec le Maroc, mettant là le doigt sur l’incohérence de la position
libyenne, si ce n’est de rechercher un allié avec le Maroc. Loin, de l’idylle ou de
l’allégeance, les rapports avec la Libye sont en réalité bien plus conflictuels que
ce que l’on nous a présenté.

Rapports conflictuels avec la Côte d’Ivoire


Les rapports avec la Côte d’Ivoire, mal engagés comme nous l’avons vu
après le refus d’Houphouët-Boigny de laisser la Haute-Volta présider la CEAO,
ne vont jamais vraiment s’améliorer. C’est le seul pays de la région où le prési-
dent Sankara n’effectuera pas de visite durant toute l’année 1984. Celle prévue
en mai 1984 est annulée par le dirigeant du CNR. Les autorités ivoiriennes lui
ont signifié ne pas souhaiter qu’il se rende à Abidjan. Ils craignent de trop im-
portantes manifestations de popularité et lui ont même refusé de rencontrer les
étudiants et la communauté burkinabè.
Un peu plus tard, le 18 juin, est prévu un sommet du Conseil de l’Entente à
Yamoussoukro. Les informations parviennent à Sankara selon lesquelles son
pays allait être mis en accusation par les autres chefs d’Etat pour tentative de
déstabilisations chez ses voisins. Il annule sa participation et le sommet est
ajourné. Un coup d’Etat vient d’être déjoué au mois de mai. Pas question donc
d’être accusé par les pays voisins alors que c’est la Haute-Volta qui est victime
de déstabilisation. Le Burkina veut rester fier et digne, et tient, par ce genre de
geste, à montrer qu’il entend bien désormais se faire respecter.

180
La première rencontre avec Houphouët-Boigny n’intervient qu’en novembre
1984 en marge d’un sommet de la CEDEAO à Lomé. Les deux hommes n’ont
pas grand-chose en commun. Le président ivoirien ne connaît de diplomatie que
celle qui consiste à profiter de sa richesse pour tenter d’amadouer ses pairs. Il
tient à garder ses prérogatives de leader incontesté de la région. Et Sankara res-
sent une aversion certaine pour ce genre de pratique, contraire à l’ idéal pour
lequel il combat, alors que c’est justement ce qui, pour lui, explique en grande
partie l’ inertie de la région. Pour les révolutionnaires le président de la Côte
d’Ivoire est le plus fidèle allié de l’ impérialisme dans la région et les motifs de
discorde ne vont pas manquer. Lorsque Pik Botha, le ministre des Affaires
étrangères d’Afrique du Sud est reçu à Paris en février 1985, Houphouët-Boigny
approuve cette tentative de dialogue alors que Sankara accuse la France, par des
7
mots très durs, d’avoir permis cette visite . Considéré comme plus posé, Sanka-
ra envoie Blaise Compaoré en Côte d’Ivoire en janvier 1985. Il en reviendra
amoureux de Chantal de Terrasson de Fougère, petite fille d’un administrateur
colonial, proche d’Houphouët-Boigny, qu’on lui a présentée au cours d’une
réception. Désormais les séjours de Blaise en Côte d’Ivoire vont se faire plus
fréquents. La Côte d’Ivoire se propose enfin pour financer la construction de
l’agrandissement de l’aéroport de Bobo Dioulasso. En février doit se tenir à
Yamoussoukro une nouvelle réunion du Conseil de l’Entente. Une bombe ex-
plose dans la suite hôtelière où devait résider Sankara. En réalité celle-ci a été
8
posée par les hommes de Vincent Sigué . L’a-t-il fait à l’insu de Thomas Sanka-
ra ? Difficile à dire, mais connaissant l’ aversion qu’a Sigué pour Blaise Com-
paoré, dont on vient de voir le rapprochement avec Houphouët-Boigny, on peut
penser qu’il a voulu mettre en difficulté Blaise Compaoré. Ce pseudo attentat va
raviver la tension entre les deux pays. Les Burkinabè vont en profiter pour fus-
tiger les carences du système de sécurité ivoirien, tandis que les ivoiriens vont
rapidement parler de provocation. Quoi qu’il en soit, Sankara, qui se rend tout
de même au sommet, est acclamé par la population. Mais ce n’est pas fini.
L’homme d’affaires Valentin Kinda, dont l’adjoint n’est autre que Macaire
9
Ouedraogo , candidat à la présidence de la Haute-Volta en 1978, est assassiné à
Abidjan. Nouvelle escalade verbale. La télévision burkinabè met en garde les
autorités ivoiriennes contre les crimes dont sont victimes les ressortissants bur-
kinabè en Côte d’Ivoire tandis que la presse ivoirienne déclare que l’attentat est
l’œuvre de tueurs à gage. Le ministre des Affaires étrangères du Burkina, Basile
Guissou, demande officiellement que toute la lumière soit faite sur cet attentat
et le gouvernement ivoirien répond qu’il n’a de leçon à recevoir de personne.

7. Voir plus loin les citations de la rencontre Mitterrand Sankara de novembre 1986.
8. Voir le chapitre La Clarification.
9. Le rapport de mission de RSF (Reporters Sans Frontière) sur l’assassinat de Norbert Zongo
(voir à ’ladresse http://www.rsf.org/article.php3? id_article=727) cite un témoignage qui sous-
entend que, parmi les personnes étant venues le menacer, figurait un des membres du commando
qui a assassiné Valentin Kinda. Il semble bien que ce soit Macaire Ouedraogo que l’on voulait
tuer. Voir à l’adresse http://www.lefaso.net/article.php3?id_article=18185, une interview qu’il a
donnée au quotidien Sidwaya en janvier 2007.

181
Finalement le Burkina rappelle son ambassadeur.
Un nouveau Conseil de l’Entente se tient à Yamoussoukro en septembre
1985. Cette fois Sankara décide d’y assister. Mais c’est encore le Burkina qui
est mis en accusation. A son retour, un meeting est organisé où les peuples voi-
sins sont très clairement appelés à faire la révolution chez eux, et où il déclare à
propos de la sécurité : « Cette sécurité ne se fera jamais, elle ne s’obtiendra
jamais tant que la révolution n’aura pas libéré les peuples ». En réalité on pré-
pare déjà une guerre contre le Burkina sur laquelle nous reviendrons. Hou-
phouët-Boigny se rendra bien à Ouagadougou en mars 1986, mais les rapports
ne s’amélioreront jamais véritablement.

Avec la France, incompréhension


Avec la France, les rapports vont passer par plusieurs phases. Les socialistes
sont au pouvoir. Les diplomates et dirigeants socialistes français tentent, comme
nous l’avons vu, de dialoguer avec le nouveau pouvoir. Mais le soupçon qui
pèse sur l’intervention de la France socialiste dans l’arrestation de Sankara le 17
mai ne sera-t-il vraiment jamais levé ? Juste après la mise à l’écart de Sankara,
« Les livraisons d’armes et 2 milliards de FCFA son immédiatement débloqués.
Paris va même jusqu’à proposer la révision des accords de coopération de ma-
10
nière à y installer des contingents d’appelés français ». L’appartenance du
parti de Ki Zerbo, le FPV (Le Front Populaire Voltaïque), à l’Internationale
Socialiste, et le soutien qui en découle de la part des socialistes français,
n’arrangent pas les choses. Le FPV s’était empressé de soutenir le régime du
CMRPN, dir igé par le colonel Saye Zerbo, qui a montré rapidement par la suite
son caractère répressif, sans pour autant mettre fin à la corruption. Et après la
prise du pouvoir le 4 août 1983, le SNEAHV, le Syndicat National des Ensei-
gnants Africains de Haute-Volta, dont les dirigeants sont membres du FPV, va
dès le début de la révolution s’ériger en opposant. Le contexte est difficile. Ki
Zerbo, membre de l’ Internationale socialiste, est contraint à l’exil dès le début
de la révolution et c’est lui que le CNR soupçonne d’être derrière le putsch de
1984. Autant de raisons pour les nouveaux dirigeants voltaïques de douter de la
sincérité de la démarche française. Plusieurs fois les responsables burkinabè
demanderont aux autorités françaises de ne pas abriter d’opposants en exil.
Par ailleurs, le remplacement de Jean-Pierre Cot, qui avait exprimé son in-
11
tention de rompre avec la politique néocoloniale, par Christian Nucci , ne va
pas non plus rassurer les Burkinabè sur un véritable infléchissement de la poli-
tique française en Afrique.
Régulièrement les autorités burkinabè vont se plaindre des nombreuses vis i-
tes de hautes personnalités françaises dans les pays voisins alors que l’on sem-
ble ignorer le Burkina. La coopération militaire va fortement diminuer de même
que les livraisons d’armes, ce qui explique en partie les difficultés que ren-

10. Frédéric Lejeal op. cit. p. 180.


11. Christian Niucci sera condamné par la suite pour détournements de fond à propos de l’af-
faire du Carrefour du Développement.

182
contrera l’armée burkinabè pendant la guerre du Mali.
Et puis surtout Sankara ne se contente pas de déclarations. Des actes d’indé-
pendance vont créer plusieurs nouveaux points de friction. Le Burkina demande
rapidement la renégociation des accords de coopération qui datent de 1961. Des
désaccords importants surgissent. Blaise Compaoré est chargé d’aller négocier
en France en juin 1984. Les diplomates français s’efforcent, à cette occasion, de
démentir les soupçons qui pèsent sur eux.
On espère alors que de nouveaux accords de coopération pourront être signés
en août. Le Burkina exige que l’ambassade de France, qui se situe juste à côté
de la Présidence, déménage hors du périmètre de sécurité, ce que la France re-
fuse. Il demande une aide plus importante, pour financer le barrage de Kom-
pienga retenu dans le Plan populaire de développement, jugé prioritaire alors
que la France se retranche derrière des réserves techniques. La France doit y
participer à raison de 15 % du financement alors que les entreprises françaises
doivent assurer 65 % des travaux. Une cinquantaine d’entre elles se voient
même convoquées pour s’entendre menacer de ne plus bénéficier aussi facile-
ment des marchés de l’Etat. Sankara considère ce refus comme une pénalisation
contre son pays et le répète inlassablement à chaque rencontre avec les repré-
sentants français. Plus grave, alors que le Burkina aurait pu prétendre à un effort
soutenu de la part de la coopération française, selon la politique affichée en di-
rection des PMA, les dons issus du FAC (Fond d’aide et de coopération) dimi-
nuent au profit de prêts financés par la Caisse centrale de coopération, augmen-
tant d’autant les dettes. La cessation d’appuis financiers pour un certain nombre
de projets est lourde de conséquences alors que le pouvoir tente de réduire les
déficits et les frais de fonctionnement : les salariés des ORD (Offices régionaux
de développement) qui étaient détachés de la fonction publique se retrouvent à
12
la charge du budget de l’Etat .
Depuis la guerre du Mali, les diplomates français multiplient les tentatives
de séduction. On déclare respecter le choix de Sankara de ne pas participer aux
conférences France-Afrique, et on lui propose de saisir d’autres occasions pour
venir en France. Les socialistes, prenant acte sans doute de la stabilité du pou-
voir, font des efforts pour des relations moins conflictuelles. Le pragmatisme du
CNR, emmené par Sankara, l’emporte sur la rhétorique révolutionnaire. Il faut
trouver des financements pour les multiples projets qu’il a en tête, alors que l’on
prépare le plan quinquennal, et les « alliés » du Burkina se montrent décevants
quand il s’agit de délier leurs bourses. Par ailleurs, la perspective de se trouver
face à de graves difficultés, une fois la droite au pouvoir alors qu’elle a des
chances de l’emporter aux législatives de 1986, accélère sans doute la signature
de ces accords.
Finalement les accords de coopération sont signés le 4 février 1986. On
convainc Sankara de venir à la conférence sur l’arbre dénommé « SYLVA »
prévue début février. C’est là qu’il prononce un discours sur les questions

12. Pascal Zagré, op. cit. 177.

183
d’environnement. Il défend le bilan de la révolution, déjà éloquent, en matière
de lutte pour l’environnement et dénonce l’injustice en la matière :
« …La perturbation impunie de la biosphère, par des rallyes sauvages et
meurtriers, sur terre et dans les airs, se poursuit. Et, l’on ne dira jamais assez,
combien tous ces engins, qui dégagent des gaz, propagent des carnages. Ceux
qui ont les moyens technologiques, pour établir les culpabilités, n’y ont pas inté-
rêt et ceux qui y ont intérêt n’ont pas les moyens technologiques. Ils n’ont pour
eux que leur intuition et leur intime conviction.
Nous ne sommes pas contre le progrès, mais nous souhaitons que le progrès
ne soit pas anarchique et criminellement oublieux des droits des autres. Nous
voulons donc affirmer que la lutte contre la désertification est une lutte pour
l’équilibre entre l’homme, la nature et la société. A ce titre, elle est avant tout
une lutte politique et non une fatalité...
…Nous et notre misère, nous sommes refoulés comme des pelés et des galeux
dont les jérémiades et les clameurs perturbent la quiétude feutrée des fabricants
13
et des marchands de misère. »
Après avoir repris sa proposition de prélever 1 % des sommes consacrées à
la recherche spatiale, qu’il raille au passage, pour « sauver l’arbre et
l’environnement », il ajoute : « Nous ne désespérons pas qu’un dialogue avec
les Martiens puisse déboucher sur la reconquête de l’Eden ». Il ne rate pas cette
nouvelle occasion d’affirmer très fortement ses convictions politiques :
«…les consciences émues, même sincères et louables, de multiples forums et
institutions ne pourront reverdir le Sahel, lorsqu’on manque d’argent pour forer
des puits d’eau potable à 100 mètres et que l’on en regorge pour forer des puits
de pétrole à 3 000 mètres ! Karl Marx le disait, on ne pense ni aux mêmes cho-
ses, ni de la même façon selon que l’on vit dans une chaumière ou dans un pa-
lais. Cette lutte pour l’arbre et la forêt est surtout une lutte anti-impérialiste. Car
l’impérialisme est le pyromane de nos forêts et de nos savanes. »
Sankara revient quelques jours plus tard à la conférence sur la francophonie.
Il y affirme que le français, la langue des colonisateurs imposée aux Africains,
ne doit plus être « le vecteur d’une quelconque aliénation culturelle, mais
14
comme moyen de communication avec les autres peuples » , qu’il est pour les
Burkinabè la langue de la solidarité internationale et de l’ouverture culturelle
mais que le Français doit s’ouvrir aux apports des autres langues car « en accep-
tant les autres peuples, la langue française doit accepter les idiomes et les
concepts que les réalités de l’espace de la France n’ont pas permis aux Fran-
çais de connaître ».
C’est à l’ occasion de ce séjour qu’il rencontre François Mitterrand pour la
première fois. La vision qu’ont les socialistes français de Sankara n’est pas uni-
forme. Certains lui expriment leur sympathie tandis que d’autres y voient un
danger. Sankara et Mitterrand profitent tous deux de cette occasion pour faire

13. Voir ce discours à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0009.


14. Discours prononcé le 17 Février 1986 à l’occasion du sommet de la francophonie tenu à
Paris. Voir ce discours à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0033.

184
connaissance et exercer leurs talents de séducteurs l’un envers l’autre. Mais la
méthode est bien différente. Sankara en privé, excelle dans l’art de dire des pa-
roles fortes et dures, mais souvent suivies d’une plaisanterie pour détendre
l’atmosphère. Il peut aussi impressionner son interlocuteur en dévoilant quel-
ques aspects peu connus de lui. Celui-ci peut s’en trouver désarçonné, surpris
mais aussi flatté. Mitterrand dans une attitude à la fois hautaine et compréhen-
sive, tente aussi d’impressionner par le fait que « La France » porte attention à
ce petit pays « courageux, travailleur » qui vit une expérience « intéressante ».
Et la France ne souhaite pas apparaître comme l’ennemi d’une des meilleures
expériences « progressistes » en Afrique pour ne pas ternir son image de gau-
che, tout en ménageant ses alliés françafricains.
Pour Sankara, la guerre du Mali a constitué un avertissement. Il a par ailleurs
pris désormais conscience que l’aide des pays de l’Est restera limitée et qu’elle
ne se fera pas sans contre partie, celle de la Chine et de la Corée du Nord aussi,
que Cuba ne peut faire beaucoup plus alors que près de 100 000 soldats combat-
tent en Afrique australe. Il reste que les besoins sont énormes. Le Burkina est
ambitieux et s’est lancé dans de nombreux projets de développement du pays,
sans avoir les financements, et les idées continuent de fuser dans tous les do-
maines.
Les Burkinabè, sans pour autant ne renier aucune de leur conviction, tentent
de faire preuve de réalisme pour ne pas voir se tarir de façon trop importante
l’aide française. Car malgré les tentatives de diversification, plus de 90 % de
l’aide publique provient de la France, du FED, de l’Allemagne, des Pays Bas et
des Etats-Unis, du Canada et de l’Italie et en 1986, l’aide se monte à 340 mil-
lions FF pour un budget de l’Etat de 1960 millions de FF. L’alternative à la dé-
pendance de l’aide occidentale se fait attendre. Ce sera une des plus grandes
difficultés que devra affronter la révolution burkinabè, alors que ses dirigeants
ont cru que les pays de l’Est, la Corée du Nord, la Chine ou la Libye allaient
pouvoir petit à petit remplacer l’aide occidentale, perpétuant la dépendance dont
le Burkina aurait bien voulu sortir. La France ne sera pas non plus à la hauteur.

La joute verbale Sankara - Mitterrand


C’est dans ce contexte, auquel il faut ajouter l’arrivée de Jacques Chirac au
poste de Premier ministre, et le retour de Jacques Foccart aux affaires, qu’il faut
juger la visite de Mitterrand au Burkina en novembre 1986, la première d’un
15
président français depuis 1972, et surtout la joute verbale devenue célèbre .
16
Certains journalistes y voient le point de départ du complot contre Sankara .

15. Cette rencontre a même inspiré une pièce de théâtre de Jacques Jouet intitulé « Sankara et
Mitterrand » montée une première fois par l’auteur à Ouagadougou en 1998 et reprise en 2002 au
Théâtre des Amandiers de Nanterre dans une mise en scène de Jean-Louis Martinelli interprétées
par Charles Berling et Moussa Sanou et Odile Sankara, la sœur de Thomas Sankara.
16. Bernard Doza, Liberté Confisquée, BibliEurope, novembre 1991, P. 247 et Pascal Krop,
Le génocide franco-africain. Faut-il juger les Mitterrand? Jean Claude Lattès, 1994, p. 36 et
suivantes.

185
Rompant avec les usages de la diplomatie, Sankara dit ce qu’il pense sur un
certain nombre de points de politique internationale. Mais ce qui est nouveau,
c’est que tout ceci se fait publiquement et devant des caméras.
Il commence en effet son discours en exprimant sa satisfaction d’accueillir
François Mitterrand afin qu’il puisse sur place se rendre compte du chantier
qu’est devenu le Burkina Faso. Il rappelle les premiers succès de la révolution,
et renvoie Mitterrand à ses déclarations et à ses combats passés. Ainsi : « Et en
vous choisissant comme interprète et porte-parole, nous voulons également
souligner les combats constants qui ont animé votre carrière politique, votre vie
tout court. Ces combats-là, nous les connaissons et ils nous inspirent également
17
nous autres du Burkina Faso . » Et c’est en regard de ses déclarations pour la
paix, qu’il rappelle les positions du Burkina à propos de la Palestine, du Nicara-
gua, de la guerre Iran-Irak.
A propos de l’apartheid il affirme :
« … la nécessité de lutter contre un ordre barbare, inique, rétrograde ; de
lutter contre un ordre que les peuples civilisés et nous comptons la France parmi
ces peuples-là ont le devoir de combattre pied à pied, qu’il s’agisse de sanctions
économiques, qu’il s’agisse de mesures politiques et diplomatiques, qu’il
s’agisse également de combats militaires directs et ouverts contre le racisme,
l’apartheid en Afrique du Sud .
C’est dans ce contexte, Monsieur François Mitterrand, que nous n’avons pas
compris comment des bandits, comme Jonas Savimbi, des tueurs comme Pieter
Botha, ont eu le droit de parcourir la France si belle et si propre. Ils l’ont tachée
de leurs mains et de leurs pieds couverts de sang. Et tous ceux qui leur ont per-
mis de poser ces actes en porteront l’entière responsabilité ici et ailleurs, au-
jourd’hui et toujours. »
Et il rajoute : « pour nous la tristesse est immense ». Les paroles sont dures
et presque sans rémission possible pour Mitterrand qui se trouve en position
18
d’accusé. Les images issues des archives sont reprises dans un film sorti en
2006. On y voit Sankara debout, lançant un regard accusateur sur François Mit-
terrand assis, qui bien qu’apparemment imperturbable, accuse un léger mouve-
ment de cils, que le spectateur ne peut qu’interpréter comme un certain malaise.
L’image est forte, les paroles non moins cinglantes. On comprend que, dans
l’entourage de Mitterrand, certains aient voulu voir un camouflet, et c’est sans
doute à cause de ce passage, que ce moment est devenu l’un des plus célèbres
de la vie de Sankara en tant que président. Pour la première fois et en public, un
dirigeant du pré-carré ose critiquer la France et, qui plus est, avec des mots par-
ticulièrement durs.
Il poursuit ensuite sur d’autres sujets qui fâchent, la République sahraouie,

17. Les deux interventions ont été intégralement retranscrites dans le N°35 du Magazine
Black, aujourd’hui disparu, du 15 décembre 1986 p. 16 à 27. Voir aussi à l’adresse
http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0032 l’intégrale de l’ intervention de Tho-
mas Sankara.
18. Thomas Sankara, L’Homme Intègre, de Robin Shuffield, Zorn Production.

186
le Tchad, le bombardement sur la Libye et rajoute :
Pour toutes ces zones de tempêtes, et pour bien d’autres, je crois, Monsieur
le président, que vos efforts ne peuvent qu’être d’un puissant secours, en raison
de l’importance de votre pays ; en raison aussi de l’implication directe ou indi-
recte, de votre pays dans ces zones-là. Je voudrais vous assurer que pour notre
part, au Burkina Faso, nous sommes tout à fait disposés à tendre la main, à prê-
ter notre concours à qui nous le demandera, pour peu que le combat que nous
devons mener soit un combat qui nous rappelle la France de 1789. C’est pour
cette raison que je voudrais vous dire que le Burkina Faso est prêt à signer avec
la France un accord de défense, pour permettre à toutes ces armes que vous pos-
sédez de venir stationner ici, afin de continuer là-bas à Pretoria où la paix nous
réclame…
Monsieur le président, vous avez écrit quelque part, qu’à l’heure actuelle,
l’aide de la France baisse. Et que, hélas, ajoutiez-vous, cette aide évolue au gré
des ambitions politiques de la France et comble de malheur, ‘pour le comble’,
pardon avez-vous dit et souligné, ce sont les capitalistes qui en profitent. Eh
bien, nous croyons que cela est également juste. Vous l’auriez écrit, je crois,
dans cet ouvrage ?Ma part de vérité’. Cette parcelle de vérité est une vérité. Ce
sont effectivement les capitalistes qui en profitent, et nous sommes prêts pour
qu’ensemble nous luttions contre eux.
Nous savons qu’en France beaucoup de Français souffrent de voir cela.
Vous avez, vous-même dit clairement ce que vous pensiez de certaines décisions
récentes, comme ces expulsions de nos frères maliens. Nous sommes blessés
qu’ils aient été expulsés et nous vous sommes reconnaissants de n’avoir pas cau-
tionné de telles décisions, de tels actes révolus.
Les immigrés en France, s’ils y sont pour leur bonheur, comme tout homme
en quête d’horizons, de rivages meilleurs, ils aident et construisent également la
France pour les Français. Une France qui, comme toujours, a accueilli sur son
sol les combattants de la liberté de tous les pays. »
Sankara a visiblement voulu impressionner son invité, un exercice qu’il af-
fectionne particulièrement, mais qui demande du travail. Même si le discours
peut paraître improvisé, il est en réalité bien préparé. Certes, il ne lit pas mot à
mot la version écrite, mais le contenu de ce qu’il dit n’est en rien une improvisa-
tion. Il émaille son discours de deux détails sur Mitterrand qui ne sont là que
pour étonner et séduire son interlocuteur : une allusion à l’origine du nom de
Mitterrand qui au Berry signifierait « terrain moyen » ou peut-être « mesureur
de grains », et une autre au rituel de Solutré : « Chaque année, de façon rituelle,
et avec la précision d’un métronome, vous allez à Solutré : Vous y allez de fa-
çon constante, et l’observation de ces actes répétitifs nous enseigne qu’il faut
prendre ?le grand vent de l’effort, la halte de l’amitié et l’unité de l’esprit’».
Comme si pour tempérer la colère qui aurait pu affecter Mitterrand, dont on sait
la haute estime qu’il avait de lui-même, il avait voulu le flatter.
Cette fin détend quelque peu l’atmosphère. Mitterrand range le discours très
protocolaire qu’il avait préparé. Il s’applique à reprendre les différents points de
politique internationale soulevés par Sankara et à défendre la position française.
Sans doute s’attendait-il à quelques critiques car il a été certainement préparé

187
par les diplomates français en place au Burkina, mais pas aussi dures et virulen-
tes. Il se défend ainsi, improvisant lui aussi :
« ... L’apartheid doit être condamné, il n’y a pas besoin de toute une série
d’épithètes pour prononcer cette condamnation : l’apartheid est inacceptable et
doit être combattu…
Là où il semble que nous nous séparions, c’est lorsque vous condamnez le
passage en France de M. Botha et celui de M. Savimbi. Mais M. le président, je
tiens à vous le dire : la France est un pays ouvert ! Qui que ce soit au monde,
sauf s’il est coupable de crime de droit commun, en dehors de toute appréciation
politique, s’il veut venir en France, il peut venir…
… Le problème de M. Savimbi est d’une nature différente ? Il lutte en Angola
contre le gouvernement légitime reconnu par l’ensemble des Nations… Il s’ap-
puie sur la force d’Afrique du Sud pour soutenir sa révolte... Mais ce n’est pas
avec M. Savimbi que nous avons reconnu le peuple angolais…
Ce n’est donc pas M. Savimbi qui a été invité à Paris, c’est Dos Santos, le
19
représentant du pouvoir régulier. Il ne faut pas confondre. »
Après avoir joué son rôle de chef D’Etat et pris le temps de répondre point à
point aux interpellations de Sankara, il entreprend de détendre l’atmosphère. Il
s’adresse d’un ton presque paternel à Sankara, allant même jusqu’à lui tapoter
l’épaule. Sankara assis, les yeux baissés, laisse échapper un sourire de satisfac-
20
tion . Mitterrand tient à montrer qu’il sait manier l’humour, mais qu’il ne se
formalise pas plus que ça de cette libre parole. Et il en vient même à lui rendre
hommage.
«... je ne pouvais pas moi, écouter le président Sankara, faire un petit com-
pliment aimable puis rentrer me coucher et dormir. C’est un homme un peu dé-
rangeant le président Sankara. C’est vrai il vous titille... Avec lui, il n ’est pas fa-
cile de dormir en paix, il ne vous laisse pas la conscience tranquille…. Il a le
tranchant d ’une belle jeunesse et le mérite d’un chef d’Etat entièrement dévoué à
son peuple… Nous vous estimons, vous représentez une chance pour votre peu-
ple… Moi je ne me froisse jamais de propos qui pourraient me heurter, dès lors
qu’ils proviennent d ’un esprit que je sens ouvert et bienveillant à mon égard. »
Mitterrand n’hésite pas à reconnaître que « L’Afrique a été pillée… Pendant
des siècles, on vous a exploité humainement : on a volé vos hommes, vos fem-
mes, vos enfants » et reconnaît : « le devoir des pays qui ont profité abusivement
du travail africain, c’est de restituer à l’Afrique une part de ce qui a été pris au
travers des siècles derniers ». Puis il ajoute « Vous avez besoin de nous, eh
bien ! Vous nous le direz. Vous n’avez pas besoin de nous ? Eh bien dans ce cas
là on s’en passera." Et il affirme enfin « Je ne veux pas me mêler de politique
intérieure… Votre tâche est très lourde et je m’en voudrais de la compliquer ».
Au sortir de ce débat, Sankara affichera sa satisfaction. Il a pu parler franc
avec Mitterrand, et les idéologues dogmatiques qui l’entourent ne pourront lui

19. Les extraits sont tirés de Bernard Doza op. cit. p. 241 à 246.
20. Une partie de la scène est aussi reprise dans le film Thomas Sankara, l’homme intègre de
Robin Shuffield.

