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Sommaire

Editorial

En attendant le meilleur ou le pire

Olivier A. Ndenkop & Carlos Sielenou

Sept ans après la révolution, la Tunisie à la croisée des


chemins

Par Nathalie Janne d’Othée

Qui sont les vrais pilleurs de l’Afrique et du Congo ?

Par Tony Busselen

Congo: entre populisme et lutte pour l'indépendance

Par Olivier Ndenkop& Tony Busselen

Adhésion du Maroc à la CEDEAO : un piège chérifien ?

Par Guy Marius Sagna

2
Editorial

En attendant le meilleur ou le pire

Depuis le 31 décembre dernier, l’église catholique congolaise a décidé de


descendre dans l’arène…politique par le truchement d’un regroupement
dénommé Comité laïc de coordination (CLC). Ce Comité a organisé une
marche après le culte du dernier jour de l’année 2017 et une autre le 21
janvier 2018 pour exiger le départ du président Kabila.

A écouter les organisateurs de ces marches et leurs partisans, Joseph Kabila


est l’unique responsable des malheurs du Congo : ses morts inutiles, sa
pauvreté galopante, ses infrastructures inexistantes... Le cardinal Laurent
Monsengwo ne s’encombre plus de circonspection pour parler de Kabila et
son équipe d’ « incapables ». Troquant visiblement sa soutane de religieux
contre un costume de politicien, l’archevêque de Kinshasa mobilise ses
troupes en leur rappelant qu’«il est temps […] que les médiocres dégagent et
que règnent la paix, la justice en RD Congo ». Depuis un mois donc, le cardinal
Monsengwo est perçu comme le nouveau Messie venu aider les Congolais à
se débarrasser du dictateur Kabila. Soit.

Le hic c’est que ce discours relève du déjà entendu. Il y a sept ans, les
Tunisiens s’étaient levés comme un seul homme pour renverser leur
dirigeant vieillot : Ben Ali. Pour les manifestants, Ben Ali était la seule force du
mal qui bloquait leur épanouissement. Aujourd’hui, la même population est
dans la rue pour protester contre la baisse du niveau de vie, le manque de
perspectives, la main basse des capitalistes généralement étrangers sur les
pans entiers de l’économie tunisienne... La loi de finances 2018 annonce les
couleurs d’une année encore plus difficile en Tunisie. D’où les manifestations
de protestation de ce début d’année. Bref, les Tunisiens ont compris que le
renversement d’un président, même impotent marque le début du combat et
non sa fin.
Les Congolais ont-ils tiré toutes les leçons du cas tunisien? Rien n’est moins
sûr. Ce qui est certain c’est que le départ de Joseph Kabila ne signifie pas
l’arrivée de Jésus, ni l’avènement du paradis ! Il faut aller au-delà du Kabila
must go pour concevoir des stratégies alternatives. Les leaders de demain
doivent s’armer de courage pour affronter l’impérialisme prédateur qui, tout
compte fait, est la principale source des malheurs des Congolais. Sinon, au
lieu du meilleur espéré, le départ de Kabila peut conduire au pire.
Olivier A. Ndenkop& Carlos Sielenou

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7 ans après la révolution, la Tunisie à la croisée des chemins

La révolution de 2011 était en grande partie due à la détérioration de la


situation économique. Aujourd’hui, le pays continue de faire face à une
crise économique profonde provoquant une course à l’endettement.
Par Nathalie Janne d’Othée

CC - Flickr - khaled abdelmoumen


Le 17 décembre 2010, Mohammed Bouazizi décidait de mettre fin à ses jours
en s’immolant par le feu. Des agents municipaux lui ayant confisqué sa
charrette et tout son stock, le jeune vendeur était désespéré. L’injustice de sa
situation avait alors réveillé un mouvement révolutionnaire au sein de la
population tunisienne qui mena à la chute du régime de Ben Ali le 14 janvier
suivant. Sept ans plus tard, la Tunisie donne l’impression de vivre
sereinement sa transition démocratique, après avoir vécu quelques
premières années de turbulences. Mais une analyse plus poussée de la
situation du pays révèle assez rapidement les failles de la jeune démocratie et
les risques auxquels elle doit aujourd’hui faire face.

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Course à l’endettement et absence de stratégie de développement
économique
La révolution de 2011 était en grande partie due à la détérioration de la
situation économique. Aujourd’hui, le pays continue de faire face à une crise
économique profonde provoquant une course à l’endettement. Depuis la
révolution, le FMI a accordé deux prêts à la Tunisie : un prêt de 1,74 milliard
de dollars en juin 2013 et un prêt de 2,8 milliards de dollars pour la période
2016-2020. Ceux-ci sont assortis d’ajustements structurels poussant à
l’assainissement et à la réduction des dépenses publiques |1|. Ces recettes
déjà appliquées par le passé n’ont pourtant pas permis à la Tunisie de
relancer son économie. Au contraire, malgré une loi des finances de 2016 qui
fixait un plafond d’endettement public à 53,4% du PIB, celui-ci atteignait
66,9 % du PIB en juin 2017 (contre 41 % fin 2010) |2|. Le 9 octobre dernier,
l’Union européenne a quant à elle accordé à la Tunisie une deuxième aide
macro-financière (AMF-II) de 500 millions d’euros sur 3 ans, remboursable
en une fois. Les créanciers européens conditionnent leur aide à un
assainissement budgétaire et une amélioration du climat des affaires |3|.
La dépendance financière de la Tunisie la force en outre à accepter les
propositions européennes, qu’il s’agisse de l’Accord de libre-échange libre et
approfondi (ALECA) ou d’accords de réadmission en matière migratoire.
Rares en effet sont les acteurs tunisiens, qu’ils soient du monde politique ou
économique, qui soient demandeurs d’un ALECA dans les circonstances
économiques actuelles. L’ouverture des marchés agricoles |4| et des services
semble en effet prématurée au vu du manque d’investissements dont souffre
actuellement l’économie tunisienne. C’est pourquoi la société civile
tunisienne demande une évaluation préalable de l’accord d’association de
1995, ainsi que la négociation d’un accord asymétrique qui tienne compte
des inégalités entre les deux économies. Elle demande en outre que la

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négociation sur la libre circulation des personnes accompagne celle sur la
libre circulation des biens, des services et des capitaux |5|. L’UE semble
aujourd’hui vouloir accélérer le processus de négociation afin de conclure un
accord avant les élections européennes de 2019. En face, la Tunisie semble
quant à elle avancer à reculons et sans stratégie vers une négociation qui ne
laisse rien augurer de bon pour elle.

Les inégalités régionales en Tunisie


La crise économique qui touche la Tunisie se concrétise en particulier dans la
question des inégalités régionales. Les révolutionnaires de 2011 étaient
principalement des jeunes, en majorité venant des régions laissées pour
compte de l’intérieur du pays. En Tunisie, le développement économique est
en effet l’apanage des régions côtières et les inégalités sont fortes entre les
différentes régions du pays. Ainsi, les taux de pauvreté sont beaucoup plus
élevés dans les régions du centre et du sud du pays. Pour prendre les
extrêmes, le taux de pauvreté s’élève à 5,3 % dans la région du Grand Tunis,
alors qu’il est de 34,9 % à Kairouan |6|. Les taux de chômage aussi illustrent
également les disparités régionales, avec 40% dans le gouvernorat de
Tataouine, plus de 30% à Sidi-Bouzid, 29% à Gafsa et 26% à Kasserine. A
l’opposé, les investissements se concentrent à 80% sur les régions côtières,
pour 20% seulement sur l’intérieur du pays |7|. Seul capable de relancer
l’investissement dans ces régions, l’Etat est aujourd’hui de plus en plus
affaibli par les réformes structurelles imposées par les créanciers
internationaux. Les régions de l’intérieur du pays, principalement agricoles
ou minières, sont délaissées, entrainant un sentiment d’abandon auprès des
populations locales.
Dans un souci d’intégrer ces populations de l’intérieur du pays dans la
transition démocratique, la nouvelle constitution tunisienne a mis l’accent sur

6
la nécessité de décentralisation du pouvoir. Mais la mise en place de la
démocratie locale prend du temps. Le Code des collectivités est en cours de
discussion à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), mais tarde à être
adopté. En attendant, les élections municipales initialement prévues pour
décembre 2017 ont été reportées au 25 mars 2018. Or, sans adoption
préalable du Code des collectivités locales, des élections risquent d’entériner
une mainmise de l’Etat central sur les municipalités et autres entités
décentralisées. Par ailleurs, aucune force politique ne parvient pour le
moment à mobiliser suffisamment de candidats dans les régions, si ce n’est le
parti islamo-conservateur Ennahdha. Les élections risquent donc d’être
encore reportées, et cela jusqu’aux prochaines législatives en 2019.

Essoufflement de l’esprit de 2011

Les premières élections législatives en octobre 2014 ont suscité beaucoup


d’espoirs. Nidaa Tounes, le parti de Béji Caïd Essebsi, les remporte avec 86
des 217 sièges de l’Assemblée, devançant le parti rival d’Ennahdha (69
sièges). Mais alors que Nidaa Tounes regroupait des opposants à l’islamisme
politique, qu’ils soient de gauche ou de centre droit, le parti décide alors de
s’allier à Ennahdha pour former un gouvernement. Si le rassemblement des
forces initialement opposées aurait pu avoir des effets positifs pour la
stabilité du pays, il s’avère au contraire une source d’immobilisme |8|. Les
remaniements successifs du gouvernement tunisien l’ont en effet jusqu’ici
empêché d’adopter les mesures nécessaires à la reprise économique |9|.
Par ailleurs, la politique tunisienne est dominée par des hommes, pour la
plupart âgés, dont le souci principal semble être de se maintenir au pouvoir.
Peu de place est laissée aux jeunes |10| ni au renouvellement d’une classe
politique incapable d’apporter des solutions à la crise qui touche le pays.
Cette situation a tendance à provoquer un rejet de la politique de la part de la

7
population tunisienne. Un récent sondage montrait que 68,8 % des Tunisiens
comptaient s’abstenir lors de prochaines élections municipales |11|. Ce
chiffre se rapproche de ceux relevés en Europe occidentale, mais inquiète
dans une démocratie arrachée à un pouvoir autoritaire il y a sept ans à peine.

Hausse de la contestation sociale et des migrations


Depuis sept ans, la Tunisie mène bon an mal an sa transition démocratique,
mais peine à trouver des solutions à la crise économique qui ronge le pays. Et
certains signes démontrent que la situation devient alarmante. La
contestation sociale grandit, en particulier dans les villes de l’intérieur du
pays comme Gafsa, Sidi Bouzid, Kasserine ou Kairouan |12|. Dans ces
régions délaissées par l’Etat et les investisseurs, les emplois manquent,
l’accès aux soins de santé est difficile, et les enfants sont de plus en plus
nombreux à quitter l’école.
Autre signe de détérioration de la situation économique et sociale, 40 % des
Tunisiens déclarent aujourd’hui vouloir quitter le pays. D’après l’OIM, 2 900
Tunisiens, dont 49 femmes et 230 enfants migrants non accompagnés,
auraient quitté les côtes tunisiennes pour Lampedusa entre le 1erseptembre
et le 18 octobre, ce qui représente une nette augmentation par rapport aux
départs à la même période en 2016. Le manque d’opportunités d’emplois
bien rémunérés en Tunisie augmente par ailleurs le risque de fuite des
cerveaux |13|.
La Tunisie doit en outre faire face à l’arrivée de migrants venant de Libye où
le contrôle de plus en plus musclé des frontières maritimes empêche les
départs vers l’Europe. Ce renforcement des contrôles à la frontière libyenne
est en partie dû à des efforts européens en matière de formation des garde-
côtes libyens |14|. Mais les efforts européens pour contenir les migrations à
ses frontières ne se concentrent pas sur la Libye, puisque via le Partenariat

8
de mobilité établi en mars 2014, l’Union européenne entend renforcer les
capacités d’accueil de la Tunisie, mais également ses capacités de contrôles
aux frontières |15|. Un projet de loi sur l’asile est ainsi aujourd’hui en
préparation au gouvernement tunisien qui, une fois adopté, permettrait à la
Tunisie d’assumer elle-même l’accueil des migrants à la place du Haut-
commissariat aux Réfugiés.

