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Noam Chomsky

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANETE?

L'Amérique en quète d'hégémonie mondiale

intro :

La politique actuelle de l'administration Bush sur la scène mondiale constitue-t-elle une rupture avec la position traditionnelle des Etats-Unis ? Pour Noam Chomsky qui signe la son premier grand essai depuis une quinzaine d'années la Stratégie de sécurité nationale adoptée en 2002 a eu de nombreux précédents dans la pratique des administrations passées, tant républicaines que démocrates. Ce qui est vraiment nouveau, c'est que cette attitude n'est plus déniée mais revendiquée ouvertement. En s'appuyant sur un travail de recherche de premier ordre et sur l'exploitation de nombreuses archives, Chomsky analyse, avec autant d'indignation que d'humour, le discours du projet américain, dont il souligne très efficacement l'illogisme et l'injustice. Hégémonie ou survie : tel est, selon Chomsky, le choix historique aujourd'hui, et nul ne sait quelle orientation va l'emporter.

CHAPITRE PREMIER

priorités et perspectives

Il y a quelques années, l'une des grandes figures de la biologie contemporaine, Ernst Mayr, a publié ses réflexions sur nos chances de succès dans la quête d'une intelligence extraterrestre'. Il les jugeait fort minces. La raison : les faibles capacités d'adaptation de ce que nous appelons I'“ intelligence supérieure ”, autrement dit la forme humaine d'organisation intellectuelle. Mayr estimait le nombre d'espèces apparues depuis l'origine de la vie à environ 50 milliards, parmi lesquelles une seule “ [avait] établi le type d'intelligence nécessaire pour créer une civili- sation ”. Elle l'avait fait très récemment, il y a 100 000 ans, peut-être. On estime en général que seul un petit groupe a survécu, dont nous sommes tous les descendants. Mayr en concluait que la forme humaine d'organisation intellectuelle n'était peut-être pas favorisée par la sélection naturelle. L'idée selon laquelle “ il vaut mieux être intelli- gent que stupide ”, écrivait-il, est réfutée par l'histoire de la

vie sur terre, à en juger du moins par le succès biologique. En ternies de survie, scarabées et bactéries réussissent infi- niment mieux que les humains. Il faisait aussi une autre remarque peu réjouissante: “ L'espérance de vie moyenne d'une espèce est d'environ 100 000 ans. ” “ Vaut-il mieux être intelligent que stupide ? ” Nous entrons dans une période de l'histoire de l'humanité qui

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permettra peut-être de répondre à la question. Le mieux serait qu'elle ne le fasse pas, car, si elle apporte une réponse définitive, celle-ci sera nécessairement que les humains ont été, une sorte d'“ erreur biologique ”, et qu'ils ont utilisé leurs 100 000 ans à s'autodétruire, en anéantissant bien d'autres choses avec eux. Il est certain que notre espèce s'est donné les moyens de faire cela. Un hypoth -étique observateur extraterrestre pour- rait conclure que les humains ont manifesté cette aptitude tout au long de leur histoire, et de façon vraiment specta- culaire dans les derniers siècles, où ils se sont acharnés sur 15environnement nécessaire à la vie, sur la diversité des organismes complexes et, avec une sauvagerie froide et calculée, les uns sur les autres.

Les deux superpuissances

Début 2003, de nombreux signes prouvaient que les inquiétudes pour la survie de notre espèce n'étaient que trop fondées. Pour n'en citer que quelques-uns: on venait d'apprendre, à l'automne 2002, qu'une guerre nucléaire qui aurait pu exterminer l'espèce humaine avait été évitée de justesse quarante ans plus tôt ; immédiatement après cette révélation stupéfiante, l'administration Bush paralysait les efforts des Nations unies pour interdire la militarisation de l'espace, sérieuse menace contre la survie ; elle mettait fin aussi aux négociations internationales pour empêcher la guerre biologique, et faisait tout pour rendre inévitable une agression contre l'Irak, en dépit d'une opposition populaire sans équivalent dans l'histoire. Des ONG dotées d'une longue expérience en Irak, des études réalisées par des organisations médicales respectées ont souligné que l'invasion en préparation risquait de

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PRIORITES ET PERSPECTIVES

déclencher une catastrophe humanitaire. Leurs mises en garde ont été ignorées par Washington et n'ont guère retenu l'intérêt des médias. Un groupe de travail américain officiel et de haut niveau a conclu que le recours à des armes de destruction massive (ADM) dans des attentats sur le terri- toire des États-Unis était un scénario “ vraisemblable ”, et le serait plus encore en cas de guerre avec l'Irak. De nombreux experts et agences de renseignement ont tenu le même langage, ajoutant que l'agressivité générale de Washington - pas seulement à l'égard de l'Irak - aggravait les menaces à long terme du terrorisme international et de la prolifération des ADM. On est resté sourd à leurs avertissements. En septembre 2002, l'administration Bush rendit publique sa Stratégie de sécurité nationale. Elle donnait aux États- Unis le droit de recourir à la force pour éliminer tout ce qu'ils verraient comme un défi à leur hégémonie mondiale, laquelle devait être permanente. Ce nouveau grand dessein suscita de graves inquiétudes dans le monde entier, y compris chez les élites américaines sensibles à la politique étrangère. Le même mois commença une propagande offensive qui présen- tait Saddam Hussein comme une menace imminente pour les Etats-Unis. Elle insinuait qu'il était responsable des atrocités du 11 septembre et en préparait de nouvelles. Lancée a l'ouverture de la période électorale des législatives de mi- mandat, cette campagne réussit brillamment à faire basculer les esprits. Elle eut tôt fait de détacher l'opinion publique américaine du reste de l'opinion mondiale et aida les diri- geants de Washington à atteindre leurs buts électoraux, puis à faire de l'Irak le banc d'essai de la nouvelle doctrine qu'ils venaient d'annoncer: recours à la force à volonté. Le président Bush et ses collaborateurs sabotèrent aussi les efforts internationaux pour atténuer les menaces d'une gravité reconnue pesant sur l'environnement, sous des prétextes qui dissimulaient mal leur allégeance a un secteur

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précis des intérêts privés. Pour le rédacteur en chef de la revue Science, Donald Kennedy, le “ programme scienti- fique sur le changement de climat ” de l'administration (Climate Change Science Program, CCSP) est un simulacre qui “ ne comprend aucune recommandation visant à limiter ou à réduire les émissions ” : il se contente de fixer des “ objectifs de réduction volontaire qui, même s'ils étaient atteints, n'empêcheraient pas les taux d'émission américains de continuer à augmenter d'environ 14 % tous les dix ans ”. Le CCSP ne prend même pas en considération la forte possi- bilité, suggérée par “ un corpus croissant de preuves ”, que le réchauffement à court terme qu'il ignore “ déclenche un processus non linéaire abrupt ”, avec des changements de température spectaculaires qui se révéleraient extrêmement

dangereux pour les Etats-Unis, l'Europe et d'autres zones tempérées. C'est I'“ indifférence méprisante ” de l'adminis- tration Bush “ pour l'action multilatérale contre le réchauf- fement de la planète ”, ajoute Kennedy, “ qui a inauguré 1 erosion durable de ses liens d'amitié en Europe ” et suscité “ un ressentiment qui couve sous la cendre ” 2. En octobre 2002, il était devenu difficile d'ignorer cette

réalité: le monde était “ plus inquiet de l'usage débridé de la puissance américaine que de la menace de Saddam Hussein ”, et “ aussi décidé à mettre des bornes au pouvoir du

géant qu'à [

s'intensifia au cours des mois suivants, quand le géant fit clair- dément connaitre son intention d'attaquer l'Irak même si les inspections de l'ONU, qu'il avait acceptées à contrecoeur, ne débusquaient pas d'armes susceptibles de lui offrir un prétexte. En décembre, presque partout hors des Etats-Unis, le soutien aux projets guerriers de Washington n'atteignait même pas 10 %, selon les sondages internationaux. Deux mois plus tard, après de gigantesques manifestations dans le monde, la presse écrivait: “ Il y a peut-être toujours deux superpuissances sur la

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désarmer le dictateur” 3. Son inquiétude

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planète: les États-Unis et l'opinion publique mondiale ” (“ les États-Unis ” désignant ici d'état américain, pas l'opinion de la population ni même celle de l' élite)4. Début 2003, des sondages révélèrent que la peur des États-Unis avait atteint des sommets dans le monde entier, de même que la méfiance à l'égard de leurs dirigeants. Leur rejet des droits et des besoins humains élémentaires s'accompagnait d'un mépris affiché du processus démocra- tique, dont il est difficile de trouver un équivalent, assorti de professions de dévouement sincère aux droits de l'homme et à la démocratie. Les événements qui ont suivi ont dû beaucoup perturber ceux qui se préoccupent du monde qu'ils laissent à leurs petits-enfants. Si les stratèges de Bush se situent à un extrême de l'éven- tail politique américain traditionnel, leur programme et leur doctrine ne manquent pas de précurseurs, tant dans l'histoire des États-Unis que chez d'autres aspirants antérieurs à l'hégémonie. Et - c'est le plus inquiétant - leurs décisions ne sont peut-être pas irrationnelles dans le cadre de l'idéo- logie dominante et des institutions qui l'incarnent. On a vu maintes fois dans l'histoire des dirigeants recourir à la menace ou à l'usage de la force malgré de gros risques de catastrophe. Toutefois, l'enjeu est bien plus grand aujourd'hui. Rarement, jamais peut-être, le choix entre hégémonie et survie ne s'est posé si clairement. Essayons de démêler certains des fils de cette tapisserie complexe, en concentrant notre attention sur la puissance mondiale qui revendique l'hégémonie planétaire. Ses actes, et les doctrines qui les inspirent, doivent être l'un des premiers soucis de tout habitant du globe, et d'abord, bien

sûr, des Américains : beaucoup jouissent d'avantages et de libertés inhabituelles, donc de moyens d'influer sur l'avenir, et ils devraient assumer sérieusement les responsabilités qui vont de pair avec ces privilèges.

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Le territoire ennemi

Ceux qui veulent prendre ces responsabilités et s'engager réellement pour la démocratie et la liberté - ou simplement pour une survie décente - doivent connaître les obstacles qui leur barrent la route. Dans les États répressifs, ils ne sont pas dissimulés ; dans les sociétés démocratiques, ils sont plus subtils. Mais, si les méthodes sont très différentes, les objectifs sont à bien des égards les mêmes : faire en sorte que la “ grande bête ”, comme Alexander Hamilton appelait le peuple, ne sorte pas des limites convenables. Contrôler la masse de la population a toujours été une des grandes préoccupations du pouvoir et des privilégiés, en particulier depuis la première révolution démocratique moderne, celle de l'Angleterre du xvif siècle. Les “ hommes de la meilleure qualité ”, comme ils s'autodési- gnaient, avaient été atterrés de voir “ une stupide multitude de bêtes à forme humaine ” refuser le cadre de la guerre civile anglaise entre le roi et le Parlement et réclamer un tout autre gouvernement - “ par des ruraux comme nous qui connaissent nos besoins ”, pas par “ des chevaliers et des gentilshommes qui nous font des lois, qui sont choisis par peur et nous oppriment, et qui ne savent rien des malheurs du peuple ”. Les hommes de la meilleure qualité estimaient que, si le peuple était assez “ dépravé et corrompu ” pour “ conférer des postes de pouvoir et de confiance à des êtres vils et sans mérite, il était par là même déchu de ses droits au profit de ceux qui sont bons, bien que peu nombreux ”. Près de trois siècles plus tard, l'idéalisme wilsonien, comme dit la formule consacrée, a pris des positions assez proches. À l'étranger, il incombe à Washington d'assurer le pouvoir aux “ bons, bien que peu nombreux ”. Aux États-Unis, il faut maintenir un système où les décisions sont prises par l'élite et ratifiées par le peuple - ce qui, en bonne termino-

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logie de sciences politiques, s'appelle polyarchie et non démocratie 5. En tant que président, Woodrow Wilson lui-même n'a pas hésité à user de mesures très répressives, y compris sur le terri- toire des États-Unis. Mais il n'est généralement pas possible de recourir à de telles méthodes dans les pays où les luttes populaires ont donné accès à un grand nombre de droits et de

libertés. A l'époque de Wilson, les milieux dirigeants des

États-Unis et de la Grande-Bretagne avaient compris, dans l'ensemble, que la contrainte serait un outil de moins en moins performant au sein de leurs sociétés, et qu'ils allaient devoir trouver de nouveaux moyens de dompter la bête, essentielle- ment en contrôlant l'opinion et les mentalités. Depuis, de gigantesques industries se sont développées à cette fin. Personnellement, Wilson pensait que, pour préserver “ la stabilité et l'honnêteté ”, il fallait donner le pouvoir à une élite de gentlemen aux “ idéaux élevés ”'. Les grands intel- lectuels en vue étaient d'accord avec lui. “ E faut remettre le peuple à sa place ”, déclarait Walter Lippmann dans ses essais progressistes sur la démocratie. L'objectif pouvait être atteint en partie par “ la fabrication du consentement ”,

“ art réfléchi ” qui est une “ composante normale du

gouvernement populaire ”. Cette “ révolution ” dans la

“ pratique de la démocratie ” devait permettre à une “ classe spécialisée ” de gérer les “ intérêts communs ” qui, “ la plupart du temps, échappent entièrement à l'opinion publique ”. Fondamentalement, l'idéal léniniste. Lippmann avait été directement témoin de la révolution dans la pratique de la démocratie en sa qualité de membre du Committee on Public Information, lequel, créé par Wilson pour coordonner la propagande de guerre, était brillamment parvenu à enfiévrer la population. Il est important que les “ hommes responsables ” auxquels Il incombe de prendre les décisions, poursuivait Lippmann,

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“ vivent à l'abri des ruées et mugissements d'un troupeau

dérouté ”. Il faut que ces “ non-initiés qui se mêlent de tout sans rien savoir ” soient “ spectateurs ” et non “ partici- pants ”. Le troupeau a certes sa “ fonction ” : se précipiter périodiquement pour soutenir tel ou tel élément de la classe dirigeante dans une élection. Ce qui n'est pas dit, c'est que les hommes responsables ne sont pas redevables de leur statut à quelque talent ou savoir spécial, mais à leur soumission volontaire aux systèmes de pouvoir réel dont ils respectent loyalement les principes de fonctionnement, à commencer par le plus important: les décisions fondamentales en matière économique et sociale doivent être prises dans des institutions autoritairement contrôlées d'en haut, et il faut limiter la parti- cipation de la bête à un espace public restreint. Restreint jusqu'où, l'espace public ? C'est une question dont on peut discuter. Les initiatives néolibérales des trente dernières années ont eu pour but de le diminuer encore en abandonnant des décisions essentielles à des dictatures privées à peu près irresponsables, étroitement liées entre elles et à quelques Etats puissants. Dans ces conditions, la démo- cratie peut survivre, mais sous une forme radicalement amoindrie. Si les cercles Reagan-Bush ont pris à cet égard

une position extrême, l'éventail politique est très réduit- Certains estiment qu'il n'existe pratiquement pas, et se moquent des politologues qui “ gagnent leur vie en opposant sur d'infimes détails les sitcoms de la NBC à ceux de la CBS ” pendant les campagnes électorales. “ Par accord tacite, les deux grands partis abordent la rivalité pour la présidence comme un kabuki politique [où] les acteurs connaissent leur rôle et [où] chacun s'en tient au script ”, “ en affectant des poses ” qu'on ne saurait prendre au sérieux 7. Si le peuple échappe à la marginalisation et à la passivité, nous sommes confrontés à une “ crise de la démocratie ”. Il convient de la surmonter, expliquent les intellectuels libéraux,

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PRIORITÉS ET PERSPECTIVES

notamment en mettant au pas les institutions responsables de l'“ endoctrinement des jeunes ” - les écoles, les universités,

les églises, etc. -, voire en imposant un contrôle gouverne- mental sur les médias, au cas où l'autocensure ne suffirait pas 8. En prenant ces positions, les intellectuels contemporains puisent à de bonnes sources constitutionnelles. James Madison soutenait qu'il fallait déléguer le pouvoir à “ la part riche de la nation ”, “ le groupe des hommes les plus capables ”, qui comprennent que le rôle de l'État est de

“ protéger la minorité des opulents contre la majorité ”.

Avec sa vision du monde précapitaliste, il était sûr que I'“ homme d'Etat éclairé ” et le “ philosophe bienveillant ”

qui allaient exercer le pouvoir “ discerneraient l'intérêt véri- table de leur pays ” et protégeraient le bien public contre les

“ méfaits ” des majorités démocratiques. Des méfaits que

l'on éviterait, espérait Madison, grâce au système de frag- mentation du pouvoir qu'il avait conçu. Par la suite, il eut peur de voir surgir de graves problèmes avec l'augmentation probable du nombre de ceux qui “ [allaient] subir toutes les épreuves de la vie et aspirer en secret à une répartition plus égale de ses bienfaits ”. Une grande partie de l'histoire moderne reflète ces conflits, autour des questions : qui va décider et comment ? Que le contrôle de l'opinion soit le fondement de tout gouvernement, du plus despotique au plus libre, on le sait au moins depuis David Hume, mais il convient d'ajouter à la formule une précision: il est infiniment plus important dans les sociétés libres, où l'on ne peut maintenir l'obéissance par

le fouet. Il est donc bien naturel que les institutions modernes de contrôle de la pensée - que l'on appelait très franchement

“ propagande ” avant que le terme ne se démode en raison

d'associations totalitaires - aient pris naissance dans les sociétés les plus libres. La Grande-Bretagne a été la pion- nière en ce domaine, avec son ministère de l'Information qui

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a entrepris “ de diriger la pensée de la plus grande partie du monde ”. Et Wilson a vite suivi avec son Committee on Public Information. Ses succès dans la propagande ont inspiré les théoriciens de la démocratie progressiste et l'industrie moderne de la publicité. Des membres éminents du CPI, comme Walter Lippmann et Edward Bemays, ont

puise tout à fait ouvertement dans ces exploits du contrôle de la pensée, que Bernays appelait “ l'ingénierie du consente-

ment [

terme “ propagande ” est devenu une entrée dans l'Encyclo- paedia Britannica en 1922, et dans l'Encyclopedia of Social Sciences dix ans plus tard, avec la caution scientifique de

Harold Lasswell aux nouvelles techniques de contrôle de l'esprit public. Les méthodes des pionniers ont été particuliè- rement importantes, écrit Randal Marlin dans son histoire de la propagande, parce qu'elles ont été “ largement imitées

] [

tique et le Pentagone ”, bien que les prouesses de l'industrie

des relations publiques les écrasent tous 9. Les problèmes du contrôle intérieur deviennent parti- culièrement ardus quand le gouvernement suit des politiques rejetées par la masse de la population. Dans ces cas-là, il sera peut-être tenté d'emboîter le pas à l' administration Reagan, qui a crée un “ bureau de la diplomatie publique ” (Office of Public Diplomacy) pour faire accepter ses menées meurtrières en Amérique centrale. Un haut responsable a qualifié son opération “ Vérité ” de “ gigantesque opération psychologique, comme Farmée en effectue pour influencer la population d'un territoire ennemi ou occupé ” : voilà une définition franche d'une attitude générale des autorités a Pégard de leur propre population 10.

], l'essence même du processus démocratique ”. Le

par l'Allemagne nazie, l'Afrique du Sud, l'Union sovié-

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Le territoire ennemi extérieur

S'il faut souvent contrôler l'ennemi intérieur par une propagande intensive, hors des frontières on peut user de moyens plus directs. Les dirigeants de l'actuelle administra- tion Bush - pour la plupart recyclés des cercles les plus réactionnaires des administrations Reagan et Bush 1 - en ont donné des illustrations assez claires au cours de leur prece- dent passage au pouvoir. Quand le régime traditionnel de violence et de répression a été défié par l'Église et d'autres mécréants dans les domaines centraméricains des États- Unis, l'administration Reagan a réagi par une “ guerre contre le terrorisme ”, déclarée dès son entrée en fonctions en 1981. Cette initiative américaine s'est évidemment muée aussitôt en une guerre terroriste, avec massacres, torture et barbarie, qui s'est vite étendue à d'autres régions du monde.

Dans un pays, le Nicaragua, Washington avait perdu le contrôle des forces armées qui, traditionnellement, mainte- naient dans la sujétion la population locale - triste héritage, là encore, de l'idéalisme wilsonien. La dictature de Somoza, soutenue par les États-Unis, avait été renversée par les rebelles sandinistes, et sa criminelle garde nationale démantelée. Il fallait donc soumettre le Nicaragua à une campagne de terro- risme international. Celle-ci a laissé le pays en ruine. Même les effets psychologiques des guerres terroristes de Washington sont effroyables. Le climat d'exubérance, de vita- lité, d' optimisme qui avait suivi le renversement de la dictature n'a pas survécu longtemps à l'intervention de la superpuis- sance régnante pour écraser l'espérance de voir une histoire épouvantable prendre enfin, peut-être, un tour différenL Les autres pays d'Amérique centrale visés par la guerre reaganienne “ contre le terrorisme ” étaient restés sous le contrôle de forces équipées et entraînées par les Etats-Unis. En l'absence d'une armée susceptible de défendre la popu-

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lation contre les terroristes - lesquels étaient les forces de sécurité elles-mêmes-, les atrocités ont été encore pires.

Meurtres, tortures, dévastations : cette histoire a été relatée en détail par des organisations de défense des droits de l'homme, des groupes religieux, des universitaires latino- américains et bien d' autres, mais elle est restée pet, connue des citoyens de l'Etat qui en portait la responsabilit- première, et on l'a vite effacée 11. Au milieu des années 1980, les campagnes terroristes d'Etat soutenues par les Etats-Unis avaient créé des sociétés

“ marquées par la terreur et la panique [

collective et la peur généralisée ”, pour citer une grande organisation salvadorienne de défense des droits de l'homme liée à l'Eglise : la population avait “ intériorisé l'acceptation ” de “ l'usage quotidien de la violence ” et de “ l'apparition fréquente de corps tortures ”. “ On est tenté de croire que certains à la Maison-Blanche adorent les dieux aztèques - en leur offrant du sang centraméricain ”, écrivit le journaliste Julio Godoy de retour d'une brève visite dans son Guatemala natal. Il avait fui ce pays un an plus tôt quand les locaux de son journal, La Epoca, avaient sauté, détruits par les terroristes d'Etat dans un attentat qui ne suscita aucun intérêt aux États-Unis l'attention y était soigneusement concentrée sur les méfaits de l'ennemi offi- ciel, sûrement réels mais bien difficiles à détecter étant donné l'ampleur de la terreur d'Etat soutenue par les Etats- Unis dans la région. La Maison-Blanche, souligna Godoy, met au pouvoir et soutient en Amérique centrale des forces qui pourraient “ facilement disputer à la Securitate de Nicolae Ceausescu le Grand Prix mondial de la cruauté 12 ”. Quand les officiers terroristes eurent atteint leurs buts, les conséquences furent étudiées lors d'une conférence tenue à

], l'intimidation

San Salvador par les jésuites et leurs collaborateurs laïques. Ils pouvaient fonder leur réflexion sur une expérience

PRIORITÉS ET PERSPECTIVES

personnelle plus que suffisante, outre ce qu'ils avaient observé pendant la sinistre décennie 1980. Conclusion de la

conférence : il ne suffit pas de se concentrer sur le terro-

risme. Il n'est pas moins important “ d'explorer [

poids qu'a eu la culture de la terreur dans la domestication des attentes de la majorité ”, en l'empêchant d'envisager “ des alternatives aux exigences des puissants ” 13. Ce n'est pas seulement vrai pour l'Amérique centrale. Détruire l'espoir: objectif d'une importance cruciale. Lorsqu'il est réalisé, on autorise la mise en place d'une démocratie formelle -et même on la préféré, ne serait-ce que pour la bonne image. Dans des cercles dirigeants honnêtes, cette vérité est globalement reconnue. Et elle est évidemment bien mieux comprise par les bêtes à forme humaine qui ont à subir les effets de leur défi aux impératifs d'ordre et de stabilité. Autant de questions que la seconde superpuissance, l'opinion publique mondiale, doit à tout prix assimiler si elle veut sortir de l'enclos où on l'enferme, et prendre au sérieux les idéaux de justice et de liberté dont il est facile de parler mais qui sont plus difficiles à défendre et à faire progresser.

] le

CHAPITRE 2

La grande stratégie impériale

A l'automne 2002, le monde s'est beaucoup inquiété de

voir l'État le plus puissant de l'histoire déclarer son inten- tion de maintenir son hégémonie par la menace ou l'usage de la force militaire, dimension de la puissance où il détient

la

suprématie absolue. Pour citer la rhétorique officielle de

la

Stratégie de sécurité nationale : “ Nos armées seront assez

fortes pour dissuader des adversaires potentiels de se renforcer militairement dans l'espoir de surpasser, ou d'égaler, la puissance des États-Unis 1. ” John lkenberry, spécialiste bien connu des affaires inter- nationales, voit dans la déclaration “ un grand dessein stra- tégique [qui] commence par un objectif fondamental:

maintenir un monde unipolaire où les États-Unis n'ont aucun rival à leur mesure ”. Cette situation doit être “ permanente, [afin que] jamais aucun État ni aucune coali- tion ne puisse défier [les Etats-Unis] dans leur rôle de leader, protecteur et gendarme du monde ”. Une telle doctrine “ vide quasiment de leur sens les normes interna- tionales sur l'autodéfense, consacrées par l'article 51 de la Charte des Nations unies ”. Plus généralement, elle balaie la l'égalité et les institutions internationales, jugées “ de peu

d'intérêt ”. “ La nouvelle grande stratégie impériale, pour- suit lkenberry, fait des États-Unis [un] État révisionniste qui entend transformer ses avantages du moment en ordre

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mondial où il mène le bal ”, et par là même incite les autres a trouver moyen de “ contourner, miner, endiguer et atta- quer la puissance américaine ”. Elle risque donc d'aboutir à un monde “ plus dangereux et divisé, ou les États Unis seront moins en sécurité ” 2 _ point de vue largement partagé dans l'élite des connaisseurs de la politique étrangère.

Imposer l'hégémonie

La grande stratégie impériale pose le droit des États-Unis a faire la “ guerre préventive ” à volonté. Préventive, pas préemptive 3. La première frappe peut entrer dans le cadre du droit international. Supposons par exemple quon ait détecté, venus de la base militaire de l'île de Grenade, inventée par l'administration Reagan en 1983, des bombar- diers russes en vol vers les États-Unis dans l'intention claire et nette de les attaquer: une “ première frappe ” détruisant ces avions, et peut--être même la base de Grenade, aurait été justifiable dans le cadre d'une interprétation raisonnable de la Charte des Nations unies. Cuba, le Nicaragua et beaucoup d'autres pays auraient pu exercer le même droit pendant les nombreuses années où ils ont été agressés à partir du terri- toire des Etats-Unis, si ce n'eut été évidemment de la folie, pour les faibles, d'user de leurs droits. Mais, quelles que puissent être les justifications de la guerre “ préemptive ”, elles ne tiennent pas pour la guerre préventive, en particulier au sens que ses chauds partisans donnent aujourd'hui à ce concept, à savoir l'usage de la force militaire pour éliminer une menace imaginée ou inventée (même l'adjectif préven- tive est donc ici trop charitable). La guerre préventive est un crime de guerre. Si c'est une idée “ dont l'heure a sonné4 ”, le monde est en grand danger.

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Quand l'invasion de l'Irak a commencé, le grand histo- rien Arthur Schlesinger, ancien conseiller du président Kennedy, a écrit:

Le président a adopté une politique d'“ autodéfense anti- cipée ” qui offre une ressemblance inquiétante avec celle que le Japon impérial a mise en oeuvre à Pearl Harbor à une date qui, comme l'avait prédit un ancien président des États- Unis, reste entachée d'infamie. Franklin D. Roosevelt avait raison, mais aujourd'hui c'est nous, les Américains, qui vivons dans l'infamie 5.

“ La vague mondiale de sympathie qui a submergé les Etats-Unis après le 11 septembre ”, a-t-il ajouté, “ a cédé la place à une vague mondiale d'aversion pour l'arrogance et le militarisme américains ”, et, même dans des pays amis, l'opinion publique considère Bush “ comme une plus grande menace pour la paix que Saddam. Hussein ”. L'expert en droit international Richard Falk juge “ incontes- table ” que la guerre d'Irak a été un “ Crime contre la Paix du type de ceux pour lesquels les dirigeants allemands survi- vants ont été inculpés, jugés et punis à Nuremberg 6 ”. Certains défenseurs de la nouvelle stratégie concèdent qu'elle foule aux pieds le droit international, mais n'y voient aucun problème. L'ensemble du cadre juridique interna- tional n'est “ que du vent ”, écrit le savant juriste Michael Glennon: “ l'effort grandiose pour soumettre le règne de la force à celui du droit ” doit être jeté à la poubelle de l'histoire - position qui convient fort bien au seul État capable d'adapter les nouvelles “ non-règles ” à ses propres fins, puisqu'il dépense en engins de mort presque autant que le reste du monde réuni et qu'il est en train d'ouvrir de nouvelles pistes dangereuses au développement des moyens de destruction, en dépit de l'opposition quasi unanime de toute la planète. La preuve que le système n'est “ que du

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vent ” est immdiate : Washington “ a indiqué clairement son intention de faire tout ce qu'il pourra pour maintenir sa prééminence ”. puis “ a annonce qu'il allait ignorer ” le Conseil de sécurité des Nations unies sur l'Irak, et a fait savoir, plus généralement, qu“ il ne serait plus lié par les règles de la Charte [des Nations unies] gouvernant le recours à la force ”. CQFD. Ces règles se sont donc “ effon- drées ” et “ l'édifice entier s'est écroulé ”. Bonne nouvelle, conclut Glennon, puisque les États-Unis sont le leader des “ États éclairés ” et doivent donc “ résister résolument [à tout effort] pour limiter leur usage de la force ”7. Le leader éclairé est libre aussi de changer les règles à sa guise. Depuis que les forces militaires occupant l'Irak n'ont pas réussi à dé-couvrir les armes de destruction massive censées justifier l'invasion, la position de l'admimstration Bush a évolué : elle affirmait jusqu" alors avoir la “ certitude absolue ” que l'Irak possédait un si grand nombre d')ADM qu'il fallait agir sur-le-champ ; elle dit maintenant que les accusations américaines ont été “ confirmées par la décou- verte d'équipements potentiellement utilisables pour produire des armes ”. De hauts responsables ont suggère d'“ affiner le concept controversé de 44 guerre préventive" ”, qui autorisait Washington à agir militairement “ contre un pays disposant d'armes effroyables en quantités massives ”. Dans la version revue et corrigée, les Etats-Unis pourront le faire “ contre un régime hostile qui n'a que l'intention et la capacité de se doter [d"ADM] ” 8.

Pratiquement tous les pays ont la possibilité et la capacité de produire des ADM ; quant à l'intention, c'est le regard de l'observateur qui en décide. Autant dire que la version affinée de la grande stratégie octroie de fait à Washington le droit d'agression arbitraire. L'effondrement de la justifica- tion avancée pour l'invasion de l'Irak a eu pour effet prin- cipal d'abaisser la barre du recours à la force.

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L'obJectif de la grande stratégie impériale est d'empêcher tout défi au “ pouvoir, [à] la position et [au] prestige des Etats-Unis ”. La citation n'est pas de Dick Cheney, ni de Donald Rumsfeld, ni d'aucun des autres réactionnaires voues à la politique de puissance qui ont formulé la Stra- tégie de sécurité nationale de septembre 2002. Ces mots ont été prononcés par un grand homme d'État libéral très respecté, Dean Acheson, en 1963. Il justifiait ainsi les actes des États-Unis contre Cuba. Il savait alors parfaitement que la campagne terroriste de Washington visant un “ change- ment de régime ” avait éminemment contribue a amener le inonde à deux doigts de la guerre nucléaire quelques mois plus tôt seulement et qu'elle avait repris immédiatement après le dénouement de la crise des missiles. Il n'en fit pas moins savoir à l'American Society of International Law (Association américaine du droit international) qu'aucun “ problème juridique ” ne se pose quand les États-Unis répondent à un défi lancé à leur “ pouvoir ”, à leur “ posi- tion ” et à leur “ prestige ”. La doctrine Acheson a été plus tard invoquée par Padmi- nistration Reagan, à l'autre extrême de l'éventail politique, lorsque cette dernière a récusé la juridiction de la Cour inter- nationale de justice de La Haye sur son agression contre le Nicaragua, rejeté l'injonction des juges de mettre fin à ses crimes, puis opposé son veto à deux résolutions du Conseil de sécurité qui réaffmnaient le jugement et appelaient tous les États à respecter le droit international. Nous ne pouvons pas “ compter ” sur la majorité des pays du monde “ pour partager notre point de vue ”, expliqua le conseiller juridique du département d"État Abraham Sofaer, et “ cette même majorité s'oppose souvent aux États-Unis sur d9importantes questions internationales ”. Nous devons donc “ nous réser- ver le droit de déterminer ” quelles questions relèvent “ fon- damentalement de la juridiction intérieure des États-Unis ”.

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C'était le cas, en l'occurrence, des actes condamnés par la Cour comme “ usage illégal de la force ” contre le Nicaragua - en langage clair, terrorisme international 9. Le mépris du droit et des institutions internationales a été particulièrement flagrant pendant les années Reagan-Bush - le premier règne des actuels détenteurs du pouvoir à

Washington-, et leurs successeurs ont continué à bien souligner que les États-Unis se réservaient le droit d'agir “ unilatéralement si nécessaire ”, Y compris Par l“ usage unilatéral de la force militaire ”, pour défendre des intérêts vitaux comme “ le libre accès aux marchés clés et aux sources d énergie et ressources stratégiques cruciales ”10. Mais cette attitude n'était pas précisément une nouveauté. Les principes fondamentaux de la grande stratégie impé- riale de septembre 2002 remontent au début de la Seconde Guerre mondiale. Avant même l'entrée des États-Unis dans le conflit les stratèges et analystes avaient conclu, au plus haut niveau, que dans le monde d'après guerre ce pays cher- cherait “ à détenir un pouvoir incontesté ”, en agissant pour assurer la “ limitation de tout exercice de souveraineté ” par des États susceptibles d'interférer avec ses desseins plané- taires. Ils avaient compris aussi que “ la condition essen- tielle ” pour atteindre ces objectifs était “ la mise en oeuvre rapide d'un programme de réarmement complet ” - compo- sante cruciale, alors comme aujourd'hui, d'une “ politique globale pour établir la suprématie militaire et économique des Etats-Unis ”. A l'époque, ces ambitions étaient limitées au “ monde non allemand ” : celui-ci devait être organisé sous 1 égide des Etats-Unis dans le cadre d'une “ Grande Zone ”, qui comprendrait l'hémisphère occidental, l'ex-Empire britannique et l'Extrême-Orient. Quand il devint clair que l'Allemagne allait être vaincue, ce plan fut élargi pour englober une partie aussi vaste que possible de l'Eurasie 11.

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Les précèdents, dont on n'a donné ici qu'un petit échan- tillon, révèlent l'étroitesse de la gamme des positions en matière de stratégie prévisionnelle. L'orientation suivie découle d'un cadre institutionnel de pouvoir intérieur qui reste très stable. La prise de décision économique est extré- mement centralisée, et John Dewey exagérait à peine quand il définissait la politique comme “ l'ombre portée du big business sur la société ”. Il est donc bien naturel que le pouvoir d'État s'efforce de construire un système mondial ouvert à la pénétration économique et au contrôle politique des États-Unis, et ne tolère ni rivaux ni menaces". D'où un corollaire essentiel : la vigilance pour bloquer toute initia- tive dans le sens d'un développement indépendant, qui pourrait devenir un “ virus infectant les autres ”, dans la terminologie des stratèges. C'est un thème central de l'histoire d'après guerre, souvent déguisé sous le prétexte transparent de la guerre froide, que la superpuissance rivale utilisait aussi dans son domaine plus étriqué. Les tâches fondamentales de la gestion du monde sont restées les mêmes depuis le début de l'après-guerre. Parmi elles : maintenir les autres centres de pouvoir d'envergure mondiale au sein de l'“ ordre global ” régi par les Etats- Unis ; garder le contrôle des sources d'énergie du monde;

interdire les formes inacceptables de nationalisme indépen- dant ; et surmonter les “ crises de la démocratie ” en terri- toire ennemi “ intérieur ”. Ces missions prennent différentes formes, notamment dans les périodes de transition assez brutale : les mutations de l'ordre économique international à partir de 1970 environ; vingt ans plus tard, le renvoi de la superpuissance ennemie à une situation proche de son statut quasi colonial traditionnel ; la menace du terrorisme interna- tional dirigée contre les États-Unis eux-mêmes à partir du début des années 1990, et consommée dans le choc du 11 septembre. Au fil des ans, la tactique a été affinée et

27

modifiée pour faire face a ces bouleversements, ce qui s'est traduit par une montée en puissance progressive des instru- ments de la violence et a rapproché notre espèce en Péril du bord de l'abîme. Néanmoins, le dévoilement de la grande stratégie impé- riale en septembre 2002 a fait à bon droit retentir les sonnettes d'alarme. Acheson et Sofaer décrivaient des orientations politiques, et ce au sein des cercles de l'élite. Leurs positions ne sont connues que des spécialistes ou des lecteurs de la littérature dissidente. D'autres déclarations peuvent être considérées comme des rappels réalistes de la maxime de Thucydide : “ Les grands font ce qu'ils veulent, les petits acceptent ce qu'ils doivent. ” Cheney, Rumsfeld, Powell et consorts, en revanche, déclarent officiellement une politique encore plus extrémiste, dont l' objectif est l'hégémonie mondiale permanente assurée par le recours a la force là où ce sera nécessaire. Ils parlent pour être entendus de tous, et ils sont passés aux actes immédiatement afin que le monde comprenne bien qu'ils pensent vraiment ce qu'ils disent. La différence est importante.

Les nouvelles normes du droit international

Quand la grande stratégie a été déclarée, on a fort bien compris qu'un seuil très dangereux avait été franchi dans les affaires du monde. Mais une grande puissance ne peut pas se limiter à déclarer une politique officielle. Elle doit ensuite l'établir en tant que nouvelle norme du droit interna- tional, en effectuant des actions exemplaires. Spécialistes distingués et intellectuels en vue pourront alors expliquer gravement que le droit est un instrument vivant et souple, si bien que la nouvelle norme existe désormais et peut guider l'action. Par conséquent, dès l'annonce de la nouvelle stra-

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tégie impériale, les tambours de guerre se sont mis à battre le rappel afin de soulever l'enthousiasme public pour une attaque contre l'Irak. Au même moment s'ouvrait la

campagne électorale de mi-mandat - conjonction déjà relevée et qu'il faut garder à l'esprit. La cible de la guerre préventive doit avoir plusieurs caractéristiques :

1. Être pratiquement sans défense.

2. Être assez importante pour valoir une guerre.

3. Pouvoir être présentée comme le mal absolu et comme

une menace imminente contre notre survie.

L'Irak répondait aux trois critères. Pour les deux premiers, c'est évident. Pour le troisième, il est facile de le prouver. Il suffit de répéter les discours passionnés de Bush, Blair et autres : le dictateur “ est en train de réunir les armes les plus dangereuses du monde [pour] dominer, intimider ou attaquer ” ; et il “ les a déjà utilisées contre des villages entiers - faisant parmi ses propres citoyens des milliers de morts, d'aveugles et de défigurés. Si ce n'est pas le mal, le mot n' a aucun sens 13. ” L éloquente démonstration du président dans son discours sur 1 état de l'Union de janvier 2003 sonne vrai, c'est sûr. Et ceux qui contribuent à renforcer le mal ne doivent pas rester impunis, c'est certain. Parmi eux, l'auteur de ces propos émi- nemment moraux et ses collaborateurs actuels, qui ont long- temps soutenu l'homme du mal absolu en ayant pleinement conscience de ses crimes. On est très impressionné de voir combien il est facile, en rappelant les pires abominations du monstre, de refouler ces mots essentiels qui devraient les accompagner: “ avec notre aide, qui s'est poursuivie après ces exactions parce que nous nous en moquions ”. L'éloge et le soutien ont cédé la place à la dénonciation dès que le monstre a commis son premier véritable crime : désobéir aux

29

ordres (ou peut-être les interpréter de travers) en envahissant le Kowèit en 1990. Le châtiment a été rude - pour ses sujets. Mais le dictateur s'en est sorti indemne, et a été renforcé par le régime de sanctions qu'ont alors imposé ses anciens amis. En septembre 2002, comme arrivait le moment de faire la démonstration de la nouvelle nonne de guerre préventive, Condoleezza Rice, conseillère à la Sécurité nationale, fit savoir que la prochaine preuve des intentions de Saddam Hussein pourrait bien être un champignon nucléaire - à New York, probablement ; allégation aussitôt écartée par les voisins de l'Irak, dont les services secrets israéliens, puis démontée par les inspecteurs de l'ONU, mais Washington ne voulut pas en démordre. Dès les premiers instants de la campagne de propagande, il fut évident que les déclarations n étaient pas crédibles. “ "Cette administration est capable

1 pour promouvoir ses objectifs de

de tous les mensonges [

guerre en Irak ", a confié un haut fonctionnaire américain de Washington ayant une vingtaine d'années d'expérience du

renseignement. ” Les Etats-Unis, à son avis, étaient contre les inspections parce qu'ils craignaient qu'elles ne trouvent pas grand-chose. Us allégations du président sur les menaces irakiennes “ doivent être interprétées comme des tentatives transparentes de faire peur aux Américains pour qu'ils soutiennent une guerre ”, assurèrent deux grands spécialistes des relations internationales. La méthode est courante. Les Etats-Unis refusent toujours de montrer les preuves de leur déclaration de 1990 sur une concentration massive de troupes irakiennes à la frontière saoudienne, principale justification donnée par eux pour la guerre de 1991 et immédiatement démentie, mais en vain, par le seul journal qui soit allé vérifier 14. Preuves ou pas, le président et ses collaborateurs ont lancé d'effrayants avertissements sur la terrible menace que représentait Saddam pour les États-Unis et pour ses voisins,

30

et sur ses liens avec le terrorisme international, laissant très souvent entendre qu'il était mêlé aux attentats du 11 septembre. Et ce grand assaut propagandiste des médias et du gouvernement a fait son effet. En quelques semaines, environ 60 % des Américains se sont mis à considérer Saddam Hussein comme “ une menace immédiate pour les Etats-Unis ” qu'i1 fallait éliminer d'urgence par souci d'autodéfense. En mars, près de la moitié croyaient qu'il était personnellement impliqué dans les attentats du 11 septembre et qu'il y avait des Irakiens parmi les auteurs des détournements d'avions. Le soutien à la guerre était fortement corrêle a ces convictions 15.

