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Revue des Études Grecques

Lots héroïques : remarques sur le tirage au sort de l'Iliade aux Sept


contre Thèbes d'Eschyle
Paul Demont

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Demont Paul. Lots héroïques : remarques sur le tirage au sort de l'Iliade aux Sept contre Thèbes d'Eschyle. In: Revue des
Études Grecques, tome 113, Juillet-décembre 2000. pp. 299-325;

doi : 10.3406/reg.2000.4420

http://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_2000_num_113_2_4420

Document généré le 27/05/2016


Résumé
Le vocabulaire et la scène typique du tirage au sort dans l'épopée sont d'abord étudiés ainsi que les
différents traitements de cette scène et leur sens du point de vue de l'histoire des mentalités,
notamment dans le chant VII de l'Iliade, où l'insistance sur le choix d'Ajax pour le combat contre
Hector, en l'absence d'Achille, par tirage au sort, contraste avec les traditions du cycle troyen sur
l'ὅπλων κρίσις qui attribuent par jugement les armes d'Achille non à Ajax, mais à Ulysse. Le cas
particulier du tirage au sort entre frères pour la division du patrimoine fait l'objet de la seconde partie.
La troisième partie analyse le traitement tragique de la scène épique dans les Sept contre Thèbes,
d'abord, dans la première moitié de la pièce, au service de la progression dramatique, par le contraste
entre le tirage au sort des Sept et les décisions d'Etéocle, ensuite, dans la seconde moitié de la pièce,
au niveau symbolique, par la description lyrique du duel entre les deux frères au moyen de l'image d'un
tirage au sort corrompu. La conclusion rappelle la nécessité de prendre en compte les mythes
héroïques pour mettre en perspective les premiers emplois connus du tirage au sort dans le domaine
politique.

Abstract
This is a study of the epic vocabulary and of the typical epic scene of sortition, with the different
treatments of the theme, especially in Iliad VII : it is argued that the selection and happiness of Ajax are
implicitly contrasted with his exclusion, his sadness and suicide in the traditions of the όπλων κρίσις.
The paper focuses on the drawing of lots between brothers in epic and lyric poetry, then on the tragic
treatment of the theme, particularly remarkable in the Seven against Thebes : in the first part of the
drama, the epic scene contributes to the development of the plot, and in the second part, it is subverted
in a lyric description of the mutual fratricide as a corrupted form of sortition. In any study of sortition in
Greek politics (especially in archaic Greece) these heroic occurrences of the casting of lots ought to be
borne in mind.
Paul DEMONT

LOTS HÉROÏQUES :

REMARQUES SUR LE TIRAGE AU SORT

DE L'ILIADE

AUX SEPT CONTRE THÈBES D'ESCHYLE

jugement
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Abstract. — This is a study of the epic vocabulary and of the typical


epic scene of sortition, with the different treatments of the theme, especially
in Iliad VII : it is argued that the selection and happiness of Ajax are
implicitly contrasted with his exclusion, his sadness and suicide in the
traditions of the όπλων κρίσις. The paper focuses on the drawing of lots
between brothers in epic and lyric poetry, then on the tragic treatment of
the theme, particularly remarkable in the Seven against Thebes : in the first
part of the drama, the epic scene contributes to the development of the
plot, and in the second part, it is subverted in a lyric description of the
mutual fratricide as a corrupted form of sortition. In any study of sortition
in Greek politics (especially in archaic Greece) these heroic occurrences of
the casting of lots ought to be borne in mind.
REG tome 113 (2000/2), 299-325.
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Le tirage au sort est une procédure de choix très répandue et


très ancienne. Les survivances de son emploi dans le monde
contemporain ne permettent pas de se représenter son importance
dans un grand nombre de sociétés du passé. Il y a une dizaine
d'années, Jon Elster a tenté, dans un livre stimulant, Solomonic
Judgements. Studies in the limitation of rationality de défendre à
nouveau l'utilité de ce moyen de sélection l. Cet ouvrage se
présente aussi comme la première étude générale du sujet depuis
le livre de Thomas Gataker, On the Nature and Use of Lots
publié en 1619, et, pour ne prendre que quelques exemples, il
conduit à propos de l'attribution des terres par le sort, depuis
l'Antiquité jusqu'aux colons des Etats-Unis d'Amérique, à propos
du partage du patrimoine, de la Grèce antique jusqu'à la Grèce
moderne, il va du tirage au sort pour le service militaire 2 à
l'attribution aux anges de leur place dans le ciel. Le tirage au sort
comme expression de la volonté divine, de l'Ancien Testament à
certaines congrégations anglo-saxonnes, et le tirage au sort en
matière politique, de l'Athènes antique aux républiques italiennes
de la Renaissance, occupent naturellement une place de choix.
En ce qui concerne la Grèce antique, c'est surtout le rapport
entre tirage au sort et démocratie qui a retenu l'attention. Cette
perspective a pour origine l'étroite imbrication unissant autour
d'elle les auteurs antiques, notamment Platon, Isocrate ou Aris-
tote, et l'historiographie moderne 3. Les principaux travaux
modernes sont le mémoire de Numa-Denis Fustel de Coulanges, « Nou-

1 Cambridge, 1989.
2 Cf. déjà Homère, Iliade, XXIV, v. 400, où c'est à l'intérieur d'une famille qu'est
tiré au sort celui des sept frères qui doit aller à la guerre. On peut rapprocher, avec
e.g. M. Schmidt, LfrEp s.v. κλήρος, le début du chant II de l'Odyssée, où, des quatre
fils d'Egyptios, seul Antiphos est parti à Troie avec Ulysse, sans qu'on sache comment
il a été choisi, manifestement sans son consentement ni celui de son père. Dans
l'Iliade, le locuteur est le dieu Hermès, déguisé en Myrmidon. Belle « trouvaille » du
poète que d'imaginer qu'Hermès, le dieu du tirage au sort, invente cette fiction où
il est lui-même tiré au sort (pour son rôle dans le tirage au sort, cf. Hymne à
Hermès, v. 127-129 : « Hermès au cœur joyeux [...] fit douze part, à attribuer par
tirage au sort [κληροπαλεΐς] » ; voir aussi Euripide, fragm. 15 J-VL, 24a Kn.,
Aristophane, Paix, v. 365 avec les scholies, Esope, Fables, 126 Chambry; et bien sûr le
mot έρμαΐον).
3 J'ai présenté récemment cette imbrication dans « Le tirage au sort des magistrats
à Athènes : histoire et historiographie », au cours d'une table ronde sur Pubblico
sorteggio e cleromanzia : alcuni esempi, 26-27 janvier 2000, à l'Université de Milan
(autres participants : Lucio Milano, sur l'emploi du tirage au sort dans le Proche-Orient
antique, Federica Cordano, sur les instruments du tirage au sort dans la Sicile antique,
Catherine Isaacs, sur l'utilisation du tirage au sort dans les républiques italiennes,
Cristiano Grottanelli, sur la cléromancie dans le monde antique, Giulio Guidorizzi,
sur les aspects mythiques du tirage au sort en Grèce), à paraître dans Sorteggio e
Cleromanzia, a cura di F. Cordano e C. Grottanelli, Milano, 2001.
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velles recherches sur le tirage au sort appliqué à la nomination


des archontes athéniens », publié une première fois en 1874, puis
réédité avec des ajouts de Camille Jullian en 1891 4, juste après
la découverte de la Constitution d'Athènes, le livre de James W.
Headlam, Election by lot at Athens, publiée en 1891 5, lui aussi
juste après la publication de la Constitution d'Athènes, et les
notices très documentées de Gustave Glotz dans le Daremberg
et Saglio 6, et de Victor Ehrenberg dans la Real-Encyclopàdie 7.
Cette dernière étude est organisée en deux grandes rubriques :
« Origines du tirage au sort. Ses liens avec la religion », puis
« Le tirage au sort comme institution politique », c'est-à-dire en
fait, pour Athènes, comme institution démocratique, ces deux
rubriques traduisant bien les deux grandes orientations qui
dominent encore la recherche actuelle. Mentionnons, du côté de
la religion, les travaux de Pierre Amandry sur la « mantique
apollinienne » 8, ceux de Jacqueline Champeaux sur les sorts
italiques et ceux de Cristiano Grottanelli pour le monde antique
en général, et du côté de la démocratie athénienne, ceux de
Mogens H. Hansen 9. Il faut cependant ajouter une troisième
rubrique, concernant l'utilisation du tirage au sort dans la
transmission du patrimoine, une question rendue très difficile par

4 Nouvelle revue historique de droit français et étranger, 2, 1878, repris dans


Nouvelles recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 147-179 (éd. C. Jullian,
Paris, 1891).
5 Cambridge, 1891, rééd. D.C. Macgregor, Cambridge, 1933 (cf. V. Ehrenberg,
Gnomon, 10, 1934, p. 670-671).
6 T. IV, p. 1401-1417, s.v. Sortitio.
7 T. XIII, 2, 1927, col. 1451-1504, s.v. Losung.
8 P. Amandry, La Mantique apollinienne à Delphes. Essai sur le fonctionnement
de l'oracle (BEFAR n° 170), Paris, 1950, passim et notamment chapitre II (« Cléroman-
cie », p. 25-36), « Propos sur l'oracle de Delphes », Journal des Savants, 1997,
p. 195-209; J. Champeaux, «Sors oraculi : les oracles en Italie sous la République
et l'Empire », MEFRA, 102, 1990, p. 271-302, « 'Sorts' et divination inspirée. Pour
une préhistoire des oracles italiques », MEFRA, 102, 1990, p. 801-828, « De la parole
à l'écriture, Essai sur le langage des oracles », Oracles et prophéties dans l'antiquité,
éd. J.-G. Heintz, (Actes du coll. de Strasbourg, 15-17 juin 1995), Paris, de Boccard,
1997, p. 405-438. Je remercie vivement Jacqueline Champeaux de m'avoir aimablement
communiqué ces trois articles. Voir aussi La Divination, études réunies par A. Caquot
et M. Leibovici, Paris, 1968, 2 vol., et Oracles et prophéties dans l'Antiquité, Actes
du colloque de Strasbourg de 1995, Strasbourg, 1997. Je suis revenu sur certains
aspects de ce dossier complexe dans une communication au congrès de l'Association
des Professeurs de Langues anciennes de l'enseignement supérieur (APLAES) donnée
à Clermont-Ferrand en mai 2000 (« Enigmes et tirage au sort dans la religion
grecque : quelques remarques », à paraître dans les Actes du congrès, édités par
l'Université de Clermont-Ferrand II).
9 La Démocratie athénienne à l'époque de Démosthène, Paris, 1993 (trad, de
l'édition anglaise de 1991, elle-même issue d'un ouvrage danois de 1977-1981), voir
notamment p. 74-77 (avec références à ses travaux antérieurs sur la question).
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l'insuffisance de la documentation et par certains présupposés sur


le rôle de la primogeniture qu'inspirent la comparaison avec
d'autres sociétés et l'influence, lointaine mais parfois toujours
décelable, de théories comme celles de Fustel de Coulanges sur
les origines de la cité antique 10.
Ces trois principaux domaines d'emploi du tirage au sort, la
religion, la politique et la transmission du patrimoine, ne sont
cependant pas sans relation entre eux. La perspective adoptée
ici est celle de l'utilisation littéraire du tirage au sort d'Homère
à Eschyle, dans le monde des héros de l'épopée et de la tragédie :
elle permettra de faire apparaître ces rapports, bien sûr à la
condition de prendre le domaine « politique » en un sens large,
celui de la désignation du chef ou du champion dans une cité
ou une armée. Seront successivement analysées l'utilisation du
tirage au sort dans l'épopée, les allusions épiques et lyriques à
la division du patrimoine héroïque par tirage au sort, et la
dramatisation eschyléenne des trois thèmes dans les Sept contre
Thèbes.

