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PARMÉNIDE

LE POÈME

présenté par

Jean Beaufret

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


A LA MÉMOIRE DE

JEAN-JACQUES RINIÉRI

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Di>p6t lqal - , •• 6dition : 1955, novembre


R" 6dition : 1984, man

C Preaea Univenitaireo de France, 19llll


1o8, boulevard Saint-Germain, 7li"'6 Paris
LE POÈME
ÉPIMÉTHÉE
I!SSAIS PHILOSOPHIQUI!S

Collection fondée par Jean Hyppolite


et dirigée par Jean-Luc Marion
Avertissement de 1,éditeur

Jean Beaufret n'a cessé de lire et de travailler le Poème de


Parménide. Lorsque, deux ans avant sa disparition, fut acquis
le principe d'une refonte de son étude de I9JJ, il avait déjà éla­
boré un nouvel avant-propos, une nouvelle traduction et de nouveaux
éléments de commentaire du Poème. LA mort a interdit que cet
ensemble entièrement repris puisse paraltre. L'examen provisoire
des papiers laissés par Jean Beaufret a, d'autre part, révélé une
telle quantité d'esquisses, de notes et de réflexions qu'il n'était pas
possible, dans un bref délai, de les rassembler pour une seconde
édition. Il a donc semblé plus expédient de simplement rééditer,
sans attendre l'achèvement d'un travail éditorial encore à faire,
le texte de I9f!· D'ailleurs, af!iourd'hui que ce livre appartient
à l'histoire de la philosophie française de notre siècle, il conve­
nait qu'il redevienne, tel quel, accessible.
J.-L. M.
AVANT-PROPOS

L'origine du présent travail est une traduction du Poème


de Parménide laissée par Jean-Jacques Riniéri, lorsqu' en août 1 950
il quitta. Paris pow: le voyage en Hollande dont il ne devait pas
nous revenir.
La traduction de Riniéri, relevée par Olivier Revault d'Allones,
me fut remise en 1 951 par Roger Stéphane, qui me demanda d'écrire
quelques pages d'introduction.
Le proj et d'introduction convenu au départ se transforma, au
cours des années qui suivirent, en une méditation presque incessante
et souvent décou ra gée des difficultés de plus en plus redoutables
du texte parménidien. Cette méditation m'amena à reprendre d'un
bout à l'autre la traduction de Rini éri. Il semblait d'abord qu'il y
avait lieu surtout de la compléter. N'étaient pas traduits en effet
les Fragments IX, X, XI et XVIII. M ais la traduction des vers 30
et 31 du Fragment 1 et des vers 6o et 61 du Fragment VIII manquait
également. Or l'interprétation de ces vers a été historiquement
décisive pow: l'ensemble, car c'est en eux que se concentre toute
la difficulté du texte dont ils déterminent l'ajointement. C'est ainsi
qu'un travail qui voulait n'être d'abord que la mise au net d'une
traduction a finalement abouti à une autre traduction, caractérisée
par une situation différente de la M�ot par rapport à l' œ)#k�ot et
du voe:i:v par rapport à l'dvoc�.
Cette traduction nouvelle est une aventw:e qui n'aurait sans
doute jamais été tentée sans l'entreprise initiale de Riniéri. Elle a
été menée à son état actuel avec le concow:s de Michel Gow:inat,
Francis Olivier, André Wormser.
x LE POt!.ME DE P ARME.NIDE

Plusieurs entretiens avec Martin Heidegger ont été d'une aide


inestimable en ce qui concerne l'essentiel.
Jean-Jacques Riniéri avait suivi le texte que propo sait Diels
(Dil Fragmente der Vorsokratilur, t. 1, 1 912.).,-L�s� Fra_gm��ts _sont
p résenté s ici sel on l'ordre adopté par Walther Kranz dan!i la récente
réédition du mêlll:C:.���ra��-�JE2:..Le texte grec est celui de Kranz,
11aüf quelques modi fications (vers 7, u, 19, 36, du Fragment VIII;
cf. notes aux passages indiqués).
Qu'il me soit permis de penser que l'interprétation proposée
dans les pages qui suivent demeure fidèle à l'initiative, à la passion
qui portaient Jean-Jacques Riniéri à la découverte de Parménide.
J. B.
INTRODUCTION A UNE LECTURE
DU POÈME DE PARMÉNIDE

J'ai suivi 1t. la trace lea originea.


AJon, je devins étranger 1t. toutes lea
vénérationa. Tout se fit étranger au­
tour de moi, tout devint solitude.
Maïa cela même, au fond de moi, qui
peut réverer, a surgi en secret. Alors
s'est mil 1t. croltre l'arbre 1t. l'ombre
duquel j'ai aite, l'arbre de l'avenir.
N 1El"28CBE.

Nous lisons dans les Maximes et réflexions de Gœthe : « Que


d'études doit faire un peintre pour être capable de voir une pêche
comme Huysum la voyait ! Et nous, ne devons-nous pas rechercher
s'il est possible de voir l'homme comme les Grecs l'ont vu ? " A
quoi Nietzsche répond dans le Gai savoir : « Nous ne comprenons
plus bien comment les Anciens ressentaient les choses les plus
banales, les plus courantes, par exemple le j our et le réveil : comme
ils croyaient au rêve, la veille avait pour eux une autre lumiore. Il
en était de même du tout de la vie, éclairé par le contre-rayonnement
de la mort et de sa signifiance : notre mort est une toute autre mort.·
Tous les événements de l'existence avaient un éclat différent, car un
dieu resplendissait en eux ; toutes les décisions aussi, toutes les pers­
pectives ouvrant sur le lointain de l'avenir : car on avait des oracles,
de secrets avertissements et on croyait à la divination. La « vérité »
était ressentie différemment, car le dément pouvait être son inter­
prète -ce qui nous donne le frisson, ou bien nous porte à rire (x) ... •

(I) Gai Scwoir, � tl$.


LE POÈME DE PARMÉNIDE

*
* *

Une particularité certainement significative de la pensée fran­


çai se d'aujourd'hui est le peu d'intérêt qu'elle porte aux philosophes
dits Présocratiques. Il semble entendu chez nous, que la philosophie
commence avec Socrate tel que nous pouvons le connaître par
Xénophon et par Platon. Les maisons d'édition « classiques » ne
proposent au lecteur à peu près aucun des textes attribués à Parmé­
nide, à Héraclite ou à Pythagore. Seule une curiosité un peu sus­
pecte, le goût artiste du bizarre ou le spécialisme pédant de l'archéo­
logie et de la philologie remontent jusqu'à ces auteurs obscurs. Bien
sl\r, on sait encore leurs noms. On parle même parfois du devenir
hlraditlen, de l'arithmltisme pythagoricien ou de l'immobilisme des
Éllates. Mais on se contente de ces clichés assez vulgaires pour passer
bien vite à Platon. Au fond, Parménide n'est guère connu que par
Platon. Il est soit le vieux gymnaste qui se livre sans souci de l'âge
aux exercices dont s'émerveille un Socrate peut-être encore à naître,
soit la victime du parricide imaginaire qu'exige, pour les temps à
venir, le salut « dialectique » de la philosophie. Ainsi ne savons-nous
de Parménide que ce que nous transmet de lui l'imagerie platoni­
cienne. La vérité de Parménide, comme celle d'Héraclite ou de
Pythagore, se cache encore dans des lointains peu fréquentés ct
dont n'émerge pas beaucoup plus que le mystère du temple dorique.
Et encore la pensée des Présocratiques est-elle, selon le mot de
Nietzsche, << le mieux enseveli de tous les temples grecs » (1).
Jean-Jacques Riniéri pourtant traduit Parménide. Il le traduit
pouf lui, à titre d'exercice. Il n'est conduit dans ce singuliet travail
ni par l'ardeur philologique, ni par la curiosité archéologique, ni
par le dilettantisme antiquaire. Riniéri est un homme d'aujourd'hui.
Il f�t époque avec son siècle. Pourquoi, dès lots, un tel retour en

(t) WERIE, M. Nauman, XV, § 419.


LE POÈME DE PARMSNIDE

arrière ? Peut-être faut-il comprendre ici que remonter jusqu'à Par­


ménide n'a rien d'un retour en arrière. Remonter j usqu'à Parménide,
c'est bien plutôt, pour un homme d'aujourd'hui, se mettre d'intelli­
gence avec son propre temps.
Que du fond des lointains où nous ne le rejoignons qu'avec
peine l'énigmatique (x) Parménide puisse devenir lumière sur nous­
mêmes et sur notre temps, c'est là une affirmation apparemment
paradoxale. Non plus si nous faisons nôtre cet autre paradoxe que
l'essence même de la philosophie pourrait bien être sa propre his­
toire, et qu'une telle histoire pourrait bien constituer à son tour
« l'élément le plus intérieur de l'histoire universelle ,,, Telle fut la

découverte inépuisablement problématique de Hegel. Jusqu'à Hegel,


les philosophes ne se souciaient pas à l'excès de ceux qui les avaient
précédés. Il est clair que Kant n'a pas très bien lu Descartes. Un peu
mieux peut-être Platon - le Platon de la République, mais non pas
celui du Sophiitt dont il ne paraît pas soupçonner la profondeur
singulière lorsqu'il traite comme d'une nouveauté de « l'introduction
en philosophie du concept de grandeur négative ». Mais avec Hegel,
la philosophie devient expressément « recollection » d'elle-même et
cette recollection philosophique est illuminante de toute histoire,
dans un panorama dialectique du gouvernement du monde par la
raison à la recherche de soi. Une telle histoire présuppose à son tour
un « fondement géographique 11 (z), car elle déroule ses phases en
allant de l'Est à l'Ouest : de l'Asie, où se lève le soleil extérieur et
physique, à l'Europe comme Otcident ou pays du çouÇhanl, mais pays
où se lève, en revanche, le 11 soleil intérieur » de la 1c Conscience de
Soi », dont l'éclat surpasse infiniment toute lumière simplement

(1) Notons que Simplicius (Diels, A. 19) ne comptait pas P arménide parmi le!!
• Enigmatiques •. Il le rangeait aux côtés d'Aristote, de P laton et de Xénophane,
parmi les maitres • qui ne se soucient que de ceux qui entendent plus en surface •·
('TWV �1tL1tOÀ<X�6npov œxpoc.>(LbJc.>v ... Xl)86(Lf:VO�)
(2) Cf. Philosophie de l'Histoire, Introduction.
4 LE POÈME DE PARM:tNIDE

physique. Dans une telle perspective, Parménide vient à sa place qui


n'est ru première ru dernière, car le monde grec dont il est un astre
primitif est lui-même précédé par des mondes qui le préparent, tels
l'empire prosaïque de la Chine, la rêverie poétique de l'Inde, et l'uruté
organique de la civilisation des Perses. A partir de là seulement la Grèce
devient elle-même possible comme un pont vers le futur de l'hlstoire.
_Les Grecs apparaissent ainsi comme des m�t/fateu!"_!j eux-mêmes média­
tisés, c'est-à-dire recevant de leurs devanciers et transmettant à leurs
successeurs le « sceptre de la civilisation ».
Au projet hégélien d'une histoire universelle qui dénombrerait
les étapes de la procession de l'Esprit paradant à travers le monde
dans la lenteur (1) de son acheminement j usqu'à lui-même, répond
très précisément la critique nietzschéenne. Avec Nietszche, l'histoire
cesse d'être ce qu'elle était pour Hegel, cette«galerie d'images dont
chacune est ornée de la richesse accomplie de l'Esprit», pour devenir
le « grand laboratoire d'essais » de la Volonté de Puissance (z.). Tout
individu, toute espèce, mais plus essentiellement encore tout peuple,
toute culture, est une«expérience» singulière dans une masse d'expé­
riences incessamment tentées. Prétendre comme Hegel retrouver
en elles la marche de la raison à la recherche d'elle-même, c'est
méconnaître la diversité, le foisonnement, la luxuriance de ces tenta­
tives. Toute culture est en fait comparable à un arc plus ou moins
tendu vers une cible plus ou moins lointaine, et de ce point de vue, qui
est celui de la << valeur », toutes les cultures apparaissent, dans une sorte
de volatilisation de la chronologie courante, comme étant pour ainsi
dire contemporaines hors du temps. C'est exclusivement la tension
de l�arc et le lointain de la cible qui mesurent la valeur d'une culture.
Mais là << ce sont les Grecs qui ont conduit l'homme le plus loin » (3).

(I) • So trdge 111ar der Weltgeist .


. . • (HEGEL, Geschichte der Phüosop'hie, éd. Hoff·
meister, 1, p. 238).
(2) XIII, § 73; XV, § 90·
(J) XIII, § 89f>.
LE POÈME DE PA RMÉNIDE

A l'idée hégélienne des Grecs médiateurs s'oppose donc la découverte


nietzschéenne d'une avance prodigieu�e �u mon�e_g�r�c. Les Grecs
n'ont pas à. être mis à leur place dans le passé. Ils rayonnent en avant
de tout ce qui a pu être atteint j usqu'ici. D'où la puissance exception­
nelle �initiation qu'ils représentent pour les tard-venus que nous
sommes, mais la difficulté aussi de les rejoindre là où ils sont. Contrai­
rement à la croyance naïve des « chameaux de la culture Il, le monde
grec ne nous attend pas comme un trésor enfoui, mais à portée de
fouilles, et sur lequel il n'y aurait qu'à faire main basse pour se l'ap­
proprier, a. Les yeux indiscrets des savants ne verront jamais clair
dans ces choses, bien qu'il faille beaucoup de science au service de
ce genre de fouilles; le noble zèle des amis de l'antiquité comme
Gœthe et Winckelmann, a lui-même ici quelque chose d'illicite, de
presque impudent . . . Il faut attendre et se préparer; épier le jaillis­
sement de sources nouvelles, se tenir prêt dans la solitude pour des
visions et des voix étrangères. . . retrouver en soi le Midi, étendre à
nouveau au-dessus de soi la clarté, le rayonnement et le mystère d'un
ciel du Midi ( 1 ) . » En un mot<< nous ne pourrons tirer quelque chose
des Gtecs que si nous sommes nous-mêmes des créateurs » (2.).
A l'audace du créateur répond, bien que dans une modalité
dérivée et déficiente, le labeur de l 'épigone qui, au lieu d'inventer
et de fonder, se contente d'administrer et d'exploiter un << capital de
valeurs » préexistant. Le génie peut accompagner la condition d'épi­
gone. Hegel est un épigone de génie (3). Chez ce prodigieux « artisan
de la philosophie », à qui il manqua cependant d'être un<< promoteur
de l'homme », l'événement le plus décisif de notre temps; à savoir la
prodigieuse effraction dans le monde de cette<< énergie rétroactive » (4)
qu'est le a. sens historique », n'affieure que pour rester à l'état de

(1) XVI, § 1051.


(2) X, p. 411.
(3) XIII, § 22!5.
(4) Gtai Stawir, § 34·
6 LE PO�ME DE PARMÉNIDE

symptôme et de pressentiment. Au fond, le << sens historique » ne lui

sert qu'à « dompter » la totalité du passé, en le soumettant sans


merci à la médiocrité et aux préj ugés du présent. Dans son « élan
gothique pour escalader le ciel ,,, Hegel est impitoyable pour le passé,
impitoyable par conséquent pour nous-mêmes, car, n'ayant perçu
dans les lointains de l'histoire, devenue comme un pont jusqu'à
nous, que la manifestation déjà d'une toute moderne « Conscience
de Soi », il accomplit parmi nous la monstrueuse prophétie d'Hésiode,
annonçant la naissance future de ces générations d' « enfants à che­
veux gris» dont notre monde devient de plus en plus le séj our. Mais
le mirage dont Hegel est victime, ce sont les Grecs qui l'ont eux­
mêmes institué, car ils sont à eux-mêmes leurs propres épigones.
« Platon pour disposer au Christianisme ,, n'est pas une illusion de

Pascal. « La fatalité a voulu que ce fût l'hellénisme plus récent et


dégénéré qui ait manifesté le plus de vigueur historique. C'est pour­
quoi l'hellénisme primitif a toujours été mal jugé. Il faut bien
connaître l'hellénisme récent pour le distinguer de l'ancien. Il reste
encore bien des possibilités à découvrir, parce que les Grecs ne les
ont pas découvertes. Les Grecs en ont découvert d'autres qu'ils ont
ensuite recouvertes (x). » Le grand problème est donc de ne pas se
laisser duper, fût-ce par les Grecs, c'est-à-dire d'avoir la force de
remonter « rétroactivement ,, des Grecs décadents j usqu'aux Grecs
initiateurs, plus loin de nous chronologiquement, plus proches peut­
être de notre avenir. « Féconder le passé en engendrant l'avenir,
que cela soit pour moi le présent (z) » cette maxime de Nietzsche
par laquelle il se donne pour tâche d'extorquer à l'historia abscondita
les secrets qu'elle dérobe pour les divulguer prophétiquement dans
la « terppête du dégel », ne fait qu'un avec la constatation décisive
qui fixe l'orientation historique de son questionnement : « Tous les

(I) X, § 191.
(::z) XII, II• Partie, § 83.
LE POÈME DE PARMÉNIDE 1

systèmes philosophiques sont dépassls; les Gtecs rayonnent d'un


éclat plus vif que jamais; surtout les Grecs d'avant Socrate (1). »
Ainsi, même si la tentative encore << épigonale » de Hegel laisse
entrevoir le déploiement possible d'une « initiative grandiose », du
moins faut-il reconnaître qu'avec lui << l'histoire de la philosophie
n'a pas encore mené ses troupes au combat » (z). Mais à la fiction
hégélienne d'une histoire en extension qui, de médiation en médiation,
remonterait - pourquoi pas? - jusqu'à cette « migration des
harengs dans les mers du Sud », dont la ch r o nol ogie en usage dans
les classes faisait, au début encore de ce siècle, la première date histo­
riquement déterminable, se substitue pour la première fois, avec
Nietzsche, une représentation compréhensive de l'histoire. Dans une
telle représentation, les fondateurs du monde grec ne sont pas seu­
lement de passage. Ils ont le singulier privilèg.e de garder en eux­
mêmes la possibilité de notre propre avenir, dans la mesure où, dès
le départ, ils ont devancé tout ce qui les a chronologiquement suivis.
C'est seulement dans une telle perspective, où l'audace nietzschéenne
devancera elle-même, en la rendant possible, la timidité académique
de Dilthey, simple épi gone de la « compréhension », que les Préso­
cratiques deviendront lumière sur nous-mêmes et sur notre temps.
Hegel n'est pas étranger à la pensée de Riniéri. Mais c'est bien
plutôt en nietzschéen qu'il s'aventure, dans le « vent du dégel » vers
le mystère présocratique. Peut-être même l 'impulsion décisive, plus
encore que de Nietzsche, lui vient-elle de Heidegger dont il pressent
la singulière maîtrise au sein d'un monde voué à la confusion.
On ne résum1 pas la pensée de Heidegger. On ne peut m�me pas
l'exposer. La pensée de Heidegger, c'est ce r ayonnement insolite
du monde moderne lui-même en une Parole qui détruit la sécurit�
de langage à tout dire et compromet l'assise de l'homme dans l'étant.

(!) XIII, § t.
(2) XII, 1re Partie, § -442.
8 LE POE.ME DE PARME.NIDE

Mais enfin, si c'est vers Héraclite que s'oriente la nostalgie de


Nietzsche, c'est au contraire vers Parménide que Riniéri se dirige
comme d'instinct, Parménide étant certainement, parmi les premiers
penseurs grecs, celui qui, dit en effet Heidegger, « a déterminé, en
donnant mesure de base, l'essence de la pef1��UC?cci4�nt_al� i_�qu'à
�{inânt )) ( 1 ) .

Le texte de Parménide se déploie à la mesure d'un poème. Et


peut-être est-ce dans ce poème que resplendit, involontaire, un des
plus beaux vers de la langue grecque - ce clair de lune présocra­
tique, épave radieuse d'un ensemble mutilé (z).
VUX'n<pcd:ç 7ttpt ya.ta.v cXÀWfLE:VOV cXÀÀ6-rpLOV <pW<;
Comment résisterait à l'appel poétique celui en qui la parole ne
cesse d'avoisiner la réserve et la gravité du silence ? Le poème ne
rompt pas le silence. Il le porte à sa plénitude. Savoir écouter jus­
qu'au silence est le privilège d'un être secret à qui le recueillement
ne fait jamais défaut. Ainsi Riniéri se retrouve lui-même dans le
poème de Parménide, ou plutôt c'est le poème qui s'empare de lui.
Déjà les Héliades recommencent à courir devant l'attelage fabuleux,
déjà le galop des cavales a repris dans l'imaginaire, et voici qu'enfin,
au bout de la route, se dressent les portes du Jour et de la Nuit.

*
* *

Ici nous attend depuis toujours la surprenante apparition de la


déesse. S'agit-il même d'une déesse? Nous ne lisons au vers 3 que
le mot 8a.(fL(J)V, dont nous ne savons pas encore s'il désignera dans la
suite un dieu ou une déesse. Le mot 8a.(fL(J)V, pris absolument, intro­
duit avec lui la dimension spécifique du divin. Dès qu'il est prononcé,

(1) Was belsst Denken? (Merkur, D0 !13, p. 6og).


(2) Notons que Proclus trouve le Poème de Parménide plutôt mrrectement
versifié que réellement poétique. Cf. Drnr..s, A. 18 (!LiiÀÀov 1te�ov t!vcx� 8oxe'Lv �
1tOL7frLXOV >..6yov).
LE PO"bME DE PARMÉNIDE 9

le poème nous transporte dans un dépaysement sacré. Soudain ces­


sent les très prolixes descriptions qui ne nous laissaient rien ignorer
ni de l'agencement du char, ni du système de fermeture des portes
- Diels n'a-t-il pas pu identifier ici un système de type lacanien?
Il semble maintenant qu'un voile se soit tendu entre les choses et
nous. Le voyageur ne voit pas le aOtLflCùV. Tout au plus apprenons­
nous soudain que c'est une déesse qui l'a reçu en son accueil et lui
adresse la parole. Le passage au féminin i\'est même pas justifié.
Sans doute est-il déterminé dans l'implicite par le genre du mot qui
nomme la vérité, car c'est la Vérité qui parle. La déesse de Parménide
n'est donc pas une déesse de la vérité, au sens un peu dégénéré où
Poséidon deviendra le dieu des tempêtes comme Apollon le dieu
de la poésie. Elle est la Yérit�. C'est ainsi la Vérité elle-même qui
apparaît comme sacrée et comme divine au lieu qui lui est propre,
c'est-à-dire dans le domaine de retranchement où ne peut l'atteindre
aucun des chemins que suivent communément les hommes. Il y a
plus : la Vérité apparaît comme étant par elle-même un tel retranche­
ment. Non seulement en effet, la déesse se dérobe, puisqu'elle n'e�t
plus qu'une voix, que nous ne la voyons pas au sens où nous avions
en vue l'attelage galopant et les portes aux gonds garnis de cuivre,
mais la voix par laquelle elle se manifeste se refère eUe-même à une
réserve supérieure, puisqu'à plusieurs reprises elle nomme énigmati­
quement l" AvcX.yxYJ ou la Mo�poc, dont la toutc::P:U_�san� 11e cesse de se
soustraire en déployant le mystère de son abstention sur la puissance
même des dieux. Ainsi la parole de Vérité, loin de se suffire à elle­
même, ne s'accomplit qu'en nommant ce qui la dépass�� et devant
quoi toute parole doit céder pour devenir ce qu'elle est cependant
elle-même comme parole et comme vérité. Se tenir dans la vér�
ce n'est donc pas avoir séj our dans une lumière sans_�!_llbre. C'est
aucontratre s'âventurër dans la lumière du jour jusqu'au secret
contre-jour de l'abstention qui se réserve en elle et qu'elle nous
réserve de soutenir. Mais soutenir la réserve d'une telle abstention
IO LE POÈME DE PARMÉNIDE

n'est pas reculer devant l'indicible. C'est bien plutôt promouvoir


à l'extrême l'achèvement du dire, la parole ne pouvant jamais s'ache­
ver en un dit q ue fidèle au dédit du tacite dont elle n'achève jamais de
s'acquitter.
Qu'une telle fidélité soit en elle-même détresse, nous le lisons dans
un vers énigmatique d'un des plus mystérieux poèmes de Holderlin.
Toutefois, la détresse que nomme ici Hôlderlin n'est pas la méconnais­
sance du connaissable et l'égarement dans l'incertain. Elle détermine
au contraire notre destin le plus intime, dont la véritable grandeur
ne regarde finalement qu'à son impuissance créatrice. Car la parole
par laquelle la vérité fait irruption parmi les hommes n'est jamais la
p rolixité de l'explication qui décompose le don du sens en le soumet­
tant à la mécanique de la preuve. Elle est la parole j usqu'au silence
qui décide de la mesure et de la démesure à l'encontre de l'indépas­
sable comme limite et comme refus. Le mot de Braque : (( Les preuves
fatiguent la vérité » (1) peut ici nous servir de guide. Elles la fatiguent
au sens où l'administration exténue peu à peu en l'exploitant une
fondation antérieure. Toute preuve n'est jamais que l'aménagement
d'une réponse, et toute réponse est admi nistrative. Mais quand la
puissance de questionner, loin de s'affaiblir en attente d'une réponse
escomptée, se dépasse .au contraire elle-même jusqu'à la rencontre
de l'indépassable contre quoi vient ricocher toute attente de réponse,
non sans doute pour le travestir opportunément en (( évidence »,
mais pour maintenir ouverte en lui la plaie de la question par la mise
en suspens de toute réponse possible, alors la fidélité comme détresse
rend inévitable un commencement. Un tel commencement peut être
avènement dans le monde d'une œuvre qui, poème ou monument,
s'impose en simplifiant l'inextricable et en renvoyant le simple à la
complexité qui se dérobait en lui. Il peut être fondation de la cité
par l'ouverture du domaine où l'histoire prend un sens. Il peut

{l) Braque avait d'abord êcri.t : • �preuves diminuent la vérité.•


LE POÈME DE PARME.NIDE II

s'accomplir enfin comme philosophie quand le langage devient la


parole même de l'être que présuppose à son principe toute manifes­
tation de l'étant. Mais il demeure dans tous les cas que le dire de la
Parole n'est j amais là que pour l'initialité du dldit qui nous rappelle
depuis touj ours au silence de l'inacquittable, et dont l'abstention
inapparente soutient toute possibilité de fondation.
Peut-être l'indice le moins sollidté jusqu'ici du mystère sp éci ­

fique du monde grec est-il que ce que nous désignons par le terme
positif de vérité, les Grecs le nommaient d'un terme privatif. On se
contente ordinairement de traduire le privatif ocÀ�6tt(X par le positif
vlritl en présupposant l'équivalence des deux termes, comme si
c' était par un simple accident, par une exceptio n sans conséquence
que les Grecs nommaient la vérité d'un nom privatif. Peut-être serait­
il au contraire plus raisonnable de renverser l' hypothè se, en reconnais­
s ant dans le mot ocÀ�6€t(X une de ces structures que le (( partisan de s
exceptions >> sel on le mot de Gœthe, commet la faute de méconnaître
là où elle se voile et même de nier quand elle demeure dans la défen­
sive de sa réserve. Si nous procédons ainsi, il nous faut alors
reconnaî tre la singularité du terme positif et lui restituer sa valeur,
en nous interrogeant sur la nature de la privation qu'indique la p a r­
ticule initiale. Cette pa rticule porte sur la racine du verbe À(Xv6ocv(J)
qui donne aussi le nom A�6'1) - comme la particule initiale du
mot &�6tt(X, qui signifie dépaysement, porte sur �6oc;, dont la signifi­
cation primitive, ainsi mise au j our, pourrait bien dè s lors nous
engager à modifier aussi notre i ntell igence de l'éthique. Mais ici,
les habiles parleurs que sont pourtant les Grecs ne nous ont pas
transmis grand -chose sur la nature de la A�6'1), comme si le silence
convenait mieux à la A�6'1) que la parole. Pindare nomme toutefois
Aoc6(Xc; cX't'EKfL(XP't'(X v€cpo c; ( 1 ) , le nuage de la A�6'1), nuage sans indices,
car il se dérobe lui - même dans l 'inapparence ·en dérobant toutes choses

(t) Olympiques, VII, v. 41!.