188
reprocher quoi que ce soit. Il a même forcé son respect et Mitterrand ira jusqu’à
lui proposer de poursuivre la discussion en France. Sans doute certains dans
l’entourage du président français ne sont pas de cet avis et souhaitent peut-être
plutôt des représailles.
Est-ce là le signal du lancement d’un complot pour l’écarter ?
Quelques jours après, un incident autrement plus grave pour les réseaux
français va déclencher des réactions beaucoup plus agressives que la réponse
bon enfant de Mitterrand. Le 2 décembre 2006 en effet, non seulement le Bur-
kina vote contre la France à la commission de décolonisation de l’ONU, à pro-
pos du droit à l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, mais son représen-
tant a fait une campagne active pour son adoption. Dans son paragraphe 3 de la
résolution 41/41 de ce jour, l’assemblée générale « affirme le droit inaliénable
du peuple de la Nouvelle-Calédonie à l’autodétermination et à l’indépen-
21
dance… » . A Paris, les députés de droite expriment leur colère à l’assemblée
nationale et le Premier ministre écrit une note au ministre de la coopération exi-
22
geant des représailles économiques contre le Burkina . Que les représentants
développent chez eux leur phraséologie révolutionnaire pourrait peut-être pas-
ser, mais qu’un pays du pré-carré francophone se permette de voter contre la
23
France est une limite particulièrement sensible à ne pas dépasser . Révélateur
d’une certaine fierté du Burkina Faso révolutionnaire, lorsque les français déci-
dent de l’obligation pour les Burkinabè comme pour tous les africains de dispo-
ser d’un visa pour se rendre en France, le Burkina réagit immédiatement en im-
posant un visa aux Français voulant se rendre dans le pays, malgré les nombreu-
24
ses interventions de ministres africains, conseillant de ne pas fâcher Paris .
Quelques jours plus tard, Foccart séjourne au Burkina. On peut penser qu’il y
exprime sa réprobation de la prise de position des Burkinabè. Sans doute en
profite-t-il aussi pour raviver ses réseaux.

Un choix plus marqué vers les pays progressistes


La dernière année, l’activité diplomatique va considérablement diminuer. Le
Burkina quitte le Conseil de Sécurité de l’ONU, mais surtout Sankara se
concentre sur les questions politiques intérieures, comme nous allons le voir par
la suite.
En octobre 1986, c’est à la tête d’une délégation de cinquante personnes
qu’il se rend pour une semaine en Union Soviétique. Les soviétiques se mé-

21. Voir cette déclaration à l’adresse :


http://daccessdds.un.org/doc/RESOLUTION/GEN/NR0/497/63/IMG/NR049763.pdf?OpenEleme
nt
22. Basile Guissou, Burkina Faso, Un espoir en Afrique, L’Harmattan, 1995, 218 pages, p.
107.
23. D’autant plus qu’une des justifications de la place de la France comme membre ayant
droit de veto au Conseil de Sécurité comme grande puissance, réside dans le fait que son poids est
associé à celui de toutes les anciennes colonies françaises d’Afrique Noire dont elle contrôle les
politiques extérieures
24. Basile Guissou, op. cit. p. 107.

189
fiaient de ce jeune militaire qui n’hésitait pas à critiquer l’URSS pour son inter-
vention en Afghanistan et que l’on savait entouré de militants plutôt pro-chinois
ou pro-albanais. Et c’est sur insistance de Fidel Castro que cette invitation fut
lancée pour la première visite d’un chef D’Etat du pays depuis l’indépendance.
Gorbatchev arrivé au pouvoir en mars 1985, a lancé la glasnost (transpa-
rence) puis la perestroïka (reconstruction), ce qui n’est pas sans déplaire à San-
kara, qui n’a jamais été très attiré par la lourdeur et le dogmatisme des vieux
dirigeants soviétiques l’ ayant précédé. Les Soviétiques expliquent longuement
les changements en cours. Les Burkinabè, dont une bonne partie de ceux qui
sont là sont très au fait des querelles idéologiques et en général très critiques
vis-à-vis des pays dits socialistes, se lancent dans de grands débats. Toujours
est-il que contrairement à la position qu’avait prise le Burkina par la voix de
Sankara au discours de l’ONU, le Burkina votera peu après aux côtés de
l’Union Soviétique à propos de l’Afghanistan.
Daniel Ortega effectue une première visite au Burkina en août 1986, et en
novembre de la même année, c’est au tour de Sankara de se rendre au Nicara-
gua. Il prend la parole à Managua au nom des 180 délégations étrangères pré-
sentes à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la fondation du Front
sandiniste de libération nationale et le dixième anniversaire de la mort au com-
bat de son principal fondateur Carlos Fonseca. Sankara est décoré à cette occa-
sion de l’Ordre de Carlos Fonseca. Une certaine connivence s’installe entre ces
deux dirigeants tous deux très jeunes, encore empreints de romantisme révolu-
tionnaire. Ils partagent une même vision des problèmes politiques internatio-
naux et regrettent d’être si éloignés. Et malgré les fortes pressions subies de la
part des Etats-Unis, le Burkina a toujours voté pour le Nicaragua au Conseil de
Sécurité de l’ONU. En septembre 1986, lors d’un discours au sommet des non-
alignés à Harare, Sankara propose même que la prochaine conférence se tienne
au Nicaragua dans les termes suivants :
« Nicaragua, plus qu’aucun autre pays aujourd’hui, connaît le prix du non
alignement. Il paie quotidiennement ses courageuses options par le sang et la
sueur. Si la Conférence des non-alignés apporte quelque chose à la préparation
de la victoire du pays qui l’accueille, alors, nul doute que nous nous rendrons à
Managua pour soutenir le Nicaragua, le réconforter dans sa lutte et lui permet-
tre de garantir défectueusement à ses agriculteurs de travaux agricoles paisi-
bles, à ses enfants d’aller en classe sans la hantise des attaques contre-
25
révolutionnaires, à tous ses habitants de passer de nuits paisibles. »
A l’aller comme au retour, Sankara s’arrête à Cuba où il rencontre encore
par deux fois Fidel Castro. En plus de la coopération cubaine en matière de mé-
decine, 400 jeunes pionniers sont envoyés à Cuba pour y poursuivre leurs étu-
des. Des responsables chargés de la sécurité vont aussi y être formés : Vincent
Sigué d’abord, avant de mettre en place la FIMATS, dont nous reparlerons, puis
Ernest Nongma Ouedraogo, le ministre de l’Intérieur, iront effectuer des forma-

25. Voir ce discours à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0037.

190
tions à Cuba. A propos de la coopération à Cuba, Sankara déclare en 1987 :
«La coopération entre Cuba et le Burkina Faso a atteint un niveau très élevé
et nous lui accordons une grande importance car nous pouvons, par ce biais,
être en contact avec une révolution-sœur. Cela nous donne confiance ; personne
n’aime se sentir isolé. Et pour nous, le fait de pouvoir compter sur Cuba repré-
sente un atout important. Quant à la coopération économique, nous avons beau-
coup de programmes dans les domaines comme la canne à sucre, qui est une
spécialité de Cuba, la céramique, etc. D’autre part, des spécialistes cubains ont
réalisé des études dans différents secteurs : le transport ferroviaire ; la produc-
tion de traverses pour les lignes de chemin de fer et les éléments préfabriqués
pour la construction de maisons.
Il y a aussi le secteur social : la santé et l’éducation. De nombreux coopé-
rants cubains réalisent ici des tâches liées à la formation de cadres. Nous avons
26
également beaucoup d’étudiants à Cuba. »
Sankara se rend encore au Zimbabwe en août 1986. Yuweri Museveni, nou-
vellement arrivé au pouvoir, après une insurrection armée, assiste aux festivités
du troisième anniversaire de la Révolution et peu de temps après, le président du
Burkina se rend en Ouganda. Les rapports entre les deux hommes sont tout de
suite chaleureux. Blaise Compaoré séjourne deux semaines en Chine en juin
1987 en compagnie de Pierre Ouedraogo puis il se rend en Libye pour une
séance de travail en compagnie aussi de Jerry Rawlings et de Yuweri Museveni.
Sankara effectue de son côté une visite officielle en Ethiopie en septembre
1987. Il y fait une intervention remarquée devant le shengo national, le parle-
ment éthiopien. Tout en affirmant son soutien à la révolution éthiopienne, fidèle
à sa liberté de parole qui n’est pas réservée à ceux qu’il range dans le camp de
ses ennemis, il se permet une mise en garde contre toute sorte de déviations.

Le discours sur la dette


En juillet 1987, Sankara effectue sa dernière grande sortie sur la scène inter-
nationale à l’occasion des travaux de la vingt-cinquième Conférence au sommet
des pays membres de l’OUA à Addis-Abeba. C’est à cette occasion qu’il pro-
nonce son fameux discours sur la dette, l’un des plus connus aujourd’hui, avec
celui de l’ONU.
Le problème de la dette, déjà préoccupant pour de nombreux pays africains,
ne faisait guère à l’époque l’objet de discours politique. S’il est devenu si popu-
laire aujourd’hui, c’est que, bien avant que ne se développe le mouvement al-
termondialiste, Sankara y développe des idées qui seront largement reprises par
la suite notamment par le CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du
27
tiers-monde) . Ses dirigeants reconnaissent volontiers aujourd’hui que Sankara

26. Interview du correspondant de Radio Havane à Ouagadougou publiée le 4 août 1987 par
Granma, le quotidie n du Parti communiste cubain. (Voir à l’adresse :
http://www.thomassankara.net/article .php3?id_article=0045).
27. Voir le site http://www.cadtm.org. Le CADTM a développé une remarquable expertise sur
la question tout en développant des campagnes politiques internationales réclamant l’annulation

191
disait vingt ans auparavant à peu près ce qu’ils disent aujourd’hui.
Sankara est en forme ce jour-là. Il ne cesse de sourire et semble ne pas re-
garder son texte. Il est régulièrement applaudi et suscite parfois l’hilarité géné-
rale. Si le discours semble donc improvisé, il n’en reste pas moins que l’essen-
tiel y est : l’historique de la dette qui trouve son origine dans les « propositions
alléchantes » des « assassins techniques », la dette comme moyen de « re-
conquête savamment organisée de l’Afrique, pour que sa croissance et son dé-
veloppement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement
étrangers ».
Puis il poursuit :
« La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons
pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous
payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. Ceux qui nous
ont conduits à l’endettement ont joué comme au casino. Tant qu’ils gagnaient, il
n’y avait point de débat. Maintenant qu’ils perdent au jeu, ils nous exigent le
remboursement. Et on parle de crise. Non, Monsieur le président, ils ont joué, ils
ont perdu, c’est la règle du jeu. Et la vie continue. [Applaudissements] Nous ne
pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer.
Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas respon-
sables de la dette. Nous ne pouvons pas payer la dette parce qu’au contraire, les
autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer,
c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui a été versé. On parle du Plan
Marshall qui a refait l’Europe économique. Mais l’on ne parle pas du Plan afri-
cain qui a permis à l’Europe de faire face aux hordes hitlériennes lorsque leurs
économies étaient menacées, leurs stabilités étaient menacées. Qui a sauvé
28
l’Europe ? C’est l’Afrique. »
Thomas Sankara continue son discours en invoquant la convergence d’inté-
rêts et des luttes des peuples du Sud et du Nord. Puis il appelle les Africains à
refuser ensemble de payer la dette car :
« Quand nous disons que la dette ne saurait être payée ce n’est point que
nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole. Nous estimons
que nous n’avons pas la même morale que les autres. La Bible, le Coran, ne
peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui
est exploité. Il faudra qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Co-
ran. [Applaudissements] Nous ne pouvons pas accepter leur morale. Nous ne
pouvons pas accepter que l’on nous parle de dignité. Nous ne pouvons pas ac-
cepter que l’on nous parle du mérite de ceux qui paient et de perte de confiance
vis-à-vis de ceux qui ne paieraient pas. Nous devons au contraire dire que c’est
normal aujourd’hui que l’on préfère reconnaître que les plus grands voleurs
sont les plus riches. Un pauvre quand il vole ne commet qu’un larcin, une pec-

de la dette en avançant l’argument principal suivant : « Le droit international reconnaît que si un


régime illégitime ou dictatorial contracte une dette contraire à l’intérêt des populations, le ré-
gime qui lui succède peut la dénoncer. Elle est alors dénoncée de nullité et n’a pas à être rem-
boursée : c’est une dette personnelle des anciens dirigeants de ce pays ».
28. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0008.

192
cadille tout juste pour survivre et par nécessité. Les riches, ce sont eux qui volent
le fisc, les douanes. Ce sont eux qui exploitent le peuple. »
Sankara poursuit par un appel à cesser d’acheter des armes et à utiliser les
sommes ainsi économisées à financer le développement et invite ensuite à
« produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique ». Et
tout sourire, il termine en faisant de la publicité pour les tenues en Faso Dan
Fani, « la cotonnade, produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue
au Burkina Faso pour habiller les Burkinabè » qu’il a amenée avec sa déléga-
tion
Après son séjour en Ethiopie il ne sortira plus du pays, entièrement occupé à
résoudre la crise politique. Mais il va pourtant tenter une importante initiative
pour amener l' Afrique du Sud à une solution et sortir de l'apartheid qui reste
toujours pour lui une plaie douloureuse qu’il ne peut mettre au deuxième plan.
Un peu avant d’aller à l’OUA, une cinquantaine de membres de l’ANC et
d’Afrikaners opposés à l’apartheid, séjournent durant deux jours à Ouagadou-
gou pendant lesquels ils entameront un dialogue fructueux pour tenter de trou-
ver une solution polit ique afin de rompre avec l’apartheid.

Panafricanisme
En 1985, le Nigéria décide d’expulser des millions d’africains, surtout des
Ghanéens et quelques centaines de Burkinabè. Nombreux sont les pays qui
s’empressent de faire de même avec leurs ressortissants nigérians, par mesure
de rétorsion, quand une partie de leur population ne se répand pas en réactions
xénophobes. La réaction du Burkina est tout autre et se veut conforme au pana-
fricanisme et aux nombreuses chartes censées consacrer l’unité africaine et
l’intégration, tout en ridiculisant les diplomates nigérians représentés au Burki-
na. Une audience de l’ambassadeur au ministère des Affaires étrangères est re-
fusée. Le ministre de l’intérieur convoque alors par radio tous les Nigérians
présents au Burkina dans l’enceinte de l’école nationale de police. A leur plus
grande surprise, et devant le personnel de l’ambassade du Nigeria, venus soute-
nir leur compatriote, ils s’entendent dire, par deux ministres du Burkina ayant
fait le déplacement, qu’il n’est pas question d’expulser du Burkina qui que ce
soit du fait de sa nationalité, que les Nigérians comme les autres étrangers y
29
sont bienvenus et qu’ils peuvent y rester aussi longtemps qu’ils le souhaitent .
On verra qu’après la guerre du Mali, des initiatives d’importance seront prises
pour éviter toute forme de rétorsion ou de xénophobie contre les maliens vivants
au Burkina.
Sankara s’exprime peu sur le panafricanisme, mais Mongo Beti l’a interrogé
sur la question :
« Mongo Beti : Concernant le panafricanisme : on n’en parle plus au-
jourd’hui, ou si peu. La jeunesse africa ine, pour laquelle le panafricanisme fut
une mystique, un élan d’espérance, un ressort extraordinaire, est donc au-

29. Basile Guissou, op. cit. p. 106.

193
jourd’hui profondément frustrée.
Pensez-vous reprendre le flambeau de N’Krumah ?
Comment ? Par les rapprochements régionaux peut-être ?
Thomas Sankara : En effet le panafricanisme, dans sa conception pure, a été
un grand espoir pour, non seulement les Africains, mais pour les Noirs de la
diaspora. Ce phénomène politique a fait couler et fait couler encore, dans bien
des milieux, beaucoup d’encre. Je ne m’étendrai pas dessus. Mais je pense que
c’est un problème, une question très sérieuse pour les Africains, s’ils veulent vé-
ritablement s’affranchir de toute domination étrangère. Tout le monde constate
aujourd’hui avec amertume, face aux méfaits et autres exactions de
l’impérialisme en Afrique, que N’Krumah avait très bien raison d’aller de tous
ses vœux à l’unité du continent. Néanmoins l’idée demeure et il nous appartient,
il appartient aux patriotes africains, de lutter partout et toujours pour s a concré-
tisation. Il appartient à tous les peuples panafricanistes de reprendre le flam-
30
beau de N’Krumah pour donner espoir à l’Afrique. »
En réalité, pour Sankara, si le panafricanisme est une nécessité, il considère
que ce n’est pas à l’ordre du jour. L’Afrique doit d’abord se libérer des anciens
colonisateurs et des impérialistes. Il se sent en réalité beaucoup plus de conni-
vence avec quelqu’un comme Daniel Ortega qu’avec Moussa Traoré, Hou-
phouët-boigny ou Gnassingbe Eyadema.

Dirigeant d’un pays pauvre et fragile, à la recherche de moyens lui faisant


cruellement défaut pour son développement, Sankara n’en oubliait pas moins de
faire entendre la voix de son pays sur les questions internationales. Pour lui, les
possibilités de développement de son pays dépendent du contexte international
et la lutte contre « l’impérialisme » est indissociable de la lutte pour le dévelop-
pement de son pays. Mais tout autant qu’il est révolté par la pauvreté de son
peuple, l’injustice et l’oppression de la femme, il considère qu’il est de son de-
voir, en tant que dirigeant révolutionnaire, de lutter sur le plan international
contre les injustices et de manifester sa solidarité avec ceux qui sont opprimés.
D’où l’attention toute particulière qu’il porte au soutien à l’ ANC dans sa lutte
contre l’apartheid, mais aussi aux Palestiniens et aux Nicaraguayens deux peu-
ples démunis, victimes d’injustice, confrontés à la puissance des Etats-Unis.
Les discours de Sankara tranchent avec le langage diplomatique. Ils repren-
nent des termes aujourd’hui quelque peu galvaudés, mais n’en restent pas moins
très imagés et combatifs, utilisant au mieux les possibilités qu’offre la langue
française, qu’il maîtrise parfaitement bien. Ses discours sur la dette et l’ONU
restent les plus connus et les plus diffusés. Pour les Africains, ces paroles sont
souvent brandies comme la preuve que l’ Afrique peut changer et comme celles
qui leur rendent leur dignité et leur fierté. Mais au-delà de l’ Afrique, Sankara

30. Interview réalisée par Mongo Beti en 1984 voir à l’adresse :


http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0234

194
représente un précurseur de la lutte contre la mondialisation libérale, qui a di-
gnement précédé le commandant Marcos et Hugo Chavez.

195
196
Le dirigeant révolutionnaire

Après l’euphorie de la victoire, sans effusion de sang, tout doit s’enchaîner


très vite. Les négociations commencent rapidement pour la constitution du gou-
vernement. Trois forces sont véritablement en présence, l’armée forte de sa
puissance militaire, l’ULCR et le PAI. La révolution peut compter sur un très
large soutien populaire à l’ image des manifestations de soutien qui éclatent à
Ouagadougou dès le lendemain, sur la grande majorité des salariés, cadres et
intellectuels du pays plus ou moins acquis aux idées révolutionnaires. Certains
qui refusent de rejoindre les organisations existantes ont créé des cercles de
rencontre et de discussion qu’ils qualifient souvent eux-mêmes de « communis-
tes ». Depuis la chute du CMRPN, le clivage apparu au sein du pouvoir n’a fait
que raviver le débat politique. Les partis ayant participé au pouvoir, RDA,
UNDD vont rapidement être mis dans l’impossibilité d’exercer une activité po-
litique, leurs principaux dirigeants étant arrêtés ou mis en résidence surveillée.
Le FPV, qui possède encore quelques positions à la tête de syndicats comme le
SNEAHV, était déjà sorti déconsidéré de la période du CMRPN. Pire il avait
accepté des postes de ministres après l’arrestation de Sankara. Son principal
dirigeant, le professeur Ki Zerbo doit rapidement s’exiler. Le PCRV, Parti
communiste révolutionnaire voltaïque, d’obédience pro-albanaise, qui compte
des militants aguerris très actifs dans certains syndicats, se refuse à une alliance
avec les militaires, considérant la prise du pouvoir comme un putsch militaire
parmi d’autres. Sankara tentera plusieurs fois par la suite de les associer aux
processus, mais ils refuseront toujours et leurs militants vont s’investir dans la
création de syndicats autonomes hors des centrales existantes.

L’alliance manquée avec le PAI


Les CDR vont se créer laborieusement dans les quartiers. La ville de Ouaga-
dougou vit une période d’effervescence joyeuse, mais l’inquiétude persiste. On
redoute une réaction de la droite. Le mouvement est difficile à contrôler. Les
militants de la LIPAD, les plus nombreux et les mieux organisés, sont à l’initia-
tive, ils s’y sont préparés. Mais ils ne sont pas les seuls. Une confusion va ré-
gner pendant un certain temps, jusqu’à ce que la perspective d’un contre coup
d’Etat s’éloigne. On assiste alors à une adhésion massive d’autant plus que l’on
comprend que c’est désormais dans les permanences des CDR que va s’exercer
le pouvoir local.

197
La constitution du gouvernement n’est pas facile et va prendre du temps.
Elle se heurte à deux difficultés majeures. D’une part, l’ULCR revendique au-
tant de ministres que le PAI-LIPAD, une ambition que cette dernière trouve
exagérée et qu’elle ne peut accepter compte tenu de la renaissance toute récente
de l’ULCR. Le PAI-LIPAD revendique en effet une place décisive :
« De toutes les organisations associées pour le coup d’Etat, la nôtre était la
plus forte, la plus étendue, celle qui avait le plus d’expérience, s’était la mieux
fai t connaître et apprécier de l’opinion progressiste ou non, de l’intérieur
comme de l’extérieur. Dès lors, nous pensions donc que la conduite des affaires,
après la prise du pouvoir, ne pouvait se faire sans la participation décisive de
1
notre Parti. »
D’autre part, plusieurs militaires s’opposent à la nomination d’Adama Touré
comme ministre de l’Information. Un accord était pourtant, semble-t-il, interve-
nu, avec Thomas Sankara et Jean-Baptiste Lingani, avant le 4 août, mais peu de
militaires avaient été mis au courant, dans cette période où les discussions se
faisaient dans la clandestinité. Certains s’inquiètent de l’ image que donnerait à
l’extérieur la participation de Adama Touré, militant communiste très connu,
qu’ils aiment à surnommer « Lénine » dans un mélange de crainte et d’admira-
tion. Ils s’inquiètent aussi sans doute du poids trop grand qu’il pourrait avoir
dans ce gouvernement. Et puis il connaît bien tous ceux qui ont étudié au PMK.
Il a suivi leurs itinéraires, certains redoutent qu’il leur rappelle des comporte-
ments peu glorieux dans le passé face à des situations difficiles.
Un groupe soudé et bien organisé milite avec Sankara depuis quelques an-
nées, profitant selon le moment de l’humanisme des dirigeants ou de l’ incurie
du pouvoir, mais beaucoup de militaires suivent Sankara pour son charisme, son
patriotisme, sa personnalité. Peu sont véritablement des révolutionnaires, la
plupart n’ayant guère de bagage théorique ni d’expérience de lutte. Les rallie-
ments dans la dernière période se sont faits plutôt par camaraderie, la situation
s’était déjà considérablement éclaircie et la dynamique semblait du côté de ses
partisans. Sankara sait aussi que le moindre clivage au sein des militaires pour-
rait être fatal au nouveau pouvoir. Les discussions vont bon train dans les caser-
nes, chez les uns et les autres, pour étendre le cercle de ceux qui soutienne la
révolution, évaluer la position des uns et des autres.
Sankara fait aussi des allers et retours entre les membres de l’ULCR et ceux
du PAI tout en prenant le temps de convaincre ses camarades au sein de
l’armée. Valère Somé de son côté ne pousse pas au compromis, d’autant plus
qu’il s’agit d’y mettre à la place Basile Guissou, membre de son organisation.
Il faut une explication ferme entre les trois dirigeants du PAI, qui maintie n-
nent leurs exigences, et Thomas Sankara pour que ce dernier finisse par tran-
cher. L’argument est simple. Comment un gouvernement révolutionnaire peut-il
refuser en son sein un de leurs dirigeants, parce qu’il est connu à l’étranger

1. Déclaration du Bureau exécutif central publié e à l’issue du premier congrès qui se tiendra
après le 15 octobre 1987.

198
comme révolutionnaire et que cela pourrait inquiéter les pays voisins ? Déjà
certains militants du PAI s’inquiètent que la présence d’Adama Touré ait pu
poser problème et ne sont guère rassurés sur les rapports futurs avec les militai-
res. Mais dans l’ immédiat, c’est un rapport de confiance qui prédomine avec
Sankara, avec qui les liens sont anciens.
Les militants du PAI-LIPAD et ceux de l’ULCR sont en désaccord sur un
point théorique. Pour les premiers, cette étape révolutionnaire doit être qualifiée
de « Révolution Populaire de Libération Nationale », qui se décline en « Révo-
lution Populaire Anti-Impérialiste ». Il s’agit de sortir du carcan néo-colonial et
d’acquérir en premier lieu l’indépendance politique et économique. Les seconds
avancent le mot d’ordre de « Révolution Démocratique et Populaire ». Pour eux,
cette étape est superflue. La révolution peut tout de suite se fixer des objectifs
plus ambitieux pour aller plus vite vers le socialisme. Ces discussions passion-
nent et mobilisent les militants d’extrême-gauche depuis les premières scissions
au sein du PAI.
Au cours d’une des premières réunions du CNR, décision est prise que cha-
cune des composantes du CNR délègue un représentant pour rédiger le Discours
d’Orientation Politique. Le PAI désigne Philippe Ouedraogo, l’ULCR Valère
Somé et les militaires Blaise Compaoré. En sa qualité de doyen, Philippe Oue-
draogo doit se charger de piloter le comité. Mais il est entièrement pris par sa
charge de ministre du Plan, de l’Equipement et des Infrastructures et ne dispose
pas du temps nécessaire pour mener à bien ce travail. En accord avec Sankara
qui s’impatiente, une première réunion est organisée entre les trois hommes. Ils
se mettent d’accord sur le sommaire. Ce premier document devait être soumis
au CNR, mais le débat n’aura pas lieu.
Valère Somé prend en charge la rédaction. Un soldat du Conseil de l’Entente
est chargé de transmettre les papiers au fur et à mesure que la rédaction avance.
Valère Somé en profite pour faire passer ses thèses notamment celle de « Révo-
lution Démocratique et Populaire » qui fait donc son entrée dans le DOP. C’est
ainsi que va se régler le débat théorique qui a tant passionné les acteurs de la
révolution dans leur jeunesse lorsqu’ils étaient étudiants.
Le travail progresse doucement en escomptant que les deux autres réagis-
sent. Mais le temps presse et finalement, le 2 octobre, Sankara appelle Valère
vers 8 heures du matin. Il lui signifie qu’il va envoyer une voiture le chercher et
qu’il va le bloquer près de lui pour achever la rédaction. Il convoque les journa-
listes pour 20 heures afin d’enregistrer le discours. Le temps est désormais
compté. Il doit se rendre le lendemain à la conférence France-Afrique de Vittel.
Valère écrit les textes et Sankara les corrige. Vers 16 heures passe Soumane
Touré. Sankara lui propose de contribuer au texte, mais il décline l’invitation.
Ils travaillent ainsi jusqu’à minuit. Blaise Compaoré les rejoint. Lorsqu’ils pen-
sent avoir terminé, on fait entrer les journalistes et Sankara prononce le discours
dans la salle du Conseil de l’Entente où il sera assassiné. Blaise Compaoré et
Valère Somé attendent dans une salle en face. Il s’interrompt un moment car il