Fonction sociale et fonction narrative du tirage au sort dans


l'épopée

Deux familles de mots relatives au tirage au sort sont attestées


dès l'épopée n : celles de κλήρος avec ses deux sens principaux
ultérieurs, bien établis, « sort, tirage au sort » et « lot de terre,
apanage » et celle de πάλος : si le substantif lui-même est absent
(il apparaît chez Sappho), le verbe πάλλειν, au sens de « secouer
les sorts », est fréquent et l'on rencontre dans les Hymnes un
hapax κληροπαλής « attribué en secouant les sorts », qui réunit
les deux familles 12. Le mot κλήρος repose probablement sur la
même base que κλάω « briser » et désigne certainement à l'origine
les « sorts-baguettes », ces bouts de bois marqués par des entailles
ou des signes, comme on le voit dans un passage de VIliade, et
utilisés pour désigner l'élu selon des procédés variés, mais
largement attestés, notamment chez les Celtes et les Germains. Le
mot πάλος est lui aussi en rapport étroit avec l'un des processus

10 Sur la famille et la question de la primogeniture, voir encore L. Beauchet,


Histoire du droit privé de la République athénienne, vol. 3, Paris, 1897, notamment
p. 450-457; W.K. Lacey, The Family in Classical Greece, London, 1968, notamment
p. 22 ; Cl. Meillier, « La succession d'Œdipe d'après le P. Lille 76 a + 73, poème lyrique
probablement de Stésichore », REG, 91, 1978, p. 12-43. Voir aussi ci-dessous n. 44.
11 En revanche, κύαμος n'est pas attesté.
12 H. Hermès, v. 129 (cf. supra n. 2).
2000] LOTS HÉROÏQUES 303

employés pour le tirage au sort, « l'agitation des sorts », d'où


« tirage au sort », « sort » 13.
Le tirage au sort intervient dans les chants III, VII, XV, XXIII
et XXIV de Y Iliade et IX, X et XIV de Y Odyssée, selon une
scène typique, caractérisée par un formulaire spécifique 14. C'est
le premier point que j'examinerai en essayant de préciser les
descriptions antérieures. On a bien sûr relevé les deux vers
formulaires, répétés chacun deux fois, qui sont employés à son
propos : κλήρους έν κυνέη χαλκήρεϊ πάλλον έλόντες, « Ils prirent
les sorts et les secouèrent dans un casque armé de bronze »
(Iliade III, 316 = XXIII, 861, cp. Odyssée X, 206) et λαοί δ'
ήρήσαντο, θεοΐσι δε χείρας άνέσχον, « les troupes se mirent à
prier et levèrent les bras vers les dieux » (Iliade III, 318 = VII,
177). Des expressions formulaires s'ajoutent à ces vers,
notamment, en début de vers, έκ δ ' εθορε κλήρος, « le sort sauta à
l'extérieur » (Iliade VII, 182 = Odyssée X, 207), que l'on
comparera à έκ δε κλήρος θόρε (Iliade XXIII, 353) après la coupe
trihémimère, avec le même sens. Une scène complète, canonique,
du tirage au sort, peut être reconstituée à partir des différentes
occurrences. Elle comprend selon moi les étapes suivantes. En
premier lieu, on jette des sorts dans un casque (έν δ' εβαλον
κυνέη, Iliade VII, 174, cf. κυνέη βάλε, 187; έν δε κλήρους
έβάλοντο, Iliade XXIII, 352) 15. La nature des sorts n'est jamais
précisée; l'étymologie et les parallèles indo-européens, on l'a vu,
ainsi que la scène du chant VII, sur laquelle je reviendrai, laissent
penser ce sont des morceaux de bois sur lesquels on peut apposer
des signes. Seconde étape : il faut secouer les sorts. Au vers

13 Cf. pour κλήρος J. Champeaux [cf. n. 8], p. 802-805, avec bibliographie (cf.
notamment Lexique étymologique de l'irlandais ancien, E. Bachellery et P.-Y. Lambert,
Paris, 1987, s.v. crann, pour la pratique consistant à « jeter les bois », et clar, au sens
de « planche de bois », sur la base d'où vient probablement κλήρος). L'étude à
paraître de L. Milano (cf. n. 3) permet de mesurer aussi l'importance du tirage au
sort en matière politique, religieuse et patrimoniale dans les mondes assyrien (e.g.
un dé inscrit YBC 7058, cf. A. Millard, The Eponyms of the Assyrian Empire 910-612
BC, Helsinki, 1994, p. 7-9) et hittite, ainsi que dans la Bible (e.g. Ezéchiel 21, 23-28
sur les sorts-flèches; cf. ci-dessous n. 45). Pour πάλος, nom d'action dérivé thématique
à vocalisme a, cf. P. Chantraine, La Formation des noms en grec ancien, Paris, 1979
(=1933), p. 12 (premier emploi conservé chez Sappho, fragm. 33, 2).
14 G.S. Kirk distingue le « lot-motif » du « prayer-motif » (The Iliad : A
Commentary, vol. I, Cambridge, 1985, p. 312); je préfère analyser l'ensemble de la scène du
tirage au sort, comme déjà l'ont fait, un peu différemment, H. Goube et P. Chantraine,
Iliade. Chant XXIII, Collection Erasme, Paris, 1964, p. 113 (voir aussi J. Champeaux
[cf. n. 8], p. 805 n. 12).
15 C'est probablement une étape similaire qui est décrite dans l'Odyssée, à propos
de la division d'un patrimoine, par la formule και έπΐ κλήρους έβάλοντο (XIV, 209] :
voir ci-dessous p. 312.
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formulaire que nous venons de citer, on ajoutera les emplois de


πάλλεν ou πάλλ' (Iliade III, 324; VII, 181; XXIII, 353) à l'actif,
ainsi que, au moyen : πεπάλασθε (Iliade VII, 171) 16, παλλομένων
(Iliade XV, 191), παλλόμενος (Iliade XXIV, 400), πεπαλάσθαι
(Odyssée IX, 331). Secouer les sorts est ou bien la tâche d'une
seule personne, le plus souvent, un roi comme Hector, Nestor,
Achille, ou bien le casque est secoué par plusieurs héros à la
fois (Hector et Ulysse au chant III de YIHade Ulysse et ses
compagnons au chant X de Y Odyssée); le héros peut aussi secouer
le casque en détournant la tête (Hector au chant III de V Iliade);
ces différents procédés, probablement, sont destinés à éviter toute
contestation ou tout soupçon de trucage 17. Il peut arriver que
les concurrents eux-mêmes secouent les sorts (Iliade XXIII,
v. 861). Une troisième étape 18 intervient simultanément, qui
consiste à prier les dieux, et qui est décrite par le second vers
formulaire cité. C'est le rôle de l'assistance. Les prières peuvent
être contradictoires, naturellement, comme lors du duel initial du
chant III de YIHade où Achéens et Troyens demandent par les
mêmes mots le succès pour leur camp. Le sens du verbe employé
(άράομαι) correspond parfaitement à la définition proposée par
D. Aubriot-Sevin : il s'agit d'un type de prière qui apparaît
comme « un appel social à un processus automatique de
justice » 19. Dernière étape : un sort saute hors du casque (jamais
plus d'un !) et désigne un guerrier. Le verbe λαγχάνω est ici
régulièrement employé, après la coupe penthémimère, d'une façon
formulaire : κλήρφ λάχεν (Iliade XXIII, 862) et κλήρφ λάχον
(Iliade XXIV, 400, cf. VII, 171, XV, 190-192, XXIII, 354).
J.-L. Perpillou, dans l'étude qu'il a consacrée récemment à ce
verbe, insiste sur la « variabilité » de la description et il en
conclut : « Ce n'est pas le tirage au sort qui fonde ces droits,

16 πεπάλασθε Ar. Hdn. (et Kirk ad loc, et LfrEp s.v. λαγχάνω] : πεπάλεσθε
P. Chantraine, Grammaire Homérique, t. I, Paris, 1973 [1958], p. 396 πεπάλαχθε vulg. ;
de même pour πεπαλάσθαι.
17 Le trucage le plus célèbre en matière de tirage au sort est celui de Cresphonte
lors du partage du Péloponnèse entre les Héraclides (Pausanias, IV, 3, 4-5; [Apollo-
dore], II, 8, 4 [177]; cf. Sophocle, Ajax, v. 1283-1287), selon une procédure très
différente de la scène iliadique. Pour une interprétation rituelle du geste d'Hector,
comparable à celui qui est observable sur certaines représentations oraculaires, cf.
P. Amandry [cf. n. 8], p. 75.
18 Omise par P. Chantraine et H. Goube [cf. n. 14] parce qu'elle est absente du
chant XXIII (voir note suivante).
19 Prière et conceptions religieuses en Grèce ancienne jusqu'à la fin du Ve siècle
av. J.-C, Lyon, 1992, p. 386-7. La prière aux dieux est souvent omise (tirages des
chants XXIII, XXIV de Ylliade, IX, X, XIV de YOdyssée). Parce qu'elle va de soi ?
Ou bien, comme le note V. Ehrenberg [cf. n. 7], col. 1463 : « schon also bei Homer
ist die Losung nicht nur religios zu verstehen ».
2000] LOTS HÉROÏQUES 305

car cette procédure à elle seule ne crée rien ». Cette insistance


s'explique par le souci de réfuter la thèse, attestée dès l'Antiquité,
selon laquelle le sens premier du verbe λαγχάνω serait « obtenir
par le sort ». La démonstration, sur ce point précis, est tout à
fait convaincante : le verbe, qui désigne « l'appropriation conforme
à un droit reconnu », ne suppose pas nécessairement l'utilisation
du sort, comme cela apparaît surtout dans les emplois qui
concernent le droit à la sépulture. Mais il existe sans aucun
doute une phraséologie épique du tirage au sort, qui le définit,
à coup sûr, dès les « âges obscurs » de la Grèce, comme l'un des
moyens de droit qui donnent accès à une possession légitime 20.
Les différents contextes d'emploi du tirage au sort dans l'épopée
retiendront en second lieu notre attention, tant du point de vue
de l'histoire des idées que du point de vue de la construction
du récit. Au chant III de Ylliade, il s'agit de désigner, entre
deux champions qui se sont avancés volontairement devant les
combattants, Alexandre et Ménélas (v. 16 et 23), celui qui lancera
le premier la lance; au chant VII, il faut choisir parmi les neuf
preux qui se sont finalement portés candidats celui qui ira
combattre Hector (v. 74 et 161) 21. Dans ces deux cas, le tirage