Des avancées notoires, notamment pour le droit des femmes


Face à des reculs sur les plans économique et politique, il est nécessaire de
souligner la richesse de la société civile tunisienne et la plus-value de
ses actions pour la démocratie tunisienne. Un énorme travail a par exemple
été réalisé par le mouvement tunisien pour les droits des femmes. Les
femmes ont été des actrices centrales de la révolution. L’arrivée d’Ennahdha
dans le paysage politique avait dès lors fait craindre un retour en arrière à de
nombreuses Tunisiennes. Dans le discours islamiste, l’égalité laisse en effet
place à la notion de complémentarité hommes-femmes. Le premier combat
du mouvement féministe tunisien a donc été de faire inscrire l’égalité dans la
nouvelle Constitution. Les articles 21 et 46 ancrent l’égalité hommes-femmes
dans la Constitution, garantissant l’égalité de droits, mais aussi une égalité de
chances pour l’accès à des postes à responsabilité, la parité dans les
assemblées élues, ainsi que des mesures pour mettre fin aux violences contre
les femmes.
Récemment les mouvements féministes ont également encouragé l’adoption
d’une loi intégrale sur l’ensemble des violences faites aux femmes, à la fois les
violences physiques, morales, sexuelles, mais aussi économiques et
politiques. Votée le 27 juillet et promulguée par le Président Essebsi dans la
foulée, il s’agit d’une loi organique, dont le niveau hiérarchique surpasse les

9
autres. Pour la société civile tunisienne, l’enjeu reste aujourd’hui de changer
les mentalités pour faire appliquer cette loi.

Sauvegarder l’exemple tunisien


Il y a sept ans, la révolution tunisienne a suscité des espoirs énormes en
Tunisie, mais également dans le reste du monde arabe, voire du monde.
Aujourd’hui, la crise économique s’installe et les acquis démocratiques sont
fragilisés. En sept ans, le pays a déjà dû faire face à de nombreux obstacles,
mais a su à chaque fois trouver des solutions pour sauver la transition
démocratique. Il n’y a pas de doute que la Tunisie a en elle les forces pour
trouver des solutions au marasme économique et politique qui la touchent
aujourd’hui. Mais ces forces doivent être encouragées. Or les politiques
actuellement menées par l’Union européenne et ses Etats membres vis-à-vis
de la Tunisie, que ce soient les conditionnalités de l’aide, les politiques
commerciales ou migratoires, ne semblent pas tenir compte de la fragilité du
contexte tunisien. Nos gouvernements doivent pourtant comprendre
l’importance de sauvegarder l’exemple démocratique tunisien, un exemple
essentiel pour le maintien des espoirs et le soutien des efforts démocratiques
dans le reste du monde arabe et, par conséquent, essentiel pour la stabilité de
notre voisinage immédiat.

En visite à Bruxelles au début du mois de décembre, Messaoud Romdhani,


Président du Forum Tunisien pour les droits économiques et sociaux
(FTDES) décrivait la situation actuelle de la Tunisie comme étant « à la croisée
des chemins ». À nous Européens d’appuyer ce pays dans sa volonté
d’emprunter la voie de la démocratie, et non de l’en empêcher.

Source : CNCD
Notes

|1| « La Tunisie sous le joug du FMI », CADTM, 11 octobre 2016 www.cadtm.org/La-Tunisie-sous-


le-joug-du-FMI

10
|2| « Tunisie : face à la contre-révolution et au piège de l’endettement, renforcer les mobilisations
populaires », CADTM, 9 octobre 2017 http://www.cadtm.org/Tunisie-face-a-la-contre
|3| « Tunisie : l’Union européenne débloque une aide macrofinancière de 200 millions d’euros »,
Jeune Afrique, 13 octobre 2017 http://www.jeuneafrique.com/482806/...
|4| « ALECA : Même le représentant du ministère en souligne les dangers ! », dans African
Manager, 1er novembre 2017 https://africanmanager.com/aleca-me...
|5| Déclaration de la société civile à l’occasion du vote au Parlement européen sur l’ouverture des
négociations d’un Accord de Libre-Echange entre la Tunisie et l’UE, Tunis, 15 février
2016. https://euromedrights.org/fr/public...
|6| « INS : Il y a de moins en moins de pauvres en Tunisie », 2 janvier
2017. https://www.webmanagercenter.com/20...
|7| FTDES, « A propos des droits économiques, sociaux et culturels sept ans après la révolution »,
novembre 2017, p. 30. https://ftdes.net/rapports/desc.sep...
|8| « Tunisie : quand l’union (de Nidaa Tounes et d’Ennahdha) fait… la faiblesse » par Samy
Ghorbal, dans Jeune Afrique, 27 octobre 2015. http://www.jeuneafrique.com/mag/272...
|9| Banque mondiale, « Tunisie : rapport de suivi de la situation économique (octobre 2017) », 11
octobre 2017. http://www.banquemondiale.org/fr/co...
|10| « Tunisie – Jeunes et politique : je t’aime… moi non plus », par Hamza Marzouk dans Jeune
Afrique, 16 janvier 2016. http://www.leconomistemaghrebin.com...
|11| « Sondage : 68,8% des Tunisiens comptent s’abstenir aux municipales », par Wafa Samoud
dans Huffpost Tunisie, 25 octobre 2017. http://www.huffpostmaghreb.com/2017...
|12| « Tunisie : Le nombre de mouvements sociaux en hausse selon un rapport du FTDES », par
Rihab Boukhayatia dans Huffpost Tunisie, 25 octobre
2017. http://www.huffpostmaghreb.com/2017... ; FTDES, « Rapport de l’Observatoire Social
Tunisien », Septembre 2017 http://ftdes.net/rapports/fr.septem...
|13| « Migrations : le phénomène s’accélère pour la Tunisie », par Benoît Delmas pour Le Point
Afrique, 28 octobre 2017. http://afrique.lepoint.fr/actualite...
|14| « Migrants : de nouveaux garde-côtes libyens formés par l’UE en Italie », sur Rtbf.be, 18
septembre 2017. https://www.rtbf.be/info/monde/deta...
|15| Euromedrights, « Partenariat de Mobilité entre la Tunisie et l’UU », 17 mars
2014 https://euromedrights.org/fr/public...

…………………………………………………………………………………………………………………

11
Qui sont les vrais pilleurs de l’Afrique et du Congo ?
« Les dirigeants africains sont les nouveaux pilleurs coloniaux
d’aujourd’hui » titrait récemment un site néerlandais. Un ami belge,
observateur du Congo, mettait l’article sur son mur Facebook en disant
“très pertinent”. En effet, à en croire les médias occidentaux, le Sud
serait un vivier de corruption, en contraste avec le monde occidental
civilisé. Qu’en est-il du continent africain et plus spécifiquement de la
République démocratique du Congo ?
Par Tony Busselen

Sur la carte du monde avec laquelle Transparency International (ONG


internationale spécialisée dans l’étude de la corruption) rend visible son
Indice de corruption, on voit que les nations les plus corrompues enduites
d’un rouge foncé se trouvent dans les continents du Sud et en Asie. Tandis

12
que les pays les moins corrompus sont les Etats-Unis, le Canada et les pays
d’Europe. Dans son article intitulé “Renverser le mythe de la corruption”, Jason
Hickel de la London School of Economics, bouleverse cette image. Sa
conclusion est que “cette théorie n’est tout simplement pas vraie”.
La définition de la corruption selon Transparency International est : « l’abus
de pouvoir à finalité d’enrichissement personnel ». Or, dit Hickel, si l’on
applique cette définition à l’économie globale dans le monde, on doit
reconnaître que la corruption à grande échelle se trouve justement surtout
du côté des pays “développés” en Europe et en Amérique du Nord. Il est vrai
que selon la Banque mondiale, la corruption locale coûte aux pays en
développement (en Afrique, en Amérique Latine et en Asie) entre 20 et 40
milliards de dollars par an. C’est une grande somme. Mais, en comparaison
avec les pertes causées par la corruption au Nord, c’est un chiffre assez bas.
La fraude fiscale en Belgique, par exemple, est estimée à 36 milliards d’euros
par an.
Et, depuis quelques années, le Parti du Travail de Belgique publie chaque
année un top 50 des grandes multinationales qui ne paient pas d’impôts sur
leurs bénéfices, en employant une série d’arrière-portes ouvertes dans la
législation. Or cela n’est pas noté comme “corruption” puisque cette évasion
d’impôts par ces grandes sociétés est légalisée par des gouvernements
successifs sous prétexte que ces sociétés créeraient de l’emploi; ce qui n’est
pas vrai. Par cette corruption légalisée, l’Etat belge perdait encore 9,1
milliards de dollars en plus en 2016. Et la Belgique n’est pas une exception
dans le monde occidental, loin de là !

Le vol au Sud par les multinationales


Mais il y a pire : les entreprises multinationales du Nord volent plus de 1000
milliards de dollars par an à tous les pays en développement (en Afrique,
Amérique Latine et Asie) grâce à des pratiques illicites. Le rapport de
l’Africa Progress Panel de 2013, intitulé “Equité et Industries Extractives en
Afrique” note que :
Les industries extractives opérant en Afrique peuvent réduire leurs versements
d’impôts de plusieurs manières. Certaines sont légales, d’autres sont illégales,
d’autres encore se situent entre les deux, mais toutes sont difficiles à détecter.
On estime que 60 % des échanges internationaux sont aujourd’hui réalisés
entre des filiales d’une même entreprise, et plusieurs sociétés d’extraction
actives dans les pays riches en ressources naturelles sont quasiment
autonomes. Elles importent des biens et des services d’une filiale ou d’une
entité affiliée, obtiennent des financements d’une autre, et vendent en amont à
d’autres entreprises du groupe actives dans la transformation. Le rapport

13
continu : Les autorités fiscales africaines font face à des difficultés dans tous
ces domaines. Suivre la valeur ajoutée à travers un labyrinthe d’entreprises
interconnectées, liées par des sociétés fictives, des holdings et d’autres
intermédiaires enregistrés dans des centres allant des Îles Vierges britanniques
à la Suisse en passant par Londres, est un défi de tous les jours, même pour les
administrations fiscales les plus développées de l’OCDE : les gouvernements des
pays de l’OCDE ont désigné les prix de transfert comme étant une menace pour
leur base fiscale. Pour les autorités africaines, faire appliquer les codes des
impôts est souvent mission impossible (page 65).
Le rapport “Honestaccounts” de 2017 compare d’une façon détaillée les flux
financiers entrant et sortant d’Afrique subsaharienne. Le calcul final
démontre que l’Afrique n’est pas aidée par le monde développé, comme on le
dit souvent. Non, au contraire, l’Afrique aide le reste du monde pour une
somme de 40 milliards de dollars annuellement.

Cette illustration fait la synthèse de la comparaison détaillée de tous les flux


d’argent qui entrent et qui quittent l’Afrique en 2016.