A l'étranger, “ la diplomatie publique a lamentable-

ment échoué ”, souligna la presse internationale, mais “ sur

le territoire américain elle a brillamment réussi à lier la

guerre en Irak et le traumatisme du 11 septembre. [ -

de 90 % des Américains estiment que le régime [de Saddam] aide et soutient les terroristes qui préparent de futurs attentats aux États-Unis ”. Pour le politologue Anatol Lieven, la plupart des Américains ont été “ dupés par un programme de propagande qui, pour le mensonge systé- matique, n'a pas beaucoup de parallèles dans les démocra- ties en temps de paix ” 16 . La campagne propagandiste de septembre 2002 s'est révélée suffisante également pour donner à l'administration une faible majorité aux élections de mi-mandat, car beaucoup de votants, mettant de côté leurs soucis immédiats, se sont réfugiés sous la protection du pouvoir par crainte du diabolique ennemi. La magie de la diplomatie publique a opéré instantané- ment sur le Congrès. En octobre, il a donné au président autorité pour faire la guerre “ afin de défendre la sécurité nationale des États-Unis contre la menace persistante que fait peser l'Irak ”. Sur ce point, le scénario est familier. En 1985, le président Reagan avait déclaré un état d'urgence

] Près

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nationale, renouvelé chaque année, parce que “ les poli- tiques et les actes du gouvernement du Nicaragua consti- tuent une menace inhabituelle et extraordinaire Pour la sécurité nationale et la politique étrangère des Etats-Unis En 2002, les Américains devaient encore trembler de peur, cette fois devant l'Irak. On a pu constater à nouveau le brillant succès de la diplo- matie publique sur le territoire des États-Unis quand le président “ a donné un puissant finale reaganesque à une guerre de six semaines ” sur le pont du Porte-avions Abraham Lincoln, le 1er mai 2003. Il a ainsi déclaré sans craindre des commentaires intérieurs sceptiques qu'il avait remporté une “ victoire dans la guerre contre le terrorisme, en “ éliminant un allié d'Al-Qaida ”17. Quelle importance si ce prétendu lien entre Saddam Hussein et Oussama Ben Laden, en réalité son ennemi juré, ne reposait sur aucune preuve crédible et était amplement démenti par les observa- teurs compétents ? Peu importait aussi l'unique relation connue entre l'invasion de l'Irak et la menace du terro- risme : la première a renforcé la seconde, comme beaucoup l'avaient prédit; l'invasion a clairement constitué “ un revers majeur dans la "guerre contre le terrorisme" ”, en augmentant considérablement le recrutement dAl-Qaida 18. L'impact de la propagande a persisté au lendemain de la guerre. Après l'échec des efforts acharnés pour découvrir des ADM, un tiers de la population croyait que les forces américaines en avaient trouve, et plus de 20 % que l'Irak les avait utilisées pendant la guerre 19. Peut-être ne faut-il voir là que les réactions de gens qui ont peur de tout et de n'importe. quoi, après tant d'années de propagande massive pour dompter la “ grande bête ” en semant la panique. L'expression “ puissant finale reaganesque ” est proba- blement une allusion à la fière déclaration dans laquelle Reagan avait dit que les États-Unis “ étaient debout ”

32

(LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE)

-c'était après avoir vaincu la terrible menace que faisait peser sur eux l'île de Grenade. Des commentateurs subtils ont ajouté que la mise en scène aussi soignée qu'extrava- gante de Bush sur l'Abraham Lincoln marquait “ le coup d'envoi de la campagne pour sa réélection en 2004 ”, campagne que la Maison-Blanche espère “ construire autant que possible autour du thème de la sécurité nationale, un argument de base étant le renversement du dictateur irakien Saddam Hussein ”. Pour mieux faire passer le message, l'ouverture officielle de la campagne a été retardée jusqu'à la mi-septembre 2004 : la convention républicaine, qui se

réunira alors à New York, pourra ainsi célébrer le chef de guerre seul capable d'épargner aux Américains un nouveau 11 septembre, comme on l'a vu en Irak. La campagne élec- torale se concentrera sur “ la bataille d'Irak, pas la guerre ”, souligne le principal stratège politique républicain, Karl Rove. Cet épisode s'inscrit dans une “ guerre bien plus vaste et plus longue contre le terrorisme, que [Rove] voit claire- ment - peut-être est-ce un hasard - continuer jusqu'au jour de l'élection de 2004 ”"'. Et sûrement au-delà. En septembre 2002, donc, les trois facteurs nécessaires pour établir la nouvelle norme du droit international étaient réunis : l'Irak était sans défense, avait une importance extrême et faisait peser une menace imminente sur notre existence même. Il y avait toujours un risque que l'affaire puisse mal tourner. Mais c'était peu probable, du moins pour les envahisseurs. La disproportion des forces était si phénoménale que la victoire écrasante était assurée, et toutes les conséquences humanitaires pourraient être mises au compte de Saddam Hussein. Si elles étaient vraiment déplai- santes, il n'y aurait pas d'enquête et les traces disparaîtraient - si l'on peut en juger, du moins, par le passé. Les vain- queurs n'enquêtent pas sur leurs propres crimes, si bien qu'on les connaît fort mal, principe qui ne souffre que peu

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d'exceptions : le bilan humain des guerres américaines en Indochine, par exemple, n'est pas connu à plusieurs millions près. On a usé du même principe dans les procès pour crimes de guerre après le second conflit mondial. La défini- tion opératoire de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité était claire et nette : les crimes se qualifiaient comme crimes s'ils avaient été commis par l'ennemi, Pas par les Alliés. La destruction de concentrations urbaines civiles, par exemple, en a été exclue. La règle a été appli- quée dans des procès ultérieurs, mais seulement à des ennemis vaincus ou à d'autres que l'on pouvait mépriser en toute sécurité. Quand l'invasion de l'Irak fut déclarée victorieuse, on reconnut publiquement que le seul motif de la guerre avait 'été d'établir comme nouvelle norme la grande stratégie impériale: “ La publication de la [Stratégie de sécurité nationale] indiquait que l'Irak serait le premier banc d'essai et pas le dernier ”, commenta le New York Times. “ L'Irak est devenu l'éprouvette où cette expérience de politique préemptive a pris forme. ” “ Nous n'hésiterons pas, ajouta un haut responsable, à agir seuls si nécessaire pour exercer notre droit à l'autodéfense en frappant les premiers ”, main- tenant que la norme a été établie. “ L'exemplarité de toute l'affaire [d'Irak] est bien comprise par le reste du monde ”, observa l'historien de Harvard Roger Owen, spécialiste du Moyen-Orient. Les peuples et les régimes devront changer d'image du monde, passer “ d'une vision centrée sur les

Nations unies et le droit international à une autre, fondée sur l'identification ” avec les desiderata de Washington. On leur

a appris, par cette démonstration de force, qu'ils devaient

mettre de côté “ toute considération sérieuse d'intérêt national ” et adopter une attitude reflétant “ les objectifs

américains ” 21

34

Le besoin de montrer sa puissance pour “ maintenir sa crédibilité ” aux yeux du monde a peut-être fait pencher la balance en faveur de la guerre dans l'affaire irakienne. Analysant les préparatifs, le Financial Times a estimé que la décision de lancer l'offensive a été prise à la mi-décembre 2002, après que l'Irak eut remis aux Nations unies sa décla- ration sur les armements. “ "On a eu le sentiment que la Maison-Blanche était tournée en dérision", confie une

personne ayant travaillé en contact étroit avec le Conseil de sécurité nationale dans les jours qui suivirent la remise de la déclaration le 8 décembre. "Un dictateur au petit pied se moquait du président. Ce fut la colère à la Maison-Blanche.

A partir de ce moment-là, toute perspective de solution

diplomatique était exclue" 22. ” Ce qui a suivi n'a été que théâtre diplomatique, rideau de fumée pendant la mise en place des forces militaires. La grande stratégie ayant été non seulement déclarée offi- ciellement mais mise en oeuvre, la nouvelle norme de la guerre préventive devient canonique : elle prend place parmi les politiques admises. Les États-Unis, à présent, jugeront

peut-être possible de s'attaquer à des cas plus difficiles. Il y

a de nombreux candidats alléchants : L'Iran, la Syrie, la

région andine, et plusieurs autres. Les perspectives, ici, dépendent en grande partie d'un facteur clé : pourra-t-on intimider et contenir la “ seconde superpuissance ” ? La façon dont s'établissent les normes mérite qu'on s'y arrête un peu. L'essentiel, c'est que seuls ceux qui possèdent les fusils et la foi ont autorité pour imposer leurs exigences au monde. Un exemple révélateur des prérogatives de la puissance est la “ révolution éthique ”, tant vantée, de la fin du millénaire. Après quelques faux départs, les années 1990 sont devenues “ la décennie de l'ingèrence humanitaire ”. Le nouveau droit d'intervenir pour des motifs “ humani- taires ” a été établi par le courage et l'altruisme des États-

35

(DOMINER LE MONDE OU SAUVER

)

Unis et de leurs alliés, notamment au Kosovo et au Timor. Oriental, les deux joyaux de cette couronne. Le bombarde- ment du Kosovo, en particulier, à en croire d'éminentes sommités, aurait instauré la norme du recours à la force sans autorisation du Conseil de sécurité. Une question simple se pose aussitôt : pourquoi les

années 1990 sont-elles ainsi qualifiées, et pas les années

1970 ? Depuis la Seconde Guerre mondiale, deux grands cas de recours à la force, interprétables l'un et l'autre comme des actes d'autodéfense, ont vraiment mis fin à d'épouvan- tables crimes: l'invasion du Pakistan orientai par l'Inde en 1971, qui a arrêté un immense massacre et d'autres horreurs ; et celle du Cambodge par le Vietnam en décembre 1978, mettant un terme aux atrocités de Pol Pot alors quelles n'avaient cessé de s'aggraver tout au long de l'année 1978. Rien de comparable, même de loin, n'a eu lieu sous l'égide de l'Occident dans les années 1990. Quelqu'un qui ne comprendrait pas les conventions serait donc excusable s'il demandait pourquoi la “ nouvelle nonne ” n'a pas été reconnue comme telle dans les années

1970.

L'idée est impensable, et les raisons en sont claires. Les interventions qui ont réellement fait cesser des atrocités gigantesques ont été réalisées par des “ mauvais ”. Pis encore: dans les deux cas, les Etats-Unis s'y sont opposés avec acharnement et ont immédiatement agi pour punir le coupable, en particulier le Vietnam, qui a dû subir une inva- sion chinoise soutenue par Washington puis des sanctions encore plus dures qu'auparavant, tandis que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne offraient un soutien direct aux Khmers rouges qu'il avait chassés. Voilà pourquoi les années 1970 ne sauraient être la décennie de l'ingérence humanitaire, pourquoi aucune nouvelle norme n'a pu être établie à ce moment-là.

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(LA GRANDE STRATÉGIE IMPERIALE)

La question centrale a été formulée en 1947 par la Cour internationale de justice dans l'un de ses premiers juge- ments, voté à l'unanimité.

Le prétendu droit d'intervention ne peut être envisagé par [la Cour] que comme la manifestation d'une politique de

force telle que celles qui dans le passé ont donné naissance aux plus graves abus, et qui ne saurait donc, quels que soient les défauts de l'organisation internationale, trouver aucune

place dans le droit international [

[l'intervention] serait réservée aux États les plus puissants, et pourrait facilement conduire à pervertir l'administration même de la justice 23

] ; par la force des choses,

Pendant que les pouvoirs et les intellectuels occidentaux s'admiraient tant d'avoir instauré la nouvelle norme de l'ingérence humanitaire à la fin des années 1990, le reste du monde avait aussi quelques idées sur le sujet. Il est éclairant de constater ses réactions, disons, au discours dans lequel Tony Blair a répété les raisons officielles du bombardement

de la Serbie en 1999: ne pas la bombarder “ aurait porté un coup dévastateur à la crédibilité de l'OTAN ” et “ le monde en aurait donc été moins sûr ”. Les peuples qui faisaient ainsi l'objet de la sollicitude de l'OTAN n'étaient pas, semble-t-il, exagérément sensibles au besoin de sauver la crédibilité de ceux qui les écrasaient depuis des siècles. Nelson Mandela, par exemple, a reproché à Blair d'“ encou- rager le chaos international, en alliance avec l'Amérique, en ignorant les autres pays et en jouant au "gendarme du monde" ” à travers leurs agressions contre l'Irak en 1998 et contre la Serbie l'année suivante. Dans la plus grande démo- cratie du monde - qui, après l'indépendance, commençait à se relever des terribles effets de plusieurs siècles de domina- tion britannique -, les efforts de Clinton et de Blair pour renforcer la crédibilité de l'OTAN et la sécurité du monde

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(DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?)

n'ont pas été plus appréciés, mais les condamnations des autorités et de la presse indiennes sont restées inaudibles en Occident. Même en Israël, l'État client par excellence, les allégations de Clinton-Blair et de quantité d'admirateurs locaux ont été raillées par les principaux experts militaires et politologues, qui y ont vu un retour à la vieille “ diplomatie de la canonnière ” sous le manteau familier de la “ rigueur morale ”, et “ un danger pour le monde ”24. Une autre source d'information aurait pu être le mouve- ment des non-alignés, qui regroupe les gouvernements d'environ 80 % de la population mondiale, lors de son sommet du Sud en avril 2000. Cette réunion a été la plus importante de son histoire, la première jamais tenue au niveau des chefs d'État, lesquels, outre qu'ils ont publié une analyse critique détaillée et raffinée des programmes socio- économiques néolibéraux que les idéologues occidentaux appellent “ mondialisation ”, ont aussi rejeté fermement “ le prétendu "droit" à l'intervention humanitaire ”. Cette posi- tion a été réaffirmée, dans les mêmes termes, lors du sommet des pays non-alignés de février 2003 en Malaisie. Peut-être avaient-ils trop appris de l'histoire, dans la douleur, pour trouver grand réconfort à une rhétorique élevée, et avaient-ils assez entendu parler d'“ intervention humanitaire ” au fil des siècles. Il serait exagéré de dire que le droit d'établir des normes de comportement convenables - pour eux-mêmes - n'est octroyé qu'aux plus puissants. Il arrive qu'il soit délégué à des clients fiables. Les crimes d'Israël ont pu créer des normes - le recours régulier à des “ assassinats ciblés ” de suspects, Par exemple, assassinats qualifiés d'“ atrocités terroristes ” quand les auteurs ne sont pas les bons. En mai 2003, deux grands juristes israéliens spécialistes des droits civiques ont présenté une “ liste détaillée de toutes les

liquidations et tentatives d'assassinat accomplies par les

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(LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE)

forces de sécurité d'Israël ” pendant l'Intifada d'al-Aqsa, de novembre 2000 à avril 2003. S'appuyant sur des archives officielles et semi- officielles, ils ont découvert qu'“ Israël a effectué 175 tentatives de liquidation, pas moins ” - une tous les cinq jours-, et tué ainsi 235 personnes, dont 156 étaient suspectées de crimes. “ Il nous est très douloureux de le dire ”, écrivaient ces juristes, niais “ une telle politique cohérente, étendue, de liquida- tions ciblées est proche d'un crime contre l'humanité ” 26. Ils n'ont pas tout à fait raison. Effectuée par les mauvais, la liquidation est un crime, mais c'est un acte d'autodéfense

justifié, quoique regrettable, si elle est réalisée par un client. Elle établit même des normes pour le “ patron nommé "partenaire" 27 ”, qui donne le feu vert. Le patron s'est lui- même servi du précédent d'Israël, et en a été vivement applaudi, quand il a assassiné d'un tir de missile un suspect au Yémen, ainsi que cinq autres personnes qui se trouvaient non loin de là. Cette frappe avait été “ fort commodément

programmée [comme une] surprise d'octobre [

montrer le président en exercice sous son plus beau jour à la veille des élections de mi-mandat ” et d'offrir “ un avant- goût de la suite ”28. Un exemple d'une tout autre portée en matière d'établisse- ment de normes a été le bombardement par Israël du réacteur irakien Osirak en juin 1981. Au début, l'attaque fut critiquée comme une violation du droit international. Puis, Saddam. Hussein ayant basculé, en août 1990, du statut d'ami très cher à celui d'ordure innommable, la réaction au bombar- dement d'Osirak changea aussi. L'ancien crime (mineur) se mua en norme respectée, et on le couvrit d'éloges pour avoir entravé le programme d'armes nucléaires du dictateur irakien. Cette norme a cependant nécessité l'évacuation de quelques faits gênants. Peu après le bombardement de 1981, le site

] afin de

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(DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?)

d'osirak a été inspecté par un expert de première grandeur en physique nucléaire, Richard Wilson, alors président du dépar- tement de physique de l'université Harvard. Il a conclu que les installations bombardées n'étaient pas adaptées à la Production de plutonium, contrairement à ce qu'avait affirmé Israël - à la différence du réacteur israélien de Dimona qui aurait produit, dit-on, plusieurs centaines d'armes nucléaires. Cette conclu- sion a été confirmée par le physicien irakien chargé du travail

expérimental sur le réacteur avant le bombardement, Imad

Khadduri, qui s'est plus tard réfugié à l'étranger. Il a lui aussi déclaré que le réacteur Osirak n'était pas adapté à la produc- tion de plutonium, mais qu'après le bombardement israélien

de 1981 l'Irak avait pris “ la ferme décision de passer aussi

vite que possible au nucléaire militaire ”. Khadduri estimait qu'il aurait fallu à l'Irak plusieurs décennies pour obtenir la quantité requise de matière fissile utilisable si le programme n'avait pas été considérablement accéléré à la suite du bombardement. “ L'attaque d'Israël a renforcé la détermina- tion des Arabes à produire des armes nucléaires ”, conclut Kenneth Waltz. “ Loin de mettre un terme à la carrière nucléaire de l'Irak, elle lui a permis d'obtenir le soutien d'autres États arabes pour la poursuivre 29.” Quoi qu'il en soit, grâce à l'invasion du Kowèit par l'Irak

dix ans plus tard, la norme créée en 1981 par Israël est

aujourd'hui bien établie. Et si le bombardement d'Osirak a en réalité accéléré la prolifération des ADM, cela ne ternit en rien cette initiative et ne donne aucune leçon sur les conséquences du recours à la force en violation des concep- tions démodées du droit international - conceptions qu'il faut évidemment mettre au rancart, puisque le mépris qu'elles inspirent au patron a démontré qu'elles n'étaient “ que du vent ”. Désormais, les États-Unis, leur client israé- lien et peut-être quelques autres pays très privilégiés pour- ront faire usage de cette norme à leur gré.

L'état de droit

La grande stratégie s'étend au droit national américain- Comme dans beaucoup d'autres Pays, le gouvernement a profité des atrocités terroristes du 11 septembre pour disci- pliner sa propre population. Après le 11 septembre, et souvent dans des cas en rapport discutable avec le terro-_ risme. L'administration Bush a revendiqué et exercé le droit de déclarer des personnes - dont des citoyens américams - “ combattants ennemis ” ou “ suspects de terrorisme ”, de

les incarcérer sans inculpation ni accès à un avocat ou à leur

famille. et cela jusqu'au jour où la Maison-Blanche estimera

avoir gagné sa "guerre contre le terrorisme". c'est-à-dire indéfiniment. Le département de la Justice d'Ashcroft estime “ fondamental [que] si l'on détient quelqu'un en qualité de combattant ennemi, on ne lui [permette] évidem- ment aucun contact avec les membres de sa famille ni avec un avocat ”. Ces prétentions du pouvoir exécutif ont été en partie soutenues par les tribunaux qui ont jugé “ qu'en temps de guerre un président peut détenir indéfiniment un citoyen des États-Unis fait prisonnier sur le champs de bataille en tant que combattant ennemi et lui interdire de voir un avocat ”30. Le traitement des “ combattants ennemis - dans le camp- prison américain de Guantanamo, sur une zone encore occupée de l'île de Cuba, a suscité de très vives protesta-

sions de la part des organisations de défense droits de l'homme et de bien d'autres. Même l'inspecteur général du département de la Justice a écrit un rapport cinglant, que le département a ignoré. Après la conquête de l'Irak, on a vite entendu dire que les prisonniers irakiens étaient soumis à un traitement similaire : bâillonnés, enchainés,. cagoulés, battus, “ à la manière des Afghans et des autres prisonniers détenus à Guanmamo à Cuba - traitement contestable en

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

soi dans le cadre du droit international ”, pour le dire genti- ment. La Croix-Rouge a protesté fermement contre le refus du haut commandement américain de la laisser accéder aux prisonniers de guerre, en violation des conventions de Genève, et aux civils capturés". De plus, les mots sont ici capricieux. Le “ combattant ennemi ” peut être toute personne que les États-Unis choisissent d'attaquer, sans aucune preuve crédible, comme le reconnaît Washington". Un projet confidentiel intitulé Domestic Security Enhan- cement Act of 2003 (loi de renforcement de la sécurité inté- rieure de 2003), parvenu par une fuite au Center for Publie Integrity*, éclaire la pensée du département de la Justice. Ce “ nouvel assaut contre nos libertés civiles ” étend considéra- blement les pouvoirs de l'État, écrit Jack Balkin, professeur de droit à l'université Yale. Il mine les droits constitution- nels en permettant à l'État de retirer la nationalité améri- caine à toute personne accusée de fournir un “ soutien matériel ” à une organisation figurant sur la liste noire de l'attorney général**, même si elle ne savait absolument pas que ladite organisation avait été mise sur une liste noire. “ Donnez quelques dollars à une oeuvre de charité musul- mane qu'Ashcroft considère comme une organisation terro- riste, écrit Jack Balkin, et vous serez peut-être dans le prochain avion pour quitter le pays. ” “ L'intention de renoncer à la nationalité n'a pas besoin de s'exprimer par des mots ”, affirme le projet “ elle peut être induite du comportement ” - induite par l'attorney général, dont nous devons respecter le jugement, en toute confiance. Certains ont fait des rapprochements avec les jours les plus sombres

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* Organisation à but non lucratif basée à Washington, fondée par Charles Lewis en 1989 pour promouvoir le journalisme d'investigation et de service public aux États-Unis et dans le monde. (NdT.) **Ministre de la Justice américain. (NdT)

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LA GRANDE STRATÉGIE

du maccarthysme, mais ces nouvelles propositions sont plus

extrémistes. Le projet élargit aussi les pouvoirs de surveillance sans autorisation d'un tribunal, permet les arrestations secrètes, et met encore davantage l'Etat à l'abri du regard des citoyens, point très important pour les étatistes réactionnaires du régime Bush H. “ Il n'existe aucun droit civil - pas même le précieux droit de citoyenneté - que cette administration ne violera pas pour étendre encore son contrôle sur la vie américaine ”, conclut Balkin". Il paraît que le président Bush a sur son bureau un buste de Winston Churchill que lui a offert son ami Tony Blair. Churchill avait quelques idées sur le sujet:

Si l'exécutif a le pouvoir de jeter un homme en prison sans formuler contre lui aucune accusation reconnue par la loi, et en particulier s'il lui refuse le droit d'être jugé par ses pairs, on est au comble de l'odieux. C'est le fondement de tout régime totalitaire, qu'il soit nazi ou communiste 34.

Les pouvoirs que réclame l'administration Bush vont bien au-delà de ces odieuses pratiques. L'avertissement de Chur- chill contre ces abus de l'exécutif, à des fins préventives ou de renseignement, a été formulé en 1943, date où la Grande- Bretagne risquait d'être détruite par la plus abominable entreprise de massacre de masse de l'histoire de l'humanité. Peut-être certains, au département de la Justice, voudront-ils méditer les pensées de l'homme dont le buste regarde leur chef tous les jours.

Les institutions et la légalité internationales

La grande stratégie impériale évacue de facto “ l'état de droit international en tant qu'objectif politique premier ”, souligne une analyse critique de lAmerican Acaderny of

DOMINER LE MONDE OU SAUV

Arts and Sciences, qui relève que ni le droit international ni la Charte de l'ONU ne sont même mentionnés dans la Stra- tégie de sécurité nationale. “ La primauté du droit sur la force, [qui] a été l'un des grands fils conducteurs de la poli- tique étrangère américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ”, disparaît de la nouvelle stratégie. Autres “ quasi disparues ” : les institutions internationales, “ qui étendent la portée du droit, s'efforcent de contenir le puis- sant et de donner un moyen d'expression au faible ”. Désor- mais, la force règne, et les États-Unis l'exerceront comme ils le jugeront bon. Cette stratégie, concluent les auteurs de l'étude, va accroître “ la motivation des ennemis des États- Unis pour agir [en fonction de leur] rancoeur [croissante] contre ce qu'ils verront comme de l'intimidation ”. Ils cher- cheront “ des moyens faciles et peu coûteux d'exploiter les points vulnérables de l'Amérique ”, qui sont nombreux. De tout cela, les stratèges de Bush ne se soucient guère, et en

voici un autre exemple: la Stratégie de sécurité nationale ne contient qu'une seule phrase sur l'intensification des efforts de désarmement négocié, pour lesquels l'administration n'a que mépris". Dans la revue de l'American. Academy, deux spécialistes des affaires internationales qualifient d'“ intrin- sèquement provocateurs ” ces plans d“ affrontement géné- ralisé et non d'ajustement politique ”. Et ils soulignent que “ le choix manifeste des Etats-Unis de prendre l'initiative du conflit armé pour acquérir un avantage national décisif ” comporte d'immenses nsques36. Beaucoup sont de cet avis, même en ne pensant qu'à leur propre intérêt. Ce qu'écrit l'American Academy au sujet de la primauté du droit sur la force dans la politique américaine appelle de sérieuses réserves. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis a suivi la pratique habituelle des États puissants : il a régulièrement préféré la force au droit quand ce choix était jugé conforme à “ l'intérêt

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LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE

national ”, terme technique désignant les intérêts parti- culiers des secteurs qui ont les moyens de déterminer la politique. Pour le monde anglo-américain, cette évidence remonte à Adam Smith. Celui-ci condamnait violemment les “ marchands et industriels ” d'Angleterre, qui étaient “ de loin les principaux architectes ” de la politique et faisaient en sorte que leurs intérêts propres soient “ particu- lièrement soignés ”, si “ douloureux ” que pût en être l'effet sur les autres, dont les victimes de leur “ sauvage injustice ” à l'étranger et aussi le peuple anglais". Les évidences savent rester vraies. L'idée que l'élite dominante se fait de l'ONU a été bien formulée en 1992 ar Francis Fukuyama, qui avait servi au département d'Etat sous Reagan et Bush. Les Nations unies sont “ parfaitement utilisables en tant qu'instrument de 11unilatéralisme américain, et pourraient constituer, en fait, le mécanisme essentiel par lequel cet unilatéralisme s'exercera dans l'avenir ”. Sa prédiction s'est révélée juste, probable- ment parce qu'elle était fondée sur une pratique cohérente qui remonte aux premiers jours des Nations unies. À cette époque, l'état du monde garantissait que l'ONU serait prati- quement un instrument de la puissance américaine. L'institu- tion était alors très admirée, même si elle a ensuite inspiré à l'élite une antipathie croissante. Ce renversement a plus ou moins suivi le cours de la décolonisation, qui a ouvert un petit espace à la “ tyrannie de la majorité ” - c'est-à-dire à des préoccupations extérieures aux centres de pouvoir concentré que la presse d'affaires appelle le “ gouvernement mondial de fait ” des “ maîtres de l'univers ”38. Quand, sur des questions importantes pour l'élite, les Nations unies sortent du rôle d'“ instrument de 1'unilatéra-

lisme américain ”, elles ne comptent plus. Il en existe de nombreuses illustrations, dont le nombre record de veto. Depuis les années 1960, les États-Unis ont été, de très loin,

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANETE ?

les principaux utilisateurs du droit de veto au Conseil de sécurité sur une large gamme de problèmes, y compris contre des résolutions qui appelaient des États à respecter le droit international. La Grande-Bretagne est deuxième, la France et la Russie très loin derrière. Et même ce bilan déforme la réalité, car la puissance colossale de Washington impose souvent l'édulcoration des résolutions auxquelles il fait objection, ou interdit totalement l'inscription à l'ordre du jour de questions cruciales - comme les guerres qu'il a menées en Indochine, pour citer un exemple qui n'était pas un souci secondaire dans le monde. Saddam Hussein a été justement condamné pour ne pas avoir pleinement respecté de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité. On a beaucoup moins souligné que les États-Unis ont rejeté les mêmes résolutions. La plus impor- tante, la 687, appelait à mettre fin aux sanctions quand le Conseil de sécurité jugerait l'Irak en conformité, puis à continuer d'éliminer du Moyen-Orient les ADM et les systèmes balistiques (article 14, référence codée à Israël). Il n'y a jamais eu la moindre chance de voir les États-Unis accepter l'article 14, et il a été retiré de la discussion. A cette occasion, le président Bush 1 et son secrétaire d'État James Baker ont annoncé immédiatement que les États-Unis rejetaient aussi la clause essentielle de la résolu- tion 687: ils s'opposaient même “ à un assouplissement des sanctions tant que Saddam Hussein [était] au pouvoir ”. Clinton fit de même. Son secrétaire d'État, Warren Christo- plier, écrivit en 1994 que le respect des résolutions par l'Irak “ ne suffirait pas à justifier la levée de l'embargo ”, ce qui revenait, observe Dilip Hiro, à “ changer les règles unilaté- ralement ”39. L'utilisation par Washington des inspecteurs de l'ONU (PUNSCOM) pour espionner l'Irak discrédita aussi les inspections, auxquelles l'Irak mit fin quand Cliton et Blair le bombardèrent en décembre 1998 au mépris de la

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LA GRANDE STRATÉGIE; IMPÉRIALE

volonté des Nations unies. Ce qui sortirait de ces inspections n'était une certitude que pour les idéologues de tous bords. Mais il fut toujours clair que le désarmement par les inspec- teurs internationaux n'était pas l'objectif des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, et que les deux États guerriers ne se plieraient pas aux résolutions pertinentes de l'ONU. Certains commentateurs ont souligné qu'Israël détenait le

record des violations. La Turquie et le Maroc, alliés des États-Unis, ont aussi violé davantage de résolutions du Conseil de sécurité que l'Irak. Celles-ci portaient sur des questions de la plus haute importance : agressions, méthodes dures et brutales dans le cadre d'une occupation militaire longue de plusieurs décennies, infractions graves aux conventions de Genève (ce sont des crimes de guerre en droit américain) et autres problèmes plus sérieux qu'un désarmement incomplet. Les résolutions concernant l'Irak se réfèrent aussi à la répression intérieure, et à cet égard le bilan de Saddam Hussein était atroce, mais il ne s'agissait (malheureusement) que d'un point secondaire, comme le montre assez le soutien que les hommes aujourd'hui au pouvoir à Washington lui ont accordé autrefois, longtemps après ses pires crimes et la guerre contre l'Iran. Les résolu- tions concernant Israël ne sont pas votées sous le chapitre VII, qui impliquerait la menace de la force, mais toute proposition de ce genre se heurterait immédiatement au veto des États-Unis. Le veto soulève un autre point important, absent des débats sur le respect incomplet des résolutions du Conseil de sécurité par l'Irak. Il est évident que, si l'Irak avait eu le droit de veto, il n'aurait violé aucune résolution. Et tout aussi évident qu'une analyse sérieuse des défis au Conseil de sécurité doit prendre en compte les veto, forme la plus extrême de non-respect. Mais ce petit exercice est exclu, en raison des conclusions qui s'ensuivraient aussitôt.

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DOMINER LEmONDE OU SAUVER LA

Le problème du veto n'a pas été totalement ignoré pendant la préparation de l'invasion de l'Irak. Lorsque la France menaça d'opposer son veto à une déclaration de guerre de l'ONU, elle fut vertement condamnée. “ Ils ont dit qu'ils opposeraient leur veto à tout ce qui pourrait forcer Saddam à rendre des comptes ”, résuma Bush, avec son souci habituel de la vérité, quand il lança son ultimatum au Conseil de sécurité le 16 mars 2003. L'injuste conduite de la France suscita beaucoup de fureur. On parla d'imposer des sanctions au pays qui ne prenait pas ses ordres à Crawford, Texas. Plus généralement, la menace de veto non américain est un scandale, qui révèle l'“ échec de la diplomatie ” et le comportement lamentable des Nations unies. Voici un juge- ment choisi pratiquement au hasard: “ Si des puissances secondaires manoeuvrent pour transformer le Conseil en forum afin de contrebalancer la puissance américaine par des votes, des mots et des appels publics, elles ne feront qu'éroder davantage sa légitimité et sa crédibilité ”, estime Edward Luck, directeur du Center on Intemational, Organi- zation de l'université Columbia 40. L'usage routinier du veto par le champion du monde est en général ignoré ou mini-

misé, parfois salué comme preuve de la fermeté morale d'un Washington retranché sur ses principes. Mais on n'entend jamais dire que cette attitude pourrait éroder la légitimité et la crédibilité des Nations unies. Ne nous étonnons donc pas qu'un haut responsable de l'administration Bush ait déclaré en octobre 2002 : “ Nous n'avons pas besoin du Conseil de sécurité ”I donc, s'“ il veut rester dans le jeu, il doit nous accorder un droit semblable ” à celui que venait d'octroyer le Congrès : le droit d'utiliser la force à volonté. Cette position a été approuvée par le président et par le secrétaire d'État Colin Powell, qui a ajouté: “ Naturellement, le Conseil peut toujours quitter le jeu et continuer à discuter ”, mais ;- nous

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LA GRANDE STRATÉGIE, IMPÉRIALE

avons autorité pour faire ce que nous jugeons nécessaire ”. Washington a accepté de soumettre une résolution au Conseil de sécurité (la 1441), mais sans laisser le moindre doute sur l'insignifiance de cette démarche: “ Quelles que soient les aménités diplomatiques, M. Bush a dit clairement que la résolution lui donnait toute l'autorité dont il avait besoin pour agir contre l'Irak si M. Hussein se dérobait ”, ont noté des correspondants de presse. “ Washington consulterait les autres membres du Conseil de sécurité, mais n'estimerait pas nécessaire d'obtenir leur approbation. ” Faisant écho à Powell, Andrew Card, le secrétaire général de la Maison-Blanche, a résumé: “ Les Nations unies peuvent se réunir et discuter, mais nous n'avons pas besoin de leur permission 41. ” Le “ respect sincère pour l'opinion de l'humanité ” qui animait l'administration lorsqu'elle a expliqué “ les raisons qui [l']obligeaient ” à agir a été de nouveau souligné quand

Powell s'est adressé quelques mois plus tard au Conseil de sécurité pour annoncer que Washington avait l'intention de partir en guerre. “ Les hauts responsables américains tenaient absolument à ce que son exposé ne soit pas inter- prété comme faisant partie d'un effort prolongé pour obtenir un soutien à une résolution autorisant l'usage de la force ”, rapporta la presse internationale. “ Nous n'allons pas négo- cier sur une seconde résolution, déclara l'un de ces hauts

responsables, parce que nous n'en avons pas besoin. [

le reste du Conseil veut nous rattraper, peut-être ferons-nous une petite pause pour signer au bas du texte ”, mais pas plus 42. Le monde était donc averti : Washington emploierait la force quand il voudrait; le cercle de discussion pouvait “ rattraper ” l'entreprise et se joindre à elle, ou subir avec toutes ses conséquences le destin de ceux qui ne sont pas “ avec nous ” et qui sont donc “ avec les terroristes ”, selon

] Si

les termes de l'alternative posée par le président.

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

Bush et Blair ont montré ouvertement leur mépris pour le droit et les institutions internationales lors de leur sommet dans une base militaire américaine des Açores, où ils ont été rejoints par le Premier ministre espagnol José Maria Aznar. Les dirigeants des États-Unis et de la Grande-Bretagne “ ont lancé un ultimatum ” au Conseil de sécurité des Nations unies : capitulez dans les vingt-quatre heures ou nous enva- hirons l'Irak et imposerons le régime de notre choix sans votre aval insignifiant, et nous le ferons - c'est le point crucial - que Saddam. Hussein et sa famille aient ou non quitté le pays. Notre intervention est légitime, a déclaré Bush, parce que “ les États-Unis d'Amérique ont le droit souverain d'utiliser la force pour assurer leur sécurité natio- nale ”, menacée par l'Irak avec ou sans Saddam. Les Nations unies sont hors jeu parce qu'“ elles n'ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités ” - qui consistent à obéir aux ordres de Washington. Les États-Unis “ feront respecter les justes exigences du monde ”, même si le monde s'y oppose a une écrasante majorité 43. Washington prit aussi la peine de bien montrer que les déclarations officielles étaient fondamentalement creuses, afin que le monde entier le remarque. Le 6 mars, lors d'une conférence de presse, le président déclara qu'il n'y avait qu'“ une seule question: le régime irakien a-t-il ou non désarmé totalement et sans condition comme l'exigeait la résolution 1441 ? ”. Sur quoi il enchaîna immédiatement, pour qu'il soit bien clair que la réponse à cette “ seule ques- tion ” n'avait aucune importance : “ Quand il s'agit de notre sécurité, nous n'avons besoin de la permission de per- sonne. ” Les inspections des Nations unies et les délibéra- tions du Conseil de sécurité étaient donc une farce, et même un respect total des résolutions intégralement vérifié ne changerait rien. Quelques jours plus tôt, Bush avait déclaré négligeable la réponse à la “ seule question ” : les États-

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LA GRANDF STRATÉGIE IMPÉRIALE

Unis institueraient le régime de leur choix même si Saddam désarmait complètement et même s'il quittait le pays avec ses séides, comme ce fut souligné lors du sommet des Açores 44. En fait, on avait déjà pu noter le mépris présidentiel pour la “ seule question ”. Quelques mois auparavant, Ari Fleis- cher, le porte-parole de la Maison-Blanche, avait déclaré à la presse: “ La politique des États-Unis est le changement

de régime, avec ou sans inspecteurs. ” “ Changement de régime ” ne veut pas dire passage au régime que les Irakiens pourraient préférer, mais passage à celui que le conquérant imposera en l'appelant “ démocratique ”, conformément à l'usage courant (même la Russie instaurait des “ démocra- ties populaires ”). Plus tard, alors que la guerre était en cours, Fleischer rendit à la “ seule question ” son statut primordial: la possession d'ADM par l'Irak “ a été et reste la raison de cette guerre ”. Tandis que Bush présentait sa position contradictoire lors de sa conférence de presse, le ministre des Affaires étrangères britannique Jack Straw déclarait: si Saddam. Hussein désarme, “ nous acceptons que le gouvernement de l'Irak reste en place ”, donc la “ seule question ” est le désarmement ; parler de “ libéra- tion ” et de “ démocratie ”, ce n9 est que du vent, et la Grande-Bretagne ne soutiendra pas Bush s'il fait la guerre sur ces bases-là - à cela près, elle ne le cachait pas, que la Grande-Bretagne ferait ce qu'on lui dirait 45. Pendant ce temps, Colin Powell infirmait la déclaration

du président selon laquelle les États-Unis prendraient de toute façon le contrôle de l'Irak: “ La question est simple- ment: Saddam Hussein a-t-il pris la décision stratégique, politique, de respecter les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies [et] de se débarrasser de ses armes de

destruction massive ? Tout est là. [

ni, y en a pas d'autres. ” Retour, donc, à la “ seule question ”,

1 Voilà la question. Il

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA 11LANFTE?

rejetée par le président cinq jours plus tôt et encore le lende, main. Quand l'invasion commença, Powell revint à la “ seule question ”. L'Irak “ a été attaqué parce qu'il a violé ses "obligations internationales" inscrites dans l'accord de capitulation de 1991, qui exigeait qu'il révèle et détruise ses armes dangereuses ” 46. Tout ce qu'on a pu déclarer d'autre est donc sans importance : les États-Unis vont décider unila- téralement qu'il ne faut pas laisser les inspecteurs faire leur travail, et que l'accord de 1991 les autorise à recourir à la force, alors qu'il dit expressément le contraire. Prenons un autre jour et un autre publie, et le but est alors la “ libération ” et la “ démocratie ”, pas seulement pour l'Irak mais pour toute la région, un “ noble rêve ”. Le message est clair: nous ferons ce que nous voudrons, en donnant tous les prétextes qui nous tomberont sous la main. Et vous “ rattraperez ”, sinon Ce qui reste inexpliqué, c'est pourquoi la menace des ADM est devenue si sérieuse après septembre 2002, alors qu'avant cela Condoleezza Rice, conseillère à la Sécurité nationale, acceptait l'idée partagée par tous : “ S'ils acquièrent des ADM, ils ne pourront pas s'en servir, car toute tentative de le faire leur vaudrait d'être anéantis en

tant que nation 47. ” Etre “ contre nous ” peut exposer à de graves sanctions. “ Nous rattraper ” et rester “ dans le jeu ” rapporte des profits substantiels. De hauts responsables américains ont été envoyés dans les pays membres du Conseil de sécurité Pour “ inciter leurs dirigeants à voter avec les États-Unis sur l'Irak, faute de quoi ils risquaient "de le payer cher" ”, propos qui n'étaient pas à prendre à la légère pour des pays fragiles “ dont les problèmes intéressaient fort peu avant qu'ils atterrissent sur les sièges du Conseil ”. Les diplo- mates mexicains ont essayé d'expliquer aux émissaires de Washington que le peuple “ dans son écrasante majorité

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LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE

[était] opposé à la guerre ”, mais l'argument a été jugé ridicule 48. Un problème spécial se posait dans certains pays:

“ Ayant succombé à la pression populaire et embrassé la démocratie, ils ont maintenant une opinion publique dont ils doivent tenir compte. ” Prendre au sérieux les formes démo- cratiques pourrait leur valoir l'étranglement économique. En revanche, “ M. Powell a bien fait comprendre que les alliés militaires et politiques des États-Unis bénéficieraient de largesses ”. Simultanément, Ari Fleischer “ a formellement démenti ” que Bush ait négocié des votes en offrant quoi que ce fût en échange - “ suscitant l'hilarité des correspon- dants de presse ”, rapporte le Wall Street Journal 49. Les récompenses pour l'obéissance aux ordres ne sont pas seulement d'ordre financier ; elles comprennent aussi l'autorisation d'intensifier les atrocités terroristes. Le prési- dent russe Vladimir Poutine, dont on dit que les relations avec Bush sont particulièrement cordiales, a reçu “ un signe d'approbation diplomatique à la répression russe contre les séparatistes tchétchènes - initiative que certains analystes aux États-Unis et au Moyen-Orient jugent potentiellement nuisible aux intérêts américains à long terme ”. On pourrait imaginer plusieurs autres raisons de s'inquiéter du soutien de Washington au terrorisme d'État. Pour qu'il soit bien clair que ces réflexions-là sont “ hors sujet ”, au moment où Poutine recevait son feu vert le directeur d'une oeuvre de charité musulmane a été condamné par un tribunal fédéral pour avoir envoyé des fonds aux Tchétchènes qui résistent à l'effroyable occupation militaire russe. Ce directeur a aussi été accusé d'avoir financé des ambulances pour la Bosnie, crime apparemment commis à peu près au moment où Clinton envoyait par avion en Bosnie des activistes d'Al- Qaida et du Hezbollah pour soutenir le camp américain dans les guerres en cours 50.