LE POÈME DE PARMENIDE

en lui. Mais si le nuage « sans indices » de la A �O"f) est bien le positif


dont l'à.J.�Stt<X est la privation, et si le positif est présupposé par la
privation, alors il nous faut bien admettre avec Heidegger que
c c'est parce que, pour les Grecs, le non-dévoilement qui se voile lui­

même étend initialement son règne dans le déploiement de l'être,


et détermine ainsi la présence et l'accessibilité de tout étant, c'est
pour cette raison que le nom qu'avaient les Grecs pour ce que les
Romains nomment verita1 et nous véritl est pourvu d'un <X privatif
(ci-J.f.Stt<X) qui le signale en propre » (1). Si donc, pour les Grecs, c'est
le non-dévoilement qui demeure ce qu'il y a de plus radical dans
toute manifestation de l'étant, au sens où, dans l 'IIiade par exemple,
c'est non-dévoilée pour Hector qu'Athéna rend à Achille sa lance,
alors nous comprendrons que l' à.J.�Stt<X des Grecs se conquiert elle­
même en arrachant ce qu'elle dévoile à un non-dévoilement plus
initial, dans une lutte qui met en péril celui qui s'aventure en elle.
Toute la tragédie d'Œdipe n'est-elle pas, en un sens, l'évocation
d'un tel péril ? Si nous pouvons y percevoir encore autre chose que
le fil d'une intrigue policière qui se développe jusqu'à la découverte
du crime, peut-être comprendrons-nous aussi comment elle pouvait
toucher au plus intime, et ne pouvait ainsi toucher, qu'un peuple
dont le génie très singulier avait pu signaler, comme fondamentale
à la vérité, l'initialité du cc nuage sans indices » de la A�e"f), en
reconnaissant en elle la nature privative qu'atteste le mot à.J.�Stt<X (z.).

(I) Platons Lehre von de r Wahreit (Berne, 1947, p. 32.)


(2) Paul FRIEDLA.l'IDER (Platon, t. 1, 2° êd.it., Berlin, 1954: 'Ai-i)6e:toc-Eine A usei­
ru�ndersetzung mit Martin Heidegger, p. 379 sqq.) conteste cette interprétation
de la vérité au sens grec comme &: Ài)6e:toc. Rien ne prouve que les Grecs aient jamais
ressent i (gefühlt) dans le mot ci).i)6e:LIX la nuance • privative • que fait ressortir
-

Heidegger. .Ai-1)6e:Lot aurait eu au contraire, dès l'origine, la valeur d'une • unlOsliche


El.ilheit •·
Notons simplement que Heidegger n'a jamais dit que les Grecs auraient ressenti
(gefühlt), éprouvé (erfahren) ou pensé (gedacht ) la vérité comme &:-Ài)6e:Lot. Bien
au contraire. Ce qu'il a dit expressément, c'est que la structure • privative • du
mot liÀ1)6ctcx, • fait signe • vers l'énigme latente de l'lire au sens grec. • .Ai-1)6e:tcx

LE POÈME DE PARMENIDE

Mais si l'assignation de la vérité comme « dévoilement » n�est


elle-même intelligible que relativement à un non-dévoilement plus
initial, ne devons-nous pas en conclure que le dévoilement de la
vérité a pour effet de détruire la non-vérité du voilement, en lui
extorquant un décel de ce qu'elle a pour nature de receler ? Une telle
conclusion semble bien être la logique même. Il pourrait se faire
toutefois qu'une telle logique ait pour résultat de nous faire infailli­
blement manquer à la singularité dépaysante que nous commençons
à peine à entrevoir dans le Myoç des philosophes grecs. Que le dévoi­
lement soit arraché au non-dévoilement dans un combat qui se
déploie dès le départ à la mesure de la vérité, en laquelle il s'agit
de tenir une position radicalement menacée, c'est ce que nous lisons
encore dans Platon, pour qui le domaine de la grandeur est le domaine
même du péril (x). Mais le combat spirituel, celui que nomma Rimbaud,
bien qu'il puisse être (( aussi brutal que la bataille d'hommes •, en
diffère cependant en ce qu'il vise moins peut-être à défaire et à réduire
un adversaire donné à fin de spoliation, qu'à s'élever soi-même jus­
qu'au dépouillement d'une co-appartenance plus essentielle. Tel est
le combat des origines au feu duquel seulement s'illumine le contour
de l'étant comme tel. L'apparition du trait qui délimite glorieusement
la forme au lieu unique de son élection n'est pas le refus, mais bien

kOnnte das Wort sein, das einen noch nicht erfahrenen Wink in das ungedachte
Wesen des esse gibt 1 (Was ist Metaphysik ?, p. 10).
Nous rencontrons id le type même du 1 malentendu 1 qui ne cesse de fausser
d� le d�part toutes les Auseinandersetzungen mit ManiJJ Heidegger. Il est vrai
que les frontl�res entre l'inconscience et la mauvaise foi ont toujours H� tén�breuses.
Reviendrait-il à la psychanalyse de déceler à quelle profondeur la 1 fonction
de méconnaissan ce • travaille la 1 ctitique 1 ? Mais peut-être le probl�me de la
méconnaissance dépasse-t-il l'horizon de la psychologie? Lorsque Heidegger constate
l' 1 assurance somnambulique 1 (Was ist Metaphysi."- ?, p. I7) avec laquelle le lecteur
moderne passe à côté de la question, la référence est, dans son principe, ontologique
plutôt que psychologique. La psychologie, en tant que 1 science 1, n'est ici que le
véhicule d'un 1 état de choses • ( SachverluJlt) plus originel qui tient à l'l.Dtimité
radicale de l' • être 1 et du • temps 1.
(1) R1p., 497 i.
14 LE POÈME DE PARMf:NIDE

la sauvegarde du secret, dans la réservc!]ii_lgmatique--d'une Parole


dont le rapport à l'Oracle n'est jamais aboli. Ainsi dans l'cX.J..#}eLot
telle que la nomment les Grecs, l'élément positif, apparemment nié,
persiste énigmatiquement dans son contraire, comme la dissymétrie
préserve une symétrie latente ou comme le règne du sens s'étend
seçrètëment jll6qu'aux limites du non-sens. N'est-ce pas ce que nous
dit Héraclite, proclamant que cc le Maître dont l'oracle est à Delphes
ne déclare pas, ne dérobe pas, mais fait si g ne »? Et n'est-ce pas
dans Héraclite qu'il est aussi question, au plus intime de la rpO<rLt;
d'une 7totÀ(npo7toç &:pfLO'IIL'Y)- d'un ajointement antagoniste, comme
l'arc ou la lyre ? Que ce contraste perçu par Héraclite culmine ori.
ginellement dans la structure même du mot cX.J..�O&:Lot, c'est ce qui
n'est pas dit, mais c'est ce que nous pouvons toutefois soupçonner
en méditant enfin sur une autre Parole du même Héraclite �
matfq\ie1l&nç xpo7t-re:a0otL tpLÀt�. On traduit couramment et sans trop
de risques : « La nature aime se cacher ». La traduction courante est
évidemment exacte, à supposer que rpoaLç puisse se traduire par
nature. Mais si l'on s'avise que la « nature » que nomme Héraclite
n'est nullement ce que nous pouvons savoir de la nature dans le
cadre d'une physique ou d'une biologie, mais bien l'éclosion sans
déclin- 't'O fL� M'll o 'll 7tOTi- à laquelle nul ne peut se dérober, donc
un autre nom, pour l'cX.J..�Oe:Lot elle-même, alors le xp07tTe:<r0otL soudain
fait problème, relié qu'il est à la rpo<rLc;-cX.J..�Oe:Lot par le lien d'intimité
qu'indique le verbe qnl.e:�v. Héraclite dit ainsi de l' cXI.�Oe:Lot qu'elle
«aime» la A�&rJ, au non-dévoilement de laquelle elle arrache cependant
en un combat la lumière qui lui est propre. Mais peut-on mieux dire
dès lors que le dévoilement de la rpoaLç n'est là que pour le non·
dévoilement qu'indique le verbe xpo7t't'e:<r0otL ? Ainsi la parole essen­
tielle, loin d'être abolition du silence, en protège au contraire le
retrait dans le don du Poème. Parole gardienne de l'inoul dont son
amour abrite et défend la réserve, bien qu'elle se prodigue à nous
avec l'ouverture et l'ampleur d'un séjour.
LE POÈME DE PARMÉNIDE

Ici la f!OÎ:pot de Parménide de laquelle l'être même reçoit sa pro­


fondeur, et le xpu7tna6otL d'Héraclite comme l'ultime secret de la
c:puaLç, paraissent se rejoindre pour s'éclairer réciproquement dans ce
rapport à la A�OY) qu'est par essence l'&.!.�6&Lot. N'est-ce pas toutefois
le comble du paradoxe que de prétendre éclairer ainsi, au rebours de
toute tradition, Parménide par Héraclite, c'est-à-dire le philosophe
de l'être par le philosophe du devenir? Mais le paradoxe ne se dissi­
mule-t-il pas plutôt dans l'apparence raisonnable de la tradition, en
tant qu'elle revient à assimiler la philosophie à une sorte de champ
de bataille où s'affronteraient tapageusement les opinions les plus
disparates ? Peut-être Parménide et Héraclite, bien que leurs paroles
soient apparemment disparates, ne disent-ils cependant l'un et
l'autre qu'une même chose, dans la mesure où l'un et l'autre sont à
l'écoute d'un même Myoc;, et dans la mesure où ils l'écoutent l'un
comme l'autre d'une même oreille à l'origine de la pensée occidentale.
Une telle origine est l'origine même du monde grec, c'est leur rési­
dence commune dans férllg� grecque de la vérité qui les détermine
tous les deux. C'est pourquoi nous ne nous étonnerons pas que le
Poème de Ptmnénide, où il est question de la Vérité, ait peut-ètre eu
pour titre 0 ept <puae:wc; ( 1 ) , car, entendue en toute rigueur, la <pUO'LÇ que
nomme Héraclite est à coup sût plus proche de l'&.1.�6e:Lot de Parménide
que de notre concept moderne de nature, à travers lequel cependant
nous ne pouvons guère nous empêcher de l'interpréter. Et si, une
fois de plus, nous revenons à Œdipe en pensant avec Nietzsche que ce
qui domine chez les Présocratiques, c'est peut-être bien un ((instinct
analogue à celui qui créa la tragédie » (z), ne reconnaîtrons-nous pas
que le dévoilement final de la vérité laisse en suspens un ultime po��r­
q��oi? Quelque chose persiste à se dérober plus opiniâtrement encore
que la védté e1le-même ne se dérobait au héros tragique. Dans le

(I) Simplicius : De Caelc.Y(DrnLs, Parménide, A. 14).


(a) WEUB.
x6 LE POÈME DE PARMÉNIDE

dernier chœur, l'exemple et le destin d'Œdipe font pressentir, sans la


nommer, l'omniprésence latente devant laquelle non seulement tous
les hommes, mais encore tous les dieux sont également impuissants
tant il est vrai que, selon un mot du Prométhée d'Eschyle, toute
·'t'ÉX.VYJ• c'est-à-dire tout savoir relatif à l'étant, reste considérablement
plus faible que l" Av&yx.i') en laquelle se dérobe la force silencieuse
du possible, dont toùt relève finalement selon la convenance et la
sobriété d'un destin.
A nous donc d'entrevoir, dans la présence énigmatique du 81X(fLWV
que nomme Parménide au troisième vers de son poème, tout autre
chose qu'une affabulation poétique ou qu'une rémanence mytholo­
gique dans le domaine de la philosophie à son début. Si, en effet,
Parménide se situe à l'origine de la pensée occidentale, il n'est pas
pour autant un débutant en philosophie ou, si l'on veut, un primitif
de la pensée. Autant dire que le temple dorique est une forme « pri­
mitive >> d'architecture 1 En réalité, Parménide n'est pas plus un
<< primitif » en philosophie que Giotto n'est, en peinture, un « pri­
mitif ». L'amour de la peinture s'est débarrassé depuis un temps
déjà du préjugé qui consiste à représenter Giotto comme un Raphaël
ou un Léonard dans la dimension du pas enco re. Le prétendu primitif,
délivré du mirage d' << archaïsme » à travers lequel il apparaît d'abord
au regard << moderne », différent. Il est peut-être primor­
est en réalité
dial. En tout cas, l'intelligence des œuvres dans lesquelles il n'en
finit pas de survivre exige un dépaysement qui rapatrie notre pensée
dans le domaine d'une vérité devenue autre. Peut-être le temps est-il
proche où, l'adjectif prlsocratique n'ayant plus qu'une signification
chronologique, les philosophes à leur tour n'interpréteron� plus
Parménide comme un Platon ou un Aristote dans la dimension du
pas encore et où, au lieu de traduire les textes présocratiques dans un
langage platonicien ou même post-platonicien, nous en viendrons
au contraire à comprendre à quelle profondeur Platon et Aristote
demeurent présocratiques. Au lieu enfin de porter sur Platon et
LE POÈME DE PARMÉNIDE

Aristote des jugements à partir de la pensée moderne, peut-être


éprouverons-nous bientôt en quel sens et j usqu'à quel point les
modernes eux-mêmes relèvent des Présocratiques. A ce titre, s'il
reste légitime d'apercevoir dans les Fragments de Parménide, comme
l'écrivait Léon Robin, les « originaux >> ( 1) de nos problèmes, il
convient de ne pas déterminer de tels originaux par la projection dans
le passé, à une simplification près, des problèmes qui nous sont
aujourd'hui familiers. La pensée présocratique ne pose pas 11 pour la
première fojs », bien que dans une exemplarité encore fruste, ce que
nous croyons être les 11 problèmes éternels >> dont le << progrès de la
pensée » aurait ensuite pour tâche d'épurer et de préciser les termes.
Dans original, il convient d'entendre avant tout origine, et origine
signifie l'élément d'initiative radicale relativement à quoi « nos "
problèmes ne sont peut-être, dit à peu près Heidegger, que l'éclair
blafard et silencieux par lequel se signale encore un orage depuis
longtemps retiré, en sorte que nous ne sommes peut-être nous-mêmes,
Occidentaux d'auj ourd'hui, que les tards-venus du radieux Dklifl
qu'inaugurèrent les Présocratiques .


• •

C'est ici qu'il faut tenir ferme. Car peut-être est-ce précisément
l'illusion rétrospective que nous venons de dénon€er - entendons
par là notre disposition devenue habituelle à projeter, sans y prendre
garde, au lieu même de l'éclosion présocratique, des notions éla­
borées bien plus tard - qui suscite l'une des énigmes les plus
déconcertantes du Poème, celle de sa division en deux parties qui,
pour l'antiquité, faisait déjà problème. La singularité de Parménide,
dit très bien M. Wahl, est en effet, d'avoir, en un seul poème, « chant�
deux chAnts 1 (z). Ce sont ces deux chants que l'on ne sait guère

(r) La pensie hellénique des origines d tp;ou,, p. 9.


(2) Étude suf l1 P41'minidl d1 Platon, p. 75.
18 LE POÈME DE PARMÉNIDE

accorder entre eux dans l'unité du poème. Car si la vérité est cette
lumière absolue et inconcessive qui émane de l'être, comment s'ex­
pliquer qu'aux Paroles de la Vlrité contre l' cc Opinion», qui soutient
le parti du multiple, s'ajoutent immédiatement les Paroles de l' cc Opi­
nion » que Parménide développe à leur tour avec tant de sérieux qu'il
va même jusqu'à leur laisser le dernier mot. Il y avait là de quoi sti­
muler l'ingéniosité des historiens et des philologues. � fon­
dateur de l'histoire de la philosophie, ouvre la marche en prétendant
que Parménide, après avoir trop brutalement réduit le réel à l'être
dans son opposition au non-être, cc contraint cependant de se faire
l'acolyte des phénomènes », avait dû admettre au moins l'oppos1tion
de deux autres cc princi pes >> -le chaud et le froid - c'est-à-dire le
feu et la terre. Que cette relation d'Aristote soit on ne peut plus libre
par rapport à la vérité parménidienne, ce n'est pas ici le lieu de nous
en étonner. Ce n'est pas d'ailleurs dans l'antiquité mais durant l'âge
d'or de la philologie, c'est-à-dire à la fin du x1xe siècle, que les hypo­
thèses sur la cohétence du poème de Parménide vont se donner libre
cours.
Dans l'écrit qu'il rédigea en 1873 à l'intention sans doute de
Cosima Wagner et sur la base de ses cours de Bâle (x), Nietzsche
résout d'une manière très personnelle le problème aperçu déjà par
Aristote. Les Paroles de l'Opinion qui constituent la deuxième partie du
poème correspondraient tout simplement à une première philosophie
de Parménide. Cette première philosophie se rattacherait à l'enseigne­
ment d'Anaximandre qui, s'il éprouve, selon Nietzsche, dans la pro­
fusion multiple des choses soumises au devenir, une cc émancipation
coupable »à l'égard de l' cc être éternel », reconna1t cependant, fût-ce
avec l'accent du pessimisme, la réalité d'une telle profusion. Parmé­
nide aurait tout simplement réduit, dans une première synthèse
annonciatrice déjà de son talent de logicien, le foisonnement indéfini

(I) WERJŒ, t. X : Die Philosophie im tr4gi.lche,. Zei14Uu du Griecherl.


LE POP.ME DE PARMENIDE

des qualités sensibles à une opposition tenue pour seule fondamentale,


celle du clair et de l'obscur. Ce n'est qu'après avoir enseigné d'abord
• un système complet de philosophie physique » que, saisi << un jour »

du « frisson glacial de l'abstraction » et sentant dès lors peser sur sa


vie comme << une monstrueuse faute de logique », il aurait lui-même
détruit son propre système en proclamant le caractère illusoire de ce
qui avait été l'objet de ses premières explications. Cependant, ajoute
Nietzsche, << il ne semble pas avoir perdu toute tendresse pour l'en­
fant vigoureux et bien constitué de sa jeunesse, et c'est pourquoi il
dit : sans doute il n'y a qu'une voie véritable, mais au cas où l'on
voudrait en suivre une autre, la seule doctrine convena ble, par la
clarté et par la logique, serait mon ancienne doctrine. A l'abri
de cette formule, il a donné à son premier système de physique
une place honorable et considérable à l'intérieur de son grand
poème De la Nature, qui devait pourtant proclamer sa nouvelle
théorie comme le seul guide qui mène à la vérité. Cette faiblesse
paternelle, au risque même de laisser s'introduire une erreur, est
un reste de sentiment humain dans une nature complètement pétri­
fiée par la raideur logique et presgue transformée en une machine à
penser ».
Avec moins de désinvolture que Nietzsche, les « chameaux de
la culture » qu'il salue comme ses contemporains ou qui lui feront
immédiatement suite, vont porter à leur tour l'énigme séculaire en
lui ajoutant la surcharge de leurs propres hypothèses d'explication.
Pour les uns, comme d'abord Zeller, puis Wilamowitz et aussi
Gomperz, les paroles de l' << Opinion » sont interprétées dans le poème
comme un développement hypothétique. Après l'audacieux paradoxe
des paroles de Vérité, Parménide présente le monde comme lui­
même le comprendrait s'il se plaçait au point de vue du sens commun.
Avoir établi dans un concept le principe de l'être ne lui suffit pas. Il
ne peut renoncer à l'explication détaillée des phénomènes, même
sachant de science certaine que la vérité n'est pas de ce côté. Car, écrit
20 LE POÈME DE PARMÉNIDE

Gomperz (1) « s'il rejetait la perception des sens comme illusoire,


il ne la chassait pas pour autant de l 'univers. Après comme avant
il voyait les arbres verdir, il entendait ]es ruisseaux murmurer, il
respirait le parfum des fleurs et appréciait la saveur des fruits ».
C'est pourquoi Parménide aj oute à l'exercice phi/o.rophiqt14 qui seul
décide de la vérité, un essai cosmogonique dans lequel il expose « non
pas simplement les opinions des autres, mais les siennes propres,
pour autant qu'elles ne reposent pas sur le fondement inébranlable
d'une prétendue nécessité philosophique ». Il ne s'agit plus bien sûr
que d'une construction plausible, voire trompeuse. Mais, conclut
Gomperz « sans aucun doute, il était heureux de pouvoir déployer
sous cette forme la richesse de son savoir ... d'ailleurs, il y trouvait
l'avantage, tout en satisfaisant le désir de son cœur, de montrer à ses
compatriotes qu'il ne voulait pas être en opposition trop choquante
avec leurs sentiments et leurs traditions ». Mais, quelque séduisante
qu'elle soit ou que l'art de Gomperz ait sû la faire paraître, l'interpré­
tation hypothétique des paroles de l'Opinion ne rallie pas tous les suf­
frages. D'autres philologues, comme Diels ou Burnet (2), préféreront
voir, dans ]a deuxième partie du poème, une doctrine que Parménide
regarde comme entièrement fausse. Cette deuxième partie serait
donc non pa s le développement d'une hypothèse dans la dimension
du vraisemblable, mais une o/émique diri ée contre ]'ensei nement
d'une École contemporaine et rivale : l' cole héraclitéenne. selon
Diëls;-Ies Pytnagoriciens s�!on Burne�.
Les deux interprétations des paroles de l' u Op in ion », l'interpréta­
tion hypothétique et l'interprétation pollmique (ou, comme on dit encore,
lri.rtique) se déploient j usqu'à nous dans l 'opposition polémique de
leurs hypothèses contraires. Aucune n'est jamais à court de vraisem-

{t) LM PMSMm dt la ��« . p. :at7.