Le pillage du Congo : un cas extrême


Le Rapport de Suivi de la situation Économique et Financière de la RDC
publié en septembre 2015 par la Banque mondiale (BM), contient un
passage choquant. En effet aux pages 17 et 18, on tombe sur un passage titré
: «Les comparaisons internationales montrent que la RDC est un cas atypique».
La BM écrit : « La RDC est un cas à part par rapport au reste du monde en
combinant l’un des plus hauts niveaux de rente par rapport au PIB du secteur

14
des ressources naturelles et l’un des plus bas niveaux de recettes ». Avec
«rente», on veut dire ce que les sociétés gagnent (chiffre d’affaires moins
amortissement des investissements et coûts de production) dans les secteurs
pétrolier, du gaz naturel, du charbon, des mines et du bois. Cette rente est de
36% du PIB en 2012 ou bien 9,88 milliards $. Or les autorités congolaises
recouvraient en 2012 seulement 14,4% du PIB ou bien 3,95 milliards de $ de
recettes dans ces 5 secteurs. En comparaison avec les pays qui ont la même
rente en pourcentage du PIB, la RDC devrait avoir des recettes autour de
32,25% du PIB, ce qui est 8,88 milliards $. Donc l’Etat congolais rate autour
de 5 milliards $ de recettes dans le secteur des ressources naturelles pour
l’année 2012 seulement.
Une autre étude du FMI, publiée en octobre 2015 notait que le taux de
redevance, disons le loyer que les sociétés doivent payer à l’Etat pour
exploiter les concessions, sur le cuivre était de 2 % en RDC, contre 4 %
en Indonésie, 6 % en Zambie et jusqu’à 14 % au Chili.
Albert Yuma, patron de la Gécamines, accusait les grandes sociétés
minières comme suit : « Depuis la mise en place du code minier qui date de
2002, les différents partenaires de la Gécamines ont exporté pour plus de 48
milliards de dollars et l’Etat a reçu en net – soit le revenu moins les bonus
fiscaux qu’il a donnés-moins de 3 milliards de dollars. … Depuis 15 ans, nos
partenaires nous ont trompés et, disons-le, volés. Cela doit s’arrêter.» . Ces
chiffres de Yuma n’ont été contredits par aucune instance.
Or le code minier, écrit en 2002 par la Banque Mondiale et très en faveur des
sociétés minières, prescrit «l’obligation de rapatrier 40% des recettes des
exportations». Ce qui voudrait dire qu’au lieu des 3 milliards de dollars dont
parle Albert Yuma, il devrait y avoir 19,2 milliards $ qui auraient dû rester en
RDC, sous forme d’investissements ou d’acomptes dans des banques
congolaises. Et puisque la production minière n’a commencé sérieusement
qu’à partir de 2008, la grande majorité de ces 19 milliards $ aurait dû entrer
en RDC ces 10 dernières années.

La faillite du FMI et son credo sur la “croissance inclusive”


Yuma conclut : « On nous a trompés en 2000 en disant que le Congo était
incapable de développer seul des ressources minières et qu’il fallait des
partenariats». En effet, déjà en 2015, le professeur Stefaan Marysse avait
averti que la théorie de la croissance inclusive prônée par le FMI comme
résultat de sa recette ultralibérale était une contre-vérité (1).
Le FMI dit poursuivre “une croissance inclusive”, c’est-à-dire une croissance
qui profite à la population, qui augmente son pouvoir d’achat. Comment ? En

15
créant du travail et générant des salaires et donc un pouvoir d’achat. La
politique libérale du FMI implique naturellement que pour obtenir une telle
croissance, il faut tout faire pour attirer des investissements privés et ouvrir
le marché pour les grandes multinationales minières.
Or que constate le professeur Marysse? Il constate que le remède prescrit par
le FMI a mené à une croissance cloisonnée au lieu d’une croissance inclusive.
En effet, Il estime sur base de ses calculs la perte de capitaux par
rapatriements de profits des grandes sociétés dans le secteur des mines entre
2013 et 2019 à 17,1 milliards $. Marysse met à titre de comparaison la perte
que l’Etat a par ventes d’actifs miniers en dessous du prix du marché, qui
s’élève selon un dossier publié en novembre 2011 par un parlementaire
britannique Eric Joyce, à 5 milliards $ (2). Conclusion : « Si les Institutions
Financières Internationales (FMI et Banque Mondiale, ndlr) sont sincères dans
leur discours sur la croissance inclusive, elles doivent reconnaître que ce n’est
pas seulement la fuite des capitaux imputables aux fraudes et prédations
étatiques qui sont en cause, mais aussi l’hémorragie légale causée par la
logique économique des multinationales. »
Pour ne laisser aucun doute, Marysse formulera lors de la présentation de son
texte à la maison du Parlement belge, le 10 juin 2015, la question suivante :
“Retour au modèle économique (néo)colonial d’extraversion ou… le prix de la
globalisation dans un contexte d’Etat fragile ?”
Et lui, le professeur Marysse, qui dans les années 2008-2010 était l’un des
plus sévères critiques du fameux contrat chinois, dira 7 années plus tard :
«après la publication des données sur les profits rapatriés – Sicomines (contrats
chinois) paraissent une meilleure alternative et la stratégie FMI-BM moins
crédible».

Des « rapports non équitables »


Marysse conclut : « Pour que le discours sur la croissance inclusive ne soit pas
de l’idéologie (lisez ne soit pas des beaux mots, ndlr), les Institutions financières
internationales devraient aider la RDC à renforcer les conditions pour que les
rapports avec les entreprises étrangères soient moins inéquitables. Cela
pourrait se faire, par exemple, en appuyant les efforts du pays pour une
révision des clauses d’un certain nombre de contrats et donc aller au-delà de la
révision en 2010 ».
On peut toujours rêver, car c’est bien de rêve qu’il s’agit ici. Car la position du
FMI et de la Banque mondiale et toute la soi-disant communauté
internationale (lisez les gouvernements occidentaux) en la matière est assez
claire. Ils se trouvent du côté des grandes multinationales occidentales. Il suffit

16
de lire la saga que Raf Custers raconte dans son livre Chasseurs de matières
premières sur la guerre totale à laquelle le gouvernement congolais a été
confronté lors de la révision des contrats en 2010, notamment sur le conflit
avec la société First Quantum (FQ) (3). Raf Custers est chercheur chez
GRESEA (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative).
D’abord Custers explique comment le gouvernement congolais, après une
année de tentatives de compromis, est arrivé, en août 2009, à annuler le
contrat de Kingamyambo Musonoi Tailings (KMT) appartenant à FQ. Il cite 4
raisons évoquées par le gouvernement:
– la firme KMT n’a pas été fondée de façon correcte et devrait donc être
dissoute et refondée
– KMT a payé 5 millions de $ pour une concession qui au départ était
convenu pour 130 millions $ et qui contient des réserves de minerais qui
valent 9 milliards $
– KMT n’a pas réalisé une étude de faisabilité
– Elle n’a débuté ses activités que dix ans après sa création (pages 144 –
147).
Ensuite Raf Custers raconte la guerre totale que First Quantum et ses alliés à
la Banque mondiale, dans les gouvernements occidentaux et dans les grands
médias financiers ont menée pour faire reculer le gouvernement. Cinq jours
après la décision du gouvernement congolais d’annuler le contrat de First
Quantum, le directeur de la Banque Mondiale, l’Américain Robert Zoellick,
vient en personne à Kinshasa rendre visite au premier ministre congolais. Il
exige que le gouvernement revienne sur sa décision. Ensuite, le
gouvernement canadien va intervenir au club de Paris pour ralentir le
processus d’annulation de la dette. Ce processus est déjà en retard, puisque
prévu pour 2006. Mais les Canadiens réussissent, avec l’aide des
gouvernements étasunien, belge et autres, à faire reporter cette décision
encore pendant une année entière, jusqu’à fin novembre 2010. Arnaud
Zacharie, responsable de l’ONG belge CNCD, commentera ce retard comme
suit : « Que de temps perdu pour cette annulation prévue à l’origine pour
2006 ! Pendant ces 4 années, le maigre budget public congolais a dû supporter
le service d’une dette illégitime et odieuse, contractée en son temps par le
régime de Mobutu avec la complicité des chancelleries occidentales, qui n’a
servi en rien au développement et au bien-être des Congolais. »
Raf Custers raconte aussi la campagne que First Quantum mène dans les
médias pour accuser le gouvernement congolais de corruption. Enfin, en
janvier 2012, First Quantum arrêtera sa guerre en échange de 1,25 milliards
de $ que lui paiera, la société ENRC du Kazakhstan qui reprend les
concessions de FQ.

17
Conclusion entre le gouvernement congolais et les sociétés qui ont souvent
des dizaines de fois plus de moyens de faire pression et de faire publier des
rapports, écrits par des bureaux d’étude et des juristes spécialisés dans la
matière, les rapports de forces sont extrêmement inégaux.

La résistance des autorités congolaises : une procession d’Echternach


La banque Barclays, une des cinq plus grandes banques britanniques,
spécialisée dans le secteur des mines mondial, témoignait de l’arrogance
dictatoriale et de la mentalité coloniale du grand capital dans son bulletin
d’octobre 2010. Le texte dénonce ce qu’ils appellent « le nationalisme des
matières premières ». Certains pays veulent toujours gagner plus avec leurs
richesses naturelles, grand scandale ! « Mais le plus grand risque pour le
secteur des métaux et des mines vient de la part de la République Démocratique
du Congo. » Et le plus grand facteur de risque est bien Kabila : “Le ministère
des affaires étrangères des Etats-Unis considère le président Kabila comme on
ne peut plus imprévisible, et cela ne promet rien de bon. » (4). L’expert
étasunien, Jason Stearns, figure comme mégaphone et titre sur son site de
façon triomphale « Un vote de non-confiance contre Kabila » (5). Stearns
applaudit le fait que le grand capital punira certainement le méchant
gouvernement congolais pour avoir oser penser à tirer profit des richesses
congolaises pour le pays même.
Changer les rapports de forces avec ce monde du grand capital international
occidental, n’est donc pas une sinécure. Et il est clair, quoi qu’en pense ou
rêve le professeur Marysse, que le gouvernement congolais ne pourra pas
compter sur le FMI ou la Banque mondiale pour cela.
Le jugement du Financial Times en ce qui concerne le résultat de la relecture
des contrats miniers en 2010 : pour limiter les dégâts entraînés par la bataille
avec FQ, le gouvernement congolais capitule dans les négociations sur Tenke
Fungurume. Kinshasa navigue donc entre concessions et résistance. Et cela
ressemble à la procession d’Echternach où l’on avance trois pas pour reculer
ensuite deux. Cela peut sembler trop prudent, mais vu la faiblesse objective de
l’Etat congolais, c’est peut-être compréhensible. Ce qui importe, c’est que les
concessions ne vont jamais à ce point loin que le Congo abandonne
définitivement l’objectif d’avoir une part plus juste pour ses matières
premières.
D’abord, la Banque Mondiale et l’EITI confirment qu’entre 2009 et 2014
l’Etat congolais a visiblement augmenté ses capacités de collecter des
revenus, lesquels ont globalement plus que triplé. (Voir graphique 1) Et dans

18
le secteur minier, où la production a augmenté d’une façon spectaculaire, ils
sont multipliés par 16. (Voir graphique 2) Cela reste encore loin en dessous
de ce qui serait possible, mais c’est un début.

Les revenus propres de l’Etat congolais ont triplé entre 2009 et 2014.