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

On a offert à la Turquie des incitations du même ordre:

un énorme apport financier et le droit d'envahir le nord de l'Irak, kurde. Or la Turquie ne s'est pas pleinement soumise, elle a donné à l'Occident une remarquable leçon de démo- cratie qui a provoqué une immense fureur et, comme l'a aussitôt annoncé sur un ton tranchant le secrétaire d'État Powell, une punition immédiate pour ce méfai 51. Les “ aménités diplomatiques ” sont faites pour ceux qui préfèrent être abusés. C'est le cas de l'apparent soutien des membres du Conseil de sécurité à la résolution 1441 proposée par les États-Unis, soutien qui est en réalité une soumission : les signataires ont compris ce qui se passerait s'ils ne l'accordaient pas. Dans les systèmes juridiques dignes de ce nom, un consentement donné sous la contrainte n'est pas valable. Dans les affaires internationales, on l'honore sous le nom de diplomatie. Après la guerre d'Irak les Nations unies se sont à nouveau révélées “ hors jeu ” : leur “ système de commerce compliqué pour l'Irak ” posait problème au niveau des contrats octroyés aux compagnies américaines sous l'occu- pation militaire des États-Unis. Ce système avait en fait été imposé par les États-Unis dans le cadre de leur régime de sanctions, qui n'était soutenu par pratiquement aucun autre pays à l'exception de la Grande-Bretagne. Mais il était à présent devenu gênant. Les États-Unis voulaient donc, pour citer un “ diplomate de la coalition ”, “ lancer le message suivant: "Nous venons ici [au Conseil de sécurité] parce que nous le voulons bien, pas parce que nous le devons" ”. Le problème de fond, de l'avis général de tous les diplo- mates, est: “ Jusqu'à quel point va-t-on donner carte blanche aux États-Unis pour gérer le pétrole irakien et instaurer un nouveau régime ? ” Washington exige d'avoir carte blanche. Les autres pays, une large partie de la popula- tion américaine et (pour autant qu'on puisse le savoir) le

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LA GRANDE sTRATÉGiE IMPÉRIALE

peuple irakien préfèrent “ étendre là-bas la supervision des Nations unies ” et “ normaliser les relations diplomatiques et économiques de l'Irak ”, ainsi que ses affaires intérieures, dans ce cadre 52. A travers toutes ces fluctuations de justifications et de prétextes, un seul principe reste immuable : à la fin, les États-Unis doivent avoir le contrôle effectif de l'Irak, derrière une certaine façade démocratique si c'est faisable. Que “ l'ambition impériale de l'Amérique ” s'étende au monde entier après l'effondrement de son seul grand rival ne devrait guère surprendre - inutile de préciser que beau- coup l'ont précédée dans cette voie, avec des conséquences qu'il n'est pas très agréable de rappeler. Mais la situation

actuelle est différente. Il n'y a jamais eu dans l'histoire quoi que ce soit de comparable, même de loin, à ce quasi-mono- pole des instruments de la violence à grande échelle entre les mains d'un seul État. Raison de plus pour soumettre ses pratiques et ses doctrines opératoires à un examen particu- lièrement attentif.

Les inquiétudes des élites

Au sein des cercles de l'establishment, l'inquiétude a été considérable: on craignait fort que “ l'ambition impériale de l'Amérique ” ne représente une grave menace même pour sa propre population. L'alarme a atteint de nouveaux sommets quand l' administration Bush s'est autodéclarée

“ État révisionniste ”, décidé à diriger le monde en perma-

nence. Les États-Unis devenaient ainsi, de l'avis de certains,

“ une menace pour eux-mêmes et pour l'humanité ”, sous la

direction de “ nationalistes radicaux ” recherchant “ une domination mondiale unilatérale par la supériorité militaire absolue ”". Beaucoup d'autres, dans les courants politiques

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DOMINER LE MONDE OU

dominants, ont été atterrés par l'aventurisme et l'arrogance des nationalistes radicaux, qui ont repris le pouvoir qu'ils avaient déjà exercé pendant les années 1980 mais opèrent aujourd'hui avec moins de contraintes extérieures. Ces inquiétudes ne sont pas entièrement nouvelles. Pendant les années Clinton, le célèbre expert en sciences politiques Samuel Huntington avait relevé que, dans beaucoup de pays, les États-Unis étaient en passe “ de devenir la superpuissance voyou, [perçue comme] la plus grave menace extérieure à leur société ”. Même mise en carde chez Robert Jervis, alors président de l'American Political Science Association: “ Aux yeux d'une bonne partie du,monde, le premier "État voyou" aujourd'hui, ce sont les Etats-Unis. ” Ils prévoyaient - et d'autres aussi - l'émeraence possible de coalitions pour contrebalancer la superpuissance voyou, avec tous les dangers que cela impliquait 54. Parmi les experts en politique étrangère, plusieurs

grandes figures ont fait remarquer que les cibles potentielles de l'ambition impériale américaine n'allaient probablement pas se contenter d'attendre l'anéantissement. Ces pays

“ savent qu'on ne peut tenir en respect les États-Unis que

par la dissuasion ”, a écrit Kenneth Waltz, et que “ les armes de destruction massive sont le seul moyen de [les] dissuader ”. La politique de Washington conduit donc à la prolifération des ADM, conclut-il, évolution qu'accélère la volonté américaine de démanteler les mécanismes interna- tionaux qui restreignent le recours à la force. Ces avertisse-

ments ont été répétés quand Bush se préparait à attaquer l'Irak. Pour Steven Miller, d'autres pays allaient “ probable- ment en conclure que les armes de destruction massive sont nécessaires pour dissuader les interventions américaines ”. Selon un autre éminent spécialiste, la “ stratégie générale de guerre préventive ” risquait fort d'“ inciter irrésistiblement

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LA GRANDESTRATÉGIE IMPÉRIALE

à déployer des armes de terreur et de destruction massive ” comme moyens de dissuasion contre “ l'usage sans entraves de la puissance américaine ”. Beaucoup ont souligné l'élan probable qui serait donné aux programmes d'armement nucléaire iraniens. Enfin, pour Selig Harrison, “ la leçon qu'ont tirée les Nord-Coréens de l'Irak est sans nul doute qu'ils ont besoin d'une force de dissuasion nucléaire ” 55. En cette fin d'année 2002, Washington inculquait aux pays du monde un principe désastreux -. si vous voulez vous défendre contre nous, vous feriez mieux d'imiter la Corée du Nord et de nous opposer une menace militaire crédible - en l'occurrence conventionnelle: artillerie pointée sur Séoul et sur les troupes américaines proches de la zone démilitarisée. Nous allons partir avec enthousiasme à l'assaut de l'Irak parce que nous savons que c'est un pays dévasté et sans défense. Mais la Corée du Nord, bien que la dictature y soit encore pire et immensément plus dangereuse, n'est pas une cible convenable tant qu'elle peut nous faire beaucoup de mal. La leçon aurait difficilement pu être plus frappante. Autre motif d'inquiétude: la “ seconde superpuissance ”, l'opinion publique. Si le “ révisionnisme ” des dirigeants américains était sans précédent, l'opposition qu'il a suscitée l'a été aussi. On fait souvent un parallèle avec le Vietnam. La question habituelle - “ Où est passée la tradition de protestation et de contestation ? ” - montre avec quelle effi- cacité on “ nettoie ” l'histoire et combien on mesure mal, dans de nombreux milieux, l'évolution de l'esprit public au cours des quarante dernières années. Une comparaison précise est instructive. En 1962, il n'y avait aucune protesta- tion publique. Or, cette année-là, l'administration Kennedy avait annoncé qu'elle envoyait FUS Air Force bombarder le Sud-Vietnam, qu'elle commençait à exécuter des plans de regroupement de millions de personnes dans ce qui ressem- blait fort à des camps de concentration, et qu'elle lançait une

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DOMINER LE MONDE OU SAUV

guerre chimique pour détruire les cultures vivrières et le couvert végétal. Le mouvement protestataire n'a atteint un niveau significatif que plusieurs années plus tard, après

l'envoi sur place de centaines de milliers de soldats améri-.

cains, la dévastation de régions à très forte densité démogra- phique par des bombardements de saturation et l'extension de l'agression à toute l'Indochine. Au moment où la protes- tation est devenue importante, l'historien militaire spécia- liste de l'Indochine Bernard Fall, foncièrement anti- communiste, avait déjà écrit : “ le Vietnam en tant qu'entité

culturelle et historique [

“ la campagne meurt littéralement sous les coups de la plus grande machine militaire jamais déchaînée sur une région de cette taille 56 ” En 2002, quarante ans plus tard, le contraste est frappant:

il y a eu une protestation populaire massive, déterminée, de principe, avant même que la guerre soit officiellement lancée. Sans les phénomènes spécifiques aux États-Unis - la peur et les idées fausses sur l'Irak -, l'opposition d'avant guerre y aurait probablement été aussi forte que partout ailleurs. Cela reflète une montée régulière, au fil des ans, du refus de tolérer l'agression et les atrocités, parmi bien d'autres changements du même ordre. Les dirigeants sont conscients de ces évolutions. En 1968, la peur de l'opinion publique était si forte que les Joint Chiefs of Staff* se demandaient si, en cas d'envoi de forces supplémentaires au Vietnam, “ il en resterait assez pour lutter contre des désordres civils ”. Le département de la Défense craignait que de nouveaux déploiements de troupes il s'agit de l'état-major général des forces armées américaines, composé des quatre chefs d'état-major (US Army, US Navy, US Air Force et Marine Corps) et présidé par un officier général issu de l'une de ces armées (à l'exception du Marine Corps). (NdT.)

] est menacé d'extinction ”, car

58

LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE

ne fassent courir le risque de “ provoquer une crise inté- rieure de proportion sans précédent ” 54. L'administration Reagan a tenté, au début, de suivre en Amérique centrale le modèle du Sud-Vietnam de Kennedy, mais elle a reculé face à une réaction imprévue de l'opinion publique qui menaçait de compromettre des éléments plus importants de son programme politique. Elle a donc préféré recourir au terro- risme clandestin - clandestin dans la mesure où elle pouvait plus ou moins le cacher au grand public. Quand Bush I accéda au pouvoir en 1989, la réaction de l'opinion publique était, là encore, très importante pour lui. Lorsqu'elles entrent en fonctions, les administrations demandent en général aux agences de renseignement une étude de la situation mondiale. Ces analyses sont secrètes, mais, en 1989, le passage concernant “ les cas où les États-Unis affrontent des ennemis beaucoup plus faibles ” a filtré. Dans ces situa- tions, insistaient les rédacteurs, les États-Unis devaient “ remporter une victoire rapide et décisive ”. Tout autre

résultat serait “ embarrassant ” et pourrait “ compromettre le soutien politique ”, dont on comprenait bien qu'il était mince 58. Nous ne sommes plus dans la décennie 1960, où la popu- lation a toléré une guerre meurtrière et destructrice pendant des années sans protestation visible. Les mouvements mili- tants des quarante dernières années ont eu un effet civilisa- teur important dans de nombreux domaines. Aujourd'hui, le seul moyen d'attaquer un ennemi beaucoup plus faible est de déchaîner contre lui une propagande l'assimilant à un danger immédiat, ou peut-être l'accusant de perpétrer un génocide, en comptant bien que la campagne militaire res- semblera à peine à une vraie guerre. Les élites s'inquiètent aussi de l'impact des nationalistes radicaux de l'administration Bush sur l'opinion publique mondiale, dont l'écrasante majorité était opposée à leurs

59

DOMINER LE MONDE, OU SAUVER LA PLANÈtE

plans de guerre et à leurs poses militantes. Ces facteurs ont sûrement joué dans le recul général de la confiance à l'égard des dirigeants qu'a révélé un sondage du Forum écono- mique mondial publié en janvier 2003. Ce dernier montrait que seuls les présidents des ONG jouissaient d'une confiance nettement majoritaire. Venaient ensuite les hauts responsables des Nations unies et les chefs spirituels/reli- gieux, puis les dirigeants d'Europe occidentale et des insti- tutions économiques, et juste après les chefs d'entreprise. Enfin très loin, tout en bas, il y avait les gouvernants américains 59. Une semaine après la publication du sondage, le Forum économique mondial annuel s'ouvrit à Davos (Suisse), mais sans l'exubérance des années précédentes. “ Le climat s'est assombri ”, nota la presse : pour les “ décideurs ”, la “ fête planétaire ” était finie. Le fondateur du Forum économique mondial, Klaus Schwab, en précisa la raison la plus immé- diate : “ L'Irak sera le thème dominant de tous les débats. ” Selon le Wall Street Journal, les collaborateurs de Colin Powell lui confièrent avant son exposé que l'ambiance était “ très mauvaise ” à Davos. “ Le choeur des plaintes interna- tionales sur la marche des États-Unis à la guerre contre l'Irak a connu un crescendo lors de ce rassemblement d'environ 2 000 chefs d'entreprise, hommes politiques et universitaires. ” Ces derniers ne furent pas transportés d'aise par le “ nouveau message tranchant ” de Powell :

“ Quand nous aurons un sentiment fort sur un point, nous prendrons l'initiative ”, même si personne ne suit. “ Nous agirons même si les autres ne sont pas prêts à se joindre à nous 60.” Ce n'est pas pour rien que le thème de ce Forum écono- mique mondial était “ Construire la confiance ”. Dans son discours, Powell souligna bien que les États-

Unis se réservent “ le droit souverain d'intervenir militaire-

60

LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE

ment ” quand ils veulent et comme ils veulent. Personne “ n'a confiance dans Saddam et dans son régime ”, ajouta- t-il, ce qui était sûrement vrai, mais il ne citait pas certains autres dirigeants dans lesquels on n'avait pas confiance non plus. Powell certifia aussi à son public que les armes de Saddam Hussein étaient “ conçues pour intimider les de l'Irak ”, sans expliquer pourquoi les dits voisins ne semblaient pas percevoir la menace 6l. Malgré leur profond mépris Pour ce tyran sanguinaire, ceux-ci s'étaient joints aux “ non-Américains qui restent perplexes sur les raisons d'une telle obsession et d'une telle crainte de Washington pour une puissance en définitive mineure dont la richesse et la force ont été très amoindries par les contraintes qu'a imposées la communauté internationale ”. Conscients des terribles effets des sanctions sur la popula- tion civile, ils savaient aussi que l'Irak était l'un des Etats les plus faibles de la région: son économie et ses dépenses militaires n'étaient qu'une fraction de celles du Koweît, dont la population ne représente pas 10 % de celle de l'Irak, et l'écart était encore plus prononcé avec ses autres voisins 62. C'est pour ces raisons, entre autres, que les pays limitrophes travaillaient à un rapprochement avec l'Irak depuis quelques années, malgré la vive opposition des États- Unis. Comme le département de la Défense et la CIA. ils savaient “ parfaitement que l'Irak actuel ne représente aucune menace pour quiconque dans la région, et encore moins pour les Etats-Unis ”, et que “ prétendre le contraire est une malhonnêteté ” 63. Au moment où ils se sont réunis, “ les décideurs ” de Davos avaient reçu des nouvelles encore plus désagréables sur la “ construction de la confiance ”. Un sondage d'opi- nion réalisé au Canada avait révélé que plus de “ 36 % des Canadiens considéraient les Etats-Unis comme la plus grande menace pour la Paix mondiale, tandis que 21 %

61

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANNETE?

seulement nommaient AI-Qaida, 17 % l'Irak et 14 % la Corée du Nord ”. Et cela malgré une amélioration de l'image générale des États-Unis au Canada, où les bonnes opinions étaient montées à 72 % alors qu'elles avaient abruptement chuté en Europe occidentale. Plus de 80 % des Européens ayant répondu à un sondage informel organisé par le magazine Time considéraient les États-Unis comme la plus grande menace pour la paix mondiale. Même en suppo-

sant une marge d'erreur importante, ces chiffres sont specta- culaires. Leur portée est amplifiée par les sondages internationaux effectués simultanément sur la campagne américano-britatinique en faveur d'une guerre en Irak. “ Les messages en provenance des ambassades améri- caines du monde entier se font pressants et inquiétants ”, observa le Washington Post dans un article à la une. “ Beau- coup de gens dans le monde ont de plus en plus tendance à penser que le président Bush menace davantage la paix mondiale que le président irakien Saddam Hussein. ” Et le journal citait ces propos d'un responsable du département

d'État: “ Le débat ne porte pas sur l'Irak. Il existe une véri- table angoisse dans le monde au sujet de notre puissance, et de ce que l'on voit comme la brutalité, l'arrogance, l'unipo- larité ” des actes de l'administration. Le titre était :

“ Danger en vue ? U monde considère le président Bush comme une menace ”. Trois semaines plus tard, un grand article de Newsweek, signé par son rédacteur en chef pour les affaires étrangères, soulignait aussi que l'enjeu du débat international n'était pas Saddam “ C'est l'Amérique et son

rôle dans le monde nouveau. [

guerre contre l'Irak résoudra peut-être le problème de l'Irak. Elle ne résoudra pas le problème de l'Amérique. Ce qui

inquiète plus que tout les populations, c'est de vivre dans un monde façonné et dominé par un seul pays - les États-Unis.

]

Même si elle réussit, une

62

LA GRANDE Stratégie IMPÉRIALE

Et elles en sont venues à ressentir pour nous une méfiance et une crainte profondes 65. ” Après le 11 septembre, à une époque d'immense sympa- thie et de solidarité mondiales avec les États-Unis, George 13ush a demandé : “ Pourquoi nous haissent-ils ? ” La ques- tion était mal posée et la vraie interrogation a été à peine traitée. Mais, un an plus tard, l'administration avait réussi à apporter une réponse : “ C'est à cause de vous et de vos collaborateurs, monsieur Bush, et de ce que vous avez fait. Et si vous continuez, la peur et la haine que vous avez inspi- rées vont peut-être s'étendre aussi au pays que vous avez déshonoré. ” Sur ce point-là, on aurait du mal à ignorer les preuves. Pour Oussama Ben Laden, c'est une victoire proba- blement inespérée.

L'ignorance intentionnelle

Le postulat fondamental de la grande stratégie impériale, qu'il est souvent jugé superflu de formuler tant sa vérité est

tenue pour évidente, est le principe directeur de l'idéalisme wilsonien : nous - du moins les cercles d'où proviennent les dirigeants et qui les conseillent - sommes bons, et même nobles. Nos interventions procèdent donc nécessairement de bonnes intentions, même si l'exécution est parfois mala- droite. Pour citer les termes mêmes de Wilson, nous avons des “ idéaux élevés ”, nous défendons “ la stabilité et la justice ” et il est donc bien naturel, comme il l'a écrit pour justifier la conquête des Philippines, que “ nos intérêts doivent avancer, même si nous sommes altruistes ; les autres pays doivent veiller à ne pas s'en mêler, et ne pas chercher à nous arrêter ”66. Dans la version contemporaine, il y a un principe direc- teur qui “ définit les paramètres au sein desquels a lieu le

63

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

débat politique ”, un consensus si large qu'il n'exclut que quelques “ misérables vestiges ” à droite et à gauche, et “,si fort qu'il est pratiquement à l'abri de toute contestation Ce principe, c'est “ l'Amérique comme avant-garde histo- rique ” : “ L'histoire a un sens et une destination discer- nables. Seuls de tous les pays du monde, les États-Unis embrassent et manifestent le but de l'histoire. ” Par consé- quent, l'hégémonie américaine réalise la finalité l'histoire et travaille pour le bien commun, évidence si élémentaire qu'il serait inutile, voire un peu ridicule, de chercher à la vérifier empiriquement. Le principe premier de la politique étrangère, ancré dans l'idéalisme wilsonien et transmis de Clinton à Bush II, est “ l'impératif de la mission de l'Amérique comme avant-garde de l'histoire, qui trans- forme l'ordre mondial et, ce faisant, perpétue sa propre domination ”, guidé par “ l'impératif de sa suPrématie mili- taire, maintenue à perpétuité et projetée sur toute la planète ” 67.

Parce qu'elle est seule à embrasser et à manifester le but de l'histoire, l'Amérique a le droit, et même le devoir, d'agir de la façon que ses dirigeants estimeront la meilleure, pour le bien de tous, que les autres le comprennent ou non. Et, à l'exemple de son noble précurseur et actuel second la Grande-Bretagne, elle ne doit pas avoir peur de réaliser la fin transcendante de l'histoire même si elle est “ clouée au pilori ” par les imbéciles et les rancuniers, comme le fut son prédécesseur en domination mondiale selon ses plus presti- gieux avocats 68. Pour apaiser tout scrupule éventuel, il suffit de nous remémorer que “ la Providence appelle les Américains ” à assumer la mission de réformer l'ordre mondial : c'est la

“ tradition wilsonienne [

occupants récents du Bureau ovale, sans différence de parti ” - ainsi que, très généralement, leurs prédécesseurs,

], à laquelle ont adhéré tous les

64

leurs homologues dans d'autres pays et leurs ennemis les plus stigmatisés, avec les changements de nom requis 61)

Mais si nous voulons conserver une vision rassurante dans laquelle les puissants, motivés par des “ idéaux élevés ” et

“ altruistes ”, auraient pour but “ la stabilité et la justice ”, il nous faut adopter l'état d'esprit qui a été baptisé “ ignorance intentionnelle ” par un dénonciateur des terribles atrocités des années 1980 en Amérique centrale, soutenues par les dirigeants qui sont à nouveau aux commandes à Washington". Avec cette attitude, non seulement nous pouvons mettre en ordre le passé, en concédant les inévi- tables bavures qui accompagnent même les meilleures intentions, mais, depuis l'avènement de la nouvelle norme d'intervention humanitaire, nous pouvons même dire qu'à présent la politique étrangère américaine est entrée dans une

“ phase noble ” qui a “ l'éclat de la sainteté ”. Nos interven- tions militaires “ de l'après-guerre froide ont été, dans l'ensemble, nobles mais hésitantes. Elles ont été hésitantes parce qu'elles étaient nobles ”, nous assure l'historien Michael Mandelbaum. Peut-être sommes-nous même trop

saints : prenons garde, conseillent des esprits posés, à ne pas

“ donner à l'idéalisme une emprise presque exclusive sur

notre politique étrangère ”, et à négliger ainsi nos intérêts légitimes dans notre ardeur à servir les autres 7l.

Les Européens ne parviennent pas à comprendre l'idéa- lisme - unique au monde - des dirigeants américains.

Comment est-ce possible puisque c'est l'évidence la plus élémentaire ? Max Boot suggère une réponse : l'Europe a

“ souvent été guidée par la cupidité ” et les “ Européens

sceptiques ” ne peuvent pas saisir la “ fibre idéaliste ” qui

anime la politique étrangère américaine : “ Deux cents ans après, l'Europe n'a toujours pas compris ce qui fait courir l'Amérique. ” Leur scepticisme indécrottable amène les Européens à supposer de viles motivations à Washington, et

65

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

les empêche de se joindre à ses nobles aventures avec un enthousiasme suffisant. Un autre historien et commentateur politique respecté, Robert Kagan, propose une explication différente: le problème de l'Europe est qu'elle brûle d'“ un anti-américanisme fanatique, paran6iaque ”, qui a “ atteint une intensité maladive ”, bien qu'heureusement quelques personnalités comme Aznar et Berlusconi bravent la tempête 72. Bien involontairement, n'en doutons pas, Boot et Kagan plagient l'essai classique de John Stuart Mill sur l'interven- tion humanitaire, dans lequel il pressait la Grande-Bretagne

de mener cette entreprise avec vigueur - en l'occurrence, de conquérir une plus vaste partie de l'Inde. La Grande- Bretagne devait poursuivre sa généreuse mission, expliquait Mill, même si elle allait être “ clouée au pilori ” sur le conti- nent. Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'en faisant cela elle allait porter des coups encore plus dévastateurs à 1" Inde et étendre le quasi-monopole de la production d'opium dont elle avait besoin, à la fois pour imposer par la violence l'ouverture des marchés chinois et pour soutenir plus largement le système impérial grâce à ses immenses entreprises de narcotrafic, toutes bien connues en Angleterre à l'époque. Mais ces questions ne pouvaient être l'explication du “ pilori ”. Non, écrivait John Stuart Mill, les Européens “ excitent la haine contre nous ” parce qu'ils sont incapables de comprendre que l'Angleterre est vraiment “ une nouveauté dans le monde ”, une nation remarquable qui n'agit qu'“ au service des autres ”. Elle est vouée à la paix, bien que, si “ les agres- sions des barbares la forcent à une guerre victorieuse ”I elle en supporte avec abnégation les coûts avant d'en “ partager les fruits dans une égalité fraternelle avec tout le genre humain ”, dont les barbares qu'elle conquiert et détruit pour leur bien. L'Angleterre n'est pas seulement sans égale mais quasi parfaite, du point de vue de Mill, sans aucun “ dessein

66

LA GRANDE

agressif ”, ne désirant “ aucun bénéfice pour elle-même aux dépens des autres ”. Ses politiques sont “ irréprochables et louables ”. L'Angleterre était au XIX siècle l'homologue du

“ nouveau monde idéaliste décidé à en finir avec l'inhuma-

nité ”, motivé par le pur altruisme et entièrement voué aux

“ principes et valeurs ” les plus élevés, mais malheureuse-

ment mal compris, lui aussi, par les Européens sceptiques ou peut-être paranoïaques". L'essai de John Stuart Mill a été

écrit au moment où la Grande-Bretagne s'engageait dans certains des pires crimes de son règne impérial. Il est diffi- cile de penser à un intellectuel plus distingué et réellement honorable - ou à un exemple plus déplaisant d'apologie d'effroyables forfaits. Ces faits pourraient inspirer quelques remarques lorsque Boot et Kagan illustrent la formule de Marx sur la tragédie qui se répète en farce. Il importe aussi de rappeler que le bilan de l'impérialisme continental est encore pire, et la rhétorique qui l'a accompagné non moins glorieuse, par exemple quand la France, approuvée par Mill, a mené à bien sa mission civilisatrice en Algérie - en

“ exterminant la population indigène ”, selon son ministre

de la Guerre 74. Le concept d'“ anti-américanisme ” chez Kagan, certes conventionnel, mérite également réflexion. Dans ces phrases, le terme “ anti-américain ” et ses variantes (“ qui

hait l'Amérique ”, etc.) sont régulièrement employés pour discréditer des censeurs de la politique de l'État américain qui peuvent admirer et respecter le pays, sa culture et ses réalisations, voire penser que c'est le plus bel endroit de la terre. Néanmoins, ils “ haïssent l'Amérique ” et “ sont anti- américains ” en vertu du postulat implicite qui identifie la société et son peuple au pouvoir d'Etat. Cet usage est direc- tement puisé au lexique du totalitarisme : dans l'ancien empire russe, les dissidents étaient coupables d'“ antisovié- tisme ”. Peut-être les adversaires de la dictature militaire du

67

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÉTE?

Brésil étaient-ils traités d'“ antibrésiliens ”. Chez ceux qui

sont un tant soit peu attachés à la liberté et à la démocratie, de telles attitudes sont inconcevables. Cela ferait beaucoup rire à Rome ou à Milan si l'on condamnait un opposant à la politique de Berlusconi comme “ anti-italien ” (mais cela aurait peut-être pu passer du temps de Mussolini). Il est utile de ne pas l'oublier : où que nous nous tour- nions, il y a rarement pénurie de nobles idéaux pour accom- pagner le recours à la force. Les mots qui scandent la “ tradition wilsonienne ” sont peut-être exaltants de généro- sité, mais il faudrait les examiner aussi dans la pratique, pas seulement dans le discours - par exemple l'appel de Wilson à la conquête des Philippines, déjà cité ; ou, sous sa prési- dence, les interventions en Haïti et en République domini- caine, qui ont laissé ces deux pays en ruine ; ou encore ce que Walter LaFeber appelle le “ corollaire de Wilson ” à la doctrine de Monroe, selon lequel “ seuls les intérêts pétro- liers américains reçoivent des concessions ” dans la zone d'influence des Etats_Unis 75. Les pires dictateurs en font autant. En 1990, Saddam Hussein mit en garde le Kowèit contre de possibles repré- sailles pour des actes qui minaient l'économie irakienne meurtrie, alors que l'Irak avait protégé le Koweït pendant la guerre contre l'Iran. Et il certifia au monde qu'il ne voulait

pas “ le combat permanent, mais la paix permanente [

vivre dans la dignité 76 ”. En 1938, Sumner Welles, l'homme de confiance du président Roosevelt, fit l'éloge des accords de Munich avec les nazis et estima qu'ils pourraient conduire à un “ nouvel ordre mondial fondé sur la justice et sur le droit ”. Peu après, les nazis firent avancer ce projet en occupant certaines zones de la Tchécoslovaquie, tandis que Hitler expliquait qu'ils étaient “ mus par le profond désir de servir les véritables intérêts des peuples vivant dans cette région, de sauvegarder l'individualité nationale des peuples

] et

LA GRANDE STRATÉGIE IMPÉRIALE

allemand et tchèque, et de promouvoir la paix et le bien-être social pour tous ”. La sollicitude de Mussolini pour les “ populations libérées ” d'Ethiopie n'était pas moins géné- reuse. Et il en allait de même des objectifs du Japon en Mandchourie et en Chine du Nord, de ses sacrifices pour créer un “ paradis sur terre ” à l'intention de leurs peuples souffrants et pour défendre leurs gouvernements légitimes contre les “ bandits ” communistes. Quoi de plus émouvant que la “ haute responsabilité ” du Japon, en 1938, consistant à établir un “ ordre nouveau ” afin d“ assurer la stabilité permanente de l'Asie orientale ”, fondée sur l'“ aide mutuelle ” du Japon, de la Mandchourie et de la Chine “ dans les domaines politique, économique et culturel ”I, leur “ défense collective contre le communisme ” et leur progrès culturel, économique et social" 9 Après la Seconde Guerre mondiale, les interventions ont été régulièrement déclarées “ humanitaires ” ou “ d'autodé- fense ”, donc conformes à la Charte des Nations unies. L'invasion meurtrière de la Hongrie par la Russie en 1956, par exemple, a été justifiée par les juristes soviétiques au motif qu'elle avait lieu à l'invitation du gouvernement hongrois en tant que “ riposte défensive au financement par l'étranger d'activités subversives et de bandes armées en Hongrie afin de renverser le gouvernement démocratique- ment élu ”. Avec la même plausibilité, l'agression améri- caine contre le Sud-Vietnam, quelques années plus tard, a été entreprise par “ autodéfense collective ” contre I'“ agression interne ” commise par les Sud-Vietnamiens et leur “ assaut de l'intérieur ” (Adlai Stevenson et John F. Kennedy respectivement) 78. Nul besoin de supposer que ces déclarations ne sont pas sin- cères, si grotesques soient-elles. On trouve souvent la même rhétorique dans les documents internes où il n'y a aucune rai- son de faire semblant - par exemple, ce raisonnement des

69

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

diplomates de Staline : “ Pour créer de vraies démocraties,

une certaine pression extérieure est nécessaire. [

devons pas hésiter à pratiquer ce type d'"ingèrence dans les

affaires intérieures" des autres pays [

démocratique est l'une des meilleures garanties d'une paix durable 79. ” D'autres sont du même avis, sans nul doute aussi sincère- ment :

] Nous ne

]

puisqu'un régime

N'ayons pas d'états d'âme face à la répression policière

du gouvernement local. E n'y a rien là de honteux puisque

Mieux vaut avoir un pouvoir fort qu'un gouvernement libé- ral, s'il est indulgent, laxiste et pénétré par les communistes.

George Kennan, en l'occurrence, expliquait aux ambassa- deurs des États-Unis en Amérique latine la nécessité de privilégier le souci pragmatique de “ la protection de nos matières premières ” - les nôtres, où qu'elles se trouvent auxquelles nous devons préserver notre “ droit d'accès ” naturel, si nécessaire par la conquête, conformément à l'ancien droit des gens 80. Il faut une très forte dose d“ igno- rance intentionnelle ” et de fidélité à la puissance pour perdre la mémoire sur les conséquences humaines de l'établissement et du maintien des “ régimes forts ”. Des talents semblables sont nécessaires pour ajouter foi à l'appel à la sécurité nationale comme justification de l'usage de la force, prétexte qui, pour n'importe quel État résiste rare- ment à l'examen des faits et des documents historiques. Comme l'illustrent ces quelques exemples, même les mesures les plus dures et les plus odieuses sont régulière- ment accompagnées d'une profession de nobles intentions. Un observateur honnête n'aurait qu'à généraliser l'analyse de Thomas Jefferson sur la situation mondiale de son époque :

Nous ne croyons ni Bonaparte quand il dit se battre pour la seule liberté des mers, ni la Grande-Bretagne quand elle dit lutter pour la liberté de l'humanité. Ils ont le même but :

aspirer à leur profit la puissance, la richesse et les ressources des autres pays 81.

Un siècle plus tard, le secrétaire d'État de Woodrow Wilson, Robert Lansing (qui ne se faisait guère d'illusions non plus, semble-t-il, sur l'idéalisme wilsonien), releva avec mépris “ la promptitude des Britanniques, des Français ou des Italiens à accepter un mandat ” de la Société des Nations du moment qu'“ il y a des mines, des champs pétrolifères, de riches cultures céréalières ou des chemins de fer ” qui “en feront une entreprise rentable ”. Ces “ gouvernements désintéressés ” assurent qu'il faut accepter les mandats “ pour le bien de l'humanité ” : “ Ils feront leur part en administrant les riches territoires de Mésopotamie, de Syrie, etc. ” La juste appréciation de ces allégations est “ si évidente qu'il est presque insultant de la formuler ” 82. Et elle est effectivement évidente quand les nobles inten- tions sont affichées par d'autres. À soi-même on applique des critères différents. On peut choisir cette approche sélective oÙ l'on fait confiance à ses dirigeants nationaux, condamnée par l'un des fondateurs de la théorie moderne des relations interna- tionales, Hans Morgenthau - il parlait de “ notre soumission conformiste aux détenteurs du pouvoir ” -, et régulièrement adoptée par la plupart des intellectuels au fil de l'histoire" '

Mais il faut bien voir que la profession de nobles intentions est prévisible, et n'est donc porteuse d'aucune information, même au sens technique du terme. Ceux qui souhaitent réel- lement comprendre le monde appliqueront les mêmes critères à leurs propres élites politiques et intellectuelles et a celles de l'ennemi officiel. Et l'on peut se demander ce qui

71

survivrait à cet exercice élémentaire de rationalité et d'honnêteté. Ajoutons que les classes cultivées s'écartant parfois de leur habituelle subordination au pouvoir. On en a aujourd'hui des exemples, dont certains des plus remarquables concernent deux pays où des régimes durs et répressifs ont été soutenus par laide militaire américaine: la Turquie et la Colombie. En Turquie, de grands écrivains, journalistes, universitaires, éditeurs et autres, outre qu'ils protestent contre les atrocités et les lois draconiennes, pratiquent régulièrement la désobéis- sance civile, encourant et parfois subissant des sanctions sévères et prolongées. En Colombie, des prêtres, universi- taires, syndicalistes, militants des droits de l'homme et autres affrontent courageusement la menace permanente de l'assas- sinat dans l'un des États les plus violents du monde 84. Leurs actes devraient inspirer honte et humilité à leurs homologues occidentaux, et le feraient si la vérité n'était pas voilée par l'“ ignorance intentionnelle ”, qui apporte une contribution cruciale aux crimes en cours.

CHAPITRE 3

Le nouveau siècle des Lumières

Les dernières années du second millénaire ont vu un débordement d'autoadulation exubérante qui a peut-être surpassé ses peu glorieux prédécesseurs: on acclamait, avec une sorte d'émerveillement sacré, les dirigeants de ce “ nouveau monde idéaliste décidé à en finir avec l'inhuma- nité ”, totalement voué “ aux principes et aux valeurs ” pour la première fois dans l'histoire. Devant nous s'ouvrait un siècle des Lumières et de la Bonne Volonté, où les pays civilisés, conduits par les Etats-Unis alors “ au plus haut de leur gloire ”, agissaient par “ altruisme ” et “ ferveur morale ” pour réaliser de nobles idéaux 1. Un tel tournant serait effectivement réconfortant. Mais, pour joindre notre voix au choeur des autocongratulations, il nous faudrait oublier quelques faits récalcitrants. Le premier et le plus frappant, c'est l'ensemble des entre- prises terroristes et atrocités criminelles qui ont été menées à bien avec le soutien décisif de la superpuissance dominante

et de ses alliés dans les toutes dernières années, qui se pour- suivent sans changement notable et qui ont été aussi effica- cement refoulées que par le passé dans la culture intellectuelle établie. Ce sont des questions de la plus haute importance, qui ne sauraient disparaître de la véritable histoire pour la simple raison que ceux qui l'ont prise en charge le voudraient bien.

73

Du côté des phénomènes de longue durée, nous serions aussi obligés d'oublier que, tout au long du dernier

“ la guerre a été l'activité principale des États européens ”.Et

il nous faudrait également négliger l'explication fondamen- tale de cette triste vérité “ Le fait central, tragique, simple: la contrainte fonctionne ; ceux qui emploient des forces massives contre leurs voisins obtiennent leur soumis- sion, et tirent de cette soumission de multiples avantages en argent en biens, en respect, en accès à des luxes interdits à ceux qui sont moins puissants 2. ” C'est une réalité de la vie qui n'est que trop bien comprise de par le monde ; mais c'est aussi un principe de l'exercice du pouvoir, qui a été abrogé nous dit-on maintenant (pas pour la première fois). L'un des moyens les plus directs d'évaluer les perspec- tives qui ont été saluées avec un tel enthousiasme consiste à observer les flux de l'aide militaire américaine. L'année 1997 est un bon point de départ, puisque c'est celle où l'on a

dit que la politique étrangère des Etats-Unis était entrée dans une “ phase noble ” ayant “ l'éclat de la sainteté ”, ce qui a donné le ton aux envolées rhétoriques qui ont suivi.

À l'humble niveau des faits, 1997 a eu une certaine impor-

tance pour le mouvement des droits de l'homme. Cette année-là, le flux des armes américaines à destination de la Turquie a dépassé l'ensemble cumulé de l'aide militaire américaine à ce pays pendant toute la période de la guerre froide avant que la Turquie ne lance sa campagne de contre- insurrection contre sa population kurde, effroyablement

réprimée. En 1997, cette offensive avait chassé des millions de Personnes des campagnes dévastées, fait des dizaines de milliers de morts et donné lieu à toutes les formes imagi- nables de tortures barbares, le tout figurant en bonne place sur la liste des crimes des sinistres années 1990. Avec

l' escalade des atrocités, la Turquie est devenue le principal bénéficiaire des armes américaines dans le monde (sans

74

compter Israël et l'Égypte): 80 % de ses fournitures d'armements venaient de Washington. La même année, l'aide militaire américaine à la Colombie

a commencé à devenir astronomique : elle est passée de 50 à

290 millions de dollars en deux ans, et connaît depuis une croissance rapide. En 1999, en la matière, la Colombie a

ravi la première place à la Turquie. La militarisation accrue de ses conflits intérieurs, très ancrés dans l'effroyable histoire d'une société riche où la pauvreté et la violence sont extrêmes, a eu les effets prévisibles sur la population mise à la torture ; elle a également conduit la guérilla à se muer en une armée supplémentaire, qui elle aussi terrorise la paysan- nerie et plus récemment, la population urbaine. Selon la principale organisation colombienne de défense des droits de l'homme, le nombre des déplacés de force est actuelle- ment de 2,7 millions et augmente de 1000 chaque jour. Plus de 350 000 personnes auraient été chassées de leur foyer par la violence au cours des neuf premiers mois de 2002, soit davantage que pendant toute l'année 2001. Quant aux assas- sinats politiques, ils seraient passés à 20 par jour, deux fois plus qu'en 1998. Dans le cas des principaux destinataires de l'aide militaire américaine, on réagit par le silence, et en soutenant les atro- cités de plus belle. Prenons, pour comparer, le membre le plus démoniaque et dangereux de l'“ axe du mal ”. Le New York Times écrit qu'il y a eu “ jusqu'à un million de personnes déplacées en Irak ”, et conclut très justement qu'il s'agit de “ l'un des grands malheurs causés par le régime du président Saddam Hussein ”3. L'article s'intitule : “ Les Irakiens déracinés voient dans la guerre le chemin du retour à leurs foyers Perdus ”. Nul ne s'est demandé si les Kurdes et les Colom- biens déracinés avec une extrême violence et, semble-t-il. en plus grand nombre encore, pourraient aussi voir dans une

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANETE?

guerre le chemin du retour à leurs foyers perdus. Certes, un tel projet serait extravagant: pour alléger leurs malheurs, et peut-être ouvrir la voie à une solution sérieuse aux problèmes de fond, il suffirait que Washington cesse de soutenir les atrocités. Mais il faudrait pour cela que notre intelligentsia veuille bien se regarder un instant dans la glace, au lieu de réserver ses lamentations aux crimes des ennemis officiels, contre lesquels, souvent, on ne peut rien.

