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Des dépotoirs pour les créances pourries

par Robert Kurz[1]

Toute personne possédant un tant soit peu de mémoire pourrait se demander où ont bien pu passer les masses
de crédit à haut risque pour lesquelles, après le maelström financier de 2008, il fallait trouver une sépulture –
la plus discrète possible. Une chose est sûre : elles n’ont pas été remboursées. Au contraire, l’immense dette
fictive n’a cessé de gonfler, tant il est vrai que le jeu favori du secteur privé depuis des lustres consiste à faire
semblant de croire qu’on remboursera les vieilles créances par de nouvelles, et les nouvelles par d’autres,
encore à venir. D’un autre côté, du fait des sommes colossales que représentent ces fameux « actifs
toxiques », il ne pouvait être question de les amortir en totalité (sinon, de façon purement cosmétique, en les
dissimulant sous le tapis des écritures bancaires) : c’eût été provoquer, selon les propres termes des gourous
de la finance, la « fusion du cœur »[2] du système financier international. Afin que les banques puissent
néanmoins rééquilibrer leur bilan, on leur permit de se délester de leurs créances pourries. Cependant, on ne
parle plus du tout de ces « bad banks »[3] qui, avec l’appui des garanties gouvernementales, ont eu la lourde
tâche d’enrayer provisoirement la débâcle du « système bancaire fantôme »[4] consécutive à l’éclatement de
la bulle immobilière.
Dans les milieux officiels, on fondait en effet de grands espoirs sur les garanties apportées par l’Etat : elles
restaureraient bientôt un climat de « confiance » tel que des titres depuis longtemps sans valeur pourraient à
nouveau se voir cotés à un prix qui ne soit pas totalement dérisoire. Un tel miracle n’était toutefois possible
qu’à condition que le secteur de l’immobilier étasunien, d’où avait démarré l’onde de choc, opère un
redressement spectaculaire. Il n’en a visiblement pas pris le chemin. Quant aux garanties étatiques, elles
n’étaient pas davantage exigibles et il ne fallait surtout pas qu’elles le soient, sans quoi la « fusion du cœur »,
après un petit détour par le budget des Etats, aurait repris sans que plus rien ne puisse l’arrêter. Alors qu’a-t-
on fait des déchets hautement toxiques du système financier ? En vérité, on a trouvé un site où les enfouir
définitivement : les banques centrales. Oui, celles-là même qui aujourd’hui inondent le monde entier de
dollars, d’euros, etc. – autant dire insufflent de l’oxygène dans les bronches d’une économie-monde
cliniquement morte. Certes, elles n’en sont pas encore à jeter littéralement l’argent par les fenêtres, mais déjà
elles en abreuvent les banques commerciales sous la forme de prêts, à des taux d’intérêts très bas, voire
même nuls. Comme pour tout prêt, on demande aux banques des « garanties ». Mais quelle caution
pourraient bien apporter nos banques en difficultés ? Leurs monceaux de créances toxiques, bien sûr. Que les
banques centrales s’empressent de prendre en pension comme s’il s’agissait des joyaux de la couronne.
Il n’y a pas trois ans que les marchés financiers se sont effondrés, et voilà qu’à leur tour, épuisées par les
mesures anticrise, les finances publiques d’un nombre croissant de pays se retrouvent asphyxiées. Il arrive
aujourd’hui aux obligations d’Etat ce qui est arrivé aux titres de la finance privée. Une part toujours plus
conséquente d’une dette déjà difficilement maîtrisable bascule dans une sorte de « budget fantôme »[5]. A
l’instar de ce qui s’est passé pour le crédit hypothécaire, les emprunts d’Etat se transforment un à un en
déchets toxiques. Mais cela n’empêchera pas les banques centrales de les accepter eux aussi avec gratitude.
Les Asiatiques achètent-ils moins de bons du Trésor US ? Qu’à cela ne tienne, la Réserve fédérale
américaine elle-même en réclame comme si elle était en état de manque. De la même façon, la crise de la
dette souveraine européenne serait aujourd’hui beaucoup plus grave, en dépit de tous les plans de
renflouement, si la BCE ne rachetait pas aux pays de l’Union frappés par la crise, d’importants volumes
d’obligations depuis longtemps sans valeur. Ironie du sort, ce sont donc précisément les banques centrales,
soi-disant bastions de la stabilité financière, qui font office de dépotoirs accueillant les déchets toxiques du
système financier international. Pour ces actifs c’est la fin du voyage, car les banques centrales n’ont plus
derrière elles aucune institution susceptible de les délester à leur tour de ce fardeau. La façade de normalité
érigée à partir de 2008 s’avère en définitive une hasardeuse politique de création de monnaie s’appuyant, en
guise de « garantie », sur un tas de créances pourries.