199
2
se rend compte qu’il manque une partie traitant de la politique internationale .
Sankara les fait appeler pour la rédiger. Si l’on en étudie le contenu du DOP on
remarque en effet que la partie concernant l’ international est assez sommaire
contrairement aux longs développements que l’on trouve dans les parties précé-
dentes. Elle ne contient que quelques mots d’ordre en signe d’orientation, sans
réelle analyse approfondie du contexte international. C’est ainsi que fut rédigé
le document de référence de la Révolution.
Finalement durant la première année, du côté des civils, Valère Somé, Gil-
bert Kambiré, Basile Guissou, Eugène Dondassé réprésentent l'ULCR au CNR,
Philippe Ouedraogo, Adama Touré, Soumane Touré et Paul Zoungrana, le PAI,
mais ce dernier n'y assistera que très peu du fait de son éloignement. Du côté de
l'armée, la composition sera variable et la parité avec les civils ne sera pas res-
pectée, les militaires étant le plus souvent bien plus nombreux.
Durant la première année de cohabitation avec le PAI, Sankara va devoir ar-
bitrer plusieurs problèmes politiques. Le premier concerne le choix des cadres à
nommer à la direction des CDR, au niveau national. Si un certain nombre de
CDR en ville sont créés puis dirigés par des militants du PAI, la méfiance de
militaires acquis à la révolution mais dépourvus, pour la plupart, de formation
politique pousse certains d’entre eux à une certaine défiance. Les militaires
n’aiment guère en général qu’on leur fasse la leçon. Sankara sait qu’il doit en
tenir compte et préfère nommer des militaires à la direction du Secrétariat Géné-
ral des CDR.
Deuxième difficulté : la rivalité croissante entre le PAI-LIPAD et les autres
forces politiques soutenant la révolution et en premier lieu l’ ULCR qui attend
son tour. Dès novembre 1983, Valère Somé écrit à Sankara pour proposer la
dissolution des organisations et la création d’un parti unique autour d’un
« noyau homogène clandestin » de « camarades les plus sincères » qui lui se-
raient « entièrement dévoués ». Et à propos du PAI il ajoute :
« Tu dois te persuader que plus vite on en aura fini avec cette organisation et
son annexe (la LIPAD), mieux cela vaudra pour la révolution. L’affrontement
avec eux a toujours été évité. Mais aujourd’hui sache une chose, en perdant les
dirigeants du PAI-LIPAD (il n’est pas certain que leur base les suive) tu
conquiers à la Révolution des masses innombrables. Toute tergiversation alors
que l’affrontement est inévitable, joue à notre désavantage. Il faut passer intelli-
gemment à l’offensive, de façon ferme et résolue, et neutraliser rapidement les
fauteurs de division. Assure-toi de quelques-uns des camarades militaires, tel
Blaise, et frappe une bonne fois pour toutes. Parallèlement à une telle action, les
membres de cette organisation qui sont au gouvernement, pourraient être acquis
3
à la cause, si un travail d’explication est mené de front. »

2. Effectivement, la partie concernant l’international apparaît à la fin du discours et parait re-


lativement peu développé par rapport à d’autres passages beaucoup plus développés. Le DOP est
disponible à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0051.
3. Lettre datée du 18/11/1983 publié dans Ludo Martens, op. cit. p. 138 à 141. Valère Somé a
signé la lettre « le petit ». Cette lettre, une des seules que les hommes du Front Populaire ont

200
Mais au-delà de Valère Somé, nombreux sont ceux qui se sont opposés au
PAI-LIPAD, au sein du mouvement étudiant. Sankara entretient des rapports
avec les uns et les autres depuis de nombreuses années. C’est lui qui les avait
incités à travailler ensemble, mais les divergences et les conflits qui les avaient
opposés très durement lors de leur période estudiantine persistent après la prise
du pouvoir. Sans doute est-ce là une des raisons principales qui ont rendu un
accord politique impossible avant le 4 août malgré les efforts de Sankara. Le
PAI-LIPAD revendique toute sa place et les autres ont besoin de l’affaiblir aux
yeux des militaires pour augmenter leur audience. Ses militants, s’appuyant sur
leurs positions acquises dans les ministères, en profitent pour régler des comp-
tes avec les militants du FPV, le parti de Ki Zerbo, son principal rival durant ces
années qui s’achèvent. Tous les prétextes sont bons même si les divergences
sont bien réelles. De plus, petit à petit, vont apparaître ceux qui se découvrent
un élan révolutionnaire maintenant que le pouvoir est acquis. Ils souhaitent ob-
tenir des places et doivent donc aussi contester celles qu’occupent les militants
du PAI-LIPAD.
Troisième difficulté : des militants du PAI-LIPAD prennent des initiatives
sans en référer au CNR ou sans tenir compte des réticences de Sankara, lui qui
aime l’ordre et la discipline. Forts de leur implantation, ils s’emploient à déloger
d'anciens directeurs, collaborateurs zélés des régimes précédents. Il s’agit aussi
pour eux de mettre ces entreprises sous le contrôle des travailleurs. En septem-
bre 1983, ils séquestrent le directeur de la télévision, Serge Théophile Balima,
et exigent de lui des changements plus importants dans les programmes qu’ils
ne jugent pas assez révolutionnaires. A la VOLTELEC, devenue depuis la
4
SONABEL, la compagnie d’électricité, emmenés par Adama Touré , qui
connaîtra plus tard la prison du CNR, ils destituent le directeur général, qu’ils
accusent de mauvaise gestion et de détournement de fonds et mettent en place
un « Conseil Provisoire de gestion ». Sankara convoque alors Pierre Ouedraogo
et ils décident ensemble de nommer le sergent Georges Namoino. Et en novem-
bre, des salariés armés, membres de cette organisation, occupent les bâtiments à
la direction des Postes et télécommunications, séquestrent le directeur et accu-
sent certains cadres de malversation. D’autres militants sous la direction de Salif
Kaboré investissent la mairie. Ce dernier en avait pourtant longtemps discuté
avec Sankara qui avait tenté de l’en dissuader. Ces actions sont désavouées par
le CNR et la direction des CDR qui les qualifient d’« anarchistes ». La direction
du PAI, dans une déclaration publiée après le 15 octobre 1987, affirmera que
ces actions n’avaient pas été approuvées par la direction du parti. Les anciens
dirigeants du PAI, qui se sont déchirés depuis, accusent volontiers aujourd’hui
Touré Soumane d’avoir été à l’origine de ces actions sans en avoir toujours ré-
féré à la direction du parti. Effectivement, en tant que dirigeant syndical, il
connaissait bien les militants des entreprises.

rendues publiques sans doute pour tenter de déconsidérer Valère Somé.


4. On le surnommait aussi le « petit Adama » pour le différencier de l’autre Adama Touré, le
ministre de l’Information, dit « le grand Adama » en référence à sa grande taille.

201
Pierre Ouedraogo, un des amis de Sankara issu du cercle politique de la
première heure, rentré depuis peu de l’étranger où il poursuivait des études, est
choisi pour diriger les CDR. Il tient à faire cesser définitivement ce genre d’ac-
tions considérées comme « anarchistes ». Il décide alors la création des CDR de
services dans les entreprises et les administrations, mais sans engager de concer-
tation avec les syndicats, ce qui lui vaut leur hostilité. Soumane Touré, au nom
de la CSV, avait pourtant apporté son soutien à la révolution et déclaré que les
salariés étaient prêts au sacrifice pour faire avancer la révolution. Pierre Oue-
draogo sait qu’affaiblir les syndicats c’est affaiblir Touré Soumane. Comme la
plupart des militaires, il se méfie des syndicats qui encadrent les salariés dans
des organisations bien structurées mais qui restent hors de contrôle des CDR. Ils
ont par le passé mis en échec plusieurs gouvernements, y compris le CMRPN,
et pourraient peut-être menacer le processus révolutionnaire. Et puis, si la CSV
est bien implantée, il existe bien d’autres syndicats qui ne se réclament pas du
syndicalisme révolutionnaire.
La mise en place des CDR rencontre déjà bien des difficultés. Des personnes
issues de la chefferie locale vont régulièrement se faire élire à leur direction
quand ce ne sont pas des opportunistes ou des « affairistes ». Les jeunes chô-
meurs forment l’essentiel des « éléments », que l’on charge de la sécurité. Ils y
trouvent enfin une utilité sociale, une place dans la société. On leur confie assez
rapidement des armes qu’ils peuvent exhiber pendant le couvre-feu. Ils se ren-
dent souvent responsables d’exactions découvrant le pouvoir que la force leur
confère. Il y a fort à faire pour les encadrer, et ceux qui les dirigent à commen-
cer par Pierre Ouedraogo n’ont guère d’expérience en la matière. Les veillées-
débats sont instituées une fois par semaine pour former les militants. Mais sur-
tout les CDR se retrouvent chargés de la vie du quartier dans tous les domaines,
ce qui déclenche bien des convoitises. Et la création des CDR de services ne va
pas arranger les choses. Les salariés, bien souvent mieux formés politiquement,
qui constituent les cadres politiques dans les CDR de quartier, les délaissent au
profit du militantisme au sein des services et des entreprises.
Touré Soumane considère non sans raison que la création des CDR de servi-
ces se fait contre les syndicats d’autant plus que Pierre Ouedraogo dé-
clare : « Aucun syndicat n’est prêt aux sacrifices que les CDR consentiraient
volontiers à moins que les syndicats et CDR fusionnent pour le meilleur quand
le premier n’a pas mangé le second ». Le paysage syndical est certes diversifié,
chaque centrale se rattachant à l’une ou l’autre des organisations syndicales
internationales, sans compter les syndicats de base. Mais la CSV est la seule
centrale se réclamant du syndicalisme révolutionnaire. Pierre Ouedraogo n’a pas
pris cette décision tout seul, et sans doute avait-il l’aval de Sankara.
Par ailleurs, on soupçonne Touré Soumane de vouloir prendre la direction
des CDR. Lui qui a fait ses preuves comme organisateur et meneur d’hommes,
préfère dans un contexte révolutionnaire, redevenir le militant politique qu’il a
toujours été. N’est-il pas par ailleurs un ami de Sankara ? Il se trouve donc dou-
blement déçu que ce poste lui échappe. Sankara, très habilement ne veut pas

202
privilégier le PAI-LIPAD au détriment de l’ULCR. N’est-il pas aussi très ami
de Valère Somé ? Et puis les militaires ne l’auraient pas accepté. Nommer un
militaire apparaît comme la solution la plus sage, préservant la neutralité de
l’armée dans la rivalité qui oppose ces deux organisations.

Le PAI avait créé la LIPAD pour attirer plus de militants, cette dernière
ayant pu être légalisée, tout en préservant en parallèle l'activité clandestine du
parti. Moins élitiste, qualifiée d’ « organisation de masse » comme on disait
alors dans les milieux communistes, la LIPAD avait pu étendre son influence,
organiser les jeunes, faire des conférences et surtout, l’adhésion y était moins
difficile qu’au PAI, qu’on ne pouvait intégrer qu’après avoir fait ses preuves.
Assez rapidement, Valère Somé demande la possibilité de créer à l’ identique
une organisation plus large qu’il souhaite appeler l’UDP, à l’image de ce qu’est
la LIPAD pour le PAI. Il décide de soumettre son projet au CNR. Blaise Com-
paoré est réticent, mais il décide d’attendre le retour de Sankara en voyage à
l’étranger.
De retour, celui-ci préconise la suspension de ce projet. Il reconnaît, comme
Blaise Compaoré, qu’une organisation supplémentaire ne ferait qu’accroître la
rivalité entre les deux composantes civiles du CNR. Il souhaite surtout que tou-
tes les forces s’investissent dans le développement des CDR. Mais il ajoute que
la véritable solution serait de dissoudre la LIPAD, ce à quoi s’opposent ses dir i-
geants dans la conjoncture présente. Finalement on remet ce débat à plus tard.
Le projet de création de l’UDP est donc suspendu sans pour autant que les mili-
taires s’alignent sur les positions du PAI-LIPAD. Ce parti l'a emporté cette fois,
mais ses dirigeants ne s'en sortent pas plus rassurés pour autant.

Fin avril 1984, Sankara écrit aux organisations membres du CNR, le PAI et
l’ULCR, et leur demande de faire des propositions pour unifier les organisations
qui soutiennent la révolution. Il n’aura de cesse de mener à bien ce projet qu’il
va relancer régulièrement tout au long des années où il a dirigé le CNR. Cette
réflexion se nourrit du bagage théorique qu’il a accumulé au fur et à mesure de
ses lectures et des discussions. Mais il se rend compte aussi très régulièrement,
qu’en plus des problèmes de personnes, il faut gérer la concurrence que se font
entre elles ces organisations. Elle parasite les discussions politiques et empêche
que les décisions se prennent sereinement.
Le PAI-LIPAD saisit l’occasion et, le 15 mai 1984, il écrit au président du
CNR pour refuser cette perspective d’unification. Il en profite pour formuler des
critiques sévères sur le fonctionnement du CNR : la trop grande rapidité avec
laquelle on lance certains projets sans que les études ne soient toujours termi-
nées, citant en exemple la construction des cités An III, le barrage du Sourou, et
la prépondérance des militaires au sein du CNR qui fonctionne sans règles défi-
nies. Si l’ULCR et le PAI envoient régulièrement trois ou quatre membres aux
réunions du CNR, la composition des militaires est différente à chaque réunion.
Mais ils sont surtout beaucoup plus nombreux et les civils découvrent réguliè-

203
rement de nouvelles têtes et se trouvent littéralement submergés.
Le conflit latent va s’exacerber à l’approche de la commémoration des mani-
festations qui ont suivi l’arrestation de Sankara le 17 mai 1983. Le Conseil des
ministres décide d’en fixer la date, le 20 mai, et demande au ministre de la Jeu-
nesse et des Sports, Ibrahima Koné de se concerter avec Pierre Ouedraogo. Mais
chacun reste sur ses positions. L’entente n’aura pas lieu et malheureusement
Sankara refuse de trancher, laissant ainsi la situation s’aggraver. Le ministre
veut que cette journée se déroule sous l’égide du ministère, tandis que le Secré-
tariat Général des CDR veut être coorganisateur. Il s’agit en réalité d’un pré-
texte. D’un côté le PAI-LIPAD exprime sa défiance envers le SGN-CDR, dont
il tente de nier la représentativité pour éviter qu’il n’assoie son autorité. De
l’autre côté le SGN-CDR, pense avoir là l’occasion de s’opposer au PAI-
LIPAD, après les critiques formulées par cette organisation sur les dysfonction-
nements du CNR. Pierre Ouedraogo engage alors le rapport de forces et décide
d’appeler à manifester le 22 mai. Finalement celle du 20 mai rassemble plus de
monde. Mais l’affaire n’en reste pas là. Les militaires font front derrière Pierre
Ouedraogo avec l’ULCR, trop contente de pouvoir ainsi affaiblir une fois de
plus la LIPAD. Le ministre de la Jeunesse et des Sports est limogé. Cette fois on
a atteint le point de non-retour.

Complots réels ou supposés


Les 20 et 22 mars, le SNEAHV appelle les instituteurs à la grève, à la suite
de l’arrestation de trois de ses membres accusés de subversion. Un rapport des
services de sécurité présente cette grève comme étant un élément d’un complot
en préparation. Une réunion du CNR, en l’absence de Sankara, en prend
connaissance. On pense alors que la grève ne touche que trois ou quatre-cent
instituteurs et les membres présents décident le licenciement des grévistes. Les
CDR sont chargés d'en dresser la liste. On se rend compte progressivement
qu’ils sont bien plus nombreux que prévus. Le lendemain Sankara tente en
conseil de ministres de revenir sur cette décision. Mais les membres de la
LIPAD s’y opposent quitte à décider plus tard des réintégrations. Pour eux ce
serait faire preuve de faiblesse et déconsidérer le pouvoir que de revenir sur une
décision adoptée et rendue publique. Finalement entre 1200 à 1400 instituteurs
seront licenciés ce qui va poser dans les années qui suivent de graves problèmes
dans l'enseignement primaire.
Fin mai un complot dirigé par le colonel Didier Ouedraogo est découvert.
Une réunion du CNR est convoquée pour décider des sentences. Le directeur de
la police, Jean Pierre Palm, et le commandant de la gendarmerie, Ousseïni
Compaoré, sont entendus. Un des éléments de preuve semble être la visite que
5
venait de faire Adama Ouedraogo, le neveu de Gérard Kango Ouedraogo , à Ki
Zerbo à Dakar. Philippe Ouedraogo et Adama Touré représentent le PAI. San-
kara n’assiste pas à l’ensemble de la réunion et s’éclipse avant la fin. Il en

5. Gérard Kango Ouedraodo interviewé sur RFI le 5 décembre 2006 fait état de cette ren-
contre.

204
confie la présidence à Lingani. La séance est houleuse. Les deux membres du
PAI refusent de prendre part au vote à mains levées. Ils se font traiter
d’opportunistes, par un certain nombre de militaires et les représentants de
l’ULCR. Finalement sept accusés sont condamnés à mort : le colonel Didier
Ouedraogo, le Lieutenant Moussa Kaboré, Le Lieutenant Maurice Ouedraogo,
Moumouni Ouedraogo, Barnabé Kaboré, Anatole Tiendrébéogo et Adama Oue-
draogo. Ils vont être exécutés dans une certaine précipitation. Certains craignent
que Sankara ne regrette cette décision et tente d’éviter les exécutions.
Apprenant la nouvelle, il va se confier chez son père. Il tient à lui dire que ce
n’est pas lui qui a ordonné l’exécution. Il ne veut pas que son père ait des ennuis
avec les parents des personnes fusillées, si un jour il n’est plus président. Son
6
père lui répond qu’il est président et qu’il doit assumer cette décision . Il tente
de le rassurer : si les parents viennent il leur demandera pardon. D’autres amis
affirment l’avoir vu ce jour-là au bord des larmes, très marqué par cet épisode.
Mais Sankara assume la décision. Il s’en explique ainsi à des journalis-
tes : « Nous étions dans une situation très particulière qui ne m’a pas permis de
répondre favorablement à la demande de recours en grâce des condamnés. La
7
justice a dû suivre son cours ».
Un autre complot est découvert plus tard mettant en cause d’autres militaires
8
officiers, Moussa Boni Georges et le lieutenant Georges Bourou Ky . Cette fois
un tribunal militaire est convoqué dirigé par Abdoul Salam Kaboré. En l’ab-
sence de preuve, il décide de proposer de ne prononcer aucune condamnation.
Les membres du Tribunal viennent ensuite en rendre compte au CNR. Thomas
Sankara semble avoir d’autres informations et souhaite que des condamnations
soient prononcées. Mais il se trouve aussi que le lieutenant Ky avait partic ipé à
son arrestation le 17 mai 1983. Abdul Salam Kaboré défend la décision in itiale
prise avec ses camarades. Certains s'en inquiètent et tentent de le dissuader de
s’opposer ainsi au président, mais Sankara finit par accepter la décision du Tri-
bunal.

Les syndicats sont réprimés


Une vive explication oppose de nouveau les militaires et le PAI-LIPAD lors
d’une réunion du CNR en juin. Ses représentants critiquent le fonctionnement
centralisé et peu démocratique du secrétariat général des CDR. Celui-ci, fort de
sa légitimité, manœuvre pour affaiblir les militants de la LIPAD et les exclure

6. Témoignage de Jonas Hien, publié dans Le pays N°3698 du 01/09/2006, voir à l'adresse
http://www.lepays.bf/quotidie n/lumieres2.php?codeart=9455&numj=3698 N
7. Oser Inventer l’avenir, op. cit. p 153, extrait de l’ interview de Sankara par Jean Philippe
Rapp.
8. Une amie du lieutenant Ky m’a raconté une anecdote révélatrice sur la personnalité de Si-
gué qui le gardait pendant sa détention. Alors qu’elle s’enquiert de nouvelles, Sigué lui raconte
qu’il est déjà mort et qu’il s’est lui-même occupé de le torturer. En réalité, le lieutenant Ky était
dans une pièce à côté. Il le fait alors entrer et déclare à son amie qu’elle peut constater qu’il est en
bonne santé. Il la charge de faire passer la nouvelle en ville mais menace : si les bruits continuent
à courir, il finira effectivement par le tuer.

205
des postes de responsables qu’ils occupent dans certains d’entre eux. Un inter-
CDR, dirigé par Mahamadi Kouanda, notoirement connu pour son opposition
au PAI-LIPAD, va mener la bataille contre cette organisation et lancer des atta-
ques virulentes contre ses dirigeants. Le PAI-LIPAD tente de contrer l’offensive
et fait signer des pétitions par les responsables des CDR qui demandent une plus
grande démocratisation de l’organisation des CDR.
Le 18 août, le gouvernement est dissous. Sankara inaugure là une pratique
qui sera désormais annuelle. Les anciens ministres sont envoyés comme chefs
de projet pour diriger les premiers chantiers de construction des nouveaux lo-
gements pour les fonctionnaires dans les plus importantes villes.
L’éviction du PAI-LIPAD ne va finalement profiter que très furtivement à
l’ULCR. Il ne reste en effet plus qu’une seule organisation civile au CNR. Les
militaires n’ont pas l’intention de lui faire jouer le premier rôle. Ils décident de
créer l’UCB qu’ils pensent pouvoir contrôler. Quelques intellectuels, membres
de cercles communistes, rejoignent cette organisation qui va bientôt aspirer à
jouer les premiers rôles.
L’offensive contre le PAI-LIPAD se poursuit avec la suspension de la fonc-
tion publique et l’arrestation d'Arba Diallo, ministre des Affaires étrangères
jusqu’en août 1984 et d'Adama Touré. Le PAI-LIPAD critique alors ce qu'il
appelle une dérive bonapartiste du pouvoir, aux mains des militaires, dirigé par
un militaire qui a tendance à l’ improvisation et au pouvoir personnel. Début
janvier 85, au cours d’une séance d’un TPR jugeant une affaire de détournement
de fonds à la sécurité sociale, Touré Soumane, appelé comme témoin, accuse
alors le CNR d’avoir puisé dans les fonds de la Caisse Nationale de la Sécurité
Sociale, où des sommes importantes restaient inutilisées, pour financer les mul-
tiples projets qu’il avait mis en chantier. Quelques jours après, Touré Soumane
est arrêté. Il restera en détention pendant près de deux années.
Fin janvier la CSB et une dizaine de syndicats de base signent une déclara-
tion commune. Ils demandent la satisfaction de leurs revendications et se pla i-
gnent de la remise en cause des libertés syndicales. Les dirigeants syndicaux
signataires de ce texte sont suspendus de la fonction publique, et certains,
comme Hubert Yaméogo, secrétaire du SYNTSHA, le syndicat du personnel de
santé, ou Sami Ouattara secrétaire du SYNAGRI, syndicat de l’agriculture, sont
incarcérés. Le premier mai, les CDR interrompent le meeting syndical à la
Bourse du Travail. La révolution se retourne contre les syndicats soupçonnés
d’être manipulés par les militants du PCRV et du PAI-LIPAD.
Plusieurs militants syndicaux de premier plan vont être « dégagés », voire
9
incarcérés et même « manœuvrés » ou tout simplement battus par les CDR. Les
syndicats sont qualifiés de « corporatistes » ou accusés de se soucier de leurs
intérêts petit -bourgeois. On voit fleurir un peu partout le mot d’ordre « à bas
l’anarcho-syndicalisme ». La lutte contre la LIPAD et le PCRV est décrétée par
le secrétariat général des CDR, et les syndicats qu’ils dirigent sont accusés

9. Une expression couramment employée pour appeler les exercices militaires que l’on im-
pose aux prisonniers en vue de porter atteinte à leur dignité.

206
d’être les courroies de transmission de ces partis. La création des CDR de servi-
ces exacerbe les conflits au sein des services contre les syndicats. Si un certain
nombre d’anciens syndicalistes sont rentrés dans les CDR, d’autres n’ont pas
suivi le mouvement. Si la plupart préfèrent faire profil bas, certains militants
refusent d’obtempérer aux différentes obligations imposées dans les services :
sport de masse, obligation de porter le Faso Dan Fani, travaux agricoles dans les
champs collectifs, sport collectif, assister aux réunions des CDR puisque tout
habitant du Burkina est d’office membre des CDR. Autant de refus qui les ex-
posent au « dégagement » ce qui signifie parfois l’obligation de travailler sans
toucher de salaire pour se « racheter ».
Après plus d’un an et demi de détention, Touré Soumane est libéré en octo-
bre 1986. C’est Sankara qui en a pris la décision, car s'il a pour principe d’être
très dur avec les gens malhonnêtes, il ne peut se résoudre à laisser en prison des
militants pour leurs idées, d’autant plus qu’il a toujours affirmé être lui-même
favorable à la liberté d’expression. Mais il doit aussi composer avec son entou-
rage. Les deux hommes se rencontrent pour la dernière fois et évoquent déjà une
occasion ratée. Touré Soumane tente de lui expliquer que ses ennemis ne sont
pas à la LIPAD, mais dans son entourage.
Après quelques semaines de repos, il reprend rapidement ses activités en
janvier 1987. En février, la CSB convoque un séminaire pour analyser le nou-
veau statut de la fonction publique. Elle en profite pour saisir le BIT (Bureau
international du travail) afin de protester contre les atteintes aux libertés syndi-
cales. Bien entendu, cette intervention gêne quelque peu le CNR. Un pouvoir
révolutionnaire qui serait taxé de réprimer les syndicats, il faut l’éviter à tout
prix ! Le Burkina ne doit pas être montré du doigt ! Durant cette période, déjà
très conflictuelle, Salif Kaboré, un autre dirigeant de la CSB, connu aussi pour
son appartenance à la LIPAD, très proche de Touré Soumane, interviewé par
une radio hollandaise, demande que cesse la coopération de ce pays avec le Bur-
kina, sous prétexte que l’argent serait détourné par le CNR. Les dirigeants de la
LIPAD sont alors convoqués par Sankara. Ils se désolidarisent de ces déclara-
tions. Mais le mal est fait. Les propos de Salif Kaboré sont largement rapportés
tandis que ceux des dirigeants du PAI-LIPAD qui le désavouent restent confi-
dentiels. Les militants CDR redoublent d’attaque contre les militants de la
LIPAD. Les différents partis politiques du CNR, qui veulent se débarrasser dé-
finitivement de la LIPAD, trouvent là une occasion rêvée de marquer encore des
points. D’autant plus qu’au même moment, Sankara tente de renouer le dialogue
avec cette organisation pour qu’elle réintègre le processus révolutionnaire.
Le ministre du Travail Fidel Toé, chargé de gérer cette question, s’emploie à
faire du lobbying au BIT et à ne pas s’aliéner ses représentants. Mais la partie
n’est pas facile.
Forts du répit que leur laisse leur intervention au BIT, les syndicats repren-
nent l’offensive et signent une déclaration commune le 17 avril où ils affirment
avoir renoué avec l’unité d’action, ce qui n’était pas arrivé depuis 1975, et an-
noncent leur intention de fêter ensemble le premier mai. Ils publient ce jour-là

207
une plate-forme revendicative dans laquelle ils rejettent le nouveau statut de la
fonction publique et demandent le blocage des prix de première nécessité, la
garantie de l’ emploi, quelles que soient les étiquettes politiques, l’amélioration
du pouvoir d’achat. Par ailleurs ils critiquent la politique du CNR en matière de
logement, d’éducation, et s’inquiètent de l’exclusivité faite au Faso Dan Fani
qui pourrait mettre en péril d’autres emplois.
Le pouvoir choisit d’engager l’épreuve de force le premier mai. Le CNR dé-
cide d'organiser sa propre commémoration et d’inviter quelques 2500 paysans
venus des différentes provinces. Le ministre du Travail doit prendre la parole au
cours d’un meeting convoqué l’après-midi. Les salariés sont tenus de se présen-
ter sur leur lieu de travail l’après-midi pour se rendre sur place. Les syndicats
maintiennent leur meeting le matin, mais les militaires accompagnés de quel-
ques membres du CNR sont présents. Les leaders syndicaux décident finale-
ment d’annuler le rassemblement pour éviter les provocations et les incidents.
Quelques jours après, le ministère de l’ Administration Territoriale et de la
Sécurité somme la CSB et les syndicats de base, de réunir leur congrès avant la
mi-juin, les congrès ne s’étant pas réunis depuis 1984. La CSB décide de réunir
le sien le 6 juin, mais entre temps un communiqué du ministère de la Sécurité et
de l’ Administration Territoriale impose une réorganisation du fonctionnement
des syndicats. Touré Soumane est arrêté le 30 mai. De nombreuses arrestations
10
suivent dont celle de Halidou Ouedraogo qui dirige le syndicat de la magistra-
ture et d’Hubert Yaméogo du SYNTSHA. Finalement le congrès de la CSB est
organisé par des militants CDR qui se sont chargés d’envoyer les convocations,
alors que des membres de l’ancien bureau avaient reporté la date, en raison des
arrestations de leurs dirigeants.
Ce sera un des échecs de la révolution que de ne pas avoir pu composer avec
les syndicats. Divisés, ils ont acquis une légitimité grâce aux luttes menées sous
les régimes précédents et demeurent très représentatifs des salariés, plutôt em-
ployés et cadres qu’ouvriers. Ceux-ci sont peu nombreux à l’ image du faible
développement industriel et souvent dans le secteur informel, dans des entrepri-
ses généralement proches de la gestion familiale, et en général assez peu organi-
sés et sans véritable conscience de classe. Or les salariés sont fortement mis à
contribution par les retenues de salaires devant financer l’effort
d’investissements.
L’offensive contre la LIPAD, les syndicats qu’elle contrôlait, ou contre ceux
dirigés par des militants du PCRV aguerris, a privé la révolution de nombreux
cadres précieux. Certes, nous l’avons vu la LIPAD, ou en tout cas certains de
ses militants, ne sont pas exempts de responsabilité, mais a-t-on vraiment tout

10. Halidou Ouedraogo, après avoir collaboré un moment avec Blaise Compaoré, est au-
jourd’hui une des personnalités indépendantes du pouvoir les plus connues du Burkina pour avoir
fondé puis dirigé le Mouvement burkinabè des droits de l’homme, puis le regroupement des ces
différents mouvements de droit de l’ homme sur le continent africain. Il a notamment dirigé le
collectif qui s’est mis en place, après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo en décembre 1998.
Si la vérité sur l’assassinat n’est toujours pas établie, ce mouvement a néanmoins permit de nom-
breuses avancées démocratiques

208
fait pour éviter le point de non-retour ? Sankara qui souhaitait réintégrer la
LIPAD avait déjà fort à faire pour en convaincre ses amis militaires. Il se trouve
en plus confronté aux organisations politiques du CNR qui souhaitent une nou-
velle clarification au détriment de l’ULCR. Celle-ci d'ailleurs proteste contre les
arrestations de dirigeants syndicaux. Après avoir cru bénéficier de la prépondé-
rance au sein des instances du CNR, elle se voit contestée par les autres organi-
sations.
C’est durant cette période que les conflits politiques s’aiguisent. Depuis que
Sankara fait le forcing pour que le processus d’unification des organisations
politiques aboutisse à l’unité.