Les revenus dans le secteur minier ont augmenté de autour de 100.000 $ à


1,66 milliards $.
Le 5 juillet 2017, le gouverneur de la Banque centrale du Congo (BCC),
Deogratias Mutombo, annonce une série de mesures visant les groupes
miniers qui refusent de respecter le code minier, lequel est en plus déjà très
libéral et avantageux pour les sociétés privées. Il y a notamment le
rapatriement de 40% de l’exportation, obligatoire qui est systématiquement

19
évité. Cela implique un manque de dollars dans l’économie congolaise. Toute
chose qui encourage l’inflation. Pour M. Mutombo, « Il y a une mauvaise foi de
la part de certains miniers. La fraude et l’opacité continuent dans le secteur.
C’est pourquoi nous avons décidé, dans les deux semaines à venir, de publier
une circulaire qui va durcir le régime des sanctions pour non-respect de la
réglementation en matière de rapatriement des recettes d’exportation par les
entreprises titulaires de droit minier. Concrètement, nous allons renforcer le
contrôle sur les comptes principaux à l’étranger des entreprises minières, de
manière à nous rassurer du rapatriement effectif des 40% et de l’utilisation des
60% qui restent à l’étranger ».
Le gouverneur de la BCC annonce des sanctions non seulement pour le non-
respect du rapatriement, mais aussi pour le non-respect de la transmission
de la situation et des mouvements de comptes principaux à l’étranger à la
BCC. La Banque centrale congolaise va aussi déployer des missions de contrôle
sur le terrain. Son gouverneur dit aussi que le contrôle devra aller jusqu’en
amont, au niveau de la production. Car, pense-t-il, on a l’impression qu’il n’y a
pas de transparence et de bonne foi dans la présentation de chiffres de
production et d’exportation. Le 16 juillet dernier, une réunion dirigée par
président Kabila a élaboré les sanctions précises. Ce qui a suscité une grande
colère chez les miniers et dans le monde de la finance.
Troisièmement, il y a la réforme du code minier. Un processus qui traîne déjà
depuis des années mais qui est actuellement en train d’aboutir. L’actuel code
minier date de 2002 et a été élaboré par la Banque Mondiale. Ce code est jugé
trop libéral et trop avantageux pour le secteur minier par tous les
spécialistes, sauf ceux des sociétés minières elles-mêmes. Par exemple, le
code minier actuel laisse trop de liberté aux grandes sociétés pour déclarer
des pertes pour une filiale congolaise tout en renvoyant les profits à d’autres
filiales qui se trouvent dans des paradis fiscaux.
Le code actuel permet aussi aux sociétés de minimiser leurs profits en
amortissant 60% de leur investissement dès la première année. Il existe
aussi la possibilité d’enchevêtrer plusieurs projets miniers distincts, ce qui
rend plus facile la fraude. L’intention de changer le code minier date déjà de
2009, quand le Sénat avait évalué ce code d’une façon négative. Or cela tombe
sur une résistance farouche de la part des sociétés minières qui crient « au
voleur ! ». En mars 2013, un projet de réforme du code minier a été retiré et
la réforme postposée. Au cours de cette année 2018, le nouveau code passera
sur demande explicite du président Kabila devant le parlement lors d’une
session extraordinaire en janvier.
Le gouvernement congolais serait-il prêt à affronter les grandes sociétés
minières ? Yuma avertissait déjà fin novembre que la Gécamines va « revoir –

20
j’ai dit revoir, pas renégocier, c’est nous qui allons désormais fixer les termes »
– les « conditions des partenariats qui lient l’entreprise congolaise à des
sociétés minières privées. »

La lutte contre la corruption et le danger du populisme


L’année 2017 a été marquée par une avalanche de rapports dénonçant la
corruption des dirigeants congolais. Une série interminable d’instituts, tous
situés en Occident, publient rapport après rapport. Bloomberg, Reuters,
Congoresearchgroup, Human Rights Watch, Carter Center etc… Tous
dénoncent une corruption qui serait à la base de la pauvreté du Congo. Il y a
certainement beaucoup de problèmes en ce qui concerne la corruption au
Congo. Mais je vois deux problèmes avec ces rapports et la façon dont ils sont
rendus dans les médias.
Primo : Les grandes multinationales, celles qui sont les principaux
responsables de la situation catastrophique du Congo (sur le plan historique
et à cause de leur rôle dans l’économie mondiale d’aujourd’hui) sont laissées
hors du champ. La cible principale, ce sont les dirigeants congolais et l’Etat
congolais. Quand on parle de Glencore, par exemple, c’est surtout pour
dénoncer le comportement de Dan Gertler “qui est un ami à Kabila”. Or
Glencore est un colosse qui a la corruption et le pillage dans son ADN, avec un
chiffre d’affaires de 177 milliards $ en 2016. Au niveau mondial, c’est la plus
grande société active dans le secteur minier. Mais en fait, la société est
spécialisée, pas tellement dans l’exploitation de mines, mais plutôt dans le
commerce, la vente et revente des concessions, de minerais etc. Partout dans
le monde, le géant Glencore est accusé de corruption et de magouilles. Alors
on jette dehors Gertler et on remplace quelques directeurs et le jeu peut
continuer. Et l’expert Jason Stearns se transforme encore une fois en
mégaphone du gouvernement Trump en reprenant mot pour mot dans une
série de 5 tweets des phrases d’un communiqué officiel de l’administration
Trump concernant des sanctions contre Gertler, « l’ami de Kabila » (6).
Secundo : il y a peu de débat de fond. Tout se fait dans une atmosphère de
lynchage du « régime de Kabila ». Il y a eu, par exemple une réponse
exhaustive de la Gécamines sur le rapport de GlobalWitness en juillet dernier
et du centre Carter en novembre. Il y a là un débat de chiffres mais aussi des
remarques plus fondamentales. Ainsi le directeur général par intérim de la
Gécamines, Jacques Kamenga Tshimuanga reproche au Centre Carter sa
« vision idéologique »: la Gécamines devrait « abandonner son statut de
producteur pour se cantonner à celui de gestionnaire de portefeuille de
participations minoritaires », recommande le Centre Carter.

21
Jacques Kamenga Tshimuanga affirme que cette recommandation « mise en
œuvre depuis près de 15 ans, a déjà conduit à l’appauvrissement du Congo au
profit des partenaires extérieurs ». En fait, au lieu de 15 ans, M. Kamenga
devrait parler de 3 décennies. En effet, ce n’est pas seulement le Centre Carter
qui défend cette politique. Il s’agit de la vision que le FMI et la Banque
mondiale ont imposée depuis les années 1980. Une vision ultra-libérale qui
voit les grands groupes multinationaux comme les seuls acteurs compétents
pour l’exploitation des minerais pendant que la Gécamines, société d’Etat,
devrait se limiter à rendre la vie facile à ces « vrais acteurs ». Or depuis
quelques années, la Gécamines essaie de quitter cette voie et de redevenir
une société de production en suivant une politique industrielle ambitieuse.
Le 23 décembre 2017, Kamenga a annoncé la construction de deux usines de
production de cuivre en 2018. La première sera construite à Kolwezi et aura
une capacité de production de 80 000 tonnes de cuivre par an. Avec cette
nouvelle usine, la capacité de production annuelle de la Gécamines pourra
ainsi atteindre plus de 200 000 tonnes dans les années à venir. La seconde
usine, dont la capacité de production n’a pas été révélée, sera construite à
Kambove.
Or, dans les médias occidentaux, aussi bien les chiffres que ces arguments
plus fondamentaux sont balayés avec un mépris basé sur une croyance
aveugle au credo libéral du FMI.
Transparency International, l’ONG que nous avons mentionnée au début de
cet article a publié un article intéressant sur son site sous le titre
« Corruption et inégalité : comment les populistes trompent le peuple».
L’auteur, Finn Heinrich, écrit : « La corruption et l’inégalité sociale sont
intimement liées et forment la source du mécontentement populaire. Mais la
façon dont les dirigeants populistes traitent ce problème est erronée : ils
emploient le message de la corruption et de l’inégalité afin de trouver de l’appui
mais ils n’ont aucunement l’intention de résoudre sérieusement le problème. »
On peut dire que tant que les analyses sur la corruption en Afrique sont
détachées des questions fondamentales de société et du fonctionnement de
l’économie mondiale, elles tendent à aboutir à la même conclusion stérile.
L’idée que tout sera résolu quand on aura remplacé les dirigeants actuels par
de « bons dirigeants » est une idée populiste. Une idée qui en réalité n’a
encore nulle part diminué la corruption, au contraire. Car pour trouver les
« bons dirigeants » il faut que le peuple sache agir de concert avec ses
dirigeants et sache les juger sur les solutions aux questions fondamentales
qu’ils défendent en paroles et en actes. Comment sortir de ce système qui
réduit le Congo à un rôle de livreur de matières premières à l’économie
mondiale, laquelle est dominée par les grandes multinationales occidentales ?
Comment aller vers une économie qui produit des valeurs ajoutées servant

22
avant tout le marché intérieur ? Comment le peuple peut-il conquérir lui-
même ses droits démocratiques et sa souveraineté ?

Notes
(1) Dans le recueil “Conjonctures congolaises 2014”, “Croissance
cloisonnée : note sur l’extraversion économique en RDC”, editions
Harmattan, pages 25-39.Stefaan Marysse est prof. dr. em à l’université
d’Anvers avec une expertise pour l’Afrique Central.
(2) Le Centre Carter, note que l’estimation du AfricaProgress Panel
quiestime la perte à 1,5 milliards $ plus correcte que l’estimation que
Joyce a publie : “This seems a more rigorous estimate than the one of
U.K. member of Parliament Eric Joyce, who claimed Congo lost US$5.5
billion for the same deals. More than 80 percent of the US$5.5 billion
revenue loss Joyce reported related to canceled FQM projects (the
Kolwezi tailings and the Sakania titles) that were sold to Gertler, over
US$4.5 billion. However the Africa Progress Panel put the loss at
US$665 million.” “A State Affair: Privatizing Congo’s Copper sector.”
November 201(, page 89.
(3) Raf Custers, Chasseurs de matières premières, co-édition
Investig’Action-Gresea-Couleurs Livres, Bruxelles 2013, 245p.
« Quand le profit est adéquat, le capital devient audacieux. Garantissez-
lui 10 %, et on pourra l’employer partout ; à 20 %, il s’anime, à 50 %, il
devient carrément téméraire ; à 100 %, il foulera aux pieds toutes les lois
humaines ; à 300 %, il n’est pas de crime qu’il n’osera commettre ». Pour
se rendre compte de l’actualité de cette phrase que Marx reprend dans
le capital, il faut lire le livre de Raf Custers.
Custers raconte la voracité des grandes multinationales dans le Sud
aujourd’hui. Le livre lui-même est à commander via ce lien.
Voici deux extraits de ce livre qui contient en outre des enquêtes
exclusives sur le pillage des minerais en divers pays d’Afrique et
d’Amérique latine : ici et ici
(4) Commodity Daily Briefing 102634710 / Barclays, octobre 2010
(5) Congosiasa, 14 octobre 2010
(6) Twitter de @jasonkstearns du 21 décembre

Source : Investig’Action

23
Congo: entre populisme et lutte pour l'indépendance

Quel bilan pour les 16 ans de pouvoir de Joseph Kabila à la tête de la


République démocratique du Congo ? Où en est la gauche dans ce
pays si riche et si pauvre en même temps? Le nouveau calendrier
électoral déjà contesté peut-il être respecté ? Quel rôle jouent les Etats-
Unis et l’Union européenne en coulisse ? Dans cette interview, Tony
Busselen* qui suit de près les évènements en RDC apporte des réponses
éclairées à ces interrogations et à bien d’autres.

Propos recueillis par Olivier Ndenkop

Tony Busselen
Quelle est la situation actuelle en RDC et que peut-on attendre pour
l’année 2018?

24
Ces dernières années ont été tumultueuses en RDC. La vie politique tournait
autour des élections postposées et l’on accuse le président Kabila de
s’accrocher au pouvoir. En 2016, presque tous les observateurs lançaient
des prédictions alarmantes. La jeunesse congolaise était en colère et se
trouvait sur le point de chasser Kabila. L’année 2017 a été dominée par les
discussions autour de l’application du fameux Accord de la Saint-Sylvestre et
sur la question de savoir si, en cas de transition, elle se fera avec ou sans
Kabila.

Il est très difficile de prévoir comment la situation évoluera au Congo.


Actuellement, le pays vit en permanence dans l’attente d’un évènement qui
pourrait faire basculer la situation dans des sens totalement opposés. La
semaine passée, la loi électorale a été promulguée ainsi que le budget. Autant
d’évènements qui rendent le processus électoral actuel plus probable. Le
dimanche 31 décembre, à l’appel du Comité laïc de coordination, une grande
manifestation a été organisée à Kinshasa pour demander une renégociation
du calendrier électoral. L’opposition radicale, mais aussi le parti de Vital
Kamerhe, se sont joints à cet appel. Kamerhe est à califourchon entre
l’opposition qui a accepté l’exécution de l’Accord de 31 décembre 2016
l’opposition radicale. Constituée de Moïse Katumbi, Felix Tshisekedi et le G7,
cette dernière accuse Kabila d’avoir trahi le même Accord.