20 Cf. Recherches lexicales en grec ancien. Etymologie, analogie, représentations,


Louvain-Paris, 1996, « Λαγχάνω ou l'appropriation légitime », p. 165-204 (critiquant
en particulier l'analyse de G.C. Wakker dans le LfrEp), p. 178, cf. p. 171 : « Le
choix d'un héros pour un combat singulier fait l'objet d'un tirage au sort dont la
conclusion n'est d'ailleurs même pas toujours exprimée par λαχείν : cette variabilité
peut donner à penser que l'emploi de λαχείν y a quelque chose de métaphorique
et de non nécessaire, et que faute d'une situation proprement juridique dans laquelle
le λαχείν s'impose de lui-même au nom d'un λαγχάνω, c'est le tirage au sort, πάλλειν,
qui fait l'office d'un substitut accepté du droit ». Il est difficile, pour l'époque
archaïque, de distinguer « procédure » et « droit », et de définir un domaine de
« l'aléatoire » laïcisé. Même lorsqu'il s'agit d'obtenir une sépulture, comme dans la
célèbre inscription de Phrasikléia, le droit (« la présentation de la mort en affiche
[...] doit la faire considérer non comme un coup malheureux du sort, mais comme
l'accès à une situation prévisible et due » pour « entretenir l'illusion que le mort a
heureusement reçu son droit », J.-L. Perpillou, p. 179) paraît moins en cause que le
sort : la jeune fille a obtenu des dieux à jamais le nom de « fille », parce que son
sort a été de mourir au lieu de se marier, pour son malheur et celui de ses parents
(G VI 68 ; sur ce thème dans V Antigone de Sophocle, cf. « Autour du v. 899 de
l'Antigone de Sophocle », dans : Sophocle, le texte, les personnages, edd. A. Machin
et L. Pernée, Aix-en-Provence, 1993, p. 111-123). Le syntagme épique κλήρω λαχείν
a pu, comme me le signale Ch. de Lamberterie, jouer un rôle dans l'évolution du
sens du verbe, par incorporation du complément usuel dans son sémantisme.
21 Dans un passage de YOdyssée, il y a une sorte de jeu par rapport à la scène
typique de l'Iliade. Le tirage au sort des compagnons qui, au chant IX, aideront
Ulysse à enfoncer le pieu dans l'œil du Cyclope, installe un environnement iliadique
et héroïque dans un contexte de conte populaire où le tirage au sort,
traditionnellement, désigne plutôt celui qui doit être mangé par l'ogre : dans YOdyssée, il s'agit,
comme dans Ylliade, de désigner ceux qui participeront à la prouesse (cf. D. Page,
cité par A. Heubeck ad loc. [A Commentary... cité n. 15]).
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au sort se fait donc à l'intérieur d'un groupe de volontaires 22.


C'est aussi le cas, bien sûr, dans les compétitions sportives du
chant XXIII, avec, de plus, un effet narratif puissant : le tirage
au sort fixe d'abord l'ordonnancement des chars, mais, selon la
formule saisissante de Richardson, « il perturbe l'ordre naturel
de l'excellence à la manière d'un handicap » 23, en mettant le fils
de Tydée, qui est le meilleur, en dernière position (v. 356-357),
un peu comme plus tard, au tir à l'arc, Mérion, qui l'emportera,
est placé par le tirage au sort en deuxième place (v. 861). Il en
va de même dans V Odyssée, lorsque le tirage au sort entre le
groupe d'Euryloque et celui d'Ulysse, au chant X, pour savoir
qui ira explorer l'île de Circé, met en seconde position le meilleur,
ici le meilleur des deux, Ulysse, et son groupe. Dans tous ces cas,
l'utilisation du tirage au sort a une fonction narrative manifeste ; il
s'agit de ménager l'attente, de permettre au meilleur de s'imposer
malgré tout et de faire valoir sa supériorité d'une façon
incontestable. La structure narrative n'est cependant pas seule en cause.
Du point de vue de l'histoire des idées, la question se pose aussi
de la contradiction entre tirage au sort et respect de la valeur
individuelle. Le vers qui décrit la position tirée au sort par
Diomède souligne cet aspect avec une netteté qu'on peut juger
intentionnelle : ... ύστατος αΰτε / Τυδείδης οχ' άριστος έών ...
« Le dernier, enfin, le fils de Tydée, qui est de loin le meilleur... ».
Ici, le meilleur tire la dernière place, pour qu'il puisse manifester
sa valeur. Ailleurs, au contraire, le tirage au sort entérine la
supériorité naturelle, pour qu'elle puisse, dans ce cas aussi, se
manifester pleinement : c'est ce qui se passe lorsqu'il désigne
Ajax, le plus brave après Achille, pour combattre Hector.
Revenons sur ce tirage au sort du chant VII de VIliade, qui
est de loin la scène la plus développée. Ce n'est pas sans mal
que les neuf héros candidats au duel avec Hector se sont portés
volontaires. Ensuite, la préparation, puis la reconnaissance des
sorts sont décrites avec un soin exceptionnel. « Chacun mit

22 Dans la démocratie attique, on appellera cela : έλθεΐν κληρωσόμενος « se


présenter pour le tirage au sort» (Lysias XXXI, 33, cf. 1; VI, 4; cf. XXIV, 13,
Isocrate, Ech. 150 et Aristote, Const. d'Ath. XXVII, 4), passages qu'il faut à mon
sens prendre plus au sérieux que ne le fait J.W. Headlam [cf. n. 5], p. 53 [à propos
de Lysias XXXI] : « These words at the most do not imply more than that Philo
has taken care that his name was entered on the lists of those eligible to the
council » (cf. P. Demont, La Cité grecque archaïque et classique et l'idéal de tranquillité,
Paris, 1990, p. 103 et 302).
23 Cf. v. 350. Cf. The Iliad : A Commentary, vol. VI, Cambridge, 1993, p. 202.
Voir aussi S. Perceau, « Les jeux de la vérité et du hasard : remarques sur le
classement dans VIliade 'le dernier, homme le meilleur' XXIII, 536 », Tôzai. Orient
et Occident (Presses de l'Université de Limoges) 3, 1998, p. 47-64.
2000] LOTS HÉROÏQUES 307

d'abord son signe sur un sort » (κλήρον έσημήναντο έκαστος,


ν. 175), puis, après le tirage, un héraut fait circuler le sort qui
a sauté hors du casque pour le montrer aux plus vaillants des
Achéens, qui déclarent ne pas reconnaître leur signe, jusqu'à ce
qu'il arrive au dernier d'entre eux à avoir mis une inscription
sur son sort (έπιγράψας, ν. 187) et à l'avoir jeté dans le casque.
Ajax alors reconnaît sa marque : « II reconnut le signe du sort
quand il le vit » (γνώ δε κλήρου σήμα ίδών, ν. 189) et alors, tout
heureux, il s'écria : « C'est mon sort ! » (ήτοι κλήρος έμός, ν. 191).
Ce texte a été commenté dès l'Antiquité du point de vue du débat
sur la connaissance ou l'ignorance de l'écriture dans Homère ; avec
A. Heubeck24, on jugera qu'elle met en scène un monde où
l'écriture n'est pas connue, sans qu'on puisse, bien sûr, en tirer
aucune conclusion sur la connaissance de l'écriture par le poète
qui choisit ce type de description, où l'on peut voir un effet de
mise à distance du monde héroïque par rapport à l'époque du
poète. Mais cette scène exceptionnelle peut être analysée d'un
autre point de vue encore.
Pourquoi cette insistance sur les prières de chaque camp afin
que le meilleur guerrier soit choisi, pourquoi cette insistance sur
la reconnaissance de son sort par Ajax, et sur sa joie ? On a
depuis longtemps fait l'hypothèse que le portrait d'Ajax fils de
Télamon dans certains épisodes de Y Iliade jouait sur l'histoire
du héros dans les poèmes narrant les autres épisodes de la guerre
de Troie, YEthiopide, où Ajax sauvait le cadavre d'Achille, et la
Petite Iliade, où il affrontait Ulysse pour briguer les armes
d'Achille. W. Kullmann, qui a particulièrement bien étudié cet
aspect de l'épopée, a très fortement défendu cette possibilité. Il
ajoute cependant cette restriction : « sauf dans le duel entre Ajax
et Hector au chant H, qui a évidemment été rédigé d'après le
duel Ménélas-Paris du chant Γ » 25. Peut-être pouvons-nous aller

24 Schrift, in Archaelogia homerica, X, Gôttingen, 1979, p. 127-128 (reprenant


l'analyse des scholies A au v. 187 : «Non avec des lettres au sens propre, mais en
inscrivant des signes; car s'ils connaissaient les lettres, il faudrait que le héraut et
tous les autres à qui on montre le sort les lisent »). Signalons qu'on a retrouvé
récemment, mais datant de la période hellénistique, un décret de la cité de Nakônè
en Sicile occidentale attestant l'existence d'un verbe κλαρογραφείν « écrire sur un
sort » pour préparer un tirage (cf. L. Dubois, Inscriptions grecques dialectales de
Sicile, Rome, 1989, n° 206, 1. 15, avec bibliographie). Sur ce passage du chant VII,
voir aussi P. Carlier, « Les marques écrites chez Homère », in : Administrative
Documents in the Aegean and their Near Eastern Counterpart, [Intern. Coll. Naples
1996] ed. M. Perna, 2000, p. 309-314, où les « signes » inscrits sur les sorts sont mis
en relation avec les marques de potier aux époques submycénienne, protogéométrique
et géométrique.
25 Cf. W. Kullmann, Die Quellen der Ilias (Troischen Sagenkreis), Wiesbaden, 1960,
p. 82, cf. p. 79-85 et 335 (avec renvoi à la bibliographie antérieure). Cf. A. Heubeck,
308 PAUL DEMONT [REG, 113

un peu plus loin que lui. L 'Iliade et Y Odyssée, insistent, comme


on sait, sur le fait qu'Ajax est le plus brave après Achille, ce
qui peut apparaître comme un jugement polémique par rapport
aux traditions des épopées dans lequelles c'est Ulysse qui
remporte les armes d'Achille. Même dans le chant VII, il est à mon
avis possible de lire un effet similaire, si l'on veut expliquer
pourquoi, dans cet épisode, le tirage au sort, puis la joie de celui
qui est tiré au sort, sont mis en valeur avant une insistance qui
est sans commune mesure avec l'utilisation du même motif au
chant III. Qu'Ajax soit désigné par le sort pour affronter Hector,
qu'il manifeste avec éclat son bonheur, et qu'Homère insiste avec
force sur la légitimité de ce mode de désignation du champion
achéen, a un sens, si l'on se souvient qu'après la mort d'Achille,
les armes du héros sont refusées à Ajax, ce qui le conduit au
désespoir et au suicide, et sont attribuées à Ulysse, non pas par
un tirage au sort26, mais par la décision de juges, au cours du
fameux « jugement sur les armes », όπλων κρίσις 27. Relisons le
récit d'Ulysse dans le chant XI de Y Odyssée (v. 543-548) :
δ'
οϊη Αϊαντος ψυχή Τελαμωνιάδαο
νόσφιν άφεστήκει, κεχολωμένη εϊνεκα νίκης,
την μιν εγώ νίκησα δικαζόμενος παρά νηυσι
τεύχεσιν άμφ' Άχιλήος· εθηκε δε πότνια μήτηρ,
παίδες δε Τρώων δίκασαν καί Παλλάς Άθήνη.
(be δη μη όφελον νικαν τοιωδ' έπ' άέθλω*