Le Timor-Oriental et le Kosovo

Tandis que la Colombie remplaçait la Turquie comme premier pays destinataire de l'aide militaire américaine, une autre histoire d'épouvante était en cours qu'il eût été facile à Washington d'arrêter instantanément: le Timor-Oriental. En 1999, l'Indonésie engagea une escalade de ses atrocités dans ce territoire qu'elle avait envahi en 1975, et où elle avait tué peut-être 200 000 personnes avec le soutien mili- taire et diplomatique des États-Unis et de la Grande- Bretagne, aidés par l'“ ignorance intentionnelle ”. Au cours

des premiers mois de 1999, les forces indonésiennes et leurs complices paramilitaires ajoutèrent plusieurs milliers de morts au chiffre des pertes humaines 4, et les généraux au pouvoir firent savoir que le pire était à venir si la population votait mal lors du référendum du 30 août sur l'indépendance - ce qu'elle fit, avec un courage stupéfiant. Les généraux indonésiens tinrent parole : ils chassèrent de leur foyer des centaines de milliers de personnes et détruisirent presque entièrement le pays. Pour la première fois, leurs atrocités furent bien couvertes par les médias aux États-Unis. Le 8 septembre l'administration Clinton réagit en réaffirmant sa position : le Timor-Oriental relève de la “ responsabibité du gouvernement de l'Indonésie et nous ne voulons pas le

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LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUM[ÈRES

priver de cette responsabilité ”. Quelques jours plus tard, soumis à de rudes pressions internationales et intérieures, Clinton inversa vingt-cinq ans d'appui aux exactions de l'Indonésie au Timor-Oriental et informa l'armée indoné- sienne que Washington ne soutiendrait plus directement ses crimes. Aussitôt, elle se retira du territoire, laissant une force de maintien de la paix de l'ONU sous direction austra- lienne y pénétrer sans aucune opposition 5. La démonstration était limpide. Ainsi qu'une poignée de militants et d'esprits critiques ne cessaient de le répéter depuis près de vingt-cinq ans, il n'avait jamais été nécessaire d'user de la menace ou de la force: cesser de participer à certains des pires crimes de la fin du XXè siècle aurait suffi pour qu'ils s'arrêtent. Mais ce n'est pas la leçon qu'on a retenue. Rele- vant le défi, le système doctrinal en a tiré la conclusion requise - les événements du Timor-Oriental prouvaient que la politique extérieure était entrée dans une “ phase noble ”, où les dirigeants de l'Occident civilisé allaient concrétiser leur attachement “ aux principes et aux valeurs ”. Cette réécriture est en soi une réussite impressionnante. On se demande s'il est possible d'imaginer une succession d'événements quelconques qui ne pourrait être adaptée pour prouver la thèse voulue. Le Timor-Oriental a été présenté comme un exemple écla- tant du nouveau siècle des Lumières, avec ses normes inédites d'“ intervention humanitaire ”. Or il n'y a eu aucune inter- vention, sans parler d'humanitarisme 6. Au moment même où s'exprimaient ces éloges, ceux qui étaient “ au plus haut de leur gloire ” participaient encore aux crimes de l'Indonésie, Comme ils le faisaient depuis des décennies. Mais la meilleure illustration de l'ère nouvelle a été le Kosovo, où les États-Unis et leurs alliés n'ont agi que par “ altruisme ” et “ ferveur morale ” : ils ont inventé “ une conception nouvelle de l'usage de la force en politique

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internationale” quand ils ont réagi par des bombardements à l'éviction de plus d'un million de Kosovars de leur terre natale ” afin de les sauver “ d'horribles souffrances, ou de la

mort ”7. Cette analyse, empruntée à une source universitaire, c'est la version officielle. Les médias, les revues d'opinion et les travaux savants s'en écartent rarement. Pour choisir quelques exemples typiques, nous lisons qu'après “ la mon- tée de la violence ” au Kosovo en 1990 les forces serbes “ ont réagi par une campagne de purification ethnique et con- traint à l'exil plus de la moitié de la population albanaise.

] [

et leurs alliés ont décidé, [

ments massifs [

rentrer chez eux ”8. “ Au printemps 1999, il s'est avéré que

[les Serbes] avaient lancé la purification ethnique, ” Les

Kosovars albanais, “ face à cette offensive, ont fui [

rapporté des récits d'exécutions sommaires et d'expulsions forcées ” quand ils ont atteint les pays voisins. Ces expul- sions et atrocités “ Ont déclenché la campagne de bombarde-

ments de l'OTAN ” le 24 mars 9. L'intervention au Kosovo a donc été réalisée “ au seul profit du peuple de la région [

par pur altruisme ”, comme toutes les interventions américai- nes dans les Balkans 10. Elle était “ absolument juste ”, con-

clut Timothy Garton Ash, parce qu'elle franchissait “ le seuil

très élevé de l'ingérence humanitaire [

cide, l'assassinat ou la "purification ethnique" d'un grand nombre de ses ressortissants ” Par le gouvernement serbe 11. Solide dossier, justifiant amplement l'éloge des dirigeants altruistes qui ont inauguré le nouveau siècle des Lumières ? Cela aurait Pu - si ces allégations avaient le moindre rapport avec les faits. Le petit échantillon de citations qu'on vient de lire est typique, sur plusieurs points intéressants. Premièrement, le récit est donne sans aucune preuve, alors que nous dispo-

Le bain de sang ne cessant de s'aggraver, les États-Unis

],

]

de procéder à des bombarde-

ce qui a permis aux réfugiés albanais de

] et

],

],un quasi-génoci-

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LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUMIÈRES

sons d'une documentation massive issue de sources occi- dentales irréprochables. Deuxièmement, la thèse officielle inverse l'ordre des événements. Incontestablement, les bombardements ont précédé la purification ethnique et les atrocités, qui ont été, en réalité, leur conséquence attendue. Le_Kosovo, était un sale endroit avant les bombardements de l'OTAN: on estime qu'il y avait eu 2 000 tués de tous

bords l'année précédente. Mais les sources documentaires occidentales, fort riches, révèlent qu'aucun changement d'importance n'a eu lieu avant le début des bombardements, le 24 mars, hormis un léger accroissement des atrocités serbes deux jours plus tôt, lorsque les vérificateurs* ont été retirés en prévision de l'attaque de l'OTAN. Les Nations unies ont commencé à enregistrer des réfugiés une semaine après. Ces faits fondamentaux étaient bien connus en mai 1999, lorsqu l'on a présenté l'acte d'accusation contre Milo- sevic: il détaillait une série de terribles crimes, mais tous, pratiquement sans exception, avaient eu lieu après le début des bombardements. Le 24 mars, quand les bombes ont commencé à tomber, le ministre de la Défense britannique George Robertson (qui deviendrait Plus tard secrétaire général de l'OTAN) a déclaré dans un témoignage devant la Chambre des communes que, jusqu'à la mi-janvier 1999, “ l'Armée de libération du Kosovo (UCK) [avait] fait davantage de morts au Kosovo que les autorités serbes ”. Il parlait des guérilleros albanais, alors soutenus par la CIA : ceux-ci avaient expliqué sans détour que leur objectif était de tuer des Serbes afin de susciter une réaction dure qui conduirait l'opinion publique occidentale à soutenir une intervention de l'OTAN. Comme l'a révélé une

* Les observateurs de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). (NdT)

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DOMINER LE MONDE OU SAUVE'R LA

enquête parlementaire ultérieure, le secrétaire aux Affaires étrangères Robin Cook avait affirmé à la Chambre des communes, le 18 janvier, que l'UCK avait “ commis davan- tage de violations du cessez-le-feu et, jusqu'à ce week-end était responsable de davantage de morts que les forces de sécurité [yougoslaves]” 12. Robertson et Cook faisaient tous deux allusion à un fait précis : le massacre perpétré par ces forces de sécurité à Racak le 15 janvier, lors duquel 45 personnes auraient péri. Mais, puisque la documentation occidentale ne révèle aucun changement sensible dans la répartition des violences après Racak, leurs conclusions, si elles étaient valides à la janvier, le restaient fondamentalement fin mars. Il était clair à l'époque que les dirigeants américains ou britanniques ne se formalisaient absolument pas de tels massacres. Celui de Liquica au Timor-Oriental, par exemple, commis peu après, était manifestement bien pire. Il s'inscrivait dans une longue série de tueries et ses auteurs ne pouvaient prétexter l'auto- défense. Néanmoins, ni celle-ci ni les autres n'ont ébranlé le soutien américano-britannique aux envahisseurs indoné- siens. Reste que, même en laissant de côté le problème de

l'indignation sélective, les volumineuses données occiden- tales ne signalent aucun changement important au Kosovo avant les bombardements. La recherche érudite fait le même constat. Nicholas Wheeler, qui n'inverse pas la chronologie, estime que les Serbes avaient tué 500 Albanais avant les bombardements de l'OTAN, ce qui implique que 1500 personnes avaient été victimes de l'UCK. Il n'en conclut pas moins que bombarder la Serbie a été un cas authentique d'intervention humanitaire: “ Même si quelques centaines d'Albanais seulement ont été tués ” avant les bombardements, “ le renseignement présentait ces faits comme le coup d'envoi d'une campagne majeure de meurtres et de purification

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LE NOUVFAUSIÈCLE DES LUMIÈRES

ethnique ”. Aucune source crédible n'est fournie, là encore 13. C'est néanmoins l'une des rares tentatives sérieuses, et ne faisant pas appel à l'inversion chronolo- gique, pour apporter une justification quelconque aux bombardements de l'OTAN. Le 27 mars, trois jours après le début des bombardements sur la Serbie, le commandant en chef de l'OTAN, Wesley Clark, informa la presse que l'exécrable réaction serbe était “ entièrement prévisible ”. Il ajouta qu'elle avait été “ plei- mement anticipée ” et ne constituait “ en aucune façon ” un souci pour les dirigeants politiques. Dans ses Mémoires, Clark rapporte que, le 6 mars, il avait prévenu la secrétaire d'État Madeleine Albright: si l'OTAN bombardait la Serbie, “ il était à peu près certain ” que les Serbes “ atta- queraient la population civile ” et que l'OTAN ne pourrait rien faire pour empêcher cela sur le terrain. Rendant compte du livre de Clark, Michael Ignatieff écrit que, selon le commandant en chef de l'OTAN, “ l'impulsion vraiment décisive ” ayant déclenché la campagne de bombardements de l'0TAN “ n'était pas la violation des droits de l'homme par Milosevic au Kosovo avant mars 1999, ni l'expulsion massive de sa population après le début des frappes. Ce qui à pesé le plus lourd, c'était la nécessité d' imposer la volonté de l'0TAN à un dirigeant dont le défi, d'abord en Bosnie, puis au Kosovo, sapait la crédibilité des diplomaties améri- caine et européenne et de la détermination de l'OTAN 14 ”. Que le souci premier ait été la “ crédibilité ” des maîtres, Clinton et Blair l'avaient déjà dit clairement. L'idée a été reprise ensuite dans le rapport du secrétaire à la Défense Williani Cohen au Congrès, si on laisse de côté les habi- tuelles falsifications chronologiques. Et elle est confirmée par les Mémoires de Clark. Andrew Bacevich se montre encore plus sceptique dans son interprétation. Il écarte toute motivation humanitaire. Si

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DOMrNFR LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE -?

Clinton est intervenu en Bosnie en 1995 et a bombardé la Serbie en 1999, ce n'est pas, “ comme on l'a prétendu, pour mettre fin à la purification ethnique ou réagir à un cas de conscience, mais pour prévenir toute menace dirigée contre la cohésion de l'OTAN et la crédibilité de la puissance amé ricaine ”. On se souciait peu, selon lui, de la souffrance des Kosovars. La finalité des bombardements de l'OTAN était “ de donner une leçon concrète à tout État européen qui croirait dispensé des règles de l'après-guerre froide ” éta- blies par Washington. Ce qui comptait, C'était “ d'affirmer la position dominante des Etats-Unis dans une Europe qui était unifiée, intégrée et ouverte ”. Dès le départ, “ les archi- tectes de la guerre ont compris [qu']elle avait pour objectifs de raffermir la suprématie américaine ” en Europe et “ de prévenir la perspective intolérable d'une glissade du conti nent ”, probablement hors du contrôle des Etats-Unis 15. Quatre ans plus tard, le Kosovo n'intéresse plus ni l'Europe ni les Etats-Unis. La moitié des Kosovars vivent dans la pauvreté. Les islamistes radicaux ont bien profité “ de la rancoeur suscitée par le comportement désinvolte de la communauté internationale ”, pris le monopole de la distribution “ de nourriture, de vêtements, de logements ”, ainsi que des outils de la survie culturelle des populations rurales, ce qui a donné naissance à un “ phénomène taliban ”. La politique occidentale d'après guerre “ risque de se révéler directement responsable de la production par l'Europe de ses propres talibans ” 16. Les cas du Kosovo et du Timor-Oriental sont traditionnel- lement analysés comme les premières illustrations de l'ère nouvelle de l'intervention humanitaire, mais aussi comme une preuve de l'évolution des nouvelles normes “ vers une redéfinition du rôle des Nations unies ”. Les précédents que les puissances occidentales ont établis dans les deux cas rendent la Charte de l'ONU obsolète. Ces normes une fois

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LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUMIÈRES

admises, il devient légitime d'envahir un pays sans l'aval du Conseil de sécurité. Comme le relève avec satisfaction le doyen de la Woodrow Wilson School of Public and Interna- tional Affairs de Princeton, “ telle est la leçon que les États- Unis et nous tous devons tirer ” de l'invasion de l'Irak, fermement ancrée dans les nouvelles normes 17. L'histoire nous suggère de retenir des leçons assez diffé- rentes, sur deux points : la façon dont les puissants instaurent des normes pour justifier leur prétendu “ droit souverain d'intervenir militairement ” à leur gré (Colin Powell) ; et la

façon dont même l'histoire immédiate peut être reconstruite par des systèmes doctrinaux qui fonctionnent bien. Telles sont les leçons clés, et ceux qui se soucient de l'avenir seraient bien avisés de les prendre au sérieux.

Le besoin de colonisation

Alors que les tragédies du Timor-Oriental et du Kosovo étaient en cours en 1999, la Colombie remplaça la Turquie comme première destination des armes américaines. La raison n'en est guère difficile à comprendre : à cette date, le terrorisme d'État avait réussi en Turquie mais pas en Colombie. Tout au long des années 1990 et dans le nouveau siècle des Lumières, la Colombie a eu, et de loin, le plus effroyable bilan de l'hémisphère occidental en matière de droits de l'homme. Simultanément elle a été, et de loin, le principal bénéficiaire des envois d'armes et de l'entraîne- ment militaire américains dans cet hémisphère. C'est une corrélation bien établie, et qui ferait de sérieux remous dans l'opinion si elle était connue hors des petits cercles d'experts ou d'opposants. Les atrocités en Colombie comprennent des déplacements de population par la guerre chimique (dite “ fumigation ”)

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DOMINER LE MONDEMI SAUVER LA

sous le prétexte d'une “ guerre contre la drogue ” qu'on a bien du mal à prendre au sérieux. “ On pourrait, écrit l'une des plus hautes autorités académiques sur le sujet, soutenir cette thèse provocante : la politique américaine de la drogue aide de facto à contrôler une classe inférieure ethniquement distincte et économiquement déshéritée sur le territoire des États-Unis, et sert les intérêts économiques et sécuritaires des États-Unis à l'étranger 18. ” Formulation qui, pour beau- coup de criminologues et d'observateurs de la vie internatio- nale, relève vraiment de la litote. Cette analyse aide à expliquer pourquoi les actions militaires parrainées par les américains sont menées avec toujours plus de zèle et d'enthousiasme malgré leur échec toujours plus flagrant dans leur prétendue mission (lutter contre la toxicomanie sur le territoire des États-Unis). Et pourquoi les mesures notoi- rement plus efficaces à cette fin, et de très loin - la préven- tion et le traitement -, sont à ce point sous-financées. Les gouverneurs des provinces prises pour cibles - celles du sud de la Colombie -, les paysans, les militants des droits de l'homme ont proposé une autre démarche : éradication à la main des plants de coca et de pavot et soutien à d'autres cultures. En vain. Pendant ce temps, la terre est intoxiquée par la fumigation, les enfants meurent et les victimes déra-

cinées, éparpillées, sont blessées et malades. L'agriculture paysanne est fondée sur une riche tradition de savoirs et d'expériences accumulée au cours des siècles, et transmise en général de mère en fille. C'est une réussite humaine remarquable, mais très fragile: elle peut être à jamais détruite en une seule génération. On est en train de la détruire, et avec elle une partie de la biodiversité la plus foisonnante du monde. Campesinos, indigènes et Afro-Colombiens affluent actuellement vers les misérables bidonvilles et campements où vivent déjà des millions de personnes. Et une fois la population partie, les multinationales Peuvent ravager les montagnes en

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LE NOUVEAU SIÉ CLE DES LUMIÈR 1

quête de charbon, extraire le pétrole et d'autres ressources, et probablement convertir les terres restantes à l'élevage dans des ranches appartenant aux riches, ou encore à des cultures d'exportation dans un environnement dépouillé de ses trésors et de sa diversité. Des experts et observateurs informés analysent les programmes de fumigation de Washington comme une nouvelle phase du processus historique d'éviction des paysans pauvres, chassés de leurs terres au profit des investisseurs étrangers et des élites colombiennes. Comme tant d'autres foyers de troubles et de terrorisme d'Etat, la Colombie appartient à une grande région productrice de pétrole, dont elle est elle-même un producteur important c'est vrai aussi de la Tchétchénie, de l'ouest de la Chine, des dictatures d'Asie centrale et d'autres lieux où la violence d'État s'est intensifiée après le 11 septembre, sous le prétexte de la “ guerre contre le terrorisme ” et en comptant sur l'approbation discrète de Washington. Les organisations de défense des droits de l'homme et le département d'État s'accordent à dire que l'écrasante majorité des atrocités en Colombie sont attribuables aux militaires et aux paramilitaires, qu'on appelle la “ 6è divi- sion ” de l'armée colombienne (laquelle en compte cinq) en raison de leurs liens étroits avec elle, à en croire Human Rights Watch. Le pourcentage d'atrocités attribué aux paramilitaires s'est accru avec la privatisation du crime, bien conforme à la pratique néolibérale. Évolution familière aussi sous d'autres cieux : Pensons à l'utilisation de milices privées par la Serbie en ex-Yougoslavie, par l'Indonésie au Timor-Oriental, Par la Turquie dans le sud-est de son territoire - les exemples sont nombreux. De même, il y a privatisation des atrocités interna- tionales. La fumigation est réalisée par des entreprises “privées” qui appartiennent à des officiers américains et travaillent sous contrat pour le Pentagone - Procédé largement répandu dans le monde et fort utile pour n'avoir de compte rendre à personne.

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DONJINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANLA 1,1,?

Même si l'on croyait aux arguments américains sur la guerre contre la drogue, les postulats implicite n'en seraient pas moins scandaleux. Imaginons la réaction si la Colombie ou la Chine se proposaient de mettre en oeuvre des plans de fumigation en Caroline du Nord afin de détruire des cultures subventionnées par l'État qui servent à élaborer des produits plus mortels encore - produits que non seulement ces pays sont contraints d'importer peine de sanctions commerciales, mais pour lesquels il sont tenus d'autoriser une publicité ciblant des catégorie vulnérables de leur population. Un genre littéraire nouveau et très prisé s'interroge sur les imperfections culturelles qui nous empêchent de réagir comme il convient aux crimes des autres. Question sans nul doute intéressante, mais que tout classement raisonnable devrait situer loin derrière celle-ci : pourquoi persistons- nous dans nos propres crimes, directement ou en apportant un soutien crucial à des clients meurtriers ? Il est instructif de se demander combien de fois, ou avec quel degré d'exac- titude, il est question de la Turquie, de la Colombie, du Timor-Oriental et de tant d'autres cas semblables dans cette littérature contemporaine qui s'intéresse aux défauts de notre tournure d'esprit. On y trouve une bonne dose d'auto- congratulation sur la nouvelle “ idéologie dominante ” dans l'univers moral des États éclairés, fondée sur un principe premier : “ Il incombé à tous les États de protéger leurs citoyens. Si leurs dirigeants n'ont pas les moyens ou la volonté de le faire, ils exposent leur pays à une intervention militaire - autorisée par le Conseil de sécurité ou, à défaut (comme pour le Kosovo), décidée par certains pays de leur propre chef face à des "situations qui révoltent les consciences"19 ”. Des atrocités de la même ampleur ou bien pires que tout ce dont on a pu accuser Milosevic au Kosovo avant les bombardements de l'OTAN n'ont pas “ révolté les

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LE NOUVEAU

consciences ” lorsque la piste des responsabilités menait chez nous, ce qui était souvent le cas - y compris quand ces crimes se sont produits à l'intérieur des frontières de l'OTAN, et pas seulement à proximité immédiate. Dans le cas de la Turquie, les situations révoltantes sont passées pratiquement inaperçues aux États-Unis jusqu'à ce début de l'année 2003 où le gouvernement turc a rejeté les exigences de Washington et s'est conformé au souhait de 95 % de sa population en refusant d'autoriser l'agression contre l'Irak à partir de son territoire. A compter de cette date,

on a commencé à lire des informations sur “ l'effroyable bilan des crimes perpétrés par la Turquie contre sa population kurde - tortures, meurtres, "disparitions", destruction de plus de 3 000 villages ”, accompagnées de citations d'organisa- tions de défense des droits de l'homme qui répétaient ce qu'elles avaient expliqué de façon bien plus détaillée des années plus tôt alors même que ces crimes se déroulaient

grâce à l'aide américaine et qu'il eût été facile de les arrêter. Le rôle décisif des États-Unis reste secret à ce jour. Comme avant tout ce que l'on peut dire, c'est que nous avons toléré ” les exactions subies par les Kurdes (Aryeh Neier)20 . Contribuer massivement à des atrocités majeures, ce n'est pas “ tolérer ”. C'est pendant que Washington fournissait les moyens d'exécuter ces crimes, que l'on trouve rétrospec- tivement révoltants en les attribuant en toute sécurité à de lointains coupables, qu'il aurait fallu parler de la souffrance des Kurdes. Employés par un ennemi officiel, les procédés dont nous usons constamment seraient jugés déplorables. La facilité avec laquelle ils sont admis dans l'État le plus puis- sant de l'histoire n'augure rien de bon pour l'avenir. Une autre formulation de la mission des États éclairés est

actuellement à la mode : “ le besoin [

aussi grand aujourd'hui qu'au XIXè siècle ” pour apporter au reste du monde les principes d'ordre, de liberté et de justice

]

de colonisation est

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER

?

auxquels les sociétés “ postmodernes ” sont si attachées. Ainsi s'exprime le principal conseiller en Politique étran- gère de Tony Blair, Robert Cooper 21.Il ne s'est pas étendu davantage sur le “ besoin de colonisation ” au XIXe siècle, ni sur ce qui s'est ensuivi quand il a été pris en charge par la Grande-Bretagne, la France, la Belgique et autres porte- drapeau de la civilisation occidentale, mais un regard impar- tial sur le monde réel lui donnerait peut-être raison : le besoin de coloniser est aussi impérieux aujourd'hui qu'à l'époque que Robert Cooper rappelle avec nostalgie. Autre- ment dit, nous apprendrons beaucoup de choses sur les États- éclairés d'aujourd'hui en nous intéressant un peu à leur histoire, et à la façon dont ils l'ont présentée, tant sur le moment qu'avec le recul. Certes, il ne faut pas sous-estimer les changements dans l'ordre du monde intervenus depuis la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux, Robert Jervis repère “ un bouleverse- ment spectaculaire, la rupture la plus frappante peut-être que l'histoire de la politique internationale ait jamais connue ” :

les États d'Europe vivent aujourd'hui en paix. Et certains ajoutent cette idée plus controversée : les démocraties ne se battent pas entre elles 27. C'est à cette rupture frappante que Cooper fait allusion quand il salue, comme bien d'autres, la

naissance d'un “ système mondial postmoderne ” fondé sur

le droit, la justice et la civilité, bien que l'Occident doive “ revenir aux rudes méthodes du passé - force, attaque préemptive, tromperie et tout le nécessaire - quand il s'agit des rapports avec les États qui vivent encore dans ce monde du chacun pour soi caractéristique du XIXè siècle ”. Il faut

bien que l'Occident revienne à la “ loi de la jungle [

quand il opère dans la jungle ”. Exactement ce qu'il a fait dans un passé fort déplaisant.

]

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

auxquels les sociétés “ postmodernes ” sont si attachées. Ainsi s'exprime le principal conseiller en politique étran gère de Tony Blair, Robert Cooper21. Il ne s'est pas étendu LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUMIÈRES

Sales gosses à protéger de la contagion

Les États éclairés de la fin du XIXe siècle n'étaient pas les premiers à chanter leurs propres louanges pour avoir libéré des barbares de leur triste sort - par la violence, la destruction et le pillage. Ils puisaient dans une riche tradition d'illustres dirigeants qui avaient été troublés par la “ marée montante des mauvaises doctrines et pernicieux exemples ” et s'étaient demandé “ ce qu'il adviendrait de nos institutions religieuses et politiques, de la force morale de nos gouvernements et de ce système conservateur qui [nous] a sauvés de la dissolution complète [si] la contagion et l'invasion de méchants prin cipes ” n'étaient pas dissuadées ou vaincues. En exprimant ces préoccupations, le tsar et Metternich avaient en vue “ les doctrines pernicieuses du républicanisme et de l'autogouver nement du peuple [répandues par] les apôtres de la sédition ” dans le Nouveau Monde - dans la rhétorique des stratèges contemporains, la pomme pourrie qui peut gâcher le panier, le domino qui peut faire tomber les autres. La contagion de ces doctrines, soulignaient-ils, “ traverse les mers, et apparaît souvent, avec tous les symptômes de destruction qui la carac térisent, dans des lieux où aucun contact direct, aucune rela tion de proximité n'aurait pu faire naître d'appréhensions ”. Pis encore, les apôtres de la sédition venaient d'annoncer leur intention d'étendre leur zone de domination en proclamant la doctrine de Monroe - “ genre d'arrogance particulièrement américain et inexcusable ”, dirait plus tard Bismarck23. Bismarck n'a pas eu à attendre l'ère de l'idéalisme wilso nien pour comprendre le sens de la doctrine de Monroe, expliquée ici par le secrétaire d'État Robert Lansing au président Wilson - lequel ne trouva “ rien à redire ” à son

analyse, mais lui confia qu'il serait “ de mauvaise poli tique ” de la rendre publique

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C'est dans leur propre intérêt que les États-Unis pro- fessent la doctrine de Monroe. L'intégrité des autres pays des Amériques est un effet secondaire, pas une fin. Même si cela paraît relever du pur égoïsme, l'auteur de la doctrine n'avait aucune motivation plus élevée ou plus généreuse en la

déclarant24.

La doctrine ne pouvait pas encore être mise en oeuvre pleinement en raison du rapport de forces mondial, mais Wilson a tout de même instauré par la force la domination

américaine dans les Caraibes, laissant un terrible héritage qui persiste jusqu'à nos jours, et a réussi à s'étendre un peu au-delà : il a chassé l'ennemi britannique du Venezuela pétrolier et soutenu un dictateur cruel et corrompu, Juan Vicente Gomez, qui a ouvert le pays aux compagnies américaines. Les politiques de la porte ouverte et du libre échange ont été instaurées de la manière habituelle : on a fait pression sur le Venezuela pour qu'il n'accorde pas de concessions aux Britanniques, tout en continuant à exiger - et à obtenir - des droits américains sur le pétrole au Moyen-Orient, où les Britanniques et les Français menaient le jeu. En 1928, le Venezuela était devenu le premier exportateur de pétrole du monde, avec les compa gnies américaines aux commandes. Une histoire qui trans paraît encore dans les unes des journaux de 2003: une immense pauvreté dans un pays riche en ressources et en potentialités, lesquelles rapportent des fortunes considé rables aux investisseurs étrangers et à une étroite frange de

la population.

Le rayon d'action de la puissance américaine était encore limité du temps de Wilson, mais, comme le président William Howard Taft en avait eu la prescience, “ le jour n'est pas très éloigné [où] l'ensemble de l'hémisphère sera à nous physiquement, comme, en vertu de la supériorité de notre race, il est déjà à nous moralement ”. Les Latino

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Américains peuvent ne pas comprendre, ajoutait l'adminis tration Wilson, mais c'est parce que “ ce sont de sales

gosses qui exercent tous les droits et privilèges des adultes ”

et qui ont besoin “ d'une main ferme, d'une main autori

taire ”. Sans négliger, toutefois, la méthode douce : il pour rait être utile de “ les flatter un peu et de les laisser croire que vous les adorez ”, conseillait le secrétaire d'État John Foster Dulles au président Eisenhower25.

II y a des sales gosses partout. Pour Wilson, les Philippins

étaient “ des enfants [qui] doivent obéir, comme les

personnes sous tutelle ” - ceux du moins qui avaient

survécu à la libération qu'il avait réclamée en vantant son altruisme. Son département d'État considérait aussi les Italiens comme “ des enfants [qui] doivent être [dirigés] et assistés plus que toute autre nation ou presque ”. II était donc bien normal de voir ses successeurs soutenir avec enthousiasme la “ belle et jeune révolution ” fasciste de Mussolini qui écrasait la menace démocratique chez les Italiens, lesquels “ aspirent à un pouvoir fort et aiment [

être gouvernés de façon théâtrale ”. L'analyse fut maintenue tout au long des années 1930 et rétablie immédiatement après la guerre. Tandis que les États-Unis entreprenaient de miner la démocratie italienne en 1948 en privant d'alimen tation des affamés*, en restaurant la police fasciste et en menaçant de faire pis, le responsable du bureau italien du département d'État expliquait que les politiques devaient * Le 20 mars 1948, le secrétaire d'État George Marshall annonce que les aides économiques à l'Italie seront retirées en cas de victoire électo rale de la gauche. Le 3 avril, le plan Marshall est voté par le Congrès, et la Démocratie chrétienne italienne prend pour slogan : “ Le pain que tu manges est fait à 50 % de farine américaine. ” Le 18 avril, elle obtient la majorité absolue aux élections et exclut la gauche du gouvernement. (NdT.)

]

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être conçues pour que “ même le Wop* le plus borné sente que le vent tourne ”. Les Haïtiens n'étaient “ guère plus que des sauvages primitifs ”, à en croire Franklin Delano Roose

velt, qui affirmait avoir récrit la Constitution haïtienne pendant l'occupation militaire de Wilson - afin de permettre

aux compagnies américaines de faire main basse sur les terres et les ressources de l'île, dont le Parlement récalcitrant avait été dispersé par les marines. Quand l'administration Eisenhower, en 1959, chercha à renverser le régime castriste fraîchement établi à Cuba, le chef de la CIA Allen Dulles regretta qu'“ il n'y [eût] à Cuba aucune opposition à Castro qui fût capable d'agir ”, notamment parce que, “ dans ces pays primitifs où le soleil brille, les exigences des habitants étaient bien inférieures à celles des peuples des sociétés avancées ” ; ainsi, ils ne sentaient pas combien ils

souffraient26.

Le besoin de discipline a été énergiquement répété année après année. On peut citer un autre cas d'intérêt contem porain : lorsque, en Iran, un gouvernement parlementaire conservateur a cherché à prendre le contrôle de ses ressources naturelles, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont monté un coup d'État militaire pour installer un régime docile qui s'est maintenu par la terreur pendant vingt-cinq ans. Coup d'État qui a envoyé un message de grande portée, énoncé par la rédaction du New York Times: “ Les pays sous-développés riches en ressources ont maintenant une leçon de choses sur ce qu'il en a coûté à un des leurs d'entrer dans la folie

furieuse du nationalisme fanatique. [

l'Iran [pourrait] renforcer la position de dirigeants raison

] L'expérience de

nables et lucides [ailleurs], qui auront une claire compréhen sion des principes du comportement décent. ”

Wops est le mot péjoratif qui désigne les Italiens. (NdT.)

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La même leçon a été donnée plus près des États-Unis, lors de la conférence de Chapultepec (Mexique), qui, en février 1945, a posé les bases de l'ordre d'après guerre, puisque l'on pouvait à présent appliquer la doctrine de Monroe au sens wilsonien. Les Latino-Américains étaient alors sous l'influence de ce que le département d'État appelait “ la philosophie du nouveau nationalisme, [qui] préconise des politiques conçues pour répartir plus largement les richesses et relever le niveau de vie des masses ”. Cette tendance préoccupait Washington, car “ le nationalisme économique est le dénominateur commun des nouvelles aspirations à l'industrialisation ” - exactement comme il l'avait été pour l'Angleterre, les États-Unis et, en fait, tous les pays qui avaient réussi à s'industrialiser. “ Les Latino-Américains sont convaincus que les premiers bénéficiaires du dévelop pement des ressources d'un pays doivent être les habitants de ce pays. ” C'était inacceptable : les “ premiers bénéfi ciaires ” doivent être les investisseurs américains, et l'Amérique latine doit jouer son rôle à leur service. Les États-Unis ont donc imposé une “ Charte économique des Amériques ” visant à éliminer le nationalisme économique “ sous toutes ses formes ”. À une exception près, cepen dant : ce nationalisme restait un trait crucial de l'économie des États-Unis, qui comptait bien plus qu'autrefois sur un secteur public dynamique, opérant souvent sous couvert de défense. Il est utile de rappeler que, même au plus fort de la guerre froide, les observateurs les plus perspicaces ont compris la vraie nature de la menace principale que faisait peser le communisme : la transformation économique des pays communistes “ sur des bases qui réduisent leur volonté et leur capacité de compléter les économies industrielles de l'Occident ”. Autre version de “ la philosophie du nouveau nationalisme ”, qui date dans ce cas de 191729.

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

Ce sont ces inquiétudes-là qui expliquent la persistance après guerre du “ cadre théorique que les décideurs poli tiques américains avaient élaboré et utilisé dans l'entre deux-guerres pour leurs rapports avec les dictatures de droite ” du fascisme européen, relève l'historien David Schmitz30. Son objectif avait été de faire échec au “ danger

du communisme ”, conçu non comme une menace militaire mais exactement dans les termes que je viens d'évoquer. Le “ cadre théorique ” des relations avec les États fascistes vaut vraiment la peine d'être rappelé, ne serait-ce que pour la constance avec laquelle il a réapparu jusqu'à nos jours, donc pour tout ce qu'il peut nous apprendre sur un monde assez largement modelé par les États les plus puissants et les insti tutions privées qui sont leurs “ outils et tyrans ”, comme disait James Madison en observant avec un vif malaise l'évolution de l'expérience démocratique dont il avait été le principal maître d' oeuvre. La montée du fascisme dans l'entre-deux-guerres suscita des préoccupations, mais fut dans l'ensemble assez favora blement perçue par les gouvernements américain et britan nique, le monde des affaires et une grande partie des élites. La raison : la version fasciste du nationalisme extrême auto risait une large pénétration économique occidentale, détrui sait la gauche et le mouvement ouvrier (qui faisait très peur), ainsi que la démocratie excessive au sein de laquelle ils pouvaient agir. Mussolini fut soutenu avec ardeur. “ Cet admirable gentleman italien ”, comme disait le président Roosevelt en 1933, a joui d'un grand respect dans des milieux d'opinions très diverses jusqu'à l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Ce soutien s'est étendu à l'Alle magne hitlérienne. Il est bon, soit dit en passant, de se souvenir que le régime le plus monstrueux de l'histoire est arrivé au pouvoir dans un pays qui pouvait raisonnablement passer pour la plus haute incarnation de la civilisation

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LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUMIÈRES

occidentale dans les sciences et les arts, et qu'on avait consi déré comme une démocratie modèle avant que le conflit international n'ait pris des formes incompatibles avec cette formule". Un peu comme Saddam Hussein un demi-siècle plus tard, l'Allemagne a continué à jouir d'un important soutien anglo-américain jusqu'au jour où Hitler a lancé une agression directe qui empiétait trop sérieusement sur les intérêts des États-Unis et de la Grande-Bretagne. Le soutien au fascisme s'est manifesté d'emblée. Dans le texte où il se félicite de la prise du pouvoir par les fascistes en Italie - qui sera vite suivie par l'abolition du parlementa risme et la répression violente de l'opposition syndicale et politique -, l'ambassadeur des États-Unis Henry Fletcher formule les postulats qui vont guider la politique américaine dans ce pays et ailleurs au cours des années suivantes. L'Italie, écrit-il au secrétaire d'État, était confrontée à un choix tranché : soit “Mussolini et le fascisme”, soit “ Giolitti et le socialisme ” - Giolitti était une grande figure du libéralisme italien. Dix ans plus tard, en 1937, le départe ment d'État considère toujours le fascisme européen comme

une force modérée qui “ doit absolument réussir, faute de quoi les masses populaires, avec le renfort, cette fois, des classes moyennes désillusionnées, vont à nouveau se tourner vers la gauche ”. La même année, l'ambassadeur des États-Unis en Italie, William Philips, est “ très impressionné par les efforts de Mussolini pour améliorer les conditions de vie des masses ” et trouve “ de nombreux faits concrets ” à l'appui de la prétention des fascistes à “ représenter une vraie démocratie, puisque le bien-être du peuple est leur objectif central ”. II juge les réalisations du Duce “ stupé fiantes, source constante d'admiration ”, et vante avec enthousiasme ses “ grandes qualités humaines ”. Ce que confirme énergiquement le département d'État, qui lui aussi salue les résultats “ magnifiques ” de Mussolini en Éthiopie

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et félicite le fascisme d'avoir “ fait jaillir l'ordre du chaos, la

discipline de la licence et la solvabilité de la faillite ”. En 1939, Roosevelt continue à considérer le fascisme italien comme “ d'une grande portée pour le monde, [même s'il] reste au stade expérimental ”. En 1938, Roosevelt et son proche confident Sumner Welles approuvent les accords hitlériens de Munich qui démembrent la Tchécoslovaquie. Welles estimait, on l'a dit, qu'ils “ offraient aux pays du monde l'occasion d'instaurer un nouvel ordre mondial fondé sur la justice et sur le droit ”, où les nazis, ces modérés, joueraient un rôle dirigeant. En avril 1941, George Kennan écrit du consulat de Berlin, où il est en poste, que les dirigeants du Reich ne souhaitent nulle ment “ voir d'autres peuples souffrir sous la domination allemande ”, sont “ très attentifs à ce que leurs nouveaux sujets soient heureux sous leur gouvernement ”, et font “ d'importantes concessions ” pour atteindre cet aimable résultat. Le monde des affaires était, lui aussi, absolument enthou siasmé par le fascisme européen. D'où un boom de l'inves tissement en Italie fasciste. “ Les Wops se déwopisent ”, écrivait la revue Fortune en 1934. Après l'accession de Hitler au pouvoir, un semblable boom de l'investissement s'est produit en Allemagne pour des raisons du même ordre : la menace des “ masses ” avait été contenue, et un climat de stabilité propice aux affaires s'était instauré. Jusqu'à l'éclatement de la guerre en 1939, écrit Scott Newton, la Grande-Bretagne était encore plus favorable à Hitler, pour des raisons profondément ancrées dans les rela tions industrielles, commerciales et financières anglo allemandes et du fait d'une “ politique d'autopréservation de l'establishment britannique ” face à la montée des pres sions populaires démocratiques 32.

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Même après l'entrée des États-Unis dans le conflit, l'état

d'esprit resta ambigu. En 1943, les États-Unis et la Grande Bretagne avaient commencé leurs efforts, qui devaient s'intensifier après la guerre, pour démanteler la résistance antifasciste dans le monde entier et restaurer une situation proche de l'ordre traditionnel, souvent en récompensant certains des pires criminels de guerre par des fonctions de premier plan33. “ La base idéologique et les postulats fonda mentaux de la politique américaine sont restés d'une remar quable constance ” pendant les décennies suivantes, souligne Schmitz au vu des archives. La guerre froide “ a exigé de nouvelles méthodes et tactiques ”, mais elle n'a rien changé aux priorités de l'entre-deux-guerres 34 . Le “ cadre théorique ” que Schmitz illustre en détail s'est perpétué jusqu'à nos jours, au prix de souffrances et de dévastations immenses. Tout au long de ce parcours, les stratèges politiques ont été confrontés à un “ problème déchirant ” : concilier leur attachement formel à la démo

cratie et à la liberté et le fait primordial que “ les États-Unis ont souvent besoin de faire des choses terribles pour avoir ce qu'ils ont toujours voulu ”, comme l'observe Alan Tonelson. Ce qu'ils ont toujours voulu, ce sont “ des poli tiques économiques permettant aux entreprises américaines d'opérer de façon aussi libre et souvent aussi monopoliste que possible ”, afin de créer “ une économie mondiale capi taliste intégrée, dominée par les États-Unis ”35 Il y avait encore plus dangereux que la “ philosophie du nouveau nationalisme ” : le risque de la voir se muer en

“ virus ” et infecter les autres, non par la conquête mais par

l'exemple. Ce péril fut compris dès le début. Le secrétaire d'État Lansing attira l'attention du président Wilson sur le danger de contagion de la maladie bolchevique, “ bien réel avec l'agitation sociale en plein essor dans le monde entier ”. Wilson redoutait particulièrement l'infection des soldats

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

“ noirs américains rentrés de l'étranger ” par l'exemple des

conseils d'ouvriers et de soldats qui s'étaient créés en Alle magne à la fin de la guerre, forme de démocratie aussi intolé rable pour l'Occident que pour Lénine et Trotski. En Grande Bretagne, le gouvernement de Lloyd George partageait ces craintes : il savait combien “ l'hostilité au capitalisme ” était

répandue dans les milieux ouvriers anglais. Ceux-ci suivaient de très près le développement des conseils populaires en Russie avant leur destruction par le pouvoir bolchevique - violence contre-révolutionnaire, mais qui ne dissipa nulle ment les inquiétudes des milieux aisés d'Occident. Sur le territoire des États-Unis, l'agitation sociale fut en grande partie réprimée par le “ Red Scare* ” de Wilson, mais pour un temps seulement. Les dirigeants des milieux d'affaires restaient très conscients du “ risque que fait courir aux industriels la récente prise de conscience par les masses

de leur pouvoir politique ”, et du besoin d'influencer l'opinion publique en permanence “ pour éviter le désastre ”36.Les inquiétudes sur le développement écono mique soviétique et son effet démonstratif persistèrent jusqu'aux années 1960, lorsque l'économie soviétique entra dans une phase de stagnation, largement due à l'escalade de la course aux armements que le Premier ministre soviétique Nikita Khrouchtchev avait désespérément tenté d'éviter. Dès sa naissance en 1917, la guerre froide elle-même a été à bien des égards un immense conflit “ Nord-Sud ”. La Russie a été le premier “ Tiers Monde ” de l'Europe. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, sa position n'a cessé de se dégrader face à l'Occident, auquel elle offrait les

*Vague d'arrestations massives et de détentions sans procès de syndicalistes et de militants de gauche, opérées en 1919 et 1920 par l'attorney général de Wilson, A. Mitchell Palmer, sous prétexte de prévenir une prise de pouvoir communiste aux États-Unis. (NdT.)