En analysant l’évolution des événements, on constate deux grandes


tendances :

Primo, l’opposition radicale formée d’abord en décembre 2015 à l’île de


Gorée et ensuite en juin 2016 à Genval en Belgique, a perdu nombre de
membres et beaucoup de sa crédibilité. Un mois après la signature de
l’Accord de la Saint-Sylvestre, Etienne Tshisekedi, figure de proue de ce
groupe est décédé. En avril 2016, une partie importante de cette opposition

25
radicale a signé un arrangement particulier pour la mise en œuvre de
l’Accord du 31 décembre. C’est d’ailleurs cet arrangement qui forme la base
du gouvernement actuel.

Le noyau dur de l’opposition radicale se concentre autour de Moïse Katumbi,


l’ancien gouverneur richissime du Katanga, de Felix Tshisekedi, le fils de
l’autre et de Pierre Lumbi du G7 (groupe des sept partis qui avaient quitté la
Majorité présidentielle en septembre 2015). Quand on regarde bien, ce va-et-
vient dans l’opposition s’est déroulé en deux années et demie. En outre, les
négociations et les disputes autour de l’exécution de l’Accord de la Saint
Sylvestre donnent l’impression que l’opposition radicale est plus intéressée
par les postes que par les élections. Certains commentateurs disent que
beaucoup d’opposants n'ont pas des moyens financiers pour constituer leurs
dossiers de candidature et battre campagne. Ce serait la raison pour laquelle
ils veulent une nouvelle transition qui leur permettra d'avoir des postes
ministériels et ensuite se faire de l’argent pour battre campagne.

Tout cela ne donne pas beaucoup de crédibilité aux hommes politiques et on


peut dire que la population est déçue de la classe politique en général, y
compris l’opposition. Même l’Eglise catholique, qui s’est mise dès le début,
bien que d’une façon hésitante du côté de l’opposition, lance des appels à
l’action appuyés par l’opposition radicale. Mais elle semble en même temps
fort divisée.

Secundo : Il y a plusieurs étapes précises dans la préparation des élections qui


se sont concrétisées ou sont en train de l’être. La clôture de l’enrôlement des
électeurs est prévue pour mi-janvier. Le calendrier électoral a été publié,
prévoyant les dates des différentes élections. La présidentielle est prévue
pour le 23 décembre 2018.

A moins d’un revirement spectaculaire, tout indique que l’opposition

26
radicale risque de se trouver devant un choix difficile : participer aux
élections sans avoir une garantie de pouvoir les gagner ou appeler au boycott
avec le risque de se retrouver marginalisée pour quelques années, comme
cela a été le cas de l’UDPS après son boycott des élections en 2006. Mais,
comme je disais au début, il est très difficile de prévoir le futur au Congo.

Quel rôle jouent les Etats-Unis et l’Union européenne sur la scène


congolaise?

La soi-disant communauté internationale, c’est-à-dire les Etats-Unis


d’Amérique et l’Union européenne veulent en finir avec Kabila depuis dix
ans. Mais ils hésitent entre deux positions. D’une part, ils sont tentés de
lâcher l’opposition radicale, qu’ils ont appuyée et encouragée depuis l’île de
Gorée, et de composer avec le processus électoral afin d’essayer de
l’influencer au maximum. D’autre part, ils pourraient continuer avec la
politique de rupture et de sanctions envers le gouvernement congolais.

Fin octobre dernier, Niki Haley, ambassadrice américaine auprès du Conseil


de sécurité de l'ONU était en visite en RDC. Elle a dit clairement à l’opposition
radicale qu’une transition sans Kabila n’était pas réaliste. Ensuite lors de son
discours à l’ouverture de l’ambassade belge, Reynders a dit, je cite : « Il ne
nous appartient pas de faire des choix au Congo. Nous ne soutenons aucun
mouvement politique en République démocratique du Congo. Ou, plutôt, nous
les soutenons tous.» C’est assez paternaliste mais c’est surtout un pas en
arrière car, début avril 2016, le même Reynders avait désapprouvé le choix de
Bruno Tshibala comme Premier ministre. A ses yeux, la nomination de M.
Tshibala était une violation de l’esprit de l’Accord de la Saint Sylvestre. Ce qui
est clairement une prise de position en faveur de l’opposition radicale.
D’ailleurs on peut prendre toutes les déclarations de M. Reynders ou de
l’Union européenne de ces dernières années. On y trouvera à chaque fois des

27
condamnations et des critiques envers le gouvernement congolais. Mais
jamais la moindre critique de l’opposition. Donc, il y a là un léger recul
implicite de position.

Depuis quelques temps, l’ingérence extérieure des Occidentaux dans la vie


politique congolaise reste définie en fonction de l’évolution des rapports de
forces à l’intérieur et pas l’inverse. C’est le prolongement des circonstances
dans lesquelles l’Accord de la Saint-Sylvestre a été négocié et signé. C’est-à-
dire entre Congolais, sans la présence directe de diplomates ou
d’accompagnateurs étasuniens et européens.

Cela peut changer, c’est-à-dire que les Etats-Unis et/ou l’Union européenne
peuvent de nouveau opter pour une intervention musclée, par exemple en
cas de morts lors des manifestations. En effet, le ministre belge pour la
coopération, Alexander De Croo a suggéré dans une interview en septembre
qu’il fallait que la communauté internationale prenne les choses en main (en
néerlandais il disait « de boelovernemen »). Mais il avouait en même temps
que la Belgique se trouvait bien seule quand elle plaidait dans les cénacles de
l’Union européenne et ailleurs pour une action plus dure contre Kabila.

Des revirements soudains sont donc toujours possibles aussi bien à


l’intérieur qu’à l’extérieur de la RDC. Mais on peut dire que la probabilité
d’organiser les élections augmente progressivement.

L’arrivée de Trump au pouvoir a-t-il changé quelque chose dans les


relations entre les USA et la RDC?

Je ne le crois pas. L’élection de Trump est le résultat d’une crise profonde dans
laquelle se trouve la bourgeoisie étasunienne. Depuis les années 1970, les
Etats-Unis visaient le contrôle de ce qu’ils appellent l’Eurasie, le plus grand

28
continent qui n’est pas séparé par l’eau. Avec la chute de l’Union soviétique
en 1991, ils avaient pensé avoir gagné. C’est Kissinger lui-même qui disait en
1999, je cite : « Ce qu’on appelle globalisation est en réalité un autre nom pour
désigner le rôle dominant des Etats-Unis ».

Or les peuples ont continué à résister à cette domination. Et avec l’évolution


des pays émergents et la formation des BRICS, les choses se déroulent depuis
une dizaine d’années dans le sens opposé. Poutine s’est rallié à la Chine et
l’Eurasie échappe de plus en plus au contrôle des Etats-Unis. La toute-
puissance de ceux-ci devient de moins en moins évidente. On peut dire que la
guerre de Libye en 2011 a été la dernière d’une longue série d’interventions
et d’ingérence depuis la chute du mur de Berlin où les Occidentaux avaient
facilement la supériorité. Sans leur domination, les Etats-Unis se trouveront
seuls devant une dette colossale et une colère grandissante dans leur pays.
Mettre fin à ce déclin est donc une question de vie ou de mort pour la grande
bourgeoisie étasunienne.

A la recherche d’une réplique à cette situation, la tension monte au sein de


cette bourgeoisie. Mais dans le fond, la différence entre Trump et
Obama/Clinton est à chercher au niveau du style et d’approche plutôt que
sur le fond. Concernant le but stratégique qui est le maintien de la domination
mondiale, il n’y a pas de discussion. Trump est surtout plus imprévisible
qu’Obama. Il dit une chose et fait son contraire. Il a dit qu’il s’opposait aux
guerres ; mais il a augmenté le budget de défense de 10%, un record dans
l’histoire de l’humanité. Un jour, il dit qu’il veut parler avec le président de la
Corée du Nord et le lendemain, il le menace d’un feu et d’une violence inouïe.
En outre, Trump n’hésite pas à employer la démagogie d’extrême droite, le
racisme et l’obscurantisme. Bref, le monde devient plus dangereux.

Ce que cela signifie pour la RDC, on l’a vu lors de la visite de Niki Haley fin

29
octobre. Tout le monde s'attendait à ce que Haley mette en place un
ultimatum dur en accord avec l'attitude agressive anti-Kabila des Etats-Unis.
Contre toute attente, après avoir caressé quelques têtes d’enfants, Mme
Haley constatait que « chaque jour que les élections sont reportées est égal au
viol d’une femme et au recrutement d’un enfant dans un groupe armé". Mais
surtout, Haley rejeta la demande d'une transition sans Kabila, à la grande
déception de l'opposition radicale.

Herman Cohen, autorité américaine en matière de Congo, expliquait cette


position : « Il aurait été ridicule et contreproductif pour l’ambassadeur Haley
de déclarer: ‘’Kabila doit partir au plus tard le 31 décembre 2017’’. Les Etats-
Unis auraient perdu toute capacité d’influencer le régime de Kabila. En outre,
les États-Unis auraient perdu toute capacité de protéger leurs intérêts
politiques et économiques en RDC».

Et l'expert proche du gouvernement étasunien, Jason Stearns, a expliqué à


sur les ondes de RFI ce qui suit: « J’ai parlé avec un diplomate occidental de
haut niveau récemment. Il m’a dit : même si on a une alternance au sommet
de l’Etat, le président Kabila a un successeur qu’il nomme lui-même, et s’il
truque les élections en sa faveur, ça pour nous, c’est du succès !».

Autrement dit, les pragmatiques étasuniens ont fait leur compte. Tous leurs
ultimatums, leurs sanctions et leur soutien à l'opposition radicale qui devait
chasser Kabila à travers la rue n'ont pas connu le succès. Finalement, par pur
opportunisme c’est- à-dire en fonction des intérêts politiques et
économiques américains, ils reculent et acceptent des élections à condition
que Kabila soit remplacé. C’est un recul temporaire. Si demain, l’un ou l’autre
événement leur donne l’occasion de retourner vers le bâton, ils n’hésiteront
pas. Si le successeur de Kabila ose mettre la souveraineté de la RDC et les
intérêts du peuple congolais au-dessus des intérêts politiques et économiques

30
américains, Washington haussera le ton.

Le Président Kabila ne pourra plus se représenter pour un troisième


mandat. Que retenez-vous des 16 ans durant lesquels il a été au
pouvoir?

Je me pose beaucoup de questions à propos de Kabila. Ne fait-il pas parfois


trop de concessions aux Etats-Unis et à l’Union européenne ? Ne devrait-il pas
communiquer davantage ? Ne prend-il pas trop de temps avant de trancher
des questions importantes ? Comment se fait-il que les résultats de la lutte
contre la corruption se font si longtemps attendre ? On peut aussi constater
que certains projets de prestige ne marchent pas comme prévus ou qu’ils
traînent ; comme le parc agro-industriel de Bukanga Longo et le câble en fibre
optique. La grande majorité du peuple voit trop peu de changements dans sa
vie quotidienne et l’opposition surfe sur ce mécontentement.

Mais je m’oppose à un jugement unilatéral. Un ami, expert du Congo, résume


le jugement sur Kabila avec une boutade : « Si en 16 ans le Président Kabila
n’a pas pu améliorer le sort des simples Congolais, c’est qu’il ne le veut pas ou
qu’il ne le peut pas ». Ben, non ! Je ne suis pas d’accord avec lui. Quand on
connaît la complexité dans laquelle la RDC a évolué ces 16 dernières années,
je trouve cela un peu court. Il faut au moins se poser la question suivante : où
est-ce que le peuple congolais se trouverait-il sans Kabila ? Il faut aussi
prendre en compte tous les problèmes auxquels le pays a été confronté. Ces
problèmes se situent à trois niveaux.

D’abord, la RDC est un pays stratégiquement très important, aussi bien pour
sa position géostratégique au centre de l’Afrique que pour ses énormes
richesses. Le contrôle sur ce pays est une question cruciale pour les Etats-
Unis et l’Union européenne. Ils veulent garder le Congo comme pourvoyeur
de matières premières bon marché et dans un état de dépendance. On ne

31
peut pas juger ce qui se passe en RDC sans en tenir compte. On ne peut pas
faire comme si ce pays était une île qui vivrait en autarcie.