Améliorer toujours le fonctionnement des CDR


Les CDR constituent véritablement le pilier sur lequel s’appuie la révolu-
tion : que ce soit pour la formation politique de la population, l’exécution des
objectifs de production, la sécurité publique, la gestion des quartiers, les juge-
ments dans les conflits de voisinage à travers les tribunaux populaires de conci-
liation ou l’application des mots d’ordre issus du Conseil National de la Révolu-
tion. Les permanences des CDR sont devenues des lieux de vie et d’exercice du
pouvoir populaire. Les principes de fonctionnement sont basés sur ce que l’on
appelait « le centralisme démocratique » conçu, il faut bien le dire, comme
l’application des mots d’ordre issus du secrétariat général des CDR.
D’une part, c’est à travers les CDR que remontait l’ opinion populaire, mais
c’est aussi en leur sein qu’étaient énumérées et dénoncées publiquement les
insuffisances de la révolution. Ainsi en décembre 1984, plusieurs milliers de
CDR discutent des moyens de combler les déficits. La première conférence na-
tionale des CDR du 31 mars au 4 avril 1986, dont nous reparlerons plus loin,
non seulement formule un inventaire pertinent des insuffisances dans l’action
des CDR, mais décide de surseoir à une réforme de l’éducation nationale en
répercutant les mécontentements de la base générés par les changements propo-
sés. En septembre 1986 encore, la première conférence des commissions du
peuple chargées des secteurs ministériels, qui rassemblent les cadres de
l’administration, les autorités politiques et les structures populaires, rend public
à l’issue de ses travaux, un long document inventoriant les dysfonctionnements
et proposant des solutions. Enfin, la deuxième conférence nationale des CDR du
30 mars au 3 avril 1987 consacre les CDR comme acteurs privilégiés chargés de
faire vivre le mot d’ordre « consommons burkinabè ».
D’autre part, les CDR jouent un rôle considérable dans la prise en compte et
la résolution de problèmes locaux. Ils prennent en charge, dans la mesure de
leurs possibilités, l’amélioration des conditions de vie. Véritables organes lo-
caux de pouvoir populaire et de décisions décentralisées, ils décident de chan-
tiers comme la construction d’une école ou d’un dispensaire, l'amélioration de
la propreté, la délimitation et la distribution de parcelles dont ils ont l'entière
responsabilité.
Le bilan de l’activité des CDR ne peut donc être schématiquement réduit à

209
l’inventaire de leurs activités répressives. Ce serait, d’une part, omettre toutes
les actions concrètes quotidiennes effectuées au service de la population et,
d’autre part, oublier qu’ils ont aussi joué le rôle d’expression de la volonté po-
pulaire même si cela s’est fait de façon contradictoire. Ainsi, une étude souli-
gne :
« Il faut cependant rappeler que l’armature des structures populaires était
formée d’un bureau élu par la population, dont les militants, dogmatiques sans
doute mais convaincus et laborieux, n’avaient guère, dans les secteurs ouaga-
lais, le profil de ‘ terroristes urbains’ au service de l’Etat. Cette nécessaire dis-
tinction implique aussi de nuancer les jugements à l’emporte-pièce proférés à
l’encontre des CDR. Par ailleurs il convient de périodiser le propos car les dis-
cours politiques et les pratiques ont enregistré, en ville, une notable évolution
entre 1983 et 1991. Enfin les débats idéologiques ont, nous semble-t-il, occulté
certains volets de l’action des structures populaires, notamment l’aménagement
urbain, pour mettre l’accent sur leur éphémère et contestable carrière politique.
Certes les interventions dans la gestion urbaine ne justifient pas les dérapages
politiques, mais elles dévoilent une autre réalité qui n’en fut pas moins impor-
11
tante. »
Nous avons longuement tenté de faire le bilan de l’activité des CDR dans no-
12
tre ouvrage précédent , mais il convient, après avoir souligné toutes ces insuffi-
sances, de rappeler que les CDR et plus généralement ce qu’on a appelé les
structures du pouvoir populaire n’étaient pas uniquement des organes de répres-
sion. Loin s’en faut !
Aussi après un long développement nous avions conclu : « Un processus de
démocratisation était effectivement engagé au Burkina Faso, avec son lot
d’échecs et de réussites, qui pour une fois tentait d’associer l’ensemble de la
population. Les insuffisances de ce système sont sans doute à mettre sur le
compte de dirigeants et de cadres intermédiaires mais aussi à l’état
13
d’arriération du pays » , pour reprendre un terme employé par les dirigeants de
la révolution. De même que ce que nous appelons les libertés démocratiques,
qui constituent la référence de la culture politique occidentale, ne concernent
dans un pays comme le Burkina Faso, qu’une infime partie de la population,
celle qui a les moyens culturels et financiers de s’en saisir, de même la forme de
démocratis ation mise en place par les CDR comporte des insuffisances et laisse
de côté une autre partie de la population.
Par ailleurs, toutes les « organisations de masse » créées pendant la révolu-
tion, comme les pionniers, l’Union des Femmes Burkinabè, l’Union Nationale
des Paysans du Burkina et l’Union Nationale des Anciens du Burkina étaient
structurellement liées à l’organisation des CDR. Par principe, du moins au dé-

11. Le Burkina entre révolution et démocratie (1983-1993) op. cit. page 248, contribution de
Sylvy Jaglin.
12. Bruno Jaffré, Burkina Faso, Les Années Sankara, De la Révolution à la Rectif ication,
L’Harmattan, 1989, 332 pages.
13. Idem p. 193.

210
part, tout habitant du Burkina Faso est membre d’un CDR et se voit donc invité
à participer à ses activités.

Bien entendu le bilan des CDR ne saurait être idyllique. Tout au long des
premières années, les CDR appliquent les mots d’ordre du secrétariat général
des CDR. Cette situation a permis que des militants soient arrêtés sur ordre de
membres du secrétariat général, pour des raisons politiques. Assez rapidement
sont mises en place des structures de coordination à différents échelons. Mais il
faut aussi très vite et de façon parfois autoritaire veiller à leur composition pour
ne pas dénaturer leurs objectifs. Pour élire les membres du bureau, après une
courte présentation au cours d’une assemblée générale, les présents sont invités
à se ranger devant les candidats de leur préférence. Cela entraîne régulièrement
l’élection de personnes indésirables, des gens issus des familles de chefs dont
l’influence reste particulièrement vivace, des « potentats locaux » qui se com-
portent comme de petits dictateurs, ou encore d’autres qui se rendent responsa-
bles de malversations financières, sans parler de ceux que l’on taxe d’opportu-
nisme, à tort ou à raison. Dans les quartiers des villes, les CDR prennent en
charge de nombreux aspects de la vie des quartiers. Ils sont responsables de la
sécurité des personnes et des biens et contribuent à la formation militaire. Ils
veillent à maintenir la propreté et l’hygiène dans leur quartier par les travaux
d’intérêt commun, peuvent lancer le projet de construction d’une école ou d’un
dispensaire mais doivent alors trouver une bonne partie du financement. Ils met-
tent en place des formations pour le développement des foyers améliorés ou la
conservation de la tomate, pour ne citer que ces exemples qui relèvent du déve-
loppement économique ou de la défense de l’ environnement. Enfin ils organi-
sent régulièrement des veillées-débat pour parfaire la formation politique de la
population.
Ainsi, les CDR ont incontestablement joué un rôle répressif en procédant à
des arrestations arbitraires souvent sur ordre du secrétariat général des CDR. Ils
ont aussi participé aux différentes offensives qui ont eu lieu contre les syndicats
et servi de masse de manœuvres dans la sourde bataille que se livraient les diffé-
rentes factions politiques pour le contrôle du pouvoir. A ce propos d’ailleurs, les
militants de l’UCB et autre GCB ou ULC, si prompts à se ranger derrière Com-
paoré le lendemain du 15 octobre, sont justement ceux qui ont participé aux
différents putschs contre les directions syndicales, et qui ont critiqué les propos
de Thomas Sankara appelant à une certaine ouverture dans la période qui pré-
cède le 15 octobre.
On se plaint aussi des méthodes autoritaires et répressives avec lesquelles les
CDR ont appliqué certaines décisions du CNR. « Seule la peur des sanctions et
des dégagements tempère quelque peu la tendance à l’absentéisme et à la fai-
14
néantise » écrit Ludo Martens . Outre le caractère exagéré imprimé à cette af-
firmation par le mot « seule », il n’y a rien d’anormal à ce que, dans une admi-

14. Ludo Martens , op. cit. p. 232.

211
nistration autrefois habituée au laxisme, on sanctionne les fonctionnaires
15
n’effectuant pas leur travail correctement . On cite aussi souvent la méthode qui
consistait à fermer une entreprise et peindre sur la porte l’ inscription « fermée
impôts », lorsque celle-ci n’avait pas réglé ses impôts. Mais connaît-on un pays
où les impôts sont réglés sans contrainte et sans répression en cas de non-
paiement ? C’est justement parce qu’ils étaient habitués sous les régimes précé-
dents à des menaces jamais suivies d’effet et que la rigueur budgétaire était ef-
fectivement un objectif publiquement débattu que ces méthodes devenaient né-
cessaires pour défendre la crédibilité du pouvoir. Quant aux sanctions affectant
les paysans coupables de feux de brousse, sans doute y a-t-il eu là des exactions
malheureuses de la part de CDR zélés mais cette sévérité doit être jugée à
l’image de la progression de la sécheresse dont l’arrêt est une question vitale
pour le pays et la région tout entière.
Par contre, rien ne justifie les sanctions touchant les militants, parfois dé-
voués et sincères ou même des travailleurs honnêtes, victimes de délation pour
cause de règlement de compte personnel ou politique dans la lutte que se mè-
nent les factions pour s’éliminer les unes et les autres. Mais est-ce Thomas San-
kara qui venait dénoncer telle ou telle personne et demander des sanctions ?
Sans doute en a-t-il prononcé mais toujours à la suite de dénonciation de gens
en qui il croyait pouvoir avoir entièrement confiance.
Cette structure pesante et centralisée finit par montrer ses limites, surtout sur
des aspects touchant au développement économique. Deux conférences nationa-
les des CDR furent organisées pour en faire le bilan. La première se tient du 31
mars au 4 avril 1986 et rassemble plus de 1300 délégués. Nombreux sont ceux
qui y prennent la parole pour formuler des critiques multiples sur leur fonction-
16
nement. Dans le discours de clôture , Sankara commence par reconnaître que
« la synthèse des synthèses a parfois dénaturé certaines pensées » et réaffirme :
« Sur le plan politique, sur le plan économique, sur le plan militaire, sur tous
les plans de la vie nationale, à tous les niveaux de la vie des Burkinabè, nous,
CDR, sommes impliqués directement. Il est donc important que nous compre-
nions que la marche correcte des CDR a une conséquence bénéfique et heureuse
pour chacun de nous. Se détourner des CDR, c’est se faire à soi-même du tort. »
Et puis loin :
« Premier militant CDR que je suis, je n’échappe pas à l’obligation de criti-
quer fondamentalement, totalement nos CDR ; mais également, je n’hésite pas à
leur apporter tout le soutien, tout le renforcement dont ils ont besoin pour conti-
nuer à aller de l’avant. [Applaudissements nourris] C’est pourquoi nous devons
avoir le courage de nous regarder en face. Il y a de mauvais militants CDR par-
mi nous ! Qu’on ne se le cache pas. »

15. Je peux affirmer pour avoir moi-même travaillé au ministère de la fonction publique pen-
dant quelques mois que l’on trouvait dans les ministères des gens qui prenaient leur travail à
cœur, convaincus d’œuvrer pour le bien commun et soucieux de ne pas gâcher les maigres res-
sources disponibles.
16. Voir le discours à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0036.

212
Il se lance alors dans une critique extrêmement virulente et détaillée des in-
suffisances et des exactions :
« … Ces néo-féodaux s’installent dans les secteurs, dans les villages, dans les
provinces en véritables potentats. Ils sont également très dangereux : dans leur
façon de faire ils sont anarchistes ; régnant et sévissant à la manière des sei-
gneurs de guerre, ils sont fascistes…
… Les CDR, en particulier dans les services, deviennent de véritables ter-
reurs pour les directeurs. Il y a, à l’heure actuelle, des directeurs de service qui
ne peuvent même plus signer un bordereau d’envoi tellement ils ont peur de leur
CDR. [Applaudissements] Il y a des directeurs de service qui, avant de décider
de la peinture qu’il faut mettre sur leur voiture, convoquent une assemblée géné-
rale ; parce que, camarades, le peuple décidera. Ils ont peur, ils ont peur parce
qu’ils ont été terrorisés. Effectivement, ils ont été maltraités, on a menacé de les
suspendre, de les licencier, de les dégager et il faut reconnaître qu’il y a eu à ce
niveau des règlements de comptes que nous sommes obligés de réparer au-
jourd’hui. [Applaudissements] Ou bien, parfois, il y a le cas de ces directeurs
qui occupent des postes par la magouille. Ils font du porte-à-porte nuitamment
pour être directeurs ; par conséquent, ils sont à la merci de ceux-là qui les ont
nommés...
… Sur le plan militaire, les CDR ont été très souvent truffés de gens incomp é-
tents…
… Militairement, nous savons également que pendant les patrouilles, cer-
tains CDR ont fait des choses exécrables, indicibles. Mais comme indicible n’est
pas révolutionnaire, il faut tout dire. En effet, des CDR ont profité de la pa-
trouille pour piller. Eh bien, nous les pourchasserons désormais comme des vo-
leurs et nous les abattrons purement et simplement…
… Chaque Burkinabè a droit à la protection des CDR et la permanence CDR
ne doit pas être un lieu de tortionnaires mais au contraire une permanence où se
retrouvent des responsables qui dirigent, qui organisent, qui mobilisent, qui
éduquent et luttent en révolutionnaires…
… Sur le plan économique et social là aussi, ils sont nombreux, très nom-
breux, les militants qui programment des activités de construction par exemple,
mais qui sont, eux, assis à côté. Ils font travailler les masses ! Leur propre pa-
resse transparaît au point que les masses sont, elles-mêmes, démoralisées et dé-
mobilisées…
… De même qu’il y a une gestion anarchique, frauduleuse, gabegique et
concussionnaire des fonds qui sont confiés aux CDR, bien souvent ; c’est pour-
quoi il est juste que soient créées des structures de contrôle des caisses….
… Au niveau des services, les CDR fonctionnent encore très mal. Ils fonc-
tionnent très mal parce que, loin de rechercher la qualité du service, loin de re-
chercher un accroissement quantitatif et qualitatif dans la production des biens
sociaux et économiques, nos travailleurs organisés dans les Comités de défense
de la révolution sont plutôt occupés à courir derrière les honneurs, à courir der-
rière les titres et le pouvoir…»
Sankara sait de quoi il parle. Il aime le contact direct et se rend régulière-
ment dans les quartiers ou les services, de manière impromptue, pour discuter et
tenter de savoir ce que les gens pensent.

213
Ce discours est truffé d’anecdotes, dont Sankara est friand, qui provoquent
régulièrement l’hilarité générale. Un tel a versé de l’argent dans une caisse de
solidarité et demandé officiellement l’ anonymat, mais il fait le tour de tous les
responsables qu’il connaît pour le leur annoncer et le raconte tout autour de lui
en espérant se faire élire au CDR. Un autre responsable de la sécurité dans son
secteur prend l’avantage sur les jeunes du quartier du même âge dans la compé-
tition qui les oppose pour séduire une jeune femme en invitant ses concurrents à
quitter les lieux à l’approche du couvre-feu. Un vieux « magouilleur » demande
si la télévision sera là, avant de se décider à rejoindre le chantier de la bataille
du rail. Alors il se rend sur place, « glacières et bières fraîches dans la voiture
et fait tout pour se faire remarquer par la télévision. Etc. »
Sankara montre là qu’il est parfaitement au courant des insuffisances des
CDR, des nombreuses critiques qui circulent à ce propos. Il exprime aussi ses
17
préoccupations. Ce discours paraît largement improvisé . Comme souvent dans
ce cas-là, il se laisse parfois emporter par le plaisir d’être en phase avec son
auditoire séduit par son humour et sa prestance. Ainsi déclare-t-il : « les CDR
qui ont profité de la patrouille pour piller… Nous les pourchasserons désormais
comme des voleurs et nous les abattrons purement et simplement ». Nous avons
vu que la violence de langage ne correspond pas vraiment à la violence du per-
sonnage, notamment dans la période où il était Premier ministre, mais certains
dans la salle ont sans doute pris aux mots et à la lettre cette menace. Dans un
autre registre, lorsque pour lutter contre « la divagation des animaux », on a
autorisé les CDR à les abattre, nombreux sont les animaux qui ont fini en festin.
Ajoutons que dans la dernière période, les critiques de leurs activités se fai-
saient plus précises et Thomas Sankara avait dû répondre publiquement en di-
rect à la télévision, le 4 août 1987, à différentes questions mettant en cause les
CDR. Il était par ailleurs de plus en plus question du remplacement de Pierre
18
Ouedraogo comme secrétaire général .
Ainsi, l’analyse du bilan des CDR ne peut se faire qu’en considérant la dé-
mocratisation comme un processus en construction. Des progrès ont été réalisés
tout au long de la révolution. Thomas Sankara a montré qu’il est parfaitement
au courant des insuffisances qu’il n’hésitait pas à dénoncer lui-même. Dans une
19
de ses dernières interviews , il déclare que d’importants progrès ont été réalisés
mais qu’il souhaite encore les armer politiquement pour « gommer leur aspect
milice ».
Enfin si le Front Populaire a entrepris un bilan critique des CDR, il s’est bien
gardé de sanctionner ceux qui s’étaient rendus coupables des exactions, nombre
d’entre eux étant restés en place après le 15 octobre.

17. Un extrait de ce discours est repris dans le film, Thomas Sankara, l’Homme Intègre, de
Robin Shuffield.
18. Confirmation est donnée par Ludo Martens op. cit. p. 46. Il rapporte une interview de
Pierre Ouedraogo qui fait état d’une demande exprimée au sein du dernier Conseil des ministres
avant la dissolution du gouvernement en août 1987.
19. Elle a été publiée dans le numéro 12 daté de décembre 1987 du mensuel Arabies (pages
28 et 29), voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0275.

214
Pour la libération des femme s
Le portrait du dirigeant politique serait incomplet si nous n’évoquions pas
l`attention toute particulière que portait Thomas Sankara aux droits des femmes.
Peu de dirigeants révolutionnaires, si ce n’est aucun d’eux, n’ont été aussi loin
dans leur engagement dans ce combat. Le discours qu’il prononce le 8 mars
1987, à l’occasion de la journée des femmes, apparaît comme le plus abouti. Il y
transparaît non seulement un fort bagage théorique issu de sa culture politique
influencé par le marxisme-léninisme mais aussi une sensibilité toute particulière
notamment au travers de longues envolées lyriques.
Ainsi déclare-t-il, pour situer la question du point de vue théorique tout
comme pour signifier très clairement la filiation idéologique :
« L’importance du matérialisme dialectique est d’avoir dépassé les limites
essentielles de la biologie, d’avoir échappé aux thèses simplistes de
l’asservissement à l’espèce, pour introduire tous les faits dans le contexte éco-
nomique et social...
...C’est le passage d’une forme de société à une autre qui justifie
l’institutionnalisation de cette inégalité. Une inégalité sécrétée par l’esprit et par
notre intelligence pour réaliser la domination et l’exploitation concrétisées, re-
présentées et vécues désormais par les fonctions et les rôles auxquels nous avons
soumis la femme...
...Engels a fait l’état de l’évolution des techniques mais aussi de
l’asservissement historique de la femme qui naquit avec l’apparition de la pro-
priété privée, à la faveur du passage d’un mode de production à un autre, d’une
organisation sociale à une autre. Avec le travail intensif exigé pour défricher la
forêt, faire fructifier les champs, tirer au maximum parti de la nature, intervient
la parcellisation des tâches. L’égoïsme, la paresse, la facilité, bref le plus grand
profit pour le plus petit effort émergent des profondeurs de l’homme et s’érigent
en principes. La tendresse protectrice de la femme à l’égard de la famille et du
clan devient le piège qui la livre à la domination du mâle. »
Il reprend ensuite à son compte les thèses à la source du développement du
mouvement féministe, sur la double exploitation des femmes, l’exploitation
dans la société capitaliste mais aussi l’exploitation au sein de la famille. Il s’en
prend au passage aux hommes progressistes, aux révolutionnaires qui trompent
leurs femmes, fréquentent les prostituées, ou qui sont tellement jaloux qu’ils
n’acceptent pas que leurs femmes militent, ou encore à ceux qui propagent des
lieux communs sexistes.
Et lorsqu’il aborde la condition des femmes au Burkina, il la décrit comme
un témoin attentif et sensible de la vie des ces « femmes, sœurs et mères » qui
semble très proche des souffrances et des injustices qu’il décrit.
« Femme-source de vie mais femme -objet. Mère mais servile domestique.
Femme-nourricière mais femme -alibi. Taillable aux champs et corvéable au mé-
nage, cependant figurante sans visage et sans voix. Femme -charnière, femme-
confluent mais femme en chaînes, femme -ombre à l ’ombre masculine.
Pilier du bien-être familial, elle est accoucheuse, laveuse, balayeuse, cuisi-

215
nière, messagère, matrone, cultivatrice, guérisseuse, maraîchère, pileuse, ven-
deuse, ouvrière. Elle est une force de travail à l’outil désuet, cumulant des cen-
taines de milliers d ’heures pour des rendements désespérants.
Déjà, aux quatre fronts du combat contre la maladie, la faim, le dénuement,
la dégénérescence, nos sœurs subissent chaque jour la pression des changements
sur lesquels elles n’ont point de prise. Lorsque chacun de nos 800 000 émigrants
mâles s’en va, une femme assume un surcroît de travail. Ainsi, les deux millions
de Burkinabè résidant hors du territoire national ont contribué à aggraver le d é-
séquilibre de la sexe-ratio qui, aujourd’hui, fait que les femmes constituent 51,7
pour cent de la population totale. De la population résidante potentiellement ac-
tive, elles sont 52,1 pour cent.
Trop occupée pour accorder l’attention voulue à ses enfants, trop épuisée
pour penser à elle-même, la femme continuera de trimer : roue de fortune, roue
de friction, roue motrice, roue de secours, grande roue.
Rouées et brimées, les femmes, nos sœurs et nos épouses, paient pour avoir
donné la vie. Socialement reléguées au troisième rang, après l’homme et
l’enfant, elles paient pour entretenir la vie. Ici aussi, un Tiers-monde est arbi-
trairement arrêté pour dominer, pour exploiter.
Dominée et transférée d’une tutelle protectrice exploiteuse à une tutelle do-
minatrice et davantage exploiteuse, première à la tâche et dernière au repos,
première au puits et au bois, au feu du foyer mais dernière à étancher ses soifs,
autorisée à manger quand seulement il en reste, et après l’homme, clé de voûte
de la famille, tenant sur ses épaules, dans ses mains et par son ventre cette fa-
mille et la société, la femme est payée en retour d’idéologie nataliste oppressive,
de tabous et d’interdits alimentaires, de surcroît de travail, de malnutrition, de
grossesses dangereuses, de dépersonnalisation et d’innombrables autres maux
qui font de la mortalité maternelle une des tares les plus intolérables, les plus
indicibles, les plus honteuses de notre société. »
Le lyrisme côtoie ici la rage, mais montre la forte sensibilité de Sankara en-
vers la vie qui se déroule autour de lui. Il y décrit ici celle de sa propre mère
dont il était très proche, mais aussi de ce qu’il a vu ou voit régulièrement pour
peu que l’on accorde une attention particulière à la vie des femmes burkinabè.
Sankara ne se contente pas de discours. Les actes et décisions prises en di-
rection des femmes, pendant la révolution, sont parmi les mesures les plus
connues. La création de l’UFB part aussi du principe que la libération des fem-
mes ne peut venir que de leur propre combat, comme il l’affirme lors de son
discours à l’ONU :
« Des femmes qui luttent et proclament avec nous, que l’esclave qui n’est pas
capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. Cet
esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescen-
dance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère et nous
en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à
20
l’assaut pour la conquête de leurs droits. »

20. Discours à l’ONU le 4 octobre 1984 (voir l’intégral du discours à l’adresse :


http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0285).

216
Quant aux mesures prises, elles touchent non seulement aux aspects symbo-
liques, aux traditions, à la vie domestique mais aussi aux questions économi-
ques comme nous le verrons dans le chapitre suivant en évoquant le cas du co-
ton et l’implication des femmes dans le tissage.
Par exemple le 8 mars 1984, est décrété journée « des hommes au marché ».
Il s’agit certes de donner l’occasion aux hommes de mieux partager les tâches
domestiques avec leurs épouses, puisqu’ils réalisent la charge que cela repré-
sente, mais surtout de leur faire prendre conscience du coût des « condiments »,
eux qui rechignent à donner les sommes nécessaires. Sankara était prêt à aller
bien plus loin ! Il a été question un moment d’instaurer un salaire vital, c’est-à-
dire une retenue automatique sur le salaire du mari qui serait versée à son
épouse pour assurer le bien être de ses enfants. Une proposition qui a bien sûr
soulevé un tollé et n’a donc pas été mise en œuvre.
Signalons encore, à mettre au compte de la révolution, les premières campa-
gnes contre l’excision, le mariage forcé et le lévirat, la polygamie, mais aussi
l’augmentation du nombre de femmes ministres, la nomination de Hauts-
Commissaires.