« Seule à l'écart, loin de nous, demeurait l'âme du fils de


Télamon, Ajax, furieux de la victoire que j'avais remportée lors
du jugement sur les armes d'Achille, auprès des nefs : sa digne
mère les avait déposées, les filles des Troyens et Pallas Athene

ad Odyssée, XI, 541-567 (« The story of the όπλων κρίσις [...] is thus evidently
pre-Homeric. The first version was in the Epic Cycle [schol. XI. 547] »).
26 Sur le partage du butin (un cas un peu différent, bien sûr) par tirage au sort
dans la tradition héroïque, Euripide est pour nous le meilleur témoin (par ex.
Andromaque, v. 384, Hécube, v. 100, Troyennes, v. 29 et passim). Mais il était usuel
d'évoquer cette coutume pour les circonstances de la querelle initiale de l'Iliade. Un
« ancien », dit Eustathe, glosait ξυνήια κείμενα πολλά (Ι, 124) par άληκτα (hapax,
adjectif verbal privatif de λαγχάνω, absent dans le dictionnaire de Bailly, voir
Liddell-Scott-Jones s.v. άληκτος Β, renvoyant à αλληκτος Β, in Anecdota Graeca 202,
et à l'adverbe άλληκτί chez Hésychius, mots à ajouter à ceux qu'étudie J.-L. Perpillou
[cf. n. 19]) : άληκτα ήγουν μήπω είς λόχος έλθόντα, ώστε λαχειν τισιν είς κλήρον.
Comme me le signale Ch. de Lamberterie, ces composés, ne procédant pas du radical
ancien *lengh-, mais de la même apophonie que λέλαχα et εϊληχα, doivent être
relativement récents (cf. l'analyse de l'histoire des différents parfaits par J.-L. Perpillou
[cité n. 19], p. 194 et suiv.).
27 Cf. Poetae Epici Graeci, Τ 7 et F 2 p. 72 et 76 Bernabé.
2000] LOTS HÉROÏQUES 309

prononcèrent le jugement : ah comme je n'aurais pas dû vaincre


en cette lutte ! »
Le mot δικαζόμενος est tout à fait explicite28, même si les
circonstances du jugement sont curieuses; dans la Petite Iliade,
comme on sait, le poète racontait la façon dont les Achéens
avaient envoyé des espions s'informer du jugement des femmes
de Troie sur la valeur respective d'Ajax et d'Ulysse. Le tirage
au sort du chant VII de Ylliade peut être lu dans la perspective
de ces traditions épiques : il apparaît alors comme un contrepoint
à l'histoire de l'attribution des armes d'Achille par un jugement.
La compétition entre des άριστοι qui se veulent égaux en τιμαί,
est tranchée par deux modes de choix différents, le tirage au
sort ou le jugement humain, ainsi opposés dès l'épopée, à propos
du héros qui doit remplacer Achille : Ylliade décrit au chant VII
un tirage au sort, et le plus brave, Ajax l'emporte, la Petite
Iliade et V Odyssée décrivent la décision de juges, et le plus disert,
le plus rusé, Ulysse, l'emporte. Dans YOdyssée, le πολύμητις a
aux Enfers la délicatesse de regretter sa victoire, d'en rendre
responsable le seul Zeus (v. 559-560) et de déclarer qu'Ajax était
bien, malgré tout, le meilleur après Achille (v. 551-552), comme
si le poète entérinait lui aussi les valeurs de Ylliade, tout en
célébrant de facto le triomphe d'Ulysse.

Le tirage au sort entre frères

La fratrie est un cas particulier de la difficulté générale qu'il


y a à trancher entre des égaux, et dans ce cas aussi, se pose la
question de la décision humaine et du choix par le tirage au
sort. Le second sens du mot κλήρος, « lot, apanage », intervient
ici, sans que le premier sens de « sort, tirage au sort » soit oublié.
Dans l'épopée, les biens peuvent être constitués d'une « maison »,
d'un « lot » et d'une femme (οίκον τε κλήρόν τε πολυμνήστην τε
γυναίκα, Odyssée XIV, ν. 64). « Maison » et « lot » sont aussi à
la fois associés et distingués chez Pindare {Olympiques, XIII,
v. 62). Le composé όμόκλαρος, « au même lot », en raison d'une
égalité devant le tirage au sort, désigne deux consultants d'un
oracle que seul le tirage au sort peut départager, et est un
synonyme poétique de « frère », que Pindare emploie à propos
de Théron et de son frère, et aussi à propos du cas exceptionnel,
parce que divin, d'un frère et d'une sœur, Apollon et Artémis

28 Cf. son seul autre emploi dans l'épopée {Odyssée, XII, v. 440).
310 PAUL DEMONT [REG, 113

(Olympiques II, ν. 49 ; Néméennes IX, ν. 5) 29. Son sens est chez


Pindare ou bien « qui partage le même lot » en indivision, parce
qu'ils sont nés sur le même sol, comme Apollon et Artémis à
Délos, ou bien « qui a un même lot », parce qu'ils ont chacun
un lot égal, à l'issue du partage successoral. Dans ce second cas,
le partage peut se faire par un tirage au sort entre les « lots »
qu'un arbitre ou un parent a définis.
Le modèle est donné, comme il se doit, par les trois principaux
dieux, les frères Zeus, Poséidon et Hadès, fils de Cronos 30.
Comment départager ces égaux par excellence ? La supériorité
de l'âge (qui peut en revanche jouer son rôle dans la transmission
des statuts) ne saurait intervenir, une supériorité d'ailleurs fragile
dans la mythologie, car, si Zeus est l'aîné dans Ylliade (XIII,

29 Sur l'attestation épigraphique de l'adjectif όμόκλαρος (« Les Thouriens sont


όμόκλαροι avec les Tarentins », REA, 1919, p. 77), cf. J. Pouilloux, « Promanties
collectives et protocole delphique », BCH, 76, 1952, p. 484-513, p. 495-499 : « Ce mot
peut ne pas impliquer seulement que les personnages όμόκλαροι partagent le même
sort, mais bien qu'ils sont égaux devant le tirage au sort » (notamment en cas de
promantie). Cette définition vaut aussi, pensons-nous, pour les frères.
30 Le partage a aussi eu lieu parfois par le sort entre les dieux, qu'ils soient
frères ou non, comme il apparaît d'après le cas du dieu Hélios et de l'île de Rhodes,
dont le pugiliste Diagoras est célébré en 464 dans la septième Olympique de Pindare :
« D'anciens propos des hommes racontent qu'au moment où Zeus et les Immortels
se partageaient la terre, Rhodes n'était pas encore visible dans la plaine marine et
que l'île restait cachée dans les profondeurs salées. Hélios était absent et personne
ne désigna de lot (λάχος) pour lui; on le laissa, lui, le dieu pur, sans lot de terre
(χώρας άκλάρωτον). Quand il en fit mémoire, Zeus allait refaire un nouveau tirage
(αμπαλον μέλλεν θέμεν), mais il ne le laissa pas faire, car il voyait, déclara-t-il, du
fond de la mer, grandir et sortir une terre fertile, douce aux troupeaux. Aussitôt il
demanda à Lachésis au bandeau d'or d'étendre les mains... » (v. 54-65). Zeus semble
accepter l'idée d'un nouveau tirage au sort puisque les conditions du premier ont
été faussées par l'absence d'Hélios. Mais Hélios aperçoit la naissance de Rhodes,
dont il s'éprend aussitôt, et il veut faire aussitôt sanctionner sa possession par
Lachésis, déesse manifestement préposée à cet office. Le mot qui désigne le nouveau
tirage envisagé est άμπαλος, pour l'hapax άνάπαλος (absent dans Bailly, voir LSJ,
avec le Revised Supplement, qui supprime un second emploi, épigraphique, signalé
dans LSJ) : le sens du mot, reconnu d'ailleurs par Eustathe (ad Iliade I, v. 124 [cf.
n. 26] : Λείπεται ούν ή τα προδεδασμένα έπαγείρειν παλίλλογα, ήγουν πάλιν ώς έξ
ύπαρχής συναγόμενα, όπερ ούκ έπέοικεν ουδέ γαρ χρή γενέσθαι άναδασμόν ήγουν
δεύτερον μερισμόν των προμερισθέντων, όπερ αμπαλον ό Πίνδαρος έφη, τουτέστι
δεύτερον πάλον και κλήρον έπί μερισμω), s'impose, semble-t-il, ici; J.-L. Perpillou
estime que ce sens est peu cohérent avec l'idée d'un partage nominatif, qu'imposerait
le début du texte; il est cependant possible que ce début établisse seulement la
définition d'autant de lots qu'il y a de dieux. Autres exemples de tirage au sort
entre frères dans les légendes héroïques : les Héraclides (cf. supra n. 17 et Euripide,
Héraclides, v. 876; Héraclès furieux, v. 468) et les enfants de Thésée (cf. Euripide,
Héraclides, v. 32). Sur la distinction entre droit d'aînesse et primogeniture, cf.
M. Broadbent, Studies in Greek Genealogy, Leyde, 1968, qui définit nettement le
droit de primogeniture, « the eldest survivor within the generation always succeeding »
(p. 39, à propos des rois de Corinthe).
2000] LOTS HÉROÏQUES 311

ν. 355), il est le cadet dans la Théogonie (v. 137). C'est un tirage


au sort qui a attribué les apanages. Poseidon le rappelle ainsi
au chant XV de Vlliade (v. 185-193). Et peu importe, pour les
« parts d'honneur » (distinctes, redisons-le, de la question du
statut), que Zeus y soit à nouveau, semble-t-il, l'aîné :

ώ πόποι, ή ρ' αγαθός περ έών ύπέροπλον εειπεν


ε'ί μ' ομότιμο ν έόντα βίη άέκοντα καθέξει.
τρεις γάρ τ' έκ Κρόνου είμέν άδελφέοι, ους τέκετο'Ρέα,
Ζευς και εγώ, τρίτατος δ' Άίδης, ένέροισιν άνάσσων.
τριχθα δε πάντα δέδασται, έκαστος δ' εμμορε τιμής·
ήτοι έγών ελαχον πολίην άλα ναιέμεν αίει
παλλομένων, 'Αίδης δ' έλαχε ζόφον ήερόεντα,
Ζευς δ'δ' ελαχ' ούρανόν εύρύν εν αίθέρι και νεφέλησν
γαία ετι ξυνή πάντων και μακρός Όλυμπος.
« Malheur ! Vraiment malgré sa valeur [Zeus] a prononcé des
paroles excessives s'il veut me soumettre de force, malgré moi,
alors que j'ai même honneur que lui. Nous sommes trois frères
issus de Cronos, qu'enfanta Rhéa [Poseidon précise ici la légitimité
de leur naissance], Zeus, moi-même et en troisième lieu Hadès,
qui gouverne le peuple d'en bas. Tout a été divisé en trois et
chacun a obtenu sa part d'honneur : quand nous avons secoué
les sorts31, mon lot à moi fut d'habiter à jamais la mer grise,
Hadès obtint l'ombre brumeuse, et Zeus obtint le vaste ciel dans
l'éther et les nuages. La terre et l'Olympe élevé nous sont restés
en commun jusqu'à aujourd'hui » 32.
L'opposition entre le résultat du tirage et ce qu'estime juste
l'un des frères apparaît dans un contexte humain, au chant XIV
de Y Odyssée. Il s'agit, dans un récit mensonger d'Ulysse, du
partage du patrimoine entre frères au décès de leur père, des
frères légitimes d'un côté, et un bâtard de l'autre, qu'Ulysse feint