Robert Kurz
25 juillet 2011
Kurz est membre du groupe allemand Exit ! et l'un des théoriciens les plus importants de la mouvance de la
critique de la valeur

Traduction : Sînziana

D'autres textes sur ce site qui interprétent à partir de la critique de la valeur, à la fois les fondements de la crise de la civilisation
capitaliste et le populisme anticapitaliste de gauche comme de droite qui sert aujourd'hui de critique mutilée :

- Crédit à mort (Anselm Jappe).


- Tous contre la finance ? (Anselm Jappe)
- Séisme sur le marché mondial. Des causes sous-jacentes de la crise financière (Norbert Trenkle)
- C'est la faute à qui ? (Anselm Jappe)
- Crash Course. Pourquoi l'effondrement de la bulle financière n'est pas la faute de " banquiers cupides " et pourquoi il ne peut y
avoir un retour à un capitalisme social d'assistance (par le groupe Krisis, 2008).
- La " crise financière " est une crise du mode de production capitaliste (résumé des thèses de Norbert Trenkle du groupe Krisis)
- Crise financière : mode d'emploi (par Denis Baba)
- Pourquoi la crise s'aggrave : la croissance ne crée pas de la richesse mais de la pauvreté (par Gérard Briche)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (par Robert Kurz, 2008)
- Le " retour de l'Etat " comme administrateur de la crise (par Norbert Trenkle 2009)
- Le spéculateur déchaîné. Taxe Tobin et nationalisme keynésien, une mixture indigeste. Pour l'abolition du salariat(par Ernst
Lohoff du groupe Krisis)
- Le vilain spéculateur (par Robert Kurz, 2003)

D'autres textes sur les tenants et les aboutissants de base de la " wertkritik " :

- Qu'est-ce que la valeur ? De l'essence du capitalisme. Une introduction (Christian Höner)

- Qu'est-ce que la valeur ? Qu'en est-il de sa crise ? (Norbert Trenkle)

- Quelle valeur a le travail ? (Moishe Postone)

- Essai d'une (auto)critique de la gauche politique, économique et alternative (Johannes Vogele)


- Repenser la théorie critique du capitalisme (Moishe Postone)

- Quelques bonnes raisons de se libérer du travail (Anselm Jappe)

- Domination de la marchandise dans les sociétés contemporaines (Gérard Briche)

- La Société sans qualités. Introduction à la wertkritik (Corentin Oiseau)

- Le principe de l'économie est-il de donner du travail ? (Clément Homs)

- Manifeste contre le travail (Groupe allemand Krisis)

[1] Paru en allemand dans le quotidien Neues Deutschland du 25 juillet 2011. Version originale disponible en ligne à
l’adresse : http://www.neues-deutschland.de/artikel/202814.giftmuelldeponien-des-kredits.html. (Ndt)
[2] En référence à la fusion du cœur d’une centrale nucléaire, phénomène aussi lourd de conséquences qu’impossible à maîtriser,
survenu à Tchernobyl en 1986 et, partiellement, à Fukushima en 2011. (Ndt)
[3] Ou « structures de défaisance » : entités à financement public créées précisément pour racheter et concentrer les actifs toxiques,
de façon à les isoler du reste du système financier. (Ndt)
[4] Schattenbanken-Systems, en anglais « shadow banking system », littéralement « système bancaire de l’ombre » mais on parle
aussi de « système bancaire parallèle » : ensemble d’intermédiaires financiers du type fonds d’investissement, fonds monétaires,
banques d’investissements, compagnies d’assurances, etc., dont le poids a démesurément grandi en particulier de 2000 à 2008.
N’acceptant pas les dépôts bancaires classiques, ils ne sont pas soumis aux mêmes régulations, notamment en termes de garantie
en fonds propres, et sont de ce fait susceptibles de prendre davantage de risques. (Ndt)
[5] Schattenhaushalte, littéralement « budget de l’ombre ». (Ndt)