. (2) Cf. DIELS : Parmenilù:o L•ltrtedicht (Btdbl, r897) et liO'Bl'nll' : EMil fi'Hic
�Tt, (:a• 6dition, II)Oi),
LE POÈME DE PA RM�NIDE ZI

blances aisément transformables en arguments. De telles vraisem­


blances ont pour elles leur conformité avec les mœurs supposées
du peuple grec. Les Grecs ne sont-ils pas, en effet, depuis toujours,
des maitres de la dialectique, habiles à distinguer 1� vrai du probable,
mais aussi bien à compenser par un développement j udicieux du pro­
bable la rigueur implacable du vrai ? Ne sont-ils pas également des
polémistes nés que nulle nation au monde jamais ne surpassa dans
l'art de la réfutation ? Par l'une comme par l'autre de ses interpré­
tations, la philologie nous procure donc l'agrément d'un << voyage
en Grèce » où le plaisir du touriste n'est jamais déçu. Peut-être cepen­
dant le dépassement du tourisme, fût-il érudit, est-il la condition
d'une reprise de contact avec l'origine grecque de la philosophie
occidentale. Telle fut, semble-t-il, l'idée implicite de Karl Reinhardt
dans l'étude si sérieuse qu'il consacra à la pensée de Parménide, et
qui fut publiée en 1 9 1 6 (r).
L'originalité de Reinhardt est de renvoyer dos à dos les deux
interprétations rivales du poème de Parménide. Ce n'est ni au sens
d'un développement hypothétique, ni au sens d'un exercice polémique
qu'il faut comprendre les pawles de l' « Opinion 11 , Faire sienne, en
effet, l'une ou l'autre des deux interprétations traditionnelles, c'est
d'abord prêter au texte plus qu'il ne dit, c'est ensuite refuser d'entendre
exactement ce qu'il dit.
L'interprétation des paroles de l' << Opinion >) comme une conces­
sion au phénomène dans la modalité inférieure de l'hypothèse vrai­
semblable introduit, dit Reinhardt, dans le texte parménidien, « une
tendance. . . inconciliable avec les déclarations les plus claires et les plus
résolues du poète ». Et un peu plus loin, il précise : « Le contresens
d'une telle interprétation, je serais disposé à l'admettre avec peine,
quitte à la souffrir en toute patience, si elle ressortait inévitablement
des paroles de Parménide. Mais elles n'en disent pas un traître mot. ll

(1) P-ille s und tlie Geschiclrle tler riechischm Phüosophie (Bonn, 1916),
22 LE POÈME D E PARMENIDE

ne parle pas du tout sur le mode hypothétique, mais aussi apodicti·


quement qu'il est possible, ce qu'il proclame, c'est la vérité pleine
et entière, par les paroles de sa déesse dont la bouche ne peut proférer
aucune fausseté. Comment la vérité pourrait-elle exposer une hypo­
thèse ? >> Quant à interpréter en un sens éristique les Paroles de
l'Opinion, il faudrait pour cela comprendre comme Scheltworte,
Schimpfworte, Sarkasmus les mots qui nomment les suivants de l ' « Opi­
nion >>, donc démêler dans ces mots la nuance de l'irritation et du
dénigrement. Sans aller jusqu'aux << traits venimeux » et à la « rage
concentrée >> dont va jusqu'à parler Gomperz, qui, malgré son interpré­
tation hypothétique de la deuxième partie du po ème, ne le juge pour­
tant pas exempt d'intention polémique, force nous serait d'admettre au
moins avec Diels que Parménide défigure à plaisir la pensée du rival
qu'il ne nomme pas. « Parmenides karikirt 1 » En réalité, si Parmé­
nide nomme �(xpocvoL, doubles-têtes, les non-philosophes c'est parce
qu'ils sont en effet ainsi. Pourquoi vouloir reconnaître à tout prix
le symptôme de la réprobation coléreuse là où ne se manifeste au
contraire que la sévérité exacte d'un constat ? Hypothèse ou polémi­
mique, les deux interprétations prêtent ainsi au texte de Parménide
un sens qu'il ne présente nullement, mais qu'elles projettent libéra·
lement sur lui.
Il y a plus. Indépendamment de toute réflexion sur la structure d'en­
semble du poème et sa signification, la seule lecture exacte des vers où,
pour la première fois, intervient l'« Opinion >> devrait nous inviter à être
circonspects. Il s'agit des vers 2 9 à 3 2 du premier Fragment. Après
avoir enjoint à son disciple d'apprendre à connaître le cœur sans trem­
blement de la vérité, sphère accomplie (vers 2 9) la déesse aj oute qu'il lui
faut savoir aussi �po-rwv �6!;ocç, les « opinions >> des mortels, dans lesquelles
on ne peut se fier à rien de vrai. Et comme si, devant cette injonction à
coup sûr inattendue, le voyageur qu'elle initie n'avait pu réprimer
un mouvement de sdrprise, elle insiste vigoureusement sur ce
deuxième point dans les vers 3 x et 3 z.
LE POÈME DE PARME.NIDE

&_)..)...' lfL1tl)Ç xcx.l 't'CX.Ü't'CX. fLCX.6�cre:cx.L, WÇ 't'li 8oxoÜV't'CX.


X.P � " 8oxLfLWÇ dvcx.L 8Lii 1tcx.noc; mX.ncx. 7te:pwncx..
Ce sont là les deux vers les plus controversés de tout le poème, car
c'est de leur traduction que dépendra finalement le sens qui sera
donné aux Paroles de l' « Opinion » ( 1 ) .
Pour soutenir son interprétation polémique des Paroles de l' << Opi­
nion », Diels avait été amené, dans l'édition de Parménide qu'il publia
en 1 897, à proposer une modification du texte traditionnellement
reçu. Au vers p , il faudrait lî:re non pas 8oxLfLWÇ, mais bien
3oxLfLWcr', et dès lors, interpréter le mot litigieux non pas comme un
adverbe, mais comme l'infinitif d'un verbe qui dépendrait en réalité de
XP � " auquel il fait immédiatement suite. �OXLfLWcr' serait la contraction
de 8oxLfLWCJCX.L, qui introduit une idée de mettre à l'épreuve. Quant à
dvcx.L, interprété jusque-là comme dépendant de XP �"· c'est à 't'OC
8oxoÜv't'cx. qu'il conviendrait de le rattacher, en lisant 't'OC 3oxoÜv't'cx.
dvcx.L, les choses qui paraissent être. La force de l'expression, dit
Diels, n'est-elle pas renforcée par l'éloignement des mots dans le
contexte auquel ils appartiennent ? En détachant enfin le participe
7te:pwv't'cx. de ..a 3oxoÜv't'cx., pour en faire non pas un simple qualificatif
des 8oxouv't'cx., mais pour lui restituer une valeur verbale, nous lirions
clairement : << Mais oui, malgré tout, tu auras à apprendre comment la
diversité de ce qui paraît être doit être soumise à une épreuve de
validité, au cours d'une recherche qui s'étend d'un bout à l'autre des
choses. » Quel sera le résultat d'une telle épreuve, sinon de dénoncer
comme effectivement illusoires et trompeuses les choses qui ont
pourtant, dans leur diversité, l'apparence d'être ? Une telle dénon­
ciation d'invalidité dans les � po-rwv 86Çcx.L aura pour effet de les
débouter définitivement de leurs prétentions. Que peuvent donc être

{I) Que Jean-Jacques RINIÉRI ait laissé en suspens la traduction de ces deux
vers paratt bien dénoter quel profond sentiment ll avait de la singularité du
Poème de Parménide.

J. JŒAUFRET a
LE POÈME DE PARMÉNIDE

ici les �?OTWV MÇoct, sinon ce qui apparaît comme vrai à d'autres philo­
sophes - principalement à Héraclite - qui, dans le climat polémique
où se développe la rivalité combative des écoles, sera ainsi convaincu
de vanité ( 1 ) .
Toutefois, les interprétations de Diels ( 1 ) vont paraître irrece­
vables à maints érudits, et en particulier à Wilamowitz qui, dans une
note de 1 8 99 ( z ) , reviendra franchement au texte traditionnel et à la
construction la plus simple. Il comprendra dès lors : « Mais oui,
malgré tout, tu auras également à apprendre comment la diversité
de l'apparence (Toc 8oxouvTcx) doit nécessairement déployer une
présence qui mérite d'être reçue, (8oxLfL<ùÇ e:!vcxt), traversant et
mesurant toutes choses sur toute leur étendue. » Mais comment ce
qui, en un sens, n'est qu'apparence, peut-il cependant mériter d'être
retenu, si non à titre seulement annexe, comme la probabilité ou la
vraisemblance d'une hypothèse qui tient encore validement son rang,
bien qu'au-dessous de la vérité. Aussi les 8oxouvTcx, dans la mesure où
ils composent ce 8tcX.xoO'fLOV �otx6Toc que nomme le vers 6o du
Fragment VIII, sont donc bien des apparences illusoires et trompeuses,
mais susceptibles cependant de fournir matière à une hypothèse qui
constituera en elle-même un tout .conséquent et complet - exactement

(I) BORNET écrit ( Early greek Phi,losophy, 2° édition, p. 2 I I , n. I) : • Je lis xp7jv


8oxt!J.(;)a' dvŒL au Fragment 1, avec Di.els, mais je ne puis accepter sa traduction
Il faut, je crois, prendre :x:p7jv 8oXL !J. (;)a:xt ( 1 . e. 8oXLfLcXacu) au pied de l a lettre, et
..•

:x:p'ijv avec l'infinitif a le sens de • (ils) auraient dû 1 ( ought to have) . Le sujet le plus
naturel de l'infinitif en ce cas est �poTOI)c;, tandis que dv<Xt doit dépendre de
8oXL!J.(;)aŒt et avoir pour sujet TeX 8oxoÜYTŒ. 1 La traduction proposêe est alors :
• Néanmoins, tu dois apprendre aussi . . . comment les mortels auraient dû juger que
sont les choses qui leur apparaissen t - tandis que toi, tu vas à travers toutes choses
en ton voyage. 1 A cette modification près, Burnet est donc d'accord avec Diels pour
une interprétation polémique des paroles de la 86�1X. C'est pourquoi il place, comme
Diets, les vers dont avec Kranz nous faisons les vers 2 à 6 du Fragment VII
Immédiatement à la suite du vers 32 du Fragment 1 . Au contraire, dan� la récente
réédition des Fragmente der Vorsokratiker, Walther KRANz se sépare formellement
de Diets pour faire siennes la lecture et l'interprétation de Wilamowitz.
2) Hermes, XXXIV, p. 204.
LE POÈME DE PARMÉNIDE

comme notre représentation sensible du soleil tournant autour de la


terre est bien une illusion, mais une illusion conséquente et complète.
Une telle illusion, inférieure sans doute à la vérité, c'est cependant dans
tout le détail de son économie interne qu'elle doit être étudiée par le
philosophe, dans la mesure du moins où il doit lui-même être tel que
« jamais ce que les mortels ont en vue ne puisse le dépasser >> (Frag. VIII,
vers �1).
Mais quelqu� opposées que soient entre elles les deux traductions
que nous venons de présenter, elles n'en tombent pas moins l'une
et l'autre . sous une même objection. Cette objection, pense Reinhardt,
est tout simplement la présence impérieuse, au début du vers 3 2 du
'< petit mot XP �V » dont personne jusqu'ici n'a suffisamment tenu

compte. Diels fait décliner l'énergie de signification qui rayonne de


cet imparfait, en une simple inj onction, portant non plus sur
l'e:!voct des 8oxoÜv"t'oc eux-mêmes, mais seulement sur une ligne de
conduite, à savoir l'attitude résolument vérificatrice que le philosophe
est invité à prendre à leur égard. L'imparfait xp�v au lieu du présent
XP� doit donc être interprété comme une simple formule de poli­
tesse, ménageant la possibilité d'une réponse négative. Wilamowitz
restitue bien l'action du xp�v sur le 8oXL{L<ùÇ e!voc.L des 8oxoÜv"t'oc,
mais c'est pour interpréter ce 8ox(p.wç etvoct au sens de la potentialité
simplement accessoire d'une hypothèse, laquelle n'est plus au niveau
de la nécessité fatale que notifie, dans le Déjà de son antériorité,
l'imparfait XP �v . « Dans un cas comme dans l'autre, il faudrait
prendre ce mot dans un sens qui lui est parfaitement étranger dans
l'ancien grec. Il devrait servir seulement à introduire un cas, à ouvrir
une possibilité, à faire place dans la pensée à quelque chose que l'on
se borne à admettre, tandis que, dans l'usage habituel, il introduit
une accusation portée soit contre le destin, soit contre les hommes :
accusation qui énonce comment quelque chose aurait dû se produire,
ou encore devrait se produire, tandis qu'en réalité, il n'en a pas été
ainsi. » Mais si, dès lors, nous traduisons le mot XP'ÎÎV selon sa significa-
z6 LE POP- ME DE PARA1ÉNIDE

tion la plus simple, sans faire intervenir aucune acception seulement


auxiliaire, nous lirons clairement en lui la présence von einer Notwen­
digkeit, die einmal da war. Si donc nous repoussons comme trop oblique
l'interprétation de Diels, ce ne sera pas pour tomber dans l' << hypo­
thétisme » de Wilamowitz. Weder Eristik noch Hypothese. C'est par
la vertu de la plus haute et de la plus ancienne nécessité, et non sous
la garantie seulement conditionnelle d'une simple hypothèse acces­
soire, que se déploie dès le départ le �ox[f.L(ùÇ dvcx � des �oxoüv-rcx.
Si les �oxoûv-rct. sont a:insi revêtus d'une telle positivité, nous com­
prenons maintenant l'insistance réitérée avec laquelle la déesse rap­
pelle à eux celui qu'elle initie à la vérité. Une telle réitération ne serait
certainement pas de mise s'il s'agis sait seulement des opinions d'un
rival à réfuter ou d'une simple exploration du domaine de l'hypo­
thétique. Mais si les �oxoüv-rcx méritent à ce point d'être pris au
sérieux, si leur règne s'étend en toute validité, d'un bout à l'autre
de ce qui existe, ce règne n'en est pas moins le lieu d'une menace
permanente et d'un péril constant. Loin d'être la voie de la vérité,
la voie des �oxoûv-rcx n'est-elle pas, en effet, celle << avec laquelle se font
illusion les mortels qui ne savent rien » , les �(xpcxvo � ? N'est-elle pas
la voie de << l'esprit errant >> où << se lai ssent entraîner, comme sourds
et aveugles, hébétés >> ceux qui n'ont pas su se dis socier des << foules
indécises, pour qui l'être et a-u ssi bien le non-être, le même et ce qui
n'est pas même, font loi, et dont sans exception le sentier est laby­
rinthe ». Ici les difficultés nous assiègent. Comment la non-vérité de la
86Çcx peut-elle se concilier avec la positivité des �oxoüv-rcx ? En d'autres
termes, comment comprendre que doive, de toute nécessité, « souf­
fler >> (x) dans la vérité de l'être le vent de la �6�cx et de telle sorte que
ce souffle ne soit pas seulement une vaine inconsistance, l'&.ve:fl�cx!ov de
Platon, mais l'air du ciel et de la mer qui gonfle validement les voiles
et peut provoquer des tempêtes ?

(r) Philolaos (DIELS, op. cit., B. II, p. 412).


LE POÈME DE PARMÉNIDE

Heidegger écrit dans une note de Sein und Zeit; cc Karl Reinhardt
a .. .pour la première fois, conçu et résolu le problème si souvent
débattu des deux parties du poème philosophique de Parménide,
bien qu'il ne montre pas expressément le fondement ontologique
que présuppose la connexion de l' OCÀ�6e:Loc et de la a6 Çoc, ainsi que la
nécessité de ce fondement (x). >>
Le problème de l'unité du poème de Parménide ne fait qu'un
en effet avec le problème de la connexion de l'ocÀ�6e:Loc et du voü�
avec la oo �oc. Nous avons vu que le domaine de la � n'était ni
.l'opinion d'un rival qu'il importerait seulement de rêi'Utë"r, ni une
région périphérique où se déploierait simplement des vraisemblances.
Fondant la MÇoc en nécessité, et lui reconnaissant ainsi une personnalité
spécifique, Reinhardt la rappelle de l'extériorité, où ne pouvait
plus l'atteindre que l'argumentation polémique ou le fléchissement
concessif de l'hypothèse, au centre vivant de la méditation parméni­
dienne. La MÇoc, ainsi réintégrée, devient dès lors cc une création
au plus haut point originale >> alors qu'elle n'était jusque-là qu'une
j uxtaposition adventice. C'est pourquoi Reinhardt peut dire des deux
parties du Poème : cc Pour Parménide, aucune des deux n'est pensable
sans l'autre, et c'est seulement par leur rassemblement qu'elles don­
nent lieu à un tout. >> Mais dès qu'il s'agit de déterminer dans le
contexte du poème la situation de la 06 /;oc par rapport à l' ocÀ�6e:toc et
au vo üç, Reinhardt se rallie aux interprétations les plus traditionnelles.
Abordant le problème dans une perspective inconsciemment reçue
du Platonisme et du Christianisme, et comparant même expressément
le destin de Parménide à celui de Platon, il n'hésitera pas à entrevoir
dans la 06 Çoc qu'il assimile anachroniquement à la subjectivité encore
insaisissable de la connaissance, une sorte de chute originelle : eine
Begebenheit der Vorzeit, eine Art Siindenfail der Erkenntnis - chute qui
entraînerait nécessairement après elle et comme dans son sillage toutes

(I) Sein und Zeit, p. 223, n. I.


2.8 LE POÈME DE PARME.NIDE

les autres erreurs de nos représentations, et dont nous ne pourrions


nous relever qu'en fixant paradoxalement le regard sur la vérité « plus
que mince » - die iiberschmale Wahreit - et presque i�ccessible d'un
etre éternellement constant au sujet duquel, dans l'état au moins
où nous sommes tombés, presque rien ne se laisse dire. Or, c'est là
précisément toute la question. Une telle pétition de Platonisme
ouvre-t-elle la voie qui conduit authentiquement à Parménide ?
Nous permet-elle de refaire la lumière sur l'origine opiniâtrement
voilée de la philosophie occidentale ? Ou au contraire, ne nous
ferme-t-elle pas décidément tout accès à l'intelligence d'une telle
origine ?
Comme c'est le cas pour toute grande philosophie, la philosophie
platonicienne est tout entière tendue et portée par le déploiement en
elle d'une opposition fondamentale. Mais cette opposition, si elle lui
donne mouvement et vie, est moins, semble-t-il, l'opposition auda­
cieusement météorique de l'être et du non-être, telle qu'elle éclate en
coup de foudre dans le poème de Parménide, qu'une opposition
plus paresseusement topographique entre ici�8o.) et �as
(&xe:;) . C'est en ce sens que Pascal n'a pas eu tort d'écrire :
;,slaton pour disposer au christianisme. 11 Si, au lieu de Platon,
Pascal avait écrit le Platonisme, il aurait eu tout à fait raison (1).
Le propre du Platonisme est, en effet, de faire resplendir, à part
et en dehors du « monde sensible » un domaine privilégié qu'il
en sépare, pour ainsi dire, à la hache. Ce domaine est, là-bas le séjour
de vérité dans lequel seulement l'âme, s'étant délivrée des liens qui
l'attachent nativement aux choses d'ici-bas, peut enfin se nourrir, dit
un texte célèbre du Phèdre, de la contemplation des réalités véritables
('t'CÏÀl)6li). Le passage du séjour de vérité au séjour d'ici-bas est une
chute. Le mythe de cette chute nous est rapporté dans Phèdre. Le
retour en sens inverse d'ici-bas vers là-bas a la signification religieuse

(1) Platon n'est pas encore un adepte du Platonisme.


LE POEiME DE PARMÉNIDE

d'un salut. Or l'opposition topographique, de l'ici-bas et du là-bas,


si elle suppose à coup sûr, l'opposition philosophique de l'être et du
non-être, ne la recouvre cependant pas exactement. Si, en effet, le
séjour de là-bas est le domaine propre de l'être, le séj our d'iti-bas,
n'est pas à proprement parler le non-être. Il est, sans doute, déchu
de l'être, et se situe dès lors du côté du non-être, mais il constitue
entre l'itre pur ('t"o eLÀ�xpwwç ov) et le non-être absolu ('t"o 7tcXV't"WÇ (.L�
15v) une sorte de région intermédiaire qui est celle de l'inconstance
et du devenir. C'est ainsi que la 86Çot, qui n'est exactement ni connais­
sance ni ignorance, vogue quelque part entre (!J.t't"ot!;o 1tou xuJ.. w8t�'t"ott)
l'être pur et le non-être absolu, ne s'attachant qu'à l'inconstance de
ce qui est sans cesse en devenir ( 1 ) . Au contraire, la science (&ma't"'f)(.Ll))
est accès direct à ce qu'il y a de proprement liant dans ce qui est ('t"o
15v-rwç 6v) c'est-à-dire à ce qui touj ours se comporte invariablement
par rapport à soi-même, et que Platon nomme d8oç. C'est l'oppo­
sition de l'&d waoto't"wç lxt �v de l'd8oç et de ce qui, au contraire,
reste flottant (7tÀotVl)T6v) entre l'être et le non-être, qui mesure la
distance spécifiquement platonicienne d'ki-bas à là-bas, c'est-à-dire
des 8oxoüv-rot aux ov't"wç ov"t"ot.
Ainsi les 8oxoÜV't"ot de la 86Çot constituent pour le Platonisme,
à_ �-chemin pour ainsi dire du néant, la région inférieure d'une
- _
réalité qui culmine par ailleurs en un sommet lumineux, celui où
rayonnent d'un rayonnement fixe, en tant qu'tt8l), les ov't"wç OV"t"tX
et de telle sorte qu'atteindre cette cime par une remontée au cours de
laquelle nous nous arrachons aux 8oxoÜvTot, pour les « envoyer pro­
mener », en cela seulement consiste le salut de l' âme. lei, la 86Çot cor­
respond donc très évidemment à une çhute qui nous précip1te de la
région supérieure de l'étant dans la région topographiquement infé­
rieure de l'inconstance et dans la pénombre du devenir. En fait, c'est
peut�c m�me plus profondément l'interprétation de la 86Çot comme
LE POÈME DE PARMÉNIDE

chute qui requiert cette topographie spécifique de l'étant, car elle


seule est en accord avec la possibilité d'être précipité d'un sommet
dans un abîme, avec ou non la possibilité inverse de remonter de
l'abîme au sommet. Tout est donc en place, dès le Platonisme, pour
un accueil philosophique de l'expérience chrétienne. L'abîme qui
sépare un monde de simples apparences, celui où nous sommes
nativement déchus et où nous devons accomplir une carrière provi­
soire, et un monde de vérité, celui de notre salut éternel ou de notre
perte, se creuse déjà suffisamment pour que Nietzsche ait pu, non
sans fondement, parler du Christianisme comme d'un « Platonisme
à l'usage du peuple ».
Mais la métaphysique du Platonisme et sa connexion intime avec
une expérience de la condition humaine dominée par les catégories
spécifiques de la chute et du salut, est-elle déjà sous-jacente au poème
de Parménide ? C'est bien sans doute un lieu commun de la philo­
sophie, la croyance que de Platon à Parménide la conséquence est
bonne, sans qu'on s'inquiète nullement de la possibilité que le Plato­
nisme lui-même ne soit peut-être, par rapport à la pensée de Parmé­
nide, qu'un phénomène ultérieur et dérivé. Non seulement les inter­
prétations courantes platonisent Parménide, mais elles se laissent
insoucieusement entraîner jusqu'à la surenchère anachronique d'une
sorte d'hyperpiatonisme, dont Platon précisément aurait été amené
à détendre, pour le bien même de la philosophie, l'insoutenable
rigueur. Telle est encore l'opinion de Nietzsche, d'accord en cela
avec la tradition la plus courante : << Il fut alors possible à un Grec
d'échapper à la luxuriante richesse de la réalité, comme à une simple
j onglerie de schèmes imaginaires, et de se réfugier, non comme
Platon au pays des idées éternelles, dans l'atelier de l'artiste de l'uni­
vers, pour y repaître son regard parmi les prototypes immaculés et
infrangibles des choses, mais dans la paix de la mort, dans la rigidité
du concept le plus froid, le plus inexpressif de tous, de l'être. »
Nietzsche ira même jusqu'à inventer poétiquement une Pmre de
LE POÈME DE PARMÉNIDE