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LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUMIÈRES

services classiques : ressources naturelles, marchés et occa sions d'investir. Certes, la Russie était un cas particulier en raison de son échelle et de la force de ses armées, facteur dont l'importance s'accentua après qu'elle eut joué le rôle essentiel dans la déconfiture de l'Allemagne nazie et accédé au statut de superpuissance militaire. Mais les menaces fondamentales qu'elle incarnait restaient celles de toujours et de partout dans le monde non occidental : le nationalisme indépendant et le risque de contagion. Telle est la clé du mystère de l'“ illogisme logique ” évoqué par le département de la Guerre en 1945 lorsqu'il mit au point les plans de mainmise militaire des États-Unis sur la plus grande partie du monde et d'encerclement de la Russie, tout en refusant à l'adversaire le droit d'en faire autant. L'impression d'illogisme se dissipe si l'on envisage le risque de voir l'Union soviétique “ flirter avec l'idée ” de s'associer à “ une marée montante dans le monde entier, où l'homme ordinaire aspire à des horizons plus hauts et plus larges ”37.Ces plans étaient donc logiques et nécessaires, malgré leur apparente absurdité. Sur le fond, les principaux spécialistes du sujet le confirment. John Lewis Gaddis fixe, en réaliste, à 1917 l'origine du conflit américano-russe et analyse l'invasion immédiate du pays par les Occidentaux comme un acte d'autodéfense justifié. Elle a été entreprise “ en réaction à une intervention profonde et aux effets potentiellement énormes du nouveau régime soviétique dans les affaires intérieures non seulement de l'Occident, mais pratique

ment de tous les pays du monde ” - “ le défi de la Révolu

tion [

changement d'ordre social en Russie et le risque de conta gion légitimaient donc l'invasion du pays. Bref, attaquer, c'est se défendre - autre “ illogisme logique ” qui s'éclaire dès que l'on a compris correctement

]

à la survie même de l'ordre capitaliste ”38.Le

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

le cadre de la réflexion doctrinale. Et qui explique la perma nence de la politique fondamentale des Etats-Unis et des autres grandes puissances occidentales avant, pendant et après la guerre froide : autodéfense toujours. L'“ invasion défensive ” de la Russie en 1918, remarquons-le, est encore une application avant la lettre de cette doctrine de la “ guerre préventive ” qu'ont déclarée en septembre 2002 des nationalistes radicaux inspirés par leur rêve d'empire. Revenons à la “ rupture frappante ” dans la politique internationale à la fin de la Seconde Guerre mondiale (Robert Jervis). L'une de ses composantes est claire : les États-Unis sont devenus pour la première fois un acteur d'envergure planétaire ; ils ont évincé leurs rivaux euro- péens et utilisé leur richesse et leur puissance inégalées pour organiser le système mondial, avec soin et compétence. Mais Jervis avait une tout autre idée à l'esprit : la “ paix démocratique ”. Pendant des siècles, les Européens n'avaient pensé qu'à se massacrer mutuellement, tout en conquérant l'essentiel de la planète. En 1945, ils ont compris que c'était fini : si l'on tentait encore une fois de jouer ce jeu-là, ce serait la dernière. Les puissances occiden tales peuvent toujours recourir à la violence contre des adversaires faibles et sans défense, mais pas entre elles. La guerre froide, conflit entre superpuissances, a elle aussi respecté ce principe - non sans prendre d'énormes risques. L'interprétation admise est différente : la “ paix démocra- tique ” reflète “ une heureuse association de normes et d'institutions libérales, comme la démocratie représentative et les économies de marché39 ”. Ces facteurs sont certes réels, mais on ne saurait évaluer comme il convient leur apport à la “ rupture frappante ” sans donner sa juste place à cette autre explication : la mise en oeuvre rationnelle deses pratiques traditionnelles avait conduit la civilisation occi- dentale au bord de l'autoanéantissement. Aujourd'hui,

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LE NOUVEAU SIÈCLE DES LUMIÈRES

l'Europe est intérieurement en paix, tout comme l'Amérique

du Nord depuis la quasi-extermination de sa population indigène, la conquête de la moitié du Mexique, la fixation de la frontière États-Unis-Canada et le passage de l'expression United States du pluriel au singulier il y a cent cinquante ans. Mais, à l'échelle de la planète, les pratiques, les institu tions et la culture dominante n'ont guère changé. C'est un mauvais présage qu'on aurait tort de prendre à la légère. CHAPITRE 4

Heures dangereuses

Les menaces actuelles suscitent une inquiétude générale et justifiée. En février 2002, la célèbre “ horloge de l'Apocalypse ” du Bulletin of the Atomic Scientists a été avancée de deux minutes en direction de minuit, avant même la publication par l'administration Bush de sa Stra tégie de sécurité nationale et de sa Révision de la doctrine nucléaire*, qui ont fait frémir d'angoisse le monde entier. Pensant à d'autres menaces, Michael Krepon, expert en questions stratégiques, a vu dans les derniers jours de 2002 “ l'heure la plus dangereuse depuis la crise des missiles de Cuba de 1962 ”. “ Nous entrons dans une ère de dangers particulièrement graves ”, a résumé un groupe de travail de haut niveau, “ [alors que] nous nous préparons à attaquer un adversaire sans scrupules [l'Irak] qui pourrait bien avoir accès à des [armes de destruction massive] ”. Et - beaucoup l'ont souligné - ces dangers risquent de s'aggraver à long terme si le recours à la force devient plus facile'.

* La “ Nuclear Posture Review ” est un rapport du département de la Défense de janvier 2002 qui réexamine le positionnement nucléaire global des États-Unis, cite les pays éventuellement ciblés par la puis sance nucléaire américaine et envisage des usages nouveaux, d'ordre tactique, de l'arme atomique contre des objectifs indestructibles par des armes conventionnelles. (NdT.)

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Les raisons précises de ces inquiétudes méritent d'être examinées de près, mais une concentration trop exclusive sur l'actualité pourrait nous induire en erreur. Nous les remettrons en perspective de façon plus réaliste en nous demandant pourquoi la crise des missiles de Cuba a été une heure si “ dangereuse ”. Les réponses sont directement pertinentes pour les périls d'aujourd'hui.

À un mot de la guerre nucléaire

La crise des missiles “ a été le moment le plus dangereux de l'histoire de l'humanité ”, a déclaré Arthur Schlesinger en

octobre 2002, lors d'une conférence organisée à La Havane pour le quarantième anniversaire des événements et à laquelle participaient un certain nombre de témoins qui les avaient vécus de l'intérieur. À l'époque, les responsables avaient incontestablement compris que le sort du monde était entre leurs mains. Néanmoins, pour ceux d'entre eux qui ont assisté à la conférence, certaines révélations ont été un choc. Ils ont appris qu'en octobre 1962 le monde était passé à “ un mot ” de la guerre nucléaire. “ Un nommé Arkhipov a sauvé le monde ”, a déclaré Thomas Blanton, du service des archives de sécurité nationale de Washington, l'un des organisateurs de la conférence. Il parlait de Vassili Arkhipov, un officier de sous-marin soviétique qui, le 27 octobre, au plus fort de la crise, n'a pas exécuté l'ordre de lancer des torpilles à tête nucléaire alors que des destroyers américains attaquaient. Il est pratiquement certain que cet acte aurait entraîné une riposte dévastatrice, donc une guerre majeure2. Ceux qui ont pris part aux décisions à l'époque et à la conférence rétrospective quarante ans plus tard connaissaient bien la mise en garde du président Eisenhower : “ Une guerre totale détruirait l'hémisphère Nord3 ” “ Le parallèle

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HEURES DANGEREUSES

entre la gestion de la crise par Kennedy et la prise de déci sion du président Bush sur l'Irak a été un thème récurrent des travaux ”, rapporta la presse. “ De nombreux participants ont accusé Bush d'ignorer l'histoire ” et ont dit “ qu'ils étaient venus pour qu'elle ne se reproduise pas et qu'on en tire des leçons applicables aux crises d'aujourd'hui, notamment aux délibérations du président George W. Bush sur l'opportunité ou non d'attaquer l'Irak4 ”. Schlesinger n'a sûrement pas été le seul à souligner que “ Kennedy a choisi le blocus plutôt que l'intervention militaire, [tandis que] Bush veut l'action militaire ” ; ni le seul, probablement, à avoir été atterré d'apprendre à quel point le monde était passé près de l'anéantissement en 1962, même avec l'option la moins agressive. Dans son analyse de la crise des missiles, qui fait autorité, Raymond Garthoff observe qu'“ aux États-Unis la gestion de la crise par le président Kennedy a été presque unanime ment approuvée ”. C'est vrai. Cette approbation était-elle méritée ? C'est une tout autre question. L'affrontement s'est finalement concentré sur deux points fondamentaux : 1) Kennedy garantissait-il qu'il n'y aurait pas d'intervention américaine à Cuba ? Et 2) annoncerait-il publiquement que les États-Unis retiraient de Turquie, pays limitrophe de l'URSS, leurs missiles nucléaires Jupiter pointés sur le coeur du territoire russe ? Sur les deux points, Kennedy a finalement refusé. Il a seulement accepté secrète

ment de retirer les missiles Jupiter, qu'il était de toute manière déjà prévu de remplacer par des sous-marins nucléaires Polaris. II n'a voulu prendre aucun engagement officiel de ne pas envahir Cuba. Et il a effectivement continué “ à intervenir activement pour affaiblir et renverser le régime de Castro, y compris par des opérations clandes tines contre Cuba ”, note Garthoff.

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

Dans un geste des plus provocateurs alors que la tension montait, les missiles Jupiter ont été placés “ en fanfare ” sous commandement turc le 22 octobre. Commentaire de Garthoff : l'événement a été “ sûrement remarqué à Moscou mais pas à Washington ”.5. Dans cette capitale, il a probable ment été perçu comme un simple exercice de plus en “ illo- gisme logique ”. Selon l'histoire écrite par les puissants, le moment le plus fort de la crise des missiles a été le discours d'Adlai Stevenson, ambassadeur des États-unis à l'ONU, devant le Conseil de sécurité le 25 octobre. Il y a révélé la duplicité soviétique en montrant une photographie d'un site de lance ment de missiles à Cuba, prise par des avions espions améri cains. Le concept de “ moment Stevenson ” est entré dans la mémoire collective en souvenir de cette victoire sur un ennemi perfide, décidé à nous détruire. Expérience de pensée : imaginons quel regard un hypo thétique observateur extraterrestre aurait pu porter sur le “ moment Stevenson ”. Un Martien, disons, que nous suppo- serons étranger aux systèmes doctrinaux et idéologiques terriens. Il aurait sûrement remarqué qu'il n'y a pas eu de “ moment Khrouchtchev ” dans l'histoire : pas d'instant où le Premier ministre soviétique Nikita Khrouchtchev ou son ambassadeur à l'ONU aurait théâtralement brandi des photo graphies des missiles Jupiter installés en Turquie en 1961 1962, ou de leur transfert provocateur et “ en fanfare ” à l'armée turque alors même que l'histoire de l'humanité approchait de son heure la plus dangereuse. Réfléchissant à cette différence, le Martien se serait souvenu que les missiles Jupiter n'étaient qu'une petite composante d'une menace autrement massive contre la Russie, pays qui avait été plusieurs fois envahi et pratiquement détruit au cours du demi-siècle précédent - deux fois par l'Allemagne, qui venait de réarmer et dont la zone occidentale riche faisait désormais

partie d'une alliance militaire hostile dirigée par la première superpuissance du monde, et une fois en 1918 par la Grande Bretagne, les États-Unis et leurs alliés. II aurait pu constater aussi, bien sûr, que la Russie ne menaçait nullement d'envahir la Turquie, et ne menait contre les Turcs aucune campagne terroriste, aucune guerre économique de grande ampleur, ni même une quelconque réplique en miniature des crimes que l'administration Kennedy commettait à la même époque contre Cuba. Néanmoins, l'histoire n'a retenu que le “ moment Stevenson ”. Le Martien aurait certainement compris que cet écart reflétait le rapport de forces mondial. II se serait probablement souvenu aussi d'un principe qui doit être proche d'un universel historique de la culture intellectuelle nous sommes “ bons ” (qui que nous soyons) et ils sont

“ mauvais ” s'ils nous gênent ; l'asymétrie radicale est donc

tout à fait sensée, dans le cadre de la doctrine établie. Les arêtes de cette asymétrie se font encore plus tran chantes quand nous voyons par quel argument on a parfois cherché à l'estomper : le crime des Russes à Cuba était, a-t-on dit, de dissimuler, tandis que les États-Unis entou raient la Russie d'armes offensives effroyables tout à fait ouvertement. C'est vrai. Non seulement la puissance hégé monique n'a pas besoin de cacher ses intentions, mais elle préfère les annoncer haut et fort pour “ maintenir sa crédibi lité ”. La subordination du système idéologique à la puis sance garantit que la quasi-totalité de ses exactions - terrorisme international (comme à Cuba), agression ouverte (comme au Sud-Vietnam à la même époque), parti cipation à d'immenses massacres pour détruire le seul parti politique de masse (comme au Sud-Vietnam et en Indo nésie), etc. - seront soit refoulées dans l'oubli, soit reformu lées sous le signe de l'autodéfense légitime, ou du projet bien intentionné qui peut-être aura dérape 6.

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On a vu une nouvelle fois toute l'importance de posséder une “ histoire ” bien ficelée en février 2003, lorsque Colin Powell a prononcé un discours devant le Conseil de sécurité pour informer ses membres que les États-Unis feraient la guerre avec ou sans l'autorisation de l'ONU. Les commen tateurs se sont alors demandé si Powell serait capable de nous donner un “ moment Stevenson ”. Certains ont estimé qu'il l'avait fait. L'éditorialiste du New York Times William Safire a triomphalement relaté le

“ moment Adlai Stevenson ” de Powell : une photographie

satellitaire de camions près d'un bunker censé contenir des armes chimiques, puis une autre sur laquelle les camions avaient disparu 7. Ces images prouvaient clairement que l'Irak

avait trompé les inspecteurs en évacuant ses armes illégales avant leur arrivée, et que les fourbes Irakiens avaient infiltré l'équipe d'inspection, confirmant par là même la thèse améri caine : cette équipe n'était pas fiable et on ne pouvait lui confier les renseignements que Washington affirmait détenir. On concéda par la suite, avec l'acquiescement muet de Powell, que, pour toutes sortes de raisons -le temps écoulé entre les deux prises de vue, l'usage incertain du site en ques tion -, les photographies ne prouvaient rien du tout, comme une série d'autres “ preuves ” qui devait plus tard devenir torrent. Cet épisode n'en fut pas moins qualifié de “ moment Stevenson ”, bien qu'Adam Clymer ait souligné qu'il y avait une “ nette différence ” avec l'original : le moment d'Adlai Stevenson avait été “ un instant de vraie peur des missiles soviétiques, de l'affrontement nucléaire imminent ”. Appa remment, personne, où que ce soit, n'avait pu avoir peur des missiles américains aux frontières de la Russie. Le fils de Stevenson juge la différence encore plus nette. Son père, écrit-il, a présenté au Conseil de sécurité la preuve qu'“ une superpuissance nucléaire installait des missiles à Cuba et menaçait de renverser l'équilibre mondial de la terreur ” - ou,

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dupoint de vue du Martien, de le rendre un peu moins outrageu sement favorable à Washington. “ Ce "moment", poursuit-il, avait un objectif évident : contenir l'Union soviétique et main

tenir la paix ” 8. Traduction martienne : le “ moment Stevenson ” a effectivement contribué à un endiguement partiel, mais de Washington, pas de Moscou. Une possible invasion de Cuba a été évitée, même si les États-Unis ont immédiatement repris leur campagne de terrorisme international et leur guerre économique et si la menace contre la Russie s'est aggravée -autant de réalités qui prennent encore plus de relief dans le contexte des rapports entre les superpuissances à l'époque, à laquelle nous revenons maintenant. Kennedy n'avait aucun doute sur la menace des missiles russes à Cuba. “ C'est exactement comme si nous nous mettions soudain à installer un grand nombre de [missiles

balistiques de portée intermédiaire] en Turquie. [

serait diablement dangereux ”, s'est-il exclamé lors d'une réunion avec ses plus hauts conseillers (ExComm*). “ Mais nous l'avons fait, monsieur le Président ”, a répondu McGeorge Bundy, son conseiller à la Sécurité nationale. “ Oui, mais c'était il y a cinq ans ”, a rétorqué Kennedy, surpris - en réalité, c'était un an plus tôt seulement, pendant son administration. II s'en est ensuite inquiété : si les faits venaient à être connus, sa décision de risquer une guerre plutôt que d'accepter publiquement de coupler le retrait des missiles de Cuba et de Turquie ne serait pas très bien vue par l'opinion. II craignait fort que la plupart des gens ne jugent un tel échange “ tout à fait équitable ” 9.

] Ce

* Abréviation d'Executive Committee, Comité exécutif du Conseil de sécurité nationale. II s'agit du groupe de conseillers présidé par J.F. Kennedy qui a géré la crise des missiles de Cuba. Il a été créé le l6 octobre 1962, premier jour de cette crise. (NdT.)

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Quoi qu'on puisse penser des actes de Khrouchtchev et de Kennedy, il doit être clair pour tout le monde que la décision du dirigeant soviétique d'envoyer des missiles à Cuba était une folie criminelle étant donné les retombées possibles. Il serait totalement extravagant de condamner ceux qui l'ont mis en garde contre ces dangers et l'ont durement critiqué pour être passé à l'acte en dépit des risques. Il est évident que les choix s'évaluent au vu de la gamme des consé quences probables. Nous comprenons très bien cette vérité première quand il s'agit des actes des ennemis officiels, mais nous avons plus de mal à l'appliquer aux nôtres. On en a de nombreux exemples, dont de récentes aventures mili

taires. Les organisations humanitaires, experts et autres qui, avec raison, ont prévenu des risques encourus en Afgha nistan et en Irak ont été tournés en ridicule quand le pire, heureusement, ne s'est pas produit. Au même niveau d'imbécillité morale, on devrait descendre dans la rue tous les mois d'octobre afin de chanter les louanges du Kremlin, en se moquant bien de ceux qui ont souligné les dangers d'une installation de missiles à Cuba et persistent à condamner cet acte de démence criminelle. De hauts responsables de l'administration Kennedy affirment que le président n'avait pas autorisé l'invasion de Cuba. Pourtant, le 22 octobre 1962, le secrétaire à la Défense Robert McNamara a déclaré à ses collaborateurs: “ Le prési dent nous a ordonné de préparer une invasion il y a plusieurs

mois [

assez complets pour permettre de l'organiser en une semaine10. Lors de la conférence du quarantième anniversaire, McNamara a répété que “ Cuba avait raison de craindre une

et nous avons mis au point des plans très détaillés ”,

]

attaque ”. “ Si j'avais été dans la peau d'un Cubain ou d'un Soviétique, a-t-il précisé, je l'aurais pensé aussi. ” Ces événements, et leur arrière-plan, sont incontestable ment porteurs de “ leçons pour les crises en cours ”, comme

110

HEURES DANGEREUSES

l'ont souligné les participants à la conférence rétrospective d'octobre 2002. Si l'affaire des missiles a peut-être été “ le moment le plus dangereux de l'histoire de l'humanité ”, elle n'apas été le seul cas de flirt avec la catastrophe. Plus généra- lement, elle est loin de constituer le seul exemple de consé

quences imprévues et imprévisibles de l'usage de la force, ou même de sa menace : c'est l'un des nombreux motifs pour lesquels toute personne saine d'esprit tient la force pour un ultime recours, nécessitant des justifications massives. D'autres leçons concernent directement les rapports conflictuels euro-américains, autre sujet important de la conférence anniversaire. La crise des missiles a donné aux Européens des raisons de s'inquiéter de l'action des diri geants américains - qui n'étaient pas, en l'occurrence, des

nationalistes de la droite dure mais des personnalités situées à l'extrémité libérale et multilatérale de l'éventail politique. C'est le sort de l'Europe qui se jouait lorsque le président et ses conseillers décidèrent de rejeter l'échange que l'opinion, redoutaient-ils, aurait pu juger “ équitable ” si elle avait appris la chose. Mais l'Europe fut laissée dans l'ignorance et traitée avec mépris. L'ExComm de Kennedy “ récusa d'emblée l'idée de partager avec les alliés des décisions qui auraient pu conduire à l'anéantissement nucléaire de l'Europe occidentale autant que de l'Amérique du Nord ”, écrit Frank Costigliola dans l'une des rares études sur le sujet. Kennedy déclara en privé à son secrétaire d'État que les

alliés devaient “ suivre ou être largués [

pas accepter un veto d'une autre puissance ” - des mots que l'on a réentendus quarante ans plus tard chez Bush et Powell. Le commandant en chef américain de l'OTAN mit ses forces aériennes en état d'alerte sans consulter l'Europe. L'allié le plus proche de Kennedy, le Premier ministre britannique Harold Macmillan, dit à ses collaborateurs que les actes du

Nous ne pouvons

].

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président américain constituaient “ une escalade vers la guerre ” mais qu'il ne pouvait rien faire “ pour l'arrêter ”. Il ne savait que ce qu'il pouvait apprendre du renseignement britannique. L'idée que l'on se faisait à Washington de la “ relation spéciale ” américano-britannique avait été formulée par l'un des principaux conseillers de Kennedy au cours d'un débat interne, au plus fort de la crise : la Grande-Bretagne “ nous servira de lieutenant ” (le mot à la mode aujourd'hui est “ partenaire ”). McGeorge Bundy suggéra de faire quelques efforts pour donner aux Européens “ l'impression

qu'on les fait participer [

seulement pour qu'ils se tiennent tranquilles. Les Européens sont inaptes à la pensée “ rationnelle et logique ” des déci

deurs américains, précisa son collaborateur Robert Komer. Si les dirigeants européens découvraient ce qui était en train de

se passer, ajouta Bundy, ils pourraient faire “ du bruit [ dire que, puisqu'ils peuvent vivre avec les [missiles balis tiques à portée intermédiaire] soviétiques, pourquoi pas

],

qu'ils sont au courant ”, mais

],

nous ”. Le mot “ bruit ” évoque “ une clameur confuse et inintelligente ”, commente Costigliola 11 Peut-être beaucoup d'Européens ne seront-ils pas très satisfaits d'apprendre la faible importance qui a été accordée à leur survie, même si des commentateurs américains res pectés assurent que leur réticence à “ suivre ” traduit un “ and-américanisme paranoïaque ”, l'“ ignorance et la cupi dité ” et autres “ déficiences culturelles ”. Le terrorisme international faisait les grands titres de la presse lorsque s'est tenue la conférence rétrospective ; la prétendue nouvelle doctrine américaine du “ changement de régime ” aussi. Mais il n'y a rien là de bien nouveau : la crise des missiles de Cuba a été le résultat direct d'une campagne de terrorisme international visant à changer un régime par la force. L'historien Thomas Paterson porte un jugement tout à fait plausible lorsqu'il conclut : “ La crise

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HEURES DANGEREUSES

d'octobre 1962 est essentiellement née de la campagne concertée des États-Unis pour écraser la révolution cubaine ” par la violence et la guerre économique 12.Nous comprendrons mieux ce qui se joue aujourd'hui si nous examinons le déroulement de cette crise, et les principes directeurs qui ont motivé les choix politiques.

Terrorisme international et changement de régime : Cuba

La dictature Batista fut renversée par la guérilla de Castro en janvier 1959. En mars, le Conseil de sécurité nationale américain réfléchit aux moyens d'opérer un changement de régime. En mai, la CIA commença à armer des guérilleros à Cuba. “ Durant l'hiver 1959-1960, il y eut une forte augmentation des raids aériens de bombardement et d'incendie supervisés par la CIA et effectués par des pilotes cubains ” en exil aux Etats-Unis 13. Inutile d'épiloguer sur ce que feraient les États-Unis ou leurs clients dans une telle situation. Mais Cuba n'a pas réagi par des violences en terri toire américain à des fins de représailles ou de dissuasion. Son gouvernement a préféré suivre la procédure prévue par le droit international. En juillet 1960, il a sollicité l'aide de l'ONU, remettant au Conseil de sécurité un dossier sur une vingtaine de bombardements, avec les noms des pilotes, les numéros d'immatriculation des avions, les bombes non explosées et d'autres détails précis. Le gouvernement cubain affirmait que ces raids avaient fait des dégâts considérables et de nombreuses victimes, et proposait de résoudre le conflit par des moyens diplomatiques. L'ambassadeur

américain Henry Cabot Lodge répondit en donnant l'“ assu rance [que] lesÉtats-Unis n' [avaient] aucune intention agres sive contre Cuba ”. Quatre mois plus tôt, en mars 1960, son gouvernement avait pris en secret la décision ferme et

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définitive de renverser le gouvernement Castro, et les prépa ratifs de la baie des Cochons étaient bien avancés 14 Washington craignait que les Cubains ne tentent de se défendre. Le directeur de la CIA, Allen Dulles, demanda donc instamment à la Grande-Bretagne de ne pas les fournir en armes. Sa “ raison principale ”, selon le rapport adressé à Londres par l'ambassadeur britannique, “ était que ce refus amènerait peut-être les Cubains à solliciter des armes sovié tiques, ou du bloc soviétique ”, ce qui “ aurait des effets gigantesques ”, soulignait Dulles, car Washington pourrait alors présenter Cuba comme une menace pour la sécurité de l'hémisphère occidental, conformément au scénario qui avait si bien fonctionné au Guatemala 15. Dulles évoquait ici la destruction réussie de la première expérience démocra tique guatémaltèque, intermède de dix ans d'espoir et de progrès qui avait inspiré une peur considérable à Washington - en raison du soutien populaire massif dont faisaient état les services secrets américains et de l'“ effet démonstratif ” d'une politique économique et sociale béné ficiant à la grande majorité. La menace de l'URSS avait été constamment invoquée, et corroborée par l'appel du Guate mala au bloc soviétique pour son armement- lorsque les États-Unis avaient menacé de l'attaquer et lui avaient fermé les autres filières de fourniture d'armes. Le résultat fut un demi-siècle d'horreurs, encore pire que la tyrannie soutenue par les États-Unis qui avait précédé. Pour Cuba, les plans élaborés par les colombes ressem blaient fort à ceux du directeur de la CIA. Prévenant le prési dent Kennedy des “ inévitables retombées politiques et diplomatiques ” de l'invasion de l'île par une armée à la solde des États-Unis, Arthur Schlesinger suggéra d'essayer de piéger Castro en lui faisant commettre un acte qui pourrait servir de prétexte à l'assaut : “ On peut imaginer une opéra tion secrète, disons, en Haïti, qui, au moment voulu, amène

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HEURES DANGEREUSES

rait Castro à envoyer quelques bateaux chargés d'hommes sur une plage haïtienne, ce que nous pourrions présenter comme une tentative de renversement du régime haïtien. [ Le problème moral serait alors brouillé et la campagne anti américaine aurait du plomb dans l'aile dès le départ16 ” Le régime dont il était question était celui du dictateur sangui

]

naire Duvalier, “ Papa Doc ”, soutenu par les États-Unis (avec quelques réserves) : toute initiative pour aider les Haïtiens à le renverser aurait donc constitué un crime. Le plan d'Eisenhower, en mars 1960, visait à renverser Castro en faveur d'un régime “ plus dévoué aux véritables intérêts du peuple cubain et plus acceptable pour les États Unis ” ; il prévoyait un appui à “ une opération militaire sur l'île ” et “ l'organisation d'une force paramilitaire adéquate hors de Cuba ”. Le renseignement indiquait que le soutien populaire à Castro était puissant, mais les “ véritables inté rêts du peuple cubain ” seraient définis par les États-Unis. On allait opérer le changement de régime “ en évitant toute apparence d'intervention américaine ”, en raison de la réac tion à prévoir en Amérique latine et des problèmes de gestion doctrinale aux États-Unis. Le débarquement de la baie des Cochons eut lieu un an plus tard, en avril 1961, après l'arrivée de Kennedy au pou voir. Il fut autorisé à la Maison-Blanche dans une atmosphère d'“ hystérie ” sur Cuba, devait déclarer par la suite Robert McNamara dans son témoignage devant le comité Church du Sénat. Lors de la première réunion du cabinet après l'échec de l'invasion, l'ambiance était “ presque féroce ”, releva Chester Bowles dans ses notes personnelles : “ Il y a eu une réaction quasi frénétique en faveur d'un plan d'action. ” Deux jours plus tard, à la réunion du Conseil de sécurité nationale, Bowles jugea l'atmosphère “ presque aussi pas sionnelle ”, et il fut frappé par “ le manque flagrant d'inté grité morale ”. État d'esprit que reflétaient les déclarations

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publiques de Kennedy : “ Les sociétés complaisantes, auto

satisfaites et molles seront balayées avec les débris de l'his

toire. Seuls les forts [

pays, usant d'un thème qui serait avantageusement repris par les reaganiens pendant leurs propres guerres terroristes17. Kennedy avait bien conscience que les alliés “ nous trouvent un peu fous ” sur la question de Cuba - ce qui reste vrai

aujourd'hui18.

Kennedy imposa un embargo écrasant, pratiquement insupportable pour un petit pays qui était devenu une “ colonie virtuelle ” des Etats-Unis depuis sa “ libération ” de l'Espagne soixante ans plus tôt19. II ordonna aussi d'intensifier la campagne terroriste : “ II demanda à son frère Robert Kennedy, l'attorney général, de prendre la direction du haut comité interagences qui supervisait l'opération "Mangouste", programme d'opérations parami litaires, de guerre économique et de sabotages qu'il lança fin 1961 pour déchaîner les "terreurs de la terre" sur Fidel Castro et, plus prosaïquement, pour le renverser20. ” La campagne terroriste n'était “ pas une plaisanterie ”, écrit Jorge Dominguez dans une étude des documents

]

peuvent survivre ”, expliqua-t-il au

récemment déclassifiés sur les opérations menées sous Kennedy, documents qui, précise Piero Gleijeses, sont “ très aseptisés ” et ne représentent que “ la pointe émergée de

l'iceberg21

L'opération “ Mangouste ” fut “ l'élément central de la politique américaine envers Cuba de la fin 1961 au début de la crise des missiles de 1962 ”, rappelle Mark White, le programme sur lequel les frères Kennedy “ reportèrent tous leurs espoirs ”. Robert Kennedy fit savoir à la CIA que le problème cubain avait “ la priorité absolue pour le gouver nement des États-Unis - tout le reste est secondaire. Rien ne doit être épargné, ni temps, ni efforts, ni hommes ” pour renverser le régime de Fidel Castro. Le chef de l'opération

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HEURES DANGEREUSES

“ Mangouste ”, Edward Lansdale, établit un calendrier qui aboutissait à “ une révolte ouverte et au renversement du régime communiste ” en octobre 1962. La “ définition finale ” du programme admettait que “ le succès définitif [allait] exiger une intervention armée décisive des États Unis ” après que le terrorisme et la subversion en auraient posé les bases. II faut donc conclure que cette intervention militaire américaine était prévue pour octobre 1962 - le moment où a éclaté la crise des missiles 22.

En février 1962, les Joint Chiefs of Staff donnèrent leur avalà un plan qui allait encore plus loin que celui de Schle-

singer : utiliser “ des moyens clandestins [

Castro ou un subordonné incontrôlable, par la tentation ou la provocation, à une réaction d'hostilité ouverte contre les États-Unis, qui pourrait offrir à ceux-ci une justification non seulement pour riposter, mais pour anéantir Castro par une attaque puissante, rapide et déterminée23 ”. En mars, à la demande du “ projet Cuba ” du Pentagone, les Joint Chiefs of Staff remirent au secrétaire à la Défense Robert McNa mara un mémorandum qui indiquait “ les prétextes pouvant à leur avis donner une justification à l'intervention militaire américaine à Cuba ”. Le plan serait mis en oeuvre si “ une révolte intérieure crédible se révèle irréalisable dans les neuf à dix mois qui viennent ”, mais avant que Cuba ait pu nouer des relations avec la Russie, lesquelles seraient susceptibles d'“ impliquer directement l'Union soviétique ”. Un usage prudent du terrorisme doit éviter les risques

pour celui qui y recourt. Le plan de mars consistait à monter “ des événements apparemment sans rapport entre eux pour camoufler l'objectif ultime et créer à grande échelle l'impression néces saire de la culpabilité des Cubains et de leur agressivité, dirigée contre d'autres pays autant que contre les États Unis ”, ce qui mettrait ceux-ci “ en position manifeste et

] pour amener

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justifiable de victime [et développerait] une image internatio nale de menace cubaine pour la paix dans l'hémisphère occi dental ”. Parmi les mesures proposées, citons l'explosion d'un navire américain dans la baie de Guantanamo pour créer “ un incident du type "Remember the Maine" ”, avec publication de la liste des victimes dans les journaux aux États-Unis afin de “ provoquer un utile sursaut d'indignation nationale ”, et exploitation des enquêtes cubaines pour y trouver “ des preuves absolument évidentes que le bâti ment a été attaqué ” ; le déchaînement d'“ une campagne de terrorisme communiste cubain [en Floride], voire à Washington ” ; l'utilisation de bombes incendiaires du bloc soviétique dans des raids pour brûler des plantations de canne à sucre dans les pays voisins ; la destruction d'un drone que l'on ferait passer pour un charter transportant des étudiants en vacances ; et autres projets tout aussi ingénieux - qui n'ont pas été mis en oeuvre mais confirment bien l'atmosphère “ frénétique ” et “ féroce ” qui régnait alors 24. Le 23 août, le président publia le mémorandum de sécu rité nationale n° 181, “ directive pour l'organisation d'une révolte intérieure qui serait suivie d'une intervention mili taire américaine ” ; il impliquait “ des plans, manoeuvres et mouvements de troupes et de matériels américains impor tants ”, qui n'ont sûrement pas échappé à Cuba ni à la Russie 25. Ce même mois d'août vit aussi une intensification des attentats terroristes, dont le mitraillage depuis un hors bord d'un hôtel cubain du bord de mer “ où l'on savait que les techniciens militaires soviétiques aimaient à se retrouver, ce qui a fait une vingtaine de morts russes et cubains ” ; des agressions contre des cargos britanniques et cubains ; la contamination de cargaisons de sucre ; et d'autres atrocités et sabotages, accomplis en général par des organisations d'exilés cubains autorisées à opérer librement en Floride 26.

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HEURES DANGEREUSES

C'est quelques semaines plus tard que survint “ le moment le plus dangereux de l'histoire de l'humanité ”. Les opérations terroristes se poursuivirent au plus fort des tensions de la crise des missiles. II y fut officiellement mis un terme le 30 octobre, plusieurs jours après l'accord Kennedy-Khrouchtchev, mais elles ne cessèrent pas pour autant. Le 8 novembre, “ une équipe de saboteurs cubains envoyée clandestinement des États-Unis réussit à faire sauter une usine dans l'île ”, tuant 400 ouvriers, selon le gouvernement cubain. “ Les Soviétiques ne pouvaient inter

préter [cet attentat], écrit Raymond Garthoff, que comme une tentative de revenir sur ce qui était, de leur point de vue, la question cruciale : les assurances américaines de non agression contre Cuba. ” Ces actions, et d'autres encore, conclut-il, montraient de nouveau “que le danger était extrême pour les deux camps et que la catastrophe ne pouvait être exclue ”27. Après le dénouement de la crise, Kennedy reprit la campagne terroriste. Dix jours avant son assassinat, il approuva un plan, présenté par la CIA, d'“ opérations de destruction ” menées par les forces à la solde des États-Unis “ contre une grande raffinerie de pétrole et ses réservoirs, une grande centrale électrique, des raffineries sucrières, des ponts ferroviaires, des équipements portuaires, et, en plongée, contre des bassins de radoub et des navires ”. Un complot pour tuer Castro fut lancé le jour de l'assassinat de Kennedy. La campagne fut interrompue en 1965, mais '“ l'un des premiers actes de Nixon lorsqu'il prit ses fonc tions en 1969 fut d'ordonner à la CIA d'intensifier les ,,opérations clandestines contre Cuba28. La façon dont les auteurs de ces plans voyaient les choses est particulièrement intéressante. Étudiant des documents récemment déclassifiés sur le terrorisme de l'époque Kennedy, Dominguez observe qu'“ une seule fois sur près

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de mille pages un haut responsable américain a émis une sorte de vague objection morale au terrorisme parrainé par le gouvernement des États-Unis ” : un membre de l'équipe

du Conseil de sécurité nationale a fait valoir qu'il risquait de provoquer des réactions russes, et que des raids “ aléatoires

tuant des innocents [

articles de presse négatifs dans certains pays amis ”. Le même état d'esprit dominait dans tous les débats internes, comme lorsque Robert Kennedy souligna qu'une invasion générale de Cuba allait “ causer un nombre horrible de morts et nous valoir un nombre horrible de critiques ” 29. Les activités terroristes se sont poursuivies sous Nixon pour culminer au milieu des années 1970, avec des attaques contre des bateaux de pêche, des ambassades et des bureaux cubains à l'étranger, et l'attentat à la bombe contre un avion de ligne de la compagnie Cubana dont furent tués les 73 passagers. Ces opérations et les suivantes ont été menées à partir du territoire des Etats-Unis, même si, à cette date, elles étaient considérées comme des actes criminels par le FBI. Ainsi allaient les choses, tandis que les journaux repro chaient à Castro de maintenir Cuba en situation de “ camp retranché, alors qu'il était à l'abri de toute agression depuis

1

allaient peut-être donner lieu à des

que Washington lui avait promis la sécurité en 1962 30 ”. La promesse aurait dû suffire, en dépit de ce qui l'avait suivie ; sans parler des promesses qui l'avaient précédée et qu'à cette date on connaissait parfaitement, toute l'information nécessaire étant disponible pour juger combien elles étaient dignes de confiance - par exemple le “ moment Lodge ” de juillet 1960. Le jour du trentième anniversaire de la crise des missiles, Cuba a protesté contre le mitraillage d'un hôtel de tourisme hispano-cubain, revendiqué par un groupe de Miami. L'enquête sur les attentats à la bombe de 1997 à Cuba, lors desquels un touriste italien avait été tué, a elle aussi conduit

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à Miami. Les coupables étaient des criminels salvadoriens opérant sous la direction de Luis Posada Carriles et financés dans la capitale de l'État de Floride. Posada, l'un des terro ristes internationaux les plus notoires, s'était évadé d'une prison vénézuélienne (où il était détenu pour l'attentat contre l'avion de Cubana) avec l'aide de Jorge Mas Canosa, l'homme d'affaires de Miami qui dirigeait la Cuban American National Foundation (CANF), organisation exemptée d'impôts. II était ensuite passé du Venezuela au Salvador, où on l'avait mis au travail à la base aérienne mili taire d'llopango : il devait aider à organiser les attentats terroristes américains contre le Nicaragua, sous la direction d'Oliver North. Posada a décrit en détail ses activités terroristes ainsi que leur financement par des exilés et par la CANF à Miami, mais il avait la certitude de n'avoir rien à craindre des enquêteurs du FBI. C'était un vétéran de la baie des Cochons et ses opérations suivantes, dans les années 1960, avaient été dirigées par la CIA. Lorsqu'il entra ensuite, avec l'aide de cette dernière, dans les services secrets vénézué liens, il parvint à faire venir au Venezuela, pour organiser de nouvelles agressions contre Cuba, un de ses complices rencontrés à la CIA, Orlando Bosch, qui avait été condamné aux États-Unis pour un attentat à la bombe contre un cargo se dirigeant vers Cuba. Un ex-dirigeant de la CIA bien informé sur l'explosion de l'avion de la Cubana estime que les seuls suspects dans cette affaire sont Posada et Bosch, lequel a défendu l'attentat comme “ un acte de guerre légi time ”. Généralement considéré comme le “ cerveau ” de la destruction de cet avion civil, Bosch, selon le FBI, a trente autres opérations de terrorisme à son actif. Le pardon prési dentiel lui a été accordé en 1989 par l'administration Bush I tout juste entrée en fonctions, après un lobbyisme intense de Jeb Bush et de dirigeants cubano-américains de Floride du

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Sud, mais contre l'avis du département de la Justice, arrivé à la conclusion incontournable “ qu'il serait préjudiciable à l'intérêt général des États-Unis d'offrir un refuge sûr à Bosch, [car] la sécurité du pays dépend en partie de la crédi bilité avec laquelle il pourra inciter d'autres pays à refuser d'aider et d'abriter des terroristes31 ”. Les offres cubaines de coopération et d'échange de renseignements pour empêcher les agressions terroristes ont été rejetées par Washington. Certaines ont néanmoins poussé les États-Unis à l'action. “ De hauts responsables du FBI se sont rendus à Cuba en 1998 pour rencontrer leurs homologues cubains, qui [leur] ont remis des dossiers sur ce qu'ils pensaient être un réseau terroriste basé à Miami - informations en partie réunies par des Cubains ayant pénétré des organisations d'exilés. ” Trois mois plus tard, le FBI arrêta les ressortissants cubains qui avaient infiltré les groupes terroristes aux États-Unis. Cinq d'entre eux furent condamnés à de longues peines de prison32. Avec l'effondrement de l'Union soviétique en 1991, le prétexte de “ sécurité nationale ” perdit le peu de crédibilité qu'il avait pu avoir. Mais ce ne fut qu'en 1998 que les services secrets américains firent savoir officiellement que Cuba ne représentait plus une menace pour la sécurité natio nale du pays. Néanmoins, l'administration Clinton exigea que la menace militaire représentée par Cuba ne soit pas totalement évacuée, mais réduite jusqu'à en devenir “ négli geable ”. Même avec cette réserve, l'évaluation des services de renseignement éliminait un danger que l'ambassadeur du Mexique avait bien perçu en 1961, lorsqu'il opposa une fin de non-recevoir à la tentative de JFK pour organiser une action collective contre Cuba en affirmant : “ Si nous décla rons publiquement que Cuba est une menace pour notre sécurité, 40 millions de Mexicains vont mourir de rire 33. ”

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HEURES DANGEREUSES

En toute justice, cependant, on doit reconnaître que les missiles à Cuba représentaient bien une menace. Dans des conversations privées, les frères Kennedy ont exprimé leurs craintes que la présence de missiles russes à Cuba ne dissuade les Américains d'envahir le Venezuela. Donc, “ la baie des Cochons était vraiment justifiée ”, concluait John F. Kennedy34. L'administration Bush I a réagi à l'élimination du prétexte sécuritaire en accentuant considérablement l'embargo, sous la pression de Clinton, qui a débordé Bush sur sa droite pendant la campagne électorale de 1992. La guerre économique a été encore durcie en 1996, provoquant une grande fureur, y

compris chez les plus proches alliés de Washington. L'embargo a aussi été copieusement critiqué sur le territoire même des États-Unis, au motif qu'il nuisait aux exportateurs et aux investisseurs américains - ses uniques victimes, suivant l'image qu'on en donne habituellement là-bas ; les Cubains, eux, n'en souffrent pas. Les enquêtes menées par des experts américains ont abouti à de tout autres conclusions. Une étude détaillée de l'American Association for World Health, par exemple, a montré que l'embargo avait de graves conséquences médicales, et que seul le remarquable système de santé cubain avait empêché une “ catastrophe humani taire ” ; cette publication n'a rencontré pratiquement aucun écho aux États-Unis 35. L'embargo a bel et bien fait barrage même aux aliments et aux médicaments. En 1999, l'administration Clinton a adouci ses sanctions à l'encontre de tous les pays figurant sur la liste officielle des “ États terroristes ”, à l'exception de Cuba, singularisé pour un châtiment unique. Mais Cuba n'est pas un cas totalement isolé à cet égard. Lorsqu'un ouragan dévasta les Antilles en août 1980, le président Carter refusa d'accorder une quelconque aide si l'on n'excluait pas de son bénéfice l'île de Grenade, qu'il entendait punir pour des

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initiatives non précisées qu'avait prises le gouvernement réformiste de Maurice Bishop. Lorsque les pays frappés par la catastrophe, ne parvenant pas à percevoir la menace pour la survie que représentait la capitale mondiale de la noix muscade, firent savoir qu'ils ne comptaient pas exclure Grenade, Carter retira effectivement son aide. De même, en octobre 1988, quand le Nicaragua fut frappé par un ouragan qui provoqua la famine et infligea de très grands dommages d'ordre écologique, les dirigeants américains de l'époque comprirent que leur guerre terroriste pouvait profiter du désastre et s'opposèrent donc à toute assistance, même à la zone littorale atlantique qui avait des liens étroits avec les États-Unis et éprouvait une grande rancoeur contre les sandi- nistes. Es persistèrent dans cette attitude lorsqu'un raz de marée balaya les villages de pêcheurs nicaraguayens en sep- tembre 1992, faisant des centaines de morts et de disparus. Il y eut cette fois un apport financier apparent, mais, si l'on regardait les petits caractères, on constatait qu'à l'exception d'un don impressionnant de 25 000 dollars cet apport était à déduire de l'aide déjà prévue. On assura cependant au Congrès que cette assistance dérisoire ne remettrait pas en cause la suspension de plus de 100 millions de dollars d'aide qui avait été décidée au motif que le gouvernement nicara guayen soutenu par les États-Unis s'était montré insuffisam ment soumis36. La guerre économique menée par Washington contre Cuba a été énergiquement condamnée dans la quasi-totalité des

grands forums internationaux concernés, et même déclarée illégale par la commission judiciaire de cette institution normalement complaisante qu'est l'Organisation des États américains. L'Union européenne a saisi l'Organisation mondiale du commerce pour faire condamner l'embargo. Réaction de l'administration Clinton : “ L'Europe défie "trois décennies de politique cubaine des États-Unis : celle-ci

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remonte à l'administration Kennedy" et son unique objectif est imposer un changement de régime à La Havane37. ” OMC, ajoutait-elle, n'a aucune compétence four prendre décisions sur la sécurité nationale des Etats-Unis ou contraindre ceux-ci à modifier leurs lois. Sur quoi Washington est retiré du procès, laissant la question pendante.