Ensuite, c’est un énorme pays avec beaucoup de régions isolées, beaucoup de


communautés ethniques, sans infrastructures. Un pays qui sort d’une
dictature de 36 ans. De surcroît, ces années de dictature ont été suivies par
une guerre de 5 ans qui a déchiré ce pays déjà ruiné.

Enfin, on constate que sur cette base économique et la lourde histoire du


pays, il existe de nombreuses forces centrifuges et négatives qui rendent
difficile la consolidation de la paix et la construction d’un Etat de droit.

Tenant compte de ces trois problèmes, les résultats de la gouvernance du


président Kabila sont modestes mais ils existent et ils forment la base pour
un futur plus glorieux. Kabila a obtenu la paix et il a réunifié le pays après 5
ans de guerre. Il a ensuite fait échouer plusieurs grandes tentatives de
relancer la guerre et de mettre le pays à feu et à sang. La dernière d’entre elles
date de 2013. Les différentes vagues de violence qui ont surgi ces dernières
années, y compris les exactions au Kasaï, n’ont pas réussi à mettre le pays en
lambeaux. Il existe une armée qui, malgré tous les problèmes, évolue vers
une certaine cohérence et une meilleure performance. L’ONU a reconnu que
cette armée n’employait plus d’enfants-soldats. En outre, elle a admis que les
violences sexuelles avaient diminué de 50 %.

Au plan économique, il y a eu une croissance et un contrôle de l’inflation que


le pays n’a jamais connu depuis son indépendance jusqu’en 2014, quand la
chute des cours des matières premières a frappé. Il est vrai que durant la
première moitié de 2017, il y a eu une inflation de 45%, ce qui pose des
problèmes pour les familles congolaises. Mais les comparaisons que l’on peut
lire partout avec l’inflation de la fin de l’ère Mobutu, où on avait atteint
2000%, sont très exagérées. En plus, depuis septembre, le taux de change

32
s’est à nouveau stabilisé.

En 2001, le budget de l’Etat était de 500 millions de dollars. Ce qui n’est


absolument rien pour un pays pareil. Aujourd’hui le budget tourne autour de
5 milliards, ce qui n’est encore rien mais qui est au moins dix fois plus qu’en
2001. Il a réussi à faire démarrer la production dans le secteur minier. Elle
commence petit à petit à rapporter des recettes à l’Etat. Il est vrai que les
constructions d’infrastructures (routes et autres), ne sont toujours que des
gouttes d’eau dans la mer. Ce qui est certain qu’il y a eu plus de constructions
durant les 16 ans de pouvoir de Kabila que pendant les trente-six années de la
dictature de Mobutu.

En général, on peut constater que Kabila essaye de suivre la voie de la


construction d’un Etat et d’une économie nationale forte. Mais, jusqu’à
présent, le mouvement kabiliste ne réussit pas à mobiliser le peuple comme
acteur de son propre futur. C’est pourquoi, il n’y a pas encore eu un
changement qualitatif durable et plus solide.

L’année dernière, plusieurs rapports ont été publiés sur les richesses de
la famille Kabila. Comment voyez-vous cela en tant que marxiste ?

Avant de répondre sur le fond, je fais remarquer que ces rapports ne sont pas
écrits par des marxistes ou des gens qui veulent le socialisme en RDC. Selon le
site du magazine Forbes, Michael Bloomberg, propriétaire de l’agence de
presse Bloomberg qui a lancé le premier rapport sur les richesses de Kabila a
vu sa fortune passer de 40 milliards en 2016 $ à 47,5 milliards$ en 2017.

Il est donc clair que ces rapports sont rédigés avec le but de faire spéculer les
gens sur les richesses de Kabila et de le nuire politiquement. Le rapport de
Congoresearchgroup, par exemple, tient sur 30 pages. Curieusement, il
consacre seulement une page et demie à la question: “Ces richesses sont-elles

33
légales?”. Les rédacteurs commencent par : « Il n’y a rien de mal ou d’illégal en
soi que des membres de la famille d’un président ou des députés possèdent des
entreprises, investissent et accumulent des richesses. Cependant, il existe
plusieurs lois au Congo qui contrôlent l’activité commerciale ». Suit alors une
série de citations de lois suivies par des spéculations comme quoi, « il n’est
pas certain que les députés Zoé Kabila et Jaynet Kabila aient déclaré leurs
biens ». « L’Observatoire du Code d’Ethique professionnelle semble ne pas
examiner les déclarations annuelles des biens des fonctionnaires, membres du
parlement et chef d’Etat ». Il n’y a que deux faits durs qui sont mentionnés :
« Selon le Code minier, une personne et ses sociétés ne peuvent détenir plus de
50 permis de prospection. Kwango Mines, à elle seule, en possède 53. Kwango
est contrôlée par Excel Holding qui est elle-même dirigée par Jaynet Kabila ».
Et deux, « le fait que la Garde présidentielle soit employée pour protéger des
sociétés ou mines appartenant à la famille présidentielle ». Naturellement, il
faudrait clarifier ces faits et y remédier s’ils sont avérés.

Revenons au fond de la question. Je me souviens que dans une interview en


2006, à la question « qu’allez-vous faire si vous perdez les élections ? », Kabila
avait répondu : « respecter les résultats des élections, et je peux toujours me
lancer dans les affaires pour servir mon pays». Il est clair que Kabila n’est pas
un marxiste. Mais l’idée que « pour faire avancer économiquement un pays
pauvre et ruiné comme la RDC il faut des hommes d’affaires » est parfaitement
acceptable du point de vue du marxisme.

Dans ses premières thèses sur la question coloniale, Lénine écrivait déjà en
1920 qu’il fallait faire une distinction entre les nations opprimées et les
nations opprimantes. Dans les colonies, les communistes devraient conclure
une alliance avec la démocratie bourgeoise des colonies en sauvegardant leur
indépendance, disait-il. Lors du développement du mouvement marxiste dans

34
les anciennes colonies, dans des pays comme la Chine, le Vietnam et ailleurs,
les marxistes ont toujours distingué la bourgeoisie nationale de la
bourgeoisie compradore. Mao disait sur cette dernière qu’elle « sert
directement les impérialistes étrangers, qui, en retour soutiennent et
entretiennent cette classe ». La bourgeoisie nationale, par contre, est
« opprimée par l’impérialisme et limitée dans son expansion par les éléments
féodaux. En ce sens, elle constitue une partie des forces révolutionnaires »,
ajoutait-il.

A travers l’histoire de la Chine, du début du 20ème siècle jusqu’aujourd’hui,


cette bourgeoisie nationale a joué des rôles différents selon les différentes
étapes. Avant et même au début de l’existence du Parti communiste chinois,
c’est Sun Yat Sen, un important représentant de la bourgeoisie nationale qui
dirigeait la lutte contre l’impérialisme. C’était un homme progressiste et un
démocrate. Au courant des années 1920 et 1930, une grande partie des
jeunes issus de cette bourgeoisie nationale rejoint le Parti communiste pour
y devenir des cadres. Pendant 3 décennies, les communistes chinois ont jeté
les bases d’une économie vraiment indépendante de l’impérialisme et au
service du marché intérieur. Depuis 1978, la bourgeoisie nationale a de
nouveau été mise à contribution pour faire avancer les forces productives et
aller vers un pays socialiste et moderne en 2050.

Tout cela est naturellement beaucoup plus compliqué. Il y a eu dans les


différentes périodes plusieurs expériences négatives et positives qui sont
débattues sérieusement au sein du Parti communiste chinois et entre
marxistes. Et il est vrai que cette bourgeoisie nationale n’a nulle part dans le
monde pu obtenir une indépendance durable en se basant uniquement sur
ses propres forces. Mais ce que je veux dire c’est que la bourgeoisie nationale
est une notion existante et importante pour les marxistes quand on parle du

35
Tiers Monde.

La bourgeoisie nationale remplit le vide en Afrique et joue aujourd’hui un


rôle progressiste. Un rôle souvent discutable à plusieurs égards, mais
important dans la lutte pour l’indépendance et le progrès.

Prenons la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), à


laquelle appartiennent des pays comme l’Afrique du Sud, l’Angola, la RDC, le
Zimbabwe, la Namibie et la Tanzanie. Cette SADC est en Afrique l’une des
organisations régionales qui se bat le plus pour l’indépendance. Si le
Commandement des USA pour l’Afrique (Africom) n’a pas encore pu installer
son quartier général en Afrique, c’est surtout grâce à la résistance de la SADC.
Il y a une logique puisque ces pays ont été les derniers à obtenir des victoires
dans la lutte anticoloniale souvent armée.

Il est vrai que la lutte politique à l’intérieur de cette bourgeoisie nationale est
souvent compliquée. La souveraineté et l’indépendance vis-à-vis de
l’impérialisme qu’ils défendent n’atteint jamais le niveau des pays socialistes
comme Cuba, la Chine et le Vietnam. Et les marxistes ne peuvent donc jamais
s’identifier à cette bourgeoisie nationale. Il suffit de suivre les sagas autour de
la famille Dos Santos, de Mugabe ou de Zuma.

Mais en même temps, je crois qu’il serait faux de partir de ces histoires pour
mettre la bourgeoisie nationale dans le même sac que la bourgeoisie
compradore. Ce n’est que l’impérialisme qui en profite et celui-ci n’hésite
d’ailleurs pas à présenter tous les dirigeants africains sans distinction
comme les vrais ennemis à renverser. Pendant ce temps, il peut continuer de
piller et de contrôler la situation au niveau géostratégique et à faire en sorte
que pour les peuples, rien ne change fondamentalement.

Sur beaucoup de sites et de médias, on constate énormément

36
d’acharnement et de haine contre la personne de Kabila. D’où vient cette
haine selon vous ?

La première raison est naturellement la misère et les frustrations que vivent


les Congolais. Les jeunes ne voient pas de perspectives. Il n’y a pas de travail.
Ces sentiments sont renforcés par le fait qu’une bonne frange de la
population est confrontée à deux mondes différents. La réalité en Europe et
celle au Congo sont tellement différentes. Il y a la diaspora qui, en majorité
voudrait bien retourner au pays, mais qui est effrayée et frustrée par le
manque de perspectives qu’elle y voit. Il y a beaucoup d’Occidentaux qui ont
le cœur à la bonne place et sont en colère lorsqu’ils voyagent entre les deux
mondes. Sans oublier Internet et les médias sociaux qui présentent le confort
des Européens aux jeunes congolais qui vivent au pays dans la misère, le
chômage...

Pourtant, ces deux réalités ne sont que les deux faces du même système : une
économie globale dont les germes remontent au développement du
capitalisme vers le 18ème siècle. Un système qui a vraiment commencé à se
répandre sur le monde entier avec la colonisation et qui jusqu’aujourd’hui n’a
fait qu’augmenter l’exploitation.

Nous vivons dans un monde où 8 individus possèdent autant de richesses que


la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Et cette évolution ne
s’arrête pas, au contraire. En 2016 ces huit premiers milliardaires du monde
avaient ensemble une fortune de 426 milliards $. En 2017 c’était déjà 10% de
plus : 468,4 milliards $. Comment peut-on penser qu’un tel système n’a rien
à voir avec la réalité au Congo ?

Faute d’une conscience presque totale de cela, on regarde vers celui qui se
trouve à la tête de l’Etat et on dit : « c’est lui qui incarne le mal et on doit le
chasser ». Dans l’article sur les vrais pilleurs de l’Afrique et du Congo (confère

37
Le Journal de l’Afrique, N°39, janvier 2018), j’explique qu’il faut déconstruire
le mythe des dirigeants africains qui seraient les nouveaux colonisateurs de
l’Afrique et du Congo.

Dans le meilleur des cas, cette conscience anticoloniale existe pour le passé.
J’ai des amis qui peuvent s’enflammer contre les injustices commises par
l’Etat belge sous la colonisation. Mais, malgré le fait que cet Etat refuse
jusqu’aujourd’hui de reconnaître les crimes qu’il a commis dans le passé, ces
amis ont une confiance presqu’aveugle dans ce même Etat belge à qui ils
demandent de prendre des sanctions contre les dirigeants congolais au nom
des droits de l’homme. Or ces sanctions, s’ils sont pris, le sont seulement en
fonction de l’intérêt du grand capital belge et européen.