Parmlnide : « Accordez-moi une seule certitude, ô dieux, fût-elle une


simple planche sur la mer de l'incertitude, juste assez large pour m'é­
tendre sur elle 1 Gardez pour vous tout ce qui est en devenir, les
formes diaprées, fleuries, trompeuses, charmantes, vivantes, èt ne
me donnez que la seule, que la pauvre certitude toute vide ». Exacte­
ment dans le même esprit que Nietzsche, les exégètes du Poème se
contenteront de l'image d'un philosophe éternellement contraint de
ressasser dans sa (( désespérante monotonie » (Gomperz) la (( plus
que mince vérité » (Reinhardt) de son �cr·n yocp dvœ.�. Cette opinion
de Nietzsche comme des plus récents commentateurs n'est d'ailleurs
que l'opinion que Platon lui-même avait déjà de Parménide, en qui
il éprouvait le plus intime péril de sa propre pensée.
Oserons-nous enfin nous réveiller de la plus vénérable tradition
pour faire surgir l'inconfort d'un problème là où régnait jusqu'ici la
sécurité paisible de l'évidence ? Parménide platonise-t-il avant Platon
ou au contraire le climat de sa pensée est-il foncièrement autre que
le climat du Platonisme ? L'interprétation couramment reçue irait
évidemment de soi si les aox.oÜV't'rt que nomme Parménide consti­
tuaient, relativement à l'Mv qu'il nomme aussi, une région inférieure
du réel, réelle encore, mais à mi-chemin du néant, et où nous serions
nativement précipités par l'accident extérieur d'une chute. Or, d'une
telle chute, nous ne trouvons, dans le poème de Parménide, pas la
moindr_e trace. Ce qui fr�, au contr_aire, c'est l'initialité et CÇ>�
l'essentialitl de la ao�œ. que ne médiatise aucun mythe de la chute. A
aucun moment il n'est question pour l'homme d'une autre condition
que celle dans laquelle il est aux prises avec les réalités de ce monde-ci.
A aucun moment ne s'étend sur le monde des aox.oüv-rœ. l'ombre du
provisoire, ni ne s'introduit une nostalgie qui élèverait contre le
destin thanatophore des hommes, la prétention religieuse d'un salut.
Bien au contraire, les réalités de ce monde-ci, avec, pour reprendre
les mots de Nietzsche, leurs (( formes diaprées, fleuries, trompeuses,
charmantes, vivantes », en un mot les aox.oüv-rœ., il nous est enjoint
LE POÈME DE PARMÉNIDE

de les prendre au sérieux, en apprenant comment c'est 8oxt(.Lwc;


qu'elles étendent leur être à travers tout. Comment traduire 'èn fran­
çais un tel adverbe ? Il signifie << en toute coqy:enance », ou si l'on
,
veut u validement », cette validité résultant elle-même de l'épreuve
s ubie avèës"uêcès de la 8oXLfl.IXO(oc qui distingue la monnaie sain�- �e
_la Jllus_se .�c:>rmai_�_�_le_ �itoyen_-y_rai�ent éligi�le de l'imposteur, le
jeune homme apte à entrer dans le corps des éphèbes de celui qui n'y
a pas droit, l'avocat profes�ionnellement habilité de l'aventurier qui
se fait passer pour avocat. Mais dans la traduction du mot 8ox(f.Lw<;,
il faut préserver aussi la consonance Oo�(fl.WÇ-OOXOÜVTIX qui, ménagée
avec intention, est ici certainement plus qu'un simple jeu de mots.
Dans une telle consonance, chacun des mots fait image à l'autre et lui
emprunte quelque chose de son sens, de telle sorte que finalement un
sens nouveau vient à éclore, lequel n'était encore rien avant l'étin­
celle de sens qui jaillit soudain de la rencontre des mots. La validité
et la convenance qu'introduisent l'adverbe oox(f.LWÇ se colorent ainsi
de la manière d'être << diaprée, trompeuse, charmante » des ooxoÜVTIX,
qui de leur côté, dans la mesure où ils se déploient 8ox(f.Lw<; ne sont
pas ��core, comme ils le �eviendront dans le Platonisme, le j eu pres­
<Ee irréel des �p�re���! � _la s_l:lr.!���e l'_�tre. Nous pourrions tra­
_
_

_ _
_

duire 8ox(f.LW<; par spéciesmmenf, mais à condition de conserver dans


le mot la signification sous-j acente du latin speciose qui dit la présence
triompha nte de la beauté. Fameusemmf, serait peut-être plus exact
dans la mesure où, faisant écho àjama qui répond au grec 86�1X, le mot
consacre ainsi une vigueur et une vertu ouvertement reconnues. En
tout cas, les 8oxoÜVTIX de Parménide r1«? SO!l� �bsolument pas des
illusions voisines du non-être, mais les choses mêmes de ce monde-ci,
iêllcs qu'elles sc laissent rencontrer, dans leur éclat et dam leur gloire,
au lieu unique et central de leur manifestation.
Mais si dès lors Parménide n'est nullement l'un de oes Hintw­
•lltkr, que Nietzsche p ours uivait de sa haine lyrique, si l'élan qui
porte sa pensée ne tend nullement à dissiper, comme un rniraiC, le
LE POI!.ME DE P ARMf:.NIDE

chatoiement des 8oxoüna, pour révéler, au delà, des choses plus


vraies que les « réalités » de ce monde-ci, qu'en est-il donc de l'unité
de l'iôv que la déesse propose cependant à son fidèle comme la seule
« voie 11 possible de la vérité, voie que l'on ne peut suivre qu'à
condition précisément d'avoir écarté sa pensée de la voie où l'habi­
tude << à la riche expérience » entraîne de force les mortels pour les
astreindre au flottement des 8oxoÜv't'a ? Faut-il comprendre que cet
lcart de la pensée, qui exige qu'elle chemine onéreusement &re' &v6p-
6mCùv Èx't'oç · mhou, en dehors du sentier fréquenté par les hommes,
pour s'élever ainsi jusqu'au point où la vue débouchera enfin sur
l'unique n'a nullement pour résultat de nous transpatrier p lato­
ÈÔv,
__
niquement, religieusemc:nt��_!atiqu�m<:J:l� -��.'!.fl:_ll1on�e�:tl!_S �_I!__:l\l!r�
monde, mais uniquement de faire régner une pleine lumière sur
n<? tre implantation et notre séjour dans ce monde-ci, qui serait déci­
dément le seul et unique monde ? Les 8oxoÜv't'a étant ainsi non plus de
simples apparences, mais les choses mêmes, et telles qu'il n'y aurait
nullement d'autres choses à connaître qui, comme dans le Plato­
nisme, se dissimuleraient derrière elles, l'accès à la clarté non trom­
peuse de l'è:ôv nous rendrait-elle tout simplement capables de
coniia1tre les mêmes choses autrement ? Mais à quel titre ? Sans aller
- -
q
j �S" �'à confisq�erèn lui toute réalité comme on le prétend commu­
nément, l'è:ôv resterait-il l'un des è:ôv't'a, ou mieux n'est-il qu'un è:ôv,
un étant de plus, qui, moins aisément visible que les autres, aurait
cependant le singulier privilège de l'emporter sur tous, à tel point
que les autres, bien que réels, seraient néanmoins comme des riens,
ou, dit le Fragment VII, des [.L� l ôv't'a à côté de lui : mais ce fléchis­
sement de l'hyperplatonisme présumé de Parménide que nous avons
repoussé comme contradictoire avec le 8o x L [.L CùÇ e:!vaL des 8oxoÜv't'a,
vers un réalisme hiérarchique qui préfigurerait celui de Plotin ou la
métaphysique chrétienne, outre qu'il demeure menaçant pour la
validité affirmée sans réserves des &6v't'a -8oxoÜv't'a et maintient la
pensée philosophique en danger d'extase, est-il bien compatible avec
LE POÈME DE PARMÉNIDE

l'opposition proclamée par la déesse entre l'€6v et les 8oxoÜv't'oc d'une


manière si absolue et si formelle que, précisément, seul l'hyperpla­
tonisme avait pu apparaître comme une interprétation acceptable
d'une telle opposition ? Pour nous retrouver dans un tel labyrinthe,
peut-être faudra-t-il enfin nous résigner à admettre que si, dans le
poème de Parménide, les 8oxoünoc ne sont pas de simples appa­
rences, comme le seront plus tard les Ombres de la Caverne plato­
nicienne, l'€6v n'est pas à son tour simplement un étant, comme le
seront, ou tendront à l'être plus tard le Bien du Platon ou le Dieu
d'Aristote. Mais alors qu'en est-il de l'€6v ? N'est-ce pas enfin dans
ce participe ((.LE't'OX�) que nous avons à éprouver en quoi ces tradi­
tionnels amis du participe ( cp LÀO(.Lé't'oxoL) que se trouvèrent être les
Grecs furent aussi, et par là même peut-être, les véritables amis du
savoir (qnMcrocpoL) ?
Le participe est, en effet, grammaticalement porteur d'une remar­
quable ambiguïté. C'est de deux manières qu'il << a part >> à ce qu'énonce
le verbe. D'un côté, comme participe nominal, il va jusqu'à mettre
en liberté une sorte de substantif. Mais de l'autre comme participe
verbal, il fait retour de ce substantif à la signification propre du
verbe et indique dès lors moins la personnalité de l'agent que la
modalité de l'action. Vivant, par exemple, dit ainsi à la fois celui qui
vit et le fait qu'il vit, le vivre� Cette ambiguïté singulière du parti­
cipe de tous les verbes, nous la retrouvons singulièrement dans le
verbe des verbes, celui dont le dire est le dire simple de l'être. En un
sens 't'Ô Mv est le singulier de 't'oc È 6noc et désigne nominalement l'un
des tov't'oc. Mais en un sens plus fondamental, È6v ne dit plus seule­
.
ment �1 ltant singulier (ens quoddam, un étant, a being, ein Seiendes)
�mais la singularité même de l'E!vocL (esse, être, to be, sein) dont tous

les È6v't'oc participent en pro qu'elle s'épuise jamais en aucun
d'eux. La problématique qu'introduit la réflexion sur le participe
è6v est donc une problématique double, de sorte que la question
que posera plus tard la Métaphysique d'Aristote, 't'L TO ov ; est à
LE POP-ME DE PARMÉNIDE

double sens. S'agit-il en effet, d'identifier l'étant qui mérite parti­


culièrement d'être appelé ainsi, et qui sera dès lors le suprême Etant ?
S'agit-il au contraire d'indiquer la qualité en vertu de quoi tous les
étants, y compris le suprême Etant, peuvent être tenus pour étant ?
Visiblement, les deux questions ne sont pas sur le même plan. Une
certaine réponse à la. deuxième question est, en effet, implicite à la
position meme de la première. La deuxième question est donc plus
fondamentale que la première. Il faut remarquer toutefois que cette
deuxième question, bien que plus fondamentale, ne sort guère de
l'implicite et du �ous-entendu. Dans l'enquête menée par la philo­
sophie au sujet de l'étant et qui est la recherche de l'être, elle demeure,
malgré son caractère déterminant, régulièrement éclipsée par l'inté­
rêt porté à la première qui, par les réponses qu'elle provoque, fait
grandiosement parader au premier plan un étant dès lors tenu, non
sans quelque impropriété, pour fondamental. Ce que l'on nomme
métapf?ysique est très exactement l'obscurcissement permanent de la
question de l'être par la curiosité qui s'attache à l'étant. L'amateur
de métaphysique, tout à sa recherche de l'o iseau rare, qu'il soit matière
ou esprit, chose ou idée, vie ou subjectivité, individu ou société,
bienveillance infinie ou volonté de puissance, fait ainsi ses délices
d'un pathétique de premier plan qui le préserve heureusement de
toute inquiétude relative à l'implicite et au fondamental. On com­
prend aisément que, pour un public de premier plan, une métaphy­
sique puisse être à la mode, puis passer de mode. C'est ainsi que,
depuis que se posa le problème qu'Aristote formula dans le célèbre
Tl "t'O t>v ; la sédimentation touj ours croissante des significations
nominales du participe de base n'a cessé d'obscurcir le rayonne­
ment primitif de sa fulguration verbale, à travers l'encore grossier
trompe-l'œil médiéval des « théories de la création » jusqu'à l'illu­
sionnisme plus raffiné de la dialectique hégélienne et des contre­
courants marxistes ou existentialistes auxquels elle donna lieu.
Cette connexion intime de l'être et de l'étant qu,;' maintient
LE POÈME DE PARMÉNIDE

pourtant latente dans le langage l'unité ambiguë du participe, la méta­


physique moderne a cessé de l'entendre, au point de ne plus pouvoir
interpréter son rappel, dans la mesure où un tel rappel est encore
possible, que comme une récréation grammaticale (1) qu'on tolérera
sans doute avec indulgence, à condition bien sûr de n' y pas perdre
trop de temps, car l'essentiel est tout de même de consacrer aux
« choses sérieuses » le meilleur de son temps. La métaphysique

moderne, bien que résolument polymathique, a en effet autre chose


à faire qu'à se livrer à des récréations grammaticales. N'a-t-elle pas,
en effet, sur les bras, le monde moderne lui-même aux difficultés duquel,
malgré la fécondité inlassable avec laquelle elle lui prodigue les
« solutions » du spiritualisme ou du matérialisme, du rationalisme ou
du mysticisme, de l'existentialisme ou du marxisme, sans oublier
l'individualisme, le personnalisme, le progressisme et la combinaison
toujours tentée de plusieurs de ces << solutions » en une seule plus
compréhensive, ainsi que les possibilités infinies qu'offre la mise en
place de la particule néo devant tous les vieux mots en isme, elle
n'arrive décidément pas à suffire ? Le conflit de la technique et de
l'éthique, auquel il faut j oindre aussi le malaise touj ours croissant de
l'esthétique, ne laisse guère qu'aux oisifs le loisir de s'interroger
intempestivement sur une particularité aussi vétilleuse de la conju­
gaison des verbes, et l'avenir de l'homme n'est pas de ce côté. Tou­
tefois, si l'avenir de l'homme n'est pas coupé de toute relation avec
ce que l'homme fut, au point qu'il conviendrait peut-être au moins
de se demander si cet << avoir été >> n'a pas déjà dépassé ce que nous
revendiquons comme l' << actuel », peut-être alors n'est-il pas inutile
de revenir de cette prétendue << actualité » à la question que ne cesse
de conserver, dans l'abri immémorial du langage, l'ambiguïté persis­
tante du mot qui fut le maître mot de la philosophie occidentale dès
le temps reculé de sa fulguration originelle. N'est-ce pas, en effet

( I l Cf. Hol!r:.ege, p. J I 7 .
LE POÈME DE PARMÉNIDE 37

de Platon, encore à l'écoute des origines, bien qu'en un sens si proche


de nous, que nous avons appris que s'est déployée initialement, parmi
les philosophes, YLYOCV't'Ofl.OCX.LOC 't'LÇ, comme une bataille de géants, au
sujet de ce que l'on peut bien vouloir dire par le mot étant ? (x) Mais
en quoi consiste cette gigantomachie des origines ? Sommes-nous
encore capable de comprendre ce que nous en transmet la monition
platonicienne, pour laquellé elle n'était déjà plus qu' � n souvenir ?
Comprendre une bataille, c'est se rendre présent le lieu de la
bataille, l'importance des forces en conflit et la détermination de ce
à partir de quoi elles sont destinées à s'affronter. Mais ici ces trois élé­
ments, le lieu, l'importance et la détermination des forces en conflit,
se réduisent à l'unité presque inapparente du mot ov - ou, dans le
poème de Parménide È.ov. L'Mv que nomme la déesse n'est pas, en
effet seulement l'enjeu tout extérieur d'une simple polémique, il
situe aussi le lieu essentiel de l'opposition et en détermine entière­
ment la nature. Pour qu'il y ait opposition, il faut que plusieurs termes
soient donnés. Dans le Poème de Parménide, ces termes sont au
nombre de trois. D'abord l'opposition de l'Mv et du fl.� Mv qui
fulgure dans le Fragment II du Poème, mais aussi bien celle de
l'Mv (p.� Mv) et des È.onoc-f1.� l6noc c'est-à-dire, des 8ox.ouv't'oc qui
sont nommés dès le Fragment I, et dans laquelle les 8ox.ounoc ne
sont pas de simples « opinions » mais les choses mêmes dans tout l'éclat
de leur 8oxe:�v. Ces éléments essentiels du conflit philosophique, la
déesse les présente comme des voie � - moins sans doute au
sens tout passif de chemins qu'au sens actif de la marche à effectuer s�r
<:5:s.�!l��s. Ces voies sont apparemment au nombre de trois. La
déesse nomme, en effet, d'abord la voie qu'il est essentiel de suivre et
qui est la voie de l' Mv, la voie tout à fait inviable du fl.� È.ov où il est
impossible à quelque pensée que ce soit d'avancer, et enfin la voie
praticable, mais à éviter, qui nous égare dans le labyrinthe (7tocÀL-r

(I) S�histe, 244 a, 246 a.


LE POÈME DE PARMÉNIDE

"t'fl07toç xÉÀeu6oc;) des 8oxoÜ'\I't'(t. Ces trois voies, par la nature des
injonctions divines auxquelles elles correspondent, situent le voyageur
au lieu d'un xp (vew (Fragment VII, 5), d'une décision où il y va essen­
tiellement de son destin le plus intime. Mais il n'arrive lui-même en vue
de ce trivium, c'est-à-dire au niveau de la décision, ou, pour être encore
plus fidèle au grec, au vif de la crise, qu'à condition d'avoir déjà par­
couru u � ie, celle qui est nommée la première et qui, grâce
à un chemtnement à l'écart des sentiers fréquentés par les hommes, per­
met au voyageur qui était d'abord, bien qu'à son insu, sur la troisième
voie, d'accéder au lieu décisif où tout chemin se partage en trois.
Cette quatrième voie est celle sur laquelle, dès l'exorde du Poème,
nous rencontrons pour la première fois le voyageur au grand galop du
char guidé par les Héliades, sans trop songer à nous demander d'où
il vient, car il n'est pas encore possible de le savoir avec exactitude.
Nous savons seulement qu'il va - avec quelle ardeur 1 - et que ce
n'est certainement pas la première fois qu'il entreprend une telle
course. Car, note avec raison Wilamowitz, il faut donner la pléni­
tude de leur signification itérative aux optatifs des vers x et 8 du
Fragment I. « Ce n'est pas le premier voyage que celui qui arrive
au but, et l'axe est devenu brûlant car, chaque fois que les Héliades
montraient la route, chaque fois la course était aussi rapide (x). » Le
difficile est en effet précisément, à partir de la vie courante, d'arriver
en vue du trivium, c'est-à-dire au point décisif de l'ouverture de
l ' &.À�6&L(t. L' �6oc; 7tOÀtm&Lpov, l'habitude à la riche expérience qui,
à n otre insu, nous retient à l 'intérieur de la 861;(t c'est à force d'évi­
dence qu'elle nous empêche de l'avoir en vue, au sens où, dit le
Malraux de la Lutte avec /'Ange, 11 il n'est pas facile au poisson de voir
son propre aquarium ». Mais si le prisonnier de l'évidence arrive
enfin, par le renouvellement sans cesse d'un presque impossible effort,
à voir l'évidence elle-même, cela lui dit beaucoup de choses. C'est

(x) Hermès, XXXIV, loc. cit.


LE POÈME DE PARMÉNIDE 39

pourquoi la voie sur laquelle nous rencontrons, en leine course,


Parménide, est nommée ol hème. Non as l'illustre, u sens de celle
dont on parle beaucoup, mais bien plutôt la trè .r_p_arlante. Cette remarque
que fait en passant Heidegger, avec la redoutable sobriété qui carac­
térise sa manière, atteint ici l'essentiel. Elle signifie que la voyageur,
bien qu'il continue aux yeux des hommes à avoir séjour parmi eux,
est en réalité déjà séparé de la confusion du « grand nombre » par le
pressentiment de la Différence qui s'apprête à éclore avec l'urgence
d'une monition divine dans les Paroles de la Vérité.
L'opposition des deux voies nommées d'abord, celle de l'être
et du non-être ne se déploie pas cependant sur le même plan que la
deuxième opposition, celle de l' È6v et des 8oxoÜV't'IX. La première oppo­
sition est, en effet, préalable à l'apparition des È6V't'IX, les mots Mv
et fl.� Mv déterminant bien, sans doute, les étants, mais dans la mesure
seulement où ils sont ou ne sont pas. Dans l'ambiguïté du participe,
la signification nominale est sans doute bien maintenue, mais l'accent
est mis sur la signification verbale, qui dit plus fondamentalement la
qualité d'être ou la mise en suspens de l'être dans la non-qualité
de n'être pas, c'est-à-dire les limites extrêmes que sont les possibilités
antagonistes de l'être et du non-être relativement à l'étant quel qu'il
soit. Mais où est l'intérêt d'aborder ainsi la question par cet entre­
choc de possibilités ontologiques pures, dans la suspension encore de
toute présence antique ? S'agit-il bien d'ailleurs de deux possibilités,
ou des deux aspects plutôt d'une seule possibilité fondamentale ?
Peut-être le problème revient-il au fond à se demander pourquoi
Leibniz, et cela à maintes reprises, posera encore la question radi­
cale de la philosophie sous la forme suivante : « Pourquoi y a-t-il
quelque chose plutôt que rien ? » ou pour quelle raison Kant, à
la fin de l'Analytique transcendantale, après avoir assigné comme
« principe suprême de tous les jugements synthétiques », la « possi­

bilité de l'expérience » c'est-à-dire la « relation à l'objet en général »


qui, pas plus que 1'&6v de Parménide n'est un étant, ne requiert
LE POÈME DE PARME!NIDE

elle-même aucun objet donné, éprouve le besoin de terminer son


enquête par une « division du concept de Nichj!_ ». Le u plutôt que
rien » de Leibniz n'est pas plus une clause de style dans la position
du problème de l'être que la brève analyse du concept de Nichts n'est,
dans la Critique de la Raison pure, une simple fleur de rhétorique. La
force avec laquelle, dans leur recherche de l'être, Leibniz et Kant,
comme déjà Parménide, vont droit au néant, semble bien manifester
plutôt que, dès l'origine, le néant est requis pour la manifestation de
l'être. Et quand, dans Was ist Metaphysik ? Heidegger reprend, dans
un exercice de grand style, la marche au néant qu'exige la manifesta­
tion de l'être, en cherchant à approcher le néant dans l'expérience de
l'angoisse, il n'est pas plus, dans cette démarche, un nihiliste ou un
philosophe de l'angoiue, que ne le furent Parménide, Leibniz ou Kant.
Mais en quoi l'assignation du néant et l'angoisse devant le néant
sont-elles requises pour que puisse être posée la « question fondamen­
tale de la métaphysique ? » ( 1 ). Tant que l'on se borne à poser la question
de l'être sans la lier à celle du néant, cette question reste naturelle­
ment si proche de celles que nous nous posons communément à
propos des étants, qu'elle revient très aisément à n'être que la ques­
tion du principe ou de la cause de l'étant, et qu'ainsi la philosophie
est fatalement astreinte à dégénérer en une métaphysique, qui ne va
jamais, en effet, que de l'étant à l'étant, comme il arrive par exemple
dans les théories de la Création, pour lesquelles Dieu est l'auteur du
monde, ce qui est après tout aussi raisonnable, et peut-être même plus
éclairant que de se représenter le monde comme porté par un éléphant,
lui-même sur le do s d'une tortue, etc. (z). Mais si au contraire la ques-

(I) Ce qui ne veut �videmmen t paa dire la q uestion fondamentale pour le méta­
physicien, mais bien plutôt la question dans laquelle est mise en question la m�ta­
physique elle-même.
( 2) La divine tortue aux yeux toujours ouverts
Porte l'él�hant blanc qui porte l'Univers ...
(Victor HUGO.)
LE POSME DE PAR.Mf:NIDE

tion de l'être, au lieu de succomber à la tentation de l'étant, est main�


tenue au niveau où se manifeste aussi la contre-possibilité du néant,
alors, par la mise en branle de l'oscillation primordiale de l'être au
non-être et de nouveau à l'être, nous sommes délogés de la position
de sécurité que nous occupions au cœur de l'étant pour un dépayse­
ment devant l'étrangeté de l'étant lui-même. Un tel dépaysement - le
6ctUfLcX�é:LV des Grecs - nous déporte énergiquement de la signification
inoffensive du mot !tan�� entendu nominalement, vers ce qu'a d'inso­
lite sa signification verbale, à laquelle cependant place doit être faite
d'abord dans la pensée comme, selon le mot de Kant, à la « vérité
t�anscendantale CJ.Ui précèd���_}� _E�n�a11!_P�ssi_!>lc:!?��e v��i!é -_eJ:Epi�
rique ». Ainsi, c'est seulement l'assignation, dès l'origine, du néant
comme contre-possibilité qui exalte la question de l'être j usqu'à la faire
devenir ce qu'elle est en réalité, à savoir une, ou plutôt la question
transcmdantale, au lieu de la laisser décliner, s'obscurcir et se déco�­
poser en simple question métaphysiqtte (1). Que Descartes, bien qu'il ait
nommé le néant dans la Méditation IV, que Hegel, bien qu'il ait
aussi lié << logiquement » le néant à l'être, n'aient peut-être en un
sens ni l'un ni l'autre, tout affairés qu'ils étaient de tendre dans l'étant
touj ours présupposé l'appareil rassurant l'un de la certitude, l'autre
de la dialectique, atteint la profondeur et le sérieux authentiques de
la philosophie, c'est ce dont, au moins pour Descartes, s'avisa
Husserl, qui fut sur ce point peu suivi.
Si tout grand poème est un événement, et même peut-être une
aventure, la question se pose de savoir ce qui, au juste, adtJient dans
le Poème de Parménide. Nous pouvons formuler ainsi la réponse.
Ce qui advient, dans le Poème de Parménide, c'est la transcenda!Ke
elle.:même ; non pas"' sans doute au sens métaphysiquê�qu{ doiillrlera
depuis le Platonisme j usqu'à nos jours, d'un /tant transcendant, mais

( r ) Que la question transcendantale s' oppose à la question métaphysique ne


signifie pas pour autant que la philosopW� transcendantale soit un dépassem.:nt
décisif de la métaphysique.
LE POÈME DE PARMÉNIDE

au sens du dépassement ou de la transgression radicale de tout étant


possible vers l'éclaircie même de l'être de l'étant. Il semble ainsi que
la philosophie commence avec le mouvement même qui portera la
pensée de Kant dans la Critique de la Raison pure, laquelle ne serait
nullement, comme le croyait Kant dans la naïveté de son « progres­
sisme », le « troisième pas en avant de la Raison », mais, plus profon­
dément, la reprise magistrale de la démarche fondative de la philo­
sophie elle-même. Mais peut-être la reprise kantienne, malgré son
originalité et sa profondeur, n'est-elle à son tour, pour reprendre
un mot de Heidegger déjà rappelé plus haut, que l'éclair blafard et
silencieux qui, dans la nuit du monde moderne, signale encore cepen­
dant un orage depuis longtemps retiré. D'où l'ambiguïté nécessaire
qui caractérisera l'interprétation heideggerienne de Kant (1), à la fois
proche et loin de l'origine, bien que la remémoration qui s'accomplit
en lui, à son insu, d'un passé oublié, soit peut-être, plutôt qu'un retour
au passé, le pressentiment d'un avenir encore à naître. Entendons-nous
bien. Dans le rapprochement que nous venons de tenter, il ne s'agit
évidemment pas d'expliquer Parménide par Kant, comme lorsque
Natorp, par exemple, proposait une interprétation critique de la philo­
sophie platonicienne, interprétation dans laquelle c'était d'ailleurs
plus encore Kant que Platon qui se trouvait détourné de sa signifi­
cation véritable. Il s'agit au contraire de savoir si ce n'est pas plutôt
Kant, qui, à travers l'oubli instituteur de la métaphysique moderne,
retrouve, au moins en quelque mesure, le saisissement initial d'où
prit naissance le monde grec, allant même jusqu'à expliciter formelle­
ment en un problème ce qui pour Parménide allait de soi, bien que
cependant le problème expressément formulé par Kant reste peut-être
très au-dessous de la hauteur à laquelle s'établft le non-problème de
Parménide. Dès lors, même s'il est à coup sûr légitime d'apercevoir,
avec Nietzsche, sous la façade intentionnellement wolfienne de la Cri-

(z) Cf. HEIDEGGER, Kant und das Problem der Metaphynlr.