Sankara marxiste ?
Ce discours donne aussi l’occasion d’aborder la question du rapport de San-
kara avec le marxisme. Ses détracteurs lui collent cette étiquette comme un re-
poussoir. Nombreux sont ses proches qui continuent d’affirmer que Sankara
n’était pas marxiste comme pour lui éviter cette étiquette qu’ils consid èrent de
façon péjorative. L’argument avancé tient surtout au fait qu’il était trop proche
de la réalité pour être vraiment marxiste. Au contraire, ceux qui l’ont combattu,
lui ont dénié ce qualificatif parce qu’il faisait fi de la réalité, voulant aller trop
vite, ou par « subjectivisme » appuyant leur argumentation par cette fameuse
phrase qu’on lui attribue : « Tout ce qui sort de l’imagination de l’homme peut
être réalisé ».
Nombreux à l’époque, dans son entourage, se réclamaient du marxisme et du
communisme, surtout les civils d’ailleurs, dont beaucoup ont suivi sans état
d’âme Blaise Compaoré dans sa Rectification, y compris lorsqu’il abandonnait
petit à petit les acquis de la révolution et lorsqu’il noua des alliances avec les
anciens partis qu’ils n’avaient cessé pourtant de traiter de bourgeois tout au long
de la révolution. Comme de nombreux jeunes de sa génération il a pu un mo-
ment être fasciné par les pays socialistes, Union Soviétique mais surtout Chine
et Albanie, dans les années soixante-dix, simplement parce que ce groupe de
pays s’opposait aux anciens colonisateurs au niveau international. Les voyages
qu’il a effectués par la suite dans ces pays lui ont fait perdre toute illusion et
acquérir une vision plus contrastée de leurs situations réelles.
En juillet 83, quelques jours avant la prise du pouvoir, il nous décla-
rait : « ... ce serait une erreur de nous affirmer marxiste-léniniste, nous ne som-
mes pas mûrs... Nous ne fuyons pas cette étiquette, mais c’est quelque chose
qu’il faut mériter... Celui qui se bat contre les détournements de fonds est taxé

217
21
de marxiste-léniniste. » Autrement dit, c’est encore trop tôt pour se déclarer
marxiste léniniste et en plus, comme pour répondre à des attaques, il suffit
d’être contre la corruption pour écoper de cette étiquette.
En 1985, lorsque Mongo Beti lui demande : « êtes-vous marxiste ? Depuis
quand ? Á la suite de quelle évolution ? » Il répond encore sensiblement sur le
même registre. « Je suis pour le moment anti-impérialiste. Il en est de même
pour le camarade président. Nous pensons que cela relève d’une idéologie bien
précise. C’est déjà suffisant pour nous, pour être utile à notre peuple, surtout
lorsque ce peuple ne s’embarrasse pas d’étiqueter ses dirigeants mais les juge
22
surtout à la tâche révolutionnaire. On verra plus tard … »
Mais plus tard les réponses se font plus affirmées. Interviewé en mars 1986,
il se réclame certes de Lénine et en particulier de son ouvrage considéré comme
le plus important L’Etat et la Révolution mais tout autant de la Bible et du Co-
ran :
« Bien sûr. Sans me trahir, je peux vous avouer quand même que je connais
les classiques du marxisme-léninisme.
Nicolini : Vous avez lu certainement le Capital de Karl Marx.
Sankara : Non, pas entièrement. Mais j’ai lu tout Lénine.
Nicolini : Vous emporteriez ces œuvres si vous deviez vous retrouver sur une
île déserte ?
Sankara : Sûrement l’État et la Révolution [Lénine] ; c’est pour moi un livre-
refuge que je relis souvent ; suivant que je suis de bonne ou mauvaise humeur,
j’interprète les mots et les phrases de façon différente. Mais sur une île,
j`emporterais aussi la Bible et le Coran.
Nicolini : Vous trouvez que Lénine, Jésus et Mahomet font bon ménage ?
Sankara : Oui, dans mes discours il y a beaucoup de références bibliques et
coraniques. Je considère que ces trois ouvrages constituent les trois courants de
pensée les plus forts dans le monde où nous sommes, L’État et la Révolution
donne une réponse à des problèmes qui nécessitent une solution révolutionnaire.
Par ailleurs, la Bi ble et le Coran permettent de faire la synthèse de ce que les
peuples ont pensé et pensent dans le temps et l’espace.
Nicolini : Quel est selon vous le plus révolutionnaire des trois ?
Sankara : Cela dépend des époques. Pour les temps modernes, il va sans dire
que Lénine est le plus révolutionnaire. Mais il est indéniable que Mahomet était
un révolutionnaire qui a bouleversé une société. Jésus aussi l’a été, mais sa ré-
volution est restée inachevée. Il est finalement abstrait, alors que Mahomet a su
être plus matérialiste. La parole du Christ, nous l’avons reçue comme un me s-
sage, qui pouvait nous sauver face à une misère réelle que nous vivions, en tant
que philosophie de transformation qualitative du monde. Mais nous avons été
déçus par l’usage qui en a été fait. Quand nous avons dû chercher autre chose,

21. Entretien réalisé par l’auteur en juillet 1983.


22. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0234, l'interview
réalisée par Mongo Beti le 3 novembre 1985. Il faut voir dans cette façon de répondre, le fait que
les questions ont été envoyées par écrit et que c’est un collaborateur de Sankara qui a répondu,
probablement Paulin Bamouni que Mongo Beti connaissait avant la révolution. Sankara a ensuite
annoté les réponses avant de les envoyer.

218
23
nous avons trouvé la lutte des classes ».
Chacun y trouvera sans doute matière à coller une étiquette après la lecture
de ses réponses. Mais l’Etat et la Révolution de Lénine est bien le « livre-
refuge » qui « donne une réponse à des problèmes nécessitant une solution ré-
volutionnaire ». Quant à La Bible et le Coran, ce sont certes des références mais
pour l’histoire de la pensée humaine, tandis que la déception éprouvée face à la
parole du Christ pousse à se tourner vers la lutte des classes.
En 1987, face à un journaliste cubain, la réponse est encore plus nette. A la
question : « Comment êtes-vous devenu un marxiste ? » Sankara répond
« D’une façon très simple, à travers des discussions et l’amitié avec certains
hommes. Mais cela a également été le résultat de mon expérience sociale.
J’entendais ces hommes discuter, proposer des solutions aux problèmes de la
société de façon logique et claire. Ainsi, progressivement, grâce également à
des lectures très diversifiées, et à des discussions avec des marxistes sur la ré-
24
alité de notre pays, je suis arrivé au marxisme. »
Ces quelques citations tendent à montrer qu’il paraît bien difficile de nier les
références de plus en plus précises à l’idéologie marxiste de Sankara. Elles ap-
paraissent dans plusieurs discours notamment celui consacré à la libération des
femmes. Il hésite à le clamer haut et fort, d’abord parce qu’en pleine action, il
tente d’en tirer parti au mieux pour analyser la situation de son pays et en tirer
des enseignements et qu’il ne sait trop encore si cette source de réflexion sera
bénéfique, mais aussi parce que le terme est plutôt dévoyé et que, dans la pers-
pective d’ouverture dans laquelle il se place, cette référence peut constituer un
obstacle. Nous avons vu que, bien que très croyant, Sankara fait effectivement
référence à la Bible et au Coran dans ses discours mais ne parle jamais de Dieu.
Aujourd’hui cette référence idéologique sur laquelle se sont appuyés tant de
combats, est quelque peu tombée en désuétude, en grande partie à cause de
l’écroulement presque de lui-même du système des pays socialistes liés à l’ex-
Union Soviétique. Ceux qui s’en réclament encore comme la Chine ou le Viet-
nam semblent plutôt se lancer sans complexe dans la construction du capita-
lisme sous la direction de l’Etat, la référence au marxisme-léninisme permettant
surtout de justifier un régime autoritaire de parti unique. Pas étonnant donc
qu’apparenter la référence idéologique de Sankara au marxisme-léninisme appa-
raîtrait comme un appauvrissement de sa pensée. Pourtant on pourrait aussi ren-
verser la perspective. N’a-t-il pas été au contraire, malgré un certain posit i-
visme, un dirigeant révolutionnaire nourri du marxisme-léninisme, mais qui a su
le dépasser, en n’oubliant pas de se libérer d’un dogmatisme réducteur pour au
contraire se nourrir des éléments du réel propre aux conditions socio-

23. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0047 cette inter-


view publiée par l’hebdomadaire Jeune Afrique dans son numéro du 12 mars 1986 recueillie par
Elisabeth Nic olini.
24. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0045, cette inter-
view du correspondant de Radio Havane à Ouagadougou publiée le 4 août 1987 par Granma, le
quotidien du Parti communiste cubain.

219
économiques de son pays. En effet il s’est toujours efforcé de connaître par lui-
même, et non en se fiant à son entourage, la perception qu’avait son peuple de
la révolution. Et comme nous allons le voir, s’il pouvait nourrir son analyse du
mouvement de la société de la connaissance des « classiques du marxisme léni-
nisme », c’est bien la connaissance du réel, des conditions de vie de son peuple
qui nourrissait l’ ambition qu’il avait d’une transformation rapide et en profon-
deur de son pays. C’est sans doute ce que l’on retient le plus de cette période
avec la franchise avec laquelle il s’exprimait dans les conférences internationa-
les.
Si la question avait un sens au moment où les différents courants politiques
se réclamant du marxisme ne savaient porter un jugement qu’à travers des gril-
les d’analyse toutes faites où la réponse à la question « Est-il marxiste ? » était
presque un préalable, qu’en est-il aujourd’hui ? N’avait-il pas l’esprit trop per-
pétuellement ouvert pour accepter de s’enfermer dans une école de pensée ?
D’ailleurs n’était-il pas croyant ? Mais n’en déplaise à nombre de ses proches, il
s’est inspiré de la pensée marxiste. Il en a lu les principaux textes, et tout en en
appréciant la rigueur, sans doute enrageait-il que ce soit si peu fonctionnel au
Burkina Faso.
Unir dans la diversité
Sankara a très tôt manifesté sa volonté d’unir les révolutionnaires. Par
l’intermédiaire de ses amis, il entretient des contacts avec toutes les organisa-
tions d’extrême-gauche. Si leurs militants se déchirent à coup de citations de
Lénine et de Karl Marx, lui tire d’autres conclusions de toutes ses lectures. Il
discute avec tous et sa réflexion se nourrit de tous, même si Valère Somé d’une
part et les dirigeants du PAI d’autre part, pensent qu’ils sont les plus proches. Il
a compris que choisir l’un des courants, si fort soit-il, le priverait d’autres com-
pétences et surtout d’autres forces alors que le changement révolutionnaire a
besoin de tous. Sachant que le PCRV se refuse à une alliance avec des militai-
res, il a poussé Valère Somé à reconstituer son organisation afin de ne pas se
trouver en tête-à-tête avec le PAI. Il a par ailleurs essayé de prévenir sans suc-
cès les déchirements politiques qui vont pourtant se produire.
La question de la participation civile est pour lui une question de principe. Il
connaît aussi suffisamment les pratiques politiques de la gauche et voudrait que
rapidement une organisation unique voit le jour qui unifierait celles qui existent
tout en intégrant les militants ne souhaitant pas y entrer. Entre ces organisations
ou militants isolés qui souvent ne se respectent guère, entre les militaires dont
l’adhésion à la révolution est fragile pour certains, alors que d’autres souhaitent
ne pas s’embarrasser trop longtemps des exigences des civils ou de leurs querel-
les internes, alors qu’ils pensent que c’est l’armée qui a pris le pouvoir, la voie
est étroite.
En réalité l’UCB, qui contient le terme union dans sons sigle, a été créée,
après le départ du PAI, pour rassembler au-delà de l’ULCR, dont Sankara sait
qu’elle ne pourra jamais rassembler autant qu’il le faudrait, des militants issus
du PCRV par exemple. Il n’aura de cesse de relancer les initiatives pour parve-

220
nir à l’union, y compris par exemple tenter de faire revenir les membres du PAI
dans le processus révolutio nnaire. Mais ceux qui déjà complotent pour
l’éliminer vont tout faire pour rendre impossible cette unité plus large comme
nous le verrons plus loin.
C’est surtout en 1987 qu’il s’exprime publiquement sur la question de
l’unité. Ainsi dans le discours du 4 août 1987 il déclare :
« L’unité des révolutionnaires est assurément une étape par laquelle il nous
faut passer pour aller plus en avant dans l’exécution de la tâche d’organisation
de l’avant-garde. Je me réjouis de constater qu’à ce quatrième anniversaire de
la révolution les bases sont jetées quant à la réalisation d’une unité réelle, d’une
unité militante de l’ensemble des forces révolutionnaires de notre pays. Mais
gardons-nous de faire de l’unité une univocité asséchante, paralysante et stérili-
sante. Au contraire préférons-lui l’expression plurielle diversifiée et enrichis-
sante en pensées nombreuses d’actions diverses. Pensées et actions riches de
mille nuances, toutes tendues courageusement et sincèrement dans l’acceptation
de la différence, le respect de la critique et de l’autocritique, vers le même, le
seul objectif radieux qui ne saurait être rien d’autre que le bonheur de notre
peuple.
Cependant à propos d’organisation politique structurelle, ce qui est ainsi dit,
exclut que par la précipitation, nous nous lancions dans des élaborations théori-
ques, des architectures séduisantes pour l’esprit mais sans intérêt pour la vie
quotidienne des masses... Evitons donc des élaborations éthérées qui donnent
naissance à des organigrammes théoriques sans fonctionnalité, sans intérêt pour
les masses ; simplement destinées à la contemplation de quelques rêveurs zéla-
25
teurs qui voudraient se faire plaisir. »
Il rajoute au cours de l’interview du 26 août déjà citée : « Est-ce que la lutte
de classe se renforce en diminuant les rangs des révolutionnaires ? ». Il revient
encore sur la question le 2 octobre :
Nous avons connu des difficultés, il ne faut pas s’en cacher ; difficultés qui ont
amené des affrontements ça et là. Des affrontements entre des éléments tout aus-
si bons, valables, engagés dans tout le processus révolutionnaire. Tous ceux-là
sont des éléments auxquels nous devons faire confiance. C’est chaque fois que
nous nous enfermons dans l’idée que seul un noyau, seul un groupe est valable et
que tout le reste n’est que lamentations et échecs, c’est là que nous nous isolons.
C’est-à-dire que nous compromettons la révolution. L’objectif de la révolution
n’est pas de disperser les révolutionnaires. L’objectif de la révolution est de
consolider nos rangs…
… Les révolutionnaires doivent aller au-delà de certaines convictions person-
nelles pour repêcher ceux que l’on avait condamnés d’avance. Aller chercher le
réactionnaire, car le révolutionnaire croit au mouvement, à la transformation
matérielle et humaine. Des gens ont été sévèrement sanctionnés pour avoir plus
ou moins entravé la bonne marche de la révolution. D’autres s’estiment injuste-
ment punis. Pour tout ce monde, le CNR a décidé leur réinsertion dans le déve-
loppement du Faso. Le caractère de notre révolution nous invite à faire ce pas

25. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0042.

221
26
en arrière pour corriger nos erreurs. »
Les deux derniers discours importants de Sankara constituent des appels à
l’unité, sans exclusive, des révolutionnaires au sein d’un même parti, mais aus-
si, à une ouverture au-delà des révolutionnaires, afin de ne priver la révolution
d’aucune compétence. Sankara n’est pas de ceux qui pensent que la révolution
doit éclaircir ses rangs pour se renforcer. Pour lui, il faut être capable d’accepter
la critique constructive et ne pas la considérer a priori comme une attaque
contre la révolution. Sans doute a-t-il aussi des échos du découragement de ca-
dres, pourtant engagés dans leurs services, par quelques militants dogmatiques
qui leur reprochent leurs manques de pureté révolutionnaire. Il se rend compte
aussi que ceux qui prônent l’exclusive ne sont pas forcément les plus sincères ni
les plus désintéressés. Mais au-delà des questions de personnes, dans un pays
comme le Burkina Faso où tout est à construire et où le nombre de cadres com-
pétents n’est pas très élevé, il faut pouvoir compter sur tous les patriotes, ceux
qui, au-delà des querelles idéologiques, ont compris que la révolution a entre-
pris de développer le pays. Il faut savoir les accueillir, leur donner des tâches
voire des responsabilités, utilisant leur professionnalisme, même s’ils ne sont
pas des révolutionnaires déclarés. N’a-t-il pas des exemples autour de lui, en
particulier à la Présidence, de telles personnes lui donnant entièrement satisfac-
tion, restant pourtant en dehors des batailles politiques ?
Ces quatre années sont déjà riches d’expériences, de succès et d’échecs. San-
kara a mûri dans la dernière période. Il comprend qu’il n’y a d’ailleurs pas d’au-
tres alternatives que de rassembler pour aller de l’avant et entreprend de conso-
lider un processus encore fragile. C’est de ce dirigeant plus expérimenté dont on
veut se débarrasser.

26. Voir à l'adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0041, ce discours


extrait de Sidwaya du 8/10/87 n°873.

222
Avant tout, lutter contre la pauvreté... pour le bonheur…

La révolution c’est le bonheur


Quelle que soit l’opinion que l’on se fait de la pertinence des classiques du
marxisme-léninisme pour l’analyse du mouvement de société, on y cherchera en
vain des recettes toutes faites, ou une marche à suivre, permettant de guider des
dirigeants révolutionnaires dans l’action quotidienne pour l’amélioration des
conditions de vie de la population. Or la Haute-Volta est un pays pauvre parmi
les plus pauvres. Thomas Sankara en brosse le tableau suivant dans le discours
qu’il prononce devant l’Assemblée générale de l’ONU le 4 octobre 1984 :
« Juste quelques clichés pour présenter l’ex Haute-Volta :
- 7 millions d ’habitants, avec plus de 6 millions de paysannes et de paysans.
- Un taux de mortalité infantile estimé à 180 pour mille.
- Une espérance de vie se limitant à 40 ans.
- Un taux d’analphabétisme allant jusqu’à 98 pour cent, si nous concevons
l’alphabétisé comme celui qui sait lire, écrire et parler une langue.
- Un médecin pour 50000 habitants.
- Un taux de scolarisation de 16 pour cent.
- et enfin un produit intérieur brut par tête d’habitant de 53356 francs CFA
1
soit à peine plus de 100 dollars. »
Trois ans plus tard, bien qu’au plus fort de la bataille qu’il mène contre les
« idéologues » pour l’unification des révolutionnaires, alors que ceux-ci com-
plotent pour son élimination en l’accusant de réformisme, il persiste dans une
conception très concrète de la révolution :
« Notre révolution est et doit être en permanence l’action collective des ré-
volutionnaires pour transformer la réalité et améliorer la situation concrète des
masses de notre pays. Notre révolution n’aura de valeur que si, en regardant
derrière nous, en regardant à nos côtés et en regardant devant nous, nous pou-
vons dire que les Burkinabè sont, grâce à la révolution, un peu plus heureux,
parce qu’ils ont de l’eau saine à boire, parce qu’ils ont une alimentation abon-
dante, suffisante, parce qu’ils ont une santé resplendissante, parce qu’ils ont
l’éducation, parce qu’ils ont des logements décents, parce qu’ils sont mieux vê-
tus, parce qu’ils ont droit aux loisirs, parce qu’ils ont l’occasion de jouir de plus
de liberté, de plus de démocratie, de plus de dignité. Notre révolution n’aura de

1. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0285.

223
raison d ’être que si elle peut répondre concr ètement à ces questions.
Tant que la révolution ne sera pas en mesure d’apporter bonheur matériel et
moral à notre peuple, elle sera simplement l’activité d’un ramassis, d’un certain
nombre de personnes, avec plus ou moins de mérite, mais qui représentent tout
simplement des momies, qui représentent tout simplement un rassemblement sta-
tique de valeurs décadentes, incapables de mouvoir et de faire mouvoir la réali-
té, incapables de transformer cette réalité. La révolution, c’est le bonheur. Sans
le bonheur nous ne pouvons pas parler de succès. Notre révolution doit répondre
2
concrètement à toutes ces questions. »
La tâche est immense, l’aide va se faire plus rare que les dirigeants du pays
ne l’avaient imaginé. Même si l’utilisation de la main d’œuvre pour les grands
travaux fait penser au socialisme chinois, et nombreux sont ceux, dans l’entou-
rage de Sankara, qui y voient un modèle, c’est bien de l’ intérieur du pays que
doivent émerger les solutions et surtout l’énergie nécessaire. C’est en tout cas
l’opinion de Sankara. Nous l’avons certes vu passionné par les débats idéologi-
ques, ou du moins l’ était-il avant de s’approcher plus avant du pouvoir. Il ne
cite finalement que rarement ses références idéologiques dans ses discours.
L’essentiel pour lui est bien d’améliorer les conditions de vie des populations. Il
se voue totalement à cet objectif. Chaque fois que quelqu’un vient se plaindre
autour de lui, il le renvoie à la vue omniprésente de la pauvreté en lui désignant
les pauvres dans la rue, moins bien lotis que lui.
En plus de tous les projets devant permettre d'accélérer le développement du
pays, la lutte contre la pauvreté passe par le développement de l’école, de
3
l’alphabétisation et l’amélioration qualitative de l’offre de santé . Il prend quel-
ques mesures symboliques comme l’ interdiction de la mendicité que d’aucuns
ont voulu voir comme démagogique. Des efforts sont faits pour créer des cen-
tres d’accueil des mendiants mais les moyens manquent cruellement. Mais sur-
tout, toutes ces mesures sont accompagnées d’un discours virulent contre
l’assistance dont il perçoit le danger aussi bien pour un individu qu’à l’échelle
d’un Etat.

Produisons, consommons burkinabè


Le mot d’ordre « produisons, consommons burkinabè » qui va fleurir sur les
murs des grandes villes va devenir central. On s’attaque aussi bien à l’offre, par
les efforts pour remettre sur pied une industrie nationale ou pour développer la
production artisanale, qu’à la demande en obligeant par exemple les fonction-
naires à porter les Faso Dan Fani. On s’attaque là aux habitudes bien ancrées de
la petite bourgeoisie urbaine, largement impliquée dans le processus révolution-
naire, puisqu’elle produit l’essentiel des cadres politiques du nouveau pouvoir.
Nous traiterons plus loin de la production du coton, mais au-delà, de nombreu-

2. Voir à l’adresse http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0041 le discours du


2 octobre 1987 à Tenkodogo.
3. On se reportera pour un bila n global de l’ensemble des mesures prises à notre premier ou-
vrage, Les Années Sankara, de la révolution à la Rectificatio n, l’Harmattan, 336 pages, 1989.

224
ses initiatives vont être prises pour augmenter la production locale et sa
consommation sur place. Il faut créer la valeur ajoutée sur place. Ici encore la
volonté politique d’indépendance nationale côtoie la nécessité vitale pour les
paysans d’augmenter leurs revenus.
« Notre pays produit suffisamment de quoi nous nourrir. Nous pouvons dé-
passer même notre production. Malheureusement, par manque d’organisation,
nous sommes encore obligés de tendre la main pour demander des aides alime n-
taires. Ces aides alimentaires qui nous bloquent, qui inspirent, qui installent
dans nos esprits cette habitude, ces réflexes de mendiant, d’assisté, nous devons
les mettre de côté par notre grande production ! Il faut réussir à produire plus,
produire plus parce qu’il est normal que celui qui vous donne à manger vous
dicte également ses volontés.
L’univers dans lequel nous évoluons, les forces qui nous entourent ne sont
pas pour favoriser un développement indépendant comme le nôtre. Au contraire,
tous les pièges nous serons tendus pour que nous soyons obligés de nous prosti-
tuer afin d’avoir un semblant de développement. ‘Compter d’abord sur nos pro-
pres forces’ doit cesser d’être un slogan, cela doit nous habiter. Et il faut savoir
que nous avons pour principe de toujours compter sur nos propres forces. Par-
fois cela est dur et nous entendons çà et là des sirènes défaitistes nous chanter
les louanges de l’aide. Assistance, non ! Coopération, oui ! Nous avons besoin
de la coopération avec tous les peuples du monde entier, mais l’assistance qui
développe en nous la mentalité d’assistés, nous n’en voulons vraiment pas. [Ap-
4
plaudissements] »
Si les paysans sont incités à développer les cultures de rente qui ne représen-
tent alors que 10 % des surfaces cultivées, l’augmentation de la production de
céréales, qui passe d’à peu près 1,1 milliards de tonnes entre 1979 à 1983 à 1,6
milliards en 1987, montre que cela ne s’est pas fait au détriment des cultures
vivrières, comme dans de nombreux pays impatients de s’intégrer au commerce
international et de s’appuyer sur leurs avantages comparatifs, empressés de sui-
vre les injonctions des experts du FMI.
La part du blé dans la composition du pain, dont la consommation s’est dé-
veloppée en ville, diminue au profit de l’introduction du maïs, alors qu’en
même temps on tente de développer la culture du blé. Une piste d’atterrissage
est construite à Orodara, la capitale du Kénédougou avec la participation des
agriculteurs de la région. Cette région bénéficie d’une bonne pluviométrie et
produit régulièrement de grosses quantités de fruits qui pourrissent sur place. Il
faut pouvoir les évacuer par avion. Aucune cargaison ne sera finalement trans-
portée, semble-t-il. Par contre vers la fin de la révolution, le gouvernement va
5
décréter l’interdiction de l’ importation des fruits et légumes comme pour inci-

4. Discours à la conférence nationale des CDR le 4 Avril 1986, (voir à l’adresse


http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0036).
5. Le gouvernement avait favorisé la création d’une union des coopératives. Mais l’essentiel
du commerce des fruits restaient du domaine privé. Les commerçants préféraient transporter par
la route des fruits en provenance de Côte d’Ivoire plutôt que de venir se fournir dans le Kénédou-

225
ter les commerçants à venir chercher les fruits produits à l’intérieur du Burkina.
Afin de mieux distribuer les produits locaux et d’éviter des spéculations de
la part des commerçants, le réseau de magasins d’Etat Faso Yaar est réorganisé.
Le maillage du pays se développe jusqu’à couvrir assez rapidement l’ensemble
du territoire. D’autres circuits parallèles sont mis en place par l’intermédiaire
des CDR. Les fonctionnaires sont incités, sur leurs lieux de travail, à consom-
mer des produits locaux. On voit aussi apparaître des jus de mangue ou de tama-
rin, mis en bouteille dans le pays, qui viennent concurrencer le coca cola et au-
tres sucreries fabriquées sous licence américaine.
Voilà quelques exemples de l’aspect très pragmatique de l’application du
mot d’ordre incitant les Burkinabè à produire et à consommer les produits lo-
caux. Mais une attention toute particulière est apportée au coton, qui constituait,
en 1984, 55 % de la valeur des exportations.
Le Burkina était et demeure encore aujourd’hui un important producteur de
coton. Or le Burkina le vendait brut et n’en tirait donc pas de valeur ajoutée. Le
coton est révélateur à plus d’un titre des actions concrètes de la révolution. Ce
qui demeure moins connue, c’est la recherche permanente de financements afin
d’augmenter les capacités d’égrainage ou de filage du coton dans les usines de
la SOFITEX (société des fibres et textiles) où l’Etat est majoritaire à côté de
partenaires privés. Tous les efforts vont se porter vers le développement d’une
industrie même artisanale, pour la transformation du coton sur place, afin de
garder au pays la valeur ajoutée du produit fini, grâce à une politique
d’incitation simultanée de l’offre et de la demande. On valorise la culture natio-
nale, puisque l’habit dit « Faso Dan Fani » est un habit traditionnel, et l’on
oblige les fonctionnaires à le porter deux fois par semaines au travail ou lors des
cérémonies officielles. Sankara en fait de la publicité lors des conférences inter-
nationales et une certaine émulation dans la création de modèles se fait jour
concourant à créer une mode du Faso Dan Fani. En même temps les femmes
vont massivement se lancer dans le filage et le tissage. Et en 1987, il est très
courant dans les cours des concessions de voir des femmes travailler sur un mé-
tier à tisser. Notons au passage, que cette activité leur assure un revenu auto-
nome les rendant plus indépendantes de leur mari. On voit, à l’aide de cet
exemple comment une décision, dans le cadre d’une politique globale, peut
avoir des répercussions sur de nombreux aspects de la vie quotidienne tout au-
tant que sur l’économie du pays. Ainsi chaque mesure participe d’un change-
ment global de la société, ce qui renforce l’hypothèse d’une articulation géné-
rale et d’une vision plus globale d’un projet de société qui se faisait jour, surtout
à partir de la pratique quotidienne et des mesures prises en leur ensemble.
Perpétuellement à l’écoute et poussé par le gâchis que constituent les im-
menses sommes dépensées en importation de produits manufacturés, Sankara
est prêt à se lancer dans toute expérience de développement d’une industrie lo-
cale. Par exemple, apprenant qu’un Camerounais du nom de James Onobiono a

gou alors que la route entre Bobo Dioulasso et Orodara n’était pas goudronnée. Le calcul avait-il
été fait de la rentabilité du transport des fruits par avion ?

226
monté un atelier de fabrication de réfrigérateurs et de climatiseurs, il charge ses
collaborateurs de négocier, d’abord pour se fournir chez lui, mais surtout à
terme, pour qu’il accepte de céder sa technologie afin de monter des ateliers au
Burkina. Dans le même ordre d’idée, apprenant que le Kenya a réussi à produire
une voiture, il tente de rassembler les meilleurs artisans métallurgistes et méca-
niciens du pays pour travailler à la conception d’un véhicule fait au Burkina. En
attendant il souhaite négocier, avec les concessionnaires de véhicules neufs,
l’importation des véhicules sans siège ni tapis, afin de permettre aux artisans
locaux d’habiller eux-mêmes les voitures.
Sankara est à l’écoute de toutes les propositions lui apportant des solutions
clés en main et nombreux sont ceux qui pourraient raconter avoir été sollicités
pour construire telle ou telle unité de production, avoir fait des propositions
dans telle ou telle domaine. Il trouve lui-même un grand plaisir à s’y intéresser
de près, sans doute un peu trop au goût de ses collaborateurs, mais il fait preuve
d’une grande curiosité pour tout ce qui touche à la technique.
Tous ces changements nécessitent la mobilisation de tous, et les dirigeants
doivent donner l’exemple. C’est en tout cas la conception de Sankara qui ne
cesse de le rappeler. Mais il va se rendre compte petit à petit qu’autour de lui,
parmi ceux qui se proclament révolutionnaires, nombreux sont bien plus pas-
sionnées par la rhétorique, si ce n’est la jouissance des atouts du pouvoir, que
par l’action quotidienne, le travail acharné et la recherche de solutions pragma-
tiques aux différents problèmes qu’il faut résoudre pour sortir le pays du sous-
développement. Ainsi le 2 octobre 1987, au plus fort de la crise, dévoilant au
grand jour la nature réelle du conflit qui a éclaté, il déclare :
« Seront révolutionnaires, ceux-là qui auront choisi le devoir d’abandonner
des habitudes de vie, de consommation pour vivre avec les masses. Tout le
monde n’est pas apte à vivre conséquemment le mot d’ordre ‘ Consommons bur-
kinabè’. Ils sont nombreux ceux qui ne consomment burkinabè qu’avec le lan-
gage et gardent leur langue et leur bouche pour réellement délecter et consom-
mer impérialiste... Nos paysans au Burkina Faso ne gagneront pas la bataille de
leur libération tant que nous, consommateurs des villes, ne seront pas disposés à
boire des boissons produites à partie de leur récolte... Cela est grave et inaccep-
table. Et cela est encore criminel quand ce sont des camarades, quand ce sont
des révolutionnaires, qui sont vecteurs de cette imposition, de cette domina-
6
tion. »
On retrouve encore ici le lien dialectique qu’il ne perd jamais de vue entre le
combat politique et le combat pour l’ indépendance économique. Sans un chan-
gement profond des habitudes de consommation, qui va de pair avec la fierté
d’être et de vivre africain, les avancées ne pourront être qu’illusoires.