Défi réussi

Les raisons des attentats terroristes et de l'embargo économique illégal contre Cuba sont énumérées dans les archives américaines. Ony découvre, nul ne devrait s'en étonner, qu'elles sont parfaitement conformes à un modèle familier - celui du Guatemala quelques années plus tôt, par exemple. La chronologie suffit à bien montrer que la peur d'une

menace russe n'a pas pu être un élément majeur. Les plans de changement de régime par la force ont été élaborés et mis en oeuvre avant l'apparition du moindre lien significatif entre Cuba et l'URSS, et les sanctions ont été intensifiées après la disparition de la présence russe. Une menace sovié tique s'est effectivement développée, mais elle a été la conséquence plus que la cause de la campagne terroriste et de la guerre économique américaines.

“ La grande influence du "castrisme", soulignait la CIA

en juillet 1961, n'est pas fonction de la puissance cubaine.

L'ombre de Castro est énorme parce que les conditions

économiques et sociales dans toute l'Amérique latine incitent à l'opposition aux autorités en place et encouragent l'agitation pour un changement radical ”, domaine dans

lequel Cuba offrait un modèle. Plus tôt encore, Arthur Schlesinger avait remis au président Kennedy à peine entré enfonctions son rapport de mission sur l'Amérique latine. Il

] [

125

HEURES DANGEREUSES

y disait combien les Latino-Américains étaient sensibles à

“ l'idée castriste de prendre eux-mêmes les choses en

main ”. Ce rapport avait bien repéré un lien avec le Kremlin: l'Union soviétique “ rôde en coulisses, elle brandit de gros prêts de développement et se présente comme le modèle d'une modernisation réussie en une seule génération ”. Les dangers de l'“ idée castriste ” sont parti culièrement graves, poursuivait Schlesinger, lorsque “ la répartition des terres et des autres formes de la richesse

nationale favorise considérablement les classes nanties ”, car “ les pauvres et les défavorisés, stimulés par l'exemple de la révolution cubaine, exigent désormais de pouvoir mener une vie décente ”. Kennedy craignait que l'aide russe ne transforme Cuba en “ vitrine ” du développement, ce qui aurait mis les Soviétiques en position de force dans toute l'Amérique latine. Début 1964, le Policy Planning Council du département d'État s'est étendu plus longuement sur ces inquiétudes “ Le danger primordial auquel nous sommes confrontés

avec Castro, c'est [

son régime sur les mouvements de gauche dans de

nombreux pays latino-américains. [

Castro représente un défi réussi aux États-Unis, une néga tion de l'ensemble de notre politique dans l'hémisphère depuis près d'un siècle et demi38. ” Pour le dire simplement,

écrit Thomas Paterson, “ Cuba, comme symbole et comme réalité, défiait l'hégémonie américaine en Amérique latine39 ”. Le terrorisme international et la guerre écono mique pour provoquer un changement de régime ne sont pas justifiés par ce que fait Cuba, mais par son “ existence même ”, son “ défi réussi ” au maître légitime de l'hémis phère. Le défi peut justifier des actions encore plus violentes, comme en Serbie (on l'a discrètement admis

]

l'impact qu'a l'existence même de

] Le fait est que

126

après coup) ou en Irak (on l'a reconnu aussi quand les faux prétextes se sont effondrés). L'indignation que suscite le défi ne date pas d'hier dans l'histoire américaine. Il y a deux cents ans, Thomas Jefferson condamna durement la France pour l' “ esprit de défi ” dont elle faisait preuve en gardant La Nouvelle Orléans, qu'il convoitait. Le “ caractère ” de la France, souligna-t-il, est “ en position d'éternelle friction avec le nôtre, qui, malgré son amour de la paix et de l'enrichisse ment, est noble ”. Le “ défi ” français “ [nous impose de] nous unir à la flotte et à la nation britanniques ”, conclut-il - renversement des alliances antérieures nées de la contribu tion capitale de la France à l'indépendance des colonies, libérées de la domination de Londres40. Grâce à la lutte de libération de Haïti, qui n'a reçu aucune aide et a été presque universellement combattue, le défi français s'est vite évanoui, mais les principes directeurs sont toujours là pour

distinguer l'ami de l'ennemi.

Principes directeurs

Les principes à l'oeuvre dans la crise des missiles expliquent pourquoi le droit international ne compte pas. Le droit national aussi a été déclaré inopérant. Rejetant un relevé de conclusions de 1961 qui voyait dans le débarque ment de la baie des Cochons une violation des lois relatives à la neutralité américaine*, l'attorney général Robert Kennedy a assuré que les forces dirigées par les États-Unis étaient composées de “ patriotes ”. Donc, aucune de leurs activités

* Les Neutrality Laws, adoptées dans les années 1930, interdisent, entre autres choses, d'organiser une action armée contre un autre pays à partir du territoire des États-Unis. (NdT.)

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ne pouvait “ constituer une violation des lois de neutralité ”,

lesquelles, “ manifestement, [

le type de situation mondiale qui existe aujourd'hui ”41. Le monde n'est pas soudain devenu extraordinairement dangereux le 11 septembre, nécessitant ainsi de “ nouveaux paradigmes ” qui démantèlent le droit et les institutions internationales et octroient à la Maison-Blanche le pouvoir de passer outre à la légalité nationale. Les exactions du terrorisme international sont exclues de l'histoire aseptisée, mais reconnues avec orgueil par ceux qui les ont commises. La célèbre School of the Americas, qui forme les officiers latino-américains à leurs missions, fait fièrement savoir, dans l'un des points de son “ argumen taire ”, que l'armée des États-Unis a aidé à “ vaincre la théo logie de la libération ”42,l'hérésie à laquelle l'Église d'Amérique latine avait succombé lorsqu'elle avait adopté l'“ option pour les pauvres ”, et qu'on a fait subir à cette dernière ses propres “ terreurs de la terre ” pour s'être ainsi écartée du droit chemin. Symboliquement, la sinistre décennie de la terreur Reagan-Bush I s'est ouverte, peu avant leur prise de fonctions, par l'assassinat d'un archevêque salvadorien conservateur qui était devenu une “ voix pour les sans-voix ”, tué avec la complicité à peine voilée des forces de sécurité soutenues par les États-Unis. Elle s'est fermée par le meurtre de six intellectuels jésuites salvadoriens : un bataillon d'élite armé et entraîné par Washington, et qui avait déjà à son actif un long bilan d'atrocités sanglantes, leur a fait sauter la cervelle, tuant également leur logeuse et sa fille. L'importance de ces événements dans la culture occiden

]

n'ont pas été conçues pour

tale est facile à mesurer : personne ne lit les oeuvres de ces prêtres gênants, nul ne connaît leurs noms, ce qui n'est pas du tout le cas pour leurs homologues victimes de l'empire du Kremlin. On les a donc doublement assassinés : tués et oubliés. Leurs cadavres ont même reçu un troisième coup de

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HEURES DANGEREUSES

pied au visage. Immédiatement après les meurtres, Vaclav Havel s'est rendu à Washington pour prendre la parole lors d'une séance commune des deux chambres du Congrès ; il y

a reçu une ovation debout pour son apologie des “ cham

pions de la liberté ” - qui, lui et son public le savaient sûre ment, avaient armé et entraîné les assassins des six grands intellectuels latino-américains, tout en laissant derrière eux une traînée sanglante de victimes ordinaires. Son éloge de notre glorieux pays, après ces actes, a été reçu avec extase par les grands commentateurs libéraux : ils y ont vu un nouveau signe que nous entrions dans un “ âge roman tique ” (Anthony Lewis), et ont été émerveillés par cette

“ voix de la conscience ” qui “ parle avec tant de force des

responsabilités des grandes et des petites puissances les unes

envers les autres ” (la rédaction du Washington Post). Mais pas de la responsabilité des États-Unis envers les habitants de l'Amérique centrale, ceux du moins qui ont survécu à l'assaut meurtrier des années 1980 43 Dans le cas de Cuba, le “ défi réussi ” a suscité des réac tions qui ont amené le monde tout près de l'anéantissement. Mais c'est inhabituel. En règle générale, la violence, sous une forme ou sous une autre, élimine le défi réussi sans

aucun risque pour ceux qui la déchaînent. Une stratégie appliquée à partir du début des années 1960 a été la mise en place d'États néonazis de sécurité nationale, qui avaient pour objectif “ de détruire définitivement ce que l'on perce vait comme une menace aux structures existantes du privi lège socio-économique, en éliminant la participation politique de la majorité numérique ”, c'est-à-dire des

“ classes populaires ” 44. Cette entreprise a été à l'origine d'une vague désastreuse de répression et de terreur qui a traversé tout le continent et atteint l'Amérique centrale pendant la phase reaganienne du pouvoir politique actuel. Le fléau a commencé par le coup d'État militaire au Brésil,

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

mis en route avant l'assassinat de Kennedy et réalisé peu après. Si les États-Unis ont coopéré avec les forces armées qui ont renversé la démocratie parlementaire, c'est parce qu'ils avaient compris leur orientation “ fondamentalement

démocratique et proaméricaine ”, expliqua l'ambassadeur de Kennedy, Lincoln Gordon. Tandis que les tortionnaires et les assassins faisaient leur travail, Gordon saluait “ la victoire la plus décisive de la liberté au milieu du XXe siècle ”. La “ rébellion démocratique ”, câbla-t-il à Washington, contribuerait à “ restreindre les excès gauchistes ” de l'ancien gouvernement élu (populiste modéré), et les “ forces démocratiques ” désormais au pouvoir “ [créeraient] un bien meilleur climat pour l'inves tissement privé ”45. L'analyse de Gordon fut reprise par d'autres grandes figures des administrations Kennedy-Johnson. Mais, dans les années 1980, comme au Chili à la même époque, les généraux brésiliens furent bien contents de remettre les débris du pays entre les mains de civils. En dépit des consi dérables atouts du “ colosse du Sud ”, ils laissaient celui-ci dans “ la même catégorie que les pays les moins développés d'Afrique ou d'Asie pour les indices du bien-être social ” (malnutrition, mortalité infantile, etc.), avec un degré d'inégalités et de souffrances rarement atteint ailleurs, mais une réussite grandiose pour les investisseurs étrangers et les privilégiés du pays46. Ce modèle ne s'est pas limité à la zone couverte par la doctrine de Monroe. Citons l'un des nombreux cas où il a été appliqué dans d'autres régions du monde : tandis que Washington facilitait la “ rébellion démocratique ” au Brésil et cherchait à vaincre les velléités de Cuba ,pour prendre “ ses affaires en main ”, l'éminent homme d'Etat Ellsworth Bunker fut envoyé en Indonésie pour enquêter sur l'inquié tante situation qui régnait dans ce pays. “ L'objectif affiché

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HEURES DANGEREUSES

des Indonésiens, fit-il savoir à Washington, est de "compter sur eux-mêmes" pour développer leur économie, affranchie de l'influence étrangère, et en particulier occidentale. ” En septembre 1965, une synthèse nationale du renseignement* mettait en garde : si les efforts du PKI, parti de masse,

“ pour dynamiser et unir la nation indonésienne [

sissaient, l'Indonésie donnerait un exemple puissant au monde sous-développé, donc du crédit au communisme et uncoup au prestige occidental ”. Cette menace fut vaincue quelques semaines plus tard par un immense massacre, puis par la mise en place de la dictature de Suharto. Dès les années 1950, la peur de l'indépendance et d'une démocratie exagérée - autorisant la participation d'un parti populaire des pauvres au jeu électoral - avait été un moteur essentiel des entreprises de violence et de subversion de Washington

] réus

Les crimes de Cuba sont devenus encore plus colossaux en1975, lorsque l'île a étendu son champ d'action à l'Afrique - pour servir d'instrument à l'entreprise russe de conquête du monde, proclama Washington. “ Si le néocolo nialisme soviétique réussit ” en Angola, tonnait l'ambassa deur des États-Unis à l'ONU, Daniel Patrick Moynihan, “ le monde ne sera plus le même. Les routes pétrolières de l'Europe seront sous contrôle soviétique, et l'Atlantique Sud, cet espace stratégique, aussi : la prochaine cible sur la liste du Kremlin sera le Brésil ”. Thème familier, là encore seule change la distribution des rôles.

* Un National Intelligence Estimate est un rapport émanant du Board of National Estimates, la commission des synthèses nationales créée par la CIA en 1950 pour faire la synthèse des évaluations des divers services de renseignement sur les principaux événements et les grandes tendances. (NdT)

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

Ce qui déchaînait la fureur de Washington, c'était un nouveau “ défi réussi ” des Cubains. Alors qu'une invasion sud-africaine soutenue par les États-Unis avait pratiquement réussi à conquérir l'Angola à peine indépendant, Cuba avait envoyé des soldats - de sa propre initiative, en en informant à peine la Russie - et battu les envahisseurs. La presse sud- africaine évoqua sombrement le “ coup porté à la fierté de l'Afrique du Sud ” et l'“ encouragement donné au nationa lisme africain, qui a vu les Sud-Africains forcés de se replier ” devant des soldats cubains noirs. Quant au plus grand journal noir d'Afrique du Sud, il écrivit : “ l'Afrique noire chevauche la crête de la vague lancée par le succès cubain en Angola ” et “ goûte le vin capiteux d'une possible concrétisation du rêve de la "libération totale" ”48. La défense de l'Angola fut l'une des plus importantes contributions de Cuba à la libération de l'Afrique. On ne savait pas à quel point son apport avait été remarquable avant la parution de l'ouvrage pionnier de Piero Gleijeses, qui raconte “ l'histoire du rêve d'un petit pays qui a voulu défier l'oppression d'une grande puissance et, par un extra ordinaire élan d'héroïsme et d'abnégation personnels, changer un continent49 ”. “ Kissinger, observe Gleijeses, a fait de son mieux pour écraser le seul mouvement qui était porteur d'un certain espoir pour l'avenir de l'Angola ”, le MPLA. Et si le MPLA “ porte une lourde responsabilité dans les épreuves de son pays ” au cours des années suivantes, c'est “ l'hostilité constante des États-Unis [qui] l'a forcé à entrer dans un rapport de dépendance malsaine vis-à-vis du bloc soviétique et qui a encouragé l'Afrique du Sud à lancer sur son territoire des raids militaires dévastateurs dans les années 1980 ”50.

Les multiples campagnes de terrorisme international et de guerre économique qui ont été menées pour vaincre les

“ défis réussis ” et les “ excès de la gauche ” ralliée à la

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HEURES DANGEREUSES

“ philosophie du nouveau nationalisme ” - voire influencée

par la théologie de la libération-, et dont nous n'avons évoqué ici qu'un petit échantillon, sont jugées sans impor tance, ou peut-être évidemment légitimes, de même que leurs fruits amers. Elles sont donc à peine mentionnées dans l'énorme littérature et le vaste débat public en cours sur le terrorisme international et la doctrine du “ changement de régime ” avancée par Washington, que l'on suppose toute nouvelle. Au pire, on peut les écarter par un euphémisme réconfortant. Une allusion fortuite nous apprend qu'il ne s'est rien passé à Cuba, sauf “ la campagne de déstabilisation dite opération "Mangouste" ”. Et, heureusement, “ avec l'effondrement de l'Union soviétique, le terrorisme de gauche s'est pratiquement asséché. La Corée du Nord et Cuba n'oeuvrent plus aussi activement à semer le désordre qu'autrefois ” 51.Cuba figure en bonne place dans les études érudites sur le terrorisme, mais en général comme suspect et non comme victime 52. Le terrorisme international de Reagan Bush au Nicaragua et ailleurs n'existe pas, ou bien s'explique, dans le pire des cas, par l'inattention ou quelque autre déviation excusable de la mission assignée par la Provi dence aux dirigeants du “ nouveau monde idéaliste décidé à en finir avec l'inhumanité ”. Et la persistance après la guerre froide des procédures opérationnelles antérieures n'est pas réelle non plus, ou ne compte pas. Le principe suprême l'emporte : les crimes sont commis par d'autres ; nous ne sommes coupables que d'étourderies, ou d'erreurs par inad vertance. C'est un fait de la plus extrême importance pour l'avenir chez une puissance qui domine le monde, même les pires crimes sont aisément effacés. Les guerres d'Indochine en offrent un exemple remarquable. Après des années de destructions brutales, une grande partie de la population américaine en était venue à s'y opposer, pour des raisons de

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

principe. Mais, dans les élites cultivées, les objections étaient étroitement limitées, en général, aux questions du coût et de l'échec. Nous pouvions concéder quelques bavures dans notre effort globalement louable, notamment My Lai. “ Quand les Américains se retournent avec tris

tesse, avec honte même, sur la guerre du Vietnam, ce sont des horreurs comme le massacre de My Lai qu'ils ont à l'esprit ”, écrit Jean Bethke Elshtain - seule allusion au Vietnam dans sa furieuse dénonciation des crimes des autres. My Lai est commode parce que ce massacre peut être mis au compte de GI à moitié incultes s'efforçant de survivre dans des conditions effroyables. On ne peut pas en dire autant de l'opération “ Wheeler Wallawa ”, dont My Lai n'a été qu'une petite note en bas de page, l'une des nombreuses opérations de massacre général décidées et organisées après l'offensive du Têt par des personnes respectables qui nous ressemblent tout à fait, si bien que nous ne saurions ressentir aucune “ honte ” ni même aucune “ tristesse ” pour ces crimes gigantesques 53 Cuba a été ajouté à la liste officielle des États terroristes en 1982. Il y remplaçait l'Irak, que l'on avait retiré pour que Saddam Hussein puisse recevoir l'aide américaine.

Terrorisme international et changement de régime le Nicaragua

Il est instructif d'examiner une autre campagne de terreur internationale pour vaincre un “ défi réussi ” : la guerre terroriste contre le Nicaragua. Le cas est particulièrement éclairant à plusieurs titres : l'échelle des opérations terro ristes visant à un changement de régime ; le rôle des diri- geants actuels de Washington dans leur exécution ; la façon dont on les a présentées quand elles étaient en cours, puis

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HEURES DANGEREUSES

reformulées rétrospectivement dans la culture intellectuelle. Cet exemple a d'autant plus d'importance qu'il est incontes table, à la lumière des jugements des plus hautes autorités internationales - incontestable, j'entends, pour ceux qui ont un minimum de respect pour les droits de l'homme et le droit international. Il y a un moyen simple d'évaluer l'importance numérique de cette catégorie : déterminer la fréquence des discussions sur ces questions élémentaires, ou même de leur simple mention, dans les cercles occidentaux respectables, et notamment depuis que la “ guerre contre le terrorisme ” a été redéclarée le 11 septembre. Ce seul exer cice suffit pour tirer quelques conclusions sur l'avenir, et elles ne sont guère optimistes. L'agression contre le Nicaragua a été l'une des plus hautes priorités de la guerre contre le terrorisme lancée dès l'acces sion au pouvoir de l'administration Reagan en 1981 et visant essentiellement le “ terrorisme parrainé par des États ”. Le Nicaragua était un agent exceptionnellement dangereux de ce

fléau parce qu'il était tout proche du territoire national : “ un cancer, ici, en Amérique continentale ”, qui reprenait ouverte ment les objectifs du Mein Kampf de Hitler, déclara au Congrès le secrétaire d'État George Shultz 54. Le Nicaragua était armé par l'Union soviétique, qui y avait implanté “ un sanctuaire privilégié pour les terroristes et les éléments subversifs à deux jours de voiture seulement de Harlingen, Texas ”, souligna le président - “ un poignard pointé vers le coeur du Texas ”, pour paraphraser l'un de ses illustres prédécesseurs. Ce second Cuba allait devenir “ une rampe de lancement pour la révolution tous azimuts, d'abord en Amérique latine ”, ensuite qui savait où ? “ Les communistes nicaraguayens ont menacé de porter leur révo- lution aux États-Unis mêmes. ” Bientôt, nous allions peut- être voir “ des bases militaires soviétiques à nos portes ” :

un “ désastre stratégique ”. En dépit de l'immensité des

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

périls auxquels il était confronté, le président dit crânement à la presse : “ Je refuse de céder. Je me souviens d'un homme nommé Winston Churchill qui disait : "Ne cédez jamais ! Jamais, jamais, jamais !" Nous ne céderons pas ” 55 Reagan déclara un état d'urgence national. Le motif “ Les politiques et les actes du gouvernement du Nicaragua constituent une menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis. ” Quand il expliqua le bombardement de la Libye en 1986, il révéla que ce forcené de Kadhafi envoyait des amies et des conseillers au Nicaragua “ afin de porter la guerre sur le territoire des États-Unis ” dans le cadre de sa campagne “ pour expulser l'Amérique du monde ”. On s'inquiétait particulièrement de la “ révolution sans frontières ” du Nicaragua - formule régulièrement brandie, même si l'on avait immédiatement prouvé qu'il s'agissait d'un trucage. La source était un discours du dirigeant sandiniste Tomas Borge, dans lequel il avait dit que le Nicaragua espérait réussir à se développer et offrir un exemple à d'autres, qui auraient à suivre leur propre chemin. Ce discours fut transmué par la diplomatie publique reaganienne en projet de conquête du monde, position que les médias relayèrent fidèlement 56. Mais il y a plus intéressant encore que les bouffonneries de dirigeants politiques cherchant à battre tous les records d'absurdité et de tromperie : le contenu réel du document manipulé par le département d'État. Il est fort probable que les phrases de Borge ont réellement terrorisé les stratèges de Reagan. Ils savaient très bien que la vraie menace était le développement réussi susceptible d'en “ infecter d'autres ”, le dangereux retour en force de l'expérience démocratique et sociale que l'on avait écrasée au Guatemala, du “ défi réussi ” de Cuba et de tant d'autres situations plus

anciennes, si l'on remontait le temps jusqu'à l'époque où la

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HEURES DANGEREUSES

révolution américaine terrorisait le tsar et Metternich. Cette menace devait être reformulée en termes d'agression et de terrorisme pour être utilisable par la diplomatie publique. Dans cette optique, le secrétaire d'État Shultz souligna que “ le terrorisme est une guerre contre les civils ”. Au moment où il parlait, des avions américains bombardaient la Libye et tuaient des dizaines de civils. Cette opération était le premier attentat terroriste de l'histoire programmé pour avoir lieu à l'heure de la plus grande écoute à la télévision, à l'instant précis où, sur toutes les grandes chaînes, s'ouvre le journal télévisé du soir - techniquement, l'exploit n'était pas mince étant donné les difficultés logistiques. Shultz mit particulièrement en garde contre le cancer nicaraguayen, dont il annonça la nécessaire “ ablation ”. Et pas en douceur : “ Négociation est un euphémisme pour capitula- tion si l'on ne projette pas l'ombre de la puissance sur la table des pourparlers ”, s'exclama-t-il, et il condamna ceux qui préconisaient “ des moyens utopistes, légalistes, comme la médiation extérieure, les Nations unies, la Cour de justice internationale, tout en ignorant le facteur "force" de l'équa tion ” 57. Washington s'opposa vigoureusement à toutes ces méthodes utopiques, à commencer par les efforts des prési- dents d'Amérique centrale, au début des années 1980, pour instaurer dans la région une paix négociée. Il procéda à 1'“ ablation de la tumeur ” par la violence et - on n'en sera pas surpris compte tenu de l'ampleur du déploiement de force - réussit brillamment. Le grand spécialiste universitaire de l'histoire du Nicaragua, Thomas Walker, souligne qu'au bout de quelques années la guerre terroriste de Washington avait inversé la considérable poussée de croissance écono- mique et de progrès social qui avait suivi le renversement de la dictature proaméricaine de Somoza ; elle avait conduit cette économie très vulnérable à la catastrophe, si bien qu'au

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moment où le gouvernement des États-Unis atteignit son objectif le Nicaragua avait “ le statut peu enviable de pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental ”. L'un des éléments du triomphe, poursuit Walker, fut un nombre de morts qui, proportionnellement à la population, équivaudrait à 2,25 mil lions de personnes aux Etats-Unis. L'historien Thomas Carothers, ancien haut responsable du département d'État sous Reagan, a observé que les pertes du Nicaragua, “ par rapport à la population, ont été nettement plus élevées que le

nombre d'Américains tués pendant la guerre de Sécession et toutes les guerres du me siècle réunies 58 ”. La destruction du Nicaragua n'était pas une affaire mineure. Les progrès du pays au début des années 1980 lui avaient valu les éloges de la Banque mondiale et d'autres agences internationales, qui les jugeaient “ remarquables ” et “ propres à créer une base solide pour un développement socio-économique à long terme ” (Banque interaméricaine de développement). Dans le secteur de la santé, il avait enre

gistré “ l'un des reculs les plus spectaculaires de la mortalité infantile dans le monde en développement ” (UNICEF, 1986). Le véritable cancer que craignaient les reaganiens était donc sérieux. La transformation “ remarquable ” du Nicaragua aurait pu métastaser, se muer en “ révolution sans frontières ” au sens du discours que l'on avait reformulé à des fins de propagande. II était donc tout à fait logique, du point de vue de Washington, d'éradiquer ce “ virus ” avant qu'il ne puisse en “ infecter d'autres ”, qu'il faudrait

“ vacciner ” à leur tour par la terreur et la répression59

Pas plus que Cuba le Nicaragua n'a réagi à l'agression terroriste en bombardant les États-Unis, en tentant d'assas siner leurs gouvernants ou par d'autres mesures de ce genre, lesquelles, nous dit-on solennellement, relèvent de l'éthique la plus exigeante lorsqu'elles émanent de nos dirigeants. II a préféré s'adresser à la Cour internationale de justice. C'est

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HEURES DANGEREUSES

un éminent professeur de droit de l'université Harvard, Abram Chayes, qui assurait la direction de son équipe de juristes. Celle-ci, pensant que les États-Unis respecteraient une décision de justice, a préparé un dossier très ciblé limité aux actes terroristes ne requérant pratiquement aucun argu ment car reconnus par leurs auteurs - le minage des ports nicaraguayens en particulier60.

En 1986, la Cour se prononça en faveur du Nicaragua elle rejeta les allégations du gouvernement des États-Unis et condamna Washington pour “ usage illégal de la force ” -en langage clair : terrorisme international. Le jugement allait au-delà de la plainte restreinte du Nicaragua. Réitérant en termes encore plus vigoureux des décisions antérieures, la Cour disait que toute forme d'intervention est

“ prohibée ” si elle interfère avec le droit souverain de

“ choisir un système politique, économique, social et

culturel et de définir des politiques ” : l'intervention est

“ illégale quand elle use de méthodes de coercition à l'égard

de ces choix ”. Ce jugement s'applique à de nombreux autres cas. De plus, la Cour définissait explicitement l'“ aide humanitaire ”, déclarant que toute l'aide des Etats- Unis aux contras était strictement militaire et donc illégale. Quant à la guerre économique menée par Washington, elle

était considérée comme une violation des traités en vigueur, donc jugée illégale aussi 61. La décision eut peu d'effets détectables. La Cour interna- tionale de justice fut stigmatisée par les éditorialistes du New York Times: c'était un “ forum hostile ”, donc sans importance, comme l'ONU. Les grands juristes connus pour leur attachement à l'ordre mondial rejetèrent son jugement au motif que l'Amérique avait “ besoin de la liberté de défendre la liberté ” (Thomas Franck), ce qu'elle faisait en dévastant le Nicaragua et une grande partie de l'Amérique centrale. D'autres condamnèrent la CIJ en raison de ses

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I1l!

“ liens étroits avec l'Union soviétique ” (Robert Leiken

dans le Washington Post), accusation qui ne vaut pas qu'on y réponde. L'aide apportée aux contras par la suite fut régu

lièrement présentée comme “ humanitaire ”, en violation du jugement explicite de la Cour. Le Congrès approuva sur le-champ le-champ une rallonge de 100 millions de dollars pour l'escalade de ce que cette dernière avait condamné comme

“ usage illégal de la force ”. Et Washington continua à saper

“ l'utopisme et le juridisme ”, jusqu'au jour où il parvint à

ses fins par la violence. La Cour internationale de justice avait aussi ordonné aux États-Unis de payer des indemnités. Le Nicaragua chercha, sous supervision internationale, à évaluer les coûts du conflit. Es étaient, estima-t-on, de l'ordre de 17 à 18 milliards de dollars. La demande d'indemnisation fut bien sûr jugée ridicule, mais pour plus de sûreté, lorsqu'ils eurent repris le contrôle du pays, les États-Unis firent éner giquement pression sur le gouvernement nicaraguayen pour qu'il abandonne toute réclamation des réparations ordon nées par la Cour. Notons avec intérêt que le chiffre de 17 milliards de dollars est le montant des dommages de guerre payés par l'Irak aux particuliers et aux entreprises pour son invasion du Koweït. La conquête irakienne du Koweït semble avoir fait à peu près autant de morts que l'invasion américaine du Panama quelques mois plus tôt (de quelques centaines à quelques milliers, selon les estimations), soit un petit pour centage de ceux du Nicaragua et peut-être 5 % de ceux de l'invasion israélienne du Liban, soutenue par les États-Unis, en1982. Toute indemnisation est naturellement hors de question dans ces derniers cas. Un autre point de comparaison pertinent, au sujet des dommages de guerre, est le Vietnam. On retrouve ici l'écart habituel des positions entre faucons et colombes. Côté

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“ liens étroits avec l'Union soviétique ” (Robert Leiken

dans le Washington Post), accusation qui ne vaut pas qu'on y réponde. L'aide apportée aux contras par la suite fut régu lièrement présentée comme “ humanitaire ”, en violation du jugement explicite de la Cour. Le Congrès approuva sur le-champ une rallonge de 100 millions de dollars pour l'escalade de ce que cette dernière avait condamné comme

“ usage illégal de la force ”. Et Washington continua à saper

“ l'utopisme et le juridisme ”, jusqu'au jour où il parvint à

ses fins par la violence. La Cour internationale de justice avait aussi ordonné aux États-Unis de payer des indemnités. Le Nicaragua chercha, sous supervision internationale, à évaluer les coûts du conflit. Ils étaient, estima-t-on, de l'ordre de 17 à 18 milliards de dollars. La demande d'indemnisation fut bien sûr jugée ridicule, mais pour plus de sûreté, lorsqu'ils eurent repris le contrôle du pays, les États-Unis firent éner giquement pression sur le gouvernement nicaraguayen pour qu'il abandonne toute réclamation des réparations ordon nées par la Cour. Notons avec intérêt que le chiffre de 17 milliards de dollars est le montant des dommages de guerre payés par l'Irak aux particuliers et aux entreprises pour son invasion du Koweït. La conquête irakienne du Koweït semble avoir fait à peu près autant de morts que l'invasion américaine du Panama quelques mois plus tôt (de quelques centaines à quelques milliers, selon les estimations), soit un petit pour centage de ceux du Nicaragua et peut-être 5 % de ceux de l'invasion israélienne du Liban, soutenue par les États-Unis, en 1982. Toute indemnisation est naturellement hors de question dans ces derniers cas. Un autre point de comparaison pertinent, au sujet des dommages de guerre, est le Vietnam. On retrouve ici l'écart habituel des positions entre faucons et colombes. Côté

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HEURES DANGEREUSES

colombes, le président Carter a garanti aux Américains que nous ne devions absolument rien au Vietnam et que nous n'étions nullement tenus de lui prêter assistance car “ la destruction a été mutuelle ”. D'autres ont pensé qu'il ne fallait pas être si conciliant. Prenant une position moyenne, entre faucons et colombes, le président Bush I a déclaré : “ Ce fut un conflit acharné, mais Hanoi sait aujourd'hui que nous cherchons simplement des réponses, sans menace de repré sailles pour le passé. ” Nous ne pourrons jamais oublier les crimes que les Vietnamiens ont commis contre nous, mais

“ nous pouvons commencer à écrire le dernier chapitre de la

guerre du Vietnam ” s'ils se consacrent avec une ardeur suffi

sante à la question des Américains disparus au combat, seul

problème moral en suspens après une invasion qui a fait des millions de morts et laissé trois pays entièrement détruits, où les munitions non explosées et la guerre chimique massive contre le Sud (le Nord s'est vu épargner cette horreur parti culière) font encore un nombre inconnu de victimes. L'article qui jouxte la déclaration du président en une du New York Times porte sur une nouvelle preuve de l'incapacité du Japon à accepter “ sans ambiguïté ” sa culpabilité “ pour son agres sion lors de la Seconde Guerre mondiale ”. 62 Puisque les envahisseurs étaient les victimes, ce sont les Vietnamiens qui doivent les réparations. Le Vietnam a ainsi été obligé de rembourser aux États-Unis l'énorme dette contractée par le gouvernement de Saigon, mis en place par lesÉtats-Unis en tant qu'agent local dans leurs guerres en Indochine, qui visaient principalement le Sud-Vietnam. Néanmoins, Clinton, magnanime, a préconisé d'autoriser le Vietnam à utiliser une fraction de sa dette à l'égard des États-Unis à des fins d'éducation 63. Le projet de Clinton s'inspirait d'un plan de 1908 qui rendait à la Chine une partie de l'indemnité qu'elle était contrainte de payer pour s'être soulevée contre ses maîtres

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étrangers (la révolte des Boxers). Il y a des précédents plus anciens. L'affranchissement de Haïti, en 1804, de la domina- tion française scandalisa l'opinion civilisée, qui craignait que “ la première nation libre d'hommes libres ” ne répande le virus de la libération`. Ce danger- des raisons évidentes, était particulièrement grave aux Etats-Unis : ils furent donc les plus acharnés dans leurs efforts pour isoler l'État criminel et ne relâchèrent la pression qu'en 1862, quand il fallut cher cher des pays d'accueil pour les esclaves émancipés (le Liberia fut reconnu la même année). En punition du crime qu'il avait commis en se libérant, Haïti fut contraint en 1825 de payer à la France une indemnité colossale, qui assura la perpétuation de la domination des Français* et eut un impact désastreux sur la société qu'ils avaient ravagée au cours de la guerre de libération de leur plus riche colonie 65 Un demi-siècle avant la punition de Haïti par la France pour son défi réussi, George Washington décida, en 1779, de conquérir la civilisation avancée des Iroquois. Il avait l'inten- tion de “ les extirper du pays ”, écrivit-il à Lafayette le 4 juillet, et de repousser les frontières américaines vers l'ouest, en direction du Mississippi ; la conquête du Canada était inter- dite par les forces britanniques. Le “ destructeur de villes ” - c'est ainsi que la population indigène appelait Washington - s'acquitta de sa mission avec succès. On fit alors savoir aux

* En 1825, vingt ans après son indépendance obtenue de haute lutte, la république noire de Haïti, qui n'avait été reconnue par aucune puis sance et pouvait craindre une tentative de reconquête coloniale, accepta- par traité de payer au gouvernement français une indemnité de

150 millions de francs. Elle dut pour s'en acquitter emprunter sur le marché financier de Paris, ce qui permit à la France de maintenir sa mainmise sur l'île indirectement, via le service de la dette, jusqu'à la

Première Guerre mondiale. À la faveur de ce conflit, les États-Unis supplantèrent la France en occupant militairement Haïti (1915). (NdT.)

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Iroquois qu'ils devraient payer des réparations pour avoir traî- treusement résisté à leurs libérateurs. Un autre Clinton, alors gouverneur de New York, déclara aux tribus vaincues : “ Étant donné nos pertes, les dettes que vous avez contractées envers nous et notre ancienne amitié, il est raisonnable que vous nous cédiez vos terres, qui aideront à réparer les premières et à rembourser les secondes. ” N'ayant guère le choix, les Iroquois abandonnèrent leurs territoires, mais l'État de New York entreprit immédiatement de violer ses engagements solennels et les interdictions des Articles de confédération* en s'emparant du gros des terres restantes par la menace, la ruse et la séduction. “ Je me sens vraiment coupable, écrivit plus tard un jeune soldat américain à sa famille, d'avoir approché la torche des huttes qui étaient les Demeures des Contents jusqu'à ce que nous, les ravageurs, venions répandre la désola- tion partout. ” Peut-être pour une bonne cause, néanmoins :

“ Notre mission ici est apparemment de détruire, mais en réalité, nous les pillards, ne sommes-nous pas en train, sans y penser, de semer les graines de l'empire ? ” 66. Après le rejet par les États-Unis des injonctions de la Cour internationale de justice, le Nicaragua, s'abstenant à nouveau de représailles violentes ou de menaces de terro- risme, porta l'affaire devant le Conseil de sécurité de l'ONU. Celui-ci avalisa le jugement de la Cour et appela tous les États à respecter le droit international. Les États- Unis opposèrent leur veto à cette résolution. Le Nicaragua s'adressa alors à l'Assemblée générale des Nations unies, qui adopta une résolution semblable à laquelle seuls s'oppo- sèrent les États-Unis, Israël et le Salvador, puis une seconde l'année suivante, avec cette fois deux voix contre, les États

*La toute première Constitution américaine, rédigée en 1777, juste après l'indépendance des treize colonies d'Amérique. (NdT.)