LE POÈME DE PARMÉNIDE 43

tique, un édifice de style parménidien, Kant demeure lui-même trop


métaphysicien pour ne pas se borner à l'établissement de Prolégo­
mènes pour toute métaphysique future. Ce faisant, il s'élève bien jusqu'à
la préoccupation d'une « métaphysique de la métaphysique ». Mais
ni la philosophie kantienne, ni, et encore moins, la philosophie dite
postkantienne, ne sont cependant capables de poser authentiquement
la question décisive qui, seule, a puissance d'extorquer à la profondeur
du monde moderne la dimension spécifique de la nécessité selon
laquelle il fait historiquement question : « Qu'est-ce que la Méta­
physique ? »
Mais si toutefois la transcendance qui advient originellement dans
le Poème de Parménide est la même transcendance qui reviendra dans
la Critique de la Raison pure, bien que d'une façon tout à fait dissem­
blable, nous devons nous attendre à ce que la transgression radicale
qui s'accomplit avec Parménide ne soit pas plus ruineuse pour la
diversité de l'étant, que la transgression « critique », par l' 11 objet en
général », des objets empiriquement donnés. Contrairement, en effet,
à la présupposition d'une réalité transcendante qui serait de nature
à provoquer dans la pensée humaine cette extatische Sch111armerei que
le 11 simple fils de la terre » - ainsi se nomme Kant dans une lettre
à son ami Johann Georg Hamann - salue au passage avec un étonne­
ment ironique et émerveillé, la transcendance critique a pour effet de
renverser l'extase, en lui donnant comme aboutissement l'objet empi­
rique lui-même. Donc, au lieu de nous transpatrier platoniquement
d'un monde dans un autre monde, elle aboutit plutôt, comme nous
l'avons dit plus haut, à faire régner une pleine lumière sur notre
implantation et notre séj our dans ce monde-ci qui, jusqu'au moment
du moins où la '' Sainteté >> de l' « Impératif catégorique » revendi­
quera ses droits, pourrait peut-être bien après tout être le seul et
unique monde (x). Mais attention : pour être authentiquement au

( 1 ) Kant ne va jamais jusque-là.


44 LE POÈME DE PARMbNIDE

cœur de ce monde-ci, sans se laisser détourner de cette condition par


le platonisme inspiré de l'extase, il n'en faut pas moins la transcen­
dance de l'ek-stase, tout entière présente dans cette Beziehung auf
den Gegenstand iiberhampt = x, par laquelle seulement la « connais­
sance » peut déboucher sur quelque objet que ce soit (irgendein
Objekt) . C'est par là que le contre-platonisme de Kant ne rabat nul­
lement sa pensée sur la trivialité de l'empirisme que le talent littéraire
de Hume venait de porter à une hauteur et de déployer à une ampleur
j usque-là inégalées. Ce que Kant découvre à nouveau et maintient
avec une rigueur depuis longtemps perdue en philosophie, c'est que
le chemin qui ramène otxoc8e:, chez nous, n'est pas le chemin paresseux
de l'empirisme. Il est un chemin philosophique dont le parcours n'exige
pas moins que !L� Xl) xoc1 7ttpL 6 oouc; - longueurs et circuits -
comme Platon nous en avertit dans Phèdre, dans la R!publique, dans
le Politique (z), reprochant ironiquement aux gens pressés de ne
pouvoir supporter une telle épreuve, et les mettant en demeure de
faire mieux en plus bref. Il n'en fallut pas moins à Kant, pour aboutir
au terme du chemin de la « connaissance », que l'assignation de la
modalité singulière selon laquelle les obj ets empiriques relèvent (2)
de l' « objet en général = x », c'est-à-dire de l'intimité originairement
ek-statique de la corrélation transcendantale, plus radicalement que
de quelque Cause que ce soit. C'est la mise au j our et l'exploration
détaillée de cette dimension spécifique de dépendance, plus intime.
et plus initiale que toute relation de causalité, donc transgressive
de cette causalité dont s'était contentée j usque-là l'explication philo­
sophique qui fait, dans une résolution métaphysiquement imprévue
du « problème de l'Un et du Multiple », la j eunesse éternelle de la
Critique Je la Raison pure, et nous transporte enfin ins Freie, à l'air

(I) !UYXÀ6lV y&p lvexœ


7tepudov (Phèdre, 2 74 al .
(:z)
C'est là seulement que se déploie ce Lassen que. par opposition à tout
Wirl-en, HEIDEGGER nomme dans la Lettre sur l'humanisme et dans Introductio.'f
4 ka mékspllysiqtu.
LE POÈME DE PARMÉNIDE 4S

libre. Toutefois, cette jeunesse et cette liberté n'ont guère été jusque­
là perceptibles à ceux qui, négligeant l'avertissement, pourtant donné
par Kant, que la Critique ne proposait pas en philosophie un « nouveau
thermomètre » (x), n'ont pas vu que, pour comprendre ce qu'elle
mettait en question, il ne suffisait pas de la lire d'un bout à l'autre
comme un prospectus, « en s'aidant au besoin d'un dictionnaire » (z).
Une telle inadvertance de l'érudition lui interdit, en effet, de reconnaî­
tre qu'avec Kant, pour la première fois depuis des siècles, un philo­
sophe s'étotme devant l'étant, mais d'un étonnement qui, dans une
toute autre dimension que le saisissement métaphysique de Pascal,
renouvelle parmi nous l'étonnement ontologique de Parménide.
Le lieu où, rejoignant Parménide, se hausse la pensée kantienne
dans son dépassement de l'étant, n'est donc nullement celui où
s'accomplit cette pétition transcendante de causalité, base de toutes
les « explications » du monde par les << théories de la création » et
tout aussi bien des « preuves >> cartésiennes de l' « existence >> de Dieu
et des choses. Ce lieu, un instant entrevu par Leibniz, dans la mesure
où, au moins une fois, Leibniz libère de la tentation ontique la ques­
tion ontologique par l'assignation du néant comme contre-possibilité de
l'être, est bien plutôt un certain entre-deux, ou une certaine Différence
entre l'être et l'étant, en laquelle seulement il devient possible d'aper­
cevoir en un éclair - celui qu'Héraclite faisait jaillir coessentielle­
ment à l'origine - comment il est déjà décidé de fond en comble de
l'étant à la mesure de l'ampleur que peut :ttteindre l'éclaicie de l'être.
Cette Différence qui distingue et tient écartés l'un de l'autre l'être et
l'étant, mais pour les unir l'un et l'autre en une éclosion originelle,
nous pouvons maintenant reconnaître en elle la singulière relation
que protège encore, dans le langage, l'incomparable ambiguïté du
participe. Une telle relation, plus initiale que toute causalité émanant

( x ) KAN"l', Uebtr lin' EntdeckNns: . . • (éd. Cassirer, V T , 1>· 6]) .


(3) 1/Xd. , p. 4 1 .
LE POÈME DE PARMÉNIDE

de l'étant est, dans la transgression de tout étant simplement donné,


la relation même de transcendance dans laquelle ce qui vient au jour, à
travers l'oscillation entre l'être et le non-être, c'est la dimension même
de l'être de l'étant. Une telle transcendance n'est donc pas, comme
celle qui entraîne la pensée dans l'extase vers le Transcendant, répu­
diation et, à la limite, liquidation de l'étant, au sens de l'iiiv xoc(pew
platonicien. Elle est au contraire et de fond en comble transcendance
pour l'étant. Mais ce que l'étant tient de cette transcendance c'est,
présent ou absent, l'éclat même et le tranchant de l'être dans son
antagonisme initial avec le non-être et non pas simplement ces retours
de présence et d'absence en lesquels ne cesse de virer tout étant, bien
que cette incessante révolution de la présence à l'absence sur le
sentier-labyrinthe où nous rencontrons les étants cesse dès lors
d'être un simple incident. Elle est au contraire illuminée a priori,
initialement dominée et pour ainsi dire transie par l'assignation des
limites qui ne tolèrent plus aucune transgression. Ainsi la variation
de ce que Kant nommera plus tard les « objets empiriques >> et qui
reproduisent à un changement près les ôoxoÜVTOC de Parménide
reste-t-elle déterminée par l'indépassable fixité de l'opposition dont
elle relève et qui s'impose à elle fondamentalement. Que l'initialité
de l'être, pour Kant, soit définie transcendantalement comme olljec­
tivitl, cela signifie simplement que c'est l'obj ectivité de l'objet, qui
mesure a priori la présence de l'étant, lequel ne peut être dit, à son
tour, n'ltant pas, que relativement à une telle objectivité, et ceci
selon les quatre possibilités que définit l'Analytique transcendantale.
Mais enfin, ce qui n'est pas olljet n'est pas étant, au point que l'échec
absolu de la possibilité même du concept d'objet est le degré le plus
haut du néant, le nihi/ negativum qui est nommé en dernier lieu et dont
toute pensée ne peut que << s'écarter » comme du !1.� È6v de Parménide.
Ainsi l'opposition parménidienne de l'Mv et du !1.� Mv ne cor­
respond nullement à une démarche qui nous détournerait des è:6vToc
pour les abandonner à un quasi-néant, mais à la mise en branle de
LE POÈME DE PARMti.NIDE 47

l'opposition fondamentale qui les fait apparaître dans leur « vérité »


ambiguë, c'est-à-dire selon ces retours de présence et d'absence en
lesquels ils n'ont jamais fini de virer. Les jeux d'ombre et de lumière
caractéristiques des Mnoc sont de nécessité à parti r des limites qui
sont assignées dès l'abord, et en fonction desquelles seulement nous
pouvons les affronter validement << dans ce cercle sans cesse en chan­
gement de décision et d'entreprise, d'action et de responsabilité mais
aussi d'arbitraire et de tumulte, de déchéance et d'égarement » (1)
qui est, pour nous, le monde. Ici en effet, tout étant présent
n'est qu'une épave de présence, déjà engloutie par l'abîme de
l'absence :
oÙ y<ip (L� 7tO't'e 't'OU't'O 3oc (L� L dvocL (L� È6V't'OC
Mais les absents n'ont même pas la ressource d'être absents tout à
fait :
f..euaae 8' <S(LWÇ &.7te6v't'oc v6wL nocpe6v't'oc �eôoc(w�
Car quelque chose d'eux menace toujours de revenir à la présence,
fût-il médiocre, fût-il abject, comme dans cet Eternel Retour où
Nietzsche appréhendait toutefois le retour aussi de ce qu'il vouait
à l'exécration. Dans ce présent dévoré d'absence, incapable cepen­
dant de s'abolir radicalement, n'irons-nous pas jusqu'à reconnaître
l'approximation et le compromis de ces 7tocpe6noc-&7te6v't'oc que
nomme Héraclite ? En tout cas, placés par leoestm ((Lo L pocy-au. beau
milieu de�uv't'oc, il nous est possible de les éprouver de deux
manières. Nous pouvons nous laisser surprendre et saisir par eux,
enchaînés que nous sommes à leur << labyrinthe » par l' << habitude
à la riche expérience » et demeurer ainsi ces 3( x p ocv oL, ces « doubles­
têtes >> qui sont à la fois ici et ailleurs, confondus dans les « multi­
tudes indécises pour qui ont force de loi (vev6(LLC1't'OCL) être et en
même temps ne pas être, le même et ce qui n'est pas le même, et
dont sans exception, le sentier est labyrinthe » . Mais nous pou-

(x) HEIDEGGER, Erliiuterungen .rur HjjlderlJn5 Dichtunt, p. · 35 ·


LE POÈME DE PA RMl?.NIDE

vons aussi, au lieu de nous borner à naïvement nous éprendre


des aoxoÜV't'ot au point d'être victimes de leurs pièges, les aborder
philosophiquement à partir de l'opposition qui fait apparaître leur
mouvance, et savoir dès lors, d'un savoir insurpassable, qu'on ne
peut jamais se fier tout à fait à aucune stabilité dans la présence,
puisqu'elle est déjà minée d'absence, mais que, pour la même raison
il n'y a pas non plus à la redouter sans limites, et qu'inversement
aucune absence n'est tout à fait sûre ni tout à fait irrémédiable,
sauf peut-être cet extrême de l'absence que ne nomme pas le Poème,
mais auquel il fait allusion en évoquant, au vers 4 du Fragment XII,
le a't'uy�poç 't'6xoç, le redoutable enfantement par lequel c'est divine­
ment que nous venons au monde, toujours assez vieux et toujours
trop jeunes pour en mourir.
Le lieu du Poème de Parménide, s'il est bien la transcendance,
n'est donc pas la transcendance évasive qui, depuis Platon, est
métaphysiquement nôtre, mais une transcendance fondative qui ne
sera nulle part plus éclatante qu'ici. Si, dans les vers énigmatiques
du Fragment II, la lumière sans ombre de l'Mv et l'ombre sans lumière
du (.L� è6v sont portées à la puissance plus qu'humaine de leur oppo·
sition, ce n'est pas pour nous inviter à nous abandonner extatique­
ment à la première en tournant simplement le dos à la seconde, mais
pour recevoir de là l'élan qui nous projette tout équipés au cœur du
jeu d'ombre et de lumière qui relève de cette opposition, non comme
l'effet relève de la cause, mais comme l'étant relève de l'être au plus
intime de la Différence que véhicule jusqu'à nous l'ambiguïté de plus
en plus latente du mot &6v. C'est donc du plus intime de l'Mv que
« naissent ,, les 8oxoÜV't'ot, c'est au plus intime de l'&ÀfJ6�Lot que se situe
l'origine de la nécessité de la 86Çot (x), dans la mesure où la réciprocité
si souvent attestée par la philosophie grecque de l'&À�6�Lot et de l'è6v
est coextensive à la Différence que nous avons tenté de faire paraître.

( I ) Cf. IiiUDP-OGER, Ilolru·er,e, p. t 8o.


LE POÈME DE PARMÉNIDE 49

Mais il y a là beaucoup plus qu'une simple << particularité » de la philo­


sophie grecque. C'est en effet au lieu d'une telle Différence que se
situe aussi l'origine de toute fondation et de toute création véritables.
Car qu'est-ce que créer, sinon ouvrir passage à l'étant à la mesure
d'un dévoilement de l'être ? Ce n'est pas dans la grandeur des moyens
employés, ni dans l'énergie de la mise en œuvre, ni dans l'imprévu
de la combinaison que réside l'essentiel du Poème, mais dans la
grâce qui rayonne en lui et qu'aucun effort ne peut maîtriser, bien
qu'aucun effort jamais ne puisse suffire. Car il s'agit ici d'une lutte ou
d'un combat autre que la << bataille d'hommes » . Dans un tel combat,
qui est en vérité le 7tOÀEf.I.O�que J].Omme Héraclite ou la Gigantomachie
dont Platon n'a pas encore perdu le souvenir, c'est l'ampleur à laquelle
est tenue ouverte l'opposition de l'être et du non-être qui est décisive
pour l'ampleur avec laquelle les étants peuvent se manifester à la
mesure d'un monde. C'est seulement ce combat des origines qui montre
(t8e:L�e:) en un dévoilement (&7to(l)ae:) qui sera dieu ou homme,
libre ou esclave, c'est-à-dire qui aura l'honneur ou la splendeur d'être,
et qui ne sera qu'un déchet ou une épave de présence engloutie déjà
par l'absence. Mais une telle ouverture n'adviendra dans le monde
que par ceux qui, Parménide ou Van Gogh, ayant eu la force de la
porter, c'est-à-dire de maintenir ouverte la question de l'être et du
non-être, auront par là même institué, dans la rupture inaugurale (1)
qu'exige toute fondation, le domaine qu'exploitera ensuite, en toute
méconnaissance de cause, la multitude infatigable des épigones. Rap­
pelons-nous le mot de Braque : « L'artiste n'est pas incompris,
il est méconnu, car tout le monde l'exploite sans savoir que c'est
lui ( 2) . ''
Mais le lieu où se porte ainsi l'audace de Parménide au grand
galop de l'attelage qui répond enfin à toute l'aspiration de son

I r ) Til r·� d'nn man ife>k sign� par Andr� B!"eton .


( z ) I.e jour cl la nuit .
LE POÈME DE PARMÉNIDE

âme ceu(.L6ç) et où le rej oint tout créateur, à savoir le lieu de cette inti­
mité qu'est la Diffénnce de l'être et de l'étant pour l'éclosion de
l'étant à la mesure de l'être, s'il est le lieu de toute grandeur, c'est
en lui aussi que menace le plus extrême péril. Nous le savons par le
chœur d'Antigone qui réprouve si décidément celui dont « on » (1)
peut dire :
Entre l'ordre de la Terre et la
Justice du Ciel, c'est là qu'il trouve passage
Transcendant la cité, spolié de la cité,
Lui à qui toujours le Non-être est compagnie
A dessein de son audace.

C'est pourquoi renoncer à une telle audace pour établir seulement


en une certitude antique la sécurité de l'homme dans l'étant, sans
s'inquiéter nullement de la << provenance )) ontologique d'un tel étant,
voilà l'entreprise la plus commune de la métaphysique. Rares seront
ceux qui oseront faire le sacrifice de la sécurité jusqu'à affronter,
dans la mise en branle du problème de l'être et son oscillation jus­
qu'au non-être, le climat de dégel qu'est authentiquement l'angoisse,
celle dont Valéry osa cependant dire un j our : « Angoisse, mon véri­
table métier )) (z).
Une telle angoisse n'a évidemment guère de commun que le
nom avec le trouble que peut reconnaitre l'introspection ou l'obser­
vation clinique, et dont la psychologie peut étudier les symptômes
et définir l'étiologie. Elle est même essentiellement différente de
l' « angoisse métaphysique )) de Pascal en qui Valéry avait précisément,
dans une étude parfois tenue pour légère, distingué le plus remar­
quable tempérament d'acteur. L'angoisse de celui qui ose, écrit
Heidegger, « ne souffre pas qu'on l'oppose à la joie, ni m�me à l'agré-

(x) Le Chœur.
(2) Tel quel (1, p. 2 13).
LE POÈME DE PARMÉNIDE 51

ment d'une activité qui s'affaire paisiblement. En deçà des antino­


mies de ce genre, elle entretient une secrète alliance avec la sérénité
et la douceur du désir créateur et se manifestant dans l'œuvre » ? (x).
Mais si oser est rejoindre Parménide au lieu de son Poème, nous éton­
nerons-nous alors que l'un des plus grands poèmes de Valéry retrouve
précisément le climat même de la pensée de Parménide, c'est-à-dire
cette opposition de l'être et du non-être par laquelle la déesse ouvre
le Fragment II ? Nous nous étonnerons peut-être plutôt de l'épi­
graphe pindarique que nous lisons en tête du Cimetière marin. Ici
Valéry paraît recourir à Pindare contre Parménide, en s'inspirant de
l' « humanisme ll de Pindare contre la débauche métaphysique à
laquelle se serait laissé entraîner l' É léate. C'est que Valéry, qui se
pique de désinvolture à l'égard du grec et des Grecs qu'il met pour­
tant si volontiers en scène, platonise d'autant plus en sa méditation,
Car, pour platoniser, point n'est besoin d'être hélléniste ; il suffit de
respirer l'air du temps. Dès lors il ne reste plus, dans le même style
que Nietzsche, qu'à contre-platoniser, ce que fait Valéry croyant
suivre Pindare.
Si nous replaçons en effet l'épigraphe dans son contexte de la
Ille Pythique, elle nous paraîtra encore mieux ramener sur terre
que les deux vers qui seuls furent retenus .
• '
X fl .l.'l 't' oc e:o LX 6't'oc 1tocp
'

80CL(.L6V<.ùV (.LOC<r't'&Ut(.L&V 6voc't'OCLÇ rppoccr(V


yv6v't'oc 't'O 7tOCfl 1to86c;, o tocc; d(.Lè:v octcroce;.
M '1),
' fPLAOC '"1 'fUX,OC,
·'· ' t-'LOV
fl. ' OC' 6OCVOC't'OV
'
cr7t&Ü8e:, 't'OCV 8' �(.L7tpOCK't'OV &v't'ÀE:L (.LOCX,OCVcXV.

(( Ce qui convient, il faut le demander aux dieux d'un sens mortel,


en connaissance de ce qui est à nos pieds, de ce qui fait notre partage.