Défendre l’environnement
Dès son arrivée à la tête de l’Etat, Sankara montre rapidement une sensibilité

6. Discours du 2 octobre 1987 Sidwaya N°873 du 8/10/87 p. 6, voir aussi à ’ladresse


http://thomassankara.net/ article.php3?id_article=0041.

227
toute particulière au problème de l’ environnement. A cette époque le mouve-
ment écologique était inexistant, à part quelques personnalités qui rencontraient
peu d’écho parmi la population ou les décideurs politiques. Mais aujourd’hui,
plus de vingt ans après, la préservation de la planète fait une entrée remarquée
tout autant que fracassante dans le débat politique. En Afrique on connaît, dans
les régions concernées, la gravité du problème avec l’avancée du désert et le s
sécheresses récurrentes. Mais les gouvernements concernés ont plutôt l’habitude
de s’en remettre aux organisations internationales spécialisées, se retranchant
derrière leurs manques de moyens, quand ils ne détournent pas cette aide au
profit de quelques ministres. Sankara bouscule cette mentalité d’assistés et dé-
nonce en même temps très durement la corruption, y compris dans les pays voi-
sins, et dans les organisations inter-africaines.
Mais ce qui est nouveau c’est la reconnaissance que l’homme est en partie
responsable de la dégradation de l’environnement et qu’il convient donc de
prendre des mesures en conséquence.
7
René Dumont raconte que, très rapidement, Sankara l’invite pour étudier
« sans complaisance » l’économie agricole de son pays. Le PNUD (Programme
des Nations unies pour le Développement) a accepté de financer ce travail.
A son arrivée Sankara lui déclare : « René Dumont, je sais qu’en vous invi-
tant ici, je risque de recevoir un coup de poing. Mais je sais aussi que ce coup
peut être utile ». René Dumont s’attribue la paternité de la suppression de l’im-
pôt de capitation et des trois luttes qui symbolisèrent la campagne pour stopper
l’avancée du désert, en déclarant que les décisions furent prises à la suite de son
séjour. Il oublie de dire qu’il fut très critiqué par les CDR pour son discours
antinataliste car il préconisait un strict contrôle des naissances, pour diminuer la
démographie qu’il jugeait responsable de la dégradation de l’environnement. Il
conclut son témoignage ainsi : « N’étant pas retourné au Burkina Faso depuis
1986, je n’ai pu juger de l’efficacité de ces mesures, mais on me dit que des
progrès très sensibles sont déjà marqués dans les trois directions. Certaines
critiques ont pu être faites sur l’action et les méthodes de travail de Sankara.
Mais nous sommes certains que s’il était encore là, une série d’actions progres-
sives seraient mises en œuvre avec plus d’énergie ».
Les trois luttes se déclinent ainsi : lutte contre la divagation des animaux,
lutte contre les feux de brousse, et lutte contre la coupe abusive du bois. Si l’on
s’en tient à la seule question de l’environnement, d’autres mesures viennent
compléter ce dispositif et les mots d’ordre, ne restent pas des phrases creuses,
bien au contraire. Ainsi les « dolotières » qui fabriquent le dolo, la bière locale
faites avec du mil, sont incitées à utiliser ce qu’on appelle les « foyers amélio-
rés » qui, grâce à une conception particulière, évitent les pertes de chaleur
contribuant à une utilisation plus rationnelle et surtout plus économe du bois de
coupe. Les familles sont incitées à se munir aussi de foyers améliorés domesti-
ques dans les cuisines. En parallèle, des campagnes de sensibilisation les inci-

7. Bendré N°34-35 du 12 au 26 octobre 1993 p. 4 et 5.

228
tent aussi à remplacer le charbon de bois par le gaz. Par ailleurs, le commerce
du bois est organisé et régulé. Les véhicules, autorisés à transporter les coupes
vers les villes, sont désormais clairement identifiés par de larges bandes vertes
et blanches peintes sur la carrosserie.
La réforme agraire prévoit qu’une partie du territoire, dont la gestion est de
la responsabilité des villages, soit réservée à un petit bois, reprenant ainsi à son
compte la tradition du bosquet sacré où sont souvent installés les fétiches. Des
pépinières sont donc créées afin que l’on puisse répondre à la demande d’arbres,
car ces petits bois doivent s’étendre petit à petit par des reboisements réguliers.
Planter un ou plusieurs arbres devient un acte symbolique très couru, accompa-
gnant nombre d’actes de la vie sociale ou politique, que ce soit une inauguration
ou un mariage.
Les très nombreuses retenues d’eau construites par les habitants des campa-
gnes, souvent en transportant sur leurs têtes les pierres, ont aussi pour objectif
d’éviter que la couche utile de la terre ne soit emportée par les eaux de pluie.
L’originalité ici est de s’être doté d’un discours mais surtout des moyens po-
litiques pour le mettre en pratique : réalisons sans attendre ce qui est réalisable
avec nos propres forces. Et surtout dotons-nous des moyens et structures polit i-
ques pour mobiliser les populations. Les CDR ont constitué le relais et
l’instrument priv ilégié de la mobilisation pour toutes ces actions.
De même que savoir quelle mesure prendre ne suffit pas pour être en mesure
de le faire, de même le discours politique ne permet pas non plus de savoir de
façon pratique quelle décision prendre au quotidien. Or la révolution burkinabè
a réussi, non sans quelques difficultés, à se fixer des objectifs concrets dans
différents domaines, mais aussi à se doter de structures de mobilisation permet-
tant que les décisions ou mots d’ordre soient appliqués. J’ai vécu quelque mois
dans un quartier du centre de Ouagadougou. Mon voisin était un des responsa-
bles de la sécurité dans le CDR du secteur. Il avait été choisi pour construire les
foyers améliorés pour les dolotières et avait donc suivi la formation adéquate. Il
exprimait d’ailleurs une grande fierté d’avoir ainsi appris un vrai métier. Il bé-
néficiait, pour chaque foyer amélioré terminé, d’une rétribution lui permettant
ainsi d’avoir des revenus. Il devait aussi sensibiliser ses clientes au bienfait de
ces nouveaux foyers. Cet exemple montre aussi combien ne s’en tenir qu’au
caractère répressif des CDR, voire au contrôle policier de la population, apparaît
réducteur par rapport aux multiples tâches dont ils avaient la responsabilité.
Peu importe finalement de déterminer dans quelle mesure les décisions pri-
ses ci-dessus proviennent des conseils de René Dumont. Sankara démontre en-
core sa soif de conseils utiles de la part de spécialistes, même peu consensuels
comme l’était alors René Dumont, mais dont la franchise était bien connue.
Nous avons vu par exemple qu’il avait tenté d’attirer sans succès les économis-
tes qu’il a connus à Madagascar. D’autres sont venus apporter leur expertise,
prodiguer leurs conseils ou proposer des projets tout en restant anonymes. San-
kara les écoute toujours avec intérêt. Puis il les bombarde de questions pour
obtenir tous les éclaircissements nécessaires, mais aussi pour satisfaire sa curio-

229
sité et en tirer éventuellement des orientations à venir, mais il faut pour cela
qu’il ait été convaincu. Il aime aussi leur emprunter des idées nouvelles, d’où
cette envie de faire venir aussi des gens considérés comme marginaux ou radi-
caux comme l’était alors René Dumont.
Dans son témoignage, Alfred Sawadogo évoque d’autres projets de très
grande envergure qui n’ont pas vu le jour. Ainsi celui de créer de gigantesques
ceintures vertes pour barrer la route du désert. Ce projet se construit petit à petit,
dans l’esprit de Sankara, comme le prolongement de la plantation des bosquets
dans chaque village, en un immense chantier national à l’image de la « bataille
du rail ». Il s’agit de planter des gigantesques bandes vertes, larges d’une cin-
quantaine de kilomètres, traversant le Nord du pays d’Est en Ouest, en longeant
les frontières. Seraient mobilisés, les populations riveraines, l’armée, les jeunes
dans le cadre d’un service civique, les salariés du public comme du privé qui y
consacreraient quelques jours de congé. Des délégués de chaque village y vien-
draient à tour de rôle pour y travailler, mais aussi pour améliorer leur connais-
sance en matière de plantation qu’ils appliqueraient de retour dans leur village.
Aucun autre pouvoir n’est allé aussi loin dans les mesures de protections de
l’environnement. Plusieurs auteurs soulignent l’application quelque peu coerci-
tive de ces mots d’ordre par les CDR ce qui aurait entraîné un fort mécontente-
ment dans les campagnes. Certains d’ailleurs en profitent effectivement non
sans malignité pour manger un peu plus de viande, puisqu’ils ont l’autorisation
de tuer les bêtes qui divaguent. Mais ne faut-il pas aussi souligner la vision et le
courage de ces mesures d’ensemble ? L’urgence n’était-elle pas déjà là alors
qu’elle est décrétée aujourd’hui sur l’ensemble de la planète ?
Ces mesures s’attaquaient à des usages parfois anciens, voire à des tradi-
tions, et ajoutaient encore des obligations supplémentaires à la vie quotidienne.
Tout aussi impopulaire serait, par exemple, une stricte limitation des déplace-
ments en voiture dans les villes occidentales, ou une imposition d’un plafond de
consommation énergétique par famille. On n’en est pas là, mais l’urgence
commence à être reconnue et des mesures du même ordre ne sont pas à exclure
si les progrès, dans le sens de la limitation des gaz à effet de serre, ne se font pas
sentir très rapidement.
La révolution burkinabè se distingue par nombre d'actions de ce type, alors
très pragmatiques mais jugées alors trop volontaristes. Elles paraissent pourtant
aujourd’hui, pour certaines, comme de simples mesures de bon sens même si
elles se heurtent à des usages anciens.

Des efforts
Les changements radicaux engagés demandent des moyens pour financer les
multiples projets, que l’on met en chantier, mais qui dépassent largement les
possibilités du pays. Les efforts importants sont donc nécessaires. Pour Sankara,
cela va de soi, c’est logique et rationnel. Il n’est de toute façon guère porté à la
consommation au-delà de ce qui est utile. Il faut compter sur ses propres forces.
Pour les salariés, l’addition est lourde. Les retenues sur les salaires varient de 5

230
et 12 %. Encore faut-il mentionner que, l’année suivante, Sankara va annoncer
la gratuité des loyers pendant un an, pour compenser le manque à gagner. L’EPI
(Effort populaire d’investissement) doit permettre de transformer la structure
des dépenses du budget de l’Etat et d’augmenter sa part d’investissement au
8
détriment de celle consacrée au fonctionnement . Sankara revient longuement
sur cette question lors de la première conférence nationale des CDR:
« C’est pourquoi nous avons fourni, et fournissons des efforts. Ces efforts ont
été combattus, dénaturés. Il y a des gens qui ont raconté : ‘Oui ! Voilà avec la
révolution, les salaires sont bas, le pouvoir d’achat est bas, il y a des gens qui
n’ont plus que 20 francs par mois, pourquoi ? A cause du 12ème de salaire, à
cause des 12 pour cent, à cause des retenues’. ... Nous allons leur restituer 100
pour cent de leur salaire. Ils auront donc à la fin de mois 22,40 francs. Mathé-
matiquement c’est ça ! Qu’on ne nous dise pas que le salaire des gens a disparu
du fait de l’Effort populaire d’investissement ou des autres retenues ! Les salai-
res ont disparu à cause de la bière, des brochettes, du luxe insultant, des habitu-
des de consommation. [Applaudissements] Ceux qui roulent dans des voitures
hypothéquées, ceux qui jonglent, ceux qui vont chez les marabouts pour multi-
plier l’argent, ce sont ceux-là qui n ’ont plus leur pouvoir d’achat !
Mais néanmoins, la révolution est faite pour nous et nos efforts sont là pour
nous tous... ces réunions budgétaires auront pour but de souligner les efforts ré-
alisés au profit du peuple. C’est pourquoi, à compter du prochain budget, eh
bien, il n’y aura plus d’EPI. [Applaudissements] Je vois que vous n’êtes pas
contents parce que les salaires seront rétablis. Je le sais. Mais je vous com-
prends. N’est-ce pas camarades ? [Cris de « Oui ! »] La franchise vous a ma n-
qué. Le courage de vos opinions vous a manqué. Eh bien nous rétablirons ces
salaires parce que les efforts que nous avons réalisés nous permettent de le faire.
Nous voulons être francs envers notre peuple. Ne rien lui promettre que nous ne
puissions lui donner. [Applaudissements] Il y a des pays où l’on promet des
augmentations de salaires et on ne paye pas les salaires. Nous, nous vous avons
promis de retenir vos salaires ; nous les avons retenus oui ou non ? [Cris de
« Oui ! »] Alors nous avons tenu parole ! [Applaudissements]
Ce n’est pas pareil, c’est la différence. Lorsque nous disons que nous rete-
nons les salaires, nous les retenons, et cela peut se constater, et si parmi vous il
y a un seul dont le salaire n’a pas été retenu, par erreur, qu’il se signale au mi-
nistère du Budget. [Rires] Ces efforts, le Conseil national de la révolution en-
tend les canaliser pour un meilleur développement de notre pays. Cela est possi-
ble, cela est faisable grâce à notre cohésion, au coude à co ude. Mais après cette
première conférence nationale des CDR, nous devons apprendre à combattre
nos ennemis, sans peur, sans pitié, sans faiblesse, sans sensiblerie inutile ! Tou-
tes les fois que nous nous laisserons attendrir par leurs larmes, c’est nous qui
9
perdrons . »

8. Le budget de l’Etat passe de 58 milliards de FCFA en 1983 à 98 milliards en 1987, les in-
vestissements publics de 4 à 12,4 milliards et les dépenses de fonctionnement diminuent de 18%
de 1983 à 1985. L’Expansion datée du 19/02 au 03/03/1988 cité dans Burkina Faso, les années
Sankara, op. cit. p. 148.
9. Discours à la conférence nationale des CDR le 4 Avril 1986 (voir à l’adresse :

231
On retrouve là les techniques de Sankara : humour, verve, raillerie, provoca-
tion pouvant aller jusqu’au cynisme. On peut aussi y percevoir la proximité ou
la complicité qu’il ressent lorsqu’il s’adresse aux militants CDR. Il semble aussi
comprendre les difficultés des uns et des autres, tout en reprenant les attaques
très dures contre ceux qui ont une vie immorale, une cible de choix dans nom-
bre de discours de Sankara.
Ces exemples de projets illustrent la créativité de Sankara, sa capacité d’être
à l’affût et de se saisir de tout ce qui peut contribuer au développement de son
pays, quelle que soit l’ampleur du projet, parfois avec pragmatisme, parfois
dépassant les limites du réalisme. Mais il était toujours guidé par la passion
pour son pays, son engagement total et sa rage de le sortir de la pauvreté.

Projet global ou improvisation ?


Deux principales critiques sont avancées. La première porte sur
« l’improvisation » qui caractériserait la politique économique du CNR. Le 15
octobre 1987, la première déclaration lue à la radio, annonce que « le Front
populaire, regroupant les forces patriotiques, décide de mettre fin au pouvoir
autocratique de Thomas Sankara, d’arrêter la procédure de restauration néo-
coloniale entreprise par ce traître de la révolution d’août ». On lui reproche en
particulier, « une vision mystique quant aux solutions à apporter aux problèmes
concrets des masses », « qui aurait entraîné un écroulement continu du système
productif ». Le lendemain, le premier communiqué de presse du Front Populaire
parle « de spontanéisme, d’improvisation économique » et Compaoré, dans sa
première déclaration publique du 19 octobre, confirme cette appréciation en
parlant encore d’« un aventurisme et un spontanéisme sur les plans économi-
que, politique, social et culturel ». Ces critiques seront reprises pour l’essentiel
lors des Assises Nationales pour un bilan critique de quatre années de révolu-
tion qui se tiendront à Ouagadougou du 8 au 10 janvier.
Deux ouvrages, bénéficiant du recul du temps, y répondent en grande partie.
10
Nous nous permettons de les citer ici longuement . Pascal Zagré, qui fut minis-
tre du Plan et de la Coopération et qui a collaboré au pouvoir du CNR mais aus-
si à celui du Front Populaire écrit :
« Si les performances de l’économie burkinabè ont été en beaucoup de points
satisfaisantes, cela est dû à la politique macro-économique et macro-financière
bien agencée du CNR, même si de prime abord, elle n’est pas apparue réfléchie.
En effet la gestation et les efforts de réflexion, pour la mise en place d’une poli-
tique macro-économique coordonnée, n’étaient pas évidents a priori. Ils sem-
blent avoir été dictés au gré des événements et sous la pression des nécessités. Et
pourtant, la mise en œuvre de mesures institutionnelles qui ont décuplé la capa-
cité administrative de gestion des ressources publiques, qui ont remis les fonc-

http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0036).
10. Le Burkina Faso Contemporain, L’expérience d’un autodéveloppement, Helmut Asche,
L’Harmattan, 02/94, 287 pages et Les politiques économiques du Burkina Faso, Une tradition
d’ajustement structurel, Pascal Zagré, Karthala, 10/1994, 246 pages.

232
tionnaires au travail et les ont métamorphosés en véritables agents de dévelop-
pement, ainsi que le choix judicieux de certains investissements, ont permis de
maintenir un taux de croissance honorable et en même temps de limiter
l’inflation.
En effet la Révolution d’août a choisi d’appliquer une politique de croissance
par la relance de la production, appuyée d’une politique de répartition des reve-
nus, laquelle opère des transferts inter-catégoriels. Les revenus élevés étaient
imposés et, par le biais des investissements publics, partiellement transférés aux
tranches inférieures. Ainsi le secteur des BTP et les grands chantiers de cons-
truction de cités ont regroupé des tâcherons jusqu’alors désœuvrés, les amenant
à user de méthodes modernes de gestion, en même temps suscitant la création
d’emplois et la redistribution des revenus à la main-d’œuvre très peu qualifiée
qui peuplait les villes. Dans le même sens, l’élimination de l’impôt de capitation
et la suppression de la taxe sur le bétail visaient à soulager surtout le monde ru-
11
ral d’un fardeau qui remontait au temps colonial. »
Ludo Martens s’en prend longuement aux interventions impromptues de
12
Sankara lors de l’élaboration du plan quinquennal . Ce plan doit poursuivre
l’action engagée par le premier Plan Populaire de Développement dont la réali-
sation s’est déroulée d’octobre 1984 à décembre 1985. Si son objectif est
d’abord d’améliorer les conditions de vie des populations et d’augmenter
l’infrastructure du pays, il doit aussi permettre de tester la capacité des provin-
ces à réaliser des projets qui leur sont propres et à mobiliser les populations.
Une toute récente réforme de décentralisation venait en effet de créer les pro-
vinces.
Ludo Martens s’étonne que le débat commence dès avril 1985 alors qu’il ne
s’agit encore que d’inventorier les besoins. Le plan doit en effet n’être soumis
au CNR qu’en juin 1986, à l’issue des assises du conseil national du plan. Il
s’en prend ensuite aux propositions de Thomas Sankara qui prône de nouvelles
cotisations afin de réaliser un programme social qui prévoit la gratuité de la
santé et la généralisation de l’enseignement. Il s’appuie enfin sur une note frap-
pée du tampon « secret confidentiel » pour s’en prendre à Thomas Sankara dont
« l’incohérence des propos frôle l’irresponsabilité ». Selon ce document, Tho-
mas Sankara développe une idée qui peut apparaître en effet quelque peu in-
congrue d’un contre-plan plus ambitieux aux indices plus élevés et il
ajoute : « La réaction, intérieure et extérieure, ne manquera pas de produire
des analyses scientifiques pour démontrer que notre contre-plan est une aberra-
13
tion, une folie. Il faudra triompher de ces ennemis ». Mais surtout il lui est
reproché plus loin d’affirmer « difficilement concevable que le Burkina continue
14
à importer des produits de première nécessité ». Et Ludo Martens continue :
« Pour lui il s’agit essentiellement de volonté et de mentalité et non pas de poli-
tique d’industrialisation rationnelle, de productivité et de qualité de produits. Si

11. Pascal Zagré op. cit. p. 165.


12. Ludo Martens op. cit. p. 168 et suivantes.
13. Ludo Martens op. cit. p. 174.
14. Idem.

233
une approche scientifique de la production alimentaire et vestimentaire au Bur-
kina existe, elle doit trouver sa concrétisation dans un plan quinquennal. On
voit mal comment une question aussi cruciale, pourrait être reléguée dans un
15
contre-plan semi-clandestin .» Et Ludo Martens continue dans les pages sui-
vantes à s’en prendre aux décisions « improvisées » de Sankara.
Ce passage du livre de Ludo Martens qui se veut une critique argumentée de
l’action de Thomas Sankara mérite qu’on s’y attarde un peu. Ce document est
une contribution très appréciable dans l’étude de cette période, et nous y avons
nous-mêmes pioché un certain nombre d’informations. Loin de nous l’ idée de
nier certains défauts de Thomas Sankara, en particulier une propension au vo-
lontarisme qui pouvait l’amener parfois à tirer tout le monde vers des décisions
pas toujours suffisamment mûries.
Mais les jugements de Ludo Martens amènent de notre part les réflexions
suivantes. Tout d’abord il semble bien qu’il ait participé, volontairement ou
non, à une tentative a posteriori de justification de la politique du Front Popu-
laire. Il a bénéficié de toutes les facilités et de la confiance des dirigeants du
Front Populaire, comme le montrent les nombreuses interviews qu’il a réussies
à obtenir. Sans doute s’est-il laissé abuser par les apparences, longtemps entre-
tenues par le président Blaise Compaoré, selon lesquelles la mort de Thomas
Sankara n’était qu’une étape, certes douloureuse, mais une étape dans la pour-
suite de la révolution, pour ménager ses premiers soutiens « révolutionnaires »
alors que le pouvoir était encore fragile. Même s’il parle le 29 mai 1989 du
« premier virage dangereux sur la route sinueuse que la révolution burkinabè
16
vient d’entamer », il garde encore quelques illusions en terminant sa postface
par la conclusion suivante « Il faudra attendre les prochains virages à la lon-
gue sur le chemin de la révolution burkinabè, pour voir, à l’épreuve, la solidité
et l’unification au sein de l’Organisation Pour la Démocratie Populaire / Mou-
17
vement du Travail ». On sait aujourd’hui ce qu’il en est advenu. Il n’est plus
question de révolution, le parti de Blaise Compaoré s’est allié avec les ennemis
d’hier, qualifiés autrefois de « bourgeois ». La vie politique burkinabè semble
reprendre ses travers d’avant la période du CMRPN, à savoir les multiples revi-
rements d’alliance, les distributions d’argent pendant les campagnes électorales,
un parlement dominé par un seul parti dont les débats ne mobilisent guère que
18
les politiciens , alors que l’écrasante majorité de la population s’en désintéresse
totalement, une implication de plus en plus forte de la chefferie dans la vie poli-
tique, malgré les nombreux intellectuels qui tirent la sonnette d’alarme sur les
conséquences néfastes que cela risque d’entraîner sur l’équilibre social pourtant
19
de plus en plus fragile .

15. Idem.
16. Ludo Martens p. 301.
17. Ludo Martens p. 304.
18. Et encore, la presse locale indépendante se délecte de dénoncer des députés peu présents
ou ceux qui n’ont jamais pris la parole pendant toute une législature.
19. Voir en particulier l'excellent livre de Vincent Ouattara, L’ère Compaoré : Crimes, Politi-
que et gestion du pouvoir, Klanba Editions, 4ème trimestre 2006, 238 pages.

234
Ce qui est plus grave c’est que Ludo Martens a voulu engager un travail de
prospection des divergences des uns et des autres alors qu’il n’avait pas accès à
l’ensemble des archives. Ce n’est pas la décision d’engager ce travail que nous
réprouvons, mais les jugements définitifs qu’il se permet de porter, alors qu’il
n’avait pas en sa possession tous les documents nécessaires. On se trouve dans
la situation d’un procès en règle de Thomas Sankara précédé d’une enquête, au
cours de laquelle tous les moyens disponibles ont été mis à la disposition de
l’accusation sans que l’ accusé puisse prendre la parole ni exhiber le moindre
document pour sa défense. Les pièces qu’il cite, et dont il disposait, ont été mi-
ses à sa disposition par les partisans du Front Populaire qui pouvaient à loisir
effectuer leur propre sélection. C’est tout le contraire d’une démarche historique
scientifique dont pourtant il se réclame. Gageons que les détracteurs de Thomas
Sankara ne se sont pas gênés pour ne produire que des documents qui allaient
dans le sens de ce qu’ils souhaitaient démontrer, à savoir la justification de la
prise du pouvoir du Front Populaire et la destruction de l’image positive de
Sankara au niveau international.
Quant aux positions de Thomas Sankara, elles ne méritent pas cette ironie
suffisante qui transparaît dans les propos de Ludo Martens. Thomas Sankara
exprime simplement un point de vue, le point de vue d’un impatient, d’un
homme qui enrage que les changements n’aillent pas plus vite et qui pousse ses
techniciens à être plus ambitieux. Nous voulons bien suivre Ludo Martens dans
son jugement sur le caractère quelque peu saugrenu du contre-plan, encore que
nous n’ayons pas tous les éléments à notre disposition, mais nous refusons de
traiter les idées qu’il y défend avec suffisance. Il n’y a là rien de choquant dans
ces échanges d’idées entre le principal dirigeant politique de la révolution et des
économistes-techniciens chargés de préparer la planification. Aux dirigeants
politiques d’impulser une orientation et de fixer des objectifs sociaux, aux éco-
nomistes d’en étudier le réalisme et de trouver les moyens de les atteindre. C’est
d’ailleurs une des idées force du mouvement altermondialiste que de refuser à
l’économie le statut de science exacte qui pourrait dicter la voie à suivre aux
dirigeants politiques. Les décisions définitives résultent partout de l’arbitrage
entre ces deux pouvoirs parfois sur fond d’intervention de la société civile, qu’il
faut souhaiter de plus en plus active.
En réalité, de nombreuses structures mises sont mises en place pour partici-
per aux décisions : la présidence, les conseils du plan dans les départements et
provinces, les commissions nationales sectorielles, le ministère de la Planifica-
tion, le conseil national du plan, le conseil révolutionnaire économique et social,
et enfin le conseil national de la révolution. Comme pour toute décision, Sanka-
ra a tout simplement pris sa part de responsabilité dans le rôle particulier de
président du Faso, c’est-à-dire le premier dirigeant du pays, mais il y met toute
sa rage d’aller vite, pour faire décoller le pays et toute sa force de conviction
pour en convaincre ses camarades.

235
236
Chapitre 5

La mise à mort

237
238
Fronde et complot interne

Certains craignent d’être écartés


Sankara n’est pas mort par accident, mais victime d’un complot. A
l’intérieur du pays, une alliance s’organise. D’un côté des hommes politiques
qui souhaitent une clarification et s’opposent à la politique d’ouverture de San-
kara, quand ils ne souhaitent pas tout simplement profiter de la position que leur
donnerait l’exercice du pouvoir. Plusieurs d’entre eux ont tenté d’obtenir des
postes bien rémunérés pour leurs femmes ou leurs maîtresses et Sankara le sait,
lui qui ne cesse de faire la chasse à ce type de passe-droit. Ils savent désormais
qu’ils ont perdu sa confiance ce qui leur fait craindre des mutations ou des mi-
ses à l’écart. D’autres sont sincères et avancent la nécessité d’une meilleure
organisation des instances de direction et souscrivent aux critiques du pouvoir
personnel qu’exercerait Sankara. Mais d’autres sont fatigués, voire exténués, de
la rigueur morale de Sankara et des réflexions parfois désobligeantes dont ils
font l’objet, soit parce que leur façon de vivre ne correspond pas aux règles
qu’il veut imposer à son entourage en adéquation avec la pauvreté de l’écrasante
majorité de la population.
De l’autre, Blaise Compaoré, qui s’est rapproché des réseaux françafricains
qui l’assurent de leur soutien et par ailleurs, avide lui aussi des bénéfices que lui
donnerait le pouvoir sans partage, vit depuis quelques temps sous l’influence de
sa femme qui lui a donné goût aux délices de la vie opulente.
Comme nous l’avons vu, certains protagonistes restent persuadés que Blaise
Compaoré aurait voulu être le président dès le début de la révolution. C’est en
tout cas certainement ce que pensait Vincent Sigué qui a tenté d’en convaincre
Thomas Sankara sans succès. Sigué a d’ailleurs raconté à qui veut l’entendre,
que même avant le 4 août, Blaise Compaoré aurait un jour réuni à Po ses offi-
1
ciers et sous-officiers pour discuter de l’éventualité que le pouvoir lui revienne .
Blaise Compaoré a besoin de soutien politique pour mener à bien son projet
et les opposants à Sankara savent qu’ils ont besoin du bras armé que constituent
les forces militaires contrôlées par Blaise Compaoré et son adjoint Gilbert
Diendéré. C’est cette alliance qui, à l’intérieur du pays, va s’opposer à Sankara,
préparant la couverture politique du complot. Elle va se consolider tout au long

1. Cette anecdote ne nous a pas été rapportée directement mais par l’intermédiaire de person-
nes qui l’auraient entendue de la bouche de Vincent Sigué.