31 Ni le génitif, à valeur probablement partitive (sur la liberté d'emploi du participe


au génitif, cf. P. Chantraine, Grammaire homérique, t. II, Paris, 1953, p. 322), ni le
moyen (attesté ailleurs) ne me semblent faire difficulté, malgré J.-L. Perpillou [cf.
n. 20] : « Ou les trois frères tirent au sort entre eux, et le participe est attendu au
nominatif, ou on les fait tirer au sort, et il est attendu à l'actif» (p. 175). J.-L. Perpillou
tire ensuite argument du silence sur le tirage au sort chez Hésiode et dans un récit
hittite qui n'est pas exactement comparable pour suggérer que le mot « note un
détail de caractère surtout ornemental » (p. 176).
32 La division des parts de « sacrifice » entre les douze principaux dieux, qu'ils
soient ou non frères, par Hermès dans YHymne à Hermès [cf. n. 2] obéit aux mêmes
règles d'égalité absolue et d'attribution par tirage au sort : « Hermès au cœur réjoui
retira (du feu) les grasses œuvres et les déposa sur une planche lisse; il divisa douze
parts, pour les attribuer par le sort : il donna à chacune une dignité parfaite (εσχισε
δώδεκα μοίρας / κληροπαλεΐς· τέλεον δέ γέρας προσέθηκεν έκαστη) ».
312 PAUL DEMONT [REG, 113

d'être. Le bâtard est exclu du tirage au sort, si du moins nous


avons raison de comprendre, comme nous le faisons avec
beaucoup d'autres, le mot κλήρους au sens de « sorts » : « Lors ses
fils orgueilleux se partagèrent les biens et eurent recours aux
sorts (και έπι κλήρους έβάλοντο) 33. A moi ils ne donnèrent que
très peu de choses et se répartirent les demeures; mais je pris
chez moi une femme dans une famille richement lotie, en raison
de ma valeur (ε'ίνεκ' αρετής, ν. 212), car je n'étais pas un insensé
ni un fuyard ». La valeur individuelle du Cretois, dans ce récit
mensonger, rétablit une position que le sort n'avait pu lui donner,
tout comme la valeur naturelle d'Ulysse, à Ithaque, rétablira une
position que le destin avait ruinée.
Conformément à ce schéma, il arrive qu'un frère aille jusqu'à
préférer le lot venant de sa mère à sa part de l'héritage paternel,
notamment lorsque sa naissance est moins bien établie que celle
des autres frères. Dans le Péan pour les Céens de Pindare, le
héros Euxantios, fils de Minos, mais non pas de Pasiphaé, pourrait
partager avec les fils de Minos et de Pasiphaé. Il obtiendrait un
septième des cent cités de Crète, très probablement par un tirage
au sort. Mais il préfère à ce grand κλαρος, le petit lot qu'il a
en partage (ελαχον) à Céos : « Les Cretois le souhaitaient, mais
il refusa d'exercer le pouvoir et de posséder la septième part
des cent cités avec les fils de Pasiphaé. Il leur dit le prodige qui
était le sien : 'Je crains vraiment la guerre de Zeus et l'Ebranleur
du sol avec ses grondements : autrefois, c'est ma terre et mon
peuple entier qu'ils ont envoyés dans les profondeurs du Tartare
avec la foudre et le trident, en ne laissant que ma mère et toute
sa maisonnée bien close; alors irai-je chercher la richesse en
abandonnant les fonds ancestraux de ma patrie, pour avoir ailleurs
un lot important? (...) Renonce, ô mon cœur, au cyprès, renonce
aux pâturages de l'Ida; il ne m'a été donné que quelques
buissons ; mais je n'ai en partage ni deuils, ni guerres civiles' » 34.
Le choix et l'éloge de la modération sont un thème récurrent
chez Pindare. Il est notable qu'il soit traité ici en rapport avec

33 L'expression est très proche de celle du chant XXIII de Vlliade, v. 352 : έν δε


κλήρους έβάλοντο, où il s'agit évidemment de «jeter les sorts dans un casque». D'où
ici : « alors ils jetèrent les sorts » ; cf. en faveur de ce sens, K.F. Ameis - C. Hentze,
Anhang à leur édition commentée, Leipzig, 1877, ad loc. et encore A. Hoekstra,
A Commentary on Homer's Odyssey, vol. II, Oxford, 1990 [= 1989]. On comprend
parfois plutôt : «take possession of» (LSJ s.v. επιβάλλω ΙΙΙ.2]. Le pluriel κλήρους
suggère que même dans cette hypothèse, qui est la moins vraisemblable à mon sens,
il y eut un partage des « lots » de terre dont les frères prirent possession.
34 Fragm. 52 d Sn-M, v. 52-53; la fin (ι,έμοί δ' ολίγον δέ]δοται θά[μνου ~ ~ , /
ιού πενθέων δ' ελαχον, <ού> στασίων]) est en partie restituée d'après une citation de
Plutarque, de exil. 9, 602 F.
2000] LOTS HÉROÏQUES 313

la question du partage entre frères, qui peut être source, dès qu'il
s'agit d'un grand pays, de « douleurs » et de « guerres civiles ».
La querelle entre Etéocle et Polynice, qui nous retiendra
désormais, le montre bien. Comme dans le cas des trois Cronides,
la question de la primogeniture est rendue complexe par la
contradiction entre les traditions : Polynice est l'aîné chez
Sophocle, mais le cadet dans les Phéniciennes d'Euripide 35. Depuis la
publication d'un fragment de poème lyrique retrouvé dans un
papyrus de Lille et généralement attribué désormais à Stésichore,
nous disposons d'un témoignage précieux sur l'état de la légende
à l'époque archaïque 36. Thèbes est profondément divisée. Jocaste
ou Epicaste parle à ses enfants Etéocle (v. 281) et Polynice
(v. 283), en se fondant sur une prophétie de Tirésias (v. 234),
pour faire cesser leur « querelle » (νείκος, ν. 188, 206 et 233),
dont elle redoute qu'elle ne les conduise à la mort l'un par
l'autre (v. 211). Et un passage relativement bien conservé du
papyrus présente la solution qu'elle leur propose (v. 219-228) :
ταιδε γαρ ύμμιν έγών τέλος προφα[ίνω
τον μέν έχοντα δόμους ναίειν πα[ρα νάμαισι Δίρκας,
τον δ' άπίμεν κτεάνη
και χρυσόν έχοντα φίλου σύμπαντα [πατρός
κλαροπαληδόν ος αν
πρατος λάχηι εκατι Μοιράν.
τοΰτο γαρ αν δοκέω
λυτήριον ΰμμι κακοΰ γένοιτο πότμο[υ
μάντιος φραδαίσι θείου
« Voici la décision que je vous annonce, moi : que l'un ait les
demeures [auprès des sources de Dircè] 37, et qu'il y habite, et
que l'autre s'en aille avec tous les biens et l'or [de son père] 38
chéri, celui qui le premier, en secouant les sorts39, obtiendra

35 Œdipe à Colone, v. 375, 1294 et 1422; Phéniciennes, v. 71. Cf. la diversité des
traditions (dans la version de la légende selon laquelle les deux frères devaient
exercer le pouvoir à tour de rôle) sur celui des deux qui commença à l'exercer
([Apollodore] III, 6, 57, dont le récit paraît d'ailleurs amalgamer à cette version la
version transmise par Hellanicos [cf. n. 41]).
36 PMGF I, n° 222 (b) (numérotation critiquée à juste titre par C. Calame,
Gnomon, 69, 1997, p. 6); voir notamment sur ce texte Cl. Meillier [cf. n.10] et, dans
la perspective adoptée ici, W.G. Thalmann, « The Lille Stesichorus and the 'Seven
against Thebes' », Hermes, 110, 1982, p. 385-391.
37 Texte proposé par Barrett et retenu par Davies. Cette lacune a été
diversement complétée.
38 La restitution est cette fois très probable.
39 κλαροπαληδόν est un hapax, sur le composé κλαροπαλής, avec un suffixe usuel.
L'emploi de λάχηι n'est pas commenté dans l'étude de J.-L. Perpillou (cf. n. 20).
314 PAUL DEMONT [REG, 113

cette part, par la faveur des Moires. Cela vous peut vous délivrer,
je le crois, du destin funeste que prédit la sagesse de notre divin
prophète, ...»
Le partage est ici proposé par la mère des deux enfants, qui
joue un rôle d'arbitre. Les parts sont déterminées par elle et par
le devin Tirésias (dont le poème donne ensuite la prophétie, qui
comprend la promesse d'un mariage 40 avec la fille d'Adraste
pour le fils qui partira), puis il y a tirage au sort. Il semble bien
que le premier lot tiré soit le moins favorable, en tout cas qu'il
ne comprenne pas la succession au trône qu'implique peut-être
le fait de rester dans les « demeures ». La suite du poème décrit,
semble-t-il, le résultat du tirage et le départ de Polynice. Cette
solution est proche de celle dont la trace était déjà conservée
dans Hellanicos, selon qui les deux frères auraient conclu une
convention attribuant à l'un la royauté et à l'autre les richesses,
mais le texte d'Hellanicos met plus nettement sur le même plan
le partage du patrimoine et l'hérédité du statut royal 41.
Le vocabulaire du destin est remarquable. Le tirage au sort
doit permettre d'éviter un πότμος funeste, et il s'effectue sous la
protection des « Moires ». Πότμος est un nom d'action d'un type
bien attesté, mais habituellement à accent sur la finale, qui doit
naturellement être rattaché à πίπτω : « ce qui tombe sur quelqu'un,
destin », dit P. Chantraine. Peut-être l'image du tirage au sort,
tel qu'il est pratiqué dans Y Iliade, est-elle sous-jacente. C'est
plutôt le coup du sort, le sort qui tombe pour quelqu'un. « Au
sanctuaire du fils de Cronos, voici deux fleurs de la fête olympique
qu'un sort bondisssant (κλαρος προπετής) vous a ravies, à Polytimi-

40 Un mariage « en gendre » (cf. sur cette appellation C. Leduc, « Comment la


donner en mariage?», Histoire des femmes en Occident, vol. I, Paris, 1991, sous la
direction de P. Schmitt-Pantel, p. 274-280). Cette solution qui envoie l'un des frères
hors du pays n'est certainement pas uniquement du domaine de la mythologie. Ce
type d'exil ne semble pas sans rapport non plus avec certaines pratiques relatives à
la colonisation dans la Grèce archaïque, comme le note Cl. Meillier [cf. n. 10], p. 24
n. 26, qui rapproche ce texte d'une indication d'Hérodote sur les traditions concernant
la fondation de Platea, en Libye, par Théra (« La cité résolut que dans chaque
famille un frère sur deux partirait, désigné par le sort », IV, 153) et des règlements
interdisant le retour des colons dans la métropole (cf. la loi sacrée de Cyrène et
Plutarque, Questions Grecques 293 A 8-B 9).
41 FGrH 4 F 98 : dans cette scholie à Euripide, il est dit que selon Hellanicos le
partage s'est fait à l'initiative d'Etéocle. L'alternative du commentaire de Jacoby
(« die freiwillige erbteilung kann in dieser form erfindung des H sein, aber auch ein
alter zug [...] vorgeschlagen wird sie natiirlich von dem âlteren der briider », p. 460)
est donc désormais tranchée, mais l'état ancien est un partage par tirage au sort
(« the only testimony for this use of allotment between the time of Homer and the
fifth century BC », W.G. Thalmann [cf. n. 36], p. 386) sur proposition de la mère et
du devin.
2000] LOTS HÉROÏQUES 315

das et à toi », dit Pindare (Néméennes, VI, v. 63) : ce κλαρος


προπετής, ce « sort qui tombe », qui prive de la victoire les deux
enfants, est en même temps leur destin 42. Comment les enfants
d'Œdipe peuvent-ils éviter un tel coup du sort ? Le conseil qui
leur est donné appelle sur eux l'aide des « Moires », ou « Déesses
du partage, du lot » 43. Aussi bien πότμος que μοίρα peuvent être
pris en bonne ou en mauvaise part. Les dieux peuvent donner
en partage une part équitable ou un mauvais sort.
Revenons aux légendes de Thèbes. Le poème attribué à Stési-
chore montre qu'elles sont en partie construites, dès l'époque
archaïque, autour du problème majeur que représentait la
coexistence entre, d'un côté, le maintien de l'unité d'un palais ou d'une
royauté et, de l'autre, l'égalité entre frères qu'assure le tirage
au sort.