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

Unis et Israël. Les médias ne signalèrent même pas ces démarches, ou fort peu, et la question a disparu de l'histoire. La réaction de Washington aux commandements de la Cour internationale de justice et du Conseil de sécurité fut

une escalade de la guerre terroriste, assortie d'ordres offi-

ciels à ses forces d'attaquer des “ cibles faciles ” et d'éviter l'armée nicaraguayenne67. Le porte-parole du département d'État Charles Redman confirma et justifia ces nouveaux plans terroristes plus extrémistes dans une déclaration

“ digne du ministère de la Vérité de George Orwell ”,

estima Americas Watch. L'idée que se faisait Redman d'une

“ cible légitime ”, précisa cette organisation, justifierait des

attentats terroristes contre les kibboutz israéliens - ou contre

des cibles civiles américaines, d'ailleurs. Le rédacteur en chef de la New Republic, Michael

Kinsley, reprocha aux associations de défense des droits de l'homme de réagir trop sentimentalement aux arguments du département d'Etat en faveur d'agressions terroristes contre les “ cibles faciles ”. Nous devons, suggéra-t-il, suivre une

“ politique raisonnable [qui passe] le test de l'analyse coûts/

bénéfices ”, laquelle consiste à comparer “ la quantité de malheur et de sang que l'on va verser ” et “ les probabilités de voir la démocratie émerger au bout ” - la “ démocratie ” au sens où l'entendent les élites américaines et qui a déjà été illustré de façon tout à fait claire dans la région. II va de soi que les États-Unis ont le droit de procéder à cette analyse, et de mettre en oeuvre le projet s'il passe leur test68. Et il a passé leur test. En 1990, avec un “ "pistolet sur la tempe", [comme] beaucoup d'observateurs impartiaux l'ont bien compris ” (Walker), les Nicaraguayens ont cédé : par leur vote, ils ont livré le pays à la candidate que soutenaient les États-Unis. Les élites américaines ont célébré ce triomphe, dans l'extase du nouvel “ âge romantique ”. Les commentateurs de toute la gamme des opinions respectables

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HEURES DANGEREUSES

ont salué avec enthousiasme le succès des méthodes adop tées : “ ravager l'économie et mener par procuration une guerre longue et sanglante jusqu'à ce que les habitants du pays, épuisés, renversent eux-mêmes le gouvernement indé sirable ”, à un coût “ minimal ” pour nous, et en laissant les victimes “ avec des ponts détruits, des centrales électriques sabotées, des fermes ravagées ”, donc en donnant au candidat des États-Unis “ un thème de campagne gagnant ” mettre fin à “ l'appauvrissement du peuple du Nicaragua ” (Time). Nous sommes “ unis dans la joie ” devant ce résultat, fiers de cette “ victoire du fair-play des États-Unis ”, ont proclamé les titres du New York Times. Ce qui rendait possible la politique officielle des “ cibles faciles ”, c'était le contrôle du ciel nicaraguayen par les États-Unis et le matériel de communication sophistiqué qu'ils avaient fourni aux forces terroristes qui attaquaient à partir des bases américaines du Honduras. L'administration Reagan a essayé la technique dont le directeur de la CIA,

Allen Dulles, s'était tant félicité au Guatemala et qu'il avait recommandée pour Cuba : elle a fait pression sur ses alliés pour qu'ils refusent les demandes d'aide militaire du Nica ragua afin qu'il se tourne vers les Russes et que l'on puisse alors le présenter comme l'un des tentacules d'une vaste conspiration parrainée par le Kremlin pour nous détruire. Mais le gouvernement de Managua n'a pas mordu à l'hameçon. La propagande reaganienne a donc fabriqué des histoires d'épouvante sur des Mig soviétiques menaçant les États-Unis à partir de bases au Nicaragua. Ce n'est pas surprenant : on sait que les systèmes de pouvoir colossaux ont l'habitude de mentir et de tromper. Mais il y a eu plus intéressant : les réactions à cette fable. Les faucons ont exigé que l'on bombarde le Nicaragua pour le punir de son nouveau crime. Les colombes, plus prudentes, ont mis en doute la fiabilité des allégations -mais en ajoutant que, si

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

elles étaient vraies, il fallait bombarder le Nicaragua parce que ces avions seraient “ en position de frapper les Etats- Unis ” (sénateur Paul Tsongas). Bref, la sécurité des États- Unis serait compromise si l'aviation nicaraguayenne obte- nait quelques Mig des années 1950 pour défendre son espace aérien. En revanche, la sécurité du Nicaragua n'était nullement menacée quand les clients des États-Unis atta- quaient des cibles civiles non défendues en se faisant guider par les avions américains qui contrôlaient son ciel. Nouvel exemple d'“ illogisme logique ”. Que le Nicaragua eût peut-être le droit de protéger son espace aérien de l'agression terroriste américaine en cours était une idée proche de l'inconcevable. Elle n'a pratique ment jamais été émise - et c'est bien compréhensible, puisque chacun part du principe que toute action des États- Unis est défensive par définition, donc que toute réaction qu'on lui oppose est forcément une agression, exactement comme dans le cas de l'“ agression interne ” lancée au Sud- Vietnam par les Sud-Vietnamiens qui “ assaillaient ” les défenseurs américains “ de l'intérieur ”, à en croire la rhéto- rique des libéraux de Kennedy. Avec la restauration de la démocratie version Washington et d'une politique économique décente, le Nicaragua s'est enfoncé encore plus profondément dans le délabrement poli- tique et socio-économique, et n'a plus retenu l'attention aux Etats-Unis. Dix ans après le rétablissement de la mainmise américaine, la moitié de la population active a quitté le pays, “ souvent les plus audacieux, les plus capables, les plus déterminés ”, soit légalement, soit comme travailleurs clan- destins. Ce sont leurs envois d'argent, estimés à environ 800 millions de dollars par an, “ qui amortissent un boule- versement social incontrôlable ”, écrit la revue des cher cheurs de l'université jésuite. Selon ses calculs, “ il faudrait

que le produit intérieur brut du Nicaragua augmente de 5 %

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HEURES DANGEREUSES

par an pendant cinquante ans pour retrouver le niveau de production de 1978, avant que [son] sous-développement

historique ait été poussé à l'extrême par la guerre qu'ont financée les États-Unis pour anéantir la révolution ”, par le désastre qu'a laissé la “ mondialisation ” qui a suivi et par la “ corruption massive ” des gouvernements qu'a soutenus Washington après 1990. Ce numéro de la revue est sorti au moment précis où les États-Unis subissaient pour la première fois les atrocités du terrorisme international sur leur sol 69. Deux mois plus tard, on eut une autre illustration frappante de l'état d'esprit actuel au sujet du terrorisme : la mise en garde adressée par de hauts responsables de l'administration Bush au Nicaragua pour lui signifier qu'il serait puni si ses élections de novembre 2002 étaient remportées par les forces politiques (le FSLN) qui, ayant osé résister à l'agression américaine, “ ne partagent pas les valeurs de la communauté mondiale ”. Washington “ ne peut oublier que le Nicaragua a fini par devenir un refuge pour les extrémistes violents ” au cours des années 1980. C'est en partie vrai: Managua a effectivement été un refuge - pour des dirigeants sociaux démocrates, des écrivains, des poètes, d'éminents ecclésias- tiques, des militants des droits de l'homme et autres rescapés fuyant les escadrons de la mort et les forces de sécurité offi- cielles des États terroristes installés et soutenus par Washington, exactement comme Paris avait accueilli les réfugiés du fascisme et du stalinisme dans les années 1930. Nous nous “ souvenons chaque jour [de ce rôle de refuge]

parce que certains membres de la direction du FSLN [

ont commis ces abominations sont toujours là ”, précisait le département d'État aux électeurs nicaraguayens. “ Au vu de leur passé, pourquoi devrions-nous les croire quand ils

déclarent qu'ils ont changé ? [

peuple du Nicaragua réfléchira à la nature et à l'histoire des candidats et fera son choix avec sagesse ” 70

] qui

]

Nous sommes sûrs que le

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

Les Nicaraguayens n'avaient pas besoin d'avertisse ments. Leur histoire leur disait assez que, s'ils ne marchaient pas droit et élisaient le mauvais gouvernement -comme ils l'avaient fait en 1984 lors d'une élection que les États-Unis avaient refusé de reconnaître parce qu'ils ne pouvaient en contrôler l'issue (et qui a donc été retranchée

de l'histoire)71 -, le Nicaragua serait à nouveau considéré comme un État complice du terrorisme, avec les sanctions qui s'ensuivent, et qui ne sont pas anodines. “ On peut parier sans risque, notent les rédacteurs d'Envio au sujet des cyniques mises en garde de Washington, que ceux qui ont pris les armes à une époque où le terrorisme d'État [des Etats-Unis] tuait, torturait,

contraignait à la clandestinité et fermait tous les espaces politiques vont à présent être redéfinis comme terroristes. ” La “ tragédie inimaginable et singulière du 11 septembre a

sûrement été ressentie comme la fin du monde [

pays cible ”, poursuivent-ils, mais “ le Nicaragua vit la fin du monde presque quotidiennement [après] les destructions répétées que le gouvernement des États-Unis a imposées à ce pays et à son peuple ”. On qualifie les atrocités du 11 septembre d'“ Armageddon ”, mais les Nicaraguayens se souviennent que leur pays “ a vécu son propre Armageddon [sous les coups des États-Unis], dans un supplice au ralenti dont les sinistres conséquences le submergent ” : il a été réduit au statut de second pays le plus pauvre de l'hémis phère (après Haïti) -distinction que lui dispute le Guate mala -, tout en détenant peut-être le record mondial de concentration des richesses 72. Chez les vainqueurs, tout cela a été très classiquement effacé. Le Nicaragua et le Salvador ont laissé le souvenir “ d'entreprises relativement réussies - le type de succès, justement, qui nous manque au Moyen-Orient ” (mais la nouvelle croisade pour la “ démocratisation ” va arranger

] dans le

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HEURES DANGEREUSES

cela) 73. On aurait du mal à trouver dans les analyses ortho- doxes une seule phrase suggérant que le passé des dirigeants de l'actuelle administration Bush en matière de terrorisme international pourrait avoir un impact sur la “ guerre contre le terrorisme ” qu'ils ont redéclarée le 11 septembre. Parmi les figures de proue de cette guerre, on trouve John Negroponte, qui a dirigé l'ambassade des États-Unis au Honduras, base principale des agressions terroristes contre le Nicaragua. Il a été dûment choisi pour s'occuper, aux Nations unies, du volet diplomatique de la phase actuelle de la “ guerre contre le terrorisme ”. Son volet militaire relève de la responsabilité de Donald Rumsfeld, qui fut l'envoyé spécial de Reagan au Moyen-Orient à l'époque de la pire terreur dans la région, et fut également chargé de nouer des relations plus solides avec Saddam Hussein. La “ guerre contre le terrorisme ” en Amérique centrale a été supervisée par Elliott Abrams. Accusé de délits dans l'affaire hm-Contra, il plaida coupable, bénéficia d'une grâce de Noël du président Bush I en 1992 et fut nommé par Bush II “ à la tête du bureau du Conseil de sécurité nationale pour les affaires du Proche-Orient et de

l'Afrique du Nord [

],

poste important [qui] supervise les

relations israélo-arabes et les efforts américains pour promou voir la paix dans cette région troublée74 ” - formulation orwellienne si on la confronte aux réalités. Abrams a été rejoint par Otto Reich, autrefois chargé de diriger aux États Unis une campagne de propagande clandestine et illégale contre le Nicaragua : il fut nommé dans l'administration Bush II sous-secrétaire temporaire aux affaires d'Amérique latine, puis envoyé spécial pour les affaires de l'hémisphère occidental. Pour le remplacer lorsqu'il quitta son premier poste, on nomma Roger Noriega, lequel, “ sous Reagan, a servi au département d'État, où il a contribué à élaborer à l'égard de l'Amérique latine des politiques vigoureusement anticommunistes ” - traduisons : des atrocités terroristes75.

149

a

i

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

Le secrétaire d'État Powell, aujourd'hui présenté comme un modéré dans l'administration Bush, a été conseiller à la Sécurité nationale dans les années 1980, pendant la phase ultime du déchaînement terroriste et du sabotage de la diplo- matie en Amérique centrale, marquée aussi par le soutien au régime de l'apartheid en Afrique du Sud. Son prédécesseur, John Poindexter, supervisait les activités scélérates de l'Iran- Contra et a été reconnu coupable de cinq crimes en 1990 (jugement annulé par la suite, essentiellement pour vices de forme). Bush II lui a confié la direction du programme du Pentagone “ Total Information Awareness* ”, dans le cadre duquel, observe l'ACLU**, “ chaque Américain, du fermier du Nebraska au banquier de Wall Street, va se retrouver sous le cyber-regard accusateur d'un appareil de sécurité nationale tout-puissant ”76.Le reste de la liste est presque entièrement du même ordre. Les Nicaraguayens étaient les mieux lotis pendant la première phase de la “ guerre contre le terrorisme ” : ils avaient au moins une armée pour les défendre. Dans les pays voisins, les terroristes étaient les forces de sécurité. Au milieu des années 1980, au plus fort des atrocités, le Salvador est devenu le principal bénéficiaire de l'aide et de l'entraînement militaires américains (si l'on met de côté Israël et l'Égypte). Le Congrès ayant fait dépendre l'aide au Guatemala de conditions liées aux droits de l'homme, les reaganiens ont dû confier le travail à leur réseau interna-

* Le programme “ Total Information Awareness ” est une des grandes priorités de la DARPA, l'agence de recherche technologique du Pentagone, depuis les attentats du 11 septembre 2001. Il s'agit de mettre au point de nouvelles technologies de surveillance permettant d'atteindre l'“ information totale ”. (NdT.) ** L'American Civil Liberties Union est une ONG qui défend les droits et libertés du citoyen aux États-Unis. (NdT.)

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HEURES DANGEREUSES

tional de la terreur, comprenant notamment les néonazis argentins (jusqu'au jour où ils ont été renversés dans leur pays), Israël, Taiwan et d'autres spécialistes du “ contre terrorisme ”. Le supplice de la population civile et la dévas tation qu'elle a subie ont donc été bien pires. En décembre 1989, ajoutent les éditorialistes d'Envio, “ le gouvernement de George Bush Sr a ordonné l'invasion du Panama, opération militaire au cours de laquelle on a bombardé des quartiers civils et tué des milliers de Pana méens pour chasser un seul homme, Manuel Noriega. N'était ce pas du terrorisme d'État 77 ? ” Bonne question, bien qu'on

use de termes beaucoup plus forts quand ce type d'acte est commis par ceux qui ne peuvent contrôler l'histoire. Si les vainqueurs “ effacent ” continuellement leurs crimes, les victimes, elles, ne les oublient pas. Les Pana méens aussi, en condamnant les attentats du 11 septembre, se sont souvenus de la mort de milliers de pauvres gens au cours de l'opération “ Juste Cause ”, entreprise pour

kidnapper un voyou désobéissant qui fut condamné à la prison à perpétuité en Floride pour des crimes essentielle ment commis à l'époque où il travaillait pour la CIA. Un journaliste a remarqué “ combien [les victimes du 11 septembre] ressemblent aux garçons et aux filles, [ aux mères, aux grands-pères et aux petites vieilles, tous

innocents aussi [

Cause" et le terroriste libérateur78 ”. Peut-être de tels souvenirs contribuent-ils à expliquer le niveau remarquablement faible du soutien international aux bombardements américains en Afghanistan. C'est en Amérique latine, région qui a la plus longue expérience de la violence de Washington, qu'il a été le plus faible - à peine détectable. Les Latino-Américains n'ont pas besoin de s'entendre rappeler par l'ancien directeur d'Amnistie Inter national chargé des relations avec les gouvernements,

[du jour où la] terreur s'appelait "Juste

]

],

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE

Carlos Salinas, qu'ils “ savent mieux que personne, peut être, que le gouvernement des États-Unis est l'un des plus grands parrains du terrorisme ”. Dire que le monde ne compte pas parce qu'il est “ hors jeu ” ou brûle d'un “ anti-américanisme paranoïaque ”, c'est facile, mais pas forcément raisonnable.

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CHAPITRE 5

Le noeud irakien

Après une interruption de huit ans, l'élection présiden-

tielle fort contestable de 2000 a rendu le pouvoir politique aux cercles dirigeants les plus réactionnaires, ceux des administrations Reagan et Bush I. Ils ont compris que les atrocités du 11 septembre leur offraient une belle occasion de poursuivre leurs vieux objectifs encore plus énergique ment, en suivant de près le scénario de leur premier règne.

Le scénario international

Professionnels des relations publiques et rédacteurs de discours ont conféré à George Bush Jr l'image d'un homme simple en communication directe avec le ciel, qui s'élance impétueusement pour “ débarrasser le monde des méchants ” en écoutant ses “ instincts viscéraux ” et en contemplant ses “ visions ” et ses “ rêves ” : caricature d'épopée archaïque et de conte pour enfants avec un zeste de western. Lors du premier passage au pouvoir des diri- geants actuels, l'imagerie conçue pour le président n'était guère différente et la rhétorique non moins enfiévrée : tous les États devaient faire bloc pour combattre “ l'odieux fléau du terrorisme ” (Reagan), et notamment le terrorisme d'État international, “ cette peste répandue par des ennemis

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pervers de la civilisation elle-même ”, ce “ retour de la barbarie à l'époque moderne ” (George Shultz) 1. Des questions cruciales auraient dû être aussitôt posées. Qu'est-ce qui caractérise le terrorisme ? En quoi se distingue-t-il de l'agression, ou de la résistance ? Les réponses qu'on leur a données en pratique sont révélatrices, mais les questions elles-mêmes n'ont jamais fait l'objet d'un débat public. On s'en est tenu à une définition commode : le terrorisme est ce que nos dirigeants appellent ainsi. Défini tion toujours valable pour la guerre redéclarée 2. Dans les années 1980, les deux foyers principaux de la “ guerre contre la terreur ” ont été l'Amérique centrale et la région Moyen-Orient-Méditerranée. En Amérique centrale, nous l'avons dit, la guerre contre la terreur s'est instanta nément muée en guerre terroriste barbare, saluée comme un grand succès et effacée de l'histoire. Au Moyen-Orient, nous allons le voir, les chefs de Washington et leurs associés locaux se sont également rendus responsables de crimes dépassant de très loin tout ce qu'on a pu reprocher à leurs ennemis officiels. Les faits sont ici particulièrement instruc tifs, car la propagande des premiers a tant gonflé le “ terro risme de détail ” qu'ils combattaient qu'elle en a fait, au milieu des années 1980, le sujet phare de l'actualité - exploit vraiment impressionnant. Tournons-nous vers d'autres cieux : sous Reagan, l'allié sud-africain de Washington a été le premier responsable des plus de 1,5 million de morts et 60 milliards de dollars de dégâts matériels qui ont frappé les ex-colonies portugaises de

l'Angola et du Mozambique, récemment libérées. Selon une étude de l'UNICEF, respectivement 850 000 et 150 000 nour rissons et jeunes enfants sont morts dans ces deux pays pendant la seule année 1988: les progrès accomplis au cours des premiers temps de l'indépendance ont été inversés, essen tiellement par l'arme du “ terrorisme de masse ”. Sans parler

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des pratiques de l'Afrique du Sud sur son propre territoire, où elle défendait la civilisation contre les assauts de l'ANC de Nelson Mandela - l'un des “ groupes terroristes les plus notoires ”, à en croire un rapport du Pentagone de 1988. Pendant ce temps, les reaganiens contournaient les sanctions, développaient le commerce, offraient au pays un soutien diplomatique précieux 3. L'une des entreprises des actuels détenteurs du pouvoir est aujourd'hui bien connue : au cours des années 1980, la CIA et ses alliés ont brillamment réussi à recruter des isla- misées radicaux et à les organiser en force militaro-terro- riste. Il s'agissait, expliquait le conseiller à la Sécurité nationale de Carter, Zbigniew Brzezinski, “ d'attirer les Russes dans le piège afghan ”, à l'origine par des opérations secrètes qui allaient les inciter à envahir l'Afghanistan. Une fois ce but atteint, Carter et Brzezinski ont réagi à l'invasion soviétique, selon l'éminent spécialiste Raymond Garthoff, sur la base d'une lecture totalement fausse de la décision de l'URSS. Celle-ci avait été prise à contrecoeur et à des fins limitées et défensives, “ point aujourd'hui clairement établi par les archives soviétiques ”, écrit-il. Pour les reaganiens arrivés aux affaires un an plus tard, “ l'unique objectif ”, poursuit-il, était “ de saigner à blanc les Russes et de les fustiger devant l'opinion mondiale ”. Résultat immédiat une guerre qui a ravagé l'Afghanistan, avec des effets encore plus terribles quand les Russes se sont retirés et que les djihadi de Reagan ont pris le pouvoir. Résultat à long terme: vingt ans de terrorisme et de guerre civile. Dans les années 1980, on est passé à côté de bien pire, puisque “ les incursions en territoire soviétique de guérilleros et de sabo teurs afghans soutenus par la CIA ont failli provoquer une guerre soviéto-pakistanaise, voire soviéto-américaine ”, avec des conséquences imprévisibles 4.

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Après le retrait des Russes, les organisations terroristes recrutées, armées et entraînées par les États-Unis et leurs alliés (dont Al-Qaida et autres djihadi) ont réorienté leurs efforts : elles ont mis le feu au conflit indo-pakistanais par

“ une offensive terroriste sans précédent en Inde en mars 1993 ”, puis, l'incendie progressant, ont conduit plusieurs

fois la région tout au bord de la guerre nucléaire dans les années qui ont suivi. Un mois avant les attentats en Inde, des groupes apparentés avaient bien failli faire sauter le World Trade Center en suivant une “ recette enseignée par les manuels de la CIA ”. L'enquête sur la préparation de cet attentat a mené à des partisans du cheikh Omar Abdel Rahman, qu'on avait aidé à entrer aux États-Unis et qui, sur leur territoire, était protégé par la CIA5. Nul besoin de pour suivre la liste des conséquences dans le monde entier. Autre élément familier, en partie du moins . les dirigeants actuels ont longtemps soutenu Saddam Hussein, ce qu'on explique souvent par leur obsession de l'Iran. Cette poli tique a été poursuivie sans changement après la capitulation des Iraniens dans la guerre Irak-Iran - en raison de “ notre devoir de soutien aux exportateurs américains ”, expliqua au début de l'année 1990 le département d'État, qui ajouta la rengaine habituelle en pareil cas : aider Saddam ferait progresser le respect des droits de l'homme, la stabilité régionale et la paix. En octobre 1989, longtemps après la fin de la guerre contre l'Iran et plus d'un an après le gazage des Kurdes par Saddam, le président Bush I publia une directive de sécurité nationale déclarant : “ Des relations normales entre les États-Unis et l'Irak favoriseraient nos intérêts à long terme et renforceraient la stabilité, tant dans le Golfe qu'au Moyen-Orient. ” Peu après, il saisit l'occasion de l'invasion du Panama pour lever l'interdiction de consentir des prêts à l'Irak.

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Les États-Unis offrirent au pays des denrées alimentaires subventionnées dont le régime de Saddam avait grand besoin puisqu'il avait détruit la production agricole kurde, ainsi que des matériels technologiques avancés et des agents biologiques utilisables pour des armes de destruction mas sive. On put mesurer combien les relations américano irakiennes étaient chaleureuses lorsqu'une délégation de sénateurs conduite par le leader de la majorité Bob Dote, futur candidat républicain à la présidence, rendit visite à Saddam en avril 1990. Elle lui transmit les salutations du président Bush et lui garantit qu'il ne posait aucun problème aux autorités américaines, mais seulement aux “ enfants gâtés de la presse arrogante ”. Le sénateur Alan Simpson lui conseilla d'inviter ces journalistes “ à se rendre en Irak et à venir voir par eux-mêmes ” afin de surmonter leurs préju gés. Dole précisa à Saddam qu'un commentateur de la Voice of America qui l'avait critiqué avait été licencie 6. Saddam n'a pas été le seul monstre à recevoir les félicita tions enthousiastes des dirigeants actuels de Washington. Ils ont aussi applaudi, entre autres, Ferdinand Macres, “ Bébé Doc ” Duvalier et Nicolae Ceausescu. Tous trois ont été renversés de l'intérieur, en dépit du soutien énergique que leur ont accordé les États-Unis jusqu'au moment où leur

destin a été scellé. Le président indonésien Suharto, qui rivalisait en barbarie avec Saddam, figurait aussi parmi les favoris. Le premier chef d'État qui eut l'honneur d'une visite à la Maison-Blanche sous Bush Sr fut Mobutu Sexe Seko du Zaïre, autre tueur, tortionnaire et pillard de haut vol. Les dictateurs sud-coréens ont été tout aussi fermement soutenus par Washington, jusqu'au jour où des mouvements populaires ont fini par renverser, en 1987, leur régime mili taire proaméricain. Même de petits malfrats pouvaient compter sur un accueil chaleureux tant qu'ils jouaient leur rôle. Le secrétaire d'État Shultz aimait tant Manuel Noriega

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que, au lendemain d'une victoire électorale de ce gangster à base de fraude et de violence, il prit l'avion pour Panama afin de le féliciter d'avoir “ donné le coup d'envoi du processus démocratique ”. Puis, n'étant plus utile pour la guerre des contras ni pour d'autres entreprises, Noriega fut transféré dans la catégorie des “ méchants ” - même si ses pires crimes étaient derrière lui, comme pour Saddam. Une invasion eut lieu et il fut enlevé dans les locaux de l'ambas sade du Vatican au cours de l'opération “ Juste Cause ”, avec les conséquences déjà signalées 7. Certains de ces dirigeants égalaient sans difficulté Saddam Hussein en matière de terreur interne. Ceausescu en est un exemple instructif. Sous son régime, la population vivait dans l'effroi de ses redoutables forces de sécurité, connues pour leurs tortures et leur barbarie. Une semaine après son renversement dans une révolte populaire inat tendue en décembre 1989, le Washington Post expliquait qu'il avait “ détruit le tissu économique, intellectuel et artis tique de la Roumanie ” et que son “ bilan sur le plan des droits de l'homme ” était atroce. Le président Bush II ne mentait pas quand, faisant une “ apparition à la Kennedy ” dans le square de la Libération à Bucarest, il a félicité la “ nation qui, il y ajuste douze ans, a déposé son propre dirigeant implacable, Nicolae Ceau sescu ”. Ce fut une scène spectaculaire. “ Sous une pluie froide qui zébrait son imperméable noir, la tête découverte, Bush lança : "Vous connaissez la différence entre le bien et le mal, car vous avez vu le visage du mal. Le peuple de Roumanie comprend qu'on ne peut ni ménager ni ignorer les dictateurs agressifs : il faut toujours les combattre" ”8. Le président, tout comme ses admirateurs, a omis de rappeler comment, au juste, son père et ses propres collabo rateurs avaient honoré ce précepte - qu'il fallait “ toujours combattre ” les tyrans implacables du style Ceausescu. La

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réponse est familière : en les soutenant. Nous affrontons “ le visage du mal ” en lui tendant une main secourable, du

moins s'il y a quelque chose à gagner. L'article du Washington Post que je viens de citer, publié au lendemain immédiat de la révolution, écrivait à bon droit : “ C'est très bien que le président Bush [I] ait offert d'établir des rela tions diplomatiques avec le Conseil de salut national orga nisé à la hâte [en Roumanie], mais cela n'absout pas l'Occident de ce qu'il a fait pour aider le tyran à se main tenir au pouvoir ces dernières années. ” Message qui a suivi le chemin, semble-t-il, des autres éclairs de lucidité inaccep tables sur le monde réel. En 1983, le vice-président Bush exprimait son admiration pour les progrès économiques et politiques réalisés sous Ceausescu et pour son “ respect des droits de l'homme ”. Deux ans plus tard, parce que Washington protestait contre son souci des droits de l'homme, l'ambassadeur de Reagan à Bucarest démissionnait. Peu après, le secrétaire d'Etat Shultz faisait l'éloge de la Roumanie, qu'il classait parmi les “ bons communistes ”, et récompensait Ceausescu par une visite et des faveurs économiques. Et il en alla ainsi jusqu'au jour où le dictateur fut renversé - par son propre peuple, comme ce fut le cas pour les autres tueurs et tortion naires de l'entourage de Reagan et de Bush. Lorsque son “ bon communiste ” favori fut éliminé, l'administration américaine déclara aussitôt que la Roumanie avait été soulagée d'un “ terrible fardeau ”. Simultanément, elle leva l'interdiction de consentir des prêts à Saddam Hussein, dans le double objectif “ d'accroître les exportations américaines et de nous mettre en meilleure position pour discuter avec l'Irak de la question des droits de l'homme ”, expliqua sans rire le département d'État9. La direction américaine s'est toujours attribué sans vergogne le mérite du renversement des tyrans qu'elle a

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

soutenus jusqu'au dernier instant. Saddam Hussein a rejoint “ le panthéon des odieux dictateurs faillis ” que les États-Unis ont déposés, a annoncé fièrement Donald Rumsfeld, incluant dans ce panthéon Ceausescu. Le même jour, Paul Wolfowitz soulignait que son amour de la démocratie s'était aiguisé “ pendant ses années de formation dans l'administration Reagan, quand il dirigeait le bureau Asie du département

d'État ”

trueux Suharto et soutenait Marcos, dictateur brutal et corrompu, dont la chute, explique-t-il maintenant, montre bien que la démocratie “ a besoin de l'impulsion des États-Unis10 ” - lesquels ont soutenu Marcos jusqu'au moment où ça n'a vraiment plus été possible face à l'ampleur de l'opposition

populaire, que même les milieux d'affaires et l'armée avaient ralliée. Les autres exemples sont tout aussi convaincants.

où il chantait, à l'époque, les louanges du mons

Tandis que la belle brochette des amis criminels d'antan s'estompe dans l'oubli, de nouveaux favoris les remplacent, dont les dictateurs d'Asie centrale - Islam Karimov (Ouzbé kistan), Saparmourat Niazov (Turkménistan), etc. -, devenus encore plus brutaux et répressifs depuis leur excellent accueil dans les rangs de la “ guerre contre le terrorisme ” redéclarée, ce qui a aussi renforcé la position américaine au sein d'une région dont les richesses naturelles et l'importance straté gique sont considérables. Dans un autre coin du monde riche en pétrole, très convoité, il y a Teodoro Obiang (Guinée Équatoriale), fort bien placé dans la course au tyran le plus sanguinaire, qui a été dûment reçu avec tous les honneurs par le président Bush en septembre 2002, peu avant sa réélection pour sept ans avec 97 % des voix. Cet accueil enthousiaste a été étendu à l'Algérie, particuliè rement félicitée par le département d'État de Clinton pour ses succès dans la lutte contre le terrorisme - c'est-à-dire pour son effroyable bilan d'atrocités terroristes d'État. Bush a portéà de nouveaux sommets le soutien au terrorisme et à la

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LE NOEUD IRAKIEN

torture en offrant au gouvernement algérien une aide militaire et d'autres formes d'assistance. Washington “ a beaucoup à apprendre de l'Algérie sur les méthodes de lutte contre le terrorisme ”, selon William Burns, sous-secrétaire d'État pour le Moyen-Orient. “ M. Burns a raison ”, commente Robert Fisk, “ l'Amérique a beaucoup à apprendre des Algériens ”, notamment les techniques de torture barbares qu'avec quel ques autres journalistes Fisk a lui-même révélées il y a plusieurs années et que confirment aujourd'hui des déserteurs de l'armée algérienne à Londres et à Paris. “ Peut-être 200 000 Algériens ont été massacrés depuis que l'armée, il y a onze ans, a annulé les premières élections démocratiques du pays parce qu'un parti islamiste les avait remportées, écrit Lara Marlowe. Si les États-Unis prennent l'Algérie pour modèle dans le combat contre le fondamentalisme islamique, que le ciel nous vienne en aide à tous 11! ” Ce petit échantillon illustre la cohérence du bilan des diri geants américains actuels en politique étrangère. Leur bilan intérieur est de la même veine.

Le scénario intérieur

Les années Reagan ont vu se poursuivre l'économie assez peu dynamique des années 1970. La croissance a bénéficié essentiellement aux très riches, à la différence de l'“ âge d'or ” des années 1950 et 1960 où elle était également répartie dans la population. Au cours des années Reagan-Bush I, les salaires réels ont stagné ou décliné, les avantages sociaux aussi ; les

heures de travail ont augmenté; on a laissé les employeurs ignorer les mesures de protection de l'activité syndicale. Ces politiques ont été, naturellement, impopulaires. Aux derniers jours de l'administration Bush I, Reagan était, avec Nixon, le moins populaire des anciens présidents vivants 12.

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II n'est pas facile, dans ces conditions, de conserver le pouvoir politique. On ne connaît qu'une seule bonne méthode : semer la peur. Cette tactique a servi tout au long des années Reagan-Bush, au cours desquelles les dirigeants n'ont cessé de susciter des diables successifs pour maintenir la population dans l'obéissance en l'épouvantant. Les menaces qui pesaient sur les Américains pendant la première “ guerre contre le terrorisme ” étaient immenses. En novembre 1981, des tueurs libyens rôdaient dans les rues de Washington pour assassiner le président, lequel bravait courageusement cette canaille de Kadhafi. L'administration Reagan avait immédiatement compris que la Libye était un punching-ball sans défense ; elle a donc monté des affronte ments susceptibles de faire de nombreuses victimes chez les Libyens dans l'espoir de susciter leur réaction, qu'elle pour rait ensuite exploiter pour faire peur. Mais avant que les Américains aient pu pousser un soupir de soulagement en apprenant que le président avait eu la chance d'échapper à ces tueurs, Kadhafi était à nouveau en marche. Cette fois, il envahissait le Soudan, traversant 1000 kilomètres de désert sous l'oeil impuissant des forces aériennes des États-Unis et de leurs alliés. Kadhafi, préten- dait-on, avait aussi ourdi un complot pour renverser le gouvernement soudanais - si ingénieux que les services secrets soudanais et égyptiens n'en savaient absolument rien, comme l'ont constaté les rares journalistes américains qui ont pris la peine d'enquêter sur la question. La démons- tration de force américaine qui suivit permit au secrétaire d'État Shultz d'annoncer que Kadhafi avait été “ remis dans sa boîte ”, car Reagan avait agi “ avec rapidité et détermina tion ”, manifestant cette “ force du cow-boy ” qui enthou siasmait tant les intellectuels adorateurs (Paul Johnson en l'occurrence). Cet épisode sombra vite dans l'oubli une fois ses buts atteints 13.

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Alors que s'estompaient les premières menaces libyennes, une autre encore plus dangereuse apparut : une base aérienne dans l'île de Grenade que les Russes pouvaient utiliser pour nous bombarder. Heureusement, notre président vint à la rescousse en un rien de temps. Après avoir rejeté les offres de règlement pacifique aux conditions américaines, Washington fit débarquer 6 000 soldats des troupes d'élite, qui parvinrent à venir à bout de la résistance de quelques dizaines de maçons cubains entre deux âges munis d'armes légères. Enfin, nous étions “ debout ”, proclama l'intrépide cow-boy de la Maison-Blanche 14 Mais on n'en avait pas fini avec les menaces. Très vite, les Nicaraguayens se profilèrent à l'horizon, à deux jours de voiture seulement de Harlingen, Texas, leurs exemplaires de Mein Kampf à la main. Par chance, notre commandant en chef, se souvenant de la fermeté de Churchill face aux nazis, refusa de capituler et réussit à repousser ces hordes agres sives, malgré les armes qu'elles recevaient d'un Kadhafi bien décidé à “ expulser l'Amérique du monde 15 ”. Lorsque la Maison-Blanche, en 1986, chercha à s'assurer le soutien du Congrès pour intensifier ses attaques contre le Nicaragua, la menace libyenne fut ressuscitée : des provoca- tions américaines meurtrières dans le golfe de Syrte furent suivies par le bombardement de la Libye à l'heure des actua- lités télévisées, qui fit des dizaines de victimes sans aucun prétexte crédible. Explication officielle : l'article 51 de la Charte des Nations unies nous donnait le droit de recourir à la force “ par autodéfense contre une future agression ”. Ce fut peut-être la première formulation explicite de la doctrine de la, K guerre préventive ” - et la fin de tous les espoirs d'un ordre mondial fondé sur le droit si on la prenait au sérieux. Ce qu'on fit. Le chroniqueur du New York Times Anthony Lewis, se faisant juriste, félicita l'administration Reagan de s'être appuyée sur “ un argument de droit, selon lequel la

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violence contre ceux qui ont commis des actes de violence répétés se justifie comme un acte d'autodéfense ”. Imaginez les conséquences si d'autres étaient assez puissants pour adopter la doctrine Reagan-Lewis16 Et il en est allé ainsi pendant toute la décennie. Le secteur touristique européen est entré en déclin prolongé : les Américains avaient trop peur de se rendre dans les villes d'Europe, où ils craignaient d'être agressés par des Arabes fous furieux ou d'autres démons. De graves menaces ont été concoctées aussi sur le territoire américain. La criminalité n'est guère différente aux États-Unis de ce qu'elle est dans

les autres pays industriels. Mais la peur du crime y est beau- coup plus forte. Tout comme pour la drogue : c'est un problème dans les autres sociétés, mais une menace immi- nente sur notre existence même aux États-Unis. Les diri- geants politiques n'ont aucun mal à utiliser les médias pour stimuler la crainte de ces périls et de bien d'autres. Des campagnes sont organisées périodiquement, en fonction des besoins de la politique intérieure. L'escapade raciste “ Willie Horton ” de Bush I lors de la campagne électorale de 1988 en est un exemple célèbre*. La redéclaration de la “ guerre contre la drogue ” en septembre 1989 en a été une autre illustration flagrante. En dépit de preuves solides du contraire, l'administration fit

* Lors de l'élection présidentielle de 1988, où son adversaire démocrate était le gouverneur du Massachusetts Michael Dukakis, George Bush Sr fit une vaste place dans sa campagne télévisée au cas de William Horton, détenu qui, ayant bénéficié d'un programme de “ permission du week- end ” conçu pour faciliter la réinsertion (dispositif propre au Massachu setts et approuvé par Dukakis), n'avait pas regagné sa prison et avait commis un horrible crime. Cette campagne, qui se révéla très efficace, avait une connotation raciste : “ Willie ” Horton étant noir, elle donnait, a-t-on dit, “ un visage noir à la criminalité ”. (NdT.)

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savoir, théâtrale, que les narcotrafiquants hispaniques mettaient en danger notre société. Les dirigeants pouvaient être sûrs du succès du stratagème, expliqua le journaliste et rédacteur en chef Hodding Carter, ancien sous-secrétaire d'État dans l'administration Carter : il est “ absolument certain ” que “ les médias des États-Unis ont une tendance irrépressible à sauter et à aboyer de concert chaque fois que la Maison-Blanche - n'importe quelle Maison-Blanche - claque des doigts ”. La campagne fut un grand succès - à ceci près qu'elle n'eut pas le moindre impact sur la consommation de produits illicites. La peur de la drogue bondit instantané ment au tout premier plan des préoccupations publiques. Le décor était planté pour procéder à l'escalade : chasser des rues les individus superflus, les transférer dans les nouvelles prisons qui se construisaient à bon rythme, puis passer à l'opération “ Juste Cause ” - la glorieuse invasion du Panama, motivée par l'implication de Noriega dans le trafic de drogue, entre autres. En même temps, l'administration Bush menaçait la Thaïlande de graves sanctions si elle mettait des entraves à l'importation sur son territoire d'une substance bien plus mortelle produite aux États-Unis : le tabac. Mais de cela on ne dit mot.

Dans le cas du Panama, il y avait aussi, sur le plan juri- dique, un argument massue pour justifier l'invasion. L'ambassadeur des États-Unis à l'ONU, Thomas Pickering, apprit au Conseil de sécurité que l'article 51 de la Charte des Nations unies “ prévoit l'usage de la force armée pour défendre un pays, pour défendre nos intérêts et notre peuple ”, et pour empêcher “ que son territoire soit utilisé pour intro duire illégalement de la drogue aux États-Unis ” - en l'occur- rence, en rendant le pouvoir à une élite blanche de banquiers et d'hommes d'affaires dont beaucoup étaient eux-mêmes suspects de narcotrafic et de blanchiment d'argent sale, et qui

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se sont vite montrés à la hauteur de leur réputation, comme l'ont relevé les services spécialisés des États-Unis 17. Tout au long de l'affaire, les raisonnements juridiques ont respecté un principe énoncé par l'éminent homme d'État israélien Abba Eban : pour “ déterminer la base juridique ” d'une action qu'on a l'intention d'accomplir, “ on peut remonter de l'action souhaitée à la justification à trouver 18 ”. Le scénario a été suivi avec grand soin quand les mêmes éléments, à peu de chose près, ont repris le pouvoir politique grâce à l'élection de 2000. En 1981, ils avaient associé augmentation massive des dépenses militaires et réductions d'impôts en faisant un calcul clair : “ La montée de l'hystérie sur le déficit qui allait s'ensuivre créerait de fortes pressions pour la réduction des dépenses [sociales] fédé rales, donc donnerait peut-être à l'administration les moyens d'atteindre son objectif : revenir sur le New Deal. ” Bush II a repris ce modèle, instaurant des réductions d'impôts qui bénéficient dans leur écrasante majorité aux très riches et “ la plus forte augmentation des dépenses fédérales depuis vingt ans19 ”, essentiellement dans le secteur militaire, donc indirectement dans les technologies de pointe. Les déficits de l'État rendent nécessaire la “ discipline budgétaire ”, qui se traduit par des coupes sombres dans les services rendus à la population. Les économistes de l'admi nistration Bush eux-mêmes estiment à 44 000 milliards de dollars les factures que le gouvernement ne pourra pas payer. Leur étude devait être incluse dans le rapport annuel sur le budget publié en février 2003, mais elle en a été retirée. Peut-être parce qu'elle prévoyait que, pour combler le gouffre, il faudrait une augmentation considérable des impôts et que Bush essayait de faire adopter une nouvelle réduction d'impôts, profitant essentiellement aux riches, toujours. “ Le président Bush travaille fiévreusement à aggraver le piège budgétaire ”, ont observé les économistes

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Laurence Kotlikoff et Jeffrey Sachs en indiquant l'énormité du déficit à prévoir. Il en résultera notamment, ont-ils précisé, “ des réductions massives des versements futurs de

la Social Security et de Medicare* ”. Le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, n'a pas contesté l'estima tion à 44 000 milliards de dollars et a implicitement admis aussi l'exactitude de l'analyse : “ Il est hors de doute que la Social Security et Medicare imposeront aux générations [futures] un endettement écrasant si les décideurs politiques ne travaillent pas sérieusement à réformer ces programmes ” - ce qui ne signifie pas les financer par l'impôt progressif Le problème est aggravé par la crise financière très sérieuse des États fédérés et des villes20. Les éditorialistes du très pondéré Financial Times ne font qu'“ énoncer des évidences ”, estime l'économiste Paul Krugman, lorsqu'ils écrivent que les “ républicains extré mistes ” aux commandes semblent souhaiter une sorte de déraillement budgétaire qui “ offre la délicieuse perspective d'imposer [des réductions des programmes sociaux] par la bande ”. Medicaid**, Medicare et la Social Security sont voués à la démolition, poursuit Krugman, mais peut-être aussi toute la gamme des dispositifs mis au point au siècle dernier pour protéger la population des ravages des pouvoirs privés". L'élimination des programmes sociaux a des objectifs bien plus ambitieux que la simple concentration de la richesse et du pouvoir. La Social Security, les écoles publiques et autres écarts de ce genre par rapport au “ droit chemin ” que la puis sance militaire américaine, comme elle l'a franchement

* La Social Security est la caisse de retraite publique. Medicare prend en charge les dépenses de santé des plus de soixante-cinq ans, sans distinction de revenus. (NdT.) ** Medicaid assure le financement de soins médicaux pour les pauvres. (NdT.)

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annoncé, va imposer au monde reposent sur de mauvaises doctrines. Parmi elles, l'idée pernicieuse selon laquelle nous devrions nous préoccuper, en tant que collectivité, de savoir si la veuve handicapée à l'autre bout de la ville a de quoi vivre ou si l'enfant du voisin a une chance de connaître un avenir décent. Ces doctrines perverses dérivent du principe de sympathie, dans lequel Adam Smith et David Hume voyaient le coeur même de la nature humaine et qu'il faut chasser des esprits. La privatisation a d'autres avantages. Si les salariés dépendent de la Bourse pour leur retraite, leur santé et des moyens complémentaires de survie, ils auront des raisons de se retourner contre leurs propres intérêts, de s'opposer aux augmentations de salaires, aux réglementations sur la santé et la sécurité, et à tout ce qui pourrait réduire les profits qui affluent vers les bienfaiteurs sur lesquels il leur faut compter, selon une logique qui n'est pas sans rappeler le féodalisme. Après une forte montée de la popularité du président à la

suite du 11 septembre, les sondages ont révélé un méconten- tement croissant envers la politique économique et sociale de son administration. Pour avoir quelque espoir de conserver le pouvoir politique, les forces qui soutiennent Bush étaient pratiquement obligées d'adopter ce qu'Anatol Lieven appelle “ la stratégie moderne classique d'une oligarchie de droite menacée, qui consiste à détourner le mécontentement des masses vers le nationalisme 22 ”, option qui, de toute manière, est pour eux une seconde nature puisqu'elle a si bien fonctionné pendant leurs douze premières années de gouvernement. Cette stratégie a été mise au point par Karl Rove, premier conseiller politique : les républicains doivent “ se présenter devant le pays sur la question de la sécurité nationale ” en novembre 2002, parce que les électeurs “ ont confiance dans le parti républicain ” pour “ protéger l'Amérique ”. De même, a-t-il expliqué, il faudra pouvoir présenter Bush en

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chef de guerre à l'élection présidentielle de 2004. “ Pendant l'été, tant que les problèmes intérieurs ont dominé les repor tages et les batailles politiques, Bush et ses républicains ont perdu du terrain ”, souligne le chef du bureau international d'UPI, mais la “ menace imminente ” de l'Irak a été suscitée juste à temps, en septembre 2002. Admettant sa vulnérabilité sur les questions intérieures, “ l'administration, pour main- tenir et renforcer son pouvoir, fait campagne sur la base d'une politique d'aventurisme international, de nouvelles stratégies militaires préventives, inédites et radicales, et d'une ardente volonté d'engager avec l'Irak un affrontement politiquement avantageux à une date parfaite 23 ”. Pour la campagne électorale de mi-mandat, la tactique a fonctionné - de justesse. Bien que les électeurs “ jugent les républicains plus attentifs aux intérêts des grandes firmes qu'à ceux des simples citoyens" ”, ils leur font confiance pour la sécurité nationale. En septembre, la Stratégie de sécurité nationale a été annoncée publiquement. La fabrication de la peur a créé un soutien populaire suffisant pour l'invasion de l'Irak, qui a institué la nouvelle norme de guerre d'agression à volonté. Et elle a assuré à l'administration Bush une prise suffisante sur le pouvoir politique pour lui permettre de poursuivre la mise en oeuvre de son programme intérieur, dur et impopu laire. Là aussi, le scénario du premier passage au pouvoir est suivi de près, mais avec plus d'ardeur, moins de contraintes extérieures et beaucoup plus de dangers pour la paix.