(r) Was ist Metaphysik i', p. 34·


LE POÈME DE PARMÉNIDE

Ne sois, amie mon âme, empressée d'une vie immortelle, mais,


d'entreprendre, épuise le pouvoir (1). » Dans le poème de Valéry,
l'abandon extatique à la « scintillation sereine >> de l'Mv revient exac­
tement à s'abolir dans l' « absence épaisse » du fl.� è: 6v. Hegel n'avait-il
pas déjà proclamé en effet, que « l'être pur et le néant pur sont iden­
tiques » ? C'est pourquoi le poème de Valéry ne peut rejoindre les
circuits de l' « hydre » des 8oxoÜVTIX qu'en répudiant, par une sorte
de coup d'état, l'opposition « creuse » qui avait métaphysiquement
répudié le devenir. Mais ici le poète, séparé de la vérité grecque par
toute l'opacité du << monde moderne » n'éprouve pas que, pour les
Grecs, c'est tout au contraire par la puissance unique et « divine » de
l'être et du néant que nous sommes rejetés au cœur même du « réel »,
et qu'en fait, à travers les Paroles entre lesquelles il croit percevoir
un contraste, Parménide et Pindare sont aussi près que possible l'un
de l'autre, à la même distance où ils sont l'un et l'autre de tout
platonisme. Le 7ttX p 1to8 6 c; de Pindare et le 8oxLfLWÇ dviXL des 8oxoÜvTIX
de Parménide, c'est tout un. En d'autres termes, la sagesse de Par­
ménide est toute pindarique et ne platonise pas. C'est en cela qu'elle
est authentiquement grecque. De son côté, l'Ode de Pindare « habite
poétiquement » les mêmes hauteurs que la philosophie de Parménide.
Les deux vers que cite Valéry en épigraphe au Cimetière marin pour­
raient donc être, anachroniquement, épigraphe aussi pour le Poème
de Parménide, et si Valéry rejoint cependant l'inspiration originelle
de la pensée grecque, c'est moins au début de son poème que dans
les trois dernières strophes par lesquelles, avec le vent qui lève sur
la mer, il croit secouer de lui toute philosophie. En réalité, c'est

(1) Citons ici l'admirable traduction de HOlderlin :


Es ziemt sich, Schickliches von
Dtimonen zu verlangen mit sterblichen Sinnen,
Fiir den, der Kennet das von Fuss an, welcher Arl wJr sind.
Nicht, liebe Seele, Leben unsterbliches
Suche ; die tunliche ersch/Jpfe die Kunst.
LE PO�ME DE PARMÉNIDE

seulement du platonisme qu'il prend congé, et ce qui sonne dans ces


trois strophes, c'est, à son insu, l'authenticité présocratique de la
36�� dans l'intimité de son rapport à l'<V.#lé:L�.
Nous avons jusqu'ici tenté de reprendre et de résoudre le pro­
blème séculaire de l'unité du Poème de Parménide, en montrant que
si un tel problème était jusque-là resté insoluble, c'était du fait d'une
pétition de Platonisme, qui, maintenue à la base de toute interpré­
tation possible de Parménide, barrait nécessairement l'accès à l'intel­
ligence de son Poème. Un tel Platonisme exigeait, en effet, l'assimi­
lation de Ja 86�� à une pure illusion, soit pour l'exclure définitivement
comme une opinion san.s follQ�l!!ent (Diels). soit pour la récupérer,
mais en la maintenant dans la simple -y:_rai �em'!:>!_ance de l'hJI?othèse
_ _
(Wilamowitz) - ou en lui imposant le statut péj oratif d'une chu!e
-
originelle, dans laquelle la connaissance aurait commis, sans pouvoir
encore l'analyser dans sa nature spécifique, le péché de subjectivité
(Reinha�dt). Id on ne peut s'empêcher de penser que Diès a raison
de trouver « pour le moins très aventureuse 11 (1) l'interprétation que
propose Reinhardt de la 36�� 1 « Ni éristique ni hyp othèse 11 dit très
bien Reinhardt. �ais pas davantage un « péché » qui ne serait tiré
au clair que par Kant 1 En réalité, le rapport des 8oxoÜvT� à l'<V.�6€L�
tient tout entier dans la Différence ontologique qui est le lieu originel
du Poème de Parménide, où c'est la force même de la transcendance
qui nous renvoie aux 8oxoüvT�, c'est-à-dire au 7tocp 7to86ç de Pindare,
loin de nous en écarter extatiquement. Qu'une telle transcendance
soit éprouvée au plus intime d'elle-même comme Moi:p�, c'est-à-dire
comme le mystère même de l'indépassable, manifeste bien que, pour
la pensée grecque à son origine, rien ne peut venir à bout d'un tel
mystère par lequel seulement nous sQmmes au monde à en mourir,
sans cesser d'en répondre inacquittablement par l'audace qui se fait
question. Ce n'est que quand fléchit l'audace de questionner que le

(I) PLATON, Parménide (M. Budé, p. u ) .


LE POÈME DE PARMÉNIDE

mystère, � son tour, se dérobe et que, dès lors, commence Cét lgart­
lflenl dan! /1 viable (t) qui nous concerne plus intimement que toute
erreur (t). En d'autres termes, pour Parménide, comme encore pour
Pindare et p our Sophocle, l' « étonnement 11, le 6otu[.Loc�etv n'est pas
seulement; conune il le deviendra pour Platon et surtout pour Aris­
tote, cX.px� cpù..o cro cp (otc;, conunertcement de la philo sophie, qui aurait
ensuite à dépasser cé simple commencement par la mise en œuvre de
l'explication, sous peine de le voir dég énérer j usqu'à l' « étonnement
imbédle » que dénoncera , non sans hauteur, la '' ce rtitu de
>> d e s Car·

tésiens. Bien au contraire, le 6otu[.Loc�etv est e ssentiel à la philo s ophie


véritable, à laquelle il est plus facile de manquer que de demeurer
fidèle, face au brio e:Jtplicatif du '' tout connaitre et tout sa-voir »,
C'est à ce 6otu[.Lci�etv dont nous n'avons j amais fini l'apprentissage
qùe nous renvoie l'inj onction pindarique : yévot" o!o� lcrcr(,
p.ot6wv (2.) - deviens celui que tu es, Jans cnser d'être apprenti. Il ne
s'agit évidenunent pas ici d'une triviale leçon de modestie - Pindare
n'Il pas l ' e sprit académique mail5 de cette prise de mesure dans
-

laquelle l'homme s'éprouve lui -mê me, comme dans le Poème de


Parménide, selon la sobriété unique de sort destin.
Plus qu'� aucune des fo rmes sous le s quelle s la vérité s'est emparée
du monde, c'est à la vérité de Pindare et de Parménide, à celle d'Ho·
mère tout aussi bien que pense Heidegger lo rs que, retrouvartt l'expé­
rience initiale du combat des tJrigine.t, il ouvre corrélativement l'es�ence
de la vérité en la déterminant pat le déploiement en elle d'une double
défensive : celle qu'elle nous oppose au premier plan dans le 8ox( [.L(J)t;
s!vott des 3oxoÜV't'IX, c'est-à-dire selon le mot de Niettsche; dans le
ma.nège incessant de leurs fortnes « fleuries, trompeuses� charmantes ,
"i'Vantes >1, et celle dln s laquelle elle se dérobe et se réserve en son fond
pout la parole jusqu'au silence qui &eule nous initie. " Le séjour l

( 1) Cf. HEIDEGGER, Wom Wesen der Wahrl1eit ( § 7).


(2) PythiqtUs, II, 72.
LE POl?.ME DE PA RM:ENIDE

découvert au cœur de l'étant, l'éclaircie de l'ocÀ�6&Lot n'est jamais


une scène figée sur laquelle un rideau levé en permanence nous
laisserait contempler à notre aise le jeu de l'étant. Bien au contraire
l'éclaircie n'advient que comme cette double défensive » (x). Ainsi en
est-il de la grandeur et du péril de la condition de l'homme, la grandeur
consistant à ne pas déserter le péril, mais à l'affronter au contraire
jusqu'tlU cœur du langage qui est le lieu même de la Différence, c'est-à­
dire de la plus intime menace de l'être par l'étant.

*
* *

Toutefois, arrivés où nous en sommes, une deuxième question


se pose. Il ne suffit pas, en effet, à propos du Poème de Parménide,
d'établir le fondement de son unité par une élucidation du !�P.P_2_rt
de 1'&6v aux 8oxoÜvTot, revenant à interpréter ce rapport, c'est-à-dire,
si l'on veut, la relation inépuisablement problématique de l' Un et du
Mu/ti le comme ori inellement intrinsèque à la Différence que recèle
en elle-même la structure ambiguë du participe i6v. ar, dans l'ana�
lyse que nous avons faite de cette différence fondamentale, n'avons­
nous pas négligé jusqu'ici l'examen d'une autre différence, disons
d'une autre dualité, celle de l'Mv et du voetv, qui ne paraît pas jouer,
dans l'ensemble du Poème, un rôle moindre que la première ? La
dualité de 1'&6v et du voetv n'a pas donné lieu dans l'histoire, à de
moindres corttroverses que celle de l'Mv et des 8oxoÜ\ITot. On traduit
couramment voetv par penser et vouç par entendement. Acceptons
cette traduction « classique >> au moins comme hypothèse provisoire.
Dans ce rapport de l'être et de la pensée qui traverse le Poème de
Parménide d'une manière non moins décisive que celui de l'être aux
�ants, n'est-ce pas le problème même de la connaissance qui se trouve
dès lors posé ? Et suivant la façon dont ce problème pourra être

(1) Cf. Hol:wege, p. 7:2,

J . BEAt;FRET
LE POÈME DE PARMENIDE

résolu, n'aboutirons-nous pas nécessairement à l'un des termes d'une


opposition qui paraît non moins indispensable à la philosophie que
celle de l' Un et du Multiple, à savoir l'opposition de l'Idéalisme et du
Riaiisme ?
Les mots Idlaiisme et Riaiisme sont parmi les plus dangereux du
langage en raison de la multiplicité de leurs acceptions possibles.
Il semble cependant entendu en philosophie que l'on nommera ria­
liste toute doctrine déterminant la connaissance à partir de son
« objet » interprété lui-même comme << existant 11 réellement hors de

la pensée, c'est-à-dire indépendamment d'elle, et que l'idéalisme


affirmera au contraire que ce que le sens commun tient pour chose
réelle n'est cependant ce qu'il est que par la pensée et en elle. Le réa­
lisme évoque une impression de naïveté, mais aussi de santé. L'idéa­
lisme au contraire se targue d'être critique, mais sera volontiers
accusé d'exténuer le réel en simples « représentations ». Parménide
est-il idéaliste ou réaliste ? Tout dépend du sens que nous donnerons
au vers isolé qui, dans son raccourci terriblement péremptoire, cons­
titue à lui seul tout le Fragment III du Poème :

Le même, iui, dit Parménide, est à ia fois penser et être. Un peu plus
loin, il ajoutera (Fragment' VIII, vers 3 4) :

Or ç'est Je même, penser, et çe à dessein de q110i ii y a pensle A la


.

suite de telles affirmations, nous ne nous étonnerons pas que Par­


ménide soit tenu à volonté pour idéaliste ou pour réaliste, c'est-à-dire
pour un lointain précurseur soit du subjectivisme post-cartésien et
de l'idéalisme hégélien, soit du réalisme chrétien et du matérialisme
marxiste - à moins que de plus hautains commentateurs ne pré­
fèrent le reléguer dans un tel primitivisme que la distihction, pour-
LE POÈME DE PARMENIDE

tant philosophiquement « indispensable » de l'idéalisme et du réa­


lisme, n'arrive même pas à se faire j our dans son esprit ! Cette dernière
tendance prévaut de plus en plus parmi certains de nos contempo­
rains qui ont enfin imaginé, par un des plus monstrueux prodiges
de cet égarement dans le viable que nous avons nommé plus haut,
d'aborder « scientifiquement » la pensée grecque comme un problème
relevant non plus seulement de l'archéologie, comme au temps
encore béni des (( chameaux de la culture », mais bel et bien de la
sociologie et de l'ethnographie ( 1 ) .
Mais avant de cataloguer Parménide - ou, plus impitoyablement,
de le reléguer ainsi, peut-être conviendrait-il de commencer par
réfléchir sur la nature de l'opposition (( indispensable >> de l'idéalisme
et du réalisme. Une telle opposition n'est, en effet, philosophique que
si elle n'a pas l'inaccessible et minérale fatalité d'un (( morceau de
lave dans la lune » selon le mot de Fichte. D'où naît-elle ? Que pré­
suppose-t-elle ? D'où tient-elle sa nécessité ? Visiblement, si elle est
promue au premier plan de la philosophie, c'est par la (( découverte »
capitale de Descartes, celle de la subjectivité du Cogito, qui paraît même
faire craindre un temps à son auteur d'être lui-même la première victime
de l'idéalisme qu'il déchaîne ainsi dans le monde. Mais, quel que soit
le risque du Cogito, c'est à partir de là qu'il faut philosopher, fût-ce
seulement pour trouver les moyens d'en sortir. Pour tous les philoso­
phes qui suivront Descartes, le Cogito cartésien garde bien la valeur de
ce (( commencement radical », par lequel seulement la philosophie se
réveille de la prodigieuse inadvertance où elle s'était paradoxalement
attardée durant des siècles. Ce n'est qu'avec Descartes, dira Hegel,
qu'après des tâtonnements infinis (( nous arrivons chez nous et pou­
vons tel le navigateur après un long périple sur la tempête des eaux,

( 1 ) • N'avez-vous pas pit ié du passé ? Ne pourrai t - il pa'> surgir à tout instant


.••

un monstre énorme qui nous obligerait à le méconnattre tout à fait, qui nous
rendrait sourds à sa voix, ou même nous donnerait un fouet pour le maltraiter ? . .. •
Nietnche (XII, P• Partie, § · P 5 ) .
LE POÈME DB PARMÉNIDE

crier aussi : Terre 1 » (r). Et Sartre (z) ne se fera pas faute de rappeler à
l'ordre Heidegger, rusant avec le Cogito qu'il croit pouvoir « éviter »
d'abord en s'échappant vers les « possibilités du Dasein >> - fût-ce pour
le 1< rétablir » ensuite. La démarche est illicite car aucune possibilité,
ftlt-elle du Dasein, ne peut être mie�ne que « si c'est ma conscience
qui s'échappe à soi vers elle » . Sinon c'est la catastrophe : << Tout le
système de l'être et de ses possibilités >> tombera dans l'inconscient,
c'est-à-dire dans l'En Soi. » Il ne reste plus qu'à conclure : << Nous
voilà rejetés vers le cogito. I l faut en partir. » La présupposition quand
même surprenante que la pensée des Grecs, qui pourtant surent pous­
ser si loin l'audace investigatrice, ait pu rester à ce point insoucieuse
de l'essentiel, est supportée d'un cœur •
léger par ces ardents propa-
gandistes du << monde moderne ». Rien ne peut troubler leur enthou-
siasme lyrique. Il faut bien quand même en venir à se demander si
les Grecs, dans leur in-vestigation des choses, ont réellement oublié
le rôle << central » du Cogito, ou si, peut-être, ce n'est pas plutôt Des­
cartes qui, par la mise en avant du Cogito, oublie fondamentalement la
dimension dans laquelle s'était déployée, depuis l'origine, la philo­
sophie des Grecs. Dans la dernière hypothèse, l'opposition de l'idéa­
lisme et du réalisme pourrait être moins essentielle à la philosophie
qu'elle le paraît généralement.
Comment retrouver toutefois cette dimension philosophique que nous
venons de nommer, mais qui ne peut que nous demeurer parfaitement
inapparente, si tant est que notre rapport aux Grecs ne peut pas ne
pas comporter une pétition de Cartésianisme, aussi naturelle à l'esprit
que la püition de Platoni.rme qui faisait encore Valéry opposer à Par·
ménide, Pindare ? Peut-être avons-nous chance de mieux l'apercevoir
si, comme nous l'a-vons fait pour la relation de l'Mv aux 8oxoi:iv-toc.
nous essayons, dans l'histoire de la philosophie, de la saisir d'abord

(I) Hi$toire de ka Philosophit (Werke XV1 p. 328),


(a) L'être e l l e néant, p. 1 27-128.
LE POEME DE PARMÉNIDE 59

là où elle ne fait que revenir, pour remonter ensuite jusqu'au secret


du lieu où elle est initialement advenue.
C'est un lieu commun de l'histoire de la philosophie que de situer
la réflexiort kantienne darts le prolongement exact du cartésianisme,
de sôtte qu'elle se ramènerait en fin de compte à. la mise en avant
d'un CogittJ kantien qui rte ferait que reprendre, en l'élaborant, l'initia­
lité du Cogito cart!sie11. Une telle interprétation, pour être presque à
coup sûr l'interprétation que Kant avait lui-même de sa propre
pensée, n'est pas pour autant convaincante. N'est-ce pas, en effet,
à Kant que nous devons l'inj onction de chercher à reconnaître, à
propos des grands philosophes « au delà des mots que ces philo­
sophes ont effectivement dits, ce qu'ils ont voulu dire » (x). Donc ce
qui est parlant à travers leurs dires comme màlgré eux, presque à leur
insu, et dans un dépassement de toute formule expresse. Peut-être,
à ce titre, y à-t-il autte chose dans la « philosophie critique 11 qu'une
teprisè du Cogito cartésien, bien qu'il y soit aussi. Mais peut-être
cet autre chose, plutôt qu'une innovation et un << progrès », est-il lui­
même une reprise plus essentielle que la reprise explicitement effec­
tuée par Kant. Peut�être adviendrait-il alors que, par la discordance
de ces reprises, la Critique de la Raison pure se trouvât prise elle-même
comme en un intervalle qui pourrait bien correspondre, à son tour,
à la tértsion qui sépare le Cartésianisme de la pensée grecque. En un
sen$, Kànt est bien évidemment un Cartésien, non moins résolu au
<< monde moderne 11 que Hegel, non moins ardemment << progressiste 1l

que Sartre. Mais en un autre sens, dit Heidegger, la nature du pro­


blème qui est e$serttiellement sien l'écarte peut-être du << monde
moderne 11 pour le replacer dans un débat où ce n'est plus Descartes
qu'il rencontre, mais biert Aristote et Platon. Heidegger aurait pu
ici nommer tout aussi bien Parménide, par qui Aristote et Platon
sont fondamentalement eux-mêmes (z).
(I) Kant und das Problem der Metaphysik, p. 183.
(:z) Was heissl Denken 1 (p. u:z).
6o LE POÈME DE PARMbNIDE

Le problème de Kant est celui de la (( connaissance >>. L'élément


fondamental de la connaissance, il le nomme (( représentation •
demandant au latin un contrôle philosophique de l'allemand Vor­
stellrtng. En un sens le mot garde chez lui le sens qu'il a dans la philo­
sophie de Descartes. En ce sens, Kant continuera à se poser en termes
tout cartésiens le problème de savoir comment il peut bien y avoir,
dans la Vérité, concordance entre la représentation comme détermi­
nation intérieure à la pensée (Bestimmung in mir) et une chose qui,
elle, serait extérieure à la pensée. Dans la même perspective il affir­
mera du phénomène, (( qui n'est rien en soi et en dehors de notre
représentation » que sa simple nomination indique cependant une
relation à autre chose. (( Autrement, on arriverait à cette absurde
proposition qu'il y a des apparences sans qu'il y ait rien qui appa­
raisse (1). » Il terminera enfin l'Analytique transcendantale par une
célèbre Réfutation de l'idéalisme, à l'occasion de laquelle il s'indigne
comme d'un (( scandale pour la philosophie et pour la raison humaine
qu'on ne puisse admettre qu'à titre de croyance l'existence des choses
extérieures ».
Mais une deuxième perspective, plus secrète, ne cesse d'inter­
férer avec la première dans un jeu déconcerrant qui prolonge, à l'insu
du Kant, bien au delà de la période dite précritique, la multitude des
Umkippungen dont il a fait lui-même l'aveu. C'est que le mot connais­
sance et le mot représentation ont aussi dans sa pensée une toute autre
signification que la signification si traditionnelle qu'il ne cesse lui­
même de mettre en avant. A l'interprétation naïve de la philosophie
critique, qui consiste à l'entendre au sens où toute connaissance de quoi
que ce soit est, d'abord et avant tout, connaissance de quelqu'un, ce
qmlqu'un fût-il, en son fond, non plus un simple individu empirique,
mais le « Sujet transcendantal » qui, non aperçu encore par Des­
cartes, n'en déploierait pas moins cependant, à grand renfort de syn-

( I ) Critique de la rtJison p ure, préface à la z• édition.


LE POÈME DE PARMENIDE 61

thèses, son activité d'ingénieur de l'âme, au point d e devenir, en une


humanisation anachronique du Dieu de Spinoza, l'unique auteur de
la connaissance, s'oppose en effet l'interprétation critique, celle à qui
le labeur des synthèses ne fait pas oublier la thèse qu'elles présupposent
originairement - cette thèse se définissant à son tour corrélativement
à une révolution copernicienne à l'intérieur même de la représentation.
En conséquence de quoi la représentation, par l'a-priorité en elle de
la Corrélation transcendantale, c'est-à-dire de cette relation à l'objet
(en général) qui fonde la subjectivité elle-même, n'est plus, comme
pour Descartes, cloison devant l'objet mais bien trouée jusqu'à l'objet,
sur lequel elle a déjà ek-statiquement débouché, pour peu seulement
qu'elle soit représentation. Dans une telle perspective, la subjec­
tivité au sens vulgaire n'est plus ce en quoi nous enferme de plus en
plus l'œuvre de la connaissance, mais ce dont l'homme est < < originai­
rement » déporté par l' ek-stase de la connaissance, celle précisément
qu'a cru, en toute naïveté, découvrir la phénoménologie contem­
poraire, Husserl allant paradoxalement demander à Brentano (1) ce
qui fulgurait pourtant dans la philosophie de Kant, à savoir l'a-prio­
rité, dans la conscience, de la relation à l'objet, et instaurant comme
une nouveauté, sous le nom latin d �� ce que disait déjà avec
bien plus de pureté, dans le langage e Kant, la locution Beziehung
au[ Mais alors, par une si radicale transformation, le « problème >> cher
à Kant de la concordance de la pensée avec un objet « extérieur »,
ne peut même plus trouver ses termes ; alors le mot phénomène
acquiert une plénitude qui, au lieu d'indiquer, exclut formellement au
contraire toute relation à autre chose ; alors le « scandale de la philo­
sophie >> ne consiste plus en ce que la preuve de l'existence des choses
extérieures n'ait pas encore été trouvée, mais en ceci, dit Heidegger,

( 1 ) Au fond Brentano est 1� modem� Tet�ns de c� modern� Kant que fut , eu


un sens et à son insu, Husserl.
6z. LE PO:tME DE PARMÉNIDE

« qu'une preuve de ce genre ait pu si inlassablement être toujours


attendue et toujours cherchée >> (1).
Ainsi ce que Kant aperçoit, pour la première fois, semble-t-il, en
philosophie, c'est l'initialité radicale d'une liaison a priori, entre la
présence des choses et l'avènement de l'homme. Il s'écarte ainsi
d'une manière décisive aussi bien de l'idéalisme vulgaire, avec le
doute qu'il ne cesse de faire renaître en lui sur la présence des choses,
que du réalisme vulgaire, pour lequel l'homme n'est, somme toute,
dans le monde, qu'un simple événement, miraculeux ou naturel.
Mais ce n'est nullement pour tomber comme on l'a cru parfois dans
la trivialité d'un humanisme qui deviendra, en effet, l'idole du monde
moderne. L'humanisme u moderne » sans se préoccuper du tout de
pousser l'enquête j usqu'aux impasses métaphysiques de l'idéalisme
et du réalisme, se borne à prendre les choses à mi-chemin, affirmant,
dans une dimension philosophiquement indéterminée, que la voca­
tion de l'homme et sa tâche spécifique sont d'humaniser un monde qui,
sans lui, resterait à l'état de chaos (z). Il est, dit Pascal, « des temps de
niaiser ». Ainsi l'humanisme moderne propagera l'esprit de la méta­
physique moderne, en gardant le silence sur les << bases >> sur lesquelles
elle tente de se fonder. Il constitue ainsi le domaine où tout• le monde
est d'accord aux moindres frais, c'est-à-dire dans un naufrage définitif
de toute pensée créatrice. L'interprétation de la Critique de la Raison
pure comme une << anthropologie philosophique », inspirée par le
sentiment confus qu'elle n'est décidément plus ni du côté du réalisme,
ni du côté de l'idéalisme métaphysique, constitue l'une des plus
remarquables acquisitions de l'humanisme. Elle est aussi le contre­
sens le plus radical qui puisse être fait sur la pensée de Kant, dût-il
être camouflé par l'adjonction, au mot anthropologil, d'épithètes

( 1 ) Sein u11d Zcit, p. 205.