Le tirage au sort dans les Sept contre Thèbes

Dans la pièce qu'Eschyle a consacrée à Etéocle et à Polynice,


sont réunis d'une façon exceptionnellement réussie deux des
principaux usages homériques du thème du tirage au sort, l'usage

42 Cf. Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Histoire des mots, s.v. πίπτω.
« Le rapport avec πίπτω n'est plus senti », écrit néanmoins P. Chantraine à propos
de πότμος dans La Formation des noms en grec ancien (Paris, 1979 [= 1933], p. 134) :
ce passage suggère que ce n'est peut-être pas tout à fait exact, et de nombreux
emplois dans la tragédie, nous en verrons quelques-uns, rapprochent le sort et le
Sort. Cf. dans le même sens H. Frisk, Griechisches Etymologisches Wôrterbuch,
s.v. πίπτω : « das (fallende) Los, Geschick, Tod(eslos) », et, cité par P. Amandry [cf.
n. 8], p. 26, Fontenelle, Histoire des oracles, Première dissertation, chap. XVIII :
« Dans quelques temples, on les [scil. les sorts] jetait soi-même, dans d'autres, on les
faisait sortir d'une urne, d'où est venue cette manière de parler si ordinaire aux
Grecs, le Sort est tombé ». P. Amandry rapproche Sophocle, fr. 809 Nauck2 et ajoute
diverses références à des emplois figurés.
43 Cf. P. Chantraine, Dictionnaire s.v. μείρομαι. Voir aussi W.G. Thalmann [cf.
n. 36], p. 386 : « the phrase εκατι Μοιραν strongly supports the argument (...) that
allotment was not considered random but was associated with fate or destiny ». Je
ne reprends certes pas à mon compte la thématique principale du disciple de
G. Thomson, B. Borecky (Survivals of Some Tribal Ideas in Classical Greece, The
Use and Meaning of λαγχάνω, δατέομαι, and the Origin of 'ίσον εχειν, ίσον νέμειν,
and Related Idioms, Prague, 1965) sur la répartition collectiviste, qui serait déjà
communiste, assurée par l'usage du tirage au sort dans la société primitive (« This
custom has its origin in the life of primitive tribual society where the proceeds of
joint labour were divided into equal portions and distributed among the members of
the tribal collective », p. 22). Sa thèse sur le sens premier du verbe λαγχάνω a été
à juste titre critiquée par J.-L. Perpillou (cf. n. 20). Cet ouvrage ne doit cependant
pas être négligé, car il contient un matériel fort riche et de nombreux aperçus
stimulants. Du même, mais concernant précisément les Sept, cf. « Bemerkungen am
Rande des Bruderstreites in den Sieben gegen Theben », Antiquitas Graeco-romana
ac tempora nostra..., Prague, 1968, p. 263-267 (que je n'ai pu consulter).
316 PAUL DEMONT [REG, 113

à la guerre et l'usage pour la transmission du patrimoine, mais


de façon tragique, notamment par l'intervention du troisième
usage que nous venons de relever, le tirage au sort du Destin,
du Sort des enfants d'Œdipe 44. J'étudierai successivement les
deux parties de cette œuvre, séparées, comme on le sait, par
l'exclamation pathétique d'Etéocle au v. 653-655 : « Ο la folie
qu'envoient les dieux, ô l'horreur immense qu'envoient les dieux,
ô cette race d'Œdipe qui est la mienne à en pleurer, hélas, voici
que les prières de mon père portent leur effet ! »

Dans toute la première partie de la pièce, l'usage homérique


du tirage au sort pour désigner un combattant parmi plusieurs
héros est présent avec insistance, et d'une façon remarquable.
Ce sont seulement les Sept qui utilisent le tirage au sort pour
désigner parmi eux ceux qui se placeront à chaque porte 45.
Tandis que le roi de Thèbes, Etéocle, le bon roi, choisit lui-même,
parmi les meilleurs des siens, l'adversaire qu'il opposera à chacun
des Sept. La thématique est donnée d'emblée par le messager
dans le prologue :
κληρουμένους δ' ελειπον, ώς πάλω λαχών
έκαστος
ταΰτ'αυτών προς πύλας άγοι λόχον.
προς αρίστους
πυλών έπ' έξόδοισι τάγευσαι
άνδρας έκκρίτους
[vel ταγεΰσαι
πόλεως
Robortello ?] τάχος

«Je les ai laissés alors qu'ils tiraient au sort la façon dont


chacun d'eux, selon le résultat du tirage, conduirait sa troupe

44 Voir H.D. Cameron, « Epigoni and the Law of Inheritance in Aeschylus'


Septem », GRBS, 9 1968, p. 247-257 selon qui il ne saurait y avoir de division du
patrimoine (cf. aussi D. Asheri, « Laws of Inheritance. Distribution of land and
political constitution in Ancient Greece », Historia, 12, 1963, 1-21, notamment p. 5-6,
en faveur de « the practice of a single hair » dans les sociétés aristocratiques
modérées). Cette thèse est critiquée avec raison par W.G. Thalmann, Dramatic Art
in Aeschylus 's Seven against Thebes, New Haven and London, Yale University Press,
1978, p. 62-78. Pour lui, le partage entre les trois Olympiens qui est évoqué dans
Y Iliade (avec παλλομένων et trois fois λαγχάνειν en trois vers) est « very much like
the system I would postulate for the Seven » (p. 63), avec l'absence de primogeniture,
l'exclusion des sœurs et le maintien d'une sorte d'indivision du foyer paternel.
45 Signalons à titre de curiosité une autre répartition par tirage au sort de
différentes portes d'une cité, mais en dehors de tout contexte guerrier, entre des
grandes familles, dans la Bible (1 Chroniques 26, 13-19; sur différents usages bibliques
du tirage au sort — choix de Dieu, répartition du territoire, du butin, désignation
du responsable, cléromancie, etc. — , voir aussi par ex. Isaïe 34, 17; Esther 9, 20-24;
1 Samuel 14, 36-42; 1 Chroniques 24, 5-31; 25, 8-31; Proverbes 1, 14). Cf. A. Caquot,
in La Divination... [cité n. 8], p. 86-88.
2000] LOTS HÉROÏQUES 317

contre les portes. En contrepartie, désigne vite [ou bien : il faut


que commandent] les meilleurs des guerriers, l'élite de la cité,
aux issues des portes ! » (v. 55-58).
Comme cela se passe chez Homère, le choix a lieu parmi un
groupe préalablement distingué, c'est ce que le vocabulaire
politique appelle un choix εκ προκρίτων, « à partir d'un groupe
préalablement sélectionné » (Aristote, Constitution d'Athènes,
VIII, 1), ici celui des meilleurs guerriers, et il se fait selon deux
procédés différents, le tirage au sort d'un côté, entre les sept
chefs égaux, la décision du roi de l'autre, entre les άριστοι.
Aussi bien le chœur des femmes que le messager reviennent
sur cette opposition. Les Sept, guerriers qui se distinguent dans
leur armée, sont à chaque porte « en les ayant obtenues par le
sort », πάλω λαχόντες (ν. 126), « selon le sort que chacun, entre
les différentes portes, a obtenu », ως τ' εν πύλαις έκαστος εϊληχεν
πάλον (ν. 376) et le verbe λαγχάνω est à nouveau employé pour
Capanée (v. 423) et pour Etéoclos (v. 456); dans son cas, le
messager décrit avec précision le processus, emprunté
manifestement à la scène formulaire homérique, qui consiste à mettre les
sorts dans un casque, qu'on secoue, chaque sort qui saute hors
du casque désignant un héros pour une porte.

τρίτφ γαρ Έτεόκλω τρίτος πάλος


εξ υπτίου 'πήδησεν εύχάλκου κράνους,
πύλαισι Νηίστησι προσβαλεΐν λόχον

« Le troisième sort à sauter hors du casque de bronze est celui


d'un troisième chef, Etéoclos, pour qu'il lance sa troupe contre
la porte Néiste » (v. 457-459).
Pourquoi une telle insistance et un tel rappel homérique à son
propos? Par un souci de variatio, sans aucun doute, et peut-être
aussi parce qu'Etéoclos est presque l'homonyme du frère de
Polynice. Tous les deux, et eux seuls, sont caractérisés comme
άνήρ οπλίτης, l'un par son blason, l'autre par ses propres
déclarations 46. Mais Etéoclos, et lui seul, est désigné par tirage au sort,
tandis qu'Etéocle choisira d'affronter Polynice.
Pour les quatre guerriers argiens suivants, le tirage au sort
n'est plus mentionné, et le messager se contente de signaler qu'ils
se trouvent, ou ont été placés, à telle ou telle porte. Mais le
thème a été installé avec une telle netteté qu'il ne peut manquer
de rester présent pour le spectateur.

46 V. 466 et v. 717 : cf. A. Garzya, La Parola e la Scena, Naples, 1997, «Per i


Sette a Tebe di Eschilo» (=1996), p. 143 (cf. aussi p. 140).
318 PAUL DEMONT [REG, 113

Du côté thébain, le vocabulaire qui décrit les choix d'Etéocle


est lui aussi très insistant : c'est le verbe τάττειν, au futur (τάξω,
ν. 284, αντιτάξεις, ν. 395, αντιτάξω, ν. 409, άντιτάξομεν, ν. 621).
Le roi s'inclut lui-même à la dernière place de la liste dès ses
premiers mots, qui dessinent ainsi un programme narratif dont
le tragique apparaîtra peu à peu dans une lente progression de
l'angoisse : « Moi, ce sont sept guerriers, avec moi en septième,
que j'irai disposer aux sept issues des remparts, pour nous opposer
aux ennemis de toute notre force » (έμοι συν έβδόμω, ν. 282-4).
A ses décisions, il faudra obéir, car pour tout contrevenant, quel
qu'il soit « le trépas sera décidé par le conseil » (ψήφος κατ'
αυτών όλεθρία βουλεύσεται, ν. 198) 47.
L'opposition si nette des deux modes de désignation, tirage au
sort et décision royale, est donc essentielle d'abord pour la
dramaturgie de la pièce. Bien sûr, les spectateurs attendent le
duel fratricide. Mais l'attente de l'issue est ainsi ménagée autant
qu'il est possible : cette issue pourrait être évitée jusqu'à la fin,
puisqu'Etéocle s'est d'emblée désigné comme « le septième »,
mais que Polynice attribue les portes par tirage au sort. On a
vu comment le tirage au sort était dès l'épopée un moyen de
construire la progression de certains épisodes. Eschyle, en mêlant
tirage au sort et choix, raffine considérablement l'exploitation
littéraire de cette technique de composition. En second lieu, cette
opposition des procédés est importante aussi dans la peinture
des caractères. Elle fait d'emblée apparaître la volonté d'Etéocle,
et donc sa part de responsabilité, dans l'affrontement fratricide.
Du côté des « Sept », au contraire, Polynice, s'il est évidemment
coupable d'attaquer sa patrie à la tête d'une armée, n'apparaît
pas directement responsable de ce combat singulier-là. Enfin,
cette opposition n'est pas sans intérêt du point de vue de l'histoire
des idées. Comme dans le cas des échos que nous avons cru
pouvoir relever entre les différentes traditions épiques, mais cette
fois à l'intérieur d'une seule tragédie, le choix par tirage au sort
est opposé au choix par une décision humaine 48.