239
de l’année 1987, Blaise Compaoré s’assurant le soutien de ceux qui viennent se
plaindre à lui en leur promettant sa protection.
Par ailleurs Sankara souhaite vivement une amélioration qualitative des
CDR. Il souhaite en effet faire adopter un code de bonne conduite et améliorer
la formation des cadres. Certains qui exercent des responsabilités s’en servent
pour leurs intérêts personnels et craignent de perdre ces avantages. Sankara a
prononcé, comme nous lavons vu, des critiques très vives à leur encontre lors de
la première conférence nationale des CDR, mais les progrès réalisés depuis sont
à ses yeux insuffisants. Il connaît parfaitement son monde et compte notamment
sur la commission populaire de lutte contre la corruption pour mettre hors d’état
de nuire ceux qui sous couvert de discours révolutionnaires souhaitent surtout
ne pas être démasqués. Ainsi il déclare quelques mois avant le 15 octobre :
« Tous ceux qui essaient de tenir des discours sur la lutte contre la corruption ne
sont pas forcément si innocents que cela. Ils sont nombreux parce qu’ils ont peur de la
Commission populaire de lutte contre la corruption. Ils font tout pour que la Commi s-
sion n’agisse pas. Ils disent qu’elle est inutile, inefficace, dévalorise le régime et ses
2
dirigeants, règle ses comptes » .
Enfin, Sankara est un excellent débatteur et contradicteur, doué d’une formi-
dable culture politique dont ses discours se font parfois l’écho, acquise à force
de travail et de multiples confrontations d’idées avec des intellectuels ou des
militants de tout bord. Et ceux qui s’essayent à engager un débat d’idées contra-
dictoire avec lui ne sont pas au bout de leur peine. Si la lutte politique est réelle,
comme nous le verrons, les débats seuls ne sauraient suffire à faire tomber San-
kara. Ses ennemis vont donc s’employer à toute sorte de manœuvres politicien-
nes plutôt que d’enrichir le débat sur les questions de développement, les objec-
tifs de la révolution et les moyens de les atteindre.

Divergences à propos de l’unification des organisations révolution-


naires, un prétexte politique
Deux conflits politiques majeurs vont opposer les partisans de Thomas San-
kara et le camp dans lequel s’est rangé Blaise Compaoré : la nécessité d’une
pause et l’élargissement des bases de la révolution d’un part, et la méthode pour
construire un parti politique d’avant-garde regroupant les différentes factions
révolutionnaires d’autre part. Apparemment contradictoires, ces deux axes sont
pourtant parfaitement complémentaires. En effet élargir la base de la révolution
à d’autres couches sociales ou forces politiques, permettre une certaine ouver-
ture démocratique et politique nécessitent parallèlement que les groupes politi-
ques représentés au CNR cessent leurs querelles pour s’unir afin d’être à même
d’affronter ce débat politique auquel pourraient alors participer d’autres groupes
politiques dans un cadre encore à définir qui ne permettrait pas de remettre en
cause la révolution en cours.

2. Retranscription d’une séance de questions réponses avec des burkinabè publié e dans Jeune
Afrique le 4 novembre 1987.

240
L’ULCR après l’éviction de la LIPAD pense un moment avoir les coudées
franches, mais le ralliement d’anciens membres du PCRV, que Sankara souhai-
tait depuis longtemps, ne pouvait se faire en son sein, compte tenu des conflits
passés au sein du mouvement étudiant. C’est pour y palier que l’UCB, l’Union
des Luttes Communistes, est créé en août 1984 par des militaires révolutionnai-
res, sous l’impulsion de Pierre Ouedraogo et d’un certain nombre d’intellectuels
marxistes qui souhaitent se regrouper dans une autre structure. Il s’agit d’unir
les forces révolutionnaires dans une structure unique où les militaires auraient
toute leur place.
3
Mais l’apparition du GCB, créé par des dissidents du PCRV (Parti Commu-
niste Révolutionnaire Voltaïque), puis un peu plus tard de l’ULC, par des mili-
tants issus de l’ULCR, marque une nouvelle escalade. Blaise Compaoré ne pou-
vait se contenter de développer son offensive contre Sankara au sein de l’UCB
dont il ne contrôlait pas, loin de là, tous les militants. Ses dirigeants les plus en
vue, Jean-Marc Palm, frère aîné du capitaine de gendarmerie Jean-Pierre Palm,
qui retrouve en 2006 un poste ministériel et Salif Dia llo, tous deux hommes de
confiance de Blaise Compaoré encore aujourd’hui, confirment avec le recul,
l’hypothèse selon laquelle, cette organisation aurait été créée de toute pièce pour
être son instrument. D’ailleurs il est notable que les principaux obstacles au
processus d’unification des groupes révolutionnaires soutenant la révolution
4
viendront du GCB .
Sankara semblait être resté assez éloigné des péripéties politiciennes, bien
que présenté comme membre de l’UCB, jusqu’au lancement du processus
d’unification en mai 1986 dans lequel il mettra toute son énergie. Quatre orga-
nisations, le GCB, l’UCB, l’ULC et l’OMR signent une déclaration commune
dans laquelle elles affirment leur volonté conjointe de s’unir autour du Discours
d’orientation politique, d’entamer des discussions en vue d’un processus
d’unification. Elles déclarent en outre : « œuvrer pour le dépassement de nos
cadres respectifs en vue de l’édification d’une organisation d’avant-garde ».
Un accord intervient semble -t-il et Sankara compte l’annoncer publiquement
dès le 4 août 1986, mais des divergences de dernière heure et la dénonciation de
l’accord par le GCB qui pourtant l’avait accepté l’en empêchent.
Par la suite de multiples manœuvres vont créer un climat de méfiance peu

3. Le PCRV dira à propos des créateurs de ce parti Jean Marc Palm et Idrissa Zampalé-
gré : « deux éléments fatigués, aspirant à une vie d’aisance et de tranquillité sont partis; il n’y a
pas de gloire particulière à faire du bruit là-dessus. Sauf pour les ignorants du développement du
Parti communiste, cela n’a rien d’extraordinaire et n’a rien à voir avec une scission. Il n’est pas
donné à n’importe qui de pouvoir militer jusqu’au bout dans un parti communiste, car c’est très
dur » déclaration du 10 février 1985 citée par Ludo Martens dans op. cit. p. 157. Toujours à pro-
pos du GCB, notons cette phrase dont on ne sait trop si elle est de Ludo Martens : « En outre, ce
dernier (Thomas Sankara), se permet des piques désobligeantes à l’endroit de l’Albanie, le der-
nier et unique bastion du socialisme », op. cit. p. 158.
4. Les ouvrages traitant de la révolution, sortis après la mort de Sankara, traitent de cette ques-
tion mais on se reportera plus particulièrement à Ludo Martens, Sennen Andriamirado, Valère
Somé et Bruno Jaffré.

241
propice au succès du processus d’unification engagée. Valère Somé est par
exemple nommé ministre de l’Enseignement supérieur en septembre 1986, mais
quelques jours après, le secrétariat général des CDR annonce la dissolution du
bureau national des étudiants et du Comité de l’Université de Ouagadougou
contrôlés tous deux par l’ULCR, sans que le nouveau ministre en soit préala-
blement informé. Pour Valère Somé, c’est un coup bas, qui vient de Blaise
Compaoré et de Pierre Ouedraogo. Au cours de la réunion du CNR qui suit,
Blaise Compaoré et Sankara sont absents. C’est Lingani qui préside. Valère
Somé s’insurge contre ces dissolutions, déclare son intention de démissionner
dès le retour de Sankara alors en voyage au Zimbabwe. Il refuse d’assister au
conseil des ministres qui va suivre, présidé par Blaise Compaoré, et menace de
faire démissionner tous les membres de l’ULCR de leurs postes à responsabili-
tés. Henri Zongo réussit cependant à le convaincre de surseoir à cette décision
en attendant le retour de Thomas Sankara. Celui-ci dès son retour entreprend de
convaincre Valère Somé de rester à son poste, un compromis est trouvé, dont il
ne dévoile pas le contenu.
Les élections qui suivent au sein des CDR de l’université se tiennent dans un
climat particulièrement tendu entre les membres de l’UCB et de l’ULCR, consa-
crant plutôt leur rivalité que l’entente nécessaire dans le cadre d’un processus
d’unification. Finalement l’UCB l’emporte.
Dans son ouvrage, Valère Somé évoque aussi la création de l’ULC comme
une manœuvre supplémentaire à l’encontre de son organisation, l’ULCR, à met-
tre sur le compte de Blaise Compaoré. L’ULC est en effet créé en février 1987
autour de Kader Cissé et Moïse Traoré. Le premier était président du Conseil
révolutionnaire économique et social et le second directeur de l’ Union révolu-
tionnaire des Banques, mais ils avaient été limogés de leur poste, pour corrup-
tion ou pour refus d’une affectation en province. Une organisation de plus dans
un processus d’unification pourtant déjà bien compliqué ! Valère Somé déclare
à ce propos : « Depuis 1985, Blaise Compaoré avait tenté à maintes reprises de
se rapprocher de moi dans ce qu’il considérait comme une ‘commune opposi-
tion au président du Faso’. Mais se rendant compte que mon opposition concer-
nant certaines des initiatives du P. F. reposait non sur une quelconque ambition
mais sur des principes, il s’était vite détourné de l’idée d’une alliance possible
5
entre nous et m’avait ensuite pris comme cible à abattre ».
Il exprime aussi un certain dépit envers Sankara qui ne s’aligne pas sur ses
positions : « Le président Thomas Sankara, n’avait jamais voulu admettre que
ma nomination à ce poste lui fut suggérée par Blaise Compaoré qui, bien en-
tendu, prit soin de dissimuler ses véritables intentions ». Et plus loin « En me
proposant ce poste on escomptait non seulement me paralyser mais surtout
tourner contre moi la colère des étudiants et des enseignants. Le président
Thomas Sankara marcha dans ce plan ; il s’était laissé convaincre qu’il fallait
nécessairement casser l’ULCR pour parvenir à l’unification des organisations

5 Valère Somé, op. cit. p. 19.

242
politiques membres du CNR ».
Les difficultés rencontrées dans l’unification des groupes révolutionnaires
amènent Sankara à changer de stratégie. Il va désormais se faire plus pressant et
tenter d’éviter que les militaires ne se désunissent en s’éparpillant dans différen-
tes organisations. L’ULCR de Valère Somé évite semble-t-il de recruter des
militaires, mais ce n’est pas le camp de l’UCB et du GCB. Toutes deux mon-
trent des signes de contestation et il faut contrer leur offensive.
C’est à partir de mai-juin 1987 que les hostilités sont véritablement décle n-
chées. Les débats entamés entre les différentes organisations (ULCR, OMR,
UCB et GCB) marquent le pas. Les organisations syndicales jusqu’ici réprimées
se retrouvent pour demander le rétablissement des libertés syndicales. Elles vont
subir toute une série d’agressions en juin 1987. Aussi les différents épisodes,
que nous avons déjà évoqués, pour reprendre le contrôle de syndicats encore
contrôlés par les membres du PAI ou du PCRV participent de ces manœuvres
alors que Sankara n’a jamais abandonné l’idée de réintégrer ces deux organisa-
tions dans les instances de la révolution. Le résultat ne se fait pas attendre puis-
que les discussions avec le PAI, à peine entamées de façon encore informelles,
sont interrompues.
D’autres questions vont venir exacerber les contradictions internes, la créa-
tion de la FIMATS (Force d’intervention du ministère de l’Administration Ter-
ritoriale et de la Sécurité), une tension croissante entre les différentes unités
chargées de la sécurité, la lettre-circulaire de Thomas Sankara demandant aux
ministres d’étudier les demandes de réintégration des instituteurs et fonctionnai-
res licenciés, le retrait des militaires de l’UCB, la réactivation de l’OMR et la
mise en cause de Pierre Ouedraogo comme secrétaire général des CDR. Par-
dessus tout, des tracts orduriers inondent la ville insultant les membres des dif-
férents camps, s’en prenant souvent à leur intimité et contribuant à faire monter
la pression entre Blaise Compaoré et Thomas Sankara : une campagne de désta-
bilisation bien orchestrée dont on verra que de forts soupçons laissent supposer
qu’elle a été financée par Houphouët-Boigny.
Blaise Compaoré va alors jouer un double jeu. Une pratique dans laquelle il
excelle et qu’il perpétue aujourd’hui encore très habilement sur la scène interna-
tionale soufflant le chaud et le froid dans les conflits de la région. Au plus fort
de la lutte antisyndicale en 1985, les militants du SAMAB (Syndicat Autonome
des Magistrats Burkinabè) sont poursuivis, suspendus, « dégagés », et même
emprisonnés. Blaise Compaoré n’est-il pas ministre de la Justice ? En juin 1987,
il autorise la réunion du Conseil syndical du SAMAB, mais les comptes-rendus
des travaux sont confisqués et le secrétaire général du syndicat Halidou Oue-
draogo arrêté. Blaise Compaoré ordonne sa libération mais le 10 juin on an-
nonce le licenciement de 19 magistrats qui ont participé à ce Conseil national.
La position de Thomas Sankara sur l’unification en cours est connue. Nous
sommes en mesure de la restituer grâce aux textes de ses discours aujourd’hui
publiés. Celle de Blaise Compaoré l’est moins. Ses discours sont plus rares,
introuvables et ils n’abordent de toute façon pas les questions délicates surtout à

243
l’approche du 15 octobre. Ce que l’on sait c’est qu’il a utilisé ceux qui polit i-
quement s’opposaient à Thomas Sankara lors de ces débats. Ce sont les mêmes,
excepté les membres de l’ULCR, qui reprochaient au président une prétendue
dérive droitière.
6
Selon un ancien membre de l’UCB , au cours d’une réunion de cette organi-
sation le 4 juillet 1987, Sankara aurait prôné une accélération du processus ré-
volutionnaire et des changements, s’opposant ainsi à la majorité de l’assemblée
qui souhaitait une pause. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il aurait proposé une
pause. Les mêmes qui l’avaient mis en minorité lors de cette réunion lui au-
raient alors reproché une dérive droitière ce qui contredirait l’analyse précé-
dente. C’est aussi au cours de cette réunion que Sankara tente de convaincre les
présents de l’auto dissolution pour approfondir le processus d’unification. Ludo
Martens produit un témoignage selon lequel Sankara se serait trouvé isolé, mais
dans le procès verbal de la réunion du 6 juillet précise pourtant : « l’UCB est
d’accord pour l’auto dissolution et demande qu’après la mise en place du comi-
té d’organisation, des discussions soient engagées là où il y a encore des diffi-
cultés entre les différentes organisations en vue de réer un climat de confiance
7
entre les militants des organisations. Ensuite interviendra l’auto dissolution ».
Certains des présents dévoilent leur véritable intention, celle d’une unification
qui exclurait l’ULCR, donnant là la clef du blocage du processus d’unification.
Sankara est exténué du manque de bonne volonté des membres de ces orga-
nisations qui semblent plus préoccupés de défendre leur structure que de conso-
lider la révolution. A bout, il évoque même parfois une éventuelle démission,
pour se reprendre et redoubler d’énergie pour calmer le jeu et convaincre les uns
et les autres. Plusieurs réunions se tiennent entre le GCB, l’ULCR, l’ UCB et
l’OMR mais en l’absence de l’ULC. La mise à l’écart de l’ULC fait -elle partie
de l’accord intervenu entre Sankara et Valère Somé dont nous avons parlé plus
haut ?
Le 6 juillet, chaque organisation exprime avec des nuances son accord pour
une autodissolution après un accord politique excepté le GCB. Mais surtout le
compte-rendu stipule : « Le camarade président a indiqué qu’une fois la pré-
sente unification réalisée, le CNR prendra attache avec les organisations non-
membres du CNR ». C’est justement ce que les organisations membres du CNR,
exceptée l’ULCR, ne veulent surtout pas. Plusieurs réunions sont nécessaires
pour aboutir à un accord le 23 juillet. Celui-ci stipule la reprise de la discussion

6. Interview d’Etienne Traoré, Bendré N°43 du 16/10/96. Nous ne disposons pour appuyer
cette thèse que de ce témoignage. La position de Thomas Sankara y est présentée de façon sché-
matique et ne reflète peut-être pas le fond de la pensée Nous publions par contre un peu plus loin
la partie du discours du 4 août 1987 où Thomas Sankara propose la pause sans ambiguïté. Les
divergences ne sont-elles pas plutôt apparues sur le contenu de la pause. Sans doute est-ce sur le
processus d’unification qu’il a effectivement été mis en minorité. Car Thomas Sankara souhaitait
accélérer le processus d’unification tandis que la majorité de l’UCB souhaitait encore gagner du
temps pour renforcer sa position.
7. Valère Somé, op. cit. p. 222. D’autres citations que nous utilisons dans la suite sont extrai-
tes des comptes rendus de réunion publié s en Annexe de cet ouvrage.

244
pour améliorer la plate-forme déjà élaborée, la mise en place d’un comité
d’organisation provisoire constitué à parité par les différentes organisations et
l’élaboration d’un programme politique qui « comprendra un partie maximum
et une partie minimum. Seule la partie minimale sera discutée et adoptée par le
CNR ». Le calendrier d’auto dissolution doit être élaboré une fois que le comité
d’organisation provisoire aura commencé son travail de structuration c’est-à-
dire après le 4 août 1987. Sankara invite aussi chaque organisation à désigner un
représentant pour assumer des responsabilités à la Présidence du Faso. On note
cependant que l’objectif d’intégration des organisations non-membres du CNR
n’est cette fois plus mentionné.
Le discours d’ouverture que prononce Sankara le 4 août 1987 va paradoxa-
lement accélérer la crise, clarifier les positions des uns et des autres les obli-
geant à dévoiler leurs véritables intentions. Ainsi à propos de l’ouverture néces-
saire pour aller de l’avant Thomas Sankara déclare :
« La Révolution Populaire et Démocratique a besoin d’un peuple de
convaincus et non d’un peuple de vaincus. D’un peuple de convaincus et non
d’un peuple de soumis qui subissent le destin....
Il nous faudra faire de l’an V de notre révolution une année de bilan : une
année de l’action idéologique et politique scientifiquement organisée. Oui il faut
faire ce bilan...
Si la révolution est répression des exploiteurs, des ennemis du peuple, elle ne
peut être pour les masses que persuasion pour un engagement conscient et dé-
terminé...
Il faut continuer à rester des révolutionnaires, c’est-à-dire des hommes de
chair de sang, des hommes de sentiments et des hommes d’émotions pures. C’est
vrai, dans le proche passé, nous avons parfois commis des erreurs : cela ne de-
vra plus se produire sur la terre sacrée du Faso. Il doit y avoir de la place dans
le cœur de chacun de nous pour ceux qui ne sont pas encore parfaitement en
harmonie avec le Discours d’orientation politique et les objectifs de notre plan
quinquennal. Ce serait à nous d’aller à eux et de les gagner à la cause révolu-
tionnaire du peuple.
Nous devons préférer un pas ensemble avec le peuple plutôt que de faire dix
pas sans le peuple. Il faut encore beaucoup de travail politique pour élargir plus
les rangs des militantes et des militants. Il reste encore des milliers de camara-
des à mobiliser, à réorganiser et à conscientiser pour l’action révolutionnaire.
Cette action sera un travail de consolidation et d’approfondissement des acquis
incontestables de notre révolution. Après 4 années, l’effort de réflexion critique
doit être décuplé et nous devons refuser les bilans triomphalistes, et dangereux à
8
terme . »
Et il conclut son discours par un appel très clair à une pause :
« Camarades je vous invite à vous engager pour l’an V, je vous invite à vous
mettre debout tous ensemble pour que cette marche que nous avons entreprise
soit encore plus accélérée, mais connaisse en même temps une pause. La pause

8. Voir le discours à l’adresse : http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0042.

245
sur un certain nombre de réalisations ; pause dont nous avons besoin pour
consacrer nos efforts aux tâches d ’organisation politique et idéologique ».
Ce discours ne va pas tarder à être suivi d’effet puisque le 21 août 1987, il
signe la circulaire suivante adressée à tous les ministres:
« Suite au discours du 4 août 1987, je vous invite à vouloir bien faire réexa-
miner les demandes de reprises d’agents sanctionnés pour leurs actes et propos
contre la révolution. Avec perspicacité révolutionnaire, sans complaisance mais
sans sectarisme, vous devez courageusement engager le débat d’idées. Ceux qui
font entrave au combat du peuple devront être convaincus par la force de vos
arguments ; à défaut vous devrez les amener au moins à respecter les devoirs du
bon citoyen et à accomplir correctement les tâches qui leur sont confiées. Des
camarades ont déjà prouvé que les divergences politiques n’excluent pas dans
certaines limites un bon rendement du travailleur : et notre peuple en a été le
bénéficiaire. Il reste que vous devez rester ferme vis-à-vis de tous ceux qui, pro-
vocateurs fanatisés ou subtils s aboteurs, confondraient dialogue et faiblesse. »
Cette très claire volonté d’ouverture entraîne un certain nombre de réactions
en chaîne. La situation politique est alors complexe et de longs développements
seraient nécessaires pour en démêler tous les aspects. Schématiquement il y a
une lutte acharnée entre Sankara et l’ULCR d’une part et l’UCB, le GCB et
l’ULC d’autre part. Ces organisations reprochent à Thomas Sankara la pause
qu’il tente d’imposer et une certaine ouverture politique qu’il tente de promou-
voir en appelant à convaincre plutôt qu’à sanctionner. Elles s’opposent en outre
à la reprise des agents sanctionnés alors que Sankara vient de demander par
écrit aux ministres de réexaminer les demandes de réintégration. De plus sur la
construction d’un parti unique, ces dernières souhaitent une nouvelle clarifica-
tion. Elles plaident pour l’exclusion de l’ULCR et s’opposent au retour du PAI.
L’UCB se proclame garante de la pureté révolutionnaire contre l’ULCR ou le
PAI qualifiés d’opportunistes et affirme ainsi son objectif :
« Il y a nécessité objective pour les organisations de mener une lutte d’hégémonie
sur le terrain, afin d’aboutir en dernière analyse, à une clarification conséquente et
9
totale, indispensable pour la bonne poursuite de la révolution. »
Quant au GCB il proclame la crainte « que la révolution ne soit confinée aux
10
transformations acceptables par la bourgeoisie » . Ces organisations ont acti-
vement participé avec les CDR à différentes manœuvres afin d’exclure définit i-
vement le PAI des directions syndicales qu’il contrôlait encore en juin 1987.
Elles se sont rangées derrière Blaise Compaoré qui leur a de son côté manifesté
son soutien quand il ne les encourage pas. Mais celui-ci reçoit Halidou Oue-
draogo le 27 août pour envisager la reprise de magistrats licenciés, montrant
encore là sa duplicité. Thomas Sankara souhaite que l’on travaille à un élargis-
sement de la base politique de la révolution. Il souhaite la dissolution préalable

9. Sidwaya N°893 du 06/11/87, p. 5.


10. Cité par Ludo Martens, op. cit. p. 158.

246
des organisations politiques, ce à quoi s’oppose l’ULCR, après l’adoption d’une
plate-forme commune de façon à intégrer certains militants CDR non affiliés à
des organisations politiques.
La situation est d’autant plus périlleuse que les clivages politiques commen-
cent à toucher les militaires. Chacun sachant qu’eux seuls peuvent faire la diffé-
rence par la force des armes, on s’emploie à en recruter un maximum. De plus
l’UCB est d’autant plus arrogante qu’elle a pu bénéficier du soutien des militai-
res et en particulier de Pierre Ouedraogo secrétaire général des CDR, mais aussi
11
dirigeant de l’UCB . Sankara décide de stopper net cette dérive dangereuse
remettant en cause l’unité de l’armée. Il demande à tous les militaires de quitter
les organisations dont ils sont membres pour se replier sur l’OMR que l’on s’at-
tache à doter de textes fondamentaux. Les statuts de l’organisation stipulent que
« l’OMR se fixe comme tâche immédiate de réaliser l’union de la gauche burki-
12
nabè en vue de la création d’un parti marxiste-léniniste ».
Blaise Compaoré manœuvre aux côtés de l’UCB, du GCB et de l’ULC pour
affaiblir le camp de Thomas Sankara, sans pourtant en épouser forcément les
opinions comme on le verra par la suite. Ainsi par exemple si l’on retrouve au
Front Populaire, peu après le 15 octobre, la plupart des dirigeants de ces trois
13
formations , Compaoré ne se privera pas cependant de tenter d’associer le PAI
qui déclinera l’ offre après avoir compris que ceux qui soutenaient Compaoré
étaient les mêmes qui avaient organisé des putschs contre les directions syndica-
les pour en changer les dirigeants. Ainsi l’un de ses alliés d’alors, Etienne Trao-
ré, déclarera en 1996 à propos de Blaise Compaoré :
« Une observation plus appliquée me permet de dire qu’il s’est agi d’une
simple évolution d’un homme politique qui a depuis longtemps des ambitions. Il
s’est fait une approche très opportuniste de la politique et des acteurs politiques
en réussissant jusque-là à se situer en période d’incertitude politique du côté des
forces d’avenir. Il n’hésite pas à se servir des acteurs politiques, tout juste le
temps nécessaire...
On le voit discrètement du côté des contestataires sous le CNR lorsque la ré-
volution montre des faiblesses évidentes au point d’être contestée, dans ses mé-
thodes par ses propres géniteurs. Là encore il va s’allier à quelques intellectuels
qui ont soin de théoriser et fonder une opposition interne qui aboutira brutale-
14
ment le 15 octobre 1987. »
Blaise Compaoré avait-il lui-même des positions tranchées sur ces questions

11. Pour preuve de la complexité et du goût des « révolutionnaires » burkinabè pour les man-
œuvres, on apprend sous la plume de Valère Somé lui-même (voir Thomas Sankara, L’Espoir
assassiné, op. cit. p. 144 à 146) que l’UCB aurait été créée en partie à l’initiative de l’ULCR et
qu’elle fut momentanément dirigée par un sous-marin Guillaume Sessouma de l’ULCR avant
qu’il ne soit « démasqué ». On apprend aussi que cette création se serait faite avec l’aval des
militaires alors encore unis.
12. Extrait du Mémorandum sur les évènements du 15 octobre, cité par Ludo Martens P. 85,
13. Watamou Lamien et Etienne Traoré pour l’UCB, Jean Marc Palm pour le GCB, Kader
Cissé et Moïse Traoré pour l’ULC.
14. Interview de Etienne Traoré, Bendré N°43 du 16/10/96.