Alors, il y a les vrais puissants et leurs propagandistes qui ne savent qu’une


chose : défendre leur domination mondiale sinon ils périront. D’une façon de
plus en plus arbitraire, ils distribuent les bons et les mauvais points selon
l’obéissance des dirigeants locaux. L’Arabie Saoudite, Israël, le Rwanda sont
les bons élèves. A contrario, les dirigeants qui refusent de jouer le jeu sont
diabolisés. Là il faut l’alternance. Et comme des vendeurs d’illusions, ils
trouvent des grands schémas où ils promettent de « tout changer pour en fait
ne rien changer du tout ». Et ils vendent cela comme des révolutions, comme
en Tunisie, en Libye ou au Burkina Faso. Or quelques années plus tard, on se
rend compte que les peuples vivent dans des conditions pires qu’avant.

Au Congo, l’impérialisme et ses relais s’appuient sur une bourgeoisie


compradore qui a grandi sous la dictature mobutiste et rêve du retour à la
relation privilégiée avec les Etats-Unis et l’Union Européenne de cette époque.
La tactique est assez simple : tout ce qui vient de Kabila cache des mauvaises
intentions et est donc inacceptable. Alors les parrains à Washington,
Bruxelles et Paris n’ont qu’à exiger de Kabila « une solution de consensus et

38
de réconciliation ». Ainsi, cette bourgeoisie compradore se sent en
permanence appuyée par l’extérieur et on ne laisse à Kabila que la
capitulation totale. C’est à ce jeu que l’on joue depuis 2008.

La combinaison de tous ces aspects mène à une atmosphère populiste où


aucune discussion politique sereine n’est possible. Tout est réduit à des
attaques personnelles, des procès d’intentions. Et dans cette atmosphère,
tout peut être dit, même par des gens sérieux. Des casques bleus sont tués en
Ituri ? C’est Kabila qui y aurait tout intérêt pour que les élections traînent. La
fortune de Kabila? 18 milliards $ !, comme commentaire sur le rapport de
Bloomberg qui parle pourtant des sociétés qui ont rapporté à la famille de
Kabila, je cite : « probablement quelques centaines de millions de $ ».

Alors, on voit la colère des jeunes à l’horizon avec comme issue non pas un
programme politique qui peut répondre aux problèmes de la jeunesse, mais
…une grande explosion qui fera partir Kabila. Et l’alternative reste une
alliance de l’opposition. Si cela ne marche pas, on espère que la CENCO fera le
boulot. Si cela ne va pas toujours, ce sera l’Angola. Ensuite, on dit que ce sont
les Congolais qui vont se réapproprier leur pays. Et enfin, comme on l’a
d’ailleurs vu le 31 décembre dernier, on compte sur un Comité de laïcs pour
organiser la grande marche qui fera enfin partir Kabila.

Le danger est que dans une telle atmosphère populiste, la droite vienne au
pouvoir sans élections tandis que beaucoup de gens à la base de ce
mouvement veulent se battre pour plus de démocratie et de bien-être pour la
population ; ce qui n’a été réalisé nulle part au monde par la droite.

Comment se porte la gauche congolaise ?

Il faut déjà chercher à savoir ce que signifie la « gauche » dans la politique


congolaise. Apparemment, il y a une certaine sensibilité pour des idées de

39
gauche à la base de l’opposition radicale. On peut par exemple entendre un
discours du docteur Mukwege, connu pour son travail avec les femmes
victimes de violences sexuelles, sur le mur Facebook du mouvement citoyen
Deboutcongolaisabcde. Il y dit qu’ « il faut en finir avec l’exploitation de
l’homme par l’homme ». Il reprend ainsi le slogan des communistes. Et il
dénonce une classe de Congolais qui vivent dans l’extravagance, avec des jets
privés, des villas à la Côte d’Azur, etc.

Les deux partis grands politiques : l’UDPS et le PPRD, sont membres de


l’Internationale socialiste. Mova Sakanyi, le secrétaire général du parti
présidentiel, le PPRD, vient d’écrire un livre dans lequel il explique l’idéologie
du PPRD : « Ubuntu ».« Ubuntu c’est l’expression africaine de la social-
démocratie » dit-il. Ailleurs en Afrique, des mouvements comme le MPLA
angolais ou l’ANC sud-africain sont aussi membres de l’Internationale
Socialiste.

En Europe, la social-démocratie est selon Lénine, l’idéologie de l’aristocratie


ouvrière, des dirigeants du mouvement ouvrier, qui, achetée avec les
richesses pillées aux colonies, s’est intégrée dans les élites des pays
capitalistes. Il est en effet important de noter que les grands idéologues de la
social-démocratie européenne tels que l’allemand Bernstein et le belge
Vandervelde défendaient la colonisation au début des années 1900.
Vandervelde a même menacé de démissionner pour que son parti puisse
accepter sa position sur la nécessité des colonies.

En Afrique, la social-démocratie est parfois l’idéologie de la bourgeoisie


nationale et de la petite-bourgeoise qui combattent justement le colonialisme
et le néocolonialisme ; mais qui, sous influence de la chute de l’Union
soviétique ont tourné le dos au marxisme. « L’expression africaine de la social-
démocratie », dont parle Mova Sakanyi est donc fondamentalement différente

40
de la social-démocratie européenne. Pour le PPRD, Ubuntu trouve ses racines
dans le mouvement anticolonial et pour la défense de la souveraineté des
anciennes colonies. Jean-Pierre Kambila, personnalité importante dans le
PPRD, l’a défini comme, je cite « la philosophie du refus de soumettre l’autre au
travail pour ses propres intérêts égoïstes et, d’autre part, la reconnaissance
que le pouvoir en lui-même n’existe et ne tire sa légitimité qu’à travers ceux qui
sont dirigés».

Dans des mouvements qui se disent sociaux-démocrates comme le MPLA et


l’ANC, on n’a pas de problèmes à collaborer intensivement avec des
marxistes. Du côté sud-africain, le parti Communiste est même l’un des trois
piliers de l’ANC. Ce n’est pas étonnant puisque les marxistes ont toujours
combattu et dénoncé la colonisation comme un crime contre l’humanité.Et ce
sont les communistes qui ont réussi à conquérir une indépendance durable
et consolidée, comme en Chine, au Vietnam et à Cuba, pays hautement
estimés et respectés dans les mouvements comme l’ANC, le MPLA et le PPRD.

Ensuite, il y a le PALU, qui défend un nationalisme lumumbiste de gauche.


Lugi Gizenga, l’actuel secrétaire permanent de cette formation politique se
fait remarquer par ses tweets et ses remarques sur Facebook qui sont assez
à gauche. Je viens d’en voir encore un toute à l’heure : « Nous n'avons plus
rien à gagner avec le capitalisme dégradant au Congo, les autres avancent avec
le socialisme en Afrique ; le Congo avec le capitalisme recule».

Il y a le CCU, parti du ministre de l’information, Lambert Mende. Le CCU est


un parti Lumumbiste qui se fait remarquer avec des déclarations anti-
impérialistes. Il y a aussi le, Parti du travail (PT) de Steve Mbikayi, actuel
ministre de l’Enseignement supérieur. Au mois de novembre dernier, M.
Mbikayi a été nommé membre d’honneur de l’association d’Amitié entre la
RDC et le Venezuela (ARVEZ) pour ses prises de position anti-impérialistes.

41
Enfin, il y a le Parti communiste congolais, le PCCO, dont le secrétaire général
Sylvère BoswaIsekombe, est en même temps le porte-parole de la dynamique
des 27 partis extra-parlementaires.

Cet inventaire n’est certainement pas exhaustif et il y a probablement un tas


de groupes, partis, associations et individus qui se disent lumumbistes et
nationalistes de gauche. Donc « la gauche congolaise » est assez large et
éparpillée. La confusion est grande. Certains groupes et sympathisants de
gauche se trouvent dans la mouvance de l’opposition, d’autres du côté du
gouvernement. L’atmosphère populiste, où toute discussion politique est
devenue hors propos et où la discussion se limité à la personne de Kabila,
maintient et augmente la confusion.

C’est le premier grand défi, je crois, qui se pose pour la gauche. C’est
d’orienter le débat vers les questions politiques fondamentales. Quel
alternatif pour la domination impérialiste où le rôle du pays est limité à celui
de livreur de matières premières bon marché ? Comment se battre contre
l’impérialisme, pour une vraie indépendance et un progrès de la situation et
des conditions de vie du peuple ? Comment ne pas seulement consolider les
acquis importants dans la lutte pour l’unité du pays et consolider les résultats
modestes mais réels dans la construction d’un Etat et d’une économie
obtenue depuis la chute de Mobutu, mais surtout faire un pas qualitatif
sérieux en avant ?

Le deuxième défi réside dans l’absence de larges organisations de masses qui


savent mobiliser la population et en faire des acteurs. La droite a le grand
capital mondial derrière elle et compte sur les anciens maîtres pour l’aider à
reconquérir le pouvoir. Elle emploie le populisme pour tromper les masses
populaires. Les nationalistes de gauche ne sauront rien changer
fondamentalement s’ils ne peuvent pas compter sur la force du nombre en

42
dehors du parlement. Le grand défi pour la gauche congolaise sera justement
de faire du peuple un acteur conscient de son futur, de créer une vraie
démocratie populaire, pas tellement pour les élections, mais pour lutter
quotidiennement pour l’indépendance et la démocratie. Créer de telles
organisations ne peut pas être le résultat d’un décret. C’est un travail qui
demande d’immenses efforts et beaucoup de temps par des hommes et des
femmes très conscients ainsi que par la création d’une base économique qui
donne du travail au gens.

*Tony Busselen est l’auteur du livre intitulé Une histoire populaire du


Congo.

Entretien réalisé le 29 décembre 2017

Source : Investig’Action

……………………………………………………………………………………………………………

43
Adhésion du Maroc à la CEDEAO : un piège chérifien ?
Le Maroc a été le premier investisseur en Côte d’Ivoire en 2016 avec
un apport en capital estimé à 213 millions de dollars. Il a devancé la
France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine. La question est la
même que celle posée aux investissements français, étatsuniens…Quelle
est la perspective de ces investissements marocains ? Sous-développer
ou contribuer à sortir du sous-développement ?
Par Guy Marius Sagna

Qualifié de poste de police de l’Europe par certains, le Maroc s’est lui-même


désigné « pays des Caravanes ». Son bureau d’investissement national Invest
in Morocco dit que « Grâce à ces accords et grâce à l’efficience de notre
logistique, vos produits débarquent facilement et rapidement sur vos
marchés ». De quels accords s’agit-il ? Le Maroc a signé des accords de libre-
échange avec les Etats-Unis, l’Union européenne et certains pays arabes. Le

44
premier accord de libre-échange entre les Etats-Unis et un pays africain date
de 2004. C’est avec le Maroc. Aucune taxe n’est prélevée sur 95% de leur
commerce mutuel.
Dans le journal quotidien sénégalais Le Soleil du 13 mars 2017 on pouvait
lire les propos de Marcel Desouza, président de la commission de la CEDEAO.
« L’organisation va mettre au point une commission paritaire pour que dans
un mois et demi, on puisse signer un accord de partenariat économique
déclarant le Maroc associé privilégié de la CEDEAO ». Le président de la
commission de la CEDEAO informera que « Le Tchad avait fait les mêmes
démarches et juste après le roi du Maroc, la Tunisie, dont j’ai reçu
l’ambassadeur, m’en a également fait la requête pour intégrer notre espace ».
La question n’est pas géographique. Du moins notre analyse ne sera pas de
savoir où sont les limites de l’Afrique occidentale et s’il faudrait
éventuellement que celles-ci soit prolongées jusqu’au Nord. Elle relève de la
souveraineté économique et de la souveraineté démocratique. Comment des
décisions pareilles peuvent-elles relever de la conférence des chefs d’Etat de la
CEDEAO ?
Quand un pays comme le Sénégal a 407.882 unités économiques avec 99.8%
de Pme lesquelles ont un taux de mortalité de 64% il faut peser
l’environnement dans lequel des décisions peuvent les plonger. Quand 20%
de la population sénégalaise était dans l’insécurité alimentaire en 2016 (soit
plus de 3 millions de Sénégalais) il faut soupeser certaines demandes comme
celle de faire du Maroc le 16e Etat de la CEDEAO avant d’aggraver la situation
de vos paysans. Enfin, quand vous avez 16 Sénégalais par jour qui ont tenté
de traverser la mer Méditerranée pour entrer de manière irrégulière en Italie
ces deux dernières années, notamment par le Maroc, cela exige réflexion
comme nous y a invité le Panel de Prospective : La CEDEAO à la veille de
l’Adhésion annoncée du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie, etc. organisé le