(2) Cf. MALRAUX, Les voix du :siletiCe. U n gran d artiste, comme un gran d savant,
peut être un piètre philosophe. I.a réciproque n'est pas vraie.
LE POÈME DE PARMÉNIDE

comme philosophique, générale, ou fondamentale. Anthropologie philo­


sophique est une locution aussi riche de sens que cercle carré. Et si
la Critique de la Raison pure est philosophique, elle est si peu une
anthropologie que, loin que l'avènement de l'homme dans le monde
provoque la transformation en cosmos de ce chaos qu'il resterait sans
lui, ce n'est au contraire que la réciprocité a priori de l'homme et
du monde qui ouvre le lieu où pourra prendre place ensuite la distinc­
tion toute relative du chaos et du cosmos. En ce sens, être-au-monde
n'est pas la constatation banale d'un état de choses allant de soi,
mais bien la relation a priori que présupposent déjà toutes les consta­
tations de fait, à l'occasion desquelles seulement le verbalisme mo­
derne, c'est-à-dire l'humanisme, déploiera l'inépuisable ressource de
ses hymnes d'enthousiasme ou de ses appels à la résignation.
C'est donc, aux antipodes de tout humanisme que Kant présente
la Critique comme étant à la fois un idéalisme et un réalisme. Mais
là, s'il retient de l'idéalisme l'affirmation critique de la conscience,
c'est à condition de la transporter hors d'elle-même, en la définissant
a priori comme relation transcendantale à l'objet ; et si, par ailleurs, il
retient la dénomination de réalisme, c'est à condition d'en exclure
toute naïveté, dans l'instauration à ses yeux inédite d'une philosophie
dans laquelle la position au centre de la Conscience transcendantale,
c'est-à-dire l'idlalisme transcendantal, est exactement réciproque d' un
rlalisme empirique. Dans un tel dépassement de l'opposition vulgaire
qui exclut de soi l'équivoque de la concession et le relâchement du
compromis, l'adjectif transcendantal, répétons-le, ne doit pas plus
être compris au sens ordinaire de l'extase que l'adjectif empiriqu6 au
sens vulgaire de « donné empirique ». La transcendance est ici trans·
cendance pour, et non liquidation de. La réalité u empirique », de son
côté n'est pas rabattue sur le plan où la maintenait l'empirisme ; elle
regarde à la transcendance et ne tient que par elle. Ainsi l'avènement
de l'être que suppose et promeut toute rlalitl empirique, et le déploie­
ment noltique de la Conscience transcendantale, coïncident fondamen-
LE POÈME DE PA RMÉNIDE

talement dans une commune origine qui les retient l'un et l'autre dans
l'unité du Même, de telle sorte que ce qui est ainsi restitué parmi
nous, dans ce grand envol de murailles qu'est la pensée critique, ce
n'est pas moins, semble-t-il, que cette corrélation originelle du
vodv et de l'dvcxL dans l'unité du Même que proclame, à l'aube de
la pensée occidentale, la plus mystérieuse peut-être des paroles de
Parménide.
Ce rapport fondamental de Kant à Parménide, peut-être pouvons­
nous en retrouver plus explicitement encore la trace dans un texte
illustre de Kant, celui qui, à plusieurs reprises, énonce avec une
concision redoutable l'élimination de l'idéalisme et du réalisme vul­
gaires pour la réciprocité de l'idéalisme transcendantal et du réalisme
empirique : (( Les conditions de la possibilité de /'explnence_�C)_gé_f)_Çfal
sont, eii même te s, le�_ c_on_�i�i.o�s _d_e_ !!l possi�iljt( tles__�b.ie�s__!!e
l'e:;j_érie'!_ce. >> eut-être convient-il ici de remarquer avec Heidegger
que le contenu décisif de cette phrase doit être recherché moins dans
les mots soulignés par Kant que dans celui qui ne l'est pas, c'est-à­
dire dans la locution en même temps (zugleich). Mais que veut dire au
juste ce zugleich qui (( exprime l'unité essentielle de la structure com­
plète de la transcendance » ( t ) ? D'où vient-il ainsi j usqu'à nous ?
Hésiterons-nous plus longtemps à reconnaître en lui la locution
même par laquelle commence le Fragœ.ent Til de Parménide ? Le
zugleich allemand n'est-il pas la reprise des mots grecs 't'O cxô't'6 qui
énoncent, non pas sans doute dans une insipide uniformité, mais
dans son ipséitl spécifique, la corrélation originelle du voei:v et de
l'dvcxL dans l'unité du Même ? Ainsi, concluera plus tard Heidegger,
le texte de la formule kantienne qui rassemble le mieux en elle tout
le mystère de la Critique n'est, à son tour, que (( la plus grandiose
variation », que, depuis son origine, la philosophie occidentale ait

(1) Kant tmd das Pro!Jl�111 der Mctaphysik, p. 111.


LE PObME DE PARMf;NIDE 6s

jamais exécutée sur le thème de son propre destin, celui dont témoi­
gna initialement Parménide (1).
Si donc, avec Kant, << les murs s'envolent » (z) qui avaient jusque­
là cantonné la métaphysique moderne dans les impasses corrélatives
de l'idéalisme et du réalisme, c'est pour la reprise enfin parmi nous
d'une vérité qui se dérobait à nos yeux au cœur de la philosophie
grecque. Ici, bien en deçà de Descartes, c'est le monde grec que
rejoint Kant dans la mise au j our d'une corrélation dissimulée comme
un recel par toute métaphysique, à savoir ce prodigieux débouché de
la présence et sur la présence dont connaissance et être disent le contraste
intime et primordial, en l'instituant corrélativement dans la perma­
nence de son unicité. Rappelée au jour enfin avec la Critiqtte, la réci­
procité du vo&'i:v et de l'dvcxL dans la dimension du Même ne signifie
ni l'établissement à l'origine d'un réalisme que Burnet va même jus­
qu'à qualifier imprudemment de matérialiste, ni la fondation d'un
idéalisme qui ne serait pas moins anachronique. Mais il s'agit encore
bien moins de l'indifférenciation originellement confuse d'une pensée
qui serait incapable de se décider entre les deux solutions « inévi­
tables >> de l'idéalisme et du réalisme. Toutefois, si Parménide n'est
pas un « Primitif », peut-être sa parole a-t-elle néanmoins pour destin
de demeurer parole de « Primitif» pour tous ceux dont le partage est de
maintenir que l'opposition idéalisme-réalisme est en philosophie une
nécessité techniquement inéludable, comme on a pu croire que le
clair-obscur ou la perspective géométrique étaient en peinture des
nécessités techniquement inéludables, de sorte que ceux qui ne se
soumettaient pas à leurs lois n'étaient que des « Primitifs » dont la
gaucherie pouvait plaire ou toucher, mais restait, avec Giotto et
Fra-Angelico, dans la dimension inférieure de la non-peinture. Il
fallut en peinture un Cézanne pour que les prétendus Primitifs appa-

(I) Cf. HEIDEGGER, Was heisst Dmken J, p. 1 48.


(2) C'est ce qu'Éluard dit de Picasso .
66 LE POÈME DE PARM:ÉNIDB

rossent non plus comme des débutants encore naïfs, mais, sous leur
naïveté apparente, comme les véritables gardiens de l'essence même
de la peinture. Peut-être le Cézanne de la philo sophie fut-il l'auteur
de la Critique de la Raison pure qui, se donnant pour tâche de mettre
à découvert << la vérité transcendantale q ui p ré cè de en la rendant pos­
sible toute vérité empirique >> est bien de la même race q ue ceux qui,
de Cézanne à Picasso et à Braque, se donnèrent p ou r tâche explicite
de reco nnaître et de mettre au j our la vérité plastique qui p réc ède en
la rendant possible to ute vérité seulement anecdoctique {t). Pour eux
.

dès lors, comme p eut-êt re pour Kant, l'opposition de l i déalis m C? et


'

du réalisme n'a plus que la signification extrinsè que et toute relative


qui se déploie dans la dimension impu re de la <i ressemblance JJ, de
sorte que le rappel de l'idéalisme ou du réalisme au rang des principes
n' apparaîtra plus aux artistes comme aux philosophes que comme une
mortelle rétrogradation ou, selon le mot de Nietzsche, comme une
« grimace logique JJ, geste d'agonie d'un monde qui succo mbe et

non aurore natale d'un monde à venir.


Toutefois la confusion d'un monde qui vit de ses propres ruines
et iscrédite aisément, comme « réactionnai re "• l'épreuve de ce rap­
d
port à la source que suppose toute authenticité de mouvement, ne nous
permet g uère encore d'apercevoir en Kant, rattaché à l'histoire des
« Écoles », le répétiteur solitaire d'une pensée dont les Présocratiques

furent les instituteurs - bien que l'étonnement dont fut un jour


saisi, devant la stature de Kant, celui q u 'Alain nomma le « fumeux
Nietszche >> et dont, en effet, nou s commençons à peine à s oupç onner
le don de divinatio n, lui ait cependant arraché ces mots dont il ne
mesure pas lui-même toute la clairvoyance et toute la portée : « Nous
assistons à des événements si étranges qu'ils seraient inexplicables
et résolument dép ourvus de fondements si on ne pouvait les rat�

(I) • I.a peinture ne cherche pas à reconstituer une anecdote, mais à constituer
un fait pictural • (Braque) .
LE POÈME DE PARMENIDE

tacher, en franchissant un immense espace de temps, à des phéno­


mènes similaires qui ont eu la Grèce pour théâtre. C'est ainsi qu'il
y a, entre Kant et les É léates ... de telles similitudes, de telles parentés ...
qu'il semble presque ... que le temps qui les sépare en apparence n'est
au fond qu'un nuage ( t ) . » Et quinze ans plus tard, Nietzsche ajou­
tait : « Peut-être, dans quelques siècles, j ugera+on que toute la
dignité de la pensée philosophique allemande consiste à avoir
reconquis pied à pied le sol antique ... Nous devenons plus grecs de
jour en j our... comme si nous étions des fantômes hellénisants ; mais
un jour, espérons-le, nous deviendrons physiquement des Grecs ( z) . »
Si donc, pour Parménide, être et pensée n'ont pas à réaliser une
concordance extérieure à partir d'un état de scission artificiellement
prétendu, c'est peut-être parce que ce matin de la pensée qui chante
en son poème est anachroniquement plus proche de la pbiloso�
phie de Kant et de la phénoménologie que de toute métaphysique.
Mais la pensée de Parménide n'a pas, comme la philosophie de
Kant et la phénoménologie, à retrouver laborieusement par une
« révolution copernicienne », ou par cette transposition qu'en est

la « réduction phénoménologique », le chemin de la transcendance,


tant elle se tient naturellement en elle 1 C'est le domaine ouvert
de l'être ou, si l'on veut, la trouée initiale de l'Ouvert, trouée où
toute pensée et toute parole s'ouvrent 1 leur tour comme pensée
ct parole de l'être, lieu lui-même unique et panique de tout séjour
dans la lumière adverse de l'Ouvert, sans que rien puisse encore
être séparé de rien par le cloisonnement qu'introduira dans le monde
l'irruption décisive de la subjectivité. :Stre ainsi au plus proche saisi
et transi d'ouverture pour l'Ouvert du domaine que nomme, dans
sa sobriété énigmatique, le nom simple de l'être, telle est la Mo!pot,
le Destin que dès le début du Poème, la déesse �voque comme étant

( r ) Vnzeitgemiisse 13etrachtungen : Rschard Wagner in Bayreuth, § 4·


(2) xv, § 4 19.
68 LE POl?.ME DE PARME!.NIDE

celui des mortels. Un tel Destin tient tout entier dans la parole mer­
veilleusement solitaire d'Héraclite : 'Ay:;(LO�G(l). L'Approche que
nomme ici Héraclite n'est-elle pas l'événement perdu dont nous
vivons encore, et dont Kant se ressouvient ? Mais si c'est à la lumière
de Kant que nous avons pu enfin apercevoir Parménide au cœur
d'une telle Approche, au sens où c'est à la lumière de Valéry que
Racine est devenu visible à quelques-uns d'entre nous, c'est peut­
être, en retour, à la lumière de Parménide que nous pourrons com­
prendre aussi à quelle distance Kant reste de Parménide, moins sans
doute pour situer Kant dans une perspective historique, que pour
mieux éprouver encore où Parménide se situe lui-même.
La ��ordance profonde �e la Critique kantien��! du Poème
�socratique, concordance que nous avons cherché à saisir sur le
vif en reconnaissant dans le zugleich kantien la (( reprise )) du grec
't'O �ù-r6, est liée, en effet, à une différence essentielle. Dans la récipro­
cité de la pensée et de l'être telle que l'énonce la Critique, c'est, en
effet sur l'être qu'il est directement prononcé, au sens où la célèbre
formule de Berkeley, eue est percipi, prononce sur l'être. On peut
même dire d'une telle formule que Kant la réfute moins qu'il ne la
situe dans la dimension à l'intérieur de laquelle elle est vraie, à savoir
la dimension du transcendantal. Si l'on donne au percipi la portée
du transcendantal (et non plus seulement celle de l'expérience psy­
chologique) - c'est-à-dire la portée transpsychologique de l' u unité
originairement synthétique de l'aperception >> alors nous sommes
transportés sur le plan même de la Critique. L'esse, au sens de l'objec­
tivité critique, reste essentiellement un perceptum. Il ne se déploie qu'à
la mesure de la << représentation >>. C'est là, si l'on veut, son standing
en tant que Gegen-Stand, à la mesure duquel il est exactement réci­
proque de la Vor-stellung. Stellen signifie mettre en place Çn6&v(l!.).
Dans cette thèse << représentative » du Gegen- � comme Gestellt­
stin, survit bien encore quelque chose de la� des Grecs, qui est,
dans sa corrélation à la cpuGLÇ, l'apparition directe de la chose même
LE POÈME DE PARMÉNIDE

dans le non-voilement de l'Ouvert (ci.-À�8e:toc) ( x). Toutefois la


thèse au sens kantien n'intervient jamais que comme moment d'une
.ryn-thèse dans laquelle la manifestation au plus proche de la présence
s'efface visiblement au profit de la médiation qui rattache ou relie
(verbindet, verkniipft) plusieurs « représentations 1>, ou plusieurs élé­
ments à l'intérieur d'une même u représentation ll, dans le contexte
(Gewebe) de l'objectivité. Ce qui triomphe dans la « représentation »
au sens kantien, c'est donc moins la fulguration immédiate de la thèse
que la médiation de la synthèse, en laquelle se trouve enfin remplie la
clause cartésienne de sécurité, par la satisfaction de laquelle seulement
la pensée moderne retrouve son aplomb, et dont l'autorité, toujours
hors de question, motive toutes ses démarches : la Conscience de soi.
Synthèse et Conscience de soi sont des concepts réciproques. C'est cette
réciprocité qui, mettant au j our dans toute « représentation >> sa
nature essentielle de re-présentation, commande l'interprétation
moderne de l'être de l'étant comme objectivité de l'objet. Le triomphe
par étapes de la synthèse dans la régularité d'une construction en mou­
vement à laquelle rien ne devra pouvoir demeurer extérieur, et dont
la cohérence propre garantira à chacun de ses moments une plénitude
certaine d'objectivité, définit la dialectique hégélienne comme la
philosophie même de la Conscience de Soi.
Rien n'est plus loin de cette détermination de la vérité par sa
réciprocité à la Conscience de soi que le mode d'éclosion de l'ci.À�8e:toc
dans le poème de Parménide. Dans le vers célèbre qui énonce la
coappartenance de l'être et de la pensée dans la dimension du Même,
ce n'est pas, en effet, sur l'être qu'il est prononcé, comme dans la
Critique de la Raison pure, mais bien plutôt sur la pensée. Il n'est pas dit
de l'être que sa détermination doit, en dernière instance, répondre à
la sécurité de la Conscience de .roi, mais bien plutôt que la << pensée >•

( 1 ) Au sens où nous disons mcore la position, l'emplacement ou le site d'une ville


ou d'un pays, ce qui est beaucoup plus qu'une simple locaUsation spatiale.
LE POÈME DE P ARME.NIDE

n'est elle-même là que pour répondre à l'ouverture du règne de


l'Ouvert, qui est le règne même de l'être. Ici, le vers 3 4 du Frag­
ment VIII précise le vers unique du Fragment rn, où déjà la nomina­
tion de l'être rayonnait à la fin, en dis mt explicitement que le voe�v est
à dessein (oôvexev) de ce dont il y a noème, à savoir l'être. Parménide
affirme donc que le voe�v n'est lui-même que fidèle au mandement
de l'être, qu'il est comme surpris et frappé du saisissement de l'Ouvert
qui est son p�tage (!J.o1p.�) le plus propre. En un mot, le projet
moderne d'une vérité corrélative de la conscience de soi est le renver­
sement de ce partage de vérité qui correspond à l'expérience grecque.
Ce déplacement réciproque du voe�v et de l'e!v�� n'est sans doute
qu'une nuance à peine saisissable, mais c'est peut-être à la mesure
seulement d'une telle nuance qu'il est touj ours décidé de l'essentiel.
Nous le savons par une poème de Rilke : l'audace qui sépare l'homme
pensant du simple vivant n'est jamais que « um einen Hauch wagen­
der » . Elle ne l'en sépare plus audacieusement qu'à la mesure d'un
souffle. Mais un tel « souffle » qui n'est lui-même que << ein Ha11ch
11m nichts », n'en est pas moins toutefois le « souffle solitaire de la
divinité »- Cottes einsamer Wind, selon le mot de Trakl, hors de quoi
nous ne pouvons que retomber dans le vide et l'uniformité de l'indif­
férence. Ainsi, dans le voe�v de Parménide, l'homme est immédia­
te�!_l!l��dataire �� l'ê!��jon! la thèse, à peine iëcevable, ne se
laisse pas encore médiatiser, c'est-à-dire intégrer dans l'apaisement
d'une synthèse. Elle Qll.gu re au contraire au centre du Poème, excluant
d'elle en s'en arrachantl'inviabilité du non-être, déjouant tout aussi
bien l'équivoque des 8oxoùv't'�, dans ce combat des origines qui
fond sur nous en un destin.
« :Ë.tre concerné par l'étant, compris et détenu dans !;ouvert de

l'étant et ainsi porté par lui, virant au gré de ses contrastes et frappé
de sa dissension : !_Oilà l'être essentiel de l'homme à l'époque de la
grandeur grecque. C'est pourquoi un homme d'une telle venue,
pour accomplir son essence, doit recueillir (ÀtyeLV) ce qui s'ouvre en
LE PO!?.ME DE PARMÉNIDE 71

l'Ouvert qui lui est propre, le sauver (cr<f>�e�v) et le maintenir en un


tel recueil en demeurant exposé aux effractions du désarroi (&ÀYj·
6eoeLV). >> Ces mots de Heidegger (x) désignent le site même du Poème
de Parménide - la Moï:pa. des Grecs.
Si le rapport aux Grecs revit dans l'œuvre de Kant, Kant demeure
cependant très loin de Parménide. Kant regarde bien vers Parménide,
et d'un regard qui le porte beaucoup plus avant que le progres­
sisme de l' Aufklàrung qu'il éprouvait naïvement en lui comme voca­
tion. Toutefois, dans la tension rétroactive qui le promeut ainsi vers
l'avenir, domine le thème fondamental de la métaphysique moderne,
à savoir le règne sur l'être de la Conscience de soi qui, par un dépla­
cement de frontières à l'intérieur de la philosophie nouvelle, deviendra,
avec Hegel, l'Absolu. Mais n'est-ce pas dans un tel déplacement que
nous pourrons reconnaître, selon le mot de Heidegger, << l'oubli
croissant de ce dont Kant osait la conquête » ? N'est-il pas, en effet,
le retour toujours plus triomphant de ce dont se libérait cette silen­
cieuse reprise de l'origine qui donne à la Critique sa vigueur inau­
gurale ? Dans le secret rapport de chant et de contre-chant qu'est
l'Histoire, le problème reste celui de la rlsolution.
Selon une divination géniale de S �ng, ce sont les Poèmes
homériques qui, dans l'initialité de le�ntraste, auraient décidé
par avance de la structure de toute philosophie possible. Iliads et
Ot!Jssée, voilà toute la philosophie. Il arrive qu'une philosophie se
présente à nous tout entière selon le recours de l' Oqyssls, l'IIiads
y éta_nt métaphysiquement présente en un continuel �9u��m_endu.,
Tel e�t le vstème hég�_!!e�-� Mais il arrive aussi qu'une philosophie
ne cesse d'appareiller selon l'�..O!!gin.e� et le m.ouv:eme!}t q�)'Jli4d! ;
écoutons Parménide 1
Il est temps, en effet, de laisser la parole au poète, ainsi qu'au
lecteur le soin de s'expliquer lui-même avec les autres énigmes dont
LE POSME DE PARMENIDE

ne manquera pas, devant son attention, de fourmiller le texte. Qu'il


suffise d'avoir abordé ici deux questions, celles qui furent historique­
ment les plus controversées. Peut-être une méditation suffisante de
ces questions permettra-t-elle une remémoration plus authentique
de notre rapport aux Grecs. Peut-être une telle remémoration, si elle
aboutit à rendre plus parlante la Parole qui parle depuis Parménide
jusqu'à nous, et à l'intérieur de laquelle les philosophes s'écoutent
parler sans l'entendre elle-même comme Parole, n'a-t-elle rien d'un
retour en arrière. Peut-être, en effet, comme nous l'avons vu avec
Kant, n'est-ce que par une telle arrivée de son propre u passé >> qu'un
monde redevient partance.
Nous lisons dans un poème de Hôlderlin :
Ein Ratsel ist Reinentsprun.genes. Auch
Der Gesang kaum darf es enthüllen...

<< Énigme est ce qui, pur, a jailli. A peine f"St-il licite, même

à la poésie, de le dévoiler. » Il s'agit ici de la source d'un fleuve,


mais le fleuve lui-même, nous dit un autre poème, doit à son tour
devenir langage, c'est-à-dire proposer le signe par lequel le sens
s'incline jusqu'à nous. Le signe n'est pas extérieur au sens. Il
est le sens lui-même dans sa brièveté d'énigme. Dans l'énigme du
signe, le sens n'est jamais incompris. Il est bien plutôt méconnu,
s'il est vrai que, selon le mot de Braque l'Héraclitéen, toujours << on
l'exploite sans savoir que c'est lui ». Ainsi se dérobe, dans la radieuse
défensive de ses fragments disjoints, le Poème de Parménide, dont
notre partage est de vivre la méconnaissance si ce qui est décidé en
lui et à notre insu, c'est bien la Mo�pœ, dont nous n'avons pas encore
fini de nous acquitter et dont l'autre nom est Histoire. Car l'Histoire
est peut-être moins la « suite des événements » que la soudaineté
unique de l'origine dont la futurition du fond des âges ne cesse
d'ébranler de son silence la sécurité apparente du << jusqu'ici ». Un tel
silence est cette approche « à pas de colombe » qu'écouta l'un des
LE POP.ME DB PARMÉNIDE 73

premiers le Zarathoustra de Nietzsche. L'heure a-t-elle sonné d'être


ainsi à l'écoute ? Ne serait-ce vraiment que hasard, si un jeune phi­
losophe de l'antique Occident retrouve d'instinct le chemin qui
ramène à Parménide, au moment où notre monde commence obs­
curément à éprouver sa propre ambiguïté comme une question tar­
dive ? Les extrêmes se touchent. Mais rien ne ressemble moins à la
mélancolie du crépuscule qu'une telle remontée dans les parages où
point le jour.
FRAGMENTS
LE POÈME DE PARMÉNIDE

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LE POÈME DE PARMÉNIDE 77

Les cavales qui m'emportent m'ont conduit aussi loin que


mon cœur pouvait le désirer, puisqu'elles m'ont entraîné sur
la route abondante en révélations de la divinité, qui, franchis­
sant toutes cités, porte l'homme qui sait. C'est par cette route
que j 'ai été porté ; car c'est sur elle que m'ont conduit les très
prudentes cavales qui tiraient mon char, et des j eunes filles
montraient la route.
Et l'axe brûlant dans les moyeux j etait le cri strident de la
flûte - il était pressé de chaque côté par les deux roues rondes -
quand les Filles du Soleil, ayant laissé derrière elles les demeures
de la nuit, se hâtaient de courir à la lumière, rejetant de leurs
mains les voiles qui couvrent leurs têtes.
Là sont les portes qui ouvrent sur les chemins de la Nuit et
du Jour, encastrées entre un linteau, en haut, et en bas un seuil
de pierre ; elles s'élèvent dans les airs, portes aux forts châssis,
et c'est la Justice aux nombreuses rigueurs qui en détient les
clefs à double usage. Les j eunes filles la séduisirent par de douces
paroles et la persuadèrent habilement de vite leur écarter des
portes le verrou chevillé ; celles-ci s'envolèrent, créant un espace
béant entre les battants et faisant tourner en sens opposé les
gonds garnis de cuivre dans les écrous aj ustés par des chevilles
et des agrafes ; et voici qu'à travers les portes, tout droit sur la
grande route, les j eunes filles guident le char et les chevaux.
LE POÈME DE PARMÉNIDB

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III
LE POF.ME DE PARMÉNIDE 79

Et la déesse m'accueillit avec bienveillance, prit ma main


droite dans sa main, et m'adressa la parole en ces termes : ô
j eune homme, toi qu'accompagnent d'immortels cochers, toi
qui, avec ces cavales qui t'emportent, atteins notre demeure,
salut. Ce n'est certes en rien un sort funeste qui t'a mis sur
cette route (car elle est à l'écart du sentier des hommes), mais la
j ustice et le droit. Or il faut que tu sois instruit de tout, du
cœur sans tremblement de la vérité, sphère accomplie, mais aussi
de ce qu'ont en vue les mortels, où l'on ne peut se fier à rien de
vrai. Mais oui, apprends aussi comment la diversité qui fait
montre d'elle-même devait déployer une présence digne d'être
reçue, étendant son règne à travers toutes choses.

II

Eh bien donc je vais parler - toi, écoute mes paroles et


retiens-les - je vais te dire quelles sont les deux seules voies de
recherche à concevoir : la première - comment il est et qu'il
n'est pas possible qu'il ne soit pas - est le chemin auquel se fier
- car il suit la Vérité -. La seconde, à savoir qu'il n'est pas
et que le non-être est nécessaire, cette voie, je te le dis, n'est
qu'un sentier où ne se trouve absolument rien à quoi se fier. Car
on ne peut ni connaître ce qui n'est pas - il n'y a pas là d'issue
possible , ni l'énoncer en une parole.
-

rn

Le même, lui, est à la fois penser et être.


8o LE POÈME DE PARME.NIDE

IV

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VI

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xoô 't'CXÔ't'ov, 7tOC'Y't'<.ù'Y 8è: 7tCXÀL'YTpo7t6ç tO''t'L xél..e:uf.loç.
LE POEME DE PARMSNIDE

IV ( r )

Mais ce qui est absent, vois-le, malgré tout, pour la pensée


ferme présence. Car elle ne coupera pas l'être de son adhérence
à l'être, ni pour le laisser se démembrer dans une dispersion
universelle et totale relativement à son ordre propre, ni pour
qu'il se rassemble (du dehors).

Ce m'est tout un par où j e commence, car là même à nouveau


j e viendrai en retour.