47 Le type de choix retenu par Eschyle pour Thèbes implique l'environnement


politique d'un Conseil associé, pour l'exécution, à la décision du roi, selon une
pratique dont on aurait une sorte d'équivalent dans YAntigone de Sophocle.
48 Le tirage au sort en matière militaire, entre les chefs ou entre les troupes, est
une réalité bien attestée à l'époque classique (Plutarque, Vie de Péridès 27 ; Thucydide,
VI, 42.1; VIII, 30.1; Lysias, XVI, 16; en dehors de l'histoire, cf. Xénophon, Cyropédie
IV, 5.55). Sur le partage de la responsabilité du duel entre les deux frères, cf. aussi
Thalmann [cf. n. 44], p. 20-21 et p. 70-71.
2000] LOTS HÉROÏQUES 319

II

Du point de vue de la construction de la pièce, on peut, il


est vrai, s'étonner, si l'on accepte les remarques que je viens de
faire, du fait que le tirage au sort, si présent au début de la
pièce et pour le choix des trois premiers guerriers argiens,
n'apparaisse plus, ensuite, pour les quatre autres, comme si
Eschyle se privait de l'exploitation ultime du remarquable ressort
dramatique qu'il a lui-même construit. On peut suggérer plusieurs
explications. Eschyle est bien conscient du fait que de toute
façon, le public connaît l'issue. De plus, le ressort est si nettement
installé qu'il ne lui serait pas utile d'y insister plus longtemps.
En troisième lieu, il doit ménager une pause, dans la thématique
du tirage au sort, avant la seconde partie de la pièce, où cette
même thématique est employée en un sens tout à fait nouveau.
En effet, à partir du moment où Etéocle se rend compte qu'il
doit se désigner lui-même comme adversaire de son frère, et que
le tirage au sort des Sept se mêle à sa décision pour imposer
un duel fratricide, cette thématique revient au premier plan, mais
dans une autre perspective, qui n'est plus seulement de l'ordre
de l'action, mais aussi de l'ordre de l'image. Le duel fratricide,
qui a lieu hors scène, n'est plus présenté comme le résultat de
l'interaction entre un tirage au sort et une décision humaine,
mais comme s'il était lui-même un tirage au sort. C'est alors un
tirage au sort corrompu, comme on a pu parler de « sacrifice
corrompu » chez Eschyle 49. Corrompu, il l'est d'abord parce qu'il
mêle le tirage au sort pour le choix des champions à la guerre,
le tirage au sort du patrimoine entre frères, et l'idée du lot échu
à la famille des Labdacides, les trois images étant fondues
ensemble par le biais de termes polysémiques, homophones ou
presque homophones, d'une manière tout à fait caractéristique
de l'art d'Eschyle 50. Une quatrième image s'y ajoute même, celle
de l'unité de la cité de Thèbes, menacée par la ruine.

49 F.I. Zeitlin, « The Motif of the Corrupted Sacrifice in Aeschylus' Oresteia »,


TAPA, 96, 1965, p. 463-508 (et 97, 1966, p. 645-653). Cf. Ed. Fraenkel, Aeschylus,
Agamemnon, ed. with a commentary by E.F., Oxford, 1962 (2e éd.), vol. II, p. 229
(ad Ag. 437) : « the perversion of the normal process of dividing the inherited estate,
the κλήρος, provides one of the main themes for the last part of the Seven
against Thebes ».
50 Je reprends ici une formule de J. Jouanna et P. Demont, « Le sens d'i%côp chez
Homère {Iliade, V, v. 340 et 416) et Eschyle {Agamemnon, v. 1480) en relation avec
les emplois du mot dans la Collection hippocratique », REA, 83, 1981, p. 197-209,
ici p. 206.
320 PAUL DEMONT [REG, 113

Evoquons d'abord d'un mot cet arrière-plan politique, car il


n'est peut-être pas sans lien avec la question du tirage au sort.
Dans une inscription d'une cité de la Sicile hellénistique, Nakônè,
des arbitres viennent d'une cité voisine, Ségeste, réconcilier les
deux camps qui s'affrontent pour des motifs publics, et la solution
retenue, tout à fait étonnante, passe par un tirage au sort, ou
plutôt une série de tirages au sort, qui créent, avec l'aide des
dieux qu'on implore, entre les ennemis d'hier, des couples de
frères, trente couples de frères par institution, par choix (αιρετοί).
Le mythe tragique des Sept décrit une évolution inverse, qui
transforme des frères, qui sont des frères de naissance, eux, en
ennemis irréductibles. Ce rapprochement, par delà les siècles et
les lieux suggère ce que signifie un tirage au sort corrompu.
Tous les aspects du tirage au sort sont dévoyés : bien loin de
préparer une réconciliation, ils entérinent la haine. Dans le tirage
au sort monstrueux des Sept contre Thèbes, les champions du
champ de bataille sont des frères, la prière des assistants, parce
que l'assistant principal est Œdipe, devient malédiction, l'arbitre 51
qui a fait les parts et qui secoue les sorts est un étranger barbare
qui vient de très loin, Ares, et c'est aussi le fer qui va trancher
la vie d'Etéocle et de Polynice. Enfin, le lot obtenu est la terre
du tombeau qu'ils obtiennent chacun à égalité, du moins en
principe, car ce lot est la source de nouvelles tragédies.

51 Sur le rôle des arbitrages publics, avec leur mélange de procédure juridique et
de médiation amicale, voir D. Asheri, « Osservazioni storiche sul decreto di Nakone »,
ASNP, 12, 1982, p. 1033-1045, ici p. 1034 n. 2 et p. 1038. Pour l'inscription de
Nakônè, cf. L. Dubois [cité n. 24), 1. 19-21 : και ές τον αύ[τ]ώντα ol συν/λαχόντες
αδελφοί αιρετοί όμονοοΰντες άλλάλοις με/τα πάσας δικαιότατος και φιλίας (sur ές τον
αύ[τ]ώντα scil. κλαρον, cf. L. Dubois, qui traduit : « que les frères désignés et tirés
au sort pour l'exploitation d'un bien en commun vivent en bonne entente, en toute
justice et en toute amitié » ; cependant, il s'agit peut-être, non d'un lot de terre, mais
simplement du tirage qui a réuni les frères par choix). On trouve de nombreux
rapprochements avec les procédures d'arbitrage (dès Hérodote, IV, 161 et V, 28,
mais surtout dans les cités hellénistiques) dans H. Engelmann, « Der Schiedsrichter
aus der Fremde (zu Aischylos, Sieben gegen Theben) », Rhein. Mus. 10, 1967,
p. 97-102, qui note : « Ach, der Fremde kommt aus Barbarenland (...) Einen echten
Schiedsrichter holt man nicht von den Barbaren, sondern aus befreundeter Stadt »
(p. 99), et observe qu'aux v. 907-911, au lieu des remerciements qu'on adresse à
celui qui a rempli ses fonctions d'arbitre en ami et en homme de bien, « die normalen
Wendungen sind bei Aischylos ins Gegenteil verkehrt » (p. 101). Après H.J. Rose,
A Commentary of the Surviving Plays of Aischylus, Amsterdam, 1957, vol. I, p. 224,
il critique (p. 100 n. 17) Wilamowitz (Aischylos Interpretationen, Berlin, 1914, p. 79
n. 1) selon qui Ares serait ici comparé à un esclave scythe servant d'auxiliaire de
justice pour les opérations de tirage au sort dans les tribunaux athéniens.
2000] LOTS HÉROÏQUES 321

On peut penser, avec W.G. Thalmann, qui en a fort bien


commenté certains aspects, que cette nouvelle utilisation du thème
du tirage au sort commence dès le vers 690 52 :
έπε! το πράγμα κάρτ' έπισπέρχει θεός
ϊτω κατ' ούρον κΰμα Κωκύτου λαχόν
Φοίβω στυγηθέν παν το Λαΐου γένος
Etéocle. — « Puisque la divinité pousse si fort à cet
accomplissement, qu'elle s'en aille au gré du vent, jusqu'à son lot, les flots
du Cocyte, la famille de Laios, que Phoibos a en horreur ».
Ce n'est encore ici qu'une esquisse : le lot de la famille de
Laïos n'implique pas expressément l'image du tirage au sort,
mais l'emploi du verbe λαγχάνω, après les si prégnantes
occurrences dans la première partie de la pièce, prépare dès ici l'image
qui suivra. Etéocle explique alors le concours de circonstance qui
le conduit à affronter son frère : l'origine, comme il l'avait
aussitôt crié dans un vers malheureusement corrompu, en est la
« malédiction » de son père : φίλου γαρ ... μοι πατρός ... άρά
(ν. 695). Le chœur reprend et développe ce thème (nous adoptons
la ponctuation de G. Hutchinson) :
πέφρικα ταν ώλεσίοικον, [στρ. α.
θεόν ού θεοίς όμοίαν,
παναληθή κακόμαντιν,
πατρός εύκταίαν Έρινύν
τελέσαι τάς περί θύμους
κατάρας Οίδιπόδα βλαψίφρονος·
δ'
παιδολέτωρ ερις αδ' ότρύνει.
ξένος δε κλήρους έπινωμα [άντ. α.
Χάλυβος Σκυθών άποικος,
κτεάνων χρηματοδαίτας
πικρός, ώμόφρων σίδαρος,
χθόνα ναίειν διαπήλας
όπόσαν και φθιμένοισιν [vel φθιμένους <-> Stanley] κατέχειν,
των μεγάλων πεδίων άμοιρους
« Je frémis de voir la destructrice, la déesse qui ne ressemble
à aucune déesse, la trop véridique prophétesse du malheur,
l'Erinys du vœu de son père, accomplir les furieuses malédictions