247
politiques ? Qu’il ait soutenu les positions des frondeurs contre Sankara, par
conviction ou par calcul politique, il s’est très clairement rangé dans le camp de
ceux qui s’opposent à Sankara allant même jusqu'à les encourager en sous-
main. Il montrera assez rapidement par la suite sa volonté d’ouvrir le Front Po-
pulaire à des partis que d’aucuns considéraient alors comme de droite. Il n’a
cessé depuis de recomposer sa majorité pour l’étendre et stabiliser toujours plus
son pouvoir, en n’hésitant pas à se séparer de ses anciens alliés pour accepter les
nouveaux. Une stratégie couronnée de succès car à chaque nouvel épisode, on
assiste à de nouvelles scissions internes aux organisations, certains refusant de
se priver des attraits du pouvoir pour des principes polit iques.
Les attaques se multiplient par voie de tracts, à la radio, et à l’ université
contre l’ULCR. A la mi-août, se tient à Po une conférence nationale des étu-
diants. Valère Somé obtient l’autorisation de ne pas s’y rendre, alors que les
autres membres du gouvernement assistent tous à la séance inaugurale. En l’ab-
sence des membres de l’ ULCR, les membres du bureau national aux mains de
l’UCB s’en prennent à cette organisation. C’est au cours de cette conférence
qu’à mots à peine voilés on s’en prend au discours d’ouverture de Thomas San-
kara le 4 août.
Aussi à la veille d’une nouvelle réunion sur l’unification prévue le 18 août,
Valère Somé, écrit pour prévenir qu’il ne s’y rendra pas : « Il y a lieu pour nous
de croire que le processus d’unification est une supercherie qui autorise l’orga-
nisation d’attaques dirigées contre notre Organisation et ses militants et ce en
15
utilisant impunément les structures de la Révolution et l’appareil d’Etat » .
Inlassablement Sankara revient à la charge.
Lors d’une interview le 26 août Sankara reconnaît que la lettre aux ministres
demandant d’étudier la réintégration de certains « dégagés » a provoqué « des
suspicions, des inquiétudes au niveau des militants » mais il ajoute un peu plus
loin, « il faut qu’il n’y ait plus jamais au Burkina un sanctionné qui prétend
n’avoir jamais été informé de la raison pour laquelle il a été condamné... On ne
pourra plus condamner un citoyen sur la base de considérations ou
16
d’affirmations individuelles subjectives » .
Les discussions piétinent toujours mais Sankara pousse à aller de l’avant. Au
cours d’une réunion du Bureau politique du CNR le 21 septembre, il désigne
Valère Somé pour rédiger le programme du nouveau parti d’ici le 6 octobre. Il
s’acquittera de cette tâche plus tôt que prévu mais le programme ne sera pas
discuté. Le processus d’unification semble continuer mais en réalité il a déjà
échoué. Chacun affûte ses armes.
Le 2 octobre les attaques se font plus ciblées. Le clivage politique s’exprime
au grand jour à Tenkodogo lorsque le représentant étudiant critique publique-
ment la position d’ouverture de Sankara. Celui-ci laisse percevoir une certaine
exaspération devant la forme que prend le débat politique.

15 Lettre publiée en annexe du livre de Valère Somé, op. cit. p. 226.


16. Idem.

248
« Aujourd’hui, nous célébrons le quatrième anniversaire du DOP sous la
pluie. C’est un événement heureux. ... C’est hélas parmi ceux qui manipulent la
phrase révolutionnaire que la pluie est symbole de perturbation de la fête, de
perturbation de la bamboula. Chez le paysan, la pluie est joie, la pluie est es-
17
poir, la pluie est victoire et allégresse...
Notre révolution n’est pas un concours de rhétorique. Notre révolution n’est
pas un affrontement de phrases. Notre révolution n’est pas simplement
l’affichage d’étiquettes qui sont autant de signes que les manipulateurs cher-
chent à établir comme des clés, comme des laissez-passer, comme des faire-
valoir. Notre révolution est et doit être en permanence l’action collective des ré-
volutionnaires pour transformer la réalité et améliorer la situation concrète des
18
masses de notre pays... »
Une phrase aussitôt suivie de « nous sommes 8 millions de Burkinabè, nous
devons avoir 8 millions de révolutionnaires » qui sera complaisamment reprise
par la suite par ses adversaires, isolée du reste du discours, comme preuve de la
dérive droitière de Thomas Sankara. C’est aussi dans ce discours que pour la
première fois est prononcé le terme « rectifier » : « Si les masses comprennent
mal, c’est encore de notre faute. Et il faut rectifier, nuancer, il faut s’adapter
aux masses et non vouloir adapter les masses à ses propres désirs, à ses pro-
pres rêves. »
Cet épisode du 2 octobre donne lieu à de nouvelles péripéties. Des membres
du Pouvoir Révolutionnaire Provincial signent une déclaration soutenant les
propos de l’étudiant, puis seront destitués le 9 après un meeting de clarification
tandis que le représentant des étudiants fait son autocritique. On imagine bien
que pour que des civils se permettent dans une situation conflictuelle connue de
tous de critiquer publiquement le président, c’est bien qu’ils se savaient soute-
nus y compris au plus haut niveau de l’armée. La situation politique est de plus
en plus confuse car les uns et les autres ne s’expriment qu’à mots voilés que
seuls ceux qui suivent les discussions sur l’unification des organisations polit i-
ques peuvent comprendre et ils ne sont pas si nombreux.
Les années ont passé. Nombreux parmi les protagonistes « révolutionnaires »
de ces péripéties sont aujourd’hui au pouvoir. Ils gèrent le pays pour leur
compte en appliquant les règles du libéralisme. D’autres ont été tout simplement
assassinés, comme Oumarou Clément Ouedraogo, pour avoir un moment ex-
primé quelques vellé ités d’indépendance. Certes l’unification a bien été réalisée
d’abord au sein de l’ODP-MT (Organisation pour Démocratie Populaire, Mou-
vement du Travail), puis du CDP, mais en y intégrant nombre de partis contre
quelques distributions de postes. Certains d’ailleurs issus de la droite que cha-
cun s’employait alors à diaboliser, Sankara étant lui-même accusé de dérive
droitière. L’histoire s’est chargée de rétablir la vérité sur les véritables inten-
tions des uns et des autres.

17. Discours du 2 octobre 1987 tiré de Sidwaya N°873 du 8/10/87 p. 6.


18. Idem page270, Sidwaya p. 6.

249
Tensions au sein de l’armée
Autre élément du complot interne, une tension artificiellement entretenue en-
tre les hommes de troupe comme au niveau des officiers révolutionnaires. Assez
vite après la prise du pouvoir se pose la question de la sécurité présidentielle. Le
premier aide de camp de Sankara, Antoine Sanou se heurte aux commandos de
Po et doit rapidement être remplacé. Sankara choisit Etienne Zongo, pourtant
peu préparé à cette tâche, qu’il connaît un peu après l’avoir remarqué lors du
premier voyage au Niger pour sa convivialité et sa facilité à communiquer avec
son entourage. La sécurité de Sankara dépend alors de quelques gardes du corps
et de Vincent Sigué qui lui est entièrement dévoué. Mais ce dernier est mal ac-
cepté par les militaires, d’une part parce qu’il ne fait pas partie de l’armée, mais
aussi à cause de son comportement de m’as-tu-vu ne respectant aucune disci-
pline. Il vient par exemple se servir comme bon lui semble des véhicules de la
sécurité sans solliciter d’autorisation ni justifier leur utilisation.
On ne peut manquer d’être intrigué du fait que ce soit à propos de ce fameux
Sigué que, selon Ludo Martens, « apparaissent les premiers signes de désac-
19
cords entre les quatre chefs historiques » . Selon le témoignage de Blaise
20
Compaoré qu’il a recueilli , Thomas Sankara voulait nommer Sigué lieutenant
dès 1985, et Blaise s’y serait opposé d’abord en tête à tête puis au cours d’une
réunion de l’OMR. Mais Sankara aurait réussi à imposer la décision au sein des
cellules de l’OMR.
Etienne Zongo entreprend, semble-t-il, de frein er quelque peu Sigué dans ses
débordements et ce dernier est finalement retiré de la garde présidentielle. Sur-
tout Etienne Zongo s’emploie à mettre en place une véritable sécurité présiden-
tielle. Il rassemble à cet effet quelques 200 commandos. On se trouve donc dans
une situation complexe où l’ensemble de la sécurité militaire et le camp qui
rassemble ses hommes, sont commandés par Blaise Compaoré avec Diendéré
comme adjoint. Deux unités sont chargé es de la sécurité : la garde du Conseil de
l’Entente où se tiennent les réunions de la direction de la révolution et la garde
présidentielle sous la responsabilité d'Etienne Zongo qui peut donc recevoir des
instructions directement de Thomas Sankara. Cette hiérarchie bicéphale n’a pas
posé de difficulté tant que la confiance régnait mais elle va s’avérer particuliè-
rement dangereuse au moment de la crise. La méfiance s’installe petit à petit.
Ainsi, lors des formations organisées alors en Algérie, des éléments des deux
unités se retrouvent alors qu'il ne se connaissent pas et surtout des commandos
de l’entourage de Blaise Compaoré sont présents sans qu’Etienne Zongo qui est
chargé de la mise en place des formations en ait été informé.
La rigueur morale que Sankara impose aux dirigeants de la révolution
n’épargne pas les officiers de tout premier plan au sein de l’armée. On raconte
que l’amie de Gilbert Diendéré, qui faisait partie de l’orchestre des femmes
« Les colombes de la révolution » aurait eu un comportement choquant lors
d’une tournée au Congo et que Sankara l’aurait humiliée publiquement et de-

19. Ludo Martens op. cit. p. 89.


20. Ludo Martens op. cit. p. 89 et 90.

250
mandé à Diendéré de s’en séparer. Celui-ci, comme nous l’avons vu, déjà pro-
che de Blaise Compaoré puisque son adjoint, avait aussi la main sur les soldats
chargés de la sécurité. Bien évidemment cet épisode a laissé des traces et ne fait
que renforcer la connivence entre les deux hommes. La méfiance croît encore
lorsque Gilbert Diendéré demande de renvoyer à Po certains membres de la
sécurité ayant pourtant déjà été formés et avec lesquels les habitudes et la
confiance s’étaient installées pour les remplacer par d’autres qu’il ne connaît
pas.
En juin 1987, Blaise Compaoré et Pierre Ouedraogo séjournent près de 15
jours en Chine. Ils ont tout le temps de s’entretenir de la situation politique du
Burkina. Pierre Ouedraogo assume une responsabilité de tout premier plan
comme dirigeant des CDR, les forces vives de la révolution, qu’il contrôle et
dont il connaît de nombreux militants. Il s’en est déjà servi contre les syndicats
et l’ULCR et il est également très influent au sein de l’ UCB, l’organisation la
plus puissante du moment. Ce séjour les rapproche et il se retrouve désormais
21
dans le même camp .
Mais ce n’est pas tout, de part et d'autre, des individus propagent les bruits
sur la préparation de complot, des hommes probablement payés pour ça
s’emploient à faire monter la tension. Plusieurs militaires et notamment Bouka-
22
ry Kaboré proposent à Sankara de régler le problème en mettant hors d’état de
nuire Blaise Compaoré. Michel Koama qui dirige l’ETIR à Kambouisé à 10
23
kilomètres vient le menacer directement . Sankara leur interdit de tenter quoi
que ce soit allant jusqu’à les menacer.
Le 3 septembre, est convoquée une importante réunion de l’ OMR au cours
de laquelle sont évoqués les tracts qui circulent en ville dont certains sont ordu-
riers à l’encontre de Sankara et de sa femme. Blaise Compaoré rentre de Libye.
Plusieurs s’inquiètent des bruits de complot et demandent des explications.
24
Blaise se sent accusé puis finalement s’emporte . Cette réunion consacre les
tensions au sein de l’armée. Elle n’a en effet rien réglé mais plutôt confirmé que
rien n’allait plus entre Blaise Compaoré et Thomas Sankara. En même temps,
la plupart des militaires qui s’expriment réaffirment leur soutien à Thomas San-
kara. Blaise Compaoré reproche à ceux qui sont présents de ne rien comprendre
25
aux problèmes politiques . Sankara a remporté la partie ce jour-là au sein de

21. On raconte que Pierre Ouedraogo se serait détourné de Blaise Compoaré quelques jours
avant le 15 octobre, quand il aurait compris que plutôt qu’un affrontement politique à propos du
fonctionnement du CNR et de la gestion du pouvoir, il s’agissait d’éliminer Sankara. Il n’était pas
d’accord. On dit qu’il a eu la vie sauve grâce à l’intervention d’un futur dirigeant du Front Popu-
laire dont il avait épousé la sœur.
22. Voir en particulier le témoignage de Boukary Kaboré dit Le Lion dans le film Fratricide
au Burkina, Thomas Sankara est la Françafrique de Thuy Tien Ho et Didier Mauro, Thomas
Sankara, l’Homme Intègre, de Vincent Shuffield.
23. Il sera assassiné par son adjoint le même jour que Sankara.
24. Voir Ludo Martens , op. cit. P 47, qui cite un témoignage de Blaise Compaoré puis de Ar-
sène Yé qui prendra la place de Pierre Ouedraogo à la tête des CDR après le 15 octobre et qui
restera lorsqu’ils seront transformés en CR (Comités Révolutionnaires).
25. Les deux ouvrages cités Valère Somé (74-75) et de Ludo Martens (P. 47-48) racontent en

251
l’OMR. La sortie des militaires de l’UCB va être officiellement annoncée un
peu plus tard et désormais, les réunions de l’ OMR vont être plus nombreuses.
Dès lors, elles sont censées déterminer la position des militaires révolutionnai-
res. Mais l’ OMR ne représente pas toute l’armée et Blaise Compaoré contrôle
de son côté une bonne partie de l’armée.
Des tentatives de discussion entre Blaise Compaoré et Sankara échouent plu-
sieurs fois. Ils ne s’écoutent plus, n’arrivent plus à se parler. La tension monte
d’un cran les derniers jours. Le 8 octobre; Sankara réunit Blaise Compaoré et
Henri Zongo, Jean-Baptiste Lingani s’étant excusé, pour étudier les modalités
de sanction contre ceux qui ont soutenu le discours du représentant des étudiants
prenant le contre-pied de sa volonté d’ouverture. Henri Zongo prône l’apaise-
ment. Blaise Compaoré ne réagit pas, Sankara s’énerve et sort en claquant la
porte et en leur demandant de lui proposer des solutions. Il téléphonera pour
s’excuser plus tard dans la soirée.
Le bruit court que ce 8 octobre, Sankara avait mis la garde présidentielle en
alerte, alors que, selon Etienne Zongo, il ne s’est agit que d’une réunion de ca-
dres. Mais Valère Somé affirme que ce jour-là, des ordres ont été donnés pour
26
assassiner Sankara . Il fait état d’ailleurs d’autres « occasions manquées » avant
le 15 octobre.
Le soir du 14 octobre une réunion très vive oppose différentes unités char-
gées de la sécurité. Des commandos de Po semblent être arrivés nombreux. Le
27
mémorandum sur les évènements du 15 octobre fait passer la mort de Sankara
comme un accident qui se serait produit alors qu’on était venu l’arrêter pour
prévenir un complot contre Blaise Compaoré qui devait être exécuté le 15 octo-
bre à 20h. En réalité devait se tenir à 20h une réunion de l’ OMR ce qu’un té-
moignage que nous livrons un peu plus loin confirme. Ce mémorandum publié
en mars 1988 curieusement n’en parle pas, mais un témoignage de Gilbert
28
Diendéré daté de juillet 1988 évoque cette réunion .

La FIMATS un faux prétexte ?


Le projet de mise en place de la FIMATS (Force d’intervention du ministère
de l’Administration territoriale et de la Sécurité) est un projet ancien. Cette
force, qui au début n’a pas de nom, doit en réalité remplacer la CRS (Compa-
gnie républicaine de sécurité) et la Garde républicaine, qui ont toutes deux été
dissoutes, considérées comme des vestiges de la colonisation. En réalité dès leur
dissolution, Ernest Nongma Ouedraogo veut recréer un autre corps de sécurité
mais c’est Sankara lui-même qui l’en dissuade. Remplacer tout de suite l’unité

détail cette réunion. Pourtant bien que défendant des thèses différentes, les deux versions diffèrent
assez peu sur le fond.
26 . Valère Somé, op. cit. p.34.
27. Des très larges extraits de ce mémorandum, repris du livre de Sennen Andriamirado et du
numéro 33 de la revue politique africaine sont disponibles à l’adresse :
http://www.thomassankara.net/article.php3?id_article=0211.
28. Ludo Martens, op. cit. p. 64.

252
dissoute par une autre structure donnerait l’impression que finalement on recrée
la même chose sous un autre nom. Il vaut mieux attendre que cette affaire soit
oubliée lui avait-il alors conseillé. Ernest Nongma Ouedraogo et Ousseïni Com-
paoré, finissent par s’impatienter et le manifestent auprès de Sankara qui ac-
cepte finalement la création de cette unité de forces spéciales fin 1986.
Vincent Sigué est désigné pour en prendre le commandement. Il est envoyé
en formation à Cuba. Dès son retour en janvier 1987, il commence à encadrer
l’entraînement des premiers hommes de cette force d’intervention dont le can-
tonnement se trouve à Saaba à une dizaine de kilomètres de Ouagadougou.
D’où viennent-ils ? Selon Martens, « Sigué va, entre autres, à l’école de police,
29
pour y recruter les meilleurs élèves » mais selon Sennen Andriamira-
do : « Quelques 200 hommes ont été triés sur le volet, parmi les effectifs de la
gendarmerie et les para-commandos que Sankara avait personnellement formés
30
quand il les commandait. »
L’officialisation de la création de la FIMATS devait permettre à celle-ci de
se doter de l'armement dont elle ne disposait pas jusqu’ici. C’est sans doute la
31
raison pour laquelle Vincent Sigué commanda un premier lot d’armes en at-
tendant une livraison plus conséquente qu’aurait promis Kadhafi. Cependant,
c’est un des arguments des vainqueurs pour affirmer qu’ils n’ont fait que pren-
dre les devants alors qu’on allait s’attaquer à eux.
Rattaché hiérarchiquement à Ernest Nongma Ouedraogo, il ne s’agit donc
pas d’une force militaire et son effectif ne devait pas dépasser quelques 200
personnes. Certes on comprend que la nomination à ce poste de Sigué ne soit
pas bien vue par Blaise Compaoré compte tenu des antécédents entre les deux
hommes, mais pour autant il ne semble pas que ce qui était destiné à être une
force de répression en cas de besoin puisse mettre en danger les forces armées
dépendant de Blaise Compaoré et de son adjoint Diendéré. Plus que de la force
elle-même, c’est Vincent Sigué que l’on craint. C’est pourtant la création de la
FIMATS que le Front populaire va mettre en avant pour justifier l’existence
d’un complot contre le camp de Compaoré. Mais au plus fort de la tension, cette
force dirigée par Sigué, dont les qualités militaires étaient reconnues de tous,
pouvait peut-être effectivement apparaître comme un obstacle supplémentaire
pour déjouer un plan contre Sankara. Par ailleurs en cette période de trouble où
les rumeurs de complot se propageaient, certains partisans de Sankara ont sans
doute tenté de faire jouer à la FIMATS un rôle plus important, en particulier
dans le dispositif de sécurité autour du président du Faso. Pourtant à propos de

29. Ludo Martens, op. cit. p. 58.


30. Sennen Andriamirado, Il s’appelait Sankara, Chronique d’une mort violente, Jeune Afri-
que Livres, 1989, 187 pages, p. 84.
31. Le mémorandum sur les évènements du 15 octobre publié en mars 1988 par les tenants du
nouveau pouvoir sous la direction de Jean-Pierre Palm, directeur de la Sécurité, affirme en effet
que Sigué aurait récupéré « une énorme quantité de munition en signant à la place du comman-
dant de la 5ème région militaire qui n’était autre que le capitaine Blaise Compaoré ». Ce docu-
ment précise même « 6360 cartouches, 20 roquettes R. P. G. 7 et 20 grenades OF du magasin de
l’ETIR », et publie un photocopie du bon de commande dans son annexe.

253
son rôle précis, Sennen Andriamirado écrit : « En tant que ‘force de sécurité’, la
FIMATS aura pour mission, selon l’article 37 du projet de réorganisation du
ministère de l’Administration territoriale et de la sécurité, ‘de veiller à la pré-
servation des acquis de la révolution, notamment en assurant le maintien et le
rétablissement de l’ordre révolutionnaire, la sécurité des dirigeants, la protec-
tion des points sensibles, la prévention et le combat actif contre les ingéren-
32
ces’ ».
Par deux fois, l’officialisation de la création de la FIMATS est repoussée, le
19 septembre et le 7 octobre, au cours de conseils des ministres, présidés par
Blaise Compaoré puisque Sankara n’y assiste pas depuis la nomination du der-
nier gouvernement en août 1987. Ce n’est donc que lors du conseil du 14 octo-
bre que Sankara préside pour la première fois depuis août que le projet est adop-
té. Figurent aussi à l’ordre du jour : la création de 2000 emplois, l’augmentation
33
des salaires et l’élaboration d’un code de conduite révolutio nnaire. Blaise
Compaoré n’y assiste pas. Les explications qu’il fournit laissent penser que
c’est pour marquer son opposition à l’adoption du projet de création de la
FIMATS. Mais pour lui déjà, l’essentiel ne se joue-t-il pas ailleurs ? Plusieurs
journaux affirment qu’il était malade ce que ne confirme pas son propre témoi-
34
gnage publié dans l’ouvrage de Ludo Martens .
Plus que de la FIMATS, c’est d’un projet de réorganisation du ministère de
l’Administration territoriale et de la Sécurité dont il est question au cours de ce
conseil des ministres. Parmi les nouveautés, la fameuse FIMATS, mais aussi la
création de l’Ecole nationale de la Sécurité et de la Police. Il s’agit bien d’une
réorganisation générale des forces de sécurité liées à ce ministère pour laquelle
le ministre Ernest Nongma Ouedraogo et Vincent Sigué ont été envoyés en
stage à Cuba.
35
En guise d'introduction le « P. F. » explique la nécessité d’adopter ce plan
pour permettre à ce ministère de retrouver un fonctionnement normal. Ernest
Nongma Ouedraogo décline en détail l’organigramme du ministère. Selon un
témoignage de Fidel Toé, ministre de la Fonction publique, publié par Valère
36
Somé , ce sont les ministres civils qui posent le plus de questions sur
l’opportunité de créer cette fameuse FIMATS. Et c’est à cette occasion, que
Ernest Nongma Ouedraogo, à l’humour toujours un peu caustique, comme peut
l’avoir un homme formé dans le giron de la police déclare : « jusqu’à présent,
nous nous sommes occupés des ennemis déclarés de la révolution. Il va falloir
dorénavant nous occuper des amis qui œuvrent dans la même direction que
ceux que les premiers… ». Cette phrase malheureuse, sortie de son contexte, va

32. Sennen Andriamirado, op. cit. p. 81.


33. On note que le Front Populaire s’est attribué ses mesures au lendemain du 15 octobre,
pourtant décidées dans le conseil des ministres de la veille, présidé par Thomas Sankara.
34. Ludo Martens, op. cit. p. 64 et 65. On apprend dans ce témoignage que Bla ise Compaoré
était avec Salif Diallo, toujours aujourd’hui son homme de confiance à qui sont confiées les mis-
sions délicates.
35. Président du Faso.
36. Valère Somé op. cit. p. 65 à 68.

254
constituer un des arguments principaux de partisans de Blaise Compaoré qui
défendront la thèse selon laquelle se préparait un complot contre Blaise Com-
paoré et qu’ils n’ont fait que prendre les devants de façon préventive. Dans la
tension qui montait alors de toute part, sans doute quelques proches de Sankara
comptent-ils sur cette force dirigée par Vincent Sigué pour déjouer tout com-
plot. Vincent Sigué est connu pour sa dévotion envers Sankara, tandis qu’ils ont
tout lieu de se méfier des hommes chargés de la sécurité sous le commandement
de Gilbert Diendéré. Mais aucun d’eux ne peut passer outre les ordres de Sanka-
ra.
Jean-Baptiste Lingani, en charge des questions de sécurité, prend ensuite la
parole pour expliquer dans son ensemble l’organisation des forces de sécurité.
La FIMATS constitue une force d’intervention de premier niveau. La FIMATS
doit cependant recevoir des moyens plus importants mais son rôle reste le main-
tien de l’ordre lors d’affrontement avec des personnes désarmées. Le deuxième
niveau est constitué des forces de gendarmerie avec ses armes automatiques
légères et ses armes d’assaut. Le troisième niveau c’est l’armée dont les moyens
sont considérables.
Le PF intervient alors de nouveau pour rassurer l'assemblée. Il dément que
cette force d’intervention rencontre une opposition au sein de l’armée en évo-
quant un accord intervenu la veille au cours d’une réunion entre militaires. Mais
ce n’est pas fini. Il tient encore à rassurer. Ses explications ne suffisent pas. Il
faut encore répondre à des questions sur l’éventualité d’une transformation de la
FIMATS à l’ image du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie natio-
nale) français. Le PF doit encore faire l’historique du GIGN qui de la Garde
nationale, en passant par la gendarmerie, donnera naissance à ce fameux GIGN,
mais au sein de la gendarmerie.
Dissensions au plus haut niveau de l’armée comme au sein des forces char-
gés de la sécurité, fronde contre Sankara d’une partie des organisations polit i-
ques membres du CNR, comme des cadres qui se sentent menacés, sous couvert
de divergences politiques : la crise est profonde, d’autant plus que la la ssitude
de la population se fait sentir. De nombreux cadres compétents et sincères ont
en effet été écartés pour placer des personnes de l’UCB ou du GCB, surtout
préoccupés par les conflits politiques en train de se jouer plutôt que de faire
marcher les services dont ils ont la charge. Les conditions sont réunies pour
37
passer à l’action .

37. Les livres de Sennen Andriamirado, de Ludo Martens et de Valère Somé traitent en détail
des différents épisodes des derniers jours avant le 15 octobre. On pourra aussi se reporter à la
chronologie à la fin de l’ouvrage.

255
256
Le complot extérieur

Des tracts orduriers sont distribués à partir de septembre 1987. Dans l’ un


d’eux, intitulé « Blaise Compaoré le manipulateur de l’ombre », signé « les
démocrates unis » on peut lire :
« Il est atteint de schizophrénie chronique mais patente qui se caractérise
par
- des pulsions sexuelles névrotiques (ce pourquoi le vil rabatteur Palm Jean-
Pierre est chargé)
- l’impulsion de l’inconscient en des phantasmes dans la conscience du sujet
le pousse à chercher à vivre sa vie onirique, détaché des réalités extérieures, ce
qui explique pourquoi il se croit capable de coucher avec toutes les belles fem-
mes du Burkina, de Côte d’Ivoire où il est reçu par son beau-père Houphouët
- l’autisme qui est une forme de repliement sur soi-même avec la réinsertion
du monde réel ; le malade se retranche dans sa tour d’ivoire (où il s’est fait
aménager un bar américain, où seuls les illustres amis sont admis), l’alcool ai-
1
dant à sublimer les réalités du pouvoir » .
Les mêmes « démocrates unis » écrivent sous le titre « Thomas Sankara un
déséquilibré mental qui mène le pays à la ruine » :
« Sankara envoie pratiquement chaque week-end des émissaires dans chaque
coin du pays pour faire des sacrifices de toutes sortes. Tantôt ils vont voir des
marabouts, tantôt des féticheurs... Des cadres travaillant à la présidence ont été
nommés ‘chef’ de tel escalier, de tel couloir de la présidence. Gare au ‘chef’ si
de son couloir ou de son escalier parviennent des bruits jugés inadmissibles par
le PF. tout cela confirme la révélation de deux médecins français. Sankara est
mentalement déréglé, déséquilibré, cela explique pourquoi au niveau de la poli-
tique intérieure et extérieure, c’est l’incohérence totale, l’échec le plus dramati-
que à tous les niveaux. Chers concitoyens, nous sommes gouvernés par un indi-
vidu déjà avancé dans la folie. »
Et comme si cela n’était pas suffisant un tract s’en prend même à la vie
sexuelle de Mme Sankara. Nous voilà bien loin du débat politique. L’emploi de
termes tel qu’« autisme », rarement utilisé au Burkina, la violence des propos, le
détachement par rapport à tout respect de la personne humaine nous conduisent
à soupçonner que des spécialistes d’entreprises de déstabilisation sont à

1. Documentation personnelle.

257
l’œuvre. On sait désormais qu’Houphouët-Boigny a financé grassement cette
campagne de tracts. Ainsi Bernard Doza, qui a recueilli le témoignage direct du
secrétaire général de la présidence, écrit : « Houphouët débloque alors des fonds
énormes – le secrétaire Général de Présidence, Coffie Gervais, parle de 5 mi l-
liards FCFA – pour développer une guerre de tracts tous azimuts qui déchirera
le Burkina au cours du mois de juin 1987. Tout en dénonçant la déviation ‘mili-
taro-fasciste’ du régime Sankara, les tracts tentent de créer la divisi on entre les
2
quatre chefs de la Révolution ». Une telle somme paraît disproportionnée
quand il s’agit juste de distribuer des tracts. Alors à quoi a donc servi cet ar-
gent ? Houphouët-Boigny avait une conception de la politique, d’ailleurs parta-
gée par nombre d’autres présidents, et pas seulement en Afrique, selon laquelle
les hommes se laissent facilement acheter. Une attitude qui lui a en partie réussi
puisqu’il est mort président de son pays qu’il dirigeait depuis l’indépendance.
Par exemple, il avait pris l’habitude de convoquer les opposants étudiants, à leu