VI

Nécessaire est ceci : dire et penser de l'étant l'être ; il est en


effet être, le néant au contraire n'est pas : voilà ce que je t'enjoins
de considérer. Avant tout, tiens-toi bien à l'écart de cette voie
de recherche ; mais ensuite de cette autre avec laquelle se font
illusion les mortels qui ne savent rien, doubles têtes ; car c'est
l'absence de moyens qui meut, dans leur poitrine, leur esprit
errant ; ils se laissent entraîner, à la fois sourds et aveugles,
hébétés, foules indécises pour qui l'être et aussi bien le non-être,
le même et ce qui n'est pas le même, font loi (1). Tous sans excep­
tion, le sentier qu'ils suivent est labyrinthe.

(X) D:Œs et HEIDEGGER proposent de replacer ces 4 vers dans le Fragment VIII.
On pourrait les lire, selop. DIÈS, après le vers 25 de ce fragment, ou, selon HEIDEGGER,
après le vers 33· (Cf. DŒs, Platon, Parménilù, éd. Budé, p. 13). Remarque analogue
de REINHARDT (Parmenides, p. 48) .
(2) Nous nous rallions ici à l'interprétation proposée par REINHARDT (Parm•­
nüles, p. 87, n. x ) .
LE POÈME DE PARME.NIDE

VII

Où yocp !L�7ton Taü't'o 8oc!Ln t!vocL !L� MvToc·


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xoct yÀwcrcrocv, xp�VOCL oè: MyCf 7t OÀUOY)pLv �Às:yx.ov
È� È!J.é6s:v pY)6év't'oc.

VIII

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ÀS:(7tS:'t'OCL 6>ç �CJ't'W" 't'OCU't'fl o' È7tt �!J.OC't'' �OCCJL
7tOÀÀOC !J.cXÀ' , &ç ciyéV'Y)'t'OV Èàv xoct cXVWÀs:6p6v ÈCJ't'W,
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1t7l 7tO s:v ocu-.'Y)v�>V ; ou't' tx !L'Y) s:ov't'oç s:occrcrw
cpcX.cr6ocL cr' oùOè: vos:�v· où yocp cpoc't'àv oùoè: VOY)'t'6v
�CJ't'W lS7tWÇ oùx �crn. T( o' &v fLLV xoct x_ péo ç <:lpcrs:v
10 Gcrnpov � 7tp6cr6s:v, 't'OÜ !J.'Y)Os:vàc; cip�cX.!Ls:vov, cpüv
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OU't'WÇ 'l 7tOC!J.7tOCV 7ttAS:VOCL X.PtWV S:CJ't'LV 'Y) OUx_L.

Oün 7to't'' Èx '7tjj è6v't'oc; Ècp�crs:L 7tLCJ't'Loç tcrx.uc;


y(yvs:cr6oc( 't'L 7tocp' ocÙ't'6· 't'OU s:tvs:xs:v oÜ't's: ys:vécr6ocL
oü-r' oMucr6ocL civljxe ÂLX'Y) x_où.cX.croccroc 7tt07JcrLv,
LE POÈME DE PARMÉNIDE

vn

On n'arrivera jamais à plier l'être à la diversité de ce qui n'est


pas ; écarte donc ta pensée de cette voie de recherche, et que
l'habitude à la riche expérience ne t'entraîne pas de force sur
cette voie : celle où s'évertuent un œil pour ne pas voir, une
oreille remplie de bruit, une langue, mais, d'entendement,
décide de la thèse sans cesse controversée que te révèle ma

parole.

VITI

Il ne reste donc plus qu'une seule voie dont on puisse parler,


à savoir qu'il est ; et sur cette voie, il y a des signes en grand
nombre indiquant qu'inengendré, il est aussi impérissable ; il
est en effet de membrure intacte, inébranlable et sans fin ; jamais
il n'était ni ne sera, puisqu'il est maintenant, tout entier à la
fois, un, d'un seul tenant ; quelle génération peut-on rechercher
pour lui ? Comment, d'où serait-il venu à croître ? ... Je ne te
permettrai ni ( 1 ) de dire, ni de penser que c'est à partir de ce qui
n'est pas ; car il n'est pas possible de dire ni de penser une façon
pour lui de n'être pas. Quelle nécessité en effet, l'aurait amené
à l'être ou plus tard ou plus tôt, s'il venait du rien ? Ainsi donc
il est nécessaire qu'il soit absolument ou pas du tout.
Jamais non plus ( 1) la fermeté de la conviction ne concé­
dera que de ce qui est en quelque façon ( 2.) vienne quelque chose
(1) Nous suivons au vers 7 la leçon o\h-' des manuscrits au lieu de où8' (Kranz) ,
ce qui nous conduit au vers 1 2 à risquer o\)n au lieu de où8e des manuscrits. (Cf.
REINHARDT, Parme1lides, p. 40-4 1 ) .
(2) A u vers 1 2 , HEIDEGGER propose d e lire, au lieu d e t x (J.1) t6v't'o<;; (texte de
DŒLS-KRANZ) tx 7tTJ t 6V't'OÇ. REINHARDT avait proposé tX 't'OÜ t6V't'Of0 (Parmenides,

p. 42). Nous nous rallions id à la lecture de Heidegaer.


LE POÈME DE PA RMENIDE

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T wc; yéve:crtç fLÈV &.7técrÔ&O''t'otL xotl. cX7tUO''t'OÇ �J.e6por;.

Où8è 8toctptr6v lcr't'tv, t7td 7t�v t<r't'tv 6fLoÏ:ov·


où8é 't't 't"Î) fL iiAÀov, 't'6 xe:v e:tpyot fLW cruvéxe:cr6ocL,
où8é 't'L XE:Lp6't'e:pov, 7t�V 8' f(.J.7tÀ€6V tO''t'LV ÈOV't'OÇ.
25 T (j> �uvexèr; 7t�v Ècr't'tv" Èov yà:p t6V't'L 7t&M�tt.

Aù't'à: p &.x(v1)'t'Ov fL&yOCÀCùv lv 7tdpocaL 3e<rfLW'9


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't'Yjl.e fLoc!.' t7tMx6-rJcrotv, &.7t<7>cre 8è 7t(cr't'Lc; &.l.-rJ6�c;.
T otÙ't'6v 't'1 Èv 't'otÙ't'(j> 't'& fLÉvov xoc6' �otu't'6 't'E: xe:"L't'ot t
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o otv 7trt.v't'oc; to&L't'O.
LE POÈME DE PARMÉNIDE

à côté de lui ; c'est pourquoi la j ustice n'a permis, par aucun


relâchement de ses liens, ni qu'il naisse ni qu'il périsse, mais
maintient ; [la déci sion à cet égard porte sur cette alternative :] ( 1 )
ou bien il est, ou bien il n'est pas. Il est donc décidé, de toute
nécessité, qu'il faut abandonner la première voie, impossible
à penser et à nommer - car elle n'est pas la route de la
vérité -, c'est l'autre au contraire qui est présence et vérité.
Comment ce qui est pourrait-il bien devoir être ? (z). Comment
pourrait-il être né ? Car s'il est né, il n'est pas, et il n'est pas
non plus s'il doit un j our venir à être. Ainsi la genèse est
éteinte et hors d'enquête le péri ssement .
Il n'est pas non plus divisible, puisqu'il est tout entier iden­
tique. Et aucun plus ici ne peut advenir, ce qui empêcherait sa
c ohé sion, ni aucun moins, mais tout entier il est plein d'être.
Aussi est-il tout entier d'un seul tenant ; car l'être est conti�u à
l'être.
Et d'autre part il est immobile dans les limites de liens puis­
sants, sans commencement et sans cesse, puisque naissance et
destruction ont été écartées tout au loin où les a repoussées la
foi qui se fonde en vérité. Restant le même et dans le même état,
il est là, en lui-même, et demeure ainsi immuablement fixé au
même endroit ; car la contraignante Nécessité, le maintient dans
les liens d'une limite qui l'enserre de toutes parts. C'est pourquoi
la loi est que ce qui est ne soit pas sans terme ; car il est sans
manque ; mais n'étant pas (3), il manquerait de tout.

(r) Le ven 1 5 , è. partir de 1), pourrait bien 11.'être qu'une glose de Simplicius
(Dmr.s, Po�,enitles Lehrgediche, 1897, p. 78) .
(2) Nous revenons ld de Kranz ( rntt-r' à.n6>.ot-ro ) è. Diels (op. cit., p. So).
(J) Dlela et Buruc:t, auivant Bergk, avaient aupprim� 1-LlJ devmt i6v comme
86 LE POÈME DE PARM:bNIDE

Tcxu't'ov 8' èa't'l. voe:'Lv 't't xcxl. o�ve:xe:v la't'L v6lJfl.Ot.


35 Oô yap &veu 't'oÜ Mv't'oc;, èv cj) 7tt<pat't'LO"fl.évov èa't'(v,
e:ôp�ae:Lc; 't'O voei:v· oô8' �v yap <� > la't' w � fa't'atL
&xi..o 7t�pe� 't'oü !6v't'oc;, è1tel. 't'6 ye: Moi:p• è7tt8l]atv
O�ÀOV OCX(VY)'t'6V 't'1 ffl.tVOtL" 't'(j} 7t�V't', l5VOfl., fa't'OtL7
6aacx �po't'ol. xcx'ti6tv't'O 7tt7toL66't'tÇ e:!vcxL OCÀl]6lj,
40 y(yvea6cx[ 't'€ xcxl. l5)..).u. a6cxL, &!vcx[ 't't xcxl. oux[,
xcxt 't'67toV OCÀÀ�O"O"tLV 8L� 't't xp6cx <patVOV 0Cf1.&(6e:w.
Aô't'ap è1td 7tt'i:pcxc; 7tUfl.OC't'ov, 't't't'tÀtafl.évov èa't'[
7tcXV't'o6e:v, tUXUXÀOU O"<pat(pl]c; èvoc).. (yxLoV 6yx<j>,
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LE PO:ÈME DE PARMÉNIDE

Or c'est le même, penser et ce à dessein de quoi il y a

pensée. Car jamais sans l'être où il est devenu parol e , tu ne


trouveras le penser ; car rien d'autre n'était ( 1 ), n'est ni ne sera
à côté et en dehors de l'être, puisque le Destin l'a enchalné de
façon qu'il soit d'un seul tenant et immobile ; en co nséqu ence
de quoi sera nom tout ce que les mortels ont bien pu assigner,
persuadés que c'est la vérité : naître aussi bien que périr, être et
aussi bien n'être pas, changer de lieu et varier d'éclat en surface.
En outre, puisque la limite est dernière, alors il est terminé
de toutes parts, semblable à la courbure d'une sphère bien
arrondie ; à partir du centre, en tous sens, également rayon­
nante ; car ni plus grand, ni moindre il ne saurait être ici ou là ;
il n'est, en effet, rien de nul qui pourrait l'empêcher d'aboutir
à l'homogénéité, et ce qui est n'est point tel qu'il pui sse avoir
ici plus d'être et ailleurs moins, puis qu ' il est, tout entier,
inspolié. A lui-même, en effet, de toutes parts égal, il se trouve
semblablement dans ses limites.
Ici je mets fin à mon discours digne de foi et à ma considéra­
tion qui cerne la vérité ; apprends donc, à partir d'ici, ce qu'ont
en vue les mortels, en écoutant l'ordre trompeur de mes dires.
Ils ont, en effet, accordé leurs suffrages à la nomination de
deux figures, dont il ne faut pas nommer l'une seulement - en

• métriquement impossible •. (Burnet. ) Kranz le rétablit. On peut comprendre de


trois manic!res :
I0 sans wf) : étant sans terme (Diels, Burnet) ;
2 ° avec !LlJ : a) n'étant pas sans manque (Kranz et peut-être Diès, op. cil., p. 14.)
b) n'étant pas (Simplicius) .
Pourquoi ne pas suivre le plus simple, c'est-à-dire Simplidus ?
(I) où8' -Jjv : conjecture de Bergk, signalée par Diels (op. cit., p. 86) , retenue par
HEIOEGGER, Vortrtige and A ujstitze, p. 250, au lieu de oûll h que maintiennent Diels­
Kranz.

J. BEAUFRRT 4
88 LE POÈME D E PARM:bNIDE

55 -r&.v-r(cx 8' hp(vcxv-ro oé!lcxc; xcxt a1){lcx-r' �6&v-ro


X,Wptc; ci1t' ci)..).Yj. ).. wv, 't'ÎÏ (lEV qlÀoy oç cxleépLOV 7tÜp,
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't'ciV't'LCX VUX't'' ciocxlj, 7t1JXLV�)V Oé(lCXÇ È(lÔpL6Éç TE.
1 ' � 1 , ' 1 l'!"
60 T OV GOL EYW ,
oLCXXOG(lOV EOLXO't'CX 7tCXV't'CX qlCX't'L-,.W,
&le; o ô !l1J 7tO't'É -r(ç a& �po-rwv yv�!l't) 7tcxp&ÀciacrrJ .

IX

AùTocp È7t&Lo� mb't'cx cpcioc; xcxt vù!; ov6!lcxa-rcxL


xcxt -roc xcx't'oc Gql&'t'Épcxc; 8uvci(l&Lç È1tL -roï:a( 't'& xcxt -roï:c;,
1téiv 1tÀÉov Èa't'LV O(lOÜ cpci&oç xcxt VUX't'OÇ &.cpciv't'ou
tawv ci(l<pO't'Épwv, È1td oÙÙ&'t'Ép� (lÉ't'cx . !l't)Oév.

Etcrn 8' cxle &p(cxv 't'& cpuaLV -rci -r' Èv cxleépL 7tcXV't'cx
a1){lcx't'cx xcxt xcx6cxpéic; &Ùcxyéoc; �&ÀLOLO
"). '� J! l ' t:'
/\CX(l7tCXoOÇ e;py , CXL0'1)/\CX
, � ").
XCXL' 07t7t0
• 1
e EV E<.:.EYEVOV't'01
lpycx 't'& xuxÀw7toç 7t&UcrrJ 7t&p(cpoL-rcx a&ÀYjVlJc;
5 xcxt <pUaLV, d81ja&Lc; oè xcxt oÙpcxvov ci(l<pLc; &-j_ov-rcx
lv6&v lcpu 't'& xcxt &>c; (J.LV &.youa' È7tt0'1)G&V 'Avciyx�
nc(poc.-r' lx&LV &.a-rp(I)V,
LE POSME DE PA RMÉ .'liDE

quoi ils vont vagabondant -. C'est dans une opposition qu'ils


en ont séparé les structures et qu'ils leur ont attribué des signes
qui les mettent à part l'une de l'autre. D'un côté le feu éthéré
de la flamme, le feu favorable, très léger, semblable à lui-même
de toutes parts, mais non semblable à l'autre ; et à l'opposé
cette autre qu'ils ont prise en elle-même, la nuit sans clarté, lourde
et épaisse de structure. Le déploiement de ce qui paraît, en tant
qu'il se produit comme il se doit, voilà ce que j e vais te révéler
en entier, afin que le sens des mortels j amais ne te dépasse.

IX

Mais puisque tout a été nommé lumière et nuit, et c eci par


des noms attachés à telles ou telles cho ses suivant leurs puis­
sances respectives, tout est plein à la fois de lumière et de nuit
sans lumière, l'une et l'autre à égalité, car avec aucune des
deux ne va de pair ce qui n'est rien .

Mais tu conna!tras le déploiement lumineux de l'éther,


tout ce qui, dans l'éther, est signe, l'action consumante du
s oleil resplendissant, pur flambeau, et d'où ils proviennent ; tu
apprendras les effets et la circulation de la lune à l'œil rond et

comment elle s'est formée. Tu connaîtras également le ciel qui


entoure tout, d'où il est né et comment la Nécessité qui le dirige
l'a contraint à maintenir les limites des astres.
LE POÈME DE P ARME!NIDE

XI

1twç yoci:oc xoct �ÀLoç �3è ae:À�V"IJ


octe�p 't't Çuvàç y &Àoc 't'' oùp&vLov xocl. llÀUfL7tOÇ
«axoc't'oç �a· &a't'pwv 6 t p fLOV fLÉvoç wp fL�6"1)aocv
y(y vta6 ocL.

XII

At y�p anLv6TtpocL 1tÀ�v't'o 7tupoç &.xp�'t'oLo,


oct a· È7tl. 't'OCLÇ VUX't'6<;, fLE't'� 3€ fPÀoyàç LE't'OCL ociaoc·
Èv 3è: fLia<p 't'Oihwv 3oc(fLWV � 7t&v't'oc xuôe:pv�·
7t&V't'OC y�p <� > a't'uye:poi:o 't'6xou xocl. fL(ÇLo<; &px.e:L
5 7ttfL7tOUCJ1 &pae:vL e �ÀU fLLY�V 't' 6 't'1 EVOC'Y't'(ov OCÙ't'LÇ
ocpae:v 6l)ÀU't'ép<p.

XIII

XIV

xv

odst 7toc'Trt'octvoua� 7tpàç ocôy�ç �e:À(oto.


LB POSMB DB PARM�NIDE 91

XI

Comment la terre et le s o leil et la lune et l'universel éther


du ciel et la céleste Voie lactée et l'Olympe le plus reculé et la
brûlante force des astres s'élancèrent vers la naissance.

xn

Les (anneaux) plus étroits sont remplis de feu sans mélange ;


ceux qui viennent ensuite sont remplis de nuit, mais dans l'entre­
deux est proj etée une part de flamme. Au centre de ces (anneaux)
est la Divinité qui gouverne tout ; car en tout elle est le principe
du redoutable enfantement et de l'union, envoyant la femelle
s'unir au mâle et en retour aussi le mâle à la femelle.

xm

Le premier, de tous les dieux, c'e.st Eros qu ' elle conçut.

XIV

Claire dans la nuit, autour de la terre errante, lumière d'ail­


leurs.

xv

Touj ours portant ses regards inquiets vers les rayons du


soleil.
LE POÈME DE PARMÉNTDE

XVI
·n , .. J! -
.. , .. .. ,
Ç yocp EXOCO''t'OÇ �XEL XpOCO'LV fl.EAECùV 7rOAU7rAOCYX't'CùV1
't'ooç v6oç &v6pwnotaL nocp(a't'OC't'OCL' 't'O YlXP ocÙ't'o
la't'LV 5nep cppovéet fl.EÀéwv cpuaLç &v6p w notaw
xocl 7r�O'LV x oct nocv't'( 't'O YlXP nÀéov ta't't VOl) fLOC.

XVII

XVIII
Femina virque simul Veneris cum germina miscent,
venis informans diverso ex sanguine virtus
temperiem servans bene condita corpora fingit.
nam si virtutes permixto semine pugnent
nec fadant unam permixto in corpore, dirae
nascentem gemino vexabunt semine sexum.

XIX
Qt)'t'Cù 't'O L X!X't'lX 86�ocv tcpu 't'oc8e xoc( vuv locaL
xoct fl.E't'é7rEL't'0 cX'TrO 't'OÜ�E 't'EÀEU-rljO'OUO'L 't'pOC(j)ÉV't'!X'
't'O� 8' 6vo!J.' &v6pcamoL xœ't'é6tv't'' ln(O'l) (.LOV tXcXO''t'Cf>.
LE PO:bME DE PARMÉNIDE 9J

XVI
Car s elo n que chacun détient un mélange propre à ses mem­
bres prodigues de mouvement, ainsi l'esprit s e fait j our en
l'homme. C'est cela même qui pense chez les hommes, éclosion
corporelle, en tous et en chacun ; et ce qui l'emporte constitue
la pensée (x).
xvn
A droite les garçons, à gauche les filles.

xvm (z.)
Quand l'homme et la femme mêlent en même temps les
semences de l'amour, la force qui, dans les veines, est consti­
tuante à partir des sangs opposés, si elle garde un j uste tempé­
rament, façonne des corps bien b âtis. Mais si, nées des semences
mêlées, les forces sont en lutte et refusent de s'unir dans le corps
qui résulte du mélange, alors, devenues funestes, elles contra­
rieront de leur double origine le sexe de l'enfant.

XIX
Ainsi se fait voir comment ces choses s ont venues au j our
ët maintenant sont et au cours du temps, désormais, croîtront
et puis mourront. A chacune les hommes ont attribué un nom
qui la signale en propre.
(1) Cf. TIŒoPRRASTE, De sensu 3, DIEL! , A. -46. • Il dit : le mort ne sent ni la
lumière, ni le chaud, ni la voi.J:: , parce qu'il est abandonné du feu, mais sent au
contraire le froid et le silence et l'obscurité. • ( qll]al -ràv vexpàv qlCilTOt; !J.Èv xocl
Ocp!J.OÜ xocl cpCilvljt; oùx oct<J6cive<J6otL 8Là: -rl]v lxÀ&L�Lv -roü 7Np6t;, �uxpoü S.
xetl aLCilmj; xocl -rwv èvotVTLCilV octa6:ivta6cu.)
(:z) Nous ne connaissons ce Fragment que par une traduction en heum�tres
latiul que propœc: Caeli\11 Aurelianua.
Table

Avertissement de réditeur VII

Avant-propos IX

Introduction à la lecture du Po�me


de Parménide 1

Fragments 7S
Imprimé en France
Imprimerie des Presses Univenitaires de France
73, avenue Ronsard, 4 1 1 00 Vendôme
Man 1 g84 - No 29 904
Collection ff iPIMi THiE JJ

Sirie d'ouvrages publiis sous la direction de Jean Hyppolite

VOLUMES DISPONIBLES :

ALEX A N D R E M . Lecture de Kant. Textes rassemblés et annotés par G. Grane/, 2• éd .


revue et augmentée, 1 978.

DELEUZE G. E m pirisme et subj ectivité. Essai sur la nature humaine selon Hume,
3• éd., 1 980.

D ELHO M M E J . La pensée Interrogati ve, 1 954.


La pensée et le rée l . Critique de l'ontoiO{IIe, 1 987.

D'HONDT J. Hegel secret, 1 968.


D U FR E N N E M . Phénoménologie de l'expérience esthétiq ue, 2 vol . , 2• éd., 1 987.
FEUERBACH L. Manifestes philosophiques. Traduction par L. Althusser, 2• éd., 1 973.
HEGEL La prem ière philosoph i e de l'esprit (Iéna, 1803-1804). Traduction
par G. Planty-Bonjour, 1 989.

La théorie de la mesure. Traduction par A. Doz, 1 971 .

H E G E L ET LA PENS�E M O D E R N E (Séminaire sur Hegel dlr/gl par Jean Hyppol/le au Collège


de France, 1967-1968). Publié sous la direction de J. D'Hondt, 1 971 .

H E N R Y M. L'essence de la manifestation, 2 vol . , 1 984.


Philosophie et phéno ménologie du corps, 1 985.

H O M M A G E A JEAN HYPPOLITE. Textes de S. Bachelard, G. Canguilhem, F. DagO{Inet, M. Fou­


cault, M. Guerou/1, M. Henry, J. Laplanche, J.-C. Parienle et M. Serres,
1 971 .
H USSERL L'origine d e la g éo métrie. Traduction el introduction par J. Derrida,
2• éd. revue, 1 974.
Expérience et juge ment. Traduction par D. Souche, 1 970.
L'idée de la phénoménologie (Cinq leçons). Traduction et Intro­
duction par A. Low/1, 2• éd., 1 978.

Recherches logiques :
T. 1 : Prolégomènes à la logiq ue pure. Traduction par H. Elle,
A. L. Kelkel et R. Schérer, 2• éd. refondue, 1 989.
T. 2 : Recherches pour la phénoménologie et la théorie de
la connaissance. Traduction par H. Elle, A. L. Kelkel et
R. Schérer :
- Première Partie : Recherches 1 el Il, 2• éd. revue, 1 1189.
- Deuxième Partie : Recherches Ill, I V et V, 2• éd. revue,
1 972.
T. 3 : Eléments d ' u n e élucidation phénoménologique de la
connaissance (Recherche VI). Traduction par H. Elle,
A. L. Kelkel et R. Schérer, 2• éd. revue, 1 974.

Philosophie première (1 923-1924) :


T. 1 : Histoire critiq ue des Idées. Traduction par A. L. Kelkel,
1 970.
T. 2 : Théorie de la réduction phénoménologique. Traduction
par A. L. Kelkel, 1 972.
HUSSERL Phlloeophle de l'arlth m6tlque. Traduction par J. Engl/sh, 1 172.
Artlclee eur la logiq ue, Traduction par J. Engl/sh, 1 175.
HYPPOLITE J. Figuree de la peneèe phlloaophlque, 2 vol ., 1 172.
LANTERI-LAURA G. Phènomènologle de la aubJectlvltè, 1 9811.
SCH �RER R. La phènomènologle dee « Recherchee loglquee • de H ueeerl, 1 187.
S I MONDON G. L'Individu et ea genèee phyelco-blologlque, 1 1184.
TROTIGNON P. L'ldèe de vie chez Bergaon et la critique de la mètaphyelque,
1 9811.
VUILLEM I N J. La phlloeophle de l 'algèbre, t. 1, 1 182.
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