52 [Cf. n. 44] p. 72, en tenant compte, pour ce vers du moins, des réserves (que
suggère aussi l'étude de J.-L. Perpillou citée n. 20) de G.O. Hutchinson, Septem
contra Thebas, Oxford, 1987 (1985) : « To treat as an image of sortition is to press
the Greek too hard and to impede the sweep of the sentence » (p. 156).
322 PAUL DEMONT [REG, 113

d'Œdipe en délire. Ce duel qui conduit ses enfants à la mort en


presse l'exécution.
Un étranger divise les lots, un Chalybe, un résident venu de
Scythie, répartiteur bien amer des richesses, le fer au cœur cruel,
et il a secoué les sorts, pour qu'ils habitent tout juste la part de
leur terre que les morts peuvent occuper : ils ne se répartiront
pas les grands espaces ! » (v. 720-733).
La strophe et l'antistrophe reprennent d'abord l'explication du
duel par la malédiction du père, en y joignant le rôle de
l'Erinys 53. Puis vient, cette fois de façon tout à fait explicite, la
description du duel par l'image des sorts que l'on secoue. C'est
un arbitre étranger, annoncé dans un style énigmatique très
caractéristique d'Eschyle, qui est venu à la fois faire les parts et
organiser le tirage au sort 54. Le chœur évoque la « répartition »
entre les frères, pendant qu'est supposé se dérouler le duel
fratricide, une répartition de « lots » qui sont des parts égales de
patrimoine, comme il se doit entre deux frères, mais aussi des
« sorts », puisque le mot κλήρος a les deux sens. Le verbe
διαπάλλω qu'emploie Eschyle ne laisse aucun doute sur la
précision avec laquelle il joue sur la polysémie du mot. Dans la scène
épique du tirage au sort, la prière qui précède la sortie du sort
est notée, on s'en souvient, par le verbe άράομαι. Dans ce chant
du chœur et, de façon générale, dans la deuxième partie des
Sept, c'est Γάρά d'Œdipe qui joue le rôle de cette prière efficace.
Et à côté de cette prière, on retrouve aussi l'étape qui lui est
associée dans la scène homérique, les sorts qu'on secoue, avec
sa conséquence, le lot qui est tiré.
Le chœur évoque à nouveau plus loin à la fois la malédiction
(αράς, ν. 787) d'une façon encore plus saisissante, puisqu'on
entend Œdipe annoncer lui-même la répartition tragique : « Qu'un
jour ils n'obtiennent leur part (δια ... λαχεΐν) de mes biens que
de la main du Fer » (v. 787-789) 55. Après l'issue du duel, l'image
du partage est encore plusieurs fois reprise presque mot pour
mot. D'abord par le messager : « Les chefs, les deux commandants,

53 Cf. v. 70 avec les remarques de L. Lupas et Z. Petre, Commentaire aux Sept


contre Thèbes d'Eschyle, Bucaret-Paris, 1981, p. 35-36.
54 P. 72-76. Voir aussi G.O. Hutchinson [cf. n. 52], p. 163-164.
55 « Here διαλαχειν seems to signify not simply « share » but literally « divide by
casting lots » (Thalmann [cf. n. 44] p. 62). « Thus the wording of the curse apparently
implies that the brothers normally would be expected to cast lots peacefully to divide
the possessions they inherit, but that they are doomed instead to share their patrimony
by hostile means » (ibid.) ... « The brothers do, in fact, share their inheritance by
the sword ». L'image du tirage au sort n'est probablement dénotée par le verbe
διαλαχείν à lui seul, mais le contexte et l'image précédente la mobilisent à coup sûr
dans l'esprit du spectateur ou du lecteur.
2000] LOTS HÉROÏQUES 323

ont obtenu (διέλαχον) la pleine possession de leurs biens du Fer


de Scythie, travaillé au marteau » (v. 815-817). Puis dans les
lamentations du chœur, avec l'intervention plus nette du rôle de
« l'arbitre » chargé de faire les parts entre lesquelles on tire
ensuite au sort, et l'instigateur, peut-être aussi l'arbitre, du tirage
au sort est alors Ares lui-même, à deux reprises, en même temps
que le Fer de Scythie : « Ils se sont partagé leurs biens, les
cœurs acérés, pour en obtenir (λαχείν) une part égale. Mais
l'arbitre (διαλλακτήρ) n'est pas sans mériter les reproches de
leurs amis, et Ares ne leur a pas été favorable » (v. 906-910).
πικρός λυτήρ νεικέων ό πόντιος
ξείνος έκ πυρός συθεις
θηκτός σίδαρος· πικρός δέ χρημάτων
κακός δατητας Άρης άραν πατρω-
αν τιθεις άλαθή.
« Amer conciliateur dans leur querelle est l'étranger du Pont,
le Fer acéré jailli du feu. Amer est le mauvais partageur de
leurs richesses, Ares, qui réalise en vérité la malédiction de leur
père» (v. 941-946).
Eschyle peut ainsi jouer sur la proximité phonique entre Ares
et άρά, que l'on peut tenter de rendre en français, en déplaçant
le jeu de mots, par la proximité entre « amer » et « Ares ». Un
autre jeu sur les sonorités avait précédé, et il est encore plus
achevé, puisqu'il s'agit de l'emploi d'une forme qui recouvre
deux mots homonymes. Il n'y a à mon sens aucun doute
qu'Eschyle attire délibérément l'attention sur la nouvelle énigme
qu'il propose dans ces quelques vers 56 puisqu'il insère à cet
endroit une question qui porte sur le mot-même qu'il va
employer (v. 911-914) :
σιδαρόπληκτοι μεν ώδ' εχουσιν, [str. γ.
σιδαρόπληκτοι δέ τους μένουσι-
τάχ' αν τις ε'ίποι, τίνες;
τάφων πατρώων λαχαί
« Frappés par le fer les voici, frappés par le fer aussi les
attendent — qu'est-ce qui les attend ? demandera-t-on — les
trous (ou : les lots) des tombes paternelles ».
Le mot λαχή, selon les scholiastes, est à rattacher à λαχαίνω,
« creuser », et il signifie « trou », mais il existe un autre mot

56 Une énigme comparée à bon droit par E. Fraenkel (ASNP, 23, 1954, p. 278-280,
et Kleine Beitrage zur klass. Philologie, I, p. 399-401, cf. H. Engelmann [cf. n. 51],
p. 98 et W. Thalmann [cf. n. 44], p. 72) aux énigmes précédentes du chœur.
324 PAUL DEMONT [REG, 113

λαχή, attesté épigraphiquement et chez Hésychius, à rattacher


évidemment à λαγχάνω, et qui signifie « lot » 57. Il est impossible
de mieux indiquer l'identité entre le lot et la mort. En même
temps, Eschyle pose par ce mot le thème de la suite du tragique
destin familial : auront-ils effectivement la même part du tombeau,
la même sépulture ? Et il pose ce thème en indiquant d'emblée
qu'Antigone aura raison de donner à ses frères au moins cette
égalité-là, pour en faire, tragiquement, des vrais « frères de
semence » (όμόσποροι, ν. 937), des vrais « frères de sang »
(ομοαμοι, ν. 943).
Ainsi se retourne, dans cette famille au sort si pénible,
δύσποτμος (ν. 813, 819), l'oubli du tirage au sort par Etéocle,
qui vaut certitude de maîtriser seul le destin, en tirage au sort
d'en haut, fait à sa place par le Fer, dans l'efficace de Γάρά du
Père, attribuant comme lot parfaitement égal, la mort et la terre
du tombeau. La virtuosité avec laquelle Eschyle joue des différents
usages du tirage au sort, de deux façons différentes au cours de
la pièce, puis, dans la seconde partie, au sein d'une polyphonie
terrible, est admirable 58.

Revenons pour conclure à la perspective générale évoquée


dans l'introduction. L'étude ici présentée est en effet dans mon
esprit en quelque sorte prélimaire à l'examen du rôle du tirage
au sort dans la Grèce antique. Elle est fondée presque
exclusivement sur un corpus littéraire où la question du lien entre cette

57 Le jeu de mots a été relevé depuis longtemps. Les scholies anciennes ne


donnent que le sens « trou » (e.g. 914a (M) : λαχαί· αϊ σκαφαί. τό φυτόν άμφελάχοανεν,
avec citation d'Odyssée, XXIV, ν. 241, G.M. Gayo, Scholia in Aeschyli Septem
adversus Thebas, Leon, 1989, p. 202), les scholies récentes donnent le choix entre les
deux sens (e.g. 914a [FFcTSgLcLh] : λαχαί' τό λαχαί ή αντί τοΰ διορύξεις νόει,
λαχαίνω γαρ τα σκάπτω, έξ ου και λάχανον, ή ο και κρείττον άντι του κληρώσεις,
ήγουν οί κεκληρωμένοι αύτοίς πατρώοι τάφοι, ρ. 277 G.M. Gayo (cf. 914 h Smith,
remontant à Thomas Magister). J.-L. Perpillou [cf. n. 19], p. 197, note que la glose
d'Hésychius (λαχή· λήξις, άποκλήρωσις) est « un écho probable » du passage d'Eschyle.
Pour lui, « il s'agit d'un droit héréditaire (...) sans autre condition d'accès que (...)
d'être issus de Laïos, puis d'Œdipe » ; c'est tout à fait exact, mais l'idée d'une
attribution par le sort ne nous paraît pas exclue pour autant.
58 Au moment où, dans la pièce, tout bascule, juste après lui avoir dit que son
frère Polynice était à la septième porte de la ville, le messager dit à Etéocle (v. 654) :
συ δ ' αυτός γνώθι ναυκληρείν πόλιν « A toi de savoir gouverner l'Etat ». Le verbe
qu'il emploie, ναυκληρείν, reprend, juste avant qu'elle soit détournée, l'image du
navire de l'Etat dont Etéocle tient la barre, comme dans le prologue. Le mot
ναύκληρος n'a étymologiquement rien à voir avec κλήρος, mais il en a été rapproché
par étymologie populaire et c'est peut-être la raison, selon Pierre Chantraine (DELG
s.v.), pour laquelle il a suppléé la forme plus ancienne ναύκραρος. Il n'est peut-être
pas impossible qu'Eschyle suggère, par ce mot, à la fois la responsabilité d'Etéocle
dans les décisions qu'il prend et sa méconnaissance, pour l'instant, du rôle joué par
le sort. Il ne gouverne que le navire de l'Etat, son sort lui a depuis longtemps échappé.
2000] LOTS HÉROÏQUES 325

institution et la démocratie n'est absolument pas posée. Cela


n'empêche pas que plusieurs des débats qui agitèrent la réflexion
postérieure y apparaissent, me semble-t-il, déjà, ce qui, comme
le disait, pour d'autres raisons (qui n'étaient pas toujours bonnes),
Fustel de Coulanges il y a plus d'un siècle, nous délivre « de
l'idée préconçue que le tirage au sort ne pouvait qu'être un
procédé démocratique » 59. Comment assurer une répartition égali-
taire des honneurs entre un groupe d'égaux, faut-il préférer le
choix par élection (ou désignation) au choix par tirage au sort ?
Les analyses proposées ici peuvent éclairer, comme on l'a vu,
certains aspects narratifs ou certaines thématiques de l'épopée
et de la tragédie. Elles voudraient aussi attirer l'attention sur
l'arrière-plan des pratiques du tirage au sort dans la cité grecque
qui apparaît à l'époque archaïque et au début de l'époque
classique, à propos des mythes héroïques, et qui fut souvent
passé sous silence dans les analyses antiques et modernes du rôle
politique du tirage au sort dans la Grèce antique, à partir du
moment où l'on fit de ce mode de choix une caractéristique de
la version extrême du régime politique de la démocratie directe.
Paul Demont,
Université de Paris-Sorbonne (Paris-IV).

Cf. « Recherches... » [cf. n. 4], p. 148.