Risques insignifiants

Ceux qui ont décidé la guerre contre l'Irak savaient fort bien qu'elle risquait d'aggraver la prolifération des ADM et du terrorisme, mais ces risques leur ont paru insignifiants

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comparés à la perspective de prendre le contrôle de l'Irak, d'établir fermement la norme de la guerre préventive et de renforcer leur mainmise sur le pouvoir aux Etats-Unis. La place qu'occupaient sur la liste des priorités les vraies menaces pour la sécurité est apparue clairement aussitôt après l'annonce de la grande stratégie impériale, le 17 septembre 2002. L'administration s'est retirée publiquement d'une négociation internationale visant à renforcer la convention sur les armes biologiques, en faisant savoir à ses alliés que les discussions étaient suspendues pour quatre anse. À la mi octobre, on l'a dit, on a appris qu'au cours d'un épisode anté rieur où l'on avait joué avec le feu le monde était passé effroyablement près de la guerre nucléaire. Dix jours plus tard, le 23 octobre, la commission du Désarmement de l'ONU a adopté deux résolutions capitales. La première préconisait des mesures fortes pour prévenir la militarisation de l'espace, donc “ éviter un grave danger pour la paix et la sécurité inter nationales ”. La seconde réaffirmait le protocole de Genève de 1925, “ interdisant l'usage des gaz toxiques et des méthodes de guerre bactériologiques ”. Résolutions adoptées l'une et l'autre à l'unanimité, avec deux abstentions : les États-Unis et Israël. L'abstention des États-Unis équivaut à un veto - et même à deux, car l'événement sera ignoré par la presse et par l'histoire. Les grands médias ne font aucune mention de ces vains efforts du reste du monde pour prévenir de graves menaces pour la survie. La maigre couverture médiatique des révélations stupé fiantes de la conférence rétrospective tenue à La Havane en octobre 2002 n'a pas dit grand-chose des problèmes du terro risme international et du changement de régime par la force, tout à fait d'actualité, ni du lien avec l'Irak, très présent à l'esprit des participants. Pendant leur trajet vers La Havane, ceux-ci avaient sûrement lu la lettre adressée par le directeur de la CIA, George Tenet, au président du comité du rensei-

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gnement du Sénat, le sénateur Bob Graham : le risque de voir Saddam lancer une opération terroriste avec des armes conventionnelles, ou avec des armes chimiques ou biolo giques s'il en possédait, était faible, écrivait Tenet, mais il deviendrait “ assez élevé ” en cas d'attaque américaine. Le

FBI aussi craignait “ qu'une guerre avec l'Irak ne crée de

nouveaux risques de terrorisme intérieur ”. tout comme le chef du département de la Sécurité intérieure. La principale revue internationale d'affaires militaires et de renseignement et les services secrets alliés en sont arrivés aux mêmes conclusions, avec cette observation supplémentaire : une agression américaine allait peut-être “ mondialiser le senti-

ment anti-américain et anti-occidental. [

ce serait intensifier le terrorisme islamique et non le réduire ” : “ les dirigeants des forces de police et de sécurité européennes ont prévenu les gouvernements qu'une guerre en Irak risque d'alimenter l'agitation et de créer de nouvelles menaces terroristes ”, en recrutant de nouveaux jeunes “ pour l'anti-américanisme en plein essor ”26. D'accord avec cette analyse, Richard Betts, spécialiste de l'attaque surprise et du chantage nucléaire, a fait valoir qu'en cas d'invasion américaine “ Saddam n'aurait aucune raison de ne pas jouer son va-tout, qui pourrait être l'usage d'[ADM] sur le sol des États-Unis ” - en activant des réseaux déjà en place. Scénario “ certes peu probable ”, observait-il, “ aussi peu probable peut-être ” que ce qui s'est passé le 11 septembre. Ceux qui ont le moindre souci de la vie et de la sécurité des Américains et des autres peuples susceptibles-d'être visés ne devraient évidemment pas juger ces risques négligeables. Des experts fort modérés l'ont affirmé : si la puissance militaire la plus écrasante de l'histoire attaque un ennemi sans défense, cela risque d'inciter à la revanche ou à la dis suasion. D'éminents spécialistes des relations internationales

] Attaquer l'Irak,

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l'ont dit : les cibles potentielles de l'aventurisme américain

“ savent qu'on ne peut tenir en respect les États-Unis que par la dissuasion ”, et d'abord par les armes de destruction mas sive (Kenneth Waltz). Vue sous cet angle, “ la politique amé ricaine stimule la prolifération verticale d'armes nucléaires et leur diffusion d'un pays à l'autre ”. Et elle renforce le terro

risme : “ Nul ne sera surpris de voir [

des individus désespérés [

Unis, perçus comme l'agent ou le symbole de leur souf france ”, et, si rien n'est fait pour résoudre leurs problèmes, réagir probablement par les moyens à leur portée, dont le ter

rorisme. Les services secrets américains ont ajouté que l'K aggravation de la stagnation économique ” provoquée par la version de la mondialisation chère à Washington aurait probablement des effets comparables 22. Ces avertissements n'étaient pas nouveaux. On avait compris depuis un certain temps que les puissances indus trielles allaient probablement perdre leur quasi-monopole de la violence, pour ne conserver qu'une immense supério rité. Bien avant le 11 septembre, des études techniques avaient conclu qu' “ une tentative bien conçue pour intro

]

des États faibles et

]

se déchaîner contre les États

duire clandestinement des armes de destruction massive sur le territoire des États-Unis aurait des chances de succès de 90 % au moins ”. C'est devenu “ le talon d'Achille de l'Amérique ”, estimait une étude qui passait en revue, sous ce titre, les multiples options offertes aux terroristes. Un rapport du groupe de travail du Council on Foreign Rela tions en ajouta d'autres. L'imminence du danger était évidente depuis l'attentat manqué contre le World Trade Center en 1993: mieux préparé, il aurait pu tuer des dizaines de milliers de personnes, ont expliqué les ingé nieurs qui ont construit les tours 29. On avait aussi prévu qu'une attaque contre l'Irak risquait de stimuler la prolifération sur un mode plus direct. Selon

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l'expert en terrorisme Daniel Benjamin (qui n'a rien d'une colombe), l'invasion allait peut-être provoquer “ le plus grand désastre de prolifération de l'histoire ”. Saddam Hussein s'était toujours comporté en tyran brutal mais rationnel. S'il avait des armes chimiques et biologiques, elles étaient étroitement contrôlées et “ soumises à une chaîne de commandement adaptée ”. Il ne les aurait sûre ment pas mises entre les mains des Oussama Ben Laden de la planète, qui le menaçaient très sérieusement lui-même. Mais, attaquée, la société irakienne risquait de s'effondrer, et avec elle le contrôle sur les ADM, lesquelles pourraient se retrouver en vente sur le vaste “ marché des armes non conventionnelles ” - “ scénario catastrophe ” à tous les points de vue. Des enquêtes d'après guerre révèlent que les appréhensions de Benjamin se sont peut-être concrétisées, puisqu'on a assisté au pillage de sites nucléaires 30. Cette critique d'avant guerre venue de l'establishment présentait plusieurs traits importants. Premièrement, elle faisait écho aux inquiétudes qu'inspirait dans les mêmes cercles le positionnement des États-Unis en une “ superpuis sance voyou ” perçue par une large partie de la population de la planète comme le plus grand danger pour la paix mondiale et “ la plus grande menace extérieure pour leurs propres sociétés ”. Deuxièmement, elle englobait des voix d'une rare diversité. Les commentaires cités plus haut proviennent : des services de renseignements des États-Unis et d'autres pays ; de la plus grande revue militaire du monde ; des numéros de janvier 2003 des deux principales revues américaines de politique étrangère ; d'une publication exceptionnelle de l'American Academy of Arts and Sciences ; de certains des plus éminents spécialistes des affaires internationales, du terrorisme et de l'analyse stratégique ; et même des “ brillants cerveaux de Davos ” qui dominent l'économie mondiale. Quoi qu'on pense de leurs jugements, on aurait du

t

t

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mal à trouver un précédent historique à cette dénonciation d'une guerre en préparation, de même qu'on n'a jamais vu pareille opposition populaire à une guerre avant qu'elle ait officiellement commencé. Troisième trait marquant : bien que cette critique fût issue de l'establishment, elle a été ignorée. L'administration Bush n'a fait aucun effort pour y répondre, et a donné l'impres sion de ne pas même la remarquer, ce qui est logique. Du point de vue de la propagande, l'État le plus puissant de l'histoire n'a besoin, pour fonder ses actes, d'aucune justifi- cation ni d'aucun argument sérieux : une déclaration de nobles intentions doit suffire. De même que l'ONU s'entend dire qu'elle peut “ rester dans le jeu ” en avalisant ce qui se passe ou qu'elle devra subir les conséquences de son refus, le monde se voit signifier que la puissance hégémonique n'a pas à supporter la charge de la preuve lorsqu'elle recourt à la force ou prend n'importe quelle autre initiative. Ce serait déroger à son autorité que d'entendre, et plus encore de réfuter, “ les bruits critiques ” (pour emprunter la formule ironique de McGeorge Bundy). Les critiques ont certes raison de dire que le positionnement de superpuissance pourrait conduire à l'autodestruction, mais ce type de préoc- cupations est rarement prioritaire pour les dirigeants. En l'occurrence, l'administration Bush savait sûrement, même sans les avertissements d'autorités respectées, que la guerre qu'elle préparait contre l'Irak et d'autres mesures en rapport avec ce projet allaient probablement accroître les risques de prolifération des ADM et de terrorisme contre les États-Unis et leurs alliés. Mais, de toute évidence, ces menaces, comparées à d'autres objectifs, ne lui paraissent pas d'un intérêt prioritaire. De plus, même s'ils ne voient évidemment pas d'un bon oeil la prolifération des ADM et du terrorisme, ses stratèges savent qu'ils pourront les exploiter à leurs propres fins, tant extérieures qu'intérieures.

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Même la peur que les États-Unis suscitent dans le monde est tout à fait acceptable pour eux : ils ne cherchent pas à se faire aimer mais obéir, et si la peur aboutit à ce résultat, ils sont satisfaits - c'est un nouvel élément contribuant au “ maintien de la crédibilité ”. Quant aux objectifs, Youssef Ibrahim, correspondant au Moyen-Orient et commentateur chevronné, en donne une

définition certes trop simple : “ doper la popularité du président ” afin d'en tirer politiquement avantage à court terme, et “ transformer un Irak "amical" en pompe à essence américaine privée ” 31 .Il y a de sérieuses raisons de penser, néanmoins, que ses remarques vont dans la bonne direction. Garder le contrôle du pouvoir politique et renforcer la mainmise des États-Unis sur les ressources énergétiques naturelles de la planète sont des buts intermé diaires cruciaux pour atteindre les deux finalités indisso ciables qui ont été déclarées avec une parfaite clarté institutionnaliser une restructuration radicale de la société américaine qui annulera un siècle de réformes progres sistes, et instaurer une grande stratégie impériale de domi nation mondiale permanente. À la mesure de ces fins, les risques pourraient bien sembler insignifiants.

Les cinglés en coulisses

La Maison-Blanche et ses opposants dans l'establishment sont concentrés sur les mêmes problèmes que le Conseil de sécurité et les inspections : la menace irakienne, les ADM et la sous-catégorie du terrorisme qui porte officiellement ce

nom. Aucune de leurs discussions n'a fait plus que mentionner en passant la “ démocratisation ”, la “ libération ” ou tout autre problème sortant du cadre de la menace poten tielle contre les États-Unis et leurs alliés. Les effets possibles

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de la guerre sur la population irakienne, par exemple, ont été fort peu débattus, sauf chez les “ cinglés en coulisses* ”, comme disait McGeorge Bundy pour parler de ceux qui, à propos de la guerre du Vietnam, soulevaient d'autres ques tions que le succès militaire et son coût pour l'envahisseur. Quand Washington a entamé résolument sa marche à la guerre contre l'Irak, cinglés et cinglées sont encore venus

regarder au-delà de l'étroit problème des coûts de l'opération pour les Américains eux-mêmes. Le peuple irakien vivant au bord du seuil de survie après

dix ans de sanctions destructrices, les organisations interna

tionales de l'aide et de la santé ont souligné qu'une guerre risquait de provoquer une catastrophe humanitaire de grande

ampleur. Une réunion de trente pays a été organisée en Suisse pour se préparer à ce qui pourrait suivre. Seuls les

États-Unis ont refusé d'y participer. Les pays présents, dont

les quatre autres membres permanents du Conseil de sécu

rité, “ ont mis en garde contre les conséquences humanitaires dévastatrices qu'aurait une guerre ”. “ Une guerre entraînera des flux massifs de réfugiés et une crise de la santé publique ”, a déclaré l'ancien sous-secrétaire à la Défense

Kenneth Bacon, président de l'organisation Refugees Inter national, basée à Washington. Quant aux plans américains

d'aide humanitaire dans un Irak d'après guerre, les agences d'aide internationales les estimaient “ peu détaillés, lamenta blement sous-financés et trop contrôlés par l'armée ”. “ Il y a un désintérêt affiché [à Washington], ont regretté de hauts fonctionnaires des Nations unies, pour un avertissement que

* “ Au sujet du Vietnam, le débat sur la scène centrale porte sur la tactique, pas sur les principes ”, bien qui il y ait “ des cinglés en coulisses ”, avait écrit McGeorge Bundy dans Foreign Affairs en janvier 1967. (NdT.)

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LE NŒUD IRAKIEN

nous essayons de faire parvenir aux stratèges qui préparent la guerre sur ce que pourraient être ses conséquences ” 32. Aussi horrible et brutal qu'il ait pu être, le régime de Saddam Hussein a bel et bien orienté les profits du pétrole vers le développement intérieur. Ce “ dictateur régnant sur un système qui a fait de la violence un moyen de gouverne ment ”, à l'“ effroyable bilan en matière de droits de l'homme ”, a néanmoins “ fait entrer dans la classe moyenne la moitié de la population du pays, et les Arabes

du monde entier [

irakiennes ” 33.La guerre de 1991, avec la destruction déli bérée des réseaux d'adduction d'eau, d'électricité et d'égouts, a porté un coup terrible à l'Irak, et le régime de sanctions imposé par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne l'a ramené au niveau de la simple survie 34. Illustration parmi d'autres : on lit dans le rapport 2003 de l'UNICEF sur la situation des enfants dans le monde que “ la régression de l'Irak pendant les dix dernières années est de loin la plus grave des 193 pays étudiés ” ; le taux de mortalité infantile, “ meilleur indicateur du bien-être des enfants ”, est passé de S0 à 133 pour 1000 naissances vivantes, ramenant l'Irak derrière tous les pays non africains à l'exception du Cambodge et de l'Afghanistan. Deux experts militaires proches des faucons observent que “les sanctions écono miques ont peut-être été la cause nécessaire [sic]de plus de morts en Irak que les armes dites de destruction massive n'ont fait de victimes dans toute l'histoire ” - plusieurs centaines de milliers, suivant des estimations prudentes35. Aucun Occidental ne connaît mieux l'Irak que Denis Halliday et Hans von Sponeck, les très respectés diplomates de l'ONU qui dirigeaient la coordination de l'aide humani taire des Nations unies, avec un personnel international de centaines d'inspecteurs en mouvement constant dans tout le pays. Tous deux ont démissionné pour protester contre ce

]

sont venus étudier dans les universités

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

que Halliday appelait le caractère “ génocidaire ” du régime des sanctions américano-britannique. Tous deux ont démenti que l'aide alimentaire et médicale fût retenue par les autorités. Leur successeur, Tun Myat, l'a confirmé, et a précisé que le dispositif irakien était “ le meilleur système de distribution qu'il ait jamais vu de sa vie d'administrateur du Programme alimentaire mondial ”. Le PAM, selon ce

haut dirigeant, avait effectué plus d'un million d'inspections

“ sans découvrir aucune preuve significative de fraude ni de

favoritisme ”. Nous n'arriverions sûrement pas, ajoutait-il,

“ à créer un autre mécanisme capable d'atteindre ne serait-

ce que la moitié des résultats ” du système irakien, qui est

“ le plus efficace du monde ”, et “ le risque d'une crise

humanitaire à grande échelle ” s'accroîtrait si quelque chose venait le perturber. Comme Halliday, von Sponeck et d'autres le disaient depuis des années, les sanctions ont porté à la population civile des coups dévastateurs tout en renforçant Saddam Hussein et sa clique, et en rendant le peuple irakien plus dépendant du dictateur pour sa survie. Von Sponeck, qui a démissionné en 2000, a déclaré que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne “ ont fait de l'obstruction systématique pour [les] empêcher [Halliday et lui] d'informer le Conseil de sécurité ” - “ parce qu'ils ne voulaient pas entendre ce que nous avions à dire ” sur la barbarie des sanctions 37. Et les médias américains non plus, apparemment. Malgré le savoir inégalé des coordinateurs de l'ONU sur la question, les Américains ont dû aller chercher ailleurs pour entendre leurs propos, même en un temps où la presse était totale- ment obsédée par l'Irak. L'analyse des effets des sanctions a été minimale et apologétique, comme il est d'usage pour les crimes de son propre État. Même l'information qui réussit à atteindre le Conseil de sécurité est “ interdite au public ”, a constaté l'universitaire

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LE NOEUD IRAKIEN

Joy Gordon dans ses recherches sur le sujet. Elle en a tout de même assez appris pour pouvoir, avec d'autres, révéler un honteux tableau de cruauté délibérée et d'efforts “ agressifs, tout au long de la dernière décennie, pour réduire délibéré ment au minimum les flux de produits humanitaires qui

entraient dans le pays [

frances humaines, dont une montée massive de la mortalité infantile et des épidémies de grande ampleur ”. Les États- Unis ont interdit l'entrée en Irak de tankers d'eau pour des raisons si manifestement fausses que les experts en arme- ment de l'ONU ne les ont pas acceptées, “ et cela pendant une période où le manque d'eau potable correcte était la

],

et cela face à d'immenses souf

cause majeure de la mortalité infantile et où le pays était en pleine sécheresse ”. Washington a exigé un embargo sur les vaccins contre les maladies infantiles, avant de devoir y renoncer face aux vigoureuses protestations de l'UNICEF et de l'OMS, soutenues par les experts européens en armes biologiques qui jugeaient “ parfaitement impossible ” le “ double usage ” de ces vaccins suspecté par les États-Unis 38. Conclusions de la Croix-Rouge internationale, publiées en 1999 sur la base de sa propre connaissance intime du pays : après une décennie de sanctions, “ l'économie irakienne est en lambeaux ” et “ le programme "Pétrole contre nourriture" instauré par la résolution 986 de l'ONU en 1995 n'a pas arrêté l'effondrement du système médical et la détérioration des réserves d'eau, deux phénomènes qui, réunis, font peser l'une des menaces les plus graves sur la santé et le bien-être des populations civiles ”. Les organisa tions humanitaires “ ne peuvent espérer faire plus qu'adoucir certains des pires effets des sanctions, [et] sont loin de pouvoir couvrir les immenses besoins de 22 millions de personnes ”, soulignait le CICR 39. Les défenseurs du régime des sanctions ont soutenu que cette affreuse situation était la faute de Saddam, parce qu'il

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

refusait de se conformer entièrement aux résolutions des Nations unies et construisait des palais et monuments à son propre usage (financés par de l'argent détourné de la contre bande et d'autres activités illégales, à en croire le témoi gnage des coordinateurs de l'aide humanitaire de l'ONU et du Programme alimentaire mondial). Ce qui revenait à dire que nous devions punir Saddam de ses crimes en écrasant ses victimes et en renforçant leur bourreau. En vertu de la

même logique, si un criminel détourne un autobus scolaire, il faut faire sauter le véhicule, tuer tous les passagers, épar gner et récompenser le preneur d'otages, et nous justifier en faisant valoir que tout est sa faute 40. Le “ désintérêt affiché ” pour les effets probables de la guerre sur la population du pays que l'on va envahir est traditionnel. On l'a encore constaté quand, cinq jours après le 11 septembre, Washington a demandé au Pakistan de mettre fin aux “ convois de camions apportant à la popula tion civile d'Afghanistan une bonne part de son approvi- sionnement en nourriture et en autres produits ”, provoqué le retrait du personnel humanitaire international et une réduction massive de l'aide alimentaire, laissant ainsi “ des

millions d'Afghans [

-que l'on aurait pu à bon droit qualifier de “ génocide silen- cieux ”. L'estimation du nombre de personnes exposées à

]

face à un risque grave de famine 41 ”

un “ risque grave de famine ” est passée de 5 millions avant le 11 septembre à 7,5 millions un mois plus tard. La menace puis la réalité des bombardements ont suscité de vives protestations de la part des organisations humanitaires, qui ont mis en garde contre leurs conséquences possibles. Leurs propos n'ont retenu que sporadiquement et très partielle- ment l'attention, et éveillé fort peu de réactions. Peut-être est-il bon de répéter des évidences. On espère toujours que le pire ne se produira pas, et il faut tout faire pour l'assurer, toujours. Mais, exactement comme dans le

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LE NOEUD IRAKIEN

cas de l'envoi de missiles à Cuba par Khrouchtchev, qui aurait pu provoquer une guerre nucléaire et ne l'a pas fait, c'est sur la base de l'éventail des scénarios vraisemblables que l'on évalue une décision politique, du moins si l'on a conservé un minimum de critères éthiques. Ce jugement reste vrai, bien sûr, quel que soit le résultat réel de la déci- sion, vérité première que nous comprenons assez bien quand il s'agit des ennemis officiels, mais que nous avons plus de mal à nous appliquer à nous-mêmes.

Démocratie et droits de l'homme

Dans l'establishment, on l'a dit, les adversaires de l'agres sion contre l'Irak ont limité leurs remarques aux arguments de l'administration Bush qu'ils pensaient être pris au sérieux par leurs auteurs : le désarmement, la dissuasion et les liens avec le terrorisme. Ils n'ont pratiquement rien dit sur la libé- ration de l'Irak, la démocratisation du Moyen-Orient ou tout autre objectif impossible à atteindre par des inspections et d'ailleurs étranger à ce qui se passait au Conseil de sécurité oudans les gouvernements. Peut-être parce qu'ils ont compris que la noble rhétorique constitue le complément obligatoire de pratiquement tout recours à la force et n'est donc porteuse d'aucune information. Rhétorique, en l'occur rence, doublement difficile à croire compte tenu du mépris ostentatoire de la démocratie qui l'accompagnait, pour ne rien dire des pratiques passées et présentes. Les adversaires de la guerre voyaient bien aussi que ces dirigeants soi-disant soucieux de démocratie en Irak n'expri- maient pas le moindre regret pour leur soutien antérieur à Saddam Hussein (ni à d'autres dictateurs, qu'ils soutenaient d'ailleurs toujours), pas la moindre contrition pour l'avoir aidé à développer des armes de destruction massive du temps

DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE ?

où il était réellement dangereux. Es ne disaient pas non plus quand et pourquoi ils avaient abandonné leur définition de

1991 du “ meilleur des mondes possibles ” : “ une junte

irakienne à poigne sans Saddam Hussein ”, qui gouvernerait

comme lui, mais sans commettre l'erreur de jugement d'août

1990 qui l'avait perdu42.

À l'époque, les alliés britanniques de l'actuelle adminis- tration Bush étaient dans l'opposition, donc plus libres que les thatchériens de fustiger les crimes de Saddam soutenus par leur pays. Or, dans la liste des protestataires au Parle- ment contre ces atrocités, ils brillent par leur absence : pas de Tony Blair, de Jack Straw, de Geoff Hoon ni d'autre grande figure du New Labour. En décembre 2002, Jack Straw, alors ministre des Affaires étrangères, publia un dossier sur les crimes de Saddam. Ils dataient dans leur quasi-totalité de la période de ferme soutien américano- britannique, réalité dont on ne disait mot, avec l'intégrité morale habituelle. La date et la qualité de cette publication ont suscité bien des questions, mais, même sans les évoquer, notons que Straw n'expliquait pas dans ce dossier la nais- sance tout à fait récente de ses doutes sur le bon caractère et la bonne conduite de Saddam Hussein. En 2001, un Irakien qui s'était réfugié en Angleterre après avoir été détenu et torturé demanda l'asile politique. Straw, alors ministre de l'Intérieur, le lui refusa. Explication du ministère : Straw “ sait bien que l'Irak et en particulier les forces de sécurité irakiennes ne font condamner quelqu'un qu'en lui assurant une procédure judiciaire convenable ”, si bien qu'“ un prévenu peut s'attendre à un procès équitable devant un tribunal indépendant et correctement constitué ”. La convers- sion de Straw a dû, par conséquent, ressembler beaucoup à celle du président Clinton lorsqu'il a découvert, à une date indéterminée entre le 8 et le 11 septembre 1999, que l'Indo- nésie avait accompli certains actes déplaisants au Timor

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LE NOEUD IRAKIEN

Oriental au cours des vingt-cinq années précédentes, période pendant laquelle elle avait joui de l'indéfectible soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne 43 Les attitudes mentales envers la démocratie se sont mani festées sous un jour particulièrement cru pendant la mobili sation pour la guerre, à l'automne 2002, quand il a fallu faire face à une opposition populaire massive Au sein de la “ coalition des volontaires ”, l'opinion publique américaine était sous contrôle, au moins en partie, grâce à la campagne de propagande déchaînée en septembre. En Grande- Bretagne, les opinions pour ou contre la guerre étaient à peu près

également réparties dans la population, mais le gouver- nement restait dans le rôle de “ second ” qu'il avait accepté à contrecoeur après la Seconde Guerre mondiale et dont il n'était pas sorti depuis, y compris lorsque les dirigeants américains avaient ignoré superbement les préoccupations britanniques dans des situations où la survie même du Royaume-Uni était enjeu. En dehors des deux membres à part entière de la coali- tion, les problèmes étaient plus graves. Dans les deux plus grands pays européens, l'Allemagne et la France, les posi- tions officielles correspondaient aux vues de l'immense majorité de la population, qui était sans équivoque contre la guerre. Ces gouvernements furent donc durement condamnés par Washington et par de nombreux commenta- teurs. Donald Rumsfeld afficha son mépris pour les offen- seurs : ils représentaient la “ Vieille Europe ”, qui ne comptait pas puisqu'elle répugnait à s'aligner sur Washington. La “ Nouvelle Europe ” était symbolisée par l'Italie, dont le Premier ministre, Silvio Berlusconi, fut reçu à la Maison-Blanche. Que l'opinion publique italienne fût opposée à la guerre à une écrasante majorité ne posait mani- festement aucun problème.

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

Le critère qui distinguait la Vieille et la Nouvelle Europe était fort simple : un gouvernement faisait partie de la Vieille Europe dans son iniquité si et seulement s'il prenait la même position que la grande majorité de sa population et refusait de suivre les ordres de Washington. Souvenons nous : les maîtres du monde autoproclamés - Bush, Powell et consorts - ne cachaient pas leur intention de faire la guerre, que les Nations unies et les autres les “ rattrapent ” et “ restent dans le jeu ” ou non. La Vieille Europe, engluée dans l'insignifiance, n'a pas “ rattrapé ”. Et la Nouvelle Europe non plus, du moins si les peuples font partie de leur pays. Les résultats des sondages Gallup International, ainsi que des sources locales dans la quasi-totalité de l'Europe, à l'Ouest comme à l'Est, le montrent bien : le soutien à une guerre menée “ unilatéralement par l'Amérique et ses alliés ” n'a jamais dépassé 11 % dans aucun pays. Quant au soutien à une guerre entreprise avec un mandat des Nations unies, il allait de 13 % (Espagne) à 51 % (Pays-Bas). Les huit pays dont les dirigeants se sont autodéclarés “ Nouvelle Europe ”, et ont été très applaudis pour leur courage et leur intégrité, sont particulièrement intéressants. Leur déclaration a pris la forme d'un appel au Conseil de sécurité pour qu'il assure le “ respect total de ses résolu tions ”, sans préciser par quels moyens. Cette initiative

menaçait “ d'isoler les Allemands et les Français ”, rapporta triomphalement la presse américaine, bien que les positions de la Nouvelle et de la Vieille Europe ne fussent en réalité guère différentes. Pour garantir que l'Allemagne et la France seraient bien “ isolées ”, on ne les avait pas invitées à signer l'audacieuse prise de position de la Nouvelle Europe - apparemment de peur qu'elles ne le fassent, fit-on savoir discrètement plus tard 44. On connaît l'interprétation courante: la Nouvelle Europe, dynamique et prometteuse, se tenait derrière Washington,

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LE NOEUD IRAKIEN

démontrant ainsi que “ de nombreux Européens partageaient le point de vue des États-Unis, même si la France et l'Alle magne n'étaient pas d'accord45 ”. Qui étaient ces “ nombreux Européens ” ? Si nous consultons les sondages, nous trouvons que, dans la Nouvelle Europe, l'opposition au “ point de vue des Etats-Unis ” était, la plupart du temps, encore plus forte qu'en France et en Allemagne. C'est particulièrement vrai en Italie et en Espagne, les deux pays qu'on a tant félicités d'avoir pris la tête de la Nouvelle Europe. Heureusement pour Washington, les ex-pays commu nistes se sont joints à cette dernière. Chez eux, le soutien au “ point de vue des États-Unis ” tel que le définissait Powell - la guerre de la “ coalition des volontaires ”, sans autorisa tion de l'ONU - allait de 4 % (Macédoine) à 11 % (Roumanie). Même en cas de mandat de l'ONU, le soutien à

la guerre était très faible aussi. Explication de l'ex-ministre letton des Affaires étrangères : nous devons “ saluer et crier

"Yes Sir", [

prix 46 ”. Bref, dans les organes de presse qui tiennent la démo cratie pour une valeur importante, on aurait dû lire à la une que la Vieille Europe comprenait en réalité l'immense majo rité des Européens, à l'Est comme à l'Ouest, tandis que la Nouvelle Europe se composait d'une poignée de dirigeants qui s'étaient alignés (non sans ambiguïté) sur Washington au mépris de l'opinion de l'écrasante majorité de leur peuple. Mais l'information, en fait, a été donnée de façon très sporadique et biaisée : l'opposition à la guerre a été présentée comme un problème de marketing pour Washington. À l'extrémité libérale de l'éventail politique américain, Richard Holbrooke a souligné un “ point très important : la population globale des [huit pays de la Nouvelle Europe initiale] est supérieure à celle des pays qui n'ont pas signé la

]

nous devons plaire à l'Amérique à tout

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DOMINER LE MONDE OU SAUVER LA PLANÈTE?

lettre ”. C'est vrai, mais un élément est omis : dans les premiers pays, l'opposition à la guerre jouissait d'une écra sante majorité - encore plus écrasante, souvent, que dans les pays que l'on qualifiait avec mépris de “ Vieille Europe ”47.

A l'autre extrême, les éditorialistes du Wall Street Journal

ont félicité les huit signataires initiaux d'avoir montré, par leur déclaration, “ que l'idée traditionnelle voulant que la France et l'Allemagne parlent pour toute l'Europe et que l'Europe entière soit aujourd'hui anti-américaine est une imposture ”. Les huit honorables dirigeants de la Nouvelle Europe l'avaient prouvé : “ les idées de la majorité proamé ricaine du continent n'étaient pas entendues ”, sauf dans les éditoriaux du Wall Street Journal, désormais justifiés. Les éditorialistes ont fustigé les médias situés à leur “ gauche ” - ce qui représente un très gros pourcentage - d'avoir “ colporté comme une vérité ” l'idée ridicule selon laquelle

la France et l'Allemagne parlaient pour l'Europe, alors

qu'elles étaient manifestement une pitoyable minorité, et de l'avoir fait “ parce qu'ils servent les objectifs politiques de ceux qui, en Europe comme en Amérique, s'opposent au président Bush sur l'Irak ”. Conclusion irréprochable, si nous excluons de l'Europe la population européenne en reje tant la doctrine d'extrême gauche qui attribue au peuple un rôle quelconque dans les sociétés démocratiques 48. Revenons aux libéraux : Thomas Friedman a suggéré d'exclure la France du Conseil de sécurité et de la remplacer par l'Inde, qui est “ beaucoup plus sérieuse que la France

ces temps-ci [

ne joue pas bien avec les autres ” ; c'est pourquoi “ elle ne

se solidarise pas contre Saddam ”, “ en raison de son besoin obsessionnel de se différencier de l'Amérique ” pour être “ unique ”. Traduisons : le gouvernement français a agi conformément à l'opinion de sa population, qui est opposée aux plans de guerre de Washington. La France est donc “ à

].

La France, comme on dit à la maternelle,

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LE NOEUD IRAKIEN

la maternelle ”, même si la population de la Nouvelle

Europe doit être en crèche, si l'on en croit les sondages. L'Inde, en revanche, est “ sérieuse ” depuis qu'elle est gouvernée par un parti protofasciste qui livre ses ressources aux multinationales étrangères tout en prêchant l'ultranatio nalisme à l'intérieur*, et qui venait alors d'être impliqué dans un horrible massacre de musulmans au Gujarat. De plus (Friedman s'en est enthousiasmé ailleurs), l'Inde a une fabuleuse industrie du logiciel ainsi que des secteurs extrê- mement riches - et compte aussi, mais peu importe, des

centaines de millions d'habitants dont les conditions de vie sont parmi les plus effroyables du monde, avec un sort fait aux femmes qui ne se différencie guère de la vie sous les talibans. Tout cela n'est pas gênant tant que l'Inde est

“ sérieuse ”, de même que la vie sous les talibans n'était pas gênante tant qu'on les jugeait coopératifs 49. Certains ont préféré l'analyse de Kagan et de Boot :

Berlusconi, Aznar et les autres figures churchilliennes qui se sont ralliées à Washington ont fait preuve d'un “ courage politique inégalé ” en restant fidèles à leur conception du Bien et du Mal, au lieu de succomber lâchement à l'“ anti- américanisme fanatique, paranoïaque ” de l'immense majo- rité des Européens, qui sont “ guidés par la cupidité ”, donc

incapables de comprendre la “ fibre idéaliste [

courir l'Amérique ”. Certes, ces dirigeants n'ont fait aucun

effort discernable pour éclairer leur peuple fourvoyé, dont ils négligeaient les idées en se rangeant courageusement

derrière la plus formidable puissance militaire de l'histoire. Peut-être ne sont-ils pas vraiment des doubles de Churchill

et de Roosevelt tenant tête à Hitler, mais plutôt du président

] qui fait

* Ce parti n'est plus au pouvoir depuis les élections de mai 2004. (NdT.)

187

Bush, dont la “ droiture morale ” dérive du “ zèle évangé

lique ”, comme le prouve ce que nous en disent ses conseillers en relations publiques5O.

II y a bien d'autres exemples. Lorsque Gerhard Schröder

a osé prendre la position de l'écrasante majorité des Alle

mands aux élections de 2002, il a été vertement condamné pour son manque de fermeté scandaleux, nouvelle illustra tion d'un grave problème (“ le gouvernement vit dans la peur de ses électeurs ”) que l'Allemagne doit surmonter si elle veut se faire accepter dans le monde civilisé s ' Le cas de la Turquie est particulièrement révélateur. Comme d'autres peuples de la région, les Turcs méprisaient Saddam Hussein mais ne le craignaient pas. Et ils étaient

massivement hostiles à la guerre : en janvier 2003, à l'apogée des efforts visant à rallier les dirigeants, sinon la population, à l'entreprise de Washington, environ 90 % des Turcs s'y opposaient. Le gouvernement élu a agi conformé ment à la volonté du peuple. Cela prouve qu'il manque de

“ légitimité démocratique ”, avons nous-lu, le jour où les

sondages ont été publiés, dans une analyse de l'ex-ambassa deur américain en Turquie Morton Abramowitz, aujourd'hui éminent homme d'État et commentateur. Il y a dix ans, expliqua-t-il, “ la quasi-totalité de la Turquie, comme

aujourd'hui, était contre tout engagement dans une guerre en Irak ”. Mais il y avait “ une remarquable exception ” : le président Turgut Ôzal, vrai démocrate qui “ a passé outre à

la préférence prononcée de ses compatriotes pour la non

participation à la guerre du Golfe ”. Hélas, le gouvernement actuel, “ sur la participation à une nouvelle guerre en Irak, suit le peuple ”, au lieu de succomber aux intenses pressions de Washington. “ Malheureusement pour les États-Unis ”, regrettait Abramowitz, “ il n'y a en vue aucun vrai démo crate ” tel que celui qui régnait dix ans plus tôt52.

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Montrant encore plus clairement le manque de légitimité démocratique du parti au pouvoir, son dirigeant officieux, Recep Tayyip Erdogan, non content de critiquer la fièvre guerrière de Washington, â fait un pas en territoire vraiment interdit : il s'en est pris aux “ pays - dont les États-Unis - qui accroissent leurs armes de destruction massive tout en essayant d'obliger les autres à détruire les leurs53 ”. Les pressions américaines s'intensifiant, la démocratie commença à s'améliorer en Turquie. Tandis que l'opinion publique devenait, semble-t-il, encore plus hostile à la guerre, le gouvernement finit par plier face aux graves mesures de coercition économiques et autres imposées par les États-Unis, et accepta de satisfaire les exigences de Washington malgré une opposition populaire “ écrasante ”. Un “ diplomate occidental ” - probablement de l'ambassade américaine - dit à la presse qu'il était “ encouragé ” par cette décision et la jugeait “ très positive ”. Le correspon dant en Turquie Amberin Zaman précisa

L'idée d'une guerre contre l'Irak reste extrêmement impo pulaire chez les Turcs. C'est pourquoi, jeudi, le Parlement s'est réuni à huis clos et a voté à scrutin secret. Vendredi, tous les journaux affichaient des titres cinglants pour le Parti de la justice et du développement au pouvoir, telle la une du quoti dien très respecté Radikal : “ Le Parlement a fui le peuple ”.

À la quasi-unanimité, les Turcs étaient opposés aux ordres de Washington, mais chacun comprenait que les gouvernants devaient obéir, et la Turquie rejoignit la Nouvelle Europe. Du moins le crut-on. En définitive, les Turcs donnèrent une leçon de démocratie à l'Occident. Le Parlement finit par refuser son aval au plein déploiement des troupes améri caines en Turquie. Pour formuler le résultat dans le cadre de la pensée admise

189

La guerre terrestre a été gênée parce que la Turquie n'a pas accepté son rôle de pays d'accueil des forces du front nord, pour des raisons politiques là encore. Son gouverne ment a été trop faible face au sentiment antiguerre .

Les présupposés sont limpides : les gouvernements forts se moquent de leur peuple et “ acceptent le rôle ” que leur assigne le maître du monde ; les gouvernements faibles cèdent à la volonté de 95 % de leur population. Le stratège du Pentagone Paul Wolfowitz a formulé clai rement le point crucial. Lui aussi a réprimandé le gouverne ment turc pour son inconduite, mais il a ensuite condamné l'armée. Elle n'a pas joué, a-t-il dit, “ le rôle dirigeant fort que nous aurions attendu ”, mais a fait preuve de faiblesse en laissant le gouvernement respecter l'opinion publique quasi unanime. Il fallait donc à présent, selon lui, que la Turquie se lève et dise : “ Nous avons fait une erreur. [ Voyons maintenant comment nous pouvons aider le mieux possible les Américains. ” La position de Wolfowitz est particulièrement instructive parce qu'on voit en lui le grand visionnaire de la croisade pour démocratiser le Moyen

Orien56.

Les déclarations sur la Vieille et la Nouvelle Europe, et l'hystérie qui allait souvent de pair, donnent d'utiles leçons sur ce qu'on pense aujourd'hui de la démocratie dans les élites politiques et intellectuelles. L'antipathie pour la démocratie n'est pas une nouveauté. Elle est traditionnelle, pour des raisons évidentes, chez ceux qui ont leur part de pouvoir et de privilège. Mais il est rare de la voir sous un éclairage aussi cru. C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles les adversaires de l'administration Bush issus de l'establishment ont si peu parlé de son discours sur la démo cratisation, qu'accompagnaient des démonstrations specta culaires de mépris pour la démocratie - mépris qui, de toute

]

190

évidence, était largement partagé, à en juger par les commentaires. Des observateurs bien informés ont souligné l'“ inconfor table dualité ” de la politique étrangère du président “ Bush le néoreaganien ” lance “ des appels tonitruants à une nouvelle offensive vigoureuse de la démocratie au Moyen-Orient ”, mais les impératifs de sa politique incitent “ Washington à mettre de côté ses scrupules démocratiques et à renforcer ses liens avec les autocraties ” - comme par le passé, avec un remarquable esprit de suite. Constatant cette dualité et la persistance du soutien à des régimes brutaux et répressifs, Thomas Carothers a exprimé l'espoir que Bush passerait au “ véritable esprit de la politique étrangère du président Ronald Reagan ”, avec ses “ efforts pour répandre la démocratie ” 57. Cet espoir est particulièrement intéressant en raison de sa source. Carothers a été l'auteur de certains des travaux les plus scrupuleux pour élucider l'“ esprit véritable ” du dévouement reaganien à la démocratie. II associe l'approche du chercheur à celle du politique qui a vu les choses de l'intérieur, puisqu'il a participé aux projets de “ renforce

ment de la démocratie ” du département d'État de Reagan en Amérique latine. Ces programmes étaient à son avis “ sincères ”, mais ont été un “ échec ”. Là où l'influence de Washington était la plus faible, dans le cône sud de l'Amérique latine, il y a eu des avancées démocratiques, que l'administration Reagan a cherché à empêcher mais a fini par accepter. Et c'est là où l'influence américaine était la plus forte qu'il y a eu le moins de progrès. Carothers l'explique ainsi : l'aspiration reaganienne à la démocratie se limitait à “ des formes restreintes et verticales de change ment démocratique, ne risquant pas de bouleverser les struc tures de pouvoir traditionnelles auxquelles les États-Unis étaient alliés de longue date ”. Washington cherchait à

191

maintenir “ l'ordre fondamental de [

antidémocratiques ” et à éviter “ les changements à base populiste ”. Carothers admet qu'il existe une critique de gauche de l'approche reaganienne, mais il la rejette, en raison de son “ point faible permanent ” : elle ne propose aucune alternative. Laisser à la population un rôle majeur dans la gestion de ses affaires n'est pas une solution envisa geable, même pour l'écarter. Carothers ne dit rien non plus des efforts déployés pendant cette période pour combattre la menace d'une démocratie plus réelle là où elle est apparue 58 Les populations concernées sont bien conscientes de la nature de la démocratie qu'on leur apporte. On a souvent observé que, tandis que la démocratie formelle