45
mercredi 6 décembre 2017 par le Laboratoire de prospective et de science
des mutations. Puisse ce temps de réflexion réveiller notre raison car comme
inscrit sur une des gravures de Goya, « Le sommeil de la raison enfante des
monstres ».
Césaire dit quelque part que ce n’est pas tant la relation entre l’Europe et
l’Afrique qui pose problème que la nature de cette relation. Il en est de même
pour les relations entre pays de l’UEMOA, entre pays de la CEDEAO d’une part
a-fortiori entre ces groupes de pays et d’autres pays africains ou non
africains d’autre part. L’UEMOA avec 17% de commerce intra-
communautaire, l’Afrique de l’Ouest passant de 19,3% en 1995 et même
22,4% en 1997 à 11,3% en 2011 imposent un questionnement.
De toutes les manières d’intégrer économiquement des pays – car c’est bien
d’intégration économique dont-il s’agit – quelles sont les formes à éviter et
celles à privilégier ?
Le modèle dominant d’intégration est le libre-échange privilégiant
concurrence et compétitivité.
Mais il est bon de rappeler à travers les propos de Eduardo Galeano, de
Alexander Hamilton et de Ulysse Grant ce qu’est le libre-échange.
« Friedrich List, le père de l’Union douanière allemande, avait déclaré que le
libre-échange était le principal produit d’exportation de la Grande-Bretagne.
Rien ne rendait plus furieux les Anglais que le protectionnisme douanier et ils le
faisaient parfois savoir par le sang et par le feu, comme dans la guerre de
l’opium avec la Chine. Pourtant, la libre concurrence sur les marchés ne devint
une vérité révélée pour l’Angleterre qu’à partir du moment où elle fut assurée
d’être la plus forte, et après avoir développé son industrie textile à l’abri de la
législation protectionniste la plus rigide d’Europe. Dans les débuts difficiles,
lorsque l’industrie britannique n’était pas encore compétitive, le citoyen
anglais que l’on surprenait à exporter de la laine brute, non traitée, était

46
condamné à perdre la main droite et, s’il récidivait, on le pendait ; il était
interdit d’enterrer un cadavre avant que le curé de l’endroit n’eût certifié que le
suaire provenait d’une fabrique nationale » Eduardo Galeano, Les veines
ouvertes de l’Amérique latine, Terre humaine, Poche.
En 1791, dans son rapport sur les manufactures, Alexander Hamilton,
secrétaire au trésor de Georges Washington, et théoricien du « système
américain » (sorte de défense du patriotisme économique) écrivait : “Les
Etats-Unis ne peuvent pas échanger avec l'Europe sur un pied
d'égalité ; l’envie de réciprocité les rendrait victimes d'un système de
réciprocité qui les inciterait à se spécialiser dans l'agriculture et à ne pas
s’industrialiser » (traduction libre).

Ulysse Grant, le héros de la guerre de la sécession qui a été président aux USA
entre 1868 et 1876 déclarait : « Pendant des siècles, l'Angleterre s’est appuyée
sur le protectionnisme, a mené à l'extrême cette politique et en a obtenu des
résultats satisfaisants. Il ne fait aucun doute que c’est à ce système qu'elle doit
sa force actuelle. Après deux siècles, l'Angleterre a trouvé commode d'adopter le
libre-échange, car elle pense que la protection ne peut plus rien lui offrir. Très
bien, messieurs, ma connaissance de notre propre pays m’amène à croire que,
dans 200 ans, quand l'Amérique aura obtenu du protectionnisme tout ce qu'il
peut offrir, elle sera, elle aussi, en faveur du libre-échange ».

Les APE sont rejetés car on ne peut mettre sur le même ring le pot de fer et le
pot de terre. Le Maroc n’est-il pas un pot de fer et la Gambie, le Sénégal…des
pots de terre ? « Le PIB du Maroc estimé à 100 milliards est la somme des PIB
de la Côte d’ivoire, du Sénégal et du Ghana » dit le Pr Kassé.
Mais ce n’est pas parce qu’on applique ce libre-échange entre africains que
celui-ci changera de nature et donc de résultats. Aux mêmes causes les mêmes

47
effets. Or avec la Zone de Libre-échange continentale (ZLEC), vous mettez en
concurrence des économies dont les PIB par tête en 2015 vont de 276 dollars
au Burundi à 15.476 dollars aux Seychelles en passant par 911 au Sénégal,
1.377 au Kenya, 1.381 au Ghana, 1.399 en Côte d’Ivoire, 2.640 au Nigéria,
3.615 en Egypte, 3.873 en Tunisie et 5.692 en Afrique du Sud…
Les craintes de voir un pays qui se définit lui-même comme le « Pays des
caravanes » c'est-à-dire un pays de transit, un cheval de Troie disent certains,
adhérer à la CEDEAO sont légitimes. Le cas du blé est là pour nous le prouver
s’il en était besoin.
Jacques Berthelot nous dit que « Les importations annuelles de blé de l’Afrique
ont grimpé de 3,184 milliards de dollars en 2000-2002 à 11,625 milliards de
dollars en 2013-2015, alors que les exportations sont passées de 34 millions de
dollars à 173 millions de dollars, ce qui implique un déficit net passé de 3,150
milliards à 11,452 milliards de dollars. Parallèlement, les exportations intra-
africaines de blé sont passées de seulement 24.572 dollars à 139.900 dollars.
Pas un seul pays africain n’exporte du blé et les exportations intra-africaines de
blé ne sont que des réexportations vers les pays voisins d’importations extra-
africaines».
Le Maroc a été le premier investisseur en Côte d’Ivoire en 2016 avec un
apport en capital estimé à 213 millions de dollars. Il a devancé la France, les
Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine. La question est la même que celle
posée aux investissements français, étatsuniens…Quelle est la perspective de
ces investissements marocains ? Sous-développer ou contribuer à sortir du
sous-développement ? Le Maroc, dont le roi Mohamed voulait avec l’UE « plus
que l’Association et moins que l’Adhésion », a-t-il comme ambition de jouer les
rôles d’un Cuba, d’un Venezuela ou d’une Bolivie en Afrique en général et
dans la CEDEAO en particulier ? Sa volonté politique est-elle d’être une
locomotive qui tire une région hors du néocolonialisme, de l’impérialisme ou

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est-elle plutôt de chercher sa part dans la rapine dont l’Afrique de l’Ouest est
victime ? Comment ce Maroc qui continue à opprimer en République Arabe
et Démocratique Sarahouie peut-elle nous convaincre qu’il est venu pour
relever et non rabaisser ? Rien ne permet de dire que Rabat veut occuper la
place qu’occupât Alger aux lendemains des indépendances : la Mecque d’une
autre Afrique. Si l’Union européenne avait accepté l’adhésion du Maroc en
son sein, le royaume chérifien serait aujourd’hui parmi les oppresseurs des
ACP avec les accords de partenariat économique (APE). Justement, ne
devons-nous pas questionner l’attitude du Maroc ? Son vœu d’adhérer à l’UE
et sa demande d’adhésion à la CEDEAO ne servent-elles pas au fond les
mêmes desseins ?
Que signifie pour les pays de la CEDEAO le « statut avancé » obtenu de l’UE
par le Maroc en octobre 2008 et sa participation à plusieurs agences de
l’Union européenne ? Que signifie pour les pays de la CEDEAO la présence de
36 des groupes du CAC 40 et de 750 entreprises françaises au Maroc
(2013) ?

Ne nous méprenons pas. Ceux qui promeuvent les APE et la Zone de libre
échange économique et commercial (ZLEC) ne peuvent pas avoir de
problème avec l’adhésion néolibérale du Maroc, de la Tunisie…à la CEDEAO.
C’est une question de logique. Mais également, celles et ceux qui ne sont
contre aucun peuple mais sont des anti-impérialistes conséquents et qui sont
contre le néolibéralisme que charrient APE et la ZLEC ne peuvent le tolérer
pour le Maroc, le Tchad ou la Tunisie. C’est une question de principe.

Il est clair qu’à partir de là, ce n’est pas le Maroc, la Tunisie…les dangers. C’est
plutôt le libre-échange. Le danger c’est de mettre en avant la concurrence et
la compétitivité auxquelles nous pensons qu’elles peuvent être remplacées

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par la solidarité et la complémentarité.

Que faire ?
Pour terminer et non conclure, il faut exiger :
1-la suspension des processus d’adhésion à la CEDEAO
2-la publication des études d’impacts de toute demande d’adhésion à la
CEDEAO
3-des consultations nationales et démocratiques
4-la saisine des parlements nationaux de la CEDEAO pour ratification

Nous battre c’est contre le libre-échange


Les impacts de l’adhésion du Maroc ou de tout autre pays à la CEDEAO sur
une base libre-échangiste ne devraient pas être appréciés isolément de l’APE
et de la ZLEC. Si rien n’est fait, de nouvelles pertes de recettes douanières
vont s’ajouter à d’autres pertes de recettes douanières. De nouveaux
détournements de commerce vont s’ajouter à d’anciens détournements de
commerce. L’Afrique n’a pas le choix entre libre-échange avec le reste du
monde contre elle ou libre-échange avec elle-même « contre le reste du
monde ». Entre la solidarité et la complémentarité, il y a une nouvelle Afrique
à frayer. Une nouvelle Afrique dans un nouveau monde.
Aucun peuple ne doit être la chaise anglaise, turque, françafricaine,
eurafricaine, marocaine… d’une oligarchie. Et peu importe la nationalité, la
religion, la couleur de la peau, de cette oligarchie ou le nombre de kilomètres
la séparant de ce peuple. Les peuples n’ont pas pour tout choix de chevaucher
ou d’être chevauchés. Et c’est là où, notamment, nous sommes dans une
totale divergence avec des agents du ministère du commerce et d’avec ce qui
est la politique du gouvernement du Sénégal par exemple. « Les Etats n’ont
que des intérêts. Ils n’ont pas d’amis ». Les premiers à avoir résumé leur

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vision dans cette phrase étaient des membres des oligarchies. « Les idées
dominantes d’une époque… » ont fait le reste et tout le monde répète cette
« vérité » oligarchique. Cette vision de l’Etat est celle d’une classe sociale qui
opprime la majorité pour ces intérêts et donc qui voit l’Etat à son image, celle
d’un moyen d’oppression des autres Etats ; donc des autres peuples pour ses
intérêts.
A cette vision fait face une autre, celle de paix, de bien-être général, de
solidarité…dont les Etats sont au service.
Source : Investig’Action
……………………………………………………………………………………………………………

Le Journal de l’Afrique N°39 janvier 2018

« Un autre monde est possible et nous le démontrons dans Le Journal de l’Afrique »

Directeur de publication: Michel Collon

Editorialiste : Carlos Sielenou

Rédacteur en chef : Olivier Atemsing Ndenkop

Ont contribué à ce numéro: Guy Marius Sagna, Olivier A. Ndenkop, Tony Busselen,
Nathalie Janne d’Othée

Infographie : BAF.F !

www.investigaction.net & www.michelcollon.info

Yaoundé-Bruxelles, janvier 2018

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